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MERCREDI 6 FÉVRIER 2019 75 E ANNÉE– N O 23039 2,80 € – FRANCE MÉTROPOLITAINE WWW.LEMONDE.FR ― FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO

FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO SCIENCE & MÉDECINE – SUPPLÉMENT LA CHUTE DU
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SCIENCE & MÉDECINE – SUPPLÉMENT

LA CHUTE DU « FRANKENSTEIN » CHINOIS LES NEUROSCIENCES AU SERVICE DE LA JUSTICE

Fiscalité, cumul des mandats, référendum:

les interrogations d’Emmanuel Macron

Alors que se poursuit le grand débat, le président et son gouvernement ont lancé plusieurs pistes, dans le but d’apaiser la colère populaire

Répondant à une reven- dication de parlementaires qui se disent éloignés du terrain, Edouard Philippe envisage d’assouplir la loi sur le cumul des mandats

Autre idée reprise par le chef de l’Etat, un réfé- rendum concomitant avec l’élection européenne, le 26 mai, fait débat au sein de sa propre majorité

Plutôt que de rétablir l’ISF, Gérald Darmanin propose, pour sa part, de plafonner les niches fisca- les des ménages aisés

PAGES 8 À 10

Le pape François et le grand imam Ahmed Al-Tayeb, à Abou Dhabi, le 4 février.
Le pape François
et le grand imam
Ahmed Al-Tayeb,
à Abou Dhabi,
le 4 février. AFP

LE PAPE PRÊCHE LA TOLÉRANCE RELIGIEUSE EN TERRE D’ISLAM

En visite aux Emirats arabes unis, François a été accueilli par le prin- cipal dignitaire musul- man et par le prince héritier d’Abou Dhabi

Il s’est présenté comme « un frère qui cherche la paix avec les frères » et a plaidé pour la liberté de culte

Il a appelé à la fin de la guerre au Yémen, dans laquelle sont impliqués les Emirats

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Paris Un incendie meurtrier d’origine criminelle

Au moins 8 personnes ont perdu la vie et 32 autres, dont 6 pompiers, ont été blessées dans l’incendie d’un immeuble moderne du 16 e arrondissement. Une femme de 41 ans a été placée en garde à vue

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LA TRAGÉDIE DE LA DROITE ACTE II

Dans le deuxième volet de leur enquête sur l’im- plosion de la droite entre 2007 et 2017, Gérard Davet et Fabrice Lhomme revien- nent sur diverses affaires, en particulier sur les cou- lisses du déjeuner, en2014, entre François Fillon et Jean-Pierre Jouyet, secré- taire général de l’Elysée

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DJIHADISTES :

LE DÉFI DU RAPATRIEMENT

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Affaire Benalla Mediapart s’oppose à une tentative de perquisition

CAHIER ÉCO – PAGE 8

Cinéma « La Favorite » de Lanthimos :

jeu de dames à la cour britannique

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Alimentation Les grandes enseignes grignotent le marché du bio

CAHIER ÉCO – PAGE 3

LE REGARD DE PLANTU

marché du bio CAHIER ÉCO – PAGE 3 LE REGARD DE PLANTU Environnement Le succès des

Environnement Le succès des théories de l’effondrement

Pour la «collapsologie» (du latin «collapsus», «tombé d’un bloc»), les infrastruc- tures, les institutions, l’eau ou l’électricité pourraient disparaître d’une civilisa- tion devenue mortelle

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Santé Les femmes plus suicidaires que les hommes

Si les trois quarts des suicidés sont des hom- mes, les tentatives sont plus nombreuses chez les femmes, selon une étude de Santé publique France

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220 PAGES 12 € ANALYSEZ 2018 // DÉCHIFFREZ 2019
220 PAGES
12 €
ANALYSEZ 2018 // DÉCHIFFREZ 2019

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2 | INTERNATIONAL

0123

MERCREDI 6 FÉVRIER 2019

2 | INTERNATIONAL 0123 MERCREDI 6 FÉVRIER 2019 Donald Trump à la Maison Blanche, vendredi 1

Donald Trump

à la Maison

Blanche,

vendredi

1 er février,

à Washington.

EVAN VUCCI/AP

Les républicains pris d’un doute face à Trump

Le président américain devait profiter de son discours sur l’état de l’Union pour tenter de ressouder son parti

washington - correspondant

D onald Trump devait une nouvelle fois met- tre en avant l’excel- lente santé de l’écono-

mie des Etats-Unis, mardi soir 5 février, au Congrès, à l’occasion du traditionnel discours sur l’état de l’Union. A juste titre. Wall Street a retrouvé des couleurs en janvier après une calamiteuse fin d’année 2018 et surtout les créations d’em- plois restent au plus haut, comme l’ont confirmé les chiffres rendus publics le 1 er février. Les élections de mi-mandat, en novembre 2018, ont pourtant illustré l’un des paradoxes de sa présidence. Des statistiques déjà éclatantes n’ont pas empêché une déroute républicaine à la Cham- bre des représentants, désormais dirigée par la démocrate Nancy Pelosi (Californie). Et elles restent sans effet aujourd’hui sur son taux d’approbation (41 % selon la moyenne calculée par Real- ClearPolitics), médiocre dans un contexte aussi florissant. Donald Trump est sorti affaibli de l’épreuve de force qu’il avait dé- clenchée pour obtenir le finance- ment du « mur » qu’il a promis d’ériger à la frontière avec le Mexi- que : le plus long gel partiel du gouvernement (shutdown) de l’histoire des Etats-Unis. Pour la première fois depuis son arrivée à la Maison Blanche, une partie de son électorat l’a alors lâché, dou- tant ouvertement de la réalité de la « crise » qu’il avait identifiée à cette frontière, comme de la stra- tégie adoptée. Le doute n’a pas épargné les républicains du Congrès qui avaient tenté en vain de dissuader le président de se lancer dans cette offensive. La déroute du shutdown s’est ajoutée à des interrogations crois- santes de son camp sur la perti- nence de certains choix de politi- que étrangère, à commencer par le soutien sans nuances apporté à la monarchie saoudienne suite à

l’assassinat d’un journaliste dissi- dent, Jamal Khashoggi, dans le consulat du royaume, à Istanbul, en octobre. Ces interrogations se sont manifestées par des votes de défiance, symboliques pour la plupart, qui ont néanmoins va- leur d’avertissement. Une majo- rité écrasante de républicains s’est exprimée à la Chambre pour interdire une sortie des Etats- Unis de l’OTAN, régulièrement prise pour cible par M. Trump. Le chef de la majorité républi- caine du Sénat, Mitch McConnell (Kentucky), a promis l’organisa- tion d’un débat qui devrait être l’occasion d’un soutien similaire.

Des postes non pourvus

Un nombre comparable de repré- sentants républicains s’est op- posé à la levée, à la demande du département du Trésor, de sanc- tions visant des sociétés d’un pro- che du président russe Vladimir Poutine, Oleg Deripaska. Les cri- tiques virulentes du président contre les responsables du rensei- gnement américains, coupables à ses yeux de le contredire sur cer- tains dossiers à l’occasion de la publication d’un rapport annuel sur les menaces qui pèsent sur les Etats-Unis, le 30 janvier, n’ont pu qu’alimenter cette défiance. A l’initiative de Mitch McConnell une autre majorité d’élus conser- vateurs a enfin exprimé au Sénat, lundi, sa ferme opposition aux perspectives de retraits améri- cains de Syrie et d’Afghanistan. Le style Trump en vigueur à la Maison Blanche ne peut rassurer. Un mois et demi après le départ du secrétaire à la défense, James Mattis, démissionnaire en dé- cembre, Donald Trump n’a tou- jours pas nommé de successeur. Ce poste, comme celui de nom- breux autres responsables limo- gés plus ou moins brutalement, est actuellement occupé par un intérimaire. Le nombre consé- quent d’autres postes non pour- vus fragilise également l’admi-

nistration alors que les démocra- tes de la Chambre ont promis d’user au maximum de leurs pou- voirs de contrôle de l’exécutif. Le site Axios a exposé dimanche 3 février un autre aspect de cette présidence: son dilettantisme ap- parent. La publication de l’agenda complet de Donald Trump au cours des trois derniers mois a mis en évidence la part démesurée occupée (58 %) par le « temps exé- cutif », la formule inventée par la Maison Blanche pour désigner les plages horaires pendant lesquelles le président n’a pas d’activités offi- cielles, entre 8 heures et 17 heures. L’administration a déploré cette nouvelle « fuite », insistant sur « les centaines d’appels et de ren- contres auxquels Donald Trump participe tous les jours ». Les déboires actuels du prési- dent expliquent sans doute le nombre important (56 %) de per- sonnes interrogées dans le cadre d’un sondage du Washington Post et de la chaîne ABC, qui ont assuré en janvier qu’elles ne voteraient « certainement pas » en sa faveur

Selon une étude, 32% de l’électorat républicain souhaite une autre candidature que celle de Trump pour 2020

en 2020. Dix points de plus que le pire résultat obtenu pour la même question par le prédécesseur dé- mocrate de Donald Trump, Barack Obama, pendant la totalité de son premier mandat. Dans cette même étude, un tiers de l’électorat républicain (32 %) ex- prime par ailleurs le souhait d’une autre candidature que celle du pré- sident sortant. Un cas de figure qui explique l’ambiguïté entrete- nue à propos d’une participation à une éventuelle primaire républi- caine par le très consensuel gou- verneur républicain du Maryland, Larry Hogan. Ce dernier a été réélu

triomphalement en novembre dans un habituel bastion démo- crate. Donald Trump peut se ras- surer en se souvenant que l’impo- pularité de son lointain prédéces- seur républicain Ronald Reagan, au même point de son premier mandat, n’avait pas empêché une brillante réélection en 1984. « Sa base lui reste fidèle», ajoute Karlyn Bowman, experte des sondages à l’American Enterprise Institute, un cercle de réflexion conserva- teur de Washington.

Sur la défensive

Connaisseur du Parti républicain, Henry Olsen, de l’Ethics and Public Policy Center, un autre think tank conservateur, met aussi en garde contre des conclusions définiti- ves, estimant que l’effet négatif créé par le shutdown est voué « à se dissiper » et qu’« il ne peut contrarier durablement l’impératif d’élargir cette base». En revanche, le début de la course à l’investiture démocrate est marqué par des thèmes qui le placent sur la défensive. Tout

d’abord, la demande d’un meilleur système de santé, déjà centrale lors des élections de mi- mandat. Ensuite, l’exigence crois- sante d’une fiscalité plus égali- taire, à l’opposé de la réforme conduite par cette administration, qui a favorisé les plus fortunés. Le président avait pris la mesure de cette dernière demande en promettant brusquement pen- dant la dernière campagne de nouvelles réductions d’impôts qui bénéficieraient exclusive- ment, cette fois-ci, à la classe moyenne. Mais il n’en a plus re- parlé après le scrutin. Ces deux dossiers sont pourtant particuliè- rement sensibles pour les « oubliés » dont il s’était fait le por- te-parole lors de la présidentielle de 2016. Selon une étude de l’ins- titut Morning Consult, une majo- rité de républicains (50 %) sou- tient d’ailleurs la taxation de la ri- chesse proposée par Elizabeth Warren, une candidate démo- crate que Donald Trump ne cesse de brocarder. p

gilles paris

La Maison Blanche sans solution pour son mur antimigrants

l’échéance du 15 février se rapproche et Donald Trump apparaît moins que ja- mais assuré d’obtenir satisfaction sur sa principale promesse de président : la cons- truction d’un « mur » à la frontière avec le Mexique à laquelle les démocrates s’oppo- sent, la jugeant coûteuse et inefficace. Après avoir renoncé le 25 janvier au gel (shutdown) partiel du gouvernement fédé- ral qu’il avait provoqué en espérant obtenir son financement d’un Congrès où les dé- mocrates sont désormais en position de force, Donald Trump a mis en demeure une commission composée de démocrates et de républicains de parvenir à un résultat avant la mi-février. Peu convaincu de ses chances de réussite, il a assuré être disposé de nouveau à bloquer le gouvernement, ou à recourir à une déclaration d’état d’urgence nationale qui lui permettrait de contourner les élus.

La première option semble peu probable

compte tenu de l’irritation que le président

a suscitée lors du récent shutdown. Un son-

dage de la Quinnipiac Université, publié le 29 janvier, a montré que les hommes blancs âgés et non diplômés y étaient majoritaire- ment opposés alors qu’ils constituent le cœur de l’électorat trumpiste. Mais la se-

conde option n’apparaît pas moins pé- rilleuse. Selon la presse américaine, le chef de la majorité républicaine du Sénat, Mitch McConnell (Kentucky), qui n’a pas démenti,

a mis en garde Donald Trump contre une

procédure qui lui vaudrait certainement des accusations d’abus de pouvoir.

Appel à l’unité

Le sénateur républicain de Caroline du Sud, Lindsey Graham, devenu un proche du pré- sident, s’est senti obligé de lancer un appel à l’unité du parti en redoutant que ce projet

de « mur » déclenche « une guerre » interne. Le rassemblement autour de M. Trump que l’élu appelle de ses vœux ne garantirait pourtant pas ln résultat. Une telle déclara- tion se heurterait probablement, en effet, aux procédures judiciaires que les démo- crates ne manqueraient pas de déclencher. Forts du succès obtenu aux dépens du pré- sident sur le shutdown, ces derniers sont d’autant moins disposés à des compromis qu’ils peuvent s’appuyer sur l’opinion pu- blique. M. Trump a en effet été incapable de convaincre cette dernière de la nécessité d’un tel « mur » comme de ses mérites pré- sumés, selon des sondages. Une forte majo- rité est en outre opposée à une déclara- tion d’urgence nationale, perçue comme une manœuvre pour régler un contentieux politique et non comme la réponse appro- priée concernant une véritable crise. p

g. p. (washington, correspondant)

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MERCREDI 6 FÉVRIER 2019

«Juan Guaido est le visage du Venezuelaquiémerge»

Antonio Ledezma, ex-maire de Caracas, explique pourquoi les opposants à Nicolas Maduro se rassemblent autour du président du Parlement

ENTRETIEN

madrid - correspondance

L’ ancien maire de Cara- cas (2008-2015) s’est évadé en novem- bre 2017 après avoir

passé plus de deux ans en prison, puis assigné à résidence par le régime de Nicolas Maduro qui l’accusait de préparer un coup d’Etat. Exilé depuis à Madrid, An- tonio Ledezma, qui fait partie de l’aile radicale de l’opposition, a travaillé de manière intense avec les principales figures de l’exil et en coordination avec les oppo- sants restés au Venezuela, pour obtenir l’aide de la communauté internationale.

Jusqu’ici, l’opposition à Ma- duro était désunie. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous ras- sembler derrière Juan Guaido ? Le Venezuela est plus important que nos différends et nos ambi- tions. Nous nous sommes tous mis d’accord sur une feuille de route essentielle et avons réglé nos divergences tactiques en moins de vingt jours. L’article 233

de la Constitution dit que, quand il

y a un vide de pouvoir absolu – ce

qui se passe actuellement, puis- que Maduro n’a pas été légitime- ment élu –, le pouvoir doit être as- sumé par le président du Parle- ment, et c’est ce qu’a fait Guaido.

Pourquoi lui ? Juan Guaido a des qualités et il est en train de le démontrer. Il a une formation universitaire. Ses origines populaires le connec- tent avec les masses vénézuélien- nes. Son esprit démocratique est développé. Ce n’est pas un homme prédestiné, et c’est une chance, car tomber dans les bras de faux messies nous a fait beau-

«Il ne peut pas y avoir de guerre civile, parce que près de 90 % des Vénézuéliens veulent que Maduro s’en aille»

coup de mal. Il est conscient qu’il est indispensable de former un gouvernement d’unité nationale, pas seulement durant cette tran- sition, mais aussi pour la recons- truction de la République. Juan Guaido est le visage du Venezuela qui émerge. Nous devons l’épau- ler, sans l’étouffer.

L’offre d’amnistie a-t-elle fait consensus ? Oui. Mais il ne faut pas confon- dre amnistie et impunité. Pour aller de l’avant, on peut parvenir à pardonner l’impardonnable. Les crimes contre l’humanité, par exemple, échappent à la justice transitionnelle. Nous avons un problème économique et social,

mais aussi affectif. Le Venezuela est fracturé émotionnellement. Juan Guaido est le porte-drapeau de cet appel à la réconciliation.

Cette loi d’amnistie cherche à convaincre les militaires de vous rejoindre. Pensez-vous qu’ils vont se rebeller ? Ils sont déjà en train de le faire, comme le général d’aviation [Francisco] Yanez, samedi 2 fé- vrier. Les germes de rébellion sont évidents dans les casernes. Il n’y a rien de plus subversif que la faim, or la faim est entrée dans les casernes. La preuve de cette rébel- lion est que le Venezuela compte

plus de 220 militaires et officiels emprisonnés.

M. Maduro conserve le contrôle de l’armée… Maduro compte sur une petite élite qu’il a corrompue et soumise au chantage, et qu’il a transfor- mée en une garde prétorienne. Mais cette élite ne va pas contenir le flot des troupes.

Craignez-vous une guerre civile au Venezuela ? Il ne peut pas y avoir de guerre ci- vile, parce que près de 90 % des Vé- nézuéliens veulent que Maduro s’en aille. Pour qu’il y ait une guerre civile, il faut deux factions armées. Nous manifestons avec des drapeaux, et le seul bombarde- ment que nous voulons, c’est celui de grains de maïs et de riz, pour que les Vénézuéliens aient de quoi manger. Ceux qui sont armés, ce sont les mafias du gouvernement, et elles tuent ceux qui pensent dif- féremment. Déjà 60 personnes sont mortes ces derniers jours.

Ne craignez-vous pas un bain de sang ? Le bain de sang est déjà une réa- lité. La pénurie de médicaments et d’aliments est une méthode conçue par le régime pour sou- mettre la population. Des en- fants dénutris meurent tous les jours. Des femmes périssent de cancers du sein, faute de chimio- thérapie. Plus de 6 000 manifes- tants et opposants ont été assas- sinés et plus de 12 000 ont été emprisonnés. Presque 4 millions de personnes ont fui le pays.

Envisagez-vous de demander une aide militaire étrangère ? L’intervention militaire qui existe au Venezuela est cubaine, et nous voulons y mettre fin.

Nous allons démontrer que les peuples peuvent faire tomber des dictatures, pas nécessairement avec une force militaire.

Donald Trump a levé le tabou d’une possible intervention militaire. Quel a été son rôle jusqu’ici ? Donald Trump est franc. Il a dit que toutes les options sont sur la table. Les Etats-Unis ont été une clé, mais comme l’ont été les gou- vernements d’Ivan Duque en Co- lombie, de Jair Bolsonaro au Bré- sil, ou les positions de Sebastian Piñera au Chili ou de Mauricio Macri en Argentine. Nous n’avons pas conditionné notre action au soutien des Etats-Unis. Nous n’avons pas demandé de tutelle. Nous sommes indépen- dants et souverains. Mais tout seuls, nous ne pouvons pas y par- venir. Le soutien de la commu- nauté internationale est indis- pensable.

Envisagez-vous de reprendre le dialogue avec Maduro ? Maduro ne respecte pas sa pa- role. En 2016, à la table de dialo- gue sous les auspices du Vatican, il n’a tenu aucune promesse. Au lieu de libérer les 72 prisonniers politiques d’alors, il en a incarcéré 600. Au lieu de rendre ses attribu- tions à l’Assemblée nationale, il a créé un simulacre institutionnel, appelé « Assemblée nationale constituante », qu’il contrôle. Au lieu d’ouvrir un couloir humani- taire, il a bloqué les routes, les ports et aéroports pour que l’aide internationale n’arrive pas. Ma- duro a transformé le dialogue en prolongations qui ont coûté très cher au pays, en termes de morts et d’aggravation de la crise. p

propos recueillis par sandrine morel

Dans la Turquie d’Erdogan, tous unis derrière Maduro face auxOccidentaux

Le président turc prend le contre-pied des dirigeants européens qui ont reconnu Juan Guaido, tandis que son pays raffine une partie de l’or extrait par le Venezuela

istanbul - correspondante

L a reconnaissance de Juan Guaido comme chef de l’Etat vénézuélien par

19 pays de l’Union européenne a déplu en Turquie, où l’ensemble du spectre politique, de l’extrême gauche aux islamo-conservateurs en passant par les ultranationalis- tes, ne ménage pas son soutien au président élu Nicolas Maduro.

« Les Européens se sont associés au putsch contre Maduro », titrait, lundi 4 février, le quotidien pro- gouvernemental Yeni Safak. Alors qu’une bonne partie de l’UE, les Etats-Unis et plusieurs grands pays d’Amérique latine ont multiplié les marques de soutien

à Juan Guaido ces derniers jours,

Ankara se retrouve dans le camp opposé, aux côtés de M. Maduro avec la Russie, la Chine et l’Iran. C’est dire à quel point le fossé ne cesse de s’approfondir entre la Turquie, membre de l’OTAN, et ses partenaires traditionnels. Le soutien du président turc, Re- cep Tayyip Erdogan, au président vénézuélien en difficulté est sans failles. «Maduro, mon frère, tiens bon. Nous sommes avec toi », lui déclarait-il au téléphone au début de la crise, le 24 janvier. Les deux hommes s’apprécient. M. Erdogan n’a pas oublié que Nicolas Maduro

fut l’un des rares à l’appeler et à le conforter juste après la tentative de putsch qui a ébranlé la Turquie en juillet 2016, contrairement à ses alliés occidentaux, accusés de manquer d’empathie.

« Monde multipolaire »

Depuis, les liens n’ont fait que se renforcer entre Erdogan l’islamo- conservateur et Maduro le socia- liste. Le dirigeant vénézuélien a visité la Turquie à quatre reprises, notamment en juillet 2018, lors- qu’il a assisté à l’investiture de son homologue, le qualifiant de « leader du nouveau monde multi- polaire ». De son côté, M. Erdogan a fait le déplacement à Caracas le 3 décembre 2018, où il a reçu un

accueil triomphal, recevant des mains de son homologue la mé- daille « El Libertador » (« le libéra- teur ») et une épée semblable à celle de Simon Bolivar, le héros de l’indépendance vénézuélienne. Les présidents turc et vénézué- lien partagent un même horizon idéologique, anti-américain sur- tout. Alliés au sein du « front anti- impérialiste» – selon une formule en vogue dans la presse –, ils se soutiennent dans la lutte contre l’hégémonie de Washington et de ses alliés européens. Un parallèle est dressé entre les deux leaders, guettés par les mê-

mes dangers. « Si Maduro est des- titué, Erdogan sera le suivant. Ce qui se passe au Venezuela est le premier pas vers le renvoi d’Erdo- gan », expliquait récemment Fa- tih Dagistanli, le présentateur ve- dette de la chaîne de télévision Akit TV, proche du gouverne- ment islamo-conservateur. « Les hyènes occidentales qui, après les “printemps arabes”, ont trans- formé la Syrie en enfer pour soi-di- sant ramener la démocratie s’af- fûtent les dents sur le Venezuela », écrivait le journaliste Nazim Alp- man dans le quotidien de gauche Birgün, le 31 janvier. Selon Levent Gültekin, éditoria- liste au site d’opposition Diken, la sollicitude des Turcs s’explique avant tout par leur peur de voir la Turquie confrontée à une déstabi- lisation semblable à celle du Ve- nezuela. La pensée la plus répan- due est que «ce qu’ils [les Occiden- taux] font au Venezuela, ils vont nous le faire aussi».

Ressentiment

Tous les responsables politiques turcs se rangent à cette opinion. Les islamistes voient en M. Ma- duro « le champion de l’anti-impé- rialisme», les marxistes saluent en lui « le révolutionnaire ». L’ana- lyse est émotionnelle. L’opposi- tion vénézuélienne n’est jamais

mentionnée, la crise économique n’est qu’une vue de l’esprit. L’op- position turque, c’est une pre- mière, fait corps derrière le prési- dent Erdogan, qui peut ainsi envi- sager sereinement les élections municipales prévues le 31 mars. Le ressentiment anti-occidental est à son zénith. Dans un sondage réalisé entre le 12 décembre et le 4 janvier par l’université privée Kadir Has à Istanbul, 82 % des per- sonnes interrogées disent perce- voir les Etats-Unis comme une menace. Plus de 50 % des sondés considèrent le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne comme des pays hostiles. Pour autant, 59 % estiment que la Turquie doit res- ter dans l’OTAN, et 52 % disent soutenir l’adhésion du pays à l’UE. Le soutien à Nicolas Maduro comporte un autre aspect, moins désintéressé. Depuis 2018, An- kara est devenu le premier impor- tateur d’or en provenance du Ve- nezuela. Les six derniers mois de 2018, plus de 20 tonnes d’or non monétaire, c’est-à-dire non raf- finé, soit l’équivalent de 900 mil- lions d’euros, ont été acheminées vers la Turquie, officiellement pour y être raffinées. En échange, le gouvernement islamo-conser- vateur envoie des tonnes d’aide humanitaire vers Caracas. p

marie jégo

international | 3

Au Salvador, Nayib Bukele élu pour lutter contre la corruption

La victoire du jeune président met fin à trente ans de bipartisme

E lu président du plus petit

pays d’Amérique centrale à

seulement 37 ans, Nayib

Bukele aime se définir comme antisystème, même s’il est issu d’une riche famille salvadorienne et qu’il est entré en politique il y a déjà huit ans. Son élection, dès le premier tour du scrutin du di- manche 3 février avec 53 % des voix, a en effet mis fin à trente ans de bipartisme, après les treize ans de guerre civile, entre la droite de l’Alliance républicaine nationaliste (Arena, 1989-2009) et les ex-guérilleros d’extrême gauche du Front Farabundo Marti pour la libération nationale (FMLN, au pouvoir depuis 2009). Véritable caméléon, Nayib Bu- kele, d’abord entrepreneur à la tête d’une société de publicité, n’a pas hésité à passer d’un parti à l’autre, et de la gauche à la droite, pour parvenir à ses fins électo- rales. C’est avec le FMLN qu’il se lance en effet en politique, comme candidat à la mairie de Nuevo Cuscatlan, petite ville au sud-ouest de la capitale, qu’il rem- porte en 2012. Trois ans plus tard, sa popularité le catapulte à la tête de la mairie de San Salvador, tou- jours sous la bannière du FMLN.

La coqueluche des 18-30 ans

Port altier, fin collier de barbe, che- veux gominés, M. Bukele passe à la casquette de base-ball, au jean et au blouson noir quand il s’agit de s’adresser à la jeunesse, qui lui est reconnaissante d’avoir redonné vie au centre historique de la capi- tale, où bars et discothèques ont repris leurs droits, dans un des pays les plus violents du monde. Mais ses critiques constantes du FMLN et du président Salvador Sanchez Cerén (2014-2019) provo- quent son expulsion du parti après une altercation avec une conseillère municipale, qui l’ac- cuse de lui avoir lancé une pomme au visage et de l’avoir traitée de « sorcière ». Un prétexte, selon certains observateurs, pour écarter cet outsider qui fait trop d’ombre à la vieille garde. Commence alors pour Nayib Bukele une pérégrination entre plusieurs formations pour deve- nir candidat à la présidentielle :

il crée son propre parti, qu’il échoue à enregistrer à temps pour le scrutin. Il rejoint alors Cambio Democratico, dont la par- ticipation aux élections est invali- dée par le Tribunal suprême élec- toral (TSE) au motif que le parti n’a pas obtenu le nombre suffi- sant de voix lors des législatives de 2015. Nayib Bukele fustige le TSE, dénonce une manœuvre po- litique, « une escroquerie au ni- veau du Venezuela, du Nicaragua ou du Honduras ». Finalement, deux heures avant le délai imposé pour l’inscription des candidats, M. Bukele parvient à trouver un accord avec un parti de droite, la Grande Alliance pour l’unité na- tionale (GANA), issu d’une scis- sion de l’Arena, et se lance dans la course à la présidentielle. Ses rivaux des deux partis tradi- tionnels doutent de sa capacité à rassembler, d’autant que le jeune homme choisit de faire campagne sur les réseaux sociaux et refuse de participer aux débats. Sa straté-

M. Bukele s’est dit favorable à la dépénalisation de l’avortement « au cas où la vie de la mère est en danger »

LE PROFIL

« au cas où la vie de la mère est en danger » LE PROFIL Nayib
« au cas où la vie de la mère est en danger » LE PROFIL Nayib

Nayib Bukele

Né le 24 juillet 1981 à San Salva- dor d’une mère catholique et d’un père converti à l’islam, le fu- tur président a d’abord dirigé une entreprise de publicité. Il entre en politique en 2012, en remportant la mairie de Nuevo Cuscatlan, puis celle de San Salvador en 2015, sous la bannière des ex- guérilleros du Front Farabundo Marti pour la libération nationale (FMLN). Expulsé du parti en 2017, il est désigné candidat par la Grande Alliance pour l’unité nationale (GANA, droite) et rem- porte le scrutin présidentiel avec 53 % des voix, en promettant de lutter contre la corruption.

gie est payante : il devient la co- queluche des électeurs de 18 à 30 ans. Le slogan de sa campagne («Il y a assez d’argent quand per- sonne ne vole ») et sa proposition de créer une commission interna- tionale contre l’impunité au Salva- dor font mouche, alors que trois des quatre derniers présidents ont été accusés de corruption – l’un d’eux est mort avant la fin de son procès, le deuxième est en prison et le troisième est en fuite au Nica- ragua. Il lui faudra pourtant prou- ver qu’il ne s’agissait pas que de mots, alors que plusieurs respon- sables du parti GANA, qui l’a mené au pouvoir, sont eux-mêmes im- pliqués dans des scandales. Descendant d’immigrés pales- tiniens arrivés au Salvador à la fin du XIX e siècle, M. Bukele a été accusé pendant la campagne d’être un musulman radical, son père s’étant converti à l’islam et étant devenu une figure impor- tante de la communauté arabe du pays. Une photographie le montrant soi-disant en tenue de bédouin a circulé sur les réseaux sociaux. Il s’agissait en fait… d’un déguisement de Jedi de la saga Star Wars. « Je suis 100 % salvado- rien, s’est-il défendu. Je ne crois pas beaucoup en la liturgie, aux religions. Mais je crois en Dieu, en Jésus Christ. Et Dieu se fiche des blogs anonymes financés par les politiciens peu scrupuleux. » Avec M. Bukele, une lueur très ténue brille pour les Salvadorien- nes : dans un pays qui interdit l’avortement dans tous les cas de figure, et où des femmes peuvent être condamnées à trente ans de prison pour homicide même en cas de fausse couche, il s’est dit fa- vorable à sa dépénalisation « au cas où la vie de la mère est en dan- ger». «Cette ouverture est un signe d’espoir, et nous serons attentives à ce que le nouveau président tienne ses promesses», assure Sara Garcia Gross, militante de l’Association ci- toyenne pour la dépénalisation de l’avortement au Salvador :

«Nous maintiendrons la pression.» La communauté LGBT, elle, de- vra attendre : « Le mariage doit être entre un homme et une femme », estime le président élu. Il faudra aussi à Nayib Bukele com- poser avec une Assemblée natio- nale encore bipartite et rompre avec la violence des gangs crimi- nels et la misère, qui poussent des milliers de Salvadoriens à quitter le pays à la recherche d’une vie meilleure aux Etats-Unis. p

angeline montoya

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MERCREDI 6 FÉVRIER 2019

A Abou Dhabi, le pape défend la liberté religieuse

François a a plaidé contre la guerre au Yémen, dans laquelle sont impliqués les Emirats arabes unis

abou dhabi - envoyée spéciale

E n 1219, en pleine croisade, François d’Assise partait, intrépide, à la rencontre du sultan Al-Malik Al-Ka-

mil, à Damiette (Egypte). Saint Bo- naventure a raconté comment le poverello avait gagné les avant- postes sarrasins, y avait été empoi- gné et conduit devant le sultan. La légende a retenu que les deux hommes de foi ont discuté, sym- pathisé, et se sont séparés bons amis, nonobstant le brûlant désir de François « d’indiquer, à lui et à son peuple, la voie du salut et leur annoncer l’Evangile, qui est la vé- rité», comme l’écrit Bonaventure. Huit cents ans plus tard, le Saint- Siège a placé la visite du pape François aux Emirats arabes unis (EAU) sous les auspices de cette rencontre. Cette fois, l’objectif était différent : dans la péninsule arabique, le chef de l’Eglise catho- lique a plaidé avec force, lundi 4 février, pour la liberté religieuse, l’égalité des droits indépendam- ment de la religion, de l’origine, du sexe et de la langue, et contre la violence religieuse et la guerre – mention faite du Yémen, de la Sy- rie, de l’Irak et de la Libye.

Bâtie autour d’une rencontre interreligieuse sur le thème de la « fraternité humaine », sa visite a donné lieu à une mise en scène très calibrée. Le pontife argentin a été accueilli à l’aéroport à la fois par le prince héritier d’Abou Dhabi, Mohammed Ben Zayed Al-Nahyane, l’homme fort de la fédération des Emirats, et par le grand imam de la mosquée-uni- versité d’Al-Azhar au Caire, Ah- med Al-Tayeb, qui est l’un de ses principaux interlocuteurs mu- sulmans. Contrairement à l’usage, la ren- contre protocolaire entre François et les autorités politiques, lundi matin, n’a pas donné lieu à des dis- cours publics, mais à une simple « visite officielle au prince héritier »,

«Les politiques agressives au détriment des autres n’apporteront jamais la stabilité »

LE PAPE FRANÇOIS

en privé. Mais si les paroles ont été discrètes, les images furent théâ- trales. Le pape a rejoint la cour d’honneur du palais présidentiel dans une voiture escortée par des gardes à cheval brandissant des drapeaux, et par des avions de chasse au panache jaune et blanc, les couleurs du Vatican.

« Les mers en tempête »

Le seul discours de François pen- dant cette visite – en dehors de l’homélie de la messe en public prévue mardi matin – a été pro- noncé à l’occasion de la rencontre interreligieuse, en présence du prince héritier. Elle était organi- sée par le conseil des sages mu- sulmans, un cénacle de religieux et d’experts fondé par le grand imam d’Al-Azhar et dont le siège est à Abou Dhabi. Si certains, en Egypte, accusent Al-Azhar de faire preuve d’inertie pour contrer les discours reli- gieux radicaux ou fondamenta- listes, le Saint-Siège a relevé les condamnations des actes de l’or- ganisation Etat islamique (EI) par Ahmed Al-Tayeb. Réciproquement, l’amitié os- tensible du pape François est un atout pour le grand imam, qui

ambitionne d’apparaître comme une autorité centrale du sun- nisme, avec le soutien des EAU. Pendant vingt-quatre heures,

tout a été fait pour suggérer que le grand imam était à l’islam ce que

le pape est au catholicisme.

Devant quelques centaines de religieux musulmans, chrétiens et juifs, le pape s’est adressé à « tous les pays de [la] péninsule » comme « un frère qui cherche la paix avec les frères ». Il les a pressés de s’engager dans une coopéra- tion plus active pour la paix. « Il n’y a pas d’alternative : ou bien nous construisons ensemble l’ave- nir, ou bien il n’y aura pas de fu- tur », a-t-il résumé. François s’est appuyé sur l’épi- sode biblique de l’arche de Noé, esquif qui a permis à la Création de survivre au déluge en embar- quant Noé et sa famille ainsi qu’un couple de chaque espèce animale. «Nous aussi aujourd’hui, au nom de Dieu, pour sauvegarder la paix, nous avons besoin d’entrer ensemble, comme une unique fa- mille, dans une arche qui puisse sillonner les mers en tempête du monde », a-t-il commenté. Le chef de l’Eglise catholique a ensuite tiré une série de consé-

quences de cette « fraternité hu- maine» qui était adressée autant aux autorités politiques de la ré- gion qu’aux représentants reli- gieux, et qui peut se résumer ainsi: des frères doivent avoir les

mêmes droits et jouir des mêmes libertés. L’« égale dignité » de tous, a-t-il déclaré dans ce pays dont 8 des 9 millions d’habitants sont des immigrés au statut fragile, implique que « personne ne peut être patron ou esclave des autres ».

« Misérable cruauté »

Elle impose aussi qu’une pleine li- berté soit reconnue à chacun car «sans liberté, il n’y a plus d’enfants de la famille humaine, mais des es- claves». Il faut apprendre aux jeu- nes à « défendre les droits des autres», a lancé François. «Une jus- tice adressée seulement aux mem- bres de la famille, aux compatrio- tes, aux croyants de la même foi est une justice boiteuse, c’est une injus- tice masquée ! », a affirmé le pape, qui a plaidé pour que, «dans toute la bien-aimée et névralgique région moyen-orientale», «des personnes de diverses religions aient le même droit de citoyenneté ». Le pape a fait part de son « ap- préciation » pour la liberté de

Les Emirats arabes unis, apôtres d’une tolérance à géométrie très variable

la visite du pape François aux Emirats arabes unis (EAU) – dont le point d’orgue devait être la messe célébrée le 5 février dans un stade d’Abou Dhabi – est placée sous le signe de la tolérance, mot d’ordre choisi par les autorités locales pour l’an- née 2019. Cette thématique est récur- rente dans ce pays, puisqu’il existe un ministère, une charte nationale, un festi- val et même un pont « de la tolérance ». Ces initiatives, impulsées par le pou- voir et relayées par les médias, visent à promouvoir la coexistence culturelle et confessionnelle en vigueur dans cette fédération de sept cités-Etats, peuplées de 9 millions d’habitants, dont près de 90 % sont des ouvriers immigrés issus d’Asie du Sud-Est. Au nom de « l’islam modéré » dont ils se veulent la vitrine, les EAU respectent sur leur territoire une relative liberté de culte et de mœurs, contrairement à leur grand voisin, l’Ara- bie saoudite, adepte d’une version ultra- rigoriste de la foi musulmane. Moyennant une certaine discrétion ar- chitecturale et l’interdiction du prosély- tisme, une trentaine d’églises ont pu être aménagées à l’ombre des gratte-ciel clin-

quants d’Abou Dhabi, Dubaï ou Charjah, un autre des sept émirats. Signe de l’ouverture affichée, une mosquée por- tant le nom de Mohammed Ben Zayed, l’homme fort de la fédération, a récem- ment été rebaptisée « Marie, mère de Jé- sus ». Les juifs pratiquants disposent même d’un lieu de prière. Mais cette « tolérance », leitmotiv très vendeur auprès des élites occidentales, est à géométrie variable. Dans le do- maine politique, les dirigeants émiratis font par exemple preuve d’une intolé- rance absolue pour le pluralisme. Tous les dissidents du pays croupissent en prison, qu’il s’agisse d’islamistes mem- bres du parti Islah, la déclinaison émira- tie du mouvement des Frères musul- mans, ou de libéraux partisans de l’ins- tauration d’une monarchie constitu- tionnelle. La dernière voix libre du pays, celle du défenseur des droits de l’homme Ahmed Mansour, a été bâillon- née en mai 2018 au moyen d’une con- damnation à dix ans de prison. Les procès de la plupart de ces oppo- sants, pour «subversion», «atteinte à l’unité nationale » ou encore « propaga-

tion de fausses nouvelles », ont été quali- fiés de parodie de justice par Amnesty In- ternational et Human Rights Watch. Dans les prisons émiraties, la torture et les mauvais traitements sont fréquents, affirment ces ONG, qui dénoncent aussi de nombreux cas de disparitions forcées.

Un empire de la cybersurveillance

Ces pratiques ultra-répressives, qui se sont intensifiées à partir des «printemps arabes » de 2011 – perçus par les dynasties du Golfe comme une menace –, s’éten- dent parfois aux étrangers. En novembre, un jeune thésard britannique, Matthew Hedges, qui menait des recherches sur la politique sécuritaire des EAU, avait été condamné à la prison à vie pour espion- nage, avant d’être gracié, quelques jours plus tard, sous la pression de Londres. Dans son obsession de contrôler les ac- tivités de ses adversaires réels ou suppo- sés, la monarchie a développé un empire de la cybersurveillance et du piratage in- formatique, mis en évidence par l’agence Reuters. Un récent article, basé sur les té- moignages d’ex-analystes des services de renseignement américains, débauchés à

prix d’or par Abou Dhabi, raconte com- ment l’émirat a espionné les communi- cations de dissidents, comme Ahmed Mansour, de rivaux régionaux, comme le souverain du Qatar Tamim Al-Thani, et même de journalistes américains. L’«islam modéré » à la mode émiratie est prié de coller à cette ligne politique. Dans ses prêches et ses Tweet, le cheikh Wassim Youssef, l’un des prédicateurs les plus en vue du pays, relaie certes le credo anti-extrémiste des autorités, en criti- quant les outrances des salafistes, accu- sés de dénaturer la foi musulmane. Mais cet imam de la grande mosquée d’Abou Dhabi s’attaque aussi aux libéraux, à l’émir du Qatar et à la Turquie, les deux ennemis intimes des EAU avec l’Iran. Le cheikh Youssef n’est d’ailleurs pas exempt de dérapage : en 2015, il avait fus- tigé la décision de construire un temple pour les «infidèles» hindous, propos qui lui avaient valu une brève mise à pied. L’islam prôné par les autorités n’est donc pas tant éclairé que légitimiste, et l’obéissance prime sur la tolérance. p

benjamin barthe (beyrouth, correspondant)

L’UEjuge«intolérable»l’ingérencedesservicesiranienssursonsol

Les Etats européens persistent pour sauver l’accord nucléaire, tout en dénonçant les « activités hostiles » de Téhéran

bruxelles - bureau européen

M aintenir les relations entre l’UE et l’Iran s’ap- parente à un exercice

d’équilibrisme, surtout quand les Vingt-Huit peinent, sur ce dossier aussi, à parler d’une seule voix. Lundi 4 février, les Etats membres ont publié un long communiqué en douze points qui aurait dû être diffusé la semaine dernière, en même temps que l’UE annonçait la mise au point d’un système (baptisé Instex) censé permettre à des entreprises européennes de continuer à commercer avec l’Iran malgré la menace de sanc- tions américaines. La mauvaise humeur de l’Espagne, qui dénon- çait la mainmise de Paris, Berlin, Londres et Rome sur la discus- sion, a retardé le processus. Après tergiversations, un texte a fini par être mis au point et ré- sume la double voie suivie par la diplomatie bruxelloise: elle veut à tout prix sauver l’accord sur le nucléaire conclu à Vienne en 2015 et dénoncé l’an dernier par Do- nald Trump mais, en même

temps, montrer sa fermeté sur des sujets très préoccupants. Après avoir salué le respect de l’accord par Téhéran, affiché la vo- lonté « inébranlable » de l’Union de prolonger ses relations com- merciales et regretté le plan de sanctions réimposé par le prési- dent américain, le texte des Vingt- Huit égrène une série de ques- tions et de divergences avec l’Iran.

Influence en Syrie

Celles-ci ne manquent pas avec, d’abord, le développement par Té- héran d’un armement balistique objet de tirs expérimentaux. A l’occasion du 40 e anniversaire de la révolution islamique, l’Iran a dé- voilé, le 2 février, un missile d’une portée de plus de 1 300 km, assu- rant que ces engins «purement dé- fensifs» ne violent pas une résolu- tion de l’ONU, et démentant qu’ils puissent être équipés de têtes nu- cléaires. Mais Bruxelles se dit «vi- vement préoccupée» et appelle à la fin de ces activités jugées déstabili- satrices pour le Moyen-Orient. L’UE critique, à ce propos, « le soutien militaire, financier et poli-

Quatre personnes sont incarcérées en Belgique pour leur implication présumée dans un projet d’attentat à Villepinte

tique à des acteurs non étatiques» au Liban et en Syrie, et demande aux responsables iraniens d’user de leur influence auprès du ré- gime Assad pour faire cesser les hostilités. Au Yémen, selon les Européens, on ne peut que cons- tater que l’embargo de l’ONU sur les armes n’est pas respecté, mais on peut cependant se réjouir du soutien de Téhéran aux pourpar- lers de paix qui ont abouti à un compromis en Suède, fin 2018. Egrenant une longue liste de do- maines de coopération, appelant au respect des droits des femmes et à l’abolition de la peine de mort, la déclaration, soigneusement

mûrie, évoque enfin le sujet le plus brûlant, ce qui est pudiquement qualifié d’« activités hostiles » de l’Iran en Europe. Un « comporte- ment intolérable », dit le texte, sans oser qualifier d’assassinats, de projets terroristes ou d’activités d’espionnage une série d’événe- ments survenus ces derniers mois aux Pays-Bas, en Allemagne, au Danemark et en Albanie. Le 4 février, un dissident iranien

a signalé à la police de Berlin qu’il avait été agressé par trois hom- mes, qui se sont adressés à lui en persan avant de le frapper. L’en- quête a été confiée à la section an- titerroriste de la police.

L’épisode albanais

Episode le plus embarrassant pour Téhéran: l’initiative déjouée fin juin 2018 par les services belges, français et allemands. Quatre per- sonnes sont incarcérées en Belgi- que pour leur implication présu- mée dans un projet d’attentat con- tre l’opposition iranienne à Ville- pinte (Seine-Saint-Denis). Un « diplomate » est au cœur de l’enquête: Assadollah Asadi con-

trôlait apparemment, depuis Vienne, l’activité de la principale agence de renseignement ira- nienne en Europe. Selon des sour- ces européennes, il aurait agi sur ordre des plus hautes autorités de Téhéran. La justice belge, particu- lièrement discrète, a retenu les charges d’acte terroriste mais aussi d’espionnage à l’encontre des personnes mises en examen. L’épisode albanais – une autre

tentative d’attentat contre l’oppo- sition iranienne, déjouée en mars 2018 – a révélé une autre sur- prise: l’ambassadeur iranien ex- pulsé du pays neuf mois plus tard pour atteinte à la sécurité natio- nale avait fait partie de l’équipe de négociateurs de l’accord sur le nu- cléaire, lequel impliquait la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, les Etats-Unis, la Chine et la Russie. Pour brouiller les pistes, le diplo- mate, qui est en réalité un autre di- rigeant des services de renseigne- ment, avait toutefois modifié son prénom, affirment des oppo- sants: Gholamhossein Moham- madnia était devenu «Davood». p

jean-pierre stroobants

Tout a été fait pour suggérer que l’imam de la mosquée Al-Azhar du Caire était à l’islam ce que le pape est au catholicisme

culte offerte aux étrangers par les EAU – les Emiratis n’ont pas le droit de se convertir. Mais la li- berté religieuse, a-t-il insisté, « ne se limite pas à la liberté de culte ». Elle doit laisser chacun libre de choisir sa croyance et « aucune institution humaine ne peut for- cer, pas même » au nom de Dieu. Le pontife a enfin abordé ouver- tement la guerre au Yémen, dans laquelle sont engagés les Emirats arabes unis, aux côtés de l’Arabie saoudite, pour soutenir les forces yéménites contre les rebelles hou- thistes, mais aussi les autres con- flits qui ensanglantent plusieurs pays arabes. «La course aux arme- ments, l’extension des propres zo- nes d’influence, les politiques agres- sives au détriment des autres n’ap- porteront jamais la stabilité, a-t-il déclaré. La guerre ne sait pas créer autre chose que la misère, les armes rien d’autre que la mort!» Il a appelé « les représentants des religions» à «bannir toute nuance d’approbation du mot guerre. Ren- dons-le à sa misérable cruauté », a- t-il dit en pensant « en particulier au Yémen, à la Syrie, à l’Irak et à la Libye». Dimanche, à Rome, avant de s’envoler pour Abou Dhabi, le pape avait appelé les «parties im- pliquées » à permettre l’achemi- nement de l’aide humanitaire. Juste avant lui, l’imam Ahmed Al-Tayeb avait insisté sur l’idée que l’islam est une religion de paix qui considère comme « in- violable » la vie humaine. « Toutes les religions sont étrangères au terrorisme et aux groupes armés, quoi que ceux-ci affirment », a-t-il dit, ajoutant que « les médias occi- dentaux ont exploité » les atten- tats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis pour « peindre l’islam comme une religion assoiffée de sang et les musulmans comme des barbares sauvages qui menacent les sociétés modernes ». p

cécile chambraud

BURKINA FASO

Une attaque djihadiste fait quatorze morts

A la veille du sommet du G5-

Sahel à Ouagadougou, une nouvelle attaque djihadiste meurtrière a frappé, lundi 4 février, le nord du Burkina Faso, à la frontière du Mali, et causé la mort de quatorze personnes. En riposte, l’ar- mée a mené des raids terres- tres et aériens dans trois pro- vinces du nord, au cours desquels elle affirme avoir tué 146 djihadistes, un bilan élevé non confirmé par des sources indépendantes. – (AFP.)

SOMALIE

Les islamistes chabab assassinent le directeur du port de Bosasso

Les islamistes radicaux so- maliens chabab ont assas- siné, lundi 4 février, Paul An- thony Formosa, qui dirigeait

le port de Bosasso (Somalie)

pour le compte de la société

P & O Ports, une filiale du

groupe émirati DP World. Il s’agit du plus important port de la région semi-autonome du Puntland. Le même jour, les chabab ont fait exploser une voiture piégée dans la capitale, Mogadiscio, faisant au moins neuf morts. – (AFP.)

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MERCREDI 6 FÉVRIER 2019

C R I S E

É C O L O G I Q U E

MERCREDI 6 FÉVRIER 2019 C R I S E É C O L O G I
MERCREDI 6 FÉVRIER 2019 C R I S E É C O L O G I

ancien député et ex-ministre de l’environnement, qui dirige aujourd’hui l’Institut Momen- tum, un cercle de réflexion. Quelle sera l’étincelle ? « Les dé- clencheurs possibles sont multi- ples », affirme le mathématicien. Ce processus pourrait démarrer avec une crise financière plus im- portante que celle de 2008, la fin des énergies fossiles, un relagarge rapide de méthane depuis la toundra sibérienne qui augmen- terait brutalement la tempéra- ture mondiale ou encore une crise sociale d’ampleur inédite. L’idée n’est pas neuve. Elle trouve ses racines dans les an- nées 1970, dans un contexte de peur d’un hiver nucléaire.

En 1972, le rapport Meadows « Les limites à la croissance » annon- çait un écroulement de nos res- sources et de nos économies pour les années 2030 si nous poursuivions le même mode de vie. Les rapports du Groupe d’ex- perts intergouvernemental sur l’évolution du climat n’ont en- suite cessé de tirer la sonnette d’alarme quant à l’emballement de la machine climatique.

L’ÈRE ANTHROPOCÈNE

Tous les indicateurs sont d’ores et déjà au rouge : la température mondiale s’est élevée de plus de 1 °C depuis l’ère préindustrielle, la concentration en CO 2 de l’atmos- phère a atteint un niveau inégalé

CO 2 de l’atmos- phère a atteint un niveau inégalé Le succès inattendu des théories de
CO 2 de l’atmos- phère a atteint un niveau inégalé Le succès inattendu des théories de

Le succès inattendu des théories de l’effrondrement

Pour les « collapsologues», notre civilisation, fondée sur les énergies fossiles, disparaîtra dans les années 2030. Une pensée qui rencontre de plus en plus d’écho auprès du grand public

ENQUÊTE

C’ est une vision qui donne le vertige. Et pro- voque un abat- tement teinté de sidération.

Celle d’un monde où les infras- tructures n’existent plus à grande échelle, ni les institutions telles que nous les connaissons. La der- nière goutte de pétrole a été brû- lée, la nourriture et l’eau potable se sont raréfiées, la lumière électri- que, les ordinateurs et les voitures apparaissent comme un lointain souvenir. Les guerres, les épidé- mies et les famines ont décimé la moitié de la population mondiale. Ce scénario n’est pas celui du ro- man post-apocalyptique La Route de Cormac McCarthy. C’est l’une des thèses de « l’effondrement » de notre civilisation, défendue par des chercheurs, des experts et quelques hommes politiques, qui rencontre un succès inattendu auprès du grand public. En quelques mois, ce terme, ainsi que celui de « collapsologie » (du latin collapsus, « tombé en un seul bloc»), est devenu incontour-

nable. On l’a entendu dans la bou- che du premier ministre Edouard Philippe, faisant référence à l’ouvrage du biologiste et géogra- phe américain Jared Diamond, Ef- fondrement (Gallimard, 2006) ou dans l’appel de 200 personnalités pour sauver la planète, publié dans Le Monde en septem- bre 2018. Un podcast, Présages, et une Web-série documentaire, Next, lui sont consacrés, les grou- pes Facebook se multiplient sur le sujet, comme Transition 2030, La collapso heureuse ou Adopte un collapso, des «apéros collapso» sont organisés. Un module vient d’être créé sur le sujet dans deux masters de l’université de Cergy- Pontoise, en Ile-de-France.

UNE NOUVELLE SCIENCE

Un engouement cristallisé autour de la succession de catas- trophes liées au dérèglement cli- matique depuis l’été dernier, de la démission fracassante de Nicolas Hulot ou du mouvement des « gi- lets jaunes ». Mais cet emballe- ment s’explique surtout par le succès de l’ouvrage Comment tout peut s’effondrer (Seuil, 2015) de Pablo Servigne et Raphaël Ste- vens, vendu à 60 000 exemplai-

La maison autonome d’Amélie Bourquard, de Philippe Eveilleau et de leurs deux enfants, à Saint- Sève (Gironde), en janvier.

EUGÉNIE BACCOT POUR « LE MONDE »

res, essentiellement en France et en Belgique. Les auteurs y définis- sent ce qu’ils considèrent comme une nouvelle science interdisci- plinaire, la « collapsologie ». En compilant des études, des faits, des prospectives, ils assu- rent que l’on assistera, pour cer- tains au plus tard dans les années 2030, à un effondrement mon- dial et systémique de la civilisa- tion thermo-industrielle, fondée sur les énergies fossiles. «Cela si- gnifie que dans tous les pays du monde, les besoins de base (ali- mentation, eau, logement, etc.) ne seront plus fournis, à un coût rai- sonnable, à une majorité de la po- pulation par des services encadrés par la loi », explique Yves Cochet,

depuis 800 000 ans, 60 % des ver- tébrés ont disparu depuis 1970 et probablement plus de 75 % des populations d’insectes volants en trois décennies en Europe, ce que l’on nomme la sixième extinc- tion de masse. De sorte que la Terre est entrée dans une nou- velle ère, l’anthropocène, où l’hu- manité est la principale force de mutation de la planète. Les col- lapsologues citent également la consommation effrénée de ma- tières premières, la démographie galopante, les migrations en hausse, la fragilité du système économique et financier… Autant de données qui leur font dire que l’effondrement est déjà en cours. « Il s’agit d’un processus

«En un été, on a vendu la maison, la bagnole et on est partis»

Face à un monde qui « va dans le mur », Amélie Bourquard et Philippe Eveilleau ont construit leur foyer autonome en électricité et en eau

REPORTAGE

saint-sève (gironde) -

envoyée spéciale

L es poupées entassées sur le lit, la robe de princesse ac- crochée à un cintre, la dî-

nette : Lisa, blondinette de 5 ans, exhibe un à un les trésors que ren- ferme sa chambre, semblable à tant d’autres. A un détail près : les murs et les sols sont en terre, sable et paille. Quelques brins affleu- rent sous le tapis – l’enduit de fini- tion n’a pas encore été posé. C’est dans le bourg de Saint-Sève (Gi- ronde) que ses parents, Amélie Bourquard et Philippe Eveilleau, et son grand frère Côme, ont en- trepris un changement de vie ra- dical : bâtir une maison auto- nome pour évoluer au plus près de la nature. Une manière de « re- trouver du sens » alors que « le monde va dans le mur ». « Quand on voit qu’on détruit la planète et que les gouvernements ne font rien, on se dit que tout va

s’écrouler un jour », expose calme- ment Amélie, 38 ans. Cette pensée ne lui enlève pas sa bonne hu- meur. « Je me sens bien dans mon havre de paix », sourit-elle. Dans la chaleureuse demeure, tout a été conçu pour économiser les ressources. L’eau de pluie sert à boire et à se laver. Les toilettes sont sèches, le frigo est à l’arrêt en hiver et les équipements électroména- gers réduits au strict minimum – pas de lave-vaisselle, de lave-linge ni de télévision. L’électricité pro- vient de six panneaux solaires, le chauffage d’un poêle à bois. «Nous ne sommes pas raccordés aux ré- seaux, explique Philippe, 47 ans. L’hiver, quand il y a peu de soleil, il faut faire attention à l’électricité, et l’été à l’eau, vu que nous n’avons que deux cuves de 8 m 3 Côté nourriture, la famille pro- duit des fruits et légumes (topi- nambours, poireaux, salades, frai- ses…) dans son terrain de 1,5 ha, travaillé en permaculture – l’art d’aménager un endroit de ma-

nière durable. Une haie de 200 ar- bres plantés par la famille délimite la parcelle, la protégeant notam- ment des pesticides de l’agricul- teur voisin. Trois poules pondent des œufs tous les jours, mais les abeilles de la ruche ont succombé l’automne dernier. «Nous avons abandonné l’idée d’être autono- mes en nourriture, et encore moins de vivre de notre production », an- nonce Philippe, évoquant la ro- quette dévorée par les ravageurs ou les carottes qui n’ont pas pris.

« Un pas de côté »

La famille se qualifie plus de

« transitionneurs » que de « collap- sologues» – ceux qui pensent que notre civilisation va s’effondrer.

Ce terme, Amélie l’a découvert il y

a deux ans, en lisant l’ouvrage de

Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer (Seuil, 2015). «Cela a confirmé l’in- tuition que nous avions eue, que nous ne pouvions plus vivre de la même façon », explique-t-elle. Un

« pas de côté » qu’ils ont effectué dès 2006. A l’époque, le couple vit à Paris et travaille pour la banque Natixis. Il est prestataire informa- tique et elle responsable de com- munication. Il vient de Laval, fils de restaurateurs. Elle est originaire de Reims, fille d’une greffière et d’un chauffeur de bus. Le déclic est venu de leur assiette. « On vivait hors sol, je ne connaissais plus les saisons des légumes, cela m’a per- turbé et déprimé», confie Philippe. Ils déménagent alors près de Bordeaux et s’inscrivent dans une association pour le maintien d’une agriculture paysanne. «On a

acheté une maison en bois, avec un crédit sur vingt-cinq ans et une Prius [voiture hybride]. On était des écolos bobos», s’amuse Amé-

lie. C’est le stage de permaculture qu’effectue Philippe qui le « trans- forme complètement»: «J’ai décidé de tout quitter. En un été, en 2012, on a vendu la maison, la bagnole, j’ai été viré de mon boulot et on est partis.» Débute alors une aventure

d’une année et demie : celle d’un chantier collaboratif pour cons- truire une «maison bioclimati- que» à Saint-Sève. Un ajustement délicat pour Côme. « A la fin du chantier, quand on s’est retrouvés tous les trois, il ne se sentait pas chez lui », confie sa mère. Aujourd’hui, le garçon de 11 ans est épanoui. « C’est cool d’avoir un grand terrain pour s’amuser, assu- re-t-il en nourrissant les poules. Mes copains ont tout de suite kiffé la maison, même si certains au col- lège se sont moqués de la paille, en disant que c’était pour les petits co- chons.» Des railleries qui ne l’attei- gnent pas car, assure-t-il, «nous devons prendre soin de l’environne- ment dans lequel nous vivons». Les réactions de l’entourage ne sont pas toujours évidentes. Il y a la famille d’Amélie qui ne com- prend pas ses choix – « au début, ils nous prenaient pour des fous». Les amis, dont ils s’éloignent car « on n’avait plus rien à se dire ». Les grands-parents, auxquels il faut

demander d’offrir aux enfants des « moments de partage » plutôt que des «objets en plastique». Amélie Bourquard reconnaît « des paradoxes » : « On utilise In- ternet et on a gardé deux voitures, même si on fait du covoiturage avec les voisins », admet-elle. Elle se rend quatre jours par semaine à Bordeaux, où elle est responsable de la communication de France Active Aquitaine, une association de finance solidaire. Son conjoint, désormais autoen- trepreneur, conçoit des sites Web et produit des albums de musi- que. S’ils ne votent pas, ils sont en revanche très investis dans le tissu local et associatif. Amélie envisage d’ouvrir une épicerie collabora- tive pour ne plus dépendre d’In- termarché. En attendant, elle fait partie d’un groupement d’achats pour s’approvisionner en vrac. A défaut de sauver le monde, le cou- ple compte bien agir pour sa fa- mille et ses voisins. p

audrey garric

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MERCREDI 6 FÉVRIER 2019

News" VK.COM/WSNWS 0123 MERCREDI 6 FÉVRIER 2019 qui a commencé, qui n’a pas en- core atteint
News" VK.COM/WSNWS 0123 MERCREDI 6 FÉVRIER 2019 qui a commencé, qui n’a pas en- core atteint

qui a commencé, qui n’a pas en-

core atteint sa phase la plus criti- que et qui sera graduel », estime l’ingénieur agronome de forma- tion, Pablo Servigne, soulignant que « les effondrements de civili- sation, comme [celles] des Mayas et des Romains, se sont toujours faits sur plusieurs décennies ». Le chercheur n’exclut pas pour autant un « scénario plus catas- trophiste ». Celui d’un effondre- ment brutal de notre civilisation. Selon lui, la configuration de no- tre société occidentale, où tout est « interconnecté » du fait de la mondialisation – flux économi- ques, d’informations, de maté- riaux, de ressources, etc – vient « accélérer et aggraver la dynami-

que de rupture ».

Une rupture qui sera d’autant plus « violente » que « personne n’est préparé», selon Julien Wos- nitza, auteur de Pourquoi tout va s’effondrer (Les Liens qui libèrent, 2018). L’ex-banquier de 24 ans se consacre désormais à la protec- tion des océans. Il considère que nos représentants « vont à l’in-

verse de ce qu’il faudrait faire » en menant des politiques de crois- sance, quand il faudrait prendre « des mesures impopulaires » comme, par exemple, «diviser par

dix le niveau de vie de la popula-

tion ». A l’instar de ses confrères collapsologues, il ne croit pas aux politiques de transition écologi- que – « Il est trop tard ».

« MISE EN RÉCIT D’ALERTES »

La question pour eux n’est désor- mais plus de savoir si la catastro- phe va survenir, mais comment l’amortir et vivre avec. Contraire- ment aux survivalistes américains qui construisent des bunkers et font des réserves de nourriture pour faire face seuls à un monde post-carbone, les collapsologues français défendent des valeurs comme l’entraide, le partage, la ré- silience ou encore la décroissance. Ils promeuvent la création de peti- tes communautés autosuffisantes en énergie et en nourriture, sur le

« IL S’AGIT D’UN PROCESSUS QUI A COMMENCÉ, QUI N’A PAS ENCORE ATTEINT SA PHASE LA PLUS CRITIQUE ET QUI SERA GRADUEL »

PABLO SERVIGNE

ingénieur agronome

modèle de la ZAD de Notre-Dame- des-Landes (Loire-Atlantique). Selon Pablo Servigne, la spiritua- lité a aussi un rôle à jouer dans cette transition. « Notre rapport au monde, aux autres êtres vivants, qui nous voulons être en tant qu’in- dividu, sont des questions fonda- mentales, qui ne sont pas réservées uniquement aux religions et qui ressortent forcément lorsqu’on évo- que la possibilité de fin du monde », estime le chercheur, également coauteur du livre Une autre fin du monde est possible (Seuil, 2018), vendu à 25 000 exemplaires, qui apporte des pistes pour vivre «se- reinement l’après». L’appellation de « science » dont se revendique la collapsologie est loin de faire l’unanimité parmi les universitaires. Elle relève plutôt de la «mise en récit d’alertes» qui peut permettre de « susciter une prise de conscience de la population », juge l’historien de l’environnement Jean-Baptiste Fressoz. Pour le cher- cheur au CNRS, le mouvement mélange deux processus très dif- férents : le changement climati- que qui est avéré et l’épuisement des ressources, en particulier du pétrole, qui est toujours repoussé à plus tard. Plutôt qu’un effondre- ment, la crise environnementale est surtout «une violence lente qui touche déjà les plus pauvres ». Une chose est certaine : la planète et l’humanité sont mal en point, col- lapsologie ou pas. p

cécile bouanchaud et audrey garric

planète | 7

Unevolontéd’agirvécuecommeuneurgence

Pour beaucoup, la prise de conscience de l’effondrement mène à des choix de vie drastiques

TÉMOIGNAGES

A vant », quand Ingrid se le- vait, elle s’installait dans son coin de jardin de ban-

lieue parisienne et écoutait les mésanges zinzibuler. « En l’espace de cinq ans », les matins de cette mère de famille de 44 ans sont de- venus silencieux. « Le ciel s’est vidé », déplore celle qui a mis du temps avant de le réaliser pleine- ment. Il a fallu attendre la lecture d’une tribune du mathématicien Yves Cochet, éphémère ministre de l’environnement du gouverne- ment Jospin, pour que « la prise de conscience s’opère». Cette chargée de vulgarisation scientifique se souvient précisé- ment du jour : le 4 novem- bre 2018. A peine réveillée, smart- phone en main, Ingrid lit attenti- vement le texte du militant écolo- giste, qui prédit « la fin du monde tel que nous le connaissons (2020- 2030).» «J’ai réalisé que l’effondre- ment de notre société était déjà en cours, comme si je voyais d’un coup le mur dans lequel on était en train de foncer », résume la qua- dragénaire. A l’instar d’Yves Cochet, de nombreux théoriciens, regrou- pés sous le nom de « collapsolo- gues », étudient depuis plusieurs années l’effondrement possible de notre civilisation industrielle. Hier cantonné aux milieux uni- versitaires et militants, ce dis- cours d’un effondrement généra- lisé gagne du terrain. Pour sonder ce mouvement en- core non quantifié, Le Monde a lancé un appel à témoignages, qui a suscité un engouement rare – près de trois cents récits sont arri- vés en quelques heures. Dans la multitude de ces histoires singu- lières, s’est dessiné un portrait de groupe, composé majoritaire- ment d’hommes, exerçant une profession intellectuelle, établis en milieu urbain. Leur prise de conscience a eu lieu il y a quelques

mois, en même temps que se mul- tipliaient les émissions et articles sur le sujet. Si cette base sociologi- que constitue, pour partie, le lecto- rat du Monde, elle recoupe néan- moins de grandes tendances de la nébuleuse des « effondristes », et correspond aux résultats d’un questionnaire mis au point par Loïc Steffan, professeur à l’univer- sité d’Albi, auquel 1 600 personnes ont répondu en octobre 2018. « Choc », « coup de massue », «énorme claque»… Pour les nou- veaux « collapsologues », la décou- verte de ces théories a remis en cause, parfois avec violence, leur place dans la société. «Nous, les ca- dres, exerçant des métiers intellos, on réalise notre haut niveau d’inu- tilité dans le monde qui nous at- tend demain», constate Vanessa, ancienne Parisienne de 40 ans, qui se projette, non sans difficulté, dans « un monde où le lien à la terre et à la débrouillardise seront valori- sés ». Quand elle pense à sa « vie d’avant », cette mère de famille installée depuis 2015 à Carnoux- en-Provence (Bouches-du-Rhône), se souvient de « commandes heb- domadaires sur Amazon », « de nombreux voyages à l’étranger » et « de gaspillage outrancier ». « Comme plein de gens, je me disais que vivre, c’était consommer », se souvient Vanessa.

Sortir du déni

De cette « existence passée », beau- coup disent éprouver un senti- ment de « honte », à la hauteur du contraste entre l’existence qu’ils ont menée jusqu’ici et celle qu’ils veulent bâtir. « Qu’est-ce que je fous là ? », s’est demandé Thierry, 50 ans, dont vingt passés en Asie, où il mesurait sa « réussite person- nelle en fonction de celle des entre- prises » pour qui il travaillait comme avocat spécialisé en droit des affaires internationales. Pour- tant, au début, une forme de déni l’emporte. « Je me suis dit : “l’hu-

« NOUS, LES CADRES, EXERÇANT DES MÉTIERS INTELLOS, ON RÉALISE NOTRE HAUT NIVEAU D’INUTILITÉ DANS LE MONDE DE DEMAIN »

VANESSA

consultante en entreprise

manité s’en est toujours sortie, ça va aller, l’intelligence artificielle va nous sauver” », se rappelle Va- nessa, pour qui « la phase de deuil a été violente». Les « effondristes » s’attachent cependant à aller vers une « se- conde étape»: dépasser l’abatte- ment pour passer à l’action. «L’ef- fondrement n’est pas une fin, cela peut être une renaissance », ré- sume Thierry. Leur volonté d’agir apparaît souvent comme une ur- gence – « Je crois à une approche ardente. Il faut s’y atteler immé- diatement », juge le père de trois enfants. Comme beaucoup, il s’est tourné vers les groupes Facebook consacrés à la thématique. Cha- cun s’y approprie à sa manière les alternatives suggérées, entre pe- tits gestes quotidiens et grands changements. L’un des premiers « plans d’ac- tion » repose pour de nombreuses familles à « consommer moins et mieux », notamment en rédui- sant leur consommation de viande. Tous « boycottent » les grandes surfaces au profit des « circuits courts ». Certains se mettent au défi du « zéro déchet », tentant de limiter le gaspillage et la consommation de plastique. « Nous avons adopté un mode de vie plus sobre, en allant vers l’es- sentiel», résume Vanessa. Quel travail les attend dans cette vie à venir ? Dylan, 21 ans, qui est «plutôt content qu’une société iné-

galitaire s’effondre », entreprend un projet de collocation avec d’autres « transitionneurs » en Bretagne. Il a interrompu ses étu- des d’ingénieur pour «s’activer à devenir plus résilient ». « Je ne vois pas l’intérêt d’étudier encore pour avoir un travail qui n’aura pas sa place dans la civilisation de de- main », explique le jeune homme. Thierry, lui, « ne travaille plus pour accumuler de l’argent, mais pour seulement payer les factures ». L’avocat exerce son métier trois jours par semaine.

Impression de schizophrénie

De son côté, Vanessa, consultante en entreprise, a « l’impression d’être schizophrène ». Son travail consiste à «aider les entreprises à se développer économiquement ». Avec son mari, elle s’est fixé d’« apprendre à être autonome d’ici à 2022 ». Lui, à l’instar de nombreux collapsologues, suit des stages de permaculture. Tous les deux suivent des cours de tir. Car l’un des récits de l’ef- fondrement est aussi celui d’un chaos dans lequel il faudra se dé- fendre. Avant d’adopter une pos- ture pacifiste, Thierry, « issu d’une famille de droite très tradi- tionnelle », reconnaît qu’il a un temps pensé au survivalisme, avant de « vite percevoir le carac- tère individualiste dans le fait de se réfugier dans son bunker avec 3 000 litres d’eau. » Et si l’effondrement annoncé ne vient pas ? Pour de nombreux col- lapsologues, le chemin semble tout aussi important que l’objec- tif visé. « Ce que nous mettons en place, ce sont surtout des actions pour un monde plus égalitaire et vertueux», relativise Thierry. Pour Ingrid, ces petits et grands chan- gements, s’ils ne changent pas la face du monde, « permettront peut-être à mes enfants de connaî- tre le bonheur de contempler un ciel plein d’oiseaux». p

c. bd.

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G R A N D D É B AT

G R A N D

D É B AT

G R A N D D É B AT

Quand Macron renoue avec «l’ancien monde»

Le chef de l’Etat, qui reçoit cette semaine les partis politiques, se glisse dans les pas de ses prédécesseurs

E n astronomie, le propre

d’une révolution pour un

corps céleste est de repas-

d’une révolution pour un corps céleste est de repas- «J’étais halluciné de le voir recevoir les

«J’étais halluciné de le voir recevoir les éditorialistes », souffle un poids lourd de la majorité

– Nicolas Sarkozy et François Hollande l’ont éprouvé en leur temps –, mais qui va à rebours de la manière dont le candidat Ma- cron imaginait la fonction. «A par- tir du moment où le président de- vient le débiteur des actions du quo- tidien, d’ajustements, comme cela s’est passé sous les précédents quin- quennats, il s’affaiblit. De manière colossale », estimait-il auprès du Monde, le 4 avril 2017.

« C’est une période de transition, car la cellule de communication de l’Elysée est en train d’être réorgani- sée, observe le communicant Ro- bert Zarader, qui a conseillé Fran- çois Hollande avant de soutenir M. Macron. Il a décidé de reprendre la main en direct sur un certain nombre de sujets : les élus locaux, les médias, pour préparer la sortie du grand débat national. » En pa- rallèle de ses rencontres avec les maires, le chef de l’Etat doit en effet recevoir tout au long de la se- maine l’ensemble des présidents de groupes parlementaires dans le cadre de consultations menées sur le grand débat. Le premier ministre, Edouard Philippe, doit pour sa part s’en- tretenir avec syndicats et associa- tions. Des acteurs qui ont souvent regretté depuis le début du quin-

quennat de ne pas être assez consultés. « Emmanuel Macron est en campagne, dénonce le dé- puté PS des Landes, Boris Vallaud, ex-secrétaire général adjoint de l’Elysée durant le quinquennat de M. Hollande. Il parle à la presse, aux maires, mais si ce débat finit simplement en grand monologue du président de la République face à différents interlocuteurs, ce ne sera qu’une tentative de remise en selle sans rien changer au fond de sa politique. » Il est un point sur lequel une marche arrière semble en tout cas possible : le cumul des mandats, que François Hollande avait stric- tement limité. Sur France Inter, le 30 janvier, Edouard Philippe a jugé pas « incompatible » le cumul éventuel entre un mandat de maire d’une petite commune et

contrats aidés. Esquissant un mea culpa sur le sujet, le chef de l’Etat a d’ailleurs re- connu que cette baisse, décidée par le gouvernement, a posé «un vrai problème pour beaucoup d’associations et de villes ». Quant aux suites qu’il entend donner au grand débat, M. Macron a affirmé qu’il « ne se clôturera pas de manière classi- que », sans donner plus de détail. Pour l’heure, le président a du mal à changer sa manière de faire. Avant d’arri- ver dans la salle municipale d’Evry Cour- couronnes, il s’était rendu auprès de l’as- sociation voisine Génération II Citoyen- neté Intégration, qui se consacre à l’inser- tion des jeunes. Soucieux de le protéger des « gilets jaunes », l’Elysée avait orga- nisé cette visite dans le plus grand secret. Interrogé quelques minutes avant sur le programme caché du président, le maire LR d’Evry-Courcouronnes, Sté- phane Beaudet, persuadé que le chef de l’Etat ne pouvait être déjà sur sa com- mune, avait rétorqué: «S’il était chez moi, j’espère quand même que je le saurais…» p

virginie malingre

celui de parlementaire. « Si le maire d’un village était sénateur, je ne vois pas où serait le problème, explique un proche du premier ministre. D’ailleurs, je le pense aussi pour le maire de Marseille. Mais c’est une question posée seulement par les élus ou les parlementaires, je ne crois pas que ce soit une priorité.»

Double « réflexion »

La porte semble néanmoins ouverte à des aménagements à la suite du grand débat. « Le Sénat est par nature une chambre de repré- sentations des territoires, mais la question se pose pour les députés», précise-t-on à l’Elysée. Dans l’en- tourage de M. Macron, on plaide en faveur d’une double « ré- flexion ». « Sur l’organisation du temps parlementaire», d’un côté, « de manière à libérer du temps pour être en circonscription », et de l’autre « sur le cumul des mandats, en respectant l’esprit de la loi, qui est de considérer qu’on ne peut pas être maire d’une grande ville et par- lementaire ». Le temps où certains députés «marcheurs» se voyaient comme des législateurs qui n’ont pas vocation à s’investir sur le ter- rain local semble révolu. Autre «vieille lune» remise sur la table par l’exécutif : les niches fiscales. Lundi, le ministre de l’action et des comptes publics, Gérald Darmanin, a proposé de les encadrer, en abaissant le plafond ou en les plaçant sous condition de ressources. Un visiteur du soir de l’Elysée, qui a connu plusieurs présidents, raillait ces dernières semaines la prétention de la Macronie à inven- ter un « nouveau monde » politi- que: «Depuis Aristote, Cicéron, Ma- chiavel, tout a été écrit sur l’exercice du pouvoir. Si Emmanuel Macron croit encore à sa théorie du “nou- veau monde”, il devrait les lire.» En somme, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. p

olivier faye

ser à son point de départ.

Il peut en être de même en poli-

tique. Pendant sa campagne pré- sidentielle, Emmanuel Macron, auteur du livre Révolution (XO, 2016), se campait ainsi en « outsi- der » du « système » politique, qui allait impulser un «renouvelle- ment des pratiques». Fini le « président de l’anecdote » que représentait à ses yeux François Hollande, place au « pré- sident du temps long », comme il le promettait dans un entretien au Monde, le 4 avril 2017. Finis, aussi, ces échanges informels à tout bout de champ avec les jour- nalistes qu’affectionnait son an- cien patron à l’Elysée, devenu contre-modèle. « Je veux tourner deux pages. La page des cinq dernières années et la page des vingt dernières an- nées», ambitionnait alors l’ancien ministre de l’économie. Las, son impopularité tenace et la crise des « gilets jaunes » le contraignent, presque deux ans plus tard, à re- voir certaines de ces aspirations pour revenir à des méthodes plus « classiques ».

Emmanuel Macron, lors d’une rencontre avec 150 élus à Evry- Courcouronnes (Essonne), le 4 février.

JEAN-CLAUDE COUTAUSSE/ FRENCH POLITICS POUR « LE MONDE »

Exercice inédit

Jeudi 31 janvier, le président de la République a ainsi reçu à l’Elysée, pendant près de deux heures trente, six journalistes de diffé- rents médias nationaux pour leur exposer sa vision. L’exercice, cou- rant chez la plupart de ses prédé-

cesseurs, était inédit pour celui qui

a longtemps revendiqué tenir la

presse à distance. «J’étais halluciné de le voir recevoir les éditorialistes, souffle un poids lourd de la majo- rité. Lui qui a passé son temps à ta- per sur François Hollande, car il parlait trop aux journalistes…» Le 27 janvier, déjà, M. Macron

avait longuement évoqué les su- jets de politique nationale avec la presse en marge de son déplace- ment officiel au Caire. Depuis le début de son quinquennat, pour- tant, le chef de l’Etat s’était fixé comme règle de ne jamais parler de politique intérieure depuis l’étranger. « Le président s’exprime

dès lors que sa parole est utile», jus- tifie-t-on aujourd’hui à l’Elysée. Au-delà de la forme, ce rendez- vous du 31 janvier avec la presse

a été l’occasion de passer plu-

sieurs messages, notamment sur

le fonctionnement des médias en

France. « Le bien public, c’est l’infor- mation. Et peut-être que c’est ce que l’Etat doit financer, a curieuse- ment estimé le locataire de l’Ely- sée. Il faut financer des structures qui assurent la neutralité. » Face à la propagation des infox, il a évo- qué la possibilité que « la vérifica- tion de l’information » soit soute- nue par « une forme de subvention publique assumée». Soucieux de la vie des rédac- tions, donc, le président de la Ré- publique s’est aussi montré atten- tif à «la vie des gens». «C’est un su- jet présidentiel», a-t-il estimé, ci- tant l’exemple de la réforme de l’Etat avec ces fonctionnaires trop affairés à leurs bureaux et «pas as- sez au guichet ». Une implication

de tous les instants et sur tous les sujets rendue nécessaire par le

rythme effréné du quinquennat

Le président assure que le débat « ne se clôturera pas de manière classique »

« je suis là pour entendre votre part de vérité, pas pour répondre systémati- quement.» Emmanuel Macron se voulait en retrait, à l’écoute ; il n’a pas pu s’em- pêcher de défendre sa politique. De la li- gne 12 du métro parisien à la loi ELAN (évolution du logement et aménagement numérique), des conseils citoyens à l’ap- prentissage, de la dotation globale de fi- nancement à la question des stages en 3 e , du statut des bénévoles au droit de vote des étrangers, le président de la Républi- que a méthodiquement traité tous les su- jets sur lesquels il était interpellé. Six heures durant, lundi 4 février, le président a échangé avec 150 élus et autant de représentants d’associations, qu’il avait réunis à Evry-Courcouronnes (Essonne) pour parler politique de la ville et quartiers difficiles. C’était là sa cin- quième rencontre avec des maires, après celles qu’il a organisées, depuis la mi-janvier, à Grand-Bourgtheroulde (Eure), Souillac (Lot), Valence (Drôme), puis à l’Elysée où il a reçu une centaine d’édiles d’outre-mer.

« Au maire de L’Haÿ-les-Roses, j’ai ré- pondu», «sur les contrats aidés, j’ai ré- pondu», «sur les étudiants étrangers, j’ai répondu », « au maire de Nanterre, j’ai ré- pondu »… Debout, en bras de chemise, au milieu de la salle Claude-Nougaro dans une annexe de la mairie, le chef de l’Etat n’a oublié aucune question, n’a négligé aucun interlocuteur.

« Douche froide »

Mais s’il n’a pas hésité à rentrer dans les détails de telle ou telle politique publique, il est un sujet sur lequel il s’est montré minimaliste : l’enterrement du rapport Borloo et du plan banlieue dont l’ancien ministre de la ville devait dessiner les grandes lignes. Le 22 mai 2017, d’une phrase lapidaire sur «deux mâles blancs» qui « s’échangent un plan », Emmanuel Macron avait balayé le travail de l’ancien maire de Valenciennes. Pourtant, dans la salle, ils ont été plu- sieurs à lui reprocher l’épisode. Gilles Leproust, maire communiste d’Allonnes (Sarthe), a parlé d’une «douche froide»

en espérant ne pas subir « la même douche froide le 15 mars » quand le grand débat sera fini. Le parallèle fait sens, car Jean-Louis Borloo avait, à la demande d’Emmanuel Macron, travaillé avec plusieurs centai- nes d’élus et d’associatifs pendant six mois. « Je regrette que le rapport Borloo, vrai exercice de démocratie participative avec des citoyens et des associations, n’ait pas été pris en compte, a renchéri Pauline Véron, maire adjointe PS de Pa- ris, chargée de la démocratie locale, de la participation citoyenne, de la vie asso- ciative et de la jeunesse. La question de ce que vous allez faire de ce grand dé- bat doit être posée.» « Je ne peux pas laisser dire qu’il ne s’est rien passé depuis le 22 mai », a réagi le pré- sident, qu’on a connu plus pugnace, même s’il a signalé la hausse des pro- grammes financés par l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) et la possibilité de créer des emplois francs pour les petites associations qui ont particulièrement souffert de la baisse des

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L’idée d’un référendum le 26mai divise la majorité

Des élus LRM et des ministres ne veulent pas mélanger une consultation nationale avec le scrutin européen

C’ est un tir de barrage. Alors que l’hypo- thèse d’organiser un référendum à l’issue

du grand débat progresse au sein de l’exécutif, de plus en plus de voix s’élèvent au sein de la ma- jorité mais aussi du gouverne- ment pour enjoindre à Emmanuel Macron de prendre son temps. Leur crainte? Que les élections européennes, prévues le 26 mai, soient polluées par la consulta- tion. «A courir deux lièvres à la fois, on risque de n’attraper ni l’un ni l’autre », met en garde un élu in- fluent de la Macronie. Evoquée dès le mois de décem- bre par le député La République en marche (LRM) de la Vienne, Sacha Houlié, puis reprise par le prési- dent du groupe LRM au Sénat, François Patriat, l’idée d’organiser un référendum le jour des élec- tions européennes aurait séduit une partie de l’entourage du chef de l’Etat, qui y voit une façon de sortir par le haut de la crise des « gilets jaunes ». « Cela fait partie des sujets sur la table», a lui-même reconnu M. Macron, lors d’un échange avec des journalistes, le 31 janvier à l’Elysée. Mais la proposition est loin de faire l’unanimité, y compris au

sein du gouvernement. Lundi 4 fé- vrier, Jean-Yves Le Drian a claire- ment estimé qu’il n’était «pas sou- haitable» qu’un référendum soit organisé le même jour que les européennes. «L’enjeu européen est suffisamment fort pour en faire un enjeu européen, a plaidé sur France Inter le taiseux ministre de l’Europe et des affaires étrangères. Le référendum, c’est autre chose, c’est un enjeu national. Je ne pense pas qu’il faille mélanger les deux.»

« Refondation ou délitement »

En interrogeant les Français sur des questions institutionnelles ou de pouvoir d’achat, pour répondre aux doléances exprimées lors du grand débat, nombre de macro- nistes craignent de voir la question européenne passer au second plan. «Ces élections européennes sont historiques. Le 27 mai sera le premier jour de la refondation de l’Union européenne ou le premier jour de son délitement. Il faut que l’on mène cette campagne à plein sur les sujets européens», estime Stanislas Guérini, député (LRM) de Paris et délégué général du parti présidentiel, interrogé lundi 4 fé- vrier sur Franceinfo. D’autres craignent de voir un électorat hostile au chef de l’Etat se

« Faire de la politique, c’est prendre des risques ! »

SACHA HOULIÉ

député LRM de la Vienne

mobiliser en cas de référendum, alors que la bataille avec le Ras- semblement national de Marine Le Pen s’annonce déjà difficile pour le scrutin européen. Organi- ser un référendum le 26 mai, « c’est le rêve de celles et ceux qui veulent renationaliser les européennes en un scrutin pro ou anti-Emmanuel Macron », met en garde l’écolo- giste Pascal Durand, l’un de ceux que le chef de l’Etat aimerait voir rejoindre la liste LRM. «En France, on parle d’Europe une fois tous les cinq ans, cela est suffisamment rare pour être respecté ! », insiste le dé- puté européen. Ce n’est pas un hasard, estiment certains macronistes, si l’opposi- tion fait ses choux gras des velléi- tés référendaires du chef de l’Etat. « Je vois dans les discussions sur la coïncidence des dates l’occasion pour les oppositions d’enfoncer un coin dans un processus du grand

débat qui marche bien, et ainsi d’es- sayer de le faire dérailler. C’est pour moi un piège dans lequel on devrait éviter de tomber », alerte Pieyre- Alexandre Anglade, député des Français de l’étranger et spécialiste des questions européennes. Pour certains élus, le risque se- rait également grand de rater l’atterrissage politique du grand débat. Pour être organisé le 26 mai, le référendum doit être décidé au minimum deux mois avant, pour des questions de logistique. Or, le compte rendu des doléances ex- primées par les Français n’est pas attendu avant la mi-avril, le temps que le collège des garants en fasse la synthèse. « Il ne faut pas bâcler la sortie du grand débat et se préci- piter pour tenir une date, estime un député en vue de la majorité. Si on fait ça trop vite et qu’on ne résout rien, on revient à la case départ. Ce n’est pas souhaitable.» Pour autant, ces préventions ne sont pas toutes partagées parmi les soutiens d’Emmanuel Macron. Pour plusieurs élus, faire coïncider les deux consultations permet- trait au contraire de mobiliser les Français, alors que le taux de participation aux élections euro- péennes est traditionnellement l’un des plus faibles: seulement

19,7 millions de Français s’étaient exprimés lors du précédent scru- tin de 2014, soit 42,4 % du corps électoral. Mais l’élection se dérou- lait à l’époque par circonscription, avec des listes régionales, alors que la consultation sera cette année nationale, avec une seule liste pour tous les électeurs.

« Ne pas se voiler la face »

D’autres estiment même que le scrutin européen offre une fenêtre de tir idéale au chef de l’Etat pour sortir de la crise. « Il ne faut pas se voiler la face, une partie des élec- teurs vont se déterminer pour ou contre le président lors des euro- péennes. Autant l’affronter de face en organisant un référendum le même jour et tordre ainsi le cou à l’idée que le président a peur du peuple, plaide Sacha Houlié, dé- puté de la Vienne. Faire de la politi- que, c’est prendre des risques!» Seule certitude, Emmanuel Ma- cron «n’a rien décidé», en tout cas pour l’instant. Organiser un réfé- rendum le 26 mai, « c’est une hypo- thèse mais ma décision n’est pas prise», a indiqué Emmanuel Ma- cron au président du groupe Les Républicains à l’Assemblée natio- nale, Christian Jacob, qu’il a reçu lundi matin à l’Elysée. « Il y a un

grand débat qui est en cours (…). La question de savoir dans quelles conditions, sur quelles propositions nous [en] sortirons est une ques- tion qui n’est pas encore à l’ordre du jour », a abondé le premier minis- tre, Edouard Philippe, en marge d’un déplacement organisé le même jour à Beauvais. Selon nos informations, Emma- nuel Macron a d’ailleurs demandé à son entourage de plancher sur des pistes alternatives au référen- dum. «On a deux injonctions para- doxales : il faut sortir de la crise des “gilets jaunes” mais aussi avoir un débat projet contre projet pour les européennes, explique Stéphane Séjourné, ancien conseiller ély- séen récemment bombardé direc- teur de campagne du mouvement LRM pour le 26 mai. Est-ce que la conclusion du grand débat doit être un référendum ? Ce n’est pas la seule solution.» «Le président n’a rien ar- rêté et n’arrêtera rien avant mars», croit savoir François Patriat. Pour le président du groupe LRM au Sé- nat, «on peut tout aussi bien adop- ter un texte de loi ou une réforme constitutionnelle avant l’été et faire ensuite un référendum à l’automne sur d’autres questions ». En d’au- tres termes: tout est ouvert. p

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M ERCREDI 6 FÉVRIER 2019

Chez les élus, la nostalgie du cumul des mandats

L’idée de revenir sur la réforme votée sous François Hollande émerge parmi les parlementaires et l’exécutif

M on premier est un ancien premier ministre. Mon deuxième est le

premier ministre d’alors. Mon troisième n’imagine même pas qu’il le deviendra un jour. Le 14 novembre 2012, à l’Assemblée nationale, une commission prési- dée par Lionel Jospin vient remet- tre au président de la République, François Hollande, un rapport qui préconise l’interdiction du cumul du mandat de parlementaire avec celui de chef d’un exécutif local. Dans l’Hémicycle, le chef du gou- vernement, Jean-Marc Ayrault, est interrogé sur la fin annoncée des « députés-maires ». Celui qui prend alors la parole est lui-même un cumulard − maire du Havre et député de Seine-Maritime. Son crâne est moins dégarni, sa barbe encore naissante. Edouard Phi- lippe dénonce à l’époque «l’ina- nité» d’une réforme qu’il qualifie de « posture aussi idéologique que démagogique». «Pouvez-vous sé- rieusement prétendre devant cette assemblée que l’absence de dépu- tés exerçant des responsabilités exécutives locales serait demain une garantie de meilleure qualité du travail législatif ? » Plus de six ans plus après, Edouard Philippe occupe l’hôtel de Matignon, et la réforme mise en œuvre a transformé la vie par- lementaire. A l’Assemblée natio- nale, les salles de commission se sont remplies, les nuitées payées aux députés se sont multipliées, et les travées de l’Hémicycle se sont repeuplées. En début de mandat, les élus La République en marche (LRM), premiers de cordée de l’« exemplarité » prô- née par leur leader Emmanuel Macron, se sont eux-mêmes faits les ambassadeurs d’une nouvelle vision du rôle du parlementaire. Plusieurs d’entre eux revendi- quent d’exercer un mandat « na- tional » et non local pour justifier leur moindre présence en cir- conscription. Et pourtant… 18 décembre 2018. Mon premier est un député sur le départ. Mon second est devenu premier mi- nistre. Le centriste Maurice Leroy fait ses adieux à l’Hémicycle après vingt ans de mandat. Il invite ses collègues à se méfier des modes et critique l’abandon du septen- nat et du cumul des mandats. Edouard Philippe lui répond et évoque à son tour ces réformes qui ont « transformé profondé- ment le fonctionnement des insti- tutions ». « Toutes deux suscitent aujourd’hui non pas la réproba- tion, mais des interrogations »,

« Le travail de député est très ingrat. Quand on est maire, on réalise des choses visibles »

PIERRE MOREL-À-L’HUISSIER

député de Lozère

ajoute-t-il. L’un des premiers si- gnes que l’exécutif se questionne de plus en plus ouvertement sur cette réforme. Les propos du premier ministre trouvent un écho quelques semaines plus tard au Sénat. Le 17 janvier, Gérard Larcher, prési- dent (Les Républicains) du palais du Luxembourg, évoque une « er- reur majeure qui était très à la mode il y a six ans ». « Cela est en train de construire une décon- nexion. Et c’est un sujet qui mérite d’être interrogé à nouveau », fus- tige le sénateur des Yvelines, op- posant résolu du non-cumul.

« Pifomètre plus développé »

Deux jours auparavant, à Grand Bourgtheroulde (Eure), lors de sa première intervention face aux maires dans le cadre du grand débat, le président a lui-même ouvert la porte. La raison réside dans une crise des «gilets jaunes» qui a bouleversé le cours du quin- quennat. « Ce qu’on est en train de vivre montre qu’on a un besoin de pouvoir sentir ce qu’il se passe dans le territoire, reconnaît le chef de l’Etat. Est-ce qu’il faut en même temps permettre (au législateur) de réavoir des mandats locaux (…) sans être dans des exécutifs de pre- mier plan? Peut-être.» « Celui qui a été maire a le pifo- mètre plus développé. Il ressent mieux la population », explique Patrick Mignola, président du groupe MoDem de l’Assemblée nationale, partisan de réexaminer la réforme. L’ancien maire de La Ravoire, en Savoie, assure qu’il y a une «différence entre les députés qui ont été maires ou pas ». « On a des référents sur le territoire, on a un peu de sens politique », résume le député (LRM) de Gironde, Benoît Simian, qui a passé trois ans et demi à la tête de Lu- don-Médoc. Bref, les anciens mai- res seraient protégés d’une décon- nexion qui aurait beaucoup coûté à la majorité et au gouvernement. Au sein de l’exécutif, certains en sont convaincus depuis long- temps et embraient. Le 30 janvier,

convaincus depuis long- temps et embraient. Le 30 janvier, dans L’Opinion , Marc Fesneau, mi- nistre

dans L’Opinion, Marc Fesneau, mi- nistre chargé des relations avec le Parlement, évoque un rétablisse- ment du cumul pour les mandats de « maire, maire adjoint ou prési- dent de communauté de commu- nes, dans des petites villes». L’idée d’instaurer un seuil de popula- tion en dessous duquel il serait acceptable d’exercer les deux fonctions, à condition de ne pas additionner les indemnités, fait son chemin. Benoît Simian a pré- paré une proposition de loi dans laquelle il suggère de fixer ce seuil à 10 000 habitants. Mais la résurgence du débat sus- cite l’embarras dans une majorité élue sur la promesse de renouvel- lement des pratiques politiques. « Je m’opposerai fermement au ré- tablissement du cumul des man- dats », écrivait lundi sur Twitter Guillaume Gouffier-Cha, député (LRM) du Val-de-Marne. « Tout le monde a pris le choc des “gilets jaunes” et tout le monde trouve ses solutions », analyse Jean-Baptiste Djebbari, élu (LRM) de la Haute- Vienne. « Pour rester en contact avec le terrain, soit vous estimez que vous avez besoin du cumul,

soit vous réinventez le rôle du dé- puté pour avoir des rendez-vous plus réguliers en circonscription », ajoute le porte-parole du groupe LRM, partisan de la deuxième solution. Le président de l’Assem- blée nationale, Richard Ferrand, plaide, lui, de longue date pour adapter l’agenda des députés à cette réforme en alternant entre des semaines complètes à Paris et en circonscription. En juin 2017 est arrivée au Palais- Bourbon une génération de dépu- tés non seulement pas cumularde, mais peu expérimentée. « Il y a une triple conjonction : la règle du non-cumul, adossée à un renouvel- lement politique très fort et un nou- veau parti [LRM]. C’est tout cela qui provoque un manque d’ancrage lo- cal », reconnaît M. Simian. « La question de la déconnexion vient aussi de la composition sociologi- que de l’Assemblée, complète la dé- putée socialiste Christine Pires Beaune, dont c’est le deuxième mandat. Il y a plus de gens venus du monde de l’entreprise et des professions libérales, qui sont moins à même de comprendre les difficultés du quotidien. »

« Je suis toujours maire dans l’âme, j’ai toujours mon bureau, je fais mon budget », relate Christo- phe Jerretie, député (LRM) de Cor- rèze, trois ans à la tête du village de Naves, fervent partisan du re- tour en arrière. Beaucoup d’entre eux n’ont pas supporté de laisser les clés de la mairie à un succes- seur que certains appellent tou- jours leur «premier adjoint».

Concession

« Dans le regard des gens, quand vous êtes parlementaire, quelque part vous devenez un pourri », ra- conte Benoît Simian. « On ne vient plus nous voir ! », se lamente le dé- puté de Lozère (UDI, Agir et indé- pendants) Pierre Morel-À-L’Huis- sier, maire pendant seize ans de Fournels, 364 habitants. Il envi- sage d’ailleurs de retrouver son mandat local lors des municipa- les en 2020. « Le travail de député est très ingrat. On est moins dans le concret et plus dans le collectif. Quand on est maire, on réalise des choses visibles, des maisons de re- traite, des salles polyvalentes… », énumère celui qui propose de ré- tablir le cumul pour les commu-

nes et intercommunalités de moins de 25 000 habitants. Car cette montée en puissance est aussi une bataille corporatiste. « C’est le grand lobby du Sénat et de Gérard Larcher qui fait que ce sujet revient sur la table », s’agace M me Pires Beaune. Le Palais du Luxembourg se veut la « chambre des territoires» et, comme les as- sociations d’élus, tient à un cumul dont les sénateurs estiment qu’il contribue au rayonnement des petites collectivités. Au point que certains observateurs y voient une manœuvre politique entre l’Elysée et le Sénat. « C’est peut-être un deal en vue de la révision constitutionnelle », estime M me Pires Beaune. Lâcher sur le cumul des mandats pour- rait peser lourd dans la balance pour décrocher l’accord du Sénat nécessaire à la réforme institu- tionnelle d’Emmanuel Macron. Sur ce point, il ne sera pas difficile de convaincre l’exécutif, à com- mencer par Edouard Philippe et Marc Fesneau. Comme une con- cession de l’ancien monde à l’an- cien monde. p

manon rescan

Gérald Darmanin relance le débat sur les niches fiscales

Le ministre de l’action et des comptes publics propose d’encadrer ces dispositifs en les mettant sous condition de ressources

S e relancer, et vite. A peine officialisée sa décision de rester à Bercy plutôt que de

retourner à la mairie de Tour- coing (Nord), Gérald Darmanin a pris soin de se remettre en selle, en lançant de nouvelles pistes de réforme fiscale dans le cadre du grand débat national. Les niches fiscales sont parfois « efficaces » mais peuvent également nuire à la « progressivité de l’impôt », a ainsi estimé, lundi 4 février, le mi- nistre de l’action et des comptes publics, en proposant de les revoir au profit des moins aisés. Ces propos, tenus en tant que « citoyen de la République » à l’is- sue d’une conférence de presse qu’il avait pourtant dédiée au pré- lèvement à la source, et tout au long de laquelle il s’était refusé à parler de tout autre sujet, permet- tent à l’ex-LR de revenir au centre du jeu politique. La réduction des

niches fiscales revient en effet régulièrement parmi les revendi- cations des Français qui partici- pent au grand débat. La veille, dans un entretien au Parisien dans lequel M. Darmanin affirmait « continue[r] [s]a tâche au gouvernement », il avait pro- posé «que l’on revienne [sur les ni- ches fiscales] en diminuant le plafond global des niches, ou qu’on les mette sous condition de res- sources pour qu’elles profitent aux classes moyennes et populaires plutôt qu’aux plus aisés».

« Justice fiscale »

Ces niches fiscales « sont parfois efficaces (…), elles servent parfois à des choses très concrètes» comme lutter « contre le travail au noir par exemple », a détaillé le ministre, lundi. Mais « sur les 14 milliards d’euros que coûtent les niches fis- cales [accordées sous forme de

Depuis 2009, le total des avantages fiscaux dont peut bénéficier un

foyer est plafonné

à 10 000 euros par an

crédits et réductions d’impôts sur le revenu], les 9 % de contribuables

les plus riches » en captent « 7 mil- liards, c’est-à-dire la moitié », a-t-il insisté. «Peut-être qu’on pourrait se dire que lorsqu’on change son simple vitrage pour passer en dou- ble vitrage, la classe moyenne mé- riterait d’être aidée » et que « les gens qui gagnent beaucoup d’ar- gent pourraient (…) le financer en

partie eux-mêmes », a-t-il ajouté, en référence au crédit d’impôt pour la transition écologique. Une telle piste, qui rentrerait selon l’ex-LR dans les demandes de « justice fiscale » de ses conci- toyens, est un sujet récurrent. Les différents gouvernements se sont à maintes reprises attaqués au

mille-feuille fiscal français, sans parvenir à remettre à plat les nombreuses niches fiscales hexa- gonales. « Dans chaque niche, il y a un chien qui mord », ont coutume d’ironiser les députés de la Commission des finances de l’As- semblée nationale et les habitués de Bercy. Manière de rappeler à quel point les contribuables et les lobbys sont d’accord pour suppri- mer ces dispositifs… tant qu’ils ne les concernent pas. «L’idée, c’est de garder l’outil inci- tatif pour la très grande majorité des contribuables, mais de se dire

que quand on est très aisé, on n’en a pas besoin», démine-t-on dans l’entourage de M. Darmanin, où l’on ajoute que le « curseur reste à fixer». A Bercy, on cherche aussi à apaiser les craintes, notamment des personnes qui emploient un salarié à domicile (garde d’enfants, aide ménagère…), source de travail au noir dès que les incitations fis- cales changent : « Les services à la personne sont déjà plafonnés à

6000 euros d’avantage fiscal par

an. Il faut vraiment être aisé pour arriver au plafond [total accordé pour les avantages d’un foyer] de

10000 euros ensuite», assure-t-on.

Plus de 470 niches fiscales exis- tent en France. Parmi les plus po- pulaires, figurent le dispositif d’investissement locatif Pinel, l’aide à l’emploi à domicile et le crédit d’impôt pour la transition écologique. Aucune condition de ressource n’existe actuellement

pour bénéficier de ces dispositifs. Mais depuis 2009, le total des avantages fiscaux dont peut bé- néficier un foyer est effective- ment plafonné à 10 000 euros par an (ou 18 000 euros pour cer- tains comme les investissements outre-mer ou le cinéma). En 2018, le coût total des niches fiscales pour l’Etat s’est élevé à 100 mil- liards d’euros. Les propositions de remise à plat du ministre n’ont « pas d’ob- jectif de recettes. Ce n’est pas une mesure de rendement budgétaire mais de justice fiscale », s’empres- se-t-on aussi de souligner à Bercy, alors que M. Darmanin s’était dit, dimanche, défavorable à un retour de l’impôt sur la fortune – « vouloir taxer encore plus le ca- pital, juste par idéologie fiscale, ça ne marche pas » – et à une réforme de l’impôt sur le revenu. p

audrey tonnelier

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M ERCREDI 6 FÉVRIER 2019

france | 11

Un incendie fait au moins huit morts à Paris

Une habitante de l’immeuble a été interpellée durant la nuit et placée en garde à vue

U n immeuble qui s’en- flamme en quelques minutes. De nom- breux morts. Des di-

zaines de blessés. Des centaines de pompiers mobilisés. Les in- cendies très violents de ce type surviennent le plus souvent dans des bâtiments vétustes de quar- tiers pauvres. Mardi 5 février, au milieu de la nuit, c’est au con- traire un immeuble moderne du très chic 16 e arrondissement de Paris qui a été le théâtre d’un tel drame. Au 17 bis rue Erlanger, à deux pas de la porte d’Auteuil, le feu a provoqué la mort d’au moins huit personnes, et en a blessé 36, dont 6 pompiers, selon les informations disponibles mardi à 10 heures. « Paris est en deuil ce matin », « le bilan est terrible», a réagi immé- diatement Anne Hidalgo, la maire de Paris. Arrivée sur place en tout début de matinée, elle a remercié les pompiers, auxquels elle avait

Une enquête pour « destruction volontaire par incendie ayant entraîné la mort » a été ouverte par le parquet

déjà rendu hommage la veille pour leur mobilisation lors de l’explosion meurtrière de la rue de Trévise, le 12 janvier. « Aujourd’hui encore ils ont été là, ils ont sauvé des vies, je veux leur dire un im- mense merci et la gratitude des Pa- risiens », a-t-elle déclaré. Cette fois-ci, l’incendie semble d’origine criminelle, selon les pre- miers éléments recueillis sur place. Une enquête pour « des- truction volontaire par incendie ayant entraîné la mort » a été ouverte par le parquet de Paris, et confiée à la police judiciaire. « Elle fera toute la lumière sur les cir- constances de ce drame », a pro- mis le procureur de la République de Paris, Rémy Heitz. Une habitante de l’immeuble a été interpellée durant la nuit, non loin de l’incendie, et placée en garde à vue, a annoncé le procu- reur. Elle essayait apparemment de mettre le feu à une voiture et une poubelle, selon des sources policières. Agée de 40 ans, elle « présente des antécédents psy- chiatriques », a précisé Rémy Heitz. « Elle a, semble-t-il, eu une querelle avec ses voisins, et cela a mal tourné, elle a mis le feu à l’im- meuble », rapporte un homme au fait des investigations. Le parquet de Paris n’a pas voulu, à ce stade, confirmer cette hypothèse. « Au début, on a cru à une dispute, on entendait une femme crier très fort, raconte Nicolas, un habitant de l’immeuble situé juste en face,

DÉCENTRALISATION

Le Bas-Rhin et le Haut- Rhin ont voté pour la collectivité d’Alsace

Les conseils départementaux du Bas-Rhin et du Haut-Rhin ont voté chacun à leur tour, lundi 4 février, un texte de- mandant officiellement la création d’une «collectivité européenne d’Alasace » qui de-

vrait devenir effective le 1 er janvier 2021. La délibération

a été adoptée par 40 voix con-

tre 6 dans le Bas-Rhin et à l’unanimité dans le Haut- Rhin. Ces votes constituent le début du processus législatif de création de cette collecti-

vité alsacienne, qui doit en- core passer par la publication d’un décret en Conseil d’Etat

et l’adoption d’une loi. – (AFP.)

EUROPÉENNES

LRM : Guerini favorable à une liste de coalition

Le délégué général de La Ré- puplique en marche (LRM), Stanislas Guerini, a indiqué

mardi 5 février sur CNews que son mouvement présenterait

le 26 mai aux élections euro-

péennes une liste de coalition «avec d’autres partenaires» dont la tête ne reviendrait « pas forcément » à LRM. « Je

veux rassembler largement, des amis de Didier Guillaume à ceux d’Alain Juppé, a expliqué

le député de Paris. La tête de

liste ne sera pas forcément En marche!.» – (AFP.)

« GILETS JAUNES »

Un observateur blessé à Toulouse porte plainte contre la police

Un membre de l’Observatoire

des pratiques policières (OPP)

et de la Ligue des droits de

l’homme (LDH), blessé au front par un projectile tiré par les policiers, samedi 2 fé- vrier, à la fin de la manifesta- tion des «gilets jaunes» à Toulouse, a décidé de porter plainte contre la police. « Une plainte pour violence par per- sonne dépositaire de l’autorité publique va être déposée auprès du procureur de la Ré- publique», a indiqué lundi

M e Julien Brel, membre du

Syndicat des avocats de France, qui demande « la sai- sine des images des caméras de vidéosurveillance de la ville ». La préfecture de la Haute-Garonne indique de son côté que « rien ne démon- tre, en l’état des informations dont elle dispose, le lien entre la blessure de cet observateur et l’action des forces de l’or- dre». – (Reuters.)

FAIT DIVERS

Un mort dans un règlement de comptes à Marseille

Un homme d’une vingtaine d’années a été abattu de plu- sieurs balles de gros calibre au volant de son véhicule, dans la nuit du lundi 4 au

mardi 5 février, dans les quar- tiers nord de Marseille. La piste d’un nouveau règle- ment de comptes mortel, le deuxième depuis le début de l’année, est privilégiée. Une vingtaine de personnes au to- tal sont décédées dans des circonstances similaires en 2018 dans les Bouches-du-

Rhône, dont une douzaine à Marseille. – (AFP.)

JUSTICE

Un ex-otage de l’EI porte plainte pour menaces de morts sur Twitter

L’ancien reporter Nicolas Hé-

nin a dénoncé, lundi 4 février,

à la justice le « déferlement »

de menaces et d’insultes qu’il

a reçues après avoir signalé le

compte Twitter du père d’une victime du Bataclan qui appe- lait à fusiller les djihadistes à

leur retour en France. Nicolas Hénin, qui fut l’otage de l’or-

ganisation Etat islamique (EI) pendant dix mois en Syrie en 2013-2014, a adressé lundi au parquet de Paris une plainte contre X pour mena- ces, menaces de morts et har- cèlement moral en ligne. « J’appelle à ce que vous vous fassiez égorger », » on aurait dû te laisser crever chez Daesh » affirment certains des milliers de messages ci- blant depuis une semaine le

journaliste. – (AFP.)

interrogé par l’AFP. Elle criait, elle criait. Là, on est sortis et l’immeu- ble était déjà très en feu. » Il est environ minuit et demi lorsque les pompiers sont appelés sur place, tout près du boulevard Exelmans. Il y a « du feu partout », relatent les témoins. Des flam- mes jaillissent de toutes les fenê- tres. En particulier aux septième et huitième étages, là d’où l’incen- die pourrait être parti. L’immeu- ble sur cour construit dans les an- nées 1970 s’est transformé en bra- sier à une vitesse prodigieuse. Les habitants tentent de fuir. Ils crient au secours. Certains se ju- chent sur le rebord des fenêtres, avec 20 mètres de vide en dessous d’eux. Une dizaine d’autres se ré- fugient sur le toit, au-dessus du huitième étage. Les quelque 200 pompiers mo- bilisés, eux, ont de grandes diffi- cultés à accéder aux lieux. « Il faut traverser l’immeuble sur la rue, et on arrive sur une courette desser- vant le bâtiment qui s’est embrasé,

explique le capitaine Clément Cognon, porte-parole des pom- piers. C’est pourquoi nous n’avons pas pu déployer nos échelles auto- motrices, les échelles automati- ques, les véhicules. » A la place, les pompiers doivent prendre les échelles à main, traverser le pre- mier immeuble, passer dans le corridor, et, une fois dans la cour, utiliser leurs équipements. Objec- tif : éteindre le feu, et sauver les personnes menacées.

Lits de fortune dans la mairie

Les pompiers entament alors l’as- cension de la façade, et parvien- nent à mettre hors de danger une cinquantaine de personnes qui étaient sur le toit, sur les corni- ches et sur les bords de fenêtres. Certaines descendent par les échelles, d’autres en rappel, accro- chées à une corde. Deux immeubles adjacents sont évacués, par mesure de sécu- rité. Une soixantaine de person- nes se retrouvent ainsi à la rue.

Les pompiers ont mis hors de danger une cinquantaine de personnes qui étaient sur le toit et sur les bords de fenêtre

Une vingtaine d’entre elles sont abritées dans la mairie du 16 e ar- rondissement, où sont installés des lits de fortune. Les autres trouvent refuge chez des voisins, des amis. Et ce n’est qu’après 6 h 30 du matin, à l’issue de plus de cinq heures d’intervention, que les pompiers finissent par maîtriser le feu. A dix heures, mardi, ils étaient toujours sur place pour éviter une reprise de l’incendie, et tenter d’empêcher que le huitième étage

s’effondre sur le septième. Mardi matin, une cellule d’urgence a été mise en place à la mairie d’arron- dissement pour accueillir les vic- times, leur donner des informa- tions, leur fournir un soutien psy- chologique et les aider à se relo- ger. « La mairie du 16 e sera le lieu pour les familles, les personnes qui voudront chercher de l’aide, a as- suré Anne Hidalgo. La mairie sera là pour les accompagner dans ce qui est un drame et qui nous tou- che tous ici dans le 16 e et partout dans Paris.» C’est le troisième incendie meurtrier survenu en région pa- risienne en quelques semaines. Fin décembre, deux femmes et deux fillettes ont été asphyxiées dans une tour HLM de la cité Paul- Eluard à Bobigny. Le 12 janvier, l’explosion d’une poche de gaz rue de Trévise à Paris (9 e arrondis- sement), a fait quatre morts, dont deux pompiers. p

yann bouchez et denis cosnard

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M ERCREDI 6 FÉVRIER 2019

C R I S E S O C I A L E

C R I S E

S O C I A L E

C R I S E S O C I A L E

Dans le Facebook des «gilets jaunes»

« Le Monde » a analysé les 200 publications les plus partagées par les groupes du mouvement

ENQUÊTE

C’ est une France qui ne mani- feste pas spé- cialement de pensée raciste, antisémite ou

homophobe, et se réclame plus volontiers de Coluche que de n’importe quel parti politique. C’est une France qui nourrit un sentiment de défiance, voire de ressentiment profond pour les « élites » de tous bords. C’est une France qui se sent vulnérable et injustement traitée, que ce soit par les forces de l’ordre, Emma- nuel Macron ou les chaînes d’in- formation. Et qui verse facilement dans un sentiment de persécu- tion et dans une certaine forme de complotisme. Pour tenter de saisir la pensée des « gilets jaunes », nous avons parcouru près de 300 groupes liés au mouvement sur Facebook, dont 204 étaient toujours ouverts au public le 22 janvier. Des mil- liers de messages y sont partagés chaque jour, dans une sorte de grand déversoir où chacun donne son avis sur tout. De ce tourbillon de conversations, nous avons ex- trait 200 publications: celles qui sont les plus partagées (de 10 000 à 350 000 fois). L’intérêt de ce corpus est qu’il donne une vi- sion des sujets qui rassemblent le plus d’internautes se revendi- quant du mouvement en ligne, et permet ainsi d’appréhender les idées qui y font consensus. Après analyse, quatre grandes thématiques se dégagent de ce grand déversoir de frustrations. Elles se répondent, parfois se che- vauchent, et souvent s’alimen- tent les unes les autres. Sans grande surprise, c’est d’abord de la mobilisation elle-même qu’il est question. Le mouvement s’or- ganise et se raconte lui-même, dans ses propres espaces de dis- cussion. Mais juste derrière vient ce qui est rapidement devenu le sujet majeur de leurs échanges : la dénonciation de la répression du mouvement, qu’elle s’appuie sur des faits avérés ou fantasmés.

qu’elle s’appuie sur des faits avérés ou fantasmés. La répression, thème central des conversations NOMBRE DE

La répression, thème central des conversations

NOMBRE DE MESSAGES POSTÉS PAR THÈME, DANS UN ENSEMBLE DE 200 MESSAGES POSTÉS DANS PLUS DE 204 GROUPES FACEBOOK AVANT LE 22 JANVIER 2019

L’activité des groupes a chuté depuis début décembre

ÉVOLUTION DU NOMBRE DE COMMENTAIRES, PARTAGES ET RÉACTIONS DANS 204 GROUPES DE « GILETS JAUNES
ÉVOLUTION DU NOMBRE DE COMMENTAIRES, PARTAGES ET RÉACTIONS
DANS 204 GROUPES DE « GILETS JAUNES », EN MILLIONS
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Janvier

Le poids des images dans les groupes de « gilets jaunes »

SUR LES 200 PUBLICATIONS LES PLUS POPULAIRES DANS LEURS GROUPES FACEBOOK, ON TROUVE Photos 94
SUR LES 200 PUBLICATIONS LES PLUS POPULAIRES
DANS LEURS GROUPES FACEBOOK, ON TROUVE
Photos
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DANS LEURS GROUPES FACEBOOK, ON TROUVE Photos 94 62 43 1 Lien vers un site Internet

Lien vers un site Internet (une pétition)

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un site Internet (une pétition) Vidéos Statuts (texte) 33 15 35 54 La mobilisation La répression
un site Internet (une pétition) Vidéos Statuts (texte) 33 15 35 54 La mobilisation La répression
un site Internet (une pétition) Vidéos Statuts (texte) 33 15 35 54 La mobilisation La répression

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site Internet (une pétition) Vidéos Statuts (texte) 33 15 35 54 La mobilisation La répression du

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La mobilisation

La répression

du mouvement

La critique

des élites

Les revendications

Thème indisponible (messages supprimés par le groupe ou l’auteur)

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Les violences policières sont vite devenues la préoccupation centrale des groupes de « gilets jaunes »

NOMBRE DE PARTAGES SUR LES PUBLICATIONS ÉVOQUANT LES VIOLENCES POLICIÈRES, COMPARÉES À CELLES QUI METTENT EN AVANT DES REVENDICATIONS DU MOUVEMENT, SEMAINE PAR SEMAINE, EN MILLIERS

323,8 Violences policières Revendications du mouvement 215,4 134,5 135,3 114 115,6 71,8 71,5 62,5 40,2
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Violences policières
Revendications du mouvement
215,4
134,5
135,3
114
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71,8
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Méthodologie : pour réaliser cette étude, nous avons répertorié les 200 publications les plus partagées sur Facebook dans un ensemble de 204 groupes de « gilets jaunes » entre le 20 octobre 2018 et le 22 janvier, à l’aide de l’outil d’analyse crowdTangle. Nous les avons ensuite consultées

une par une, afin d’en étudier le fond comme la forme.

SOURCE : LE MONDE

Dans ce contexte, le discours anti- élite et les revendications préci- ses de la mouvance sont finale- ment relégués au second plan. Autre élément intéressant dont nous avons pu mesurer l’am-

pleur : 35 de ces 200 messages n’étaient plus en ligne le 23 jan- vier, soit environ un sur cinq. Il s’agit de publications qui ont pu être retirées par les animateurs des groupes Facebook en ques-

tion, supprimés par leurs auteurs ou retirés par la plate-forme lors- qu’elles contrevenaient à ses con- ditions d’utilisation. Il existe un très fort sentiment d’appartenance à la cause

« jaune », qui se confond souvent avec une représentation idéalisée du peuple. La part principale des posts les plus populaires porte sur la dimension massive de leur propre mouvement, soit pour

l’alimenter, soit pour s’en félici- ter, soit pour le relancer. Cela passe tout d’abord par des messages d’organisation, sou- vent rudimentaires. Ici, des ap- pels à bloquer un sous-traitant de la Bourse de Paris ou le mar- ché de Rungis. Là, des appels à la solidarité, souvent lancés en di- rection des routiers, des mo- tards, des chômeurs ou de figu- res du mouvement. A noter que si la volonté de para- lyser le pays est explicite, les ap- pels à la violence ne sont pas po- pulaires à l’échelle du mouve- ment. D’autant qu’au fil des se- maines, on a pu constater une modération des propos à carac- tère violent, raciste ou conspira- tionniste. Sur 200 messages, nous n’avons ainsi recensé qu’une seule glorification des violences contre les forces de l’ordre, et une invitation à mettre le « bordel » lors de la Saint-Sylvestre, qui est encore en ligne au 5 février.

UNE «FORTERESSE D’ETAT»

Les membres de ces groupes vir- tuels témoignent surtout avec enthousiasme du sentiment de faire corps, de faire masse. Photos de foule en jaune, appels à se compter, chansons ou clips louant le mouvement, partage de chiffres flatteurs des mobilisa- tions, vidéos et photos de mani- festants à l’étranger illustrent

cette « fierté jaune », dont la mise en scène emprunte aussi bien à l’iconographie des révolutions

françaises qu’à la musique popu- laire – de la guinguette au rap. Dans cet imaginaire, face au mouvement populaire et pacifi- que des « gilets jaunes » se dresse une «forteresse d’Etat» qui tente- rait d’écraser la révolte comme dans les pires dictatures. Et ce, avec la complicité des médias. C’est en tout cas ce que décrivent les nombreux messages fusti- geant les méthodes employées par le gouvernement depuis le début du mouvement, le 17 no- vembre 2018. Les « gilets jaunes » considè- rent cette violence d’Etat comme injustifiée. Ils expliquent les dé-

bordements du mouve-

▶▶▶

L’obsession de la violence policière

La sidération face aux images de manifestants blessés, voire mutilés, a choqué et soudé le mouvement, et ce dès ses débuts

C’ est un sujet qui ne s’est imposé que récem- ment dans le débat pu-

blic, au point que le ministre de l’intérieur, Christophe Castaner, pouvait encore se dire « sidéré » par les accusations de violences policières, le 18 janvier. Mais il hante les « gilets jaunes » de lon- gue date. Les groupes Facebook du mouvement bruissent de photos et vidéos qui documen- tent le phénomène, à chaque fois massivement relayées. Il est toujours délicat d’interpré- ter ces scènes, puisqu’il s’agit sou- vent de courts extraits, voire d’instantanés de situations beau- coup plus complexes, quand ce ne sont pas des clichés des blessures des contestataires a posteriori. Un constat d’ensemble s’impose tout de même : la plupart des images de personnes blessées ou de scè- nes de violences que nous avons analysées nous sont apparues soit authentiques, soit invérifia- bles, les faux avérés se comptant sur les doigts d’une main.

A défaut de pouvoir trancher les responsabilités de chacun au cas par cas, cette accumulation d’images permet d’ores et déjà de constater que le nombre de blessés graves a grimpé semaine après semaine depuis le 17 no- vembre 2018. C’est de cette ma- nière que l’écrivain et documen- tariste David Dufresne dénom- brait « au moins 100 blessés gra- ves, dont une quinzaine de personnes éborgnées et plusieurs mains arrachées » au 22 janvier. La dénonciation de cette « ré- pression », jugée abusive, est rapi- dement devenue le principal ci- ment des « gilets jaunes ». Ainsi, dès le 29 novembre, un mot d’or- dre soude la foule numérique :

« On n’a plus le droit de reculer maintenant, pour tous ces gens décédés, blessés gravement, ta- bassés gratuitement… » Un phé- nomène qui explique en bonne partie la détermination de ces manifestants qui poursuivent leur mouvement depuis deux mois et demi.

Dès le 17 novembre, au soir de l’« acte I » du mouvement, une vi- déo d’un « gilet jaune » frappé d’un coup de pied par un CRS lors d’une interpellation est reprise (sans source) et relayée plus de 110 000 fois. Captée par le journa- liste du Huffington Post Pierre Tremblay, la scène reste l’une des plus partagées. Elle sera suivie par de nombreuses autres, au point de devenir le sujet de conversation premier des groupes Facebook. Dans les groupes de « gilets jau- nes », on crie ainsi son inquiétude

LES CASSEURS ET LES VIOLENCES CONTRE LES CRS SONT DISCRÉDITÉS PAR DES THÉORIES À L’ACCENT CONSPIRATIONNISTE

pour un manifestant qui s’effon- dre en arrière-plan d’un repor- tage. On fait des gros plans sur un «gilet jaune» frappé par surprise. On relaie abondamment, sans in- formation sur le contexte, la photo d’un lycéen interpellé le vi- sage en sang. Autant d’images qui discréditent les forces de l’ordre auprès des « gilets jaunes ».

Deux sons de cloche

Les casseurs et les violences contre les CRS ne sont en revan- che jamais évoqués, ou alors dis- crédités par des théories à l’ac- cent conspirationniste, accusant l’Etat de mises en scène (faux cas- seurs, fausses voitures incen- diées, etc.). Dédouanant au pas- sage les membres du cortège jaune de toute responsabilité. Deux bulles d’information, deux sons de cloche : couvrant samedi après samedi les actes du mouve- ment des «gilets jaunes», les chaî- nes d’actualité en continu comme BFM-TV font la part belle aux ima- ges de débordements, voire de

« guérilla urbaine ». La casse y éclipse alors largement les témoi- gnages de blessés et les images de violences policières, accentuant la fracture entre les groupes Face- book et les rédactions. A partir du début de décem- bre 2018, le phénomène franchit un nouveau cap chez les « gilets jaunes ». L’indignation de prin- cipe laisse place à une émotion plus vive face à des images tou- jours plus dures, comme celles tirées d’un reportage vidéo du Monde sur un adolescent au sol, à l’orbite fracturée et au visage tu- méfié après un passage à tabac. Une nouvelle séquence débute, plus choquante, celle de la mise en avant des victimes de « l’Etat poli- cier», et tout particulièrement des lanceurs de balles de défense (LBD). Ces images, chaque fois très fortes, difficiles à recouper, sont lâchées sans contexte ni contra- diction. Entre autres exemples: la colère et l’attroupement autour d’une femme évanouie, «une ma- mie de 70 ans » qui aurait reçu un

tir de LBD, le témoignage révolté d’un commerçant rapportant avoir vu un homme « la chair à vif » ou l’appel à témoignages d’une femme opérée après « un coup de Flash-Ball en plein visage ». On explique mieux, dans ces conditions, la réception faite par les « gilets jaunes » aux coups portés par le boxeur Christophe Dettinger à des CRS, le 5 janvier sur un pont parisien. Alors que la classe politique fustige une agres- sion des forces de l’ordre, les ré- seaux de « gilets jaunes » idéali- sent son intervention. « Tu as défendu des gens, mec », le félicite Maxime Nicolle, l’un des porte-parole du mouvement, qui l’appelle par solidarité son «ami». Et bien qu’il se revendique paci- fiste, il estime que «ne pas craquer, c’est difficile quand on voit la ré- pression policière ». La blessure à l’œil de Jérôme Rodrigues, l’un des leaders du mouvement, samedi 26 janvier, n’a fait qu’alimenter un peu plus ce sentiment. p

w. a. et a. sé.

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M ERCREDI 6 FÉVRIER 2019

france | 13

VK.COM/WSNWS 0123 M ERCREDI 6 FÉVRIER 2019 france | 13 Lors de la manifestation du 18

Lors de la manifestation du 18 janvier, à Toulouse.

VALENTIN BELLEVILLE/

HANS LUCAS

▶▶▶

ment par des théories aux

accents conspirationnistes, que rien n’accrédite. Les dégrada- tions lors de certaines manifes- tations ? Forcément la faute à des policiers déguisés en casseurs pour décrédibiliser la contesta- tion. Des voitures saccagées à Pa- ris ? De faux véhicules, sans im- matriculation. Une mobilisation qui recule au fil des semaines ? La faute à de prétendus barrages sur l’autoroute qui auraient empê- ché les manifestants de se rendre aux rassemblements. Parallèlement, dès les premiers rassemblements, la « jauno- sphère » relaie massivement les photos et vidéos de ses « frères » aux visages tuméfiés, d’une femme âgée au bord de l’éva- nouissement ou de policiers frappant un « gilet jaune » par surprise. L’abondance des exem- ples entretient un sentiment d’injustice et de persécution, pro- bant dans les commentaires. Face à ce qui est perçu comme un abus de pouvoir de la part des forces de l’ordre, les « gilets jau- nes » partagent deux types de message, l’un faisant l’apologie de jets de cocktails Molotov con- tre la police en Corse, l’autre sug- gérant le recours à des bombes de peinture, jugé plus ludique et plus pacifique. Les « gilets jaunes » se vivent comme un bloc, face auquel s’en dresserait un autre, cible de leur colère: celui des responsables po- litiques, des médias, des nantis. Une personnalité concentre leur animosité: Emmanuel Macron. Le président de la République est la cible de nombreuses critiques et mises en scène, dont certaines ordurières. On lui reproche, pêle- mêle, un exercice jugé monarchi- que du pouvoir, sa politique éco- nomique libérale, ses liens avec la finance… Sans oublier la hausse des prix des carburants: plusieurs photomontages le présentent

LE MOUVEMENT SE VIT COMME UN BLOC, FACE AUQUEL S’EN DRESSERAIT UN AUTRE, CIBLE DE LEUR COLÈRE :

CELUI DES RESPONSABLES POLITIQUES, DES MÉDIAS, DES NANTIS

ainsi comme «Miss Taxes 2018»

et appellent à sa démission.

Mais au-delà du président, ce

sont tous les élus qui sont visés. Trop rémunérés, pas assez actifs, déconnectés de la vie quoti- dienne des Français… Notre échantillon des coups de gueule des « gilets jaunes » est un bon condensé des procès faits aux re- présentants issus des urnes. Certains sont fondés sur des faits

– comme les avantages accordés

aux députés français – ; d’autres, sur des rumeurs ou de fausses in- formations – comme l’affirma- tion selon laquelle ces mêmes députés seraient deux fois mieux payés que leurs homologues alle- mands ou britanniques. Les médias ne sont pas épargnés,

à commencer par BFM-TV, qui fait

l’objet d’une poignée de publica- tions virulentes l’accusant de ma- nipulation des chiffres ou des ima- ges. Mais ils sont souvent critiqués au détour d’une dénonciation plus large, comme des complices ou des idiots utiles du système.

PLACE MARGINALE DES PARTIS

A la marge, une troisième catégo-

rie plus étonnante apparaît : le showbiz, auquel les «gilets jau- nes » reprochent de s’être dé- tourné des classes populaires. Outre les attaques contre Franck Dubosc, deux posts très plébisci- tés accusent Les Enfoirés d’avoir tourné le dos aux plus démunis en ne soutenant pas les « gilets jau- nes ». « Coluche aurait eu comme nous honte de vous », y lit-on. A l’inverse, ils ont été nombreux à faire circuler une chanson antipo- litique de Patrick Sébastien (Ah si tu pouvais fermer ta gueule) et un sketch des Guignols de l’info sur les bénéfices de Total. Trois grands thèmes ressortent de notre analyse : un premier, his- torique, sur le traitement réservé aux automobilistes (péages, car- burant, radars…), qui a été le ci- ment de la mobilisation à ses dé- buts. Un deuxième, la précarité, qui s’est ajouté dans un second temps. Puis un troisième, le réfé- rendum d’initiative citoyenne (RIC), qui s’est imposé progressi- vement dans les débats. Ainsi, dès le 28 novembre, un message posté par une internaute récolte près de 40 000 partages. Il liste six exigences : le retour de l’impôt sur la fortune, la suppres- sion de la hausse de la CSG pour les retraités et les handicapés, la revalorisation du smic, l’annula- tion de la hausse du prix du carbu-

3

Groupes de « gilets jaunes » Au départ de notre enquête, nous avions recensé près de 300 groupes Facebook de « gilets jaunes ». Le mouvement a pris racine début novembre dans ces communautés locales

comme Les Automobilistes de Normandie en colère ou le mouvement citoyen Sables d’Olonne 85. Très vite, trois groupes nationaux ont écrasé les autres : Compteur officiel de « gilets jaunes » , Gilet jaune et Fly Rider infos blocage. Sur la semaine du 20 au

26 janvier, ils concentraient plus des trois quarts de l’activité de notre échantillon. Un signe de la structuration en cours du mouvement.

rant, la baisse des charges pour les

petits commerçants et les arti- sans, et la réduction du nombre des élus et de leur train de vie. Les « gilets jaunes » sont-ils « apolitiques », comme ils aiment à le clamer ? A parcourir leurs groupes Facebook, une chose est sûre : les discours et argumentai- res des partis politiques tradition- nels n’y tiennent qu’une place marginale, voire anecdotique. Sur deux cents messages, seuls trois relaient ainsi directement une personnalité politique : il s’agit de Marine Le Pen (RN), pour une vidéo par ailleurs mensongère sur le pacte de Marrakech, et de la députée de La France insoumise Caroline Fiat, qui apparaît deux fois pour ses prises de position en faveur des « gilets jaunes ». A l’inverse, nombre de thémati- ques chères à l’extrême droite sont peu ou ne sont pas abor- dées, c’est le cas de l’immigra- tion. Tout comme la sortie de l’Union européenne, la pénalisa- tion de l’interruption volontaire de grossesse ou l’abrogation de la loi sur le mariage pour tous. Si des sites et des figures de l’ex- trême droite ont parfois réussi à surfer sur le mouvement, c’est en dehors des communautés de « gi- lets jaunes ». La « pensée jaune » est peut-être, elle aussi, une « pensée complexe ». p

william audureau et adrien sénécat

Un rapport complexe aux médias

Dans les réseaux de « gilets jaunes », les informations journalistiques sont discréditées. Ce qui n’empêche pas les groupes de les réutiliser

M ieux que les médias, l’auto-information :

c’est l’idéal qui semble

se dégager des groupes de « gilets jaunes ». Editos, enquêtes ou en- core articles de vérification brillent par leur absence ou leur discrétion sur les groupes Face- book, au contraire des informa- tions qui s’échangent directe- ment entre internautes, la plu- part glanées par leurs propres soins. Les sympathisants du mouvement comptent sur le bouche-à-oreille pour les diffuser au plus grand nombre, en repre- nant l’une de leurs expressions fétiches, ode à l’information hori- zontale : « Faites-tourner ! » Si la fracture entre cette popu- lation en colère contre les « éli- tes » a largement été commentée et analysée ces dernières semai- nes, notre enquête le matérialise de manière spectaculaire. Parmi les 200 publications les plus par- tagées dans les groupes Face- book de « gilets jaunes » que nous avons analysés, on ne trouve ainsi pas le moindre par- tage d’article d’un site d’actua- lité, quel qu’il soit.

Preuve de malveillance

Sans surprise, l’absence de la pa- role médiatique est liée à une profonde défiance. Quand les médias sont cités, c’est surtout pour les critiquer. Et notamment BFM-TV, qualifiée de « première chaîne de propagande de France ». Son traitement de l’in- formation est une des obsessions des « gilets jaunes ». La moindre négligence apparaît à leurs yeux comme une preuve de mal- veillance, comme lorsque la chaîne a confondu deux noms de ville dans le bandeau accompa- gnant un reportage sur des vio- lences commises lors des mani- festations. Si BFM-TV concentre les criti- ques, ce discrédit touche l’en- semble des médias, ou presque. Il arrive pourtant – rarement – que des productions médiatiques si- gnées CNews, Russia Today en français ou encore de Rémy Bui- sine, journaliste pour Brut, soient

MÊME DES ARTICLES AYANT A PRIORI TOUT POUR SATISFAIRE LES « GILETS JAUNES » PEINENT À TROUVER LEUR PUBLIC DANS LE MOUVEMENT

massivement relayées par les « gilets jaunes » sans que ces der- niers ne contestent leur authen- ticité ou leur bonne foi. Il s’agit, sans surprise, des publications allant dans leur sens. Les sympathisants du mouve- ment sont également plus sensi- bles à certains formats qu’à d’autres. Les membres des grou- pes Facebook que nous avons étudiés privilégient largement l’image au texte : près de la moitié des publications populaires con- tiennent ainsi une ou plusieurs photos, et un tiers une vidéo ou un live. En revanche, les liens ex- ternes vers des articles de presse sont totalement inexistants dans les messages populaires. Ils exis- tent pourtant sur les groupes, mais ils semblent tout simple- ment moins remarqués. De manière étonnante, même des articles ayant a priori tout pour satisfaire les « gilets jau- nes » peinent à trouver leur pu- blic dans le mouvement. Ainsi, le recensement méticuleux des blessés graves depuis le 17 no- vembre réalisé par Libération n’a connu qu’un succès limité dans ces communautés, pourtant ob- nubilées par les violences poli- cières. Et même les travaux des médias lancés par des « gilets jaunes », Vécu et France Actus, ne figurent pas dans les contenus les plus populaires. Mais ce manque de circulation entre la « jaunosphère » et les médias traditionnels est aussi à double sens. La presse tradition- nelle a du mal à exploiter les messages et les images partagés en abondance par les membres

du mouvement sur les réseaux sociaux. Les vidéos de heurts en- tre policiers et protestataires, bien souvent authentiques, n’ont ainsi pas toujours été couvertes par les médias. Ces deux mondes ne sont tou- tefois pas complètement étan- ches. Les contenus journalisti- ques ont une présence plus im- portante qu’il n’y paraît dans les réseaux « gilets jaunes », mais à condition de parvenir à les recon- naître. Ils sont souvent détour- nés, anonymisés, voire remixés sous la forme de citations, photos ou vidéos extraites sans mention de la source d’origine, non sans créer des quiproquos. Il arrive ainsi fréquemment que des sym- pathisants diffusent largement une photo ou une information présentée comme « cachée par les médias », alors que ces derniers en sont la source.

Contenu sorti de son contexte

Extraire des productions journa- listiques de leur contexte de pu- blication d’origine amène parfois à des contre-sens. Le 15 décembre 2018, reprenant une accusation récurrente dont nous n’avons pas trouvé de preuve, un inter- naute s’insurge que le gouverne- ment bloque des voitures et des bus de « gilets jaunes » aux por- tes de Paris. Il illustre son propos par une photo de l’AFP d’un bar- rage autoroutier, mais qui est en réalité tenu par… des « gilets jau- nes ». Cette précision utile figu- rait pourtant dans la légende ori- ginale du cliché, mais c’est comme photo brute, sans con- texte, qu’elle a été diffusée sur Fa- cebook. De quoi donner du grain à moudre à ceux qui dépeignent les « gilets jaunes » comme une communauté perméable aux fausses informations. Cette affir- mation mérite tout de même d’être nuancée : il arrive aussi ré- gulièrement que des « gilets jau- nes » se corrigent entre eux, et que ceux qui ont publié des mes- sages erronés admettent ensuite leur erreur. p

w. a. et a. sé.

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Lesfemmessontplussuicidairesqueleshommes

Selon Santé publique France, près d’une Française sur dix est passée à l’acte au cours de sa vie

L es chiffres publiés, mardi 5 février, par Santé publi- que France à l’occasion de la 23 e Journée nationale

pour la prévention du suicide ne sont pas bons. En 2017, 7,2 % des Français âgés de 18 à 75 ans – soit plus de 3 millions de personnes – déclaraient avoir tenté de se suici- der au cours de leur vie. Ils étaient 4,7 % à avoir pensé à mettre fin à

leurs jours au cours des douze derniers mois et 0,39 % à avoir tenté de le faire. Des proportions élevées, marquées par des évolu- tions différentes chez les hom- mes et les femmes. Si les hommes représentent les trois quarts des 8 948 décès par suicide officiellement recensés en 2015 par le Centre d’épidémio- logie sur les causes médicales de décès pour l’Inserm, un chiffre stable par rapport à 2014 (8 885 décès) après plusieurs an- nées de « lente décroissance », les

pensées suicidaires et les tentati- ves de suicide sont davantage le fait des femmes. Un paradoxe ap- parent, qui s’explique par le fait que les hommes utilisent des moyens plus létaux (armes à feu, pendaison). Certains chiffres collectés dans

le cadre du baromètre de Santé pu-

blique France (25319 personnes in- terrogées) sont particulièrement alarmants. Près d’une Française âgée de 18 à 75 ans sur dix (9,9 %) déclarait ainsi en 2017 avoir tenté de se suicider au cours de sa vie (contre 4,4 % des hommes), une proportion en hausse de 2,3 points par rapport à 2005. Un pourcen- tage «énorme» qui peut s’expli- quer par «le fait que c’est peut-être aujourd’hui plus acceptable de par- ler d’une tentative de suicide faite il y a dix ans, la majorité des tentati- ves ayant lieu à l’adolescence entre 15 et 19 ans », note Enguerrand du Roscoät, responsable de l’unité santé mentale à Santé publique France, coauteur de l’étude.

Selon une autre enquête, 14,8 % des filles de 17 ans disent avoir pensé au suicide dans les douze mois qui ont précédé

Quelques données éclairent

crûment certains profils à risque:

près d’un tiers des femmes (31 %) et un quart des hommes (25,7 %) ayant subi des attouchements ou

des rapports sexuels forcés ont

déjà fait une tentative de suicide

au cours de leur vie. Et près d’un quart des personnes ayant connu

un « épisode dépressif caractérisé

au cours de l’année » (25,1 % des hommes, et 22,6 % des femmes)

ont eu des pensées suicidaires au

cours de cette période. Par ailleurs, les « graves problèmes d’argent », les « menaces verba- les », les « humiliations ou intimi- dations » et le fait d’avoir « vécu une séparation ou un divorce » au cours des douze derniers mois « multipliaient par deux environ le risque d’idéations suicidaires», re- lèvent les auteurs de l’enquête. Une autre étude montre que, « quelle que soit l’année étudiée, les taux d’hospitalisations pour tentative de suicide par âge [sont] plus élevés chez les femmes que chez les hommes, sauf au-delà de 85 ans ». Les jeunes filles âgées de 15 à 19 ans présentent « systéma- tiquement le taux de séjour le plus élevé ».

« Souffrance psychique »

Une tendance confirmée par l’en-

quête Escapad, menée en mars 2017, auprès de 39 115 ado-

lescents de 17 ans, lors de la Jour-

née défense et citoyenneté, et pu-

bliée mardi 5 février. Elle montre une « augmentation significa-

tive » des tentatives de suicide et

des pensées suicidaires déclarées

chez les jeunes filles entre 2011 et 2017. Si près d’un adolescent sur

dix (11,4 %, soit un point de plus

qu’en 2014) dit avoir pensé au sui- cide dans les douze mois qui ont précédé, ce sont 14,8 % des filles

de 17 ans qui ont eu une telle pen-

sée morbide (soit 62 000 filles),

contre 8,2 % des garçons de cet

âge (36 000 adolescents).

Autre chiffre marquant de l’en- quête menée par l’Observatoire français des drogues et des toxi- comanies : 2,9 % des adolescents

de 17 ans – soit 25 000 jeunes – di- saient en 2017 avoir fait une ten- tative de suicide ayant entraîné une hospitalisation au cours de

leur vie. Un phénomène, là aussi,

très féminin : 4,3 % des filles de

cet âge (+ 1 point par rapport à

2011) et 1,5 % des garçons (stable) disaient avoir déjà tenté de met- tre fin à leurs jours.

Pensées suicidaires

4,7%

des 18-75 ans déclaraient avoir pensé à se suicider au cours des 12 derniers mois, en 2017

PENSÉES SUICIDAIRES AU COURS DES 12 DERNIERS MOIS CHEZ LES 18-75 ANS, SELON LE SEXE, EN 2017 EN %

Chez les hommes

LES 18-75 ANS, SELON LE SEXE, EN 2017 EN % Chez les hommes 4 Chez les
4
4
Chez les femmes 5,4
Chez les femmes
5,4

PRINCIPALES RAISONS ASSOCIÉES À DES PENSÉES SUICIDAIRES CHEZ LES 18-75 ANS, EN 2017, EN %

PENSÉES SUICIDAIRES CHEZ LES ADOLESCENTS DE 17 ANS, ENTRE 2011 ET 2017, EN %

Hommes Femmes Familiales 41,4 14,8 13,7 Sentimentales 32,3 8,2 Professionnelles 27,6 7,8 Financières 23,7
Hommes
Femmes
Familiales
41,4
14,8
13,7
Sentimentales
32,3
8,2
Professionnelles
27,6
7,8
Financières
23,7
Santé
23,7
2011
2017
27,6 7,8 Financières 23,7 Santé 23,7 2011 2017 Tentatives de suicide PART DE TENTATIVES DE SUICIDE

Tentatives de suicide

PART DE TENTATIVES DE SUICIDE EN FRANCE MÉTROPOLITAINE PAR SEXE ET PAR TRANCHE D’ÂGE* EN 2017, EN %

Hospitalisation pour tentative de suicide

ÉVOLUTION DU TAUX POUR 10 000, EN FRANCE

8,7

5,5
5,5

30,1

19,5

Moins de

15 ans

15-19

17,4 17,2

20-24

25 Chez les femmes 22,1 21,7 21,8 21,5 20,1 20 19 18,7 18,3 18,2 18,2
25
Chez les femmes
22,1
21,7
21,8
21,5
20,1
20
19
18,7
18,3
18,2
18,2
17,9
17,8
17,4
18
Ensemble
16,6
15,5
15,8
12,7
15,3
15,2
10,7
15
15,1
9,6
9,3
14,2
14
14
8,6
8,2 8,3
7,5
7,6
13,2
7
13
6,3
5,7
12,4
12,5
12,2
12,1
12,2
Chez les hommes
10
50 ans
2008
2010
2013
2015
2017
25-29
30-34
35-39
40-44
45-49
et plus

* Age lors de la tentative ou de la dernière tentative s’il y en a eu plusieurs.

INFOGRAPHIE LE MONDE SOURCES : ENQÊTES BAROMÈTRE SANTÉ ET ESCAPAD PAR SANTÉ PUBLIQUE FRANCE ET OFDT

« On peut conclure à une souf- france psychique plus forte chez les adolescentes», insiste Enguerrand du Roscoät, qui pointe à la fois «une pression sociale plus resser- rée à un moment crucial de leur vie, celui de la conquête de leur autonomie», des «conditions so- ciales et culturelles plus difficiles », et aussi « une plus grande facilité à parler de leurs sentiments ». Les chiffres montrent d’ailleurs que ces jeunes femmes présentent da- vantage de troubles dépressifs, très présents dans les passages à l’acte suicidaire. « En France

comme à l’international, le suicide demeure la deuxième cause de dé- cès parmi les jeunes de 15-24 ans », après les accidents de circulation, rappelle Santé publique France. D’autres indicateurs sont en re- vanche plutôt dans le vert, ce qui « ne permet pas d’appréhender de façon claire l’évolution des con- duites suicidaires depuis 2000 », relève l’étude de l’agence sani- taire. Les pensées suicidaires et les tentatives de suicide au cours des douze derniers mois sont ainsi stables ou en légère baisse chez les hommes comme chez

les femmes entre 2014 et 2017. Le taux d’hospitalisation pour ten- tative de suicide est également en baisse en dix ans, passant de plus de 100 000 par an en 2008 contre « un peu moins de 89 000 » en 2016 et 2017, ces chif- fres ne prenant toutefois pas en compte les patients passés aux urgences après une tentative mais non hospitalisés ou ceux hospitalisés en psychiatrie sans être passés auparavant par un service de médecine. Alors que la France continue de présenter un des taux de suicides

les plus élevés d’Europe, derrière les pays de l’Est, la Finlande et la Belgique, les pouvoirs publics voudraient désormais non plus « se satisfaire d’une lente décrois- sance des chiffres », comme c’est le cas depuis 1985, mais souhaite- raient une « cassure de courbe im- portante », explique Enguerrand du Roscoät, qui cite la priorité dé- sormais donnée à la prévention des personnes à risque, notam- ment par un meilleur suivi des personnes ayant déjà fait une ten- tative de suicide. p

françois béguin

Le ras-le-bol des HLM face à la hausse des prélèvements

Les représentants des bailleurs sociaux réclament une entrevue avec le premier ministre, Edouard Philippe

L es représentants des orga- nismes HLM sont ressortis inquiets, mercredi 30 jan-

vier, de la « commission de re- voyure» avec Olivier Dussopt, se- crétaire d’Etat auprès du ministre de l’action et des comptes publics, et Jacqueline Gourault, ministre de la cohésion des territoires. Alors qu’ils espéraient que l’Etat atténuerait les ponctions dans leurs finances, qui les privent de 800 millions d’euros de recettes en 2018, 873 millions d’euros en 2019, puis 1,5 milliard d’euros prévu en 2020, c’est l’inverse qui pourrait bien se produire. Non seulement l’Etat ne renon- cerait pas à son 1,5 milliard

d’euros, ce qui les prive de 8 % de

la masse des loyers, mais il main-

tiendrait le taux de TVA sur la construction de logements neufs à 10 %, au lieu de le ramener à 5,5 % comme auparavant et comme promis lors du protocole signé avec le mouvement HLM, en avril 2018. La seule hausse de TVA

a rapporté à l’Etat 700 millions

d’euros supplémentaires, en 2018.

Elle

devait être temporaire, mais

rien

n’est moins sûr. Les HLM crai-

gnent la double peine, prélève- ment de 1,5 milliard d’euros et TVA bloquée à 10 %, et réclament un rendez-vous au premier ministre. Le manque à gagner pour les HLM représente 60 % de leur ca- pacité d’investir dans la rénova- tion et la construction de loge- ments. « Les mesures prises par le gouvernement ont un impact di- rect sur les demandeurs d’un loge- ment social, a protesté Jean-Louis Dumont, président de l’Union so- ciale pour l’habitat, dans un com- muniqué de presse, jeudi. Même si cela ne se mesure pas encore en 2018 (…), il y aura, à moyen

terme, deux fois moins de loge- ments sociaux construits et réno- vés en France. » La production commence d’ailleurs déjà à ralentir, avec un nombre de logements program- més, c’est-à-dire ayant reçu l’ac- cord de l’Etat pour leur finance-

ment, de 116 000, à fin décembre,

Le manque à gagner pour les HLM représente 60 % de leur capacité d’investir dans la rénovation et la construction

sur la France entière, soit 30 000 de moins que l’objectif. En Ile-de- France, entre 2016 et 2018, la pro- duction a déjà chuté de 20 %. La Caisse des dépôts elle-même pré- voit que, d’ici à 2035, la produc- tion de logements sociaux bais- sera à 60 000 par an, deux fois moins qu’aujourd’hui. «Les organismes HLM achèvent les programmes qu’ils se sont en- gagés à réaliser auprès des maires, mais certains d’entre eux renon- cent déjà à de nouvelles opéra- tions et se retirent des communes

les plus rurales, témoigne Marie- Christine Détraz, vice-présidente de la communauté d’aggloméra- tion de Lorient et représentante, dans cette négociation, des dé- partements et de France urbaine, fédération de grandes métropo- les. Cela va aggraver la fracture territoriale, mais aussi la fracture sociale, car des organismes ro- gnent sur l’entretien de leur parc, renoncent à des réhabilitations thermiques qui auraient allégé les charges des locataires et leur auraient procuré du pouvoir d’achat… Cette ponction de l’Etat est une bombe à retardement, à l’heure où nous avons de plus en plus de demandes par des candi- dats de plus en plus pauvres. »

Economies de fonctionnement

Au cabinet du ministre chargé de la ville et du logement, Julien De- normandie, on assure que les dis- cussions restent ouvertes et que l’on peut encore négocier de nou- velles compensations financières en plus de celles déjà accordées :

allongement des prêts en cours, octroi, par la Caisse des dépôts, de nouveaux prêts à taux nul avec remboursement différé sur vingt ans, et, surtout, incitation à ven- dre beaucoup plus de logements sociaux pour récupérer de l’ar- gent frais. On escompte aussi des économies de fonctionnement des bailleurs sociaux, notam- ment par leur regroupement et en améliorant leur gestion. L’Agence nationale de contrôle du logement social estime, dans un rapport du 3 janvier, autour de un milliard d’euros l’économie possible. «Fusionner les organis- mes HLM permettra d’économi- ser, sur le long terme, quelques centaines de millions d’euros, pas un milliard, juge Denis Burckel, président de la Caisse de garantie du logement locatif social. Dans un premier temps, les rapproche- ments obligent à des dépenses, en- tre 150 à 200 millions d’euros pour l’ensemble des 500 organismes concernés par les fusions.» p

isabelle rey-lefebvre

JUSTICE

Levothyrox : enquête élargie à « homicide involontaire »

Le parquet de Marseille, qui avait ouvert une information judiciaire pour «blessures in- volontaires » dans le volet pé- nal du dossier du Levothyrox, l’a élargie à «homicide invo- lontaire », lundi 4 février. L’in- formation judiciaire avait été ouverte en mars 2018 pour « tromperie aggravée », « bles- sures involontaires » et « mise en danger de la vie d’autrui ». – (AFP.)

Une information judiciaire ouverte contre Thierry Solère

L’enquête visant le député LRM Thierry Solère pour fraude fiscale et trafic d’in- fluence a été confiée, lundi, à un juge d’instruction et élar- gie à six autres personnes. Une information judiciaire a été ouverte pour «fraude fis- cale », « trafic d’influence », « détournement de fonds pu- blics par dépositaire de l’auto- rité publique » et « finance- ment illicite de dépenses électorales », a annoncé la procureure de la République de Nanterre. – (AFP.)

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0123

M ERCREDI 6 FÉVRIER 2019

sports | 15

Aksel Lund Svindal, le schuss de fin

Les mondiaux de ski d’Are, en Suède, marquent la fin de la carrière du champion norvégien

SKI

F in janvier, Aksel Lund Svindal s’est cabré devant l’obstacle, et ça ne lui res- semblait pas. La Streif de

Kitzbühel (Autriche) s’offrait à lui et il avait dit non, citant les bains de mer qui lui donnaient du mal et les descentes de ski où il peinait à suivre son père. La descente de « Kitz », la plus belle et redoutée, le Norvégien avait préféré s’en pas- ser. Il la trouvait «plus forte que la version 2019 de [lui-]même ». C’était, a-t-il jugé, la preuve qu’il était mieux d’arrêter sa carrière à l’âge de 36 ans à l’issue des Mon- diaux d’Are, en Suède. Il y jouera, mercredi 6 février, sa plus grande chance de titre, sur le super-G. On présume qu’il n’y aura pas de faux départ ou de comédie lar- moyante à la Lindsey Vonn, qui, elle aussi, s’éclipsera après ces Mondiaux – sauf si la skieuse amé- ricaine revient l’hiver prochain. L’alpin perdra à Are ses deux étoi- les polaires d’un coup, deux skieurs dont, fait rare, la personna- lité aura dépassé le cadre confi- dentiel du cirque blanc. Les deux égéries d’une boisson énergisante autrichienne, par ailleurs proches l’une de l’autre, laisseront un vide. En seize saisons à promener ses spatules dans les hôtels des sta- tions alpines, Aksel Lund Svindal est devenu l’homme-sandwich de la Fédération internationale de ski et de nombreuses marques asso- ciées aux sports d’hiver, à la fois grâce à son physique avantageux, son charisme et son aisance lin- guistique, lui le résident d’Inns- bruck, en Autriche. Il est la preuve qu’un grizzly peut être élégant. Svindal laisse la solitude à Marcel Hirscher, Salzbourgeois secret qui s’entraîne en solo.

Le Norvégien était devenu l’homme- sandwich de la Fédération internationale. La preuve qu’un grizzly peut être élégant

En équipe de Norvège, il partage son savoir, comme les anciens Kje- til André Aamodt et Lasse Kjus le lui ont enseigné. Le vendredi soir, veille de week-end de compéti- tion, les Norvégiens partagent des plâtrées de tacos. Le lendemain, ils peuvent faire « un et deux » et se tomber dans les bras.

« Des pieds en or »

Citons le palmarès : deux gros glo- bes de cristal de vainqueur de la Coupe du monde (2007, 2009), neuf petits globes dans quatre spé- cialités différentes, cinq titres mondiaux et deux ors olympi- ques, le second à Pyeongchang en descente il y a un an. Svindal avait mis un terme à une malédiction norvégienne dans l’épreuve reine des Jeux olympiques. En Corée du Sud, il était devenu le plus vieux champion olympique de l’histoire du ski alpin. Mais il faut laisser les chiffres aux comptables, dit Luc Alphand:

«Il y a des skieurs qui passent, ga- gnent et laissent moins de souve- nirs que Svindal. C’est un monu- ment qui nous quitte. Un vrai per- sonnage, comme Hermann Maier ou Alberto Tomba. Qui sait perdre, est humble, abordable. Un grand calme, mais une force mentale ex- ceptionnelle.»

Lindsey Vonn dit stop aussi

L’Américaine Lindsey Vonn, 34 ans, a annoncé, le 1 er février, qu’elle prendra sa retraite à l’issue des championnats du monde d’Are (Suède), du 5 au 17 février. « Je me bats entre la réalité de ce que mon corps me dit et ce dont mon esprit, mon cœur sont en- core persuadés d’êtres capables », a-t-elle déclaré pour justifier sa décision. La championne de descente aux Jeux olympiques de Vancouver, en 2010, par ailleurs détentrice de 20 Globes de cristal (4 au classement général de la Coupe du monde, 16 dans les dif- férentes spécialités) – record absolu en ski alpin –, dit trop souf- frir d’un genou qui l’a handicapée ces dernières années et pour lequel elle a subi une opération au printemps 2018. « Mon corps m’empêche de faire ce que je veux, a-t-elle déclaré le 20 janvier, alors qu’elle faisait son retour en Coupe du monde pour la pre- mière fois cette saison. C’est le maximum qu’[il] peut supporter. »

Franz Gamper, l’entraîneur ita- lien qui a construit le formidable collectif de descendeurs norvé-

giens, juge que la mort de sa mère en couches est la source du déta- chement que Svindal affiche en toutes circonstances. Aksel avait

8 ans. Il a glissé le nom de sa

mère, Lund, avant le patronyme paternel.

L’art de descendre est un mys- tère. Lui sait. Il a envoyé par le fond toute analyse rationnelle, tout ra-

tio de pénétration dans l’air qui

aurait dû lui faire replier ses aile- rons, lui qui garde, décrit Luc Al- phand, cette position d’albatros, coudes écartés et allons-y. « Ce n’est pas le plus beau des stylistes, pas le plus profilé, avec ses bras as-

sez écartés. Mais il a la glisse en lui, comme [son contemporain norvé- gien] Lasse Kjus. Des pieds en or.» On dit dans le vélo que les maî-

tres descendeurs sont ceux qui ne

tombent pas. L’alpin admet la chute et la reconnaît comme insé- parable de la descente. Mais il y a un point sur lequel ces deux disci- plines s’accordent : la peur vous disqualifie. « La peur, c’est horri- ble. Elle paralyse. Tout devient une punition, décrivait l’ancien cham- pion olympique de descente An- toine Dénériaz. L’irréparable en descente, ce n’est pas la chute. J’en ai fait plein, même de sérieuses. Non, l’irréparable, c’est vraiment la peur. » Avant de reculer devant Kitzbühel, Svindal a-t-il jamais eu peur ? «Dans le portillon de départ, je travaille à être agressif et sans crainte, même si je sais que ce que je m’apprête à faire est dangereux. (…) Quand il y a un accident, ce n’est en

fait pas si dur à accepter», disait-il en 2017 au journal norvégien Af- tenposten, qui a suivi pas à pas sa dernière convalescence, qui a duré

dix mois après une nouvelle opé-

ration au genou droit.

Ses chutes ont marqué autant

que ses victoires. Une plus que les

autres. C’était à l’entraînement, le

27 novembre 2007 à Beaver Creek

(Etats-Unis). Pour la légende de Svindal, l’entraînement était filmé. Tout meilleur descendeur

du monde qu’il est, Svindal est pris en défaut sur un saut de la « Birds of Prey », le patronyme aviaire de la piste du Colorado. La suite, il l’a racontée un nom-

bre incalculable de fois, toujours

avec un sourire en décalage avec les images de son corps de pantin balancé dans les airs, catapulté à

de son corps de pantin balancé dans les airs, catapulté à Aksel Lund Svindal, à l’entraînement,

Aksel Lund Svindal, à l’entraînement, à Kitzbühel (Autriche), le 22 janvier. GEPA/ICON SPORT

plus de 120 km/h contre la neige

glacée, puis dans les filets de sé- curité du bord de piste. « Tu penses que tu vas t’en sortir jusqu’au moment où ça devient évident que ça ne sera pas possi- ble. J’ai vu le ciel, j’ai atterri sur ma nuque et je me suis évanoui. Le docteur s’est penché sur moi avant de m’amener en salle d’opération et m’a fait une liste des choses qui n’allaient pas. Et il a ajouté à la fin :

“Ah, et vous avez aussi quatre ou cinq fractures au visage.” Il a dit ça

comme une petite note de bas de page », se souvient Svindal. Les questions esthétiques étaient anecdotiques, puisque dans le bas du dos, la carre d’un ski l’avait ouvert sur une vingtaine de centimètres. Profondeur de l’en- taille: onze centimètres, jusqu’à son estomac, transpercé. L’année suivante, Aksel Lund Svindal était revenu sur la « Birds of Prey ». Il avait gagné la descente puis le su- per-G. Depuis, comme la plupart des descendeurs, la carrière de

Svindal se lit comme un bilan mé- dical. Il n’est plus vraiment d’os, de tendon ou de côte qui n’ait été abîmé, déchiré, fracturé. Il s’est ha- bitué. « Je n’aime pas me blesser. Mais j’aime le défi que représente le retour de blessure », dit-il. Dernièrement, Aksel Lund Svin- dal ne skie plus qu’en compétition, ou presque, pour préserver son ge- nou droit qu’il entretient sur un vélo d’appartement. Svindal n’est pas fané. Il arrête juste à temps. p

clément guillou

Rudi Garcia, contre vents et marées à Marseille

Malgré les résultats catastrophiques de l’Olympique de Marseille, l’entraîneur est maintenu à la tête du club

FOOTBALL

R udi Garcia est un homme chanceux. Il est toujours entraîneur de l’Olympique

de Marseille, en dépit des résultats catastrophiques de l’OM cette sai- son. Une rareté dans ce club habi- tué à limoger ses entraîneurs aux premiers soubresauts. Après la défaite sur la pelouse de Reims samedi 2 février (2-1), l’es- poir d’accrocher le podium, et donc une place pour la lucrative et indispensable Ligue des cham- pions, est quasiment envolé. L’OM, 10 e du classement de Ligue 1, à 12 points de Lyon, 3 e , devait rece- voir Bordeaux, mardi 5 février, dans un Stade-Vélodrome déses- pérément vide à la suite du huis clos décidé par la Ligue de football professionnel (LFP), après des inci- dents survenus lors de la récep- tion de Lille, fin janvier. Outre l’absence de supporteurs, les Phocéens devaient jouer sans leur recrue italienne Mario Balo- telli, non éligible pour cette ren-

contre – il s’agit d’un match en re- tard –, ni Florian Thauvin et Kevin Strootman, suspendus. Ils devai- ent aussi se passer des cadres Di- mitri Payet et Adil Rami, blessés. Pas les conditions idéales pour une équipe qui ne cesse de s’en- foncer et qui n’a remporté qu’un seul de ses douze derniers matchs. Comme un symbole d’une saison maudite où rien ne s’est passé comme prévu pour l’OM et son entraîneur. Mais Rudi Garcia a de la chance, il a été prolongé en octobre 2018 jus- qu’en 2021 et un licenciement coû- terait (trop) cher au club olympien – on parle d’une indemnité de 12 millions d’euros – lui offrant un sursis inespéré. Selon le quotidien La Provence, Garcia aurait récem- ment expliqué en privé qu’il ne partirait «pas seul», sans s’étendre davantage sur l’identité de ceux qui «sauteraient» avec lui, mais laissant sous-entendre qu’il n’est pas l’unique responsable. Tous les voyants étaient pour- tant au vert en début de saison et

nombreux sont ceux qui louaient

la stabilité au sein d’une équipe

qui avait terminé l’année sur une

finale, perdue, en Ligue Europa, et dont la dynamique d’ensemble laissait penser qu’elle n’aurait aucune peine à accrocher le po- dium. Mais tout est rapidement

allé de travers et l’OM a été piteuse-

ment éliminé de toutes les coupes, nationales et européenne, dans

lesquelles le club était engagé.

Crime de lèse-majesté

Sans doute en surrégime la saison dernière, l’OM ne fait plus peur. L’absence de fond de jeu et le manque de combativité ne lais- sent pas augurer un avenir plus radieux. « Une troisième année dans un club aussi compliqué, neuf fois sur dix ça ne marche pas», tranche Roland Courbis, an- cien entraîneur de l’OM, dans les colonnes du Parisien. Les sorties médiatiques de Rudi Garcia ont eu le don d’agacer aussi bien les suiveurs réguliers de l’OM que les observateurs du monde du foot-

ball. Ses récriminations persis- tantes sur l’arbitrage ne passent plus. Sa déclaration sur l’atta- quant Mitroglou (« Ce n’est pas un joueur qui défend beaucoup, court beaucoup »), prêté lors du mer- cato hivernal au club turc de Gala- tasaray, a mis en lumière un en- traîneur qui s’autorise régulière- ment à critiquer publiquement ses joueurs, un crime de lèse-ma- jesté dans le monde du football. Les joueurs, pourtant, sont for- mels: ils n’ont pas «lâché» leur en- traîneur. « Tout le groupe est der- rière le coach », assurait Florian Thauvin début janvier. Un dis- cours convenu qui ne masque pas le malaise palpable dans cette équipe. Une réunion, qui s’est te- nue la semaine dernière entre les différentes composantes du club, aurait permis d’enterrer la hache de guerre entre joueurs, dirigeants et supporteurs. Ces derniers réclament depuis plusieurs semaines la tête de l’en- traîneur et du président Jacques- Henri Eyraud qui semble avoir lié

son destin à celui de son coach. « Ce moment difficile, un moment que je n’ai jamais vécu dans ma car- rière, cela me rendra plus fort, c’est comme ça que je le prends, a dé- claré Rudi Garcia en conférence de presse, lundi 4 février. On est venu me chercher pour un projet, j’en- tame ma deuxième saison pleine [il était arrivé en octobre 2016], il n’y a pas de changement dans notre ma- nière de travailler cette année et la saison dernière » avec le président Jacques-Henri Eyraud et le direc- teur sportif Andoni Zubizarreta. Il faut remonter à la saison 2015- 2016 et au passage de l’Espagnol Michel pour trouver trace d’une telle mansuétude à l’égard d’un entraîneur en difficulté. La direc- tion du club, appartenant encore à l’époque à Margarita Louis- Dreyfus, avait alors laissé la situa- tion s’envenimer pour finale- ment limoger Michel pour « faute grave », ce qui vaut actuel- lement à l’OM un procès aux prud’hommes. p

maxime goldbaum

DISPARITION

L’avion d’Emiliano Sala retrouvé, un corps repéré

L’avion transportant le foot- balleur argentin Emiliano Sala, qui s’est abîmé dans la Manche le 21 janvier, a été re- trouvé dimanche 3février et des images vidéo ont permis de repérer un corps dans l’épave à plus de 67 m de fond, a annoncé, lundi 4 février, le bureau d’enquête britannique sur les accidents aériens. A ce stade, les enquêteurs n’ont pu déterminer si le corps aperçu était celui du footballeur ou du pilote. – (AFP.)

FOOTBALL

Transferts : appel à limiter les mouvements lors du mercato d’hiver

Le syndicat des joueurs de football professionnels évo- luant en France (UNFP) a ap- pelé, lundi 4février, à limiter les mouvements de joueurs lors du mercato d’hiver à « une arrivée et une seule » dans chaque club (en dehors du recrutement de joueurs li- bres de tout contrat), afin que certaines équipes, aux moyens financiers élevés, ne faussent pas «l’équité spor- tive ». – (AFP.)

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16 | disparitions

0123

M ERCREDI 6 FÉVRIER 2019

JosetteAudin

Militante communiste et anticolonialiste

V euve du mathématicien Maurice Audin, enlevé par l’armée française et « disparu » en juin 1957,

Josette Audin, dont la vie fut consa- crée à obtenir la vérité sur ce crime d’Etat, est morte samedi 2 février, à l’âge de 87 ans. Soit quelques mois à peine après avoir reçu du président de la République une demande de pardon qu’elle n’espérait plus, au terme de soixante ans de combat. Josette Sempé naît à Alger en 1931. Elle a 20 ans quand elle rencontre à la faculté le jeune Maurice Audin. Les deux jeunes gens partagent le même âge, la même passion pour les mathématiques, le même amour de l’Algérie, de ses peuples et de ses traditions, le même rejet du colonialisme, la même convic- tion que les Algériens ont droit à la dignité et à l’autodétermination. Lorsque le conflit éclate, fin 1954, ces deux membres du Parti communiste algérien commu- nient dans l’espoir d’une émanci- pation du territoire. Ils se marient en janvier 1953 et, très vite, la fa- mille s’agrandit. Michèle naît en janvier 1954, Louis et Pierre sui- vront bientôt en 1955 et 1957.

Comités Maurice-Audin

Avant même d’obtenir sa licence en juin 1953, Maurice est recruté comme assistant à la faculté par René de Possel, cofondateur du groupe Bourbaki, en poste à Alger depuis 1941. Si leurs convictions politiques les amènent à diffuser des tracts, à héberger des militants clandestins dans leur logement HLM de la rue Flaubert, voire à aider à l’exfiltration de certains lea- ders indépendantistes, les époux Audin vivent au grand jour leurs convictions comme leur engage- ment pédagogique (Josette est, elle, en poste au lycée Gautier). Mais la bataille d’Alger, dès jan- vier 1957, change la donne. Maurice est arrêté à son domicile peu avant minuit le 11 juin par des militaires français, emmené au centre de triage d’El-Biar, torturé des jours durant, à en mourir, avant d’être déclaré «disparu» à l’occasion d’un hypothétique transfert. Une fable que Josette n’admet pas. Elle n’aura dès lors de cesse qu’elle ne fasse établir la vérité sur l’assassinat de son époux par l’armée française. Dès le 4 juillet, elle porte plainte pour « homicide volontaire ». Sans illusion – l’instruction, dépaysée d’Alger à Rennes en 1960, se con- clura d’ailleurs par un non-lieu pour « insuffisance des charges ».

vrier, et aussitôt censuré. Il faut dire que l’auteur, journaliste direc- teur d’Alger républicain, quotidien
vrier, et aussitôt censuré. Il faut
dire que l’auteur, journaliste direc-
teur d’Alger républicain, quotidien
interdit dès septembre 1955, y dé-
nonçait la torture des civils par les
parachutistes et campait la figure
d’un Audin déjà victime de sévices.
C’est du reste en se rendant le
12 juin 1957 chez Josette et Maurice
qu’Alleg était tombé dans une sou-
ricière tendue par les militaires.
L’opinion est édifiée, mais le pou-
voir reste inflexible. Si le comité pu-
blie en 1962, chez Minuit toujours,
La Raison d’Etat, un recueil de textes
officiels mais tenus secrets sur le
système répressif en Algérie, un dé-
cret d’amnistie en mars1962 augure
mal du succès de Josette. « Cadavre
sur parole », Maurice Audin est
présumé disparu, puis mort, et
l’affaire est déclarée « éteinte »
en 1966 par la Cour de cassation qui
rejette l’appel de Josette Audin l’an-
née même où une deuxième loi
d’amnistie verrouille davantage le
travail des historiens (deux autres
suivront en1968 et 1982).
Difficile retour en France
rondissement, en mai 2004, et
elle est présente au côté de Pierre
Vidal-Naquet, mais l’exécutif est
moins attentif, et Nicolas Sarkozy,
interpellé sur l’affaire en 2007, ne
répond pas.
Du coup Michèle Audin, fille
aînée du couple, mathématicienne
elle aussi, refuse la Légion d’hon-
neur que le locataire de l’Elysée
voulait lui remettre sur sa réserve
présidentielle en janvier 2009,
jugeant la distinction « incompati-
ble avec cette non-réponse ». Se-
couée par cette violence inaccepta-
ble, Michèle écrira un formidable
récit consacré à ce père qu’elle a à
peine connu (Une vie brève, L’Arba-
lète-Gallimard, 2013).
L’espoir des Audin renaît avec
François Hollande, qui accepte,
en 2013, la déclassification de docu-
ments relatifs à la disparition de
Maurice Audin, puis, en 2014, re-
connaît le mensonge de l’armée,
Hollande saluant le mathémati-
cien comme « mort en détention ».
Mais le scandale d’Etat demeure,
jusqu’à ce qu’un autre mathéma-
ticien, entré en politique, Cédric
Villani, Médaille Fields 2010, ne
convainque le président Macron de
solder la sinistre fable en recon-
naissant le crime d’Etat.
« Toujours dans l’action »
Le 13 mars 2018,
à son domicile, à Bagnolet
(Seine-Saint-Denis).
LAHCÈNE ABIB/SIGNATURES
15FÉVRIER1931
Mais l’engagement communiste
de Maurice apporte d’autres relais
– articles de L’Humanité, tribunes
dans Le Monde – pour éviter que
l’affaire ne soit enterrée.
Le monde scientifique et intellec-
tuel s’émeut aussi. Tandis que se
constitue dès novembre 1957 un
comité Maurice-Audin, où l’on re-
trouve les historiens Henri-Irénée
Marrou et Madeleine Rebérioux,
le biologiste Jacques Panijel, ou
encore le mathématicien Laurent
Schwartz, qui l’a cofondé, salue en
Sorbonne, le 2 décembre, la thèse
d’Audin dont il est le rapporteur,
tandis que Possel en expose les ré-
sultats. Une soutenance in absentia
qui vaut manifeste. Quelques jours
plus tôt, le 26 novembre, une confé-
rence de presse, en présence de
Naissance à Alger
1952
Rencontre Maurice
Audin à la faculté
11JUIN1957 Arrestation
du mathématicien,
« disparu » le 21
1966
L’affaire est
déclarée «éteinte»
Josette Audin mais aussi du philo-
logue Louis Gernet et de l’historien
Jean-Pierre Vernant, première ma-
nifestation publique du comité,
en avait assuré la publicité.
Un second comité, fondé par
l’historien Pierre Vidal-Naquet, en
poste à la faculté de Caen, réunit
2001
Porte plainte
dès 1958 des professeurs de lycée :
pour «crimes contre
l’humanité»
Après plus de soixante ans de
combats, Josette Audin reçoit à la
Fête de L’Humanité, le 14 septem-
bre2018, une ovation impression-
nante. Frêle silhouette acceptant
d’échapper un instant à son choix
de l’effacement personnel, elle put
mesurer, le visage grave et satisfait,
l’admiration et le respect d’un
public, ému, au lendemain de la
victoire qu’elle avait consacré sa
vie à obtenir : la vérité contre l’ap-
pareil de l’Etat. La veille, le jeudi
13 septembre, le président Macron
était venu solennellement dans
son appartement à Bagnolet
(Seine-Saint-Denis) lui demander
« pardon », refusant que ce soit elle
qui le remercie, ce qu’en esprit fort
elle fit néanmoins.
L’historien Benjamin Stora était
là et la revoit assise, « ne parlant
presque pas ». Quand le président
« lui prend la main pour lui dire :
2018
Reconnaissance
du crime d’Etat
2FÉVRIER2019 Mort
Mona et Jacques Ozouf, Michelle et
Jean-Claude Perrot. Car désormais,
c’est avec la rigueur du chercheur
que l’enquête est reprise. Vidal-Na-
quet en fait un livre-réquisitoire,
à
Bobigny
L’Affaire Audin, paru chez Minuit en
mai1958, qui dénonce l’imposture
de la thèse officielle pour lui substi-
tuer l’hypothèse d’un décès sous
la torture. Un formidable soutien
au livre d’Henri Alleg, La Question,
paru chez le même éditeur en fé-
Josette poursuit son combat, mais
refuse l’exposition publique.
Quand le cinéma s’empare du sujet
avec l’adaptation en 1977, par Lau-
rent Heynemann, de La Question,
d’Alleg – Truffaut avait, dès 1962,
envisagé de le traiter mais avait
reculé devant la nécessité d’expo-
ser les raisons de chacun, donc de
nuancer la responsabilité de l’ar-
mée –, Josette Audin est gênée de se
voir en Françoise Thuries (la comé-
dienne incarnant Josette Oudinot
inspirée de sa propre vie). Si elle dé-
fend le film, elle reste en retrait.
C’est vrai que le retour en France
a été difficile. Volontairement
demeurée en Algérie à l’indépen-
dance, elle s’est résolue à traverser
la Méditerranée peu après le coup
d’Etat de Houari Boumediene,
en juin 1965. Mais, nommée au ly-
cée d’Etampes en 1966, elle doit de-
mander sa mutation, devant l’hos-
tilité du proviseur, pour s’établir à
Argenteuil (Val-d’Oise).
L’affaire « éteinte », le deuil reste
impossible. Et la flamme se ravive
lorsque les Mémoires du général
Aussaresses (Services spéciaux,
Algérie 1955-1957, éditions Perrin),
en mai 2001, relancent le débat sur
la torture en Algérie et l’assassinat
de Maurice. Le 16 mai, Josette porte
plainte contre X pour « crimes
contre l’humanité » et « séquestra-
tion », même si l’espoir d’aboutir
est mince. Certes, le maire de Paris,
Bertrand Delanoë, inaugure une
place Maurice-Audin dans le 5 e ar-
“Nous nous excusons pour tout ce
qui a été commis contre votre mari”.
Elle approuve légèrement, en ho-
chant la tête, et demande si
d’autres actions seront reconnues.
Et Macron lui répondant : “Décidé-
ment, toujours dans l’action, le re-
fus !” » Pourquoi renoncer à ce qui
fut sa vie ? p
philippe-jean catinchi

PaulBalta

Ancien journaliste au « Monde »

S pécialiste du monde arabe, ancien correspondant du Monde à Alger (1973-1978), le journaliste Paul Balta est

mort à Paris, le 27 janvier, à l’âge de 89 ans. Fait rare dans un pays aujourd’hui largement fermé à la

presse étrangère, les autorités algé- riennes lui ont chaleureusement rendu hommage. Dans un mes- sage de « sincères condoléances » et de « profonde compassion à sa fa- mille et à ses proches », l’ambassa- deur d’Algérie en France, Abdelka- der Mesdoua, a salué un « ami de l’Algérie (…) connu pour son attache- ment à notre pays où il a passé une partie de sa vie ». Né le 24 mars 1929 à Alexandrie (Egypte), Paul Balta expliquait avoir très tôt parcouru les routes médi- terranéennes, inscrites dans l’his- toire familiale, lui qui était né d’une

mère égyptienne et d’un père fran- çais, comptait un arrière-grand- père libanais et un grand-père chy- priote grec. Dans un entretien à la chaîne Oumma TV en 2012, le jour- naliste raconte avoir 6 ans lors d’un premier périple familial en Terre sainte qui le mena au Liban, en Sy- rie, en Jordanie et en Palestine.

« Devenir un passeur »

En 1947, alors qu’il est venu étudier à Paris, au lycée Louis-le-Grand, il découvre la pauvreté de l’enseigne- ment sur le monde arabe et l’islam :

«J’ai remarqué que mes condisciples les plus brillants connaissaient l’his- toire de Rome et de civilisations loin- taines, mais qu’ils n’avaient aucune idée de celle du Maghreb qui était pourtant très proche. C’est là que je me suis promis de m’y consacrer à la fin de mes études. » Il y consacrera

24 MARS 1929

Naissance à Alexandrie (Egypte)

1970 Devient journaliste

au « Monde »

1973 Correspondant

à Alger

1988 Directeur

du Centre d’études de l’Orient contemporain

à l’université Paris III- Sorbonne-Nouvelle

27 JANVIER 2019 Mort

à Paris

l’ensemble de sa carrière et de ses écrits : « J’ai décidé de devenir un passeur, d’expliquer au monde arabe ce qu’était l’Europe, et à l’Eu- rope ce qu’était le monde arabe. »

Après des études de philosophie,

il commence à travailler au CNRS, puis à l’agence Associated Press avant de rejoindre Paris-Presse-L’In- transigeant. Il entre au Monde

en 1970 pour couvrir l’actualité du Proche-Orient et du Maghreb. Un

poste qu’il occupera jusqu’en 1985.

En 1973, il est nommé correspon- dant pour le Maghreb – de la Libye à la Mauritanie –, et basé à Alger. Une étape qui restera certainement parmi les plus marquantes. Le pays est alors dirigé par le président Houari Boumediene (1932-1978) avec lequel il noue une relation de proximité. «A mon arrivée à Alger en 1973, le président Boumediene me

dit : “Tu as du sang arabe dans les veines. Tu pourras ainsi faire con- naître le Maghreb de l’intérieur.”, re- late Paul Balta en 2008 dans un en- tretien au quotidien algérien Li- berté, avant de rappeler ses longues conversations avec le chef de l’Etat, en français mais aussi en arabe :

« J’ai été reçu par feu Boumediene, pour cinquante heures d’entretiens de 1973 à 1978. Certaines fois à raison de deux heures par jour. » Le journaliste devra quitter l’Algé- rie en 1978 pour Téhéran, où il est envoyé par le quotidien du soir couvrir la révolution islamique. Il aura, au cours de sa carrière, cou- vert les conflits israélo-arabes (1967-1973), ceux du Kurdistan et du Sahara occidental ainsi que la guerre Iran-Irak (1980-1988). En 1985, il quitte Le Monde. Ce dé- part en préretraite est toutefois de

courte durée puisqu’il devient di- recteur du Centre d’études de l’Orient contemporain à l’univer- sité Paris III-Sorbonne Nouvelle (1988-1994). De 1985 à 1998, il anime également le Séminaire de politique étrangère consacré au monde arabe et à l’islam au Centre de formation et de perfectionne- ment des journalistes de Paris. Il continue à écrire sur le monde arabe, la Méditerranée et l’islam. Au total, il publiera une vingtaine d’ouvrages, dont La Politique arabe de la France (Sindbad, 1973), La Stra- tégie de Boumediene (Sindbad, 1978) ou L’Algérie des Algériens : vingt ans après (Editions ouvrières, 1981), avec son épouse, Claudine Rulleau. p

charlotte bozonnet

[« Le Monde » présente à la famille de Paul Balta ses plus vives et sincères condoléances]

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0123

M ERCREDI 6 FÉVRIER 2019

PierreNanterme

Ancien PDG d’Accenture

En novembre 2018. ÉRIC PIERMONT/AFP
En novembre 2018.
ÉRIC PIERMONT/AFP

L a nouvelle avait fait l’effet d’une bombe quand, en 2016, il avait officialisé son cancer du côlon et le

traitement qu’il devait subir. Pierre Nanterme n’avait pourtant pas quitté son poste de PDG d’Ac- centure, mais avait pris un peu de distance. Son regard s’était voilé et il avait humanisé son bureau. Dans ce royaume de verre et de métal, une entreprise sans bu- reaux où chacun se met où il peut le matin avec son ordinateur, il avait posé dans son bocal un por- trait de sa fille, le plan de sa ville de Lyon, et multiplié photos et bibe- lots, témoins d’une carrière ex- ceptionnelle qui avait porté le pe- tit consultant de la filiale lyon- naise d’Arthur Andersen, à la tête d’une maison de 470 000 person- nes devenue le numéro un mon- dial du conseil. Pierre Nanterme s’est éteint jeudi 31 janvier. Le 11 janvier, il avait démissionné de toutes ses fonctions. Depuis trois ans, le patron voya- geait moins. Son épreuve, connue de tous, lui avait donné une épais- seur que tous pouvaient palper. «Pierre était un immense capitaine d’industrie, se souvient Olivier Girard, président d’Accenture France, avec un style propre à lui, mélange de panache à la française, de rigueur intellectuelle, et porteur d’une vision du monde. Esprit curieux, il était très attentif à la marche des civilisations et en parti- culier à la jeunesse. » Pour David Rowland, nommé directeur géné- ral par intérim, «Pierre était une personne extraordinaire à tous les sens du terme ».

Une fidélité exemplaire

Il faut dire que, dans une entre- prise habituée à voir entrer et sor- tir ses consultants, selon le prin- cipe très américain du « up or out », on grimpe dans la hiérar- chie ou on s’en va, il a été d’une fi- délité exemplaire. Trente-six ans dans une maison qu’il a rejointe peu de temps après ses études de commerce à l’Essec et dont il a vécu de près l’histoire singulière. Elle s’appelait Arthur Andersen quand il y est entré, en 1983, puis la branche consulting de ce très célèbre cabinet d’audit a fait sé- cession en 1989 et a obtenu son indépendance après dix ans de bataille judiciaire. Elle se trans- forme en Accenture et entre en Bourse un an tout juste avant que sa maison mère, exsangue, ne s’effondre et disparaisse dans le plus grand scandale financier des années 2000, celui de la société Enron. La fille avait tué la mère. Pendant ce temps, le Lyonnais se spécialise dans le conseil pour

7SEPTEMBRE1959 Nais- sance à Lyon

1981

Diplômé de l’Essec

1983

Entre chez Arthur

Andersen

2005 PDG d’Accenture

France

2011 PDG d’Accenture

31JANVIER2019 Mort

à Paris

les banques et la finance, grimpe les échelons, et, en 2005, après vingt ans de maison, il décroche le Graal : le poste de patron France. A 46 ans, il sait qu’il est parvenu au sommet. Réaliste, il confie à l’époque aux Echos que « la nature d’Accenture fait qu’une fois atteinte la barre des trente ans d’ancienneté, le moment est sou- vent venu de passer la main ». Ce « libéral pragmatique », comme il se qualifie, s’imagine créer une entreprise, prend des fonctions dans son syndicat professionnel, puis au Medef, dont il préside la commission économique. Il devient visible dans l’establish- ment français des affaires et, en 2007, sera membre de la com- mission Attali, montée par l’ex- conseiller de Mitterrand, à la de- mande du président Sarkozy, pour «libérer la croissance française». Il y croisera un rapporteur nommé Emmanuel Macron, qui forgera dans ce cénacle une bonne part de ses convictions économiques. Accenture, de son côté, devient la référence absolue dans le monde du service et du conseil, un colosse qui grossit avec l’informatisation des entreprises. A tel point qu’au lieu de prendre sa retraite, le vété- ran est aspiré dans les hautes sphè- res. En 2010, le patron de l’époque, l’Américain Bill Green, lui de- mande de prendre sa succession. Ce sera le premier dirigeant non américain à la tête d’une multina- tionale présente dans 120 pays et qui ne se revendique plus de natio- nalité. Son siège officiel est à Du- blin, son patron en France, et ses troupes un peu partout : 150 000 personnes rien qu’en Inde. Pierre Nanterme sera l’artisan de ce déploiement à la fois géo- graphique et vers le numérique. En huit ans, le chiffre d’affaires progressera de 55 % et la capitali- sation boursière sera multipliée par trois. Le « Frenchie » sera l’in- carnation de cette réussite. Incon- tournable du sommet de Davos, il militera inlassablement pour l’ouverture au monde, la forma- tion des jeunes et l’égalité des femmes, fixant la parité absolue dans l’ensemble du groupe pour 2025. Il avait 59 ans. p

philippe escande

carnet | 17

2025. Il avait 59 ans. p philippe escande carnet | 17 AU CARNET DU «MONDE» Anniversaire

2025. Il avait 59 ans. p philippe escande carnet | 17 AU CARNET DU «MONDE» Anniversaire

AU CARNET DU «MONDE»

Anniversaire de naissance

Cécile et Léonard, ses enfants, Alix, Valentine et Oscar,

ses petits-enfants,

souhaitent à leur père et papy,

Paul,

fidèle lecteur du Monde,

un très bel anniversaire.

Décès

M me Safia Abrous,

sa femme, Yasmine et Mehdi, ses enfants,

L’ensemble de la famille

Et les proches,

ont l’immense tristesse de faire part du décès de

M. Mansour ABROUS,

écrivain, chargé de mission culture à la Ville de Paris,

survenu le 30 janvier 2019, à Paris 13 e ,

à l’âge de soixante-deux ans.

L’inhumation a lieu ce mardi 5 février,

à 15 h 15, au cimetière parisien d’Ivry,

44, avenue de Verdun, à Ivry-sur-Seine.

Famille Abrous, 142, rue de Picpus, 75012 Paris.

La famille Arlot

a la tristesse d’annoncer le décès de

M. Jean ARLOT,

survenu le 25 janvier 2019, dans sa soixante-seizième année.

Les obsèques ont eu lieu le mercredi 30 janvier, à Aureille (Bouches-du-Rhône).

Michèle et Pierre, ses enfants,

Hélène, Judith, Myriam, Maurice, Juliette et Arabelle, ses petits-enfants

Et toute la famille,

ont la tritesse de faire part du décès de

Josette AUDIN,

à l’âge de quatre-vingt-huit ans.

Ils associent à son souvenir ceux de

et de

Louis AUDIN

(1955-2006)

Maurice AUDIN

(1932-1957).

Les obsèques auront lieu dans l’intimité familiale.

Françoise, son épouse, Dominique, Olivier et Véronique, ses enfants Christelle, Nadia et Laurent, ses beaux-enfants, Allan, Nicolas, Yohan, Dorian, Tristan, Léandre, Manon, Zachary et Jade, ses petits-enfants, Philippe (†), Marie-Claude et Gérard, ses frères et sœur, Ses nombreux beaux-frères, belles- sœurs, neveux et nièces,

ont l’immense tristesse d’annoncer le décès de

Gilbert BÉRÉZIAT,

professeur de biochimie, praticien hospitalier, président honoraire de l’université Pierre et Marie Curie,

survenu le 3 février 2019,

à l’âge de soixante-seize ans.

Une cérémonie religieuse sera célébrée en l’église Saint-Martin de Palaiseau, le vendredi 8 février, à 9 h 45 suivie d’une inhumation.

Ni fleurs ni couronnes.

Les personnes qui le souhaitent peuvent

faire un don au Secours Populaire.

Jean Chambaz, président de Sorbonne Université, Jean Lemerle, Jean-Charles Pomerol, Maurice Renard, présidents honoraires de l’université Pierre et Marie Curie, Bruno Riou, doyen de la faculté de médecine, Serge Uzan, doyen honoraire de la faculté de médecine Et toute la communauté universitaire,

ont la profonde tristesse d’annoncer le décès de

Gilbert BÉRÉZIAT,

président honoraire de l’université Pierre et Marie Curie,

survenu le 3 février 2019, dans sa soixante-dix-septième année.

Visionnaire, bâtisseur et profondément humaniste, c’est une grande figure du monde universitaire qui disparait.

Nos pensées amicales vont à sa femme, Françoise, à ses enfants, Dominique, Olivier et Véronique et à leur famille.

Paris. Concarneau.

Nous avons la tristesse de faire part du décès de

M. Jacques BONNERIC,

survenu à l’âge de quatre-vingt-douze ans.

De la part de

Ses enfants, Ses petits-enfants,

Ses amis Et toute la famille.

Un dernier hommage lui sera rendu jeudi 7 février 2019, à 10 h 30, au cimetière du Père-Lachaise, Paris 20 e .

Cet avis tient lieu de faire-part et de remerciements.

PF. Mariel,

5, rue Saint-Jacques,

29900 Concarneau.

Tél. : 02 98 97 83 53.

Carole, Isabelle et Thomas,

ses enfants,

Jonathan et Stéphane Guren, les enfants de son épouse, Michèle,

ont l’immense tristesse de faire part du décès de

Jean-Pierre BRUN,

École centrale Paris 1965,

le 27 janvier 2019.

Les obsèques auront lieu ce mardi

5 février, à 15 h 30, en la salle de la Coupole, au crématorium du cimetière du Père-Lachaise, Paris 20 e .

L’inhumation se fera le samedi

16 février, à 15 h 30, au cimetière d’Aurec-

sur-Loire (Haute-Loire).

12, avenue de la Bédoyère,

92380 Garches.

Marion et Pierre Dillange, sa fille et son fils Et l’ensemble de leurs familles,

ont le regret de faire part du décès de

Chimène,

survenu le 29 janvier 2019.

Les obsèques ont eu lieu dans l’intimité le 4 février.

Sa famille Et ses amis,

ont la tristesse d’annoncer le décès de

Jean Edmond HEMERY,

survenu le 31 décembre 2019,

à l’âge de quatre-vingt-sept ans,

après une longue carrière au sein de la société Unisys.

La crémation aura lieu le 6 février,

à 16 heures, au crématorium de Clamart.

Ann et Michèle,

ses filles, Antony, son petit-fils, James et Meryl,

ont la tristesse d’annoncer le décès de

Doris LEBLOND,

née ADDA,

journaliste,

survenu le 30 janvier 2019,

à trois semaines de ses quatre-vingt- quatorze ans.

Danièle, son épouse, Anne, Laure et Jean-Baptiste, ses enfants, Augustin, Adelaïde, Emilie et Margaux, ses petits-enfants, Jean, son père, Joëlle, sa sœur,

ont l’immense tristesse de faire part du décès de

Michel MARTY,

survenu le 1 er février 2019,

à l’âge de soixante-treize ans.

Ses obsèques auront lieu au crématorium du cimetière du Père-

Lachaise, Paris 20 e , le mercredi 6 février,

à 13 heures.

Souvenirs

Le 5 février 2009,

Francis BAILLY

disparaissait.

Dix