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XVIIIe SIÈCLE

Le conte philosophique

VOLTAIRE
Candide
(9782081211414 – 2,50 €)

I. Étudier Candide
en classe de Première
Les programmes de Première consacrent un objet d’étude à
l’argumentation et à ses différentes fonctions (« convaincre,
persuader et délibérer »). Ils mettent l’accent sur les modalités
de l’argumentation – « directe ou indirecte » –, qu’il s’agit d’ana-
lyser à travers les formes de « l’essai, de la fable ou du conte
philosophique » (B.O. no 40 du 2 novembre 2006). Dès lors,
Candide, conte philosophique, modèle du genre, paraît tout
adapté à cette directive.
Par ailleurs, l’analyse de l’œuvre s’insère aisément dans une
progression annuelle puisqu’elle peut être liée à deux autres
objets d’étude : « Le roman et ses personnages : visions de
l’homme et du monde » (l’enfer terrestre vu par un candide) et
« Un mouvement littéraire et culturel » (les Lumières).

II. Proposition de séquence


■ Perspectives de la séquence
Les voyages merveilleux de Candide sont le cadre d’une
réflexion sur une question philosophique : l’Optimisme. Explicité,
le sujet pourrait être ainsi exposé : « Peut-on être Optimiste ? » La

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séquence étudiera la façon dont les composantes du récit servent


les deux voies de l’argumentation : le pour et le contre.
Mais Voltaire n’interroge pas seulement l’Optimisme en tant
que contenu philosophique, il remet aussi en question le conte
de fées en tant que forme littéraire. Une double mystification,
littéraire et intellectuelle, est donc dénoncée avec Candide.
La séquence tentera de dégager progressivement les liens
complexes qu’entretiennent le conte et la réflexion philosophi-
que ; elle se déroulera en trois étapes.
— Première étape : analyse de deux extraits où conte et philo-
sophie ont le même effet – séparer de la réalité.
— Deuxième étape : analyse de trois extraits qui relèvent de
l’anticonte et de l’antiphilosophie (ou de l’anti-Optimisme). Le
texte sert alors à désillusionner et à ramener à la réalité.
— Troisième étape : analyse d’un extrait où le conte construit
une vraie philosophie élaborée sur la réalité.

■ Tableau synoptique de la séquence


Séances Supports Objectifs
Le volet argumentatif Le volet narratif
Thèse : l’Optimisme Conte de fées
« est » et fausse philosophie
1 Incipit et chapitre I Thunder-ten-tronckh : L’énonciation ironique
utopie panglossienne
2 L’ensemble des Eldorado : utopie des Le discours : fiction
chapitres XVII-XVIII et un Lumières (plaisante) et réflexion
extrait du chapitre XVIII (savante)
(le patriarche
d’Eldorado)
Antithèse : l’Optimisme Anticonte et
« n’est pas » antiphilosophie
(ou anti-Optimisme)
3 L’ensemble du La réalité du mal La machinerie spatio-
chapitre V et, plus naturel temporelle
précisément, un extrait
(la tempête et le
tremblement de terre)
4 Chapitre VI (l’autodafé) La réalité du mal Des personnages
religieux déshumanisés
5 L’ensemble du La réalité du mal L’artifice ambigu du
chapitre III et, plus politique point de vue candide
précisément, un extrait
(la bataille)

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Séances Supports Objectifs


Le volet argumentatif Le volet narratif
Synthèse : l’Optimisme Conte concret
« peut être » et philosophie
appliquée
6 L’ensemble du La Propontide : utopie Une structure concertée
chapitre XXX et, plus voltairienne et réalité
précisément, un extrait du mal d’exister
(l’explicit)
7 Un extrait du Évaluation de la séquence
chapitre XIX (l’esclave)

III. Déroulement de la séquence

Séance no 1
Objectifs → L’Optimisme, version plaisante (la représentation du
microcosme de Thunder-ten-tronckh catéchisé par le
pseudo-leibnizien Pangloss).
→ L’ironie et ses procédés.
Supports → L’ensemble du chapitre I.
→ Un extrait : l’incipit (de « Il y avait en Vestphalie » à
« et par conséquent de toute la terre », p. 43-46).

Questions préparatoires : voir microlecture no 1, p. 174-175.


Pistes pour la lecture analytique :

■ Le meilleur des mondes


Cet univers enchanteur est introduit par la formulette bien
connue « Il y avait » (coupant du temps ordinaire), qui est suivie
d’une localisation vague (« Vesphalie ») aboutissant à un nom
de fief aux sonorités lourdement gothiques (allitérations en t).
Le héros sympathique est d’emblée présenté paré de toutes les
qualités. Le clan aristocratique, vu à travers une galerie de
portraits, est caractérisé par des superlatifs élogieux (« le plus
beau des »), des comparatifs valorisants (« un des plus »), des qua-
lificatifs positifs (« bon et honnête gentilhomme »), des adverbes

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intensifs (« très grande »), etc. Le champ lexical est celui de la


haute noblesse fortunée (« parc », « meute », « piqueur »). L’atmos-
phère générale paraît bon enfant (« bonne foi », « riaient »).

■ Un monde en toc et le prêche d’un toqué


Il s’agit cependant d’un paradis des illusions, sur le plan
existentiel et intellectuel. Les châtelains n’ont aucun pouvoir
(leur puissance provient d’une porte et la considération
qu’on leur montre n’est due qu’à leur embonpoint), aucune
richesse (opposition train de vie luxueux rêvé/basse réalité),
aucun rang social (le baron est un petit hobereau féru d’éti-
quette et muré dans des préjugés nobiliaires). Le règne des
apparences trompeuses culmine avec la présentation de Pan-
gloss, philosophe factice – flagorneur et dogmatique –, dévi-
dant une philosophie déformée et faussée – altération et
déformation de la pensée de Leibniz (voir la désignation de
son enseignement, « la métaphysico-théologo-cosmolonigolo-
gie » où l’élément « nigo » résonne comme un aveu). Ses rai-
sonnements sur la finalité (c’est-à-dire sur les causes finales)
des choses sont aberrants : soit il opère une inversion de la
finalité (le nez, les jambes), soit il attribue une finalité inexacte
(les pierres, les cochons). Il pervertit donc le vieux principe
de finalité, selon lequel rien ne se produit sans but : « tout
étant fait pour une fin ».

■ Une magistrale leçon de raillerie


L’ironie, procédant d’un décalage entre le dit et le pensé, s’in-
sinue absolument partout : décalage énoncé par le conteur lui-
même (« qu’on appelait »), distance affichée entre ce qui est dit
et le jugement réel (« puissant seigneur »/son château offre le
minimum pour une maison), inversion des termes dans le juge-
ment régressif (le lien lunettes/nez : Pangloss part du terme final
présupposé naturel pour remonter à tout prix à une cause pré-
établie), exagération de la caractérisation (les chiffres trop précis
des quartiers de noblesse, les scrupules déplacés sur l’embon-
point de la baronne – « environ » –, le nom trop alambiqué du
système de Pangloss), rapprochement de termes contradictoires,

4 Le conte philosophique
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etc. En fait, en quelques lignes, Voltaire expose à la fois le pro-


blème délicat qu’il traite (la tension entre conte et philosophie)
et le procédé majeur qu’il utilise (l’ironie).

Séance no 2
Objectifs → L’Optimisme, version sérieuse (et ses limites).
→ Le jeu fiction/réflexion.
Supports → L’ensemble des chapitres XVII-XVIII.
→ Un extrait : le patriarche d’Eldorado (de « Cacambo
témoigna à son hôte » à « pour les conduire à la
cour », p. 105-108).

Questions préparatoires : quels sont les éléments qui relèvent du


merveilleux ? En quoi s’agit-il d’un monde à l’envers ? Quel est
le registre dominant ? Comment Candide, le lecteur et Voltaire
voient-ils ce royaume inca ?

Pistes pour la lecture analytique :

■ Un autre monde merveilleux :


« Ce qu’il y [a] de mieux sur la terre »
C’est un univers « extra-ordinaire », relevant de l’extravagance
du conte de fées (âge du vieillard, moutons attelés). La richesse
est omniprésente : la « fange » est d’or, les matériaux ordinaires
sont somptueux – porte d’argent, vases de diamants. L’abondance
est générale et se traduit par l’accumulation : les « cinq ou six mille
musiciens », les douze domestiques du patriarche. La perfection
admirable est partout comme en témoignent les superlatifs et l’ex-
pression « travaillés avec tant de goût ». Ce qui était singé dans le
« château » de Thunder-ten-tronckh (en particulier le luxe) est ici
porté à son plus haut degré. Le registre est laudatif.

■ Un monde à l’envers
Par rapport au monde connu, sont inversées la psychologie
(l’« ignorant » reconnaît qu’il l’est), les manières (abord poli), les

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coutumes (accueil prévenant des étrangers), les valeurs (l’or ne


vaut rien), les institutions politiques (importance du « consente-
ment de la nation »), les relations à Dieu (directes, non média-
tisées), etc. Les relations humaines sont idéales (accueil
chaleureux, monarque accessible, commerce des idées menant
d’emblée aux grandes questions des Lumières comme « les
formes de gouvernements, les mœurs », etc.). Dans ce pays des
Lumières vivant en autarcie et préservé, il n’y a pas de conflits,
pas de clergé, pas de maux naturels (maladies, catastrophes).

■ Candide, le lecteur, Voltaire :


trois regards décalés
Candide, relégué au second plan, ne s’étonne absolument de
rien et, « en extase », croit voir la matérialisation du discours
de son « ami Pangloss » qu’il imite en bombardant le sage de
questions impertinentes. Le lecteur, lui, perçoit un détachement
net du narrateur par rapport aux faits rapportés : perfection exa-
gérée, raffinement appelé « extrême simplicité », chiffres trop
élevés, etc. Quant à Voltaire, il se donne le plaisir d’exposer ici,
par le détour de la fiction et la voix du vieillard, l’essentiel de
son message sur l’idéal social (la civilisation, caractérisée par
l’urbanisme et l’urbanité), l’idéal politique (le despotisme
éclairé), et l’idéal religieux (le théisme ; voir le dossier de l’édi-
tion) ; ce qui ne l’empêche pas de suggérer malicieusement
qu’un paradis de cette sorte, complètement coupé de l’Histoire,
serait un tombeau pour la libido (sciendi, dominandi, sentiendi).

Séance no 3
Objectifs → L’Optimisme discrédité par l’existence des
catastrophes naturelles.
→ Le dérèglement spatio-temporel.
Supports → L’ensemble du chapitre V.
→ Un extrait : la tempête et le tremblement de terre
(de « Tandis qu’il raisonnait, l’air s’obscurcit », fin du
chapitre IV, à « et de tout sexe sont écrasés sous les
ruines », p. 57-59).

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Questions préparatoires : voir microlecture no 3, p. 176-177.

Pistes pour la lecture analytique :


■ Le chaos spatio-temporel
Le cadre spatial n’est pas orienté (« des quatre coins du
monde »), et il est sans visibilité (« l’air s’obscurcit ») ; les lieux
de vie sont démolis par en haut (« suspendu »), par en bas
(brèche), par les côtés (tsunami dans le port) ; sur mer, sur
terre, à petite ou grande échelle (vaisseau/ville), toute
construction est réduite en morceaux, totalement ruinée sous
l’effet de forces surhumaines déterminées à nuire (« s’élève
en bouillonnant »). Le déroulement temporel est également
caractérisé par l’incohérence ; les actions des passagers
(malades ou affolés) sont inefficaces et non articulées (para-
taxe) ; leurs gestes saccadés (verbes en série) ne mènent qu’à
une agitation anarchique (le sauve-qui-peut) et à une succes-
sion de malheurs ; ensuite, Voltaire laisse le lecteur se figurer
lui-même, à l’échelle d’une capitale de 200 000 habitants, la
panique provoquée par le tremblement de terre ; mais alors
qu’il recourait au registre pathétique pour animer le naufrage
(émotions extrêmes, images frappantes), il adopte un ton
neutre pour décrire Lisbonne dévastée.

■ L’absence de bonté divine


Les faits paraissent résulter d’une force invisible (nombreux
participes sans compléments d’agent), indifférente à la souf-
france humaine, voire non dénuée d’une certaine malice (le bien-
faiteur qui réapparaît pour être mieux englouti, le gag du
malfaisant qui tombe à l’eau). Les gros plans sur le dévouement
angélique et l’abnégation modèle du « bon Jacques » contras-
tent avec l’égoïsme noir du pire des « coquins » mais c’est ce
démon-là qui survit sans même avoir besoin de planche de salut
(il « nagea heureusement »). Le Ciel ne se préoccupe pas de trier
entre les bons et les méchants ; l’idée de divine providence est
niée. Le mal aveugle existe et utilise les éléments naturels (le
vent, la terre, l’eau, le feu) et le fonds vicieux de la nature
humaine (voir le matelot) pour, sans raison apparente, réduire à
néant l’humanité : « tout périt », « écrasés sous les ruines ».

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■ L’Optimisme anéanti par le mal naturel


En empiétant sur le chapitre IV, l’extrait choisi montre
comment Voltaire met en opposition la théorie – « tandis qu’il
raisonnait » – et la réalité catastrophique, le « tout est bien » abs-
trait et le « on est mal » (chapitre XIX) concret 1. L’Optimisme
fait naufrage. Pangloss est discrédité : il interdit le sauvetage
d’un saint au nom d’un finalisme insoutenable (la rade « formée
exprès ») et raisonne en occultant ce qu’il a sous les yeux, c’est-
à-dire la réalité alarmante (« a priori »). À cause de Pangloss,
Candide est dénaturé : il ne peut avoir prise sur la réalité ; il est
détourné de l’expérience et du bien. L’Optimisme est ensuite
réduit métaphoriquement à un débris flottant (la planche). Le
chiffre élevé des victimes du tremblement de terre achève de
rendre absurde le finalisme de Pangloss : si l’on se rangeait aux
considérations du pseudo-philosophe, il faudrait aussi trouver
« normal » que Dieu ait tué tant de gens « de tout âge et de tout
sexe » (démonstration par l’absurde). Soutenir l’Optimisme,
c’est appeler une horreur un chef-d’œuvre.

Séance no 4
Objectifs → L’Optimisme discrédité par l’existence de l’Infâme.
→ Les personnages : pantins ou pauvres diables ?
Support → L’autodafé (ensemble du bref chapitre VI, p. 62-64).

Questions préparatoires : qui sont les représentants du mal reli-


gieux ? Sur quoi s’appuient-ils ? Étudiez comment l’autodafé est
transformé en spectacle de marionnettes. Comment l’Optimisme
est-il condamné dans cet extrait ?

Pistes pour la lecture analytique :

1. Voir aussi dans la même phrase cette fois : « Tandis qu’il le prouvait a priori,
le vaisseau s’entr’ouvre. »

8 Le conte philosophique
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■ L’imposture ecclésiastique
Avec un détachement ironique, Voltaire dépeint une autorité
religieuse composée de pseudo-enquêteurs : les docteurs de
l’« université de Coïmbre » et les inquisiteurs. Le savoir des uns
(premier paragraphe) s’appuie sur la superstition, sur des pré-
jugés irrationnels qui relèvent quasiment de la sorcellerie (le
« secret infaillible » trouvé) ; l’action des autres (deuxième para-
graphe) se fonde sur le principe de l’intolérance qui consiste à
dénigrer la liberté religieuse et conduit à torturer des innocents
pour des peccadilles (le lard dans un poulet et l’« air d’approba-
tion »). Ces puissances conjuguées du mal, qui bafouent la rai-
son et les droits humains, furent les cibles privilégiées de
Voltaire et des philosophes des Lumières.

■ Spectacle et exécution
Les personnages sont forcés d’exécuter malgré eux un beau
spectacle (voir le champ lexical de l’esthétique). Anonymes et
désignés arbitrairement, les cinq condamnés, telles des marion-
nettes (comme le montrent les verbes à la voix passive, les sujets
« on »), sont pris dans une cérémonie mécanique, bien réglée
(voir les étapes : procession, musique, sermon, etc.), bien ryth-
mée (rapidité des actions, cadence) et faite pour plaire. La
machine à tuer inquisitoriale est parée d’attributs visuels sédui-
sants. La représentation d’une exécution atroce s’inverse en exé-
cution d’un spectacle grand public. Le narrateur feint d’adopter
un regard objectif de clinicien et pousse à bout cette logique :
les sacrifiés sont comme vidés de toute émotivité, décérébrés, et
ne sont plus qu’une apparence vestimentaire ; déshumanisés, ils
deviennent des accessoires sans importance, des figures carnava-
lesques (mitres en papier, diables drôles, flammes à l’envers). Ce
faisant, Voltaire enlève tout contenu spirituel à cette cérémonie
satirisée qui tournerait à la mascarade si les châtiments n’étaient
pas eux bien réels (brûlés, pendus, et Candide « tout sanglant »).

■ L’Optimisme en question
L’idée que le monde est dans un ordre harmonieux et compré-
hensible est réfutée par l’apparition d’une seconde secousse

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(« trembla de nouveau avec ») qui révèle l’inefficacité propitiatoire


de l’autodafé (et l’inutilité des exécutions) ; en revanche, il est clair
que l’ordre du clergé, lui, se maintient en faisant trembler la popu-
lation, sous le prétexte de lutter contre l’hérésie. Ensuite, c’est
par l’absence de logique que les tenants de l’ordre préétabli sont
déconsidérés : relations irraisonnées entre les effets et les causes
(voir l’enchaînement des paragraphes), liens absurdes entre les
griefs et les peines, mascarade pour célébrer Dieu, etc. Enfin, Can-
dide lui-même est cité en train de chercher à s’expliquer la cause
(« sans que je sache pourquoi ») de l’écart entre la représentation
du monde qu’il s’était construite et la réalité telle qu’il l’endure,
comme un automate (voir la séquence « prêché, fessé, absous et
béni »). La remise en question de la nécessité, que Pangloss lui a
inculquée au chapitre I – « Les choses ne peuvent être autre-
ment » –, par l’emploi de la formule interrogative « faut-il ? »,
marque une étape dans l’évolution de Candide vers une philoso-
phie réaliste débarrassée de toute métaphysique.

Séance no 5
Objectifs → L’Optimisme discrédité par la guerre.
→ L’artifice ambigu du point de vue candide.
Supports → L’ensemble du chapitre III.
→ Un extrait : la bataille (de « Rien n’était si beau, si
leste, si brillant » à « et n’oubliant jamais
mademoiselle Cunégonde », p. 50-51).

Questions préparatoires : voir microlecture no 2, p. 175-176.

Pistes pour la lecture analytique :

■ L’esthétisation de la guerre
La vue simultanée et surplombante des « deux armées » bien ran-
gées puis se livrant mécaniquement bataille (voir les phases vers le
corps à corps : « canons », « mousqueterie », « baïonnette ») est celle
d’un roi aimant la guerre, mais de loin. Les troupes (de mercenaires)
paradent sur le « théâtre de la guerre » en combinant sons et

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lumières à la façon d’un spectacle d’opéra grandiose (voir la grada-


tion liminaire des adjectifs mélioratifs et la répétition de l’adverbe
intensif « si »). La mêlée meurtrière est occultée au profit de lapi-
daires communiqués chiffrés permettant de suivre à distance l’évo-
lution de l’affrontement. La cause politique de cette tuerie échappe à
tous, mais entraîne la mort d’« une trentaine de mille âmes », chiffre
identique à celui dû au tremblement de terre de Lisbonne.

■ Un odieux carnage
Le revers de la médaille, ce sont les actes monstrueux commis
sur les civils sans défense des deux camps, comme en témoigne
l’insistance sur les êtres symbolisant la faiblesse et l’innocence : la
mère et l’enfant, la jeune fille, le vieillard. Les Bulgares et les Abares
se comportent pareillement et systématiquement en barbares.
Candide est confronté aux pires effets de la cruauté humaine,
décrite le plus crûment possible. On peut relever les détails anato-
miques des corps suppliciés. Voltaire veut choquer, forcer à voir
et, pour cela, recourt à la puissante figure de l’hypotypose qui
consiste à faire vivre en direct au lecteur (mais par fragments) un
tableau dramatique. Ce qui est frappant, c’est que les êtres croisés
sont tous à l’article de la mort (« in articulo mortis », chapitre XI)
mais qu’ils souffrent, en silence ou en criant, de ne pas encore
avoir succombé (comme la femme demandant qu’on l’achève) aux
sévices qu’ils ont subis (nombreux participes passés). Cette impos-
sibilité de mourir après avoir été traité inhumainement et parfois
démembré, coupé en morceaux, caractérise plusieurs personnages
du conte (la vieille, Cunégonde, Pangloss découpé au scalpel), qui
désarticule ainsi une certaine vision de l’Homme.

■ La faillite du regard optimiste


Le point de vue adopté pour raconter la bataille est celui d’un
Optimiste qui valorise la guerre et l’« harmonie » préétablie qui
se manifeste dans une armée en ordre de bataille. La collusion
du pouvoir religieux et du pouvoir politique se manifeste quand
les chefs font « chanter des Te Deum » pour remercier Dieu (de
leur pseudo-victoire). Si pour les princes, la guerre est belle,
pour l’Église, elle est bonne. Le texte est émaillé d’expressions

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tirées de la philosophie optimiste qui prennent ici un tour idéo-


logique (« coquins », « infectaient », « raison suffisante », minima-
lisation des pertes, périphrases précieuses, euphémisation du
viol – « besoins naturels » –, etc.) ; le massacre semble justifié (le
« droit ») au nom de Dieu. Cependant, cette façon de donner un
faux air de civilisation (le bon allié au beau) au mal à l’état pur
est laminée par l’ironie voltairienne. D’abord, les héros sont
ramenés à des « tas » de viande (« boucherie héroïque ») ou à des
violeurs ; leurs actions à des exactions. Ensuite, le bel ordonnan-
cement paradisiaque des armées bénies ne cache qu’un temps
l’intention de faire de la terre un « enfer ». Enfin, Candide, aussi
endoctriné par l’Optimisme qu’il soit, est représenté « trem-
blant » ; la possibilité même d’un regard optimiste devient insou-
tenable (il regarde donc ailleurs, vers l’étoile Cunégonde).

Séance no 6
Objectifs → La Propontide : utopie voltairienne et réalité du mal
d’exister.
→ Une structure concertée.
Supports → L’ensemble du chapitre XXX.
→ Un long extrait : l’explicit (de « Il y avait dans le voisinage
un derviche... » jusqu’à la fin du texte, p. 166-169).

Questions préparatoires : comment se manifeste le mal d’exister


chez Candide et ses amis ? Comment Candide apprend-il à vivre
le moins mal possible en Propontide ? Pourquoi peut-on dire que
Candide réussit à incarner un certain idéal de la philosophie de
Voltaire et des Lumières ?

Pistes pour la lecture analytique :

■ Le mal de vivre
Les êtres réunis pour le morceau final sont tous des mutilés
de la vie, marqués par des expériences pénibles (désamour de
Candide) et des cicatrices (Pangloss recousu). Les trois philo-
sophes (l’optimiste Pangloss, le pessimiste Martin, l’empiriste

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Candide), menacés par l’ennui, le besoin, le vice, le conflit, l’in-


quiétude, etc., paraissent piégés dans une situation sans issue
(« Que faut-il donc faire ? »). À la fin du conte, errants dans le
« voisinage » de la métairie, ils sont toujours en quête du sens
de l’existence et d’une raison de vivre alors que tout va mal en
eux, autour d’eux et entre eux.

■ La Propontide ou l’expérience du moindre mal


Le petit cheminement que fait Candide près de la métairie lui
permet de bénéficier de deux leçons complémentaires dont il
tire profit.
— Leçon 1 : la consultation du derviche impoli lui apprend
que la question du mal et le questionnement des hautes sphères
célestes sont hors de portée des « souris » humaines ; que le
commerce des idées métaphysiques est vain, qu’il faut s’inter-
dire de raisonner et se résigner à ne pas être heureux en gardant
le silence sur la Providence.
— Leçon 2 : la rencontre fortuite du vieillard poli lui enseigne
que, en consentant à un univers physique limité, on peut, par le
travail de la terre et la réflexion (la culture), se faire « soi-même
un sort » générant un bonheur relatif basé sur le commerce de
produits maison, la production de biens contribuant à résoudre
la question du mal.
— Point commun entre les deux leçons : il faut devenir indiffé-
rent à ce qu’on ne peut expliquer et encore moins maîtriser (les
voies de Dieu, la marche de l’Histoire).
— Conclusion de Candide (au terme de son parcours philoso-
phique) : il faut agir pour arriver à ne pas vivre trop mal ;
comme tout individu a des dispositions insoupçonnées (les « ta-
lents ») pour le travail artisanal, il est donc possible, dans le
cadre d’une micro-entreprise, de trouver sa juste place et d’en
donner une à chacun, en tolérant les différences de quelque
nature qu’elles soient.

■ Une construction par étapes


À l’intérieur du chapitre XXX intitulé didactiquement « Conclu-
sion », les deux petites leçons de sagesse aboutissent à une sagesse
pratique, à une synthèse. Si l’on considère l’ensemble du texte, on

Candide 13
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dira que Candide parvient peu à peu, grâce à des conversations,


des enquêtes et des expérimentations répétées, à oser penser seul
(sæpe aude) : il réussit finalement à se débarrasser de son culte
des idoles et des idéologies (sur les plans intellectuel, parental,
politique, religieux) pour mettre en œuvre le culte d’un certain
humanisme. Entre la baronnie du chapitre I et la métairie du cha-
pitre XXX (via plusieurs Édens intermédiaires), la progression est
nette – au début : un monde fermé, où règne une philosophie
fausse, un trompe-l’œil, un paradis des illusions où le jardin ne
sert qu’à des futilités ; à la fin : un monde ouvert (où s’applique
une vraie philosophie), contrôlé, en prise sur la réalité, un jardin
de la sagesse qui a son utilité. Certes, le mal rôde toujours (la
maladie, Pangloss, les atrocités politiques) mais l’utopie paraît réa-
lisable et viable, au moins pour les personnages. À la fin de Can-
dide ou l’Optimisme, l’opposition avec Pangloss est évidente : ce
dernier n’a pas évolué, ses raisonnements empruntés à Leibniz
(voir la fin de l’entretien avec le derviche) sur la causalité et son
besoin de se référer à des théories (les « philosophes ») sont
inchangés, il demeure un phraseur ; en revanche, Candide
acquiert une parole productive et un ton incisif (il interrompt son
ancien maître à penser), il devient un homme d’action, un proprié-
taire terrien (lui, le bâtard déclassé du chapitre I), sinon la tête
pensante (il est assez laconique), du moins le guide d’un groupe
qu’il a su former et fédérer.

Séance no 7
Objectif → Évaluation de la séquence.
Supports → L’ensemble de l’œuvre.
→ Un extrait : l’esclave (de « En approchant de la ville,
ils rencontrèrent » à « et en pleurant, il entra dans
Surinam », p. 112-114).

Questions : Quelles sont les caractéristiques de Candide déjà


observées que l’on retrouve dans cet épisode ? Quelles sont les
variantes ?
Repères pour la correction :

14 Le conte philosophique
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Caractéristiques de Candide
Caractéristiques ... à la ... et présentes ici
déjà observées... séance...
L’Optimisme 1 Il est représenté par les parents (« ton père et ta
illusoire mère »), confiants en l’ordre établi, entretenant
l’illusion providentialiste (« bénis nos fétiches »),
pervertissant les liens familiaux (la vente) et
enjolivant (naïvement ?) les faits (voir l’oxymore
« l’honneur d’être esclave ») ; ils caricaturent l’idée du
mal générant nécessairement (grâce au ciel) un bien.
L’ironie 1 Elle est perceptible par exemple dans la mise au
second plan du corps souffrant de l’esclave, mimant
l’idéologie, et dans l’emploi antiphrastique de
l’adjectif « fameux » (versus méchant) et de la
tournure « c’est l’usage » (versus c’est inacceptable).
Candeur des 2 L’esclave est un homme poli (comme le vieillard
penseurs des d’Eldorado), maîtrisant le commerce des idées et
Lumières raisonnant juste (plaidoyer). Avec lui, Candide (sans
intermédiaire) mène l’enquête et voit que la réalité
diffère d’un « traité », de l’utopisme : les « fétiches »
sont actifs et l’or fait la loi.
Discours fictif et 2 Voltaire fait entendre de multiples voix (esclave,
réflexion savante mère, religieux, Candide, Cacambo) et expose
plusieurs avis. La brève rencontre anecdotique a une
portée philosophique (voir le dialogue final entre
Candide et Cacambo), et le détour par la fiction
américaine sert à rebondir sur l’actualité européenne
immédiate (« que vous mangez du sucre »).
Le mal naturel 3 La nature évoquée (« chiens ») n’apporte aucune aide ;
elle est vidée de toute transcendance et l’ordre des
choses tendrait plutôt à accabler les êtres humains
qu’à les ménager : les animaux de la mini-ménagerie
sont « mille fois moins malheureux que nous ».
La machinerie 3 L’allusion au trafic triangulaire élargit le cadre spatio-
spatio-temporelle temporel. L’esclave (comme d’autres personnages
esclaves du conte) a été forcé de se déplacer et de
subir un enchaînement de désillusions. Trahi par les
siens et démembré par son maître, il incarne l’être
broyé par la « meule » du mal (mais il n’aura pas la
chance, comme d’autres, d’être racheté par le
providentiel Candide).
Le mal religieux 4 Le clergé est dénoncé pour son inconséquence : si les
Noirs sont convertis, ils deviennent des chrétiens, ils
ne devraient donc pas être mis en esclavage.
L’hypocrisie des « prêcheurs » est également
soulignée : le discours égalitaire se référant à la Bible
est en contradiction flagrante avec la réalité brute.
Des personnages 4 L’esclave est réduit physiquement à un état d’objet
déshumanisés sans valeur : jeté au sol, loqueteux, amputé. Mutilé
physiquement, spirituellement, socialement, il s’est
vu ôter toute une part de son humanité. Il est la
victime de ceux qui l’ont acheté mais aussi de ceux
(ses proches) qui l’ont vendu...

Candide 15
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Caractéristiques de Candide
Caractéristiques ... à la ... et présentes ici
déjà observées... séance...
Le mal politique 5 Derrière le formalisme du règlement juridico-
administratif qui permet d’appliquer des peines
invalidantes pour des peccadilles (« la meule nous
attrape le doigt »), se trouve toute une institution
basée sur des intérêts politiques (empire colonial) et
économiques (le sucre). Les gouvernants sont
indifférents à la privation de liberté des Noirs
(abolition de l’esclavage en France en 1848) et à la
mécanique des sanctions disproportionnées
(répétition du « on » anonyme) cautionnée par le
Code Noir.
Le point de vue 5 Le narrateur et l’esclave semblent pareillement
candide détachés des faits évoqués. L’esclave parle d’un ton
neutre, impartial, calme, avec concision et sans
s’apitoyer sur son sort (seule l’étonne l’incohérence
logique des « prêcheurs »). La distance du narrateur
est moins nette (voir l’ironie), mais l’inacceptable
paraît aussi dans l’ensemble accepté. L’effet
émotionnel est concentré sur Candide (ses pleurs).
Vivre le moins mal 6 La leçon de l’entrevue portera ses fruits : ne pas
possible exploiter la souffrance d’autrui, baser son économie
pour obtenir des petits plaisirs (le sucre), non sur
l’inhumanité mais sur la bienfaisance, aider les autres
à se reconstruire et ne pas être tenté de jouer le rôle
du « maître » appliquant une loi inique.
Une structure très 6 L’entrevue est un démenti à la philosophie
concertée panglossienne. Il s’agit d’une étape importante dans
l’évolution de Candide car l’esclave concentre sur lui
les effets de tous les maux et, comme le héros, a été
la dupe d’un enseignement trompeur. Face à ce
double, Candide éprouve un choc intellectuel qui
débouche sur une reformulation désillusionnée de sa
doctrine culte.

IV. Orientations bibliographiques


Sur le XVIIIe siècle
MAILHOS, Georges, LAUNAY, Michel, Introduction à la vie littéraire
du XVIIIe siècle, Bordas, 1969.
Sur Voltaire
GOLDZINK, Jean, Voltaire, la légende de saint Arouet, Gallimard,
1989.
POMEAU, René, Voltaire par lui-même, Seuil, 1955.
www.societe-voltaire.org

16 Le conte philosophique
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Sur Candide
CALVINO, Italo, La Machine littérature, « Candide ou la vélocité »,
Seuil, 1994.
MAGNAN, André, Voltaire, Candide ou l’Optimisme, PUF, 1987.
STAROBINSKI, Jean, Le Remède dans le mal, « Le fusil à deux coups
de Voltaire », Gallimard, 1989.
Adaptations, réécritures
Roman : SCIASCIA, Leonardo, Candido ou Un rêve fait en Sicile,
Maurice Nadeau, 1978.
BD : MEYRAN, Philippe, Candide, Bulles d’encre, 2005.
Théâtre : GANZL, Serge, Candide, d’après Voltaire, in L’Avant-
Scène Théâtre, no 617, novembre 1977.
Comédie musicale : BERNSTEIN, Leonard, Candide, livret de
H. Wheeler, Éditions Deut.
Film : CHARBONNAUX, Norbert, Candide, René Château, 1960
[rééd. DVD, 2004].

Jean-Philippe MARTY.