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FLEURS VHIVE\
FLEURS D'HIVER

TO ÊSIES
PAR
ALBERT

O patrie! c'est" à cette heure


où te voilà sanglante, inanimée,
pareille à une chose morte, objet
de haine ou de risée, c'est à cette
heure que le cœur déborde d'a
mour & de respect pour toi !
VICTOR HUGO.

GENEVE
léMTKJZMEHJE JULES-GUlLLAUME FlCK
rue du Puits-Saint-Pierre, 4
1871
PQ

26//

R 37

PREFACE

yessayai de chanter jeune. favais seize ans à peine


que je faisais des vers. C'était les douceurs de famitie,
les perils des longs voyages & des émotions religieuses
fraîches &suaves qui faisaient vibrer alors ce que fap
pelais déjà ma lyre.
Comme j'étais obligé de la quitter à tout instant pour
prendre la plume & barbouiller mon papier de prosaïques
thèmes, de versons & de discours latins plus prosaïques
encore, je cejsai tout àfait de rimer.
Après les épreuves académiques, il fallut s'occuper sé
rieusement des devoirs pénibles de la vie, Êf travailler,
comme lafourmi de lafable, pour ne pas s'exposer au sort
de la cigale paresseuse. "Je riavais pas le temps de songer
a tourmenter la Muse, &je ne valais pas la peine qu'elle
vint me pouffer du coude pour me réveiller &m'engager a
prendre un luth, comme elle fit au chantre des Nuits.
Tout a coup fai vu le monde se troubler ; une guerre de
géants bouleverser la vieille Europe & répandre, des pa
lais aux chaumieres, le deuil & la consternation. J'ai
6
suivi nos soldats sur les champs de bataille; fai couru
les mîmes dangers ; fai supporte les mêmes fatigues ; fai
subi les mêmes humiliations. Mesyeux ont vu Sedan (S mon
cœur s'est brisé. Sur la terre hospitalière oùfattends la fin
des événements qui rendent le monde attentif, un jour je
me suis senti poìte. fai trouvé la plume attachée a mon
doigt comme par un coup de magie ; mes vers ont coulé,
abondants &sans effort, comme fij'écrivais sous la diíìêe
cfun autre ; en racontant les malheurs de ma patrie, je
mesuis rappelé les miens &fai chanté.
Je dois le confesser : je suis hors d'état d'apprécier ma
poésie Ê?je me sens tout à fait incapable de décider fi elle
vaut quelque chose ou fi elle est indigne de voir le jour. Si
faccueil qui fattend n est pas celui que je luisouhaite, j'en
serai peiné ; surpris, non ; &fi l'on daigne la lire, je n'en
serai pas surpris davantage. Mais je me méfie beaucoup
de cette inspiration soudaine qui m'est arrivée il y a un
mois à peine, & je me demande souventfi c'est bien a la
Muse de la poésie que fai affaire, & non pas au Démon de
la rime.
Comme la jeune hirondelle, je m essaie a voler. Si je
tombe, je fermerai mon aile & rentrerai dans mon nid.
Mais ft je puis me soutenir dans les airs, j'y resterai. Car
le ciel est plus beau que la terre, fef faime mieux vole,-
sous les étoiles que piétiner dans le sang.

Bellevue, 10 décembre 1870.


DEDICACE

A ma Mère chérie.

Mère, t'en souviens-tu ? quand jai quitté la France,


Tu venais de pleurer au récit des combats
Où feut-être ton fils jouaitson existence;
lu disais tristement : 11 ne reviendra sas I

Je revins. Tu me vis. Mais je partis encore


Pour aller attendrir le monde à nos malheurs.
Mire, ne pleure pas : cet enfant qui tadore
Viendra te consoler bientôt de tes douleurs.

Pendant qu'il porte au loin sa course vagabonde,


Le soir, au coin du feu, tu parcourras ses vers.
De son petit enfant berçant la tête blonde,
Ma sœur te gardera des ennuis des hivers.
8
Dans ces pages de sang vous aurez ma pensee,
Mes larmes, mes regrets, mes rives, mes soupirs.
Puis, quand de mon exil (heuresera passee,
Joyeux, nous nous dirons, tous trois, nos souvenirs.

Bellerue, 10 décembre 1870.


VIL LU SIOUX.

eune, le ciel me paraissait d'azur,


Et je regardais mon étoile
Scintiller derrière la voile
Que gonflait du vent le flot pur.

Et je voyais mon superbe navire


Flottant rapide sur les eaux,
Effleurant ronces & roseaux,
Fendant la vague qui soupire.

Et les vagues passaient, passaient toujours,


Et toujours de nouveaux rivages
De fleurs d'or & de verts feuillages
De mon vaisseau bordaient le cours.
10
Ni l'aquilon, ni la sombre tempête,
Ni le rocher, ni le récif,
De mon léger & frêle esquif
Ne secouaient jamais la tête.

Et de loin je voyais les murailles du port


Où devait s'achever ma course.
Je m'asseyais près d'une source,
Et je souriais à la mort.

Hélas! qu'il fut court mon beau songe!


Elle vint, la déception,
Qui montre de l'illusion
Le séduisant & doux mensonge.

Mon ciel d'azur bientôt se rembrunit,


Et je vis monter le nuage,
Le nuage noir de l'orage,
D'où la foudre & l'éclair jaillit.

Et sur les rochers de la large rive


Mon léger esquif se heurta,
Et la lame, en roulant, porta
Ses flancs brisés à la dérive.
li
Et jamais je n'ai vu les murailles du port
Où devait finir mon voyage,
Et je sens faiblir le courage
Qu'il faut au cœur frappé du sort.

Bellevue, 12 novembre I
^leure, 6 ma patrie !
Ta gloire est flétrie,
Que mon luth en pleurs
Chante tes malheurs !

Le soleil du matin éclairait les collines


Qui bordent la vallée où Mouzon est aflis.
La Meuse dessinait dans les plaines voisines
De ses flots bleus & purs les sinueux replis.
Sur les hauteurs flottait le drapeau de la France.
Le moment était grand. La veille, nos soldats
Avaient perdu l'honneur, mais non pas l'espérance
De le venger bientôt en de nouveaux combats.
Ils s'attendaient à vaincre & songeaient à la gloire
Dont ils se couvriraient aux yeux de l'univers
S'ils battaient les Prussiens & forçaient la victoire
A les venger enfin de leurs derniers revers.
Pour la première fois quelques-uns de ces braves
D'un grand combat voyaient les solennels apprêts;
Mais ils ne tremblaient pas : plutôt que d'être esclaves,
A mourir noblement ils se sentaient tous prêts.
D'autres avaient quitté des enfants, une femme,
Dont l'image flottait devant leurs yeux troublés,
Et dont le souvenir tourmentait leur grande âme.
D'une tristesse immense, ils semblaient accablés.
Us craignaient de mourir, mais ils tremblaient de vivre
Sous le joug des vainqueurs, & descendre au cercueil
Leur paraissait un sort plus doux que de survivre
A l'honneur dont la France aurait porté le deuil.

Les éléments dormaient. La nature en silence


Semblait s'inquiéter des destins de la France.

Soudain, le bruit sourd du canon


Frappe les airs , & le clairon
Annonce la grande bataille.-
Bientôt dans les rangs, la mitraille
Siffle, frappe & donne la mort.
Au brave, au lâche, au faible, au fort
Le cœur tressaille & le courage
Qu'excite l'impuissante rage
Des blessés tombés à leur rang
S'irrite à voir couler le sang.
M
Sur les hauteurs l'orage gronde,
Et l'on voit le reflet, dans l'onde
Qui baigne les murs de Mouzon,
Des sinistres feux du canon.
Les chevaux flairent la bataille ;
Ils hennissent à la mitraille
Qui passe & fait frémir les airs;
Le fol retentit sous leurs fers,
Et leurs cavaliers en silence
Attendent, pleins d'impatience,
Avides du sanglant repas,
Le signal d'aller au combat.
Sur les collines, dans la plaine,
Le sang coule & le fleuve entraine
Ses flots impurs dans les roseaux.
Au haut des airs de noirs oiseaux
Croassent & guettent leur proie;
Et toujours le lourd boulet broie,
Et toujours le plomb meurtrier
Frappe, renverse, & le guerrier
Du vainqueur qui sans cesse avance
Brave l'audace & la vaillance.

Cependant l'aigle impérial,


Lassé d'un combat inégal,
Hésite, se trouble, recule,
Sur le sol qui tremble & qui brûle.
15
Alors , tout à coup, un cri part :
t Sauve qui peut! • De toute part
Ces héros des grandes batailles *
S'enfuient à l'abri des murailles.
Au feu sinistre des canons
Qui renverse nos bataillons,
Mouzon s'allume, & l'incendie,
Achevant cette tragédie,
De fa pâle & triste lueur
Eclaire le front du vainqueur
Et ces champs couverts de cadavres,
De fusils brisés & de sabres.

Au milieu de la nuit,
Silencieux, fans bruit,
Ainsi que ces convois funèbres
Qui marchent lentement au séjour de la mort,
Lugubres, fans espoir, abandonnés du sort,
Nous avancions dans les ténèbres.

Nous fuyions vers Sedan, dont le large rempart


Devait protéger notre armée.
Sous (es murs tomberait la France désarmée,
Si le Dieu des combats quittait nos étendards.
Mourant de faim, brisés par la fatigue,
Vous auriez vu nos valeureux soldats
Ou tomber fur le sol, ou ralentir le pas,
Car, pour nous accabler, contre nous tout se ligue.
Et l'ennemi nous suit : il nous guette de loin.
Dans les ravins obscurs, sous les broussailles,
Le long des haies, à l'ombre des murailles,
L'espion veille, accroupi dans un coin.

Par des sentiers étroits, sur les cimes boisées


Des coteaux ardennois, les Prussiens nous suivaient.
Des bataillons épais déjà nous attendaient,
Les canons à l'affût & les armes croisées.

Quand le soleil parut, nous étions à Douzy,


Plaine vaste & fertile, en tout temps arrosée
Des ruisseaux qu'entretient la céleste rosée,
Champ clos, pour des combats par le destin choisi.

Soudain le bruit de la mitraille


Retentit dans les alentours,
Et d'une nouvelle bataille
Ces joyeux & riants séjours
Contemplent la lugubre scène.
Le soldat s'éveille & rugit.
l7
Le vigoureux coursier qu'entraîne
La voix du canon, qui mugit,
S'élance au sein de la fumée.
L'arabe aux riantes couleurs
Bondit dans l'ardente mêlée,
Où du sang volent les vapeurs.
Est-ce un roulement de tonnerre
Qui remplit les airs & le ciel ?
Est-ce une lave que la terre
Vomit de son gouffre éternel?
Sont-ce d'infernales puissances
Qui font mouvoir les éléments ?
Sont-ce les jeux, sont-ce les danses
Des Cabires ou des Titans?
De la fumée au loin s'élèvent
Les épais & noirs tourbillons.
L'on entend de grands murs qui crèvent
Et craquent au bruit du canon.
Et l'on voit des pierres qui roulent
Sur la tête des combattants
Et des pans de mur qui s'écroulent;
Des vieillards, de tendres enfants,
Des vierges timides, des femmes,
Que des soldats au casque noir
Massacrent & jettent aux flammes,
Sourds'à leurs cris de désespoir....
i8
Enfin la nuit arrive & le combat s'arrête.
A frapper un grand coup notre ennemi s'apprête.
Hier c'était de Mouzon la bataille, aujourd'hui,
Ruine de Bazeille & combat de Douzy ;
Demain, Sedan
Sedan! ô livre de l'histoire,
Sois fermé pour ce nom qui ternit notre gloire.
Quiconque vit Sedan vécut un jour de trop.
Mieux lui valait mourir , d'un cheval au galop
Sentir le fer pesant tomber sur sa poitrine,
Ou périr dans les eaux de la Meuse voisine.
Sedan! nom abhorré! Sedan! c'est le malheur
Qui fond sur un grand peuple & détruit sa grandeur.
Sedan ! c'est le courage écrasé par le nombre ;
C'est le soleil brillant qui s'enveloppe d'ombre ;
C'est la honte éternelle & l'oubli de l'honneur
Qui flétrit d'une vierge & le corps & le cœur.

Aux premiers rayons de l'aurore,


Sur la plaine & sur le coteau,
Quand la nuit étendait encore
Les replis de son noir manteau,
Et que les soldats, dans l'attente,
Penchés sur le bord de leur sac,
Se reposaient devant leur tente
Au feu pétillant du bivouac,
Le canon retentit dans l'ombre,
«9
Et bientôt, sur nos bataillons,
Des ennemis la troupe sombre
Lança ses épais escadrons.
La veille c'était la tempête,
Aujourd'hui c'était l'ouragan
Qui déchaînait sur notre tête
La lave ardente d'un volcan.
De l'irrégulière traînée
Des feux des engins destructeurs,
La campagne était sillonnée,
Dans les creux & fur les hauteurs.
Dans les airs se croisent les balles,
Les projectiles des mousquets,
Les bombes, les obus ovales,
Des canons les pesants boulets ;
Et de la faucheuse tonnante 1
Qui renverse des rangs entiers,
La voix saccadée & stridente
Annonce les coups meurtriers.
Sous la pluie ardente qui tombe,
Le guerrier massacre & périt,
Et toujours l'humaine hécatombe
Se renouvelle & s'accomplit.
Sur l'arène les casques roulent;
Des membres volent fracassés;
Des têtes tombent ; les pieds foulent

1 La Mitrailleuse.
30
Les corps sanglants des trépassés.
Des moribonds les cris suprêmes,
Des vaillants chefs la mâle voix,
Des prières & des blasphèmes
Dans les airs passent à la fois.
Et les rangs se forment, se brisent,
Reculent, avancent au feuj
Et toujours les balles détruisent,
Et sans cesse, vers le ciel bleu,
De la poudre & du sang qui fume
Le nuage aux sombres couleurs,
Qui de pâles éclairs s'allume,
Emporte ses flots de vapeur.

Vaillamment nos soldats défendirent la place.


Les collines, les bois, les ravins, les plateaux,
Tous les humides champs que le regard embrasse
Des remparts de Sedan où flottaient nos drapeaux,
Se couvrirent de sang & de débris informes
D'armes, de chariots, de casques, de corps morts,
Hideux, couverts encor de lambeaux d'uniforme.
Le cavalier superbe & le soldat des forts,
Le soldat de la mer, à la capote brune,
Le zouave indompté, le fougueux tirailleur,
D'un semblable trépas partageant l'infortune,
Pêle-mêle dormaient ensemble au champ d'honneur.
Comme par la tempête une vague roulée
Recule en mugissant dans l'immense océan,
Ainsi des combattants la mouvante mêlée
Reculait en grondant vers les murs de Sedan.
Epuisés par le jeûne, écrasés par le nombre,
Abandonnés du sort, nos valeureux soldats
Des remparts élevés s'en allaient chercher l'ombre,
Pour mourir tous ensemble & d'un même trépas.
Mais pendant qu'ils tombaient sous l'épaisse mitraille,
Celui qui conduisait leurs aigles, l'empereur,
Troublé par tant de sang, sur la haute muraille
Du drapeau blanc faisait arborer la couleur.

Pleure, ô ma patrie !
Ta gloire est flétrie,
Que mon luth en pleurs
Chante tes malheurs!

Bellpuue, 15 noiembre 1870.

\
A Mademoiselle E. F.

^lisabeth était ton nom;


Maintenant je t'appelle Elise.
Si quelque jour Hélas ! non, non
T'appellerai-je jamais Life?

Lise, Lisette, Elisabeth,


De quelque nom que je t'appelle,
Un cœur tendre, aimant & discret
Chacun de ces noms me rappelle.

Bdïrvue, 16 novembre 1870.


FoìUXJcAISlE

"íjj^ALE est la fleur d'hiver :


Pâle est ma poésie;
Mais d'affronter la mer
Douce est la fantaisie.

Va, cherche dans le ciel,


A travers les nuages,
Aux rayons du soleil,
Dans l'éclair des orages,

Cherche dans le paflë,


Qui s'écroule & qui tombe,
Cherche ce qu'ont laine
Le sépulcre & la tombe,
Cherche dans le présent,
Qui tourbillonne & passe,
Fragile, insuffisant,
De l'éternel la trace.

Cherche dans l'avenir,


Vers les lointains rivages,
Quels temps nous vont venir
Qu'annoncent les présages.

Cherche dans le bonheur,


Dans les trompeurs mirages,
Dans les replis du cœur,
Dans les pensers des sages.

Pâle est la fleur d'hiver :


Pâle est ma poésie;
Mais d'affronter la mer
Douce est la fantaisie.
S 0 UV EU^IT^

A Mademoiselle E. F.

m'en souviens encor de l'heure fortunée


Où je t'ouvris mon cœur qui débordait d'amour.
De mes plus heureux jours jamais la destinée
N'effacera ce jour.

Ton regard s'allumait d'une flamme légère ;


Ta lèvre s'entr'ouvrait comme une chaste fleur.
Je voyais sur ton front qui se trouble & s'altère
Des roses la couleur.

Je voulais te presser sur mon cœur qui palpite;


Mais près de moi, rêveur, je te laissai rêver,
Comme on laisse une fleur qu'un léger souffle agite,
De peur de la faner.
2
s6
Les arbres murmuraient quand d'une douce brise
Passait & repassait le flot capricieux,
Et je te regardais, attendrie & surprise,
Muet, silencieux.

A tes pieds j'oubliais & la terre & le monde,


Et des êtres mortels l'assreuse vanité.
Pour vivre auprès de toi, j'aurais, d'une seconde,
Donné l'éternité.

L'hiver a dépouillé de sa fraîche parure


Le bois où nous chantions nos premières amours ;
Mais d'un printemps nouveau la riante verdure
Lui rendra ses atours.

Loin de moi, loin de moi la cruelle pensée


D'oublier des moments si sacrés & si doux ;
De regretter une heure à t'aimer dépensée,
Rêvant à tes genoux!

Je m'en souviens encor de l'heure fortunée


Où je t'ouvris mon cœur qui débordait d'amour.
De mes plus heureux jours, jamais la deftinée
N 'effacera ce jour.
27
En te quittant, le soir, je vis de l'hyménée
S'agiter dans les airs le flambeau radieux.
De virginales fleurs ta tête était ornée,
Et tu baissais les yeux.

Hélas ! le flot du temps passe & coule fans cesse,


Et du serment sacré l'heure tarde à venir.
Mais je pense à tes vœux, je songe à ta tendresse,
Et j'attends l'avenir.

Que les temps sont troublés! que le nuage est sombre !


L'esprit est en suspens ; le sage est aux abois ;
Mais bientôt de la nuit nous verrons passer l'ombre.
Moi, j'espère & je crois.

Au souffle de la paix, le drapeau de la guerre


Cessera d'agiter ses sanglantes couleurs.
Le soleil du printemps séchera de la terre
Et le sang & les pleurs

Les prés reverdiront, les bois auront des roses,


Les sentiers des muguets, les ormeaux des abris.
Le vallon parsemé de fleurs à peine écloses
Retentira de cris.
28
Alors pour notre hymen le teinps sera propice.
Nous irons le sceller au pied des saints autels.
Prenant Dieu pour témoin, nous le ferons complice
De nos vœux éternels.

Je m'en souviens encor de l'heure fortunée


Où je t'ouvris mon cœur qui débordait d'amour.
De mes plus heureux jours jamais la destinée
N'effacera ce jour.

Bellei.uC, 10 novembre 1870.

m)
A Mademoiselle Louisa Sieftert

SpON rhythme changeant est si triste


Qu'il fait pleurer.
Le mal qui te trouble & t'attriste
Fait soupirer.

Aimer serait doux à ton âme,


O belle fleur!
C'est l'amour qu'en ton cœur réclame
Tant de douleur.

Aimer, c'est la fin de la vie


En ce séjour.
A l'amour vrai tout nous convie
Et chaque jour.

En aimant quand le cœur se trompe


Et se reprend,
Un nouvel amour le détrompe
Et le surprend.

Tôt ou tard la mort le dissipe
Et l'engloutit.
Si l'ingratitude anticipe,
L'ingrat s'en rit.

Loin de nous cet amour vulgaire


D'un court instant !
Aimons d'un amour moins précaire
Et plus constant.

O Louisa, n'aimons sur terre


Que l'immortel.
L'âme à l'amour ; le corps s'enterre,
Il est mortel.

Mais ne laissons pas le cœur vicie


Et fans amour.
D'amour pur notre âme est avide
En ce séjour.

Belle-vuC, 22 novembre 1870.


ATAn H

A Monsieur E. S.

ous qui savez aimer les humaines misères;


Vous qui portez vous-même aux pauvres des chaumières,
Avec le pain du jour, le courage & l'espoir;
Vous qui savez tarir les pleurs du désespoir ;
Père des orphelins, ami des misérables,
Qui, dans leurs rudes mains, mettez vos mains astables,
Enseignez-nous d'où vient cette source d'amour
Dont le flot abondant groflit de jour en jour.
Est-ce que l'on aimait quand les dieux de la Grèce
Se disputaient au ciel l'impudique déesse
Qui préside aux désirs impurs & libertins?
Quand le dieu chancelant que l'on chante aux festins,
De ses yeux épaissis laissant sortir l'ivresse,
Mendiait d'un amour bouffi quelque caresse?
Quand les dieux foudroyaient, pleins de haine&defiel,
Ces Titans malheureux qui convoitaient le ciel ?
3a
Amour, ce nom sacré que l'on donne à la flamme
Des saints épris de Dieu , de ceux dont le cœur pâme
Pour l'Etre dont l'ceil pur est offusqué du mal,
Pour la pure beauté, pour le saint idéal,
Amour, c'est de ton nom que l'on parait le vice
Ou d'un cœur corrompu le coupable caprice!
On le donnait au dieu qui se prostituait
Et protégeait du ciel l'impur qui se souillait !
De mille dieux divers on encombrait l'espace,
Et des mortels parfois y trouvaient une place.
Eléments, passions, vices, vertus, désirs,
De la divinité tout goûtait les plaisirs,
Jusqu'aux vices grossiers, jusqu'à la vengeance.
La terre même au ciel allait chercher pitance,
Et d'un pas grave & lent porter fa majesté.
Un dieu manquait, un seul : c'était la Charité.
La Charité d'Amour est la seconde image.
C'est le céleste amour, qui tourne son visage
Du ciel étincelant vers l'ombre où nous marchons,
Et de ses feux divins éclaire nos sillons.
Pour nourrir cet amour il faut que l'on ressente
Du Dieu qui nous aima la grâce bienfaisante.
Au séjour des humains celui qui l'apporta,
C'est celui qui mourut d'amour au Golgotha.
Bellrvue, 13 décembre 1870.
tMOUHJ\

ue crains-tu de mourir, ô pauvre âme tremblante ?


Pourquoi réchauffes-tu la flamme vacillante
D'une vie, à tes yeux, fans charme & fans appas ?
Que te dit le tombeau ? que te dit le trépas ?

Le redouterais-tu, le morne & long silence


De la nuit fans matin, fans soir, fans espérance,
Enfer silencieux, gouffre toujours béant,
Que d'un mot vide d'être on a nommé néant ?

Mon âme, on ne meurt plus dès qu'on reçoit la vie.


C'est un trésor du ciel qui ne craint ni l'envie,
Ni le bras ravisseur, ni l'injure du temps,
Et qu'il te faut garder du jour que tu le prends.
54
Quand le corps est dissous, la vie encor circule.
Les portes du tombeau ne sont qu'un vestibule
Qui conduit aux abords d'un éternel séjour,
Où méchants, justes, bons, chacun vient à son tour;

L'un, pour y recevoir la peine de ses crimes;


L'autre, pour y porter les dépouilles sublimes
Des vertus, des talents que dans les jours passés
A la sueur du front il avait amassés.

De leurs actes tous deux portent en eux la trace ;


Et jamais ni les pleurs, ni le temps ne l'efface,
Ce que tu fais de bien s'ajoute à ta bonté,
Et de ton cœur le mal macule la beauté.

Dieu ne nous juge pas, mais chacun se condamne ;


C'est notre propre cœur qui se sauve ou se damne.
Dieu voit ce que l'on fit en voyant ce qu'on est j
En voyant ce qu'on aime il sait ce qu'on aimait.

Des actions l'effet ne se peut pas détruire :


Le juste devient bon, le méchant devient pire.
C'est le cours d'un torrent rapide & furieux
Qui brise & porte au loin digues, rochers, épieux.
Suis donc le droit sentier, mon âme, en cette vie,
A bien vivre à présent l'avenir te convie.
Vertueuse ici-bas, tu le seras au ciel,
Où les jours sont fans ombre & le bonheur fans fiel

Que crains-tu de mourir, ô pauvre âme tremblante?


Pourquoi ranimes-tu la flamme vacillante
D'une vie à tes yeux fans charme & fans appas ?
Que te dit le tombeau ? que te dit le trépas ?

Trembles-tu de quitter une terre souillée,


De nos larmes, toujours, de notre sang mouillée,
Pour un monde où jamais l'œil ne verse des pleurs,
Et dont n'approchent point les terrestres douleurs ?

Trembles-tu de quitter un squelette imbécile,


Qui chancelle en marchant fur son chemin d'argile ;
Que l'on voit lentement sous son poids se courber ;
Qui s'affaisse fans cesse & finit par tomber?

Trembles-tu de quitter quelque pauvre chaumière


Dont le toit craque au vent & qui tombe en poussière?
Quelque palais doré, surchargé de lambris,
Dont le siècle suivant foulera les débris?
,6
Trembles-tu de quitter cet esprit si superbe
Qui porte jusqu'au ciel son audace & son verbe,
Et malgré les pouvoirs dont il est revêtu,
Ne fait pas découvrir l'énigme d'un fétu ?

Trembles-tu de ne plus te heurter au mystère,


De sortir de la puit & de voir la lumière ?
De quitter ce chaos, &, du Dieu que tu sers,
De pouvoir admirer l'admirable univers ?

Trembles-tu de quitter la route rocailleuse


Que borde des buissons la barrière épineuse ;
Où ta volonté suit l'erreur de ton esprit ;
Où ta main se déchire , où ton pied se meurtrit?

Trembles-tu de quitter des-passions la chaîne,


Le lourd carcan de fer où le vice t'enchaîne?
Trembles-tu de sortir de l'immonde bourbier
Où le premier mortel enfonça le dernier ?

Trembles-tu de quitter ce cœur triste & volage


Qui court de fleur en fleur, vole de plage en plage ;
Qui cherche l'idéal & n'atteint pas le bien;
Qui s'attache partout & ne se tient à rien?
51
Trembles-tu de quitter les illusions folles,
Les rêves sans espoir, les promenes frivoles ;
De la déception les regrets superflus;
D'un cœur lassé de tout, les sentiments confus ?

Que crains-tu de mourir, ô pauvre âme tremblante ?


Pourquoi ranimes-tu la flamme vacillante
D'une vie à tes yeux sans charme & fans appas ?
Que te dit le tombeau? que te dit le trépas ?

Mourir n'est point un mal; mourir est une fête


Qu'aux humains malheureux la Providence apprête
Pour compenser leurs maux & réparer le tort
De l'injustice humaine & de l'aveugle sort.

Bellevue, 24 novembre 1870.


Co4T\IC E

n grave au doux, du triste au gai,


Va, ma plume.
Du grave au doux, du triste au gai :
C'est la coutume,
Va sans délai.

Du soir au jour, de terre en ciel,


Va, ma plume.
Du soir au jour, de terre en ciel :
C'est la coutume,
C'est éternel.
De noir en bleu, de ris en pleurs,
Va, ma plume,
De noir en bleu, de ris en pleurs:
C'est la coutume,
Cueille tes fleurs.

Bellcvue, 24 novembre 1870.


LE Cc4%tNjAVcAL

ÇIs'est le carnaval, c'est le carnaval!


Le soir la "danseuse,
Folâtre & rêveuse,
Tourbillonne au bal.

C'est le carnaval, c'est le carnaval!


Le patineur glisse
Sur la face lisse
De l'eau du canal.

C'est le carnaval, c'est le carnaval !


La bise automnale
Cède à la rafale
Du vent boréal.
41
C'est le carnaval, c'est le carnaval !
Le diable s'amuse
A lâcher l'écluse
Du vice & du mal.

C'est le carnaval, c'est le carnaval !


Le bon Dieu s'empare
Du diable & prépare
Le repas pascal.

C'est le carnaval, c'est le carnaval !


Comme aux autres fêtes,
La mort sur nos têtes
Tient son doigt fatal.

Betìtvueì 12 dicembre 1870.

3
<AUrOU\ DE éMO^d TOELE

ne suis pas surpris que ce René Descartes,


L'auteur tant célébré des Méditations,
Ait parfois, comme on dit chez nous, brouillé ses cartes
Et, dans un jour d'ennui, rêvé ses Tourbillons.
Faut-il s'en étonner ? Il était dans un poêle
Lorsque sur le papier il mettait son Discours.
Pour moi je reste autour. Je regarde l'étoile
Qui jaillit du foyer, prendre & suivre son cours.

Ah ! vous ne savez pas ce que c'est que la flamme


Qui pétille, voltige & répand fa chaleur.
Non, vous ne savez pas ce qu'elle dit à l'âme
Et les doux sentiments qu'elle inspire au rêveur;
De quel secours elle est à ses heures d'étude;
De quels êtres charmants, de quel monde joyeux,
43
Elle vient animer sa triste solitude,
Adoucir ses labeurs & réjouir ses yeux.

Je songe, en la voyant, aux amis dont l'absence,


Qu'on ne pouvait prévoir, n'est pas près de finir.
Ils sont là, devant moi; je crois à leur présence.
Quand mon rêve s'éteint, je les veux retenir.
Dans un rêve nouveau je songe à mon Elise,
A son amour d'enfant, à sa sainte candeur,
A nos doux entretiens, au clocher de l'église
Où nous allions conter à Dieu notre bonheur.
Las! que la vie est triste, & dure, & monotone!
Par quel sort venons-nous ici-bas pour pleurer?
Que nous fait un bonheur qu'il faut qu'on abandonne?
Pourquoi faire des vœux? A quoi sert d'espérer?
Tout passe, tout s'enfuit, & le temps, & les choses,
Et les maux & les biens, & les ris & les pleurs,
Et les chants des oiseaux & les feuilles des roses.
Tout se présente à nous sous de sombres couleurs.
Tout conseille l'oubli du monde & de soi-même;
Il n'est point de matin qui n'ait un triste soir;
On voudrait s'enfermer dans quelque vieux manoir,
A ce monde troublé dire un adieu suprême,
Etouffer son esprit, faire taire ses sens,
Mettre au cœur un carcan & lui couper son aile
Pour l'empêcher de battre & d'aller, en tout sens,
S'accrocher aux débris que le temps amoncelle.
44
O mon Dieu! que je souffre! & que vivre est affreux
Dans un monde où le cœur porte tant de misère!
Partez, noirs souvenirs, vains projets, songes creux!
Partez....

Non, non, restez Image de ma mère


Qui passes maintenant devant mes yeux troublés,
Reste, oh! reste longtemps. Laisse que je t'embrasse!
Que ta figure est pâle & tes yeux accablés!
Tu pleures donc toujours? Et toujours de ta face
Sous le soc du malheur se creusent les sillons?
Assieds-toi près de moi. Repose ici ta tête.
Oh ! que je suis heureux! Vois ces bleus papillons
Qui viennent animer notre joyeuse fête.
Ciel!... n'aperçois-je pas l'image de ma sœur,
Et son petit enfant qui dans ses bras s'agite?
Pauvre petite sœur! íl est bien loin, bien loin,
Celui qu'aime ton âme. Oh! que la mort l'évite!
Que Dieu, dans les combats, de ses jours prenne soin!
Viens près de mon foyer. Viens aussi toi, mon père.
Ne me laissez plus seul; ne quittez plus mon toit.
Ma plume est fine & forte & peut de la misère,
Sans se briser, braver les ardeurs & le froid.
Restez: de jours meilleurs je vois poindre l'aurore.
D'un siècle malheureux je vais chanter les pleurs.
Dans le fond de mon cœur j'ai des larmes encore,
De ces larmes de sang que le luth change en fleurs.
Le monde écoutera les accents de ma lyre,
45
Car il y trouvera ses soupirs & ses vœux,
Et ses mortels ennuis & son cruel martyre,
Et ses rêves brises d'un avenir heureux.
Vole, vole toujours; étends tes blondes voiles,
Flamme où je vois passer tant de doux souvenirs.
Jaillissez, jaillissez, scintillantes étoiles,
Qui portez vers le ciel mes vœux & mes soupirs.

Beïlevueì 25 novembre 1870.


LcA éMEKB ET LESXfvlïKJ

Lenfant.

^amah, dis-moi pourquoi les hommes vont se battre:


Est-ce qu'ils sont méchants, ou les fait-on combattre?

La mire.

Ton père est-il méchant?

Vensant.

Oh! non, maman; ohl non.

La mire.

Pourtant il est parti...


47
Vensant.

C'est vrai Dis, le canon


S'entend-il de bien loin ?

La mire.

Mais, mon enfant, qu'en sais-je?


Sans doute, on doit l'entendre, & même d'assez loin.

Vensant.

Il me semble toujours que là, dans ce recoin,


J'entends comme le bruit de quelque canonnade.
Tiens, écoute un instant....

La mire.

Allons, ta sérénade
Qui va recommencer. Tu comprends bien pourtant
Que le champ de bataille est d'ici trop distant

Vensant.

Bon! ne m'en parle plus. Mais dis-moi, je te pries


Qui donc les fait aller à cette boucherie?
Est-ce que ce sont les rois?
48
La mire.

Oui, les rois, mon enfant.

Venfant.

Si quelqu'un les tuait, que je serais content!

La mire.

Mais ils ne sont pas seuls, les rois; les plus coupables,
Les plus yils, les plus noirs & les plus misérables

Venfant.

Qui sont-ils? Je croyais que ceux qu'on nomme rois


Régnaient sur leurs sujets, & sur tous à la fois?

La mère.

Tout rois qu'ils font, enfant, il faut qu'ils obéissent.


Le joug qu'ils font porter, eux-mêmes le subissent.

Venfant.

Et qui donc leur commande?


49
La mere.

Ah! tu verras plus tard.

Lensant.

Tu me fais frissonner en disant ce « plus tard. •


Tiens! ne m'en parle plus Crois-tu que papa vienne
Dans quelques jours, bientôt?

La mere.

Je crains qu'il ne revienne


Ni bientôt, ni jamais, mon pauvre ange chéri.

Vensant.

Je n'aurais plus de père & toi plus de mari,


S'il ne revenait plus n'est-ce pas, petite mère ?
Je serais orphelin?

La mere.

Pauvre enfant! pauvre père!



Uenfant.

Dis: si nous priions Dieu pour qu'il veillât fur lui?

La mire.

Oui, mon enfant, s'il meurt, Dieu sera notre appui.

Bellevue, 25 novembre 1870.


TKÇSE ET TOESIE

"Qu'importe que les vents amènent la tempête?


Qu'importe que le ciel pour moi soit inhumain?
Les orages jamais troubleront-ils ma fête,
Si mon cœur est serein ?

A se tromper ainsi l'homme toujours s'exerce;


Il sème sous ses pas ses propres visions :
De la réalité le char roule & renverse
Toutes ses fictions.

Sous un toit vermoulu la timide colombe


Exerce fa couvée à voler dans les cieux:
Le toit croule & soudain le nid devient la tombe
Qui la cache à ses yeux.
52
A vingt ans l'avenir est tout d'or & de flamme;
La carrière est sans fin; la vie est un bonheur:
Puis, le fleuve grossit & porte dans fa lame
Des débris & des pleurs.

A la fin de sa vie, alors que tout le quitte,


Le vieillard à rêver sans cesse se surprend;
Plus léger qu'au jeune âge il projette & s'agite
Quand la tombe le prend.

Ne rêvez plus, enfants; un beau rêve est un rêve;


Rien n'est certain pour nous que la réalité;
L'espoir est un ballon qui se dégonfle & crève;
Tout rêve est fausseté.

Bellcvue, 26 novembre 1870.


VHOéMéME ET UoifrÇGE

Vhomme.

i les anges aimaient, je voudrais être un ange


Et vivre dans les cieux.
Je suis las de marcher dans cet amas de fange
Qu'ont foulé jadis nos aïeux.

Vange.

La terre est un jardin semé de fraîches roses


Qui donnent leur parfum.
Celle d'hier périt ; mais d'autres sont écloses.
Se plaindre est aux mortels commun.
54
Vhomme.

Lis au fond de ces cœurs d'où s'échappe la plainte ;


Cherches-en le secret:
Du sceau de la douleur tu trouveras l'empreinte
Au coin de quelque obscur feuillet.

Lange.

Oui, je sais des humains les mortelles tristesses,


Les sanglots, les soupirs.
Vous vous faites des maux de vos propres faiblesses,
Vous vous bercez de vains désirs.

Vhomme.

Es-tu l'ange du ciel ou l ange de ténèbres?


Ah! laisse, laisse-moi ces sentences funèbres
Qui révoltent un cœur fatigué de souffrir!
As-tu vu d'un beau jour la clarté s'assombrir?
As-tu senti des pleurs couler de ta paupière ?
As-tu jamais erré dans quelque cimetière,
Sur l'humide gazon qui recouvre un tombeau?
Vis-tu jamais mourir un ange en son berceau?
55
L'ange.

Je connus tous ces maux quand j'étais sur la terre.


J'ai vu mes vains projets se briser sur la pierre
Qui d'un mort bien-aimé cachait les traits chéris.
J'eus mes illusions; j'eus mes rêves flétris.
Mais j'appris à braver de tous ces maux l'atteinte,
Et quand la mort survint, je l'attendais fans crainte.
Crois un ange qui parle & connais son secret:
La vie est un voyage & non point un banquet.
L'épreuve, des faux biens nous détache fans cesse
Et nous fait désirer l'immortelle richesse.
Le cœur qui vit au ciel est au-dessus du sort:
Loin de la redouter, il espère la mort.

Bdleivueì 26 novembre 1870.


zA éMcA ÏMUSE

cœur n'a plus de chants & ma lèvre est glacée;


De vibrer sous mes doigts ma lyre s'est lassée,
Je ne convoite point un inutile gain;
Mais, ô Muse, pitié! pitié pour moi! j'ai faim.

Si je cherchai parfois de frivoles louanges,


Si je voulus chanter comme chantent les anges,
Je chante maintenant pour un morceau de pain.
O Muse, inspire-moi quelque joyeux refrain!

Pour m'attacher à toi j'ai quitté les richesses,


Le repos, l'amitié, des honneurs, des caresses;
A ton appel, joyeux, je suis parti soudain.
O Muse, viens à moi, viens, prends-moi par la main!
51
Tu laisses tes enfants errer à l'aventure ;
Tous reviennent portant au cœur quelque blessure;
De reprendre leur luth ils s'efforcent en vain :
O Muse ! que ton cœur soit pour moi plus humain!

Des poètes la vie est un lent sacrifice :


L'exil ou l'échafaud, la misère ou l'hospice
Les guettent aujourd'hui, les attendent demain.
O Muse, viens chanter, grâce pour moi! J'ai faim.

Bel/evue, 28 ntrvembre 1870.

1
éMcA\CHE!

^Larche, marche sans cesse, atome de poussière;


Accomplis nuit & jour l'ceuvre mystérieux
.Qui doit donner naissance à l'inerte matière,
Nourrice au sein puissant des mondes & des cieux.

Marche, marche, ciron chétif, imperceptible,


Cours fans trêve, franchis le val, gravis le mont,
Va marquer de ton sang ta route inaccessible
Au bord d'un océan dont toi seul vois le fond.

Marche, marche toujours, toi qui portes la vie


En de plus larges flancs, sur des muscles plus forts.
Tue & bois, mange & dors, assouvis ton envie,
Lâche tes passions , redouble tes efforts.
59
Marche, marche, vain roi de ce terrestre empire,
Sur le chemin sanglant de la création.
N'écoute point la mort qui devant toi soupire.
Quitte le sentiment de ton abjection.

Marche, marche sans cesse, ô peuple, dans l'histoire.


Sous tes pas de géant, couche des morts, détruis,
Massacre, brûle, acquiers ainsi l'humaine gloire
Jusqu'à ce qu'un vainqueur foule aux pieds tes débris.

Marche, marche en pleurant fur cette pauvre terre


Dont tu fis le tombeau de ta félicité.
Marche, marche en pleurant, au bruit sourd du tonnerre,
Race de Dieu déchue, antique humanité.

Marche, marche toujours, fais ta ronde éternelle


Autour de l'astre d'or que tu poursuis en vain;
Suis ton vaisseau céleste, ô terrestre nacelle.
Vogue, vogue, bien haut, dans l'espace serein.

Marche, marche, soleil, dans la nue étoilée


Où cent astres rivaux répandent leur éclat.
Que ta face aux humains jamais ne soit voilée.
Brille aux yeux du captif ; réchausse son grabat.
6o
Marchez, marchez légers, dans vos vastes orbites,
Cohortes d'univers, espaces infinis;
Promenez par les cieux vos brillants acolytes,
Sur les chemins d'azur où l'ceil vous voit unis.

Helletvueì a8 novembre 1870.


A Mademoiselle E. F.

^ON, tu n'as point d'amour. Non, tu n'aimas jamais.


Quand tu disais : t Je t'aime, » ô ciel! tir me mentais!
Ton amour s'adressait à ma naissante gloire,
Et tu ne recherchais qu'une vaine victoire.
Non ! tu ne m'aimais point, perfide, & je t'aimais !
Dieu ! quelle illusion ! Que croire désormais ?
Amour, vertu, serments, soupirs, sanglantes larmes,
D'un cœur ambitieux ce ne font que les armes!

Dutempsquejet'aimais, qu'ils étaient beaux mes jours!


Ton image était là, devant mes yeux, toujours.
Tu charmais mes travaux, tu remplissais mes songes.
Je relisais cent fois tes perfides mensonges.
Brisé par la douleur, triste, inquiet, sans foi,
J'oubliais ma tristesse & je croyais par toi.
s>2

Qu'as-tu fait de ma vie, enfant trop tôt aimante!


Pourquoi la dissiper, l'illusion charmante
Qui me faisait aimer la terre, à moi, douteur,
Du bonheur, des plaisirs, obstiné détracteur ?

Tu viens briser mon cœur; tu viens flétrir ma vie :


C'est un assassinat, cela! Quelle infamie !
Ne redoutais-tu pas en me disant adieu
Dans mon cœur encor pur d'allumer quelque feu
Qui pourrait consumer & mon corps & mon âme ?
Ne pâlissais-tu pas en enfonçant la lame?
Quoi! tu ne m'aimes plus! Le croirai-je jamais?
Car enfin tu-m'aimais, pauvre enfant, tu m'aimais.

Eh bien, puisqu'il le faut, adieu! je t'abandonne.


Fais-toi d'autres amours & que le ciel te donne
De couronner tes vœux, d'accomplir tes désirs.
J'oublirai tes serments, tes baisers, tes soupirs.
J'oublirai que par toi j'avais aimé la vie,
Et que ta propre main un jour me l'a ravie.

Bellevue, 29 ntrvembre 1870.


GOUTTE c4 GOUTTE

"jaVlAlNTENANT de mon cœur par les larmes creulé


Goutte à goutte la vie en gémissant s'écoule,
Comme on voit aux parois d'un vieux flacon brilé
Une impure liqueur qui filtre, suinte & coule.

Je ne murmure point: jeune, j'ai plus vécu


Que maint vieillard penché sur la tombe béante.
A la mort d'un corps vil mon âme a survécu:
J'ai bu d'un pur nectar la coupe transparente.

Je ne sais point encor le goût des voluptés;


Je n'ai point mis le pied dans la fange du vice;
Je dédaignai toujours des plaisirs trop vantés:
Le front tranquille & pur je vais au sacrifice.
Pourquoi vivrais-je encor? n'ai-je pas assez d'ans ?
Que me sert de chanter ? Il vaut mieux que j'expire.
Je me sens trop petit pour chanter des géants:
Qui prêterait l'oreille aux accents de ma lyre?

Vers les rives des cieux j'avance pas à pas.


Je vois la mort sourire: elle n'est plus cruelle.
Qu'elle ne tarde point; qu'elle presse le pas.
Je suis prêt à partir: j'attends qu'elle m'appelle.

Belkvue, 30 novembre 1870.


VOISEviU 'BLEU

'resse le pas, presse le pas,


Car l'oiseau bleu va toujours vite.
Ta main ne le touchera pas,
Si ton regard jamais le quitte.

Lorsqu'il chemine à ton côté,


Veille & tâche de le prendre;
Mais si tu ne l'as garrotté,
Ne songe jamais à le vendre;

Car il arrive maintes fois


Que fans bruit il s'échappe & vole
Et déjà court au fond des bois
Que le doigt encor le cajole.
66
On croit souvent l'avoir en main;
Mais si pour le montrer on l'ouvre,
Hélas! on s'aperçoit soudain
Qu'il ne suffit pas qu'on le couvre.

On croit l'entrevoir à vingt ans;


Puis on dépasse un nouveau lustre;
Toujours on cherche à ses dépens
L'oiscau bleu, l'oiselet illustre.

On dit qu'il partit pour les cieux,


L'hiver, lorsqu'arriva la neige,
Parce qu'il tremblait en ces lieux
D'être pris un jour au piège.

Amis, allons voir loiscau bleu,


Derrière ia voûte céleste.
De monter là-haut c'est un jeu:
L'aile du jeune âge est si leste!

billei ue, II décembre 1870


UEfr(Ê LE FOU

^uaNd René vint au monde, il faisait un orage.


Sa pauvre mère y vit un sinistre présage;
Elle appuya son front sur sa tremblante main
Et dit en soupirant : Quel sera son destin?
L'enfant n'avait jamais l'air joyeux de cet âge
Auquel le ciel donna l'innocence en partage.
Son front était pensif & son rire forcé.
On eût dit que lépreuve avait déjà glacé
Ce cœur trop jeune encor pour commencer de battre.
Sur les bras de fa mère on le voyait s'ébattre,
Comme s'il s'ennuyait d'être toujours captif.
On l'entendait pousser un léger cri plaintif;
Ensuite il s'affaissait, inerte, mort, livide;
Son front devenait sombie & son regard humide;
Il semblait épuisé. Quand on le caressait,
Sur son flexible cou sa tête balançait.
6S
La nature, à donner qui souvent se fatigue,
De ses trésors pour lui ne fut guère prodigue.
On l'avait en pitié; mais, dans les alentours,
On pensait qu'il touchait au terme de ses jours.
Comme il vivait encor, chacun trouvait étrange
Que de ce pauvre enfant Dieu ne fit pas un ange.

Quel crime avait commis cet enfant né d'hier,


Qu'en un corps si débile il eût un cœur si fier?
O mystère effrayant, qu'une raison inepte
Ne peut pas pénétrer, & qu'il faut qu'elle accepte!
A l'informe embryon qu'elle porte en son flanc,
La mère communique & son âme & son sang.
Des vices des parents l'enfant porte la trace;
Leur vertu se transmet à leur future race.
Quand ils ont du malheur senti les coups pesants,
La tristesse parait au front de leurs enfants;
Si le ciel à leurs vœux fut quelquefois propice,
D'un cœur joyeux leur fruit porte déjà l'indice.
Avant qu'il soit encor, cet être que j acquiers,
En me perdant moi-même, ô douleur! je le perds;
Et si mon corps est sain, mon âme sans souillure,
Dans un corps vigoureux son âme sera pure.
Ainsi que la beauté, la candeur se transmet;
Les crimes des enfants, le père les commet.
De nos belles vertus, de nos infâmes vices,
Les auteurs de nos jours sont les premiers complices.
69
De son père, René tenait son frêle corps
Et son impatience à supporter le mors;
De fa mère, il reçut son air pensif & triste.
A seize ans il était sceptique & pessimiste.
Il évitait les jeux; il allait seul, le soir,
Sur des sentiers déserts bercer son désespoir.
Ses maîtres le plaignaient; pour la haute science
Ils ne pouvaient fonder fur lui quelque espérance.
René ne trouvait là ni charme, ni saveur.
Quand ils parlaient, René cachait son front rêveur;
Sondant en son esprit d'insondables problèmes,
Il s'écoutait lui-même & faisait des systèmes:
Des systèmes en l'air, dont lui-même riait
Quatrè ou cinq jours après, lorsqu'il les revoyait.
Que cherchait cet enfant au fond de fa pensée?
Sa raison, du mystère était-elle offensée?
Avait-il entrevu soudain quelque lueur?
D'où venait à son front cette froide sueur?
Wagner, que cherchais-tu dans ton laboratoire?
Que cherchiez-vous, rêveurs oubliés de l'histoire?
Que cherchait l'astrologue en épiant le ciel?
Que cherchait l'alchimiste en son vieux manuel?
Etait-ce un vil métal? quelque lambeau de gloire?
Ou, des siècles futurs l'incertaine mémoire?
De vos secrets pensers, ah ! faites donc l'aveu : [Dieu !
Vous ne cherchiez point l'or, rêveurs, vous cherchiez
Au fond de vos creusets, fans le savoir peut-être,
Vous cherchiez constamment l'énigme du grand Etre.

Auriez-vous expliqué la terre, il eût fallu
Vous remettre à chercher pour trouver l'absolu.

René ne savait pas le secret de sa peine.


Au milieu des soucis dont son âme était pleine,
Des soupirs de son cœur il ignorait le vœu.
René, fans le savoir, cherchait aussi son Dieu.

Ermites des déserts, moines des temps antiques,


Saints que le monde adore, & vous, esprits mystiques,
Esclaves autrefois des plaisirs de la chair,
Quand vous trouvâtes Dieu, dites-nous quel éclair,
Quelle lumière immense illumina votre âme.
Dites-nous quels transports, dites-nous quelle flamme
D'un cœur sec & blasé dissipa la froideur.
Dites à nos mondains quel céleste bonheur,
Quels saints ravissements, quelles pures délices
Vinrent de vos douleurs fermer les cicatrices.
Telle la fiancée embrasse, en frémissant,
Dans un chaste baiser, le pur adolescent
Dont limage occupait ses veilles & ses songes;
Telle l'âme, en quittant ses séduisants mensonges,
Pour la vérité sainte éprouve un divin feu
Et frémit de plaisir en embrassant son Dieu.
Elle brise soudain ses trompeuse'- idoles
Et tous les vains objets de ses rêves frivoles,
Et laisse sans regrets aux prudents raisonneurs
Plaisirs, gloire, fortune, ambitions, honneurs.
D'un si grand changement chercherez-vous la cause ?
O d'un cœur malheureux douce métamorphose!
O sublime prodige! ô miracle du ciel!
Laissez tomber, savants, votre impuissant scalpel.
Evitez de chercher les secrets d'un mystère
Où d'un Dieu tout-puissant la vertu feule opère,
Evitez de nier ce que ne comprend pas
Le rayon trop étroit de vos faibles compas.

De son bonheur nouveau si doux étaient les charmes,


Que fans cesse René laissait couler ses larmes.
Tout ce qui l'entourait prit un aspect nouveau;
Le monde lui sembla sortir de son tombeau.
Il connut la grandeur & le prix de la vie,
Et des œuvres de Dieu son âme était ravie.
Sous la voûte des cieux & sous son humble toit,
Partout il découvrait son invisible doigt.
11 sentit naître en lui le calme & l'assurance,
Et d'un bonheur plus pur la divine espérance.
Cet enfant, délivré du mal de son ceiveau,
Devint aimant & doux ainsi qu'un jeune agneau.
Du martyr du Calvaire il comprit les miracles,
Et, quand il repassait ses éternels oracles,
En des soupirs profonds son bonheur s'épanchait,
Et la terre, à ses yeux, du ciel se rapprochait.
72
A des signes nouveaux René crut reconnaître
Que son Dieu l'appelait à le servir en prêtre.
Avant que le soleil du soir se fût enfui,
Il fit serment de vivre & de mourir pour lui.

Sous le ciel azuré de l'antique Aquitaine,


Près d'un fleuve aux flots purs, dans une immense
S'élève une riante & paisible cité, [plaine,
Où des vieux Huguenots fleurit la piété.
Là, dans les murs noircis d'un cloître légendaire,
De la foi de Calvin on fait le commentaire ;
Des problèmes sacrés, le théologien
Au lévite attentif tranche le nœud gordien ;
Des Grecs & des Hébreux les livres authentiques
Sont contraints de livrer leurs secrets symboliques ;
Un vieux maître, versé dans l'art de Salomon,
Exerce l'auditoire à tenir un sermon.
C'est dans ce lieu sacré, plein d'ombre & de silence,
Que René vint chercher la divine science.
A découvrir le vrai nul ne mit plus d'ardeur.
Des mystères divins sondant la profondeur,
Inquiet d'ignorer, impatient du doute,
Il ne se reposait qu'au terme de la routé.
Son crime fut, hélas ! de trop aimer le vrai:
Il redevint sceptique & cefla d'être gai.
7?
Oh! l'avez-vous connu le réveil de ce songe
Qui jusques au tombeau quelquefois se prolonge?
Saintes illusions! Angélique sommeil, •
Dont le calme est si doux, si triste le réveil!
Avez-vous vu tomber le fruit de la science,
Entraînant avec lui la naïve espérance
Dans l'abime du doute, aux bords du désespoir?
D'un jour calme & serein, oh! le tragique soir!
La vérité n'est plus qu'une vaine formule,
Et ce qu'on adorait, le feu du ciel le brûle.
Le rêve, dégonflé, de son superbe vol
Soudain se précipite & tombe sur le sol.
C'est un monde enchanté qui périt & se brise.
C'est ce qu'on a vécu qu'il faut que l'on méprise.
La raison s'obscurcit; la nuit saisit le cœur.
On entend retentir comme un rire moqueur,
Le rire d'un démon qui voit tomber un ange.
On planait dans le ciel: on rampe dans la fange.
La terre est un tombeau; le ciel n'a plus de Dieu;
Le cœur n'a plus d'amour & l'âme plus de lieu.
De son céleste époux veuve, elle se désole,
Et quand la foi périt, l'espérance s'envole.

René redevint sombre ainsi qu'aux jours passés.


Il convoita le sort des mornes trépassés.
Il s'en allait prier dans fa froide cellule,
Et demeurait là seul, de l'aube au crépuscule.
5
74
Qui priait-il? Plus tard, un jour, on l'entendit
Murmurer en pleurant ces mots qu'on recueillit:

« Lorsque Dieu manque au cœur, il se fait une idole.


Il se consume & meurt en s'éloignant du ciel.
L'encens qu'il fait brûler dans l'espace s'envole,
Et retombe, stérile, au pied de son autel.
Jeune, j'ai vu le temps où de tristes systèmes
De mon esprit douteur avaient banni la foi.
Fatigué de sonder d'insondables problèmes,
De tant d'obscurs comment, de tant d'affreux pourquoi
Sans cesse tourmenté, j'avais dit: « Que le sage,
Ou de ces temps troublés quelque esprit méconnu,
Ou le vieillard courbé par le fardeau de l'âge,
Se creuse la cervelle à chercher l'inconnu ! »
Mais quand je me tournai du côté de la terre,
Du monde des humains quand je vis l'horizon,
Il me parut sembler aux murs d'un cimetière,
Aux épaisses parois d'une vieille prison.
En de fougueux élans je franchissais fans cesse
D'un monde trop étroit les fragiles remparts,
Et mon esprit errait dans une folle ivresse
Jusqu'au fond de l'espace où plongeaient mes regards.
L'espace avait un bord, les cieux une limite,
Et mon esprit souffrait d'en rencontrer le fond,
Comme un ange enchaîné qui sous ses fers s'agite
Et voudrait traverser l'espace d'un seul bond.
75
De ce monde borné je franchis la barrière,
Et, dépassant le ciel, je cherchai l'infini.
Mais je n'ai point encor percé l'épais mystère
Dont cet Etre éternel couvre son nom béni.

O Dieu! quel est ton nom? Depuis les anciens âges,


En tout temps, en tous lieux & sous tous les climats,
Dans les livres sacrés, dans tes divins ouvrages,
L'humanité te cherche & tu ne réponds pas !
Au printemps de la vie, alors que le cœur brûle
Du feu des passions; que l'esprit inquiet
Quitte fa foi d'enfant, cherche à croire, calcule,
Et, las de vains calculs, se choisit un jouet
Qui calme son ennui, trompe son mal, l'amuse,
Crois-tu, si tu parlais, qu'il ne t'entendrait pas ?
Crois-tu, des faux plaisirs dont le monde l'abuse,
Qu'il sentirait jamais les perfides appas?
A l'âge où des plaisirs la coupe est épuisée,
Quand le corps est flétri, le cœur sec, vide & mort,
De ses illusions l'âme désabusée,
Quand on sort de la vie & qu'on va vers la mort,
Crois-tu qu'on oserait murmurer un blasphème,
Rire de la vertu, désespérer du ciel,
Se vautrer dans la fange, &, sur fa face blême,
Du vice laisser voir le stigmate éternel?
Crois-tu qu'on pleurerait sur le bord de la tombe?
Crois-tu qu'on douterait en se disant adieu ?

Crois-tu qu'on branlerait la tête quand succombe
Le juste qui marchait au regard de son Dieu?
Crois-tu qu'on envirait du méchant la fortune?
Qu'on se prostituerait, qu'on vendrait son honneur,
Qu'on fuirait du malheur la présence importune,
Qu'aux prières du pauvre on fermerait son cœur?
Quel est ton nom? Dis-le : tu verras de la terre
La douleur disparaître & les pleurs se sécher;
L'esclave des plaisirs briser sur une pierre
La coupe qui l'enivre & marcher sans broncher;
Le cœur triste sourire à la douce espérance;
Le moribond troublé s'en aller fans terreur;
Le malheureux couché sur son lit de souffrance,
D'un lamentable sort ne plus sentir l'horreur.
Tu nous verras toujours marcher dans la carrière
Dont le bord est la terre & le terme le ciel,
Faisant monter vers toi l'hymne de la prière,
Le cœur rempli d'espoir, pur de haine & sans fiel.

Quel est ton nom ? Es-tu la mouvante substance


Qui fait naître & mourir les vagues du fini,
Sans jamais s'épuiser déroulant son essence
Dans le temps éternel, dans l'espace infini;
Voulant fans volonté, demeurant immobile
Quand elle fait mouvoir l'homme & les éléments ;
Qui pense sans esprit, & dont le sein fertile
Ne dépose jamais ses lourds enfantements?
77
Quel est ton nom? Es-tu l'insailissable idée,
L'absolu qui se fait, l'éternel devenir,
Un non-être existant, un tout-puissant Protée
Qui vient sous une forme & qu'on voit revenir
Sous un masque nouveau, sur la cime de l'onde;
Qui pense en mon esprit, qui veut par mon vouloir;
Qui dans l'esprit humain se connaît & se sonde,
Et de devenir Dieu ne perd jamais l'espoir?
Quel est ton nom? N'es-tu qu'une grande pensée
Qui n'a point d'être ailleurs qu'en notre entendement;
Qui trompe la raison, & dont l'âme insensée
Se fabrique une idole ou se fait un tourment ?
Es-tu ce Dieu cruel, barbare, impitoyable,
Qu'un poète a chanté sur une lyre en deuil?
Es-tu ce Dieu plaisant & trop peu redoutable,
Qu'on adore en riant, qui dort ou ferme l'œil
Pour oublier nos maux, pour ignorer nos crimes;
Qu'on n'attendrit jamais ; qui pardonne toujours;
Qui sur le même rang met bourreaux & victimes,
Et laisse, indifférent, le mal suivre son cours ;
Es-tu ce Dieu parfait dont la grandeur se fonde
A laisser des humains le spectacle affligeant;
Dont la main fabriqua la machine du monde,
Pour la laisser rouler, seule, dans le néant?
Es-tu le feu sacré qui luit, féconde & brûle?
Es-tu l'air créateur qui détruit & construit?
Es-tu l'eau du limon qui nourrit la cellule?
Es-tu le mouvement que l'atome produit?
78
Il parut autrefois, au pays de Judée,
Un saint mystérieux, un obscur descendant
D'une race royale alors dépossédée,
Homme dont nul mortel n'égala l'ascendant.
Son âme nourrissait les vertus les plus hautes
Et l'amour débordait de son cœur généreux.
Jamais on ne le vit, de nos communes fautes,
Porter en gémissant le fardeau douloureux.
A fa divine voix la tempête orageuse
Comme à la voix d'un Dieu soudain se reposait;
Des démons de l'enfer la troupe audacieuse
Au geste de sa main, soumise, obéissait.
Il souffrit £h héros la mort la plus cruelle;
Mort, il reçut l'encens qu'on garde à l'Eternel;
Et, depuis ce grand jour, le monde entier l'appelle:
Roi, Sauveur, Fils de Dieu, Messie, Emmanuel.
O Dieu! s'il fut ton Fils, s'il est de ta substance,
De ta divinité s'il forme un élément,
S'il ne te déplaît point que le monde l'encense,
De mon incertitude abrège le tourment.

O Dieu! dis-moi ton nom. S'il faut que l'on te prie


A genoux, sur le seuil des temples prosterné,
Je t'invoque à genoux, dans les temples je crie;
A n'écouter que toi mon cœur s'est condamné.
Si tu veux voir couler des pleurs de repentance,
79
Regarde, vois ces pleurs qui coulent de mes yeux.
Sì tu veux un esprit sans orgueil, fans jactance,
Je ne suis qu'un enfant timide & soucieux.
Si tu veux du malheur qu'on ait senti l'atteinte,
Je n'ai jamais connu la douceur d'un beau jour,
Et c'est d'un cœur meurtri que s'exhale ma plainte.
O Dieu ! dis-moi ton nom. Réponds-moi, Dieud'amourl •

O Muse, as-tu fini cette triste prière?


Que fit, après, René? Revit-il la lumière?
Ne te repose point, ô Muse, inspire-moi
S'il resta dans le doute ou s'il trouva la foi.

Tel l'astre de la nuit, voilé par le nuage,


Des mouvantes vapeurs lentement se dégage
Et, poursuivant son cours dans l'espace lointain,
Aux mortels inquiets se dévoile soudain ;
Tel l'astre des esprits, le Dieu du vaste monde,
Sur qui des malheureux l'espérance se fonde,
Aux regards incertains du douteur apparut,
Souriant comme au jour que René le connut.
D'un cœur sincère & pur quand l'homme le supplie,
A répondre à ses vœux fa puissance se plie.
René pleurait de joie, &, regardant le ciel:
t Je te revois enfin, disait-il, beau soleil! »
8o
Mais dans son ciel parfois il voyait passer l'ombre,
Et son front radieux alors devenait sombre.
De la foi de l'enfant l'homme perd le secret;
Elle se purifie en passant au creuset;
Mais souvent elle fond & se volatilise
Sous l'effort imprudent du doigt qui l'analyse.
D'un prêtre du Seigneur j'en ai reçu l'aveu:
René devint livide en prononçant son vœu.

Délivré des labeurs d'une obscure science,


D'autres soucis René sentit la violence.
Dans son cœur virginal deux ou trois fois l'amour
Etait venu tenter de s'ouvrir un séjour.
Il avait vu passer quelques figures d'ange
Qu'il suivit d'un regard indifférent, étrange :
Juliette la brune, à l'œil ardent & noir;
Une innocente enfant dont il brisa l'espoir,
Lea, vierge du nord, blonde & mélancolique,
Qui gardait son amour dans un cœur angélique;
Marie au cœur aimant, humble, pieux, discret,
Qui de ses chastes feux dévoila le secret.
Pardonnez à René ; pardonnez à ses larmes,
Vous dont il dédaigna les soupirs & les charmes.
Que pouvait-il aimer quand le doute rongeur
Rendait son cœur de glace & son esprit songeur?
Le doute est un cancer qui dévore & qui brûle.
8i
N'aimez jamais un cœur qui pense & qui calcule,
Innocentes enfants, qui voulez en retour
De votre amour profond quelques rayons d'amour.
Sa liqueur n'éteint point la soif de la science.
Elle sèche le cœur & souvent l'espérance
S'envole avec l'amour dans le gouffre profond
Du vide où le chercheur s'agite & se morfond.
Aux attraits de l'amour, quand René fut sensible,
Il se sentit pressé d'un désir indicible
D'aimer, de se donner, de se savoir aimé.
Du feu des passions si longtemps comprimé,
Il vit fans s'émouvoir se réveiller la flamme
Et la laissa brûler dans le fond de son âme.
De la vierge au cœur pur le front calme & serein
De sa chaste rougeur faisait rougir le sien.
En rêvant d'idéal, un jour, il vit Elise
Et de la douce enfant son âme fut éprise.
Il l'aima d'un amour sans mesure & sans fond,
Et d'Elisc l'amour lui sembla si profond
Qu'en elle il crut saisir l'ange de ses pensées.
Douces illusions, que l'hivera brisées!
Elise le trompait. René sentit un jour
De son cœur éperdu s'exhaler son amour.
Il tomba sur le sol, tremblant de tout son être,
Puis, jetant les lambeaux de sa robe de prêtre:
t Je connus autrefois, dit-il, je ne fais où,
Un rêveur malheureux nommé René le fou:
89
C'était un cœur aimant, mais toujours sombre & triste.
Il ne riait jamais: il était pessimiste.
Jamais sur son chemin le soleil n'avait lui.
Si vous le rencontrez, ayez pitié de lui. >

Bellpvue, 4. décembre 1870.


Loi PQEIGE

.A terre a revêtu
Son manteau blanc de neige.
Le gazon, abattu,
En flocons durs s'agrège.

L'arbre, au bord de l'étang,


Laisse tomber fa branche,
Et son panache blanc
Sur fa tête se penche.

Les toits sont tout couverts


Par la couche glacée.
Dans les vallons déserts
La route est effacée.
84
Du lac on voit le flot,
Sous un brouillard grisâtre,
Balançant un canot
Sur son onde verdâtre.

Le mont est effacé


Par le glacial nuage.
L'horizon gris foncé
Se termine au rivage.

Le vent ne souffle pas;


La campagne est muette.
On n'entend plus de pas,
Ni de voix qui caquette.

Sous la neige en monceaux,


Ces mornes solitudes
Semblent à des tombeaux
Des froides latitudes.

En ce lieu désolé,
Sous la brume importune,
On se croit exilé
Aux glaciers de la lune.
85
Ce globe est-il détruit.'
Finit-il en silence,
Epuisé, décrépit,
Son aérienne danse ?

Je grelotte en ce lieu,
Peste soit de la brume !
Vite, allons près du feu :
Je pourrais prendre un rhume.

Bellevue, 6 dècembrt 1870.


JE VOUWR&íIS

^gE voudrais vivre encore


Jusqu'au prochain printemps,
Pour aller, à l'aurore,
Rêver à travers champs.

Je voudrais voir l'haleine


Des caressants zéphyrs
Par les monts, par la plaine,
Emporter mes soupirs.

Je voudrais voir les ondes


Du soleil de juillet
Caresser les fleurs blondes,
Azurer le bluet.
87
Je voudrais voir l'automne
Des superbes forêts
Effeuiller la couronne
Et jaunir nos guérets.

Je voudrais voir la neige


Qui fait grisonner l'air,
Et le triste cortége
Du taciturne hiver.

Alors, d'une autre année


Je voudrais voir le jour,
Et de ma destinée
Recommencer le tour.

Puis, je voudrais, fans doute,


Dans un siècle nouveau
Continuer ma route
A côté du tombeau.

Puis... Que voudrais-je encore?


Las! des nuits & des jours,
Une nouvelle aurore
Qui durerait toujours.
88
Nos souhaits sont des rêves,
Nos souhaits sont des mots.
Laissons mugir les grèves,
Laissons rouler les flots.

Bellevue, 7 décembre 1870,


TELLE 1{0SE

Mon doigt n'ose


Te cueillir.
Oh ! pourrais-je,
Sacrilège,
Te flétrir?

Qui te cueille
De ta feuille
Perd l'éclatj
Fleur magique,
Blesse, pique
Cet ingrat.

6
9°.
Reste à l'ombre
Du mur sombre,
Au jardin.
Je te garde,
Mais prends garde
Au lutin.

Ma fleurette
Gentillette,
Reste à moi.
Je respire,
Je soupire
Près de toi.

Btlleuue, 7 décembre 1870.


rUfEUsi ?0U\ Loi FTtyPÇCE

a France expire, ô Dieu, sous les pieds des vain-


D'un ennemi superbe entends-tu la furie? [queurs.
Viens combattre avec nous; viens relever nos cœurs:
O Dieu, pitié pour ma patrie!

Nos champs sont dévastés; nos foyers sont déserts.


L'air est sanglant; le sol frémit, la terre crie;
De morts & de mourants nos chemins sont couverts:
O Dieu, pitié pour ma patrie!

Nos frères, nos enfants, nos pères, nos époux


Sans pitié sont conduits à cette boucherie.
Toute la France en deuil se met à tes genoux:
O Dieu, pitié pour ma patrie !
92
Nos drapeaux sont ternis, nos aigles sont tombés,
Par la boue & le sang notre gloire est flétrie.
Les crimes des aïeux fur nous sont retombés:
O Dieu, pitié pour ma patrie!

Vois ces torrents de pleurs; vois ces fleuves de sang;


Ecoute les sanglots de la France qui crie.
Des conquérants du Nord arrête l'ouragan:
O Dieu, pitié pour ma patrie!

BeUevue, 7 décembre 1870.


LE CHiqST

fallait qu'il mourût » 1 ou que le monde entier


Expirât sous le poids des forfaits & des crimes.
L'Orient croupissait dans un impur bourbier.
A Rome, tous les jours, les têtes des victimes
Tombaient aux pieds sanglants des ombrageux Césars.
On entendait grincer les chaînes des esclaves.
Les jeunes gens n'osaient regarder les vieillards
Pleurant la liberté, le cœur gros, les yeux caves.
Des citoyens tremblants, d'ignobles histrions,
De cupides marchands & des femmes perdues,
A genoux, présentaient leurs adulations
Au monstre qui faisait adorer ses statues.
Car les dieux étaient morts. Les sombres stoïciens
Tendaient leur main souillée aux sages d'Epicure,

1 Parole des Evangiles.


94
Et la scène faisait des dieux des comédiens
Qui contaient au public leur bouffonne aventure.
On riait aux éclats, mais l'on pleurait pourtant.
Dans la ruelle étroite, aux carrefours, dans l'ombre,
Des sanglots étouffés arrêtaient le passant,
Et le front des Romains devenait grave & sombre.

La tombe allait couvrir ce monde décrépit,


Impuissant à porter fa honte & sa misère.
Tout à coup dans les cieux un grand cri retentit:
t Gloire à Dieu! Que l'amour descende sur la terre! »
La terre tressaillit & le Christ apparut,
Et de ses pas divins il marqua la poussière
Où l'homme fut jadis couché lorsqu'il déchut,
Par un crime fatal, de sa grandeur première.
A l'aspeéì: de nos maux son âme se brisa.
Il voulut apaiser par son divin martyre
Le céleste courroux que le crime embrasa,
Et sur la charité fonder un autre empire.
Et le monde, étonné de cet immense amour,
De ses larmes sentit se dessécher la source,
Et, d'un pas assuré, vers l'éternel séjour
Il reprit aussitôt son éternelle course.
Inclinez votre front devant le bois maudit !
Baisez, baisez les pleurs dont la croix est mouillée!
Ces larmes sont d'un Dieu; c'est là qu'on répandit
Le sang qui racheta l'humanité souillée.
95
O monde élu de Dieu, qu'as-tu fait de ton Christ ?
Qu'as-tu fait de l'amour dont il remplit la terre?
Le Christ n'est-il pas mort? n'est-ce pas l'Antéchrist
Dont le souffle vomit la discorde & la guerre?
Oui, le Sauveur est mort: nos illustres douteurs,
Sans pâlir, fans trembler, font couché dans la tombe,
Puis, sur son piédestal, de ses blasphémateurs
Ils ont dressé l'idole, & le monde succombe.
O ciel! de nos destins quel sera l'avenir?
Allons-nous de l'Eden renouveler la chute?
Et, si nous retombons, un Sauveur viendra-t-il
Contre le Dieu du mal recommencer la lutte?
Oh! que je meure, alors! que je meure plutôt
Que de voir reculer l'humanité vers l'ombre!
Mais non... Je ne veux pas désespérer sitôt:
Si l'air est agité, si le nuage est sombre,
Quand l'orage est passé, le ciel devient serein.
De reculs & d'élans le progrès fait fa trame.
Avant de voir le port, l'intrépide marin,
En soulevant le flot, brise parfois fa rame.

BeUevue, 8 decembrt 1870.


LE JEUlfiÇE THETTiE

a, jeune matelot, sur l'Océan immense


Porter aux naufragés le céleste salut.
Aux cœurs désespérés va dire l'espérance
Qui traversa la terre au jour que Christ parut.

Les peuples sont troublés, le monde est dans l'attente,


Et le ciel retentit de ses cris de douleur.
Va publier la foi qui dans ton cœur fermente.
Va dire au monde entier le secret du bonheur.

A l'esprit incertain va-t-en montrer la route


Que marqua de son sang le dieu du Golgotha.
Fais flotter devant toi dans les ombres du doute
L'étendard glorieux que ton maître porta.
91
Va dire au malheureux battu par la tempête
Le chemin qui conduit aux murailles du port.
Abaisse aux pieds du Christ des superbes la tête.
Va réveiller celui qui sommeille & s'endort.

Va dire aux potentats que bientôt la carie


De leur corps de poussière envahira les os.
Révèle aux moribonds la céleste patrie
Où le cœur fatigué trouve enfin le repos.

BeUevue, 8 decembre 1870.


Tc4%F0IS. . .

"ÌSJ^arfois on voudrait vivre


Et l'on se sent mourir.
Il faut que l'on s'enivre
Pour ne point s'attendrir.

On voit tomber à terre


Les lambeaux de son corps;
On s'embarrasse au lierre
Qui recouvre les morts.

On ne rêve que tombes


Et funèbres convois,
Et l'on prête aux colombes
De sépulcrales voix.
99
D'un ami le sourire
Semble un rire moqueur.
L'air chaud que l'on respire
Fait frissonner le cœur.

Quand d'une vie amère


On voudrait voir la fin,
Le lis, la primevère
Prennent un air chagrin.

La rose semble pâle,


Le soleil sans éclat.
Tout zéphyr est rafale;
Tout tumulte est combat.

On voit un mausolée
Dans un berceau fleuri;
Dans la branche effilée,
Un vieux tronc rabougri.
100
Lorsque le cœur palpite
De bonheur & d'espoir,
L'on croit qu'il se dépite,
L'on crie au désespoir.

Soit qu'on aime la vie,


Soit qu'on cherche la mort,
Il faut suivre l'envie
De se plaindre du sort;

Car toute chose est triste,


Même le ris bruyant,
Et le bonheur consiste
A se croire content.

Belltvue, 8 dicembre 1870


LE Tc4?ILL0&C Er Lc4 SILEfrÇE 1

Le papillon.

^ourouoi viens-tu, fleurette,


Sur le flanc d'un glacier?
Ne crains-tu pas, pauvrette,
Le soleil printanier?

Lafleur.

La neige me protége
Contre un plus dur frimas.
Le soleil fond la neige,
Mais il ne me fond pas.

Silene acauh's, fleur des glaciers.


102
Le papillon.

De plus humbles montagnes


T'offriraient un abri.
D'autres fleurs, tes compagnes,
Le sol est tout fleuri.

Lafleur.
O papillon volage,
Que viens-tu faire ici?
Ton avis est si sage
Que pour toi j'ai souci.

Le papillon.

Moi, je vole, je vole,


J'aime l'air frais & pur;
Mais la fleur s'étiole
Quand le souffle est trop dur.

Lafleur.

Je brave la tempête
Et la bise d'hiver.
Où caches-tu ta tête,
Toi, lorsque siffle l'air?
Le papillon.

Je descends dans la plaine,


Je m'attache à la fleur.
Mais, ô belle Silène,
Que j'aime ta couleur!

Lafleur.

De plus humbles montagnes


T'offriraient un abri.
Descends dans les campagnes,
Dans le vallon fleuri.

Le papillon.

Non, j'aime cette place;


Non, j'aime ton glacier.
Permets que je me place
Au bord de ton sentier.

La fleur.

Tu ne crains plus la neige ?


Alors, viens près de moi.
Si ma fleur te protége,
Sous ma fleur place-toi.
104
Le papillon.

Oui, nous vivrons ensemble


De lumière & d'amour,
Et si le rocher tremble,
Nous irons sur la tour.

Ainsi l'amour rassemble


Fleurette & papillon.
Tous deux vivent ensemble
Dans le même sillon.

Mais parfois la tempête


Souffle sur leurs amours ;
Alors, adieu la fête!
Adieu les heureux jours!

Bellcvue, 9 dícembre 1870.


LES HOKJZOWIS T'HpCHc4Í^S

E voudrais espérer; mais je succombe au doute,


Car le monde est mauvais.
Je sonde l'avenir, je regarde, j'écoute,
Et l'écho dit: Jamais!

Qui peut croire à la paix quand on entend la terre


Frémir du nord au sud,
Quand le sang coule à flots, quand le meurtre & la
Font pleurer notre luth? [guerre

Qui de la liberté s'attend à voir l'aurore


Au ciel de l'occident,
Quand on hait la vertu, quand du vice on adore
Le regard impudent?
io6
Que viennent-ils parler d'égalité sacrée
Quand tous ont soif d'honneurs?
Tous sont impatients d'aller à la curée,
Roturiers & seigneurs.

Comment marcheriez-vous dans la même carrière,


Vous qui vous haïssez?
De la fraternité cachez donc la bannière
Quand vous vous égorgez.

Qui croirait à l'amour lorsque la perfidie


Se fait un jeu d'aimer;
Quand la vierge au front pur s'exerce & s'étudie,
Sans amour, à charmer?

Les horizons prochains seront noirs ou livides


Comme ceux d'aujourd'hui.
De voir l'honime moins vain, moins cruel, moins stu-
Tout espoir s'est enfui. [pide,

t Ce siècle est grand & fort, » répétaient nos poètes;


Qui donc osait douter
Quand tant d'inventions, tant de riches conquêtes
Ils pouvaient attester?
107
Tout à coup on a vu surgir le moyen âge
Du sein de l'âge d'or.
Ces progrès si vantés n'étaient qu'un vain mirage,
Qu'un superbe décor.

Nos yeux ont craint de voir se rallumer la flamme


Du bûcher mal éteint;
Et notre cœur palpite au spectacle d'un drame
Où la France s'éteint.

Parlez, parlez moins haut, des grandeurs, de la gloire


De ce siècle géant.
Que sert de s'abuser? Toute force illusoire
Laisse voir son néant.

Oh! l'affreux cauchemar! Aimez, aimez la vie :


Moi, je veux vivre seul ;
Moi, je hais l'existence, &je brûle d'envie
D'avoir mon blanc linceul.

Belleuue, 9 dicembre 1870.


VE^S LE TotSSÉ

^ers le paflë quand je regarde,


Soudain je me sens rajeunir.
Mais pour moi seul, hélas! je garde
De mon passé le souvenir.

Si je pouvais de ma jeunesse
Retrouver la force & l'espoir!
Mais à quoi bon ? La vieillesse
D'un jour d'orage est un beau soir.

Dans mon passé d'ailleurs les larmes


Comme aujourd'hui parfois coulaient;
Tous les jours n'avaient pas des charmes,
Et les flots du malheur roulaient.
Nous dorons de couleurs riantes
Les jours passés, les jours futurs;
Et les heures semblent plus lentes,
Car les jours présents sont moins purs.

Nous berçons l'esprit de chimères.


La vérité nue & fans fard
Inspire des penscrs austères,
Des réflexions de vieillard.

L'illusion, la poésie
Se nourrissent du même lait.
L'une & l'autre se rassasie
De mensonge, de faux, d'abstrait.

Le monde reflète l'image


De nos désirs changeants & vains.
Tristes, le monde est au nuage;
Joyeux, le monde est au serein.

Quand tu vois le passé sourire,


C'est toi qui souris au passé;
C'est toi qui lui fais son sourire:
Son front reste toujours glacé.
Quand l'avenir semble promettre
D'être pour toi moins rigoureux,
C'est ton cœur qui tremble d'admettre
Que l'avenir soit malheureux.

Le jour qui t'apporte la joie


D'un autre emporte le bonheur.
Le cœur sécrète, & le temps broie
Ce qu'il a fait, joie & douleur.

Laisse donc là soupirs & plaintes:


Tu fais ta vie & tu te plains!
Donne-lui de joyeuses teintes,
Dicte-lui de joyeux refrains.

Mais. le monde est toujours le même,


Et nos esprits seuls ont changé.
Le monde est toujours triste & blême.
De notre orgueil Dieu s'est vengé.

Belle-vue, 9 décembre 1 870.


^g'aime le bleu papillon
Et la coquette hirondelle.
J'aime le petit grillon
Qui chante sous la tonnelle.

J'aime l'aigle dans les airs,


Le vautour fur les cadavres;
J'aime l'autruche aux déserts
Et l'oiseau marin aux havres.

J'aime l'orage éclatant;


Le nuage aux contours sombres;
J'aime l'écho, sanglotant,
Sous un amas de décombres.

ê
112
J'aime le soleil qui luit
Sur la nature joyeuse ;
J'aime le rayon que suit
L'œil pensif de la rêveuse.

J'aime le soleil couchant


Et le vague crépuscule.
J'aime le nocturne chant
Du pâtre en son monticule.

J'aime l'ombre de la nuit


Planant sur les toits des villes,
Et le vent du soir qui bruit
Aux murs percés des bastilles.

J'aime l'aurore aux doigts blancs,


Et l'aube, toute transie,
Caressant l'eau des étangs,
Par les pleurs d'hiver grossie.

J'aime les parfums des fleurs


Dans les plaines argentées ;
J'aime les vives couleurs
Des corolles veloutées.
J'aime les mornes déserts
Et les mugissantes plages;
J'aime les sentiers couverts
Des solitaires ombrages.

J'aime le cri suppliant


Du mendiant qui m'appelle ;
J'aime le front souriant
De la rouge pastourelle.

J'aime le sage & le fou,


Le cœur content, l'âme triste;
L'honnête homme & le filou;
L'agriculteur & l'artiste.

J'aime nobles & vilains,


Serfs & têtes couronnées,
Humbles manants, suzerains,
Rois & reines détrônées.

J'aime... Oh! quand elle m'aimait!


Mais j'aime sa perfidie.
Le cœur abusé connaît
L'amour & sa parodie.
ii4
Amour naquit de deux fleurs
Qui se trouvèrent jolies.
D'Amour naquirent les Pleurs,
Les Rêves & les Folies.

Bellevue, 10 décembre 1870.


c4U^GE VE VEUX c^UJ^O'RES

A mon filleul,

Nge de deux aurores,


Qui ris en ton berceau,
Pauvre ange, tu l'ignores,
Mais tu n'es qu'un roseau ;

Et demain la tempête,
Si c'est là ton destin,
Te brisera la tête
Sur ton petit coussin.

Enfant, puisses-tu vivre,


Pour épargner des pleurs
A celle qui s'enivre
De tes roses couleurs !
ti6
Mais mieux vaudrait peut-être
Que cet étroit berceau,
Où hier l'on te vit naître,
Fût demain ton tombeau.

Car il est dur de vivre


En un monde maudit,
Et de toujours poursuivre
Un bien qui toujours fuit.

Belle-vueì 10 décembre 1870.


Cc4[/CHEéMc4\

^jgE cherche quelque fleur, quelque image joyeuse,


Et j'aperçois du sang... du sang... partout du sang,
Sur les fronts, dans les mains, sur la route poudreuse,
Aux fleuves, aux marais, aux ruifleaux, dans l'étang.
Du sang... partout du sang... ou des tombes sanglantes,
Ou des corps morts rongés par des essaims de vers,
Ou des débris saignants, ou des chairs purulentes...
Du sang... partout du sang... Le sang rougit les airs.

Tigres, corbeaux, vautours, venez à la curée!


Venez boire du sang, venez ronger des os!
C'est la fête aujourd'hui: la charogne éventrée
Sent trop fort : aujourd'hui l'on ronge des héros.

Gorgez-vous! Gorgez-vous! La proie est abondante.


Ces petits enfants-là moururent hier de faim;
i iS
Voilà des os roussis par une flamme ardente;
Voilà des troncs; voilà d'une vierge le sein.
Qu'est ceci? Quelque femme? Une mère écrasée
Qui presse son enfant contre son cœur meurtri;
Voilà d'un vieillard la carcasse brisée;
Voilà... laissez cela: c'est quelque bras pourri.

Monarques assassins, bourreaux sanglants du peuple,


Sur votre tête un jour le sang par vous versé...
Mais que dis-je, ô mon Dieu? Ce fléau qui dépeuple,
Ensanglante, ternit le sol bouleversé,
Ce fléau, vos sujets eux-mêmes le déchaînent;
Ils vous mettent l'épée & la torche à la main.
A répandre leur sang eux-mêmes vous entraînent,
Battant des mains, hurlant, faisant sonner l'airain!

Si les monarques seuls faisaient tomber les têtes,


Leurs têtes rouleraient demain dans les tombeaux;
Mais il nous faut du sang, des combats, des conquêtes :
Nous sommes orgueilleux, stupides & bourreaux.

Bellevue, 10 décembre 1870.


^£ suis le soldat de la France;
Jamais la mort ne m'a fait peur;
Quand il provoque ma vaillance,
L'ennemi frémit de stupeur.

Je vole à travers la mitraille;


Des morts je franchis les monceaux
Quand je reviens de la bataille,
J'en reviens chargé de drapeaux.

Sur les murailles crénelées,


S'il faut planter un étendard,
Franchissant ravins & vallées,
Je suis le premier au rempart.
120
Quand le clairon strident résonne,
Quand la voix du canon mugit,
Mon cœur ardent soudain frissonne,
L'ennemi se trouble & rugit.

J'ai fait un pacte avec la gloire;


J'ai juré de ne jamais fuir;
Abandonné de la victoire,
Je fais alors, je fais mourir.

Honneur au soldat de la France !


Ennemi superbe, à genoux!
De tes vaincus crains la vaillance;
Des morts redoute le courroux.

Blonds enfants de la Germanie,


Des jours plus beaux nous vont venir;
Avant de voir notre agonie,
Vos lauriers pourraient se ternir.

BeUtvue, 6 janvier 1871.


ï^g) liberté, noble exilée,
A nos foyers reviens t'asseoirj
Des bords où tu t'es envolée,
Dans nos cœurs ramène l'espoir.

Les lourdes chaînes des esclaves


Font encor retentir les airs;
Notre parole a des entraves,
Le génie humain est aux fers.

L'orage sombre de la guerre,


Armé par le bras des tyrans,
D'un sang pur arrose la terre,
Mourante aux pieds des conquérants.
8
1*9
Du Christ les perfides ministres,
Se traînant aux genoux des rois,
Sous leurs anathèmes sinistres
Etouffent nos plaintives voix.

Le peuple, volage & crédule,


Du joug tremblant de s'affranchir,
Prête fa tête à leur férule
Et dans fa honte veut blanchir.

Au nom d'un Maître débonnaire,


Au son lugubre du tocsin,
La voix du prêtre sanguinaire
Prêche au peuple d'être aflaslìn.

Frères, il faut que l'on s'égorge!


Elevés au même berceau,
Il faut des fers que l'on nous forge
Que notre main rive l'anneau!

Peuple, peuple, lève la tête


Au soleil de la liberté!
La liberté fut ta conquête:
Qui donc t'en a démérité?
O liberté, noble exilée,
A nos foyers reviens t'asseoir.
Du jour que tu t'es envolée
Nos cœurs brûlent de te revoir.

Bellevue, 8 janviir 1871.


LES VE'B'RIS VU TEéMTS

^ON, je n'aurais point cru qu'il fût si dur de vivre


Ni qu'on pût désirer, si jeune, de mourir.
J'ai vu vingt-huit printemps, & je suis las de suivre
Ce sentier plein de fleurs que d'autres voient fleurir.

Je n'accuserai point l'éternelle Justice


Qui préside des cieux aux destins des mortels;
Mais j'ignore pourquoi ma vie est un supplice
Plus affreux que celui des plus grands criminels.

A dix ans, malheureux, je vis mon pauvre père


Sous les coups du malheur devenir insensé,
Notre joyeux foyer se fermer à ma mère,
Et mon cœur se ternir, par la douleur froiflë.
I95
Je te vis dès ce jour, ô femme désolée,
Dont l'hymen par le ciel si tôt était rompu,
Sous un toit étranger déplorer, isolée,
D'un bonheur trop parfait le cours interrompu.

Je vis, deux ans plus tard, une tombe entr'ouverte


Pour recevoir les os d'un frère bien-aimé,
Victime fans souillure, en son printemps offerte
A Dieu, qui pour l'amour semblait l'avoir formé.

Deux lustres écoulés, une nouvelle tombe,


O ma tante chérie, engloutissait ton corps.
Hélas! je vois encor ta tête qui retombe,
Pour me rendre un baiser faisant de vains efforts.

Tu donnas à ma sœur, avant de fuir la terre,


Pour garder sa jeunesse un généreux soutien :
Toi morte, il dut braver les périls de la guerre,
Et son cœur déchiré se séparer du sien.

Avant ce jour fatal, sur les champs de bataille,


Moi, leur dernier espoir, j'allai porter mes pas:
Quand les braves tombaient, frappés par la mitraille,
Je calmais leur douleur, j'allégeais leur trépas.
is6
Sur les fertiles champs que la Meuse traverse,
J'ai vu nos étendards reculer & s'enfuir,
Notre gloire tomber sous la fortune adverse,
Notre grandeur crouler, notre honneur se ternir.

J'ai vu nos toits brûlés par des hordes barbares;


Du sang de nos enfants j'ai vu couler les flots;
J'ai, captif des vainqueurs, entendu leurs fanfares
De nos morts courroucés faire frémir les os.

J'ai vu les étendards des discordes civiles


De leurs couleurs de sang souiller nos monuments,
J'ai vu du nord au sud nos hameaux & nos villes
Ressentir d'un volcan les sourds tressaillements.

J'ai vu ma fiancée, infidèle & parjure,


Etouffer mon amour & tromper mon espoir;
J'ai vu rougir son front lorsque sa bouche impure,
En me voyant partir, me disait: Au revoir!

Et chaque jour j'ai vu tomber un nouveau rêve.


Amour, gloire, patrie, honneur, paix, amitié:
Rien n'est resté debout; tout est là sur la grève.
Le Dieu qui m'a frappé n'a point eu de pitié.
Loi To4IXt

*4g)H! si Dieu me donnait l'aile de la colombe,


J'irais par tous les cieux pour chercher le repos;
Mais si, tendre à mes vœux, il m'offrait une tombe,
Joyeux, j'y coucherais mes os.

Les airs font mugissants; la terre est désolée,


Le temple de la paix a cessé de s'ouvrirj
La déesse au tombeau, triste, s'est envolée,
Et pour la voir il faut mourir.

Sur nos esprits troublés la nuit s'est abattue ;


Le sommeil est rempli d'horribles cauchemars,-
Une acre odeur de sang qui soulève & qui tue
Nous pénètre de toutes parts.
128
Et le cœur, tout meurtri, se serre & se contracte;
Et l'œil, épouvanté de ce drame infernal,
Se voile de terreur avant le dernier acte,
Fuyant un dénoûment fatal.

Oh! donne-moi, Seigneur, l'aile de la colombe


Pour que j'aille chercher en tous lieux le repos!
Mais íi, tendre à mes vœux, tu m'ouvrais une tombe,
Joyeux, j'y coucherais mes os.

BeUevue, y janvier 1871.


LE ?1{IS0V{J?<JEX

^|'ai combattu pour la patrie;


Pour elle j'ai bravé la mort,
Et maintenant que sa gloire est flétrie,
Je suis captif: plaignez mon triste fort.

Loin de tes bords, ô chère France,


Mon cœur ne cesse de souffrir;
De te revoir je n'ai plus l'efpérance;
Je suis captif: ah ! laissez-moi gémir.

Brisez, brisez ces lourdes chaînes;


Laissez-moi voler au combat;
Je meurs d'ennui sur ces rives lointaines ;
Je suis captif, & ne suis plus soldat.
130
Tandis que nos vieux frères d'armes
Sous les drapeaux peuvent mourir,
France, pour toi moi je n'ai que des larmes;
Je fuis captifi que sert de m'attendrir?

Rendez-moi ma vaillante épée


Et les jeux chers au cœur viril ;
De sang ma main ne s'est jamais trempée;
Je suis captif: je suis las de l'exil.

Que fait au loin ma pauvre mère ?


Son cœur me cherche-t-il aux cieux?
Au cimetière a-t-on porté fa bière?
Je fuis captif: qui lui ferma les yeux?

Le toit sacré de mon enfance


Est-il souillé par l'étranger?
Voit-il flotter le drapeau de la France ?
Je suis captif: je ne le puis venger.

Echos lointains de la patrie,


Vous faites tressaillir mes sens;
De ses malheurs mon âme est attendrie;
Je suis captif: oh! que les jours sont lents!
oAimEZ-VOUSl

^Sjauvages habitants des rives africaines,


Vous qui peuplez les rocs lointains de l'Océan,
Vous que l'Asie abrite en ses fertiles plaines,
Vous qui portez le joug du calife ottoman,

Et toi, vieux rejeton de la féconde Europe,


Quel que soit ton drapeau, Anglais, Franc ou Germain,
Slave des bords glacés que la neige enveloppe,
Suédois, Espagnol, Dane, Helvète, Romain,

Et vous, fiers citoyens de cette république


Qui règne sur les mers que sillonna Colomb,
Vous qui faites fleurir la liberté civique
Sur les neiges du nord & sous un ciel de plomb,
139
Asiate lascif à la face cuivrée,
Nègre aux cheveux crépus, au front stupide & noir,
Et toi, qui dresses haut ta face colorée
Des teintes de la rose & des pâleurs du soir,

Disciples de Jésus ou des anciens prophètes,


Chrétiens, Juifs, Musulmans, serviteurs du Boudha,
Et vous qui vénérez les sages interprètes
Des lois qu'en Orient Confucius fonda,

Vous enfin sectateurs d'une sagesse occulte,


Quel que soit le soleil qui brille sous vos cieux,
Quel que soit votre nom, votre Dieu, votre culte,
Quel que soit votre rang, quels que soient vos aieux,

Humains, un même sang a coulé dans vos veines;


Mortels, vous allez tous au même rendez-vous:
Ah! quittez donc ce fiel dont vos âmes sont pleines,
Ecoutez cette voix qui vous crie : 0; Aimez-vous ! »

Ignorez-vous le fruit qui sort de la discorde ?


Quelle moisson mûrit dans ses champs dévastés?
Mais la paix est la fleur qui naît de la concorde,
Et l'amour rend la joie aux cœurs désenchantés.
i53
« Aimez-vous! » l'amour seul vous peut donner des
Pour braver du malheur les outrages constants, [armes
i Aimez-vous! » l'amour seul peut dessécher vos larmes,
Raffermir vos esprits inquiets & flottants.

Prêtres qui m'invoquez, prêtres que l'on vénère,


Prêtres que j'établis pour annoncer l'amour,
Si dans les cœurs vos mains attisent la colère,
Sachez que ma justice a son heure & son jour.

Ma main déchirera votre robe sanglante;


L'homme, par vous armé pour répandre le sang,
Tournera contre vous son arme frémissante,
Et, juste en son courroux, vous percera le flanc.

Gardez-vous, gardez-vous d'un coupable sophisme


Pour borner votre amour à vos adorateurs.
Je hais les cœurs étroits, je hais le fanatisme,
Et ceux qui n'aiment point sont mes blasphémateurs.

Jusqu'à vos ennemis que votre amour s'étende:


Celui que Dieu créa n'est-il pas son enfant?
Quel prix a votre amour s'il faut qu'on vous le rende,
Ou si de votre haine il n'est pas triomphant?
lî4
Imitez ce grand Dieu dont le soleil éclaire
Les méchants & les bons, les grands & les petits,
Et des hauteurs des cieux arrose la poussière
Où l'homme assied son toit & les oiseaux leurs nids.

« Aimez-vous ! • ou craignez que mon cœur ne se lasse


Craignez de voir sur vous éclater mon courroux;
Des mortels insoumis je n'ôte point ma face,
Et je fais les jeter tremblants à mes genoux.

Bdhvuei 5 janvier 1871.


TABLE

Dedicace : . . 7
L'Illusion . '^. . 9
5edan . . 12
Distraction 22
Fantaisie . . 23
Souvenir 25
Aimer 29
ArAIIH . . . }i
Mourir . . . ■ 33
Caprice }8
Le Carnaval • • 4°
Autour de mon poêle 42
La Mère & l'Enfant 46
Prose &. Poésie 51
L'Homme & l'Ange 53
A ma Muse 56
Marche! 5"
Non, tu n'as point d'amour 61
Goutte à goutte 63
L'Oiseau bleu 65
René le fou 67
136
La Neige 83
Je voudrais 86
Belle Rose 89
Prière pour la France ... ... 91
Le Christ 95
Le jeune Prêtre 96
. Parfois 98
Le Papillon 8t la Silène ... . . 101
Les Horizons prochains 10$
Vers le Paffé 108
J'aime .111
Ange de deux aurores .... .115
Cauchemar 117
Chanson 119
Liberté 'a1
Les Débris du temps 124
La Paix! 127
Le Prisonnier ........ 129
Aimez-vous! ... . ... 131

®9
C87808
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