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sociologie et tiers monde

FERNANDO HENRIOUE CARDOSO

sociologie du développement en amérique latine

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Tous droits réservés

socio/ogie et tiers monde

FERNANDO HENRIQUE CARDOSO

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SOciologie du dévelOppement en amérique latine

"

éditions anthropos paris

15. rue Racine. PARIS 6'

,~

CHAPITRE

PREMIER

ANALYSES SOCIOLOGIQUES DU DEVELOPPEMENT ECONOMIQUE •

Les schémas abstraits d'analyse qui dominent les sciences sociales ont pénétré dans les études sur le «processus de développement» aussi bien que dans les efIorts pour' expliquer la formation des sociétés industrieIles. Débutant par cette notion de «développemer.'t» déjà si ambigue par eIle-même, les analyses du passage des sociétés agraires traditionneIles aux so- ciétés modernes se font souvent à partir de points de vue fondés sur des critêres qui, d'un cõté, élói- gnent I'analyse économique des conditions sociales de développement et d'un autre,ne voient seule- ment que les forces sociales qui Iibêrent le proces- sus d'ihdustrialisation ó sous-estimant I'importance de la « structure du systême productif». De cette ma- hiêre, le 'changement social apparait comme le résuI- tat d'un mécanisme dans lequel « des facteurs éco-

* Ce travail correspond à 'un fragment du second chapitre

du livre de l'auteur, Ohef d~entrepri8e industrielle êt déve- loppement économique au Brésil. (8ao Paulo, Diffusion Euro-

péenne du Livre, 1964;)

,

-,

,

8

SOCIOLOGIE DU

DtVELOPPEMENT

EN

AMtRIQUE

LATINE

nomiques» déterminés agissent pour produire un « résultat» économique, sans aucune référence aux modifications qui se vérifient dans les relations entre les hommes et dans les projets d'action collective ; ou bien le «décollage» vers la modernisation de l'économie devient le résultat de l'interférence de motifs psycho-sociaux chez un ensemble d'hommes qui tiennent le rôle « d'élite dirigeante» et qui as- sument les risques pour l'avenir, en essayant d'im- primer à toute la société la marque particuliêre ~ des desseins du groupesocial particulier aU'luel ils appartiennent. Il semble alors que l'ancienne image schumpete- rienne des chefs d'entreprise, qui dynamisent le réel, ait été réduite à l'un des types possibles d'impulsion du processus de développement économique et que les nouvelles élites dirigeantes agissent avec des variables ou des facteurs qui restent neutres en ce qui concerne le destin final, de la société contempo- raine: dans cette interprétatiop, l'industrialisation n'estpas une déesse bicéphale, mais ell~ suit un chemin fatalement tracé dans l'histoire moderne comme les personnages de la tragédie grecque.

1. Uindustriçxlisation par étapes

Les analyses de Rostow donnent bien l'exemple du type de point de yue indiqué plus haut, oú le processus de déveJoppement économique est conçu comme un ensembJe de « éhangement d'état». Cha- que étape du développement social se caractérise par la maniêre qu'9nt Jes communautés d'utiliser les res- sources économiques naturelles ou créées, pour· pas- ser d'uné' sitúatión de stagnation à une situation de

ANALYSE

SOCIOLOGIQUE

DU

DÉVELOPPEMENT

ÉCONOMIQUE

~

dynamisme: La transition ,subit l'impulsion d'un mê- canisme' complexe, mais qui consiste, à la base, en une opérationéconomique simple:« en' défini- tive, nous pou','ons convenir que l'essence de la tran- sition peut se décrire comme' une augmentation du taux d'investissement à u,n. niveau plus important, qui dépasse l'accroissement de la population; ce qui ne veut pas dire que la hausse du taux d'investis- sement constitue .la cause fondamentale» (1), Dans un exposé de ce 'genre, le proce~sus social concret de transformation d'un modéle ,de sociétê· dans un autre subit une 'dçJUple réduction: d'un côté, l'analyse structurale du systéme productif s'an- nule et d'un autre côté, les différences entre les .formes possibles de, réintégration des systémes pro- ductifs dans des genres particuliers de sociétés glo- bales s'éliminent. En d'autres termes, le «dévelop- pement économique» finit par se mesurer à l'aide d'indices qui visent des relations entre d~;'x varia- bles, l'une, morphologique (accroissement de popu- lation), et l'autre, économique, (taux d'investisse-

ment)

n'expriment pas les formes d'être qui unissent et régularisent socialement leurs maniéres d'exister.

.toutes deux abstraites, dans le sens qu'elles.

Ainsi,

le

Venezuela

et

le

Koweit,

par ~){emple

présentent- de grands taux de développement; mal- gré tout, comme on le sait, ce sont des pays ou la majoritê de la population vit· à des niveaux sous-

1. W.W.

Rostow,

The

stages

of economic

growth.

A

non-

communist manifesto, Cambridge, The University Press, 1960.

Nous citons, suivant la version espagnole: Les étapes de la

trad.

de Rubén Pimentel, México, Fonds de CuIture, Economique,

croissance

économique.

Un

manifeste

non_ communiste,

10 ;SOCIOLOGIE DU -DÉVELOPPEMENT

EN AmRIQuE

LATim:

humains 'd'existence et· OU les noyaux dynamiques dépendent de façon directe de I'extérieur. Parallé- lement, dans la seconde réduction, que l'onimagine à travers les transformations sociales et I'augmentation dutaux d'investissement, la· difÍérence qui existe est

l'indus-

trialisation de la Tchécoslovaquie, dans une écono- mie .>ocialiste et de' I'Italie, dans une économie capi- taliste; il est certain que pour' mesurer le degré de charfgement, il y a assez de similitude dans le systéme productif de ces deux pays pour pouvoir les placer sur un même plan de développement économique. L'étape méthodologique suivante dans ce genre d'analyse du développement est la mise en place d'un ensemble qui varie de la société traditionnelle à l'ére de consommation massive. En réalité, le concept même de «société traditionnelle» pourra être remplacé' par celui d'« économie relativement stagnante» ; d'ailleurs, dans la définition de Rostow, «Ia société traditionnelle est celle dont la struc- ture se développe à I'intérieur d'une série limitée de fonctions de production» (2), et les limites sont d'ordre technique et économique : «,Mais le fait fon- damental en relation avec la société traditionnelle était qu'il existait une limite au niveau, de la pro- duction qu'on pouvait atteindre per capita. Cette li- mite provenait du fait que les possibilités scienti- fiques et techniques modernes n'étaient pas acces- sibles, ou bien, qu'elles ne pouvaient pas s'appliquer de maniére réguliére, et systématique (3) ». La dé-

bien

peu

significatlve,

par

exemple,

entre

2. Ibid., p. 16.

ANALYSE

SOCIOLOGIQUE

DU

DÉVELOPPEMENT

ÉCONOMIQUE

11

politisationde la lransformation sociale est totale dans ce' texte' et 'l'idêe même de « sociêtê tradition' nelle;) s'accorde mal avec l'êébnomisme dont elle esf imbue. Dans l'iuiályse des phases de transition rêappa- rait, la prêoccupation qui a trait aux forces d'im- pulsion' du dêveloppement. Donc, la caractêri'sation abstraite des' êtapes de dêveloppement est remplacêe par une analyse, qui prêtend être dynamiqúe, ét dans laquelle le «moteur de l'histoire ». semble êire le rêsultat de l'heureuse rencontre de deúx ol'dres de facfeurs: recours naturels favorables à: l'indus- trialisation en plus de 'la sciencemoderne et objec- tifs sociaux capables de motiver l'action modifica- trice des hommes (dignitê nationale, profit privê, bien-être gênêral, meilleures' conditions de vie pour les enfants). La conjonction favorable de ces fac- teurs crêe les conditiOlis prêálables 'pour le « dêcol- lage» économique, compris dans le se'ns de l'aug- mentation gênêralisêe de la productivitê, qui s'ac- croit 'en progression gêomêtrique grâce à: la technó-

logie scientifique et â l'intensification des investis- sements.

A partir du «dêcollage », passêes quelques an-

nêes, l'êconomie atteint une phase de «maturitê» qui se dêfinit essentiellement ',comme «l'étape dans laquelle l'êconómie démontre sa capacité â dê- placer les premiêres industries, propices à: son êlan 'initial et à: absorber et appliquer, effectivement, à:

ou leur totalitê -"- les fruits les plus avancês de' lá technologie considêrêe donc comme moderne,» (4).

un três vaste ensemble

de ses ressources -

à:

12

,SOCIOLOGIE DU

otVELOPPEMENT

EN

AMÉRIQUE

LATINE

De l'étape de maturation à l'ére de consommation massive la différence consiste dans le transfert de la direction· du développement jusqu'au secteur des ser, vices et des produits de consommation durables; Dans cette étape le revenu réel per capita dépasse les nOl'll1es de consommation de la majorité de la population et la structure de l'emploi se mo- difie; la production de la population urbaine aug- mente en relation avec le total, tout comme augmen- tent les emplois spécialisés et. les fonctions admi- nistratives. Pendant ce temps, dans l'analyse de «l'étape de transition", Rostow continue de considérer certai- nes conditions histod.co-sociales concrétes qui dis- tinguent le passage de la société traditionnelle à la société moderne. En effet, il y aurait deux moments différents sur le chemin de la modernisation: la formation des conditions préalables pour le déve- loppement et le décollage proprement dito A l'étape initiale, il y '11 deux modalités historiques de base. Dal)s Ia pr!"miére, qui est le cas le plus général, «la création .des ~ol)ditions préalables pour l'im- pulsion initiale a eu besoin des changements fon- damentaux dans une société ·traditionnelle bien établie ; .modifications qui ont affecté et. altéré subs- tantiellement aussi bien la structure sociale et le systérne po.litiqueque les techniques de produc- tion" (5). Dans. la seconde étape, les nations ou le décollage a eu lieu, «sont nées libres", comme

la Nouvelle-Zélande, le

Canada eb quelques autres : .« elles ne se· virent ja-

mais enveloppées par les structures politiques et les

les

Etats-Unis; I'Australie,

ANALYSE SOCIOLOGIQUE riu iitVELOPPEMENT' If:CONÓMiQUE

13

valeurs de la société traditionnelle et, 'pourtant, leur processus de transitionvers la croissance moderne

fut

nomique» (6). Cependant, les conditions préalaliles pour le dévéloppement ne se rédtiisent pas à la for- mation de nouvelles potentialités économiques dans un pays déterminé. Ilest ~certain - et l'analyse de Rostow est succincte et consistante sur ée point - qti'il filUt développer les sources de ce que l'auteur appelle «le capital productif» ét qu'à la base, dans sa conception, il faut augmenter la productivite de I'agriculture et· des industi'ies des mines' pour :

essentiellement, de caractere technique et éco-

1)

2)

vises

3)

procurer plus de produits alimentaires, augmenter le revenu fiscal et obtenir des de- par I'exportation,

céder

mo-

une

partie

du

revenu

au

secteur

derne de l'économie,

et qu'il faut· enfin un «capital social fixe », sous la forme de moye,ns de communication et de trans- porto Mais parmi les conditions nécessaires à ce décollage, il y a quelques «cllangements non-éco- nomiques» parmi lesquels ressortent la formation d'une nou"elle élite dirigeante, ainsi. que la' capa- cité gouvernementale d' « organiser )e pays de .telle maniere que des ma,chés commerciaux unifiés se développent; ~il faut créer et maintenir un systeme fiscal qui dirige les ressources du pays vers des ap- plications mOdernes, même si c'est aux dépens des anciens percepteurs; et montrer le chemin, dans tous les aspects de la politique nationale·- depuis les tarifs douaniers jusqu'à l'éducation et la salu-

"14

SOCIOLOGIE

DU DÉVELOPPEME~ EN

AMÉRIQUE

LATlNE,

prité publique - vers la, modernisation de l'écono- mie ·ét, la sÇ>ciét,~ dont elle fait partie». (7), D'une maniére al1alogue, dans l'analyse du. pro- eessus de décollage, Rostow ne se, limite pas aux aspects é'conomiques, comme on pourrait le suppo- ser étant donné sa' définition du développement.

Ainsi, il écrit.:

«Le principe de l'élan il]itial pro-

vient d'une forte stimulation spécifique

peut

adopter la forme d'une ,révolution politique qui a}- 'fecte directement l'équilibre du pouvoir social et les

valeurs effeêti~es, la nature des insÚtutions écono- miques, la dist~iblltion'du revenu et la, régle des dé- penses d'investissement (8) . .De plus, en effet l'élàn initial peut dépen- dre de «'facteurs sociaux» :cette mêm\, caractéri- sation de l'étape de décollage inclut, en plus de l'augmentation du taux d'investissemeíit brut de 5 à 10 pour cent du P,N.N. (produit national net) et du développement de l'un ou de l'autre des sec·- teurs de manufacturesde base, un 'composant extra-

économique: «"':l'existenc"e, ou l'apparition d'une

structuration 'politique, sociale et ·institutionnelle qui profite' de l'expansion du secteur moderne et des effets de l'essor de l'économie extérieure et confére à. cette croissance un caractére de conti' nuité» (9). Done, pour l'analyse des étapes de dé' veloppement, l'élite dirigeante apparait comme un facteur important :on attend d'elle la dynamisation du systéme productifet de la société. En d'autres termes, un certain groupé·'doit 'tenir le tôle que les protestants, guidés par l'éthiqüe cal-

Celle-ci

7.

Ibid., p. 44.

8.

Ibid., p. 50.

ANALYSE

SOCIOLOGIQUE

DU, DfVEI!>~PEMENT ,fCONOMIQUE

15

viniste, 'ont joué dans Ja formation ,du. capitalisme européen. L'élan .qui permettra la galvanisation des forces modernisatrices de ,la société ne doit pas, se réduire à de pures motivations de profit: «Les criteres quLont rapport à l'obtention maximum de bénéfices privés ne coincident pas nécessairement avec les criteres de taux et de norme d'accroisse- ment. dans divers secteurs» (10). Il .doit néanmoins exister un certain groupe :depersonnes qui se conduise. ,comme si le mobile de ses actes était l'obtention d'un certain profit dans une économie

de

production'» ,CU), même. 'si Jes principalesentrepri- ses à capital social fixe sont créées par l'initiative de I'Etat, au moyen .,de stibsides. Laissons de côté la critique, aussi tentatrice. que facile,.qui consisterait à montrer que le modele mêmede rationalité supposépar Rostow exprime un mode particulier de réalisation de, la production, quiest .\e systeme capitaliste (le texte cité dit, que l'action modificatrice de l'équilibre traditionnel doit être motivée par d'autres facteurs que l'idée .de pro- 'fit) , pour 'fixer notre attention sur le procédé: métho- dologiqué qu'on suppose dans ce genre d'analyse. A la base, la transition etle «décollage »' sont vus comme le résultat 'de la combinaison de facteurs' économiques. et de fucteurs extra-économiques; dont la différence spécifique se mesure 'par. la rela- tion taux d'investissement/croissance démographi- que, bien que'sa.'genese dépende d'autres variables. Cómme il n'y a pas ,de références' systématiques

dynamique, qui possede. des fonctions variables

10. Ibid., pp. 66-67.

16

SOCIOLOGIE DÉVELOPPEMENT

EN Ã:M~IÜQUE- LATINE

au contexte de significations soéiales et à la struc- 'ture,particuliéré de la société ét du systéme 'produc- tif des Iieux qui subirent le processus de .décollage, la notion de société « traditionnelle » aussi bien que cellé de « société moderne » s'appliquent à un grand nombre detypes de formations sociales concrétes, l/ensemble qui définit la relation entre les deux pôles sert à c1assifier (ce 'qui n'est pas critiquable en soi' mais est arbitraire). Le genus proximum se «constitue par la sélection' aléatoire de variables » (augmentation de 5 à 10 pour cent du P,N,N, comme taux d'investisseinent brut, ou «modification de la structure de consommation» à I'époque de con- sommation massive, etc.,,), .dont la diversité établit les différences entre les économies. Les variables non écoriomiques interviennent pour

dynamique qui .établit :lepa~age, d'une

étape à une autre. Pendantce temps, ellesagissent comme « condltions» pour, la production d'un effet déterminé (Ia modernisation) déjà contenu dans le schéma général de l'ensemble. C'est seulement incidemment, comme dans le, cas de I'analyse du «,nationalisme », qu'i1 est fait réfé- rencé à la structure de domination et à la compé- tition dans le marché international. Mais, même dans ce cas, le «nationalisme économique» s'in- corpore comme un ersatz des raisons de type « éthi- que calviniste» nécessaires pour pousser legroupe dirigeant dans le sens de la modernisation. Ainsi donc, la lutte pour l'indépendance natio- nale est' la condition essentielle et préalable du dé- veloppement, celui-ci pouvant être remplacé par tout autre type de motif. li n'y aura aucune relation nécessaireentre un stimulus déterminé et un résul-

éxpliquer la

I

"

ANALYSE

SOCIOLOGIQUE

DU':DJ!:VELOPPEMENT

J!:CONOMIQUE

17

tat pariiculier dans le systême productif. N'importe quel genre de stimulus débouche sur la « moderni- sation », et, comme I'analyse retombe sur les pha-' ses de ce processus, les types de stimulation entrent dans I'interprétation comme ,un mal nécessaire:

supposons un Dieu sans intention définie, 'Ie monde existant déjà; les lois qui le régiraient ne résul- teraient pas de la nature de la divinité mais de la' force incoercible de la créature. Donc, l'analyse n'est pas typologique dans le sens weberien, puisque I'idée de genus proximum, diffé- rence spécifique, empêche la définition de contextes significatifs, et que, par son arbitraire, le schéma ne s'appuie pas sur l'idée de probabilité objective ; elle n'est pas non plus structurale; puisque 'Ies relations nécessaires entre les variables qui définissent la structure des étapes de développement ne sont pas évidentes; elle n'est pas marxiste, puisque ce livre' est une «réponse à Marx»: à l'empirisme de la « preuve », qui consiste en unesélection d'exemples" la méthode de Rostow ajoute Ufl psét.ido'f6rmalisme descriptif (qui parait être l'effortthéorique maxi- mum auquel arrivêrent les analyses de ce genre comme revers de l'empirisme), 'dans lequel la juxta- position de variables abstraites se substitue à la ri- gueur de I'enchainerrient des propositions.

2. Uindustrialisation comme systeme

Comme couronnement d'un tel effort pour expli- quer la formation des' sociétés industrielles moder- nes, les travaux' sur le' mécanismede fonctionnement -et"de stabilisation du «systême indusfriel» de, vie proposent d'établir une typologie de ces sociétés.

18

SOCIOLOGIE

DU

DÉVELOPPEMENT

EN

AMÉRIQUE

LATINE

L'exemple le plus remarquable ,et peut-être le meil- leur de ces analyses est le travail collectif or-

ganisé

par The

lnter-University ,Study

of

Labour

Problerns in Econornic Developrnent. Voyons les ré-o

sultats généraux des recherches effectuées, conte- nus dans Harbison et,Myers (12), et dans Kerr (13). Contrairement, à l'étude de Rostow, dans laquelle les cC'nditions 'naturelles, économiques et démogra- phiques constituent la préoccupatioq dominante, de ces recherches, la problématique centrale porte sur le «'facteur humain» considéré sociolo- giquement. Les auteurs partent de la vision métho- dique de l'existence de certaines conditions univer- selles qui se manifestent dans n'importe quelle société industrielle et qui prod1.lisent un type, d'homme nouveau: «L'homme de cette nouvelle société industrielle ,posséde une meilleure éducation, jouit d'une meilleure santé, vit plus longtemps et dispose de plus' de temps libre que les membres des sociétés traditionnelles. Son niveau de vie est 'maté- riellement supérieur et il désire obtenir toujours davantage de cette société en cours d'industrialisa-

tion»

(Kerr et d'autres auteurs, page 26)

(14).

Il y aurait donc une logique de l'industrialisme

12. F. Harbison et'C.A. Myers, Management in the industrial

world. An international analysis J New York, Mac Graw-Hill,

1959.

13. G. Kerr, J.T. Dunlop, F.H. Harbison et G.R. Myers, In-

dustrialism, and industrial mano The problems of labor and

management in

economic growth J Cambridge, Harvard Uni-

versity Press, 1960.

L'industria-

lisme et lJhomme industriel. Les problêmes du travail et la direcÜon dans 1e développement .économique, trad. par Rolando qonz~lez Zanzani, Bs, As., ,~udeba, 1963, p. 26.

14. Naus

citons

suivant

la

version

espagnole:

ANALYSE

SOCIOLOGIQUE

nu

DÉVELOPPEMENT

ÉCONOMIQUE

19

qui assurerait des traits communs au cours et aux effets" de la transition des sociétés traditionnelles aux sociétés industrielles. A la base, les modêles uni- versels de l'industrialisme résultent du caractêre des méthodes de production eL de distribution mises en pratique dans la civilisation industrielle et réglées par la science et par la technique": «Les change- ments continus dans la science, Ia technologie, et Ies méthodes de production inhérentes l'industrialisa- tion ont une série de conséquences décisives pour Ies travailleurs, les gérants, I'Etat et leurs relations ré- ciproques» (15).

Parmi les traits industriels dans

1)

communs des "systêmes produc-

n'importe

quelle

société,

il

tifs

y

a donc, parmi ceux qui se réfêrent aux travailleurs :

une variété de spécialisations et une abondance

de professionnels compétents,

une mobilité sociale et une société ouverte, en

fonction des échanges continus dans le systême pro- ductif,

3) la formation de systêmes d'éducation en rela- tion fonctionnelie avec les impératifs de la techno- logie moderne, capables d'accroitre le niveau" général de l'instruction scolaire, 4) une différenciation ac~~ntuée de Ia structure de la force de travail. L'industrialisation impose á l'ensemble de la so- ciété :

2)

1) une urbanisation croissante,

2)

une action des gouvernements sur une grande

échelle,

15. Ibid.,

p.

42.

~

20

SOCIOLOGIE

DU

DÉVELOPPEMENT

EN AMÉRIQUE

LATINE

'3) la formation d'un ensemble de lois qui reglent

les relations entre administrateurs et administrés

,de maniere à ce 'que la ~ociété industrielle soit le résultat d'un accord général en ce qui concerne les valeurs de base ,de la civilisation industrielle. A savoir:

a) respect pour la ,technique et pour la science,

b) démocratisation de l'éducation,

c) généralisation de l'effet de démonstration qui

permet l'espoir constant de vivre conformément aux modeles les plus élevés de l'existence,

d) culte du travail.

Par la formation de sociétés ,industrielles, on

arrive à trouver la solution aux problemes de

et la création d'une espéce de «un

population

monde unique» (The industrial society is an integrated world, to use Myrdal's phrase, disent les

auteurs) ; cette unité dérive du fait que la science et la technique manquent de frontiéres 'nationales. Cependant, à l'unité assurée par la technique mo-

derne de production, commune à toute société industrielle, s'oppose la diversité des stratégies des élites dirigeantes et la particularité des cultures des différentes sociétés traditionnelles. Le proces- ~us d'industrialisation implique, comme le ,prouvent les caractéristiques communes à toutes les' sociétés industrielles, une transformation des anciennes cul- tures. Celles-ci sont affectées à cinq niveaux fon- damentaux:

1)

le systéme familial,

2)

la structure de classe et de race,

3)

les valeurs éthiques et religieuses,

4)

l'ordre juridique,

ANAL YSE

SOCIOLOGIQUE

nu

ntvELOPPEME~ tCONOMIQUE

21

Les cultures traditionnelles oupréexistantes li- mitent le processus d'industrialisation, même' si elles ne constituent pas des obstacles insurmonta- bles. Elles affectent le genre d'orientation que les élites dirigeantespeuvent donner à la marche vers l'industrialisation, elles se font sentir dans le rythme du processus de changement et, finalement,elles in- fluent SUl' les mécanismes par le moyen desquels les transformations se réalisent. On remarque dans la conception de ces auteurs que deux facteurs appal'aissent qui conditionnent le .processus d'industrialisation : les nécessités :impéra- tives et universelles du «type de pl'od~ction» et, dans une acception suffisamment large de culture qui englobe la structure sociale et juridique, les ré- sistances opposées par la culture traditionnelle. Comme médiation entre les forces universalistes, représentées par la science et par la technique et les résistances particularistes, offertes par les cul- tures traditionnelles, apparaissent les élites dirigean- tes avec leurs stratégies. Pour remplacer .l'ancienne idée que l'industrialisa- tion résulte' de l'action des entreprises qui se dé- veloppe aU niveau du marché, le~ auteurs proposent cinq types de groupes capables de donner une, im- pulsion au processus de transformation, chacun d'eux motivé par d~s stimulations ét dés valeurs différentes et, jusqu'à un certain point, prétendant obtenir des résultats différents, en ce qui concerne la forme de la société, mais produisant réellement, 'tous, un Brave new world, devenu familier et

routinier,

sans enchantements mais aussi

sans pé·

rils:

Les

la

Société industrielle ,des masses.

cinq

types

d'élites

dirigeantes

capables

de

22

SOCIOLOGIE DU

D~VELOPPEMENT EN

AMtRIQUE

LATINE

donner l'impúlsion à l'industrialisation seraient:

1)

les élites dynastiques,

2)

les classes moyennes,

3)

les intellectuels révolutionnaires,

4)

les administrateurscoloniaux,

5) les leaders nationalistes. Chacun de ces types d'élite développe une straté- r~ gie au moyen de laquelle il prétend modeler la so- ciété future et lui donner une forme consistante et compatible avec les idéaux qu'il se propose. Les administrateurs coloniaux, cependant, consti- tuent un type transitoire d'élite créatrice; car ils manquent, de par leur situation et de par leur vi- sion du monde, des possibilités de développer des formes culturelles durables. Les cinq groupes dirigeants qui constituent les types de base des «moteurs» du processus d'in- dustrialisatiol1 se différencient entre eux par nom- bre d'objectifs, de façons d'agir et de façons d'établir des relations avec les autres groupes so- ciaux. Malgré tout, dans la. mesure ou la «logique de l'industrialisation » impose l'accomplissement de cer- taines conditions poul' que le processus suive son cours normal, elle provoque des résultats semblables en ce qui concerne la création d'un accord caracté- ristique des sociétés industrielles et les transforma- tions dans le mode de vie des, peuples qui les in- tégrent. De' cette maniére, les stratégies particu- liéres des diverses élites finissent par produire le Systéme industriel qui redéfinit les aspirations des

hommes qui l'ont créé. Dans ce genre d'explication du processus de chan- gement des sociétés industrielles, réapparait, bien I

ANAL YSE

SOCIOLOGIQUE

nu

DÉVELOPPEMENT

ÉCONOMIQUE

23

que sous une autre forme, le « schématisme ,àbs- trait» que nous remarquons chez Rostow: ce ne sont pas des « facteurs» qui opérent aveuglément

sur des conditions déterminées, mais, en apparence',

ce sont les desseins humains présentés en eux- mêmes, c'est-à-dire sans l'analyse des 'conditions ,de leur articulation, en tant que mobile de l'histoire. A l'ensemble des étapes, succéde uÍldualisme plus simpIe 'de « situations d'existence» (société tradi- tionnelle, société industrielle), dont le « passage» dépend des élites dirigeantes. En plus de cela, non seulement les élites sont arbitrairement sélection' nées (pourquoi par exemple ne pas distinguer dif- férents 1:ypes de nationalisme ou discerner, parmi les « intellectuels révblutionnaires », ceux d'extrac- tion et d'órientation « aristocratique» des «popu-

listes », et ainsi de suite ?), imais

elles n'ont rien à

voir avec le destin final du systême auquel elles donnent l'impulsion; en vérité, sous le masque de la diversité des stratégies et de la variabilité des 'cultures, le ressort du processus d'industrialisation devient de fait la technologie scientifique moderne, qui, plus que la logique, est à la rigueur I' « ontolo- gie du systême ». Par conséquent, quand bien. même ce type de vi- sion est plus riche, en ce qui concerne l'analyse' de la dynamique sociale à laquelle il se réfêre, que celui dont nous avons discuté en premier lieu par rapport à· l'intégration de la stratégie des groupes qui sont dans la phase d'industrialisation, il est d'un autre côté plus pauvre en ce qui 'a trait aux conditions de l'industrialisation; les deux ont en commun le défaut d'isoler un aspect du processusde changement de l'autre.

~

24

- ~

SOCIOLOGIE

DU

DfvELOPPEMENT

EN

AM~RIQUE LATINE

Evidemment les auieurs 'sont conscientsdu fait que le processus de. croissance industrielle et que la modernisation de Ia sociétédépendent des conditions économiques et politiques établies et créées par les hommes ; .mêmes'ils supposent que, dans le genre d'analyse qu'ils font, il est possible d'écarter Ces conditions pour s'intéresser aux « modéles uni- ver:;els du systéme industriel de production ». ét aux forces sociales qui .libérent le processus d'industria- lisation; comme si elles étaient indépendantes des formes concrêtes de domination sociale en vigueur et 'des relations économiques entre lespeuples. Une fois de plus la validité .théorique de cette réduc- tion est, en vérité, la conception sous-jacente de toute cette 'analyse : les motifs et les buts sociaux des groupes qui déclenchent eindustrialisation en- trent dans le schéma d'interprétation comme « con- ditions» nécessaires bien que variables (d'oú les différents types d'orientation possiblesl, et in- ,dépendantes du processus qui imprime réellement du dynamisme à l'histoire (qui pour ces auteurs est la production rationnelle, de base scientifiquel et, pour cela, même, indifférentes aux résultats de l'action qu'elles déchainent. Cette interprétation est d'autant plus certaine que,

dans le chapitre final

de IndustriaZism

and Indus-

'

·triaZ Man, aprés l'analyse succincte de certains fac, teurs particuliers qui expliquent la différenciation .entre les éli tes dirigeantes (la société préexistante, les caractéristiques géographiques, le stade histori- que de. chaque société et les péripéties de l'histoire1 et aprês avoir discuté des facteurs différentiels des systémes industriels (oú on fait référence aux sta-

des du développement en tant que source de. diver-

ANALYSE SOCIOLOGIQUE·DU D~VELOPPEMENT ~CONOMIQUE

25

sité) , les auteurs arrivent à 'une «conception dyna- mique» des sociétés .industrielles. Or, le. dynamisme est dqnné par la lutte entre attributs tout aussi universels dela condition humaine, qui poussent vers la diversité, et l'uniformité croissantes impo- sées par la technologie. «U:ndustrialisme pluraliste n'atteindra jamais un équilibre final.· La lutte entre les forces de l'uniformité et de la diversité devra lui donner vie, mouvement et changement. C'est une bataille qui. n'arrivera jamais ,à, une solution dé, finitive. Une autre batailleéternelle sera celle qui se développe entre le chef et l'employé dans toute l'ampleur des hiérarchies qui partageront le monde; des conflits mineurs se développeront continuelle- ment sur toute I'étendue du panorama social. Les thêmes d'uniformité et de diversité, de ,chefs et de stibalternes qui partagent le monde d'aujourd'hui le caractériseront aussi demain. Il y aura de constants réajustements entre ces thêmes en éternel couflit, mais il n'y al!ra pas de solution permanente. Ils constitueront les fils' éternels 'de l'histoire: l'uni, formité qu'apporte la technologie et la diverslté qu'améne l'individualité; l'autorité qui émane des chefs et la rebellion, même devenue muette, qui trouve son origine chez ceux qui 'sont dirigés.

Ces fils du conflit continueront même iorsque la guerre des classes et Ia lutte autour de la confron- tation de l'initiative privée et de l'initiativepubli- que, ainsi que la bataille entre '.ies idéologies monis- tes et atomistiques auront été dépassées, enterrées sous )es couches sédimentaires de l'histoire» (16).

16.- Ibid., p. 308.

26

SOCIOLOGIE

DU

DtVELOPPEMENT

EN

AMÉRIQUE

LATINE

Les oppositions entre les groupes dans les socié- tés industrielles '.seront «naturelles» et non pas « sociales'» : ,dominés et dominateurs se' transfor- ment en administrateurs et administrés, comme si ces deux catégories exprimaient des façons d'être inhérentes à des «types naturels d'hommes» ; et enfin, la « grande opposition »' subsistera seulement entre la machine qui uniformise et l'homme qui diversifie. Pendant ce temps, dans la nouvelle so- ciété, la, problématique de l'aliénation n'existera plus, même sous sa forme la plus rudimentaire, c'est-à-dire l'homme face à la machine, indépendam- ment des conditions sociales et de la structure qui les insere dans un contexte économique et social déterminé. De fait, dans la société industtielle, bien que les auteurs préviennent, que utopia never arrives Le monde .sera pour la premiére fois' un monde totale, ,ment lettré (alphabétisé) . Ce sera la société de l'organisation (organizationsociety), mais elle n'aura pas besoin d'être peuplée par des « hommes de )'organisation» (organization men) dont les vies seront totalement réglées par leurs rôles et leurs occupations ». Le rêve de. jeunesse de Marx doit se réaliser dans le meilleur des mondes, obtenu par différentes voies, parmi lesquelles celle qu'il a entrevue - la lutte dés classes - aura éte, malgré tout, la plus pénible de toutes. La domination de classes et de nations sera balayée par ,le soufle de la «Iogique de l'in- dustrialisme », et la relation administrateurs-admi- nistrés aura une signification politiquement 'neutre dans la' civilisation de l'abondance, ou celui qui au- jourd'hui est pêcheur, demain deviendra chasseur,

ANALYSE

SOCIOLOGIQUE

DU

DÉVELOPPEMENT

ÉCONOMIQUE

27

réalisant, loin de la contrainte des statuts profes, sionnels, l'essence de l'homme; qui sera' peut-être

I'H omo 'ludens. Pour atteindre à

la stratégie variable. des élites dirigeantes sera sa propre. dupe conduite par le fil d'Ariane de la 10- gique de l'industrialisme.

de telles grandeurs,

3. Modeles et ·histoire

n est indéniable que les formules courantes sur le processus d~ développement, dans le genre de celles que nous avons étudiées, gardent quelque chose de vrai et que, peut-être à cause de cela, elles exercent une certaine fascination sur les chercheurs en sciences sociales : l'expansion croissante de l'in- dustrie et les modifications 'dans la structure des 50- ,ciétés industriellesfont revivre l'idée de la possi- bilité d'universaliser.la civilisation industrielle.

D'un autre côté, les théorlciens non - marxistes du «développement », dont fait partie Schumpeter, avaient limité le «décollage », et la continuité du processus d'industrialisation, à la sphere économique de la 'vie sociale et âv'aient restreint à une 'classe ou à un type de fonction sociale dans le sein de cette classe, la possibilité de pousser la société vás l'industrialisation: la bourgeoisie et les chefs d'en- treprlses résument, par leur histoire, la saga de la civilisation capitaliste industrielle, des cendres de laquelle le prolétariat surgira peut-être avec, en héritage, lâ possibilité defaire avancer la production moderne. Dans les conditions présentes du monde, l'idée des étapes nécessaires pour faire revivre les «elas-

c

••

.,

.,,,

"28

SOCIOLOGIE

DU

DÉVELOPPEMENT

EN AMl!:R~QUE LATINE

ses» et les « types d'homnie» capables de répéter dans les « pays en développement » l'histoire du ca- pitalisme"occidental semble être définitivement aban- donnée : du 'sous'développement au 'développément il

y a, 'des chemins qui ne passent pas par la voie du capitalisme. Les liens de fait entre: la bourgeoisie

- les chefs d'entreprises - et le développement in-

dl:striel étant ainsi rompus, la version kaléidoscopi- que du processus de transformation sociale a pu voir son cours facilité : le processus 'est représenté par la technologie scientifique et par le foyer de projection qui permet 'de multiples combinaisons. Cette version a été incarnée par l'idée de «civili- sation industrielle ». Schumpeter lui-même, face aux transformations de l'économie capitaliste moderne, admet la fin de la bourgeoisie et des chefs d'entreprise. Dans le

marché dominé par les grandes compagnies, le ca- pitalisme donnerait lentement, origine à. Ia civilisa- tion ,capitaliste. Le systeme de, la libre entreprise succomberait ainsi à une mort technique et non .pas politique, mais en tous cas définitive, qui per- .mettrait 'lá réalisation totale de ,Ia « civilisation Índustrielle » • « Pour résumer .cette partie de notre these : si l'évolution capitaliste- le « progres » cesse d'exister ou s'automatise completement, la base economique de la bourgeoisie industrielle se réduira en définitive à des salaires analogues à ceux qui se payent pour le traván administratif courant,

à l'exception des .résidus de quelques rentes et de

quelques gains de monopales, qu'il faut s'attendre

à vair se prolonger pendant un certain temps.

l'entreprise capitaliste ,tend, en vertu de

ses investissements; à 'automátiser le progres, naus

« Comme

ANALYSE

SOCIOLOGIQUE

nu

n'ÉVELOPPEMENT

ÉCONOMIQUE

29

en

concluons

qu'elle

tend

à

devenir

superflue,

à

s'effriter

sous

la

pression

de

son

propre

succes,

«L'uni'té industrielle géante, parfaitement. bureau, cratisée, non seulement déloge la petite et moyenne entreprise et exproprie leurs propriétaires, mais fi- nit aussi par déloger le chef d'entreprise et par exproprier la, bourgeoisie en tant que classe, qui dans ce processus est en danger de perdre non seu, lement sa rente, mais aussi, ce qui est infiniment plus important, sa fonction » (17),

L'histoire et la réflexion sociologique ne vont pas pendant ce temps pari passu; les modifications prévues ne se produisent passous la forme esperee, Face à la multiplicité du réel, 'i! semble que le recours interpré~atif utiiisé l'ait été chaque fois un peu plus, la construction de modeles abs- traits capables de retenir des variables simples et universelles qui, par ces caracteres mêmes, suppor- tent 'la preuve de l'histoire:' de «réduction» en « réduction » les théories de la transition se rappró- chent de l'ineffable de la sociologie systématique~ expliquant' avec elle des processus differenciés qui, par leur nature, sont historico-sociaux, Le' résul- tat de ceci a été d'éliminer peu à peu, en plus de la préoccupation des «pourquoi», la préoc' cupation de la «nature» des procéssus sociaux servant à maintenir le «comment» des combinai~ sons possibles 'entre variables abstraites,

17. J.A. Schumpeter,9apitalism, Socialism and ,Dernocracy;

London,

George

AIlen

et

Unwin;

1947

Nous

citons selon

la

version espagnole: Qapitalisme, Socialisrne et Démocratie,

trad.

de José Diaz

Garcia, México, Aguilar, 1952, p.

187.

"

30

SOCIOLOGIE DU D~VELOPPEMENT EN, AM~RIQUE LATINE

Pour conserver les formes adéquates des schémas interprétatifs, ces théories ont appauvri les expli- cations sur la «transition» des sociétés tradition- nelles aux sociétés modernes. Non seulement le mé- cánisme de transformatibn a pris des formes abs- traites (c'est-à-dire: qu'on a l'habitude de le voir comme un jeu de facteurs qui 'ne sont pas unis entre eux par des liens nécessaires et qui n'expri- ment pas et n'impriment pas au processus social une façon d' être particuliére), mais ces mêmes situa- tions sociales de départ et d'arrivée doivent se fon- dre dans des concepts généraux qui ne gardent rien des conditions concrétes de la vie sociale. Le cadre de référence de Parsons sur les orien- tations alternatives de base pour l'action, dans le- quel sont énoncées les cinq paires fondamentales de « pattern variables» (modéles de variables) de défi- nition des rôles (role definition) (18), peut servir alors de base théorique pour la caractérisation des «sociétés traditionnelles» et, des «sociétés moder- nes ». Même un auteur comme Hoselitz, qui est d'accord sur le fait que « l'aspect crucial d'une théo- rie ,du développement économique ~ distincte, d'une théorie du reyenu et de l'emploi - est, comme nous l'avons indiqué ,antérieurement, la nécessité d'expliquer la transition d'un état de sous-dévelop- pement à un état de progrés» (19), et qui en arrive à douter de la portée des explications abstraites sur le développement fondées sur la théorie de la « so-

18. T. Parsons,

The social system J Glencoe, The Free Press

1951, pI>. 66-67. (11 y a une version espagnole )

19. Bert

F.

Hoselitz,

SOCiological

aspects

01

economic

growth J Glencoe, The Free· Press, 1960, p. 28. (11 Y. a une ver~

sion espagnote)

ANALYSE

SOCIOLOGIQUE

DU

DÉVELOPPEMENr ÉCONOMIQUE

31

cial-deviance» (20) ,surement parce qu'il pense, que «la forme de transformation sociale qui est appli- cable, à n'importe quelle société, peut être seulement déterminée par une analyse três méticuleuse de son organisation sociale et des forces qui, en elle, ten- dent à, stimuler sa croissaIÍce économique» (21), ac- cepte cependant des critêres abstraits pour caracté- riser les, sociétés traditionnelles 'et les sociétés mo- dernes. Dans l'analyse des relations entre structure sociale et développement économique, par exemple, il laisse de côté, les relations entre «culture et so- ciété» et ajoute l'analyse économique tout courf

(du type de:

by

the growth

«economic development is measured

so-

of per capita

real

output of

a

ciety )!). L'attention spéCiale qu'il apporte «à quel- ques aspects seulement du comportell)ent social qui gardent une certaine signification pour l'activité économique, particuliêrement lorsque ces activités affectent des conditions' qui peuvent influer ou pru-' voquer des changements dans la production des biens et des services d'une société» .(22), D'un point de vue typologique, les « sociétés sous- développées» et les «sociétés avancées» se distin- guent analytiquement par l'application de trois des cinq modêles alternatifs de Parsons:

a) l'élection parmi les modalités de l'objet social,

polarisée entre « réalisation» (sociétés avancées) et

« adscriptions»

(sociétés sous-développées),

'b) l'option entre des types de standards d'orien-

20.

Ibid., p. 57- et suivantes.

21.

Ibid:; 'p. 82.

32

SOCIOWGIE

DU DtvEWPPEMENT

EN AMtRIQTJE

LATINE

tation, de choix de valeurs polarisées entre «uni- versalisme » et «' particularisme », c) la définition de finalitéd'intérêts dans l'objet économique quand la polarisation existe entre « spé- cificité» et « diffusivité» (difuseness). On peut ajouter à ces trois modéles un autre cri- tere parsonien, qui se référe au dilemme entre l'in- térêt privé et l'intérêt collectif, qui se polarise en valeurs «d'orientation individuelle» (self-orienta- tion) versus «orientation collective ». A partir de ce schéme, Hoselitz pense caractéri- ser sociologiquement les économies «avancées» et « sous-développées » : en résumant l'analyse des as- pects socio-structurels de la différenciation entre économies « avancées» et « sous-développées », nous pouvons dire qu'il est permis d'espérer que les pre-' miéres offrent des normes à prédominance univer- saliste dans la détermination du processus de sélec- tion en vue de la réalisation des rôles' économiques les plus ,importants; que ces rôles soient par eux- mêmes fonctionnellement tres spécifiques; que les normes prédominantes au moyen desquelles le pro- cessus de sélection pour ces rôles est ordonné,se basent sur le principe de « réussite» (achievement)

ou de « réalisation» (performance) et que ceux qui

détiennent les positions dans l'élite dirigeante et même dans d'autres élites, malntiennent des rela- tions avec les objets sociau~ de signification écono- mique. orientés par l'idée de «collectivité ». Dans une société sous-développée, en revanche, le parti- cularisme, la diffusivité fonctionnelle et le principe d'adscription prédominent en tant que régulateurs des relations socio-structurelles, spécialement dans sa dimension économique ; l'orientation des acteurs

ANALYSE

SOCIOLoGIQUE

OU

DÉVELOPPEMENT· ÉCONOMIQUE

33

dans les rôles d'influerice' ,éconófuique

de maniére prédominante, en considération de

l'ego (23). Le pr()bléme qui subsiste aprés avoir, caractérisé les deux types, de sociétés, pense Hoselitz, est celui du mécanisme de changement. A ce niveau, l'expli- cation acquiert i:I'autres contours méthodologiques:

du niveau structurel-abstrait de l'analyse (parmi les sociétés sous-développées, par exemple, on va des «groupes archaiques» :- qui, par définition, ,ne changent pas - jusqu'aux pays comme ceux de I'Amérique Latine), on passe à la réponse à trois questions de base, qui impliquent non seulement un type particulier de société et de civilisation, mais qui présupposent" des alternatives histo- riques (24).

a) Quels sont les aspects particuliers de compor'-

tement divergeant en termes de valeurs' d'une cul-

et «non industrialisée » qui

ture «traditionnelle»

'se 'détermine

altérent l'équilibre du systéme traditionnel ?

b) Quel groupe d'individus dans une culture dé-

terminée peut et devient le porteur du comporte-

ment innovateur ?

c) Ce groupe apparait-il' comme une conséquence

d'un ensemble socio-structurel particulier de' la cul-

ture dans laquelle il a son origine, ou est-il socio- logiquement marginal ? Parmi les réporises, éertaines sont simplistes, elles font appel à des hypothéses qui, d'aprés nous, doi' vent s'assujettir à beaucoup d'autres recherches pour expliquer le changement 'social, mais qui, de toute

23. Ibid., pp. 41-42.

24. IbiCl., pp.,46-50.

34

SOCIOLOGIE

DU

D~VELOPPEMENT EN

AMtRIQUE _LATINE

façon, retiennent des aspects significatifs du com- portement social effectif : '

a) la plus grande énergie pour altérer l'équilibre

traditionnel vient des «plans» pour le développe-

:ment économique,

b) il faut faire une redistrihution du pouvoir dans

les pays sous-développés pour que les anciennes éli- tes éconómiques, qui détiennent aussi le contrôle politique, laissent la place à une nouvelle élite. C'est seulement de cette maniêre que, le nouveau leader- ship économique aura accês au pótivoir.

De toute maniêre, la nouvelle élite doit avoir oc- cupé une position de marginalité ethnique, linguis- tique ou sociale, dans la vieille société. Dans le noyau des recherches et des réponses, dans lesquelles Hoselitz passe du plan des orienta- tions valorisantes en ce qui concerne l'action éco- nomique, au plan des caractéristiques spécifiques des groupes sociaux innovateurs et au plan du sys- tême de pouvoir, réapparaissent, de façon plus concréte, certains problêmes dont l'exposé implique une critique sévére de l'idée abstraite de « moderni- ,sation », sous-jacente dans les analyses du passage de la société traditionnélle à la société industrielle, passage conçu comme I'effet d',une opération entre variables et alternatives d'action qui «affectent» la structure de la société. Pour insuffisante qu'elle soit,. I'idée de planning à laquelle recourt Hoselitz pour expliquer I~ décollage, et pour vagues que soient. ses références à la dynamique des élites du pouvoir, I'idée du planning exprime, en même temps, le dessein de rationalité et la possibilité d'option (c'est-à-dire, modification dans la direction de quel-

ANALYSE

SOCIOLOGIQUE

ou

OÉVELOPPEMENT

ÉCONOMIQUE

35

qué chose), qui permettent dé caractériser ·en ·ter- mes concrets I'idée de «modernisation» et les références à la dynamiquedes' ·élites du pouvoir donnent un corps historico-social ·concret à' I'os' sature de la transition; sans référence aux situa- tions de domination, qui .expriment et impliquent un type déterminé de relations de production, le concept de développenient devient un euphémisme de la notion de« retard culturel. », d'autant plus inutile que cette notion est appliquée à des grou- pes dont l'histoire ne dépend pas de la relation avec les économies déjà développées, comme c'est le cas des groupes primitifs. C'est peut-être pour cela que dans un essai·postérieur à ceux:indiqués plus haut, Hoselitz propose une classification des modéles de croissance économique ou il y a au moiris. l'inten- tion d'intégrer à l'histoire les modéles abstraits, sans faire de celle-ci, à I'opposé, un déroulement de cas particuliers d'explication fermée en 'elle-mêine :

«si I'on pouvait prévoir quels changements seraient possibles dans un pays actuellement sous-développé et quels obstacles on rencontrerait dans son pro- cessus de développement, nous pourrions avoir des modéles plus solides et plus concrets que ceux que peut nous procurer une. théorie qui rassemble quel- ques variables trés générales de maniére purement abstraite» (25).

Pour atteindre cet objectif, Hoselitz propose la distinction de trois ensembles de dichotomies, selon que le développement sera régi par les modéles sui' vants:

36

sçCIOLOGIE

DU

DÉVELOPPEMENT

EN, AMÉRIQUE

LATINE

a) expansionniste (incorporation de nouveaux ter-

ritoires) .ou intrinseque (combinaison interne de. re- cours matériels relativement. rares avec un capital additionnel et un travail abondant),

b) dominant (nation économiquement autarchique

et indépendante 'des nations étrangeres) ou 'satellite (nation.qui reçoit du dehors les capitaux pour les investir en produits d'exportation),

c) autonome (quand les .décisions qui affectent

la croissance économiquedépendent d'individus qui ne détiennent pas le pouvoir 'politique) ou induit

(quand les décisions économiques sont déterminées par une agence centrale de planning) o La combinaison' de ces orientations du dévelop- pement. donne comme résuItat la construction de huit types idéaux du processus de croissance éco- nomique:

a)

expansionniste, dominant, autonome (U.SoA. de

1830

à 1890),

b). expansionniste, dominant, induit (UoR.SoSo de

1928

à aujourd'hui),

c)

expansionniste,sateIlite, autonome (Australie

depuis 1914 ou Canada depuis 1900),

d) expansionniste, sateIlite, induit (Mandchourie

sous la domination japonaise, Congo belge, Colo- nies portugaises),

e) intrinseque, dominant, autonome (Franceou

AlIemagne au XIX' siecle), f) intrinseque, dominant, induit (Japon ou Tur- quie depuis 1922),

g) intrinseque, sateIlite, autonome (Danemark et

Suisse avant 1914),

h)

intrinseque,

sateIlite,

induit

(démocraties

po-

pulaires de I'Europe de I'Est) o

ANALYSE

SOCIOLOGIQUE

DU,D~VELOPPEMENT fCONOMIQUE

37

Comme jeu de variables qui décrivent des situa- tions qui ont déjà existé et sans vouloir englober dans l'analyse de hí structure du développement la relation entre les fins poursuiviés 'par les groupes qui assumerit la direction, "du développement et lê résultat dtiprocessus d'industriàlisation, les liens entre ces «paires de variables» sOnt beau- coup plus complexes, puisqu'i!s' commencent à dis- tinguer des relations entre les variables capables de produii'e destypes de développement (forme de pro- cessus '+ 'degré d'autonomie économique '+ type '

'Les modéles, pour 'complexes 'qu'i!s soient, ne ré- solvent pasle probléme de l'histoire entrevu par Hoselitz: En vmilant dónner',« chair et muscles » au « squelette » des modéles, Hoselitz introduit de nou- velles variables, comme si la concrétion de; l'histoire faisait suíte à la somme des relations 'abstraites. Devant le fantasme des' pluralités historiques .concrétes et irréductibles, ,i! a fait appel à la mui' tiplicité de variables indifférenciées qui,même s.i elles réduisent le réel aux catégories d'uneclassifi- cation, n'expliquent 'pas comment et pourquoi un « typ'e de développement » résulte de la combinaison d'un énsemble de variables, et moins encore en 'quoi consiste concrétement le développement~ End'autres termes, 'i! n'a pas cherché' à distinguer, parmi les

de développement).

variables, celles qui déterminent des relations es' 'sentielles, c'e:~t-à-dire celles dôht le mouvement pro-

de croissance économique ou 'de stagna-

tion, ni par 'celá rnême, ce' quipeut provoquer .la critique des caractéres abstraits des « sociétéssous- développées» ét des «sociétés avancées» à ses conséquences ultimes.

duit 'un type

38

SOCIOLOGIE DU Dfv'ELOPPEMENr EN_ ~~RIQUE LATINE

4. Structure ,et stratégie

Notre problé~e consiste,; par conséquent, à pré- ciser ce qu'on entend par une analyse concréte du développement" par oppositiOl;' avec les anályses abs- traites que nous ,avions caractérisées. Si' nous en- tendions par cela la, simple description de ce qui arrive, nous assumerioIls la positio!, qu'Hoselitz cri- tique avec raison et nous devrions alors nous con- tenter, d'une tautologie : les Jaits se produisent d'une maniére déterminée puisqu'ils se sont produits comme cela. L'objectif de l'analyse scientifique n'est pas l'ordination des faits tels qu'ils se produi- sent et le modéle suivant lequel ils se produisent n'est pas, accidentel. Le probl.éme s'oriente alors vers la détermination de, la «nature» du dévelop- pement et, vers la ,délimitation du type de rela- tion qui permet, de distinguer les sociétés sous- ,développées des sociétés géveloppées et parmi ~lles, celles pour lesquelles laca,tégorie de «développe- ment» n'est pas explicative. En d'autres termes, I'analyse scientifique doit s'acheminer non "ers la constru~tion de modi>les de développement, mais' vers la détermination des struc- tures qui 'expliquent le développement - et le sous- développement -, et vers la détermination de la dynamique du passage d'up type de structure à un autre. Précisons d'avantage cette distinction. Quelle re- lation y a-t,il entre une croissance expansionniste, satellite, induiteet une croissa!lce intrinséque, do- minante, autonome ? Il est évident que la relation est externe à ces éléments :. on suppose que l'opération conjuguée de

ANALYSE

SOCIOLOGIQUE

DU

OtVELOPPEMENT

tCONOMIQUE

39,

ces trois "ordres opposés de variables produit dans chaque société un résultat identique qui est appelé développemenL C'est pour cela que'le· résultat (éco- nomiquel se dissocie implicitement des facteurs (so- ciaux, culturels et économiques) qui l'ont produit. Dans ce genre d'analys'e il n'y a 'aucun maillon né- cessaire entre; disons, l'augmentation de l'épargne et par conséquent des investissements ou l'augmen- tation du P,N,N, (produit nationalnet), comparés avec la croissance démographique - dont le lien définit, dans ce cas, le dévelappement - et le type de société en vigueur, c'e~t-à-dire les: formes d'ap- propriation, le type d'exploitation du travail, la, dis- tribution du revenu par groupes sociaux, la struc- ture du pouvoir, le degré d'autonomie des décisions d'in"estissements dans chaque pays, la proportion entre les investissements en biens de capital et en biens de ,consommation, les mouvements politi-

ques, etc

I! est vrai qu'en pratique, personne ne peut con- fondre la différence de nature qui existe entre, par exemple, le développement du Congo belge et le

développement pe la Belgique, Les, relations que les deux sociétés (et économies) ont maintenues entre elles sant celles de, deux pôles qui sont liés mais qui s'opposent, l'impérialisme et le colonialisme, et non pas celles de deux façons ,d'exprimer une même variable indépendante (qui serait le développement tel que nous l'avons défini plus haut) , Par conséquent, si nous ordonnons dans une clas- sification unique des modeles construits par un en- semble de variables sans considérer Je type de struc- ture dans lequel ils s'inserent, le résultat sera la,

caractérisation ,que- naus appelons

abstraite!

pa~ce

SOCIOLOGIE

DU

DÉVELOPPEMENT

EN _AMÉRIQUE

LATINE

qu'elIe ne tient pas compte des" façons" d'être" structu- ralement déterminées, "des "types et de';" possibilités diverses de" développement ,et c'est pour cela aussi que la valeur explicative "de ces schémas est res" treinte : le résultat qu'on. veut expliquer à I'aide de ceux-ci ne dérive pas "de l'action ni du type" de relation des variables qui cómposent le modéle. Dars la notion de détermination des types struc- turels de développement est contenue la nécessité de mettre Em rapport les conditions de l'action et les types d'action avec leurs résultats: les « varia- bles» ne se juxtaposent pas les unes aux autres et ne peuvent pas se substituer l'une à I'autre sans affecter les possibilités de développement (de plus, dans les modéles réellement formeIs qui ne sont pas -seulement des. «schémas abstraits », comme les analyses sociologiques que nous venons de criti- quer, les modifications dans une variable introdu i- sent des modifications dans les autres et dans le modéle d'équilibre atteint) Les «variables» ne se combinent pas dans le vide pour déterminer un type de structure: elles ont un poids spécifique différent, les unes assu- ment le rôle déterminant, les autres assument les rôles secondaires ; la configuration structurelle reste définie par le ·jeu des relations que les variables dé- terminantes maintiennent entre elles" C'est pour cette raisonque I'anitlyse doit nécessairement; dis- tinguer quelles sont l<:'s déterminations essentielles qui cónstituent la structure de· la société. Oh évite ainsi· qu'à la multiplicité de cas histori- ques cohcrets et de faits produits corresponde une multiplicité de « classes» - dans le sens logique - sans signification explicative·; dans lecas contraire,

ANALYSE

SOCIOLOGIQUE

nu

nÉVELOPPEMENT

ÉCONOMIQUE

41.

le travail scientifique se réduiniit à la reproduction dU'perçu, dans un. langage plus élaboré. Et on .évite· aussi la .çonstitution d'ensembles sans. aucune signi~ fication structurelle, dans le genre de. ceux que nous

venons de

critiquer.

End'autres termes, du point de vue.:sociologique;· la décantation scientifique de l'histoire ne consiste pas en sa transformation eli schémas de classifica- tion abstraits ni en rétention des méandres effective- ment parcourus, mais en détermination des types de structure qui dérivent de l'action collective des hom- mes, qui définissent les modes d'existence, sociale. Nous ne prétendons pas résumerdans ce travail ce qui est connu de tous: pour que' la notion du développement ait une significationconcréte, il est nécessaire de déterminer de maniére scientifique les conditions qui donnent un sens à la' notion de dé- veloppement. Ceci dito en termes plus simples': l'économie cap:' talisted'une part, avec J'appropriation privée des moyens de production et le monde' particulier .de production qui :la caractérise, et la société bour- geoise qui lui correspond d'autre part, avec. Ia for- mationet la superposition des classes sociales, ser- vent de cadre de référence de base pour fairecom- prendre le conceptde « sociétés.développées ».On dé- finit déjà le développement. comme une relation en- tre variables .économiques et démographiques, sans prendre en considération le type de structure sociale dans lequel opérent ces variables;; on souligne la oasê sociale de la. circulation économique ; on insiste SUl' lé fait que' ]es moyens et. les .résultats du déve, 10ppement varient selon que la production.est la con- séquence. du processus ordoimé socialement:pOur ,te-

42

·SOCIOLOGIE

DU :DÉVELOPPEMENT

EN

AMÉRIQUEi LATINE

nir compte de la riécessité sociale; ·enfin et queJle que soit l'hypothése, les auteurs qui pensent au dé' veloppement économique ou aux sociétés développées,

ne se réferent pas seule-

ment à une distinction entre sociétés traditionneJles d'économies stationnaires et sociétés dynamiques il y a une expansion économique. Au contraire, ils tien- nent i r.ompte d'un type particulier de société : ,ceJle

dont le fonctionnement peut s'expliquer seulement par référence au mode ·de production industriel-ca- pitaliste, Ces .conditions fondamentales sont valables aussi pour les sociétés socialistes, puisqu'elJes supposent logiquement l'existence antérieure du mode capi- taliste-industriel de production, De maniêre analogue, le concept de« sous-déve- loppement» ne correspond pas à celui de « sociétés traditionnelJes» ou à celui de «sociétés archai- ques », pas plus d'ailleurs qu'à celui ,de sociétés (ou économies) agraires.' La notion de société sous-dé- veloppée· devient significative seulement lorsqu'eJle fait impliCitement .référence à une. relation détermi- née entreun type particulier de société et une société.« 'développée », On pourrait objecter qu'au- jourd'hlii presque tous les groupes humains pos- sédellt' des formes définies de relation avec les socié- tés développées : l'hypothése confirme seulement l'as- sertion antérieure, dans la. mesure oú eJle est une maniére de dire que l'impérialisme et le socialisme maintiennent des' relations de domination ou de coopération 'avec le monde :entier;De .toute façon, la notion de « sous-développement» manque de sens historico-structurel et cette notion est par consé- quent abstraite, lorsqu'eJle'est appliquée à des grou-

avancées, modernes, etc

ANÁLYSE

SOCIOLOGIQUE nu

ntvELOPPEMENT

tCONOMIQUE

43

pes, à de·s peuples ou à des typesde société dont l'existence fait abstraction de relations politiques et économiques avec les pays développés et dont les formes d'être, pour cette raison même, se définis- sent par des structures constituées par d'autres types. de relations essentielles, parmi lesquelles on ne tient pas compte de la division internationale du travail ni du type de domination corrélative. Ce qui signifie que· les notions de « sous-dévelop- pe~ent» et de « processus de. développement », qui se réferent aux «sociétés déveioppées'», supposent des types déterminés de domination et des proces- sus sociaux qui ne sont pas purement économiques, dans l'acception traditionnelle oú le march,é est le principe régulateur de la vie économique. La compréhension plus générale de cet énoncé dépend. de l'analyse - que nous ne ferons pas ici et quiéchappe à notre compétence parce qú'elle est essentiellement économique - du dédoublement des économiesindustrielles développées sur ies régions appelées II serait nécessaire d'étudler le colonialisme, l'im' périalisme "t le néo-capitalisme (ou néo-colonia- lisme) , pour déterminer le type de relation qui existe entre les régioris sous-développées et les ré- gions développées. En plus'de cela, deux conditions sont fondamentales pour la position des pays sous- développés dans la structure du marché mondial et' dans la structure internationale des .Etats-nations qui rendimf plus complexe l'analyse de la question :

en premier lieu, les altérations dans I'économie des pays capitalistes développés qui donnerent naissance aux monopoles et à I'interférence de. l'Etat .dans le marché ; en deuxieme Iieu,l'existence du type !Ie so-

>

44

SOCIOWGIE

DU DÉVELOPPEMENT

EN

AMÉRI.QUE

LATINE

Ciéfé,

bien 'dans le, marché 'mondial que 'dansTéquilibre' po-

litique 'entre les'peuples.

dans, le monde' socialiste, qui ,interfere aussi

De

toute façoh', ce qu'il importe de faire ressor-

i:ir; c'est que le sous-développement n'éÍIuivaut pas àu «sans développement »en général, maJs qu'au contraire c'est une façon de définirun type de dé- veloppenlent, sans référence à celui vers lequel tend 'une notion' abstraite; Il faut donc partir de l'analyse des relaÜons' essentielles entre ces deux formes de société qui expriment le mode capitaliste de produc-

tion, pour corriprendre scientifiquement le proces- sus de développerrient dans le «monde occiden- tal» (26). En termes clairs et à partir d'une perspective' qui dépasse la mise en équations «économiques» de la question, Perroux fait, une critique analogue de l'uti- lisation des modeles 'pour expÜquer le développement 'et, la mantere de 'ie c,oncevoir de .fàçon statique comme la réalisation d'un circuit économico-social «déjà donné », ,qui pourraif entrainer, seulement la «croissance, économique ». La croissance expliquée par, des quasi-mécanismes ,et construite comme une croissanceéquilibrée sur les modeles ,de R:F. HarrQd, E. Domar, J.R. Hicks

26. On ·pourrait 'fàire une analyse semblable pár rapport au concept de «modernisation ». Nous la la,issons de côté pour ne pas mener le Iecteur vers des digressions encore plus grandes. De toute façon, ou la « modernisation »exprime ou elle se réfere à un mode d'existence déterminé du monde .capita- liste, ou bien, elle est·abstraite. A moins qu'on préfere exprimer avec le concept la ·simple intensification' de «l'effet .de dé- monstratiO'n» dans son extériorité. et de cette maniere le distiirgúer de la notion- de- 'développement Jéconomique.

~I

ANALYSE

SOCIOLOGIQUE

DU

DItVELOPPEMENT,

tCONOMIQUE

45

(modeles H.D.H.) est 'définie comme .l'augmentation

du revenu

Cette augmentation est liée' à 'l'investissement gío- bal et à la consommation globale.Ces modeles sont, par définition, étrangers 'aux ensembles sous-déve- loppés et aux cultures archaiques. TIs' admettent implicitement des représentations collectivesi des mo- tivations et des réactions quasi-automatiques qui"'ne se rencontrent pas dans ces milieux; ils excluent l'analyse de la propagation de nouvelles idées, de l'investissement du revenu additionnel de certains secteurs et de certaines régions dans d'autres : cette propagation est la conditionfondamentale de la croissance des économies sous-développées.

modeles se construisent comme si les

institutions

re-

venu 9scille, à .travers les siecles, entre les « toits » et les «sois », ou autour d'un trend d'équilibre, comme si les institutions, leurs formes et les chan, gements de leurs formes ne signifiaient rieri en ce qui concerne l'accélération positive ou négative du taux d'augmentation du rev.enu. Ces modeles sont il)lperméables au développement et, au progres (pro.- gres au singulier). Dans les éconoinies occidentales, ce type d'analyse est tres insufflsant: les relations de pou~oir entre les groupes sociaux changent p~n­ dant le processus, de ,cro)ssance comme dans la réa- lisation, des progres; de plus, les sociétés humaines se révelent capables de réfiexion sur la conduite économique et' sur le rendement de leurs institu- tions., Dans les économies sous-développées, les Te- lations sociales et la réforme des institutions pos- sedent un dynamisme économique dont l'importance

(revenu global).

Enfin, 'Ies

étaient

d'onnées

et

constantes: 'Ie

,

.

46 SOCIOLOGIE

DU, DtVELOPPEMENT

EN "AMtRIQUE

LATINE

décisive" ne

plus routinier (27). Finalement, il est nécessaire" de .considérer que la représentation du « processus Jie développement » en tant que résultat d'un « jeu de variables » est en elle-même abstraite. En effet, l'action qui modifie doit être réintégrée dans: « la structure» qui, à son tour est en train de se modifier. Sociologiquement, le développement. tout comme la transformation d'un type de structure (dans le sens le plus large ': non seulement l'intensification de la division du travail, 'de la spécialisation eles pro- fessions et· de .l'utilisation d'une technologie scien- tifique, mais aussi la formation correspondante de nouveaux "ordres sociaux, la redistribution du pou- voir et la transformation des institutions et des re- présentations sodales garantes de l'ordre ancieri), en un autre type de structure économico-social doit être "compris en '1:ermes de «mouvement so- cial ». Dans le « passage »de la situation de sous-dé- veloppement à une situation en développement », la résistance et .les progrés ne. sont pas des « fac- teurs» mais des « intérêts» et des « oppositions » sociales.

I'ééonomiste le

peut "échapper même

à

Ceci veut dire que,. entre la stagnation et le

dynamisme, aucune ,force. n'agit, dans. le sens que,

par ,exemple, une conjoncture économique quelcon-

que favorise la formation des conditions requises

27. F. Perroux, L'économie des jeunes nations. Industria-:

lisation et groupements de nations, Paris, Presses Universi- taires de France, 1962, pp. 200-201.

:

ANALYSE

SOCIOLOGIQUE

DU

DÉVELOPPEMENT

ÉCONOMIQUE

-47

pour .l'industrialisation et; comme si. la société bouil- lait à 100"; le développement s'instaure tout à coup comme une forme, d'ébullition. A ,un moment ou à un autre de l'hi~toire dcune société, existe la médiation d'une lutte qui refléte la tension entre intérêts et objectifs sociaux différents et ce dans un double sens : la position de la .société particuliére dans.!'ensemble des sociétés s'altére et la position descouches de la société qui. sont en train de se développer se modifie intérieurement.

Pour cela même, les mouvements "sociaux qui expriment ces relations ne sont pás seulement le ré- sultat d'une situation « objective,» (c'est-a-dire', des

impri-

conditions pour

le développement),

ment dans le cours du processus de développement

la marque des intéi'êts et. des buts qui les animent. La structure 'etl la stratégie ne gardent pas entre elles de relations de parallélisme: elles s'interpé- nétrent.

mais' ils

L'homme

de

science

définit

les déviations en-

tre les intérêts défendus" les objectifs recherchés et l'action ·effective des groupes .impliqués dans le

processus de développement ; ainsi, la 'conscience so-

ciale et les intérêts réels des. groupes peuvent ne pas coincider. Pendant ce temps, de la même' ma- niêre que les stratégies se conçoivent scientifique- 'ment comme .une idéologie, il faut que l'analyse scientifique fournisse le lien entre· les stratégies et les structuresen vigueur et avec les processus sociaux en cours. Pour cela, il est. nécessaire de dépasser la simple vérification de J'existence de stratégies multiples et variables et l'idée que,quelles qu'elles soient dans chaque société' particuliêre, elles exprimentun même état, qui serait.le systême in-

48

SOCIOLOGIE

DU

DtVELOPPEMENT

EN' AMtRIQUE

LATINE

dustriêl de~ production à base' technique et scienti- fique. L'analyse réellement sociologique commence quand, ~en plus des distinctions entre « croissance » et « développement », le processus de différenciation structurelle est considéré comme le résultat de mouvements sociaux qui circonscrivent Ies détermi- nantes universelles du développement (représentées par le. systéme productif de base technico-scienti- fique et par les progrés généraux d'accroissement de la division et, de la spécialisation du travail qui résultent de ,l'augmentation du revenu national brut) à l'intérieur des configurations d'existence sociale qui expriment un type particulier de structure so- ciale. La constitution scientifique des rapports néces- saires entre types de stratégies et modéles struc- lurels permet l'explication de la discontinuité entre « buts» et « résultats» et rend à son tour possible la détermination des nreuds qui existent entre les mouvements sociaux effectifs (qui n'arrivent pas nécessáirement- à prendre conscience du rôle qu'ils jouent) et les objectifs atteints. La portée de l'explication de la dynamique so- ciale sera fonction de la précision avec laquelle on arrivera à déterminer à la 'tois les «possibilités structurelles» qui s'ouvrent'aux mouvemenls sociaux comme les idéologies, les motivations, les stratégies et les buts qui déchainent et orientent socialement l'action. Il est certain que les possibilités structu- relles, .dans la mesure ou' elles ont un rapport avec les conditionnements extra-sociaux du développe- ment, ne dépendent pas exclusivement des idéolo- gies: elles déterminentles modes possibles du

ANAL YSE

SOCIOLOGIQUE

DU

DÉVELOPPEMENT

ÉCONOMIQUE

49

processus de développement dans son autonomie et sa réalité. Mais la concrétion historique d'un type de développement dans une société particuliêre quel- conque dépendra toujours de la dimension addition- nelle représentée par la direction suivie par les mou- vements sociaux : socialisme, capitalisme, étatisme, privatisme, ne sont pas des résl.lltats « nécessaires » d'une situation «donnée ». Ils se construisent, en tant qu'invention historique, à partir de mouve- ments sociaux concrets; sans cette explication il peut y avoir une analyse du développement, mais il ne peut pas y avoir de sociologie du dévelop- pement.

CHAPITRE

II

LES AGENTS SOCIAUX DE TRANSFORMATION ET DE CONSERVATION EN AMERIQUE LATINE'

Le développement économique et les transforma- tions sociales en Amérique Latine se situent dans

* Ce travail est une version légerement modifiée de l'exposé. initial d'un sujet .de recherche, présenté en mars '1965,

à

la

Division

de

programmation

du

développement

social

dL

I'ILPES. On a repris en partie iei les exposés que certains fonctionnaires de la Divisio'n, dont les travaux Bont men_ tionnés dans le texte, étaient eu train d'élaborer. L'auteur" assume absolument la responsabilité de ses pro- poso Beaucoup des questions proposées furent l'objet d'ana- lyses postérieures qui les out précisées et redéfinies. Voir, spécialement, F.H. Cardoso et' Enzo Faletto, «Dépen- dance et développement en Amérique Latin(~ (Essai d'inter-

prétation

sociologique) ,»,

ILPES,

1967.

Edelberto

Torres,

«Possibilités et modalités du développement en Amérique

Centrale », ILPES, 1967. J.L. Reyná, «Quelques dimensions

poZitiques

« Essai sur la réalité pér'llvienne », ILPES, 1966.

«Par-

tiCipation économique et par:ticipatibn sociaZe », ILPES, 1967.

Carlos Filgueiras, «Le cnel d'entreprise industrielle en Amé-

rique

«Secteu1's ou·vriers et déveZoppement au Ohili », ILPES,-1967. ,F.H. Cardoso et J.L. Reyna, «lndustrialisation, structure occupationnelle et stratilication sociale en Amérique Latine », ILPES, 1966.

du

Mexique »,

ILPES,

1967.

Ponciano

Torales,

Pour les themes spécifiques, voir Francisco Welfort,

Latine »,

ILPES,

1965.

Adolfo

Gurrieri

et

F.

Zapata,

52

SOCIOLOGIE

DH DÉVELOPPEMENT

EN

AMtRIQUE

LATINE

un cadre structurel ou - à cause de la condition périphérique particuliére et dépendante des socié- tés latino-américaines - le comportement des grou- pes et des classes sociales, tout comme les mouve- ments sociaux, constitués par eux, ont des caracté- ristiques particuliéres. En effet, la façon même qu'ont les groupes sociaux, et les classes sociales d'être en rapport dans les «sociétés dépendantes» redéfinit non seulement les formes qu'assume le pro- cessus de développement -'--' en comparaison avec

le développement capitaliste 'des économies des pays centraux ou de « développement originaire » - mais ,aussi les formes d'organisation, les idéologies, les systémes normatifs et les possibilités d'action des agents sociaux de changement et. de conservation. Il ne serait pas hors de propos de souligner que même certains concepts utilisés pour décrire la structure sociale, la'tino-américaine, empruntés au vocabulaire créé pour caractériser la situation cu- ropéenne ou nord-américaine, manquent de la pré- cision nécessaire et dénaturent souvent le contenu historique qu'ilstentent d'exprimer:

Ainsi, les concepts comme «féodalisme », «aris-

sont,manifestement inadéquats pour

tocratie », etc

, discuter la situation latino-américaine

D'autres,

cOIl)me «bourgeoisie », «prolétariat », «classes

moyennes », etc

que les modes :particuliers de relation et d'affronte- ment entre les groupes sociaux et les classes sociales dans lei; sociétés périphériques rendent nécessaire leur redéfinition à cause de leurs formes de compor- tement et de leur conscience sociale. Sans multiplier les arguments, il est évident que le processus de formation du capitalisme aussi bien

requiêrent une réélaboration, puis-

AGENTS SOCIAUX oDE TRANSFORMÁTION;ET DE CONSERVATION 53

que son 'dévéloppement ultérieur eurent un point de départ différent dans les économies périphéri- ques, Cette distinction ne se base pas seulement sur un simple «décalage» - différences dans les degrés ou les étapes du développement - mais bien avant, sur l'existence d'un mode déterminé de relation distincte à l'intérieur d'unemême struc-

ture productive,

Les uns exportent vers le centre certains genres de marchandises, les autres vendent à la périphérie des produits industrialisés qui requierent un niveau élevé d'avance teehnologique ~t une plus grande densité de eapitaux accumulés, De maniere corrélative, les classes et les grou- pes' sociaux qui rendent possible le processus éco-

dans l'un et l'autre cas, maintiennent et

nomique

,

,

expriment différentes relations de force, que ce soit intérieurement ou que ce sait ",dans'les rapports dessociétés les unes avec les autres dans le marché internationaL Pour la compréhension et' l'expli'ca- 'tion adéquates du déveioppement en tant que pro- cessus social, il est nécessaire par conséquent,' de définir les aspects et les points d'interrogation, qui délimitent et qui donnent un sens à la spécifiéité des forces sociales qui jouent dans les sociétés dépendantes. Nous signalero~s q'ailleurs dans cet 0l\vrage ce,tains de ceul' que pous considérons comm~ fondamentaux. L'hypothese la plus probable et la plus implicite ilans les questions qui se posent est que la constitu- tion et l'action des agents sociaux de transforma- tionet de conservation en Amérique Latine sont soumis un conditionnement général déterminé par la maniere dont les sociétés pationales' ont fondé

54

,SOCIOLOGIE

DU DtVELOPPEMENT 'EN

AMÉRIQUE. LA-:r1NE

leurs économies par rapport au marché internatio-

nal

On peut distinguer dans ce sens deux sitilations fondamentales: une dans laquelle laconstitution des états nationaux et la formation des sociétés civiles apparurent à travers l'action des groupes sociaux qui obtinrent le contrôle ,du 'systeme produc- tif exporta teur en se transformant, bien que de façon embryonnaire, en bourgeoisies de caractere national, Tautre - 'historiquement postérieure à la premiere -, dans laquelle la poussée économique fondamentale du systeme exportateur s'est fondée sur l'accaparement de la production pour l'expor- tation par des enclaves étrangeres. Dans ce second type de société, ies groupes do- minants locaux perdirent leur influence économi- que dans le march€ international et se transforme- rent en classe politique dominante, non seulement par leur condition de propriétaires terriens, mais et 'principalement, par leÍlr action en tant que chefs. TIs patronnêrent lesrapports et les liaisons entre I'Etat, la société civile et le seeteur étranger «enclavé» dans le systeme productif, dynamiqueet expor- tàteur. En dernier liéu, dans une troisieme sitilation de dépendance, lorsque la poussée de ce que les éco- nomistes appellent « la croissance vers l'extérieur », fondée sur les exportations, fut remplacée par le dyn'amisme du marché interne et par les efforts

(1).

1. Les situationa de développement et de dépendance men- tionnées dans ce paragraphe furent l'objet d'analyse .dans l'essai de Cardoso et Faletto, cité dana la note antérieure, sur «Dépendance et, développement en Amérique Latine"».

AGENTS SOCiAUX ,DE TRANSFORMATION ET DE

CONSERVATION 55

d'industrialisation, apparut danscertains pays un, n01,lvel accord socio-économiquequi facilita la for- matjon d'une économie industrielle plus ou moins avancée, constituée .en partie par lesecteur public associé, dans une. grande mesure, au secteur privé 'national et principalementau secteur étranger. Dans cet .ouvrage, nous ne discuterons pas les facteurs de. conditionnement mentionnés plus haut ni Je .processus de leur transformation, pas plus que la nature sociale de I'Etat ou les alliances entre les classes et les groupes qui constituérent ou qui sont en train de constituer les forces sociales qui mettent en mouvement les sociétés sous-développées et dépendantes, bien qu'on, puisse aspirer caracté-

riser la. thématique que les groupes, les classes et les institutions sociaux ont établie pour l'analyse socio- logique du développement. En termes succincts, on pourrait se dire que pour l'analyse du développement ,il faut isoler à l'in, térieur de I'ensemble des forces etdes mouvements sociaux qui participent au jeu politique en. Améri- que Latine, les groupes et les chlsses appelés, pour employer le jargon à la mode, « stratégiques ». Ceux qui agissent, souvent comme protagonistes sur la scéne sociale urbaine sont: les masses populaires, les noyaux du mouvement ouvrier, les chefs d'en- treprises et les « secteurs moyens », ou plus pré- cisément, les groupes professionnels et techniques, aussi bien civils que militaires. Certains de ces groupes et de ces classes trouvent leur propre expression, ils s'organisent, définissent des orien- tations politiques, donnent un sens pratique à cer-

D'autres, à cause de leurs

particularités - comme les masses ,-c i participent

taines idéologies, ,etc

56

SOCIOLOGIE

DU

DtVELOPPEMENT- EN~AMJf:RIQUE LATINE

et agissent à travers l'influence qu'ils exercent indi- rectement sur la' structure politique ou sur le sys- téme économique, en. faisant pressionou· en dyna- misant d'autres groupes sociaux spécifiques, capa- bles d'agir de maniére organisée ou institutionnelle. Pour terminer, quelques secteurs acquiérent de l'importance par leur capacité d'agir 'comme grou- pes de pression directe 'sur l'appareil de l'Etat; ces groupes peuvent 'avoir une' influence considérable dans la, définition des politiques, de développement et dans le processus productif lui-même. On fera référence, de façõi1 synthétique, aux dits groupes ou classes et au rôle qui correspond àTEtat

- ainsi qu'aux groupes qui agissent par son inter-

médiaire,-.dans,'le processus dedéveloppement. Ce- pendant, il sehlit, assez 'jncomplee de décrire lepro' blême du développement sous l'angle des forces so- ciales qui lui donnent son impulsion, sans se rap- porter au rôle que jouent :Ies ." secteurs tradition- nels »', dont. le nom d'ailleurs est. fort impropre, et en particulier dans: son expression rurale. En effet" ainsi quenous le verrons, la perméabi' lité de la structure 'traditionnelle 'de production et de domination en Amérique llatine permit, dans certains pays, non seulement I'assimilation d'élé- ments novateurs par, la «société traditionnelle », mais aussi, montra, dans des circonstances déter- minées, une capacité de rénovation suffisante pour malntenir le contrôle partieldes sociétés "en voie de développement». D'un autre côté, le monde 'agraire est souvent, aujourd'hui encore, la limite structurelle de base qui ,permet les transformations des sociétés latino-amé- ricaines à I'intérieur des, voies choisies pour un dé,

AGENTS SOCIAUX DE'·TRANSFORMÃTION"ET DE CONSER,iATION -57

veloppement capitaliste. "Dans ce sens, le rôle des masses· ·paysannes estextrêmement signiftcatif, mêmequand on les considere dans leur simple con' dition de non-participantes. La recherche des for- mes possibles de réaction paysanne, même corrime rechercheau niveau· des possibilités structurelles de cette action, est à plus forté raison essentielle pour un examen objéctif des forces de transformation et de conservatioil en Amérique Latine.

1. Les secteurs· populaires

Il n'y a rien dénôuveâú dans l'énoncé que l'exis- tence d'une « situation de masse »'*, due à "la' crois~ sancede la populatíon, àl'expansion du marclié·, à l'urbanisation, à la désorganisation de l'économie agraire traditionnelle et à l'incorporation pariielle du peuple dans le processus politique, c'onstiiue la donnée la plus suggêstive dé la transformation so- ciale dans les pays latino-américains qui commen- cent à s'industrialiser. Le mouvement "·populiste» constitue, à son tour, la forme la plus fréquente

* La formation de secteurs, populaires - urbains et· semi-

urbains en rapport avec le systeme social et politique global, sans l'entremise d'organisations propres (poliÜques -et sodales) et sans la définition de perspectives et d'idéologies authen~ tiques pour exprimer la spécificité de ces secteurs à· .I'inté- rieur -de la structure sociale, a rendu possible sa caractéri-

sation en -tant que «situations ;de 'mà.sse's ». Dans ce f:leris; le cçncept de «masse.» se distingue de_ celui de «classe» : - sans le remplacer --: puisque dans ,une, situation de classe on suppose que des organisations propres de la classe se cris_

tallisent (syndicats, partis, assoCiations, etê

pour' le

moins il est possible, virtuellement, de definir une perspec- ,tive et de développer des formes de ,conscience sociale qui expriment i cette position structurelle.

)

et que

58

SOCIOLOGIE

Dl! DÉVELOPPEMENT .EN

AmRIQUE

LATINE

d'expression politique et de pression des masses en Amérique Latine. En effet, parallelement aux trans- formations sociales survenues dans la plupart des pays, on observe fréquemment certains mouvements

capables de mobiliser tes !l1asses, comme par exem- pIe le peronisme, IE! varguisme, I'aprisme, le gaita- nisme, le battlisme, etc En tant que mouvement autonome, la pression

des masses' au

vue d'obtenir une plus grande consommation et une participation plus intense. Or, dans quelles condi- tions cette force, qui ne contient pas nécessaire- ment des éléments favorables all développement, peut-elle se transformer en un populisme compa- tible avec le développement? Quelles sont les limi- tes que ce type de pression, bien que son caractere ait été légerement transformé, impose à la crois- sance économique ? ,Comment. les tendances contrai- res qu'implique ledit modele de développement peu- vent-elles se concilier politiquement et socialement·? Pour répondre à ces questions iI ne suffit pas d'analyser le rôle des masses et du populisme dans le processus de développement. Pour rechercher le sens concret des divers mouvements populistes iI faudra découvrir' le type d'alliances que les classes et les groupes sociaux établissent 'entre eux et avec les masses, en tenant compte des situations sociales typiques qui se présentent' en Améri,que Latine. En d'autres termes, iI n'est possible de donner à I'ana- Iysé du populisme un contenu concret, capable de définir les caractéristiques qui assument la dyna-

mique sociale et le développement quand i1s subis- sent la poussée de mouvements de ce genre, que si on détermine le cadre structurel du processus

travers du populisme s'exerce en

AGENTS SOqAUX. DE .TRANSFORMATION ET DE.CONSERVATION 5~

historico-politiquedans lequel prirent naissance les mouvements de masses. En ,conséquence, l'interprétation devra tenter de trouver les rapports entre les caractéristiques du modele de dépendance, la structure de· l'emploi, le degré de différenciation du systeme productif, la

phase ,de

fets qu'j] faut espérer du populisme sur le déve- loppement. La question fondamentale à .1'intérieur de la pro- blématique du populisme serait de déterminer quel-, les possibilités possêdent politiquement ces mouve- ments populistes de stimuler, en tant que 'mouve- ments de masses, la réorganisation du systeme de

pouvoir, en altérant les bases .structurelles qui lui donnerent, naissance avec toutes les conséquences que ces processus ont sur le plan économique. La question prend un sens si nous considérons que la participation des .masses dans le domaine politique sevér:ifie à travers les mouvem,ents populistes quand existent deux conditions spécifiques (2) :

a) Le systeme traditionnel de domination (de type « oligarchique» dans le cas de nombreux pays latino,américains) perd de son efficacité devant. les nouvelles çonditions économiques et sociales que créent les «situations de masses.» et ne retrouve

sa légitimation. Ce ,fait oblige à élargir

plus .jamais

le systeme, traditionnel, de pouvoir au moyen de l'acceptation de nouveaux groupes dans le contrôle

croissance

économique, ·etc

et

les

ef-

et le maniement de l'appareil de I'Etat.

2. Voir Francisco C,. Weffort, «VEtat et. les ma8ses au Brésil »" Instituto ,Latino-améri-cano de Planificacion Econo- mica et Social, Santiago, 1964 (Institut latino-américain de planification économique et sociale)

60'

SOCIOLOGIE

nu

nÉVELOPPEMENT' EN A.MÉRIQUE

LATINE

b) Dans' la lutte pour le contrôle de l'Etat; un groupe particulier de l'oligarchie ou bien un nouveau groupe prenant de I'importance (militaires, 'techno-

cr'ates, ch"efs d'entreprises, politiciens, professionnels

liés à' des secteurs moyens urbams, etc

se servir des masses comme factetirde pouvoir, en les manipulant et en cédant même' à leurs revendi-' cations' immédiates tantéconomiques que politiques. Dans cette situation, caractérisée par son ambi- guité, les masses deviennent aussi bien une menace qu'un composant de' validité du cadre de domination qui se restructure à l'intérieur de la limite en vi- guei.lr dans la société. En conséquence, le, ptoblélne se pose de connaitre' les limites de ce 'jeu de pen- dule, sous l'angle du mouvemerit des masses et les possibilités'structurelles que présente cette 'situation pour' la détérioration dece type 'de, domination et, en conséquence, pourla transformation "du systéme. Dans cette ,analyse, l'explicatitmdes effets des situations populistes 'par rápp6rt à la dynamique de

I'ensemble de la société dépend' aussi des iriterpré- tations globales qui relient la maniére d'agir des autres groupes sociaux aux « conditionnants» struc- turaux qui donnent un: sens à, .l'action de chaque groupe en particulier. A premiére vue, ainsi que nói.ls l'âvor\s dit en faisar\t allusion au cas dupo- pulisme favorableau développement;,il paraitrait que l'impulsion de la croissance économique et de I,a transformation sociale que les mouvements po- pulistes impriment aux sociétés des pays périphé- riques est contradictoire en elle-même et cherche à ne pas permettre que la situation qui lui donne naissance soit dépassée. Eri dernier lieu, la, pression pour augmenter.la consommation détériore

) arrive à

AGENTS SOCI~UX DE .TRANSFORMATION ET DE CONSERVATION 61

la croissance économique;' la viabilité, politiqué du populisme s'épuise quand un cycled'expansion se termine (par. exemple, quand se termine la :phase

appelée' substitution facile d'importations); et' peut seuIement se, renouer quand on passe á un autre

que le' déyeloppement

stagne, se créent des conditions pour la transfor' mation du populisme; .soit par. l'orgahisation des situations demasses, avec la possibilité, de défini- tion autonome des objectifs correspondante, soit par la décantation des «situations de classes» qui sont sous-jacentes dans le populisme. De toute. Jaçon, en tant qu'élémentpour définir Ia nature même du populisme dans ses relations avec le systeme économique et avec I'Etat, il con- vient de rechercher dans quelles conditions lepôle négatif du populisme dans le systeme qui le met 'eh vigueur (son caractere de menace constanteau statu quo) ,a des possibilités deprédominer sur le pôle positif. Ce dernier exprime lerapport des masses avec le systeme, à travers 'une plus grande parti- cipation politique et de plus grandes opportunités de consommation, en échange de la pérte de la· pos- sibilité de définir, ses propres buts .et donc de réor- ganiser en profondeur la structure de. dorrtination en vigueur. Poursuivant avec la problématique de l'action des groupespopulaires, il est nécessaire d'exprimer so- ciologiquement l'autre probleme .f~ndamental qui est relié au populisme et audéveloppement, à savoir l'examen des possibilités structurelles qui existent pour la transformation des pressions populistes en •mouvements orgánisés à participation populaire ef- fective dans la vie économique et politique.? Dans

cycle ascendaht. Chaque fois

62

'SOCIOLOGIE

DU

DtVELOPPEMENT

EN

AMt:RIQUE .LATlNE

quelles conditions la transformation sociale, issue des«.,mouvements de masses », acquiertcelle une continuité. par la voie d'autres· mécanismessociaux

de. pression

établi et en même 'temps, suffisamment flexibles et modernes pour permettre la définition d'objectifs propres, susceptibles d'être acceptés par la société, ou, delui être imposés et,être I'àppui d'une politi- que rationnelle qui. assure les investissements au détriment .de laconsommation immédiate? .11 est .facile de comprendre, à la lumiere de ce qui précede, que I'hypothêse .sur laquelle s'appuie cet exposé est que le. «populisme », comme forme d'intégration sociale et politique des masses, apparait dans sa plénitude dans le cas des efforts de. transformation du premier type de sous-déve- loppement mentionné :dans cet ouvrage, c'est-à- dire; celui qui est caractérisé par un secteur pro- ductif national 'dynamique, D'un autre côté, dans .Ies situations ou se. forme un secteür industriel re- lativement Jort, tourné vers Je marché interne, la « pression de masses» présente des caractéristiques eí des possibilités d'action différentes,

.Ces transforinatións rendent nécessaire I'étude 'de deux formes essentielles departicipation politique et économique, organisée par les groupes popu- laires : le syndicalisme et les partis du type «tra- vailliste» ou «de. gauche », Peu d'études ont été faites sur 'ce 'sujet (3) et cela pour des raisons évidentes: iI a toujours été habitueI en Amérique

suffisamment

forts pour menacer I'ordre

3. Voir Enzo Faletto, Incorporacion de los sectores obreros

aI proceso de desarrollo (Imagenes sociales de l~ clase obrera;) ILPES, Santiago', 1965.

ÂGENTS SOCIÁUX DE"TRANSFORMATION ET DE CONSERVATION 63

Latine d'assister à ,la forination de ,forts mouve- ments populistes et nationalistes qui finissent par, perdre de vue - 'dans J'ambigulté de la participa- tion politique et revendicatrice caractéristique des situations de masses - l'autonomie de leurs buts

et

pulaires.

De phlS, ces 'modalités de participation institu- tionnelle présentent souvent la caractéristique d'être imposées plus comme une condition de mise en ordre des relations politiques et sociales qui se présentent dans la sphére de l'Etat et de la société, que comme un moyen d'expression et de participa- tion élaboré par les masses populaires pendant lEi. processus de lutte pours'intégrer à la société glo- bale; c'est pour cela qu'en ,Amérique Latine ces institutions sont en général trésfragiles. Cependant, il semble qu'au moins dans deux cas les «mouvements de masses» tendent à assumer, sur le, Continent, de nouveaux modéles d'organisation et de nouvelles formes d'orientation de l'action; qui redéfinissent le sens et les condi- tions de la participation des classes populaires et agissent directement sur le processus de développe- ment : le syndicalisme post'péroniste de l'Argentine et l'intégration partidiste des mouvements populai- res comme dans le cas du PRI. TI semblerait qu'au Chili aussi apparaissent les mêmes traits de com- portement ,populaire, bien qu'avec, un caractére moins marqué. La détermination précise des conditions et du sens de cette transformatioll" parait avoir une signi- fication, décisive, non ,seulemenf pour répondre à la question posée, au, sujet ,des possibilités de cr~a-

l'organisation

des' syndicátset

"

des

partis

po-

64

SOCIOLOGIE

DU. DtVELOPPEMENT

EN -AMtRIQUE

LATINE

tion de -noyaux populaires suffisamment forts et organisés pour donnerson essor au développement,

mais aussipour savoir jusqu'à quel point la possibi- lité. de transformations sociales -qui, en 'définitive, affectent le modéle de domination en vigueur, est implicite dans. Ia' -dynamique sociale déchainée par ces forces. Ou en d'autres termes : la captation des pressions des masses au moyen de mécanismes de partis 0t de syndicats, suppose-t-elle dans les condi- tions actuelles de I'Amérique Latine, des altéra-

tions

classes ou, au contraire, contribue-t-elle à renfor- cer, en le modernisant, le. cadre structurel qui dé- finit les conditions actuelles du jeu politique ? Il ne s'agit pas ici d'une seule possibilité mais de plusieurs. A premiére vue, dans aucun des cas mentionnés he se dessine une situation oú les groupes populaires, même -quand ils se transfor- ment en groupes représentatifs des classes ouvriéres; deviennent dynamiques et s'organisent à partir de valeurs « de classe» et élaborent des projets sociaux pour la société globale, fondés SUl' leurs perspec- tives de classe. Dans tout' cela, sauf dans le cas de I'Argentine, il semblE' exister une autonomie relative de classe ou de groupe dans le jeu des forces sociales qui suscite un affrontement sociaL plus que politique ; dans le cas du Mexique, les idéaux de la Nation sémblent suffisamment forts, tout au !Uoins dans les conditions de croissance du systéme économi- qúe, pour garantir une coalition pluri-classiste d'ap- pui à une politique commune dedéveloppement. Il est clair que dans ce dernier cas, la -destruction du « porfirisme» obtenue par J'élimination du pouvoir

de base dans le systéme de' domination de

AGENTS ~ÇIA~JX:--DE TRANSFORMATION ET DE CONSERVATION 65

et les bases économiques de l'oligarchie' ,de la, pro'

priété

nace « ,historique » de l'hégémonie du voisin, contri-

buêrent à la formation

proximité et la me-

terrienne,

ainsi

que

la

de ladite alliance.

D'autre part, l'analyse de la problématique de la transition des mouvements populistes vers des for- mes organisées de pression populaires ne sera pas épuisée tànt que ne seront pas étudiés et attentive- ment interprétés d'autres types de situation sociale, dans lesquels il,a été 'possible decapterou de pro- voquer les pressionsdes masses au moyen des « par- tis' de classe» et de la pression des' syndicats, dans lesquels les valeurs de type politico-idéologique ont été plus fortes' que les valeurs de type, « participa- tion et contrôle».

Quels effets cettê situation a-t-elle sur le proces- stis de développement ? La situationde masses, gé- néralisée 'en Amérique Latine, pourra-t-elle compter parmi ses possibilités de développement historique avec celle qui s'exprime dans le' cadre typique des partis, des organisations et des mouvements de nature à base mono-classiste? ·Jusqu'à quel point la transformation économique, qui rend, difficile' le jeu populiste apres l'avoir permis (comme en Ar- gentine apres Péron, au Brésil en ce moment), fa- vorise-t-elle la création de nouveaux moyens ,de participation des masses dans la vie politique et, re- définit-elle les valeurs qui,les orientent ? Ou encore, la «modernisation» du comportement ouvrier - même, en atteignant certains secteurs ,des classes ;populaires - est-elle viable et 'implique-t:élle'hi"ca~

nalisation de la protest;ltionquyrÚ~~e vers' des :f~r­

mes de participation économique sans rapport avec

66 SOCIOLOGIE' DU' DÉVELOPPEMENT

EN AMÉRIQUE

LATlNE

des

globale ? Finalement, et toujours à l'intérieur de la pro- blématique des couches popúlaires comme agents de transformation en. Amérique Latine, il semble que dans le cas des, sociétés qui s'organiseront se- lon le modéle .des situations d'enclave, des formes frustr2es de populisme et. desformes « régressives » de participation politique au moyen des noyaux or, ganisés d'action populaire apparaitront simultané- ment. La petite marge de manreuvres que la situa- tion d'enclave permet aux groupes dominants locaux, fait que ceux-ci essaient de limiter de différentes maniéres la participation populaire; ils peuvent même arriver tinalement à son exclusion totale.

la ,société

objectifs

de

contrôle

politique

sur

Dans les cas plus complexes, quand un pays pré- sente simultanément des caractéristiques aussi bien de ce genre d'~conomie que de l'autre dans lequel le secteur productif national est important, comme par exemple au Pérou, l'essor «populiste» peut même entrainer des tentatives révolutionnaires,

Cependant, 'les mêmes caractéristiques sociales et politiques des sociétés de' ce type rendent difticile

la formation de « partis de classe» à J'intérieur des

moules classiques. Des, « formes régressives» de re-

présentation classiste apparaissent souvent et peu' vent tinir par ne conserver de la situation qui leur

a dónné naissance que la structure bureaucratique et autoritaire de l'organisation de partis - comme dans le cas de «l'aprisme» - sans que l'élan po- puliste soit remplacé par une politique de contenu

et de direction 'révolutionnaires, ses expressions doc-

trinaires même deveriant plus conciliantes.

AGENTS SOCIAUX;DE'TRANsFORMATION ET DE CONSERVATION 67

Apparemment; dans le cas qui correspond au modéle des pays à économie d'encJave, dans la phase de' plus grande pression des masses et de plus grande résistance des secteurs dominants, quand le mouvement populaire obtient des appuis imp9r- tants et arrive à s'aIlier aux noyaux d'autres sec- teurs de la société qui sont eux aussi contre le statu quo, naissent les conditions d'une réorganisa- tion du systéme des relations sociales dans leur en- semble. C'est ce qui est arrivé par exemple au Mexi, que, en Bolivie, à Cuba et au Venezuela. La réponse politique des groupes dominants traditionnels à ce genre de pression est la dictature militaire, comme contre-stratégie; les soulévements populaires sont souvent violents. La forme et les limites de la ri- posté donnée p~r les mouvements « démocratico-po- pulaires» dépendront des forces qui soutiennent la pression populaire tant sur le plan interne que sur le plan externe. II peut 'y avoir «, I'institutionnali-

sation » révolutionnaire, comme au Mexique ou, avec

d'autres caractéristiques, dans une autre phase historique, au Veriezuela. II peut aussi se pré- senter des situations qui entrainent une réorgani- sation radicale du systéme social, comme Cuba, ou des formes frustrées d'action révolutionnaire, comme le MNR bolivien, selon ce que sont, dans cha- que cas, les conséquences des aIliances internes sur les alliances externes. De toute façon, il semblerait qu'il y ait dans ces situations un potentiel révolution- 'naire indubitable.

2. r"es secteurs d'entreprises

La forme et le contenu de I'action populaire en Amérique Latine ne peuvent se préciser sans I'ana-

68

SOCIOLOGIE

DU

DÉVELOPPEMENT

EN

AMÉRIQUE

LATINE

lyse sim!1ltanée des perspectives" d'action et ,d'inté- gration' structurelles qui s'ouvrent' 'pour les nou- velles classes' dominantes dans les sociétés latino-

américaines.

Du point de vue du dévéloppemênt, le probléme fàndamental est de comprendre commént se for~ ment et agissent les groupes capables d'imprimer du dynamisme au systéme économique et d'assumer aussi le contrôle du processus politique à l'inté- rieur dês classes dirigeantes. Il faut observer en même temps les rapports qui sont en train de se créer, dans le jeu politique et dans l'implantation de la politique de développement, entre ces groupes et les masses populaires d'un côté et les masses dirigeantes traditionnelles (groupes politiqiJ.es et groupes économiques liés au systéme agraire-financier-exportateur) de I'autre. A l'intérieur de cette problématique, il semble qu'il y ait trois problémes essentiels : dans quelles conditions économico-sociales et issus de quels mou- vements sociaux, les groupes d'entreprises moderni- sateurs sont,ils nés et ont-ils agi? Quelles sont Ies orientations valorisantes, les caractéristiques d'ac- tion économique qui .ont penpJs d'infuser un dyna- misme aux entreprises de l'Amérique Latine? A l'intérieur dequels cadres, structurels les options et Ies tendances d'appui de .ces groupes à la trans- formation sociale sont-elles limitées ? et jusqu'à quel point, dans leur effort pour contrôler le systéme du pouvoir, sont-elles perméables aux pressions popu- laires, d'une part, et aux arrangements avec les élas- ses dominantes traditionnelles ou avec les groupes d'entreprises étrangers, d'autre part?

AGENTS SOCIAUX DE TRANSFORMATION. ET DE CONSERVATION 69

Pour donner 'une réponse à ces questions,' il sera nécessaire d'approfondir l'anàlyse sur les conditions' historiques et sociales de l'industrialisation, en Amé- rique. Latine, Sur la base des travaux' existants, on' peut affirmer que la croissance indusirielle a obéi

à un double' modéle dans presque tous les pays de la: région qui sont en train de .s'industrialiser, TI y eut â'un'e part. une lente croissance' du systéme artisanal etmanufacturier, soutenu, en général, par la· croissance «végétative» du marché interne (en relation, naturellement, avec' ;l'expansion des expor- tations de produits primaires et avecl'urbanisation croissante et accélérée par I'immigration provoquéé

à son tour parl'expansion de l'économie exporta- trice). D'autre parti eut lieu un rapide processus dynamisateur qui se produisit à des moments de corijoncture ·favorable au marché (guerre, dévalua- tion pour protéger le secteur de I'exportation, me- sure qui, de son côté, s'est traduite par le protec-

élansdépend,

en grande pàrtie, de la capacité des groupes diri- geants de formuler 'une politique, adéquate d'inves- tissements dans 'ies secteurs de base, ou de la créa- tion de possibilités permettant à ces mêmes groupes dirigeants' d'accepter les points de vue des secteurs techniques qui ont défini ladite politique d'irivestis-

tionnisme, etc

). La persisiance des

sements. TI est facile de comprendre que le pro- bléme principal, du point de vue sociologique, ré- side dans l'analyse de· la maniére dont les groupes d'entreprlses utilisent les influences favorables de la croissance automatique du marché (soit celle à longue échéance, lente, soit celle plus' rapide, favo- risée par une conjoncture exceptionnelle) pour la transformer en une politique de développement et

70

SOCIOLOGIE

DU

DÉVELOPPEMENT

EN

AMÉRIQUE

LATJNE

quelles que soient les conditions ayant donné nais- sance à ce, processus. Quel rôle les chefs d'entreprises, ont-i1s joué "dans la création et dans I'utilisation des facilités qu'of- fre une politique de développement? Comment les intérêts entre les divers groupes dominants ont-i1s pu se concilier et quel est le degré de divergence, réelIe entre: les différentes classes qui participent au processus de développement? Comment les diver- gences entre les groupes intéressés, dans le secteur de I'exportation, et ceux reliés à la production pour le marché interne ont-elles été posées et ont-elles été résolues ? Quelle opposition y a-t-i1 entre «!'in- térêt économique étranger» et les groupes natio- naux et comment se concilient-ils ? De nouveau, la réponse dépendra dans ce cas de I'analyse ,concréte des situations sociales typiques :

I'élan initial du systéme peut se vérifier dans un cadre général de pression large et violente des groupes populaires urbains contre les formes de domination traditionnelles en vigueur (Mexique), comme il peut naitre au moyen d'une alliance entre les mouvements populistes, les intérêts traditionnels et les groupes d'entreprises (Brésil au moment de Vargas), dans des conditions plus proches d'une situation de forte action des entreprises au niveau économique, y compris de, la part des groupes expor- tateurs, dans un moment d'antagonisme et de sé- paration politiques de ces groupes devant les pres- sions de masses (cas de I'Argentine de Peron) et dans des situations oú la pression des entreprises en faveur du développement trébuche sur !'indiffé- rence des autres groupes sociaux (comme en .Co- lombie).

AGENTS SOCIAUX J?E TRANSFORMATION .ET DE c.O~.~~!tVATION 71

Comment ces, ,différentes situations se ,répercu- tent-elles sur les facilités ,de développement ? Dans quelles conditions les, classes d'entreprises ont-elles dirigé vers le ,développement ,Ies élans de transfor- mation sociale déchainés par d'autres groupes 'ou, d'autres classes qui souhaitent atteindre des objec- tifs différents ? L'analyse de ces questions suppose, par sa na- ture même, 'un effort de synthéseet une référence constante à, la constellation de forces qui agissent dans l'ensemble'de la société, tout comme agissent les caractéristiques structurelles, économiques et so- ciales signalées dans le' paragraphe antérieur, Cependant, reste la nécessité' d'exposer la situa- tion latino-américaine avec la problématique classi- que des analyses de la mentalité et de l'action des entreprises. Ce qui équivaut.à rechercher comment se sont constitués; sur le plan de l'entreprise, des noyaux de modernisation et quels types de che!,s d'entreprises, provenant de quels groupes sociaux, orientés par quelles valeurs ~t stimulés par quelles situations sociales, et 'économiques de pression, ont eu ou peuvent avoir une action significative dans le développement. Sur ce point, l'analyse, doit sans aucun doute· être axée sur le probléme des régles d'investissement et sur les mécanismes d'action des entreprises. La structure et le fonctionnement des classes économi- ques en Amérique Latine sont, étant donné le type de croissance industrielle indiqué, en grande mesure conditionnés par j'utilisaÚon .de la:capac,ité d'entre, prise, des immigrants qui se consacrent: à l'lndustrie ou par l'utilisation que font, leso chefs d'entrepri~es dont I'activité originale est liée au secteur agraire-

72

SOCIOLOGIE

DU DÉVELOPPEMENT

EN

AM~RIQUE LATINE<

exportateur, des conditions favorables du marché. L'un' comme'.!'autre sont, contraints de subir les ca- dres de «I'entreprise familiale ». C'est pourquoi la nécessité d'obtenir des résultats·économiques à breve échéance s'oppose aux pôssibilités d'effectuer de grands investissemenfs dans des' entreprises, de base et ,empêche la création d'organisations econo- miquesmodernes. 'Dans ces dernieres, la, rapidite de I'obtention du profit est remplacée par une moda- Iité d'action dont la rationalité et l'efficacité peu- vent se' mesurer à la capacité de garantir, à longue échéance, des avantages fondés sur une différencia- tion productive croissante, sur la spécialisation téch- nique et sur l'épargne d'une production en masse. Comment a-tcon pu passer, sur le· plan de I'entre- prise, de I'ancien modele d'action d'entreprise à un modele plus dynamique? Quel rôle «I'entreprise étrangere » tient-elle dans ce: nouveau processus? Quelles valeurs ont orienté les 'anciens propriétaires d'entreprise dans leur transformation au point de les convertir en capitaines d'industrie ou en mo- dernes dirigeants d'entreprise? Jusqu'à quel point 'ce processus 's'est-i! développé grâce à la différen- ciation interne des classes propriétaires qui se mo- derniserent, ou fut-i! précipité par des pressions étrangeres au monde de I'entreprise? Quelles limi- tations la situation «d'indépendance» introduisit- elle dans le processus de modernisation de I'entre- prise ?

de I'hypothese que' le développe-

ment est un processus global qui possede des foyers de dynamisme étrangersà J'écoriomie de l'entre- prise et qui dépend de ,I'expression d'une politique relative à la société dans' son ensemble, i! est ne-

En

partant

-AGENTS SOCIAUX DE TR-ÃNSFORMATION'ET DE CONSERVATION 73

cessaire de discuter en premier Iieu du probléme, général qui se référe à I'orientation des, groupes' d'entr!~prises 'en relation avec, I'Etat et lasociété. A, ce, ,sujet, I'analyse doit se concentrer sur les pos-, sibilités et les limites ,qu',ont les chefs d'entreprises en Amérique Latine, pour agir en dehors du plan de I'entreprise, en facilitant les «conditions pour le développement» et en se, transformaIft à' la fois

,. A ce point'de.' yue, iI y a deux, problémes qui sont plus importants que les autres :

1) le degré' de bonne volonté des chefs d'entre- prises vis-à-vis des politiques qui reflétent ,Ia «si~ tuaÚon traditionnelle,» (avec des corollaires comme

la non-participation politique; I~ restrictlón à I'~ctior:i de I'Etat, 'rejet ,de toute intrusion syndicale dans la yie publique, recherches de capitaux étrangers,

; 2) lá, capacité qu'ont certains groupes de chefs d'entreprises de formuler un «, projet de participa- tion sociale », qui accepte la légitimité et I'exécu- tion de la pólitique de développement. C'est-à-dire, à I'intérieur de quelles limites Jes grou- pes acceptent-i1s que la lutte pour le contrôle du destin des investissements déborde du plan de I'en- treprise au plan de la nation et quels scnt les grou C pes sociaux restants dont la participation dans la

naÜonale rencor.t:re, pour

définition de la politique

etc

en c1asse-' politique dominante' (bourgeoisi'e).

, "

)

des raisons strÍlcturelles,' un accueil favorable' de la pari: des cnefs d'entreprises? Dans quelles condi'- tions une «politique nationaliste prend-elle son sens ? Quelles possibilités 'y a-t-il que le secteur du populisme favonibleau développement' coincide avec une politique d'investissements contrôlée par les

74

SOCIOLOGIE

DU_ DÉVELOPPEMENT

EN -AMÉRIQUE_ LATINE

groupes: 'de chefs d'entreprises et dans :quelles li- mites ceci peut-il arriver,? Cette problématiquese' réfêre clairement,aux si- tuations de sous-développement ,du prerhiêf et du dernier type meritionnés dans l'introduétion de' cet ouvrage.

économies'

d'enclave, le rôle dynamisateur 'du secteur d'entre- prise provient «,du dehors » et par définition ne dé- passe pas, en tant que processus innovateur, les li- mites du«' secteur moderne» de f'économie. Et, au con'traire, dans le cas des pays avec un secteur exportateur contrôlé par des intérêts nationaux, lorsque s'épuisent les possibilités de développement en fonction du marché externe, le :point de eonver- gence politico-éconómique des «'pressions de fiasse » avec le' développement, tout comme les possibilités mêmes de succês de ce dernier, dépendront dans une mesure significative du comportement· 'politi- que et économique des secteurs des entreprises. L'alternative déjà signalée entre «nationalisme» et <<, politique de développement» comme :voies de la, politique de développement constitue l'option extrême qui se pose aux secteurs d'entreprises. Les répercutions sociales et politiques, tant sur le plan interne que sur le 'plan externe, de ces deux mo- dalités d'orientation du développement gardent une relation directe avec le type de rapport structurel et d'alliance de groupes et de classes qui se forment dans chaque situation. Il sellll:>le illdllbitableque le ,P!lssage <l,u type I au type III de société (c:est-à,dire, d'une situation ,ca- ractérisée .par un fort, secteur productif orienté vers

'li

est

évident

quedans 'Ie

cas

des

AGENTS SOCIAUX DE'-TRANSFORMATION ET DE

CONSERVATION 75

le marché interne) implique, une profonde réorgani- sation des secteurs productifs et la réorientation de l'action de l'entreprise au niveau de l'entreprise et au niveau de la société globale. Du point de vue so- ciologique, l'analyse du rôle des groupes des entre- prises dans le développement s'intér:esse à l'étude du regroupement social et politique qui existe, danschacune des deux situations typiques men- tionnées entre les groupes populaires, aussi bien qu'au comportementdes classes traditionnelles, à

d'Émtreprises nationaies et aux nouveaux

groupes industriels qui établissent le pont entre le

la couche

marché interne et lemarché externe. 11 est facile de comprendre que la transition d'une Jorme de société à une autre dépendante, améne avec elle une réarticulation sociale au niveau interne et externe, d'une énorIl).e importance SUl' le type d'action possible pour n'importe quel agent social de conservation ou de transformation des sociétés sous-développées.

3. Le8 secteurs traditionnels

L'hypothêse générale SUl' laquelle reposent les recherches déjà exposées est celle de la perméabi- lité des classes dominantes traditionnelles aux effets de la transformation sociale. 11 sel'ait simpliste de supposer que les groupes d'entreprise représentent la «modernisation» et que poul' cela ilserait na- turel de les voir faire alliance avec les groupes po- pulaires de pression, que ce serait suffisant pour modifier l'équilibre traditionnel. L'expérience histo- rique latino-américaine prouve bien avant cela la flexibilité de la fameuse «société traditionnelle ».

76

SQCJOLOGIE

DU

DÉVELOPPEMENT- EN AMÉRIQUE

I.:ATINE

'En conséquence, la prise en .considération des « classes traditionneIles » parait s'imposer dans toute

part pas de I'idée

analyse du développement qui Íle

préconçue que I'action des 'groupes économiques industriels et modernisateurs suffit par eIle-même ou alliée à la pression populaire, pour détruire les cadres de la société traditionneIle et réorienter le développement en' vue d'obtenir une plus grande distribution du revenu, un plus grand 'dynamisme

économique eL une plus large participation popu- laire dans les décisions politiques et économiques nationales.

Dans ce programme d'études on ne peut attribuer aux classes traditibnneIlés au sens strict, la même signifiêation qu'bn donne aux autres agents histo- 'riques du développement. L'importance du théme ne réside pas tant dans le dynamisme que peuvent avoir les groupes traditionnels que dans la com- préhension de la société traditionneIle, qui permet I'analyse des limites de I'action modernisatrice des nouveaux secteurs sociaux, C'est précisément au moyen de l'analyse de ce théme qu'on arrivera à définir les limites du développement possible à I'in- iérieur des structures en vigueur et à éclaircir, par conséquent, ses possibilités de stagnation.

Cependant, il-ne serait pas adroit d'admettre dans le développement latino-américain une dichotomie ra- dicale -entre «groupes modernisants» et «groupes archaisants ». ,Admettons par principe que les dits groupes traditionnels furent ceux qui donnerent I'élan aux formes de, structure sociale et de domi- nation qui permirent ,1'intégration de J'économie la- tino-américaine au marché mondial.

AGENTS SOCIAUX DE .TRANSFORMATION ET DE CONSERVATION 77

D'autre parti la structure de' la «,hacienda »et l'exportation des produits primaires constituerent dans le passé '- et à un degré significatif, elles continuen't à. les constituer aujourd'hui - .les' actie vités fondamentales des nations du ,continent. Il n'y a aucun doute, que, dans certains pays, parmi ce,!x qui se, sont le, plus industrialisés, l'élan initial pour la modernisation et la croissance, partit des groupes agraires-expo~tateurs, comme c'est arrivé notamment en Argentine. De plus, les « classes ·tra- ditionnelles» réagissent souvent .aux pressions ré- novatrices nées dans les autres groupes ; cette réac- tion se produit souvent dans deux sens : sur: le plan économique, en s'associant auxinitiatives du sec- teur moderne de la société ou sur le plan politico- social, en montrant assez de souplesse pour assimiler et, amortir les pressions rénovatrices. ,De toute fa- çon, il est bon de ne pas oublier' dans la problé- matique du développement et de la stagnation, 'a vitalité de la structure de domination fondée 'sur «l'économie exportatrice» ainsi que la solidarité d'intérêts qui se crée entre cette structure ef le sys, teme urbain industriel naissant. C'est, de cette ma- niere que pourront se déflni;: de façon plus, nuancee, aussi bien les possibilités de développement ql.le pos- sedent les pays latino-américains, que la dénatura- tion dont souffrent les impactsde ritódernisation (dynamisés pOlitiquement par les masses populaires et, économiquement, par les secteurs des eritrej:iri- ses publiques 'et'privéesl, en raison de la force' de ce secteur.

la

« hacienda» dans la société' traditionnelle se carac-

térise par le fait, comme l'adéjà. signalé Medina

Sur

le

plan

sociologique,

la

structure

de

78

SOCIOLOGIE

DU

DÉVELOPPEMENT

EN

AMtRIQUE

LATINE

Echavarria (4), que cette structure fut tradition- nelle'ment une cellule de pouvoir politico-militaire, joint au pouvoir économique. Elle a servi de mo- dele à une forme d'autorité et elle a créé un 'type

humain de caractere spécifique

tique plus générale du 'développement, lnotre hypo- these de base est que ce type de structure a été capa- ble de subsister économiquement et socialement et a su se modifier devant les pressions urbano-indus- trielles.

De cette maniere' la structure traditionnelle, bien qu'ayant perdú s'on ancienne vigueur, continua à être présente non seulement en tant que secteur traditionnel qui coexiste avec le «secteur mo- derne », mais dans beaucoup ·d'occasions comme par- tie intégrante de la « nouvelle société ».

lieu

aussi dans le «développement original », a des caractéristiques et des effets différents dans les pays d'Amérique Latine. Dans ceux-ci la «hacien- 'da» fut capitaliste des le début; ce qui facilita le passage de la structure « traditionnelle» à la struc- ttire moderne» et les rapports entre le secteur industriel et le secteur agraire-exportateur, établis au moyen de liens bancaires. D:un ,autre côté, la problématique des secteurs dominants traditionnels en. Amérique Latine se li- mite souvent au rôle tenu par Ies propriétaires terriens. Une serriblable. limitatiim se' justifie mal

Dans la probléma-

Cette

possibilité,

bien

qu'en

vérité elle

eut

sociologicas

sociologiques

sur, le développement économique), So]arfHa~<hettê, Buenos "Aires, 1964, p. 30 et suivantes.

sobre- el

4. 'José-

Medina

desarrollo

Echavarria,

,economico

Consideraciones

(Considérations

AGENTS"SOCIAUX DE"·TRANSFORMATION ET"DE

CONSERVATION 79

si on prend en considération le 'fait 'que dans beau- coup de pays le' contrôle de l'appareil de, l'Etat se maintient au moyen de l'organisation politique de secteurs commerciaux, importateurs et exportateilrs; Il semblerait' donc que le poids relatif des deux branches des groupes traditionnels en Amérique' La- tine dépende du type de'situation de,sous-développe- ment: dans le cas: des économies d'exportation contrôlées par des producteurs locaux, 1"« oligar- chie> de la terre », joue un rôle prépondérant, dans le cas des 'économies d'enclave, le' secteur local do- minant doit 'économiquement plus au commerce qu'à

l'écono~ie rurale;

Cependant, même dans les situations du premier type, le commerce et les finances ont servi de porit entre le secteur interne et le secteur, externe et par la suite, dans les 'moments' d'expansion «vers I'in- térieur », ils jouérent le rôle de mécanismes' de réin- 'tégration des secteurs traditionnels dans les nou- velles conditions du développement.

Quand se présentent des situations o.u les secteurs traditionnels arrivent à se moderniser (comme dans la période d'expansion vers I'extérieur dê l'écono- mie' de I'élevage ou de celle du café dans le cas de pays du premier type indiqué) ou quand, dans le cas des situations d'enclave, ils utilisent des élans favorables de transformation des seçteurs populai, res et des secteurs moyens, pour obtenir du' secteur externe de nouveaux accords surles conditions d'exploitation des ressources nationales, dans ces cas, les groupes traditionnels' tendent à se considé- rer comme «I'ensemble de la Nation », et dans êe sens, ilstiennent le rôle dirigeant dans la société,

80 ;SOCIOLOGIE, DU· Dll':VELOPPEMENT

EN. AMÉRIQUE

LATINE

De plus, Ia réintégration de'la structurede pou- voir enregistrée ,dans Ia phase d'élargissement du marché, interne se produisit, commenoús l'avons déjà signalé, dans des conditions qui, supposent

l'existence d'une pression constante et: qui menace

si les limites structurelles 'sont

suffisantes, en général, pour contenir Ia force réno- vatrice de la pression des masses urbaines, les nou- velles classes dirigeantes craignent les conséquences que ce processus pourrait avoir sur le, contrôle politique de la société. Ceci les prédispose à réagir plus en « classes propriétaires » qu'en secteur indus- triel ou qu'en groupe modernisant, toutes les fois que, réelle ou imaginaire, s'est développée une situa- tion dangereuse sous la pression des masses.

Donc, les alliances entre la classe politique tra- ditionnelle et les groupes d'entreprises en plein développement s'élargissent. En faveur de cette alliance, équivoque en apparence quand l'analyse se fait à travers le schéma des étapes nécessaires du développement social, on peut alléguer le fait que, contrairement à ce qui arrivait souvent à l'époque du développément original, le marché mondial et le systeme d'alliances internationales sont mainte- nant divisés. Ceci justifie l'appui extérieur apporté aux situations nouvelles, surgies des impasses créées

par des mouvementsanti~oligarchiques contrôlés par

'des secteursd'inspiration radicale qui ne sont pas liés au sta'tu quo.

Ces, particularités garantissent, à ce qu'on a appelé, ayec inexactitude, les secteurs tradition- nels », une large marge d'action et une importance disproportionnée par rapport au poids réel qu'ils

les

masses

Même

AGENTS SOCIAUX DE TRANSFORMATION ET ~E CONSERVATION 81

-

possédent, tant économique que politique. Vn tel ça,s !lPpar~it souvent dans les périodes .initiajes de restructl.\ration de la société,dans le passage vers ce que nous ayõns appelé ·Ie type III de sous-déve-

loppement. Cependant, il faut signaler que, quand ce mo- déle tend à se généraliser dans une société natio- nale, c'est une' erreur de continuer à' penser que

«l'oligarchie de la terre» permet aux cadresde mener une act~on P9litique et qu'elle a la même importance économique garantie par la prédomi- nance sociale, comme dans le cas du modéle I, c'est-à-dire des sociétés organisées en fonction du secteur exportateur, nationalagrair,e et de I'élevage. Les voies de la vie politique et économique natio- nale se forment, âans cette circonstance, en fonc- tion des nouveaux groupes de ·pression qui expri- ment la réintégration de,s çouches sociales' à partir des .nouveaux types de rapport interne et exterlJe du systéme productif. Le .r:ôle tenu par les secteurs

traditionnels. stricto sensu, dans le

nouvel ordre

établi est, d'un côté, symbolique et d'll!l autre dé~ pendant. Dans ce cas, la % véritableoligarchie» a déjà son origine, et ses bases dans les sectel!rs fi- nanciers-industriels Ilrbains, pendant que «1'Çlligar- chie de la terre» se dissotit, soit. par I'intégratjgn sur· des bases modernes dans la. nouvelle. situation, soit parce qu'elle joue un .,rô}e ,secondaire en accord

avec les intérêts émergents La problématique du «secte1.!.r traditionnel» s'achéve en quelque sorte avec ces recherches: il faudrait considérer aussi les conditi0ns d'action et les aspirations' des masses paysannes. Il est cer- tain, que ladynamique des sociétés, .1atino-,al!l.~ri-

-

o

."

_

82

SOCIOLOGIE

DU

DÉVEWPPEMENT

EN- AMÉRIQUE

LATINE

caines qui s'industrialisent dépend de progrés essen- tiellement 'urbains, mais' iJ existe 'au moins deux questions qu'on ne peut laisser de côté dans une étude sur le âévelóppernent, bien qúe, comme cela arrive dans ce cas, iJ n'ait jamais été attribué de place spéciale à I'analyse de la société' rurale. Ces deux questions sont: les limites que «I'équilibre rural» icnpose à la dynamique du développement, et les répercussions que le «probleme agraire» peut avoir sur la politique de démocratisation des grou- pes urbains. En réalité, les possibilités de voir le progrés économico-social et la participation crois- sante des màsses utbaines se développer sur uri rythme raisonnable dans les 'phases de la crois- sance économique, et aussi la possibilité de voir s'établir un équilibre tolérable dans les moments 'de stagnation: dépendent, en' derniére instance, du fàit que les' masses rurales demeurent absolu- ment exclues des' bénéfices obtenus par l'industria- Iisation et le développement. Cette situation a des conséquences directes, dans deux directions, en ce qui conéerrie I'équilibre éconOmique. D'une part, elle permet' une plus grande flexibi- lité dans la ,négociation, des conventions entre les secteurs de' 'propriétaires urbano-industriels et les masses en voie, de prolétarisation 'et d'intégration. D'autre part, elle' assure aux secteurs des proprié- 'taires ruraux le compromis implicite que les rela- tions de domination (politique et économique) qu'iJs exercerit sul' les masses rurales resteront intactes. De toute maniére, iJ' semblerait, que la moderni- sation urbano-industrielle ne peut affecter le sec- teur rural que' de façon lente et indirecte. Tous les groupes intéressés socialement au. développement

9

AGENTS.SOCIAUX DE TRANSFORMATION ET DE CONSERVATION 83:

sont d'accord pour le maintien d'une situation de retard ,de la, masse rurale:

Dans.les situations de transformation soCialé plus rapide, avec une croissance économique simul-, tanée"le rythme des transformations .rurales s'accé-. lere et iI est. possible' d'obtenir un nouvel' équi- Iibre, urbano,rural plus satisfaisant pour, tous (Ar- gentine), mais c'est un cas extrême en Amérique Latine. En général, la situation agraire est le ta- lon d'Achille du" développement; I'effet des chan- gements qui se sont produits ,dans la. sphere ur- baine se fait ,sentir avant qu'i1 soU: possible d'accé- derpolitiquement et économiquement aux revendi- cations des masses rurales. Ainsi, certains secteurs restreints du monde rural peuvent exercer une pression afin d'obtenir de meilleures conditions de vie, répondant de 'cette maniere à la poussée des effets de la croissance urbaine. Lorsque ces reven-

dications sont acceptées ,par les groupes urbains, et

soutenues par des attitudes politico-idéologiques, la pression rénovatrice urbano-rurale qui s'exprime po- Iitiquement dans I'enceinte nationale devient «dan-

gereuse ». Si ce processus arrive avant qu'existent les ,conditions économiques permettant de prendre en considération les nouvelles .revendications et de soutenir I'amélioration, des conditions de vie des masses urbaines et d'assurer la continuité du rythme de croissance, iI peut naitre une situation qui amoindrit le modele courant de développement 'Iati- no-américain. En effet, ,dans ce cas, la limite à I'intérieur de laquelle peut être conservée la perméabilité des classes traditionnelles dans un climat d'acceptation croissante des pressions des masses, reste manifeste.

84

'.SOCIOWGIE

DU

DÉVELOPPEMENT

EN

AMÉRIQUE

LATINE

La nort-intégration des masses paysannes et la, mar-. ginalisation urbaine des «migrants» constituent la condition nécessaire pour que ce processus ait lieu. C'est pour cette raison que les revendications en faveur' des réformes agraires prennent 'un carac- tere explosif qu'elles ne 'póssedent pas par elles-

mêmes: elles équivalent

tions du systeme politico-socialen vigueur. Sur le plan économique, des solutions techniques permet- tant les «étranglements,» de la: structure agraire peuvent exister, mais politiquement, la modernisa- tion des relationssociales dans ce domaine 'ne peut arriver qu'une fois écartée une redéfinition radicale de l'équilibre politique, quand le 'cours, mondial des produits de base de l'agriculture et de l'élevage essentiels pour l'économie du pays, permet l'obten- tion de grands bénéfices et ceci toujours à condi- tion que les techniques et les modalités de produc- tion rurale se modernisent (Argentine). Dans le cas contraire, on maintient une regle de' développe- ment déséquilibré entre la campagne' <it la ville. Dans cette derniere hypothese, il regne, un climat politico-social d'euphorie relative -, sauf, naturel- lemenLdans les secteurs marginaux que ,nous avons mentionnés - à condition que les revendications des campagnes n'aient pas la possibilité de se faire sentir ou que lesmasses rurales ne les remarquent pas. L'analyse' des' conséquences' de: cette situationest

essimtielle pour déterminer les possibilités et les limites dú ,développement capitaliste. Dans sa forme extrême,cette problématique 'arrive à dépasser la question du «développement» pour se placer sur le plan° des transformations 'de tout le systéme

à

dévoiler

les

contradic-

AGENTS SOCIAUX DE TRANSFORMATION ET 'DE CONSERVATION 85

social. -En effet, l'hypothese déjà mentionnée nous met en garde contre la possibilité théorique de dé- velopper le systeme au moyen d'un. modele politico- social quj suppose qu'on institutionnalise ·la. pression des masses.à ]'jntérieur du cadre élargi de la domina- tion traditionnelle. Sauf situation exceptionnelle- ment favorable pour le marché exportateur dans des paysou on manque de main-d'reuvre rurale, la pression simultanée des masses. rurale~ et des masses urbaines pour obtenir une augmentation dans sa participation éconQmique, .met en péril l'accord po- litique en vigueur et met en relief un probleme fondamental pour la croissance : ]'excédent créé. par une économie «en développement» ne suffit pas à maintenir un taux élevé deconsommation des classes traditionnelles, un haut degré d'irrationalité des entreprises (comme il en existe souvent) et des rémunérations raisonnables pour les classes salariées en général.Certains d'entre eux' ou même la ma- jorité, doivent payer le coüt du développement, que ce. soit par Ia perte de Ieurs privileges -ce, sont les moins nombreux - ou bien par le retour à de três bas niveaux de salaires-les plus .courants. Une telle problématique se pose dans ces. termes avec netteté quand le PI"0cessus de développement accentue' les tensions Bociales dans.le cas des socié- tés ou prédomine .le type I d'intégration dans le marché international signalé ici Dans le' cas des économies d'enclave, principalement quand H s'agit de «plantations », I'expansion économique conduit directement à l'augmentation des tensions .rurales et, en conséquence, à I'accroissement despressions

seulement pour 'Ie type III de .société,

lorsque les ressources natu~elles existent' el! ,abon-

urbaines

C'est

:86

SOCIOLOGIE DU

DtVELOPPEMENT

EN AMtRIQUE

LATINE

~dance; qu'il faut repensei' le probleme rural d'une autre maniere. Cependant, 'dans le cas des pays dont le développement antérieur s'est fóndé sur l'expor- tation de marchandises qui ont exigé Ia participa- tion des grandes masses de population rurale ou dans I'exploitation massive de main-d'reuvre indi- ,~ gene - les conditions technologiques' les plus im- portantes dans le modele III !1e développement di- minuent les possibilités de transition vers une in- tégration complete du marché et vers une large utilisation de la main-d'reuvre disponible.

"4. Le rôle de l'Etat

Enfin, et lié avec la thématique des conditions sociales de contrôle des investissements et de la consommation dans les sociétés sous-développées, nous avons le probleme de l'Etat, considéré comme centre des décisions adoptées pour le développe- ment 'et, en conséquence, comme institution capa- ble de. planifier. La rupture de :J'équilibre politique traditionnel en Amérique Latine .est en partie la conséquence de la volonté d'intégration des masses (bien que dans la plupart dês cas, cette pression se produise par la simple présence' de masses politi- quement disponibles qui infusent du dynamisme à I'action d'autres groupes sociaux) et ~d'autre part, la canalisation de cette pression, orientée vers le développement, peut se faire quand les groupes de chefs d'entreprises-propriétaires et de chefs d'en- treprises publiques 'orientent les investissements vers les secteurs de base du systeme économique, . obtenant de cette façon la différenciation du sys- teme productif.

AGE~~ SOC.~A~~, P.ç, TF.~~~fORMATIO!:! ,ET DE. CO~SERyATION 87

Dans ce processus, l'harmonisation entre les in-

certaines cir-

constances, et, la pré'dominance,' des .u;{s "sur lEis

autres au moyen de.la domination sociale passe par le crible de I'Etat. Evidemment, I'Etat est l'expression d'im ensemble de forces et de mouvements sociaux qui établissent entre eux .des relations. de domination, il ne vien-

à un

Etat supra-social. L'Etat· acquiert en Amérique La- tine, en général, la nature «d'état oligarchique >', à cause d'associations d'intérêts degroupes dominants, divers mais limités qui, en dernier lieu, tendent à trouver par des critêres aussi traditionnels que le

« droit à dominer», la légitimité de l'usage de la force de contrôle et de la répression de I'Etat. Cependant, quand l'.équilibre traditionnel se rompt (c'est une étape vers la formation de I'état mo- derne) , se présentent alors. des sltuations de pou- voir extrêmement fluides qui caractérisent ce que certains auteurs appellent I' «Etat populiste» (5). L'étude des problêmes que pose la formation des Etats nationaux et qui ont des répercuss'ions sur le dé- veloppement, débute par la recherche des condiÍions structurelles et par des recherches sur .le .sens du processus politique que les dites transformations occasionnent. Les deux derniêres questions de la

de l'Etat national

'en Amérique Latine dans ses relations avec le dé-

térêts

antagonistes

des

classes,

dans

drait donc à l'esprit de personne. d~ penser

problématique de la formation

veloppement, se formulent ainsi :

Dans quelles' concÍitions le vide qu'il y a, dans

les sociétés en développement, entre la légitimation

1)

5. Voir

à

ce sujet l'article. de Francesco Weffort déjà cité.

88

SOCIOLOGIE nu D~vELOPPEMENT EN- AM~RIQUE LATINE

du pouvôií"que conférent les masses et son armée, qui dépend de groupes dé' pressibn et du confrôle qui se forment lorsqu'ils sontstrictement liés aux groupes traditionnels et auxgroupes économiques, permet-il l'accord efficace et. nécessaire pour que l'action de I'Etat aitsimultanément un sens éco- nomique en ce qui concerne les «intérêts de la Nation » et urí conténu politique ? 2) Quelles possibilités Y iH:il ,pour que se main- tiennent l'idéal et la réalité des Etáts nationaux ~ dans 'les pays dépemlants, quand déjà s'esqtiissent avec clartédes régles d'associations pluri-nationales; sous la tutelle des pays centraux ? Les portées de la seconde question tendent di'- rectement vers la próblématique des blocs régionaux (une Amédque Latine de plusieurs parties?) comme tentative de réponse aux défis des orga- nismes supra-nationa!lx et. à la question de la ou des «intégrations économiques ». La nouveauté et l'importance des thérilEis demandent beaucoup de précautíons dans leurs développements éventuels. En ce qui concerne le SUjei auquel se référe la

premjére question, quand

on regardela prolÍléma-

tique de l'Etàt du 'point de vue de la structure et des processus politiques qui donnent. un sens à sa 'formation en Amérique Latine, les, thémes dépas- sent les limites de l'anafyse « institutionnélle» pour atteindre le plan de recherche plus général contenu dans la question antérieure: quelles sont les condi- tions de légitimité e( d'efficacHé de I'Etat quand il se 'structure dans des pays dépendants ou le déve- loppement, dans une premiére étape, se produit aussi bien par la pression des décisions de consomma- tion que par celles de l'investissemerít, dans un jeu

AGENTS SOCIAUX DE TRANSFOR:MATION ET DE CONSERVATION 89

politique auquel participent les masses urbaines avec les secteurs traditionnels et les nouveaux grou:

pes économiques' qui montent? Dans quelles 'condi- tions l'Etat peut-il modifier cette tendance, et' se transformer en un complexe de décisions d'investis- sements ? Sur quelles forces, quels groupes et quels mouvements soéiaux l'Etat peut-il s'appuyer pour orienter I'axe économique' et politique versles déci- sions sur la production ? Répondre 'à ces questions supposé qti'il faut trans- poser I'analyse du 'plan de l'Etat à celui de la so'- ciété, ce qui equivatità se demander quel est le modéle de dominaiion en vigueur' avant et aprés que ne commencele processus de développement.

Comment les élasses, 'lei; groupes et 'Ies mouvements sociaux agissent-ils et s'orientent-ils politiquement dans les conditions structurales et historiques'actuel- les en Ãmérique Latine ? Ilfaut' considérer ce qui a été' exam'iné dans I' analyse de chacune des forces qui 'interviennent dans le maintien des conditions sociales et dans leur transformaticin er. Amérique Latine (spécialement dans ce qui se référe à la pression populiste des masses et à' la flexibilité des groupes traditionnels), afin de. donner une iâée de cet aspect de ia problêmatique de l'Etat. Toujours en ce qui concerne la problématique de l'Etat, les chercheurs ,doivent effecttier les diverses analyses correspondant aux types de base des ques- tions 'générales que nous.présentons sur le sujet et

qui' prennent tout leur sens rlans le type I

'développement: dans ce cas, l'Etat serait l'expres- sion natlonale des groupes économiques e't aspire- rait àêtre représentatif de «tout lepeuple »: La

légitimité démocratique se transforme dans le con-

de sous~

90

~ÇIpr.gQ.IE DU

DÉVELOPPEMENT

EN AMÉRIQUE

LATINE

tenu idéologique de, I'Etat en instittl~i(m juridique. Les conditions de sa possibilité et de s~s limites deviennent le thême essentiel de l'investigation so-

ciologiqu~.

Les conditions formelles et réelles de I'Etat dans le cas des sociétés fondées sur les économies d'en- clave serai<~nt-elles semblables ? Apparemment, dans cette situation, l'équilibre relatif des deux termes sur lesquels s'organise l'instituiion de l'Etat comme forme de domlnation - la force et la légitimité - se rompt en faveur du premier. Dans cette situa- ti~n, l'e;<clusion ou la proscription politique se pré- sente souvent comme l'étroit sentier qui. garde ja- lousement la domination des classes possédantes, car les possibilités du «populisme» en tant que

parÚcipation politique des masses sont

peu nombreuses et rares les choix positifs offerts,

par la participation organisée des masses, en vertu des difficultés mêmes qui se présentent, sur le plan économique et sur le plan social, pour une partici-

la, majorité ». De plus, comme la possi-

bilité, même d'arriver à être propriétaires dépend en grande partie de la manipulation du pouvoir, le pouvoirse 'transforme directement en objet d'appro- priation exclusive des groupes minoritaires domi- nants. L'autre thême, nécessaire dans les analyses du dével'oppement est celui de la formation de. I'Etat en sociétés dont l'intégration. économique est. fondée sur des enclaves et qui réussirent à créer, 'aprês ou fIJmê,me ,temps, des secteurs productifs nationaux ou qui, pour diverses circonstances, assistêrent à la ,montée des couches moyennes ét à leur liaison avec .l'appareil. de J'Etat. '

forme de

pation ~ de

AGENTS SOCI~mCDE',TRANSFORMATION ET DE CONSERVATION 91

F'inalement, la recherche sociologique ,doit discu- ter le :rôle de J'Etat dans, le cas des économies qui s.e développent par .Ia poussée du marché interne, mais ou 'les investissements 'externes 'accaparent' le secteur productif industriel le plus moderne. Comme nous l'affirmons dans l'introduction de' cet ouvrage, la réaction des groupes et ,des mouvements sociaux nationaux en faveur de l'autonomie 'desdécisions tend en Amérique, Latine à transformer I'Etat en organe' productif qui impose les réglements. Quelles sont les conditions formelles et effectives qui font qu'un tel processus peut avoir lieu quand les éco- nomies se fondent sur un marché interne ouvert généreusement aux capitaux étrangers ? Nous ,avons déjà signalé qu'une des conditions pour que cela arrive consiste dans la modernisation et dans l'or- ganisation des, groupes ouvriers et des secteurs tech- niques, ,par le dépassement du populisme. Quelles sont· les conditions sociales requises pour, que les nouveaux groupes d'entreprises acceptentde parti, ciper aux accords qui assurent aussi bien l'intégra- tion politique et sociale ,des masses que l'autonomie du systélJ1e des décisions économiques, de telle ma- niere que I'Etat regle le sens du développement et ceci, sans confondre le plan économique (la produc- tion) et le, plan politique (le contrôle) ? Y a-t-il réellement dans les ,conditions latino,amé- ricaines actuelles de véritables, possibilités pour éta- blir ce genre de ,rapport, entre les, secteurs ,écono- miques et .Ies secteurs, politiques? Ou, à l'inverse, comme les situations recentes paraissent l'indiquer, la -forme de développement adoptée, avec 'une, crois- sante participation des ,grandes 'unités productives à caractere de monopoles, orientée par une poli-

92

SOCIOLOGIE nu

nÉvELoPPEMENT -EN"