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MARX, RENOUVIER,

ET L'HISTOIRE
DU MATERIALISME
par Olivier-René BLOCH

LA Sainte Famille contient quelques pages bien connues des philosophes


marxistes, et au-delà, sur l'histoire du matérialisme à l'âge classique l.
Dès la parution de l'ouvrage, ces pages avaient frappé Engels qui, mar-
quant suffisamment par là que seul Marx en était l'auteur, lui écrivait le 17
mars 1845 :
« La Critique critique [.]
est absolument épatante. Tout ce que tu dis de la question juive,
de l'histoire du matérialisme et des Mystères est superbe et aura un effet excellent » 2.
la fin de sa vie, en 1892, le même Engels en reproduira la partie qui
A
porte sur le matérialisme britannique 3 dans l'introduction de l'édition an-
glaise de Socialisme Utopique et Socialisme Scientifique4. Trois ans plus
tard, Lénine, lisant la Sainte Famille pour la première fois, était à son tour
frappé par ce texte, dont il notait dans ses Cahiers :
« Ce passage [.]
est un des plus précieux du livre. On n'y trouve pas de critique littérale,
mais un exposé tout au long positif. C'est un bref aperçu de l'histoire du matérialisme français.

1. Karl Marx et Friedrich Engels : La Sainte Famille, ou Critique de la critique critique,


contre Bruno Bauer et consorts, trad. E. Cogniot, Editions Sociales, Paris, 1969, chapitre VI, iii,
d : « Bataille critique contre le matérialisme français », pp. 151-160.

Dans les notes suivantes, nous renvoyons par le sigle SF à cette édition.
2. K. Marx - F. Engels :
Correspondance, tome J, Ed. Soc., Paris, 1971, p. 367.
3. Il s'agit du passage qu'on trouve dans SF pp. 154-6, de « le matérialisme est le vrai fils de
la Grande-Bretagne » à « le théisme n'est qu'un moyen commode et paresseux de se débarrasser
de la religion ».
4. F. Engels : Socialisme utopique et socialisme scientifique, Ed. Soc., Paris, 1969, pp. 27-30.
Je devrais citer le passage tout entier, c'est pourquoi je me contente d'en faire un rapide
résumé » s.
Et faut-il rappeler qu'il a dans la suite servi de référence courante dans
l'historiographie philosophique se réclamant du marxisme ?
A lire l'ensemble de la Sainte Famille, on comprend aisément l'intérêt
que pouvaient d'emblée trouver à ces pages Engels ou Lénine : il s'agit bien
d'un des passages les plus suivis et les plus brillants, et sans doute du passa-
ge le plus « philosophique », dans un ouvrage fait de pièces et de morceaux,
où la polémique se perd souvent dans le détail, voire parfois dans la futilité.
L'impression que produit une première lecture autorise-t-elle pourtant à le
prendre pour argent comptant, et à le lire comme un chapitre achevé d'une
histoire marxiste de la philosophie ? A regarder les choses de plus près, il a
de quoi intriguer, et pose peut-être plus de problèmes qu'il n'en résout.
La structure même n'en n'est pas d'une parfaite limpidité, puisque le pro-
jet d'exposer l'« histoire profane, massive », du matérialisme français 6 s'y
traduit par un développement assez intriqué, où la volonté de mettre en évi-
dence les « deux tendances du matérialisme français », celle qui se rattache à
Descartes, et celle qui se rattache à Locke 7, conduit à donner une place quel-
que peu démesurée à l'histoire du matérialisme britannique 8. L'intention do-
minante n'en est pas non plus manifeste : comme tout l'ouvrage, elle est évi-
demment polémique, mais que vise-t-elle au juste ? La cible est désignée en
exergue par une citation d'un article de Bruno Bauer 9, mais ni la citation, ni
du reste l'ensemble de l'article en question ne permettent de se faire d'em-
blée une idée claire de ce que reproche Marx à l'« histoire critique du maté-
rialisme français », ni donc des raisons exactes qui le poussent à lui opposer
longuement son « histoire profane ». C'est que, au-delà de l'intention polémi-
que, on doit se demander quel est, à supposer qu'il existe, le noyau doctrinal
positif précis qui peut se dégager de cette polémique, et de cette « histoire ».
La teneur de cette dernière, telle que la voit Marx, est du reste loin d'aller-de
soi. On ne peut manquer d'être surpris de l'absence totale de Spinoza dans la
présentation du matérialisme des deux siècles classiques qui nous est ici pro-
posée, et l'on est en droit de s'étonner de certaines formules étranges, erro-
nées ou énigmatiques, dans le détail de l'exposé. Peut-on lire sans sourciller
que « Dans sa physique, Descartes avait prêté à la matière une force créatri-

5. V.-I. Lénine :
Cahiers philosophiques, trad. L. Vernant et E. Bottigelli, Ed. Soc., Paris,
1955, p. 30. Le résumé occupe les pp. 30-33.
6. SF, p. 151.
7. ib. p. 152.
8. ib. pp. 154-6 (cf. supra note 3).
9. Bruno Bauer, « Was ist jetzt der Gegenstand der Kritik », dans l'Allgemeine Literatur-
Zeitung de Charlottenburg, IL 8, juillet 1844, pp. 18b-22a. L'ensemble de la section iii du chapi-
tre VI de la Sainte Famille est consacré à une polémique contre cet article. Dans le § d, Marx
s'en prend à un alinéa où, après avoir brossé le tableau du destin de la Révolution française,
aboutissant au nationalisme et à l'égoïsme symbolisés par le régime napoléonien, tableau auquel
s'attaquait Marx dans le § c, Bauer déclare que c'est le même processus qu'avait connu lauf kld-*
rung, dominée par la philosophie de Spinoza aussi bien dans ses développements matérialistes
que dans ses développements théistes, et sombrantfinalement dans le romantisme réactionnaire.
ce spontanée et conçu le mouvement mécanique comme son acte vital » 10 ou
que Duns Scot « était [.]
nominaliste » 11 ? Comment comprendre l'erreur,
signalée par les éditeurs de la traduction française, que commet Marx lors-
qu'il fait mourir Arnauld la même année que Malebranche 12 ? Que peut-il
bien vouloir dire lorsqu'il écrit que le matérialisme mécaniste de tradition
cartésienne « se perd dans la science française de la nature proprement
dite » 13 ? Et pourquoi donc insiste-t-il, et par les seuls moyens de la typo-
graphie, sur le fait que les principaux tenants en sont des médecins, de Le
Roy (= Regius) à Cabanis en passant par La Mettrie 14 ? etc. Encore faut-il
dire que certaines des questions de ce type, celles en particulier qui concer-
neraient le sens exact de plusieurs formules de prétérition, ne peuvent guère,
en fait, être posées qu'après qu'on en ait trouvé la solution.
C'est qu'avant de soulever ces problèmes de contenu, de sens, de structu-
re ou de portée, il semblerait qu'on doive poser une question préalable qui,
à ma connaissance, n'a pas été posée jusqu'ici, à savoir, celle de l'informa-
tion de Marx lui-même. Question qu'il aurait sans doute été le dernier à récu-
ser, puisque c'est celle que pour sa part il pose en fin de compte à son
adversaire : « Où donc M. Bauer ou la Critique ont-ils su se procurer les do-
cuments nécessaires pour écrire l'histoire critique du matérialisme
français ? » 15, avant de conclure que les « documents » en question viennent
tout droit de Hegel. Un rapide examen, pour peu qu'il soit sans préjugé, de
son propre texte suffit à se convaincre qu'on est en droit de la lui poser à
son tour. On ne peut, en effet, qu'être surpris — et c'est apparemment le
premier aspect qui en avait frappé Lénine, de la masse d'informations qu'il
contient en matière d'histoire de la philosophie, dans des secteurs, sur des
doctrines et sur des personnages que la formation philosophique de Marx
n'avait pas pu lui rendre particulièrement familiers. S'il est vrai que, du
temps qu'une carrière universitaire semblait encore pouvoir se dessiner de-
vant lui, il avait en 1841, dans sa Dissertation sur la Différence de la Philoso-
phie de la Nature chez Démocrite et Epicure, fait véritablement œuvre d'his-
torien de la philosophie antique, ni ses études antérieures, ni, encore moins,
les activités journalistiques et politiques qu'il avait eues par la suite, n'a-
vaient pu l'amener à se documenter précisément sur les philosophes français
et britanniques des XVIIe et XVIIIe siècles 16.

10. SF p. 152.
11. SF p. 154. Jamais, à ma connaissance, la philosophie de Duns Scot n'a pu être qualifiée
de nominaliste ailleurs que dans le présent texte (ou ceux qui le démarquent).
12. SF p. 153. On sait que si l'année 1715 est celle de la naissance de Condillac et Helvétius,
et de la mort de Malebranche, Arnauld, lui, était mort en 1694.
13. SF p. 152.
14. ib.
o 15. SFp. 158.
16. La familiarité du père de Karl Marx avec le dix-huitième siècle français (c'est-à-dire,
avant tout, Voltaire et Rousseau - cf. Auguste Cornu, Karl Marx et Friedrich Engels, tome I,
P.U.F., Paris, 1955, p. 55 et note2) ne saurait être invoquée ici.
Peut-on penser qu'il se soit livré pour la circonstance à ce travail de do-
cumentation ? Les conditions de la rédaction de la Sainte Famille, et des pa-
ges qui nous intéressent en particulier, ne laissent guère de place à une hypo-
thèse de ce genre. On sait que l'ouvrage, mis en chantier à Paris à la fin
d'août 1844 par Marx et Engels, fut, après le départ de ce dernier au début
de septembre, achevé par Marx seul en moins de trois mois, et l'on a déjà vu
que notre passage fait partie des pages dont la responsabilité lui incombe en
propre. Au reste, l'article de B. Bauer auquel répond la section à laquelle il
appartient est daté de juillet 1844, ce qui ne permet pas de placer un tel tra-
vail de documentation dans les mois antérieurs à la rédaction. De toute fa-
çon, qu'il s'agisse des quelques semaines de l'automne 1844 où Marx rédige
l'essentiel de la Sainte Famille, ou des mois précédents, où il rédigeait les
Manuscrits d'Economie Politique et de Philosophie, on ne voit guère com-
ment, à côté de ces travaux de rédaction, des lectures approfondies d'écono-
mie, ainsi que d'histoire, qu'ils supposaient et qui, eux, sont attestés, et de
l'intense activité politique qu'il avait à Paris, il aurait, si prodigieuse que fût
sa capacité de travail, trouvé le temps de se consacrer à des recherches et
lectures personnelles directes sur Descartes, « le médecin Le Roy », Cabanis,
La Mettrie, Gassendi, Bayle, Duns Scot, Bacon, Hobbes, Locke, etc., pour ne
mentionner que quelques-uns des noms cités dans le passage. Où donc a-t-il
« su se procurer les documents nécessaires pour écrire l'histoire » du maté-
rialisme français et britannique ?

La question — faut-il le préciser ? — n'est pas le fait de la simple curio-


sité : son intérêt historique et théorique est évident. D'abord parce qu'il est
toujours nécessaire de connaître les sources, si sources il y a, qu'utilise
Marx, ainsi que tout autre théoricien, pour pouvoir juger précisément de son
originalité, et dégager son apport personnel propre. Nécessité d'autant plus
impérieuse ici qu'il s'agit d'un texte de « jeunesse », étroitement situé dans le
temps entre les Manuscrits de 1844 d'une part, les Thèses sur Feuerbach et
l'Idéologie Allemande de l'autre, qui comporte des énoncés théoriques appa-
remment importants sur le matérialisme, son histoire, l'histoire de la philo-
sophie en général, et leur rapport à l'histoire de la société et à la pratique ré-
volutionnaire : ces pages portent donc, et c'est la raison profonde de l'intérêt
que leur avaient accordé un Engels et un Lénine, sur des points qui seront
essentiels à la théorie marxiste, et ce en un moment décisif de sa formation.
Il serait donc particulièrement important de pouvoir apprécier avec exactitu-
de ce qui, en un tel moment, est le propre de Marx, à la différence de ce qui
pourrait bien n'avoir été qu'utilisation plus ou moins hâtive de matériaux ve-
nus d'ailleurs.

Or, on va le voir, il suffit en quelque sorte de poser la question pour que


le texte change d'allure, et suggère de lui-même au lecteur les premières pré-
misses d'une réponse. On verra ensuite que cette réponse suffit elle-même à
résoudre une bonne partie des problèmes soulevés tout à l'heure, en même
temps qu'elle peut sans doute en proposer de nouveaux.
RECHERCHE DES SOURCES

S'il est vrai qu'on doive écarter comme invraisemblable un recours de


Marx aux textes originaux de l'ensemble des philosophes dont traite le passa-
ge qui nous occupe, et si donc, pour une large part au moins, il faut suppo-
ser, comme je l'ai fait en m'engageant dans cette recherche, qu'il s'est servi
d'ouvrages de deuxième main, on pourrait penser d'abord que ses sources
sont allemandes. Ne s'agirait-il pas des Leçons de Hegel sur l'histoire de la
philosophie, dont il était assurément familier, et qui avaient du reste fourni
le point de départ de la Dissertation de 1841 ? Avant même que le contenu
de ces Leçons imposât de répondre par la négative 17, on pouvait toutefois ju-
ger, pour d'autres raisons, l'hypothèse non moins invraisemblable le texte :
de la Sainte Famille rentre dans un contexte radicalement antihegelien ; en
l'occurrence, on l'a déjà aperçu, le reproche majeur adressé ici à Bauer est
d'avoir pris pour source d'une « histoire critique » du matérialisme français
la façon hegelienne d'écrire l'histoire, à laquelle Marx oppose « l'histoire pro-
fane » : comment celle-ci pourrait-elle s'appuyer sur les mêmes « documents »
que celle-là ? Le même argument rendait a priori presque aussi improbable
le recours aux travaux d'histoire de la philosophie de Feuerbach. S'il est vrai
que Marx dans la Sainte Famille, et précisément dans notre passage, appa-
raît encore comme un admirateur, voire un sectateur de Feuerbach, s'il est
vrai par ailleurs que ce dernier avait consacré à l'histoire de la philosophie
moderne une série d'ouvrages importants que Marx ne pouvait ignorer 18, on
ne saurait oublier que le Feuerbach sous la bannière duquel Marx continue
pour quelques mois de se ranger n'est pas le Feuerbach qui avait dans les
années 1830 écrit sur Bacon, Bayle, Spinoza et Leibniz : Marx apprécie Feuer-
bach en tant qu'il est à ses yeux le philosophe qui, rompant en 1839 avec
l'hegelianisme, a porté à celui-ci un coup décisif, alors que ses travaux d'his-
toire de la philosophie, tous antérieurs à cette date et cette rupture, étaient
encore tout pénétrés d'hegelianisme. De fait, une rapide lecture de ces ouvra-
ges d'une historiographie très « spéculative », contrastant avec l'« histoire

17. Voir dans les Vorlesungen über die Geschichte der Philosophie les sections r et II de la
IIIe partie (« Die neuere Philosophie ») - Jubilâumausgabe (reprod. photomécanique, Stuttgart,
1965), tome 19, pp. 278-534. Les seuls éléments du paragraphe de la Sainte Famille qu'on pourrait
rapporter à ces Leçons sont sans doute l'attribution sans réserve à d'Holbach du Système de la
Nature (SF p. 157 - Hegel loc. cit., p. 519 - alors que Tennemann ne présente cette attribution
que sous forme dubitative, et que, on le verra, la source réelle de l'essentiel du développement
de Marx ne prononce pas le nom de d'Holbach), et la mention de Robinet, à qui, comme le note
Marx (SF p. 157), Hegel fait une place relativement importante (loc. cit. pp. 520-523).
18. Ludwig Feuerbach : Geschichte der neuern Philosophie von Bacon von Verulam bis Be-
nedikt Spinoza, Ansbach, 1833 ; Geschichte der neuern Philosophie, Darstellung, Entwicklung
und Kritik der Leibnizschen Philosophie, Ansbach, 1837 ; Pierre Bayle, Ansbach, 1838 (= respec-
:
tivement, tomes 2, 3 et 4 de L. Feuerbach Gesammelte Werke, Akademie Verlag, Berlin, 1967,
1968, 1969). On trouve chez Marx au moins une référence à ces ouvrages de Feuerbach dans les
Travaux préparatoires à la Dissertation de 1841, où est cité le chapitre concernant Pierre Gassen-
di (K. Marx : Différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Epicure, trad. J. Pon-
nier, Ducros, Bordeaux, 1970, p. 123).
profane » telle que Marx entend l'écrire, achève de convaincre que l'une ne
peut être la source de l'autre.
A défaut de ces deux phares qui, à des titres ou moments divers, avaient
illuminé l'horizon intellectuel de Marx, fallait-il chercher encore ailleurs dans
l'historiographie philosophique allemande, qu'il s'agisse de Tennemann ou
d'auteurs plus obscurs, hegeliens ou préhegeliens, les lumières auxquelles il
serait allé s'éclairer ? Si je n'exclus pas que quelques détails de son informa-
tion proviennent plus ou moins directement de sources de ce genre, le texte
de notre passage comporte deux indications complémentaires, jusqu'ici négli-
gées, semble-t-il, qui montrent que ce n'est pas dans cette direction qu'on
peut trouver l'essentiel. La première, il est vrai, ne porte que sur un détail.
Il s'agit de la phrase où Marx écrit que « Pierre Bayle a été « le dernier des
métaphysiciens au sens du XVIIe siècle » et le « premier des philosophes au
sens du XVIIIe » » 19 ; il n'est pas rare que l'on cite cette phrase, en en ou-
bliant toutefois non seulement les guillemets, mais aussi le début, qui dit
:
expressément « Selon le mot d'un auteur français ». Mais si l'on prend gar-
de à cette première indication très ponctuelle, on ne pourra manquer de la
rapprocher de celle, beaucoup plus générale, que fournit le début de la lon-
gue « Remarque », faite pour l'essentiel de citations de Helvétius, d'Holbach
et Bentham, qui figure en appendice du paragraphe : Marx y écrit en effet
que « La connexion du matérialisme français avec Descartes et Locke, ainsi
que l'opposition de la philosophie du XVIIIe siècle à la métaphysique du
XVIIe siècle sont exposées en détail dans la plupart des histoires françaises
modernes de la philosophie » 20 — et ce n'est pas moi qui souligne. C'est
donc bien du côté de sources françaises récentes auxquelles Marx avait pu
accéder à Paris qu'il fallait, apparemment, chercher l'origine de la plupart
des renseignements dont il fait usage. Et pour parvenir, le cas échéant, à l'i-
dentification de telles sources, le texte fournissait au moins quelques critères
précis : le mot même sur Bayle que je viens de citer en était un, puisque, ci-
tation expresse « d'un auteur français », il devait pouvoir, être sans trop de
peine repéré dans un texte ; à ce premier critère pouvaient s'adjoindre d'au-
tres détails sortant apparemment de la banalité, tels que la mention de Re-
gius, ici « le médecin Le Roy », dont on ne devait guère parler vers 1840, ou
celle de Duns Scot, qui n'était sans doute pas non plus alors une référence
très courante. Pour ténus qu'ils fussent, de tels critères étaient, on va le voir,
plus que suffisants.

LES « HISTOIRES FRANÇAISES MODERNES


DE LA PHILOSOPHIE »

La recherche de ces « histoires françaises modernes de la philosophie »


auxquelles Marx se réfère avait pourtant d'abord de quoi déconcerter, si l'on

19. SF p. 15.4.
20. SF p. 159. 1
songe à ce qu'était alors la philosophie en France. La tendance dominante
n'en n'était-elle pas celle de l'éclectisme spiritualiste de Victor Cousin ? — et
l'on sait que sa domination s'appuyait très efficacement sur la toute-
puissance dont Cousin disposait depuis le début de la Monarchie de Juillet a
l'égard de l'ensemble des institutions philosophiques et de leurs protagonis-
tes : enseignement et enseignants, Université et universitaires, Académie et
académiciens, etc. S'il est vrai que la doctrine cousinienne, pour autant qu'il
y en eût, ne s'était malgré tout pas acquis une position de monopole absolu,
les résistances philosophiques auxquelles elle se heurtait sur ce plan, celle du
traditionalisme catholique, ou celle des disciples de Laromiguière, derniers
épigones de Condillac et de l'Idéologie 21, ne paraissaient pas devoir compo-
ser avec elle un ensemble de nature à offrir à Marx nourriture à son goût.
Quant aux philosophes alors en marge des philosophies officielles ou institu-
tionnelles, qu'il s'agît d'Auguste Comte, ou des penseurs sociaux, socialistes
ou communistes, qui pouvaient ou devaient présenter à ses yeux un tout au-
tre intérêt, on ne voit pas comment leurs œuvres auraient pu tomber sous la
rubrique des « histoires françaises modernes de la philosophie ».
En ce domaine, les auteurs auxquels on pense tout naturellement d'a-
bord sont des hommes comme Victor Cousin lui-même, auteur de nombreux
Cours d'histoire de la philosophie, ou le vieux de Gérando, ancien Idéologue
devenu dès longtemps proche de Cousin, auteur d'une Histoire comparée des
systèmes de philosophie qui servait fréquemment de référence depuis le dé-
but du siècle 22, ou le disciple favori de Cousin, Jean Philibert Damiron. Quoi
qu'il en soit de l'étrangeté apparente que présenterait un recours de Marx à
de tels auteurs, les seuls pourtant à l'époque qui s'occupassent en France
d'histoire générale de la philosophie, il faut dire que rien dans les œuvres'
qu'ils avaient publiées jusqu'en 1844 ne correspond aux informations rassem-
blées dans la Sainte Famille 23.
Il est vrai que, à défaut d'histoire générale de la philosophie, les « histoi-
res françaises modernes de la philosophie » pouvaient, sans trop d'improprié-
té, désigner des ouvrages plus limités ou plus spécialisés parus dans les
années 1830 ou 1840, ce qui élargissait le domaine des possibilités. A cet
égard j'ai mis un moment quelque espoir dans un livre de Pierre Leroux pu-
blié à Paris en 1841, dont l'auteur, et le titre : Réfutation de l'éclectisme, où
se trouve exposée la vraie définition de la philosophie, et où l'on explique le
sens, la suite et l'enchaînement des divers philosophes depuis Descartes,

21. Cf. Prosper Alfaric : Laromiguière et son école, Les Belles-Lettres, Paris, 1929.
22. La première édition remonte à 1804. La seconde, très remaniée, parue en 1822, ne com-
porte que la première partie et s'arrête à la Renaissance : c'est seulement en 1847 qu'une édition
posthume en présentera la seconde partie consacrée à l'histoire de la philosophie moderne.
23. Victor Cousin avait certes publié, depuis les années 1820, un grand nombre de Cours de
philosophie et histoire de la philosophie, et de Fragments philosophiques, mais on y trouverait
difficilement les détails fournis par la Sainte Famille (sauf, on le verra, sur un point, mais indi-
rectement.). Quant à Damiron, à part un Mémoire sur Spinoza publié en 1843, ses ouvrages por-
tant sur la période et les auteurs qui nous intéressent sont tous postérieurs à 1844.
avaient de quoi faire supposer que Marx aurait pu à la fois avoir l'envie de
le consulter, et y trouver matière à nourrir un exposé de l'histoire du maté-
rialisme français depuis le XVIIe siècle. La lecture de cet ouvrage, qui ras-
semblait des articles parus les années précédentes dans les publications diri-
gées par Leroux, et qui contient du reste des pages instructives sur la
situation de la pensée française de l'époque, et très remarquables de vigueur
et de mordant, fut toutefois décevante à cet égard ; aucune des informations
historiques présentes dans l'exposé de Marx n'y figure 24.
Si donc l'on ne pouvait faire fond sur un ouvrage qui eût bénéficié de la
part de Marx d'un préjugé favorable du fait de son orientation, peut-être fal-
lait-il se tourner vers des ouvrages qui auraient éveillé son intérêt en raison
seulement de l'époque précise étudiée — celle dont il entendait traiter. A cet
égard mon attention avait été d'abord attirée, étant donnée la place que tient
dans son exposé la philosophie de Descartes, par deux livres alors tout ré-
cents consacrés à celle-ci : l'Histoire et critique de la révolution cartésienne
de Francisque Bouillier publiée à Lyon en 1842 25, et Le cartésianisme ou la
véritable rénovation des sciences de Jean Bordas-Demoulin, publié à Paris en
1843. Toutefois, là encore, je constatai que ni l'un ni l'autre ne répondait aux
exigences voulues : l'on n'y trouvait aucune des indications précises dont je
croyais pouvoir faire un des critères de ma recherche, ni non plus d'autres
indications, même peu sûres, d'une utilisation possible par Marx. Jointes à
d'autres constatations négatives qu'il serait fastidieux d'énumérer, ces décep-
tions m'ont un moment amené à douter de la voie de recherche dans laquelle
je m'étais engagé : les références à « un auteur français » et aux « histoires
françaises modernes de la philosophie » ne seraient-elles pas, après tout, une
mystification de la part de Marx, masquant le recours à des sources alleman-
des, voire, en dépit de l'invraisemblance, à une information directe ? Une
mystification de ce genre n'était pas tout à fait inimaginable, étant donnés le
caractère de Marx, sa jeunesse et la verve polémique de la Sainte Famille ; et
la volonté, correspondant à un thème constamment récurrent chez lui dans
les années 1840, d'opposer aux nuées de l'idéologie allemande la réalité et le
réalisme français, pouvait à la rigueur expliquer une telle supercherie.
Pourtant la lecture d'un troisième ouvrage, centré lui aussi sur le carté-
sianisme, bien que son titre ne l'indiquât pas, et dont je ne m'aperçus donc
qu'après coup qu'il faisait en quelque sorte partie de la même série que ceux
de Bouillier et de Bordas-Demoulin, m'amena bientôt à démentir cette hypo-
thèse désespérée, en confirmant au contraire la véracité des références four-
:
nies par le texte de Marx il s'agissait du Manuel de philosophie moderne de
Charles Renouvier, publié à Paris en 1842, dont je constatai, dès une premiè-
re lecture cursive, appuyée sur l'index que le volume comporte, qu'il répon-
dait enfin à deux au moins des critères qui me guidaient : on y trouvait à

24. En ce qui concerne Auguste Comte, la partie du Cours de Philosophie Positive consacrée
à la philosophie de cette période (c'est-à-dire la fin de la 55e Leçon, dans le tome V, Paris 1841,
p. 568 sqq.) ne comporte aucune des précisions qu'on trouve dans la Sainte Famille.
25. Il s'agit de la première version de l'ouvrage plus connu sous le titre, qu'il a pris dans les
éditions ultérieures, de Histoire de la philosophie cartésienne.
deux reprises, p. 242-3 et p. 343, la mention, sous ce nom, du « médecin Le
Roy », et, sous une forme que Marx n'avait citée que de façon légèrement ap-
proximative, mais aisément identifiable, la phrase « d'un auteur français »
sur Bayle, puisque Renouvier écrivait à propos de celui-ci, p. 333 :
« Ainsi fut-il le dernier des métaphysiciens et le premier des philosophes, à prendre ce mot
dans le sens qu'on lui donnait il y a soixante ans ».
Il s'agissait donc, pour le moins, de l'une des sources utilisées par Marx
pour la rédaction de son exposé. Mais une lecture plus attentive de l'ouvrage
m'amena vite à m'apercevoir qu'il s'agissait bel et bien de la source essentiel-
le, voire à penser que l'expression plurielle « la plupart des histoires fran-
çaises modernes de la philosophie » risquait d'être sous la plume de Marx, si-
non cette fois une mystification, du moins une amplification rhétorique 26.
Il me paraît donc expédient, pour la clarté de la confrontation et de son
analyse, de donner à présent sous forme du tableau page 12, d'une part le
texte intégral du paragraphe de Marx dans sa traduction française, d'autre
part, en regard de ce texte, celui des principaux passages de Renouvier dont
Marx s'est inspiré, — quelques autres passages moins essentiels étant repro-
duits en note ou cités en référence 27.

26. Amplification qui peut d'ailleurs sans doute s'expliquer par le titre de l'ouvrage de Re-
nouvier : l'appellation de « Manuel de philosophie moderne » a pu faire penser à Marx que ce
qu'il y trouvait se rencontrait couramment dans l'historiographie française, ce qui, on l'a déjà
vu, était loin d'être le cas.
27. A l'exception de deux d'entre elles, reproduites dans les colonnes mêmes, je n'ai repro-
duit ni les notes des éditeurs dans le texte de Marx, ni celles de Renouvier dans son propre
texte : les notes placées en fin du tableau comparatif, appelées ici par des lettres, sont de ma
seule responsabilité. D'autre part, à partir d'ici, et jusqu'à la fin du présent article, les référen-
ces à la Sainte Famille d'un côté, au Manuel de Renouvier de l'autre, seront données sous la for-
me abrégée suivante : M suivi d'un nombre renvoie à la page citée de la traduction française de
la Sainte Famille (ainsi M 156 = p. 156 du texte de l'édition de la Sainte Famille citée dans la
note 1 ci-dessus), R suivi d'un nombre à la page citée du Manuel de Renouvier (R 332 = p. 332
du Manuel de philosophie moderne dans l'édition — unique — de 1Q42). Enfin l'astérisque pla-
cée à la suite d'un titre ou d'une expression dans le texte de Marx indique qu'ils figurent en
français dans le texte original allemand.
TABLEAU COMPARATIF *

Karl MARX, dans K. MARX et F. ENGELS, La Sainte Charles RENOUVIER, Manuel de philosophie moder-
Famille (1844-1845), trad. E. COGNIOT, Paris. Ed. Soc., ne. Paris. Paulin, 1842 (extraits).
1969, chap. VI, III, d/, pp. 151-160 (texte intégral).

(p. 151) : d) Bataille critique contre le matérialisme


français.
« Le spinozisme avait dominé le XVIIIe siècle. aussi
bien dans son développement français, qui fit de la
matière la substance, que dans le théisme, qui donna
à la matière un nom plus spiritualiste. L'école fran-
çaise de Spinoza et les adeptes du théisme n'étaient
que deux sectes qui se disputaient sur la véritable si-
gnification de son système. Le sort de cette philoso-
phie des Lumières fut simplement de sombrer dans le
romantisme, après qu'elle eut été forcée de se rendre
à la réaétion qui avait débuté avec le mouvement fran-
çais. -
Voilà ce que nous dit la Critique.
A l'histoire critique du matérialisme français nous
allons opposer, esquissée à grands traits, son histoire
profane, massive. Nous constaterons avec respect
quel abîme existe entre l'histoire telle qu'elle s'est
réellement passée, et l'histoire telle qu'elle se passe
en vertu du décret de la « Critique absolue >, créatrice
à la fois de l'ancien et du nouveau. Enfin, dociles aux
injonctions de la Critique, nous ferons des questions
de l'histoire critique : - Pourquoi ? D'où ? Vers quoi ?.
« l'objet d'une étude attentive

« A parler exactement et au sens prosaïque », la phi-


losophie française des Lumières, au XVIIIe siècle. et
surtout le matérialisme français n'ont pas mené seule-
ment la lutte contre les institutions politiques existan- Cf. p. 331 : « (.) ce fut dans ce siècle un déchaîne-
tes, contre la religion et la théologie existantes, mais ment universel contre la théologie f..J * (voir ci-
elles ont tout autant mené une lutte ouverte, une lutte dessous en regard de M 156) et 332-333 (ci-dessous en
déclarée contre la métaphysique du XVIIe siècle, et regard de M 153-154).
contre toute métaphysique, singulièrement celle de
Descartes, de Malebranche, de Spinoza et de Leibniz.
On opposa la philosophie à la métaphysique, tout com-
me Feuerbach opposa la lucidité froide de la philoso-
phie à l'Ivresse de la spéculation le jour où, pour la
première fois. il prit résolument position contre Hegel.
La métaphysique du XVIIe siècle qui avait dû céder la
place à la philosophie française des Lumières et sur-
tout au matérialisme français du XVIIIe siècle, a connu
une restauration victorieuse et substantielle dans la
philosophie allemande, et surtout dans la philosophie
spéculative allemande du XIXe siècle. D'abord Hegel,
de géniale façon, l'unit à toute métaphysique connue
et à l'idéalisme allemand, et fonda un empire méta-
physique universel ; puis, de nouveau, à l'attaque con-
tre la théologie correspondit, comme au XVIIIe siècle.
l'attaque contre la métaphysique spéculative et contre
(p. 152) toute métaphysique. Celle-ci succombera à ja-
mais devant le. matérialisme, désormais achevé par le
travail de la spéculation elle-même et coïncidant avec
l'humanisme. Or, si Feuerbach représentait, dans le
domaine de la théorie, le matérialisme coïncidant avec
l'humanisme, le socialisme et le communismefrançais
et anglais l'ont représenté dans le domaine de la pra-
tique.

A parler exactement et au sens prosaïque., il P. 342 :


côté de l'école matérialiste dont nous ve-
A
existe deux tendances du matérialisme français : l'une nons de parler (a), et qui a son origine dans le sen-

(*) Le renvoi des notes par ordre alphabétique est reporté à la fin de ce tableau comparatif.
tire son origine de Descartes, l'autre de Locke. La se- sualisme (b). il en est une autre, qui n'a jamais cessé
conde est par excellence un élément de culture fran- d'exister depuis Descartes, et qui nous paraît tenir de
çais et aboutit directement au socialisme ; l'autre, le lui tout ce que les principes qu'elle emploie ont de
matérialisme mécaniste, se perd dans la science fran- spécieux sous un certain rapport. C'est l'école mécani-
çaise de la nature proprement dite. Les deux tendan- que. Ou'on étudie en effet la physique de Descartes,
ces s'entrecroisent au cours de leur développement. qu'on oublie la méthode et qu'on se laisse fasciner
Nous n'avons pas à étudier ici plus en détail le maté- par la puissance créatrice dont Descartes lui-même
rialisme français datant directement de Descartes (c), douait la matière, qu'on regarde enfin cette matière
pas plus que l'école française de Newton ni le déve- comme l'unique substance et la cause universelle, on
loppement général de la science française de la natu- fondera une doctrine propre à représenter, pour ainsi
re (d). dire, la moitié de la philosophie cartésienne. En effet.
Bornons-nous donc à ceci : le système des idées purement intelligibles en est
l'autre moitié ; et ceux-là seuls qui conservent le dua-
Dans sa physique, Descartes avait prêté à la matiè- lisme, soit en le scellant dans l'unité comme Spinosa,
re une force créatrice spontanée et conçu le soit en l'expliquant par une harmonie préétablie com-
mouvement mécanique comme son acte vital. Il avait me Leibnitz, représentent dans son intégrité l'esprit
complètement séparé sa physique de sa métaphysi-' du philosophe.
que. A l'intérieur de sa physique, la matière est l'uni-
Or, l'école mécanique dut principalement ses pro-
que substance, le fondement unique de l'être et de la grès aux médecins, aux physiologistes, aux physiciens,
connaissance
qui, recevant tous (p. 343) les jours, par suite de l'es-
Le matérialisme mécaniste français s'est rattaché à prit anti-métaphysique du dix-huitième siècle, une ins-
la physique de Descartes, par opposition à sa méta- truction moins profonde et moins générale, se laissè-
physique. Ses disciples ont été antimétaphysiciens de rent aller plus facilement aux préoccupations
profession, c'est-à-dire physiciens. matérialistes. Le médecin Leroy, dont l'éducation phi-
Cette école commence avec le médecin Le Roy, at- losophique avait dû être fort imparfaite, à en juger par
teint son apogée avec le médecin Cabanis, et c'est le les fautes que les aristotéliciens d'Utrecht lui repro-
médecin La Mettrie qui en est le centre. Descartes vi- chèrent. et par les représentations amicales de Des-
vait encore quand Le Roy transposa sur l'âme humai- cartes, nous a donné le premier exemple d'une chute
nè, — tout comme La Mettrie au XVIII" siècle, — la de ce genre. Séduit, sans doute, par la facilité avec la-
construction cartésienne de l'animal, déclarant que l'â- quelle son maître expliquait les opérations de la vie
me n'était qu'un mode du corps, et les idées des mou- organique dans un traité des animaux dont il s'était *
vements mécaniques. Le Roy croyait même que Des- procuré copie, et qu'il avait refondu dans un de ses
cartes avait dissimulé sa vraie façon de penser. ouvrages, il étendit ce mécanisme jusqu'aux idées, et
Descartes protesta. A la fin du XVIIIe siècle, Cabanis crut que l'on pouvait regarder l'âme comme un mode
mit la dernière main au matérialisme cartésien dans du corps. Il alla même jusqu'à penser que Descartes
son ouvrage : Rapports du physique et du moral de avait déguisé sa véritable conviction, et s'attira, de la
l'homme part de ce dernier, une vive et noble réponse(e) [.].
L'ignorance a toujours suscité le matérialisme dans
les temps modernes. C'est aussi dans ce sens qu'il
est sorti de la doctrine de Descartes ; car tout ce qu'il
y a d'ingénieux dans le système de Lamettrie, cory-
phée des matérialistes, est dû à l'invention de Descar-
tes qui. par son explication des fonctions naturelles
des animaux et de l'homme, a tracé un plan complet
de physiologie [.].
Le Système de la nature a, comme les théories de
Lamettrie, (p. 344) beaucoup emprunté à la physique
de Descartes, mais les recherches des sensualistes
sont certainement pour quelque chose dans tous ces
ouvrages. Au contraire, il semble qu'à mesure que l'é-
cole mécanique s'est fortifiée, elle s'est rapprochée
de sa première origine. Ainsi le traité de Cabanis, qui
nous présente à son apogée, et avec toute la rigueur
qu'une physiologie très-avancée peut lui donner, la
doctrine mécanique pure, rappelle à chaque instant les
théories du monde et de l'homme de Descartes.
Le matérialisme cartésien continue d'exister en
France. Il enregistre ses grands succès dans la physi-
Voir pp. 310-314 ; noter en particulier :
que mécanique, à laquelle, « pour parler (p. 153)exac- P. 310: [.] au fond nous considérons les explica-
tement et au sens prosaïque., on peut reprocher tout tions nouvelles qui ont été produites depuis un siècle,
ce qu'on veut sauf le romantisme. comme essentiellement comprises dans le cercle véri-
table de la physique (p. 311) de Descartes, quelque-
fois modifiée par l'esprit de l'école newtonienne de;
même que les principes généraux de la physique mé-
canique, bien qu'aucun d'eux n'ait été conservé com-
me Descartes l'avait posé, nous paraissent cependant
des conséquences de la direction qu'il imprima, aux
esprits.
P. 313: Notre intention n'est, du reste, que d'indi-
quer ici, sans exclure la vérité des systèmes de physi-
que vitaliste dont nous parlerons plus tard, tout ce
que la science moderne renferme de la physique mé-
canique créée par Descartes, et tout ce qu'elle en
peut attendre encore.
Dès sa première heure, la métaphysique du XVII" Voir pp. 151-168 (Hobbes) et 189-191 (sa critique des
siècle, représentée, pour la France, surtout par Des- Méditations), 168-171 (la restauration de l'atomisme),
cartes, a eu le matérialisme pour antagoniste. Descar- 171-181 (Gassendi) et 188-9 (sa critique des Médita-
tes le rencontre personnellement en Gassendi, restau- tions).
rateur du matérialisme épicurien. Le matérialisme
français et anglais est demeuré toujours en rapport
étroit avec Démocrite et Epicure. La métaphysique
cartésienne a eu un autre adversaire en la personne
du matérialiste anglais Hobbes. C'est longtemps après P. 332 : « Le cartésianisme dominait enfin dans les
leur mort que Gassendi et Hobbes ont triomphé de écoles, et déjà son règne passait dans l'opinion. [.]
»
leur adversaire, au moment même où celui-ci régnait (voir ci-après).
déjà comme puissance officielle dans toutes les éco-
les françaises.

Voltaire a fait observer que l'indifférence des Fran-


çais du XVIIIe siècle à l'égard des querelles opposant
Jésuites et Jansénistes était provoquée moins par la
philosophie que par les spéculations financières de
Law. La chute de la métaphysique du XVIIe siècle ne
peut donc s'expliquer par la théorie matérialiste du
XVIIIe siècle qu'autant qu'on explique ce mouvement
théorique lui-même par la configuration pratique de la
vie française en ce temps. Cette vie était tournée
vers le présent immédiat, la jouissance temporelle et
: « [.]
les intérêts temporels, en un mot vers le monde ter-
restre. A sa pratique antithéologique, antimétaphysi-
que. matérialiste, devaient nécessairement correspon-
dre des théories antithéologiques, antimétaphysiques,
matérialistes (f). C'est pratiquement que la métaphysi-
» P. 332 au milieu d'une préoccupation exclusi-
ve des choses de la terre, la philosophie s'éloignait
(voir ci-après).

que avait perdu tout crédit. Notre tâche se borne ici à


indiquer brièvement l'évolution de la théorie.

La métaphysique du XVIIe siècle (qu'on pense à P. 332 : Le cartésianisme dominait enfin dans les
Descartes, Leibniz, etc.), était encore imprégnée d'un écoles, et déjà son règne passait dans l'opinion. Les
contenu positif, profane. Elle faisait des découvertes sciences commençaient à se séparer du tronc princi-
en mathématiques, en physique et dans d'autres pal ; il y avait des mathématiciens, il y avait des phy-
sciences exactes qui paraissaient en faire partie. Mais siciens, il y avait des chimistes, et la métaphysique
dès le début du XVIIIe siècle, cette apparence s'était tombait en discrédit auprès des diverses classes de
évanouie. Les sciences positives s'étaient séparées de savants. D'un autre côté, la critique des institutions ci-
la métaphysique et avaient délimité leurs sphères pro- viles et religieuses allait croissant et devenait de plus
pres. Toute la richesse métaphysique se trouvait ré- en plus libre. Enfin, au milieu d'une préoccupation
duite aux problèmes de la pensée et aux choses cé- exclusive des choses de la terre, la philosophie s'éloi-
lestes, au moment précis où les êtres réels et les gnait. repoussée par la réaction générale qui avait lieu
choses terrestres commençaient à absorber tout l'inté- contre tout ce qui tendait à n'occuper l'homme que de
rêt. La métaphysique avait perdu tout son sel. C'est Dieu et de son plus lointain avenir.
l'année même où moururent les derniers grands méta-
physiciens français du XVIIe siècle, Malebranche et Ar- Arnaud et Malebranche furent les derniers philoso-
nauld, que naquirent Helvétius et Condillac. phes du dix-septième siècle en France, et l'année mê-
me où ce dernier mourait, naissaient Helvétius et
L'homme qui, sur le plan de la théorie, fit perdre Condillac, tant ce déclin de la philosophie fut rapide.
ieur crédit à la méta- (p. 154) physique du XVIIe siècle Il est vrai qu'un homme d'une immense célébrité, et
et à toute métaphysique, fut Pierre Bayle. Son arme dont l'influence dut être bien grande, avait employé
était le scepticisme, forgé à partir des formules magi- toute son activité à diriger, pour la détruire, la philo-
ques de la métaphysique elle-même. Son propre point sophie contre elle-même. Cet homme est Bayle, et
de départ fut la métaphysique cartésienne. C'est en par lui le scepticisme prépara l'invasion de la philoso-
combattant la théologie spéculative que Feuerbach a phie anglaise parmi nous. C'est du cartésianisme que
été amené à combattre la philosophie spéculative, pré- sortit l'esprit de Bayle [.].
cisément parce qu'il reconnut dans la spéculation le Mais le doute en religion l'entraîna au doute en phi-
dernier soutien de la théologie et qu'il lui fallut forcer losophie ; persécuté d'ailleurs par les religions, il vou-
les théologiens à renoncer à leur pseudo-science pour lut leur arracher leur prétendue certitude, et, par là,
;
en revenir à la toi grossière et répugnante de même, les croyances et (p. 333) l'empire, et le pouvoir de fai-
c'est parce qu'il doutait de la religion que Bayle se re le mal. Il voulut que la nécessité d'en appeler à la
mit à douter de la métaphysique qui étayait cette foi. foi rendit les théologiens plus modestes, et il mit en
Il soumit donc la métaphysique à la critique, dans tou- problème toutes les questions dogmatiques.
te son évolution historique. Il s'en fit l'historien, pour
écrire l'histoire de son trépas. Il réfuta surtout Spino- Mais comme la métaphysique régnait encore, il ac-
za et Leibniz. cepta la métaphysique comme instrument, et parcou-
Pierre Bayle, en dissolvant la métaphysique par le rut la philosophie et la religion, voyageur critique,
scepticisme, a fait mieux que de contribuer à faire ad- pour les opposer à elles-mêmes. Ainsi fut-il le dernier
mettre le matérialisme et la philosophie du bon sens des métaphysiciens et le premier des philosophes, à
en France. Il a annoncé la société athée qui n'allait prendre ce mot dans le sens qu'on lui donnait il y a
pas tarder à exister, en démontrant qu'il pouvait exis- soixante ans.
ter une société de purs athées, qu'un athée pouvait Il résulte de là qu'on peut remarquer deux parties
être honnête homme, que l'homme se rabaissait non dans l'œuvre de Bayle. L'une consiste dans certaines
par l'athéisme, mais par la superstition et l'idolâtrie. opinions très-systématiques, et qui, bien que considé-
Selon le mot d'un auteur français, Pierre Bayle a été rées jusqu'à nos jours comme d'indignes paradoxes,
« le dernier des métaphysiciens au sens du XVIIe siè- n'en sont pas moins très-faciles à justifier par l'expé-
cle » et le « premier des philosophes au sens du rience et par la raison. Bayle prit à tâche de combat-
xw/y.. tre et de ruiner, à propos de l'apparition d'une comète
en t648, tout ce qui pouvait- rester de préjugés et d'i-
dolâtrie parmi les populations chrétiennes de son
temps, et le cours de son argumentation le conduisit à
soutenir que les opinions religieuses sur Dieu et sur
la Providence ne sont pas l'unique fondement de la
moralité chez l'homme. En effet, c'est à cela que re-
viennent ces deux thèses, qu'un athée peut être hon-
nête homme et qu'une société d'athées pourrait
exister, et cette autre dont le but est d'appuyer les
premières, que l'âme déchoit moins par l'athéisme
que par l'idolâtrie.

334: La seconde partie de l'œuvre de Bayle est


P.
sa critique des dogmes et des systèmes [.].
Pour en revenir à Bayle, parmi les réfutations qu'il
entreprit, celles de Spinosa et de Leibnitz tiennent le
premier rang, à notre point de vue,

A côté de la réfutation négative de la théologie et P. 335 :


Mais ce n'était pas tout que d'opposer secte
de la métaphysique du XVIIe siècle, il fallait un systè- à secte, et système à système ;
restaurer le mani-
me antimétaphysique positif. On avait besoin d'un li- chéisme ou le pyrrhonisme semblait un jeu d'érudi-
vre qui mît en système la pratique vivante du temps tion il fallait pousser la hardiesse plus loin, se placer
et lui donnât un fondement théorique. L'ouvrage de sur le terrain de la philosophie et s'y fortifier dans un
Locke : Essai sur l'entendement humain, vint à point système positif dont les conséquences fussent sûre-
nommé d'outre-Manche. Il fut accueilli avec enthou- ment ruineuses pour les théologiens et pour les philo-
siasme, comme un hôte impatiemment attendu. sophes du siècle précédent qui leur avaient'prêté leur
appui. A une doctrine on avait besoin d'opposer, non
pas une hypothèse, mais une autre doctrine à formes
consciencieuses et sévères au moins en apparence.
Ainsi s'explique le succès du livre de Locke qui, com-
me attendu en France, y fut reçu avec acclamation.
On peut poser la question : Locke ne serait-il pas un
disciple de Spinoza ? Laissons répondre l'histoire
« profane : P. 321 : Quant aux opinions de Locke, qui ne tien-
nent pas directement à sa méthode, puisqu'elle est si
peu formulée, mais qui se rattachent aux habitudes or-
dinaires de son esprit, nous devons signaler d'abord
Le matérialisme est le vrai. fils de la Grande- le nominalisme dont nous avons montré les rapports
Bretagne. Déjà son scolastique Duns Scot s'était de- .étroits avec le sensualisme (g), et la source où Locke
mandé * si la matière ne pouvait pas penser ». emprunte cette doctrine est facile à trouver en Angle-
terre, car le scolastique Occam l'a enseignée. Bacon
Pour opérer ce vmiracle, il eut recours à la toute- l'a laissée approcher, Hobbes l'a fortement systémati-
puissance de Dieu ; autrement dit, il força la théologie sée [.].
elle-même à prêcher le matérialisme. Il était de sur-
croît nominaliste. Chez les matérialistes anglais, le no-
minalisme est un élément capital, et il constitue d'une Enfin, pour son incertitude sur la nature de l'esprit
façon générale la première expression du matéria-
lisme.
et de matière, incertitude basée sur un défaut de
la
définition de l'une ou de l'autre de ces deux choses,
et pour sa tendance à identifier l'idée de sujet en gé-
néral avec celle de matière, nous trouvons tout cela
dans Hobbes. et, avant lui, dans Duns-Scott et dans
Occam (1), qui ont demandé si la matière ne pourrait
pas penser, en se rapportant, comme le fit Locke à
son tour, à la puissance de Dieu, pour obtenir par mi-
racle ce qu'ils auraient bien voulu, mais ce qu'ils ne
pouvaient atteindre autrement.

(1) Cousin : Hist. de la phil. au dix-huitième siècle,


1,9.
Le véritable ancêtre du matérialisme anglais et de P. 148 : On ne peut contester que Bacon ne tende
toute science (p. 155) expérimentale moderne, c'est autant que possible, à réduire les formes des phéno-
Bacon (h). La science basée sur l'expérience de la na- mènes à des mouvements déterminés, et cela doit
ture constitue à ses yeux la vraie science (i) et la être, puisque, selon lui, Je mouvement est, parmi les
physique sensible en est la partie la plus noble (j). Il qualités inhérentes à là matière, la première et la plus
se réfère souvent à Anaxagore et ses homoioméries, essentiefle. Mais il est certain aussi que ces mouve-
ainsi qu'à Démocrite et ses atomes. D'après sa doctri- ments, au lieu de dépendre simplement les uns des
ne, les sens sont infaillibles et la source de toutes les autres dans un progrès à l'infini et de suivre des lois
connaissances. La science est la science de l'expé- purement mathématiques, reconnaissent souvent pour
rience et consiste dans l'application d'une méthode ra- causes des appétits ou dispositions, ou en général
tionnelle au donné sensible. Induction, analyse, compa- d'autres qualités qui sont difficiles à imagner comme
raison, observation, expérimentation, telles sont les attributs d'une matière nue. Il suit de là que Bacon ne
conditions principales d'une méthode rationnelle. Par- pose pas en effet la matière nue, et bien plus, il ne
mi les propriétés innées de la matière, le mouvement détermine même pas rigoureusement les propriétés
est la première et la plus éminente, non seulement en premières qu'il lui octroie. C'est plutôt en poète qu'en
tant que mouvement mécanique et mathématique, savant qu'il aime à parler de la matière ; ainsi, dans
mais plus encore comme instinct, esprit vital, force son interprétation de l'antique symbole de Pan, l'un
expansive, tourment de la matière (pour employer des plus beaux épisodes de son traité des sciences, il
l'expression de Jacob Boehme). Les formes primitives développe avec amour la triple conception qu'on en
de la matière sont des forces essentielles vivantes, in- peut former : Pan, l'univers matériel, est fils de Mer-
dividualisantes, inhérentes à elle, et ce sont elles qui cure, c'est-à-dire du verbe divin ; mais une autre tradi-
produisent les différences spécifiques. tion te fait naître de Pénélope et de tous les préten-
Chez Bacon, son fondateur, le matérialisme recèle dants ensemble, c'est-à-dire des semences confuses
encore, de naïve façon, les germes d'un développe- des choses; de là la philosophie d'Anaxagore avec
ment multiple (k). La matière sourit à l'homme total ses homéoméries, la philosophie atomistique plus sai-
dans l'éclat de sa poétique sensualité ; par contre, la ne et plus subtile qui dans les semences consubstan-
doctrine aphoristique, elle, fourmille encore d'inconsé- tielles ne fait varier que la figure.
quences théologiques (1). P. 149 : Or, Bacon, physicien, partage évidemment
ses sympathies entre deux de ces interprétations de
la fable, celle des atomes et celle des formes, en con-
sidérant toutefois celles-ci non comme abstraites,
mais comme des sortes de vitalités inhérentes à cer- -
taines parties de la matière. Il manifeste souvent son
admiration et même sa préférence pour la philosophie
de Démocrite, mais en fait, il emploie l'induction à dé-
voiler quelquefois des formes vivantes dans la matiè-
re morte.
Dans la suite de son évolution, le matérialisme de- P. 151 : Nous verrons plus tard quelle période et
vient étroit (m). C'est Hobbes (n) qui systématise le quel développement de la pensée put embrasser et ré-
matérialisme de Bacon. Le monde sensible perd son gler le cartésianisme. Pour que le baconisme eût la
charme original et devient le sensible abstrait du géo- même destinée, il fallait qu'un génie puissant et rigou-
mètre. Le mouvement physique est sacrifié au mouve- reux le systématisât, lui donnât l'ordre et la précision.
;
ment mécanique ou mathématique la géométrie est Un contemporain de Descartes remplit cette mission,
proclamée science principale (o). Le matérialisme se et ce fut Hobbes.
fait misanthrope. Pour pouvoir battre sur son propre Ce nouveau représentant d'Aristote eut d'abord l'u-
terrain l'esprit misanthrope et désincarné, le matéria- nité de principe à établir, la théologie naturelle à dé-
lisme est forcé de mortifier lui-même sa chair et de laisser. Moins religieux que Bacon et plus absolu dans
se faire ascète. Il se présente comme un être de rai- sa raison, il dut commencer la science par la logique
son, mais développe aussi bien la logique inexorable
de l'entendement.
tout savoir et de toute investigation [.].
en fondant toutefois celle-ci sur le principe unique de

Partant de Bacon, Hobbes procède à la démonstra- P. 152 : Hobbes pénètre dans la philosophie en envi-
tion suivante : si leur sens fournissent aux hommes sageant l'homme comme le faisait Bacon, c'est-à-dire
toutes leurs connaissances, il en résulte que l'intui- ainsi qu'un miroir où se représentent des objets exté- -
tion, l'idée, la représentation, etc., ne sont que les rieurs que nous appelons des corps et auxquels nous
fantômes du monde corporel plus ou moins dépouillé reconnaissons certains accidents ou qualités. En effet,
de sa forme sensible. Tout ce que la science peut fai- selon lui, il y a continuellement en nous des images
re, c'est donner un nom à ces fantômes. Un seul et des choses qui sont hors de nous, et la représentation
même nom peut être appliqué à plusieurs fantômes. Il des qualités de ces êtres est ce que nous nommons
peut même y avoir des noms de noms. Mais il serait concept, imagination, idée, connaissance; la sensation
contradictoire d'affirmer d'une part que toutes les est ainsi l'origine de toutes les pensées, et nous ne
idées ont leur origine dans le monde sensible et de pensons que ce qui est corps ou composé de corps.
soutenir d'autre part qu'un mot est plus qu'un mot et En un mot, corps, substance, être, ne présentent à
qu'en dehors des entités représentées, toujours singu- l'esprit qu'une seule et même idée réelle, et parier
lières, il exite encore des entités universelles. Au conr d'une substance incorporelle est absolument le même
traire, une substance incorporelle est tout aussi con- que d'un corps incorporel. Nous savons que nous exis-
tradictoire qu'un corps incorporel. Corps, être, tons parce que nous pensons et que nous ne pouvons
substance, tout cela est une seule et même idée réel- séparer la pensée d'une matière qui pense ; en effet,
le. On ne peut séparer la pensée d'une matière qui la matière est le support commun des sujets de tous
pense. Elle est le sujet de tous les changements. Le les actes, et que ces actes changent ou non, elle est
mot infini n'a pas de sens, à moins de signifier la ca- conçue toujours la même, sujette à tous les change-
pacité de notre esprit d'additionner sans (p. 156) fin. ments.
De même que Hobbes anéantissait les préjugés P. 331 Clarke s'efforça particulièrement d'établir
théistes du matérialisme baconien, de même Collins, les preuves de l'immortalité de l'âme et de l'existence
Dodwell, Coward, Hartley, Priestley, etc., firent tomber de Dieu : mais l'école de Locke ne put être maintenue
la dernière barrière théologique qui entourait le sen- dans les bornes théologiques. Collins démontra que
sualisme de Locke. Pour le matérialisme tout au toutes les actions de l'homme sont déterminées, ainsi
moins, le théisme n'est qu'un moyen commode et pa- que ses volontés et ses actes, par leurs causes, de
resseux de se débarrasser de la religion. sorte que la liberté est impossible. Dodwell, Coward,
Hartley. ensuite Priestley, voulurent prouver la maté-
Nous avons déjà fait remarquer combien l'ouvrage rialité de l'âme ; enfin Mandeville. partant de la défini-
de Locke vint à propos pour les Français. Locke avait tion du bien par l'utile, doua le sensualisme d'un nou-
fondé la philosophie du bon sens* (q) c'est-à-dire décla- veau système de morale, et entreprit l'apologie des
ré, par une voie détournée, qu'il n'existait pas de phi- vices par la considération de leur indispensable utilité
losophie distincte des sens humains normaux et de dans la société actuelle. En un mot. ce fut dans ce
l'entendement fondé sur eux. siècle un déchaînement universel contre la théologie,
les médecins y prirent une grande part, et il n'y eut là
ni unité ni vraie doctrine.
Le disciple direct et l'interprète français de Locke, P. 336 :
L'unique métaphysicien de ce temps, encore
Condillac, dirigea aussitôt le sensualisme de Locke représenta-t-il faiblement plutôt qu'il ne dirigea l'opi-
contre la métaphysique du XVIIe siècle. Il démontra nion de ses contemporains, est Condillac. Il faut con-
que les Français avaient eu raison de rejeter cette venir cependant que les principales qualités qu'on de-
métaphysique comme une simple élucubration de l'i- mandait alors au philosophe se trouvèrent en lui ;
magination et des préjugés théologiques. Il fit paraître d'abord il vénéra Locke et le dépassa en donnant un
une réfutation des systèmes de Descartes, Spinoza, nouveau développement aux preuves de l'origine sen-
Leibniz et Malebranche. sible des connaissances, en accordant plus d'importan-
Dans son Essai sur l'origine des connaissances hu- ce aux signes et moins aux pensées que les signes
maines *, il développa les idées de Locke et démontra représentent, et en s'efforçant de montrer que non-
que non seulement l'âme, mais encore les sens, non
seulement l'âme, mais les sens, non-seulement l'art
seulement l'art de former des idées, mais encore l'art de faire des idées avec des sensations, mais même
de la perception sensible, sont affaire d'expérience et celui de sentir comme il faut n'est qu'une affaire
d'habitude. C'est de l'éducation et des circonstances d'expérience et d'habitude. Ensuite il fut dur et mé-
extérieures que dépend donc tout le développement prisant pour la métaphysique du dix-septième siècle,
de l'homme. Condillac n'a été supplanté dans les éco- prétendit que les Français s'en étaient dégoûtés avec
les françaises que par la philosophie éclectique. raison, comme d'un produit de l'imagination toute pure
ou des préjugés, et publia, pour le prouver, une analy-
se et une réfutation des systèmes de Descartes, de
Malebranche, de Spinosa et de Leibnitz.
P. 338 philosophie de Condillac a cependant do-
La
miné dans l'enseignement jusqu'à des temps bien voi-
sins de nous.
Ce qui distingue le matérialisme français et le ma-
térialisme anglais, c'est la différence des deux natio-
nalités. Les Français ont doté le matérialisme anglais
d'esprit, de chair et de sang, d'éloquence. Ils lui con-
fèrent le tempérament qui lui manquait et la grâce. Ils
le civilisent.
C'est chez Helvétius, qui part également de Locke, P. 341 : Helvétius avait particulièrement contribué à
que le matérialisme prend son caractère spécifique- préparer la morale du système de la nature, et il n'a-
ment français. Helvétius le conçoit d'emblée par rap- vait fait en cela que doter le sensualisme d'une de
port à la vie sociale. (Helvétius : De l'hom- (p. 157) ses conséquences naturelles. En effet, chercher la
me*). Les propriétés sensibles et famour propre, la cause de la supériorité de l'homme sur les animaux
jouissance et l'intérêt personnel bien compris sont le dans l'organisation physique dont il est doué (p. 342)
fondement de toute morale. L'égalité naturelle des in- confondre les progrès de la raison avec ceux de l'in-
telligences humaines, l'unité entre le progrès de la dustrie, attribuer aux passions matérielles et à l'a-
raison et le progrès de l'industrie, la bonté naturelle mour-propre en particulier toute l'éducation de l'esprit
de l'homme, la toute-puissance de l'éducation, voilà humain, soutenir enfin l'égalité naturelle des intelli-
les éléments principaux de son système. gences et placer toute notion morale dans l'égoïsme,
n'est-ce pas obéir d'une certaine manière à la loi
qu'impose le principe de l'origine exclusivement sen-
sible des connaissances et des facultés de l'homme ?
Les écrits de La Mettrie nous proposent une combi- Voir ci-dessus en regard de M 152):
p. 343-4 (cf.
naison du matérialisme cartésien et du matérialisme « (.)
tout ce qu'il y a d'ingénieux dans le système de
anglais. Il utilise jusque dans le détail la physique de
Lamettrie, coryphée des matérialistes, est dû à l'inven-
Descartes. Son Homme-Machine" est calqué sur l'ani- tion de Descartes qui, par son explication des fonc-
mal-machine de Descartes. Dans le Système de la na- tions naturelles des animaux et de l'homme,
a tracé
ture d'Holbach, la partie physique est également un un plan complet de physiologie. (.)
amalgame des matérialismes anglais et français, tout
Le Système de la nature a, commeles théories de
comme la partie morale est fondée essentiellement Lamettrie, beaucoup
emprunté,
sur la morale d'Helvétius (r). Le matérialisme français cartes, mais les recherches à la physique de Des-
qui a encore le plus d'attaches avec la métaphysique des sensualistes sont cer-
et reçoit pour cela même les éloges de Hegel, Robinet tainement pour quelque chose dans tous ces ou-
(De la nature ') se réfère expressément à Leibniz. vrages..
C'est parce que la matérialité seule peut faire l'objet P. 157: Arrêtons-nous ici quelque temps, car nous
de la perception et du savoir que nous ne savons rien avons établi les fondements de la doctrine d'Hobbes,
de l'existence de Dieu. Seule est certaine ma propre et l'exposition en sera brève. Le principe de la con-
existence. Toute passion humaine est un mouvement naissance par les sens a été posé d'abord, et à lui se
mécanique, qui finit ou commence. Les objets des ins- rattachent les idées de matière première et de mouve-
tincts, voilà le bien. L'homme est soumis aux mêmes ment, origine de toute modification, qu'Hobbes ne dis-
lois que la nature. Pouvoir et liberté sont identiques. cute pas, mais affirme simplement ;
nous verrons
mieux encore dans un instant comment parait le mon-
de dans sa pensée ; mais continuons. Le principe des
noms vient ensuite, et il est posé encore affirmative-
ment et sans preuve directe, mais plutôt comme une
conséquence bien naturelle du premier : qui ne voit,
en effct, que si toute connaissance est le fantôme
présent, ou plus ou moins effacé d'une forme sensi-
ble. tout ce que la science peut faire, c'est de nom-
mer ces fantômes, puis de grouper les noms selon
qu'ils conviennent à certaines de ces apparences ou à
plusieurs d'entre elles à la fois ? Un nom peut être ar-
bitrairement appliqué à plusieurs spectres, quoi de
plus simple ? Plusieurs objets ne peuvent-ils pas être
présents à l'imagination sous une appellation commu-
ne, et ne peut-il pas même y avoir des noms de noms
et des noms de discours ? Mais vouloir qu'un mot soit
plus qu'un mot, qu'il y ait d'autres êtres que ceux
qu'on imagine et qui sont toujours singuliers, et que
cependant toute idée ait son origine dans les sens,
c'est se contredire. De ces deux principes, posés dans
toute leur rigueur, le premier, quant à son origine, ap-
partient à Bacon et le second se déduit du premier.

P. 159: Le mot infini n'a donc aucun sens s'il s'ap-


plique à quelque chose d'imaginable, mais il exprime
seulement la faculté de notre esprit d'ajouter sans fin.

P. 164 : Si cette morale, qui réduit toute passion à


un mouvement qui commence ou qui finit, le bien à
l'objet d'un brutal appétit, et la liberté à l'absence des
chaînes, paraît logiquement déduite des premiers prin-
cipes de la philosophie d'Hobbes, de même sa politi-
que si connue résulte immédiatement de sa morale.
En effet, dès que toute pensée résulte d'une sensation
et d'un mouvement, tout acte d'un appétit, il faut re-
noncer à trouver dans l'homme naturel d'autres lois et
d'autres règles que celles de la nature même auxquel-
les il est soumis.

P. 167 :Mais il faut aller plus loin encore. Je ne


connais, je ne perçois, pour mieux dire, rien que de
matériel, c'est-à-dire sous la forme de fantôme Dieu ;
est inintelligible ; l'idée que j'ai de la cause est pure-
ment relative à moi-même et à mon expérience sans
me rendre certain d'aucune nécessité extérieure, car
il n'y a de nécessité que dans les mots quand j'ai une
fois établi leurs rapports et leurs définitions. Enfin
une seule chose est certaine, à savoir ma propre exis-
tence révélée par le rêve qui me joue et par l'épou-
vante que jettent les spectres dans la nuit profonde
où je suis plongé. Je suis dieu, la vie est mon mal-
heur, et je crains le néant (p).

Hobbes avait systématisé Bacon, mais sans avoir


fondé plus précisément son principe de base, aux ter- et en particulier :
Voir p. 319 sqq,

mes duquel les connaissances et les idées ont leur P. 322 : Nous considérons donc l'œuvre de Locke
origine dans le monde sensible. comme ayant eu pour objet et pour résultat de repren-
dre en sous-œuvre le principe de Bacon, d'Hobbes et
C'est Locke qui, dans son Essai sur l'entendement de Gassendi, et d'en essayer une démonstration fon-
humain, a donné un fondement au principe de Bacon dée sur la méthode psychologique de Descartes [.].
et de Hobbes.
Venons-en donc à cette démonstration du principe
sensualiste que Locke se proposa de développer. [.]
Nous n'avons pas à parler de Volney, de Dupuis, de Voir p. 342 sur Dupuis et Volney ; sur Diderot, cf. p.
Diderot, etc., pas plus que des physiocrates, mainte- 340.
nant que nous avons démontré la double origine du
matérialisme français issu de la physique de Descar-
tes et du matérialisme anglais, ainsi que l'opposition
du matérialisme français à la métaphysique du XVIIe
siècle, à la métaphysique de Descartes, Spinoza, Male-
branche et Leibniz. Cette opposition ne pouvait appa-
raître aux Allemands que depuis qu'ils sont eux-
mêmes en opposition avec la métaphysique
spéculative.
De même que le matérialisme cartésien a son abou-
tissement dans la science de la nature proprement di-
te, l'autre tendance du matérialisme français débouche
directement sur le socialisme et le communisme.
Quand on étudie les doctrines matérialistes de la Cf. p. 341-2 f* Le développement du sensualisme et
bonté originelle et des dons intellectuels égaux des son application à la politique » ) sur le « Système de la
hommes, de la toute-puissance de l'expérience, de Nature, par M. Mirabaud » [sic], et sur Helvétius (voir
l'habitude, de l'éducation, de l'influence des circons- ci-dessus en regard de M 156-7).
tances extérieures sur l'homme, de la grande impor-
tance de l'industrie, de la légitimité de la jouissance,
etc., il n'est pas besoin d'une grande sagacité pour dé-
couvrir les liens qui le rattachent nécessairement au
communisme et au socialisme. Si l'homme tire toute
connaissance, sensation, etc.. du monde sensible, et
de l'expérience au sein de ce monde, ce qui importe
donc, c'est d'organiser le monde empirique de telle fa-
çon que l'homme y fasse l'expérience et y prenne l'ha-
bitude de ce qui est véritablement humain, qu'il y fas-
se l'expérience de sa qualité d'homme. Si l'intérêt
bien compris est le principe de toute morale, ce qui
importe, c'est que l'intérêt privé de l'homme se con-
fonde avec l'intérêt humain. Si l'homme n'est pas libre
au sens matérialiste, c'est-à-dire s'il est libre, non par
la force négative d'éviter telle ou telle chose, mais
par la force positive de (p. 158) faire valoir sa vraie
individualité, il ne faut pas châtier le crime dans l'indi-
vidu, mais détruire les foyers antisociaux du crime et
donner à chacun l'espace social nécessaire à la mani-
festation essentielle de son être. Si l'homme est for-
mé par les circonstances, il faut former les circons-
tances humainement. Si l'homme est, par nature,
sociable, il ne développera sa vraie nature que dans la
société, et le pouvoir de sa nature doit se mesurer
non à la force de l'individu singulier, mais à la force
de la société.
Ces thèses, et d'autres analogues, se rencontrent
presque textuellement même chez les plus anciens
matérialistes français. Ce n'est pas le lieu de les ju- Sur Mandevilie, voir p: 331 (ci-dessus en regard de
ger. Caractéristique de la tendance socialiste du maté- M 156): * f..J l'école de Locke ne put être maintenue
rialisme est l'Apologie des vices, de Mandeville, disci- dans les bornes théologiques. (.) enfin Mandeville,
ple anglais assez ancien de Locke. Mandeville partant de la définition du bien par l'utile, doua le sen-
démontre que les vices sont indispensables et utiles sualisme d'un nouveau système de morale et entreprit
dans la société actuelle. Et cela ne constitue pas une l'apologie des vices par la considération de leur indis-
apologie de la société actuelle. pensable utilité dans la société actuelle..
Fourier procède directement de la doctrine des ma-
térialistes français. Les babouvistes étaient des maté-
rialistes grossiers, non civilisés, mais même le com-
munisme développé a directement pour origine le
matérialisme français. Sous la forme qu'Helvétius lui a
donnée, celui-ci regagne, en effet, sa mère-patrie,
l'Angleterre. Bentham fonde son système de l'intérêt
bien compris sur la morale d'Helvétius, de même
Owen fonde le communisme anglais en partant du sys-
tème de Bentham. Exilé en Angleterre, le Français Ca-
bet s'inspire des idées communistes du cru et rega-
gne la France pour y devenir le représentant le plus
populaire, quoique le plus superficiel du communisme.
Les communistes français plus scientifiques, Dézamy,
Gay, etc., développent, comme Owen, la doctrine du
matérialisme en tant que doctrine de l'humanisme réel
et base logique du communisme.
Où donc M. Bauer ou la Critique ont-ils su se procu-
rer les documents nécessaires pour écrire l'histoire
critique du matérialisme français ?
1. Dans son Histoire de la philosophie, Hegel pré-
sente le matérialisme français comme la réalisation de
la substance spinoziste, ce qui est. en tout cas. infini-
ment plus sensé que de parler de - l'école française
de Spinoza -
2. De l'Histoire de la philosophie de Hegel, M.
Bauer avait retenu que le matérialisme français est de
l'école de Spinoza. Mais lisant dans un autre ouvrage
de Hegel que le théisme et le matérialisme sont deux
parties d'un seul et même principe fondamental, il en
résulterait que Spinoza avait deux écoles se querellant
sur le sens de son système. Or, M. Bauer pouvait dé-
nicher ce renseignement dans la Phénoménologie de
Hegel. Nous y lisons textuellement : (p. 159)
- Au sujet de cette essence absolue,
la philosophie des Lumières entre en
conflit avec elle-même. et se divise en
deux partis. l'un. nomme essence ab-
solue cet absolu sans prédicat. et l'au-
tre le nomme matière. Les deux cho-
ses sont le même concept
différence ne réside pas
; la
dans la chose,
mais uniquement dans les points de dé-
part divers des deux formations.. (Phé-
noménologie, pp. 420, 421, 422).

3. Enfin, M. Bauer pouvait encore trouver dans He-


gel que la substance, si elle ne poursuit pas son
chemin jusqu'au concept et à la conscience de soi. se
perd dans le - romantisme.. Les Hallische Jahrbucher
ont en leur temps développé une thèse similaire.
Il fallait à tout prix que. l'Esprit. épinglât une
- destinée niaise. à son. adversaire., le matéria-
lisme.
REMARQUE. — La connexion du matérialisme fran-
çais avec Descartes et Locke, ainsi que l'opposition de
la philosophie du XVIIIe siècle à la métaphysique du
XVII* siècle sont exposées en détail dans la plupart
des histoires françaises modernes de la philosophie.
Nous n'avions ici, pour répondre à la Critique critique,
qu'à répéter des choses connues. Par contre, les liens
unissant le matérialisme du XVIII* siècle au communis-
me anglais et français du XIX" siècle n'ont pas encore
fait l'objet d'un exposé détaillé. Nous nous bornons ici
à quelques citations caractéristiques tirées d'Helvé-
tius, Holbach et Bentham.
1. HELVETIUS. — « Les hommes ne sont point
méchants, mais soumis à leurs intérêts. Ce n'est donc
point de la méchanceté des hommes qu'il faut se
plaindre, mais de l'ignorance des législateurs, qui ont
toujours mis l'intérêt particulier en opposition avec
l'intérêt général. - - Jusqu'aujourd'hui, les plus belles
maximes de morale. n'ont produit aucun changement
dans les mœurs des nations. Quelle en est la cause ?
C'est que les vices d'un peuple sont, si j'ose dire. tou-
jours cachés au fond de sa législation. A la Nouvelle-
Orléans. les princesses du sang peuvent, lorsqu'elles
se dégoûtent de leurs maris, les répudier pour en
épouser d'autres. En de tels pays, on ne trouve point
de femmes fausses, parce qu'elles n'ont aucun intérêt
à l'être.. — « La morale n'est qu'une science frivole,
si l'on ne la confond avec la politique et la législa-
tion. - — - Les moralistes hypocrites., on les recon-
naît, d'une part, à l'indifférence avec laquelle ils consi-
dèrent les vices destructeurs des empires ;et de
l'autre, à l'emportement avec lequel ils se déchaînent
contre des vices particuliers.. — Les hommes ne
naissent ni bons ni méchants, mais prêts à être l'un
ou l'autre, selon qu'un intérêt commun les unit ou les
sépare. - — Si les citoyens ne pouvaient faire leur
bonheur particulier sans faire le bien (p. 160) public, il
n'y aurait alors de vicieux que les fous. - (De l'es-
prit ». Paris. 1822, I, pp. 117, 240. 241, 249, 251, 269 et
339). — Si, d'après Helvétius, l'homme est formé par
l'éducation (et il entend par éducation — cf. loc. cit.,
p. 390 — non pas seulement l'éducation au sens ordi-
naire, mais l'ensemble des conditions d'existence d'un
individu), quand s'impose une réforme qui fasse dispa-
raître la contradiction entre l'intérêt particulier et l'in-
térêt général, l'homme a d'autre part besoin, pour la
réalisation d'une telle réforme, que sa conscience se
transforme : « On ne peut réaliser les grandes réfor-
mes qu'en affaiblissant la stupide vénération des peu-
ples pour les vieilles lois et coutumes. (/oc. cit., p.
260) ou encore, comme Il est dit ailleurs,,en suppri-
mant l'ignorance.
Il. D'HOLBACH. — - Ce n'est que lui-même que
l'homme peut aimer dans les objets qu'il aime ce ;
n'est que lui-même qu'il peut affectionner dans les êtres
de son espèce.. « L'homme ne peut jamais se séparer
de lui-même dans aucun instant de sa vie ; il ne peut se
perdre de vue. C'est toujours notre utilité, notre in-
térêt. qui nous fait haïr ou aimer les objets. - (Systè-
me social, Paris, 1822, l, pp. 80, 112). Mais: « L'hom-
me. pour son propre intérêt, doit aimer les autres
hommes, puisqu'ils sont nécessaires à son bien-être.
La morale lui prouve que, de tous les êtres, le plus
nécessaireà l'homme, c'est l'homme» (p. 76). -La
vraie morale, ainsi que là vraie politique, est celle qui
cherche à approcher les hommes, afin de les faire tra-
vailler par ces efforts réunis à leur bonheur mutuel.
Toute morale qui sépare nos intérêts de ceux de nos
associés est fausse, insensée, contraire à la nature -
(p. 116).. Aimer les autres., c'est confondre nos inté-
rêts avec ceux de nos associés, afin de travailler à l'u-
tilité commune. La vertu n'est que l'utilité des hom-
mes réunis en société - (p. 77). « Un homme sans
passions ou sans désirs cesserait d'être un homme.
Parfaitement détaché de lui-même, comment pourrait-
on le déterminer à s'attacher à d'autres ? Un homme,
indifférent pour tout, privé de passions, qui se suffi-
rait à lui-même, ne serait plus un être sociable. La
vertu n'est que la communication du bien - (p. 118).
La morale religieuse ne servit jamais à rendre les
mortels plus sociables - (p. 36).
III. BENTHAM. — De Bentham, nous ne citerons qu'un
passage, celui où il combat « l'intérêt général au sens
politique' L'intérêt des individus. doit céder à l'in-
térêt public. Mais. qu'est-ce que cela signifie ? Cha-
que individu n'est-il pas partie du public autant que
chaque autre ? Cet intérêt public, que vous personni-
fiez, n'est qu'un terme abstrait; il ne représente que
la masse des intérêts individuels. S'il était bon de sa-
crifier la fortune d'un individu pour augmenter celle
des autres, il serait encore mieux d'en sacrifier un se-
cond, un troisième, sans qu'on puisse assigner aucune
limite. Les intérêts individuels sont les seuls intérêts
réels » (BENTHAM :Théorie des pe/nes ef des récom-
penses, Paris, 1835, 38 éd. tt. p. 230)*.

* Toute la citation de d'Holbach ainsi que celle de Bentham est en français dans le texte.
NOTES
a. Celle de d'Holbach, Helvétius, Dupuis, Volney, présentée pp. 341-342.
b. Rattaché à Locke en R 316 sqq.
c. Cf. R 299-314 («Développement de la philosophie physique de Descartes »).
d. Cf. R 345-355 (« De la philosophienaturelle au dix-huitième siècle »).
e. Voir également R 232-3 : « bientôt Leroy compromit Descartes par des déductions fausses de sa doctrine
et par des idées qui lui étaient particulières : il voulut regarder l'âme comme un mode du corps, et soutint sé-
rieusement. dans une lettre à Descartes, qu'il n'avait pu avoir lui-même d'autre intention, et que tout le monde
lui supposait cette arrière-pe,nsée. Ainsi, Leroy fut le premier des matérialistes modernes, c'est-à-dire le premier
qui déduisit sa doctrine de celle de Descartes, et nous verrons qu'il ne demeura pas sans école. Descartes fut
donc obligé de désavouer celui qu'il avait jusque-là regardé comme son meilleur élève et comme son ami. *
f. Cf. aussi R. 338-340 (primat des préoccupations pratiques sur la pensée métaphysique au 18* siècle).
g. Voir R 157, à propos de Hobbes.
h. Sur Bacon, voir R 35-38 et 135151 ; sur Bacon ancêtre du matérialisme, cf. R 138, à propos de sa philoso-
phie : « Des esprits savants, positifs, ont bien voulu la prendre pour point de départ du matérialisme ainsi que
ses promoteurs et interprètes (.) en ont donné l'exemple. »
i. Cf. R 36 et 140-145.
j. Cf. R 136 : pour Bacon, la « métaphysique > (= recherche des formes et des fins) désigne - une partie, la
plus noble il est vrai, de la science de la nature ».
k. Cf. R 150 : - La philosophie de Bacon n'étant qu'une grande ébauche remplie de contradictions et d'incon-
séquences-, etc.
1. Cf. R 139 : « (.) toutes ces belles pensées sur la grandeur de la religion, sur la prééminence de l'esprit et
sur l'inspiration divine qui fourmillent dans ses œuvres (.) ».
m. Einseitig.
n. Sur Hobbes, voir R 151-168.
o. Sur la géométrie et le mouvement, voir R 156 sqq et 160-161 ainsi : « La géométrie est la première
science qui résulte du principe ainsi posé par Hobbes » etc. (p. 161).-
p. Ce dernier passage fait partie d'un développement où Renouvier entend exposer, delà la' -doctrine
publique et explicite d'Hobbes », sa doctrine - cachée, (,..) plus profonde, seule définitive etpar
complète. » (p. 166).
q. Cf. R 321 ; Locke - crut la philosophie facile pour une personne de bon sens etc.
r. Cf. R 341 (ci-dessus en regard de M 156 in fine): 8 Helvétius avait particulièrement contribué à préparer
la morale du système de la nature etc.

LE PREMIER OUVRAGE DE CHARLES RENOUVIER

Avant de présenter les remarques et réflexions qu'appelle cette confron-


tation des textes, il importe de préciser la nature de celui de Renouvier, le-
quel y fait rapidement allusion dans les premières et les dernières lignes de
la Préface de l'ouvrage 28. Rappel bien nécessaire assurément pour achever de
surmonter la surprise, voire l'incrédulité, que provoque la constatation d'un

28. L'essentiel des informations résumées ci-après est tiré de la thèse de l'abbé Louis Fou-
cher sur La jeunesse de Renouvier et sa-première philosophie (1815-1854), Vrin, Paris, 1927, qui
les a rassemblées (voir particulièrement le chapitre ni, pp. 29-43).
emprunt fait par Marx à Renouvier, auteur que l'on est porté spontanément
à situer dans les dernières décennies du XIXe siècle, qui sont celles de sa no-
toriété. Le Manuel dont on vient de lire quelques extraits est en effet un ou-
vrage de jeunesse, mieux, c'est le premier ouvrage publié par Renouvier, et
cet ouvrage était lui-même issu d'une circonstance relativement fortuite qui
décida de sa carrière de philosophe. On sait, en effet, que comme nombre
d'autres philosophes français du siècle, au premier chef Auguste Comte, son
concitoyen de Montpellier, Charles Renouvier n'était pas philosophe de for-
mation : comme Comte encore, il était polytechnicien. Toutefois, marqué dès
ses études secondaires par le saint-simonisme, puis, à Polytechnique, par l'in-
fluence de Comte, il avait démissionné à sa sortie de l'Ecole, et passé les an-
nées suivantes dans un relatif « désoeuvrement » 29, occupé toutefois par des
intérêts intellectuels et philosophiques. L'occasion qui cristallisa ceux-ci fut
le Concours institué en 1839, sur proposition de Victor Cousin, par l'Acadé-
mie des Sciences Morales et Politiques (« Prix du budget » - Section de philo-
sophie) sur le sujet : « Examen critique du cartésianisme »30. Renouvier,
comme cinq autres candidats, présenta un Mémoire pour ce Concours, dont
le terme était fixé à juin 1840. Il n'obtint pas le prix, qui fut, sur rapport de
Damiron, décerné conjointement en avril 1841 à Francisque Bouillier et Jean
Bordas-Demoulin, dont les Mémoires respectifs servirent de base aux deux
ouvrages sur le cartésianisme que j'évoquais tout-à-l'heure. Mais du moins
obtint-il une « mention honorable » qui lui permit de demander que son nom
fût rendu public (l'usage de l'Académie voulant que les Mémoires non cou-
ronnés restent anonymes), de se confirmer dans la voie où il s'était engagé
apparemment un peu par hasard, et d'abord de se décider. à publier son
œuvre : le Manuel de philosophie moderne de 1842 reprend en effet le Mé-
moire sur le cartésianisme de 1840, avec quelques modifications mineures, et
un certain nombre d'adjonctions, dont les principales se trouvent dans la se-
conde partie de l'ouvrage : « Doctrine », partie au reste assez brève, qui suc-
cède à la partie « Histoire », seule à nous intéresser ici.

Voir L. Foucher, loc. çit. p. 34, citant l'autobiographie intellectuelle de Renouvier qui fi-
29.
gure à la fin de son Esquisse d'une classification des doctrines philosophiques (Paris, 1885-1886)
- tome II, pp. 355-405. 1.
30. L'intitulé complet du sujet, qu'on trouve par exemple au début du rapport de Damiron
(dans les Mémoires de l'Académie Royale des Sciences Morales et Politiques, tome IV - 1844 -
pp. 165-243) comportait les spécifications suivantes : « 1) Exposer l'état de la philosophie avant
Descartes ; 2) Déterminer le caractère de la révolution philosophique dont Descartes est. l'au-
teur ; faire connaître la méthode, les principes et le système entier de Descartes dans toutes les
;
parties des connaissances humaines 3) Rechercher les conséquences et les développements de
la philosophie de Descartes, non seulement dans ses disciples avoués, tels que Régis, Rohault,
Delaforge, mais dans les hommes de génie qu'il a suscités : par exemple, Spinoza, Malebranche,
Locke, Bayle et Leibnitz ; 4) Apprécier particulièrement l'influence du système de Descartes
sur
;
celui de Spinoza et celui de Malebranche 5) Déterminer le rôle et la place de Leibnitz dans le
mouvement cartésien ; 6) Apprécier la valeur intrinsèque de la révolution cartésienne, considérée
dans l'ensemble de ses principes et de ses conséquences, et de la succession des grands hommes
qu'elle embrasse, depuis l'apparition du discours de la METHODE, en 1637, jusqu'au commence-
ment du XVIIIe siècle et à la mort de Leibnitz ; rechercherquelle est la part d'erreurs que ren-
ferme le cartésianisme et surtout quelle est la part de vérités qu'il a léguées à la postérité ».
Le rappel sommaire de ces circonstances explique une partie des caractè-
res de l'ouvrage, ouvrage de jeunesse donc autant ou plus que la Sainte
Famille de Marx, lequel, s'il était de trois ans le cadet de Renouvier, né en
1815, avait derrière lui une carrière philosophique déjà relativement longue.
Le Manuel de philosophie moderne (suivi en 1844 d'un .Manuel de philoso-
phie ancienne) est l'œuvre d'un néophyte, qui dira plus tard 31 avoir lu Des-
cartes, Spinoza, Leibniz, Malebranche, etc., à l'occasion du Mémoire. La do-
cumentation n'en apparaît pas moins étendue et solide, et la formation de
Renouvier lui permet d'aborder les chapitres concernant la science cartésien-
ne avec une compétence particulière, qui faisait l'objet des éloges de Dami-
ron dans son rapport sur le Mémoire 32. Damiron reconnaissait également la
richesse des vues de l'auteur, mais critiquait particulièrement les imperfec-
tions de la forme, et tout spécialement l'abondance des fautes d'orthogra-
phe. Idéôlogiquement, le Mémoire et le Manuel, qui mériteraient d'être exa-
minés ailleurs pour eux-mêmes, apparaissent comme se situant en quelque
sorte au centre-gauche. Renouvier, se plaçant dans le courant dominant, avec
sans doute d'autant plus de résolution qu'en l'occurrence l'opportunité le de-
mandait, y affiche un spiritualisme se réclamant de Descartes, de Kant, et
aussi, alors, de Hegel, et y prend fermement position contre le sensualisme
des « philosophes » du XVIIIe siècle, dont il reconnaît par ailleurs les méri-
tes en matière de philosophie politique : à tout cela les cousiniens n'avaient,
en principe, rien à redire. Toutefois, si l'influence de Saint-Simon et de Com-
te n'apparaît ici qu'en filigrane, il se démarque de l'éclectisme régnant non
seulement du point de vue de la méthode 33, mais aussi par des positions an-
tireligieuses plus radicales, que reprochait Damiron au Mémoire, et par une
sympathie marquée pour des philosophes comme Spinoza et Hobbes. Ces
derniers traits, joints à la qualité évidente de l'information historique, pour-
raient contribuer peut-être à expliquer l'intérêt que Marx a dû trouver à
l'œuvre. Je reviendrai plus tard sur cet intérêt ; il convient à présent de ten-
ter un bilan de la confrontation entre le paragraphe de la Sainte Famille et
les pages du Manuel reproduites dans le tableau.
Ce dernier aura suffi, je pense, à attester l'ampleur des emprunts de
Marx à Renouvier, et me dispensera de les énumérer tous et dans leur inté-
gralité. Je me contenterai d'attirer l'attention sur les aspects qui me parais-
sent essentiels 34.

31. Voir L. Foucher, op. cit. supra (note 28), p. 36, citant l'Esquisse. (voir ci-dessus note 29).
32. Voir les pp. 192-203, consacrées au Mémoire n°4 (celui de Renouvier), dans le rapport de
Damiron cité ci-dessus note 30 (ce rapport avait été présenté à l'Académie les 3-et 10 avril 1841).
33. Voir dans le Manuel les pp. VII-IX de la Préface, et les pp. 411 sqq., où Renouvier se ré-
clame d'un « éclectisme » qui n'est pas celui de Cousin ; l'abbé Foucher notait à ce propos (La
jeunesse de Renouvier, p. 39) que Renouvier devait s'y inspirer de la Réfutation de l'éclectisme
de Pierre Leroux.
34. Voir ci-dessus note 27 pour le sens des abréviations utilisées dans la suite.
BILAN DE LA CONFRONTATION

Onnotera d'abord, dans nombre de cas, le caractère littéral de la trans-


cription, si littéral qu'en règle générale il est s iperflu de recourir au texte
original de Marx, car le traducteur, sans bien sûr en avoir conscience, a tout
naturellement retrouvé, et souvent dans ses termes mêmes, le texte français
de Renouvier à travers les adaptations allemandes qu'en avait données Marx.
L'on peut bien entendu se référer aux deux"rapprochements déjà signalés :
celui qui concerne « le médecin Le Roy » (M 152 — où l'on notera en particu-
lier le résumé de R 342 : « il alla même jusqu'à penser que Descartes avait
déguisé sa véritable conviction, et s'attira, de la part de ce dernier, une vive
et noble réponse », sous la forme : « Le Roy croyait même que Descartes
avait dissimulé sa vraie façon de penser. Descartes protesta. »), et la citation
de la phrase sur Bayle (M 154 - R 333). Mais l'on en constatera bien d'autres.
Par exemple, d'abord, en ce qui concerne justement Bayle, car un simple
coup d'oeil sur les deux textes permet de s'apercevoir que la totalité des ren-
seignements fournis sur celui-ci dans les trois alinéas que lui consacre Marx
sont tirés des pages 332-334 du Manuel, ainsi l'indication visant la réfutation
par Bayle de Spinoza et Leibniz (M 154 - R 334), ou les formules sur la possi-
bilité d'un athée honnête homme, et d'une société d'athées (M 154 - R 333),
etc.
A la suite immédiate de ce développement, on constatera que Marx résu-
me purement et simplement dans sa transition de Bayle à Locke celle que
présentait Renouvier, et la termine sur une transcription presque littérale
(« L'ouvrage de Locke : Essai sur l'entendement humain, vint à point nommé
d'outre-Manche. Il fut accueilli avec enthousiasme, comme un hôte impatiem-
ment attendu » M 154 - comparé à R 335 : « Ainsi s'explique le succès du li-
vre de Locke qui, comme attendu en France, y fut reçu avec acclamation. »).
L'on reconnaîtra un peu plus loin, dans l'exposé que donne Marx de la philo-
sophie de Hobbes (M 155-6), un centon de formules tirées directement, dans
un ordre différent, des développements de Renouvier (cf. en particulier
« Tout ce que la science peut
faire, c'est donner un nom à ces fantômes » M
155, et « tout ce que la science peut faire, c'est de nommer ces fantômes » R
157 — « Il peut même y avoir des noms de noms » M 155, et « ne peut-il pas
même y avoir des noms de noms [.] ?» R 157 — « On ne peut séparer la
pensée d'une matière qui pense » M 155, et « nous ne pouvons séparer la pen-
sée d'une matière qui pense » R 152 — « Seule est certaine ma propre exis-
tence » M 156, et « une seule chose est certaine, à savoir ma propre existen-
ce » R 167, l'emprunt étant dans ce dernier cas d'autant plus incontestable
que la phrase de Renouvier fait partie d'un ensemble où il déclare livrer la
doctrine cachée de Hobbes.). Mentionnons encore l'énumération par Marx :
« Collins, Dodwell, Coward, Hartley, Priestley, etc. » (M 156) des matérialis-
tes britanniques cités, dans le même ordre, par Renouvier : « Collins démon-
tra [.]. Dodwell, Coward, Hartley, ensuite Priestley voulurent prouver [.] »
(R331), la phrase consacrée à Mandeville (M 158), qui reprend les termes de
celles que lui consacrait Renouvier à la suite de cette dernière énumération
(R 331), ou encore la dépendance évidente de Marx envers Renouvier dans la
présentation des thèses de Condillac (M 156 - R 336 sqq) et de Helvétius (M
156-7 — R 341). Dans ces derniers cas comme dans les autres, je dois du res-
te ajouter que tous les titres d'ouvrages cités par Marx en français (y com-
pris l'Essai sur l'origine des connaissances humaines de Locke) correspon-
dent à des passages du Manuel où Renouvier les citait soit dans le texte, soit
dans les notes (non reproduites dans le tableau, à une exception près dont
on verra plus loin la raison).
Lorsque l'exposé de Marx paraît plus libre à l'égard de celui de Renou-
vier, comme c'est le cas concernant Bacon (peut-être parce que Marx l'avait
lu personnellement dès longtemps 35), l'on voit néanmoins transparaître des
formules qui attestent une dépendance au moins partielle de l'un à l'autre,
par exemple, à travers la couleur feuerbachienne que lui donne Marx, celle-
ci : « la matière sourit à l'homme total dans l'éclat de sa poétique sensibili-
té » (M 155), comparée à celle là : « C'est plus en poète qu'en savant qu'il ai-
me à parler de la matière » (R 148) — ou, à la suite immédiate dans le texte
de Marx, une phrase où la résurgence insolite, à travers l'allemand wimmeln,
du verbe « fourmiller », signe l'emprunt, qui de son côté, à travers l'irrespec-
tueuse ironie de la transposition de Marx, en éclaire le sens assez peu mani-
feste : « la doctrine aphoristique, elle, fourmille encore d'inconséquences
théologiques » (M 155), comparée à : « toutes ces belles pensées sur la gran-
deur de la religion, sur la prééminence de l'esprit et sur l'inspiration divine
qui fourmillent dans ses oeuvres » (R 139). On peut dire du reste de façon
générale que, là où le caractère relativement banal du propos pourrait faire
penser à de simples coïncidences, le contexte rend l'emprunt à peu près cer-
tain encore.
Or ces emprunts suffisent à expliquer bien des bizarreries signalées pré-
cédemment dans le texte de Marx, en particulier les quelques bévues qu'on y
rencontre, et celles-ci constituent à leur tour les signatures les plus irréfuta-
bles de l'emprunt, car deux au moins d'entre elles résultent purement et sim-
plement d'une mauvaise lecture ou d'une transcription malencontreuse du
texte de Renouvier. Lorsque Marx écrit que « c'est l'année même où mouru-
rent les derniers grands métaphysiciens français du XVIIe siècle, Malebran-
che et Arnauld, que naquirent Helvétius et Condillac » (M 153), on ne s'éton-
nera plus qu'il ait pu commettre une telle erreur sur la date de la mort
d'Arnauld, et l'on admettra qu'il l'ignorait sans doute, dès lors qu'on aura re-
connu dans cette phrase une condensation malheureuse de celle de Renou-
vier :
Arnaud et Malebranche furent les derniers philosophes du dix-septième
«
siècle en France, et l'année même où ce dernier mourait, naissaient Helvétius

35.Voir la lettre à son père du 16 septembre 1837, dans K. Marx - F. Engels : Correspondan-
ce, t. I, Ed. Soc., Paris, 1971, p. 36 (« j'ai [.] lu le De Augmentis Scientiarum du célèbre Ba-
con de Verulam. »).
et Çondillac [.] » (R 332) — condensation qu'une légère négligence de style
de la part de Renouvier (« les derniers [.] ce dernier [.] ») a pu du reste
faciliter.
Même genre de condensation, aux effets non moins fâcheux, dans le cas;
de Duns Scot : lorsque Marx (M 154), faisant de la Grande-Bretagne la terre
natale du matérialisme, et arguant pour cela de la question posée par Duns
Scot : « si la matière ne pouvait pas penser », en vient à qualifier celui-ci de
nominaliste, il n'y a pas lieu de se demander si ce qualificatif est le résultat
d'une réflexion sur les textes et la doctrine du Docteur Subtil. Tout s'expli-
que en voyant là un raccourci malencontreux du passage du Manuel (R 321)
où Renouvier, après avoir signalé que Locke avait emprunté son sensualisme
au nominalisme anglais inauguré par Occam, ajoutait, en parlant de Locke :
« pour son incertitude sur la nature de l'esprit et de la matière, [.] et pour
sa tendance à identifier l'idée de sujet en général avec celle de matière, nous
trouvons tout cela dans Hobbes, et, avant lui, dans Duns-Scott et dans Oc-
cam, qui ont demandé si la matière ne pourrait pas penser » ; des deux noms
de Duns Scot et d'Occam cités par Renouvier, Marx n'a retenu que le pre-
mier, mais il lui a appliqué le qualificatif qui ne valait que pour le second. Il
y a plus piquant en l'occurrence — et c'est pourquoi j'ai ici conservé dans
mon tableau la note où Renouvier donne sa référence : comme l'indique cel-
le-ci, l'auteur auquel en fin de compte, à travers Renouvier, Marx est redeva-
ble de son information, n'est autre que Victor Cousin, lequel, dans son Cours
d'Histoire de la Philosophie — Histoire de la philosophie au XVIIIe siècle
(Paris, 1841 - tome I, pp. 339-340), mentionnait « cette théorie d'Occam renou-
velée de. son maître Duns Scot » selon laquelle l'agent qui réside sous les
qualités de l'âme à nous connues « est peut-être un agent naturel et maté-
riel », et concluait : « C'est là, Messieurs, l'antécédent de la phrase si célèbre
de Locke » !
Quant à l'affirmation selon laquelle « Dans sa physique, Descaries avait
prêté à la matière une force créatrice spontanée [Selbstschôpferische Kraft]
et conçu le mouvement mécanique comme son acte vital » (M 152), on voit
qu'elle n'est que l'amplification hasardeuse (peut-être par référence plus ou
moins vague à une philosophie comme celle de Boehme, à laquelle Marx se
référera explicitement plus loin — M 155 — à propos de Bacon) d'une for-
mule déjà hasardeuse de Renouvier qui, à propos de la physique cartésienne,
avait parlé de « la puissance créatrice dont Descartes lui-même douait la ma-
tière » (R 342).
S'éclairent du même coup plusieurs - allusions énigmatiques présentes
dans le texte de la Sainte Famille. Si Marx, après avoir déclaré que les disci-
ples matérialistes de Descartes ont été « antimétaphysiciens de profession,
c'est-à-dire physiciens », poursuit en indiquant, sans plus, que « Cette école
commence avec le médecin Le Roy, atteint son apogée avec le médecin Caba-
nis, et c'est le médecin La Met trie qui en est le centre » (M 152), c'est qu'il
reprend un développement de Renouvier (R 342-344)qui commençait par l'af-
firmation en clair : « Or, l'école mécanique dut principalement ses progrès
aux médecins, aux physiologistes, aux physiciens, qui, recevant tous les
jours, par suite de l'esprit anti-métaphysique du dix-huitième siècle, une ins-
truction moins profonde et moins générale, se laissèrent aller plus facile-
ment aux préoccupations matérialistes. Le médecin Leroy » etc. Et s'il dé-
clare que ce matérialisme mécaniste issu de la physique cartésienne « se perd
dans la science française de la nature proprement dite » (M 152) et que « Le
matérialisme cartésien continue d'exister en France » et « enregistre ses
grands succès dans la physique mécanique » (ib. en bas de page), c'est par ré-
férence au chapitre du Manuel (livre IV, § VI, pp. 299-314) où Renouvier, trai-
tant du « Développement de la philosophie physique de Descartes », y présen-
tait « une courte histoire des principales branches de la physique dans leur
rapport avec la philosophie de Descartes » (R 311) pour y indiquer « tout ce
que la science moderne renferme de la physique mécanique créée par Descar-
tes, et tout ce qu'elle en peut attendre encore » (R313).
On s'aperçoit en même temps que certaines des prétéritions du texte de
Marx (« Nous n'avons pas à » etc.), qui passaient inaperçues lorsqu'on ne
songeait pas à s'interroger sur ses sources, possèdent en réalité une significa-
tion très précise. Si Marx est amené à dire : « Nous n'avons pas à étudier ici
plus en détail le matérialisme français datant directement de Descartes, pas
plus que l'école française de Newton ni le développement général de la scien-
ce française de la nature » (M 152), c'est que Renouvier traitait du premier
point dans le chapitre que je citais il y a un instant (R 299-314), et du second
dans un chapitre ultérieur (Livre V, § 3, « De la philosophie naturelle au
XVIIIe siècle », pp. 345-355). Si, après avoir évoqué, en s'appuyant sur les in-
dications données par Renouvier dans les pages 341-344 du Manuel, les maté-
rialismes de Helvétius, La Mettrie et d'Holbach, Marx déclare : « Nous n'a-
vons pas à parler de Volney, de Dupuis, de Diderot, etc. » (M 157), c'est que
Renouvier avait dans ces mêmes pages fait référence au « matérialisme » des
deux premiers dans le domaine de l'histoire (R 342), et dans une page immé-
diatement précédente à l'athéisme de Diderot (R 340). Si enfin, à propos des
thèses des matérialistes français sur l'individu et la société, qu'il vient de ré-
sumer pour montrer qu'elles débouchent sur le socialisme et le communis-
me, Marx écrit, de façon assez déconcertante, que « ce n'est pas le lieu de les
juger » (M 158), c'est d'abord que Renouvier, en les présentant à sa façon (R
341-2), c'est-à-dire conformément aux idées régnantes, ne s'était pas privé, lui,
de les juger, à coup de qualificatifs malsonnants (« loi brutale », « l'autorité
monstrueuse », « cette horrible maladie » etc.). Mais il faudra revenir sur ce
dernier point, car il est clair que, cette fois, Marx, au lieu de démarquer Re-
nouvier, s'en sépare résolument.
Pour en terminer, donc, avec les éléments de démarcage proprement dit,
et la lumière qu'ils jettent sur le texte de la Sainte Famille, nous devons no-
ter qu'une partie de sa structure devient désormais plus transparente. Et d'a-
bord les formules récurrentes par lesquelles Marx oppose à « l'histoire criti-
que du matérialisme français [.] son histoire profane, massive, [.]
l'histoire telle qu'elle s'est réellement passée » (M 151) : il doit être mainte-
nant clair que lorsqu'il introduit ou ponctue un développement par la formu-
le « A parler exactement et au sens prosaïque » (M 151, M 152, M 152-3), ou
:
lorsque, face à une question comme « Locke ne serait-il pas un disciple de
Spinoza ? », il déclare : « Laissons répondre l'histoire profane », ces formules
indiquent tout simplement qu'il va présenter des données venues tout droit
du Manuel de Renouvier, représentant typique, voire unique, de « l'histoire
profane ». Enfin, comme l'annoncent ces formules, lorsque Marx construit
son développement sur la distinction et tout à la fois la connexion entre les
« deux tendances du matérialisme français » dont « l'une tire son origine de
Descartes, l'autre de Locke » (M 152), nous pouvons désormais être assurés,
après tout ce que nous avons vu, et compte tenu du contexte, parallèle, des
deux textes, que ce schéma s'inspire précisément de celui qu'avait, plus fugi-
tivement, utilisé Renouvier dans son chapitre sur les « Métaphysiciens fran-
çais du XVIIIe siècle ». (Livre V, § II, pp. 332-345), où la transition de d'Hol-
bach et Helvétius à Le Roy, La Mettrie et Cabanis s'opérait dans la phrase :
« A côté de l'école matérialiste dont nous venons de parler, et qui a son ori-
gine dans le sensualisme [lui-même rattaché précédemment à Locke], il en
est une autre, qui n'a jamais cessé d'exister depuis Descartes, et qui nous pa-
raît tenir de lui tout ce que les principes qu'elle emploie ont de spécieux
sous un certain rapport. » (R 342).
C'est donc bien par les emprunts faits au Manuel de philosophie moder-
ne de Renouvier que doit s'expliquer une part considérable du développe-
:
ment de Marx à s'en tenir à l'aspect quantitatif, cette part en constitue de
toute évidence la plus grande part, et de loin. Doit-on aller jusqu'à dire qu'il
ne reste rien ou presque à mettre au compte de Marx ? Non sans doute, mais
la constatation du caractère limité, en première analyse, de son apport origi-
nal à la rédaction de ce chapitre peut permettre dorénavant d'évaluer plus
exactement ce qui fait cette originalité.

CE QUI REVIENT A MARX

Qu'est-ce donc qui revient en propre à Marx dans l'esquisse d'une histoi-
re du matérialisme français que propose le texte de la Sainte Famille ?
On doit certes relever d'abord, dans les passages mêmes qui sont le plus
directement tributaires des pages correspondantes de Renouvier, une série de
détails de pensée et de style qui portent suffisamment la marque de l'auteur
du Capital pour qu'on n'ait pas douté que l'ensemble du texte ne fût une pro-
duction toute de son cru : formules brillantes et incisives, se substituant aux
formulations en général plus ternes et plus laborieuses du Manuel, condensa-
tion en quelques phrases ou quelques mots de développements plus diffus
(avec, on l'a vu, les risques que cela comporte.), insistances, adjonctions, re-
marques incidentes, qui introduisent ou suggèrent sur tel ou tel point des in-
terprétations absentes du texte de Renouvier, ou différentes des siennes, —
par exemple, lorsque Marx, pensant sans doute à ses recherches antérieures
de philosophie grecque, note en passant que « le matérialisme français et an-
glais est demeuré toujours en rapport étroit avec Démocrite et Epicure » (M
153), — lorsqu'il insiste sur le fait que « chez les matérialistes anglais, le no-
minalisme est un élément capital, et il constitue d'une façon générale la pre-
mière expression du matérialisme » (M 154), lorsqu'il remarque que dans son
évolution de Bacon à Hobbes le matérialisme devient « étroit » et « misan-
thrope », forcé qu'il est de se faire lui-même « ascète » pour battre l'esprit
«
misanthrope et désincarné » avec ses propres armes (M 154), — ou encore
lorsque, à propos du passage de la philosophie de Locke aux matérialistes
britanniques du XVIIIe siècle, il déclare que : « Pour le matérialiste tout au
moins, le théisme n'est qu'un moyen commode et paresseux de se débarras-
ser de la religion » (M 156), etc.
Il est clair que ces ajouts et interprétations vont toujours ou presque
dans un même sens qui s'accorde, au-delà du détail, avec l'orientation propre
que Marx donne à son exposé : c'est lui, et lui seul, qui entend présenter un
schéma de l'histoire du matérialisme français et britannique. Le Manuel lui
fournissait pour cela des matériaux historiques, des résumés de doctrines,
quelques schémas de filiation et d'évolution, mais ce souvent en passant, la
plupart du temps de façon marginale, jamais en tout cas de façon dominan-
te, puisque le propos de Renouvier était tout autre, et que le matérialisme,
dont il prononce du reste le nom assez rarement, lui était, quand il le ren-
contrait, plus un repoussoir qu'un attrait. De ce point de vue on ne peut évi-
demment refuser à Marx l'apport que représentent la mise en forme et la mi-
se en ordre originales, pour le propos qui est le sien, des éléments qu'il va
chercher en divers passages de l'ouvrage de Renouvier, passages dont le ta-
bleau montre du reste qu'ils sont relativement localisés en quelques dizaines
des 442 pages que comportait le Manuel : ainsi c'est lui, on l'a vu, qui dégage
d'une transition sans grand relief utilisée par Renouvier au cours de son cha-
pitre sur « les métaphysiciens français du XVIIIe siècle » la valeur structu-
rante qui lui permet de présenter l'histoire du matérialisme français comme
le développement et l'entrecroisement de deux tendances issues de Descartes
et de Locke, tendances dont les destinées propres sont toutes différentes.
J'aurai à revenir tout à l'heure sur ces destinées, en même temps qu'à
préciser la nature exacte du propos de Marx. Je dois noter d'abord quelques-
uns des effets que cette mise en forme produit dans le détail de l'utilisation
des données tirées de Renouvier, dont Marx transforme, voire renverse com-
plètement la signification et la portée.
Une telle attitude est sensible à propos de la transformation du rapport
entre la métaphysique et la science lors du passage du XVIIe au XVIIIe
siècle : c'est Marx qui observe que « La métaphysique du XVIIe siècle (qu'on
pense à Descartes, Leibniz, etc.), était encore imprégnée d'un contenu positif,
profane. Elle faisait des découvertes en mathématiques, en physique et dans
d'autres sciences exactes qui paraissaient en faire partie », et c'est lui qui
met à l'actif du XVIIIe siècle l'évanouissement de cette apparence et le dis-
crédit de la métaphysique au profit de la science et de la vie terrestre (M
153), discrédit que Renouvier avait quant à lui présenté en des termes très
voisins, mais sur le ton de la déploration ou du regret (R 332).
Elle est surtout caractéristique d'un passage capital du texte de Marx,
celui qui concerne les théories matérialistes de l'homme développées au
XVIIIe siècle, telle celle de Helvétius, considérées comme sources du socialis-
me et du communisme. Si ce développement (M 157-8) est en un sens entière-
ment propre à Marx, et l'est assurément dans son propos fondamental, on ne
peut dire malgré tout qu'il ne doive rien au passage du Manuel (R 341-2) où
Renouvier entreprenait de « suivre rapidement le développement du sensua-
lisme et son application à la morale et à la politique » (R341) : à considérer
attentivement les deux textes, on devra reconnaître que l'exposé par Marx
des « thèses » matérialistes en ce domaine reprend une partie des termes uti-
lisés par Renouvier pour les énoncer, mais en les présentant de façon diamé-
tralement opposées. Lorsqu'en effet Marx écrit : « Quand on étudie les doctri-
nes matérialistes de la bonté originelle et des dons intellectuels égaux des
hommes, de la toute-puissance de l'expérience, de l'habitude, de l'éducation,
de l'influence des circonstances extérieures sur l'homme, de la grande impor-
tance de l'industrie, de la légitimité de la jouissance, etc., il n'est pas besoin
d'une grande sagacité pour découvrir les liens qui les rattachent nécessaire-
ment au communisme et au socialisme » (M 157), il ne fait en quelque sorte
que retourner la phrase où Renouvier, pour montrer que Helvétius, avant
d'Holbach, avait tiré du « sensualisme » les conséquences naturelles qu'il im-
plique en morale, écrivait : « Chercher la cause de la supériorité de l'homme
sur les animaux dans l'organisation physique dont il est doué, confondre les
progrès de la raison avec ceux de l'industrie, attribuer aux passions matériel-
les et à l'amour-propre en particulier toute l'éducation de l'esprit humain,
soutenir enfin l'égalité naturelle des intelligences et placer toute notion mo-
rale dans l'égoïsme, n'est-ce pas obéir d'une certaine manière à la loi qu'im-
pose le principe de l'origine exclusivement sensible des connaissances et des
facultés de l'homme ? » (R 341-2), en mettant au positif ce que Renouvier
mettait au négatif, en tirant du côté de l'humanisme ce que Renouvier avait
porté au compte de l'égoïsme, avec les épithètes malsonnantes que cela
appelait36.
La limite ne peut donc être rigoureusement tranchée entre les passages
de la Sainte Famille qui s'appuient sur le Manuel de Philosophie Moderne et
ceux qui en sont indépendants. Ces derniers sont en rigueur très peu nom-
breux, mais d'autant plus significatifs. Outre les incidentes, déjà signalées,
qui mettent l'accent sur le « matérialisme » des thèses exposées, et la conclu-
sion polémique contre Bauer (« Où donc M. Bauer ou la Critique », etc. -
M 158-9), il s'agit pour l'essentiel :

36. Cf. :
ci-dessus p. 31. Cf. la conclusion de Renouvier « Il faut toujours, à ce qu'il semble,
que la confusion du corps avec l'esprit, et de plus celle de l'amour de soi avec l'amour d'autrui,
servent de base à un certain nombre de systèmes, parmi ceux qui naissent de ce principe » (R
342 - il s'agit du « principe de l'origine exclusivement sensible des connaissances et des facultés
de l'homme »), et la présentation, à la page précédente, de « la morale du système de la natu-
re » ; il est à noter (cf. supra note 17) que Renouvier ne donne le titre de ce dernier ouvrage
que sous le nom d'auteur fictif de « M. Mirabaud », ignorant ou faisant mine d'ignorer celui de
d'Holbach.
— 1)des passages qui concernent Hegel, et principalement le rapport de Feuerbach à He-
gel, c'est-à-dire avant tout le passage de M 151-2 (depuis « On opposa la philosophie à la méta-
physique » jusqu'à « dans le domaine de la pratique. ») à quoi il faut ajouter la phrase incluse dans
le développement sur Bayle : « C'est en combattant la théologie spéculative que Feuerbach a été
amené à combattre la philosophie spéculative, précisément parce qu'il reconnut dans la spécula-
tion le dernier soutien de la théologie et qu'il lui fallut forcer les théologiens à renoncer à leur
pseudo-science pour en revenir à la foi grossière et répugnante » (M 154) ;

— 2) de l'alinéa de la p. 153 sur les racines pratiques de la chute de la métaphysique du


XVIIIe siècle ;

— 3) du développement final (M 157-8) sur le rattachement du socialisme et du communis-


me au matérialisme, et, conséquemment, de la « Remarque » (M 159-160) qui suit le paragraphe
proprement dit.

Letableau montre que, dans le premier cas, le motif de l'opposition de


Feuerbach à Hegel s'entrelace avec celui, inspiré des termes de l'exposé de
Renouvier, de l'opposition de la philosophie du XVIIIe siècle à la métaphysi-
que et la théologie du XVIIe siècle, au point que Marx en vient à appliquer à
Feuerbach des formules qu'utilisait Renouvier en parlant de Bayle ; que l'on
compare en effet : « il lui [à Feuerbach] fallut forcer les théologiens à renon-
cer à leur pseudo-science pour en revenir à la foi grossière et répugnante »
(M 154) à : « il [Bayle] voulut leur [aux religions] arracher leur prétendue
certitude [.]. Il voulut que la nécessité d'en appeler à la foi rendît les théo-
logiens plus modestes », etc. (R 332-3). On peut trouver dans le second un
lointain écho des considérations qu'avait présentées Renouvier sur le primat
des préoccupations pratiques dans la philosophie du XVIIIe siècle (« Et
qu'importe la doctrine, on ne pense qu'aux conséquences qu'elle peut avoir »
etc. R 338)37. On a vu enfin il y a un instant que le passage où Marx fait dé-
boucher le matérialisme des d'Holbach, Helvétius, etc., sur le socialisme et
le communisme contemporains, partait de l'exposé de Renouvier pour, dans
un premier moment, en prendre le contrepied.
Et l'on peut maintenant préciser la signification et le rôle de la « Remar-
que » finale. En y déclarant d'abord que « La connexion du matérialisme
français avec Descartes et Locke, ainsi que l'opposition de la philosophie du
XVIIIe siècle à la métaphysique du XVIIe siècle sont exposées en détail dans

37. La référence de Marx à Voltaire Voltaire a fait observer que l'indifférence des Fran-

çais du XVIIIe siècle », etc.., M 153) renvoie au Siècle de Louis XIV, chapitre XXXVII, « Du jan-
sénisme » : « La folie du système des finances contribua plus qu'on ne croit à rendre la paix à
l'Eglise. Le public se jeta avec tant de fureur dans le commerce des actions ; la cupidité des
hommes, excitée par cette amorce, fut si générale que ceux qui parlèrent ensuite de jansénisme
et de bulle ne trouvèrent personne qui les écoutât. Paris n'y pensait pas plus qu'à la guerre qui
se faisait sur les frontières d'Espagne. Les fortunes rapides et incroyables qu'on faisait alors, le
luxe et la volupté portés au dernier excès, imposèrent silence aux disputes ecclésiastiques ; et le
plaisir fit ce que Louis XIV n'avait pu faire. » (dans Œuvres complètes de Voltaire, tome 15,
Garnier, Paris, 1878, p. 58). Cette citation ne figure pas, sauf erreur, dans le Manuel de Renou-
vier. On trouvera une autre référence indépendante de Renouvier lorsque Marx fait allusion (M
157) à Robinet, sans doute d'après des sources allemandes, en particulier Hegel (cf. ci-dessus no-
te 17).
la plupart des histoires françaises modernes de la philosophie » (M 159),
Marx vise pour l'essentiel, on n'en peut plus douter, l'utilisation qu'il a faite
du Manuel de Renouvier. Mais lorsqu'il affirme ensuite que « Par contre, les
liens, unissant le matérialisme du XVIIIe siècle au communisme anglais et
français du XIXe siècle n'ont pas encore fait l'objet d'un exposé détaillé »
(ib.), et cite alors longuement Helvétius, d'Holbach, et Bentham, il témoigne
que cette Remarque appartient bien à un moment ultérieur, logiquement et
:
chronologiquement c'est après avoir lu Renouvier, voire après s'en être ser-
vi pour rédiger l'essentiel de son chapitre, que Marx a senti la nécessité d'al-
ler lui-même voir ou revoir directement dans les textes quelles étaient vérita-
blement les thèses dont Renouvier avait présenté les implications de façon si
péjorative, et si contraire à celles qu'il entendait quant à lui en tirer. La Re-
marque ne présente donc sans doute pas tant les textes qui ont servi effecti-
vement à Marx pour la composition de son développement, que ceux qu'il
lus après coup pour le conforter et le préciser.
a
Quoi qu'il en soit des liens qui les rattachent encore aux textes de Re-
nouvier, la prise en considération de ces trois séries d'apports originaux de
Marx doit aider à mieux comprendre la structure, la visée et la portée du dé-
veloppement, et sans doute aussi ses limites.
Ce qui touche à Hegel et au rapport Feuerbach — Hegel permet de
mieux cerner le rôle, capital, que joue encore Feuerbach dans la perspective
de Marx. Il s'agit ici de l'objet direct et explicite de sa polémique : s'il est
vrai qu'à « l'histoire critique » du matérialisme proposée par Bauer, il oppo-
se son « histoire profane », le sens strict de cette opposition est à chercher
moins dans l'ensemble du chapitre, qui met en œuvre aux fins de démonstra-
tion des matériaux puisés dans Renouvier, que dans l'alinéa d'introduction
où, parlant en son nom propre, Marx trace l'esquisse de la démonstration en
un parallèle entre la lutte de la « philosophie » du XVIIIe siècle contre la
« métaphysique »
du XVIIe siècle d'une part, et celle du matérialisme huma-
niste de Feuerbach contre la philosophie spéculative allemande du XIXe siè-
cle représentée par Hegel d'autre part (M 151-2). Et s'il est vrai que, comme
il le montre ensuite en citant cette fois expressément, sans aller jusqu'à nom-
mer l'auteur, la formule de Renouvier, c'est Bayle qui joue le rôle charnière
dans cette substitution de la « philosophie » à la « métaphysique », on com-
prend qu'il entremêle alors délibérément (« C'est en combattant la théologie
spéculative que Feuerbach. de même c'est parce qu'il doutait de la religion
que Bayle. » M 154) ce qui revient à Bayle et ce qui revient à Feuerbach : ce
que Feuerbach est à Hegel, Bayle l'avait été à la métaphysique du XVIIe siè-
cle, celle de Descartes, Malebranche, Leibniz et Spinoza.

Et Spinoza, car c'est sur ce point que le schéma de l'histoire profane se-
lon Marx assisté de Renouvier doit s'opposer à celui de Bauer, qui rattachait
l'ensemble de la philosophie du XVIIIe siècle, matérialisme français d'une
part, théisme de l'autre, au système spinoziste. Mais si Marx s'oppose à un
tel schéma, c'est bien, comme l'indiquent la fin du paragraphe, où il montre
que Bauer l'a tiré purement et simplement de Hegel, et, plus largement, l'en-
semble de la polémique de la Sainte Famille, ou encore de l'Idéologie Alle-
mande, qu'à ses yeux il en implique un autre : celui qui rattache au système
hegelien l'ensemble des développements contemporains, à partir d'une oppo-
sition, pour lui désormais dépassée, entre l'orthodoxie de la « droite » hege-
lienne et la pensée « révolutionnaire » des Jeunes hegeliens. L'Idéologie Alle-
mande dénoncera spécialement l'illusion spéculative des hegeliens, jeunes et
vieux, qui ramène les événements de l'histoire en général au développement
et à la lutte des concepts. Il ne s'agit, ici, que d'histoire de la philosophie,
mais dans ce domaine même Marx dénonce l'illusion qui en réduit le dérou-
lement réel au développement des deux termes d'une contradiction intérieure
à un principe spirituel jusqu'à sa résorption en un autre, et dénonce donc le
schéma néo-hegelien, mi-manifeste, mi-latent, qu'il aperçoit dans le texte de
Bauer :

schéma auquel il oppose le schéma tout simple :

où personnages et rôles sont tout différents, et qui fournit, dans la rupture


avec la spéculation, la présupposition première d'une histoire du matérialis-
me : « l'opposition du matérialisme français à la métaphysique du XVIIe siè-
cle. ne pouvait apparaître aux Allemands [entendons : Feuerbach et ses dis-
ciples] que depuis qu'ils sont eux-mêmes en opposition avec la métaphysique
spéculative » (M 157). Il est clair, au reste, sans que cela puisse sur le fond
constituer une justification sérieuse, que cette substitution de schéma expli-
que l'absence, si surprenante à première vue, de Spinoza dans l'« histoire »
du matérialisme selon la Sainte Famille: si Marx ignore ici Spinoza, ce n'est
pas seulement qu'en l'occurrence Renouvier ne lui accordait pas de place
dans cette histoire (silence qui serait, bien plutôt, une des raisons pour les-
quelles l'ouvrage de Renouvier pouvait lui convenir), c'est avant tout parce
que, dans le contexte polémique de l'exposé, Spinoza est dans tous les cas
l'homologue de Hegel, le représentant de la philosophie spéculative avec la-
quelle il faut rompre pour déboucher sur le matérialisme, comme l'a fait
Feuerbach, comme l'avait fait Bayle.
A travers Spinoza, et la place que lui avait accordé Bauer dans son arti-
cle, c'est donc l'hegelianisme qui est visé. Mais, on le voit déjà, il ne s'agit
pas seulement ici de se représenter correctement la succession des doctrines
philosophiques, et le sens exprès de la polémique débouche sur son objet
réel, qu'indiquait clairement Marx dès la fin de son introduction : « si Feuer-
bach représentait, dans le domaine de la théorie, le matérialisme coïncidant
avec l'humanisme, le socialisme et le communisme français et anglais l'ont
représenté dans le domaine de la pratique » (M 152). Il s'agit de montrer que
c'est le matérialisme, représenté par Feuerbach, et non la spéculation de type
hegelien, qui est au principe de la pratique révolutionnaire, il s'agit de mon-
trer surtout que le matérialisme débouche sur le socialisme et le communis-
me, il s'agit de montrer aussi que ceux-ci sont la vérité de celui-là parce que
la pratique est le fondement véritable de la théorie. Ce dernier point, où s'a-
morcent de loin les thèses du matérialisme historique, est indiqué sommaire-
ment dans les quelques lignes où Marx affirme que la chute de la métaphysi-
que au XVIIIe siècle doit s'expliquer en dernière analyse « par la
configuration pratique de la vie française en ce temps » (M 153). Mais, com-
me il le déclare au début de la Remarque, l'essentiel est bien la connexion du
communisme et du matérialisme : si le reste est chose connue, « les liens
unissant le matérialisme du XVIIIe siècle au communisme anglais et français
du XIXe siècle n'ont pas encore fait l'objet d'un exposé détaillé » (M 159), et
c'est à l'exposé, sinon détaillé, du moins sans équivoque, de ces liens, que
Marx consacre en fin de chapitre l'essentiel de sa démonstration personnelle.
On conçoit aisément l'importance de cette démonstration : du point de
vue de Marx et de la formation de sa doctrine, elle sanctionne un moment
décisif, que les Manuscrits de 1844, où le « matérialisme » apparaissait, en
même temps que l'« idéalisme », comme un moment incomplet dont la vérité
devait être « le naturalisme conséquent ou humanisme » 38, ne font encore
que préparer ; ici un pas est franchi qui unit proprement « le matérialisme
coïncidant avec l'humanisme » selon Feuerbach au « socialisme » et au « com-
munisme » français et anglais, et les rattache l'un et l'autre à la tradition du
matérialisme du XVIIIe siècle. Il faudra revenir encore sur la signification
de ce moment, qui n'est en effet qu'un pas dans une démarche dont les Thè-
ses sur Feuerbach sont l'aboutissement immédiat. Mais il faut noter aussi
l'importance de cette démonstration dans son contexte historique : en mon-
trant que le communisme se rattache au matérialisme du XVIIIe siècle,
Marx s'oppose sans doute aux filiations spéculatives du néo-hegelianisme de
Bauer, il s'oppose surtout à l'opinion commune, — aux opinions communes,
selon lesquelles le matérialisme a pour corollaire, non point le « socialisme »
ou le « communisme », mais bien leurs contraires : l'individualisme ou l'« é-
goïsme ».
Entendons par là, certes, le préjugé courant de la morale dominante,
que représentaient en l'occurrence de façon fort typique les considérations
attristées de Renouvier sur la morale de d'Holbach et Helvétius : de ce point
de vue, il est tout à fait significatif que Marx prenne le contrepied de l'expo-
sé de Renouvier pour montrer que les « thèses » matérialistes, dans les ter-

38. K. Marx, Manuscrits de 1844, trad. E. Bottigelli, Ed. Soc., Paris, 1962, p. 136.
mes mêmes où celui-ci en avait présenté l'énoncé, impliquent nécessairement
des conclusions communistes, et non égoïstes (M 157-8). Bien plus, toutefois,
que du préjugé de la conscience bourgeoise, c'est de celui de la conscience
prolétarienne qu'il s'agit, et des courants socialistes : s'il est vrai que Marx
s'efforce ici de montrer que le système de Fourier, le communisme des ba-
bouvistes, d'Owen, de Cabet, et autres, procèdent « de la doctrine des maté-
rialistes français », la démonstration est bien nécessaire justement parce
qu'en fait, de ce côté là aussi, on reste en général persuadé, et pour long-
temps, que le matérialisme est principe d'égoïsme, et que les idéaux socialis-
tes et communistes supposent une inspiration de type plus ou moins reli-
gieux. Il suffit de penser à ce qu'étaient réellement les mentalités socialistes
et communistes de l'époque, à ce que sera l'esprit de 1848 en France, pour
saisir l'enjeu de la démonstration de Marx, une démonstration qui, à tous
égards, va à contre-courant.
Tel est sans doute le centre et l'intérêt principal du texte du point de
vue de la pensée marxiste, beaucoup plus qu'une historiographie philosophi-
que dont les sources réelles ne sont pas, c'est le moins qu'on puisse dire, de
nature à garantir la scientificité matérialiste. Car enfin ce qui revient à Marx
dans cette démonstration, c'est bien son objet, son enjeu et sa perspective :
ruiner l'interprétation hegelienne et néo-hegelienne de l'histoire et de l'histoi-
re de la pensée, rattacher le communisme au matérialisme, et, plus lointaine-
ment, ébaucher une théorie matérialiste de l'histoire. Mais le contenu de la
démonstration est ce qui lui appartient le moins : pour atteindre ces objec-
tifs, Marx prend ce qu'il trouve où il le trouve, et c'est, comme il n'est ou n'a
été que trop tentant de le faire, renverser le sens et la portée réelle du passa-
ge que d'y voir avant tout un sommaire d'histoire marxiste de la philosophie
matérialiste : cette « histoire du matérialisme » n'est ici qu'un moyen, et elle
n'est en substance pas de Marx, elle est de Renouvier.

UNE ETAPE DANS LA FORMATION DE LA DOCTRINE

Mais il faut dire plus : si pour les besoins de la cause Marx a, et certes
en toute conscience, emprunté à Renouvier les grandes lignes de cette histoi-
re, il risque fort de lui avoir emprunté aussi, cette fois sans s'en rendre
compte, un certain concept du matérialisme. Car le « matérialisme » pour Re-
nouvier, c'est avant tout le « sensualisme », — en quoi il ne fait que repro-
duire le cliché et l'anathème éclectiques dont Cousin accablait la philosophie
du XVIIIe siècle et ses épigones, au grand dam de ces derniers 39; n'est-ce
pas, du reste, à Cousin lui-même que nous avons vu Marx emprunter, sans y
prendre garde, à travers Renouvier, une des pièces de sa démonstration con-
cernant la dérivation du matérialisme à partir du nominalisme occamien et
de la philosophie de Locke ?

39. Cf. les protestations de M. Saphary, fervent disciple de Laromiguière, dans L'école éclec-
tique et l'école française (Joubert, Paris, 1844), Préface (p. VI-XXXII).
C'est aussi, — et cela est moins cousinien sans doute, mais pas plus
marxiste de droit pour autant, le mécanisme de tradition cartésienne : « A
côté de l'école matérialiste [.] qui a son origine dans le sensualisme, il en
est une autre [.]. C'est l'école mécanique » (R 342). Or c'est le schéma que
Marx emprunte à Renouvier pour bâtir sa démonstration. Comment, au fond,
s'en étonner lorsqu'on songe que Marx est en 1844 un néophyte du matéria-
lisme, auquel il est venu par l'intermédiaire de Feuerbach ? Matérialisme
tout récent, trop réellement spéculatif encore, et trop « humaniste », pour
avoir trouvé son concept — et ce n'est certes pas dans Renouvier qu'il pou-
vait le découvrir. Ou plutôt c'est tout naturellement dans Renouvier qu'il
pouvait continuer de l'ignorer, puisque une des caractéristiques du matéria-
lisme de Feuerbach dont il se réclamait encore est précisément ce « sensua-
lisme » 40 que Renouvier, avec Cousin, Damiron et tutti quanti, identifie peu
ou prou au matérialisme : à travers le matérialisme du XVIIIe siècle vu par
l'auteur du Manuel de philosophie moderne, n'est-ce pas encore le matérialis-
me de Feuerbach que Marx retrouvait, et se plaisait à retrouver parce qu'il
l'avait fait sien ?
On a donc de sérieuses raisons de douter que, traçant dans la Sainte Fa-
mille un historique du matérialisme, Marx le fasse au nom d'un matérialisme
proprement « marxiste », et l'on doit penser que tant cet historique que les
positions qu'il implique ne représentent pas son dernier mot en l'espèce.
Mais ils représentent sans doute une étape essentielle, justement parce que
grâce (entre autres) à l'exposé de Renouvier et aux lectures ou relectures que
cet exposé lui a suggérées, Marx a pu prendre conscience des insuffisances
du matérialisme de Feuerbach dans la mesure où il en a alors aperçu plus
nettement la dépendance par rapport au matérialisme du XVIIIe siècle.
A cet égard l'on peut dire que les Thèses sur Feuerbach sont pour une
part une réponse directe au paragraphe de la Sainte Famille écrit quelques
semaines plus tôt : lorsque dans la Première Thèse Marx reproche expressé-
ment à « tout le matérialisme passé (y compris celui de Feuerbach) » de n'a-
voir saisi l'objet extérieur, la réalité, le sensible que sous forme d'objet ou
d'intuition 41, cette prise de position globale suppose la reconnaissance,
effectuée dans et à partir de notre texte, de la communauté d'essence, et
d'insuffisance, du matérialisme sensualiste de Feuerbach et de celui du
XVIIIe siècle. Et lorsqu'il reproche dans la Thèse III à « la doctrine matéria-
liste de la transformation des circonstances et de l'éducation » d'oublier
« qu'il faut les hommes pour transformer les circonstances et que l'éduca-

40. Cf. L. Feuerbach, par exemple dans les Principes de la philosophie de l'avenir, §§ 32 et
41 (dans les Manifestes philosophiques, trad. L. Althusser, P.U.F., Paris, 1960, pp. 177-8 et 184-6),
et K. Marx : Manuscrits de 1844, p. 96 de la traduction citée supra note 38 (« Le monde sensible
[Sinnlichkeit] (cf. Feuerbach) doit être la base de toute science »).
41. « Le principal défaut de tout matérialisme jusqu'ici [alles bisherigen Materialismus] (y
compris celui de Feuerbach) est que l'objet extérieur, la réalité, le sensible ne sont saisis que
sous la forme d'Objet ou d'intuition, mais non en tant qu'activité humaine sensible, en tant que
pratique, de façon subjective. » (dans L'idéologie allemande (première partie), édition bilingue,
Ed. Soc., Paris, 1972, p. 25).
teur a lui-même besoin d'être éduqué » 42, la critique vise, cette fois, beau-
coup moins Feuerbach lui-même que les matérialistes du XVIIIe siècle dont
il avait exposé les thèses en termes similaires (M 157) pour en tirer la conclu-
sion que « si l'homme est formé par les circonstances, il faut former les cir-
constances humainement » (M 158).
Et certes c'est bien Marx qui dès ce moment tirait une telle conclusion,
sans l'attribuer aux matérialistes passés. Mais il semblait alors que cette con-
clusion dût en découler comme une conséquence naturelle et nécessaire » (il
n'est pas besoin d'une grande sagacité pour découvrir les liens qui le ratta-
chent [le matérialisme] nécessairement au communisme et au socialisme»
M 157), et l'exposé de Marx ne laissait apparaître aucune critique ou réserve
quelconque vis-à-vis de ces thèses. Ou, plus exactement, on doit laisser toute
sa signification, c'est-à-dire toute son ambiguïté, à la petite phrase dont je si-
gnalais tout à l'heure le caractère insolite : si Marx écrit à propos de ces thè-
ses des plus anciens matérialistes français que « ce n'est pas le lieu de les ju-
ger » (M 158), ce n'est pas seulement parce que Renouvier les avait jugées en
mauvaise part, c'est aussi que lui-même, tout en les présentant au contraire
sous un jour favorable, entend réserver en fin de compte sa position ; pierre
d'attente, donc, sur le chemin qui mènera à la prise de distance des Thèses
sur Feuerbach — et au désaveu ultérieur, car on ne peut manquer de noter
que, cités en termes élogieux dans notre texte, Helvétius, d'Holbach et Ben-
tham le seront systématiquement en termes péjoratifs dans les textes ulté-
rieurs, à commencer par l'Idéologie Allemande, où leurs positions sont tou-
jours prises comme typiques de l'utilitarisme bourgeois, jugement qui ne
variera plus.
Mais si Marx a ainsi, entre fin 1844 et début 1845, rectifié ou renversé sa
position sur des questions aussi décisives que le lien du matérialisme au sen-
sualisme, et la signification sociale du matérialisme du XVIIIe siècle, c'est
bien à partir d'une réflexion sur l'exposé qu'il avait donné de l'histoire du
matérialisme, et par là, indirectement, à partir d'une réflexion sur les don-
nées qu'il avait pour cela puisées dans Renouvier : on peut donc dire que la
lecture et l'utilisation du Manuel de philosophie moderne représentent, néga-
tivement et positivement, un moment particulièrement important de l'élabo-
ration du matérialisme marxiste, la présupposition immédiate, en quelque
sorte, d'un tournant nécessaire dans cette élaboration.

COMMENT MARX A-T-IL CONNU RENOUVÏER ?


Resterait à se demander comment Marx a pu en venir à cette lecture et
cette utilisation. S'il est vrai que nous avons aperçu quelques-unes des rai-
sons pour lesquelles le Manuel de Renouvier était susceptible de convenir à
son projet et à son état d'esprit au moment où il rédigeait la Sainte Famille,
encore fallait-il qu'il ait eu l'occasion de le connaître ou de le rencontrer. Or

42. ib p. 27.
une telle occasion semble de prime abord rien moins que probable. Dira-t-on
que le titre de l'ouvrage pouvait suffire à guider Marx dans son choix ? Un
récent « manuel de philosophie moderne » n'était-il pas, quel qu'en fût l'au-
teur, l'ouvrage typique à consulter pour savoir ce que disait en France « l'his-
toire profane » de la philosophie ? Mais ce « manuel » était si loin d'être dans
toutes les mains que sa publication était passée presque inaperçue 43. Il fal-
lait autre chose que le hasard pour que Marx ait été mis sur la voie de l'ou-
vrage : une raison circonstanciée, ou plutôt un informateur déterminé. De ce
point de vue deux hypothèses au moins sont possibles, qui sont du reste
d'autant plus compatibles entre elles qu'elles mettent en cause les mêmes mi-
lieux et, peu ou prou, le même courant d'idées, à savoir le saint-simonisme.
C'est en effet auprès d'anciens adeptes, comme lui-même, de Saint-
Simon, que le Manuel de Renouvier avait trouvé malgré tout un écho, qui l'a-
mena dans les années suivantes à collaborer par une série d'articles de
philosophie à deux publications dirigées par Pierre Leroux : l'Encyclopédie
Nouvelle et la Revue Indépendante 44. Or Pierre Leroux, dont j'ai déjà cité le
nom pour une autre raison, était, on le sait, une des figures les plus mar-
quantes des débuts du socialisme en France 45, et Marx, à la veille de son dé-
part pour Paris, ne cachait pas l'estime qu'il portait à celui que, malgré les
faiblesses qu'il avait montrées pour Schelling, il appelait dans sa lettre à
Feuerbach du 3 octobre 1843 « le génial Leroux » 46. On pourrait donc tout
naturellement supposer que c'est Leroux qui a signalé à Marx l'existence et
la valeur de l'ouvrage de son collaborateur, si du moins l'existence de rela-
tions personnelles entre Leroux et Marx lors du séjour de celui-ci à Paris
était attestée.
Malheureusement pour nous, il s'agit là d'un chapitre encore obscur de
l'histoire de ce séjour : à part leur présence commune au banquet démocrati-
que du 24 mars 1844, on ne sait rien, semble-t-il, des rapports qu'ils ont pu
avoir, ou ne pas avoir. Il semble même que ce chapitre ait été clos avant d'ê-
tre ouvert, pour deux motifs qui, croyait-on, se tiraient de la biographie de
Leroux et devaient exclure que Marx ait pu trouver l'occasion d'une fréquen-
tation suivie du personnage. Le premier tient à une idée que l'on s'est faite
des préoccupations de ce dernier à l'époque du séjour de Marx, idée qui se

43. Cf. L. Foucher : La jeunesse de Renouvier (op. cit. supra note 28), pp. 66-67, qui indique
qu'à sa connaissance il n'existe « aucune trace dans les revues du temps de L'accueil fait en Fran-
ce au Manuel de philosophie moderne » (p. 66) : seul Charles Secrétan en avait, à Lausanne, lon-
guement rendu compte en novembre 1842 (voir ib. p. 85), recension qui fut le point de départ de
son amitié avec Renouvier.
44. Voir L. Foucher, op. cit. p. 67 sqq.c'est Jean Reynaud, cofondateur avec Pierre Leroux
:
de l'Encyclopédie Nouvelle, qui avait remarqué le Manuel, et qui avait demandé sa collaboration
à Renouvier.
:
45. Sur Pierre Leroux, voir en particulier, Henri Mougin Pierre Leroux, Ed. Soc. Intern.,
Paris, 1938, et D.-O. Evans, Le socialisme romantique, Pierre Leroux et ses contemporains, Paris,
Marcel Rivière, 1948 ; cf. J.-J. Goblot, « Pierre Leroux après les Trois Glorieuses », dans La Pen-
sée, 186, avril 1976, pp. 39-57.
46. K.Marx-F.Engels -.Correspondance,tomel.Ed.Soc.,Paris, 1971,p. 302.
fonde essentiellement sur une phrase d'Arnold Ruge dans sa Correspondance,
répercutée par Franz Mehring dans sa Biographie de Marx, et de là chez la
plupart des auteurs qui eussent sans cela été susceptibles de poser et de trai-
ter la question, phrase selon laquelle Leroux était alors entièrement absorbé
dans son invention d'une machine à composer et avait pour un temps mis au
croc la carrière d'écrivain47. Le second repose sur la conviction que l'on
avait que Leroux avait quitté Paris dès le mois de mai 1844 pour s'installer à
Boussac dans la demeure et l'imprimerie que venait de lui procurer George
Sand 48.
La première de ces raisons est pour le moins légère : la phrase sur la-
quelle elle s'appuie n'est qu'une indication donnée en passant par un auteur
aux appréciations souvent hâtives, et qui plus est dans une lettre remontant
à septembre 1843 ; est-ce suffisant pour supposer Leroux si entièrement oc-
cupé de son invention pendant toute la période qui nous intéresse que Marx
n'aurait pu entrer en rapport avec lui ? La seconde raison propose un empê-
chement assurément plus sérieux. Mais elle procède cette fois d'une erreur
pure et simple : un travail récent, appuyé sur des documents inédits, montre
que si la famille de Pierre Leroux s'est installée à Boussac fin mars 1844,
lui-même ne l'a rejointe qu'en avril 1845, et a continué d'habiter Paris jus-
qu'à cette date, donc pendant tout le séjour de Marx, et au-delà 49. Il convien-
drait donc, me semble-t-il, de reprendre à nouveaux frais la question des rap-
ports entre l'un et l'autre. On ne peut en tout cas exclure leur existence, et
donc la possibilité d'une information donnée par l'un à l'autre sur l'intérêt
du Manuel de Renouvier.
Mais il existe au moins un autre informateur possible, dont on connaît
sans aucun doute cette fois les rapports d'amitié que Marx entretint avec 4ui
pendant son séjour: il s'agit de Henri Heine, familier des milieux intellec-
tuels parisiens, grand connaisseur des personnages et événements du domai-
ne littéraire et philosophique, dont il informait le public allemand par ses

47. Er [Leroux] baut jetzt eine Maschine, mit der man in Zukunft ohne aile weitere Vor-
«
rede, wie man's denkt, seine Sachen selbst wird setzen und drucken konnen, das beste Mittel ge-
gen die Censur. Er ist ganz in seine Erfindung vertieft und hat eine Weile das Schriftstellern an
den Nagel gehangt. » Arnold Ruges Briefwechsel, etc., Weidmann, Berlin, 1886, tome II, pp.'
333-334 — il s'agit d'une lettre de Ruge à sa femme en date du 6 septembre 1843). Franz Meh-
ring, sans citer Ruge, reproduit presque littéralement cette dernière phrase pour expliquer que
Leroux n'ait pas répondu à l'invitation qui lui avait été faite à collaborer aux Annales franco-
allemandes (F. Mehring : Karl Marx, Geschichte seines Lebens, Leipzig, 19335, p. 82). E. Bottigel-
li, dans son important article sur « Les « Annales franco-allemandes» et l'opinion française » (La
Pensée, 110, août 1963, pp. 47-66), reproduit encore cette indication, d'après Ruge, pour expliquer
cette défection (loc. cit., p. 55).
48. Voir D.-O. Evans, op. cit. supra (note 45), p. 40, qui reprend cette affirmation.
:
49. Voir J.-P. Lacassagne Histoire d'une amitié, Pierre Leroux et George Sand (d'après une
correspondance inédite, 1836-1866), Klincksieck, Paris, 1973, pp. 65-66, et, pp. 217-219, la lettre à
George Sand de mai 1845 où Leroux fait part de son installation, ainsi que la note 368, p. 217. On
verra par ailleurs dans le même ouvrage (pp. 52-55) que l'invention de la machine à composer a
occupé Leroux de fin 1842 à fin 1843, date de la prise des brevets : en 1844-1845, c'est de son uti-
lisation pour les éditions projetées à Boussac qu'il va s'agir.
chroniques de l'Allgemeine Zeitung d'Augsbourg, rassemblées ensuite dans le
recueil Lutetia. Comme on peut le constater à la lecture de celui-ci, Heine
était fort au courant des travaux de l'Académie des Sciences Morales et Poli-
tiques, aux séances de laquelle il consacrait, les 19 mai 1841 et 2 juin 1842,
deux de ces chroniques 50 ; la chose est d'autant moins surprenante qu'il était,
ainsi que le montre en particulier sa Correspondance, l'ami de l'historien Mi-
gnet, alors secrétaire perpétuel de l'Académie 51.- Ces chroniques, et d'autres,
n'attestent pas seulement l'intérêt qu'il portait à Victor Cousin, avec qui il
fait état de rapports d'amitié : on y voit aussi celui qu'il portait aux con-
cours proposés par la section de philosophie, puisqu'il commence la seconde
des chroniques citées en mentionnant que l'Académie a prorogé jusqu'en
1844 le prix sur l'« Examen critique de la philosophie allemande ». Il est dès
lors très vraisemblable qu'il avait eu également connaissance du prix sur
l'« Examen critique du cartésianisme » et de son résultat, et il avait donc de
grandes chances de connaître le Manuel de philosophie moderne de Renou-
vier, qui en était sorti ; il serait dans ces conditions tout naturel de penser
que, questionné par Marx sur ce qu'on pouvait trouver de récent en matière
d'histoire de la philosophie, française, et « profane », Heine lui ait signalé
l'ouvrage. Il ne s'agit, là encore, que d'une hypothèse. Ajoutons du moins une
précision, qui confirmera que celle-ci n'exclut pas la première, loin de là :
c'est que, à côté de Cousin, Pierre Leroux tenait lui aussi une place de pre-
mier plan dans l'amitié et l'estime de Heine, qui compare les deux hommes
dans une chronique du 15 juin 1843 52, où il fait de Cousin « le philosophe »
au sens allemand du terme, tandis que Leroux est le philosophe au sens
français 53, et qui, dès la chronique déjà citée du 2 juin 1842, avait mentionné
ce dernier comme « un des plus grands philosophes » qu'ont les Français 54.
En dehors de Mignet et de l'Académie, Heine pouvait donc avoir trouvé en
Leroux une autre relation susceptible d'attirer son attention sur l'ouvrage de
Renouvier, auquel cas, à défaut peut-être d'avoir été l'informateur direct de
Marx, Leroux pourrait bien l'avoir été indirectement.
Quoi qu'il en soit du détail des faits, qui restent à établir, il faut dire
pour en finir ici avec cette question que nous nous trouvons, avec Renouvier,
Leroux, Mignet et Heine, dans un milieu intellectuel marqué de près ou de
loin par le saint-simonisme, et que c'est sans doute dans ce milieu qu'il faut
dans tous les cas chercher le contact qui s'est établi entre Marx et la premiè-
re publication de Renouvier. Ce qui devrait par ailleurs inviter à prolonger le
chapitre des rapports de Marx avec le saint-simonisme.

50. :
Dans H. Heine Samtliche Schriften, tome V,. Munich, 1974, pp. 368-372 et 400-403.
51. Dans les deux chroniques citées, Heine consacre du reste une place importante aux con-
tributions de Mignet.
52. loc. cit., pp. 496-506.
53. loc. cit., p. 500.
54. Einer der grossten Philosophen der Franzosen ist unstreitig Pierre Leroux » (loc. cit.,
«
p. 401). D'après Evans (op. cit. supra note 45), « c'est Heine qui a révélé Leroux au grand public
en Allemagne » par ses chroniques (pp. 46-47).
UNE RENCONTRE OUBLIEE

Il me semble donc que l'identification de la source utilisée par Marx


pour rédiger la plus grande partie du paragraphe de la Sainte Famille consa-
cré à l'histoire du matérialisme français est de nature à transformer profon-
dément l'image que l'on se faisait de ce passage, à ouvrir des perspectives
nouvelles et suggestives sur la démarche intellectuelle de Marx, sur l'histoire
de son propre matérialisme et sur l'évolution qui conduit des Manuscrits de
1844 à l'Idéologie Allemande, en même temps que sur ses relations avec les
milieux intellectuels parisiens. Je n'ai fait sur ces points qu'ouvrir quelques
dossiers, et me contenterai, en guise de conclusion, de m'étonner encore de
l'extraordinaire ironie de l'histoire, qui a laissé dans l'ombre cette rencontre
préhistorique entre le futur fondateur du socialisme scientifique, et la future
figure de proue du spiritualisme criticiste en France. Peut-être, lorsque Re-
nouvier a dans les années 1860 accédé à la notoriété qui l'installa en cette
place, Marx lui-même s'est-il souvenu de son inspirateur d'un moment mais
il paraît bien qu'il a dans tous les cas gardé la chose pour lui, et que nul au-
;
tre ne l'a jamais sue. Pas même Engels, qui, on l'a vu en commençant, repro-
duisait en 1892 pour le public anglais quelques pages de la Sainte Famille
qui sont parmi celles qui doivent le plus au Manuel de philosophie moderne.
Mais pas Renouvier non plus, qui ne savait pas l'allemand, et qui, faute donc
d'avoir eu même l'occasion de lire la Sainte Famille, alors non traduite, a
sans doute ignoré jusqu'à sa mort en 1903 l'utilisation qu'y avait faite de son
premier ouvrage l'auteur du Capital, dont il avait pour sa part critiqué la
doctrine en 1897 au tome IV de la Philosophie Analytique de l'Histoire 55.
Quant à Lénine, qui avait eu en 1908, dans Matérialisme et Empiriocriticis-
me, des mots sévères (« Deux mots sur Charles Renouvier ») pour le chef de
file de « l'école dite néo-criticiste » 56, et qui en 1914 encore notait dans un de
ses Cahiers d'extraits d'un ouvrage français sur la Logique de Hegel que « le
néocriticisme de M. Renouvier serait de l'éclectisme, un intermédiaire entre
« le
phénoménisme positiviste et le kantisme proprement dit » » 57, comment
aurait-il pu penser que cet auteur n'était autre que celui qui, soixante-dix ans
auparavant, avait fourni à Marx une bonne partie des renseignements qu'il
avait lui-même recopiés dans ses notes de 1895 sur la Sainte Famille. ?
Paris, septembre 1976.

55. Renouvier n'a même pas, selon toute vraisemblance, pu lire en français les pages de no-
tre passage de la Sainte Famille qu'Engels avait reproduites dans l'Introduction de l'édition an-
glaise de Socialisme utopique et socialisme scientifique, car la première traduction française de
cette Introduction, due à Paul et Laura Lafargue, n'a paru qu'en 1901 dans un recueil de textes
intitulé F. Engels : Religion, philosophie, socialisme, faisant partie de la Bibliothèque d'Etudes
Socialistes, qui n'avait guère de chances d'atteindre alors Renouvier.
56. V.-I. Lénine : Œuvres, tome Paris et Moscou, 1962, p. 219.
14,
57. Lénine : Cahiers philosophiques, Ed. Soc., Paris, 1955, p. 381.