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Les « Géorgiques » et la doctrine du travail

Virgile n'a pas changé dans son jugement sur la société : la plus noble et la plus
solide humanité n'est à chercher ni dans les écoles des philosophes ni parmi les
importants de la ville, mais chez les cultivateurs et ceux qui honorent les dieux des
champs. Encore – et ceci est nouveau –, le paysan est celui qui le plus
adéquatement peut être pris comme représentatif de la vocation de l'homme ; non
pas parce qu'éventuellement il se ferait chanteur mais parce qu'il fait quelque chose,
parce qu'il rend le monde plus beau et plus habitable, parce qu'il permet à la nature
d'atteindre à une perfection qu'elle ne connaîtrait pas sans lui. De sa charrue il ouvre
les voies de l'avenir, il révèle ce qui est.
On reconnaît le tenace espoir de l'âme virgilienne ; mais ses modalités ont changé. Il
ne s'agit plus d'attendre un âge d'or se réalisant dans les limites d'une vie humaine ;
on ne nous demande plus de nous assurer trop sur les prestiges de la poésie. Le
monde va durer longtemps, toujours exposé aux périls, comme une barque que le
courant entraîne au rebours de son but ; mais on voit maintenant comment peut y
être fait ce qui peut s'y faire : c'est par le travail. Les Géorgiques sont le poème de
l'homme au travail dans le monde.
e
Virgile se place expressément dans la lignée d'Hésiode, poète grec du VII siècle,
auteur d'un bref poème Les Travaux et les jours. Mais l'inspiration est bien
différente ; Hésiode, comme un agronome, ramène tout à la perspective utilitaire du
rendement et du gain ; sa morale renfrognée agite sans cesse la menace de la
disette, évoque indéfiniment les mécomptes qui attendent l'exploitant paresseux ou
mal avisé. Virgile n'a pas dissimulé les rudesses ou les risques de la vie du paysan ;
mais il est sensible à l'aspect démiurgique de son travail, et de même à tout ce qu'il
requiert d'ingéniosité, d'inventivité, par là, à ce qu'il apporte à l'homme de dignité et
de grandeur.
Ces perspectives étaient neuves : philosophes, moralistes, toutes les écoles de
pensée insistaient, de préférence, sur la fatigue et la dispersion que le travail impose
à l'homme ; et, d'autre part, il leur semblait que ses effets, d'une petitesse dérisoire,
s'amortissent aussitôt, disparaissent dans l'immensité d'un cosmos
fondamentalement immobile. Virgile voit les choses autrement parce qu'il est capable
d'entrer en sympathie avec des travailleurs, parce qu'il a peut-être lui-même
l'expérience du travail, et ce dans le cadre limité d'un domaine rural où les effets du
travail ne sont pas contestables, mais pleinement visibles.
Il n'est pas indifférent de voir entre ses mains des moissons, des arbres, grandissant
à partir d'une terre qui était là avant qu'on lui demandât rien et qui paraît elle-même
si joyeuse de se couvrir de richesses. C'est une chance de ne pas vivre dans un
monde de matières inertes et d'objets fabriqués, car une telle vie laisse l'homme seul
devant les choses. Tout au contraire, le paysan de Virgile se trouve, par son travail,
mis en contact permanent avec ces désirs obscurs, déjà ascensionnels, qui semblent
se chercher à l'extérieur même du monde humain. Non pas seulement la terre
prévenante et maternelle : les astres eux-mêmes, avec leur régularité, leur
ponctualité de bons ouvriers, soutiennent, guident, approuvent le travail humain, le
rythment, partie d'un immense concert.
La nature, on le comprendra, ne présente plus ici l'aspect fantastique, tumultueux,
e
qui dans certaines Bucoliques, voire dans une pièce entière comme la VI , fait parfois
penser aux prestiges du rêve. Ce surnaturel s'est résolu en divinités bienveillantes et
calmes, sages patronnes de saisons sûres ; sous les dehors que l'on rencontre
chaque jour, tout est seulement beaucoup plus plein, plus chargé d'être. Le regard
de Virgile est soutenu ici par la stabilité d'un monde restauré : l'immense cité, et à
travers elle tout l'Empire, reprise en mains par celui qui dans
lesBucoliques n'apparaissait encore que comme un juvenis et qui est maintenant
l'empereur Auguste.
Ces analyses valent surtout pour les deux premiers chants, apparemment conçus
ensemble, pourvus d'une conclusion propre où le poète, qui ne renie pas son attrait
pour le loisir bucolique (Géorgiques, liv. II, v. 475-494), orchestre magnifiquement ce
qu'il a désormais saisi de la signification morale et nationale du travail paysan (ibid.,
v. 458-540) ; le chant III, de son côté, commence par un véritable prologue. Certes,
de part et d'autre, la continuité du poème est assurée : au liv. I le blé, au liv. II la
vigne et l'olivier, au liv. III le bétail, au liv. IV le rucher ; tout cela relève bien de la vie
rurale. Mais, aux liv. III et IV, le personnage naguère central, celui du paysan, passe
à l'arrière-plan. Dans l'Italie d'alors, les exploitations de type familial telles que Virgile
les avait connues coexistent avec de grands domaines où l'élevage tient la première
place ; il est possible que des amis, Mécène en particulier, aient insisté pour qu'on ne
les oubliât point ; ce serait l'objet des invitations pressantes, haud mollia jussa,
auxquelles il est souvent fait allusion dans le liv. III. Virgile aurait donc ajouté ce livre,
qui nous transporte avec ses troupeaux de chevaux et de bœufs dans les paysages
poudreux, dans les forêts de l'Apulie ou du Bruttium. Et qui sait si le liv. IV, dédié aux
minuscules abeilles, n'aurait pas été écrit comme une amusante contrepartie de ce
qui avait été donné aux grosses bêtes ?
Ces deux livres devaient poser au poète un problème nouveau. Il est difficile de
s'intéresser profondément aux animaux si l'on ne voit que ce que l'homme en fait.
Dans les Bucoliques, Virgile avait eu des mots saisissants sur cette communauté
obscure qui fait que les animaux comprennent l'homme comme celui-ci peut les
comprendre. Ici, il a pris un parti tout différent, s'attachant à ce qu'ils sont hors de
l'homme, loin de l'homme, pourrait-on dire, quoique, à certains égards, si
semblables : dans leurs amours, leur muette appréhension de la mort ou – cas des
abeilles – la perfection de leur république.
Le dernier livre des Géorgiques s'achève par un récit qui semble bien devoir conclure
le poème tout entier. Nous ne sommes pas sûrs de bien le comprendre, et c'est
pourquoi peut-être il nous semble vainement compliqué : Orphée descendu aux
Enfers y reconquiert Eurydice grâce aux pouvoirs de son chant, mais elle lui échappe
à nouveau au moment même où il croyait l'avoir ramenée sur la terre.Au contraire,
Aristée, cultivateur tenace, obtient la paix des dieux ; ses ruches ressuscitent. Est-ce
la confirmation qu'ici-bas labeur et labour valent mieux que poésie ?

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