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Feu Yves Martin, l’étoile filante de l’industrie du disque au Québec

Martin Gladu

Yves Martin est l’un de nos plus talentueux


producteurs musicaux, probablement le plus jeune
également (il n’a que 23 ans), et aussi le plus commercial.
En trois ans, il a vendu quelque chose comme
2 000 000 de 45 tours et un grand nombre de microsillons.
Photo Journal 23-29 oût 1971

Le jeudi 4 septembre 1980, l’imprésario Yves Martin, alors âgé de 32 ans, est trouvé sans
vie dans un motel de la Rive sud de Montréal. Près du corps, une lettre dans laquelle il
affirme toujours aimer sa femme et un fusil de calibre .12. Le chroniqueur Jacques
Matti écrit :

Yves Martin était considéré comme le plus grand producteur de disques du Québec, comme un
millionnaire. D’ailleurs il avait un train de vie qui permettait de croire que cet homme était
comblé. Pourtant il n’en était rien. Comme tant d’autres de l’industrie du disque qui avaient
mangé leur culotte et bouffé leurs nerfs, Yves Martin ne put résister à ce métier qui tue. Malgré
son talent, malgré ses idées avancées, malgré sa jeunesse, il n’a pu réussir à supporter le stress
d’un métier qui est trop souvent fait de bluff et d’espoirs déçus. Yves Martin, reposez-vous
maintenant. Télé-Radio Monde, 14-20 septembre 1980

Accablé et endetté, « le plus jeune millionnaire de la colonie artistique locale, » avait,


quelques temps auparavant, fait une dépression nerveuse.

Il aurait quand même laissé certains biens, et sa vie aurait été largement assurée, semble-il. Mais
lorsque les créanciers de sa succession tentèrent de faire solder certaines dettes ou de percevoir
d'importantes redevances, ils en auraient été incapables. La police fut alors alertée, et c'est à la
suite d'une longue enquête de l'escouade des crimes économiques de la Sûreté du Québec que
quatorze accusations ont été portées contre la jeune veuve et son avoué de la Place d'Armes [Me
Guy C. Gervais], pendant que l'on envisageait également d'inculper un huissier qui aurait
participé à la conspiration qui a eu pour but premier de cacher, de transporter ou de transférer
certains documents (les plaintes parlent surtout de lettres de change et effets bancaires), et pour
effet de priver la succession ou ses créanciers d'une somme totale de $286,129.12. SOURCE : La
Presse, 28 août 1982

Première danseuse noire à Jeunesse d’aujourd’hui et fille de diplomates haïtiens, la veuve,


Marie-Claire Martin (née Zéphirin), n’allait pas tarder pas à se refaire. Amoureuse des
tout-petits, elle ouvre, peu de temps après le suicide de son mari, une garderie, puis une
autre et une autre. A la tête d’un mini empire (avec sa fille Karine et le syndic autorisé en
insolvabilité Max Druker), Madame Martin est aujourd’hui copropriétaire de l’Académie
Marie-Claire, une institution d’enseignement privée située à Kirkland, de la Maternelle de
Marie-Claire Inc., et de Les Trésors de Marie-Claire Inc. Résidente du prestigieux Haddon
Hall de la rue Sherbrooke Ouest à Montréal, toutes ses entreprises bénéficient de
subventions du Gouvernement du Québec.

Quant à Me Gervais, il a été libéré et continue de pratiquer le droit :

L'avocat Guy. C. Gervais qui avait été accusé d'avoir comploté pour frauder les créanciers de la
succession du producteur de disques, Yves Martin, a été libéré hier, au terme de l'enquête
préliminaire. Le juge André Daviault en est venu à la conclusion qu'il n'existait pas de preuve à

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l'effet que l'avocat avait comploté avec Marie-Claire Martin pour frauder les créanciers en cachant
ou faisant quelque transport, transfert de lettres de change d'une valeur totale de $286,169.12, la
propriété de la succession de Yves Martin. SOURCE : La Presse, 8 mars 1983

Foudroyé par le succès

La courte carrière d’Yves Martin commence en 1965, alors que le producteur de disques
Jean Beaulne (Disques Première) lui fait enregistrer un 45 tours. Martin a dix-sept ans.
Un deuxième, sur étiquette Capitol celui-là, paraîtra deux ans plus tard. Confronté au
manque de succès commercial que remportent ces enregistrements, le jeune Martin se
tourne vers l’écriture de chanson. C’est l’époque où la plupart des auteurs-compositeurs
vendent leurs créations (et tous les droits qui viennent avec) pour 50$.

Doué et doté d’une oreille au diapason des goûts musicaux des jeunes, ses chansons sont
enregistrées par Les Baronets, Les Mersey’s, Les Bel-Air, Les Monstres et autres groupes
de l’époque, l’amenant ainsi à fréquenter les figures incontournables de l’industrie du
disque au Québec : Jean-Paul Rickner (Trans-Canada), Art Young (Trans-World,
Zodiaque), Yvan Dufresne (Compo/Apex, London), Tony Roman (Canusa, Jupiter,
Révolution), Guy Cloutier (Nobel), Michel Constantineau (Trans-Canada), et Denis Pantis
(Trans-Canada, DSP, Citation, Télé-Disc), dont il deviendra très tôt l’assistant chez Trans-
Canada. C’est d’ailleurs sur l’étiquette de ce dernier, Citation, qu’il enregistra non
seulement sa nouvelle épouse, mais aussi Les Chanceliers, Plume (Réal Brousseau de son
vrai nom), Les Bel-Air, Pierre Perpall, etc. C’est là aussi qu’il fait la connaissance de l’ex-
Valentin Gilles Brown, que son mentor a découvert quelques années auparavant. Vite
devenus amis (Marie-Claire et lui seront les parrain et marraine de Vanessa, la fille du
couple Brown), l’idée d’une collaboration commence à germer dans la tête des deux jeunes
hommes. Elle produira deux albums et quelques 45 tours.

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Allumé par le succès du duo Brown-Martin et des enregistrements qu’il réalise pour le
compte de producteurs locaux, Martin en veut plus. C’est qu’il caresse le rêve d’être un
bonze de l’industrie du disque. « Notre plus jeune producteur musical, Yves Martin, est
sans doute celui à qui les compagnies de disques font le plus confiance, » pouvait-on lire
dans l’édition du 10 mai 1970 du Photo-Journal. On le voit donc fréquenter Jacqueline
Vézina, la fondatrice du Festival du disque (dont il sera l’un des boursiers); s’associer aux
imprésarios Guy Cloutier et Guy Pothier; soutenir la carrière de quelques artistes; voyager
aux États-Unis et en Europe; et entretenir des liens étroits avec les meilleurs arrangeurs
(Jacques Crevier, Jerry DeVilliers, Denis Lepage, Richard Ferland, Jean Musy, etc.) et
réalisateurs de la scène montréalaise (Angelo Finaldi, Johnny Hagopian, Boule Noire,
Nick Blagona, etc.).

Il saute dans l’arène à l’été 1971 avec les Disques Campus Inc., une entreprise qu’il possède
avec son épouse, l’agent de promotion Jean-Pierre Lecours (Compo/Apex, Trans-World)
et la femme de ce dernier, Monique Marchand.

Leurs premières productions remportent un succès tel qu’ils deviennent vite très riches.
“I have a friend, Yves Martin, who became a millionaire as the head of Campus Records
there,” dira Jerry Renewych (de Chappell Canada) au magazine Billboard.

Commence alors une course effrénée de rachat de contrats (Mimi Hétu, Nicole Martin,
Jacques Salvail, par ex.) et d’acquisition de nouveaux talents (Michel Pilon, Che, Papillon,
Patof, Jean Malo, Michèle Richard, Gétro, Johanne Bédard, Jimmy Bond, Pierre
Létourneau, etc.). Or ce branlebas de combat ne se fait pas sans heurts, comme en
témoignent ces trois cas :

1- Le passage de Jacques Salvail de Trans-World à Campus causa un froid tel entre le


président de Trans-World, Art Young, et Campus que Martin, Salvail et Lecours furent
poursuivi en justice;

2- Le passage de Papillon de Trans-Canada à Apex/Compo – pour lequel Martin a


empoché une avance de 25 000$ – a presque eu raison de la carrière du jeune artiste. Ce
dernier, vexé et ne souhaitant plus travailler ni avec lui ni avec Guy Pothier – qui restaient
pourtant ses imprésarios et réalisateurs – plaça Compo dans un tel embarras que
l’entreprise dû s’entendre derechef avec les deux associés;

3- La demande de résiliation de contrat exigée par la chanteuse Ginette Rivest.

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Prendre de l’expansion

Histoire de diversifier ses sources de revenus, Martin devient le gérant de certains de ses
artistes et ouvre la maison d’édition Johann pour acquérir les droits des œuvres que ces
derniers commettent sur disques. On loue des bureaux au 7033 route Transcanadienne et
on engage Luc Casavant pour faire la promotion des disques, ce qu’il réussit à faire sans
grande difficulté, Lecours ayant déjà une excellente relation avec les gens de Radiomutuel.

Jeune père de famille (il a un fils, Iohann, qui épousera plus tard Mitsou Gélinas, et une
fille, Karine), il fonde alors Les Productions Yves Martin, Inc. et se lance dans la
restauration rapide avec Jacques Desrosiers (Patof).

Toujours réalisateur pigiste, il produit les artistes de la compagnie Nobel en 1973, pour
ensuite se dédier à la production de disques en 1975, année de la création des Disques
Pacha. Jacques Salvail, Tony Massarelli et surtout Nanette Workman, pour qui il produit
le fameux disque Lady Marmelade, contribuent à l’édification de la nouvelle étiquette.

L’année suivante, il lance un troisième label, Les Disques Martin, pour commercialiser les
bandes de la chanteuse Nicole Martin, dont il a racheté les contrats d’enregistrement
quelques années auparavant. Il voyagera d’ailleurs en France – où il aura une rencontre
des plus fructueuses avec le compositeur Francis Lai – et au Japon pour faire avancer la
carrière de sa talentueuse recrue.

Grisé par tant de succès, « le génie de Campus » s’affaire à mettre d’autres interprètes sous
contrat et à ouvrir d’autres maisons d’édition : Pacha (avec Michel Constantineau), Cactus
(avec Michel Constantineau), Marie-Claire, Explosion Music (avec Tony Green), BM (avec
Normand Bouchard), Green-Martin (Nanette Workman & Angelo Finaldi), Marago
(Johnny Hagopian), Martau (Donald Lautrec), De la grande ourse (avec Mariette
Lévesque). On le voit même composer les bandes sonores des films Après-Ski et Marie-
Quoeur et ouvrir deux autres labels, les Disques Bazar, avec Normand Bouchard, et les
Disques Oui, avec Pierre Brousseau. Un média rapporte qu’il a acheté les Disques Apollo
(dont il avait été le co-directeur avec Gilles Brown) de Dominique Mandanice, le
propriétaire du Café de l’est; mais c’est en fait Polydor qui s’était porté acquéreur du label
en mai 1970.

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A l’hiver 1977, Constantineau et lui vendent Les Disques Pacha à Productel, qui détient
déjà les studios Marko, TV Production et National Cablevision.

Margaret Trudeau, Louise Lemire, Fernand Gignac, les jumeaux Dionne, Michel Pagliaro,
Nancy Harris, Jacques Boulanger, Geraldine Hunt, entre autres, joignent l’écurie Martin.
L’édition du 24-30 octobre 1976 de Radio-Télé Monde rapporte qu’il a également signé
« un alléchant contrat avec le réputé acteur américain Paul Newman » en plus d’être
« victime d’une crise de paralysie en pleine rue. »

L’apogée

Vint alors l’apogée de sa courte carrière : les mises sous contrat de Nanette Workman par
Atlantic Records, celle de Richard Tate par ABC Records, et celle de Geraldine Hunt par
WEA.

Au début septembre 1975, Martin est en route pour New York pour y rencontrer le jeune
président d’Atlantic, Jerry Greenberg. Bien qu’il ne soit pas à sa première visite en sol
américain, il est nerveux. C’est qu’il joue gros. Son objectif? Redonner Nanette Workman
aux étasuniens. Greenberg a, certes, déjà entendu Lady Marmelade et Danser Danser;
mais il veut les refaire en langue anglaise. Après seize jours de négociation, les deux
hommes concluent une entente de quatre ans, évaluée à près d’un demi-million de dollars.
Au final, l’aventure sera un flop.

Puis, vint la signature, à l’hiver 1977, du contrat du chanteur et percussionniste Richard


Tate avec ABC Records d’Hollywood, contrat qui ne produira malheureusement qu’un seul
album (enregistré en Alabama avec les fameux Swampers du studio Muscle Shoals); et
celui de Geraldine Hunt avec WEA, qui ne générera pas les recettes escomptées.

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C’est à ce moment-là que l’idylle entre l’industrie du disque et le « génie de Campus » a
commencé à prendre fin et que ce dernier, affligé, a fait une dépression nerveuse :

- 6 juillet 1979, les Disques Campus « a transporté et cédé toutes ses dettes à la Banque de
Montréal »;

- 13 décembre 1979, les Productions Yves Martin Inc. « a transporté et cédé toutes ses
dettes à la Banque de Montréal »;

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- fin décembre 1979, les bureaux d’Yves Martin sont dévalisés;

- Les Productions Yves Martin Inc. accumulent les dettes, dont certaines auprès du
distributeur Trans-Canada Disque (une division de Québecor) et de Les Entreprises Télé-
Capitale (une division de CFER-TV). Des recours en justice sont entamés au début de
l’année 1980.

Post-mortem

Le 25 septembre 1980, les biens saisis des Productions Yves Martin Inc. sont vendus par
Les Entreprises Télé-Capitale au plus offrant. Puis, le 11 mars 1981, disques, 45 tours et
cassettes sont vendus au lieu d’entreposage de Québecor.

Il y eut aussi les quatorze chefs d’accusations portés contre sa veuve et « l’avoué » de celle-
ci mentionnés en introduction.

Jean-Pierre Lecours a, lui aussi, eu quelques démêlés avec la justice, comme en témoigne
cet extrait d’article paru dans l’édition du 10 août 1985 du magazine RPM :

Jean-Pierre Lecours, Jean-Pierre Lessard, and Andre Lessard, all previously of Disques Imperial
(Montreal), pleaded guilty to criminal counts of Fraud over $200 ($1,000 fine), Trademark
Forgery ($200 fine plus 2 years probation) and Conspiracy To Commit Fraud ($1,000 fine plus 2
years probation) - all sentences consecutive. The trio were accused of counterfeiting cassettes
during the period of July 1981 to April 1982. The product concerned was that of A&M, Capitol,
CBS, PolyGram, and WEA. Between the U.S. (where a civil case was centered around this
product) and Canada, as much as 100,000 pieces of product were seized and ordered destroyed
by the courts.

Jacques Salvail et Jean-Pierre Lecours en 1971

La carrière d’Yves Martin nous rappelle que le succès, la gloire et la richesse ont un prix et
que ce prix est parfois lourd à payer, et ce, non seulement pour ceux qui y accèdent mais
également pour leurs proches.

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