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La polmque &anco-a6icaiae autremeDl appe-

lée Fnnça&ique est extrêmement DOCJve


Apm la pmdamatJOa de 1iDcl6peadaDœ da
anaenncs colonies fiaDçaises d ~\Crique da
réseaux politicieas oat la c:mbnuité
du pd.lage du contment ooar au profit uotam-
ment des bommes de pouwu en FnDœ en
plaçant des dic:tateun corrompus à la tête des
.Etats nouvellement iadépenclants.
Ce texte, retranscriptiOn d uœ confërence
donnée fin 2003, nous propose de sunoler
les rouages de la Françafiiqae et ses dériws
mafieuses et nous propose quelques putes
pour de nouveaux rapports aftc: 1es peuples
du nen monde en approfond1uant la démo-
cnne à l'échel.le plan&aire
Franço1s-Xavaer Venchave est président de
l'association Surv1e qut mtbte, entre autres,
sur les questions de relanons franco-africaines
et de btens pubhcs mondiaux.

1m HlOl90·1H • Pm l i
FRAN ÇO IS-XAV I ER VERSCHAVE

OU MÊME AUTEUR

LA FRANCAFR IQUE:
LE PLUS LONG SCANDALE DE LA RÉPUBLIQUE. De la Françafrique
Stock. 1998
NOIR SILENCE. Les arènes, 2000 à la Mafiafrique
NO IR CHI KAC . Les arènes, 2002
L' ENVER.$ D E LA DETTE, Agone, 2002
ON PEUT C HAN GE R LE MONDE.
À LA DÉCOUVERTE DE 131 ENS PUBLICS MONDIAUX, R etranscription par Judith Cypel
avec Fra nçois Lill..:. La Déco uverte, 2003 de 1'exposé-débat du 3 d écembre 2003
AU MÉPRIS DES PEUPLES, La Fab ri que, 2004 à l'espace R enaudie d'Aubervilliers
LA SAN TÉ MONDIALE, (Se ine-Sa int- Denis) devant 200 éducateurs
ENTRE RACKET ET BIENS PUBLICS, spécialisés et moniteurs éducateurs
C harles-Léo pold Mayer, 2004 en session de formation
L'HORR.EUR NOUS PEND AU VISAGE.
LA FRANCE ET LE GÉNOCIDE AU RWANDA, Karthala , 2004

Couverture: répression d'une révolte en


Côte d'Ivoire au début du xx< ~ii:cle. cl. Roger-Violier

© Éditions Tribord. 2004


Rue de l'Hôtel des Monnaies 184
1060 BRUXELLES Belgique

ISBN 2-930390- 10 -7
Je me présente brièvement avant de développer le
thème de cette rencontre. Je milite depuis 1984 dans
une association qui s'appelle «Survie» 1 qui a été fondée
à l'appel de 126 P rix Nobel. Ils expliquaient que le
problème de la lutte contre la faim et l'extrême misère
dans le monde ne relevaient pas seulement de la charité
individuelle mais de l'action collective. Et qu'est-ce
que c'est que l'action coJJective? Ce sont des décisions
politiques. Donc, pendant dix ans, nous nous sommes
battus pour faire en sorte que la générosité collective
des Français, l'aide publique au développement - qui
représentait à l' époque environ quarante milliards de
francs - aille un peu plus à destination, serve vérita-
blement à sortir les gens de la misère, de la fa im, de
l'extrême pauvreté. On a convaincu un à un les trois
quarts des députés, to utes tenda.nces confondues, qui
'1. L'association «Survie» édite notamment le m ensuel . Billets d 'Afrique» et les
<•Dossiers noirs d e la politique africaine de la France». Site inte rnet: http:/ / www.
sunde .. france.org
oe la francaffiQue à la naflaffiQUe

ont déposé une loi commune pour changer en profon- d'étapes, parce que sinon ce serait trop long: tout ça
deur cette aide publique au développement. Et puis, représente des milliers de pages de livres et de docu-
cette loi n'a jamais été mise à 1'ordre du jour, malgré ments que nous avons publiés. Et puis je passerai à
beaucoup de soutiens, y compris celui de tous les foot- 1'évolution actuelle de ces relations franco-africaines,
balleurs français de première et deuxième divisions à ce qu'on peut appeler le passage de la Françafrique
qui voula ient que leurs impôts servent quand même à la mafiafrique, c'est- à- dire une sorte de mondia-
à quelque chose. Cette loi n'a jamais été inscrite à lisation de ces relations criminelles. Je vous parlerai
l'ordre du jour et on s'est rendu compte peu à peu que donc de la mondialisation de la criminalité financière.
la corruption, dont nous connaissions l'existence dans Enfin je terminerai sur des considérations beaucoup
ces affaires, n'était pas marginale mais centrale et que, plus positives, en vous montrant que dans notre his-
derrière cette relation franco -africaine, il y avait une toire, nous avons la mémoire d'avoir été capables de
criminalité économique absolument incroyable. construire des biens publics à une échelle nationale, et
En 1994, avec l'appui de la France à ceux qui com- qu'aujourd'hui il n'y a qu'une seule issue, qui n'est pas
mettaient le génocide au Rwanda - un million de aussi utopique qu'on veut bien le dire: la construction
morts en trois mois dans des conditions épouvanta- de biens publics à l'échelle mondiale. Je vais montrer
bles - , puis la réhabilitation du dictateur Mobutu au qu'en fait, il y a un antagonisme très clair entre une
Zaïre, le soutien au régime soudanais qui massacrait criminalité financière qui passe son temps à détruire
et affamait en masse au sud du pays, on s'est rendu les biens publics existants, et la possibilité de cons-
compte que cette criminalité économique se dou- truire des biens publics renouvelés et élargis. Nous
blait d'une criminalité politique ini maginable. Et à ce avons déjà fait pareille construction, et nous sommes
moment-là, on s'est dit, ayant découvert tout ça - il capables de le faire. Après quoi vous aurez certaine-
nous a bien fallu une dizaine d'années-, on ne peut ment un certain nombre de questions à poser.
pas se taire. Car le premier principe de la médecine, du Donc, je vais commencer par la Françafrique. Avec
serm.ent d'Hippocrate, c'est: «D'abord ne pas nuire», deux ou trois précautions oratoires. Un certain nombre
avant de commencer à soigner. Or, comme vous le de choses que je vais vous raconter vous paraîtront
comprendrez, cette politique franco-africaine, que j'ai incroyables. Elles le sont de fait, puisque nous, on
appelée la ((Françafrique» et qui est une caricatu re de a mis dix ans à les voir et à les croire. Il y a un
néocolonialisme, est une politique extraordinairement problème de regard . C'est des choses qu'on ne voit
nocive. pas, tout simplement parce que la Françafrique est le
Donc, c'est d'abord de ces relations franco - africaines domaine réservé de 1'Élysée: c'est un domaine quasi
depuis les indépendances que je va is vous parler, de militaire où il y a beaucoup de désinformation, ou de
cette Françafrique. Je vais vous en décrire la naissance, non-information. Quand on commence à regarder ces
le fonctionnement, en brûlant un certain nombre choses de près, c'est inouï la différence qu'on peut voir
De la rrancarr1que â la nar1arnque

entre la manière dont les médias vous parlent du rôle des responsabilités africaines que ce n'est pas la peine
de la France en Afrique et ce qu'elle y fait réellement. que j'en rajoute là-dessus, vous êtes déjà au courant.
M ais ça a beau être incroyable, ce n'est pas tout à Alors, qu'est-ce que c'est que cette histoire de
fait faux. Quand j'ai publié sur ces questions un livre Françafrique? D'où ça vient? Et comment Je peuple
qui s'appelle Noir sile11ce- six cents pages comportant français a-t-il été roulé dans cette affaire? J e ne
environ dix m ille faits avec mille ci nq cents notes, vais pas refaire toute l'histoi re de l'Occident et de
décrivant la Françafrique à travers tout le continent-, la France avec l'Afrique, rappeler l'esclavage depuis
j'ai eu droit à un procès pour offense à chef d'État de trois ou quatre siècles, et la colonisation depuis le
la part de trois dictateurs africains : le Tchadien Déby, XIxe siècle, etc. Remontons seu lement de soixante
le Congolais Sassou Nguesso, et, le Gabonais Bongo. ans. Après la deuxième guerre mondiale, il y a eu
Le délit pour offense à chef d'Etat, c'est en fait un une pression des peuples pour se libérer - un phéno-
vieux reste du crime de lèse- majesté. En principe, mène qu'on a appelé la décolonisation. Cela s'est fait
on est condamné d'avance. Jamais personne n'avait de proche en proche, avec des tentatives de résistance
échappé à une copdamnation dans un procès pour tragiques, comme la guerre d'Indochine ou la guerre
offense à chef d 'Etat. Eh bien nous l'avons gagné, d'Algé~ie, successivement, puis la guerre du Vietnam,
en prem ière instan ce et en appel, et les chef~ d'Etat où les Etats-Unis ont pris le relais de la France. Donc,
ont renoncé à aller en cassation, tellement la somme le mouvement de l'histoire et d'autres phénomènes
de témoignages qu'ont apportée les victimes de ces ont acculé De Gaulle, revenant au pouvoir en pleine
dictatures avait rendu une condamnation impossible. guerre d'A lgérie en 1958, à décider officiellement
Et le tribunal a déclaré que ce que j'écrivais était le d'accorder 1' indépendance aux anciennes colonies
résultat d'une enquête sérieuse. françaises au sud du Sahara. Ça, c'est la nouvelle
La deux ième précaution oratoire, c'est que dans légalité internationale proclamée. En même temps,
la description de ce que j'appelle la Françafrigue, je De Gaulle charge son bras droit Jacques Focca rt, son
vais parler surtout des responsabilités françaises, parce homme de l'ombre- responsable du parti gaulliste, de
qu'elles sont moins connues. On dit tellement de bien son financement occulte, des services secrets, etc. - ,
du rôle de la France en Afrique ... Mais évidemment, de faire exactement l'inverse, c'est- à- dire de main-
la Françafrique, comme je vais vous l'expliquer, ce tenir la dépendance. C'est ça le point de départ de
sont des Français et des Africains. C'est une asso- la Françafrique: si vous avez une nouvelle légalité
ciation entre des Français et des Africa ins. Donc, internationale qui est l' indépendance et que vous
évidemment, il y a des Africains qui jouent un rôle voulez maintenir la dépendance, c'est i li égal; donc,
important dans le système de domination, de pillage vous ne pouvez le faire que de manière cachée, ina-
que je vais décrire. Mais on vous dit tellement de mal vouable, occulte. La Françafrique, c'est comme un
De l a rrançaFr iQue à la nariafri QUe

iceberg. Vous avez la face du dessus, la partie émergée mais il faut en finir; on tourne la page et on veut
de l'iceberg: la France meilleure amie de l'Afrique, traiter avec ces pays comme avec des pays indépen-
patrie des droits de l'Homme, etc. Et puis, en fait, dants». Or, vous allez le voir, on a mis en place non
vous avez 90% de la relation qui est immergée : l'en- seulement un système néocolonial mais une caricature
semble des mécanismes de maintien de la domination de néocolonialisme.
française en Afrique avec des alliés africains. Je vais le Comment s'y est-on pris? Comment a-t-on cons-
détailler par la suite. truit cette face cachée de 1' iceberg? Premièrement,
Pourquoi ce choix de D e Gaulle de sacrifier les indé- Foccart a sélectionné un certain nombre de chefs
pendances africaines à l'indépendance de la France? d'État <<amis de la France», qui sont en fait des «gou-
Il y a quatre raisons. La première, c'es~ le rang de verneurs à la peau noire». Des gouverneurs à la peau
la france à l'ONU avec un cortège d'Etats clients, noire, c'est t!ès pratique, parce qu'on a l'impression
gui votent à sa suite. La deuxième, c'est l'accès aux d'avoir des Etats indépendants, mais en fait ils ont
matières premières stratégiques (pétrole, uranium) ou des présidents français , ou tout comme. Un certain
juteuses (le bois, le cacao, etc.). La troisième, c'est un nombre d'entre eux ont la nationalité française, et
financement d'une ampleur inouïe de la vie politique plusieurs, m ême, sont tout simplement des membres
française, du parti gaulliste d 'abord, et puis de l'en- des services secrets français. Omar Bongo le recon-
semble des partis dits de gouvernement, à travers des naît: il appartenait aux services secrets français. La
prélèvements sur l'aide publique au développement manip' est assez formidable: on avait des gouverneurs
ou la vente des matières premières. Et puis il y a une à la peau blanche, ce qui est un petit peu gênant pour
quatrième raison, que j 'ai repérée un peu plus tardive- faire croire à des indépendances; et puis là , on recrute
ment, mais qui est aussi très présent,e: c'est le rôle de des gouverneurs à la peau noire.
la France comme sous- traitante des Etats- Unis dans la Comment fait -on pour recruter ces gouverneurs?
guerre froide, pour maintenir l'Afrique francophone On a commencé par une violence extrême. [] y
dans la mouvance anticommuniste, contre 1'Union avait un mouvement indépendantiste exceptionnel
soviétique. Donc, pour ces quatre raisons, on met en au Cameroun, 1'UPC, mené par un personnage de
place un système qui va nier les indépendances. Et la dimension de Mandela, qui s'appelait Ruben Um
c'est là que le peuple français a été roulé. Parce que, Nyobé. Ce mouvement, qui avait la confiance des
après la fin de la guerre d'Algérie, en 1962, quand populations camerounaises, luttait pour l'indépendance.
on a demandé aux Français par référendum: <(Est-ce [] a été écrasé entre 1957 et 1970 dans .un bain de
que vous voulez tourner la page de la colonisation, sang digne de la guerre du Vietnam, gui a fait entre
tourner la page de plusieurs siècles de domination et cent mille et quatre cent mille morts, une centaine
de mépris de l'Afrique? », les Français ont voté oui à d'Oradour-sur-Glane . .. Cela ne figure dans aucun
80%. Cela voulait dire : «Oui, on a fait des saloperies, manuel d'histoire. Moi-même, je ne l'ai découvert

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De la francafnque à la naFJafnque

qu'il y a une dizaine d'années. On a fait l'équivalent sion: «Servez-vous dans les caisses publiques, confon-
de la guerre d'Algérie au Cameroun; on a écrasé un dez l'argent public et l'argent privé, bâtissez-vous des
peuple, détruit une partie de ce pays. fortunes.» Un certain nombre ont pris ça au mot et
Et puis ensuite on a eu recours à 1'assassinat politi- ont constitué des fortunes égales à la dette extérieure
que. Il y avait des leaders élus, de vrais représentants de leur pays: Mobutu, Eyadéma, Moussa Traoré, etc.
de leur peuple, comme Sylvanus Olympie au Togo. Donc, «confondez l'argent public et l'argent privé,
Eh bien, quatre sergents-chefs franco-togolais revenus enrichissez-vous, mais laissez votre pays dans 1'orbite
de la guerre d 'Alg~rie, après la guerre du Vietnam, française, laissez-nous continuer de prélever les matiè-
ont fait un coup d 'Etat avec l'appui de l'officier fran- res premi ères à des prix défiant toute concurrence et
çais qui était soi-disant chargé de la sécurité d'Olym- de détourner une grande partie des flux financiers qui
pie: ils ont assassiné ce président le 13 janvier 1963. naissent de là.>>
Quarante ans plus tard, un de ces officiers, Étienne En plus de ce choix d'un certain nombre de chefs
Gnassingbé E yadéma, est toujours au pouvoir, avec d'État «amis>>, ou plutôt vassaux, les mécanismes de
un règne digne de Ceaucescu et un pays qui a sombré la Françafrique ont touché l'ensemble des domaines:
dans le chaos et la pauvreté. En Centrafrique, vous politique, économique, financier policier, militaire ...
aviez un homme d'Etat très prometteur, Barthélémy Par exemple, on a aussitôt recyclé les anciens de
Boganda : il est mort dans un accident d'avion extrê- l'OAS, l'Organisation de l'armée s~crète (qui avait
mement curieux. mené la guerre contre les accords d'Evian , accordant
Pour le reste, on a procédé à la fraude électorale de l'indépendance algérienne), dans les polises politiques
manière massive; on retrouvera ça un peu plus tard. de ces pays africains . Nombre de ces Etats ont été
On a écarté des candidats qui représentaient vraiment dotés de polices tortionnaires. Récemment, vous le
l'opinion de ces pays en promouvant des gens tout savez, on a révélé que les tortionnaires de la bataille
à fait dévoués à la cause française. Un se ul a résisté, d'Alger, Aussaresses et ses émules, ont ensuite été
Sékou Touré en Guinée. Mais il a subi en l'espace de former les tortionnaires latine-américains, tellement
de~x ou trois ans tellement de tentatives de coups on avait apprécié leur expérience., On a mis en place
d'Etat et d'agressions de la part de Foccart qu'il a auprès de chacun de ces chefs d'Etat un officier des
fini par imaginer de faux complots et par devenir services secrets chargé de le protéger ... sauf lorsqu'il
paranoïaque. Vers la fin de sa vie, d'ailleurs, il s'est cessait de plaire. Le jour où le Nigérien Ha mani Diori
réconcilié avec Foccart. a voulu vendre son uranium ai lleurs qu'en France, il a
Donc, à part la Guinée de Sékou Touré, l 'ensemble été déposé instançanément. Quant aux Comores, il y a
des ex-colonies francophones ont été embarquées dans eu deux chefs d'Etat assassinés, et un certain nombre
ce système, avec un certain nombre de chefs d'État d 'autres déposés, par Denard et ses mercenaires.
auxquels on disait, en contrepartie de leur soumis-

IZ 13
De la rrançafr1que a la na f1afr1que
Les mercenaires, parlons-en. D'un côté, il y a la d'État destinataire et le décideur politique français .
présence militaire officielle ... mais c'est parfois gênant On faisait de même avec certains prêts. Autrement
d'intervenir trop ouvertement. Alors, il y a un moyen dit, c'est 1'un des multiples moyens par lesquels on a
beaucoup plus commode : ces gens qu'on présente enflé démesurément la dette du tiers monde, avec des
comme des électrons libres, dont Denard est le pro- sommes dont les Africains n'ont évidemment jamais
totype, et qui sont recrutés essentiellement dans les vu la couleur.
milieux d'extrême droite- j'y reviendrai. Et donc, on Autre moyen de détourner de l'argent et de consti-
dit: «Voilà, il y a des coups d'État, des révolutions, tuer des caisses noires: la création d'entreprises faux-
des renversements de présidents qui sont faits par des nez des services français. Le Floch- Prigent, ancien
gens qu'on ne contrôle pas, ces fameux mercenaires , PDG d 'Elf, a reconnu que Elf avait été créée pour
et ce Bob Denard qui sévit depuis 40 ans», désormais ça. Dan s cette compagnie, il y avait au moins quatre
transformé en papy gâteau par la grâce du petit écran. cents agents secrets. Et l'énorme différence, l'énorme
Sau~ que, chaque fois que Bob Dena rd a un procès, le rente qui peut proveni r de l'argent du pétrole- payé
gratm des services français vient dire à la barre: «M ais très peu cher et en partie non déclaré -, toute cette
Bob Dena rd, il est des nôtres! C'est un corsai re de la énorme masse d'argent a servi aux services secrets à
République, pas un mercenaire. U a toujours servi le entreprendre un certain nombre d'actions parallèles,
drapeau français.» Derrière ce fonctionnement opaque comme déclarer la guerre au Nigeria pour lui chiper
des mercenaires, la réalité, c'est bien un rappel aux son pétrole, ou faire des coups d'État dans un certain
chaînes de la dépendance. nombre de pays. M ais il y a eu aussi des faux-nez plus
Autre moyen de contrôler ces pays: le franc CFA. petits: un certa in nombre d'entreprises de sécurité
On vous dit: «C'est formidable, on a doté ces pays ou de fourniture aux missions de coopération factu-
d'une monnaie, avec le franc CFA.)) (CFA, ça veut raient deux ou trois fois le coût de leurs prestations
dire: Colonies françaises d 'Afrique ... ). Sauf que ce pour détourner de l'argent, par exemple vers un Bob
franc CFA convertible a permis, pendant des dizaines Oenard, qui contrôlait directement certaines de ces
d'années, de faire évader les capitaux de ces pays. Au sociétés.
moment des campagnes électorales en France, on se Je pourrais continuer longtemps comme ça. Je voL~s
mettait à pleurer sur le fait que tel État africain, le en donnerai encore un exemple plus tard. Ce dont il
Can:eroun ou le Togo, par exemple, n'avait plus de faut se rendre compte, c'est que dans la Françafrique,
qu01 payer ses fonctionnaires. Donc, on envoyait un il y a une inversion permanente de ce qu'on vous
avion avec une aide financière directe, un cha'rgement déclare. Dans la face émergée de l 'iceberg, vous ave~
de billets CFA, à Yaoundé ou à Lomé . .Et cet avion la France qui affiche ses principes, et dans la face
repartait aussitôt en Suisse où les francs CFA tout immergée, on voit l'application d'un monde sans
neufs étaient convertis, pLm partagés entre le chef lois, d'un monde sans règles, plein de détournements

14 15
De la françaFnque à la naF1aFnque

fi nanciers, de criminalité politique, de polices tor- pays en seraient incapables. Si on oppose aux entre-
tionnaires, ou -on le verra tout à l ' heure - de sou - preneurs des obstacles administratifs ubuesques, c'est
tiens à des guerres civi les. Ça, c'est la réa lité. C'est au tout simplement que le dictateur ne veut pas d'un
moins 90% de la réalité. Alors, cette Françafrique, développement économique qui contesterait son pou-
qui dure encore jusqu'à aujourd'hui, on conçoit bien voir. À M adagascar, l'un des seuls entrepreneu rs qui a
qu'elle comporte un certain nombre de risques pour réchappé à cette mise en échec, Marc R avalomanana,
ces pays, q u'elle a de graves conséquences sur leur est devenu président avec un fort soutien de la popula-
situatio n économique et politique . tion, parce qu'il produisait malgache et que, maire de
Tout d'abord, quand on dit aux chefs d'État: la capitale, il avait rompu avec les traditions de pillage
«Servez-vous dans la caisse», peu à peu, la corrup- des biens publics. Donc, beaucoup de dictateurs ont
tion va passer de la tête jusqu'au bas de la soc iété. Et préféré éviter ce danger. Ils ne tolèrent d 'entrepre-
ce qui restait encore de services publics au moment neurs que totalement corro mpus et assujettis, vulné-
de la décolonisation s'est transformé progressivement rables à des accusations de détournement.
en self-service public. Aujourd 'hui, les capacités de D 'autres phénomènes ont encore aggravé la situa-
santé o u d'éducation dans ces pays sont tout à fait tion, comme la poussée démographique. Et puis il y
démontées. a eu, à la fin des années 1970, ce qu'on a appelé «la
D euxièmement, on peut comprendre que ces «États» dette du tiers monde». En fait, il y avait trop d'argent
néocoloniaux, fond és sur ce qu'on appelle une écono- dans les caisses de l'Occident et des pays pétroliers;
mie de rente, de pillage, de prélèvement de la richesse il fallait le recycler. Donc, on a poussé ces pays à
des matières premières o u de détournement de l'aide s'endetter. O n leur a dit: «Tout ça, c'est cadeau; on
publique au développement (au moins 50% de cette va vous fai re une nouvelle forme d'aide publique au
aide), n'ont aucun intérêt au développement écono- développement, on va vous prêter à 3, 2, voire même
miqu e. C'est une constante. Parce que, quand vous 0% et la différence avec le taux d ' intérêt normal, on
avez un développement productif - des usines, des va compter ça comme de l'aide. Sauf que, quand ces
lieux de fa brication -, des classes d 'acteurs économi- prêts sont en partie ou totalement détournés, quand
ques apparaissent - des classes de salariés ou d'entre- ces prêts vont dans des comptes en Suisse ou dans
preneurs- qui vont se mettre à contester l'usage de des parad is fiscaux, comme c'est le cas le plus sou-
l'argent public. On voit surgir des, gens qui n'ont plus vent, avec quoi va-t-on rembourser? L'a rgent a dis-
un besoin absolu de l'a rgent de l'Etat pour vivre, qui paru et on n'a rien produit avec ... Le cas du Congo-
se mettent à penser librement et à contester le pou- Brazzaville est caricatural, c'est une espèce d'alchimie
voir. Donc, si dans ces pays il n'y a pas de dévelop- extraordinaire. Voilà un pays qui avait beaucoup de
pement économique ho rs des matières premières, ce pétrole. Ce pétrole, on le pompe, on l'achèt~ pres-
n'est pas un hasard; ce n'est pas du tout parce que ces que po ur rien, on n'en déclare pas une partte -un

16 17
oe la Fr ancarrique a la nar1afr1que
tiers, un quart ou la moitié, selon les gisements. Et k yrielle de paradis fiscaux, et nous achetons des armes
donc, peu à peu, ce pays perd son pétrole. Mais en pour détruire ce pays. C'est un petit raccourci de la
même temps, la dictature au pouvoir et ses amis de la dette du tiers monde. Vous le voyez, en fait de dette,
Françafrique- les Sirven, Tarallo, Chirac , enfin tous si on fait les comptes, c'est plutôt nou s qui d evons de
les réseaux de la Françafrique- ont de gros besoins l'argent à ces pays.
d'argent. Donc, au bout d'un certain temps, on ne se Je continue : donc, à cette époque-là (les années
contente plus de la production présente mais, avec 1.980), on commence à enfler la dette. La dette, quand
l'aide d'un certain nombre de banques , on va se faire on y regarde de près, quand on regarde où est passé
prêter sur gage: le pétrole qui sera produit dans deux l'argent, c'est dans la plupart des cas une escroquerie
ans, trois ans, dix ans . . . Résultat, ce pays ftnit par absolument gigantesque. Alors, avec tout ça, on arrive
avoir une dette qui est égale à trois fois sa produc- à la fin des années 1980. Il y a une poussée démocrati-
tion totale annuelle. Regardez la magie : ce pays a un que après la chute du mur de B erlin. Et à ce moment-
plus, le pétrole, et ça se transforme en 3 moins, une là, les dictateurs ont beaucoup de mal à résister à cette
dette égale à trois fois sa production pétrolière (et pression. Ils vont devoi r affronter des élections, mais
même davantage). Et puis, en plus, avec une partie ils ne peuvent plus tenir comme discours politique:
de cet argent, on achète des armes pour armer les <J e me représente parce que je fais le bien du peuple,
deux clans d e la guerre civile, qui va détruire le pays parce que j e vais assurer son développement>>. Ce n'est
au milieu des années 1990. Alors, vous allez dire: plus crédible, et donc ils se mettent à utiliser l 'arme
<<Tout ça, c'est un fâcheux concours de circonstances)). ultime du politique, le bouc émissaire, qui malheu-
Sauf que j e d émontre dans un ouvrage, I..:envers de reusement marche depuis les débuts de 1'humanité. lls
la dette, que c'est le même personnage, Jack Sigolet, se mettent à expliqu er que, s' il y a des malheurs dans
établi à Genève au cœur des paradis fiscaux, bras droit le pays, ce n'est pas leur faute, c'est la faute de l'autre
d 'André Tarallo, le Monsieur Afrique d'Elf, qui à la ethnie, «cette ethnie que vous haïssez, n 'est-ce pas, et
fois vend le pétrole, gère la dette et achète les armes. qui, si elle vient au pouvoir, va vous ôter le pain de la
Alors, dire que c'est une coïncidence, c'est un peu bouche, prendre toutes les hautes fonctions, et même,
difficile. Donc, si le Congo-Brazzaville a été détruit éventuellement, vous m assacrer». C'est ce discours
- j 'y reviendrai -, c'est la responsabilité d 'Elf, et qui a été tenu au Rwanda, c'est ce qui menace dans
comme Elf était nationalisée, c'est la responsabilité de un certain nombre d'au tres pays. C'est un scén~rio
la France, c'est notre responsabilité à tous, en tant que sous-jacent à ce qui se passe en Côte d ' Ivoire. A la
citoyens de ce pays qui laisse opérer la Françafrique : à criminalité économique et à des régimes dictatoriaux
la fois nous pillons le pétrole, nous montons une dette souvent tortionna ires, on a rajouté une criminalité
tota lement artificielle, la moussant comme œufs en politique de masse en dressant les gens les uns contre
neige à travers des commissions prélevées dans une les autres.

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oe la rran çafr iQue a la nar1arr1Que
Encore un dernier exemple du fonc tionnement de Nous, avec notre argent, on aide les gens à se doter
la Françafrique. R appelons le schéma de l'iceberg d'instruments de démocratie; au même moment, les
qui représente Ja Françafrique : en haut, vous avez la réseaux de la Françafrique arrivent à fa ire en sorte
France meilleure amie de l'Afrique, patrie des droits que ces peuples aient encore pire qu'un dictateur, un
de l'homme, etc.; sous la ligne de flottaison, vous avez dictateur ((légitimé démocratiquement». E t ça ne s'est
ces fonctionnements de solida rité entre un certa in pas passé que dans un pays; ça s'est passé cinquante fois
nombre de Français et d'Africains qui se sont organisés entre 1991 et 2003, avec chaque fois le même système,
pour tenir ces pays politiquement (pa r la dictature), chaque fois le même discours, que ce soit au Togo,
militairement (avec les mercenaires), et à travers un au Cameroun , au Congo- Brazzaville, au Gabon, à
certain nombre de circuits financiers pompant l'argent Djibouti, en Mauritanie, etc.
des matières premières, l'argent de la dette, l'argent de Il n'y a eu que trois ou quatre exceptions, dans deux
l'aide publique au développement. L'un des exemples pays pauvres d 'abord, parce qu'ils sont trop pauvres
les plus récents et les plus achevés de ce fonctionne- pour intéresser beaucoup la Françafrique : le M ali ,
ment en iceberg, c'est ce qui s'est passé après la pous- avec le renversement du dictateur Moussa Traoré, et le
sée démocratique des ann ées 1990. La Françafrique a Ni ger, où quelques officiers progressistes ont renversé
été pri se au dépourvu par une révolution démocra- le dictateur insta llé par Foccart, qui s'appelait Ibrahim
tique au Bénin. Au ssitôt, elle a organisé un système Baré M aïnassa ra. Alors Jà, quand ils ont renversé le
qui a marché de man ière quasi infaillible pendant dictateur, la France a crié à l'interruption du pro -
pratiquement dix ans. Il consiste en cec i: avec notre cessus démocratiqu e. Ell e a coupé sa coopération. Et
argent, l'aide publique au développement, on envoie donc les Nigériens ont orga nisé leurs élections sa ns et
des urnes transparentes, des bullet ins de vote et des malgré la Fra nee. Et ça a don né les élections les plus
enveloppes dans ces pays; on déclare : «Oui, vraiment, incontestées depuis quarante ans en Afrique. 11 n'y a
c'est bien, ils arrivent à la démocratie; donc, on va les pratiquement pas eu un bulletin contesté.
aider»; et en même temps, on envoie dans les capitales Et pu is, il y a encore deux exceptions célèbres. Au
de ces pays des coopérants très spéciaux, des réseaux Sénégal, où il y avait une fraude instituée depuis très
Pasqua ou de la mairie de Pa ris, qui vont installer un longtemps, s'est produite une invention démocrati-
système informatique de centralisation des résultats que. La société, qui en avait marre de l'ancien régime
un peu spécial: alors que les gens ont veillé jour et corrompu - ça ne veut pas dire que le nouveau est
nuit auprès des urnes pour être sûrs que leur suffrage parfait, loin de là -, voulait au moins pouvoir cha nger
soit respecté, alors qu'ils ont voté à 70 ou 80% pour de président. E h bien, ils ont jumelé les téléphones
chasser le dictateur, ils se retrouvent à la fin avec un portables et les radios locales de manière à annoncer
dictateur réélu avec 80% des voix . .. ou 52 % s'il est en d irect les résul tats à chaque dépouillement d'urne,
modeste. Voilà encore une alch imie extraordinaire. pou r qu e l'on ne puisse pas truquer la totalisation.

20 21
oe la rrancafnque a la naflafnque

Dans d'autres pays, on a retardé du coup la mise sur le Ces réseaux , je vais d 'abord vous les énumérer tels
marché des téléphones portables ... Un autre exemple, qu' ils nous sont apparus en première lecture, si je puis
extraordinaire, presque unique dans l'histoire de l 'hu- dire, ct puis ensuite vous les déc rire tels que nous les
manité, c'est Madagascar. Jo ur et nuit, pendant qu atre voyons m aintenant, parce que c'est un p eu différent,
ou cinq mois, entre cinq cent mille et un m illion de et à force d'y travai ller, o n y voit un peu plus clair. Je
personnes ont tenu la rue pour défendre le candidat vous le dis rap id ement, je n'ai pas le temps de détailler
élu et obtenir son install ation à la place du dictateur et d ' insister - tout ça se trouve dans mes différents
soutenu par l'Élysée et par la Françafrique. Sous la ouvrages. Simplement, je vais d 'abord vous décrire
pluie, des femmes de soixante-dix ans, des mères de un foisonnement.
famille, etc., u1'le marée hu maine se gardant de toute ri y a ce qu'on appelle les réseaux politico-affairistes.
violence, a réussi peu à peu, par son courage, à dis- Le plus important d'entre eux, c'était le résea u
su ader l'armée et les milices du régime. Chaque foi s Foccart, créé sous De Gaulle ; disons que c'était le
que l'armée voulait attaquer le mouvement populaire, résea u gaulliste. Et puis il y eut les réseau x néogau l-
il y avait toujours une femme ou une fille de général listes - principalement le réseau Pasqua -, le réseau
dans la manifestation qui appelait sur so n téléphone Giscard, le réseau Mitterrand, le réseau M adelin, le
portable le p ère ou le mari pour dire: «Nous sommes résea u Rocard, etc.
dans la manifestation>}. Et peu à peu, les généraux, les Ensuite, il y a quelques très grandes entreprises qui
officiers ont craqué l'un après l'autre, ils sont passés jouent un rôle dominant là où elles se trouvent. ri y a
dans le camp du président élu. C'est un exemple vrai- Elf, bien entendu, qui faisait la politiqu e de la France
ment assez exceptionnel, tellement inquiétant pour au Gabon, au Cameroun, au Congo -Brazzavi lle , au
les dictateurs en place qu' il s ont mis un an avant de N igeria, en Angola, etc. Il y a Bouygues, qui con-
re co n naître le nouveau régi me. trôle les services publics en Côte d' Ivoire, qui a hérité
Donc, tout n'est p as désespéré. M ais disons que d 'u ne grande partie des subventions d'investissement
pour ce qui est de notre rôle, du rôle de la France, de l'aide publ ique au développement. Il y a Bolloré,
on a passé son temps à fa ire «valider>> par les urnes qui a le monopole des transports et de la logistique
l'inverse de la volonté du peuple, quitte à dégoùter sur une bonne partie de l'A fr ique. Il y a Castel, qui
les gens de la démocratie. contrôle les boissons,etc.
Alors, j'avance. Je passe rapidement ca r je n'a i pas Et puis il y a les militaires . La plupart des hauts
le temps de fai re l'histoire de la Françafrique. J e vais dign itai res de l'armée française ont fait leu rs classes
quand même vous décrire brièvement ses réseaux, en Afrique où ils ont eu des carrières accélérées, deux
très, très sommairement. Et puis, je vous donnerai un ou trois fois plus rapides, avec des soldes fa ramineu x.
o u deux exemples récents avant d e passer à la mafia- L'arm ée franç aise tient bea ucoup à l'Afrique; elle
frique. fait encore la politique de la France au Tchad ou à

22 23
De la franc afriQUe a la naflarrJQUe
Djibouti. La plupa rt des généraux africains franco- Il faut rc~outer un certain nombre de réseaux
phones, y compris les générau x-présidents, sont ses d'initiés: une obédience franc-maçonne dévoyée,
<<frères d'armes». la Grande Loge Nationale Française (GLNF), fort
Vous avez encore les différents services secrets, à droite, à laquelle appartiennent tous les dictateurs
qui se disputent entre eux et qui ont chac un un rôle franco-africains, une forte proportion des responsa-
dans la Françafrique. Vous avez la D GSE, le princi- bles des services secrets, des généraux frança is et afri-
pal serv ice secret vers l'étranger, qui co ntrôlait de cains, les dirigeants de gran ds médias comme T F1 ,
près chacun des «gouvern eurs à la peau noire». Vous une partie du lobby nucléaire et pétrolier, etc. Vous
en avez un autre, q u'i l est bea ucoup plu s surprenant avez des sectes, très présentes en Afrique et liées à
de rencontrer en Afrique, la DST (Direction de la la Françafrique, com me les Rose- Croix ou même le
séc urité du territoi re) . En principe, elle ne devrait Mandarom ...
s'occuper que de 1' intérieur de la France. Mais elle Il y a encore le Trésor, du ministère des Finances,
s'occupe auss i de l'extérieur pour diverses raisons. 1'administration française la plus puissante : elle appli-
D 'abord parce qu'il s'agirait de protéger la France des que à l'Afr ique les politiques de la Banque mondiale.
dangers de l'immig ration. Ensuite, la DST, qui est Après cette description panoramique un peu écla-
une police politique, fait de la coopération avec 1'en- tée, je vais revenir à un historique plus unifié, que je
semble des polices politiques de toutes les dictatures n'ai compris qu'assez tard, au début des années 2000,
du monde. Donc, elle devient copine avec toutes les en travaillant sur le livre Noir Chirac. La relecture de
«sécurités intérieures» des pires dictatures. Et du coup, la guerre froide m'a fa it un peu déplacer les accents,
la DST se retrouve impliqu ée dans bea ucoup de pays, en considérant notamment que la dépendance de la
comme le Gabon, le l3urkina, l'Algérie, l'Angola, etc. France ou des décideurs fran ça is vis-à-vis des poli-
J'ai oublié de dire que, bien entendu , les réseaux fran- tiques américaine et atlantiste était beaucoup plus
çafricai ns sont devenus les mêmes au M aghreb qu'en importante qu'il n'y paraissait. J'ai compris en parti-
Afrique noire, avec exactement les mêmes mécanis- culier qu e le discours antiaméri ca in, qui est la propa-
mes en Algérie, en Tunisie et au Maroc que ceux que gande de base de la Françafrique, et notamment des
je vous ai décrits j usqu'à présent. Après la DGSE et la réseaux Pasqua, est une propagande à usage subalterne.
DST, il y a la Direc ti on du renseignement militaire, Parce qu'en réalité, ceux gui crient le plus fort leur
poisson-pi lote de l'a rmée, qui fai t la propagande de la antiaméricanism e sont les plus liés aux Américains:
France lors des conflits en Afrique, et puis 1'ancienne vieille astuce!
Sécurité militaire, qu'on appelle maintenant DPSD Selon ma perception d 'at~ourd ' hui , l'historique des
-sur laquelle je reviendrai-, qui, entre autres, con- réseaux de la Françafrique s'est passé de la maniè-
trôle les mercenaires et les trafics d'armes. re suivante. Vous avez au départ le réseau Foccart,
qui agrégeait tous les éléments anticommun istes des

24 25
De la rrantafnque ii la nar1afrlque

réseaux de la guer re froide, ce qui incluait notamment Foccart. Et comme toute instance trop dominante
un certain nombre d'éléments issus de 1'extrême droi - a tendance à se diviser, à partir de 1989 se mani-
te ou de la mafia corse - y compris mêlés à des trafics fes te une tension extrême entre Pasqua et Chirac,
de drogue. J'ai expliqué dans La Françafrique et dans avec des alternances de dispute et de réconciliation,
Noir silence que Charles Pasq.).la avait été l'initiateur de ce que j'appellerai plus tard «le conflit des anciens et
la French connection vers les Etats-Unis. Il m'a attaqué des modernes>>- grâce auquel nous avons appris à peu
en diffamation, mais pas sur ce point. Sous couvert près tout ce que nous savons sur la Françafrique. Parce
de Pernod-Ricard ct au nom des services secrets, il a que tout ce gue je vous raconte n'est pas seulement
couvert un trafic de drogue, mais c'est un grand clas- le fruit d'un travail consid érable de dépouillement
sique des services sec rets. Et puis, en 1970, Pasqua se d'informations et de recoupements. C'est aussi paru
dispute avec Focca rt et donc crée un réseau dissident, crûme nt dans la presse, parce que les deux camps
un réseau néogaulli ste (les néogaullistes se distinguent - Chirac-Juppé contre Pasqua et les anciens- se bom-
des gau llistes en étant beaucoup plus dans la mo u- bardaient par presse interposée, exposant les saloperies
vance américaine). Et Pasqua devient le financier de de l'autre . Ainsi, ce qu'on a appelé l'Angolagate, c'est
la car rière de Chirac, qui est en train de monter en tout simplement la guerre des modernes- (Juppé, de
puissance et qui va devenir Premier mi nistre en 1974. Villepin) contre les réseau x Pasqua, la guerre aussi
À partir de 1974, le t~mdem Pasqua-C hirac prend les de la DGSE, du côté des modernes, contre la DST
rênes du futur RPR et de la Françafrique, tandis que pasquaïenne, du côté des anciens . Je n'ai pa s le temps
le réseau Foccart est déclinant. de vous détailler tout ça, m ais ce qui est clair, c'est
Ensuite, apparaît Mitterrand. O n croit qu'il va quand même gue le néogaullisme chiraquien contrôle
changer les choses, mais pas du tOut: Mitterrand sui- la Françafrique depuis 1974, c'est-à-dire pratiquement
vait les traces de Focca rt depuis 1948. Il se contente depuis trente ans, et qu' i1 est 1'ami des principaux
de montrer sa capacité de nuisance en faisa nt publier dictateurs africains .
Affaires africaines par son ami Pierre Péan, dénonçant Pour le fonctionnement de la Françafrique,
le système Elf et Je Gabon de Bongo. La Françafrique les résea ux d'initiés som inéluctables: tous les
comprend, on lui donne une part du gâteau et J ea n- Françafricains sont tenus par des mécanismes d'ini-
Ch ristophe Mitterrand se branche sur les réseaux tiation. Alors, ça peut être des mécanismes d' initia-
Pasqua: le réseau Mitterrand, c'est en fait une simple tion mafieuse ou dans des sec tes, voire dans certaines
branche des réseaux Pasqua. excroissances de la franc-maçonnerie. D epuis quel-
En 1986, Chirac se réconc ilie avec Foccart, qu' il ques années, ceu x gui l'ont emporté, c'est la Grande
emmène à la cellule Afrique de M atignon. Par consé- Loge N ationa le França ise, comme je vous l'ai dit tout
quent, à partir de 1986, C hirac détient toutes les clés à l 'heure: ils ont raflé toute la mise. fi y a eu par
de la França frique: non seulement Pa sq ua, mais aussi exemple une cérémonie d'initiation au Gabon où,

Z6 27
oe la Francafreque à la narearreque

d'un seul coup, les deux cents principaux décideurs des erreurs, mais elle n'est pas c~upable ». Nou,s avo~s
gabonais ont été affiliés à la GLNF. C'est un peu tout un ensemble d'éléments qlll montrent qu en fa1t,
comme autrefois quand on baptisait au jet d 'eau; là, elle a soutenu pendant toute_ la durée _du génocide, et
en fait, on s'est mis à initier en grand à la <<philosophie au-delà , ceux qui commetta1ent ce cr~me ab?mmable
françafricaine». Je précise tout de suite que je n'ai rien -ces hommes, femmes et enfa_nts, tues pratJque~e~t
contre la franc-maçonnerie, qui a joué un rôle émi- jusqu'au dernier, sauf ceux qlll ont pu etre sauves 111
nent dans la construction de la démocratie française et extremis. . .
celle des biens publics en France, mais que le danger, Je ne m'étendrai pas là-dessus. Je passera1. auss1
c'est que le secret philosophique ou initiatique soit sur le meurtre de Sankara, un des grands espous ~e
dévoyé par des gens qui ont d'autres ambitions, pour l'Afrique, en 1987, et sur d'autres crimes, P?ur fin1r
en bit constituer des quasi-mafias- le terme employé par deux pays: le Congo-Br~zzavil~e et l_~ngola.
par Pierre Marion, numéro 3 de la GLNF quand il a Au Congo- Brazzaville, on ava1t ~~p~1s le mll1eu ?es
démissionné de cette obédience, disant que ce à guoi années 1970 une pétrodictature dmge~ par 9u,elqu un
il avait cru et appartenu était devenu quelque chose de très lié aux services secrets frança1s, qlll s appelle
de tout à fait incontrôlable. D enis Sassou Nguesso, et qui était non seulement
Je passe rapidement sur 1'actualité de la Françafrigue. l'ami de Chirac mais aussi très prisé des pétroliers. En
Tout cela, encore une fois, demanderait de longs déve- effet, il ne demandait pour son pays, ~fficiell~men~,
loppements, mais je veux laisser un peu de temps à que 17% de 1'argent du pétrole- du petro_le declare.
d'autres choses importantes pour comprendre ce qui Ce monsieur, qui a aussi beaucoup en~ette son ~ays,
se passe aujourd ' hui. Je ne développerai pas ce qui s'est a été victime de la poussée démocrat19ue du de~ut
passé au Rwanda où la Françafrique, amie du dictateur des années 1990: il y a eu une Conference natio-
Habyarimana qui développait une sorte d'apartheid au nale souveraine, un peu comm~ les états gé~éraux
sein de son pays, a pendant les trois mois du génocide de 1789, qui a voulu fonder un Etat ~émo~rat1q~1e, a
soutenu militairement (par d es livraisons d'armes), fait adopter une Constitution et proceder a des el~c­
financièrement (par des gros chèques) et diploma- tions présidentielles. Monsieur Sassou Nguesso s ~st
tiquement (à l'ONU) le régim e qui massacrait un présenté à ces élections, et il a obtenu 17% des vo1x.
million de personnes dans des conditions horribles. C'est vraiment Monsieur 17%: 17% du pétrole, 17%
La complicité de la France dans ce génocide d'un mil- des voix. . . , ., ,
lion de personnes est à mon avis le plus grand crime La Françafrique n'a pas du tout,apprecJ~ cet,te ev~­
français du xxe siècle. Et pour ce qui nous concerne à lution: elle a tenté un coup d'Etat, qlll a echo~e,
Survie, nous n'avons pas fini d'en parler. Il y a eu une mais dont on a retrouvé la preuve -ce qui est ra~l~­
mission d'information parlementaire gui s'est termi- sime - dans le coffre-fort d 'Elf, lors d'une perquiSl-
née en queue de poisson en disant: «La France a fait tion. Les documents découverts - montraient que les

28 29
De la Franc afriQUe à la nar1afr~que

réseaux Pasqua et Elf avaient tenté de renverser ce avec les m êmes écraseurs: les Angolais, les anciens
gouvernement démocratique. Et puis la Françafrique génocidaires rwandais, les anciens mobutistes, des
n'a eu de cesse, depuis la Mairie de Paris et ailleurs, Tchadiens, les miliciens Cobras. Et dans l 'année 1999,
d'organiser le retour au pouvoir de Monsieur Sassou ils commettent sous la houlette de Sassou N guesso
Nguesso en lui fou rni ssant des armes, etc. En 1997, une série de crimes contre l'humanité qu i ont fait
il y a donc eu une guerre civile et, pour renverser pratiquement cent mille morts, avec des dizaines de
le régime en place, il a fallu - tenez-vous bien, c'est villages totalement rasés, brûlés, etc., et plusieurs
une liste assez incroyable - non se ulement les soldats dizaines de milliers de viols collectifs par, souvent, des
demeurés fidèles à Sassou N guesso, non seulement les miliciens ou soldats porteurs du sida. Une situation
milices recrutées par Sassou Nguesso et armées par les horrible, numériquement bien pire à ce qui s'est passé
pays voisins comme le Gabon, mais aussi la Garde pré- cette année-là et dont on a tant parlé, en Tchétchénie,
sidentielle de Mobutu qui venait d'être renversé (cette au Kosovo et à T imor-est. Eh bien, en 1999, il y a
sinistre cohorte avait donc traversé le fleuve Congo et eu au Congo-Brazzaville plus de victimes que dans
se trouvait à Brazzaville), mais aussi ceux qui avaient ces trois pays réun is. Regardez la couverture média-
commis le génocide au Rwanda ct qui, comme par tique du Kosovo, de Timor-est et de la Tchétchénie
ha sa rd , s'étaient réfugiés à Brazzaville, mais aussi un et demandez-vous si vous avez entendu parler du
m illier de soldats tchadiens transportés par la France Congo-Brazzaville en 1999, alors que c'est le berceau
en avion jusqu'à Brazzaville, ma is aussi, pour finir, de la Fra nce libre et l'u n des principaux fournisseurs
l'armée angolaise qui est venue emporter la m ise et de pétrole de la France. Quand vous voyez ça, vous
réinstaller Monsieur Sassou N guesso, l'ami de Chirac. comprenez qu'en fait vous ne savez rien de ce qui se
Il a fallu tout ça pour installer un nouveau pouvoir passe en Afrique, et en Afrique francophone. Et si on
qui, aussitôt, a remis en place des relations pétrolières vous parle de Timor-est - on a raison de le faire -,
plus favorables, plus convenables. Ce Monsieur Sassou c'est peut-être aussi pour ne pas vous parler de ce qui
Nguesso est extraordinaire parce qu'il a réussi à s'at- se passe au Congo-Brazzaville.
tirer la bienveillance de tout l'arc politique français, Je vous donne encore un autre exemple de désin-
de 1'extrême droite à l'extrême gauche. Je pense que format ion. C e régime congolais qui s'est réinstallé par
ses va lises sont très nombreuses et volumineuses. Le la terreur a organisé une élection présidentielle début
revoilà donc au pouvoir et, après tout, cela n'était que 2003- truquée, comme d'habitude. Elle a eu lieu le
très banal en Françafrique, même si la guerre avait fait même jour que 1'élection présidentielle au Zimbabwe
quelque dix mille morts. de Monsieur Mugabe. Tous les médias français ont
Seulement, Monsieur Sassou Nguesso reprend ses envoyé un correspondant à H arare- (qui sait qu'H a-
mauvaises habitudes et, fin 1998, un tout petit début rare est la capitale du Zimbabwe?) pour vous parler en
de guerre civ ile déclenche un roul eau compresseur long et en large de la dictature zimbabwéenne; vous

30 31
Oe fa Francafnque à fa naflafnque
On voit bien le fonctionnement de la Françafrique:
vous en souvenez peut-être. Personne n'a envoyé un on envoie des soldats très efficaces, tout en les dégui-
correspondant à Brazzaville où se tenait le même jour sant en mercenaires pour que la France ne soit pas
la réintronisation d'un dictateur encore plus sa ngui- responsable de ce qui se passe... . . .
naire. C'est ça, l'information dont vous bénéficiez. Mais à côté de ces vrais-faux mercenaires, 1l y avait
M ais je continue encore un peu à propos du aussi au Congo-Brazzaville des vrais merc~naires. Là
Congo-Brazzaville: j'ai oublié de mentionner, parmi aussi, l'histoire n'est pas banale. Pour ça, Il faut que
ceux qui ont remis en place Denis Sassou Nguesso, je vous raconte~ 'iti~é;air~ ~e .Bernard CoLuc~lle. C et
les vrais mercenaires et les vrais-faux mercenaires. Les officier de la Secunte mtlltatre a commence sa car-
vrais-faux mercenaires, c'est quelque chose d'inquié- rière au début des années 1980 aux côtés de !3.runo
tant pour la démocratie; les vrais mercenaires aussi. Gollnish, qui a suivi une autre voie: dans ,ces I?l~he\1~­
Au début des années 1990, on s'est dit qu'intervenir là 1'extrême droite est très présente. La Secunte nuli-
militairement ouvertement, c'était de plus en plus taire (DPSD) contrôle les mercenaires, ~t les tra.~c~
gênant. Donc, la décision a été prise par Mitterrand d'armes. Bernard Courcelle a d'abord cree une soc1ete
de multiplier par trois les forces de commando du de mercenaires: le groupe 11 (onze en allemand, ça
genre <<Service Action» de la DGSE- vous savez, ceux se dit <Œlf»). Ensuite, ce monsieur a .été cha~gé .de la
qui ont fait sauter le Rainbow Warrior en Nouvelle- sécurité de l'entreprise Luchaire qll1 fourmssalt des
Zélande - en recrutant dans l'in fanterie de marine, obus à 1'Irak et à l'Iran pendant leur longue guerre,
dans la légion, pour constituer ce qu'on appelle le puisque la stratégie occidentale, c'était de faire. en
«Commandement des opérations spéciales» (COS) : sorte que cette guerre d:tre le plus longt~mps poSSible
des forces capables d'intervenir de manjère non offi- pour affaiblir ces deux Etats. En 1989- J.e passe quel-
cielle et sous des déguisements divers. A partir de là, ques épisodes-, Bernard Courcelle dev.tent .en quel-
ces gens ont été utilisés comme vrais-faux merce- que sorte le garde du ~o:ps. de Madame Mttt~rrand
naires. Et les guerres civiles de Congo-Brazzaville bis, Anne Pingeot, qll1 etait alors conservatnce au
- on en a eu des témoignages - ont servi de répéti- musée d'Orsay, dont la sécurité lui est confiée. quand
tion générale de l'utilisatio n de ces vrais-faux mer- on sait les dizaines de millions d'euros dépenses par
cenaires. Le morceau a été lâché par le ministre de la Mitterrand pour protéger le secret de son intimité, il
Coopération, Charles josselin. Il a expliqué dans j eune est difficile d'imaginer un poste plus proche du cœur
Afrique qu'il y avait vraiment beaucoup de confusion du pouvoir. . ,
au Congo-Brazzaville car trop de mercenaires français En 1993, sans transition, sur recommandation dun
qui avaient <<à peine eu le temps de quitter l'uniforme conseiller de l'Élysée, Monsieur Bernard Courcelle
qu'ils portaient hier» ... ; «et qu'ils porteront demain», devient directeur de la garde présidentielle de Je.an-
pourrait- on rajouter. Il s'agit en fait de gens des forces M arie Le Pen, le DPS: 1'officier du DPSD devient
spéciales qui jouent les intérimaires de mercenariat.

32
De la rrancarr1que à la nar1arnque

directeur du DPS. Ces 1.500 hommes de la garde tent soit chargé là-bas de défendre les intérêts de la
présidentielle de Jean-Marie Le Pen, dont le siège France. Ensuite, sans transition, il devient directeur
est à Sa int-Cloud, sont d'anciens parachutistes, d'an- de la sécurité des installations pétrolières françaises au
ciens gendarmes, d'anciens policiers. Ces gros bras Gabon; encore un poste absolument marginal.
d'extrême droite sont le vivier des mercenaires fran- Dernier point, pour achever le tableau: Canal+ a
çais: la vingtaine de sociétés françaises de mercenaires publié dans un reportage le témoignage d'u n merce-
recrutent leurs hom mes dans la ga rde présidentielle naire repenti qui travaillait avec Bernard Courc~lle.
de jean-Marie Le Pen. Et quand par hasard on trouve Il explique qu'on les envoyait faire des coups d'Etat
des armes ou des explosifs chez une de ces personnes, en Afrique, que, quand ils étaient en France, ils sur-
et qu'on veut enquêter au siège de Sai nt- Cloud, on veillaient des opposants africains, voire préparaient
oppose aux enquêteurs une forme de <<Secret Défense». leur assassinat, et que, quand ils n'avaient vraiment
Personne ne pénètre au siège de Saint-Cloud, qui est plus rien à faire, ils allaient dans les banlieues sensibles
en fait le siège du mercenariat français, avec la béné- incendier des voitures, pour déchaîner aussi un peu
diction de la classe politique française. l'ethnisme en France ... Autrement dit, la logique de
Mitterrand, d'ailleurs, a tout fait en 1984 pour favo- l'extrême droite, elle n'est pas seu lement en Afrique,
riser la première campagne européenne de Le Pen, elle est aussi en France, et quand on commence à faire
qui a permis au Front national de passer de 0,4% à des saloperies d 'un côté, on les fait aussi de J'autre.
plus de 10% des voix. Donc, en fait, le Front N ationa l Tout ça est parfaitement lié.
et sa garde présidentielle sont le vivier protégé des Je passe maintenant à l'Angola, et là on va commen-
mercenaires français. [brouhaha dans la salle) cer à entrer dans la «mafiafrique)), on va aller encore
Je continue : je n'en ai pas fini sur le sujet. [re-brou- un peu plus loin dans le sordide. Et puis après ça,
haha dans la salle) J e compte finir sur une note beau- on va essayer de réémerger. L'Angola, c'est l'Irak ou
coup plus optimiste ... si vous me laissez aller jusqu'au le Koweït de 1'Afrique: un pays qui a des g isements
bout. Si l'on fait un diagnostic médical, il faut regar- pétroliers gigantesques au large de ses côtes. Ce pays
der le mal dans toute son ampleur avant de pouvoir était en guerre civile depuis son indépendance en
espérer le soigner. Donc, Monsieur Bernard Courcelle 1975. Lors du procès Elf, on a eu confirmation de ce
fait un certain nombre d'opérations mercenaires entre que j'avais déjà écrit il y a plusieurs années: la France
1993 et 1999, puis il devient, sans transition, le direc- et Elf armaient les deux côtés de la guerre civile. Vous
teur de la garde présidentielle de Monsieur Sassou savez, tout ça, on a mis des années à le comprendre;
N guesso qui venait de commettre une série de cri- je vous acca ble aujourd'hui de dix ans de travaux
mes contre l'humanité, plusieurs Srebrenica successifs. mais moi-même, quand j'ai commencé à découvrir
Et il est auditionné par le Parlement français qui, en que la France finançait un côté d'une guerre civile,
le recevant, se fél icite que quelqu'un d'aussi compé- j'ai été scandalisé; quand j'ai vu qu'elle en finançait
De la Françafrrque à la naflafrrque

deux, j'ai été encore plus étonné; et quand j'ai vu de la planète sont inscrits, quasi génétiquement, la
que c'était systématique, j e me suis dit: <<Bon, c'est fourniture de 15% de biens et services de guerre: des
quelque chose gui effectivement défie l'entendement». armes et des mercenaires. Et vous vous étonnez après
Mais c'est comme ça qu'on traite les pays d'Afrique. ça que la quasi-totalité des pays pétroliers africains
C'est comme ça qu'on traite les pays du tiers-monde, soient plus ou moins constamment en guerre civile?
et il faut oser regarder ça en face. Donc, en ce gui Il n'y a pourtant pas de quoi s'étonner: les armes et le
concerne l'Angola, la France finançait les deux côtés pétrole, ça va en permanence ensemble.
de la guerre civile, M onsieur Tarallo finançant le Alors là, on va passer à la mondialisation. Pourquoi
gouvernement tandis que Monsieur Sirven finançait les armes et le pétrole sont-ils pratiquement Je même
la rébellion Unita. Alors, évidemment, cette guerre commerce? Pourquoi les principaux acteurs de l'af-
civile pouvait durer longtemps. Et c'est toujours Je faire Elf - les Sirven, Marchiani, Tarallo, Leth ier -
même principe: on affaiblit un pays, ce qui réduit sa sont-ils autant dans les armes que dans le pétrole?
capacité de négocier la vente de son pétrole, etc. Pourquoi l'affaire Elf a-t-elle été d'abord une affaire
Dans ce pays, il y a donc d'énormes gisements de ventes d'armes à Taiwan? Tout simplement parce
pétroliers, et là il faut se partager le gâteau. On fait que le pétrole et les armes sont les secteurs de la plus
ce qu'on appelle des consortiums, c'est-à-dire des grande corruption, avec des pourcentages de commis-
camemberts. Dans un gisement classique, vous avez sions allant de 20 à 30 ou 50%, et que cette corrup-
42,5% pour TotalElf, et 42,5% pour une firme amé- tion, forcément, doit passer par les paradis fiscaux. Dès
ricaine ou britannique. Là, vous vous apercevez gue lors, commercer des armes et du pétrole, cela revient
le discours antiaméricain de la Françafrique c'est vrai- à maîtriser les flux financiers et les circuits bancaires
ment du pipeau, parce gue dès qu'il s'agit de choses dans les paradis fiscaux. Et c'est pour ça que Monsieur
sérieuses, on se réconcilie. M ais le plus intéressant, Sigolet, le bras droit d'André Tarallo dont je parlais
ce sont les 15% restants. Dans ces 15 %, vous avez tout à l'heure, pouvait à la fois vendre le pétrole, gérer
par exemple 10% pour une firme gui s'appelle Falcon la dette (ou plutôt escroquer la dette), et vendre des
Oil. Falcon Oil, c'est Monsieur Falcone. Ce vendeur armes. Parce gue c'est le même métier : un métier de
d'armes, gui n'est pas plus pétrolier gue vous et moi, finance parallèle dans les paradis fiscaux.
a fondé une firme pétrolière. Où ça? Aux États- Et quand on y regarde de plus près, tous ces acteurs
Unis. Et ce proche de Pasqu a, le pourfendeur des de la Françafrigue et de l'Angolagate ne sont pas seu-
Américains, a aussi été Je premier contributeur de la lement dans les armes et dans le pétrole, ils appartien-
campagne de Bush, à égalité avec le PDG d'Enron. nent tous aux services secrets ou en sont des «honora-
Donc, 10 % du gisement pour un vendeur d'armes. bles correspondants>>. Pourquoi? Parce que les services
Et 5 % pour une firme de mercenaires ... Vous voyez secrets vous expliquent, depuis la guerre froide notam-
ainsi que dans l'exploitation des plus grands gisements ment, que jamais les gouvernements démocratiques

l6 37
De ra rrancarrrque à ra nar•arrrque

n'ont le courage- «les couilles>>, diront- ils- de voter la DST et par la C lA (et j'en oublie sûrement). C'est-
les budgets qu'ils méritent. Et puisqu'on ne vote pas à-dire que ces deux hommes représentent à eux seuls
les budgets qu'ils méritent, ils se servent dans l'argent une très large palette des services secrets. Ces gens-là
détourné sur les ventes d'armes, les ventes de pétrole, ne gèrent plus seulement des fonds parallèles de la
la derce, etc. Donc, ils sont branchés sur ces sources Françafrique, mais ils gèrent les fonds parallèles de
de revenus parallèles. la Russafrique, les fonds parallèles de la Bushafrique,
Et quand on y regarde encore d'un peu plus près, on les fonds parallèles de la Blairafrigue, et tout ce que
s'aperçoit que leurs banques, leurs circuits sont totale- vous voulez. Donc, vous avez une espèce de mise en
men.t liés au ~lanchin~ent de l'argent. La Corsafrique connexion de 1'ensemble des gestions des flux pa ra 1-
des Jeux, pans et casmos, omn iprésente en Afrique lèles volés dans les budgets publics, sur les matières
avait la même banque <<spéc ialisée» qu'Elf, la Fiba. J ~ premières, sur les armes, etc.
pourrais aussi vous parler longuement des trafics de Ce Monsieur Gaydamak est, avec son ami
fausse monnaie, de drogue, etc. On a une espèce de Khodorkovsky, l'un des <<portiers•> du détournement,
magma financier où armes, pétrole, services secrets, au début des années 1990, du stock de richesses de
trafics criminels en tout genre sont en train de se J'ex-URSS: en l'espace de trois ou quatre ans, avec
mélanger. la complicité du trader (courtier) Marc Rich et de
Ces espèces de mélangeurs d'argent parallèle brassent la banque Paribas, une banque tout à fait honorable,
chacun des centa ines de milliards de dollars par an. on a bradé à 10% de leur va leur les immenses stocks
En même temps, on assiste à une mondialisation des stratégiques de l'ex-URSS (engrais, pétrole, diamants,
réseaux brasseurs. C'est cette évolution qu'il faut com- aluminium, etc.), et constitué avec la différence, dans
prendre, parce qu'elle est très importante. Autrefois, les paradis fiscaux, une somme au noir d'environ cinq
nous avions une sorte de Françafrique nationale, c'est- cents milliards de dollars. C'est le trésor de guerre de
à~dire que 1'argent détourné de l'aide publique au ce qu'on appelle la mafta russe. C'est avec cela qu'a été
developpement, du pétrole, etc. était géré de manière racheté l'ensemble de l'économie russe, puis une par-
bien française dans les réseaux de la Françafrique et tie de la Côte d'Azur, et même la plus vieille banque
de ses complices. Mais il y a des réseaux similaires américaine... Mais là, les Américains ont trouvé que
en Grande-Bretagne, aux États-Unis, en Russie, en cela allait trop loin et qu'ils n'avaient pas passé tant
Israël, en Afrique du Sud, au Brésil, etc. Quand vous de temps à essayer de mettre à bas 1'ex-URSS pour
voyez les deux protagonistes de l 'Angolagate, vous se faire prendre à revers par les joueurs d'échec de la
avez d'un côté Arcadi Gaydamak, riche de plus d'une mafia russe, en train de prendre pied dans l'économie
dizaine de milliards d'euros, qui est protégé à la fois américaine. Mais c'est une autre histoire.
par l'ancien KGB russe, par le Mossad israélien et par Tout cela pourrait paraître totalement fatal. Mais,
la DST française, et Pierre Falcone qui est protégé par en même temps que nous découvrons l'ampleur du

38 39
De la Francarrique à la narlarnque

mal, .nous commençons à mieux comprendre son


c,hen~memem. Pa r où passent toutes ces opérations? légal, les pays soumis à la loi et au fisc, et un pied dans
J espere q~e vous avez lu ou que vous allez lire 1'un l'illégal, les paradis fiscaux. Ce qui veut dire qu'elles
des deux hvres majeurs de Denis Robert R évélation$ peuvent f.·1ire à peu près ce qu'elles veulent.
ou La boîte noire, des clefs pour la co~préhension Prenez 1'exemple du Prestige : derrière ce pétrolier
a~tuelle de, la ?nance internationale. J e vais essayer de et sa marée noire à 6 milliards d'euros, il y a une
resu~er tres Simplement les «révélations>> en question. vingtai ne de sociétés-écrans établies dans des paradis
Ces livres vous expliquent comment les plus gran - fiscaux. Il y en a une pour traiter les marins philip-
des, banques mondtales ont constitué à Luxembourg pins com me des quasi-esclaves avec des salaires de
et a Bruxelles deux coopéra tives, qui sont ce qu'on misère et sa ns droit du travail; il y en a une autre pour
appel!~ de~ chambres de compensation. Quand dans fai re de faux certificats de navigabilité; il y en a une
une vtlle, a Lyon ou à Paris, v~us avez cent banques troisième pour cacher l'origine des produits toxiqu es
ou davantag~, .elles ne se paient pas directement qu'on transporte à l'intérieur; il y en a une quatrième
chacun des mdhons de chèques émis: elles se mettent pour limiter la responsabilité de l'assurance; il y en
toutes autour d'une table et, au lieu de se verser a pour masquer chacune des précédentes, et d'autres
mut.ue~lement toutes ces sommes, elles ne versent que pour masquer celles qui masquent, etc. Les paradis fis-
la difference, le solde après compensation des mon- caux sont, comme l'explique le juge J ean de Maillard,
tants en plus et en moins, ce qui limite énormément des «mondes sans lois», une espèce de trou noir où on
les res~es à payer; cela s'appelle une chambre de com- est en train d 'effondrer l'ensemble des mécanismes
pensatwn. de protection du conquis depuis cent cinquante ans
. , Eh
,, bien,
h il y a deux chambres de corn _
pensatton a 1 ec elle mondiale, 1'une à Luxembourg (droit du travail, lois sociales et environnementales,
Clearstream, et l'autre à Bruxelles, Euroclear. Ernes~ etc.), à travers la possibilité offerte de ne plus respecter
~~c~es, coauteur de Révélation$ avec Denis Robert, a aucune règle, et en particulier d e ne plus payer aucun
ete,~ un des fondateurs de Clearstream. Il nous explique impôt.
qu a <:learstream, la moitié des comptes sont dans les Alors, je change complètement de registre, et, pour
paradis fisca~x, e,t une gra,nde partie de ces comptes terminer, je passe quand même à des perspectives un
sont non declares. R epresentez-vous la situation: petit peu plus positives: la conquête des biens publics
les plus grandes banques françaises ont la moitié de à l'échelle mondiale. Parce que nous n'avons pas fait
1eu~s cor,npt.es non ?éclarés, dans les paradis fiscaux. que des saloperies dans notre pays, nous n'avons pas
Aujou~? hut, on estime que la moitié des transactions fait que la Françafrique. D 'ailleurs, un certain nom-
financ~eres m?ndiales passent par les paradis fiscaux. bre d'emre vous, je pense, avaient plutôt cette image
Ce .qut veut dtre que t?ut~s les grandes banques inter- positive, ils sont relativement surpris par ce que j'ai
natiOna les et les multmattonales ont un pied dans le sorti des placards: peut-être quelques-uns devinaient
que ça sentait mauvais, mais n'imaginaient pas que ça
40
~1
De ta Fra nçafnque à ta nartafrrque

puait à ce point-là. Pour vous détendre, je vous cite qu'une population bien éduquée et en bonne santé est
cette p~rase de De Gaulle : «Foccart est très pratique: plus efficace qu'une population malade et analpha-
quand je pète, c'est lui gui pue.>> Ça vous donne l'am- bète. Ils o nt mis beaucoup de temps à découvrir ça, à
biance. découvrir qu'en fait, y compris en termes strictement
_Donc, j e viens à des choses plus positives: on en a économiques, les biens publics étaient rentables. Et
fait dan~ notre _histoire. En 1815, on avait une petite d'ailleurs, tous les pays qu i sont classés en tête de
production natiOnale brute et on avait environ 15% l'indice du développement humain (IDH) calculé par
?e ?iens publics -q uelques routes, une police, une les Nations unies ont tous un haut niveau de biens
JUSttce relative, une armée, etc. Après cent cinquante publics. Donc, à part quelques attardés, personne
ans de revendications sociales, on est arrivé, avec une ne conteste plus la nécessité de biens publics, et les
production beaucoup plus importante, à environ 45% économistes sérieux sont convainc us qu'il en faut un
de biens publics. Je mets une frontière floue sur mon niveau important, même si les u ltralibéraux passent
dessin parce que la frontière entre public et privé leur temps à essayer de les miner ou de les saboter.
bo~ge sa~s arrêt. Qu'est- ce qui est bien public, qu'est-ce Ce qu'il faut comprendre aussi, c'est gue les biens
q~I ne 1 est pas? Tout ça demanderait de très longs publics sont un jeu à somme positive. Alors, je vais

dev,eloppem~n~s, mais j e vais être très schématique. faire un tout petit peu de mathématiques, très rapi-
Qu est-ce qut s est passe en tre les deux dates? Eh bien, dement mais en essayant de rester simple. En mathé-
~~s lutt~s très longues ont ~ait en sorte que la santé, matiques, il y a plusieurs types de jeux. Les jeux à
1 educati?n, un bout de drott au logement, la retraite, somme nulle, c'est ce qu'on apprend quand on est
les conges payés, tout ça soit considéré comme des gamin et qu'on joue à la bataille: les cartes que je
biens publics, soit financé par des prélèvements obliga- aagne, ce sont celles que je prends à l'adversaire, et le
toires. On en est arrivé à considérer qu'un minimum ~ésultat du jeu, la somme de mes gains positifs et de
de solida rité sur ces questions de santé, de vieillesse, ses pertes négatives, est nulle. Mais dans la vie, gue
d'éducation était indispensable, que cela constituait ce soit familiale ou autre, ou que ce soit en économie
les «biens de civilisation>>. ou ailleurs, il y a un certain nombre de jeux à somme
Les biens publics sont quelque chose gui est arraché positive, où on se retrouve avec davantage à la sor-
à la logique de la marchandise. On en vient à dire: tie que ce qu'on a mis en entrant. C'est, je dirais, le
«Ce bien est tellement important pour notre société fondement de la civilisation : on peut «produire» plus
gue sa fourniture doit surplomber les intérêts privés>>. à plusieurs que la somme des apports individuels. Et
On extrait donc ce bien à la logique privée en lui vous vous apercevez gue les 55% de biens privés dans
collant le qualificatif <<publiC». C'est un acte politique, la partie droite du grand rond (la production française
q~elgue chose de considérable. Même la Banque mon- aujourd'hui) sont beaucoup plus importants que les
diale admet aujourd'hui, après de longues enqu êtes, 85% à droite du petit rond (la production française

42
De la francafriQue à la nafiafnque

en 1815). Parce qu'entre-temps, le développement de eu ropéens : «Nous sommes des êtres humains, nous
la san~é, de l 'éducation, etc. a créé des emplois, des avons droit à l 'éducation». À peine de déchirer ce que
competences, des productions, et finalement on s'est nous avons eu tant de mal à construire, notre seule
retro~~é avec. une économ~e beaucoup plus ample que Constitution mondiale, la Déclaration universelle
ce q~ J~ Y avatt sous Napoleon. Et quand on ne cessait des droits de l'Homme - <<Les êtres humains naissent
de repeter que les prélèvements· obligatoires allaient libres et égaux, en dignité et en droÜ», tout est dit
fa1re crever l'économie, qu'on ne pourrait jamais dans cet article 1re - , eh bien, nous ne pouvons pas
fin,ancer un po~rcentage de 45% de biens publics, ne pas entendre la revendication de ces deux jeunes
gu on ne pourrai~ pas payer les congés payés parce que Guinéens. J'ajouterais : on ne préservera pas non plus
smon les entrepnses s'effondreraient, c'était un men- notre système national de santé et de sécurité sociale
songe ou une erreur de calcul - un raisonnement en si quelque part on ne t rouve pas comment soigner les
termes de jeu à somme nulle. Or la vie, quand elle est autres habitants de la planète. Le médecin qui soigne
~~en, c?nduite, n'est pas un j eu à somme nulle. D 'où des sans-papiers, i 1 fait déjà du bien public à l'échelle
1 mteret des biens publics. mondiale, et il ne peut pas ne pas le fa ire sauf à renier
Alors, qu'est-ce qui se joue maintenant au niveau le serment d 'Hippocrate.
n~ondial? Aujourd'hui, on a à peine 3 pour m ille de Donc, en fait, nous allons être obligés par tous les
biens publics à l'échelle mondiale, c'est-à-dire une bouts à construire des biens publics à l'échelle mon-
aide au développement tout à fait relative bien faible diale . Et c'est une perspective tout à fait enthousias-
et très peu efficace. Or, si vous prenez les ~rands défis mante, parce que l'aide publique au développement,
de ce monde - que ce soit les problèmes de l'effet c'était quand même une sorte de charité plus ou moins
de serre, les changements climatiques qui sont main- paternaliste, et d'ailleurs en grande partie dévoyée.
tenan~ en grande partie inéluctables, que ce soit les Mais souvenez-vous de la logique des j eux à somme
probl~mes des nouvelles maladies et épidémies, les positive : si on se bat ensemble pour créer des biens
proble~1es de la s.écu.rité alimentaire, de la pollution publics à l'échelle mondiale, ce n'est pas nous gui
des o~eans, de la JUStice interna tionale (la prévention allons aider les peuples du Sud, c'est eux qui vont nous
des cnmes contre l'humanité), etc. -, on s'aperçoit de aider en recréant des jeux à somme positive dont nous
plus en plus que les éléments de réponse ne peuvent allons tous bénéficier. On voit bien en fait qu'une
être construits qu'à l'échelle mondiale. grande partie de nos difficultés actuelles en France
Et puis il n'y a pas que ces problèmes «naturelle- proviennent d'une conception totalement malthusien-
ment» mondiaux. Il y a aussi la lettre extraordinaire ne, réductrice de 1'économie - une perspective euro-
de ces deux jeunes Guinéens qui se sont envolés dans péocentrée, ou occidentalocentrée. L'entrée en jeu de
une soute d'un avion vers la France en 1999, qui en m illiards de personnes supplémentaires ne peut qu'en-
sont morts de fr01d, et qui déclaraient aux dirigeants richir considérablement le j eu et réouvrir des jeux à

44 45
De la fr anc aH IQu e à la nar1af nque

somme positive. Par conséq uent, aujourd'hui, se bat- vous ne le pensez, cent cinquante ans de con9uête
tre pour la santé à l'échelle mondiale, pour l 'éduca- sociale . Si nous ne luttons pas contre les paradis fis-
tion à l'échelle m ondiale, pour prendre en charge les caux, dans cinq ans, il n'y aura plus de quoi payer l~s
problèmes à l'échelle mondiale, c'est en fa it construire retraites, la santé, ni quelque bien public que ce so1~.
un monde plus vivable, y compris pour nous. Mais en même temps, nous découvrons que ces parad1s
M ais il n'y a pas seulement cet aspect constructif. Il fiscaux ne sont pas du tout aussi inatteignables qu'on
~a a~lSSi la lutte contre un aspect destructif Parce que le croit. Fermer des paradis fiscaux comme Monaco,
SI meme un J ean -Christophe Mitterrand, qui plaide est-ce si insurmontable? Je ne sa is pas combien de
l'innocence dans tous les sens du terme, est capable temps résisterait l'a rmée de Mon aco ... L'ancien direc-
~e planqu,er,.trei:e n~illi?ns d~ fr.a ncs en Suisse pour teur de la Caisse des dépôts et consignatio ns- la plus
echapper a 1 •mpot; s• aujourd hu1 tous les particuliers grande banque française, a déclaré qu'on pouvait quasi
fortunés reçoivent quotidiennement des mails ou des instantanément i nterdire les fonctionnements hors-
fax leur expliquant comment ne pas payer d'impôts; si la- loi des paradis fiscaux, parce que ce sont des pays
les plus grand.es entreprises se voient également expli- tout à fait vassaux, ce ne sont que des servi teurs de
quer tous les JOurs comment ne pas payer l'impôt, on la fi nance parallèle. C'est seulement une question de
comprend, q.ue bientôt, il n'y aura plus que les pauvres volonté politique. Autrement dit, si nou s ne sommes
et les •mbec1 les pour payer leurs impôts, ce qui ne fera pas capables - vous tous, là- de c~nv~i?cre nos ~on­
pas lourd. En fait, à quoi servent les paradis fiscaux ? citoyens européens que tour ce qlll a ete construtt en
Les paradis fiscaux servent à détruire le fisc, à avoir matière d'Europe sociale va disparaître si on ne fait
~n ,caux d_'im~ôt zéro. S'il y a un taux d'impôt égal pas, dans les cinq ans, un référendum exigeant la, fin
a zero, ad1eu education, sa nté, etc. Pourquoi croyez- des paradis fiscaux, nous allons tous retourner a la
vous qu'on baisse en Europe les taux d'impôts sur le barbarie, cent cinquante ans en arrière.
revenu? Parce qu'il y a une espèce de concurrence Et donc j'en termine en m 'adressant à ceux qui
effrénée et sans limites impulsée par les paradis fis - avaient un peu perdu leur boussole politique:
caux, y compris ceux qui se trouvent au cœur de aujourd'hui, si nou s voulons préserver les biens publics
l'Europe: le Luxembou rg, Andorre, M onaco ... Les dans nos pays, nous n'avons qu'une seule issue, c'est de
paradis fisca ux, ce ne sont pas des endroits exotiques; créer des biens publics à 1' échelle mondiale . Ça, c'est
ce sont des territoires positionnés à la frontière des pour le positif. À l'opposé, nou s avon s un adversaire
pays les plus développés pour pouvoir gérer la partie qui concentre l 'ensemble des p~tentie.ls de dest~uc­
de l'argent noir que j e vou s ai décrite tout à l ' heure. tion de 1'environnement, des dr01ts sociaux, des b1ens
Cel.a devient tout à fait clair: la m ultiplication des publics au Nord et au Sud - ce qu i fait que, citoyens
parad1s fiscaux (70 environ) est en train de détruire du Nord et du Sud, nous avons exactement les mêmes
littéralement, et à beaucoup plu s brève échéance que intérêts en la matière - , ce sont les paradis fiscaux et

46
De la FrancarnQue a la naflafr!Que
les centres de l'économie criminell e, dont je pourrais Débat
vous par~e~ davantage lors du débat si ça vou s inté-
resse. V01 la notr: axe du bien et du mal, qui n'est pas
exactement le meme que celui de Monsieur Bush.
QUESTI ON : Monsieur Verschave, je suis ongznaire du
Cortgo-Brazzaville. Nous nous sommes rencontrés en
1999. Tout ce que vous avez dit, je l'ai vécu: les gens
souffrent, les gens souffrent énormément. Ni La marche
qu'on a faite sur Matignon en 1998, ni aucune des mani-
festations similaires ne sont passées à la télé française,
alors que les actions de nos compatriotes, que ce soit en.
Angleterre ou au Canada, ont fait l'objet de reportages.
j'vfa contribution, je voudrais l'adresser à mes collègues en
fonction des éléments que Monsieur Verschave a dégagés à
propos du ConRo-Brazzaville. JI y a aujourd'hui de plus
en plus de jeunes enfants, de mineu rs et de femmes isolés,
des personnes malades qui arrivent et q11i ont besoin de
nos structures . Et souvent, pour La plupart, ils n'ont pas
de papiers. En général, on leur demande : «Mais pour-
quoi êtes-vous partis?» Monsieur Ve rschave a énuméré
les raisons qui font qu'à certains moments les gens n'ont
plus d'espoir. Et cette recherche de se poser quelque part,
je pense que nous, en tant que travailleurs sociaux, nous
devons y prêter attention. J e croise tous les jours autour de
Château-Rouge des el'ifants qui arrivent, des jeunes mères
qui arrivent, des mineurs isolés, et ces gens sont en grande
détresse parce que les structures en France devienne11f peu
accessibles.
FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE: Comme vous le dites , les
tragédies d 'un certain nombre de demandeurs d 'asile,
de sans-papiers, etc. sont les méfaits d 'une politique
qu i est menée sans que nous le sachions, et qui a con-
duit au pire. Aujourd 'hui, on n'a plus d'autre choix
48
49
De la rrançarnque à la nar1aFr1que Débat

que de construire tous ensemble un monde différen t FRANÇOIS-XAVIER VE RSCHAVE: C'est la question cen-
dont nous avons tous les éléments dans notre mémoire: trale . Certains nous accusent d'être des adeptes de la
Personne en J850 ne pensait qu' il y aurait un jour théorie du complot alors que j e me se,rai~ bien pass_é
la ~ouverture m aladie universelle, cela paraissa it de rencontrer tout ce que j e vous ai decnt. Je n ava1s
utopique. Nous avons en nous une force, des convictions, pas du tout envie de voir ça. Je préférera is qu~ ça
qui . nous disent : «Les biens publics, c'est possible!>>. n'existe pas. M ais 1~ prob~è ~e, c'e~t qu~ ça e~ 1ste.
Mais cela suppose d'identifier ce contre quoi nous Ça existe, on en vo1t les degats, et a partir de la_, on
vou lons lutter. Auj ourd'hui, les choses sont extrê- est obligé d'essayer de comprendre. Or, ce fonc tlOn-
mem~nt simples : ou bien, en regardant en face la nement, qu elle est sa caractéristique? C'est qu'il es_t
Slt~_a tlon des sans-papiers que vous évoquez, on se dit secret, et donc, il craint la lumière. Dans la mesure ou
qu ds_ nous obligent à changer les lois, à changer Je vous braquez les proje~teurs sur ce fonc t~onnement ,
fonctionnement du monde, ou bien, quelque part, on ceux qui le dirigent d01vent commencer a reculer. Il
rentre dans la guerre de tous contre tous et on sait s'agit de ceux que l'historien Fernand Bra~del appelle
ou' ça nous mene.' '
les tenants de l'économie-monde, ceux qu1 controlent
un certain nombre de rouages à l' étage supérieur de
* l'économie. Ces gens-là tiennent en permanence un
QUESTIO N: j e pense qu'on est un certain nombre à être double langage, où le vice rend ~omm~ge à la v~rtu.
surpris par les d~1mées que vous apportez, et vous expli- Leur fonctionnement, c'est de s abstraire des regles
1uez h1en que SI on est srtrpris, c'est parce qu'on est mal - ne pas pratiquer la concurrence qu' il s ~rônent aux
l_,!form~s. Et on est plus que mal informés, on n'est pas autres, ni la démocratie - mais ils ont beso111 de rendre
nifonn;_s. Alors, quel~e, stratégie sur le plan médiatique ? hommage au libre jeu du marché, aux vertus de la
Po11r 1 mstarzt, la vénte, elle passe par des petits éditeurs concurrence, à la démocratie, aux droits de l'Homme,
:o.ura~eux, par quelques revues. Mais rnême votre présence etc. Ils ne peuvent pas supporter qu'on expose trop
ICI fa 1t un peu figure d'accident: j'imagine un travailleur crûment le cy nisme extrême de leur comportement.
de l'Aide sociale à l'enfance dans un foyer départemental Je prends un exemple. Vous. savez sans doute à q~el
des Hauts-de-Seine serrant il y a quelques années la main point les fir mes pharmac~uttques o?t, ~n ~ontrole
à Monsieur Pasqua qui venqit voir les gamins alors qu'il monopolistique sur les médicaments, _d ou Ils_ u_rent des
était président dr-1 Conseil général de ce département. On profits absolument démentiels, c~ qut abo u~lt a, ce que
n'entend pas un discours tel que le vôtre dans tot-ts les trente millions d'Africains ne s01ent pas soignes pour
centres de formation de travailleurs sociaux. Comment le sida. Eh bien, il a suffi qu'un groupe de malades
d!(Juser l'information? Quelle stratégie IIO)Iez-vous? Au et d'activistes se mette à leur crier: «Marchands de
mvea11 des médias alternatifs? Voilà: ma quesüon porte mort, marchands de mort, marchands de mort..-'~
Sltr la difficulté d'être entendu. pour attaquer au cœur leur fonds de commerce, qUI

50 51
De la Françarr1que à la narlarrique Débat

est ~'être marc~ands de vie. Et donc, à partir de là, il y a deux cents personnes de ph~s qui sont au cou~
ds n ont plus faJt que reculer, et ils n'ont pas fini de ranc: ce n'est pas rien. Il y a auss1 des ouvrages, qUJ
reculer, car ils sont touchés au cœur de leur propa- ne sont pas seulement confidentiels. _N?ir silence, ~ne
gande, de leur hommage du vice à la vertu. C'est ce brique de six cents pages~ s'est vendu a cmquante mlll.e
style de stratégie qu'on peut développer. exemplaires, et en Afr!qu~, ch~que ouvrage se !Jt
Au cours de l'histoire, chaque fois qu'il y a eu de des dizaines de fois. Grace a quoi? Entre autres •. aux
grands cha ngements dans les règles du jeu, ce sont les erreu rs de l'adversaire. De toute façon, on est toUJOurs
oligarchies et les mafias qui o nt été les plus habiles à battu si l'adversaire ne fait pas d'erreurs. Or, qua~d
tirer parti de l'absence de lois définies dans les nou- la Françafrique a trouvé qu~ ce liv~e allait. trop l?m,
veaux systèmes en gestation. Ceux qui demandent et plutôt que de faire un proces en d1ffamat1on q_u e.lle
construisent des régulations et des biens publics, c'est- risquait de perdre, elle a envoyé trois vale,ts afnca~~s
à-dire la soc iété civi le -nous tous-, nous démar- faire un procès pour «offense à chef d'~t~tl> qu Ils
rons avec un temps de retard. Eux sont un moteur au éta ient en principe sôrs de gagner. Moralite, ça a eu
super, nous sommes un moteur au diesel : on démarre un effet boomerang: ça s'est retourné tot~l,ement con-
beaucoup plus lentement mais on va plus loin. Le cre eux, ça a boos té les ventes d'une mamere extrao_r-
mouvement alterm.ondialiste qui a démarré à Porto dinaire, ça a rendu plus illégitimes encore l~s pou':'otrs
Alegre a déjà écl ipsé en 1'espace de trois o u quatre ans qui étaient décr its dans ce livre comme dicta,tonaux
le forum des «maîtres du monde» à Davos. Il est en et prédateurs. Il faut utiliser to~t~s les meth~des
train de fédérer les énergies de manière incroyable. disponibles. Il faut faire un tra':'ail mlassable d ~lu­
11 y a quelques années, les défenseurs de l'environ- cidation , et c'est ce que nous fatsons : nou: publions
nement, les défenseurs des droits de l'Homme les chaque année de nombreux ouvrages, en~uetes, ~~c. Il
défenseurs de la solidarité internationale se tir;ient faut tenter de diffuser ces travaux, malgre la poht1que
dans les pattes en disant: «Ce que fait l'autre, c'est de l'édredon. Maintenant, plutôt que d'attaquer u,n
nul, ça ne sert à rien, ça ne veut rien dire, etc.» Or, ouvrage, on se contente de ne plu~ en parler: a pres
aujourd'hui, je le vois tous les jours, ces gens-là sont Noir Sile11ce, j'ai écrit Noir Chirac,_ Il n'y a pas eu un
en crain d'ajuster leurs logiciels, de se rendre compte seul procès en diffamation, quas1ment pas un ~eul
qu'ils ont les mêmes objectifs et qu'ils ont les mêmes article dans la presse. Nous en avons quand _me~e
adversaires. Il y a une espèce de prise de conscience vendu quinze mille exemplaires, mais on vote bien
qui identifie de plus en plus clairement l'origine de que ]'effet d'édredon est plus efficace que l'attaque.
nos mau x. On peut quand même espérer de nouvelles erre~rs de
Maintenant, le problème, c'est le retard dans la com- l'adversaire. On peut espérer que vont se mamfeste~
munication et dans 1' information. Alors là, il y a plu- des gens dans le système qui sont écœurés par ce qut
sieurs manières d'envisager Je problème. Aujourd'hui, s'y passe, et il y en a de plus en plus ...

52 53
Oe la Francafrrque â la narra f rrque Débat

Et puis, on peut continuer d'appliquer la maxime QUESTION: Que pouvez-vous dire de La justice? Parc~
de Guillaum e d'Orange: «Rien ne sert d'espérer pour que, par exemple, Pasqua est tot-1jours président du Consezl
entreprendre, ni de réussir pour persévérer>>. J e vous , , L
genera.
rappelle que l'ensemble des conqu êtes socia les obte- FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE: Dans la justice, il y a
nues depuis cent ::i~guante ans ne l'ont été que par plusieurs phénomènes. Il ~ a des_ gens qui disen~ que
une somme de defaites. Parce que la société civile, la justice est inique, ce qut parfots est exact, _m ats pas
quand ~Ile réclame, quand elle s'indi gne, n'est pas toujours. En fait, les corporat10ns _p eu_vent JOuer un
composee de gens capables de prendre le pouvoir. rôle négatif ou positif Prenons l 'ht,stOire ,de 1~ Cour
Donc, le pouvoir récupère ces demandes et la société pénale internationale. En 1.948, arres le g_enoc_tde des
c!vi l~ est toujours frustrée: elle a l'impression qu'elle Juifs, l'opinion mondiale a clame, <<Plus Jai~ais !ah>.
na nen ~btenu. Sauf que, à chaque coup de boutoir, On a réuni la conférence de Geneve pour etabhr les
le pouvOir recule, et à force d'en donner, il rec ule fame uses conventions interdisant le génocide. M ais
beaucoup. Mais on ne voit pas son recul. C'est comme les États ont envoyé leurs meilleurs juristes pour faire
la descente d'un glacier : si vous ne le fi lmez pas au en sorte que ces conventions soient inapplicables: ..
ralenti, vous n'allez pas voir qu'il descend. Je reprends Pendant cinquante ans, un certain nombre de magts-
l'exemple des gens qu i, il y a cene cinqu ante ans, ont trats et de juristes o nt travaillé p~ ur rattrap,er ç~ et
commencé à créer des mutuelles de santé, à refuser créer en fm un o util permettant de juger les genoCI?es
gue les accidentés du t ravail soient contraints de men- et les crimes contre 1'humanité. C'est la corporation
dier dans les rues. Vou s leur auriez dit gue cent cin- qui a été le principal _moteur de ce::e avancée e~tra­
quante ans plus ta rd, il y aurait la Couverture maladie ordinaire gue consutue la prem~ere Cour. pena}e
universelle, ils vous aura ient pris pour un fou. Mais internationale. Donc, en fait, la justtce est ausst portee
quand il y a eu la Couvertu re maladie universelle par les juges. Pour ~ous donner un~ d_eux:ième s~urce
gui es~ descendu, dans la rue? U n'y a gue les sguelet~ d'encouragement , Je vous retrace l htstoue d; 1 avo_-
tes qu1 ont danse dans les cimetières. Parce qu e nous cat Jacques Vergès : il y a cinquante ans, tl _defendatt
étions déjà dans l'attente d 'autres choses et que nous les indépendantistes algériens et il inve_ntatt la stra-
ne_ voy10ns pas ce qui était arrivé, et qui est extraordi- tégie de rupture po ur dénonc~r la_ justtce colontale
nan·e par rapport à tout ce gui a existé précédemment. inique; le même Jacques Verge~ CJnquante _a n~ plu s
Donc, le ~ouvement social gagne par la somme de ses tard, aux côtés désormais des dtctateurs afncams et
défaites. A condition de se battre, bien évidemment. de leurs complices, se voit obligé avec d'autres avocats
On n'a des défcîites que si on se bat. d'inventer de nouvelles stratégies de rupture pour,
cette foi s, essayer de déstabiliser les <<petits juges», les
* Courroye et compagnie, qu i se mette~t à attaquer les
intérêts de la Françafrique. Comme st, quelque part,
De la rrancaFr1que â la nanarr1que Débat

un. ce~ tain nombre de juges é taient passés du côté de pas à convaincre, nous allons effectivement vers la
la JUStiCe .. . destruction du droit du travail, une déloca lisation des
Alors, évidemment, du côté des réseaux, on essaie principales entreprises. On ne cesse déjà d'en voir
d~ placer des hommes sûrs aux gares de triage judi- des exemples, m ême dans les services : la principale
ctan~s pour essayer de faire échouer ou s'enliser un banque anglaise a délocalisé en Inde tous ses services
cert~m n~mb:; de procédures. M ais ce combat-là de réponse téléphonique, en formant les Indiens à
aussi est lom d .etre perdu. C'est le combat du citoyen. l'accent de Cambridge . .. C'est très bien pour le travail
Est-ce ~ue le Juge de bas~ va. adhérer aux prin cipes des Indiens, mais ça veut dire simplement que nous
des systemes mafieux que Je viens de vous décrire ou sommes dans un système de concurrence par le bas
est~ce qu'il ,va faire son travail? C'est une question dans tout le domaine des droits du travail et des salai-
9t11 est po~te e par chacun d'entre nous. C'est ce que res. Si on continue de regarder Loft Story en voyant
J expltgue a la fin de La Françcifrique: ces systèmes ne tout ça prospérer, on va tout droit vers la perte de ce
so nt pas ;eul~~1ent des systèmes impersonnels, ils ont à quoi nous tenons le plus. Donc, c'est un problème
besom d adhesiOn. Est-ce que nous adhérons aux pires de sensibi lisation e t de mobilisation. Et ce qui me
s?l~pe~tes ou est-ce que nous résistons? On a vu dans paraît extraordinaire, c'est qu'un méfait aussi majeur,
1 htst?I~e que les. résistants, ça pouvait exister, et que la criminalité financière dans les paradis fiscaux, soit
parfois Ils pouvatent gagner. aussi absent dans les discours de la gauche, de toute
la gauche. Qui a regardé ce film fameux de D enis
* Robe rt, La mondialisation expliquée à r.m ouvrier de
Q~~STION: Vous. parlez de résistance, vous avez parlé Daewoo? On y voit que tout ça, ce n'est pas si compli-
de r1Jerendul~1. :vlats ~ous avez aussi montré que la démo- qué. Encore faut-il prendre un tout petit peu la peine
cratie pouvatf etre d~t~urnée au moment des élections. d'essayer de compre ndre.
Alors, .est-ce que le riferendum contre les paradis fiscaux
est vratment la bonne solutiou ? *
. ;n.ANÇOIS-X~VI ER VERSe~ AVE: J e ne sais pas. C'est une QUESTION: Quel rôle jouent les ONG?
t?ee parn;1 d. autres . M ~1 s ~e dont je suis sûr, c'est gue FRANÇOIS-XAV IERVERSCHAVE: Là, je vais devoir un peu
s1 nous n a.rnvon~ p?s ~ ~aue un t~avail pédagogique braudéliser. Fernand Braudel, c'est quelqu'un qui peut
pour ~xpliquer a 1 optmon publique, aux citoyens vous aider à comprendre un certain nombre de choses.
~ur?peens, gue ce à quoi ils tiennent le plus, c'est- C'est selon moi le plus grand historien du xxe siècle, il
~-d tre, la c.onstruct~on d 'un bloc de biens publics, va a fou roi une représentation, une architecture des phé-
etre detruit par le JCU des paradis fiscaux alors nou s nomènes mondiaux gui est extrêmement intéressante.
allons tout droit à la barbarie. Pour moi,' c'est abso- Braudel vous explique l'histoire de la construction
lument hmp1de. Et je pense que si nous n'arrivons de 1'économie et de la société comme une maison

56 57
De la rrancafnQue à la nartafnQue

à trois étages2 . Vous avez le rez-de-chaussée, dans 1


r ..,
encore très loin de la démocratie ... Le footba ll main-
lequel l 'humanité a vécu pendant un million d'an- tenant: on apprend le football dans la rue, au rez-de-
nées, qui est l'étage de l'économie de subsistance et chaussée; il y a des dizaines de millions de gens qui
familia le. E t puis ensuite apparaît, il y a dix ou quinze le pratiquent en amateurs en suivant les règles du jeu,
mille ans, l'échange de proximité, l'échange local, à l'étage central; mais quand on s'appelle Berlusconi
l'échange ville-campagne, avec les premières petites ou Bernard Tapie, à l 'étage supérieur, on commence
agglomérations et leur pl ace du marché. Ensuite s'est à trouver que la glorieuse incertitude du sport, il ne
développé, avec les gra ndes caravanes, puis les navires faut quand même pas exagérer ... (Cela est vrai aussi
à longue distance, puis les avions, les télécommunica- pour les médias, la culture, la science, etc. Vous avez,
tions, ce que Braudel appelle <<l'économie- au -loin». dans la construction de la société, trois niveaux: au
L'économie du rez-de-chaussée ne pratique pas encore milieu le niveau quotidien de la plupart des gens; en
les règles du jeu; 1'économie locale pratique les règles dessous, le niveau de l' i ntimité, de la fam iliarité, qui
de l'échange; l'économie-monde, à l'étage supérieur, est un niveau très important parce que c'est le socle,
n'a plus qu'un souci : c'est se placer au dessus des lois, là où nous nous enracinons; et le niveau supérieu r, où
être suffisamment éloignée, suffisamment forte pour 1'obsession des acteurs est de ne plus pratiquer aucune
ne plus subir aucune concurrence et être en position déontologie, aucune règle du jeu. Ces étages sont iné-
de monopole. Quand Bill Gates fait l' éloge du ma r- vitables. Tout cela a de nombreuses implications.
ché, on peut rigoler: Microsoft a 80% du marché, il En fait, vous avez deux types de société: vous avez
n'a pas vraiment de concurrence, et on pourrait citer les sociétés en sablier et les sociétés en ballon de rugby.
quantité d'autres exemples - les firmes pharmaceuti- Les sociétés en ba llon de rugby, c'est celles où 1' étage
ques, les firmes d'armement, les firmes pétrolières .. . des règles du jeu - qu'elles soient économiques, poli-
Donc, vous avez un étage de l'économie qu i ne pra- tiques ou autres- s'est d ilaté. Cette confiance dans
tique pas encore les règles du j eu, un étage qui les les règles du j eu a dilaté 1'étage central. Grâce à quoi
pratique et un étage qui ne les pratique plus. un certain nombre de gens qui étaient enfermés à
En politique, c'est la même chose: on a le clan et J'étage inférieur -comme les femmes pendant des
la famille au rez-de-chaussée, la démocratie locale à millénaires- ont pu accéder à cet étage des règles du
l'étage central (la démocratie a toujours été loca le) jeu, tandis que 1' étage supérieur est suffisamment tenu
et la macropolitique ou la politique-monde à 1'étage par les contre-pouvoirs pour que ses délires soient
supérieur. A cet étage-là, vous savez bien qu'on est en permanence ramenés à la raison, confrontés aux
règles du jeu. C'est dans ce type société que peuvent
se construire des règles des jeux à somme positive.
2. Ce qui suit est développé dans Libres leçons de Braudel (Slros,
1994), à com pléter par un article paru dans la revue Agone, n 22, Dans Ja théorie des biens publics, il y a ce qu'on
1999, p. 13-20 : On joue mieux n11ec un ballon goujlé... appelle le problème du passager clandestin: si vous

58 59
De la rrancarriQue â la nar1afr1 Que
r Débat

avez 10% de passagers clandestins, vous continuez à vée. Qu'est-ce que c'est que l'indépendance? C'est
~'lire fo nctionner un système de transport public, m ais reconstruire 1'ensemble des étages à partir des valeurs
SI vous en avez 70%, les derniers qui payent encore conservées au rez-de-chaussée. Qu'est-ce qu'on a fait
leur billet se disent : <0e suis le derni er des imbéciles, avec la néocolonisation ? On a pris en bas des clans
se~ds ceux qui fraudent sont gagnants, moi aussi je ne et des familles et on les a mis à J'étage supérieu r, en
va1s plus payer». Cela vaut pour tous les systèmes de faisant tout ce qu'on peut pour empêcher que ne se
prélèvements obligatoires: personne ne veut êt re le dilate à nouveau l'étage intermédiaire, celui des con-
dernier et le seul à payer ses impôts et ses charges. À tre - pouvoirs et de la société civile. Et donc on a des
ce moment- là, le ba llon de rugby se dégonfle. Pour sociétés extrêmement v iolentes.
créer des biens publi cs, il faut de la confiance. Mais Qu e font les meilleures ONG? En fait, elles tra-
si le ballon de rugby est crevé, il va se mettre à res- vai llent à l 'étage intermédiaire. Mine de rien, en
sembler à un sablier. D ans les sociétés en form e de ayant l'air de creuser un puits o u de monter un gre-
sablier, il n'y a plus que des très pauvres et des très nier à nou rriture, elles travaillent à la recomposition
riches, on n'a plus que des jeux à somme nulle, avec de la démocratie locale et des échanges locaux. Et
une violence extrême, parce que pour être riche, il par conséquent, elles font de la démocratie sans le
faut voler le pauvre, le pi Uer, voire 1'assassiner, corn me dire, parfois sans le savoir, en contribuant à regonfler
dam un certain nombre de pays d'Amérique latine ou llétage intermédiaire. Ça , c'est pour les mei lleures.
d'Afrique. Parfoi s, il y en a qui sont seulement un alibi pour la
Qu'est-ce qui s'est passé en Afrique? En 1'an mille, poursuite d 'activités crim inelles. M ais c'est un autre
il y avait les trois étages braudéliens: il y avait bien sôr problème.
le clan, la famille, puis il y avait quantité de localités
où se pratiquait l'échange local, et au-dessus un étage *
macro-économique et macropolitique (des caravanes QUESTION: J e suis consciente depuis plusieurs années du
9ui t~aversa~ent le S,ahara, de~ ~avires qui allaient problème de la désiliformation et de la non-i11jormation.
jusqu en Chme, des Etats considerables) . Qu'ont fait Mais fai besoin d'un éclaircissement : qu'est-ce que les
la colo nisation et 1'esclavage? Les Portugais et les journalistes ont d y gagner?
Européens ont commencé par encercler l'Afrique, FRANÇOIS-XAVIER vERSCHAVE: C'est assez si mple à
la coupa nt de 1'économie-monde, puis 1'Europe l'a comprendre. Il y a un livre assez passionnant à lire,
colonisée, on a fol klorîsé J'étage de 1'échange local. parce qu 'on comprend parfois mieux ce qui se yasse
L'Afr ique a survécu à ces agressions extraordinaires à l'étranger qu'en France. Vous savez qu'aux Etats-
de la traite et de l'esclavage en se repl iant sur le clan Unis, il y a une espèce de dévotion pou r la liberté
et la fam ille, puis en hypertrophiant la solidarité à de la presse. Un ouvrage qui vient de sortir, Black
ce niveau du rez-de-chaussée. C'est ce qui l'a sau- L ist, raconte l'aventure d'une quinzaine de jou rna-

60 61
De la rrancarr1que à la nar1arrique Débat

listes américains parmi les plus réputés. Ils avaient secrets il leur arrive souvent de rendre des services à
reç~ tous les honneurs, tous les prix de la profession , des jo~rnalistes. Un journalist~ peut ~voir tout d'u~
Pulitzer ou autres. Et puis un jour, ils sont tombés coup crois cents personnes qu1 travatllent p~ur lut.
sur un suj_et tabou. li n'y a pas tellement de sujets Leur métier? Agents de renseignement ... _Tro~s cen~s
tabou, m~Is _Il y en a quelques-uns. Et ce jour-là, ces personnes qui travaillent pour vous, ç_a atde _a sort a
gen_s qUJ etaient encensés ont vu leur carrière cassée, des scoops! Vous devenez l'un des meill_eurs JOurna-
tOUJ~ur~ avec les mêmes mots: qu'ils sombraient dans listes de votre génération. Seuleme~t, SI on ne vo~s
la t?eone du c;omplot- toue si mplement parce qu'ils fournit plus, vous êtes en manq~~- A ce ~omenc-1:,
avaient prouve que la C IA é~ait 1'un des principaux il faut payer le loyer, par une desmf~rmatton strat~­
pourvoye,urs de drogue aux Etats-Unis, parce qu'ils gique. Je ne parle pas d~ la pre~se dtte «frar:co-afn-
av~tent_ d~couvert que la raison de la disparition d'un caine)>, comme j eune Afnque, qm ne cache meme plus
av~on c1v11 au large des côtes américaines n'avait rien à ses longues relations avec Foccart - qui lui a légué ses
vo1r avec la version officielle, parce gu' ils remettaient archives. Elle est plus riche des articles qu'elle n'a pas
e~ cause le comportement des troupes américa ines au publiés que des articles qu'elle a publiés, : qua~d elle a
Vtetnam, etc. préparé un article gênant, elle demande au dtctateur
Eh bien, dans la société française, il y a trois ou concerné combien il l'achète.
quatre S~Jets tabous: il y a le nucléaire, il y a certai- Vous avez ainsi un certain nombre de mécanismes
nes prat~ques dans ,le doma ine de la santé, il y a la dont 1'objectif est le même: sur certain~ sujets, on
~ra~1çafnque ... ~t la, vous avez un verrouillage, c'est- désinforme. Et on désinforme d'autant mteux sur un
a-due que les du·ecteurs de journaux et de médias sujet qu'on ne désinforme pas sur d'autres sujets moins
- s_urtout ~ans l e~ supports les plus crédibles - se importants.
votent carrement 1mposer des journalistes liés avec
quelque part un fil à la patte. Comment tient-~ 11 les *
journalistes dans les domaines réservés? Les métho- QUESTION: Est-ce que ces pays africains so;tt tou_s c~n­
de: ~la~siques, ~om_me me l'expliquait une journaliste damnés à perpétt-~ité? On voit comment La decofontsatiOII.
specialiste de 1 Afnquc, marchent toujours: l'ar~ent a perdttré à travers d'autres systèmes. Alors qu est-ce q111
le sexe, 1~lcool, parfois les trois. Et puis, la Fran~ es~ va se passer?
quand meme le seul pays occidental à avoir un ficha~e FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE: L'histoire nous montre
d~ 1:ensemble des journalistes par les Renseigneme~s que de temps en temps, il y a quand m~me _des_ réac-
genera_ux. Cela permet le chantage si un journaliste a tions. Quand les gens touchent le fond, d~ reagtssent.
commts quelque peccadille. Enfin, il y a une méthode Et moi, j'ai quand même une confiance tres forte_ dans
plus moderne, le «dopage». Comme le confient dans la capac ité des Africains à réagir. Je p_ense qu'•} y a
leurs mémoires les anciens directeurs des services eu une géné ration qui s'est fait endormu, anesthester.

6Z 63
oe la rrancafrtque a la nar1afr1que Débat

Après l'élimination des leaders indépendantistes, une Il y a selon moi deux principaux poisons_ néo-
partie des élites a cru aux discours de la Banque mon- coloniaux: la soi-disant fatalité de la co~ruptH~.n et
diale, de la démocratie promise par la France, de la l'instrumentalisation de 1'ethnisme. Le JOUr ou les
coopération , de l'aide publique. En même temps, il Africains mesureront l'ensemble des ressources dyna-
y a depuis quelques années une montée des prises de miques et des anticorps dont ils disposent contre. c~s
conscience. Ce n'est pas par hasard que des ouvrages poisons, ce jour-là, ils gagneront une force, con.stde-
destinés au public français, comme Noir silence ou rable, et ils enverront promener tous ces mecamsmes
La Françafrique (je ne les avais pas du tout conçus et qui les oppressent. M ais comm~ t?us les changements
écrits pour les Africains), ont eu autant de lecteurs de mentalité, ce n'est pas 1mmed1at.
africains. Certains m'ont dit: «C'est extraordinaire,
on a l'impression que vous racontez ce que nous avons *
toujours vécu». Je restitue simplement ce que 1'on QUESTION:je travaille dans la prévention dans ~n quar-
m'a apporté: ce sont des milliers de témoins africains tier difficile, a.vec la misère, la violence. Et ce que ;e m~ar­
qui sont venus nous expliquer ce qu'ils vivent dans que, c'est que les gens so?t tellement illu~inés par_ les b1ens
leur pays. Leur problème, c'est que ces pays ont été de consommation que, a mon échelle, ;e me sen~ souvent
divisés par les politiques coloniales, éparpillés; avec impuissante, voire même j'ai l'impression de cautionner ça:
de surcroît la répression des dictatures, aucun de ces Je n'ai aucune marge de manœuvre pour les aider d ouvnr
témoins n'avait la possibilité de rapprocher la situa- Les yeux. Comment faire? . .
tion d'oppression gue lui-même éprouve de celle gue FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE: Première~11~1;t, je cr_OIS
vit le voisin. En lisant nos synthèses, ils se rendent à une certaine force d'un langage de ve~1te. L~ pnn-
compte qu'ils ont les mêmes adversaires . Cette prise cipe des dysfonctionnements .~cruels .~ 1excr01ssanc:
de conscience progresse à toute allure. Elle a abouti de la sphère du secret e: de 1 tmpumte P?r rapport a
entre autres à ce qu'aujourd ' hui, alors qu'il n'y avait la sphère publique et democratique - , c. .est quelqu.e
pratiquement aucun président africain légitimement chose de très facile à expliquer et ça peut etre compns
élu il y a quinze ans, il y en a aujourd' hu i plus d'une par beaucoup de gens. En tant qu'éducat_eurs, vous
douzaine, un bon quart. Et presque chaque année, êtes quelque part les représenta~ts du fo~ctto~nement
on observe de nouvelles conquêtes de la démocra- de la société civile, avec ses regles du Jeu ~ somme
tie, parfois inattendues. Ces derniers temps, il y a positive, vous pouvez expliquer en des mots stmples la
eu Madagascar, le Kenya, Je Ghana. Des pays aussi réalité de cette société, pas seulement ~an~ ses asp~cts
importants que le Nigeria ou l'Afrique du Sud, de négatifs mais en rappelant t~ute une ~1sto1re ~oSittv~,
manière imparfaite certes, ne sont plus des régimes extraordinaire, de construction des blens publtc.s. s~ Je
néocoloniaux. suis encore vivant aujourd'hui, c'est parce que je n en

64
De la rrançarr1que à la nariafrique Débat

suis pas resté aux chocs que j'ai reçus en découvrant laire très fort des Africait'ls vis-à-vis de la France. C'est
des choses ignobles, c'est parce que je sais aussi qu'il y paradoxal, no11?
a des choses extraordinaires, des gens extraordinaires, FRANÇO IS-XAVIER VERSCHAVE: Il y a un effet de propa-
que nous sommes aussi l'héritage de combats, de résis- gande. Vous savez, il y avait encore, t~ois mois ~vat~t la
tances formidables. Si nous pouvons tenir le langao-e Libération, des fou les incroyables qm applaudlSSatent
de la vérité, c'est parce que le côté sombre n'est pas le Pétain, et les mêmes o nt applaudi De Gaulle quelques
seul de l'histoire. jours plus tard ... D ans toutes ces images,_ il y a u~e
D'autre part, rien de ce que vous pouvez faire ne part de mise en scène considérable. Mot- même, Je
peut se faire de manière individuelle. Si vous êtes un rencontrais en même temps des Maliens, je peux vous
individu parmi d'autres individus, vous n'avez aucune dire que les M aliens n'ont pas pour Chirac l'adoration
chance. Comment se font les grands changements, les que peut nous p résenter la télévision.
vraies rév~lutions? Le philosophe Castoriadis explique Et puis, Chirac surfe aussi sur quelque chose de
ça assez b1en. 11 dit: la société, c'est comme l'eau qui positif, sa trah ison par rapport à son héritage a.tlan-
dort, le plus souvent ça ne bouge pas. La situation tiste. Alors, pourquoi a-t-il trahi? C'est en parue un
devient intenable ct la société ne bouge pas - elle se mystère . M ais je pense qu'un certain nombre de ser-
contente de regarder L~ft Story ou Batmar1 ... Mais en v ices secrets non-américains, qui sont très proches du
fctit, qu'est-ce qui se passe? Vous êtes révoltés, j e suis pouvoir, sont en train de trouver que le ,mécanism:
révolté, chacun est révolté dans son coin. Chac un a qu e je vous ai décrit est vraiment trop ~efavorabl~ a
s~n petit l?gi ciel d'indignation. Seulement, ces logi- leurs intérêts hationaux. Gaydamak, qut est le pnn-
Ciels sont m compatibles. Et puis, à certains moments cipal personnage de 1'Angolagate, est quasiment un
de l'histoi re, il y a des groupes qui commencent à frère et un associé de Khodorkovski, l 'homme le plus
se former et des logiciels qui commencent à devenir riche de Russie et le principal pétrolier de ce pays.
compatibles; et puis les groupes accordent leurs loo-i- Or, Gaydamak a été poursuivi par les services se~rets
ciels. Le jour où tous les logiciels s'accordent, rien ~e français, tandis que Khodorkovski est poursuivi par
peut résister à la tempête qui se déchaîne à la surface les services secrets russes. Ces deux hommes ont pour
de l'eau. Le problème de la mise en accord des indi- ca ractéristique d'être très proches des Américains.
gnations, c'est à cela qu'il faut travailler. Tout cela veut dire qu'il y a des intérêts divergents
qui apparaissent dans cette espèce de m_écaniq~e géné-
* rale que je vous ai décrite (la mafiafnque), tl y a du
QUESTION:Je trouve q11'il y a quand même 1m paradoxe tirage entre les républiques souterraines, et cela peut
~ans le regard de_ l'Afrique sur la France. Si on prend provoquer un tournant dans le pro cessu~ de mondi_ali-
1exemple d11 denuer voyage de jacques Chirac en Afrique, sation. Le séisme qu'a représenté la trah1son de Ch1rac
on a l'impression que cela so11lève un engouement popu- par rapport à son passé atlantiste n'est peut-être pas

66 67
De la francafr iQue à la nari afriQue Débat

seu}ement conjoncturel. En tout cas, évidemment, ça dentale, il y a eu un accord pour faire une monnaie
plaJt aux populatwns musulmanes d'Afrique. unique . Cet accord avance tout doucement. Focca rt
doit se retourner dans sa tombe, parce que sa straté-
* gie, c'était d'opposer l'Afrique anglophone à l'Afrique
QUESTION: Entre la Françafrique, franco française, et francophone. La monnaie est un élément très impor-
la mafiafrique, qui est plus mondiale, est-ce qu'il émerge tant de 1'autonomie. Par conséquent, si ce proj et de
une Eurafrique ou est-ce que l'intégration progressive de rapprochement entre deux zones monétaires voit le
la Frat'lce dans l'Europe va aider à démonter ces méca - jour - et je ne vois aucun obstacle politique-, si les
nismes? Africains se rendent compte qu'il est impossible de
FRANÇOIS -XA~IER VERSCHAVE: Dans un premier temps, développer leur économie en étant tota lement dépen-
nou s avons fait preuve de trop d'optimisme en pen- dants de stratégies monétaires d'un autre pays, à ce
sa nt que les indignations des autres pays par rapport moment-là, cette monnaie ouest-africaine sera un pas
à la Françafrique contribueraient à la contenir. En considérable vers l'indépendance. La voie est tracée.
fait, dans un certain nombre d'endroits, comme au U suffit de la suivre.
Soudan, on s'aperçoit que la politique de complicité On ne peut pas conserver le franc des Colonies
française avec une dictature sanglante a fait école dans françaises d'Afriqu e, ce n'est pas possible. Sauf pour
tous les autres pays d 'Europe, jusqu'en Suède. En fait, ceux gui pensent, à travers tout un déli re de propa-
le risque est peut-être inverse: que les méthodes tel- gande, que l'avenir de l'A.friqu e est dans une recolo-
lement fructueuses de la Françafrique fassent école nisation.
et se généralisent en Europe. Mais on peut citer des
exemples en sens contraire . La leçon qu'on peut tirer
de tout ça, comme toujours, c'est que rien n'est auto-
matique. La démocratie ne m arche que si l'on s'en sert.
Et si les peuples européens espèrent de leurs dirigeants
qu'ils feront d'eux- mêmes une politique vertueuse, ils
risquent d'être plutôt déçus.

*
QUESTION: Quelle serait la répercussion de l'euro sur
le franc CFA qui était complètement assujetti au franc
français avant l'Europe ?
FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE: Entre la ZOne franc
d'Afrique de l 'Ouest et les autres pays d 'Afrique occi-

68 69
Achevé d 'imprimer sur les presse~
de la Nouvelle Imprimerie Laballery
en no1·cmbrc 2004

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