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ROBERT SCHUMANN : DE L'OMBRE DE LA FOLIE À L'ÉCLAT DE LA

MUSIQUE
Charles Gardou

ERES | « Reliance »

2006/1 no 19 | pages 98 à 106


ISSN 1774-9743
ISBN 2749206073
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DE LA BLESSURE À LA CRÉATION

Robert Schumann :
de l’ombre de la folie à l’éclat de la musique
Charles Gardou

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Professeur des universités, directeur de l’institut
des sciences et pratiques d’éducation et de formation
de l’université Lumière Lyon 2
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« Schumann fut un fou de musique, comme musique « tout entière tissée à la main 2 » ;
d’autres sont des fous de Dieu 1. » Sa vie et comme celui qui, jusqu’au bout, « a voulu
son œuvre se découvrent comme un carna- vouloir 3 ». La création, devenue sa vie, a fini
val d’émotions et le reflet d’une sensibilité à par le consumer : « La musique me tue
fleur de peau. Elles sont le miroir de ses gran- presque à présent, disait-il : je sens que j’en
deurs et de ses misères. L’aveu quotidien des pourrais mourir 4. » En interrogeant avec ten-
secrets et des tourments d’une existence qui dresse son itinéraire, on peut espérer mieux
a dévidé son écheveau noir et blanc. Une comprendre ce qui, dans la trame de ses
alchimie d’amour, de folie et de mort. compositions, provient de l’enfance, de son
mal d’aimer et de ses désordres mentaux.
Il arrache la création au deuil et au mal qui le
frappent, inexorablement. Une cathédrale de
sons naît de la disparition des êtres qu’il ché-
rissait, de la maladie, de son combat pour
l’amour de Clara. Dans son univers musical,
c’est le va-et-vient de l’aurore et du crépus-
cule, de la floraison et du flétrissement qui ›››
bat la mesure. S’y entrelacent mélancolie et 1. B. François-Sappey, Robert Schumann, Paris, Fayard, 2000,
p. 23.
passion, clôtures et envols, fini et infini. 2. É. Vuillermoz, Histoire de la musique, Paris, Arthème
Artiste au cœur entier s’il en est, Robert Fayard, Le Livre de Poche, 1973, p. 194.
3. Expression due à Paul Gauguin.
Schumann apparaît comme celui qui aspire à 4. Lettres à Zuccalmaglio, 31 décembre 1840, et à Clara Wieck,
« une musique encore plus musique », une 22 février 1840.
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Déchiré aux racines mêmes tudes sur mon avenir. Et alors, je vois une gra-
de son existence cieuse femme, faite de jeunesse, me jeter un
regard plus miséricordieux qu’irrité, et l’ap-
Né en 1810 à Zwickau, en Saxe, Robert Schu- pelant de ce cher nom d’Émilie, je ne puis
mann est le petit dernier d’une famille de répondre à ce regard que par ces mots : Tu
cinq enfants. Les circonstances de sa concep- m’en veux ? Tu as raison, sois assurée cepen-
tion sont pénibles : déjà âgée et dépressive, sa dant que je t’aime bien 7. » Quelques mois
mère vient de perdre Laura, son cinquième après, son père meurt, peut-être de la tuber-
enfant. Il découvre le romantisme sur les culose. Ce guide, avec lequel il vivait en inti-
rayons de la librairie de son père, également mité et qui, seul, comprenait sa nature
éditeur et auteur. Homme ardent et mélan- complexe et sa sensibilité excessive, lui
colique, Friedrich August a créé une revue, manque cruellement : « Il faut maintenant que
une collection de biographies d’hommes l’homme véritable, caché jusqu’ici, entre en
célèbres et édité la traduction des poèmes de scène et montre ce qu’il est. Projeté dans le
Byron et de Shelley 5. Il espère réaliser, à tra- grand tout, ballotté dans les ténèbres du
vers son fils, ses plus chères ambitions. Aussi monde, sans guide, sans maître, sans père 8 »,
s’applique-t-il très tôt à stimuler sa passion déclarera-t-il deux ans plus tard à un ami. Il se
littéraire et artistique. À sept ans, Robert suit sent de plus en plus en proximité avec la nuit,
déjà ses premières leçons de piano avec s’abandonnant à la passivité et à de morbides
Johann Kuntsch, l’organiste de Zwickau. Cinq pressentiments. Il tente d’apaiser sa mélanco-
ans plus tard, il forme un orchestre avec des lie 9, qui va jusqu’aux ténèbres, par le recours
au tabac et à l’alcool, dont il ne parviendra

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camarades, compose un psaume, découvre
Mozart et Weber. Cependant, la littérature plus à se défaire.
exerce sur lui un profond attrait : il écrit de Le tempérament neurasthénique de sa mère
petits essais, une dissertation sur l’art et et ses tendances dépressives, exacerbées par
signe des textes poétiques. Il développe ainsi la disparition de son mari et d’Émilie, ont
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une sensibilité pour le romantisme qui « per- déteint sur lui. Il le déplore : « Si parfois tu
met au musicien d’être aussi poète ». Mais, à avais été plus gaie, rien n’aurait manqué à
l’adolescence, il se trouve confronté à son mon bonheur… Sois plus gaie et ne gaspille
indétermination : charme des mots et des pas ainsi, sans en jouir, les dons de la vie et du
images, enchantement des sons ? Une lutte, ciel. Entends-tu, petite mère chérie 10 ? »
de plus de vingt années, entre la poésie et la
musique, qui ne fera qu’ajouter à son
désordre intérieur. Peu à peu, il devient taci-
turne et mélancolique : « Un être inconnu,
hier apparu, se forme et s’impose à l’intérieur ›››
5. S. Percy Bysshe (1792-1822), qui fait de l’idée de révolte le
de lui-même ; un être étrange, attirant, qui a fil conducteur de son œuvre (Prométhée délivré), affirme, dans
le goût des larmes et se complaît dans le sa Défense de la poésie, que les poètes sont « les législateurs
silence… Il découvre une certaine volupté du méconnus du monde », reflétant « les ombres gigantesques
malheur, il jette sur le monde de funèbres que l’avenir projette sur le présent ». Sa révolte contre le
conformisme le rapproche de Georges Byron.
regards 6. » Tout en lui se fait source de tour- 6. A. Colling, Schumann, Paris, Gallimard, 1942, p. 13-14.
ment, de déchirement ou d’exaltation. Tout 7. À sa mère, dans Lettres choisies de Robert Schumann,
l’effraie ; tout le blesse. 1902/1912, 2 volumes, Paris, Fischbacher, vol. 1, p. 165.
8. À Flechsig, 17 mars 1928, dans Lettres choisies de Robert
Le ciel s’obscurcit. Le garçon de seize ans Schumann, 1902/1912, op. cit., vol. 1, p. 12.
rencontre, par deux fois, la mort. Il est 9. Freud résume clairement les symptômes de la mélancolie,
d’abord marqué par la disparition d’Émilie, qui mime en quelque sorte la mort dans ses différentes
formes d’absence au monde : « La mélancolie se caractérise
dans des conditions psychologiques éprou- du point de vue psychique par une dépression profondé-
vantes. Dans un accès de folie, cette sœur ment douloureuse, une suspension de l’intérêt pour le
unique, encore adolescente, probablement monde extérieur, la perte de la capacité d’aimer, l’inhibition
défigurée, se noie dans la Mulda, rivière de de toute activité et la diminution du sentiment d’estime de
soi qui se manifeste en des auto-reproches et des auto-
Zwickau. Il n’en parle qu’une seule fois, s’ac- injures et va jusqu’à l’attente délirante du châtiment. »
cusant, comme souvent : « Moi qui ne remplis 10. À sa mère, 24 octobre 1828, dans Lettres choisies de
la maison des miens que de pénibles incerti- Robert Schumann, 1902/1912, op. cit., vol. 1, p. 170.
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Johanna Christiana aime, de manière trop chants. Son angoisse le poursuit en tout lieu.
étroite et possessive, celui qu’elle ap- Il n’ose dormir seul, car il est en proie à des
pelle « mein lichter Punkt », mon point lumi- phobies irraisonnées, passant de l’excitation à
neux. C’est pourquoi, une fois éloigné de la prostration : « Je n’étais rien de plus qu’une
Zwickau, il verra le moins possible cette statue sans chaud ni froid, raconte-t-il. Grâce
mère, dont il rêve sous forme de cauchemar. à un travail violent la vie est revenue peu à
Qui plus est, désireuse de l’engager dans une peu […]. De brusques congestions, une inex-
carrière lucrative, elle ne peut se résigner à primable angoisse, des manques de souffle, de
faire de lui un artiste. soudaines pertes de conscience se succé-
daient rapidement, pourtant moins mainte-
Dans ses multiples moments de désarroi,
nant que les jours passés 16. » Sa dépression
Robert livre à son piano ses pensées angois-
persiste.
sées et nébuleuses. Il voyage aussi avec les
poètes du siècle, s’abandonnant à l’influence Deux ans et demi après la mort de Rosalie et
de Jean-Paul Richter 11, dont il dévore le Titan, de Julius, il apprend celle de sa mère. La souf-
Hespérus et La loge invisible. Il se perd dans les france est insurmontable. Dès lors, un senti-
dédales de ses romans luxuriants et ésoté- ment d’abandon l’accompagnera toute sa vie,
riques, où se mêlent, inextricablement, rêve augmenté par le décès de son frère Édouard,
et réalité. Amoureux de l’ineffable, il vibre « le seul sur qui je pouvais m’appuyer comme
avec ses mots et, sous son emprise, il com- sur un protecteur […] Sans toi, dit-il à Clara,
mence même deux romans et trois drames, qui va devenir sa femme, je serais depuis long-
qui resteront inachevés. Il sait désormais où temps là où Édouard est à présent 17 ». Il s’en

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s’évader de la fadeur quotidienne et s’ex- souvient, des prémonitions funèbres lui ont
hausser dans la souffrance. Fasciné par la révélé la mort de son aîné. Dans une sorte
nature double de Jean-Paul, il en fait son d’engrenage fatal, une autre tombe se creuse à
idole, son dieu : « Comme Jean-Paul, il rêve côté de celles de son père, d’Émilie, de Julius,
d’un amour si vaste qu’il embraserait les sai- de Rosalie, de sa mère. En 1849, son frère Karl
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sons, les animaux, les enfants, les œuvres d’art les rejoint. Une véritable hécatombe ! Il n’a
et les dieux. Comme Jean-Paul, il s’exalte en que vingt-neuf ans et tous les siens, les uns
bonheurs inexplicables, déborde en effusions après les autres, s’en sont allés. Habité par une
vertigineuses. Comme Jean-Paul, il a des tristesse gluante et par l’idée de sa propre
visions et de mystiques extases 12. » Le voilà mort, il reste le seul de sa famille.
immergé dans le romantisme, qui croit tout
autant au fantastique, à la magie qu’à l’harmo-
nie entre l’homme et la nature. Il va rejoindre ›››
l’idéal des artistes dévorés par la passion de 11.Tous les jeunes poètes vénèrent Jean-Paul Richter (1763-
1825), admirateur de Jean-Jacques Rousseau, qui fait du récit
créer : Schubert, Novalis 13, Brentano 14, Cha-
de rêve un genre littéraire. Il tente de s’arracher à la terre
misso 15, Hölderlin et sa folie inspirée. pour ouvrir les portes de l’infini et de l’éternité.
12. A. Colling, op. cit., 1942, p. 24-25.
Mais la mort vient encore frapper à la porte. 13. Novalis (1772-1801), poète, dont l’œuvre inachevée,
De Leipzig, en 1833, il apprend la mort de sa interrompue par la mort à vingt-neuf ans, appartient à celles
belle-sœur Rosalie et de son frère Julius, de ce petit nombre d’élus pour qui « c’est vers l’intérieur
rongé par la tuberculose.Voilà Émilie et Rosa- que va le chemin mystérieux ».
lie, ses deux « sœurs », successivement 14. Clemens Brentano (1778-1842), l’un des principaux
représentants du « cénacle romantique ». On connaît
emportées par la « grande faucheuse » ! La notamment les contes et nouvelles (Gockel, Hinkel et Gacke-
douleur et la désolation provoquent d’irrépa- lia ; Histoire du brave Gaspard et de la belle Anna) et sa chro-
rables dégâts et, dans la nuit du 17 au nique (Le journal de voyage d’un écolier).
18 octobre, il connaît sa première crise 15. C’est à propos de l’auteur de la Merveilleuse histoire de
Peter Schlemihl, l’homme qui a perdu son ombre (1781-1838),
grave : la pensée paroxystique qu’il devient longtemps exilé, en quête de patrie, que Chateaubriand
fou s’impose à lui et ses premières pensées écrira : « Enfant des Muses, caché sous les armes étrangères
suicidaires le submergent. Dans une intuition et adopté par les bardes de la Germanie. »
du tragique scénario qui le fera sortir du 16. À sa mère, 27 novembre 1833, dans Lettres choisies de
monde des vivants, il tente de se jeter par la Robert Schumann, op. cit., vol. 1, p. 209.
17. À Clara, 10 avril 1939, dans Lintzmann, Berthold.
fenêtre. Dès lors, il ne supporte plus ni les 1903/1907/1909. Clara Schumann, Ein Künstlerleben,
étages élevés, ni la vue d’instruments tran- 3 volumes, Leipzig, Breitkopf § Härtel, vol. 1, p. 313.
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Il compose par passion si enraciné dans son terreau natal que ne


et tourment tarde pas à s’éveiller le mal du pays. De
retour à Leipzig, il prend conscience que son
Revenons en 1828 : il s’installe à Leipzig, pour destin est chevillé à celui de Clara, à laquelle
entamer les études juridiques auxquelles sa il s’attache par des liens de tendresse,
mère l’a contraint. Cette cité, fière de son d’amour, de passion 20. Il voit en elle le refuge
université, de sa vie intellectuelle et artis- féminin dont il a toujours ressenti le besoin.
tique, tient alors rang de capitale musicale en De neuf ans sa cadette, elle l’éblouit : elle fait
Europe. Les virtuoses viennent y chercher la de brillantes tournées, rencontre Goethe et
consécration de leur talent. Nulle part Paganini et fréquente Chopin, Hiller, Mendels-
ailleurs, Robert n’aurait reçu une nourriture sohn, Meyerbeer et le Tout-Paris des arts et
aussi stimulante que dans la ville de Bach. des lettres. Il sait bientôt qu’elle sera la
Pourtant, dès les premières semaines, il a une femme de sa vie et, pendant les années qu’il
sensation d’étouffement : il rêve de nature, doit l’attendre, il compose et lui dédie une
les cours sont austères, le droit l’ennuie. Il se série de pièces pour piano : « Vois, c’est une
retire dans la rêverie et la musique. Plus que telle force que tu m’as donnée, ma Clara ; une
jamais, le piano est son refuge, son confident. jeune fille aussi héroïque peut bien faire de
celui qu’elle aime un petit héros 21. »
Au bout de deux ans, il décide d’abandonner
Malheureusement, son amour se heurte à un
ses études pour devenir musicien, écrivant à
obstacle insoupçonné : Wieck refuse, avec
sa mère une lettre sans appel : « Suivre mon
violence, de lui consentir la main de sa fille.
génie, c’est aller vers l’art et c’est là, je crois,

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Robert lutte, subissant insultes, humiliations
le bon chemin. Mais, en vérité […], il me
et diffamations. Wieck s’emploie à semer le
semble toujours que tu me barres la route doute et la discorde entre les amoureux. Il
comme autrefois 18. » Friedrich Wieck, péda- interdit toute entrevue, tout message et
gogue intransigeant, devient son professeur. À envoie continûment Clara en tournée. Lors-
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ses côtés, il rencontre Clara, sa fille, âgée de qu’elle est à Leipzig, il se livre à une sur-
neuf ans, musicienne née, qui donne déjà de veillance implacable et exerce sur elle un
superbes exécutions. Robert l’admire aussi- chantage sentimental. Durant cinq ans, la vie
tôt : « Clara est un être extraordinaire ! Elle de Robert est rythmée par ces persécutions.
parle de nous tous de la façon la plus spiri- Au cours de l’année 1939, « las à mourir,
tuelle. À peine trois pieds de haut et son ahuri par la souffrance », éprouvé par le
cœur tellement formé que cela m’angoisse. décès de son frère Édouard, il sent un assè-
Verve et caprices, rire et pleurs, vie et mort : chement de toute vie en lui et il est de nou-
les plus vives oppositions se succèdent à la veau gagné par la hantise du suicide. Clara est
vitesse de l’éclair chez cette jeune fille […]. à la fois sa passion et son tourment. Dans
Sa mémoire m’émerveille : à chacune de mes cette phase de presque folie et d’ivresse
paroles, elle trouve une réponse 19. » Il est créatrice, la création endigue son désarroi et
envoûté. Rêvant d’un féminin désincarné, il lui sa désagrégation mentale. Il enfante la Fantai-
expliquera quelques années plus tard que sie en do, opus 17, tissée de renoncement et
« les jeunes filles sont un mélange d’ange et
d’être humain » !
Son apprentissage contraignant fait naître en ›››
lui un impérieux besoin de s’évader, de quit- 18. Schumann à sa mère.
ter Leipzig et son maître. Il part pour « un vol 19. Note dans son Journal de 1831, cité par R. Stricker,
à travers une multitude de ciels printa- Robert Schumann. Le musicien et la folie, Paris, Gallimard, 1984,
p. 69.
niers » : Francfort, Coblence, où pour la pre- 20. Rappelons que c’est à Sophie Von Kuhn, une enfant dis-
mière fois il voit le Rhin, qu’il descend jusqu’à parue à quinze ans, que Novalis a dédié les Hymnes à la nuit,
Mayence, Heidelberg. Il reprend ensuite la le plus beau chant d’amour et de mort du romantisme alle-
route pour l’Italie, vers Milan. À la Scala, il est mand. Lui qui écrivait qu’« un petit nombre seulement
connaît le mystère de l’amour, éprouve l’insatisfaction et la
subjugué par la musique de Rossini. Puis vient soif éternelle ». Robert fait partie de ceux-là.
Venise, où il s’enchante de la langueur des 21. À Clara, 15 janvier 1939, dans Lettres d’amour de Robert et
chants qui emplissent les nuits. Il est toutefois Clara Schumann, Paris, Buchet Chastel, 1976, p. 170.
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d’espoir. Néanmoins, lorsque la solitude sieurs d’entre eux. C’est d’abord une fille qui
morale est trop massive, il verse, comme il voit le jour le 1er septembre 1841 ; Félix Men-
en a pris l’habitude, dans les excès de bois- delssohn en est le parrain. Pour Robert, « les
son, défense maniaque contre la « maladie enfants sont une bénédiction ; on ne saurait
mortelle » du désespoir. en avoir assez ». Le couple en aura huit :
Marie, Élise, Julie, Émil, Ludwig (enfermé vingt-
Il finit par déposer une plainte contre Wieck sept mois durant dans une maison de santé
et obtenir des tribunaux l’autorisation pour cause de mélancolie), Ferdinand, Eugé-
d’épouser Clara, ce qu’il fera le 12 septembre nie et Félix. Né le 8 février 1846, Émil, dont le
1840, dans la petite église de Schönefeld aux prénom rappelait celui de la sœur de Robert,
environs de Leipzig. Il a maintenant trente meurt le 22 juin 1847, en bas âge. Félix, lui, ne
ans. Dans cette période d’embellie, il chante connaîtra jamais son père. Cinq sur les huit
son bonheur d’aimer : Clara et la musique enfants sont de constitution fragile et seules
sont toute sa vie ! Émerveillé par le chant, il trois filles, Marie, Élise et Eugénie, survivront
se consacre à la musique vocale : « Je vou- à leurs parents.
drais chanter jusqu’à en mourir, comme le
rossignol – j’ai écrit douze lieder 22 – je n’y Clara se trouve souvent désemparée par la
pense déjà plus ayant mis en train quelque cyclothymie de son mari, l’amour qu’elle lui
chose de nouveau 23. » Dans cette nouvelle voue ne peut le guérir.Tous deux, qui se sont
expérience du lied, qui vient remplacer le longtemps attendus, ne cessent de se heur-
piano seul, il réalise l’union de la poésie et de ter 28. Rares sont les instants où la clarté
la musique, dont il a tant rêvé. En cette année l’emporte sur l’ombre ! Robert se cherche

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nuptiale, il n’écrit pas moins de cent trente
lieder 24 : les cycles se succèdent sur des
poèmes de Rückert 25, Andersen, Eichen- ›››
22. Le Volkslied, le chant populaire, a donné naissance au lied
dorff 26 ou Heine 27, dont la sensibilité colle à romantique. Franz Schubert et Robert Schumann l’ont, entre
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sa peau de musicien. Il trouve dans Faust de autres, porté à la perfection.


Goethe et dans L’homme qui a perdu son 23. À Clara, 15 mai 1840, dans Lettres choisies de Robert Schu-
ombre de Chamisso, la hantise de l’inconci- mann. 1902/1912, op. cit., vol. 1, p. 297.
24. Au cours de sa vie, il a écrit deux cent quarante-huit lie-
liable dualité de l’homme. C’est un jaillisse-
der pour voix et piano : entre autres, les cycles de Myrthen ;
ment ininterrompu : « Personne parmi les Liederkreis, sur des poèmes de Heine et de Eichendorff ;
vivants n’est doué comme tu l’es, s’écrie Frauenliebe und Leben sur des textes de Chamisso ; Dichter-
Clara subjuguée. En même temps que mon liebe, sur des poèmes de Heine, et des lieder isolés.
amour, augmente aussi mon admiration. » 25. Parmi les meilleures œuvres de Friedrich Rückert (1788-
1866), qui abonde dans le style oriental (Roses orientales,
Viennent ensuite sa Première symphonie, trois dédiées à Goethe ; Sagesse des brahmanes), citons Printemps
Quators à cordes, son Quintette et Le paradis d’amour et Chants d’amour des enfants morts, mis en musique,
et la Péri, son premier oratorio, inspiré du en 1902, par Gustav Mahler, dont l’originalité est d’avoir éla-
Lalla Rookh, une romance orientale de Tho- boré une synthèse du lied et de la symphonie.
26. On considère Joseph Eichendorff (1788-1857) comme
mas Moore. « le dernier chevalier de l’école romantique ». Il chante à la
fois son sentiment de la nature et sa foi catholique dans ses
romans (Pressentiment et temps présent ; Poètes et consorts),
ses nouvelles (La statue de marbre ; La vie d’un propre à rien ;
Il cherche à résoudre la dualité Le Château de la Durande) et un recueil de poèmes en trois
de son être parties (Chansons de route ; Vie des chanteurs ; Printemps et
amour).
Si Clara le vénère, ses quatorze années de vie 27. Heinrich Heine (1797-1856) est, lui aussi, un être
déchiré : l’irréconciliable opposition de son âme vulnérable
avec lui n’en seront pas moins jalonnées de dif- et de son ironie destructrice fascine Schumann. Il connaît un
ficultés et d’abnégations. Elle doit surtout faire succès considérable avec Le livre des chants (Jeunes souf-
le sacrifice de sa carrière de concertiste. frances, Intermezzo, Le retour, Mers du Nord), et sa Lorelei ins-
Scandé par les créations, le quotidien est pire Schumann et Schubert.
28. « Finement perçue par Liszt, leur histoire est l’une des
assombri par les perpétuelles angoisses, la plus belles illustrations du mythe de l’androgyne. À la sensi-
maladie humorale, les mutismes et les jalousies. bilité si délicate de l’éphèbe Robert répond le caractère
volontaire d’une gamine mi-ange mi-diable qui a « la force de
S’y ajoutent la responsabilité de nombreux six garçons » (Goethe) et joue comme « un hussard » (Schu-
enfants et la mort précoce ou la folie de plu- mann) » (B. François-Sappey, op. cit., p. 58).
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désespérément à travers la dualité de son habité par des hommes ? Un immense cime-
être. Dans sa musique, elle se manifeste dès tière de songes évanouis, un sommeil de
les Papillons, où l’angoisse est présente à mort avec des rêves sanglants, un jardin
chaque instant. Puis, dans le Carnaval, une fête planté de cyprès et de saules pleureurs, un
de masques, où les silhouettes d’Eusébius et kaléidoscope muet, avec des figures en
de Florestan se dessinent au milieu de per- larmes 32. »
sonnages énigmatiques. En se dédoublant Songeons aussi à sa peur puérile, au prin-
dans deux frères jumeaux et ennemis, accom- temps 1831, face à l’épidémie de choléra. Elle
pagnés de Raro, leur conciliateur 29, il s’efforce confine à la panique : « Je suis hors de moi à
de faire cohabiter les aspects contradictoires la pensée de mourir à présent, après avoir
de sa personnalité. Il compose tantôt vécu vingt ans, sans accomplir autre chose
conquérant avec l’un, tantôt mélancolique que gaspiller de l’argent… Je suis dans une
avec l’autre. D’un côté, Eusébius, rêveur agitation et une indécision désastreuses, au
pudique et douloureux, s’enivre de clair de point que je préférerais me tirer une balle
lune. Il incarne l’intériorité, la tendresse, la dans la tête 33. » Tellement effrayé par la mort,
part féminine de l’artiste 30 et porte à leur il rédige son testament. Mais comment pour-
zénith les thèmes mélancoliques. De l’autre, rait-il mourir alors qu’il a uniquement com-
Florestan est volubile, fougueux, actif, sujet posé son premier opus : Variations sur le nom
aux élans passionnés. Il n’est à l’aise que dans d’Abbeg ? L’année suivante, il est contraint de
le tumulte, les rythmes martelés et les varia- renoncer à la carrière de virtuose à cause de
tions déroutantes. Schumann porte en lui ces l’infirmité de sa main droite. Obsédé par le

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deux « coquins », étrangers l’un à l’autre, talent de Paganini 34, au concert duquel il a
confirmant ce qu’expriment singulièrement assisté à Francfort, et dans son activité fréné-
Novalis, pour qui « personne ne se connaît, tique, propre à la manie, il s’est secrètement
tant qu’il n’est que lui-même, et non pas en livré à des exercices traumatisants jusqu’au
même temps lui et un autre » ; Baudelaire, moment où le doigt violenté reste paralysé.
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nourri de romantisme allemand, aux yeux Même si des notes de sa part attestent qu’il
duquel « l’artiste n’est artiste qu’à la condi- souffrait déjà d’une faiblesse congénitale de
tion d’être double et de n’ignorer aucun phé- l’index et du majeur, il aurait immobilisé ce
nomène de sa double nature » ; ou Fernando dernier, par une ligature accrochée au pla-
Pessoa qui s’est donné quelque soixante-dix fond, afin de mieux délier les doigts de part et
doubles littéraires : « Chacun de nous, disait- d’autre. Avec une obstination farouche et
il, est plusieurs à soi seul, est nombreux, est désespérée, il essaie en vain tous les traite-
une prolifération de soi-même… La littéra- ments. Devra-t-il renoncer à la musique ?
ture, comme l’art tout entier, est la preuve
que la vie ne suffit pas. »
La vie et l’œuvre musicale de Schumann sont
dominées par cette dualité, par cette bigar-
rure d’états et de sentiments contradictoires,
par ce déséquilibre intérieur dans lequel ›››
finira par sombrer sa raison : « Sa déchirure 29. Robert et Clara, claRA-RObert, alias Raro.
est bien celle d’un être interminablement en 30. Nietzsche a évoqué la féminité de la nature de Schu-
mann, musicien de l’ardeur blessée plus que conquérante.
deuil, en deuil d’autrui, mais aussi en deuil de 31. C. David, « L’Homme au double », dans Schumann, Paris,
soi-même 31. » Déjà, à dix-huit ans, dans son Hachette, 1970, p. 154.
journal, se lisaient les premières traces de 32. À Rosen, dans Lettres choisies de Robert Schumann,
son monde imaginaire perturbé, de son 1902/1912, op. cit., vol. 2, p. 11-12.
33. À ses frères, 5 septembre 1931, dans Wasielewski,Wilhelm
obsession dépressive : elles ne le quitteront Josef von, 1858/1972, Robert Schumann, Dresde, Breitkopf §
jamais. Il s’interrogeait de manière tragique : Härtel, p. 78.
« Que serait un monde sans hommes ? Un 34. Niccolo Paganini (1782-1840) connaît une triomphale
cimetière sans bornes, un sommeil de mort carrière de virtuose, inspirant Schumann, Liszt, Brahms et
jusqu’à Rachmaninov. Parmi ses œuvres les plus remar-
sans cauchemars, une nature sans printemps quables : le Streghe (Danse des sorcières), les vingt-quatre
et sans fleurs, un kaléidoscope sans images ? Caprices pour violon seul, Cantabile pour violon et guitare et Six
Et pourtant qu’est-ce que ce même monde concertos pour violon.
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104 RELIANCE – N° 19

Non, mais il ne sera jamais interprète : il Symphonie en ut majeur, Genoveva, opéra en


passe définitivement dans le camp des créa- quatre actes, qui ne remporte qu’un succès
teurs. Il pâtit jusqu’au désespoir de cette d’estime, et Manfred 36, opus 115, l’œuvre la
infirmité, qui entrave son expression musi- plus chère à son cœur : « Je ne me suis jamais
cale : « Seigneur, pourquoi m’as-tu fait préci- encore donné à une composition avec tant
sément cela ? En moi, la musique tout entière d’amour, jamais je n’ai dépensé autant de
est si achevée et vivante que je voudrais l’ex- forces que pour Manfred 37 », reconnaît-il.
haler, et voilà que je n’y parviens qu’avec
peine, l’un de mes doigts chevauchant l’autre.
C’est épouvantable, et j’en ai beaucoup souf- Il lutte pour que se prolonge
fert jusqu’à présent 35. » Cette lésion
manuelle, ses espoirs déçus, les décès fami- le jour
liaux et la malaria, qu’il contracte lorsqu’il a Après une année féconde où il a composé
vingt-trois ans, provoquent la grave crise qui vingt œuvres nouvelles, ses troubles d’élocu-
le frappe alors. Nouvelle terreur ! tion se font plus prononcés, sa parole devient
Il se montre cependant d’une fécondité pro- rare. Même s’il a toujours plus écouté qu’il
digieuse, même durant de tels épisodes n’a parlé, ce repliement intérieur déstabilise
pathologiques. Ainsi, à partir de 1836 et pen- ceux qui l’entourent. Il se tait et cependant il
dant dix ans, il se consacre à une tâche parti- compose : son art est sa seule fenêtre sur
culièrement absorbante. Il fonde une revue l’extérieur, la seule qui vienne oxygéner sa
musicale moderne, où il fait preuve de remar- prison intérieure. Son état l’empêche mainte-

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quables dons d’analyste et de critique. Avec nant de réussir ce qu’il entreprend. Il connaît
un cercle composé d’artistes, amoureux de la l’échec avec l’orchestre et le chœur qu’il
beauté et de la vérité, qu’il nomme les David- dirige à Düsseldorf. Muré en lui-même, il lui
sbündler, « Compagnons de David », il entre- arrive de s’absorber dans l’œuvre en cours
prend des campagnes contre le mauvais goût d’exécution au point d’en oublier ses musi-
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du public et les réputations usurpées. Il part ciens : il ne peut plus s’imposer. Il s’acharne,
en guerre contre les « philistins de la mais ne parvient même pas à « bâtonner » le
musique », les gloires mensongères, « la stu- Concerto pour violon de Beethoven, qu’il
pidité des foules et la bassesse de certains connaît pourtant par cœur. Il est mis en
bonshommes qui ont le front de s’intituler : demeure de démissionner. Il songe de nou-
créateurs ». Dans cette croisade, il mobilise veau à s’établir à Vienne, à Berlin, mais sa lutte
d’illustres collègues, comme Mendelssohn ; est finie et il le sent. Il vit loin du monde et
Berlioz, le père de La symphonie fantastique, son génie créateur s’évanouit peu à peu. Les
passé à Leipzig en février 1843 ; Liszt, le pres- Gesänge der Frühe (Chants de l’aube), opus
tidigitateur des Rhapsodies hongroises, dont les 133, constituent son adieu à la musique. Sous
visites à Robert sont toujours cordiales ; le titre de An Diotima, ils les dédicacent à la
Wagner, le génial auteur de la Tétralogie, qu’il bien-aimée lointaine d’Hölderlin, qui som-
retrouve à Dresde, lorsqu’il s’y installe en
1844.
C’est d’ailleurs en total désarroi nerveux et
moral qu’il arrive dans cette ville. Sa neuras-
thénie s’est s’aggravée et ses forces vitales lui
›››
35. À Clara, décembre 1838.
échappent. Ses crises se multiplient, accom- 36. Le poème de Georges Byron (1788-1824) lui inspire ce
pagnées d’hallucinations auditives : le son magnifique oratorio. Le poète, « bizarre et belliqueux » dont
« la » le torture. Mais, dans ces années qui on sait qu’il est affligé d’un pied-bot, raconte, dans Manfred,
l’histoire d’un criminel solitaire qui s’apprête à se donner la
précèdent le naufrage final et le silence, la mort en se précipitant de la Jungfrau, ce haut sommet des
création musicale lui permet toujours Alpes bernoises. En vain un religieux l’exhorte à se réconci-
d’exorciser ses visions d’épouvante. Il se lier avec le Ciel. En vain les démons s’apprêtent à s’emparer
consacre à son Faust, où se lisent les oscilla- de leur proie. Manfred sait que les tourments de son âme
tions de son génie, au gré de son épuisement sont le tribut d’un crime qu’il a déjà expié. Orgueilleux et
désespéré, il meurt sans avoir sollicité le pardon divin.
et de ses troubles psychologiques. Il termine 37.Wasielewski,Wilhelm Josef von. 1858/1972. Robert Schu-
son Concerto pour piano, compose la seconde mann, Dresde, Breitkopf § Härtel, p. 398.
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DE LA BLESSURE À LA CRÉATION 105

brera, lui aussi, dans la folie et, claquemuré ver les prénoms de ses enfants. Il connaît des
dans le silence durant trente-six ans, sera la épisodes d’agitation, qui exigent qu’on l’at-
proie d’une intraduisible poésie. tache à son lit. Le voilà prisonnier de la nuit,
qu’il a tant affectionnée. Les hallucinations de
À ses peurs hypocondriaques se mêlent l’ouïe, qui ont très tôt commencé à se mani-
dorénavant les hantises de possession par les fester, lui sont insupportables. Au début, ce
« esprits de la lande », le « mauvais esprit », n’était qu’une note qui l’obsédait mais, dans
l’« esprit malin », qu’il évoque fréquemment. les dernières nuits avant son internement,
Commence alors l’aventure des tables tour- cela devient une sorte de concert surnatu-
nantes, des pratiques occultes, étape de plus rel : « Il croyait fermement que des anges pla-
sur le chemin de la folie : « Vous ne savez naient autour de lui et lui faisaient de célestes
encore rien des tables tournantes… Les révélations, sous forme de merveilleuse
tables savent tout. » Et Brigitte François-Sap- musique […]. Les voix des anges se méta-
pey de souligner un curieux hasard : « En morphosèrent en voix de démons, accompa-
1853, comme Schumann, Victor Hugo s’initie gnées de la plus affreuse musique ; elles lui
au spiritisme et manie les tables tournantes disaient qu’il était coupable et qu’elles le jet-
dans l’espoir d’entrer en communication avec teraient en enfer ; en un mot, son état empira
Léopoldine, sa fille défunte 38. » jusqu’à un réel paroxysme nerveux ; il criait
Robert voit maintenant s’ouvrir l’abîme : la de douleur, car, me dit-il, elles se jetaient sur
mort se rapproche. Il finit sa vie d’« homme lui sous la forme de tigres et de hyènes, pour
libre » à Düsseldorf sur le Rhin : « La musique se saisir de lui… Il disait toujours qu’il était
un criminel, qu’il ne devait cesser un instant

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se tait, à présent, tout au moins extérieure-
ment, écrit-il le 6 février 1854. Je dois main- de lire la Bible, etc. Ses souffrances étaient
tenant conclure. Il commence à faire presque toujours celles d’une surexcitation
sombre 39. » Vingt jours après, redoutant religieuse… Pendant les nuits, il y avait sou-
d’être dangereux pour son entourage, il vent des moments où il me suppliait de le
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réclame en vain son internement. Le lende- quitter, parce qu’il aurait pu me faire du
main, il se jette dans « le fleuve sacré », qu’il mal 42 ! »
a chanté dans le flot de sa musique et dont il Bientôt, il ne reconnaît plus Brahms, son plus
a tant ressenti l’attirance mortelle 40. Cette fidèle ami et son continuateur, qui lui rend
fois, sa terreur s’est réalisée : ses bons génies visite. Son ultime « jeu » est un voyage imagi-
l’ont abandonné, il a sombré dans la folie, qu’il naire : il cherche des noms de villes dans un
a toujours considérée comme le plus atroce atlas. L’homme de quarante-six ans retrouve
et sans doute le plus injuste des châtiments. l’enfant qu’il n’a jamais cessé d’être ! Dans le
Avant de plonger dans le Rhin, il aurait laissé Bal d’enfants et les Scènes de bal à quatre
ce mot : « Chère Clara, je jetterai mon mains, apparaissait déjà son inclination à com-
alliance dans le Rhin. Fais de même avec la poser sous le signe de l’enfance. Les cycles
tienne ; ainsi nos deux anneaux seront enfantins se sont multipliés. L’une de ses
réunis. » Des bateliers le sauvent et le ramè- toutes dernières créations, les Märchenerzäh-
nent chez lui. Il n’est plus qu’un mort vivant,
en cette année de naissance de Félix, son hui-
tième enfant.
Il entre à l’asile d’Endenich, près de Bonn, la
›››
38. B. François-Sappey, op. cit., p. 149.
cité où Beethoven, le « Titan de la musique », 39. B. Lintzmann, 1903/1907/1909. Clara Schumann, Ein
était né en 1770. Il y passe dans l’ennui les Künstlerleben, 3 volumes, Leipzig, Breitkopf § Härtel, vol. 2,
derniers vingt-neuf mois de sa vie. La maladie p. 214.
40. Le 28 novembre 1837, il avait confié à Clara la prémoni-
l’a définitivement terrassé : « Jamais il ne tion de son suicide par noyade : « Je rêvais que je me pro-
réclame une présence. Il est seul sur la terre, menais auprès d’une eau profonde et l’idée m’a traversé
seul comme un enfant qui viendrait de naître l’esprit d’y jeter la bague, alors j’ai eu le désir infini de m’y
sans parents. Il n’a plus d’âge, d’amour, ni précipiter. »
41. A. Boucourechliev, 1956, Schumann, Paris, Le Seuil, 1995,
d’art 41. » Bribe par bribe, ses souvenirs s’effa- p. 225.
cent. S’il se remémore des détails insignifiants 42. Journal de Clara, février 1854, Journal intime de Robert et
de son existence, il ne parvient pas à retrou- Clara Schumann. Paris, Buchet Chastel, 1967, p. 265-268.
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106 RELIANCE – N° 19

lungen, opus 132, pour clarinette, alto et rances, des immenses désirs, des utopies
piano, raconte des histoires d’hommes trompées, des idéalités décevantes, des réali-
inquiétants et d’étranges rivages 43. tés qui s’élèvent, terribles, contre nos roma-
nesques chimères 44. » Schumann a cherché,
Ayant cessé de se nourrir, il s’éteint le
en explorant d’autres mondes, à s’en évader :
29 juillet 1854, dans l’après-midi, à la suite de
sa précarité existentielle est devenue œuvre.
convulsions, emportant avec lui nombre de
mystères de sa vie intérieure. Il est enterré Au fil du temps et des progrès médicaux, sa
dans le Vieux Cimetière de Bonn. Clara lui maladie a donné lieu à divers diagnostics :
survit quarante ans. Comment ne pas penser syphilis, démence précoce, psychose
ici à Nerval, qui avait en commun avec Robert maniaco-dépressive, schizophrénie, névrose
la compréhension intime de la poésie de phobique. L’alcoolisme, la tuberculose, la
Heine et a connu aussi les affres de l’agonie malaria et la tendance à la mélancolie ont été
mentale. Quelques mois après le drame rhé- assurément des facteurs aggravants, compli-
nan de Schumann, le poète écrivait à sa tante qués de nombreux éléments liés à son his-
avant de se pendre : « Ne m’attends pas ce toire familiale et personnelle. Impossible
soir, car la nuit sera noire et blanche. » d’enfermer sa vie dans un quelconque
schéma ! On ne peut en donner « aucun
* *
autre échantillon qu’un système de frag-
* ments, parce qu’il est quelque chose de ce
genre 45 ». « Fragment et misère itinérante »,
Architecte des sons, Robert Schumann a mis aurait ajouté Nietzsche.
en musique le mélange intime du bonheur et

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de la douleur : « Le bonheur, affirmait-il, n’est
qu’apparences, formes brillantes qui s’éva-
nouissent presque en même temps qu’elles
apparaissent. Au fond de tout est la douleur :
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si vous me demandiez le nom de ma douleur,


je ne pourrais pas vous le dire. Je crois que
c’est la douleur elle-même. » Cette douleur ›››
est celle dont parlait Philarète Chasles à 43. Son Requiem, chœurs et orchestre, composé en 1852,
opus 148, est le tout dernier.
propos d’Hölderlin : « Tous, tant que nous 44. Revue de Paris, 1836, cité par B. François-Sappey, op. cit.,
sommes, nous avons souffert de la maladie p. 207.
d’Hölderlin. La maladie des grandes espé- 45. Nous paraphrasons ici Friedrich Schlegel.