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DU DROIT DES BÊTES À LA BÊTISE

Patrick Llored

ERES | « Chimères »

2013/3 N° 81 | pages 121 à 130


ISSN 0986-6035
ISBN 9782749239552

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Patrick Llored, « Du droit des bêtes à la bêtise », Chimères 2013/3 (N° 81), p. 121-130.
DOI 10.3917/chime.081.0121
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PATRICK LLORED

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Du droit des bêtes à la bêtise
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L ’un des problèmes que veut affronter la déconstruction quand elle


cherche à s’approprier la bêtise est que le mot « bête » pose un sérieux
problème parce qu’il retire la bêtise aux bêtes, à savoir leur droit à la bêtise
comme liberté fondamentale d’agir et de penser. La déconstruction se
conçoit à la fois comme déconstruction du propre de l’homme et comme
pensée de l’animalité prenant la forme inédite d’une ouverture au tout
autre qu’est la bête. Puisque cette déconstruction est fondamentalement
celle d’un supposé propre de l’homme qui le distinguerait de l’animal, elle
ne pouvait que s’attaquer à la bêtise lorsque celle-ci vient hanter le lan-
gage ordinaire porteur d’un violent anthropocentrisme qui ne dit pas son
nom : « L’attribut « bête » ne semble convenir qu’à une personne (et non à
une bête, à un animal comme bête), mais il y a des cas où l’attribut « bête » ne
convient à personne et se rapporte anonymement à l’arrivée de ce qui arrive,
au cas ou à l’événement. Cet attribut, l’usage de cet attribut, dans une langue
paraît déjà très unheimlich, uncanny, à la fois étrange et familier, étrange-
ment familier ou familièrement étrange1 ».

• Professeur de philosophie à Lyon, membre de l’Institut de Recherches Philosophiques


(IRPHIL) de l’Université Jean Moulin Lyon III.
Publications : Jacques Derrida. Politique et éthique de l’animalité (Sils Maria, 2013).
En préparation pour 2014 : Qu’est-ce que la zoopolitique ? Derrida et la question
animale et Zoophilosophie politique. Traité de démocratie animale
1. Jacques Derrida, La bête et le souverain I, Galilée, 2001, p. 194.

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Patrick Llored

Il est en effet étrange de constater que lorsque la langue française utilise


le mot « bête » en un sens figuré, la bête vivante disparait pour laisser
place à l’anonymat le plus grand, comme si tout ce qui est compris
comme bête se soustrayait à toute animalité et cherchait à lui échapper à
tout prix en une violente dénégation de la vie animale. C’est pourquoi
Derrida pense qu’il y a une bêtise intrinsèque de l’événement, voire de

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tout événement, à vouloir exclure les bêtes de son arrivée ou arrivance.
Dit autrement, le concept philosophique d’événement vit peut-être
de cette exception selon laquelle l’événement impliquant l’animalité
serait une absurdité à la fois logique et éthique. L’arrivée de l’autre
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qu’est l’animal ne peut donc pas relever de la catégorie de l’événement


et par conséquent, un événement digne de ce nom exclut par principe
toute référence à l’animalité. C’est ce que nous dit le mot « bête »
lorsque Derrida le déconstruit dans l’usage qu’en fait le langage
ordinaire pour nous convaincre que la déconstruction de la bêtise doit
prend la forme éthique de l’événement accueillant le vivant animal.
Une philosophie de l’événement qui interdirait au vivant animal de
s’y manifester resterait sous l’emprise d’une vision humaniste qui ne
se serait pas libérée du langage anthropocentrique et spéciste. Ce que
nous apprend la déconstruction est qu’il y a du sacrifice carnivore à
l’intérieur même de la parole et que le carnophallogocentrisme n’est
rien qu’une manière de dévorer l’animal par les mots qui visent à
l’ingérer en un cannibalisme à la fois réel et symbolique.
La bêtise n’est donc pas une question philosophique relevant de la
connaissance, ni une catégorie de la pensée (ce qui la rapprocherait
encore de l’erreur), mais une catégorie du réel lui-même : il faut passer
par la catégorie de la bêtise pour rendre compte du réel anthropocentré,
réel qui n’est plus soumis au régime de la vérité et de la fausseté, mais
à un nouveau régime, celui, selon les termes de Derrida, de la liberté
pensée et pensante. « La bêtise est une pensée, la bêtise est pensante,
une liberté pensée et pensante2 », Derrida tentant ici de définir le sens
nouveau et subversif donné par Deleuze à la bêtise elle-même, qui
relèverait de la pensée, mais d’une pensée qui prendrait forme dans
la liberté humaine. Bêtise, pensée, liberté et humanité seraient ainsi
inséparables : telle est la révolution deleuzienne aux yeux de Derrida,
qui consiste à faire de cette bêtise l’alliée critique de la philosophie.

2. Ibid., p. 207.

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Du droit des bêtes à la bêtise

En conséquence de quoi, pour que la bêtise puisse exister, il faut qu’il


y ait quelque chose comme de la liberté. Pas de bêtise comme question
transcendantale sans liberté humaine. Cette thèse donne lieu à ce que
l’on pourrait nommer un propre de l’homme, à savoir une spécificité
qui distinguerait l’humanité de l’animalité : « Au fond ce que nous disent
et Lacan et Deleuze sur la bestialité et sur la bêtise (transcendantale), c’est

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qu’elle sont réservées à l’homme, qu’elle sont le propre de l’homme et ne
peuvent êtres dites des bêtes dites animales (…) des bêtes qui n’ont pas
de rapport à la loi, qui ne sauraient être cruelles et responsables, à savoir
libres et souveraines3 ». La bêtise transcendantale serait ainsi le véritable
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propre de l’homme dans la mesure où elle implique l’existence d’une


humanité disposant d’un accès privilégié à sa liberté, et donc à sa
souveraineté, comme conditions transcendantales de cette commune
appartenance des hommes à l’humanité. Si l’on peut dire que, chez
Deleuze, la bêtise transcendantale est ce qui vient véritablement
révéler le « fond » à partir duquel la liberté de l’humanité se constitue
en propre de l’homme, la bêtise chez Derrida relèverait plutôt d’une
interrogation sur ce qui en elle et grâce à elle vient déconstruire
l’opposition entre humanité et animalité. La bêtise est un supplément,
mais un supplément qui permettrait d’éclairer tout concept.
La déconstruction derridienne serait donc une philosophie qui
chercherait à faire droit à la « bêtise transcendantale » deleuzienne
dans le but de faire de celle-ci la condition transcendantale d’une
liberté également présente chez le vivant animal. Plus précisément, la
bêtise derridienne, comme chez Deleuze, relève de la catégorie, mais
d’une catégorie confrontée et mesurée à la question de l’animalité
comme question philosophique majeure. Par cette inscription de la
bêtise, comprise comme catégorie, dans la question animale, dans la
vie du vivant animal, Derrida veut montrer que la bêtise n’est pas
une catégorie comme les autres, qu’elle est en réalité contaminée par
l’animalité qu’elle refoule : « C’est que s’il y a une catégorie de la bêtise,
c’est une catégorie dont le sens ne se laisse pas déterminer. Pas en tout
cas comme un sens « comme tel » dont l’idéalité conceptuelle se laisse
traduire, c’est-à-dire, si peu que ce soit, distinguer du corps pragmatique
et idiomatique de ses occurrences (…) Donc la bêtise, ce n’est pas une
catégorie parmi d’autres, ou bien c’est une catégorie trans-catégoriale4 ».
Dire de la bêtise qu’elle est une catégorie trans-catégoriale, à savoir

3. Ibid., page 242.
4. Ibid., page 207.

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une catégorie qui transcende toutes les autres catégories, pourrait


vouloir dire des choses dont les conséquences sont loin d’avoir
été pensées : la bêtise est toujours en position de « catégorie trans-
catégoriale, de transcendantal ou, dirais-je, de quasi-transcendantal. Et
il faudrait en tirer toutes les conséquences5 ». En quoi la thèse d’une
bêtise comme « catégorie trans-catégoriale » pourrait-elle permettre

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de comprendre non plus seulement comment la bêtise est possible
chez l’homme, mais aussi comment elle transcende les catégories
d’humanité et d’animalité pour donner lieu à une pensée de la vie et
du vivant transpécifique, voire antispéciste, si l’on donne au concept
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d’antispécisme une signification animaliste comme possibilité de


penser la commune appartenance des humains et non humains à une
communauté politique et morale ?

La liberté retirée aux bêtes


La première conséquence que l’on peut tirer de la déconstruction est
que la bêtise est une catégorie qui dépasse, donne leur unité à toutes les
autres et vise à bouleverser la question du propre de l’homme comme
privilège de la liberté. Si la bêtise ne peut se définir vraiment en tant
que concept ayant un sens déterminable et déterminé, et si elle n’a
de sens que dans ce qu’on pourrait appeler une forme de vie toujours
particulière, alors il se pourrait qu’elle fasse éclater la distinction entre
les catégories d’humanité et d’animalité : « Un sens dont l’idéalité est
enchaînée détermine un langage qui participe autant de la réaction (…)
que de la réponse. Si le sens reste lié à une situation déterminée, à une
pragmatique guerrière ou polémique, par exemple, à un engagement et
à un investissement vital (…), à un rapport de force, la distinction entre
réaction et réponse perd sa rigueur et sa décidabilité6 ». Le sens du mot
« bêtise » étant déterminé par l’usage « polémique », voire « guerrier »,
qui en est fait, il se pourrait que ce qu’il engage performativement
soit bien plus du domaine de la réaction, de ce que Derrida appelle
ici « l’investissement vital », et donc de l’animalité une fois celle-ci
soustraite à l’idée de déterminisme biologique et engagée dans le sens
d’une théorie des pulsions dont la logique rapproche la vie humaine
de la vie animale en une nouvelle catégorie, ou quasi-catégorie, à
même de ne plus opposer ces deux formes de vie et faisant imploser

5. Ibid., page 207.
6. Ibid., page 243.

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Du droit des bêtes à la bêtise

les catégories de réaction et de réponse. La déconstruction du mot


« bêtise » chez Derrida a comme visée de défaire, déstructurer et
subvertir le dualisme réponse/réaction et tout ce qu’il implique comme
préjugés spécistes quant à la question de l’animalité. La fable que se
raconte l’humanité est que la réponse engagerait donc l’homme dans
le règne de la responsabilité, alors que la réaction, elle, serait, dans

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le meilleur des cas, le concept central de toute éthologie-ontologie
animale livrée à un mécanisme physicaliste évidemment contraire à
l’idée d’une liberté animale digne de l’humanité.
Or, c’est peut-être le langage humain qui s’incarne dans une vie
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animale rapprochant ainsi la vie animale d’une forme de souveraineté


qui n’a jamais été reconnue à l’animalité et ce de manière paradoxale
dans la mesure où la bêtise serait le propre de l’humain par rapport
à l’animal. On pourrait même faire dire à la déconstruction que
la bêtise elle-même, comme privilège de l’humain, n’aurait de
sens qu’à justifier le phénomène de la domestication de la bête en
tant que celle-ci n’a pu se faire qu’à partir de ce supposé privilège.
Les animaux sont devenus les otages de la bêtise humaine en tant
que productrice de la souveraineté comme liberté, c’est-à-dire
comme propre de l’homme. C’est en effet à partir du concept de
souveraineté et de sa grande proximité avec celui de bêtise, mais
aussi des valeurs humaines et humanistes que ces concepts véhiculent
(autonomie, auto-détermination, émancipation, etc.), que s’invente
le sujet humain dont l’existence pensée comme liberté se construit
en opposition absolue avec l’animalité réfléchie, elle, sur le mode
exclusif de la réactivité mécanique. Pour que le sujet puisse s’auto-
constituer en sujet souverain détenteur de cette bêtise qui le distingue
de l’animalité, il lui a fallu qu’il prenne comme contre-modèle celui
de l’animal devenu domestique au nom de cette souveraineté à la fois
réelle et symbolique, pensée et fantasmée comme étant le propre de
l’homme. La bêtise humaine est la croyance que l’homme n’est devenu
homme qu’en s’imaginant que le vivant animal est un vivant dépourvu
de toute forme de souveraineté et donc de bêtise.
La deuxième conséquence de cette déconstruction de la bêtise concerne
l’activité philosophique : étant donné que le quasi-transcendantal
qu’est la bêtise est aussi la quasi-catégorie qui permet de penser la
vie même, la déconstruction ne peut que se laisser contaminer par
cette « bêtise transcendantale », mais non pas, comme chez Deleuze,
pour penser le « seul » propre de l’homme, mais pour inventer un

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nouveau concept de « propre », caractéristique du vivant au-delà de


l’opposition fabuleuse entre humanité et animalité. Faire droit à la
bêtise pour la philosophie animale derridienne revient à reconnaître
qu’elle partage plus d’une analogie avec la déconstruction, à partir
du moment où celle-ci vise à faire de ce non-savoir radical à l’égard
de la bêtise la condition de sa visée éthique. C’est en partageant avec

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elle cette impossibilité de se déterminer et de s’armer en savoir, et par
conséquent de mettre ainsi en question la dichotomie entre humanité
et animalité, qu’elle contient les armes critiques en vue de cette levée
de ce à quoi elle donne lieu lorsqu’elle n’est pas soumise à la force de sa
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logique mortifère. La bêtise comme réalité incapable de se déterminer


comme savoir est le seul quasi-transcendantal susceptible de servir la
déconstruction comme éthique dépassant les frontières de l’humanité
et de l’animalité. La bêtise brouille les frontières, les déplace ailleurs
que là où l’humanité les a installées pour son plus grand intérêt.
Nous ne saurons jamais ce qu’est cette « bêtise transcendantale »
supposée être propre à l’homme, nous n’obtiendrons jamais d’elle un
savoir, et nous serons condamnés à vivre dans ce non-savoir : « C’est
que je fais de ce non-savoir sur lequel je parie, ce “ne pas savoir ce qu’on
dit ou veut dire” ou “fait” dire’ ou “fait”, quand on dit en, français,
“bête’”, je fais de ce non-savoir ou de l’impureté, de la non-rigueur, de
l’inachèvement essentiel de ce savoir, de cette science et de cette conscience,
l’axiome, le premier moteur, l’esprit ou l’inspiration, la raison d’être du
séminaire qui nous réunit ici, le non-savoir au sujet de ce que “bête”
veut dire, fait dire ou fait en disant7 ». Le mot « bête » comme porteur
d’un non savoir est l’élément déconstructeur de tout savoir et donc
de ce savoir qui prétend définir l’humanité tout comme il prétend
définir l’animalité mais en son absence. Mais ce non-savoir libérateur
de liberté pour les humains et les animaux est peut-être le seul savoir
digne de ce nom pour la déconstruction lorsqu’elle vise à défaire le
pouvoir issu du propre de l’homme. La déconstruction pourrait se
définir paradoxalement comme un non savoir radical qui puiserait
dans la quasi-catégorie de « bêtise » de quoi déconstruire tout savoir
absolu qui prétendrait vouloir définir définitivement les catégories
métaphysiques d’humanité et d’animalité et tout ce qu’elles impliquent
de violence. Ce serait cela le devenir animal de la déconstruction qui
se laisse contaminer par cette « bêtise transcendantale » comme non-
savoir, seul susceptible de produire de l’éthique ouverte à l’animalité.

7. Ibid., page 239.

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Du droit des bêtes à la bêtise

L’éthique est d’abord la possibilité du non-savoir quant à la bêtise


et donc au propre de l’homme comme savoir meurtrier, lequel n’a
pu s’inventer qu’en référence à l’animalité. L’éthique est donc chez
Derrida la suspension de tout savoir sur les catégories d’humanité et
d’animalité. Il se pourrait même qu’il n’y ait pas d’éthique en dehors
de ce non-savoir comme ouverture à l’autre qu’est le tout autre animal

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auquel je n’accède que par ce non savoir – auquel je n’accède de la
manière la plus aporétique qui soit que par la déconstruction de la
bêtise même comme supposé savoir.
La troisième conséquence vise à souligner la bêtise de toute définition
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emportée par la bêtise, comme si toute définition était signature de


la bêtise : « Il s’agirait de définir, de définir la bêtise en s’abîmant dans
une folie de la définition même. Au fond, en radicalisant le propos, je
dirais que la définition, là où elle s’arrête, dans le S est P, dans l’article
défini lui-même, le ou la, est toujours bêtise, définition de la bêtise. La
bêtise est définissante autant que définie (…) La catégorie est bête (…) La
catégorie est une signature de la bêtise8 ». C’est donc la bêtise qui permet
ou donne lieu à toute définition à partir du moment où elle enferme
dans des catégories des réalités qui échappent à cette limitation de la
définition. Ce processus est amplifié par le fait que la bêtise est ce terme
qui contient en le refoulant le terme « bête » qui ne s’applique donc
pas à l’animalité, voire qui exclut cette animalité du domaine de la
bêtise comme relevant du propre de l’homme. Pour Derrida, un terme
comme celui de « bêtise » qui, dès son origine, a exclu de son champ
d’application la vie animale non humaine, ne peut que générer une
violence qui conduit ou qui alimente toute entreprise de définition.
A partir du moment où toute catégorie est produite sous le joug de
la bêtise comme « concept » ayant exclu l’animalité, alors celui-ci va
contaminer toutes les autres catégories qui permettent d’interpréter
la réalité selon un processus de contamination pharmacologique
tel qu’il a été mis en lumière et analysé par la déconstruction. C’est
pourquoi c’est la totalité du langage qui repose sur ce processus qui
lui permet d’instaurer une division entre humanité et animalité,
comme si la bêtise comme concept refoulant son animalité originaire
traversait tous les autres concepts produisant cette division. Comme
si la bêtise en tant que définition toujours « excluante » agissait avec le
plus de profondeur et d’efficacité dans le domaine qu’elle refoule en
permanence, celui de l’animalité. Ce qui laisse ouverte la possibilité de

8. Ibid., page 220.

CHIMÈRES 127
Patrick Llored

comprendre des concepts philosophiques classiques qui peinent à ouvrir


et à s’ouvrir à la question animale, qui ont défini trop vite des idées qui
ne peuvent et ne veulent faire droit à la bêtise des bêtes, comme ceux de
responsabilité, de liberté et peut-être même de démocratie.
Il s’agit ainsi de déconstruire la question animale à partir de la
déconstruction de la bêtise elle-même : « Pourquoi la question de la

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bête appelle-t-elle si régulièrement des réponses fabuleuses et des concepts
en comme si, des quasi-concepts9 ». L’une des principales propositions
avancées par Derrida est que le concept majeur de la politique moderne,
celui de souveraineté, est contaminé par celui d’animalité. C’est toute
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la conceptualité politique moderne qui se trouve impliquée et infectée


par l’animalité refoulée ou supplémentaire, et par conséquent toute
la chaîne conceptuelle qui permet de faire exister la croyance en un
propre de l’homme qui exclut la bête de toute communauté morale
et politique, mais qui l’exclut selon un mode proche de la logique
spectrale mise en lumière par la déconstruction. Si dominent ces
« concepts en comme si », si « des quasi-concepts » servent à penser
la question de la bête, c’est probablement en raison de la proximité
très grande entre souveraineté et bêtise. Tout concept soulignant le
privilège de la souveraineté sera donc marqué par ce qu’on pourrait
appeler un « biais » : c’est le cas de celui de « bêtise », dont l’invention
est dépendante de la question animale et des préjugés anti-animalistes
qui sont à l’origine de son invention. La souveraineté a directement à
voir avec la bêtise car il ne peut exister de souveraineté, quelle que soit
sa formulation, en dehors de cette bêtise qui peut donc maintenant
être pensée comme l’autre nom de la souveraineté. Tout « souverain »
est bête, se doit d’être bête pour exister en tant que souverain et la
politique pourrait bien être interprétée comme l’art de la bêtise quand
elle s’incarne en souveraineté soit de l’Etat, de la nation ou même du
peuple et quand cet art est d’abord une confrontation avec l’animalité.

La politique retirée aux bêtes


Penser la bêtise au-delà de l’opposition humanité/animalité pour faire
d’elle un concept définissable comme « propre du propre » ouvert à
la différance entre vivants humains et vivants non humains, voilà en
quoi consiste la pensée animaliste de Derrida : « La bêtise, le propre
de l’homme, donc, à moins que ce ne soit (…) le propre du propre, tout

9. Ibid., page 231.

128 CHIMÈRES 81
Du droit des bêtes à la bêtise

court, le propre s’appropriant lui-même, le propre se posant lui-même, le


propre à lui-même approprié, autoposé, l’appropriation ou le phantasme
du propre partout où il advient, et pose et se pose, l’homme n’en étant
qu’un témoin parmi d’autres, même s’il est (…) le seul vivant sans doute
à en avancer la revendication armée, syndiquée même, d’un syndicat qui
ne serait autre que la culture philosophique, voire la culture10 ». Il y a

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de la bêtise partout et surtout lorsque celle-ci se comprend comme
« propre du propre ». Dans cette expression d’apparence tautologique,
prend forme l’idée que la bêtise n’a en rien besoin de s’établir chez un
sujet pour exister car elle existe avant toute subjectivité, qu’elle soit
humaine ou animale, la subjectivité n’étant qu’un effet de pouvoir,
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qu’un effet du pouvoir souverain – ce qui signifie que la bêtise n’existe


qu’en elle-même et pour elle-même et n’a de signification qu’à exister
de et pour cette autonomie-là : la bêtise est répétition mécanique
d’elle-même comme créatrice de subjectivité. Répétition mécanique
de la vie de tout vivant comme effet phallique.
Pour que la bêtise en sa dimension politique puisse naître, il faut donc
des institutions politiques qui contribuent à produire de la subjectivité
et plus précisément de la souveraineté. Il se trouve que les institutions
politiques à même de produire cette souveraineté sont sous le pouvoir
d’invention de l’humain qui n’a pas encore pris en compte les formes
animales de la subjectivité puisqu’il n’a pas reconnu l’existence de la
bêtise souveraine des animaux. Si cette reconnaissance avait eu lieu,
si l’humanité avait envisagé la possibilité d’autres formes animales
de souveraineté en lien direct avec la bêtise, les grandes institutions
qui contribuent à l’invention de l’humain n’existeraient pas sous la
forme qu’on leur connait. Autrement dit, ce que Derrida appelle
la zoopolitique, ou plus précisément la zoo-anthro-politique, est
l’existence d’institutions proprement humaines qui excluent toutes les
autres formes de souveraineté. Ces institutions humanistes sont nées
de leur incapacité fondatrice à penser la bêtise animale comme forme
ultime et suprême de toute subjectivité. C’est pourquoi elles sont
sacrificielles et le partage de souveraineté entre humains et animaux
que Derrida nous permet de penser devrait pouvoir passer par des
transferts de souveraineté qui ne peuvent être que des transferts de
bêtise comme reconnaissance du phantasme de propriété de tout
vivant chez tout vivant. Le partage politique de la souveraineté sera
un partage politique de liberté, à savoir d’inscription des vivants non

10. Ibid., page 192.

CHIMÈRES 129
Patrick Llored

humains dans les institutions qui vivent de cette souveraineté et pour


cette souveraineté. La démocratie comme institution de souveraineté
produisant en permanence de la bêtise politique ne peut donc
que s’ouvrir à la bêtise de toute vie animale, car sa logique propre
est de pouvoir inscrire en elle-même l’altérité radicale de toute vie
animale. La démocratie animale sera donc un partage de souveraineté

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toujours menacée du risque permanent de la bêtise. Ce n’est qu’à cette
condition que le mot de démocratie prendra du sens et nous éloignera
de cette bêtise humaine qui consiste à penser qu’elle est le propre
de l’homme. La déconstruction derridienne n’est rien d’autre que cet
appel à une démocratie animale où se ferait un partage sensible de la
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bêtise de tout vivant.

Voir le LVE de Jean-Philippe Cazier sur son blog sur Mediapart :


Jacques Derrida – Politique et éthique de l’animalité, éditions Sils Maria, 2013.

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