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SENS ELLIPTIQUE

Author(s): Jean-Luc Nancy


Source: Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, T. 180, No. 2, DERRIDA (AVRIL-JUIN
1990), pp. 325-347
Published by: Presses Universitaires de France
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/41096288
Accessed: 30-01-2016 01:40 UTC

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SENS ELLIPTIQUE

Ecrire sur Jacques Derrida : cela me paraît violent. Rien de


plus banal que d'écrire « sur » quelqu'un, c'est-à-dire à propos
d'une œuvre,d'une pensée. Derrida lui-mêmene s'en est pas privé.
Mais ici, pour cette occasion où il s'agirait d'écriresur lui, il a posé
un piège. Son usage de la langue, sa passion d'en jouer, sa folie
d'y toucher - violemment,toujours - dictent aussitôt qu'il
s'agit d'écriresur lui, sur son corps. Non le corpus,mais le corps.
Il s'agit de le passer à la machinede La coloniepénitentiaire, ou bien
encore, de le tatouer.
Lui-mêmene pourra pas ne pas souffrir, ni éviter de chercher
un artifice pour dissimulerle tatouage, rose, cœur transpercé,
aigle, ancre ou ellipse. Pour dissimuleret pour fairevoir toutes ces
entamesde la peau. Mais ainsi,le corpsse perd.Griffure et tatouage :
il y a là un « à-même-le-corps » où le corpsse perd,perdantsa qualité
de tégumenttendu,clos et muet sur son intérieur.(Quel intérieur?
Une âme ? L'âme de Jacques Derrida ? Psyché? Celle qui peut
toucheret enlacerle corps de son amant - le corps,son amant - ,
mais à qui il est interditde le voir ? Derrida s'est toujoursdébattu
sans voir son as¿ ûllant.)
Ce corpsperdu,cet à corpsperdu (accord perdu ?) « sur » lequel
je finiraipar écrire,voilà ce qui tout d'abord s'offreà moi, si on
me demande d'écrire sur Jacques Derrida. Un « corps perdu »,
c'est un corps déjà surchargé de marques et d'écritures,ainsi
délesté de son organicité(faisons,ici, signerDeleuze sur Derrida).
Corps faisant surface,et rien que surface,et traces.
n° 2/1990
Revue philosophique,

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Cette violence a encore une autre face. « Ecrire sur », n'est-ce


pas une manière d'éviter d'écrire,absolument? Une manière de
prendreappui sur une autre écriture,d'en filerle commentaire,
au lieu d'écrirela chose même? Que nous importentles commen-
taires, s'ils ne touchentpas à la chose même? N'y a-t-il pas la
violence d'un détournement,d'un refus,pour éviter la violence
que la chose ne manqueraitpas de faireà l'écriture.Mais si Vécriture
est la chose même? Si la pensée de l'écriture,avec laquelle se
confondla signature« J. D. », appelle, exige une surcharged'écri-
tures,de graphes,de grammes,de traces,jusqu'à la violenteillisi-
bilité? Mais ce piège, à son tour, n'est-il pas trop bien disposé,
tropcalculé pour menerdroità l'abîme, et à un silencedont aucun
calcul ne devrait disposer? - Je n'entreprendspas de démêler
ces traits.
Enfin, il est vain d'écrire sans violence. On l'oublie un peu
trop, aujourd'hui. Depuis longtempsdéjà, Derrida ne rappelle pas
autre chose.

Je n'avais jamais écrit sur Jacques Derrida : ni sur son corps,


ni sur son œuvre. Il m'était arrivéde m'adresser,une fois,à ce qui
pouvait, dans sa pensée, faire entendrela voix d'un « devoir »,
mais jamais je n'ai, comme on dit, « écrit sur » cette pensée, ni
proposé une lecture de ce texte. Gela se comprend: il y a entre
nous trop de proximité,et j'ai souventécrit dans l'espace de cette
proximité,et grâce à lui. Cela ne signifiepas toujours une conver-
gence, ni une connivence. Il y a de Vellipsedans la proximité:
car celle-ci n'est pas l'identité, et l'ellipse trace le manque de
simple identité,la déformation,le gauchissementdu cercle.
Ce manque de circularité,cet écart qui décale l'absolu retourà
soi de l'identique,c'est aussi ce qui gouvernele rapportd'un texte
de Derrida - intituléEllipse - au livre de Jabès « sur » lequel il
est écrit.
Si je décide à présent d'écriresur Derrida, ou si du moins je
feinsde le faire,ce n'est pas que la proximitése fjit eiTacée.C'est
au contrairequ'il m'est venu le désir de retra er le mouvement
de son ellipse. Il a suffiqu'un « destinamical », commele dit Hegel,
m'en offrel'occasion1.J'ai su tout de suite que j'écrirai sur Ellipse,

version,sensiblement
1. Une première de ce texte,avait été pro-
différente,
noncée en 1987 au colloque de Perugiadu Collegiumphaenomenologicum, à
l'invitationde RodolpheGasché. Elle a été publiéedans Researchin Pheno-
menology, Ed. JohnSallis,vol. XVIII, Chicago,1988 (trad,de PeterConnor).

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entre tous les textes de Derrida. (On imagine assez bien comment
« écriresur ellipse » pourraitdevenirun énoncé et un concept du
corpus derridien.Mais nous ne sommes pas ici pour augmenter
le corpus : seulementpour passer à proximitédu corps.) J'ai choisi
ce texte par plaisir. Puis, j'ai comprisque dans sa brièveté(c'est
le plus court, sans doute, des textes, disons « proprementthéo-
riques » de Derrida - sans oublierquelle violencelui fait une telle
catégorisation),il décritelliptiquementl'orbiteentièrede sa pensée.
Il ne la refermepourtantpas, il inscritle dédoublementet le dépla-
cement de la boucle par lesquels cette orbite, comme celle de la
Terreet commecelle de toute pensée,ne restepas identique à elle-
même, s'inclineou se décline à corps perdu.
Enfin,je n'écris ici que par goût, par plaisir de l'amitié : elle
aussi est une ellipse.

Pour Kant, un plaisir que nous ne percevons plus serait à


l'originede la pensée.C'est ainsi que la penséeserait« originellement
passionnée », comme le dit Ellipse. De ce plaisir,on trouveraitla
trace dans toute la philosophie. C'est le plaisir de l'origine elle-
même : la satisfactionou la joie de découvrirla source,d'atteindre
au centreet au principe.Ou plus exactement: la satisfactionou la
joie qu'éprouve l'origineà se trouveret à se toucher elle-même,
la jouissance de s'originerd'elle-mêmeen elle-même.
Tel est aussi proprementle geste de la pensée que Kant aura
nommé transcendantal: la raison se découvrant,se disposant au
principede ses proprespossibilités.Nous reparleronsdu transcen-
dantal. Disons, pour le moment,qu'en écrivant sur l'origine,et
sur l'écritureen tant que « passion de l'origine», Ellipse se met en
position transcendantale.Ou du moins, en une position qui peut
passer pour analogue.
A partirde cette positionnous est donnéela conditionde possi-
bilité, qui n'est pas elle-mêmel'origine (et cette ellipse ou cette
éclipse de l'origine dans la « condition de possibilité» kantienne
est à coup sûr ce qui mit en branle toute la pensée moderne),mais
qui forme,au contraire,la condition de possibilité de l'origine
elle-même.A partirde Kant, telle est notrehistoire,l'originen'est
plus donnée - et son plaisirn'est plus donné - , mais elle devient
ce vers quoi remonte,ou ce vers quoi s'avance, la raison en ses
possibles, et jusqu'à l'impossible. L'origine entre dans ce que

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Derrida aura nommé,plus tard dans cette histoire,sa différance.


L'origine diffère, ou se diffère.Ainsi fait donc sa jouissance, ou sa
passion : à corps perdu.
L'origine,ou le sens, si par définitionl'origineest l'originedu
sens, retenant en elle (et/ou différant)le sens de l'origine, son
propresens, elle-mêmecomme sens propreet lieu propredu sens.
Rien moins que le sens lui-même,et « tout le sens », ainsi qu'il est
écrit dans Ellipse.
(C'est la seule occurrencede « sens » dans ce texte : d'un seul
coup, pourtoutle texte,surtouteson ellipse,toutle sens.Le moindre
texte de pensée ne peut pas exposer moins.)
La condition de possibilité de l'origine (du) sens est appelée
écriture.L'écrituren'est pas le véhiculeou le médiumdu sens, car
elle n'en seraitpas, dans ce cas, la conditionde possibilité(mais de
transmission).L'écrituren'est pas ici cette écriture,ce discoursde
Derrida, qui nous communique le sens, la logique, d'un certain
propos sur l'origine,le sens et l'écriture(jusqu'au point, en tout
cas, et dans la mesureoù ce sens,cettelogique sontcommunicables).
L'écrituren'est pas celle du livreque ce texte conclut et referme
(et qui s'intitule L'écritureet la différence), jusqu'au point, du
moins, et dans la mesure où ce livre se conclut et se ferme.Ou
plutôt,l'écriture(de l')origine est cette écriture même, et ce livre
a
même : il n'y en pas d'autre, n'y il a rien d'autre à lire hors le
livrerefermé, et il a
n'y pas deux écritures,l'empiriqueet la trans-
cendantale. y Il a une seule « expériencetranscendantale» de 1' « écri-
ture » : mais cette expériencefait précisémentl'épreuve de la non-
identitéà soi. Autrementdit, l'expériencede ce dont il n'y a pas
d'expérience.L'écritureest la différence.
C'est ainsi que l'écritureest dite « passion de l'origine». Cette
passion ne survientpas à l'origine: elle est, elle fait l'origineelle-
même.L'origineest une passion,la passion de soi dans sa différence,
et c'est cela qui fait le sens, toutle sens. Tout le sens est toujours
passion, en tous les sens de ce mot « sens ». (Hegel, succédant à
Kant, le savait déjà : que le sens (de l'être) soit aussi le sens sen-
sible,c'était pour lui la croix et la passion de Vesthétique en général,
et donc aussi de l'écriture,et de son rapport,du sens de son rapport
avec la philosophie.)Ce qui fait sens dans le sens, ce qui l'origine,
c'est qu'il se sente lui-mêmesentir.(Sentirle sens, toucherà l'être-
sens du sens- fût-ilinsensé- , c'est la passion de Derrida.Toucher
au corps du sens. Incorporerle sens. Griffer,entamer, tatouer.
Mettreà feu et à sens. Je n'écris ici que sur ça.)
Le sens n'est pas que quelque chose ait un sens (le monde,

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l'existence,ou ce discoursde Derrida). Mais c'est que le sens s'ap-


préhende,se saisisse lui-mêmeen tant que sens.
Cela suppose que le sens, essentiellement,se répète : non pas
en étant deux fois posé ou donné de manière identique, comme
c'est le cas dans la « rééditiondu livre », mais en ouvrant en lui-
même (comme lui-même)la possibilitéde se rapporterà soi, dans
le « renvoi d'un signe à un autre signe ». C'est dans un tel renvoi
que le sens est reconnu,se reconnaît,en tant que sens. Le sens est
la duplication de l'origine, et le rapport ouvert, dans l'origine,
de l'origineà la fin,et le plaisir,pour l'origine,de jouir de ce qu'elle
origine(de cela dont elle est l'origine,et de ceci : qu'elle origine).
Telle est la passion, toute la passion de l'écriture: le sens, pour
être ou pour fairesens, doit se répéter, c'est-à-dire,au premiersens
de ce mot, qu'il doit se redemander. Le sens n'est pas donné, il est
la demande de son don. (Cela suppose un don de la demande :
mais c'est alors ce qu'en termes kantiens il faudrait nommerle
« transcendantal», c'est-à-dire,non le transcendant,qui serait la
pure présencedu sens, ni demandé,ni demandable.) Le sens doit à
nouveau (mais c'est dans l'a nouveau » que tout commence; l'ori-
gine n'est pas le nouveau, mais 1' « à nouveau ») se demanderlui-
même,s'exiger,s'appeler,se prier,se requérir,s'implorer,se vouloir,
s'intimer,se désirer,se séduire en tant que sens. L'écriture n'est
rien d'autre que cette demande renouveléeet modalisée à l'infini.
Le sens y redemandele sens comme, pour Valéry, « le sens rede-
mande la forme» dans la poésie. Et en vérité,il s'agit de la même
chose. Toute la poésie, toute la philosophiede Derrida tientà cette
demande.
Le sens, par conséquent,originairementse manque. Et « tout
le sens est altéré par ce manque ». L'écritureest le tracé de cette
altération.Ainsi, ce tracé est « d'essence elliptique», parce qu'il ne
revientpas circulairement au même.Ellipse : l'autre dans le retour
à soi, le geometraldes pas du sens, des pas de sens.
Cependant,rien n'est proprementaltéré. Il n'y a pas un sens
premier,qu'une écritureseconde viendrait distraire,déranger,et
vouer à la déplorationde sa perte infinie,ou à l'attente laborieuse
de sa reconstitutioninfinie.« Tout le sens est altéré », cela veut
dire d'abord que le sens est assoiffé(que le sens est /'assoiffé).Il a
soif de lui-même/ de son propre manque : c'est là sa passion.
(Et c'est la passion de Derridapour la langue : dans le mot « altéré»
tel qu'il l'emploie ici, une ellipse de sens fait le sens, l'altérationet
l'excès de sens.) Il a soif de sa propreellipse, comme de son trope
originaire,de ce qui le cache, le dérobe, le passe sous silence.

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Ellipse : le pas du sens passant sous le sens. Ce qui est passé sous
silence, en tout sens, c'est le sens du sens. Mais cela n'a rien de
négatif,ni, en vérité,de silencieux.Car il n'y a rien de perdu, ni
de tu. Tout est dit - et comme tout texte de pensée (comme
tout texte, en général?), ce texte dit tout de l'origine,et toute
l'origine,et il se dit lui-mêmecomme le savoir de l'origine: « ici »
est son premiermot, et plus loin on peut lire « on le sait mainte-
nant ». Tout est dit, ici et maintenant,tout le sens est offertà
même cette écriture.Il n'y a pas de pensée qui pense à moindres
frais,et à moindrepassion, qu'en pensant tout, et tout de suite.
Il n'y a pas de plaisirde la pensée qui puisse moinsjouir que jouir,
absolument.Aussi ce texte se désigne-t-illui-même,ou désigne-t-il
l'orbitequi le porte,son ellipse,comme rien de moins que comme
un « système», le systèmedans lequel l'origineelle-même« n'est
qu'un lieu et une fonction».
L'écriture est la passion de ce système. De manière générale,
le système est l'ajointement qui fait tenir ensemble des parties
articulées entre elles - et plus précisément,dans la tradition
philosophique,c'est l'ajointementdes organes du Vivant, c'est sa
vie ou c'est la Vie elle-même(cette vie que, selon Hegel, le sens
caractérise essentiellement,en ce qu'elle sent et se sent sentir).
L'ajointementde l'écritureest la « jointure» du livre,ou sa vie. La
vie du livre se joue - elle est « en jeu » - non pas dans lé livre
fermé,mais dans le livre ouvert « entre les deux mains tenant le
livre» : ce livre de Jabès que Derrida tientouvertet lit pour nous ;
Jabès, celui qui n'écrit que du livre, et sur le livre; ce livre de
Derrida qu'il nous écritet donne à lire,à tenirdans l'ellipse de nos
mains.
Le maintenant du sens s'articule,se répèteet se met en jeu dans
les « mains tenant » le livre. Ces « mains tenant » multiplientle
maintenant,en divisentla présence,l'ellipsentet la fontplurielle.
Ce sont « nos mains » : ce n'est plus la proférationd'un « je », c'est
la proliférationet l'articulationd'un nous. Cette jointure outre-
passe l'ajointement du vivant qui lit. Elle le prolonge, et elle
l'excède. Ce n'est pas un vivant qui lit, bien que ce ne soit pas un
mort. (Et pas plus le livre n'est un mort,ni un vivant.) Celui qui
tient le livre, maintenant,est un système dont la systématicité
diffèred'elle-même,et se diffère.« La différance dans le maintenant
»
de l'écriture est elle-même le « système » de l'écriture,au sein
duquel l'origine est inscriteseulement comme un « lieu ».
La différance n'est pas autre chose que la ré-pétitioninfiniedu
sens, qui ne consisteni dans son redoublement,ni dans une façon

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de s'éloignertoujours à l'infini,mais qui est cet accès du sens au


sens dans sa propre demande, cet accès qui n'accède pas : cette
fmitudeexposée, horsde laquelle, lorsque « Dieu est mort», il n'y a
rien à penser.
pas, s'il ne
Si le sens était donné,si l'accès au sens ne se différait
se demandait pas (ne demandantrien...), le sens n'aurait pas plus
de sens que n'en a l'eau dans l'eau, la pierredans la pierre,et le
livre fermédans le livre jamais ouvert. Mais le livre est ouvert,
entrenos mains. La différance ne se laisse pas conceptualiser,mais
elle s'écrit. La différanceest la demande, l'appel, la requête, la
séduction,l'imploration,l'impératif,la supplication,la jubilation
de l'écriture.La différance est la passion.

Du coup - car c'est un coup, le coup porté dans l'originepar


l'originemême - « la jointureest la brisure». Le systèmeest donc
bien système,mais systèmede la brisure.Ce n'est pas le négatifdu
système: c'est le systèmelui-même,suspenduau pointde sa systasis.
La brisurene casse pas la jointure : dans la répétition,« rien n'a
bougé ». Ou bien, la jointure a toujours-déjà été brisée en elle-
même,commetelle et en sommepar elle-même.Ce qui joint divise,
ce qui ajpinte est divisé. La brisuren'est pas l'autre de la jointure,
elle en est le cœur,et l'essence,et la passion. Elle est la limiteexacte
et infinimentdiscrètesur laquelle la jointure s'articule. Le livre
entreles mains,et ce pli du livredans le livre.Le cœur du cœur est
toujours un battement,et l'essence de l'essence consiste dans le
retrait de sa propre existence.
C'est cette limite que la passion demande, c'est elle qu'elle
réclame.La limitede ce qui, pour êtresoi et pour êtreprésent-à-soi,
ne se revientpas à soi-même.Le cercle qui se boucle et se manque
à la fois : l'ellipse.
Elliptique est le sens qui ne se revientpas. Le sens qui comme
sens ne boucle pas son propresens, ou qui le boucle en se répétant
et en se différant, en appelant et en en appelant encoreà sa limite
comme à son essence et à sa vérité. Revenant à soi, en tant qu'à
cette passion.
En appeler à la limite, ce n'est pas entreprendrela conquête
d'un territoire.Ce n'est pas prétendreà l'appropriationdes confins.
Car lorsqueles confinssont appropriés,il n'y a plus de limite.Mais
demanderla limitecommetelle,c'est demanderce qui ne peut être
approprié. C'est demander rien - l'exposition infiniequi a lieu
sur la limite,l'abandon à cet espace sans espace qu'est la limite

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elle-même: elle n'a pas de limites,et ainsi elle est infinie,mais elle
n'est pas non plus un espace infini,et ainsi elle est, non pas même
« finie», mais la fin,ou la finitude,elle-même.
Pensée de l'origine: de la fin: de la finde l'origine.Cette fin
s'entamant dans l'origine: l'écriture.
Telle est la dernièrepage du livre, la dernièreligne du texte
- l'autre foyerde l'ellipse, après le hic et nunc du début - et qui
formece que le livre,le texte ne cessentde demander,d'appeler et
de séduire.L'ellipse d'Ellipse se boucle sur la difïérancede sa propre
circularité,et sur le jeu d'une reconnaissancequi ne se revientpas.
Derridainscrità la dernièreligneles derniersmots d'une citationde
Jabès. C'est une signature,la signaturedu fragment,de la sentence
qui précède : Reb Dérissa. Toute l'autorité,sinon tout le sens, du
texte aura été altérée par ce jeu. Il en aura été la soif,la passion
de mettreainsi en jeu le /e,l'origine,l'auteur,le sujet de ce texte.
Clôturedu texte : citationde l'autre texte,ellipse.Cettecitation,
comme une signature.La signaturefait la limite des signes. Elle
est leur événement,la propriétéde leur avènement,leur origine,
ou le signe de Forigine,ou l'origineelle-mêmeen tant que signe
singulier,qui ne fait plus signe, qui divise le sens. Derrida signe,
il se dé-signe,sa signatureest répétable: son « sens » est tout entier
dans sa répétition,elle n'a pas de signification.Son sens est la
répétition,la demande du singulier.Derrida se demande,est altéré
de lui-même.La singularitése dédouble, elle a soif de soi en tant
qu'origine du texte. Soif exorbitante,soif de celui qui a déjà bu,
qui a bu tout le texte, toute l'écriture,et dont l'ivresse en rede-
mande. Derrida est un rabbinivre.
La magistralitéqui ordonnaitle systèmedu texte confie son
nom propreà un double (lui-mêmeirréel,le texte n'a pas omis de
rappelerque les rabbins de Jabès sont « imaginaires»). Le double
substitue un double s - « lettre disséminante», écrira plus tard
Derrida- au d du da de Derrida. Un ailleursen guise d'ici, un être
de fictionen guise de Dasein, ou d'existence.Dérissa, mince,cou-
pant, déridant,touche à la limited'un nom et d'un corps,« par un
mouvement animal, vif, silencieux, lisse, brillant, glissant, à la
manièred'un serpentou d'un poisson », ainsi que le texte l'a dit
du livre s'introduisant« dans le trou dangereux» du centre,pour
le combler.
Le comblerde plaisir : car c'est un jeu, oui, c'est un rire.Estos
de risa : cela fait rire. Ici éclate un rire- un rirene fait jamais
qu'éclater, ne se refermepas - , le rirede l'ellipse ouvertecomme
une bouche autour du double foyer,Derrida,Dérissa. Mime le rire.

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Sens elliptique 333

Le rirequi mime quoi ? rien,son éclat. L'originerit. Il y a un rire


transcendental- et le texte a plusieursfois répété une certaine
« joie » de récriture...
Qu'est-ce qu'un riretranscendantal? Ce n'est pas, en tout cas,
une inversionde signe ou de valeur appliquée au sérieux que la
pensée revendique nécessairement.Ce rire ne rit pas du sérieux,
il rità la limitedu sérieux- du sens. C'est le savoir d'une condition
de possibilitéqui ne donnerienà savoir. Il n'y a pas ici de comédie:
ce n'est ni le non-sens,ni l'ironie.Ce rirene ritpas de quelque chose.
Il rit de rien,pour rien,il rit pour un rien. Il ne signifierien,mais
il n'est pas absurde. Il rit d'être l'éclat de son rire. Il rit derrida,
dérissa.Cela ne veut pas dire qu'il soit sans sérieux,ni même qu'il
soit sans douleur. Rissa, irida : il est au-delà de l'opposition du
sérieuxet du non-sérieux,de la peine et du plaisir.Ou plutôt,il est
à la jointurede ces oppositions,la limitequi les partage,et qui n'est
elle-mêmeque la limitede chacun de ces termes,la limitede leurs
significations,à laquelle ces significations,comme telles, sont
exposées. On pourrait dire, en d'autres termes, qu'une pareille
limite- tellelimite,dirait Derrida - , où peine et plaisir se par-
tagent la joie, est le lieu du sublime. Je préfèredire, dans une
langue moinsesthétique,que c'est la place de l'exposition.L'origine
s'expose : à ne pas être l'origine.
Il y a une joie, une gaieté même,qui a toujoursété à la limitede
la philosophie.Ce n'est pas la comédie,ni l'ironie,ni le grotesque,
ni l'humour, bien que cela mélange aussi, peut-être,toutes ces
significations.Mais c'est aussi l'ellipse de tous ces « comiques
significatifs» (selon l'expression de Baudelaire), et cela relève
plutôt de cette « étrangesérénité» que le texte a nommée. Dans
cette sérénité,par elle, le savoir s'allège de son poids de savoir, et
le sens se connaît- et se sent - commecette extrêmelégèretéde
la « sortiehors de l'identique», qui « ne pèse rienelle-même», mais
qui « pense et pèse le livre commetel ». Le jeu de la pensée et de la
pesée, ce jeu qui est inscritdans la langue, dit la pensée comme
mesureet commeépreuve. Ici, mesureprise,épreuvefaitedu livre,
de sa jointure.
Mais cela précisément,cela qui dit bien quelque chose, et qui le
dit par le jeu plein de sens d'un glissementde Yetymon, cela même
ne dit rien, ne veut rien dire. Cela n'approprie rien de Yetymon,
cela n'appropriepas une propriétéoriginairedu sens. Pas plus que
l'ellipse Derrida/Dérissane s'approprieaucune parentèle.La pensée
ne s'y laisse pas peser, et la pesée ne s'y laisse pas penser. Il y a,
s'il y a quelque chose, la légèreté du rire, cette infime,infinie

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334 Jean-LucNancy

légèretéqui ne ritde rien,il fautle redire,maisqui estelle-même


l'allégementdu sens. Aucunethéoriede la comédie,ni du mot
n'aura
d'esprit, pu la maîtriser.C'estici la théoriequi d'elle-même
rit.Derridaaura toujoursri, du rireviolent,léger,de l'origineet
de l'écriture.

L'allégement du sensn'estpas son délestage,son débridement


ou sa débauche.Le senss'allègeet riten tantquesens,au plusvif
de son appel,de sa demanderépétéede sens.Son allégement (ce
n'estpas un soulagement) est d'avoirsa limitepourressource, et
d'avoirpoursensl'infinide sa proprefinitude.
Ce sens-là,ce sensde « toutle sens», cettetotalitédu sensfaite
de son altérationmême,cettetotalitédontl'être-total consisteà
ne pas se laissertotaliser(maisà êtretotalement exposée),on se
hâtetoujourstropde la traduireen « jeux de mots», en acrobaties
ou en espiègleries verbales,et en somme,en bruitsde surface,
insignifiants. Mais on auraitnon moinstortde vouloir« relever»
cesjeuxde la langue,à la manière de Hegel,qui enlèvela dialectique
elle-même dansun jeu surle mot« relève». Il n'y a pas d'espritde
la langueou dans la langue,originedes motset d'avantles mots,
que la « parolevive » rendrait à sa présence.C'estinfiniment plus
léger, plusgrave; langageestseul- -etc'estaussice que veut
et le
direle nom d' « écriture» : ce qui restedu langage,au langage,
quandil a déposéle sens,l'ayantconfiéà la voixviveet silencieuse
d'où il ne sortjamais.
« Le langageestseul» neveutpas direque celaseulexiste,comme
le croientnaïvementet imperturbablement ceux qui dénoncent
comme« philosophies enfermées dans le langage» les penséesqui
ne leur offrent pas - c'est-à-dire, qui ne leur nommentpas -
la « vie » en trancheset le « sens» du « concret»... « Le langageest
seul», cela dit au contraire que le langagen'estpas une existence,
ni l'existence.Mais il est sa vérité.C'est-à-dire que si l'existence
est le sensde l'être,et l'êtredu sens,le langageseul l'indique,et
l'indique commesa proprelimite.
L'existence, c'estle « il y a » de quelquechose.Qu'il y a, voilà
l'origine et le sens,et dansces mots« il y a », le langageflamboie,
ritet s'éteint.Maisil n'y a que le langagepour1' « il y a » de quoi
que ce soiten général,et singulièrement, pourcet « il y a » de tout
« il y a », qui noustransit, nousémerveille, nousangoisse,pourcet
« il y a » qui « est là maisau-delà». C'est-à-dire,la véritéde l'être,
l'existence, l'immanence de la transcendance - ou encore,la fini-

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Sens elliptique 335

tude comme ce qui défie et comme ce qui déconstruitle couple


métaphysiquede l'immanenceet de la transcendance.Cet « il y a »
est la présencemême,à même Yexpérience,à même nos mains et
dès maintenant.Mais le y du « il y a » ne se laisse placer ni « là »,
ni « au-delà », ni ailleursencore,ni plus près en quelque intériorité.
Y « faitsigne» là où il n'y a plus de signe- sinonla répétitionde
sa demande,de signeen signe,le long de tout le sens, vers la limite
où l'existenceest exposée. Le y est infiniment léger,il est jointureet
brisure,allégementde tout système,ellipse de tout cycle, mince
limite d'écriture.On y touche à la présence qui n'est plus à soi
- mais répétitionet requête de la présence qui vient. (Derrida
dira, écrira « Viens ! », comme l'ellipse imperative,et impérieuse
- et démunie- d'une ontologieentière.)Le texte dit : « l'avenir
n'est pas un présentfutur». C'est qu'il est à venir,à venir de l'y
et dans l'y, et c'est pourquoi « l'au-delà de la clôturedu livre n'est
pas à attendre». Il est « là, mais au-delà », et il est donc à appeler,ici
et maintenant,il est à convoquersur la limite.L'appel, la demande
répétée,la supplicationjoyeuse dit : « que toutechosevienneici ».
Que touty vienne,que tout le sens vienneet s'altère,ici, maintenant,
en ce point où j'écris, où je défaille d'écrire,en ce point où nous
lisons : la passion de l'écrituren'est pas passionnée d'autre chose.

II

Dans le « il y a » de l'existence,et dans ce qui « y vient » à la


présence,il y va donc de l'être,et du sens de l'être. Sous ses deux
grandes formesphilosophiques,le transcendantala désigné une
mise en réserve,un retirementou un retraitde l'être. L'être d'Aris-
tote est ce qui se réserveen deçà ou au-delà de la multiplicitédes
catégories(predicaments,ou transcendantaux)par lesquelles l'être
est dit « de multiplesfaçons». L'être s'offreet se retiredans cette
multiplicité.Et le transcendantalde Kant désignela substitution
d'un savoir des seules conditionsde possibilitéde l'expérienceà un
savoir de l'être qui soutiendraitcette expérience.L'être s'offreet
se retiredans cette condition,dans une subjectivitéqui ne s'atteint
pas comme substance, mais qui se sait (et qui se juge) comme
demande.
Lorsque la question du sens de l'être s'est réinscrite,en tant
que telle,dans la philosophie- ou sur sa limite- , cela n'a pas été
pour forcerle transcendantal,pour le transcenderet pour pénétrer
dans la réservedu retrait.Mais ce fut,chez Heidegger,pour inter-

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336 Jean-Luc Nancy

rogerce retraitlui-mêmecommel'essenceet commele sens de l'être.


L'être : ce qui n'est rien de ce qui est, mais dont l'existenceest la
mise en jeu. Telle est la « différence ontico-ontologique» : la diffé-
rence de l'être à tout ce qui existe est cela mêmequi expose l'exis-
tence comme mise en jeu du sens de l'être (dans et comme sa
finitude).
Dans ces conditions,l'opposition ou la complémentaritédu
transcendantal(du retraitde l'origine) et de l'ontologique (de la
ressourcedans l'origine) perdait toute pertinencede question. Ce
qui devenait nécessaire,c'est une tout autre ontologie,ou bien un
tout autre transcendantal,ou encore rien de tel, mais une ellipse
des deux. Ni la retraitede l'être,ni sa présencedonnée. Mais cette
présence elle-même,l'être lui-même et en tant qu'être, exposé
comme une trace ou comme un tracé : retirantla présence,mais
retraçantce retrait,présentantle retrait,et le présentantdans sa
propriétéd'être non présentable.Cette propriétén'est rien d'autre
que la propriétéabsolue, et la propriétéde l'absolu. L'absolu en
tant qu'absolu de la finitude- son être-séparéde tout recueil,
de toute relève dans un Infini - se donne dans l'événementdu
tracé, appropriation de l'inappropriable propriété (Ereignis,
peut-être).
(Faut-il soulignertout l'enjeu historique,éthique et politique
de ce détournement,de cette torsion de l'absolu ? Rien d'autre
que la question du « sens de l'existence» lorsque Dieu est mort,et
avec lui l'Idée, l'Esprit, l'Histoire et l'Homme. Mais aussi, avant
la question,au-delà d'elle, toute la passion du sens de l'existence.
D'un sens circulaireà un sens elliptique: commentpenser,comment
vivre cela ? A ce point,il faut ajouter : décidément,et quoi qu'on
dise, la philosophien'a pas failli. Derrida, d'autres avec lui, dans
l'inquiétude et l'effondrement de l'époque, auront frayé la voie,
qu'il faut toujours à nouveau frayer, au souci du sens de l'existence.)
La penséede l'écriture(pensée de la lettredu sens,plutôtque du
sens de la lettre: finde l'herméneutique, ouverture,entamedu sens)
- réinscritla question du sens de l'être. Ellipse de Tètre et de la
lettre. Que se passe-t-il avec cette réinscription ? Qu'arrive-t-il
lorsqu'on désigne dans l'origine, comme le fait Ellipse, un « être-
»
écrit ou un « être-inscrit »? Il n'est pas questionde donnerici une
réponse entière.Ce qui « se passe » là n'a pas finide se passer,Derrida
n'en finitpas de déporter,de transformer sa propre réponse, et
sans doute la « réponse» est-elledans le mouvementd'écriture,qu'il
nous incombe aussi de répéter,écrivant« sur » lui, mais aussi écri-
vant sur « nous ».

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Sens elliptique 337

Mais il est peut-êtrepossible,ici, de dire ceci : dans l'ellipse de


Tetreet de la lettre,dans la différance du sens de Tetre,Tetrene se
retireplus simplementau sein ou dans l'écart de sa différenceà
l'existant. Si jamais la différence ontico-ontologiqueavait pu être
prisepour centrale (le fut-elle,jusqu'à quel point,et chez Heidegger
lui-même?), si elle avait pu faire systèmecentré sur une jointure
de l'Etre, et d'un Etre érigé dans sa propre différence, cela n'est
décidémentplus possible. La différence(de l'être) est elle-même
différante. Elle se retireencored'elle-même,et elle s'appelle encore.
Elle est tout entièreplus reculée qu'aucune assignationdans une
« différence de l'Etre » (ou dans un « Etre différent », ou dans tout
Autre) ne saurait la reculer- et elle est tout entièreplus à venir
qu'aucune annoncene saurait la dire.Plus tard, Derrida aura écrit:
« Dans le concept décisifde la différenceontico-ontologique,tout
n'estpas à penserd'un seul trait.» Plus d'un trait,plus d'un dudus
(GinevraBompiani me suggèrece termepaléographique,désignant
chacun des traits employéspour tracer une lettre),cela veut dire
à la fois la multiplicationet la ductilité du trait, sa brisureà la
jointure,et aussi - commela conditionde ces événements- l'effa-
cement du trait : moins qu'un seul trait, sa dissolutiondans sa
propre ductilité.Cela veut dire le dudus de la différence, dans la
différence, et commele « dedans » de la différence qui n'a pas d'inté-
riorité(elle est le retraitd'une intérioritéde l'être à l'existant). Un
dedans qui vientau dehors.
Le sens de la différence ontico-ontologiquen'est pas d'êtrecette
différence, ni d'être telleou telle,mais son sens est d'avoir à venir,
à advenir, à sich ereignen,à s'approprierTinappropriablede son
incommensurabilité. L'être n'est rien hors ou avant son « propre»
pli d'existence : le pli du livre entre nos mains, tenant. Le pli
multiplie les traits, ouvre le livre à l'écriture.La différence n'est
que dans une venue égale à l'infiniretraitqu'elle trace et qu'elle
effaceà la fois.Elle est « /d,mais au-delà ».
Sens altéré,l'existencedemande,appelle,intimelà son « au-delà ».
Sens elliptique,l'existencepasse son sens : elle le retire,elle l'excède.
Ecrire,c'est ça, dit-il.

Peut-êtrefaut-ildire,autrement,qu'il n'y a rienau-delà de Tètre


(de son pli), par définition,et que cela faitune limiteabsolue. Mais
une limite absolue est une limite sans dehors, une frontièresans
pays étranger,un bord sans face externe.Ce n'est donc plus une
limite,ou c'est la limite de rien. Une telle limite serait aussi bien

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338 Jean-Luc Nancy

une expansion sans limites,mais l'expansion de rien en rien, si


Tetrelui-mêmen'est rien.Tel est l'infiniproprede la finitude.Cette
expansion est un creusementsans limites, et ce creusementest
récriture,videqui se recreuse(dit la citationde Jean Catesson dans
Ellipse).
Ainsi,le vide s'abîme en lui-mêmeet se met au jour. L'écriture
est l'excavatrice d'une caverne plus profondequ'aucune caverne
philosophique.Bulldozer et caterpillarà défoncertout le terrain
- passion de machine,passion machinique,machinaleet machinée.
Cettemachine,marquéeJ. JD.,creuseau centre,et creuseau ventre.
Le ventreest le vide altéré.La machineprocèdeà un éventrement,
qui lui-mêmeest hystérique.L'hystériede l'écritureest de mettre
au jour, dans un jour insoutenable et pourtant simple, par un
simulacre véridique d'éventrationet de parturition,cette limite
de l'être qu'aucun ventrene contient.L'écritures'y acharneet s'y
épuise, à corpsperdu.
Mais l'écriturene fait rien, elle se laisse plutôt faire par une
machinerie,par une machinationqui lui vient toujours de plus
loin qu'elle, de la passion de l'être de n'êtrerien,rienque sa propre
différence à venir, et qui vient toujours là, là où l'au-delà est là.

Cela veut dire aussi bien que dans la question de l'écriture,la


question du sens (de l'être) s'altère en tant que question, ne peut
plus apparaîtreni s'apparaître comme une question.Une question
présuppose du sens, et vise à le mettreau jour dans la réponse.
Mais ici le sens n'est présupposéque commel'appel au sens,le sens
in-senséde l'appel au sens, l'ellipse qui pour finirne boucle rien,
mais qui appelle : la « bouche ouverte»j donc,où l'ellipseelle-même,
et sa géométrie,sont éclipséesd'un cri. Mais un cri silencieux: rien
que le sens altéré.
A un appel ne répond pas une réponse,mais une venue, une
survenueà la présence.Ereignis nommaitchez Heideggerl'avène-
mentde la présencepropreen (à) son inappropriation. L' « écriture»
dirait l'ellipse du présent dans cet avènement lui-même,cette
ellipse du présentpar laquelle l'événementa lieu, ayant lieu sans
autre lieu que le déportementde tout « lieu et centrenaturels»,
l'espacementdu lieu lui-même,et de « la trace », et de « nos mains ».
Mais l'écriture,sur la limitequi est la sienneet où elle n'estpas
soi, ne « dirait» même pas cela. Elle ne substitueraitpas l'affirma-
tion à la question. Elle ne substitueraitrien à rien,elle n'opérerait
aucune transformation, aucune réélaborationou réévaluation de

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Sens elliptique 339

discours.Le « système» de l'écrituren'est pas un autrediscours


« sur» le sens.C'estle mouvement, c'estla passion,c'estl'impatience
qui survient au sens, à « tout le sens ».
En un sens, et en un sens exorbitant- ellipsede l'ellipse
même- , il n'y a pas de discours,pas de philosophie, et il n'y a
mêmepas de penséede Derrida.Du moins,cela auraété sa passion:
ellipser,éclipserla penséedans l'écriture.Ne plus penser,venir,
et laisservenir.Et biensûr,cela ne faitpas un « projet», ni une
« entreprise de pensée». Gela faitun « programme », si l'on veut
- une trace toujoursen avant de soi - , le programme d'une
exténuation. Il l'exécuteavec acharnement.
Le sensde l'êtrese différant - différant (de) sa propredifférence,
venantà êtrele mêmeque l'existence, et riend'autre- , et s'appe-
lant,se demandant, se répétant d'être« le même» à même l'existence,
sa différence, se rappelanttoujoursdans la lettredu sensqui litté-
ralement nefaitpas sens,Rabbideslivresouvertset nonde ta biblia,
ce ne seraitdoncmêmepas le discoursde Derrida,ni de Dérissa,
nide quiconque.Ce seraitce qui vientaujourd'hui, iciet maintenant,
notre histoire, à toutdiscours, en toutdiscours, à sa jointurebrisée,
sans que cettevenuepuissey êtrearrêtée- y étantau contraire
toujoursvenante,et avenante.
Qu'est-ceque venir,et jouir? Qu'est-ceque la ¡oie ? Ce n'est
plusune« question». Gelan'ena jamaisétéunepourla philosophie,
qu'ellen'aitrienvouluen savoir,ou qu'elleait toujourssu (Spinoza
parleici pourtous)que cela n'estpas une question.Maisc'est pré-
cisémentde venir,de venirà la limite,et de la limitedu venir:
finitude infinie.
Quantà cela où ça vient,et d'où ça vient,c'estencoremoinsle
discours, ce n'estpas nonplusrécriture : l'écritureest la venue,et
son appel.Maisc'est- toutle reste,toutle sensde toutle reste:
ce qu'on appelle,et que peut-être il nousfautréécrire de parten
part,le monde,l'histoire, le corps,les sens,le travail,la technique,
l'œuvred'art,la voix,la communauté, la cité,et la passion,encore
la passion.
Qu'on ne viennepas dire,en tout cas, que cettejoie horsde
question - maispas horsd'appel- pue le discoursfacileet bien-
pensant.C'estle « bonheur» qui pue. Il a crevédansles charniers,
dans l'épicerieet dans le crack.Nous ne cessonspas de respirer
cettepuanteur.Son accumulation explosera,bien sûr. La joie, le
sens de l'existence,est la demandeinfime,mais irréfutable, irré-
cusable.

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340 Jean-Luc Nancy

III

Reprenons,répétonsencore le texte, revenonsà l'autre extré-


mité de l'ellipse,reprenonsla boucle altérée à son commencement,
pour autant qu'il y ait un commencementà une boucle.
Ici ou là, nous avons discernéVécriture: tout est là, d'un seul
coup, dans cet incipitlapidaire, dont l'affirmation, ou dont l'affir-
mitivitése soutient d'une prosodie discrète (ici, il faut relirela
phrase,avec sa scansion). Tout est là dans une passion de la langue
qui a surchargéde sens cette phrasesi simple,anodine,qui a saturé
d'harmoniquescette trèsbrèvemonodie,au pointque quelque part,
en quelques lieux discrets,elle s'altère, elle se fissure,elle craque
sans bruit.Derridaaura toujourseu une soifdévorantede la langue,
et il aura toujourspassionnémentvoulu la fairecraquer.
Ici ou là : le premiermotdu texte metce texte lui-même,et avec
lui le livrequ'il clôt, en abîme.Ce qui a étéfait(discernerl'écriture)
l'a été ici même,et donc Vestici même : présentdéjà passé, entamé.
Quand avons-nous commencé à lire ? Quand a-t-il commencé à
écrire? C'est fait,une découvertea eu lieu, un principea été posé
- cet incipit est une conclusion,la conclusion systématiquedu
livre - , mais c'est ici, sous nos yeux, entrenos mains, et cela ne
cesse de se mettreen jeu, encoreet surtoutlorsqu'il est écrit« ici ».
Ce n'est pas un « présentpassé », c'est le passage du présentde
l'écriture (son présent, son don, qui ne donne rien sans donner
aussi le donateur,« sur » lequel nous écrivons),c'est la venue en
présencede ce qui n'est pas présent.(Ce qui vient à la présencene
devientpas présent.) Cela ne cesse pas de venir,et de venir à une
limite. Présence elle-mêmen'est rien que limite.Et la limite elle-
même,rienque l'illimitévenirà la présence- qui est aussi le don,
présent,illimitéde la présence,ou son offrande: car la présence
n'est jamais donnée,mais toujoursofferte, ou présentée,ce qui veut
dire,offerteà notredécision,de la recevoirou non.
Et I' « ici » se dédoubleaussitôt: il est ici ou là. Là, le là, viendra
à la findu texte,et il s'y dédoubleraà son tour : « là, mais au-delà ».
Ici ou là : déjà les deux foyersdu texte,déjà l'ellipse.Elle est toute
là.
Quelques années plus tard, à la find'un autre texte, accompa-
gnant une foisencorela façonet la contrefaçonde sa propresigna-
ture (du sens propredu nom propre,où tout sens en effets'altère),
Derridaécriraqu'il signe« ici. Où ? Là. » Ici se déloge,et là perfore
(en le performant)son proprelieu. Tout le texte de Derrida, tout

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Sens elliptique 341

son œuvre, est altéré de se perforer/performer. Il a, il est une soif


inextinguible, une soûlerie de s'extravaser,de s'offrir là où il n'est
pas, de s'interdire là où il est. Il ne se supportepas, n'étant supporté
que par lui-même.Et cela résume l'errance violente, désespérée,
joyeuse,du sens de l'époque, de noiresens,disséminédans un grand
vent d'outre-Occident,aussi bien que coagulé, goudronné dans
l'épaisseurdésormaissourdede nos mots. Tout le texte de Derrida
est un texte de sourd-muet.
Il est donc déjà temps d'inscrireici l'ellipse - comme le titre
(celui de Derrida,le mienle ré-pétant)l'a déjà fait. Ou plus exacte-
ment,on ne peut pas moins,il fautaller au bout,l'ellipsede l'ellipse.
Car Derrida aura omis, par ellipse, selon l'usage tropique du
mot que bien sûr il ne pouvait pas négliger,il aura omis d'expliciter
le sens de ce mot. (Et d'abord : Ellipse en titre: ellipse du titre.Il
s'arrangepour ne pas plus titrerce textequ'il ne le signe.) Il l'aura
inscriten grec, et il y aura elliptiquementaccolé la double valeur
d'un manque, d'un décentrement,et d'un évitement. Ellipse :
j'évite - d'écrirece que j'écris. Je vis d'écrire,j'évite d'écrire.
Il aura évité de dire (d'écrire) que l'ellipse (comme l'éclipsé) a
pour etymonl'idée du défaut,de l'absence de justesse ou d'exacti-
tude. L,'ellipse géométriquea d'abord été un termegénérique,pour
des figuresmanquant à être identiques,avant de désignerspécifi-
quement(chez Apolloniusde Pergame,dans son traitédes Coniques)
l'ellipseque nous connaissons.Celle-cimanque le cercle,et dédouble
la propriétéde la constance du rayon en celle de la constance de
la somme de deux distancesqui ne cessentde varier. De tout cela,
et de toute une analyse historique,structurale,rhétoriqueet litté-
raire de l'ellipse ou des ellipses,ellipse a été faite.
Mais il ne s'agit pas simplementdu jeu spéculaire« Ellipse sur
ellipse, et en ellipse ». En se disant « ellipse » (ce qui n'est pas la
mêmechose que de s'intituler« de l'ellipse »), et en exhibantsa spé-
culation abyssale, en elle-mêmesimple,infinimentsimple,le texte
dit, écrit ou « ellipse » (éclipse et révèle) bien autre chose. Il fait
savoir qu'il fait l'ellipse d'autre chose encore,et que nous ne pou-
vons pas savoir, que nous ne devons pas savoir. Il fait savoir que
nous manquonsvéritablement,définitivement quelque chose. Beau-
coup de choses à la fois,sans doute. Par exemple, l'identitéentre
« Derrida» et « Derissa », ou bien « cetteautre main », nommée,dési-
gnée et montréeinvisible,innommable- et ces pointsde suspension
qui la suivent...main de serpent,ou de poisson...Ce texte dit toutes
sortes de choses sensées sur l'écriture,et sur le sens, et il dit qu'il
enfouit autre chose, qu'il raconte une autre histoire.Mais aussi

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342 Jean-Luc Nancy

bien, il dit que cette exhibitionde secretne cache rien,qu'il n'y a


pas d'autre histoire,ou bien, qu'il ne la connaît pas lui-même...
Ce texteeffaceautant qu'il trace,effaceà mesurequ'il trace,retrace
l'effacement,effaceaussi cette trace... A coup sûr, nous aurons
manqué le sens. Il nous aura altérés. La passion de J. D., c'est
d'altérerson lecteur. Et quelle autre passion, pour une écriture?
Mais encore,et d'abord : « ici ou là ». Ellipse des lieux, de deux
foyersdont aucun ne peut centrerle texte, ni localiser l'écriture
qu'on a discernée.Ce double foyer,ces deux feux, deux lumières,
deux brûlures,nous sont montrés,et dérobés. De plus, « deux »
est plus que deux, « deux » ouvre le multiple. Dans « ici ou là »,
c'est la suspension,l'hésitationet le battementdu ou qui comptent.
De ce ou qui ne dit pas où est l'écriture.Ni quand, ni comment.
« Ici ou là », c'est sans lieu défini,c'est aussi « parfois,par moments,
de temps en temps », et donc « au hasard, par chance, de manière
fortuite». L'écriturene se laisse discernerque par chance. Même
le calcul d'écritureauquel on voit Derrida se livrerici - calcul
minutieux et farouche,rigueur de géomètre (est-il lui aussi de
Pergame? la ville du parchemin? ce petit secret, ici, gratté?),
obstinationréglée dans le traquage systématique du dérèglement,
de la disséminationdu sens - mêmece calcul (et en vérité,surtout
ce calcul) est livré aux aléas de la langue. Ici ou là, elle se prête
au jeu, ou bien, elle l'impose. Si le cercle du sens était bouclé,
cela auraitlieu partout,ou nulle part : plus de jeu, rienque du sens.
Mais le jeu du sens impliquel'ellipse hasardeusede ses règles.
Ni la littéralitémanifeste,ni la « mise en abyme », non moins
manifeste,ne fontle sens du texte. Ni le « tout », ni le « trou » du
sens. Mais toujours à nouveau l'ellipse, c'est-à-dire: le sens lui-
même commeellipse, non disposé autour d'un centre,mais venant
sans finà la limite- ici ou là - , où la signification s'éclipse et où
seule une présencevient à son sens : un rabbin, un poisson, un
parchemin,qui et quoi encore? Ce sens d'une présenceest la joie,
joie et peine de jouir de cette présence,exposée en deçà ou au-delà
de toute présentationet de tout présentd'un sens signifiable(d'un
sens présent-à-soi).Cela a lieu là où le lieu n'a pas de privilègesigni-
fiant,lieux discretset indifférents de toutesles présences,de toutes
leurs différences : somme constante ici ou là.

(« ici ou là,
Ce qui a (eu) lieu par chance, c'est un discernement
nous avons discernél'écriture»). C'est-à-dire,une vue fine,péné-
trante. Un regard perspicace a su se glisserjusqu'à l'écriture,à

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Sens elliptique 343

travers« labyrinthe» et « abîme », ou bien en « s'enfonçantdans


l'horizontalitéd'une pure surface, se représentantelle-mêmede
détour en détour » (car où discernerl'écriture,sinon à même son
« graphème» ?). Dans les intersticesd'un discours« déconstruit»,
une théorie perçante a vu ce qu'on ne pouvait voir auparavant.
Jusque-là, c'est Yincipit classique du texte philosophique. Mais
discerner,ce n'est aussi qu'en/revoir, c'est voir à peine,ou deviner,
par l'ellipse de l'œil. Le theorein,ici, a été réduit à une extrémité,
à un reste dans la pénombre,à une vision de la « veille », et non
du jour.
« Nous avons discerné» : nous avons divisé d'un cerne,c'est-à-
dire de deux cernes,traçant le contouret la division,la division
comme contour.(La phrase qui suit dans le texte va « dessiner»
ce « partage » - et le « partage » lui-mêmese partage : séparation
et communication,échange et isolement.) Nous avons retracé la
limitede l'écriture,l'écritureen tant que limite. Nous avons écrit
l'écriture: elle ne se voitpas, ou à peine,elle s'écrit,elle se trace et
elle s'effaceaux yeux de qui veut la voir. Elle se guide à tâtons sur
ses traces.Mais son effacement faitsa répétition: c'est sa demande,
et son appel, c'est « tout le sens » qui la traverse,venant toujours
d'ailleurs, de nulle part, venant toujours ailleurs, et nulle part,
s'offrantà nous en nous dérobant à nous-mêmes.
Mais qui, « nous » ? Ce nous qui a, ou qui « avons », discerné
l'écritureest le « nous » de la modestiede l'auteur aussi bien que le
« nous » de la majesté du philosophe.Mais il est aussi bien le nôtre:
le nous d'une communautédans son histoire.« Nous » dit l'histo-
rialité du discernementde l'écriture. Ce discernementest aussi
récent que le tracé, dans la modernité(mettons,de Benjamin et
Bataille à Blanchot),d'un certaintitreou graphede l'écriture,dont
Derrida assure et assume l'inscriptionphilosophique(ce qui veut
dire aussi : dont il inventela « littérature»), et ce discernementest
aussi ancien que la premièreinscriptionphilosophique.Plus tard,
Derridaaura retracéjusqu'à Platon le partagedu livreet du texte :
ellipse de l'Occident.
Nous voici sur cette limite : l'occident du Sens, la distension
de ses foyers,libère la tâche de penser (en quel sens est-ce encore
« penser» ?) le sens de nos existencesfinies.
L'expériencetranscendantaleest ici. Rien en effet,de cet incipit,
qui ne porte la marque de l'empirique : l'aléatoire du lieu et du
moment, la simple factualité du discernement,h1incipit donne
l'origine et le principe du système sur le registrede l'empirie :
c'est arrivé,ça nous est arrivé.Il n'ouvre pas seulementle discours

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344 Jean-Luc Nancy

sur l'écriture,mais il Tentamedéjà (« entame » sera l'avant-dernier


mot du texte). Il Tentamed'une irrépressibleempiricité,en l'écri-
vant, en offrant commeun récitce qui, de droit,est une exposition
moregeometrico (en ellipse). Aussi Texpériencetranscendantalede
Técrituren'est-ellepas Y « expériencetranscendantale» de Husserl.
Celle-ci était expériencepure, réduisant et épurant Tempiricité.
Ici, Texpérienceest impure - et c'est pourquoi sans doute ne
conviennentni le concept d' « expérience», si du moins il suppose
l'élaborationd'un dispositifexpérimental,ni le concept de trans-
cendantal (qui est toujourscelui de la saisie d'une puretéa priori,
en tant que conditionde possibilité).
Il s'agit plutôt ici de recueillirce qui nous arrive,dans la non-
puretéde l'événement,de l'accident,ce passage d'histoireoù s'al-
tère tout sens de l'Histoire, guerreset génocides,déchiruresdes
représentations,politiques arasées d'une technique mondiale,
dérives,« péninsulesdémarrées».
Alors, c'est qu'il faut dire et penserTexpériencecomme « Ter-
ranee », « l'aventure» et « la danse » que le texte nomme- et pour
finir,commela passion même : la passion du sens. Ce qui feraitici
« conditionde possibilité» (mais aussi bien, « ontologie») serait de
Tordrede la passion. Mais la passion, toujours,est vouée à l'im-
possible. Elle ne le transformepas en possible,elle ne le maîtrise
pas, elle s'y voue, elle s'y expose, passive sur la limiteoù l'impos-
sible vient, c'est-à-dire,où toutvient, tout le sens, et où l'impos-
sible se laisse atteindre,comme la limite.
L'impossible, c'est le centre,l'origineet le sens. L'ellipse est
Tellipse du centre,son manque, son défaut,et l'exhibitionde son
« troudangereux», dans lequel veut « s'introduire» le désir« inquiet
du livre ». Mais lorsqu'il s'y introduit,il découvre,ou il discerne,
qu'il ne s'est pas enfoncédans autre chose que dans « l'horizontalité
d'une pure surface». Le cercle fait trou,Tellipse fait surface.Tou-
chantau centre,on toucheà l'écriture.Tout le sensest altéré- mais
ce qui fuit sur la surface (brillant,glissant poisson...) et ce qui
s'abîme dans le trou (parcheminroulé serré),ne serait-ce pas le
même? Le même qui s'altère, et tout le sens, encore,inlassable-
ment? Et la passion est-ellela même,de toucherau centreet de
toucherà l'écriture? Est-ce la mêmemachinequi creuse,qui comble
et qui retrace?

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Sens elliptique 345

IV

Sans doute, c'est la même : y eut-il jamais plus d'une passion


- plus d'une angoisse et plus d'une joie, même si cette unicité,
d'essence,est plurielle? La passion du centre,de toucherau centre,
du toucherdu centre,a toujoursété la passion de J. D. : passion
de la philosophie commepassion de l'écriture. L'une et l'autre
selon les deux valeurs du génitif,et l'une dans l'autre, et l'une
par l'autre. L'une et l'autre accomplies,relevées ou abîmées, dans
la passion de toucherà la langue, commeil l'aura répété. Toucher
à la langue : toucherà la trace,toucherà son effacement. Toucher
à ce qui bouge et vibre dans « la bouche ouverte,le centredérobé,
le retourelliptique». Toucher à l'ellipse elle-même- et à l'ellipse
en tant qu'elle touche,commel'orbitetouche aux extrémitésd'un
système, cosmologique ou oculaire. Etrange toucher orbital : à
l'œil, à la langue,et au monde. Au centre,et au ventre.
C'est la même passion : discerner,c'est voir et tracer,c'est voir
ou tracer,là où les cernes se touchent,entre les yeux. Discerner,
c'est là où la vision touche au toucher.C'est la limite de la vision
- et la limitedu toucher.Discerner,c'est voir ce qui diffèreen se
touchant. Voir le centre (se) différant: l'ellipse. Il y a du resser-
rementdans le discernement: la vue s'y resserreà l'extrême,plus
aiguë et plus étranglée.Il a toujours serré ses deux mains sur le
livre.
C'est le système, encore, c'est la volonté du système (mais
qu'est-ce que la volonté? qui le sait, ou croitle savoir ? la volonté
ne diffère-t-elle pas, par essence?). C'est la volonté de toucher :
que les mains se touchent,à traversle livre et par le livre. Que ses
mains se touchent,atteignantrien que sa peau, son parchemin.
Que nos mains se touchent,par peau interposée,toujours,mais que
nos mains se touchent. Toucher à soi, être touché à même soi,
hors de soi, sans rienqui s'approprie.C'est l'écriture,et l'amour,et
le sens.
Le sens estle toucher.Le « transcendantal» (ou 1' « ontologique»)
du sens est le toucher : l'obscur, l'impur, l'intouchable toucher,
« vif,silencieux,lisse, brillant,glissant,à la manièred'un serpent
ou d'un poisson », même plus de mains, la surfacede la peau. La
peau se répétant,ici ou là. Le texte n'en dit rien : il aura fait l'el-
lipse de la peau. Mais c'est qu'il n'y a pas la peau. Elle manque et
défaille toujours, et c'est ainsi qu'elle couvre, qu'elle dévoile et
qu'elle offre.

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346 Jean-Luc Nancy

Toujours une défaillancedu sens, toujours une ellipse, où le


sens advient. Il est la passion d'une peau d'écriture.Il s'écrit sans
cesse à mêmela peau, corpsà corps,à corpsperdu. (Ainsi,qui écrit
« sur » Derrida ne diffèrepas de Derrida écrivant« sur » le sens, et
« sur » l'écriture,ni de quiconque écrivant sur quoi que ce soit :
on écrittoujours« sur » quelqu'un, sur quelque singularitéde peau,
sur une surfacegrifféeet tatouée, mais lisse et glissante,sur un
parchemin, sur une voix. Ecriture épidermique, mimique des
mouvements,des contorsions,des altérationsd'une peau de sens
tendue et perforée,intacte et performée, mimiquede récriturequi
n'imiterien,aucun sens qui lui soit donné. On écrittoujourséperdu
d'une souveraine,sublime Mimesis du Sens, et de son Style ini-
mitable,on écrit toujours mimantles gesticulations,les danses de
l'insensé,à corps perdu.)
Ce « corps perdu », Derrida l'a trouvéun jour chez Hegel, écrit
en français (voyez au début de Marges). Ce corps perdu est la
passion de l'écriture.Elle ne peut que le perdre. Dès qu'elle le
touche, elle perd le toucher lui-même. Dès qu'elle le trace, elle
l'efface.Mais il n'est pas perdu dans la simple extérioritéd'une
présence« physique» ou « concrète». Il est perdu,au contraire,pour
tous les modes matérielsou spirituelsde la présencepleine de sens,
pleinedu sens.Et si l'écriturele perd,s'y perdelle-mêmecorpsperdu,
c'est dans la mesureoù elle inscritsa présenceau-delà de tous les
modes reçus de la présence. Inscrire la présence,ce n'est ni la
(représenter,ni la signifier,c'est laisservenir,advenir et survenir
ce qui ne se présenteque sur la limiteoù l'inscriptionelle-mêmese
retire(où elle s1excrii).
Derrida - sous le nom de Derrida et sous l'altération de ce
nom - n'aura pas cessé d'inscrirela présencedu corpsperdu. Il ne
s'est pas acharnésur la langue pour y fairesurgirquelque nouveau
pouvoir,pour y monterle systèmeou le non-systèmede quelque
nouvelle dispositiondu sens. Il a toujoursau contrairejoué - mis
en scèneet misen jeu - le corpsperdusurla limitede tout langage,
ce corpsétrangerqui est le corpsde notreétrangeté.
C'est pourquoi ce corps est perdu même pour le discours de
l'écritureet de la déconstructionde la métaphysique,en tant que
c'est un discours(une philosophie,une pensée même). Mais l'expé-
rience dite « écriture» est cet épuisementviolent du discoursoù
« tout le sens » s'altère,non pas dans un autre sens, ni dans l'autre
sens, mais dans ce corps excrit,dans cette chair qui fait toute la
ressourceet toute la plénitude du sens, bien qu'elle n'en soit ni
-
l'origine,ni la fin et pourtantle lieu, l'ellipse du lieu.

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Sens elliptique 347

Ce corps est matérielet singulier- il est aussi bien le propre


corps de Jacques Derrida - , mais il est singulièrement matériel:
il n'est pas désignable,ni présentable,comme une « matière ». Il
est présent de la présence qui est celle de l'immanquable retrait
de récriture,là où elle ne peut être que l'ellipse d'elle-même,là,
au-delà.
Là, au-delà, au-delà de « Derrida » lui-même,et pourtantici,
sur son corps et sur son texte, la philosophieaura matériellement
bougé, noirehistoireaura bougé. Elle aura inscrit/excrit quelque
chose qui ne relève plus d'aucune des transformations possibles,
ni de l'ontologie,ni du transcendantal(même si le discours s'en
laisse très régulièrementrapporter,si on y tient, à de telles opé-
rations transformatrices). La philosophie aura bougé d'un mou-
vement discret, puissant, tremblant: le mouvementd'un corps
perdu présentsur la limite du langage. Ce corps est fait de chair,
de gestes, de forces,de coups, de passions, de techniques,de pou-
voirs, de pulsions, il est dynamique, énergétique, économique,
politique, sensuel,esthétique- mais il n'est aucune de ces signi-
ficationscomme telle. Il est la présencequi n'a aucun sens, mais
qui est le sens, son ellipse et sa venue.
Derrida « lui-même» - ou son ellipse - , c'est une singularité
éperdue de ce corps, folle de lui, folle de sa présence,folle de rire
et d'angoisse sur la limitetoujours retracéeoù sa propreprésence
ne cesse de venir à corps perdu - discret,puissant, tremblant
comme tout ce qui va venir.
Jean-Luc Nancy.

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