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LETTRES D’AILLEURS

Dévoilements préliminaires d’une Prise


de l’« Epervier » du Cameroun
COLLECTION « PENSÉE AFRICAINE »
dirigée par François Manga-Akoa

En ce début du XXIe siècle, les sociétés africaines sont secouées


par une crise des fondements. Elle met en cause tous les secteurs de la
vie. Les structures économiques, les institutions politiques tels que les
Etats et les partis politiques, la cellule fondamentale de la société
qu’est la famille, les valeurs et les normes socioculturelles
s’effondrent. La crise qui les traverse les met en cause et au défi de
rendre compte de leur raison d’être aujourd’hui.
L’histoire des civilisations nous fait constater que c’est en période
de crise que les peuples donnent et expriment le meilleur d’eux-
mêmes afin de contrer la disparition, la mort et le néant qui les
menacent. Pour relever ce défi dont l’enjeu est la vie et la nécessité
d’ouvrir de nouveaux horizons aux peuples africains, la Collection
« PENSEE AFRICAINE » participe à la quête et à la création du
sens pour fonder de nouveaux espaces institutionnels de vie africaine.

Dernières parutions

Pontien BIAJILA IFUMBA, L’Existentialisme chez Gabriel


Marcel, 2011.
Brice POREAU, Extension de la théorie de la reconnaissance.
L’exemple du génocide rwandais, 2011.
Charles Jean Marie MINYEM, Descartes et le développement,
2011.
Thierry AMOUGOU, Le Biyaïsme, Le Cameroun au piège de la
médiocrité politique, de la libido accumulative et de la
(dé)civilisation des mœurs, 2011.
Koffi Célestin YAO, Création en contexte, Une pratique
plastique aux croisements des cultures, 2011.
Berthe, LOLO, Schizophrénie, autrement…, 2011.
Berthe LOLO, Les maladies mentales : logique et construction
des signes et des symptômes, 2011.
Jean Claude ATANGANA, Bilan philologique de l’Esquisse
d’une théorie de la pratique de Pierre Bourdieu : étude
comparée des éditions de 1972 et de 2000, 2011.
Elie DRO, La part de l’ombre dans la peinture. La poïétique du
suspens, de l’Afrique à l’Occident, 2011.
J-M. ATANGANA MEBARA

LETTRES D’AILLEURS
Dévoilements préliminaires d’une Prise
de l’« Epervier » du Cameroun

Préface du Cardinal Christian TUMI

L’Harmattan
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55812-0
EAN : 9782296558120
SOMMAIRE

PREFACE ........................................................................................... 7
AVANT-PROPOS ............................................................................ 13
Chapitre I. Lettre à ma fille Armelle Olive.................................... 21
I. Genèse de l’Affaire Ministère public contre ATANGANA
MEBARA, OTELE ESSOMBA Hubert Patrick et Autres ...... 28
II. Des recommandations et orientations possibles ................... 44
C h a p i t r e I I . Lettre à Messieurs les Professeurs Victor
ANOMAH NGU et Joël MOULEN ................................................ 57
I. Au service de l’État................................................................... 64
II. Les « vraies-fausses » accusations.......................................... 95
Chapitre III. Lettre à Monsieur François MATTEI................... 155
I. Le premier voyage de l’Albatros ........................................... 164
II. La fin de la location de l’Albatros........................................ 167
Chapitre IV. Lettre à Monseigneur Joseph AKONGA ESSOMBA
.......................................................................................................... 173
Chapitre V. Lettre à MAMAN ...................................................... 193
Chapitre VI. Lettre à Monsieur AMADOU ALI, Vice-Premier
Ministre, Ministre de la Justice..................................................... 217
I. Avant-propos........................................................................... 223
II. Quelques constats .................................................................. 231
Chapitre VII. Lettre à toutes les personnalités sous la menace de
l’épervier ......................................................................................... 251
I. Dès les premières rumeurs sur l’envoi des services du
contrôle supérieur de l’État dans la structure que vous dirigez,
que vous avez dirigée ou qui vous emploie............................... 251
II. Au niveau de la police judiciaire .......................................... 256
III. Enfin à la prison................................................................... 258
IV. Au plan humain.................................................................... 264
POST-SCRIPUM............................................................................ 271
ANNEXES....................................................................................... 277
PREFACE

Je n’ai pas de doute que les lecteurs qui ouvriront ce livre pour le
parcourir, seront à la fois « étonnés » et « surpris », de lire une préface
de la main du Cardinal Christian Tumi, Archevêque Emérite de
Douala !
« Etonnés » et « surpris », non par le fait de commettre une préface
à un ouvrage,-il n’est pas le premier du genre-, mais plus
particulièrement à celui-ci compte tenu de la personnalité de son
auteur et des circonstances dans lesquelles il l’a rédigé.
Je me souviens de commentaires à la fois amusants et
interrogateurs de la presse écrite, et des observateurs des procès de
personnes arrêtées dans le cadre de l’opération dite « épervier »,
quand je me suis rendu au tribunal à Yaoundé, pour aller saluer le
ministre Atangana Mebara qui passait en jugement. Le fait d’y être
allé a été vu comme une reconnaissance de l’innocence du prévenu,
et/ou une façon d’embarrasser les juges chargés de l’affaire
« Albatros ». A-t-on pensé un seul instant, que je suis prêtre et évêque,
et donc pasteur. Qu’il ne m’appartient pas de juger et de condamner
qui que ce soit avant que la justice n’ait prouvé en quoi la personne est
coupable ou innocente.
C’est avec joie que j’accepte d’écrire cette préface, car je reste
convaincu que Dieu utilise toutes les circonstances de la vie pour se
révéler à ses enfants. Si tu es saisi par Dieu au milieu d’une génération
qui ne connaît pas Dieu, n’aie point d’épouvante, de honte ni
d’orgueil. Mais atteste, en homme libre, la grâce qui t’est faite.
Les hommes se sont étonnés pendant des siècles qu’il y ait
quelques esprits forts pour oser prétendre que Dieu ‘’ne leur disait
rien’’. Désormais on s’étonnera qu’il y ait des êtres inexplicablement
possédés par la passion de Dieu. Comme les premiers étaient autrefois
vilipendés par une société qui se prétendait croyante, ces derniers
seront traités avec commisération par une société communément non
croyante.
L’auteur de cet opuscule reconnaît courageusement que c’est en
« homme et homme libre » qu’il ne peut s’abstenir de rapporter des
« faits susceptibles de contribuer aux débats qui traversent notre
société, même seulement la petite communauté carcérale. »

7
C’est aussi en homme libre, en pasteur soucieux d’avoir une justice
équitable pour tous dans notre pays, que j’accepte de répondre à la
demande de Jean-Marie Atangana Mebara d’écrire cette préface.
Comme le lecteur aura l’occasion de le découvrir, cet opuscule est
l’expression de la foi de son auteur. Il a mis le temps de son
incarcération à profit pour réfléchir, méditer, et léguer aux générations
futures l’expression de cette foi. Nous ne sommes faits que d’amour,
disait sainte Catherine de Sienne. Nous sommes incessamment
comblés de grâces par Dieu dans le Christ, mais nous en vivons sans
les vivre pour ce qu’elles sont, nous nous les incorporons à l’étourdie
sans les reconnaître, nous les faisons nôtres en ignorant qu’elles ne
cessent d’être de Dieu. La prière, la lecture ont fait émerger peu à peu
l’auteur de cette grossièreté, elles ont affiné son sens intérieur et l’ont
appliqué à discerner la présence et l’action, autour et au fond de lui,
du Père des lumières d’où provient et descend comme dit saint
Jacques « tout don excellent, toute donation parfaite » (Jac 1, 17).
Aussi la moindre grâce que nous nous trouvons capables de vivre
comme grâce, c’est-à-dire en l’éprouvant en tout notre esprit comme
don gratuit du Dieu vivant, représente-t-elle une expérience d’une telle
nouveauté et d’une telle intensité qu’elle peut bouleverser notre âme et
la livrer au Seigneur. C’est l’expression de cette grâce que l’auteur
met entre les mains du lecteur.
« Lettre à ma fille ARMELLE OLIVE », est un récit à la saint
Thomas More qui, de sa prison, enfermé à cause de ses convictions
religieuses et du refus de cautionner le divorce et le remariage du Roi
Henri VIII, accepta de mourir sur l’échafaud, non sans avoir laissé à
sa fille, une lettre pathétique pleine de conseils d’une grande élévation
spirituelle.
L’auteur a un but à atteindre : faire comprendre à sa fille, les
raisons de sa descente aux enfers. Lui expliquer les difficultés de la
vie et comment l’affronter malgré les trahisons et autres accusations
sans fondement qui pèsent sur lui.
Toujours dans le souci de laisser à sa fille ce qu’on pourrait peut-
être appeler un « testament spirituel », l’auteur appelle sa fille au sens
du pardon pour ceux qu’il aurait offensé dans ses multiples fonctions,
mais donne son pardon à ceux qui lui ont aussi fait du mal.
Ce temps d’épreuve a été pour lui, un temps où il a développé
particulièrement l’humilité et la compassion pour le genre humain.
L’ouvrage, composé de sept (7) chapitres, dont les quatre derniers
sont des lettres ouvertes à quelques personnalités : François Mattei,
8
journaliste français, Auteur de l’ouvrage LE CODE BIYA, publié en
2009 ; Mgr Joseph Akonga, (à l’époque où l’auteur écrit, encore
Secrétaire Général de la Conférence Episcopale des Evêques du
Cameroun) ; à sa Maman (décédée à 79 ans) ; à Monsieur le Ministre
de la Justice et enfin à toutes les personnalités que menace
« l’épervier ».
En écrivant à sa fille qui est encore jeune, l’ancien Secrétaire
Général de la Présidence de la République pense à tous les jeunes,
plus particulièrement à ceux qui croupissent en prison pour des
peccadilles, et pense travailler un jour à leur réinsertion harmonieuse
dans la société.
Dans un style littéraire d’une clarté extraordinaire et d’une
simplicité touchante, on est pris par le récit qui se lit comme un
roman. L’ancien petit séminariste de Mbalmayo, a bien maîtrisé ses
leçons de grammaire et l’art de bien conter les événements de
l’histoire de sa vie !
C’est ainsi que dans un souci de clarté et franchise, nous
parcourons avec passion, la version des faits que la justice lui reproche
depuis son incarcération le 06 août 2008, à la prison centrale de
Yaoundé à Kondengui, sur l’affaire dite « ALBATROS », l’avion
présidentiel. Une affaire qu’il a trouvée déjà en cours à sa nomination
comme Secrétaire Général de la Présidence de la République.
Cette affaire prend une bonne partie de l’ouvrage. Les conclusions
des enquêteurs contre lui sont partiales et semblent obéir à des
consignes de l’ombre pour accabler à tout prix toutes les personnes
impliquées dans l’achat de l’aéronef présidentiel. Les versions de chef
d’inculpation décrites dans le livre sont parfois surprenantes et
contradictoires. Dans cette partie du récit - la plus longue de l’opus -,
le lecteur tenu en haleine par le récit si touchant, peu parfois être
« fatigué » par la répétition des mêmes faits, quoi que cela soit dit
intentionnellement, au fur et à mesure que le récit progresse, pour en
saisir les différentes versions et rebondissements.
L’effort de l’auteur est de mettre à la disposition de sa fille, des
lecteurs et autres amis, les dossiers pour lesquels il est détenu à
Kondengui. Devant les faits tels qu’ils se sont passés, il se dit en toute
conscience, qu’il est innocent.
L’ouvrage se termine par une série des Lettres à adresser à
quelques personnalités, à commencer par le journaliste François
Mattei, Auteur du livre « LE CODE BIYA », où l’auteur de la
« LETTRE A MA FILLE… » explique au journaliste français qu’il a
9
écrit des choses tendancieuses sur le dossier qu’il reconnaît lui-même
« complexe ». Ce qui ne l’a pas empêché d’affirmer, sans avoir mené
une enquête préliminaire digne de ce nom, des choses qu’il aurait
mieux fait, pour son honneur de vérifier. D’après lui, les ministres et
autres fonctionnaires de l’Etat incarcérés pour cette affaire, sont
coupables !
La deuxième lettre, adressée à Mgr Joseph Akonga, salue l’amitié
et la relation qui lient les deux hommes comme un grand frère à un
petit frère. Il ne manque pas de dire sa reconnaissance pour tous ces
prêtres, religieux et religieuses qui se dévouent au service des
prisonniers à Kondengui. Il souligne tout en le regrettant, les
manœuvres des autorités de la prison pour éconduire les évêques et
autres prêtres, venus rendre visite aux détenus d’une « certaine
catégorie » ! Il souhaite aussi, pour plus de proximité avec les
prisonniers, que la Conférence Episcopale ait une Aumônerie
nationale sous la charge d’un évêque pour mieux superviser le travail
qui pèse souvent sur l’un ou l’autre prêtre individuellement auprès de
détenus.
Toutefois, l’auteur s’interroge sur le silence de la Conférence
Episcopale face aux interdictions, voire aux humiliations infligées à
certains prélats qui ont fait le déplacement à Kondengui, mais à qui on
a expliqué que leur visite était tout naturellement indésirable ! Dans le
souci de voir l’Eglise jouer son rôle de défenseur des droits de
l’homme, l’auteur cite abondamment les textes du magistère de
l’Eglise, les Documents Conciliaires et autres Déclarations des
Evêques du Cameroun sur la mission de l’Eglise et le respect des
droits fondamentaux de l’être humain.
La troisième lettre est adressée à sa chère Maman, décédée
quelques années avant son incarcération. Emouvante, pleine
d’affection sincère, cette lettre révèle le soulagement de l’auteur de
savoir qu’au moment où il subi les affres de la prison, sa maman
observe tout cela de l’autre côté de la vie. Elle n’aurait pas supporté de
vivre toutes ces humiliations et cette longue incarcération où l’on
cherche encore à comprendre ce qui les justifie.
La quatrième lettre est adressée au Ministre de le Justice du
Cameroun à qui il témoigne sa reconnaissance pour avoir proposé et
fait voter la Loi sur le nouveau Code de procédure pénale. Ceci dit,
l’auteur ne peut s’empêcher de dire son grand étonnement et son
indignation devant la violation constante du secret de l’instruction par
le même Ministre qui se permet de tenir publiquement des propos
10
laissant croire que les prévenus de l’affaire « ALBATROS » sont
coupables ! Quelle violation de la Loi pour laquelle on s’est tant
battu !
La cinquième et dernière lettre est adressée à toutes les
personnalités que menace « l’épervier ». L’auteur leur donne quelques
informations et des conseils de sagesse et de prudence à suivre. Le
tout dans un style plein d’humeur et de foi, surtout quand il appelle les
uns et les autres à penser à se réconcilier avec les membres de leur
famille, la chose la plus chère au monde.
Peut-être que la sixième et la dernière serait celle que le lecteur
écrira à sa propre conscience !

+Christian Cardinal TUMI


Archevêque Emérite de Douala

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AVANT-PROPOS

Voici un livre-surprise qui vous est proposé.

Surprise pour moi, son auteur, qui n'ai jamais planifié de publier
ces notes sous la forme d'un ouvrage !

Surprise sans doute pour la plupart de mes proches, qui


connaissent ma pudeur et mon faible penchant à exposer ma vie, mes
difficultés, surtout en public !

Surprise aussi vraisemblablement pour mes adversaires, qui


m'imaginaient suffisamment défait, moralement et
psychologiquement, avec un cerveau cabossé !

Surprise enfin pour mes geôliers et leurs mandants, qui se


demanderont (et enquêteront sans doute sur) comment ai-je pu écrire
un livre sans qu'ils aient pu s’en rendre compte !

À eux, je veux dire que s'il est aisé d'emprisonner un corps, il est
impossible d'incarcérer un esprit, une âme. Heureusement d'ailleurs
que les esprits peuvent s'évader ! Sinon, on aurait à gérer dans ces
lieux de détention, des situations de désespérance inimaginables.

À mes geôliers en particulier, à qui leurs mandants pourraient


demander des comptes, je demande pardon pour les inconvénients que
pourrait leur causer cet opuscule. Mon intention n'était pas de créer un
problème à qui que ce soit. D’ailleurs, il sera difficile d’établir sous
quelle administration ces notes ont été rédigées. Et puis, si on ne
m’avait pas jeté en prison, je n’aurais certainement pas eu le temps et
la matière pour écrire ; alors qui serait plus responsable qu’un autre ?

L'histoire de ce livre est pourtant simple. Pour occuper mon temps,


en attendant d'être autorisé à recevoir la visite de mes proches, j'ai
décidé de mettre sur papier la chronique de ce qui m'arrivait, de ce que
je vivais depuis le 1er Août 2008, pour ma famille, au cas où...

13
Puis, quand trois mois après mon incarcération, il m'a été permis
de rencontrer les miens, je me suis rendu compte qu'il était encore
difficile de parler de tout cela sans laisser percevoir les émotions
diverses qui animaient les uns et les autres.

Alors j'ai poursuivi mon œuvre de chroniqueur de cette aventure.


Les rencontres avec mes enfants, traversées par toutes sortes de
sentiments et de ressentis, m'ont définitivement orienté vers la forme
épistolaire de ces chroniques. Les enfants avaient besoin, plus que les
adultes, de réponses aux nombreuses questions qu'ils n'arrivaient ni à
me poser, ni à poser à mes frères et sœurs, par pudeur ou peut-être par
crainte d'entendre des choses difficiles.

Durant les premiers mois de ma détention, les médias nationaux et


internationaux, sans doute alimentés par des sources officieuses, ont
rendu compte des faits, d'une manière qui m'a paru au moins
parcellaire, sinon partiale. J'ai pensé que les uns et les autres avaient
besoin d'autres faits, complémentaires, parfois contradictoires,
provenant d'autres sources. J'ai choisi de profiter des pièces du dossier
auxquelles nous avons eu accès, dès le début de l'instruction, plus de
sept mois après mon incarcération.

Et enfin quelques lectures, quelques faits dont j'ai été témoin dans
cette prison m'ont interpellé, comme homme et comme citoyen, et
m'ont inspiré certaines correspondances, pour participer à des débats
de société, actuels ou à venir.

À l'intention de mes frères et sœurs, je n'ai pas pu résister à la


tentation d'écrire à notre mère, la très regrettée Olive NGONO, pour
lui parler de ce que je vivais, de ce que ma famille vivait et vit encore
avec moi. Ce fut sans doute la lettre la plus difficile à écrire, à tous
égards. Nos enfants et petits-enfants découvriront ainsi notre famille,
et surtout un de ses piliers.

Le choix de compiler toutes ces lettres et de les publier sous la


forme d'un livre date de la fin 2010, début 2011.

Je sais que les « bien-pensants » pousseront des cris d'orfraie,


s'étrangleront d'hypocrites indignations, et finiront par décréter une

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fatwa contre ce « traître » qui sera accusé "d'avoir pris la plume contre
le régime".

Si l'histoire de ce livre ci-dessus rappelée ne permet pas d'atténuer


leurs ardeurs meurtrières, j'affirme que ce modeste opuscule n'est pas
un livre contre X ou Y. Je n'ai voulu ni ne veux engager aucun combat
contre personne, à travers ce document. Il n'est pas non plus un
mémoire de défense ; je sais bien que la Justice n'est pas rendue par
l'opinion publique.
Comme homme et homme libre, je ne peux pas m'abstenir de
rapporter des faits susceptibles de contribuer aux débats qui traversent
notre société, même seulement la petite communauté carcérale.
Comme homme et homme libre, je crois de mon devoir d'émettre aussi
mes opinions et idées, de les partager avec d'autres hommes et femmes
que j'imagine libres, surtout dans leurs têtes. Pour en débattre et non
pour nous combattre ! Un jeune, ancien détenu, a écrit sur son blog,
ces mots tellement pertinents : « La liberté c'est être libre avec soi,
libre dans sa tête. Le monde autour peut être une prison... Etre libre
avec soi c'est ne pas s'imposer soi-même la prison, et ne pas laisser
les autres vous l'imposer. » (Derisis)

Pour leur part, les puristes de la langue et de la littérature française


ne manqueront pas de s'interroger sur ce genre. Je leur dirai, en guise
de réponse, que je ne suis pas ce qu'on appelle un homme de lettres.

Mais j'ai aussi lu les Lettres persanes de Montesquieu, en classe


de seconde ; et le genre, roman épistolaire m'avait marqué
positivement. Plus récemment, déjà ici en détention, j'ai eu le privilège
et le plaisir de lire l'ouvrage commis par le Député français Julien
DRAY, L'EPREUVE, publié en 2009. Cet homme politique, entrainé
dans un engrenage judiciaire, a choisi de parler à certains de ses
concitoyens sous la forme épistolaire. Je dois avouer qu'il m'a
beaucoup inspiré, tant dans la forme que dans le fond.

Parce que l’Avant-Propos est généralement l’espace le plus usité,


pour remercier ceux qui ont aidé ou contribué de quelque manière à la
production de l’ouvrage, c’est avec émotion et plaisir que je
m’acquitte de ce devoir.

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Avant tout et par-dessus tout, je dois d’abord rendre grâce à mon
Seigneur et mon Dieu, à qui je dois tout ; « par Lui tout a été fait, et
rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans Lui. » (Prologue de
l’Evangile selon saint Jean). Rien ne peut me faire oublier que c’est
Dieu, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob que ma fervente mère,
Olive NGONO, nous a laissé, à moi et mes frères, comme héritage
principal : je devais, en tout temps et en tout lieu, placer toute ma et
ma confiance totale en Lui.

Dans les circonstances présentes, qu’il me soit permis de dire


comme JOB, « Nu je suis sorti du sein maternel, nu j’y retournerai.
Yahvé avait donné. Yahvé a repris. Que le nom de Yahvé soit béni ! »
(Job 1, 21/23). Et comme le psalmiste, je peux aussi conclure, « le
Seigneur est vrai en tout ce qu’il dit, fidèle en tout ce qu’il fait. Le
Seigneur soutient tous ceux qui tombent, il redresse tous les
accablés. » (Ps 144).

À ce stade, je tiens à remercier ici de manière particulière, les deux


personnes, les deux amis qui m'ont accompagné tout au long de cette
aventure, encouragé et soutenu de leurs commentaires, observations et
suggestions, après lecture de chaque chapitre. Elles se reconnaîtront.
Le titre de ce recueil m'a été inspiré par l'une de ces deux personnes.

J'ai aussi une dette de gratitude vis-à-vis des quatre autres


personnes qui se sont donné la peine de lire et de relire la mouture
achevée du document. Elles m'ont adressé des suggestions et/ou des
corrections qui ont permis d'améliorer la forme de cet opuscule.

Malgré ces suggestions, je reste le seul à blâmer au cas où seraient


dénichées des choses blâmables. D'ores et déjà, j'assume le choix de
parler de certaines choses, ici ou là, soit avec quelque gravité
émotionnelle, soit avec une légèreté de ton et langage qui pourrait
surprendre.

Il me faut dire un grand Merci à ma famille. À tous les membres


de ma famille, à qui je dois tant depuis mon incarcération, à qui je dois
en particulier d'être encore libre dans ma tête : mon épouse Marie
Brigitte, si impressionnante de solidité morale et psychologique, de
fidèles attentions et d'affection ; ma fille Thérèse Hervée, constante
dans sa sensibilité et son émotivité, à mon fils Olivier Charles et à son
16
épouse Sandrine, si près de moi en ces moments, malgré la distance ; à
tous les autres, Armelle, Luc-Francis, Yolande, Nancy, Kevin et
Marie-Aline.

Merci à mes deux sœurs, Marie Thérèse et Marie Josèphe, pour


qui mon calvaire judiciaire aura constitué une épreuve très difficile, un
coup de poignard dans le cœur, mais qui auront su conserver leur
dignité et le sens élevé de la famille.

Merci à mes frères de sang : M. NDONGO, MOS et MEB'S dont


je suis si fier. À Charles, mon ami et frère, si courageux et fidèle, ainsi
qu’à ma petite tante Patou, j’adresse mes profonds remerciements.

Je pense également à mes petits-enfants, Maeva, Olivier, Jalia


Maria et John-Mary, que je n'ai pu voir qu'à quelques occasions, au
parloir de la prison. Un jour ils comprendront pourquoi leur grand-
père n'a pas toujours pu leur manifester tout l'Amour dont il aurait
voulu les combler et qu'ils méritent.

À mes parents, frères et sœurs MEBARA KONO, en particulier les


révérendes Sœurs Mère Yohanna, Pauline, Blandine, Claire et
Scholastique, la regrettée Sœur Marie Madeleine, Monsieur l’Abbé
NAMA Janvier, Messieurs FOUDA Martin, ESSOMBA JP, Louis
ESSOMBA, Jean-Paul EKANI, ZIBI, EBODE MINSANGA, les
dames Juliette MEBARA, Jeannine TSANGA, et surtout les deux
inséparables Marie Thérèse, que rien, ni le climat ni leur état de santé,
rien n'a pu dissuader de venir me rendre visite, je dis aussi Merci,
d'une manière toute particulière. Mes frères Simon-Pierre, Bessala et
ma sœur Hermine partagent aussi cette gratitude. Que tous ceux qui ne
verront pas leur nom ici me le pardonnent ; qu’ils le mettent sur le
compte d’une mémoire parfois infidèle ; ils auront, j’en suis persuadé,
droit à la même rétribution de Dieu et la même gratitude des hommes
que ceux dont les noms auront été cités.

C’est l’occasion pour moi de rendre un hommage mérité à mon


oncle et mon avocat EKANI Denis, qui a été à mes côtés sans faille,
du début de cette affaire jusqu’à sa disparition en avril 2009. Qu’il
repose en paix !

17
Tous mes frères et sœurs de souche Mvog-Ebode, si généreux et
fidèles en amour familial ont tout autant droit à des remerciements
spéciaux, avec à leur tête notre roc Joseph AFANA KEDE.

Mes nièces et neveux, aussi attachants les uns que les autres,
méritent aussi toute ma gratitude.

À ces amis fidèles, qui ont bravé toutes les mises en garde et les
menaces, venant parfois de l’Etranger comme Victorine, Félicité,
Edmond, Nicole et Séraphine, pour m'apporter leur soutien et leur
affection, ici ou au tribunal, ainsi qu'à tous ceux qui, dans la discrétion
imposée par leur statut, n'ont manqué aucune occasion pour
transmettre ou démontrer leur solidarité, à moi-même, à mon épouse
ou à ma progéniture, je rends un hommage sincère et dis un grand
Merci. J’ai une pensée spéciale à ce niveau pour les religieuses de la
congrégation des Filles de Marie de Yaoundé, et en particulier à la
Mère Séraphine Stéphanie, la Mère Anne-Marie, la Mère Marie-
Claire, Sœur Jacques-Françoise, Sœur Lucie ; je ressens la même
reconnaissance émue pour André, Elie, Victor, Alexis, Esther, ML et
Daniel, pour la famille BOL ALIMA, les MISSI, les MOULEN.

À Hubert, mon jeune compagnon d'infortune, si admirable de


droiture, de dignité et de courage.

Aux membres de ma belle-famille TOM, (dans l’arrondissement


d’OKOLA), qui ont encadré leur fille et sœur d'une affection soutenue
et sans faille et qui m'ont souvent rendu visite, j'exprime ma profonde
gratitude: DOMY, DEMKO, J-C, Gérard, John, Yvon, Achille,
Marguerite, Honorine, Angela. Je dois mentionner ici de manière
particulière ma belle-sœur Dominique qui, malgré le lourd handicap
provoqué par un grave accident le 25 décembre 2007, a tenu à venir
me voir dans mon lieu de détention, sur sa voiturette électrique; j'en
reste encore ému aujourd'hui.

Merci également aux membres des familles de la très regrettée


Gisèle Odile et de Marie-Antoinette, qui ont partagé ma vie.

C'est à tous ces proches que je dois d'être toujours libre dans ma
tête. Je le dois aussi à tous ces frères, sœurs et enfants de vie, ces
amis, anciens collaborateurs et compagnons, avec qui j’ai partagé
18
quelque chose, un jour ou pendant des années, avec qui j’ai essayé de
développer ou de mettre en œuvre un projet, et qui m’ont témoigné,
même une seule fois, leur estime et leur soutien.

À tous ces jeunes, enseignants ou étudiants rencontrés sur les


campus de nos universités ou à l’étranger, je dis aussi Merci du fond
du cœur pour leurs nombreuses marques de soutien. Je leur redis que
rien, pas même mon incarcération, ne doit perturber votre « droit de
Rêver et votre Devoir d’espérer ».

À Florent, qui m'a régulièrement alimenté de documents


pertinents, je dis également un grand Merci. Il en est de même de toi,
qui a largement contribué à la mise en forme de ce texte, et surtout de
ses annexes, sans rien demander ; tu as choisi de rester anonyme, mais
je sais que tu te reconnaitras.

Je suis persuadé que comme moi, les uns et les autres ont aussi
découvert, à travers cette épreuve, à quel point la Famille est précieuse
et irremplaçable, pas seulement la famille génétique ! Et à quel point il
faut rester uni, malgré les incompréhensions, les divergences, les
malentendus et les crises passagères.

À tous, je demande également pardon pour leur avoir imposé, au


travers de ce calvaire judiciaire que je subis, toutes ces humiliations,
contrariétés et difficultés dans la vie. Ils savent tous que si j'en avais
eu le choix, j'aurais opté de continuer à œuvrer pour leur bien. Je leur
réaffirme que je suis innocent de toutes les accusations portées
aujourd’hui contre moi.

En publiant ces lettres, j'ai le sentiment de partager avec le lecteur


quelque chose, peut-être même une certaine intimité, l'intimité de ce
monde à part, cet Ailleurs où je me trouve depuis trois ans.

Je n'ai aucun ressentiment, je n'éprouve aucune rancœur vis-à-vis


de personne. Au contraire, j'essaie chaque jour, malgré les
humiliations, malgré les frustrations et parfois les injures, de me
donner les raisons de cultiver ma paix et ma joie intérieure.

19
Sainte Thérèse de Lisieux a affirmé, il y a un peu plus d'un siècle :
« La joie intérieure réside au plus intime de l'âme ; on peut aussi bien
la posséder dans une obscure prison que dans un palais ».

Puisse la lecture de cet opuscule procurer à chaque lecteur, la paix


intérieure qui est la mienne en ce moment.

20
Chapitre I. Lettre à ma fille Armelle Olive

En prélude à ce que je veux te dire, voici quelques mots qui ont


été écrits par un jeune homme, du nom de KEITH M. KEITH, qui
m’auront marqué et que j’ai pensé pouvoir t’inspirer aussi, toi et
d’autres qui m’êtes liés par le sang ou par le cœur.

The Paradoxical Commandments


by Dr. Kent M. Keith

People are illogical, unreasonable, and self-centered.


Love them anyway.

If you do good, people will accuse you of selfish ulterior motives.


Do good anyway.

If you are successful, you will win false friends and true enemies.
Succeed anyway.

The good you do today will be forgotten tomorrow.


Do good anyway.

Honesty and frankness make you vulnerable.


Be honest and frank anyway.

The biggest men and women with the biggest ideas can be shot down
by the smallest men and women with the smallest minds.
Think big anyway.

People favor underdogs but follow only top dogs.


Fight for a few underdogs anyway.

What you spend years building may be destroyed overnight.


Build anyway.

People really need help but may attack you if you do help them.
Help people anyway.
21
Give the world the best you have and you'll get kicked in the teeth.
Give the world the best you have anyway.

La version française est reproduite ci-après:

Les dix commandements paradoxaux

1. Les gens sont déraisonnables, illogiques et égocentriques.


Aimez-les quand même.

2. Si vous êtes désintéressé, les gens vous prêteront des motifs


égoïstes et calculateurs.
Soyez désintéressé quand même.

3. Si vous réussissez, vous gagnerez de faux amis et de vrais ennemis.


Réussissez quand même.

4. Le bien que vous faites aujourd'hui sera oublié demain.


Faites-le bien quand même.

5. L'honnêteté et la franchise vous rendent vulnérable.


Soyez honnête et franc quand même.

6. Ceux qui voient grand peuvent être anéantis par les esprits les plus
mesquins.
Voyez grand quand même.

22
7. Les gens aiment les petites gens, mais préfèrent suivre les puissants.
Luttez pour les petites gens quand même.

8. Ce que vous avez mis des années à bâtir peut être détruit du jour au
lendemain.
Bâtissez quand même.

9. Les gens ont besoin d'être secourus, mais certains se retourneront


contre vous
si vous les aidez.
Aidez-les quand même.

10. Si vous donnez au monde le meilleur de vous-même,


vous risquez d'y laisser des plumes.
Donnez le meilleur quand même.

NGONO, ma chère et adorable fille,

Cela fait plus de trente et six (36) mois que j’ai été incarcéré à la
Prison Centrale de Kondengui à Yaoundé.
Je n’ai toujours pas été jugé. Je suis toujours en détention
provisoire, alors que la loi camerounaise, en l’espèce le Code de
Procédure Pénale, prévoit que la détention provisoire ne devrait pas
excéder 18 mois.

J’aurais voulu dresser pour toi un bilan de ces trois ans derrière les
barreaux. Mais un bilan c’est souvent à la fin d’une étape, et j’ignore
quand l’étape actuelle prendra fin.

23
Alors, disons que j’ai choisi de te faire le point à toi ma fille,
Armelle Olive, pour toi-même, pour tes frères et sœurs, pour la
famille, mes frères et sœurs, pour tous ces enfants que j’ai « eus », au
travers des fonctions que j’ai occupées ou du fait de certains actes
posés, à titre personnel, à leur endroit, pour mes amis et proches et,
aussi pour prendre date.

Au moment où j’entreprends de faire ce point, M. ANGOULA


DIEUDONNE, environ 65 ans, ancien Directeur au Ministère des
Postes et Télécommunications, condamné il y a une décennie à quinze
ans de prison, dans ce qu’on a appelé « l’Affaire MOUNCHIPOU »,
mon ancien partenaire de tennis ici à Kondengui, s’est éteint il y a
quelques semaines, foudroyé, semble-t-il par une méningite.

Il y a quelques mois, c’est MOUTAPEN, autre joueur de tennis qui


nous a quittés après une partie de tennis avec M. OTELE HUBERT.
Quelques temps auparavant, c’est mon « père » et ami, qui fut mon
Ministre à la Fonction Publique, André BOOTO A NGON qui s’en est
allé, après environ un mois d’hospitalisation ; puis ce fut autour de M.
KALTJOB AARON RAYMOND, ancien haut Fonctionnaire des
Finances, ancien Directeur Général de banque de nous quitter
brutalement.

Il faut dire que les soins médicaux ici ne sont pas automatiques. En
dehors de M. MOUTAPEN, mort pratiquement sur le court, tous les
autres ont été transférés dans les hôpitaux publics, souvent en
désespoir de cause, passant ainsi de vie à trépas quelques jours à peine
après avoir été évacués.

La procédure ici veut que la personne malade en détention


provisoire, qui souhaite bénéficier de soins à l’extérieur, adresse une
requête au Procureur de la République, sous couvert du Régisseur de
la Prison. Ce dernier, à la réception de la requête, la transmet au
médecin de la Prison pour qu’il émette son avis. C’est après cela que
le régisseur, si l’avis du médecin est favorable, répercute la requête au
Procureur. Si vous n’organisez pas le suivi de votre requête, il peut se
passer plusieurs jours, plusieurs semaines voire plusieurs mois entre le
moment où vous la déposez au secrétariat du Régisseur, et le moment
où elle vous revient revêtue de la décision du Procureur.

24
Et la décision de cette autorité ne constitue pas la fin de la galère.
En effet pour nos « cas », il faut ensuite que le Régisseur s’assure,
avec le commandant de l’Unité de Police Spéciale, le GSO ou la
Gendarmerie, qu’ils ont des éléments disponibles pour escorter vers
les hôpitaux, ceux des détenus pour lesquels le Procureur a demandé
au Régisseur de prendre des mesures de sécurité appropriées. Quand
l’Unité Spéciale sollicitée n’a pas la logistique nécessaire ou les
éléments disponibles pour cette mission, vous pouvez encore attendre
plusieurs semaines.

Le pauvre médecin de la prison, le Dr NDI FRANCIS, tellement


dévoué pour tous les détenus, sans discrimination, tellement apprécié
par les détenus, est incapable, compte tenu des règles de
fonctionnement de cette prison, de prendre une décision d’évacuation
d’un malade vers les hôpitaux ayant les équipements nécessaires pour
prendre en charge certaines pathologies.

Ce médecin m’a prescrit, il y a plus de deux mois, des examens que


je n’ai pas pu faire, plus d’un mois après l’accord du Procureur, à
cause, a expliqué le Régisseur, de l’indisponibilité du GSO.

Tu comprends, ma fille, ma petite Maman, que je ne veux pas


quitter ce monde à la sauvette, sans te laisser ce petit document ; au
cas où je devrais m’en aller comme mes codétenus sus-cités, ceci
constituera ma part de vérité, sur cette partie de l’histoire de ma vie.
Et si le bon DIEU décidait de m’octroyer encore quelques temps sur
cette terre, j’ai pensé utile de rassembler mes idées, avant que les
souvenirs ne s’estompent ou ne prennent d’autres colorations.

Tu pourras le faire lire à tes frères et sœurs et à vos enfants, mes


petits-enfants.

À toi ma NANOU,

Je voudrais d’abord te dire un grand MERCI, pour avoir fait le


choix de rester auprès de moi, même quelque temps seulement, alors
que tu aurais pu partir vers d’autres cieux, après mon incarcération.

25
Merci d’être venu si régulièrement me voir en prison dès que ce fut
devenu possible, malgré les difficultés et les complications auxquelles
tu as souvent été confrontée. L’Intendant de Prison MINKADA dira
de toi un jour qu’il n’a jamais vu un enfant aussi fidèle à son père. En
moyenne tu es venu me voir au moins cinq jours sur sept, parfois deux
fois dans la même journée.

Merci ma petite Maman pour tant d’Amour.

J’imagine tout ce que tu as dû subir, ce que tu as dû surmonter


comme allusions et propos infâmants ou vexatoires, comme
provocations, comme conseils d’« amis » et de parents te
recommandant de penser à ton avenir, et de partir chercher ta vie
ailleurs, surtout après que tu aies été refusée pour un stage
d’intendance de la Marine en France, par le Ministère de la Défense
du Cameroun. Peut-être même t’a-t-on laissé entendre que ta sécurité
était ou serait menacée si tu restais au Cameroun.

Malgré tout, malgré l’abandon, le lâchage de quelques anciens


« amis », ceux qui se souvenaient de ta date de naissance et qui te
souhaitaient régulièrement Bon Anniversaire quand ton père était
encore au « pouvoir », tu as décidé de rester à côté de lui. Cela m’a
rappelé le jour des obsèques de ta mère, quand, âgée seulement de
neuf ans, tu me tenais par la main, je veux dire quand je puisais dans
ta petite main, la force de tenir face à cette terrible épreuve.

Au début de mon séjour ici, nos rencontres étaient lourdes ; on


n’osait pas aborder les sujets délicats ; on n’osait même pas parler de
l’affaire, mon affaire ; tu étais tellement révoltée, et moi plutôt enclin
à cacher mes émotions et mon trouble intérieur, pour ne pas t’affaiblir.

Et puis, à force de nous voir, nous avons commencé à parler, de


tout, à rigoler ensemble des histoires de prison que je collectionnais.
Et nous sommes redevenus amis. Quand un jour passait sans te voir, je
m’inquiétais.

Tout ceci expliquera peut-être à certains pourquoi tu es celle à qui


ce mot est adressé : il y a des choses qu’il n’y a que toi qui peut
comprendre, parce que, dans une certaine mesure, tu as vécu cette

26
épreuve avec moi ; tu pourras, mieux que d’autres, expliquer ces
choses aux autres, avec tes mots ou avec vos mots.

Je sais que pour toi, c’est un étrange destin que tu vis : orpheline de
mère à neuf ans, te voici privée de ton père à 23 ans. Cette nouvelle
séparation, tu ne la comprends pas ; comment quelqu’un qui a sacrifié
sa famille pour son travail peut-il être traité de la sorte ?

Ce petit document vise aussi à te fournir quelques clefs de lecture


pour essayer de comprendre cet imbroglio.

Dans un premier temps, je vais te rappeler, dans cette lettre qui t’ai
destinée, comment tout ça a commencé et, ensuite je te donnerai
quelques indications, quelques orientations possibles, au cas où…;
ceci constituera la première partie.

Dans la seconde partie, je te joindrai quelques courriers que tu


voudras bien transmettre ou remettre à leurs destinataires. J’ai
notamment fait des courriers à quelques compatriotes, notamment les
anciens ministres, les Professeurs Victor ANOMAH NGU et Joël
MOULEN, devenus mes amis, qui m’ont surpris par de nombreux
témoignages d’attachement fidèle, ensuite à Monseigneur Joseph
AKONGA, que tu connais bien, (actuellement Secrétaire Général de
la Conférence Episcopale Nationale) ; il y a deux autres
correspondances, adressées respectivement à un journaliste français,
nommé François MATTEI, et, enfin au Ministre de la Justice du
Cameroun ; quant à la dernière lettre, tu pourras la remettre à un
journaliste de ton choix, pour publication.

Avant ces lettres, j’ai essayé de parler à MBOMBO, ta MBOMBO,


ma mère ; je peux te dire que ce ne fut pas facile ; mais cela m’a fait
beaucoup de bien. Ce courrier-entretien avec ma mère, tu pourras le
déposer sur sa tombe, au village, ou le remettre à tonton MEB’S, il
saura quoi en faire.

27
I. Genèse de l’Affaire Ministère public contre ATANGANA
MEBARA, OTELE ESSOMBA Hubert Patrick et Autres

Sans vouloir remonter en déluge, je crois que l’on peut situer le


début de cet imbroglio judiciaire au dix–neuf (19) mars 2008. Ce jour
là en effet, je reçois chez nous, en fin de matinée, la visite du
Directeur-Adjoint de la Police Judiciaire, accompagné du Délégué
Provincial de la Sûreté Nationale du centre et du commissaire de
sécurité publique du quartier BASTOS.

Après les civilités d’usage, le Directeur-Adjoint me tend un


document officiel, signé du Délégué Général à la Sûreté Nationale, M.
MEBEE NGO’O Alain, et adressé au Directeur de la Police des
Frontières et au Délégué Provincial de la Sûreté Nationale du Centre.

Ce document, un Message–Porté, ordonne à ces responsables, « sur


hautes instructions de la Présidence de la République», de procéder au
retrait des passeports de Messieurs ABAH ABAH Polycarpe,
ATANGANA MEBARA Jean-Marie et OLANGUENA AWONO
Urbain, ce Message porté prescrit également à ces responsables de
nous informer que nous ne pouvons sortir du département du
MFOUNDI que sur autorisation du Délégué Général à la Sûreté
Nationale. J’avais été prévenu de cette visite et cette information la
veille, par une âme de bonne volonté, ce qui m’a permis de gérer avec
calme et courtoisie ces visiteurs et leurs informations.

À ma question de savoir si je pouvais avoir une copie du document


qu’on venait de me faire lire, (afin de garder la preuve que mon
passeport m’avait été retiré officiellement par la Sûreté Nationale), le
Directeur-Adjoint de la police des frontières me répondit que j’avais
raison de vouloir avoir une copie de ce document mais qu’il n’avait
reçu d’instruction dans ce sens, et que pour le moment il allait rendre
compte de ma demande.

Alors je lui remis le passeport diplomatique que venait de me


délivrer en novembre-décembre 2008, le nouveau Ministre des
Relations Extérieures, Monsieur EYEBE AYISSI que vous appeliez
« tonton Henri », quand il me fréquentait encore.

28
J’aurais pu objecter à ces émissaires du Délégué Général à la
Sûreté Nationale que ce passeport m’avait été délivré en application
d’un décret présidentiel régissant le passeport diplomatique ; ce texte
dispose en effet que les anciens ministres des affaires étrangères ou
des relations extérieures, ont droit au passeport diplomatique
permanent, ainsi que leurs conjoints et les enfants mineurs.

J’aurais pu objecter que les restrictions à ma « liberté de circuler »


ne pouvaient être édictées que par une instance judiciaire en vertu des
textes nationaux et de conventions internationales notifiées par le
Cameroun. Mais j’avais compris que cela ne valait pas la peine, que ce
serait peine perdue. J’avais été informé, préalablement, que mes deux
autres compagnons d’infortune (avaient déjà remis leur passeport
(ordinaire) « sans façon ».

Je remerciai les émissaires du Délégué Général à la Sûreté


Nationale et les raccompagnai à la porte où je leur dis au revoir en
serrant la main de chacun. Je remarquai qu’avant de prendre la main
que je leur tendais, le Directeur-Adjoint de la Police des Frontières et
le commissaire de la sécurité Publique du quartier Bastos, portèrent
d’abord leur main droite, pomme ouverte et doigts tendus, à leurs
béret, en signe, je crois du respect qu’ils croyaient sans doute me
devoir encore. Seul le délégué provincial de la sûreté National
s’abstint de ce salut (dit militaire). Pourquoi ? Je ne le saurais peut-
être jamais, d’ailleurs quelle importance, quand on sait qu’un retrait de
passeport présage, en général dans notre pays, d’une procédure
judicaire !

Quelle importance ce salut pouvait-il encore avoir, maintenant que


je ne pouvais plus me rendre à notre village NKOMEKOUI, distant de
vingt ( 20 ) Kms de Yaoundé, et séparé du département du MFOUNDI
de seulement neuf ( 9 ) Kilomètres ?

Je prenais alors la mesure de la gravité de ce qui avait conduit à une


telle décision, de la part du Président de la République, dont j’étais
encore, quelques mois plus tôt, le principal collaborateur.

Je passai quelques appels téléphoniques à des « amis » bien placés


pour essayer de comprendre. Tous semblaient aussi abasourdis que
moi ; ils ne purent me fournir aucune clef de lecture satisfaisante.
29
L’un de ces correspondants, généralement bien informé, me promit
une visite le lendemain. Dans la soirée, quand mon épouse rentra du
travail et vous autres, de la FAC ou du collège, je vous mis au courant
de la situation.

De fait en fin de matinée du 20 mars, il arriva et fut installé au


boukarou, où je le rejoignis tout de suite. Je lui relatai de nouveau les
évènements de la veille. Puis, prenant l’air grave, (lui qui était
toujours souriant), il me dit à peu près ceci « Monsieur le Ministre
d’Etat c’est grave ; on t’a accusé chez « ton père » que toi et tes amis
ABAH et OLANGUENA vous avez soutenu, voire organisé les
émeutes de la fin du mois de février 2008. Je peux te dire que le
Président a considéré ces émeutes comme une tentative de
déstabilisation ; il est très en colère et tu sais comment il frappe quand
il est en colère. Je te conseille d’écrire à « ton père » rapidement si tu
n’as rien à voir avec les évènements de février ».

Je lui racontai comment j’avais vécu ces émeutes, à la maison


évitant de sortir ou même d’aller au village ; je lui dis aussi comment,
au plus fort des évènements à Yaoundé, je reçus à la maison, à la
véranda devant ta chambre, mon cousin ZANGA Nicolas et un de ses
amis BASSA, comment je leur prodiguai des conseils, dans le sens
notamment de ne pas soutenir les mouvements de violence, parce
qu’on ne sait jamais comment ça se termine. Mon visiteur de ce 20
mars 2008 me réitéra d’écrire rapidement au Président de la
République. Je le remerciai de sa visite et de son conseil. Je le
raccompagnai et pris congé de lui.
Je revins à la maison et m’enfermai dans mon petit bureau que tu
connais, pour réfléchir et agir. Moi qui avais pensé depuis la veille que
c’est l’histoire de l’avion présidentiel, dit « L’ALBATROS », qui
avait été ressuscité, j’étais très surpris que l’on puisse aussi
m’impliquer dans les émeutes de février 2008. Je n’en revenais pas. Je
me triturai les méninges pendant de longues minutes pour essayer de
retrouver un propos que j’avais tenu, un acte que j’aurais posé et qui
aurait pu conduire à m’associer à ces évènements malheureux, je n’en
trouvai point. Alors je pris du papier et mon stylo à encre, pour écrire
à Monsieur PAUL BIYA, Président de la République.

En résumé et en essayant de ne pas révéler le contenu d’une lettre


adressée à cette très haute et importante personnalité, je lui expliquai
30
que je n’étais associé, ni de près ni de loin à ces évènements, que je ne
pourrais soutenir des actes ou des actions de violence, surtout celles
visant à la déstabilisation des institutions. Je pense avoir ajouté que
j’étais disposé à me soumettre à toutes enquêtes, même conduite par
des services extérieurs pour établir mon innocence face aux
accusations portées contre moi au sujet des évènements de février
2008.

La lettre manuscrite fut cachetée et une personnalité, qui m’avait


toujours témoigné beaucoup d’estime, vint prendre le courrier pour le
faire porter à son haut destinataire, qui se trouvait alors dans son
« Village » à Mvomeka’a.

Une semaine plus tard mon visiteur du 20 mars téléphona, pour me


demander s’il pouvait me voir rapidement le lendemain matin ; ce à
quoi je répondis par l’affirmative. Il arriva en fin de matinée le jour
convenu, soit le 28 mars 2008 ; à peine fûmes-nous assis qu’il me dit
«ton père a reçu la lettre que tu lui as envoyée ; il me charge de te dire
de rester tranquille, si tu n’as rien à te reprocher ». Il me dit qu’il
devait rapidement repartir. Je le remerciai de sa visite et surtout du
message que j’estimais rassurant. J’en parlai à mon épouse Marie
Brigitte et aux enfants d’un certain âge, notamment à Olivier à Paris.
Je les rassurai autant que me l’avait permis le message du Patron.

Trois jours plus tard, le 31 mars 2008, vers 6h15 du matin, je reçus
un appel téléphonique d’un ancien proche collaborateur, m’informant
que le ministre ABAH venait d’être arrêté, et que ses informateurs lui
avaient dit que l’équipe chargée de l’opération était en route pour
interpeller le ministre OLANGUENA ; et qu’après l’équipe devrait
venir me prendre. Il me renouvela son fidèle attachement et son
admiration. Je le remerciai.
Je me retrouvais seul, mon épouse étant partie à la messe ce matin
là comme elle le faisait tous les matins (c’était déjà son habitude avant
notre mariage). Je fis rapidement ma toilette, je m’habillai, puis je
passai quelques coups de téléphone, notamment à mon fidèle Ami et
grand-frère Charles, et à mon frère cadet MEB’S je crois aussi que
j’informai Olivier. J’essayai de prier sans grand succès. Mais je
m’assurai que j’avais un chapelet dans la poche du veston que j’avais
enfilé, tout comme ma carte d’identité.

31
Puis je me mis à attendre, guettant tantôt par les fenêtres de notre
chambre à coucher donnant sur la cour et les rues avant et latérale,
tantôt par la fenêtre du dressing donnant sur la cour et la rue arrière,
histoire de voir si la maison était déjà encerclée par les éléments de
l’unité spéciale de la police, le Groupement Spécial d’Opérations
(GSO), chargée de cette opération.

Vers sept heures moins cinq, le portail arrière fut ouvert ; je courus
jeter un coup d’œil. Je fus rassuré quelque temps en voyant entrer la
voiture de ma femme, sans escorte, je la vis descendre de voiture,
souriante et je me dis que le GSO n’était pas encore là. J’avais peur
qu’ils viennent me prendre au moment où je devais déposer les
enfants à l’école (Nancy au collège Vogt, Kevin au collège de la
Retraite et Marie Aline aux Coccinelles).

Un peu après sept heures quinze, mon ancien collaborateur me


rappela pour me rendre compte que le ministre OLANGUENA avait
déjà été arrêté, chez lui mais que selon son informateur, je ne figurais
pas sur la liste des personnalités à arrêter, en tout cas ce jour-là.

Il ne m’est pas possible de décrire tous les sentiments et sensations


contradictoires, par lesquels je suis passé dans les minutes qui ont
suivi cet appel de mon fidèle ancien collaborateur : soulagement et
inquiétude (et s’il n’avait pas la bonne information ? Et si on lui
cachait la vérité ?)

Et puis vers 8h30, les proches ont commencé à appeler ; ma sœur,


la si attachante Marie Thérèse MBETOUMOU est arrivée. Elle m’a
informé qu’il y avait beaucoup de gens en contrebas de la maison, à la
jonction de la route venant de la résidence de l’Ambassadeur de Côte
d’Ivoire et celle rejoignant la résidence de l’Ambassadeur de RFA et
passant derrière notre maison. Ces gens, m’a alors révélé ma sœur
semblent être des journalistes venus voir comment je devais être
arrêté ; ils étaient munis qui d’appareils photos, qui de cameras … je
lui ai demandé si elle avait vu un dispositif policier particulier ; elle
m’a répondu non. Alors j’ai commencé à espérer, à croire que mon
fidèle et discret collaborateur avait probablement la bonne
information.

32
Plusieurs radios privées avaient pourtant déjà annoncé mon
arrestation. Une avait précisé que ne m’ayant pas trouvé à la maison à
BASTOS, l’escouade des éléments du GSO s’était rendue au village à
NKOMEKOUI, d’où elle était revenue bredouille ; celle-là suggéra
que je m’étais réfugié à la Nonciature Apostolique au Mont-Fébé. Une
autre radio avait annoncé que j’avais été arrêté au niveau des trois
statues, sur la route de MVOLYE, et que j’avais été conduit à la
Direction de la Police Judiciaire, dans une camionnette de la police,
assis dans la plateforme arrière de la camionnette, menotté et sous la
surveillance des éléments du GSO bien armés.
Du vrai délire !
Lorsque l’on me signala que les badauds et les journalistes s’étaient
retirés, après avoir constaté que rien de spécial ne se passait chez moi,
courant vers le lieu où les « vraies choses se passaient », c’est-à-dire la
Direction de la PJ, je me sentis un peu plus soulagé, me disant que
même si on devait m’arrêter, cela se passerait dans une certaine
discrétion.

Vers dix heures, je reçus un appel de quelqu’un de « bien placé »,


qui me confirma que je n’étais pas concerné par l’opération en cours
et, qu’en tout cas, « l’Autorité compétente » n’avait jamais pris de
décision pour mon arrestation.

Alors, je suis sorti de mes appartements, après avoir changé la


tenue que j’avais prise si je devais être arrêté. Je retrouvai les
membres de ma famille et des proches au rez-de-chaussée.
L’atmosphère était bizarre : certains exprimaient, par leurs
embrassades, leur joie de me voir encore libre. D’autres, heureux de
me voir, se demandaient si c’était juste un report ou plutôt un abandon
d’arrestation.

Après un ou deux jours ponctués de prières de méditations et de


lecture, je décidai de rassembler dans un document écrit, tous les
souvenirs que j’avais encore sur l’affaire de l’avion baptisé
l’Albatros, affaire pour laquelle, selon certains journaux proches des
milieux de la sûreté nationale, je devais être entendu et traduit devant
la justice. En une quinzaine de jours, j’avais réussi à rédiger un
mémoire de huit pages assorti de quelques annexes.

33
Je portai l’ensemble, mémoire et annexes à mon oncle, l’avocat et
ancien Ministre Denis EKANI ; en lui remettant mon mémoire, je lui
indiquai mon vœu que le cas échéant, il accepte d’assurer ma défense.
Après que je lui ai fait un bref exposé verbal du contenu du mémoire,
il promit de prendre connaissance des documents reçus et s’engagea,
sans réserve, à me défendre si nécessaire. Il ajouta qu’il ne voyait pas
ce qui pouvait motiver la poursuite judicaire d’un ancien Secrétaire
Général de la Présidence, qui, de surcroît, n’a pas vraiment eu à gérer
des ressources financières. Nous étions déjà vers le 15 avril. Nous
nous fixâmes rendez-vous pour quelques jours plus tard, après son
retour du village, (il y allait pour le week-end les vendredis et revenait
le lundi suivant).

Le 18 avril, ton anniversaire eut lieu dans cette atmosphère bizarre


de crainte d’une arrestation, tellement annoncée voire demandée par
certains médias, qui justifiaient leurs prédictions par le fait que l’on ne
pouvait pas avoir arrêté des membres, certes importants, du G11, sans
prendre le « capo », le présumé président de ce G11 (« il semble que
cela renvoie à une Génération 2011 »). J’essayai pourtant de rester
serein, en tout cas de ne pas vous angoisser outre mesure. Marie
Brigitte, mon épouse, se rendait sans doute compte que cette sérénité
n’était qu’apparente. Elle redoublait d’attentions, de tendresse et
surtout de tolérance face à mes humeurs…

Puis le 21 avril, je reçus d’une « âme de bonne volonté » (dont je


ne citerai pas le nom ici pour ne pas l’embarrasser), l’information
selon laquelle j’allais être convoqué à la police Judicaire dans les
prochains jours ; mais la « personne » souligna que selon sa
« source », je ne serai pas arrêté ou gardé à vue à la suite de cette
convocation.

De fait, le 23, on annonça le commissaire EVINA chef de DIR


(service d’Intervention et de recherche). Je demandai qu’on le fasse
entrer. Il était vêtu d’un costume civil bien taillé de couleur grise, je
crois avec une chemise blanche et une belle cravate assortie. Après
s’être présenté, il me remit une enveloppe que j’ouvris aussitôt. C’était
une convocation à me présenter à la Direction de la Police Judiciaire,
Sous Direction des Enquêtes Economiques et Financières, le 25 avril
2008 à dix (10) heures précises. Je remerciai le jeune commissaire et
le raccompagnai à la porte.
34
L’attitude et les gestes qu’il eut jusqu’à son départ, me laissèrent
penser que « l’âme de bonne volonté » reçue m’avait probablement
fourni des informations fondées ; je voulais en tout cas le croire. Je me
rassurai autant que je pouvais.

Je me rendis chez mon oncle Me EKANI le même soir, qui


correspondait d’ailleurs à notre jour de rendez-vous. Je lui rendis
compte de la visite du commissaire EVINA, tout en lui présentant la
convocation reçue. Après en avoir pris connaissance, il me dit
simplement, nous irons, puis nous parlâmes du mémoire qu’il avait lu.
Je me rendis compte que mon oncle, à plus de 75 ans, avait encore une
excellente mémoire, avec une telle précision que mon admiration pour
lui s’accrut. Il cherchait ce qui pouvait justifier ma convocation à la
PJ. Pour lui, si c’était l’affaire de l’avion présidentiel, celle-ci devait
peut-être d’abord faire l’objet d’une enquête administrative. Mais,
puisque nous étions convoqués à la Police Judiciaire, nous y irons,
conclut-il.

Puis le 25 avril 2008 avec mon fidèle chauffeur Joseph


MOUKATE, je retrouvais mon oncle chez lui, au quartier omnisport
quarante-cinq minutes avant l’heure du rendez-vous. Il était déjà prêt.
Trente minutes avant l’heure fixée dans la convocation, nous nous
engouffrâmes dans la petite voiture japonaise de Marie Brigitte et
prîmes la route de la Direction de la Police Judiciaire, sis au quartier
Elig–Essono. Nous y arrivâmes quinze minutes avant 10h,
embarrassant apparemment ceux qui m’avaient convoqué.

Nous fûmes cependant bien accueillis, je veux dire correctement,


certains des personnels donnant du Monsieur le Ministre à mon oncle
qui avait été, quelques années auparavant, secrétaire d’Etat à la
sécurité Intérieure. Après une quinzaine de minutes d’attente, on nous
introduisit dans le bureau du commissaire NTONGA Benjamin, Sous
Directeur des enquêtes Economiques et Financières, il nous fit asseoir
dans des fauteuils qui, vraisemblablement, constituaient la partie d’un
salon d’un certain âge, près d’une fenêtre sans rideaux, devant laquelle
il y avait une commode chargée de documents. Il informa quelqu’un
par téléphone que le Ministre d’Etat était déjà là. Puis nous vîmes
arriver le Directeur de la Police Judiciaire, le Commissaire

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Divisionnaire ATEBA ONGUENE. Il nous salua, je crois
chaleureusement, en tout cas avec un sourire franc.

Il nous informa qu’une enquête était ouverte sur les malversations


supposées à l’occasion de l’opération d’achat d’un avion présidentiel.
Il me rappela mes droits, droit d’être assisté par un avocat, droit de ne
pas répondre aux questions … puis il ajouta que à l’issue de
l’interrogatoire, je pouvais rentrer chez moi, ceci me soulagea et me
mit à l’aise pour commencer à répondre au commissaire NTONGA
Benjamin. Le Directeur de la Police Judiciaire se retira ensuite.
Je parlerai en détail de cette enquête préliminaire dans une autre
correspondance. Mais je dois te dire ici combien utile et apaisante aura
été la présence permanente à mes cotés, de mon avocat et oncle
Me Denis EKANI. En particulier me revient à l’esprit la journée où je
fus placé en garde à vue. Je dois dire que l’annonce du placement en
garde à vue est un moment spécial.

Le commissaire NTONGA avait bien manœuvré. Il avait prévenu


mon oncle et avocat, Denis EKANI, ce jeudi là, que j’étais attendu le
lendemain, le vendredi 1er août 2008. Celui–ci me fit parvenir
l’information dans la soirée de ce même jeudi.

Nous nous rendîmes à la D/PJ, sans appréhension particulière, dans


la petite voiture japonaise de mon épouse, conduite par mon fidèle
chauffeur Joseph MOUKATE. Le commissaire NTONGA nous
accueillit avec courtoisie, comme d’habitude devrais-je dire. Il sembla
par contre s’affairer, en attendant ses deux collaborateurs, qui du reste
ne tardèrent pas à arriver. Je notai rapidement que les mines de ces
collaborateurs étaient bizarres ; ils n’osaient plus me regarder dans les
yeux. Je refusai de m’attarder sur ces collaborateurs du commissaire
NTONGA.

Du reste, celui-ci prit la parole pour ouvrir l’audition. Il me rappela


d’abord ce qu’il devait à mon avocat, Me EKANI, qui, comme
Secrétaire d’Etat à la Sécurité Intérieure, lui avait offert son premier
poste de responsabilité administrative, chef de service, sans qu’ils se
soient connus auparavant. Ensuite il me dit que compte tenu de tout le
respect dû à Me EKANI Denis, il me conseillait, afin de faciliter
l’achèvement de l’enquête, de dire toute la vérité sur ce que je savais.
Je lui répondis que toutes les déclarations que j’avais faites jusqu’ici
36
étaient la vérité, la seule vérité que je pouvais dire quelque soit le
niveau de l’enquête. Ma réponse ne sembla pas lui plaire. Alors il se
mit à poser des questions, en sortant de temps en temps du
volumineux dossier sur la table, l’une ou l’autre pièce qui selon lui,
devait me confondre. Il y eut même, à un moment donné, un échange
rugueux. À la fin de ses questions, il me demanda si j’avais quelque
chose de particulier à ajouter à ce que j’avais déjà dit. Les mots qui
me vinrent à l’esprit, sortant sans doute de mon cœur, furent ainsi
retranscrits dans le procès–verbal du 1er août 2008, numéroté PV
N° 185 /21/DGSN/DPS/SDEFF/S. Je reprends ici cette déclaration :

« Pour terminer, je voudrais réaffirmer ici que toutes les missions


ou instructions qui m’ont été données par le chef de l’Etat, j’ai essayé
de les mettre en œuvre du mieux de mes capacités humaines en
associant chaque fois que possible mes collaborateurs directs ou ceux
des structures et administrations compétentes qui pouvaient aider à la
bonne exécution de ces instructions ou missions dans le respect des
lois et règlements de la République.

L’urgence de certaines situations a conduit le Secrétaire Général de


la Présidence de la République, ou d’autres hauts responsables de
l’Etat à adopter des procédures spéciales afin de résoudre les
situations de crise ponctuelles. À aucun moment, je n’ai, dans
l’exécution de ces instructions, essayé de satisfaire ou de poursuivre
des intérêts personnels. Je fais remarquer à l’enquête que je ne dispose
d’aucun compte bancaire à l’étranger, je ne dispose d’aucun bien
immobilier ou mobilier à l’étranger. J’ai fait de mon mieux pour servir
l’Etat et le Président de la République avec loyauté, probité, efficacité
et désintéressement. Je reste disposé à contribuer dans toute la mesure
du possible au triomphe de la vérité dans ces affaires ».

C’est à ce moment que le commissaire NTONGA me notifie que


« sur autorisation expresse de M. le Procureur de la République Près
le Tribunal de Grande Instance du MFOUNDI, j’étais « placé en garde
à vue pour compter de ce jour à 10h00 minutes », heure de mon
arrivée dans les locaux de la Direction de la Police Judiciaire pour
« être déféré au parquet de céans le lundi 04 août 2008, en même
temps que toutes autres personnes suspectes dans cette affaire ».
À l’annonce de cette mesure, mon oncle et moi nous regardâmes,
intensément, je crus lire dans ses yeux, ce message « garde ton
37
courage et ta dignité, je suis et resterai avec toi, comme père et comme
avocat ».

Je demandais alors au commissaire NTONGA si je pouvais passer


un appel téléphonique. Il m’autorisa à utiliser son téléphone fixe. Je ne
pus joindre que mon frère Charles, dont je connaissais le numéro par
cœur depuis de nombreuses années. Après l’avoir informé de
l’évolution des choses, je lui demandai de communiquer l’information
au reste de la famille, du mieux qu’il pourra. Je priai mon oncle de
rentrer avec le chauffeur pour informer mon épouse, les enfants, mes
sœurs, en leur fournissant ce qu’il pourra, comme éléments
d’appréciation. Puis mon oncle me prit dans ses bras, pour ce genre
d’embrassade que l’on sait brève, mais dans laquelle on veut mettre
tout ce que l’on ressent à ce moment là comme affection. Puis, sans
dire un mot, il sortit du bureau du Commissaire NTONGA, oubliant
même de prendre formellement congé.
Quelques minutes après, je fus conduit par des collaborateurs du
Commissaire NTONGA dans une pièce au rez-de-chaussée de
l’immeuble de la Direction de la Police Judiciaire ; pour y arriver,
vous passez devant la « main courante » derrière laquelle il y’a la
« cellule » ; puis vous pénétrez dans un autre hall, où se trouvent les
bureaux de l’ESIR ; et à votre droite, on ouvre une porte, c’est là que
je retrouve M. OTELE Hubert, que je n’avais plus vu depuis belle
lurette. Sa réaction, en me voyant entrer, fut celle d’une grande
surprise : « Monsieur le Ministre d’Etat, vous ici ? ! »
À titre, plus ou moins anecdotique, (mais révélateur du peu de cas
fait à la loi par certains cadres auxiliaires de Justice), il convient de
signaler que l’article 119 du code de Procédure Pénale dispose que :

« (a) Lorsqu’un officier de police judiciaire envisage une mesure de


garde à vue à l’encontre du suspect, il avertit expressément celui-ci de
la suspicion qui pèse sur lui et l’invite à donner toutes explications
qu’il juge utiles ».
« (b) mention de ces formalités est faites au procès–verbal ».
Mais ici c’est à la fin de l’audition que le commissaire NTONGA
me notifie ma garde à vue. D’ailleurs, le fait de placer quelqu’un en
garde à vue un vendredi, sachant qu’il ne sera présenté au Procureur
de la république que le lundi suivant au plus tôt, suggère aussi
fortement que ce n’est pas vraiment la vérité des faits qui était
38
recherchée ; il y a d’abord comme une volonté d’humilier, de casser le
moral… C’est peut-être la mission de la Police Judiciaire et l’objectif
visé par la garde à vue.

Dans ce qui nous servira de cellule, M. OTELE et moi, nous avons


essayé de nous soutenir du mieux que nous pouvions ; aucun d’entre
nous n’avait connu une telle expérience auparavant. Nous priions
beaucoup, surtout le matin et le soir, chacun assis ou couché dans son
lit picot. Les membres de nos familles nous rendaient de brèves
visites, à l’exception des épouses et des avocats. Je me souviens de ce
jour où ma pauvre femme, Marie Brigitte, exténuée, avait pris place
dans mon lit de camp, puis, très vite, s’était endormie. Je la regardais
dormir, assis sur une des chaises que l’on avait placées autour d’une
petite table en bois dans la cellule, et qui devait servir pour l’officier
chargé de notre surveillance dans la journée. J’étais à la fois ému par
ce spectacle, et peiné d’avoir imposé cette épreuve à une jeune femme
qui s’était mariée huit ans plus tôt, en rêvant de bonheur…

Ce jeune OTELE m’aura frappé par sa bravoure. Il me racontera


que la veille de mon arrivé, le Directeur de la Police Judiciaire lui
avait rendu visite dans la soirée, après 19 heures, et lui avait demandé
de « collaborer ». OTELE ne semblant pas comprendre, il lui dit : « ce
n’est pas vous que l’on veut ; c’est ceux pour qui vous travailliez à la
Présidence que l’on cherche. Faites-nous quelques révélations sur les
argents que vous leur donniez ou que vous transportiez pour eux, et
vous pourrez retrouver votre liberté». Malheureusement M. OTELE
réagit en homme honnête et habité par une foi solide : « je n’ai aucune
révélation à faire, puisque je n’ai travaillé ni pour le Ministre d’Etat
ATANGANA MEBARA, ni pour le Premier Ministre INONI ; je n’ai
transporté aucun argent ni pour l’un, ni pour l’autre. Je ne vais quand
même pas inventer uniquement pour retrouver ma liberté ».

Les méthodes de policiers sont vraiment surprenantes. Je me


demande si tous ne voient pas en chaque citoyen, « un coupable qui
s’ignore », un peu comme on dit des médecins qui voient en chacun de
nous, « un malade qui s’ignore ».

À ce propos, je vais te parler, ma fille, de quelques


« indiscrétions », reçues pendant l’enquête préliminaire, de la part de
certains responsables de la Police Judiciaire, « indiscrétions » dites
39
parfois sous forme de plaisanteries, parfois sous forme de « secret »,
mais qui ont toutes, accru ma difficulté à comprendre, pourquoi je me
retrouve dans cette impasse judiciaire. Ainsi, un jour, durant la
première partie de l’enquête préliminaire, étalée d’avril à juin 2008, le
commissaire enquêteur nous révèle, à Me EKANI Denis et moi-
même, qu’ils ont découvert que l’ancien Directeur Général de la
CAMAIR avait des liens très particuliers avec l’entreprise américaine
GIA International, un des loueurs d’avion de la CAMAIR, et qui avait
reçu l’acompte de 31 millions de dollars US pour l’acquisition de
l’avion présidentiel.

Un autre jour alors que les enquêteurs semblaient avoir abandonné,


en ce qui me concerne tout au moins, la piste du détournement des
fonds destinés à l’achat de l’avion, et étaient concentrés sur la
recherche d’indices pouvant établir que j’avais essayé d’attenter à la
vie du chef de l’Etat, le commissaire NTONGA, eut cette
tirade : « comment voulez-vous que certains ne soupçonnent le brillant
cadre, et de bonne prestance, que vous êtes, d’avoir essayé ou au
moins d’avoir pensé à prendre la place de son père ? » J’ai préféré ne
pas faire de commentaire à ces propos, me contentant d’enregistrer et
de les noter par écrit, une fois rentré à la maison.

Puis ce fut le Directeur de la Police Judiciaire, le Commissaire


Divisionnaire ATEBA ONGUENE qui me fit monter à son bureau au
1er étage le dimanche matin, le 03 août 2008, alors que j’étais en garde
à vue dans ses locaux depuis le vendredi 1er août 2008. En bon
professionnel, il était assisté par un de ses collaborateurs. Il avait des
difficultés à cacher sa gêne, son grand embarras. Il convient de dire
que je connais le commissaire ATEBA depuis plus de 20 ans. Il avait
été, au milieu des années 80, le Secrétaire Particulier du Secrétaire
d’Etat à la Sécurité Intérieure, Denis EKANI, mon oncle. J’ai toujours
été frappé par un certain sens naturel de l’autorité qui se dégage de lui.
Il a laissé à mon oncle, qui m’en a parlé quelques fois, l’image d’un
« policier sérieux, professionnel, et dévoué ». On lui prête même des
capacités de loyauté plutôt rares dans ces milieux- là.
Il se trouve par ailleurs que mon épouse Marie Brigitte, depuis
juillet 2000, est du même clan Tôm chez les Eton de l’arrondissement
d’OKOLA que le Divisionnaire ATEBA ONGUENE, et celui–ci est
un des très proches amis d’un oncle de Marie Brigitte, exerçant la
profession de banquier, et davantage connu sous les initiales « BB »
40
de son nom, Benedict BELIBI. Pour toutes ces raisons, le Directeur de
la Police Judiciaire m’avoua, avec une apparente sincérité, qu’il aurait
tout donné pour ne pas avoir à vivre cette situation.

Il raconta devant son collaborateur que ma garde à vue lui avait été
prescrite, au téléphone, par un conseiller du Secrétariat général de la
Présidence de la République ; qu’il avait cru devoir dire que ses
services n’avaient pas encore réuni assez d’indices pour justifier une
garde à vue ; qu’il lui avait été rappelé qu’il s’agissait d’une
instruction. Puis son interlocuteur avait raccroché. Cinq minutes plus
tard, nouvel appel téléphonique. Cette fois, c’est Monsieur le Délégué
Général à la Sûreté Nationale, M. MEBE NGO Edgar Alain, qui
appelle son collaborateur le D/PJ, pour s’étonner qu’il formule des
objections ou même des observations lorsqu’il reçoit une instruction
de la Présidence de la République, et ce Délégué Général de conclure :
« Indices suffisants ou pas, l’instruction est que ce Monsieur doit être
placé en garde à vue, et vous devez vous exécuter ! »

Puis le Commissaire ATEBA ONGUENE ajouta, toujours dans une


démarche manifeste de me convaincre qu’il n’était pour rien dans ce
qui m’arrivait, « vous–même vous devez savoir, mieux que la police,
ce qui se passe et comment les choses se passent en haut lieu là-bas ;
selon certains propos de mon Patron, vous avez dû susciter une sourde
colère du Président de la République. En effet mon Patron m’a parlé
d’un livre que vous auriez offert au Président : « vous vous rendez
compte, Monsieur le Directeur, ce monsieur en rentrant d’Europe en
février dernier a cru devoir offrir au Chef de l’Etat, un livre, écrit par
un ancien Chef d’Etat, comme pour inciter le Président à prendre sa
retraite ? »

De fait, j’avais envoyé au président, en début février, deux


ouvrages.

Enfin, le Directeur me fit la confidence que nous serons,


M. OTELE et moi, déférés dès lundi 04 août. Moi je le serai pour
deux chefs d’accusation, le détournement présumé de 1,5 milliard de
FCFA virés par la Société Nationale des Hydrocarbures (SNH) au
cabinet londonien APM (employeur de M. OTELE), et le
détournement présumé de 657 millions de FCFA, représentant la
différence entre les 4 milliards dont j’avais ordonné à la SNH le
41
virement à ANSETT et les 3.343 effectivement enregistrés dans les
comptes de la CAMAIR.

Je fus presque soulagé en me disant que ces chefs d’accusation


seraient rapidement surmontés ou pulvérisés au niveau du tribunal.
J’espérais alors que le Procureur ou le Juge d’Instruction nous
entendrait et déciderait en fonction des faits, de la logique, de la
vérité.

En tout cas, c’est par le biais de cette seule et dernière entrevue


avec le Divisionnaire ATEBA ONGUENE que j’appris qu’à l’issue de
ma garde à vue, je serai déféré devant le Procureur de la République
près le tribunal de Grande Instance du MFOUNDI. Je lui en sais gré,
de m’avoir évité d’apprendre mon déferrement juste au moment de
quitter la Direction de la Police Judiciaire.

Nous fûmes présentés au Procureur de la République le 04 août en


fin d’après-midi, sous bonne escorte policière ; puis après quelques
minutes au cabinet du Procureur, on nous ramena à la direction de la
Police Judiciaire le même jour, pour complément d’information
prescrit par le procureur de la République. Ce retour à la D/PJ nourrit
quelques espoirs de la part de nos proches.

Espoirs vains, puisque le 06 août 2008, nous fûmes définitivement


déférés M. OTELE et moi-même devant le Procureur de la
République, vers 18 heures. Ce dernier, après une longue attente de
plus de trois heures, nous reçut brièvement ; il nous demanda de le
suivre chez le Juge d’Instruction, un certain Pascal
MAGNAGEUMABE, qui nous reçut l’un après l’autre. Après
quelques questions brèves sur l’identité, le Juge lut l’acte
d’accusation, puis, sans la moindre question sur les faits qui vous sont
reprochés, m’annonça que j’étais, à partir de cet instant, placé en
détention provisoire à la Prison centrale de Yaoundé. Il m’a fait signer
le procès-verbal de cette première comparution, et m’a remis copie de
l’ordonnance de mise en détention.

Je sortis du bureau du Juge d’Instruction pour annoncer aux miens


que je « descendais » à KONDENGUI. Je ne puis te décrire ce que
cette annonce a déclenché. En tout cas, l’émotion était à son
paroxysme. Je pus embrasser quelques membres de la famille.
42
Avant de monter dans la camionnette de la Police qui devait nous
conduire au pénitencier, je pus serrer encore dans mes bras ceux qui
m’étaient très proches et qui n’étaient pas complètement abattus. Je
réitérai à mon ami et frère Charles et à mon cadet Meb’s de prendre
soin de la famille. Ma pauvre femme, maitrisant à peine ses sanglots,
me dit cette phrase qui n’est jamais sortie de ma mémoire, « va mon
mari, je sais que tu es innocent ».

J’arrivai à la prison centrale de KONDENGUI ce 06 août 2008,


vers 23 heures trente. Seul, mon ancien Secrétaire Particulier Pie
Claude EBODE avait été autorisé à entrer avec moi, portant quelques-
uns de mes effets personnels. Dans l’enceinte de cette prison où nous
nous trouvions pour la première fois, et sans savoir quand nous nous
retrouverions, ce jeune homme fit preuve d’un courage et d’un calme
vraiment impressionnants.

43
II. Des recommandations et orientations possibles

Ma chère Petite NANOU,

Dans ce milieu où je me trouve depuis le 06 août 2008, tout peut


arriver à tout moment. On peut succomber à une maladie, par manque
de soins, ou à une crise subite ; on peut aussi être « une malheureuse
victime d’une bavure, ou mauvaise manœuvre ».

Et si demain je devais quitter ce monde, avec ce statut, infâmant, de


détenu DDP (Détourneur de Deniers Publics), tu pourras témoigner et
affirmer que jusqu’au bout, j’aurais considéré que telle aura été la
volonté de Dieu, mon Dieu auquel j’aurais cru toute ma vie ; Il ne
commet pas d’erreur, et Il est juste en tout ce qu’Il fait.

Tu pourras dire aux uns et aux autres que je m’en serais allé le
cœur en paix, convaincu de mon innocence par rapport aux
accusations portées contre moi, sans rancœur, sans acrimonie, sans
haine pour personne ; j’aurais pardonné ; en cet instant même où je
t’écris, j’ai déjà pardonné à tous ceux qui m’ont fait mal, davantage
encore à ceux qui vous ont fait injustement souffrir, vous, mon
épouse, mes enfants, mes frères et sœurs, mes parents, mes amis et
proches.

Je ne suis pas un saint, ma fille. Même si je n’ai jamais planifié de


faire du mal volontairement à autrui, je suis conscient que, par
faiblesse, par inconscience ou par bêtise, j’ai causé du tort et même
beaucoup de peine à certaines personnes ; je ne crois pas qu’elles
dépassent les doigts d’une main. À certains, j’ai pu, de vive voix,
lorsque ces torts avaient été établis, pendant ma période d’activité,
présenter mes sincères regrets. À ceux à qui je n’ai pas pu demander
pardon pour le mal que je leur ai fait, j’ai supplié le Seigneur depuis
que je suis ici, de m’accorder la grâce de leur dire un jour, les yeux
dans les yeux, avec toute la sincérité et l’humilité possibles, « mon
frère, ma sœur, je te prie de me pardonner pour le tort ou la peine que
je t’ai causé ». Et si la volonté de Dieu était que je quitte cette terre
avant d’avoir accompli cet acte, je te charge, le jour de mes obsèques,
de t’acquitter pour moi, de cet acte de demande de pardon.

44
Tu sais que j’ai été et suis demeuré jusqu’ici incapable de rancune ;
j’ignore d’où cela me vient. Tu te souviens peut-être de ces quolibets
qui m’ont été affublés par certains des miens, sans méchanceté je
sais : « prêtre manqué, moine, trop bon et trop con », pour qualifier
ma propension quasi-ontologique à oublier le mal que l’on m’a fait, à
faire du bien même à ceux qui m’ont nui ou cherché à me nuire. Tu
m’as souvent dit et démontré que tu n’avais probablement pas reçu
cette partie de mes gènes, et que toi tu sauras te souvenir de ces gens-
là qui m’ont fait subir autant d’humiliations et de souffrances, surtout
morales. J’espère qu’un jour, avec le temps et l’âge, tu parviendras
aux mêmes conclusions que moi, à savoir, « la rancune, la haine et la
vengeance n’ont jamais réglé définitivement de problème ; au
contraire, elles sont sources de nouveaux problèmes ou d’exacerbation
et de maximalisation des problèmes anciens ».

Regarde l’exemple de tous ces gens qui ont été condamnés à mort
et exécutés, pour des crimes qui leur ont été imputés ; c’est de la
vengeance de la société ; l’application de la vieille loi du talion, « œil
pour œil, dent pour dent ». Cela a-t-il diminué le nombre ou la gravité
des crimes commis de par le monde ?

À l’âge qui est le tien, cela ne t’avancerait à rien. Et avec les


nouvelles responsabilités familiales qui sont les tiennes, tu dois
désormais penser au-delà de ta seule personne.

Permets-moi de te rappeler ces belles paroles de saint Paul, tirées


du chapitre 12 de l’épitre aux Romains, des versets 17 à 21 : « Ne
rendez à personne le mal pour le mal. Efforcez-vous de faire le bien
devant tous les hommes. S’il est possible, et dans la mesure où cela
dépend de vous, vivez en paix avec tous les hommes. Mes chers amis,
ne vous vengez pas vous-mêmes, mais laissez agir la colère de Dieu,
car l’écriture déclare : c’est moi qui tirerai vengeance, c’est moi qui
paierai de retour, dit le Seigneur ». Et aussi : « si ton ennemi a faim,
donne-lui à manger ; s’il a soif, donne-lui à boire ; car en agissant
ainsi, ce sera comme si tu amassais des charbons ardents sur sa tête.
Ne te laisse pas vaincre par le mal. Sois au contraire vainqueur du
mal par le bien ».

Il me souvient que la première fois que j’ai voulu partager avec


vous, les membres de ma famille, venus, comme tous les dimanches,
45
au parloir de la prison, me rendre visite, j’ai entendu des sarcasmes du
genre, « serais-tu devenu témoin de Jéhovah ? Es-tu entré dans l’une
des nouvelles religions où l’on apprend par cœur les versets
bibliques ? » D’autres, toujours amers, m’ont dit : « Tu exagères ;
pour tout ce que ces gens nous ont fait endurer, il faudra qu’eux-
mêmes ou leurs proches paient ! ».

Imaginons donc que vous mes enfants et proches vous arriviez à


vous venger ; pensez-vous que cela s’arrêterait là ? Que non ! Les
descendants et proches des victimes de votre vengeance voudront à
leur tour se venger, et ainsi de suite, jusqu’à ce que les gens ne se
souviennent même plus de l’origine et des causes de leurs vengeances
et combats.

Crois-moi, ma Fille, la rancune et la vengeance ne conduisent à


rien de bon. Mon vœu est que le sacrifice de ces années de prison,
peut-être même le sacrifice de nos vies, le sacrifice des familles
disséminées voire détruites, le sacrifice des enfants privés de leur père,
devant effectuer toutes sortes de jobs pour leurs études ou pour
survivre, que tous ces sacrifices produisent d’autres fruits que des
souffrances pour d’autres, qu’ils produisent l’entente et l’harmonie
entre fils et filles d’un même pays, comme jadis les sacrifices de
quelques-uns nous ont apporté la liberté, et plus tard la démocratie.

Sachez, vous mes enfants, tous mes enfants, mes proches, mes
chers frères et sœurs, et parents, que je n’institue aucun d’entre vous
héritier de mes vengeances non assouvies, de mes ressentiments ou de
mes rancœurs. Je n’en ai pas. Au contraire, je vous laisserai en
héritage cet immense amour dont vous m’avez entouré pendant ma
période de détention.

Consacrez vos énergies à construire, et non à détruire.

Que chacun consacre ses énergies à bâtir le futur, à contribuer à


bâtir un futur où lui-même où elle-même sera heureux (se) avec les
siens.

Lorsque tu croiras avoir assouvi ta vengeance, tu verras que ta vie


deviendra un enfer : tu commenceras à suspecter tout inconnu
s’approchant de toi de chercher à te faire payer ce que tu auras fait à
46
son parent à titre de vengeance. Veux-tu vivre un tel enfer ? Non
assurément. Et ce n’est pas ce que je souhaite pour toi, ni pour tes
frères et sœurs, ni pour vos enfants, mes petits-enfants.

Alors, tu devras pardonner à ceux qui ont voulu et fait du mal à ton
père. Tu verras que dès que tu poseras le premier acte dans cette
direction, tu te sentiras légère, en paix avec toi-même.

Tu te souviens peut-être de ALI AGCA qui avait tenté d’assassiner


le Saint-Père, Jean-Paul II, le 13 mai 1981 sur la Place Saint-Pierre à
Rome. Imagine ce qui se serait passé si un fanatique catholique avait
décidé de venger le Pape, en tirant sur un dignitaire religieux
professant la même religion que ALI. Je ne suis pas sûr qu’entre les
Catholiques et les adeptes de cette religion on en aurait terminé
aujourd’hui avec les règlements de compte. Heureusement le bon Pape
a pardonné à son bourreau, d’abord confidentiellement, à l’oreille de
son secrétaire, Mgr STANISLAW DZIWISZ, dans la voiture le
conduisant à l’hôpital GEMELLI ; ensuite en public, sur la Place
Saint-Pierre, devant tous ces fidèles et pèlerins présents, dès sa sortie
de l’hôpital et sa convalescence ; puis enfin, lorsque, à noël 1983, le
Pape rendit visite à ALI AGCA dans sa prison.

Tu me diras, « oui mais il s’agissait d’un Pape, formé pour


pardonner, élu pour enseigner la parole de son Maître Jésus-Christ.
Toi tu n’es qu’une simple fille, à qui la vie n’a pas toujours offert que
des cadeaux ».

Je te réfère alors à l’ouvrage de Johan Christophe ARNOLD,


publié en 2008, chez Plough Publishing House, et ayant pour titre,
WHY FORGIVE et traduit en français en 2009, sous le titre
POURQUOI PARDONNER. Ce fut une édition spéciale, préparée
dans le cadre de l’année 2009, proclamée « ANNEE
INTERNATIONALE DE LA RECONCILIATION » par l’ONU.

C’est un livre qui m’a été offert par ma jeune sœur M.T. AKINI, et
que je te ferai lire bientôt. Il faudra absolument que tu le lises et, si tu
le peux, que tu le fasses lire à tes frères et sœurs. Je t’en présente
quelques extraits (j’espère que les éditeurs me pardonneront ces
emprunts).

47
L’ouvrage s’ouvre sur cette belle formule de l’écrivain Sud-
africain, ALAN PATON : « Il existe une loi implacable… Quand on
nous inflige une blessure, nous ne pouvons en guérir que par le
pardon ». PATON est aussi l’auteur de ce grand classique, PLEURE O
PAYS BIEN AIME.

Ensuite, il y a une préface de Jean-Paul SAMPUTU, un des


survivants du génocide rwandais. Ce Rwandais y souligne notamment
que « seule une culture du pardon pourra mettre fin aux cycles de la
violence et du désespoir et enclencher de nouveaux cycles d’espoir et
de pardon ».

L’ouvrage lui-même est un remarquable assemblage d’histoires


vraies, vécues par des hommes et des femmes victimes de la haine, de
la cruauté, de l’injustice ou de la bêtise d’autres humains.

Le chapitre intitulé « Bénissez ceux qui vous persécutent » m’a


beaucoup marqué. On y retrouve des extraits de discours du Pasteur
Martin LUTHER KING, et d’un prêtre palestinien. Je reprends ici
pour toi, quelques passages qui méritent réflexion.

Ainsi, NAIM ATEEK, ce prêtre palestinien qui du fait de l’armée


israélienne a tout perdu en 1948, dit : « Non seulement le pardon ne
vous laisse pas faibles et vulnérables, mais il donne une grande force
à la personne qui l’accorde et à celle qui reçoit ».

Martin LUTHER KING pour sa part souligne, dans son livre LA


FORCE D’AIMER : « Rendre la haine pour la haine la multiplie,
ajoutant l’obscurité à une nuit dépourvue d’étoiles. Les ténèbres ne
peuvent dissiper les ténèbres ; seule la lumière le peut ».

Ce Pasteur, Prix Nobel de la Paix dit encore : « Pardonner ne


signifie pas ignorer l’offense, ni camoufler d’une étiquette trompeuse
un acte répréhensible. Pardonner signifie plutôt que le méfait n’est
plus un obstacle à la relation. Le pardon est le catalyseur qui crée les
conditions nécessaires à un nouveau départ ».

C’est le même qui a dit : « Il y a du bon au fond du pire d’entre


nous, et du mauvais au fond des meilleurs, et quand nous
comprendrons cela, nous aimerons et nous pardonnerons mieux ».
48
Je termine ce volet en t’invitant à considérer et à apprécier ce
proverbe chinois : « Quiconque choisit la vengeance doit creuser deux
tombes ».

Le Symposium des Conférences épiscopales d’Afrique et de


Madagascar, souligne que pardonner ne « signifie pas qu’il faille
éviter d’établir les faits et les responsabilités. La vérité est la première
condition d’une vraie réconciliation. La justice en est la seconde » (in
MAGNIFICAT, mars 2010, n° 208, p. 131).

Et quand tu auras pardonné, alors tu pourras, libérée des entraves


de la haine et de la rancœur, bâtir ton avenir, et contribuer à bâtir
l’avenir collectif que les générations de jeunes d’aujourd’hui et de
demain attendent.

Pour cet avenir, je te lèguerais une seule charge, celle d’œuvrer,


avec d’autres, pour que ce qui est arrivé à ton père et à d’autres
compatriotes, ne puisse plus arriver à personne. Votre génération et
celles qui viendront après devront se battre pour que le Cameroun soit
toujours meilleur que celui que vous aurez connu. Mais restez
humbles ; ne succombez pas à la tentation de rejeter tout ce que les
générations précédentes auront élaboré, en croyant que vous seuls
pourrez atteindre la perfection. Dans tous les domaines de la vie
collective, sachez que c’est par sédimentations successives que les
grandes nations et les grandes civilisations ont survécu au temps et se
sont imposées.

Cela demandera que, mieux que nous, vous développiez une


véritable culture de rassemblement et de travail d’équipe. Imagine ce
que notre pays pourrait réaliser si seulement une partie de ses enfants
à l’extérieur étaient associés à l’œuvre de construction de cette Nation.
Cela obligera les responsables camerounais, un jour ou l’autre, à
entamer un processus de réconciliation de tous les camerounais,
depuis les combats pour l’indépendance jusqu’à nos (ou vos) jours.

Et dans cette perspective, je te rappelle cette devise que j’ai essayé


de vous faire adopter, à vous les enfants : « wherever you are called to
serve, be the best you can and give the best you have ! ».

49
Tout ce qui précède ne peut et ne doit surtout pas signifier que j’ai
renoncé à me battre.

D’abord, je vais te dire que je n’ai jamais eu la moindre intention


de mettre un terme à mes jours. Il m’est même arrivé de dire au Juge
d’instruction que s’il apprenait que j’avais tenté de me suicider, qu’il
n’en croit pas un mot ; c’est qu’on m’aura « suicidé ».

Ensuite, je dois te dire que la vie m’a assez enseigné qu’aucune


situation ne mérite que l’on tombe dans le désespoir complet et
définitif ; que dans chaque situation où tout semble perdu, il y a
toujours un rai d’espérance qui s’illuminera, même au tout dernier
moment ; que chaque partie de la vie a son côté face et son côté pile ;
qu’il n’y a jamais de situation totalement noire et de situation
totalement blanche ; que chaque chose de notre vie comporte ses
aspects positifs et ses aspects négatifs ; même les plus négatives des
situations comportent en elles quelque chose de positif, qu’il faut alors
chercher et trouver. Et enfin, la sagesse populaire ne dit-elle pas après
la pluie, le beau temps ? Il faut alors éviter que nos impatiences nous
distraient et nous empêchent ou nous privent de voir le retour du beau
temps.

Aussi, du fond de cette prison dans laquelle j’ai été jeté, je n’ai pas
cessé de chercher à quoi pouvait me servir cette expérience, quels
pouvaient en être les aspects positifs. Par exemple, j’ai pu
tranquillement observer, sans pression du temps (ici on a plus souvent
du temps qu’à l’extérieur) ; j’ai réfléchi et médité, sans passion ni
complaisance, sur ma vie, sur ma vie avec les autres, et sur la vie en
général. Ce séjour en milieu carcéral aura été pour moi, un moment
propice pour une longue et profonde introspection. J’ai essayé de
mieux identifier mes nombreuses faiblesses dans ma vie avec les
autres ; de comprendre l’être humain, ou mieux les êtres humains
(nous sommes tellement différents et complexes). J’ai dû pour cela
lire aussi de nombreux ouvrages offerts par des amis ou disponibles à
la bibliothèque de la prison. J’en ai tiré quelques idées et leçons qui
pourraient, qui devraient être utiles pour une autre vie, pour une
nouvelle vie.

Malgré ces méditations, je ne peux pas prétendre pouvoir


t’expliquer pourquoi, un homme ou une femme à qui tu penses avoir
50
fait du bien, peut subitement t’en vouloir, au point d’inventer sur toi
des abominations, au point de te souhaiter un long séjour en prison, ou
même la mort.

Je ne peux pas non plus t’éclairer sur les motivations d’un individu
qui décide de te couvrir d’opprobre, publiquement et de manière
répétée, alors que vous n’avez jamais eu le moindre contact.

Pas plus que je ne pourrais te dire pourquoi certains restent si


fidèles en amitié, si généreux, alors qu’on ne peut plus rien leur
donner en retour. En définitive, il faut accepter que véritablement
« l’être humain est ondoyant et divers », et, en conséquence, s’armer
psychologiquement pour ne jamais être surpris lorsque l’un ou l’autre
finit par changer, en mal. Et alors, il faut considérer, avec beaucoup de
respect, ceux des êtres humains qui ont de véritables colonnes
vertébrales morales, spirituelles et mentales. Ce doit être des « êtres
supérieurs ». Si tu en trouves dans ta vie, tiens-les par la main et ne les
lâche jamais ; d’ailleurs eux ne lâcheront jamais ta main. Dieu merci,
j’ai eu le privilège d’en connaître quelques-uns dans ma vie, jusqu’ici.
Ils sont là, aujourd’hui, auprès de moi comme ils l’étaient hier, peut-
être même plus qu’ils ne l’étaient hier. Tu les connais, puisque tu en
as rencontré ici à la prison.

Si Dieu me prête vie, ces gens-là, j’aimerais tellement leur rendre,


au moins partiellement, ce qu’ils m’auront apporté pendant cette dure
épreuve.

Tu vois NANOU, on sort rarement « indemne » de ce genre


d’épreuve. On peut devenir meilleur, comme on peut devenir pire ; on
peut améliorer, de manière significative, on peut voir se dégrader
certains aspects de sa personnalité, de son caractère, ou de son être
profond. À la réflexion, je crois avoir développé ici, particulièrement,
l’humilité et la compassion.

S’agissant de l’humilité, la prison et tout ce qui précède


l’incarcération d’un individu, vous enseignent que ce que nous
sommes ou possédons à un moment donné de notre vie ne nous rend
pas supérieur ou meilleur que ceux qui n’ont pas eu les mêmes
privilèges de la vie ; que pour chaque homme, le plus important, ce
qu’il faut chercher, regarder et valoriser, c’est l’être intérieur.
51
Finalement ce qu’on est pour les autres, c’est-à-dire par rapport à des
situations publiques ou des positions officielles, doit être considéré
comme fondamentalement passager et précaire, en tout cas comme
moins important que ce que vous avez toujours été et que vous
resterez après ce passage devant la scène publique, c’est-à-dire un être
humain comme les autres.

Et à propos de compassion, une des idées que j’ai muries ici, est, de
faire quelque chose pour les nombreux jeunes qui croupissent en
prison pour des peccadilles, pour qu’ils en sortent le plus vite, et qu’ils
puissent s’insérer, autant que possible harmonieusement, dans la vie
active. À leur contact ici, j’ai compris qu’il y en a très peu qui versent
dans la criminalité par vocation ; la plupart se retrouvent dans
l’engrenage de la violence et de la criminalité par la force des choses.
Un certain nombre, jetés en prison, souvent sans raison forte, étant
encore mineurs, y « apprennent le métier » de brigand, d’apprenti-
braqueur, puis de braqueur et, enfin, de chef de gang. J’avais jadis
pensé, à la retraite, à ouvrir un orphelinat ; je me disais alors, qu’ayant
été orphelin à l’adolescence, je devais donner à d’autres adolescents
orphelins une chance, même minime, de garder espoir dans la vie, et
pourquoi pas de réussir sa vie. Mais, mon expérience actuelle m’a
permis de me rendre compte qu’il y a encore beaucoup plus de
désespérance, ou de risque de désespérance chez les jeunes qui ont
séjourné plus ou moins longtemps en prison. Souvent, ils sont
abandonnés par leurs parents, quand ils en ont ; certains de ces
parents, lassés et/ou honteux de voir le même enfant commettre sans
arrêt des « bêtises », se disent qu’ils ont tout essayé, sans succès, et
qu’ils ne peuvent plus rien faire d’autre que de laisser la justice de
Dieu et des hommes opérer, non sans peine ; d’autres parents se
retrouvent seulement dans l’incapacité de s’occuper d’un enfant en
prison en même temps que de ceux qui sont dehors et qui vont à
l’école. Il y a des enfants qui arrivent ici, ramassés dans la rue, pris
dans des groupes qui étaient devenus leur nouvelle famille.

Je pense aussi avoir développé ici un certain sens de l’essentiel.


Finalement on découvre, un peu amusé ou philosophe, que peu de
choses sont vraiment essentiel à nos vies. Il y a des choses qui peuvent
être ou sont vraiment utiles pour faciliter la vie ou l’agrémenter. Or il
se trouve que nous perdons beaucoup de temps et d’énergie à courir
derrière des choses, parfois ou souvent utiles, perdant de vue ou même
52
la conscience des choses vraiment essentielles. L’expérience de la
privation, volontaire ou contrainte, de ce qui était considéré comme
très important, voire indispensable dans nos vies, est sans doute une
étape importante dans la recherche et la découverte de ce qui nous est
vraiment essentiel. Quand tu observes les traditions dans l’Eglise
Catholique ou dans certaines de nos tribus, tu te rends compte
qu’avant de faire franchir à un homme ou une femme une étape
importante dans la vie, on lui impose un moment de privation ou
d’initiation, ce qu’ici ou là on appelle une retraite.

Face à tout ceci, on peut certes penser que la société et/ou les
parents n’ont pas assez fait leur devoir. Mais la société c’est nous tous
et chacun de nous. Parce que si chacun reste dans son coin en se disant
c’est à chaque famille de s’occuper de ses enfants ou c’est à la société
organisée, c’est-à-dire l’Etat qu’il revient de s’occuper de ces enfants
que les familles ne peuvent plus améliorer ou qui sortent de prison
sans aucune perspective, alors il ne faut pas être surpris demain, d’être
victime d’un acte de violence ou de brigandage d’un de ces jeunes
anciens prisonniers. D’ailleurs certains disent que la prison c’est le
chez eux ; tiens, le cas de Abdoulaye, qui était « majordome » (sorte
d’employé pour personnalité en détention) dans notre quartier quand
je suis arrivé en prison, est illustratif de ce que je dis. Libéré et sorti de
prison après un séjour de deux ans ici, nous lui avons fait les adieux,
qui avec ses bénédictions et ses conseils, qui avec une obole devant
permettre de voyager jusqu’à Maroua, où il disait vouloir rejoindre ses
parents. Quelle ne fut pas notre surprise, moins de trois mois après sa
sortie, de revoir Abdoulaye en prison ! À la question qui lui a été
posée, « mais Abdoulaye tu es revenu ? », il a répondu, « le Vieux, le
dehors c’est très dur ! ».
Il y en a parmi ces jeunes qui n’ont pas reçu la moindre visite de
l’un ou l’autre de leurs parents pendant de nombreuses années. Ils
vivent essentiellement de la ration carcérale, faite, comme tu l’as vu à
maintes reprises, d’un mélange de maïs et de riz, parfois avec un peu
de haricot. N’eût été la générosité de quelques ONG et associations,
religieuses ou laïques, souvent étrangères, la plupart de ces jeunes
tomberaient dans le désespoir total. Je pense donc, à ma sortie de
prison, prendre ma part dans cette œuvre de « redonner des motifs
d’espoir » à ceux de nos jeunes compatriotes qui ont séjourné en
prison ou qui y séjournent encore. Je veux me joindre aux quelques
rares camerounais qui, individuellement ou à travers une association
53
de leur création, contribuent à faire vivre l’espoir en prison. Parmi les
personnes les plus actives ici, il convient de citer le footballeur
ETO’O Fils Samuel, la fille de NDI SAMBA et Madame Georgina
TSALA…

Moi aussi je crois avoir beaucoup reçu de la vie, gratuitement, sans


que j’aie quelque mérite particulier ; je sens au plus profond de moi,
qu’il est de mon devoir de donner aussi gratuitement, à d’autres, pour
que cette chaîne de solidarité ne se coupe jamais. Tu vois NAMAO
ma fille, que j’ai des projets !

Il y en a un, qui me prendra tout le reste de ma vie, c’est le combat


pour que ce qui m’est arrivé ne puisse plus jamais arriver à un autre,
même pas à ceux qui ont comploté et œuvré pour que je me retrouve
ici. Le combat pour que notre système de justice s’améliore
continuellement, pour toujours plus d’harmonie et de paix sociale est
et restera permanent. Ce combat-là, je dois le mener, parce que je le
dois à tous ceux que j’ai vu mourir ici en criant leur innocence, et dont
l’examen des dossiers permet aujourd’hui d’affirmer qu’ils étaient
effectivement innocents ; je le dois à mon « père » André BOOTO’O
A NGON, qui a été mon Ministre à la Fonction Publique, à Wenceslas
MVOGO, à ABESSOLO EYI, anciens cadres au FEICOM, et à tous
les autres innocents qui croupissent dans les prisons.

Ce combat-là n’aura pour seule ambition que la quête de toujours


plus d’harmonie et de paix sociale dans notre pays. Il faudra que
chaque parent d’enfant puisse se sentir concerné par ce combat.

Voilà, ma chère NANOU, les idées et les projets que je nourris


pour l’après-prison. Et nous alors ? Pourrais-tu me demander.

Tout d’abord, laisse-moi te dire, Nanou, qu’en dressant aujourd’hui


une sorte de bilan de ma vie, je suis conscient que j’aurais pu être un
meilleur père pour vous, mes enfants de sang ; j’aurais pu être plus
attentif à l’évolution de chacun de vous, avec vos spécificités, vos
qualités et vos faiblesses. J’admets aussi que j’aurais pu, que j’aurais
dû vous consacrer plus de temps, ou au moins autant de temps qu’à
mon travail, et à ce que je considérais comme faisant partie de mon
travail. Mais vois-tu, Armelle, et sans chercher d’excuse, j’ai toujours
pensé qu’en donnant le meilleur de mon temps et de moi-même à la
54
République, au service de l’Etat et des Autres, que la République
saurait, le cas échéant, s’occuper des miens. J’ai aussi souvent pensé
que ce faisant, je vous laisserais quelques motifs de fierté.

Quand je vois l’ostracisme, les frustrations et les humiliations dont


vous êtres victimes, vous mes enfants, du fait du nom que vous portez,
je me demande souvent, avec une peine certaine, quelles fautes
peuvent vous être imputées pour que les hauts serviteurs de l’Etat
puissent vous traiter de manière aussi injuste et inhumaine. Mais tu ne
seras pas surprise, ma petite Nanou, que je te dise que, malgré tout,
malgré ma situation, et les divers traumatismes que l’on vous impose,
je ne regrette pas d’avoir tant donné au service de l’Etat, de mon pays.
Je suis toujours ému de recevoir, directement ou indirectement, de
recevoir les témoignages de certains anciens collaborateurs, de
certains citoyens, usagers de services publics, auxquels j’ai laissé
quelque souvenirs positifs.

Et malgré tout, je reste convaincu que la République mérite les


sacrifices que certains lui ont consentis ou lui consentent. Ma
conviction profonde est que chaque citoyen lui doit un peu quelque
chose, afin que l’héritage à laisser à nos enfants et aux générations
futures, soit meilleur que celui reçu de nos parents et de nos
prédécesseurs.

À vous mes enfants, mes petits-enfants, ma famille, qui m’aurez


tellement soutenu dans cette épreuve, je voudrais redire toute ma
gratitude. J’espère que Dieu nous accordera encore un peu de temps
pour reconstruire ensemble ce que nous pourrons ; et surtout pour
effacer de vos cœurs, toute trace de haine, toute velléité de vengeance.
Certes, nous ne pourrons pas rattraper le temps passé ; mais nous nous
organiserons pour que chaque moment qui nous sera accordé soit un
moment d’intense bonheur partagé, en sachant que le bonheur que
nous donnons aux autres nous revient toujours ; c’est ma prière ; c’est
mon engagement.

55
Ma petite Armelle,

Je suis bien conscient qu’un jour il faudra que tu t’en ailles aussi,
avant ou après la fin de ce calvaire. Le moment venu, va le cœur en
paix, car tu as rempli ton devoir de fille ; va sans te retourner et
accomplis ton destin ! Je prie le Dieu de tes grands-parents et de tes
parents de t’accompagner partout, en te couvrant de son ombre
protectrice et de ses bénédictions, toi et ta progéniture.

Qu’au-delà de toi, ce même Dieu bénisse, guide et protège


toujours, tous tes frères et sœurs, tous tes oncles et tantes, mes si
attachants frères et sœurs. J’adresse la même supplication à Dieu pour
tous ces enfants qui m’ont été donnés tout au long de ma vie
professionnelle et sociale !

Quoiqu’il arrive demain, sache que je n’oublierai jamais tout ce


que tu as fait pour moi, particulièrement en ces moments sombres.

Ton père qui t’aime encore plus fort aujourd’hui qu’hier.

56
C h a p i t r e I I . Lettre à Messieurs les Professeurs Victor
ANOMAH NGU et Joël MOULEN

À toutes celles et tous ceux qui, au Cameroun et à l’extérieur,


m’ont conservé leur estime, leur amitié ou leur affection, qu’ils
m’aient rendu visite une seule fois, plusieurs fois ou jamais,

À mes amis, restés fidèles, qui n’ont demandé aucune explication,


convaincus qu’ils sont que je suis incapable de ce dont je suis accusé,

À toutes celles et tous ceux qui, sans m’avoir jamais rencontré, ont
juste manifesté une certaine curiosité envers cet ancien haut serviteur
de l’Etat tombé en disgrâce.

En prélude, je vous propose cet excellent poème de JACQUES


SALOME, intitulé « il est impossible d’avoir une bonne réputation »,
écrit dans sa soixantième année de vie, et publié dans son ouvrage, À
qui ferais-je de la peine si j’étais moi-même.

Il est impossible d'avoir une bonne réputation

O dieux du silence, O déesses de la compassion,


O anges du respect.
À vous qui déposez sans conditions sur tous les impatients de la vie
un regard d'amour et de lucidité.
À vous qui savez combien il est impossible
d'avoir une bonne réputation,
je ne vous invoque ni pour me plaindre,
ni pour demander votre aide,
seulement pour le plaisir de témoigner
et de garder ainsi un peu de respect pour moi.
Si j'entre dans le tourbillon des inquiétudes au quotidien
et manifeste quelques soucis, on affirmera aussitôt :
« Quel amateur, quel bricoleur, quel touche-à-tout ! »
Si, au contraire, je m'abandonne à la quiétude de ne rien faire,
57
on n'hésitera pas à dire : « Quel fumiste qui veut jouir
de la vie sans effort ! »
Si je pratique quelques exercices de méditation,
quelques prières au soleil, quelques remerciements au jour
qui se lève, on s'écriera : « C'est par ostentation ! »
Si je m'en dispense, on dira : « C'est parce qu'il éprouve
un sentiment de supériorité insupportable ! »
Si je cherche la compagnie des sages,
il s'en trouvera certains pour affirmer :
« Quel débutant, quel suiveur ! »
Si je les évite, le jugement tombera sans appel :
« Il est trop bête pour comprendre l'essentiel et les bienfaits de leur
enseignement ! »
Si je parais pauvre, il leur sera facile de murmurer :
« Ce n'est que justice » !
Si je parais riche, on hurlera : « C'est pour étaler sa réussite ! »
et on ajoutera, avec jubilation : « Combien le succès est suspect !»
Si je parle souvent, on ironisera : « Quel insupportable bavard ! »
Si je me tais, on dira : « Quel égocentrique, qui nous méprise
avec son manque d'intérêt ! »
Si j'ai peu d'amis, ce sera à cause de mon mauvais caractère !
Si j'en ai beaucoup, on dira : « Il n'est pas fiable, je le savais,
je l'ai toujours su ! »
Si je me marie, il y aura des gorges chaudes : « Il est perdu.
Comme il est incapable d'être heureux, cela ne durera pas.
Ah, elle est bien à plaindre ! »
Si je ne me marie pas, on en conclura : « Il est incapable
de se faire aimer et de s'engager ; c'est un coureur né,
d'ailleurs cela se voit dans sa façon de vous regarder ! »
Si je n'ai pas d'enfant, on me regardera comme un impuissant
doublé d'un égoïste.
Si j'ai une tribu, on dira : « Il a mis au monde quelques malheureux
de plus ! ».
Si j'aime la présence des femmes, on décrétera
que je suis un redoutable séducteur,
doué d'une mauvaise foi incommensurable.
Si je me tiens à distance, on imaginera que je suis trop sûr de moi
et « tellement suffisant que c'en est inacceptable ! ».
Si je les prends dans mes bras pour manifester ma tendresse,
mon émotion ou mon enthousiasme, on me jettera à la figure
58
« que ma libido n’a aucune limite, que je ne pense qu’à ça ! ».
Si je préfère la compagnie des hommes, on me regardera
comme anormal.
Si j’écris, on me conseillera de m’abstenir,
« car tu ne sais pas aligner trois phrases correctes ! ».
Si je n’écris pas, on triomphera. Puis on affirmera
« que ma créativité est chancelante et que d'ailleurs
c'était prévisible avec tout ce que j'ai écrit d'inutile jusqu'ici ! ».
Si l'un de mes ouvrages est très demandé,
« c'est parce que les gens lisent n'importe quoi » !
S'il est oublié, « c'est normal puisqu'il écrit toujours
la même chose sans jamais se renouveler ».

Cette correspondance est d’abord adressée à M. le Professeur et


Ministre Victor ANOMAH NGU, qui, la première fois qu’il est venu
me rendre visite à KONDENGUI, dans le bureau du Régisseur de la
prison, m’a demandé, avec une émotion visible et sincère, « What are
you doing here ? », (Que fais-tu ici ?).

Lors de ses autres visites, malgré la maladie dont il était déjà frappé
et qui l’obligeait à se déplacer sur chaise roulante, j’ai essayé de
raconter au Ministre ANOMAH NGU mon histoire, dans mon anglais
juridique parfois approximatif ; j’ai le sentiment que je n’ai pas réussi
à tout clarifier dans son esprit lors de ces visites.

Il s’en est allé un jour de mai 2011, pour un repos bien mérité.
Cette lettre veut aussi rendre témoignage à un grand Homme de
science certes, mais aussi de cœur. Il a choisi de consacrer sa vie pour
sauver celles des autres, ou au moins pour toujours donner de l’espoir
à ceux qui étaient menacés par le désespoir. Une âme supérieure, ce
Professeur ANOMAH NGU ! J’aurais aimé être devant sa dépouille,
au dernier jour, pour lui dire, dans l’intimité de nos cœurs, « Thank
you so much dear Father. May your soul rest in perfect peace ! »

Cette correspondance est aussi destinée au Professeur BEBAN


CHUMBOW, ancien Recteur d’Université (Dschang, N’Gaoundéré,
Yaoundé I), ainsi qu’au Professeur et ancien Chancelier de
l’Université de Yaoundé Joël MOULEN, qui ont toujours assumé nos
59
relations, construites sur la base de collaborations professionnelles
denses et sincères, mais aussi de complicités intellectuelles et
spirituelles, qui ont engendré des relations d’une amitié solide et
constante.

Ce courrier vous est également adressé, à vous mes amis qui,


malgré les irruptions répétées du volcan des accusations et
dénonciations aussi grosses les unes que les autres, m’avez, à une
occasion ou à une autre, témoigné votre estime, votre amitié et/ou
votre soutien ; vous les anciens collègues et partenaires
professionnels, du Cameroun comme de l’extérieur, qui avez été
surpris, voire stupéfaits, par mon arrestation et mon incarcération ;
vous les anciens leaders estudiantins et étudiants, des années 1997-
2002, qui êtes restés fidèles à nos initiatives et actions collectives,
pour que les jeunes étudiants retrouvent leur droit au rêve et
s’approprient le devoir d’espérer ; vous les autres étudiants de ces
années-là, qui m’avez adopté comme un des vôtres, un « COP’S », et
qui êtes restés abasourdis par ce que vous avez lu et entendu sur moi ;
vous enfin qui m’avez observé, dans cette arène du service public,
avec quelque bienveillante neutralité ; même vous autres que j’ai
toujours indifféré. Je me sens envers chacun de vous, un devoir
d’information, un devoir de vérité.

Je me suis astreint à assumer avec dignité jusqu’ici, ce que m’a


imposé cette étrange histoire. Je m’emploierai, dans les pages qui
suivent, à conserver la même dignité dans la narration de ma vérité.

L’objectif est, autant que possible, de lever certains quiproquos,


d’éclairer ou de préciser certains points, afin que chacune et chacun
puisse comprendre ou essaie de comprendre ; et pour que ceux qui
auront compris de quoi il retourne, aident les autres à mieux
comprendre. Je reconnais, en toute humilité, que je ne détiens pas tous
les éléments de cet imbroglio. Certaines pièces du puzzle sont entre
les mains d’autres personnes, la plupart encore vivantes. J’ai par
ailleurs pleinement conscience que ceux à qui cette lettre n’est pas
spécifiquement destinée, entameront la lecture de cet opuscule avec un
ou des a priori, plus ou moins favorables, en fonction de la sympathie
ou de l’antipathie qui aura caractérisé le vécu de chacun avec moi,
direct ou indirect, de l’opinion qu’il se sera fait de ma personne au fil

60
des années. Le jugement des uns et des autres me sera conséquemment
plus ou moins favorable, après la lecture de cet écrit.

Il me semble aussi indiqué de prévenir le lecteur que je n’ai pas


voulu écrire une partie de mes mémoires, même si, ici et là, je dois
référer à quelques péripéties et évènements vécus. Ces parties de ma
vie seront racontées sans dissimulation des émotions ressenties, mais
il ne s’agira point de quelque indécent exhibitionnisme émotionnel. Je
n’attends et ne sollicite ni ovation, ni approbation, ni compassion, ni
absolution.

Ce n’est pas non plus un mémoire de défense. J’ai juste estimé


qu’après plusieurs mois de silence, voulu, sur cette affaire, il était
temps que je mette à la disposition de ceux que mon incarcération a
jetés dans le trouble, les éléments factuels d’un dossier qui s’est
complexifié dans de nombreux esprits, du fait d’une communication
partielle, faible ou manipulée.

À ceux des services de renseignements officiels et officieux qui


chercheraient dans ce document des éléments à exploiter, je voudrais
d’avance présenter mes excuses, car je crains qu’ils soient déçus. En
effet, je connais, comme ils le savent, les limites que m’impose
l’obligation de réserve à laquelle je suis astreint du fait de mes
fonctions antérieures. Chacun peut comprendre alors que je ne
m’étende pas ici sur ma collaboration avec le Président BIYA.
Quelques-uns en exprimeront du désenchantement. Un jour peut-
être…

Ma conviction est que cette « Affaire ALBATROS » mérite


aujourd’hui un traitement spécial, puisque le Juge d’Instruction m’a
renvoyé devant le Tribunal de Grande Instance (TGI) du Mfoundi, par
deux ordonnances successives : d’abord par une première ordonnance
du 03 février 2010, pour être jugé du crime de « TENTATIVE DE
DETOURNEMENT DE DENIERS PUBLICS » d’un montant de 31
(trente et un) millions de dollars US, en coaction avec M. OTELE
ESSOMBA Hubert et de son patron, le Directeur Général de
AIRCRAFT PORTOFOLIO MANAGEMENT (APM), Monsieur
KEVIN WALLS ; le procès y relatif a débuté le 29 juillet 2010 ;
ensuite par une deuxième ordonnance du 1er juin 2011, pour les crimes
de complicité de détournements respectivement d’une somme de
61
1,5 milliard de FCFA, imputé principalement à M. Kevin WALLS, et
d’une somme de 120 millions de FCFA imputé à M. MENDOUGA
Jérôme, ancien Ambassadeur du Cameroun aux Etats-Unis
d’Amérique.

Pour commencer, je dois rappeler à la suite de nombreux auteurs,


plus fameux que moi, qu’il est toujours difficile de parler de soi. Mais
comment faire pour éviter, dans la présentation de ma vérité dans ce
dossier, de dire quelques mots sur le principal protagoniste, celui qui a
donné son nom au dossier MEBARA, officiellement baptisé
« AFFAIRE Etat du Cameroun contre ATANGANA MEBARA,
OTELE ESSOMBA, MENDOUGA Jérôme et autres », sous le
presbytère du Commissaire Divisionnaire NTONGA Benjamin, de la
Police Judiciaire de Yaoundé.

Le risque dans ce genre de situation, c’est toujours d’arriver en


retard, d’apporter sa vérité trop tard, en tout cas longtemps après que
l’opinion publique ait été gavée de nombreuses et différentes versions,
de vérités et de contre-vérités, de révélations et d’indiscrétions de
toutes origines.

Malgré ce risque, je vais m’atteler, dans les lignes qui suivent,


après avoir fourni quelques éléments de mon cursus professionnel, à
éclairer le lecteur sur les « vraies-fausses accusations » portées sur
moi devant l’opinion publique dans un premier temps ; dans une
deuxième partie, je présenterai les accusations officielles pour
lesquelles je suis incarcéré, telles que résultant du rapport de la
Direction de la Police judiciaire ainsi que de l’ordonnance de mise en
détention à moi signifiée par le juge d’instruction le 06 août 2008. À
la fin, je ferai le point de l’état du dossier, et en dégagerai les
perspectives, après trois ans de détention provisoire à la prison
centrale de KONDENGUI.

Avant tout autre propos, je voudrais dire à tous mes amis que,
comme tout homme, je ne suis pas sans défaut ou sans tâche ; j’ai
commis des erreurs, et des fautes dans mon parcours professionnel ;
j’ai eu mes faiblesses humaines ; j’ai sans doute aussi causé du tort à
certains compatriotes ; même si je suis conscient que l’on me croira
difficilement, il me faut pourtant dire que ces erreurs, ces fautes, ces
torts, ce ne fut jamais intentionnellement, jamais par méchanceté ou
62
par cynisme. Cependant, j’affirme, et je m’emploierai à le prouver
tout au long de cet opus, que je suis innocent de toutes les accusations
portées contre moi, tant des « vraies-fausses » accusations que des
accusations officielles dans le cadre de ce qu’on appelle l’Affaire
ALBATROS. Le lecteur honnête finira par se poser la question, « de
quoi est-il exactement accusé et pourquoi a-t-il été jeté en prison,
M. MEBARA ? »

63
I. Au service de l’État

Jusqu’à ma nomination en décembre 1997 comme membre du


Gouvernement de la République, peu d’entre vous connaissaient le
patronyme ATANGANA MEBARA Jean-Marie. Une infime partie
d’entre vous pouvait mettre un visage sur ce nom.

A. Dans les ministères et à la présidence de la


République

Ma carrière administrative débute officiellement en septembre


1984, avec ma première nomination, par arrêté du Président de la
République, à la fonction de Chargé d’études Assistant, à la Division
de la Formation et des Stages du Ministère de la Fonction Publique,
alors dirigé par M. ZE NGUELE René. J’avais soutenu, quelques
mois auparavant, à l’université de Paris VIII, une thèse de Doctorat,
intitulé, « Formation scolaire, Formation en entreprise et marché du
Travail au Cameroun ». J’avais préparé cette thèse dans le cadre de
mes activités de jeune chercheur au Centre National de l’Education
(CNE), où j’avais été recruté en septembre 1977, avec une licence
(maîtrise : la licence à l’époque s’obtenait après quatre - 4 - années
d’étude et était équivalente à la maîtrise) en sciences économiques de
l’Université de Yaoundé, obtenue en juin 1977.

Le Ministre ZE NGUELE, alors Ministre de l’Education Nationale,


au début des années 80, avait dû peser de toute son autorité, comme
ministre de tutelle du Centre National de l’Education (CNE), pour que
je puisse me rendre en France, aux frais de l’Etat (Budget du
Ministère de l’Education Nationale), afin de finaliser et de soutenir ma
thèse de doctorat. Son principal collaborateur de l’époque avait
toujours une réserve à formuler chaque fois que mon dossier lui était
présenté.

Ma collaboration avec le Ministre ZE NGUELE fut si dense, si


confiante, si enrichissante pour moi que je fus rapidement affublé, par
certains collègues envieux de cette proximité, du sobriquet de Vice-
secrétaire Général du Ministère de la Fonction Publique. Je n’aurai
64
jamais de cesse de souligner tout ce que je dois à ce haut serviteur de
l’Etat dans mon style et mes convictions en matière de service public.
Quand il fut chargé du grand ministère du Plan et de l’Aménagement
du Territoire, le Ministre ZE NGUELE, me fit nommer, en février
1988, par décret du Président de la République, au poste prestigieux
de Directeur de la Coopération Economique et Technique (DCET).
Notre collaboration dans ce département fut très brève, le Ministre
ayant été sorti du gouvernement en mai 1988, (la veille de la fête
nationale du 20 MAI). Nos rapports prirent alors une tournure très
personnelle, presque des relations de père et fils. Nous n’étions plus
très nombreux, nous qui nous vantions d’être proches de lui, à le
fréquenter, et le cas échéant, à intervenir dans certaines affaires de sa
domesticité.

À Madame TANKEU Elisabeth, qui succéda à ZE NGUELE, au


Ministère du Plan et de l’Aménagement du Territoire, j’apportai une
collaboration encore plus franche qu’à mon « père » ; il est vrai que
cette collaboration avec Madame TANKEU n’avait pas démarré sous
les meilleurs augures, compte tenu des relations privilégiées que
j’entretenais avec son prédécesseur. Mais très vite, notre collaboration
trouva son haut « niveau de croisière ». Ainsi, quelques temps avant sa
sortie du Gouvernement, Madame le Ministre, sur mon bulletin de
note, en août 1990, formula à mon endroit les appréciations générales
suivantes : « Cadre de très haut niveau, ayant toutes les compétences
pour être un grand commis de l’Etat ». Surpris par ces éloges, je m’en
fus voir Madame le Ministre pour lui dire mon étonnement et mes
remerciements pour ces compliments. À mon petit laïus, elle répondit
par ces mots : « quand un cadre est bon, il est bon ; on m’accuse
souvent de tribalisme ; mais un bon cadre s’impose par son travail,
quelle que soit sa tribu ». Je la remerciai encore avant de m’en
retourner à mon bureau, plus gonflé que jamais. La fonction de
Directeur de la Coopération économique et technique (le DCET) au
Ministère du Plan était vraiment prestigieuse, parce que son titulaire
était associé à tous les dossiers économiques importants au niveau
national ; c’est dans ce cadre que je fis la connaissance d’un certain
Urbain OLANGUENA AWONO, qui était, avant son entrée au
gouvernement de septembre 1990, Inspecteur Général au Ministère du
Développement Industriel et Commercial (MINDIC) et avec qui, et
bien d’autres (EDOU Joseph, TCHOUNGUI Roger, NDJECK Jean-
Philippe), nous participâmes à l’élaboration et la finalisation, à
65
Washington, du premier programme d’ajustement structurel du
Cameroun, soutenu par un prêt de la Banque Mondiale. C’est
également une fonction gratifiante par les nombreux voyages que l’on
est amené à effectuer à travers le monde, pour participer à des
réunions statutaires ou pour conduire des délégations d’experts à des
négociations avec des partenaires bilatéraux ou multilatéraux.

À peine trois semaines après mon entrevue avec Madame


TANKEU au sujet de mon bulletin de notes, en début septembre 1990,
celle-ci fut remplacée par Monsieur NIAT NJIFENJI Marcel à la
fonction de Ministre du Plan et de l’Aménagement du Territoire, à
l’occasion d’un remaniement ministériel qui vit l’arrivée de nouvelles
figures au gouvernement (dont notamment ceux de ma génération,
OLANGUENA AWONO et EYEBE AYISSI Henri). Ce fut encore
des adieux pénibles, au plan émotionnel, à l’occasion du départ de
Madame TANKEU du Ministère. Parce que cette Dame, au plan
professionnel, était une grosse travailleuse, connaissant ses dossiers, et
qui finissait toujours, malgré un caractère marqué, par susciter du
respect, de l’admiration, et parfois une estime réelle chez ses
collaborateurs qui voulaient travailler.

Le Ministre NIAT et moi eûmes une collaboration dense et


confiante, qui se transformera plus tard en amitié. Nous avions fait
connaissance alors qu’il était encore Directeur Général de la Société
Nationale d’Electricité (SONEL), société pour laquelle le Ministère du
Plan (à travers la Direction de la Coopération Economique et
Technique) avait eu à négocier de nombreux financements publics.
Mais nous n’eûmes à travailler ensemble bien longtemps au Ministère
du Plan dont il était le patron depuis septembre 1990. En effet, au
retour des Assemblées Annuelles de la Banque Mondiale et du FMI de
septembre 1990, où j’avais accompagné le nouveau Ministre du Plan,
en ma qualité de Directeur de la Coopération Economique et
Technique, je fus nommé, un soir d’octobre 1990, Conseiller
Technique à la Présidence de la République, Chef de la Division des
Affaires Economiques.
La fonction de Conseiller Technique à la Présidence, Chef de la
Division des Affaires économiques, à l’époque, faisait quasi
automatiquement de son titulaire, le Censeur du Cameroun à la
Banque des Etats de l’Afrique Centrale (BEAC). Je devins donc, dès
le lendemain de ma nomination, en début octobre 1990, le nouveau
66
Censeur camerounais, en remplacement de Madame DANG BELIBI
Esther, nommée Directeur Général de la Société Nationale
d’Investissement (SNI). À ce titre, je pris part à l’importante réunion
du Conseil d’Administration qui eut lieu à Yaoundé en fin octobre
1990, et consacrée à la restructuration bancaire au Cameroun.

J’avais fêté quelques mois plus tôt, mes trente-six (36) ans d’âge ;
et je me sentais privilégié d’occuper pareilles positions à ce moment et
à cet endroit. En décembre 1990, je fus nommé, en sus de mes
fonctions de Conseiller Technique, Président de la Commission
Nationale de Marchés, par un décret du Président de la République.

Mon supérieur direct était le Ministre SADOU HAYATOU, le


Secrétaire Général de la Présidence de septembre 1990 à mai 1991. Ce
furent des moments très intenses à tout point de vue. En dehors d’une
mission qu’il conduisit à la BAD en mai 1990, dont j’étais membre,
représentant le Ministère du Plan et de l’Aménagement du Territoire,
je n’avais pas eu de contact ni professionnel, ni personnel avec le
Ministre SADOU HAYATOU auparavant. Mais quelle confiance !

Le ministère de SADOU HAYATOU, comme Secrétaire Général


de la Présidence, est marqué par l’ouverture démocratique formalisée
par les nombreux textes de décembre 1990, et par l’embrasement
général dans le pays, à l’instigation d’une coalition de partis
d’opposition et d’associations pour la plupart nouvellement créés, qui
revendiquent une Conférence Nationale souveraine, rejetée par le
Président de la République. Les « villes mortes » sont décrétées par
cette coalition, appelée Coordination ; le pays profond et l’économie
en particulier, déjà fragilisée par les mesures d’austérité budgétaire
recommandées par le FMI et la Banque Mondiale sont gravement
perturbés ; le tribalisme est exaspéré ; des vies sont arrachées pour des
motifs les plus futiles.

Une réforme constitutionnelle est élaborée par le Gouvernement (la


Présidence de la République) et adoptée par l’Assemblée Nationale ;
elle ré-institue le poste de Premier Ministre, Chef du Gouvernement.
M. SADOU HAYATOU, jusque-là Secrétaire Général de la
Présidence de la République, est nommé Premier Ministre, Chef du
Gouvernement, en mai 1991.

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Quelques semaines après sa promotion, le nouveau Premier
Ministre reçoit le mandat de faire baisser la tension sociale, sans
transiger sur l’essentiel, le fonctionnement normal, quoique difficile
par endroits, des institutions de l’Etat. Il s’engage à rencontrer toutes
les forces vives de la Nation. Après avoir reçu les leaders de
l’opposition modérée, le Chef du Gouvernement invite les chefs de la
fameuse coalition, la Coordination, en début juin 1991. La quasi-
totalité des responsables de la Coordination arrivent au Palais
présidentiel ce jour-là, SADOU HAYATOU ayant maintenu la
réunion convoquée malgré le deuil qui l’a frappé durement et
directement quelques jours plus tôt. Le Premier Ministre m’instruit de
participer à cette rencontre, comme il m’a fait participer aux autres
consultations, bien que mes attributions de chef de la Division des
Affaires économiques ne me prédisposassent pas à être partie prenante
à ces concertations éminemment politiques.

J’eus donc le privilège de vivre, « en live » comme on dit


aujourd’hui, cette rencontre, historique, entre Camerounais de deux
bords politiques différents, alors que le pays tournait au ralenti, du fait
des stratégies de la Coordination ; alors que depuis plusieurs mois,
certains membres de la Coordination ne voulaient avoir aucun contact
avec le gouvernement, jugé illégitime parce que contesté par une
partie du peuple (pour la Coordination, c’est la majorité du peuple qui
rejetait le pouvoir).

Même si cette rencontre ne produisit pas d’effet immédiat, même si


elle se termina par un surprenant refus des membres de la
Coordination d’honorer le petit buffet qui avait été apprêté pour les
participants à la rencontre, celle-ci représente, pour le témoin
privilégié que j’étais, un point de départ d’une certaine décrispation de
l’atmosphère dans le pays.

B. Dans les services du Premier Ministre

En juillet 1991, le nouveau Premier Ministre constitua son cabinet,


en nommant comme Secrétaire Général de ses services, Monsieur le
Professeur Joël MOULEN, jusque-là Chancelier de l’Université de
Yaoundé. J’eus l’honneur d’y être appelé pour occuper les mêmes
fonctions que celles que j’avais au Secrétariat Général de la
68
Présidence, soit Conseiller Technique, Chef de Division des Affaires
Economiques. Avec les autres membres de l’équipe de collaborateurs
qui lui furent donnés, dont un grand nombre venaient du secrétariat
général de la Présidence, le Professeur MOULEN sut constituer une
véritable équipe ; les membres se réunissaient régulièrement pour
examiner tout sujet qui leur était soumis, parfois en dehors des
bureaux. Le Professeur avait l’art d’associer tous ses collaborateurs à
la réflexion sur les défis et les problèmes relevant de la compétence du
Chef du Gouvernement.

En septembre 1991, le Président de la République entreprit une


tournée des provinces du pays. Il faut reconnaître que dans le contexte
de l’époque, il faisait preuve, par ces visites, d’un courage physique et
d’une audace politique qui surprirent beaucoup d’observateurs qui le
considéraient, à tort, comme faible. Il clôtura cette tournée en
annonçant la tenue d’une grande concertation nationale, que l’on
baptisa Tripartite. Le Premier Ministre SADOU HAYATOU fut
chargé d’organiser et de conduire la Tripartite. Il y associa, à des
degrés divers, ses collaborateurs que nous étions devenus, dans ses
services de « l’Immeuble Etoile ».

La grande concertation nationale eut pour principal résultat, un


apaisement général dans le pays, et même le début d’une
réconciliation entre groupes politiques opposés, réconciliation que, de
part et d’autre, on souhaitait même secrètement, compte tenu à la fois
d’une certaine lassitude générale du peuple, et des dégradations de
l’économie nationale. Des élections législatives furent organisées,
avec la participation des principaux partis, tant de l’opposition que de
la majorité.

Le parti présidentiel, le RDPC perdit la majorité et dut son


maintien au pouvoir à une alliance qu’il scella avec le parti de
Monsieur DAKOLE DAISSALA, le MDR, qui comptait six députés.
Le Premier Ministre SADOU HAYATOU fut remplacé par un député
de la province anglophone du Nord-Ouest, Monsieur ACHIDI ACHU
Simon ; cette province avait accordé tous les sièges de députés au parti
du Président de la République, il est vrai grâce au boycott de ces
élections par le principal parti d’opposition, le Social Democratic
Front (SDF), principalement basé dans le Nord-Ouest. Monsieur
DAKOLE, Président du parti politique le MDR, fit son entrée au
69
gouvernement, au poste de Ministre d’Etat, chargé des Postes et
Télécommunications. Il obtint trois autres portefeuilles pour ses
partisans, ainsi que le poste de Vice-Président de l’Assemblée
Nationale.

Ma collaboration spéciale avec SADOU HAYATOU prit donc fin


en septembre 1992. Elle avait été extraordinaire à tous égards, même
si j’en héritai le qualificatif de « l’homme de HAYATOU », que
certains me servaient encore alors que j’étais Ministre de
l’Enseignement Supérieur. Autant au plan professionnel, le Prince de
Garoua (SADOU HAYATOU étant fils du Lamido de Garoua) savait
obtenir de ses collaborateurs le meilleur de chacun, en les
responsabilisant et en leur montrant qu’il leur faisait réellement
confiance, autant au plan humain, il savait faire preuve, chaque fois
que nécessaire, de prévenances et d’attentions particulières et
d’humanisme insoupçonné chez cet homme souvent jugé d’hautain. À
de très nombreux égards, il fut un grand et bon Chef. Aujourd’hui
encore, ma gratitude et mon admiration lui restent acquises.

Le Premier Ministre ACHIDI, reçut immédiatement comme


Secrétaire Général, Monsieur Rémy ZE MEKA, qui, en remplaçant le
Professeur Joël MOULEN, devint mon supérieur hiérarchique direct.
Ce que l’on peut dire de notre collaboration, c’est qu’elle ne fut pas
« exciting » ; elle fut souvent émaillée d’incidents et de manœuvres
d’humiliation et même de soupçon de déloyauté. En septembre 1993,
soit pratiquement un an après l’arrivée du nouveau Premier Ministre et
de son Secrétaire Général, la plupart des membres du Secrétariat
Général, mis en place par SADOU HAYATOU, nous fûmes
remerciés, certains appelés à de nouvelles fonctions, tel EDOU
Emmanuel, nous autres (MOUKOKO MBONJO, BALEPA
Elisabeth…), priés d’aller attendre chacun chez soi, de nouvelles
éventuelles affectations.

C. À l’Institut supérieur de management public

C’est ainsi qu’après trois mois sans fonction, je fus nommé


Directeur de l’Institut Supérieur de Management Public (ISMP) ;
c’était en janvier 1994. Je remplaçai Mme Suzanne FAFIN, une
Franco-Canadienne détachée par l’Ecole Nationale d’Administration
70
(ENAP) du Québec. Elle-même avait succédé à Luc MALO, le
premier Directeur de l’Institut, arrivé en 1985, à la tête d’une équipe
de jeunes professionnels canadiens (Québécois), pour démarrer
l’aventure d’un institut de management public, de type nord-américain
au Cameroun. Après plus de quatre ans de labeur acharnée, Luc
MALO pouvait s’enorgueillir d’avoir réussi à greffer cette nouvelle
culture de gestion dans l’Administration Publique camerounaise.
Toutes les couches de la haute administration camerounaise et des
entreprises para-publiques avaient été initiés aux notions
fondamentales de management public de type nord-américain :
l’efficacité (préoccupation du résultat dans l’action), l’efficience (la
recherche de la meilleure combinaison des coûts, y compris en temps),
l’évaluation des organisations publiques et des managers.

L’engouement avait été tel qu’il arrivait souvent que des


candidatures soient refusées ou renvoyées à une autre session, parce
que Luc MALO et son équipe étaient très rigoureux sur les normes et
contraintes d’encadrement académique. Un programme de formation à
l’Ecole Nationale d’Administration de Sainte-Foy au Québec,
d’enseignants camerounais fut engagé dès septembre. En attendant le
retour de ces enseignants au Cameroun, les professionnels dépêchés
par l’ENAP pour des périodes variant de 15 à 21 jours, se succédaient
à l’ISMP.

Luc MALO quitta le Cameroun en fin 1989, laissant le sentiment


unanime d’avoir réussi sa mission. Il regagna son Québec natal où il
fut promu Sous-Ministre (Secrétaire Général) au Ministère de la
Santé.

Mes fonctions à la Division de la Formation et des Stages au


Ministère de la Fonction Publique, tutelle administrative de l’Institut,
m’avaient permis d’être au contact permanent des responsables de
l’ISMP, le Ministre de la Fonction Publique, (à l’époque René ZE
NGUELE), m’ayant chargé d’être pour ces canadiens dont la plupart
venaient en Afrique noire pour la première fois, un facilitateur et un
accompagnateur, tant dans leurs relations avec la tutelle que dans
celles avec les autres administrations publiques. Les historiens
relèveront sans doute un jour que le soutien du Ministre ZE NGUELE,
très ouvert et accessible aux innovations managériales, fut déterminant
dans l’implantation ou la greffe réussie d’un institut de management
71
public de type nord-américain dans un milieu dominé par un type de
gestion typiquement administratif et bureaucratique.

Madame FAFIN, qui avait souvent enseigné à l’Institut, fut choisie


pour succéder à Luc MALO. Sa connaissance du Cameroun et de
l’Afrique noire (notamment du RWANDA), avait sans doute milité
pour son choix. Malgré une détermination forte, elle rencontra plus de
difficultés que son prédécesseur. Il faut dire qu’elle arrivait au
moment où le Cameroun entrait en pleine crise économique et
financière, avec l’adoption de mesures drastiques pour contenir les
dépenses publiques. Les subventions accordées à des institutions de
formation comme l’ISMP connurent de fortes baisses. En même
temps, l’appui du Canada, tel que prévu par les accords signés, allant
en diminuant, pour théoriquement être remplacé par les ressources
propres du pays. À cet effet, le Canada refusa de remplacer Madame
FAFIN par un autre expatrié.

Le Canada avait beaucoup investi dans la formation des


professeurs-consultants dans différentes filières du management
public. La quasi-totalité de ces Camerounais formés à l’Ecole
Nationale d’Administration de Québec étaient rentrés à l’issue de leur
formation. Parmi eux, on peut citer Margareth ANDOSEH, Brigitte
ABESSOLO, Léon-Bertrand NGOUO, Charles ATANGANA ETOA,
David MASSANGA, Alphonse MEKOLO, Jean-Bernard ONDOA,
Augustin TANG ESSOMBA. Monsieur Alphonse MEKOLO, qui
avait été nommé Directeur-Adjoint de l’Institut, fut chargé d’assurer
l’intérim en attendant la désignation d’un nouveau Directeur.

En janvier 1994, je fus nommé à la direction de cet Institut, que je


connaissais depuis 1985, à travers ma position au Ministère de la
Fonction Publique, avec comme Adjoint, M. Léon Bertrand NGOUO.
Je passai à l’Institut quatre années inoubliables.

La remobilisation des personnels, surtout du personnel


d’encadrement fut sans doute le défi le plus urgent et le plus
passionnant. L’adhésion de l’ensemble des collaborateurs à la vision
et à la stratégie proposées, après une large concertation, constitua pour
la direction un réel encouragement et une invite à poursuivre les
réformes engagées pour imposer l’Institut comme un partenaire fiable

72
tant vis-à-vis des administrations publiques que des entreprises des
secteurs privés et para-publics.

Dans une large mesure, en attendant le verdict de l’histoire, on peut


dire que la stratégie fut couronnée de succès, au point que même des
organismes internationaux comme la Banque Mondiale (Bureau du
Cameroun), nous sollicitèrent à de nombreuses occasions. Le
dévouement du personnel, toutes catégories confondues, fut pour moi
une source d’enrichissantes réflexions sur la gestion des ressources
humaines dans les organisations, surtout publiques.

Une des principales leçons tirées de cette expérience fut et demeure


que les ressources humaines sont capables de fournir le meilleur
d’elles-mêmes quand elles se sentent associées, parties prenantes,
mises en confiance et responsabilisées. Il ne faut surtout pas, quelle
que soit la catégorie, traiter les hommes et les femmes que l’on a sous
sa responsabilité en enfants ou jeunes personnes qui n’ont que le
devoir d’obéir, sans possibilité de prendre des initiatives. Cette leçon
me sera d’une grande utilité dans les fonctions qui me seront confiées
par la suite.

Au plan personnel, c’est dans ces fonctions de Directeur à l’ISMP


que je fus frappé par la perte brutale de mon épouse.

À cet instant, je repense à tout le soutien que l’ensemble du


personnel m’apporta à cette occasion. Et je dois dire que je garde une
dette de gratitude à tous ces collaborateurs qui m’ont tant apporté.
Mon assistante Mme Régine PRISO ESSOMBE, mérite une
distinction particulière, elle qui a eu le difficile privilège de « remettre
au travail », le jeune veuf que j’étais devenu depuis avril 1994.

J’ai beaucoup appris à l’Institut, au plan des techniques de


management, au plan social et humain. L’activité de l’ISMP, tant à
l’intérieur qu’à l’extérieur lui vaudront une réputation remarquable.
Au plan de la participation aux organisations internationales, le
Directeur de l’Institut sera distingué et élu Vice-président de l’Institut
International des Sciences Administratives (IISA) en 1997, avant
d’être porté à la Présidence de cet organisme scientifique international
non gouvernemental en juillet 2000 à Athènes, pour un mandat de
deux ans.
73
Au cours de toutes ces années, mon « père » ZE NGUELE et moi
avions continué à nous voir fréquemment, au point que certains me
soupçonnèrent d’être devenu un adepte de la « religion traditionnelle
africaine EBOKA », dont ZE NGUELE était présenté dans l’opinion
comme un des pontes. La vérité m’oblige à témoigner que cette
personnalité ne m’a jamais proposé d’entrer dans cette mouvance
religieuse ; bien au contraire, elle m’a encouragé à fortifier ma foi en
Jésus-Christ, me révélant au passage qu’elle avait « essayé »
l’EBOKA, comme d’autres obédiences, et en était revenu, avec la
conviction que rien n’était supérieur au Dieu de Jacob et de Jésus.

C’est un de ceux qui, avec Alexis BOUM, mon ami de toujours, et


d’autres, auront été les plus proches de moi lorsque, en avril 1994, je
perds mon épouse Gisèle Odile ENYEGUE, parce que ce sont ceux
qui auront compris le mieux, l’étendue du drame que je vivais au
travers du départ de cette compagne de plus de dix ans.

D. Au gouvernement comme Ministre de l’Enseignement


Supérieur

En décembre 1997, le Ministre ZE NGUELE et moi nous


retrouvons dans le même gouvernement, lui au poste de Ministre de la
Fonction Publique, et moi à celui de l’Enseignement Supérieur. Je
développe avec lui, un autre type de rapport, toujours empreint de
respect, de confiance mutuelle et d’affection. Ancien Ministre de
l’Education Nationale, le grand Ministère de l’Education Nationale
incluant l’Enseignement Supérieur, au début des années 80, le
Ministre ZE NGUELE a gardé en mémoire certains dossiers et de
bonnes indications sur certains enseignants encore en service dans les
universités d’Etat. Les échanges avec lui sont particulièrement
intéressants et instructifs pour le nouveau Ministre de l’Enseignement
Supérieur que je suis. Nous nous voyons donc souvent, généralement
dans son bureau.

Nommé en décembre 1997, je quitterai le Ministère de


l’Enseignement Supérieur en août 2002, après des années riches et
enrichissantes à tous les égards. Après avoir beaucoup écouté, pendant
les deux premiers mois, j’ai mis en place, dès le troisième mois, une
74
espèce de « shadow cabinet », constitué d’enseignants d’université
avec lesquels j’entretenais depuis des lustres, des relations d’estime ou
d’amitié, ou pour qui j’éprouvais une admiration pour leur parcours
académique et le respect qu’ils inspiraient à d’autres enseignants de
tous âges : le Professeur Joël MOULEN était le coordonnateur de ce
groupe, constitué par ailleurs des professeurs Matthieu François
MINYONO NKODO, Maurice KAMTO, Bruno BEKOLO EBE,
notamment. Ils avaient tous accepté de m’assister, sans réserve
particulière, sauf pour le professeur KAMTO qui avait exprimé le
souhait de ne pas se retrouver après à un poste de responsabilité. Ce
dernier acceptera, plus tard, sur mon insistance, (peut-être devrais-je
dire un certain chantage moral de ma part), d’occuper, quelque temps
seulement, le décanat de la Faculté de Sciences Juridiques et
Politiques de l’Université de Yaoundé II à SOA.

Ce petit groupe aura été d’un apport spécial dans la détermination


des orientations stratégiques qui serviront de trame à mon action au
Ministère de l’Enseignement Supérieur. Je les rencontrais souvent tard
le soir, en tout cas après la fermeture officielle des bureaux, pour de
longues séances de discussions ; ils me rendaient compte des
réflexions communes, consensuelles et non consensuelles auxquelles
ils étaient parvenus, sur les différents sujets qui leur avaient été
soumis, sur la base du diagnostic que j’avais posé après mes deux
premiers mois de ministère. Ils ont ainsi travaillé plusieurs mois, dans
la plus grande discrétion, sans me demander la moindre compensation
ou « motivation ». Ce fut et c’est resté pour moi, un motif de grande
satisfaction et d’optimisme, de pouvoir disposer ainsi, gratuitement,
de la collaboration dévouée, désintéressée de compétences nationales
de ce niveau. Quelques mois après, la plupart des membres de ce
groupe ont été promus à d’importantes responsabilités dans le vaste
système de notre enseignement supérieur, non sans que certains aient
refusé, à plusieurs reprises, d’assumer des responsabilités
administratives qui leur avaient été proposées. Mon expérience à la
Direction de l’Institut Supérieur de Management Publique, m’ayant
convaincu que la gestion des ressources humaines, était la plus
délicate, mais aussi la plus déterminante pour la valeur ajoutée de
toute organisation, j’avais opté, de porter un intérêt particulier aux
différentes ressources humaines de notre enseignement supérieur,
étudiants, enseignants et personnel d’appui. J’avais conscience par
ailleurs, que la situation économique et financière du pays ne
75
permettait pas d’espérer des marges de manœuvre importantes en
matière de ressources financières et matérielles.

Avec chacun des groupes de ressources humaines, je fis des offres


de dialogue, d’un dialogue franc, constructif et permanent. Avec les
syndicats d’enseignants, il fut mis en place un Cadre de Concertation
Permanente, dont l’efficacité dans la prévention et/ou la gestion des
crises, fut telle que de nombreux observateurs furent impressionnés
par le calme global que connurent les universités d’Etat pendant mon
ministère. Un des plus touchants témoignages d’appréciation que j’ai
reçu après ma sortie du gouvernement, est cette visite de courtoisie
que me rendit à mon domicile, en novembre-décembre 2007, une
délégation du bureau exécutif du SYNES (Syndicat National des
Enseignants du Supérieur). Par le biais de ce dialogue régulier,
certaines revendications furent satisfaites, un certain nombre de
réformes purent êtres réalisées de manière satisfaisante, et surtout, les
différentes catégories de ressources humaines retrouvèrent la
considération que les uns et les autres estimaient, à juste titre mériter.
Par ailleurs, c’est peut-être ce qui fut le plus visible, les étudiants dans
leur majorité, finirent par retrouver comme je les y conviais de
manière constante, la fierté d’être étudiant dans nos universités,
(malgré les problèmes infrastructurels et matériels), des motifs d’une
nouvelle espérance ; je leur rappelais sans cesse qu’ils pouvaient par
leurs propres efforts, réaliser leurs rêves individuels et collectifs. Ce
discours avait été résumé dans la formule « le Droit de Rêver, le
Devoir d’Espérer ».

Vous les Thalès, Armand, Auguste, Pierre J, Angèle, Alino,


Solange, Rane, Patrick et autres (vous vous reconnaissez), vous serez
demain les témoins de ce que nous pûmes, ensemble, réaliser. Vous
êtes encore nombreux à venir me rendre visite en prison, au mépris de
toutes les peurs que l’on a essayé de vous inoculer. Merci pour votre
fidèle soutien et de votre réconfort inégalable. Lorsqu’en août 2002, je
fus nommé Secrétaire Général de la Présidence de la République, ces
étudiants organisèrent pour moi, à l’insu de leur Recteur, une
émouvante cérémonie de remerciement et d’au revoir, au campus de
l’Université de Yaoundé I, à Ngoa-Ekelle.

Si la fin de l’année 2002 et le début de 2003, furent globalement


des années d’apprentissage tranquille et d’affirmation de mon style de
76
management au Secrétariat Général de la Présidence, le reste de mon
séjour à la Présidence, quoique toujours passionnant, fut marqué par
toutes sortes de rumeurs et de soupçons, de révélations et d’affaires
inventées ou relayées par certains medias. À la suite de la réélection
du Président à la Magistrature Suprême en octobre 2004, je fus
reconduit dans mes fonctions en décembre de la même année. Ce
remaniement, auquel j’eus le privilège d’être associé, fut aussi très
éprouvant pour moi, parce que je dus gérer la sortie du gouvernement
de personnes qui m’étaient particulièrement proches. Il fut aussi le
point de départ de mes problèmes avec certains frères et sœurs qui,
pour partie, m’imputèrent leur départ du gouvernement, et pour partie
m’en veulent depuis lors, d’avoir empêché leur entrée
« programmée » au gouvernement. Quelques hommes politiques
locaux interprétèrent à la fois ma reconduction et ce qu’ils croyaient
savoir de mon rôle dans le remaniement intervenu, comme un signe
d’une confiance « anormalement élevée » du Chef de l’Etat à mon
endroit.

Parmi les personnalités qui m’étaient proches et qui sortirent du


gouvernement, il y a le Ministre ZE NGUELE. Il est resté pour moi,
un modèle de simplicité, de dévouement et d’humanisme efficace.
Politicien jusqu’au bout des doigts, dans ce sens qu’il avait toujours la
(bonne) lecture politique des évènements et des actes, sa gestion des
ressources humaines a pourtant toujours été orientée vers la recherche
des meilleurs cadres, jeunes de préférence, compétents et travailleurs.
Sa sortie du Gouvernement, en septembre 2004, fut très dure pour
moi, parce qu’intervenant alors que j’officiais comme Secrétaire
Général de la Présidence de la République. Je suis conscient que son
remplacement, par M. AMAMA AMAMA Benjamin, qui avait été
nommé quelque temps auparavant comme Conseiller Technique à la
Présidence de la République, a grandement contribué à asseoir, dans
une certaine opinion, l’idée que j’avais « trahi mon père ZE
NGUELE ». Mais combien savent que j’avais consulté le Ministre ZE
NGUELE, avant de proposer au Chef de l’Etat, la nomination de
M. AMAMA comme Conseiller Technique au Secrétariat Général de
la Présidence ?

Les « affaires » pour lesquelles je suis aujourd’hui poursuivi par la


justice de mon pays, datent de l’époque où j’étais le principal
collaborateur du Président de la République.
77
Je reconnais qu’avec une certaine presse, je n’ai pas eu les relations
qui étaient espérées ou attendues (du fait de je ne sais quelle légitimité
villageoise, tribale ou départementale mal vécue). Ce que les membres
de cette presse-là ne pouvaient pas comprendre, c’est que j’avais fait
le choix, dans les hautes fonctions de l’Administration et du
Gouvernement que j’ai eu l’honneur d’occuper, de toujours privilégier
l’efficacité et la discrétion à toute autre attitude, en tout cas, de garder
de la distance avec la tentation du vedettariat. À dire vrai, cela ne me
demandait pas d’effort particulier, étant naturellement timide et porté
à la mesure.

J’estimais que je n’avais pas plus de mérite qu’un autre pour


bénéficier du privilège d’occuper ces fonctions, et qu’en conséquence,
je devais me ceindre de la plus grande humilité dans ces charges, tant
vis-à-vis des collaborateurs trouvés sur place que de mes supérieurs
ainsi que des usagers. Par ailleurs, au petit Séminaire St Paul de
MBOG-KULU à Mbalmayo, l’humilité était considérée et enseignée
comme une vertu essentielle.

Convaincu que chacune de ces fonctions pouvait prendre fin à tout


moment, sans préavis, je m’efforçai de donner le meilleur de moi-
même pour que, quelle que fût la durée à un poste, j’y laisse la trace
professionnelle de mon passage. J’ai toujours voulu que mes actes et
actions parlent pour moi, plus que tout autre chose. Par ailleurs,
j’estimais que la manière la plus appropriée de témoigner de ma
gratitude à celui ou ceux qui m’avaient proposé et/ ou nommé, était
d’être le plus efficace possible, et le plus loyal possible.

Seuls quelques initiés ont su par exemple, qu’une des signatures


d’un censeur figurant sur les billets de banques, mis en circulation
entre février 1991 et décembre 1993 était la mienne. Quelques
ignorants se vantant d’être des « proches de mes proches »,
soutenaient que je percevais un pourcentage de 1 % sur chaque billet
signé et que je devais être riche, sous des airs dépouillés : j’habitais
toujours, depuis 1989, dans ma résidence d’EFOULAN, toujours
inachevée, alors que j’occupais toutes ces hautes fonctions. Je crois
pouvoir affirmer que peu de nos compatriotes me connaissaient
vraiment, quand, en décembre 1997, le Président de la République, M.
Paul BIYA, fait pivoter les projecteurs nationaux sur moi.
78
D’ailleurs le soir de ma nomination et les jours suivants, il me
souvient que les responsables du Ministère de l’Enseignement
Supérieur (dont les rênes venaient de m’être confiées), comme ceux
des universités qui voulaient venir me féliciter et se faire connaître,
avaient pour la plupart éprouvé des difficultés à trouver là ou
j’habitais, pourtant depuis plus de huit ans. C’est dire à quel point j’ai
toujours aimé vivre dans une certaine discrétion.

J’avais ma famille et « ma bande », ces quatre ou cinq personnes


avec lesquelles j’ai toujours ou souvent été, pour aller au village (pour
nos activités sociales et familiales), pour nos randonnées à pied (en
guise de sport), dans les environs de Yaoundé, dans des zones boisées
et parfois marécageuses, ou pour nos séances de yoga : Jean-blaise, F
de X, J. Paulo, Justin et évidemment Charles.

Celui qui était opérateur économique depuis plus de 10 ans, avant


mon entrée au gouvernement, fut vite étiqueté comme l’« homme
d’Affaires de MEBARA ». Le pauvre, qui n’a jamais rien reçu comme
commande de mes services ! Malgré le fait qu’il n’ait « gagné aucun
marché » au Ministère de l’Enseignement Supérieur ou dans quelque
administration dont j’ai eu la charge, cet ami, Justin, m’est resté fidèle
jusqu’ aujourd’hui ; et je l’en remercie encore.

Mon entrée au gouvernement me fit mieux connaître, davantage du


fait de la sensibilité structurelle du secteur de l’Enseignement
Supérieur et de quelques initiatives prises, que du fait d’une volonté,
nouvelle de ma part, de devenir une vedette des médias. En cinq ans
de Ministère je me souviens n’avoir pas accordé plus de 2 entretiens à
des médias écrits. Bien sûr, je me suis soumis, à 3 ou 4 reprises, à
l’exercice appelé « communication gouvernementale ». Il s’agissait
pour chaque membre du gouvernement dans le secteur d’activité dont
il avait la charge, de présenter les actions majeures réalisées ou
engagées, et enfin de fournir des réponses aux préoccupations du
moment de l’opinion publique nationale. Les journalistes étaient
choisis parmi ceux de la presse publique et de la presse privée. Pour la
plupart, ils jouaient plutôt correctement leur rôle, sans hypocrisie, sans
flagornerie, sans crainte. Je me souviens en particulier d’un de ces
panélistes qui travaillait à la SOPECAM, journaliste à CAMEROON
TRIBUNE, David NDACHI TAGNE aujourd’hui malheureusement
79
décédé, qui prenait tellement au sérieux l’exercice qu’il le préparait en
rencontrant certains enseignants, étudiants et même des collaborateurs
du Ministère.

Il y avait aussi ce que l’on appelle « les journalistes du HILTON ».


Ils venaient nombreux ; ils se plaignaient de n’être jamais invités sur
le plateau, alors qu’ils œuvraient aussi, à leur manière, à faire
connaître l’action du Ministère dans les journaux à fréquence de
parution variable.

Malgré beaucoup de courtoisie, d’affabilité et même quelques


gestes d’assistance, je ne suis pas devenu un homme des médias. Je
n’ai jamais demandé à un journaliste ou à un média d’écrire ou de
publier un article qui me soit favorable ou qui puisse être défavorable
à tel ou tel collègue ou personnalité. J’ai aidé financièrement l’un ou
l’autre journaliste à sortir d’une situation difficile ou à régler un
problème urgent, comme je le faisais pour d’autres compatriotes dans
l’indigence conjoncturelle. Mais je n’ai jamais voulu être le
« sponsor » de tel média ou celui de tel journaliste. Du reste, au-delà
de mes convictions, je n’aurais jamais eu les moyens de tenir
longtemps un tel rôle. Ces choix ont engendré quelques malentendus
avec certains.

Une de mes convictions était et demeure, que les journalistes


doivent exercer librement leur métier. Ils doivent bénéficier, qu’ils
soient du public ou du privé, des éléments d’information qui leur
permettent de porter sur l’action du gouvernement et des autres
acteurs publics, un jugement, une appréciation qui aide ou éclaire le
citoyen. Ils doivent aussi, comme d’autres acteurs qui concourent à la
formation, à l’éducation et à l’encadrement politique des citoyens,
pouvoir être soutenus par l’Etat, ou par les collectivités territoriales
décentralisées, directement ou indirectement ; sinon, on laisse ceux
qui travaillent dans ces médias à la merci de toutes sortes d’officines
de manipulation de l’opinion.

Tout ceci m’a rendu « curieux », aux yeux d’un certain nombre de
membres du clergé des journalistes. Certains ont choisi de déformer
les informations émanant de mon Ministère, de noircir ma
personnalité, de me prêter déjà des ambitions (un certain SOBOTH
dira un jour de moi, dans la rubrique des « Coulisses » du journal
80
Nouvelle Expression, « et ça veut être Secrétaire Général à la
Présidence ! »).

D’autres journalistes et médias continueront de suivre mon action


au MINESUP (Ministère de l’Enseignement Supérieur) avec une
certaine sympathie (ainsi, FORBIN Boniface, patron du journal
anglophone The Herald, écrira un jour de moi « the right man at the
right place »).

Beaucoup choisiront d’ignorer ce « naïf » qui pense qu’on peut


faire de la politique au Cameroun sans son ou ses journalistes, sans
son ou ses médias, qui relaient systématiquement vos bonnes actions,
s’abstiennent de vous critiquer, et tombent à bras raccourcis sur leurs
confrères qui s’attaquent à vous, le « sponsor ».

On me traitait d’autant plus facilement de naïf que je n’avais pas


changé mes habitudes, de chrétien et père de famille : j’allais à la
messe tous les matins de la semaine, puis, après la messe,
j’accompagnais les enfants à l’école. Nous étions les « BEKRISTEN
YA KIDI ESE », (les chrétiens allant à la messe chaque matin). Voilà
comment et pourquoi, en dehors du milieu universitaire, je suis resté
un inconnu pour beaucoup de Camerounais.

Certains n’auront retenu de moi que le Ministre qui a institué les


jeux universitaires, ou celui que les étudiants ont largement adopté,
l’affublant du sobriquet « Le Cop’s ».

Pourtant, il me semble que c’est peut-être plus dans le mode et le


style de management qu’une certaine différence a pu être constatée
par rapport aux autres. Mes collaborateurs au MINESUP, comme à la
Présidence ou au Ministère des Relations Extérieures, peuvent en
témoigner : la gestion des lignes budgétaires leur était invariablement
déléguée, structure par structure, du secrétaire général aux directions
et divisions, en passant par les inspections générales et les Conseillers
techniques. Les crédits d’investissement étaient prioritairement
délégués dans les universités, pour la libre gestion des recteurs des
universités, plutôt que confinés à la seule gestion du Ministre, comme
me le conseillait un de mes collaborateurs et « ami ».

81
Je peux aujourd’hui dire que j’avais bénéficié, à l’époque, pour les
différentes initiatives et innovations engagées au MINESUP, du
soutien de mes supérieurs, le Premier Ministre Peter MUSONGUE
MAFANY et le Président de la République. Le devoir de vérité et
d’histoire m’oblige aussi à rendre un hommage particulier à ceux qui
ont accepté de constituer autour de moi, au MINESUP, une équipe
compétente, homogène, solide et solidaire, dont je reste fier : les
Professeurs Joël MOULEN, François-Xavier ETOA, AJAGA NJI,
Anaclet FOMETHE, LEKENE DONFACK, Guy TSALA, EFOUA
ZENGUE Rachel, Messieurs Henri EYEBE AYISSI, Abdoulaye
TAOUSSET, Mesdames ENO LAFON VAREYLE, ETOGA
Suzanne, ainsi que tous les autres qui, à des niveaux de responsabilités
inférieures, ont été des éléments déterminants de cette machine du
MINESUP.

Au plan international, j’ai eu le privilège de présider le Conseil des


Ministres du CAMES (Conseil Africain et Malgache pour
l’Enseignement Supérieur) pendant deux mandats successifs, de 1999
à 2002, grâce au travail de cette équipe de collaborateurs du
MINESUP et avec l’appui de mes pairs africains. Certaines réformes
aujourd’hui en vigueur au CAMES, notamment en matière de
financement, tout comme le démarrage de la construction du siège du
CAMES à OUAGADOUGOU, datent de ces années-là.

E. Secrétaire général de la présidence de la République

Ma nomination, en août 2002 au poste de Secrétaire Général à la


Présidence, avec le prestigieux titre de Ministre d’Etat, ne fut pas
vraiment plébiscitée par l’ensemble des composantes de
l’Enseignement Supérieur ; certains auraient souhaité me voir
demeurer à la tête de ce département ministériel. À l’extérieur du
milieu universitaire, cette promotion a surpris plus d’un, puisque
j’étais considéré comme un inconnu dans le microcosme médiatico-
politique.

Comment le Président avait-il pu aller prendre, pour ce poste très


stratégique, quelqu’un de « si peu politique » s’interrogeait-on dans
des salons de la capitale ? Un jour peut-être, l’intéressé répondra lui-

82
même à cette question. J’ai ma petite explication, dont je ne parlerai
pas dans le cadre de ce petit document.

Globalement l’opinion la plus répandue était que le Président avait


voulu récompenser un Ministre qui avait plutôt réussi dans son
secteur, en ramenant la sérénité et l’harmonie dans les campus, sans
avoir à recourir régulièrement aux forces de l’ordre ; cependant,
ajoutait-on perfidement, en six mois, le Président se rendrait vite
compte que ce choix était une erreur ; alors il ira chercher quelqu’un
de connu par le sérail médiatico–politique, voire adoubé par ce sérail.

Certains ont donc commencé à compter des mois, me regardant


avec cette espèce de sympathie qu’on réserve aux grands malades que
l’on sait condamnés à court terme. Puis, les mois passant, et le
Président semblant de plus en plus satisfait et confiant en son
secrétaire général, ils se mirent à chercher, à affabuler, à inventer…

À la Présidence de la République, je retrouvai des collègues et des


collaborateurs connus de longue date. C’est le cas de mes deux
Adjoints, M. Ephraïm INONI, et feu René OWONA. Le Ministre
INONI et moi nous étions rencontrés, je crois en1985, alors que tous
les deux nous étions membres de la Commission Nationale des
Bourses à l’Etranger, lui Directeur de la Solde représentant le
Ministère de Finances, et moi représentant le Ministère de la Fonction
Publique. Notre collaboration dans cette instance fut telle que nous
avons fini par devenir des amis. J’appréciais beaucoup sa simplicité
chaleureuse et son côté pragmatique, et peu dogmatique.

Quant à feu René OWONA, c’est à peu près à cette période que je
fis également sa connaissance, alors qu’il était Directeur Général du
Centre Universitaire de DSCHANG. Je participais souvent aux
réunions statutaires des instances d’orientation des institutions
universitaires et de formation professionnelle, en qualité de
Représentant du Ministère de la Fonction Publique. Le « grand Frère »
René était et est demeuré un personnage complexe et riche. D’un
abord facile, souvent enthousiaste dans les discussions techniques ou
scientifiques, il était aussi capable de distance et de repli intérieur. Son
physique, fin et fluet, son collier de barbe à la Lénine, sa vie simple,
sobre, discrète et manifestement consacrée quasi-exclusivement à son
travail et à ses livres faisaient souvent penser (et même dire) qu’il était
83
un grand mystique. D’une intelligence vive, René n’avait aucun
complexe et savait apprécier d’autres intelligences, surtout quand il en
découvrait chez les jeunes cadres. Il aimait bien animer des
discussions avec ceux qui pour lui présentaient un intérêt. Ses dossiers
au Conseil d’Administration du Centre universitaire étaient d’une
présentation rigoureuse.

C’est dire que je n’éprouvais aucune appréhension en arrivant au


Secrétariat Général de la Présidence de la République. Je savais que
mes deux Adjoints s’ils n’étaient pas des amis de tous les jours,
étaient au moins des personnes connues et avec lesquelles je
partageais une estime ancienne et réelle.

À la Présidence, j’ai aussi retrouvé feu Justin NDIORO, alors


Ministre Chargé de Missions. Je connaissais Justin depuis 1991,
lorsqu’il entrait pour la première fois au gouvernement, celui du
Premier Ministre Sadou HAYATOU. Il venait je crois, de ALUCAM,
la société d’aluminium du Cameroun du groupe PECHINEY.
Conseiller Technique et Chef de la Division des Affaires économiques
dans l’équipe de Sadou HAYATOU, Justin et moi eûmes à collaborer
étroitement pendant plusieurs mois. Nous en vînmes à nous respecter,
puis à nous estimer. Nous avons eu le privilège de participer à des
missions communes dans le cadre de la Banque Centrale des Etats de
l’Afrique Centrale (BEAC), et j’ai encore mieux découvert la
personnalité de cet homme si pudique et peu enclin aux
épanchements. Malgré la proximité professionnelle, malgré le respect
et l’estime mutuels, nous n’avons jamais pu nous tutoyer. Pour
certains, c’était une espèce de coquetterie. Nous n’osions simplement
pas nous tutoyer.

Justin NDIORO affichait en permanence une élégance


vestimentaire de type plutôt classique. Il était également attaché à
traiter tous ses interlocuteurs avec courtoisie. Flegmatique congénital,
il veillait à ne jamais perdre son calme, même face à des provocations
à peine voilées. Il semblait particulièrement attaché à être différent des
autres : goûtant peu les discussions oiseuses, les médisances et les
calomnies gratuites des collègues, Justin fréquentait peu de collègues
en dehors du cadre professionnel. J’appréciais particulièrement cette
espèce d’élégance mentale et morale.

84
On lui a prêté beaucoup de choses dont il était incapable. On le
disait distant, voire méprisant ; ce fut pourtant un des hommes les plus
attachants et humbles que j’ai côtoyé pendant près de quinze ans.
Ferme sur ses positions quand il n’avait pas reçu de contradictions
pertinentes, celui qu’on appelait « le Blanc du Mbam » savait aussi
reconnaitre ses erreurs ou insuffisances d’analyse. Il prenait son temps
pour chercher et trouver la solution idoine ou le document de synthèse
qui serait facilement acceptable par tous. On en concluait qu’il était
paresseux, nonchalant ou trop lent à comprendre ce qui lui était
demandé. Il est vrai que les résultats le préoccupaient plus souvent que
les délais.

À titre d’illustration du caractère de ce très haut commis de l’Etat,


voici une anecdote vécue avec lui : lorsqu’il est nommé Ministre du
Développement Industriel et Commercial au milieu des années 90,
venant du Ministère de l’Economie et des Finances, je demande à le
rencontrer, environ deux mois après sa prise de fonction. Il me reçoit
aussitôt, alors que je «n’étais que» Directeur de l’Institut Supérieur de
Management Public. Pour commencer, je lui fais remarquer qu’il a dû
réaliser que je ne lui avais pas adressé de félicitations à la suite de sa
nomination au Ministère du Commerce. Il répond en souriant qu’il
l’avait remarqué. Je reprends en disant que je n’avais pas trouvé que
c’était véritablement une promotion de partir du Ministère de
l’Economie et des Finances pour le Ministère du Commerce. Il essaye
alors de m’expliquer que son nouveau Ministère avait aussi de
l’importance dans la phase économique où se trouvait le Cameroun. Il
ne me convainquit pas vraiment. Ensuite je lui dis que je n’ai pas
compris comment il avait « réussi l’exploit » de ne pas se faire
nommer de collaborateurs au Ministère de l’Economie et des
Finances, malgré un séjour de près de deux ans. Sans fuir la question,
à laquelle il n’était pas obligé de répondre, il m’explique qu’il avait
soumis des propositions aux Services du Premier Ministre ; mais que
les divergences fondamentales avec les Services du Premier Ministre
de l’époque (ACHIDI ACHU), au sujet des cadres à promouvoir à des
postes-clefs du département, qu’Il avait préféré continuer à travailler
avec des intérimaires plutôt que de se soumettre à ce qu’il considérait
comme dictat.

Sa maladie et sa disparition brutale ont constitué des moments de


grande tristesse pour moi. Justin était un « grand Bonhomme »,
85
souvent incompris, mais qui pouvait encore beaucoup donner à son
pays.

À mon arrivée au Secrétariat Général de la Présidence, je retrouvai


aussi certains cadres que j’y avais laissés, douze ans plus tôt. Mais la
majorité était arrivée quatre ou cinq ans plus tôt. Sur mes propositions,
souvent après consultation de mes deux Adjoints, certains de ces
responsables furent promus à des fonctions supérieures ; de nombreux
nouveaux et jeunes cadres furent agrégés à l’équipe, dans une
perspective de rajeunissement, de diversification des origines et de
professionnalisation. La plupart de ces nouveaux cadres avaient déjà
exercés pendant au moins cinq ans dans d’autres administrations. À
l’occasion de ces nominations, un certain nombre d’enseignants du
supérieur, que j’estimais compétents, voire brillants et solides dans
leur tête furent promus à différents postes au Secrétariat général.
Quelques-uns y sont encore, parfois à des positions plus hautes que
celles reçues à leur entrée à la Présidence de la République. D’autres
ont été nommés secrétaires généraux dans divers ministères. Aux uns
et aux autres j’avais toujours rappelé, après leur promotion, le devoir
de loyauté qu’ils ont vis-à-vis de l’Autorité qui les avait nommés et
vis-à-vis de l’Etat. Je suis à l’aise pour dire aujourd’hui, pour
dédouaner ceux qui se reprocheraient quelque chose à mon endroit,
que je n’attendais d’aucun d’eux, au moment de leur nomination, et
moins encore après ma sortie du gouvernement et surtout mon
incarcération, quelque marque ou expression particulière de gratitude
ou de sympathie.

Malgré quelques difficultés relationnelles, résultant d’éducations et


d’éthique humaine différentes, on peut dire que dans la grande
majorité des cas, les cadres promus au Secrétariat général de la
Présidence en ces années-là étaient globalement de bonne qualité. On
peut aussi réaliser que cette équipe a contribué, pour ce qui relevait du
Secrétariat général de la Présidence, à des avancées dans quelques
domaines et dossiers prescrits par le Président de la République. Je
pense ici notamment aux projets de textes examinés à notre niveau,
sur la Décentralisation, sur le Conseil Constitutionnel, sur
ELECTIONS CAMEROON, sur la Commission Nationale Anti-
Corruption (CONAC), sur la mise en œuvre de l’article 66 de notre
Constitution, relatif à la déclaration des biens des titulaires de charges
publiques… Je me sens à ce niveau l’obligation de rendre hommage à
86
cette équipe de collaborateurs et à leur dire ma gratitude sincère pour
ce qu’ils m’ont appris et apporté dans l’accomplissement de ma
mission.

À titre personnel je dois dire que ce fut un grand privilège de suivre


aux côtés du Chef de l’Etat la gestion par le Cameroun, de la crise de
l’Irak au niveau du Conseil de Sécurité de l’ONU en 2003. On se
rappelle que le Conseil de Sécurité était alors divisé entre ceux des
membres qui voulaient une résolution autorisant la guerre en IRAK (la
deuxième), et ceux qui s’opposaient à une telle résolution. Les pays
comme le nôtre étaient courtisés par les différents membres
permanents, les uns après les autres, pour que nous rejoignions l’un ou
l’autre camp. Ce furent des moments passionnants pour la
compréhension, au moins partielle, du fonctionnement des diplomaties
des grandes puissances, ainsi que de la place des pays pauvres dans ce
genre de situation.

C’est aussi avec beaucoup de satisfaction que j’ai été associé par le
Président de la République, à la gestion de la phase finale des
négociations avec le Nigéria, qui ont abouti à l’accord de
GREENTREE au sujet de la péninsule de BAKASSI.

Par-dessus tout, je garde un souvenir ému du rôle qui m’a été


attribué dans le cadre de l’élection présidentielle de 2004.

De même j’ai eu le privilège d’être associé par le Président de la


République à la formation du nouveau gouvernement. Ce
gouvernement vit le retour aux affaires de M. DAKOLE DAISSALA,
un des hommes politiques parmi les plus intelligents de sa génération,
grand patriote et en même temps défenseur des peuples non-
musulmans de la partie septentrionale ; personnalité attachante, M.
DAKOLE restera une énigme pour moi, par son imprévisibilité dans
la gestion de son immense potentiel politique. Les anciens proches
collaborateurs du Premier Ministre sortant M. Peter MAFANY
MUSONGUE entrèrent dans ce gouvernement : M Louis-Marie
ABOGO NKONO, ancien Secrétaire Général reçut le nouveau
portefeuille des DOMAINES et des Affaires Foncières ; M. Pierre
MOUKOKO MBONDJO fut nommé à la Communication. M. Rémy
ZE MEKA, jusque-là Secrétaire d’Etat chargé de la Gendarmerie
nationale, (qui de notoriété publique ne faisait pas partie de mes amis),
87
devint Ministre Délégué à la Présidence chargé de la Défense.
Certains de mes anciens collaborateurs, au Secrétariat Général de la
Présidence, ont à cette occasion fait leur entrée au gouvernement de la
République : M. Hillman EGBE, magistrat, ancien Chargé de Mission
fut nommé Ministre des Forêts et M. AMAMA Benjamin, Inspecteur
du trésor, ancien Conseiller Technique reçut le portefeuille de la
Fonction Publique ; M. Jules Doret NDONGO fut nommé Secrétaire
Général des Services du Premier Ministre. De même des
fonctionnaires ayant fait leurs preuves dans diverses administrations
ont été promus comme Ministres : ce sont les cas de M. ABAH
ABAH Polycarpe, ancien Directeur des Impôts nommé à l’Economie
et Finances, M. TCHATAT Clobert, ancien Directeur des Projets
agricoles et ancien Conseiller Technique dans les Services du Premier
Ministre, nommé à l’Agriculture, du Docteur SARKI, ancien
Directeur Général de la Société de Développement des Productions
Animales (SODEPA), nommé à l’Elevage, M. MESSENGUE AVOM
Bernard, ancien Conseiller dans les Services du Premier Ministre,
nommé aux Petites et Moyennes Entreprises, et enfin de
M. Abdoulaye YAOBA, ancien Directeur de la Mission de
Développement des Monts MANDARA (MIDEMA). C’est également
à cette occasion que le Professeur KAMTO Maurice, ancien Doyen de
la Faculté de Sciences Juridiques et Politiques, Monsieur MBARGA
ATANGANA, ancien Directeur de la Représentation de la Banane
Camerounaise en Europe, qui peuvent être considérés comme venant
de la société civile, rejoignirent le gouvernement, respectivement
comme Ministre Délégué auprès du Ministre de la Justice, et comme
Ministre du Commerce. Le nouveau ministère de la Jeunesse fut
confié à un jeune fonctionnaire, cadre de la Jeunesse et des Sports, M.
ADOUM Garoua. Le nombre de femmes au gouvernement s’accrut à
l’occasion de cette organisation du gouvernement : à Madame
BAKANG MBOCK Catherine, Ministre des Affaires Sociales, furent
ajoutées Mesdames HAMAN ADAMA, Inspecteur du Trésor (jusque-
là Secrétaire d’Etat à l’Education Nationale), promue Ministre de
l’Education de Base, TCHUENTE Madeleine, nommée Ministre de la
Recherche Scientifique et Technique, MBOMBACK BANDOLO
Suzanne, Professeur de Lycée, nommée Ministre de la Promotion de
la Femme et de la famille, ABENA Catherine, Professeur de Lycée,
promue Secrétaire d’Etat aux Enseignements Secondaires, et AMA
TUTU, promue Secrétaire d’Etat auprès du Ministre du Commerce. Il
se trouva des esprits facétieux pour qualifier ces dames de
88
« Mebarettes » (allusion aux femmes entrées dans le premier
gouvernement du Premier Ministre Alain JUPPE en 1995, et
surnommées les « Jupettes »).

Certains de ces nouveaux ministres étaient bien connus tant du


Président de la République que du Secrétaire Général de la
Présidence, en particulier ceux qui avaient déjà occupés des fonctions
gouvernementales ou assimilées, les hauts fonctionnaires des
administrations publiques ainsi que ceux qui dans la Société Civile
avaient déjà marqué les esprits des camerounais ; d’autres étaient
moins connus à la Présidence de la République. Je dois ajouter que
j’ai rencontré pour la première fois quelques-uns de ces nouveaux
ministres après leur promotion. Un certain nombre d’entre des
membres de ce gouvernement étaient mes camarades de faculté ; un
seul était un ami de longue date, et cet élément ne fut jamais porté à la
connaissance du Chef de l’Etat.

Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur mon rôle dans la
formation de ce gouvernement. Les élucubrations sur le monnayage de
ces postes sont aussi insultantes pour moi qui étais visé, que pour tous
ces anciens membres du gouvernement et titulaires de fonctions
assimilées, ces hauts fonctionnaires et ces brillants membres de la
Société Civile promus ; elles le sont aussi pour l’institution
présidentielle. On sait aujourd’hui qu’elles ont germé dans l’esprit de
ces barons qui avaient été surpris que le gouvernement ait été formé
sans qu’ils aient eu à dire leur mot, ou sans que leur propositions aient
été retenues. Un de ces barons aurait confié à un de ses proches, qu’il
considérait comme une provocation personnelle le fait qu’un de ses
ex-gendres ait fait son entrée dans le gouvernement sans que son avis
ait été sollicité.

Je suis persuadé aujourd’hui que la haine que certains m’ont voué


jusqu’à ce jour, date de cet épisode du gouvernement formé en
décembre 2004. Quelques-uns de mes adversaires ou ennemis
politiques ont estimé que le Président de la République m’avait trop
fait confiance pour la campagne électorale et pour la formation de ce
gouvernement ; ils en ont conclu, sans autre élément, que ledit
Président me préparait vraisemblablement pour sa succession.

89
Le moment venu, si Dieu me prête vie, je donnerai ma part de
vérité sur le processus qui a abouti à l’entrée de tel ou tel dans ce
gouvernement.

À la Présidence de la République, il y avait aussi des individus aux


rôles obscurs et flous, certains se vantant dans les salons privés
d’avoir l’oreille du Chef de l’Etat. Ils enquêtaient sur tout et sur tous,
sans mandat, seulement parce que c’était leur « sale boulot ». Ils se
présentaient parfois chez le Secrétaire général et chez d’autres
membres du gouvernement, pour « donner des conseils », ou pour
« glisser quelques confidences présidentielles » ; parfois ces
personnages prétendaient savoir comment le Président de la
République souhaitait que tel ou tel dossier soit traité. Et si vous
choisissiez de ne pas suivre ces personnages dans leurs manœuvres et
trafic d’influence, vous subissiez leur ire, manifestée par des notes
anonymes ou non, en tout cas malveillantes à votre égard, transmises
on ne sait comment au Chef de l’Etat. Lorsque ces personnages
trouvaient « en ville », c’est-à-dire dans le gouvernement ou dans la
haute administration, des responsables ayant une ancienne haine ou
rancune à assouvir, une ou plusieurs coalitions pouvaient ainsi naître
contre tel ou tel proche collaborateur du Chef de l’Etat.
Il y avait aussi, en dehors de la Présidence, des individus qui se
disaient proches du « Patron » et qui, eux aussi, s’étaient érigés en
donneurs de conseils. Ils venaient me voir, au bureau ou à la maison,
pour m’expliquer que « le travail aux côtés du Chef de l’Etat, n’était
pas seulement une affaire de dossiers bien traités, qu’il fallait aussi des
relais informels qu’ils pouvaient devenir pour moi, comme ils
l’avaient été hier pour certains de mes prédécesseurs ».

D’autres, décidés à en finir au plus tôt avec la « parenthèse


M. MEBARA », commencèrent à alimenter une certaine presse de
toutes sortes de bruits et de commérages à mon sujet, présentés
comme des confidences reçues du Chef de l’Etat lui–même.

Je n’en avais cure. J’étais d’autant plus insensible à ces attaques


que le Président de la République, ancien Secrétaire Général de la
Présidence, qui connaît la contexture, les servitudes et sinuosités de la
fonction, a un art consommé de panser les éventuelles blessures et
remonter le moral de son proche collaborateur, lorsqu’il sent ou
perçoit que celui-ci est atteint par certaines médisances.
90
Ceux qui rapportaient ces calomnies au Chef de l’Etat, en
soulignant qu’il s’agissait de révélations de journalistes, étaient très
souvent, les mêmes qui avaient conçu et / ou livré ces billevesées
auxdits journalistes.

Des campagnes de presse ont été organisées de temps à autre contre


moi. Il y en a eu une particulièrement violente en 2005. Le Chef de
l’Etat prescrivit des enquêtes aux services spécialisés ; et les
commanditaires de cette campagne furent identifiés, (en particulier un
Haut Responsable d’une entreprise para-publique), puis mis en
demeure d’arrêter leurs agissements.

En ce qui concerne précisément mes relations avec les médias et les


journalistes, ils ne s’améliorèrent pas avec ma nomination au
Secrétariat Général à la Présidence. J’avais fait le choix d’en
rencontrer directement le moins possible, pour éviter, que certains se
prévalant de quelque proximité avec moi, soient tentés de livrer à
d’autres, de vraies ou fausses confidences émanant de moi.
Cependant, je rencontrais de temps en temps Charles NDONGO,
journaliste de la Télévision publique que certaines circonstances de
nos vies, avaient rapproché de moi, bien avant mon entrée au
gouvernement. C’est aussi, il faut bien le dire, un professionnel
reconnu et apprécié dans le milieu, ainsi qu’une belle mécanique
intellectuelle.

Mais le gros avantage de Charles est que plus que d’autres, ayant
eu le privilège de servir quelques temps dans l’entourage présidentiel,
il comprenait vite l’aspect qui méritait d’être particulièrement relevé
dans tel discours, tel acte, telle attitude ou telle décision du Chef de
l’Etat, et surtout il savait le présenter ou le commenter.

Que lui manque-t-il, à ce brillant journaliste, pour être plus que ce


qu’il est aujourd’hui ? Pourquoi ses légitimes ambitions ne sont-elles
pas toujours satisfaites ? Peut-être a-t-il lui-même des réponses à ces
questions.

Mais Charles n’est jamais devenu un de mes intimes. En dépit de


l’ancienneté et de la qualité de nos relations, il ne m’a jamais demandé
de le proposer à tel ou tel poste à la télévision publique. Parce que je
91
peux témoigner qu’il a soutenu l’arrivée de M. VAMOULKE à la tête
de la CRTV, je crois injuste le procès qui lui a été intenté par la suite,
d’avoir comploté contre ce nouveau Directeur Général.

Charles est-il capable de double jeu, ou de double langage comme


certains ont prétendu, quand, après plusieurs mois de bonne
collaboration avec son nouveau DG (VAMOULKE), leurs relations
prirent une tournure acrimonieuse ? Je n’ai pas assez d’éléments pour
en juger. Je peux tout de même affirmer que Charles n’a jamais
comploté avec moi, pour « renverser » son Directeur Général
VAMOULKE ; il ne m’a jamais fait la confidence qu’il comptait le
faire avec d’autres. Il est assez intelligent pour savoir que, au
Cameroun, ce n’est pas en organisant une grève, même à la CRTV,
que l’on obtient la tête de son Patron, ou mieux sa place. La dérive
paranoïaque que l’on a observée à la CRTV à la suite d’un
mouvement d’humeur des cadres, mérite que les spécialistes des
questions psychologiques apportent les réponses aux questions
soulevées alors.

J’ai quitté le Secrétariat général de la Présidence en septembre


2006, avec la satisfaction d’avoir vécu une expérience unique dans
une carrière riche, que rien, de mes modestes origines à mon parcours
scolaire et universitaire, ne pouvait laisser prévoir. J’en suis parti aussi
avec la déception, voire la tristesse de l’échec de la location longue
durée d’un avion pour le Président de la République.

F. Ministre des Relations Extérieures

Ma nomination en septembre 2006, comme Ministre des Relations


Extérieures, en conservant le titre de Ministre d’Etat, m’avait été
annoncée par le Président de la République lui-même au cours d’une
des dernières audiences qu’il m’accorda comme Secrétaire général de
la Présidence. Ce n’est pas le lieu de révéler les commentaires et les
prescriptions qu’il me fit à cette occasion.

Au Ministère des Relations Extérieures, je fus globalement bien


accueilli par le personnel. Je connaissais déjà quelques cadres. Mais je
fus frappé lors de mes premières réunions de contact, par les attentes

92
nombreuses et variées de ces personnels, liées en particulier aux
perspectives de carrières et aux conditions de travail.

Les dossiers en soi ne présentaient pas un caractère complètement


nouveau. Au secrétariat général de la Présidence, j’avais
régulièrement connaissance des dossiers en provenance du Ministère
des Relations extérieures, et sollicitant les « hautes instructions de la
Présidence ».

Dans ce département ministériel, mon premier défi fut de


remobiliser les ressources humaines et de leur insuffler une nouvelle
espérance. Quelques aménagements furent entrepris pour améliorer le
cadre de travail. Des crédits budgétaires furent obtenus pour que
certaines charges incombant à l’administration vis-à-vis du personnel
soient remplies ; en particulier des dispositions furent prises pour que
les frais de mission soient payés au moins partiellement, avant le
départ du fonctionnaire. Précisément, c’est d’abord un département où
le Ministre et ses collaborateurs sont appelés à se déplacer souvent,
parfois en étant prévenus la veille du voyage. Il faut donc être prêt en
permanence à prendre un avion, et surtout, avoir un planning
d’activités très flexible.

La plupart des cadres trouvés au département m’ont apporté une


collaboration franche et loyale ; je leur en sais gré. D’autres ont choisi
de pratiquer une loyauté à temps partiel avec leur nouveau Ministre, et
une loyauté totale avec d’autre hiérarchie. Je n’ai pas été dupe ; mais
je ne leur en veux pas ; on est fait comme on est.

Dans ce ministère, j’ai eu le triste privilège de présider les obsèques


de trois ambassadeurs décédés en fonction : d’abord l’ambassadeur
MBEA MBEA Hilaire, Ambassadeur du Cameroun auprès de l’Union
Africaine à Addis-Abeba ; ensuite l’Ambassadeur BASSONG
Isabelle, ambassadeur du Cameroun à Bruxelles et auprès de l’Union
Européenne ; enfin l’Ambassadeur NGONGANG OUANDJI,
ambassadeur auprès de la Fédération de Russie. Ce furent des
moments tristes, mais ils me donnèrent l’occasion de rencontrer
quelques-uns de nos compatriotes dans ces pays et d’entendre leurs
doléances à l’endroit du gouvernement. Un « ainé », me gratifiera, à
l’issue des dernières obsèques, du titre moqueur de « croquemort
officiel » du gouvernement.
93
Cependant, il y a eu aussi des moments de satisfaction : en
particulier la reprise en début 2007, des négociations avec la Guinée
Equatoriale, pour la délimitation de notre frontière maritime,
négociations suspendues depuis 1989. La forte délégation que je
conduisis à BATA à cette occasion dut voyager par route, faute de
liaison aérienne entre Yaoundé et cette ville équato-guinéenne. Ce fut
une expérience inoubliable, avec entre autres membres, le Ministre
KAMTO Maurice, M. BELINGA EBOUTOU Martin, alors
ambassadeur du Cameroun à New-York, ainsi que des hauts
fonctionnaires, juristes, techniciens de cadastre et de géographie, et
des officiers de la marine.

Ma nomination au Ministère des Relations Extérieures avait été


perçue par une certaine presse et par quelques « anciens », aînés au
gouvernement, comme le début de la fin ; ils avaient vu juste ! En
effet, un an à peine après mon arrivée aux Relations Extérieures, le
Premier Ministre INONI, au cours d’une audience qu’il m’accorda, le
jeudi 06 septembre 2007, vers 16 H 30, m’informa qu’il avait été
chargé par le Chef de l’Etat de m’aviser que je ne ferai plus partie de
l’équipe gouvernementale qui allait être annoncée moins de 45
minutes plus tard. Après l’avoir remercié pour cette attention, je m’en
retournais à mon bureau. J’informai mes très proches collaborateurs
du cabinet en leur demandant de ranger les affaires. Puis, avec mes
fidèles KUMU MBIDA, le garde du corps, et Joseph MOUKATE, le
chauffeur, je rentrai à la maison, où je trouvai mon épouse et quelques
enfants, auxquels je transmis l’information avant qu’elle soit rendue
publique.

C’est ainsi que j’entamai ce que certains hommes de medias ont


appelé « ma descente aux enfers », et qui culminera avec mon
incarcération le 06 août 2008.

94
II. Les « vraies-fausses » accusations

Il m’a paru indiqué, avant d’aborder les accusations officielles,


pour lesquelles je suis en détention depuis le 6 août 2008, d’évacuer
quelques-unes des « vraies-fausses » accusations, les plus grosses, qui
ont été véhiculées sur moi, avant mon interpellation, après mon
inculpation et mon incarcération. Certaines prêtent à sourire, d’autres,
en raison de leurs sources et de leur portée, n’avaient pour but que de
me nuire, et ont manifestement atteint leurs objectifs.

Elles sont « vraies-fausses », parce qu’elles sont à la fois


considérées comme vraies par une partie non négligeable de l’opinion
publique, et fausses parce que, non seulement ne figurant sur aucun
acte d’accusation officiel, mais aussi et surtout ne correspondant pas à
la véracité des faits.

Je préfère commencer par celle qui m’a le plus amusé.

A. La vraie-fausse accusation de l’argent destiné à la campagne


d’un candidat à l’élection présidentielle française

Il s’est en effet raconté que le Président de la République aurait


mandaté les trois ministres ATANGANA MEBARA, ABAH ABAH
et OLANGUENA AWONO, auprès d’un candidat à l’élection
présidentielle française, pour lui remettre en mains propres, sa
contribution personnelle à cette campagne. Munis de cette
« enveloppe », nous serions partis tous les trois en France. Arrivés à
Paris, nous nous serions rendu compte que le montant de
« l’enveloppe » n’était que de quatre cents (400) millions de FCFA.
Alors, nous aurions décidé de mettre la main chacun à sa poche, pour
que l’enveloppe à remettre soit d’au moins un (1) milliard de FCFA.

Nous nous serions donc rendus chez le candidat concerné, à qui


nous aurions raconté que nous avions été obligés d’ajouter à ce que le
Président BIYA avait envoyé, afin de lui faire tenir cette enveloppe
plus substantielle. Le récipiendaire aurait remercié les mandataires
que nous étions, et aurait promis, une fois élu, de tenir compte de
notre geste.
95
Il aurait ensuite appelé feu le Président BONGO pour lui raconter
l’histoire. Ce dernier aurait informé sans tarder le Président BIYA, en
attirant son attention sur ces trois « enfants » qu’il a envoyés voir le
candidat X, et qui auraient passé leur temps à plaider pour leur propre
cause, dénigrant au passage celui qui les avait envoyés.

Celle-là, c’est d’abord un de mes oncles qui est venu me la


raconter ici en prison, un grand notable de chez nous, FRANCOIS
MENDOUGA, m’affirmant que c’est la thèse qui circulait le plus au
village, et dans certains quartiers de Yaoundé. Ensuite, c’est un autre
de mes compatriotes, vivant à Yaoundé, et sans lien de parenté avec
mon oncle FRANCOIS, qui m’a dit avoir entendu la même histoire
sur une radio.

Si cette histoire n’était pas révélatrice d’une certaine propension


des braves gens de chez nous à avaler toutes sortes d’affabulations, je
n’aurais pas pris la peine d’en parler ici. Mais puisque mon histoire
peut et doit même contribuer à l’éducation des uns et des autres, je me
sens obligé de dire deux ou trois petites choses.

D’abord, les questions privées d’un Chef d’Etat ne se gèrent pas


comme ça, particulièrement dans ce genre d’affaires. Pourquoi le
Président de la République du Cameroun mettrait-il trois de ses
collaborateurs en mission pour aller remettre de l’argent à un candidat
à l’élection présidentielle française ? Pourquoi à l’un et pas aux
autres ? C’est très mal connaître le Président BIYA que de l’imaginer
dans des démarches aussi imprudentes et susceptibles d’être connues
et divulguées par les autres candidats, ou même par les collaborateurs
mandatés. Par ailleurs, il faudrait vraiment que ces collaborateurs
aient choisi de se « suicider » politiquement pour agir de la sorte ; ou
alors que leur niveau d’intelligence ait été particulièrement bas, pour
s’imaginer que le Candidat recevant l’enveloppe n’en parlerait pas à
son bienfaiteur.

Véritablement c’est le genre de grosses histoires que l’on se


raconte autour d’un verre de bière ou de boisson forte locale (harki).
Parce que c’est seulement invraisemblable ! Mais chez nous, plus
c’est invraisemblable, plus ça passe !

96
En tout cas, cette accusation ne figure pas parmi celles qui m’ont
été officiellement notifiées par le Juge d’Instruction.

B. La vraie-fausse accusation de la création, de l’organisation


et de la coordination du G11

L’autre vraie-fausse accusation, moins drôle, c’est ce « serpent de


mer » que l’on a appelé le G11 : des médias locaux l’ont défini
comme « un groupuscule constitué de pouvoiristes, collaborateurs
directs du Chef de l’Etat, ayant bénéficié ou bénéficiant encore de sa
confiance à diverses positions, s’étant fixés pour objectifs, de lui
succéder en 2011 », (d’où l’appellation Génération 2011).

À l’époque où cette histoire démarrait, je dois avouer que je lui


avais réservé le même degré d’indifférence que j’accordais à toutes les
affabulations dont les services de la Présidence étaient régulièrement
inondés. Face à la persistance de la rumeur et à l’accroissement du
nombre de ceux parmi les hauts Responsables de l’Etat, qui y
accordaient de plus en plus du crédit, j’avais, plus tard, suggéré
qu’une enquête soit ouverte, y compris éventuellement avec la
collaboration de services spéciaux extérieurs, afin d’être fixés, et
d’éviter de se laisser distraire par une machination visant à déstabiliser
certains collaborateurs du Chef de l’Etat. J’ignore si une telle enquête
a pu être réalisée, et, le cas échéant, les résultats auxquels elle est
parvenue.

Maintenant que ceux qui ont été présentés à l’opinion comme les
fondateurs, les animateurs, ou les principaux membres du G11 sont
sous les verrous, de quoi auraient peur ceux qui détiennent des
éléments de preuve contre eux, pour confondre ces « ambitieux et
félons », en les mettant à la disposition de l’opinion publique ?

Le comble de la perversion est, pour quelques esprits, bien inspirés


parce que bien placés dans la hiérarchie de l’Etat, de suggérer que
ceux qui ont été ainsi accusés d’être les initiateurs et animateurs du
G11, apportent la preuve de leur innocence ; il leur serait ainsi
demandé de prouver que la nébuleuse association G11 n’a jamais
existé ou n’existe pas ; c’est-à-dire de prouver qu’une chose qui n’a
jamais existé n’existe pas.
97
Ce qui est dramatique, c’est que certains services de sécurité en
soient arrivés à affirmer, que le G11 est à l’origine des évènements de
février 2008, ces émeutes pour lesquelles des gens ont été arrêtés,
interrogés, emprisonnés. Qu’aucun de ces individus n’ait pu révéler
que telle ou telle personnalité, se réclamant de tel groupuscule, a
participé à la conception, à la planification, au financement et à
l’exécution des émeutes de février 2008, est pour le moins surprenant.
Pourtant certains services d’information de l’Etat ont continué à
soutenir que ces émeutes n’auraient pas connu l’ampleur observée
sans la participation du G11. Mais qui exactement est le G11 ? Peut-
on dire que tous les services spéciaux camerounais ont été à ce point
défaillants, qu’un groupuscule politique a pu naître, se développer et
se renforcer au point de menacer la stabilité du pays, sans qu’aucun
(de ces services) ne s’en soit aperçu ? Pourquoi les preuves de
l’implication de ces personnalités dans lesdites émeutes ne sont pas
rendues publiques ? Pourquoi ces personnalités n’ont-elles pas été
poursuivies pour ces infractions, prévues et réprimées par le Code
Pénal ?

Je garde le ferme espoir qu’un jour, une crise de remords conduise


l’un ou l’autre des auteurs de cette machination à révéler, même dans
le cadre de Mémoires publiés post-mortem, les tenants et les
aboutissants de ce montage appelé G11.

Dans tous les cas, cette accusation ne figure pas, non plus, parmi
celles qui m’ont été officiellement notifiées par le Juge d’Instruction.

C. La vraie-fausse accusation du détournement d’une partie de


l’argent destiné à l’acquisition d’un avion neuf, remplacé
par un avion d’occasion

Une autre vraie-fausse accusation, plus ou moins amusante, est


que le Président m’aurait donné de l’argent pour lui acheter un avion
neuf, et je serais allé prendre un avion d’occasion, qui a failli le tuer,
lui et sa famille, empochant à l’occasion, plusieurs dizaines de
milliards de FCFA. Un de nos compatriotes a avancé que le
détournement réalisé par moi et mes complices à cette occasion
atteindrait les cinquante (50) milliards de FCFA (soit plus que le
98
virement de 24 milliards environ débloqués par la SNH pour l’avion
présidentiel !).

Tout d’abord, il est bon d’expliquer que les procédures pour


l’achat d’un avion, neuf ou d’occasion, ne ressemblent pas à celles
que nous utilisons lorsque nous allons au marché, pour acheter des
vêtements ou des biens d’équipement de maison. Dans ce dernier cas,
on peut négocier avec le vendeur, on peut même se faire présenter des
« occasions de France ou de Belgique », en fonction de « ce qu’on a
dans la poche ».

S’agissant de commerce international, d’abord les négociations


d’achat sont menées, soit directement, par les moyens de
communication moderne actuels, entre l’acheteur potentiel et le
vendeur ou le fabriquant, soit par un intermédiaire désigné par l’un
des protagonistes et reconnu par l’autre ; ensuite, les paiements
consécutifs s’effectuent par des opérations entre banques, celle de
l’acheteur et celle du vendeur. Les sommes d’argent concernées ne
circulent pas d’un pays à un autre dans des mallettes, transportées par
des agents, publics ou privés commis à cet effet. Il n’y a donc en
conséquence, aucune possibilité de prélever quoi que ce soit des
espèces qui vous auront été remises.

Bien plus, dans le cas d’espèce, le virement d’argent effectué par


la SNH était de 31 millions de dollars, soit environ 24 milliards de
FCFA. Ce virement a été effectué en août 2001, un an avant ma
nomination comme Secrétaire Général de la Présidence de la
République. Il est parti des comptes de la SNH à Paris au compte de
l’intermédiaire choisi par le Cameroun, aux USA, à savoir GIA
International Limited.

La vérité est qu’il y a d’abord eu un projet d’acquisition d’un


avion neuf, ensuite un projet de location d’un avion d’occasion
appartenant à Boeing, plus précisément à sa filiale, Boeing Capital
Corporation (BCC), et chaque fois, le Président avait une parfaite
maîtrise du dossier.

Une fois de plus, cette accusation ne figure pas parmi celles qui
m’ont été officiellement notifiées par le Juge d’Instruction.

99
D. L’accusation d’avoir acquis/loué un avion (un cercueil
volant) qui a failli coûter la vie au Président de la
République et à sa famille

Cette accusation ne figure pas dans l’acte d’accusation qui m’a été
notifié le 06 août 2008 ; elle est pourtant implicite dans le rapport de
la Police Judiciaire adressé au Procureur de la République en début
août 2008. Par ailleurs, elle est revenue à plusieurs reprises dans
plusieurs auditions, ainsi que dans des confrontations conduites par le
Juge d’Instruction. C’est aussi l’accusation sans doute la plus
répandue dans l’opinion. Des medias camerounais et internationaux
s’en sont largement fait l’écho, dont le magazine africain, AFRICA
INTERNATIONAL, numéro 422, d’août 2008, sous le titre,
« Enquête sur un vaste scandale, QUAND EPERVIER S’ATTAQUE
A L’ALBATROS ».

Dans les conclusions du Rapport de la Direction de la Police


Judiciaire, transmis au Procureur de la République sur l’« Affaire
ATANGANA MEBARA », il est textuellement écrit : « Il importe en
outre, à la suite de l'introduction de ces observations, de signaler que
des personnes dont les noms figurent dans certains procès-verbaux ci-
contre ont été entendues. Leurs auditions vous seront transmises en
même temps que l’ensemble des pièces formant la procédure additive
ouverte dans le cadre de négligence grave susceptible d’avoir
caractérisé de la part de ses auteurs, une tentative d’atteinte à la
sûreté de l'Etat au fardeau de ces derniers ».

Enfin, on retrouve clairement cette accusation insinuée dans


l’ouvrage de François MATTEI, intitulé Le CODE BIYA, publié chez
Balland en 2009, dans le chapitre titré « La dernière cartouche ». (On
peut en relire des extraits dans le chapitre de cette publication intitulé
« Lettre à François MATTEI, journaliste français »).

En clair, une partie de l’opinion «sait» que je suis poursuivi pour


avoir acheté, au lieu d’un avion neuf, avec l’argent qui m’avait été
remis à cet effet par le Chef de l’Etat, un avion d’occasion, « véritable
cercueil volant », détournant au passage, plus de la moitié de la
somme reçue. Une autre partie de l’opinion « sait » simplement que
j’ai attenté à la vie du Président BIYA et à celle de son épouse et de

100
ses enfants, dans la perspective de m’accaparer du pouvoir suprême,
« assoiffé » que j’aurais toujours été de ce pouvoir.

J’ai remarqué, chaque fois que j’ai essayé de fournir des


informations à l’un ou l’autre de mes interlocuteurs, sur le dossier en
cours chez le juge d’instruction, qu’on m’écoutait avec une inattention
à peine dissimulée ; ensuite, ne voyant pas venir les informations
attendues, sur l’avion, on me disait : « mais alors, et l’affaire de
l’avion ALBATROS ? » Il m’a donc paru utile, pour vous mes amis,
vous qui lirez jusqu’au bout, je le sais, cet opuscule, de vous dire ce
que je sais sur l’opération acquisition/location d’un avion pour le
Président de la République, dans les années 2000.

1. Sur le projet d’acquisition d’un avion présidentiel pour


remplacer l’ancien

Ce projet a été formellement engagé en 2001, alors que M.


MARAFA HAMIDOU YAYA est Secrétaire Général de la Présidence
de la République, avec le déblocage par la Société Nationale des
Hydrocarbures (SNH), d’une très importante somme d’argent, - 31
millions de dollars US, pour un avion évalué nu, à 45 millions de
dollars environ (presque 35 milliards de FCFA). Il s’agit alors d’un
acompte en vue de l’acquisition d’un avion Boeing Business Jet 2
(BBJ-2).

Les déclarations du Colonel Justin MITLASSOU à l’époque des


faits, Chef de Service des déplacements présidentiels à l’Etat-major
Particulier du Président de la République, éclairent encore davantage
le début de cette affaire de l’acquisition d’un avion présidentiel neuf.
Dans le procès-verbal d’audition du témoin MITLASSOU Justin par
le Juge d’Instruction MAGNAGUEUMABE Pascal, du tribunal de
Grande Instance de Yaoundé, daté du 04 mars 2009, on peut lire en
effet :

« Il faut savoir que le 727-200 (PELICAN) était entretenu par la


CAMAIR et AIR France. C’est Yves-Michel FOTSO, Administrateur
Directeur Général de la CAMAIR, qui, un jour, est venu nous
informer à l’Etat Major Particulier du Président de la République
qu’une décision a été prise que le Boeing 727-200 (PELICAN) est
arrêté de mission avec le Chef de l’Etat, et qu’il fallait trouver un
101
nouvel avion pour le remplacer. Il nous donne cette information à la
Présidence de la République ».

…« Au moment où il nous donnait ladite information, Yves-


Michel FOTSO ne nous a pas révélé à quel niveau la décision
d’acheter un nouvel avion au Président de la République a été prise. Il
a tout de suite enchaîné qu’il lui a été demandé de proposer le nouvel
avion susceptible de remplacer le 727-200 (PELICAN) ».

« C’est à son retour de sa mission de prospection d’acquéreur


éventuel du 727-200 (PELICAN) que Yves-Michel FOTSO nous a dit
avoir proposé le BBJ-2 au Secrétaire Général de la Présidence de la
République alors MARAFA HAMIDOU YAYA ».

…« Il me revient aussi qu’à un moment donné, il était question


d’aller réceptionner cet avion BBJ-2 chez BOEING. C’était en avril
2002 que la réception devait avoir lieu, et à Baltimore (Etats-Unis).
J’ai désigné deux de mes collaborateurs, le Colonel NDONGUE et le
Colonel EDANE, tous deux en service à l’Etat Major Particulier du
Président de la République. D’après le programme, après la réception
de l’avion GREEN, c’est-à-dire sans aménagement, l’avion devait être
convoyé par un équipage de BOEING à JET AVIATION à BALE
(Suisse)». … « L’avion n’a plus voyagé pour Bâle. En effet, il n’a
jamais été réceptionné par l’Administrateur Directeur Général de la
CAMAIR, au motif que l’avion n’était pas payé »… « La délégation
camerounaise dont faisaient partie mes deux collaborateurs sus-cités a
dû attendre deux semaines sur place à Baltimore (Etats-Unis) où
l’avion devait être livré, espérant que la situation allait changer. Mais
la situation est restée inchangée ». « … Néanmoins, mes
collaborateurs sont rentrés au pays avec les clés de l’avion, que je
garde encore dans mon bureau. Le message reçu du vendeur quand on
me remettait les clés était que si nous payons le prix de l’avion, nous
venons le chercher ».
Les auditions de l’ancien Directeur Général de la CAMAIR, M.
FOSTSO Yves Michel, à la Police Judiciaire, confirment que la
livraison de l’avion BBJ-2 était programmé en mars-avril 2002. En
mars-avril 2002, et jusqu’en août 2002, ATANGANA MEBARA est
Ministre de l’Enseignement Supérieur ; à ce titre, il ne peut, en aucune
façon, être partie prenante d’une opération d’acquisition d’un avion
présidentiel ; du reste il n’en savait strictement rien.
102
Alors, peut-on légitimement se demander, pourquoi l’avion n’a-t-il
donc pas été livré ? Il ne m’est pas possible de répondre à cette
question de manière précise, aujourd’hui. Les protagonistes sont là et
pourraient, mieux que moi, répondre à cette question. Toutefois, les
documents disponibles aujourd’hui chez le Juge d’instruction
permettent quelques hypothèses.

La première hypothèse est que GIA, l’intermédiaire américain, qui


était censé financer toute l’opération, en partenariat avec une
institution financière de premier ordre, avec comme garantie
l’acompte de 31 millions de dollars reçus par GIA, a été incapable de
lever les fonds promis. Pour certains, c’est à cause des événements
dramatiques du 11 septembre 2001 à New-York, aux Etats-Unis
d’Amérique. En effet, ces événements auraient déprimé le marché et
l’ensemble du secteur de l’aéronautique.

Pour d’autres, l’intermédiaire GIA était simplement et


structurellement incapable de monter les financements de cette
ampleur. Le Ministre MOUDIKI Adolphe, Administrateur Directeur
Général de la SNH, a ainsi versé au dossier, chez le Juge
d’Instruction, des correspondances transmises par les banquiers de la
SNH à Paris, qui répercutaient la surprise et l’inquiétude du banquier
de GIA aux Etats-Unis, (la Bank of America), qui s’étonnait, en août
2001, que son client reçoive une telle somme d’argent (31 millions de
dollars), alors que ni le niveau ni la nature de ses activités ne
pouvaient justifier de tels revenus. GIA était-elle crédible avant le
11 septembre 2001 ? Les documents disponibles aujourd’hui
permettent d’en douter.

S’agissant de la non-livraison de l’appareil en avril 2002, le


Colonel NDONGUE, un des officiers de l’État-major particulier
envoyés aux Etats-Unis pour réceptionner l’avion, en donne une
version plus détaillée, quelque peu pathétique, dans son audition
devant le Juge d’Instruction.

Le BBJ-2 n’a pas pu être livré, en avril 2002, simplement parce


que le financement n’a pas pu être bouclé par GIA ; et je puis ajouter,
parce que le Gouvernement n’a pas eu la bonne information à temps,
pour une autre réaction appropriée.
103
Le projet d’acquisition d’un avion neuf de marque Boeing pour le
Président de la République sera suspendu, par le Principal concerné,
en août 2003, afin de préserver les chances du Cameroun d’atteindre
sans difficultés particulières, le Point d’Achèvement de l’Initiative
PPTE (Pays Pauvres Très Endettés).

Ayant ainsi renoncé, au moins provisoirement, à l’acquisition d’un


nouvel avion neuf, le Chef de l’Etat instruit donc de voir avec
BOEING la possibilité que cette firme puisse donner au Cameroun, en
location longue durée, entre deux et trois ans, un avion, en attendant
l’atteinte du Point d’Achèvement.

Voilà comment débute l’opération de location d’un avion qui sera


baptisé, par inadvertance, l’ALBATROS.

2. Sur la location d’un avion pour le Président de la


République

a. Les actions menées avant la prise en location

Sur la base des propositions faites par la firme BOEING d’avions


pouvant être loués, une équipe d’experts camerounais est dépêchée à
Victorville, pour aller inspecter l’appareil, avant toute décision sur sa
location ou non. Ce sont les usages et procédures en vigueur dans ce
domaine.

Cette équipe d’experts camerounais, dirigée par le Colonel


MITLASSOU Justin, comprend en outre des hauts responsables de la
CAMAIR, de l’Autorité Aéronautique du Cameroun, ainsi que des
officiers supérieurs de l’Etat Major Particulier du Président de la
République. Elle se rend à Victorville en Californie (USA), où est
stationné l’avion, en début août 2003. La délégation camerounaise y
séjourne environ une semaine.
À leur retour au Cameroun, vers le 20 août, le Colonel
MITLASSOU Justin, Chef de délégation, vient me remettre en mains
propres, un exemplaire de leur rapport de mission. Ledit rapport
relève, dans sa conclusion, « qu’en cas de décision de mettre cet avion
en exploitation, alors une inspection détaillée de l’appareil, de ses
104
moteurs et équipements sera nécessaire afin d’établir la liste
exhaustive des travaux de maintenance à exécuter sur l’avion (aux
frais du propriétaire) en vue d’obtenir le certificat de navigabilité
requis pour le démarrage de l’exploitation. Dans le cadre de cette
liste de travaux de maintenance à effectuer sur l’avion avant sa mise
en exploitation, il serait judicieux et prudent de faire exécuter dans la
foulée et par anticipation les opérations de la visite technique de type
4 C, afin d’améliorer la fiabilité de l’appareil au cours de ses
premiers mois d’exploitation. »

J’indique au Chef de la délégation que ce rapport n’est pas


suffisamment clair sur la position des experts quant à la location ou
non de cet aéronef, et que j’ai besoin d’une opinion aussi claire que
possible sur l’option recommandée par la mission, prendre ou non cet
avion en location pour le Chef de l’Etat.

Deux jours plus tard, le Colonel MITLASSOU vient me remettre


une Fiche (Note) de N° 3 1246/EMP/PR, datée du 22 août 2003,
adressée au Secrétaire Général de la Présidence de la République, et
comportant en annexe leur rapport de mission aux Etats-Unis
d’Amérique. Ladite Fiche est claire dans sa formulation: « Une
mission technique dont rapport ci-joint, vient d’effectuer aux Etats-
Unis à Victorville, du 09 au 19 août 2003 une inspection sur un avion
de type B-767-200 EX. L’avis technique de ladite Commission est
favorable à l’acquisition ». Par ailleurs, poursuit la fiche, « en cas de
décision du Gouvernement camerounais de prendre l’aéronef en
location, sa remise en standard technique par Boeing, avant livraison,
pourrait prendre environ deux (02) mois. Dans cette perspective, il
serait souhaitable, souligne la Fiche, de prendre en compte les
suggestions suivantes… ». Les dites suggestions portent
successivement sur 1) la peinture extérieure ; 2) l’immatriculation par
l’Autorité aéronautique camerounaise ; 3) aménagement intérieur VIP.
Ladite fiche est reproduite ci-dessous en Annexe 3.

Au cours d’une confrontation à la Direction de la Police Judiciaire


en avril-mai 2008, le Colonel MITLASSOU reconnaîtra que les
choses se sont passées comme ci-dessus décrit. Malheureusement, le
procès-verbal de cette confrontation n’a jamais pu être retrouvé,
malgré de nombreuses demandes adressées au Juge d’Instruction par
mes avocats.
105
Devant ce Juge, ledit officier fournira une version différente de
celle reconnue comme vraie devant le Commissaire NTONGA
Benjamin.

b. La négociation du projet de contrat de location

En tout cas, sur la base de cette fiche officielle et du rapport


annexé dont l’essentiel sera porté à la connaissance du Président de la
République, celui-ci instruit son Secrétaire Général, de finaliser les
négociations avec la firme BOEING, pour la location pour deux ou
trois ans de cet appareil. L’Ambassadeur MENDOUGA Jérôme est
chargé de mener ces négociations. Il obtient du Secrétaire Général de
la Présidence, l’autorisation de s’attacher les services d’un cabinet
d’avocats spécialisés dans le domaine. Après plusieurs mois d’âpres
discussions, un contrat de location est soumis à la signature du
Secrétaire Général de la Présidence, M. ATANGANA MEBARA, qui
le signe le 03 décembre 2003, après accord du Président de la
République.

Il est important de relever que le négociateur camerounais a eu


pour consigne particulière, de veiller notamment aux aspects
sécuritaire et financier dans ses discussions. C’est ainsi qu’il a
demandé et obtenu que la grande révision générale de l’avion, la « D-
Check », qui devait normalement avoir lieu deux (2) ans après le
début de la location, soit réalisée avant la prise en location de
l’appareil, à la fois pour éviter d’immobiliser l’appareil pendant plus
de 45 jours en cours de location, mais aussi pour que, sur le plan
technique, l’avion soit en parfait état de fonctionnement. Un expert
camerounais définissait la « D-Check » comme une remise
pratiquement à neuf de l’avion.

Boeing a accepté cette demande, en exigeant que le loueur


contribue financièrement à cette « D-Check », pour un montant
finalement arrêté à 165 000 dollars US, pour une demande initiale de
BOEING de plus de un (1) million de dollars US. Par ailleurs notre
Ambassadeur a obtenu que des experts camerounais soient présents et
associés à cette grande révision.

106
c. La Grande révision de l’appareil (D-Check) et sa
prise en location

Une fois le contrat signé, le Secrétaire Général est dépêché à


Atlanta (USA), dans la troisième semaine de décembre 2003, pour
rencontrer les responsables de BOEING, le propriétaire et loueur de
l’avion. Les objectifs de cette mission sont d’une part de voir
physiquement l’appareil, de s’assurer que toutes les dispositions
seront prises par le loueur pour que cet appareil soit prêt dans les
délais convenus, d’autre part d’examiner certaines questions liées à
l’aménagement intérieur de l’avion. À cet effet, le Secrétaire Général
est accompagné, sur sa demande, d’un officier-pilote de l’Etat-major
Particulier du Président de la République, en l’occurrence le
Lieutenant-colonel NDONGUE Charles. L’Ambassadeur Jérôme
MENDOUGA fera également partie de la délégation. Tous les
responsables de BOEING donneront toutes les assurances nécessaires
aux officiels camerounais.

De retour au Cameroun, et en application de la disposition du


contrat relative à la participation des experts camerounais à la
réalisation de la D-Check, le Secrétaire Général de la Présidence
obtient du Chef d’État-major Particulier du Président de la
République, la liste de nos experts pour cette mission délicate et
confidentielle. Il s’agit de Messieurs TOUOMI François, Ingénieur de
l’Aéronautique et alors Directeur à la CAMAIR, de TANIFORM
Louis de l’Autorité Aéronautique et de MBI Stephen, technicien à la
CAMAIR. Leur mandat était de suivre intégralement l’ensemble du
processus de la grande révision de l’avion, dénommée « D-Check ».

Le propriétaire et loueur de l’appareil, BOEING, avait choisi de


confier à DELTA Airlines, la charge de conduire entièrement la
grande révision de l’avion loué. Cette compagnie aérienne dispose à
ATLANTA, d’installations techniques appropriées que la délégation
conduite par le Secrétaire Général de la Présidence a visitées. Bien
plus, cette compagnie américaine a la certification du constructeur
BOEING, et est agréée par la Federal Aviation Administration pour
les travaux de maintenance lourde, tels que la D-Check.

Nos experts séjourneront eux à ATLANTA, de fin janvier à mi-


avril 2004, pour suivre les travaux de grande révision de l’avion loué.
107
Le 17 mars, ces experts adressent à l’Ambassadeur MENDOUGA,
un document manuscrit, qui soulignent que, « Nous, soussignés,
attestons que les travaux liés à la visite D du B-767-200 MSN 23624
sont bel et bien terminés, et les essais au sol concluants. Mais comme
nous avons eu à porter à votre attention, ces essais effectués au sol
doivent être confirmés en vol par un test flight (vol de contrôle), suivi
de la rectification des anomalies qui seraient relevées en vol, et ensuite
par la mise de l’avion en exploitation ». Et ce document porte la date
du 17/03/2004, ainsi que les signatures de MM. TOUOMI François de
Cameroon Airlines, MBI Stephen de Cameroon Airlines et de
TANIFORM Louis, de l’Autorité de l’Aviation Civile du Cameroun.
Ce vol d’essai intervient le 12 avril 2004. Le rapport adressé à ce sujet
au Secrétaire Général de la Présidence, par l’Ambassadeur
MENDOUGA, indique que l’essai a été jugé globalement bon, même
si de menus réglages restent à faire.

À l’issue de ces essais, la Federal Aviation Administration (FAA),


des Etats-Unis d’Amérique, délivre un certificat de navigabilité
(Annexe 4), reproduit ci-dessous, avec une traduction de circonstance.

Dès la délivrance de ce certificat, les loyers de l’avion sont dus.


Mais l’appareil doit encore subir des travaux d’aménagement
intérieur, compartimentage et habillage. La société retenue par Boeing
à cet effet signale que les commandes passées ne seront pas livrées
avant quatre ou cinq mois, que par ailleurs certaines demandes de
compartimentage, touchant à la structure de l’avion, nécessitent les
autorisations préalables de l’Autorité aéronautique américaine, la
FAA.

Un déplacement du Chef de l’Etat étant en vue, le Secrétaire


Général demande à l’Ambassadeur MENDOUGA de vérifier auprès
de nos experts à ATLANTA, si cet appareil peut déjà être utilisé en
attendant les travaux d’intérieur. La réponse qui m’est alors donnée
est que, moyennant un « rafraîchissement » de la cabine, l’avion peut
déjà être utilisé par le Président de la République ; il sera nécessaire
d’effectuer les mêmes aménagements qui sont généralement
nécessaires lorsque le Boeing 767 de la CAMAIR, le DJA, est loué
pour le transport du Chef de l’Etat.

108
Le Secrétaire Général donne des directives pour que ce
« rafraichissement » de la cabine soit réalisé. Et, après accord du
Président de la République, des instructions sont données à
l’Ambassadeur pour que l’appareil soit convoyé sur Yaoundé. Toutes
les dispositions sont prises à cet effet. Sous la responsabilité du
Commandant BETHAM, commandant de bord, avec comme co-
pilotes les officiers de l’Etat Major Particulier, l’avion quitte
ATLANTA le 20 avril, et après un vol direct de douze heures (12),
atterrit à l’aéroport de Yaoundé-Nsimalen le même jour, vers 14
heures, heure de Yaoundé. Aucun incident n’est signalé ; au contraire,
selon le rapport verbal qui m’est fait tout de suite après l’atterrissage
par l’Ambassadeur MENDOUGA, tout l’équipage et les experts,
auxquels il a posé individuellement la question, ont déclaré leur
grande satisfaction pour le comportement de l’avion.

Au moment où l’avion, baptisé par erreur ALBATROS quitte


ATLANTA, sur la foi des rapport et déclarations de ceux qui avaient
été commis officiellement pour suivre les travaux de grande révision,
on peut dire que tout ce qui devait être fait pour garantir que l’appareil
présentait les conditions de sécurité et de fiabilité pour être utilisé par
le Président de la République, avait été mené.

C’est le lendemain matin de l’arrivée de l’avion, que je découvre


enfin à l’aéroport de Yaoundé-Nsimalen, cet avion loué chez Boeing.
Du fait des contraintes protocolaires au salon d’honneur de l’aéroport
lors des déplacements présidentiels, je n’ai pas pu accéder à bord de
l’avion, pour me faire une idée du « rafraîchissement » de la cabine
effectué. Mais vu de l’extérieur, l’appareil avait fière allure.

L’incident survenu le 24 avril 2004, lors du premier voyage du


Chef de l’Etat dans cet appareil à destination de Paris, a donné libre
cours à toutes sortes d’affabulations, de demi-vérités et de contre-
vérités. Il a surtout nourri la vraie-fausse accusation d’avoir voulu
attenter à la vie du Chef de l’Etat et à celle des membres de sa famille.

Mon espoir est qu’un jour, lorsque les passions se seront apaisées,
le temps de la raison revenu, l’imbécilité de cette accusation
apparaîtra avec la force de l’évidence à tous, et surtout à ceux qui
l’auront propagée. Certains d’entre eux savent, comme moi, la raison
fondamentale pour laquelle cet avion a été retourné à BOEING,
109
engendrant d’office le « scandale de l’ALBATROS ». Des
personnalités impliquées dans la gestion du dossier de location de cet
avion ont prétendu plus tard qu’elles n’en savaient rien. Le temps de
la vérité viendra, fatalement… Il a d’ailleurs déjà commencé.

d. En guise de conclusion provisoire de ce volet

Certains ont apporté de l’eau au moulin des accusateurs, avec des


informations erronées, j’espère sans intention de nuire ; par exemple,
il a été affirmé que l’avion n’était pas la propriété de BOEING ;
d’autres que BOEING n’avait pas été associée aux travaux de la
grande révision.

Pour l’information complète des uns et des autres, et pour conclure


provisoirement ce volet, j’ai estimé nécessaire de publier ici, les
extraits d’une correspondance de M. SCOTT SCHERER, Vice-
président / General Manager Aircraft Financial Services de BOEING
CAPITAL CORPORATION (BCC), adressée à l’Ambassadeur
Jérôme MENDOUGA, le 04 juin 2008, alors qu’il était encore Chef
de la Mission diplomatique du Cameroun à Washington,
correspondance dont copie m’a été adressée, deux mois avant mon
arrestation.

« Dear Mr Ambassador,


« The Aircraft (SN 23624) has been owned by BOEING Capital since
late 2000. Before joining our aircraft portfolio, it operated in regular
passenger service for three airlines under the ownership of another
major leasing company. It first entered service in 1986.

Prior to its delivery to your government, the aircraft underwent


scheduled heavy maintenance at Delta Technical Operations, a U.S.
Federal Aviation Administration certified repair facility in Atlanta,
Georgia, and checks were performed of all required systems to ensure
they were functioning properly. At least two representatives from your
government were present as observers during the work. A pre-delivery
demonstration flight was also conducted for your government’s
benefit.

110
Before the aircraft departed for Cameroon, it received a U.S. Export
Certificate of Airworthiness issued by the FAA stating that, as of that
date, the aircraft was considered airworthy without exception in
accordance with the comprehensive U.S. airworthy code and any
special requirements of the importing country.

From your role in working closely with BOEING in the lease
negotiations, you are aware that we regarded the unfortunate in-flight
incident of spring 2004 with great concern. As we understand, an
indicator in the cockpit came on, signaling a difference in the position
of symmetrical flaps on the wing. The flight crew took the proper
corrective action by retracting the flaps and the flight continued
without further incident. Upon landing in Paris, inspections were
performed using all listed procedures for such an indication. No fault
was found, nor could the inspectors repeat the discrepancy. The
Cameroon Civil Authority official involved in the inspections
expressed full confidence in the aircraft. To our knowledge, the
condition experienced at that time has never reappeared.

Upon its return to BOEING, the aircraft was taken to Delta Technical
Operations where it was inspected without incident and given routine
maintenance before being remarketed and placed with another BCC
lease customer. It has continued in regular passenger operation and
remains in airworthy condition to this date ».

La traduction libre de cette lettre peut être la suivante :

« Monsieur l’Ambassadeur,

L’aéronef de (série numéro 23624) est propriété de BOEING depuis
fin 2000. Avant d’intégrer notre flotte, il était exploité, en version
passagers, par trois compagnies aériennes sous la propriété d’un autre
grand opérateur dans le secteur de la location des avions. Il a été mis
en service en 1986.

Avant sa livraison à votre gouvernement, cet avion a subi une lourde


révision dans les ateliers de réparation et de maintenance de DELTA
Technical Operations, à Atlanta, en Georgie, installation ayant reçu la
certification de la Federal Aviation Administration, et tous les
systèmes ont subi les différents tests requis pour s’assurer que chacun
111
fonctionnait convenablement. Au moins deux représentants de votre
gouvernement ont été présents comme observateurs à ces travaux de
maintenance. Un vol d’essai préalable à la livraison a également été
effectué au bénéfice de votre gouvernement.

Avant son départ pour le Cameroun, cet avion a reçu de la Federal


Aviation Administration, un Certificat de Navigabilité attestant que, à
partir de la date de sa signature, l’avion était considéré comme
navigable sans exception conformément au Code de navigabilité des
Etats-Unis d’Amérique et tout autre disposition du pays importateur.

De par votre rôle de négociateur direct avec Boeing du contrat de
location, vous savez que nous avons suivi avec grand intérêt le
malheureux incident en vol d’avril 2004. De ce que nous avons
compris, un voyant du cockpit s’est allumé, signalant une différence
dans le positionnement des volets d’une aile. L’équipage à bord a pris
la mesure corrective appropriée en rétractant les volets et le vol a pu
se poursuivre sans autre incident. Après l’atterrissage à Paris, des
inspections ont été conduites sur l’avion, faisant appel à toutes les
procédures prévues pour le type d’incident signalé. Aucun défaut n’a
été trouvé, de même les inspecteurs n’ont réussi à reproduire
l’incident. L’officiel de la Cameroon Civil Aviation Authority qui a
pris part à ces inspections a exprimé sa pleine confiance en cet
aéronef. A notre connaissance ce genre de condition n’a jamais
réapparu.

Au moment de son retour à BOEING, l’aéronef a été envoyé à


DELTA Technical Operations où il a subi une inspection complète
sans qu’aucun incident ne soit enregistré, puis il a fait l’objet d’une
maintenance de routine avant d’être remis sur le marché où il a été
placé auprès d’un autre client de BCC dans la location d’avion. Il a
continué à opérer dans sa version passagers et conserve son statut de
navigabilité jusqu’à ce jour ».

Alors évidemment viennent à l’esprit de nombreuses questions par


rapport à la vraie-fausse accusation en cause :

 BOEING, propriétaire et loueur de l’avion pouvait-il mettre en


circulation un appareil présentant des failles ou des insuffisances
techniques pouvant exposer la vie des utilisateurs ?
112
 Pourquoi aucun incident n’a été enregistré durant les douze
heures de vol qu’a duré le voyage ATLANTA-YAOUNDE ?
 Si l’avion avait véritablement été un cercueil volant, les
officiers-pilotes de l’État-major Particulier du Président de la
République, qui avaient effectué le vol ATLANTA-YAOUNDE,
n’auraient-ils pas émis des réserves pour l’utilisation de cet avion
par le Chef de l’Etat ?
 Au cas où ATANGANA MEBARA aurait eu l’intention
d’attenter à la vie du Président de la République, par le biais de cet
avion, le propriétaire et loueur BOEING aurait-il accepté d’être
complice d’un tel crime ? Dans quel intérêt ?
 L’Autorité Aéronautique américaine, la Federal Aviation
Administration, pouvait-elle émettre un certificat de navigabilité
fictif ?
 ATANGANA MEBARA, n’est jamais monté dans cet avion,
de son arrivée à Yaoundé à son retour à ATLANTA ; à quel
moment aurait-il pu saboter l’avion ?
 Pourquoi attenter à la vie du Chef de l’Etat pour « prendre sa
place », alors que le Secrétaire Général de la Présidence n’est
mentionné nulle part dans la Constitution pour la succession en cas
de vacance ?
 Qui peut raisonnablement penser qu’un individu puisse monter
une opération pour prendre le pouvoir en agissant seul ? Où sont
donc les éventuels complices ?
 Enfin pour nourrir l’intention criminelle de tuer un homme, sa
femme et ses enfants, il faut vraiment qu’il y ait une haine
profonde, en gestation depuis de nombreuses années, qu’il y ait eu
entre les protagonistes des choses d’une gravité exceptionnelle. Or
aujourd’hui encore, de la où je suis, le devoir d’honnêteté et de
vérité m’oblige à dire que j’ai beaucoup reçu du Président BIYA ;
je ne parle pas que des fonctions occupées à sa discrétion dans les
sphères gouvernementales… Pourquoi alors aurais-je seulement
pu penser à une telle abomination ?

Je sais que malgré la clarté des faits avancés ici, malgré la


pertinence des questions ci-dessus, il restera toujours des irréductibles
pour continuer à soutenir que « il y a certainement eu quelque chose,
que toute la vérité n’a pas encore été dite, car il n’y a pas de fumée
sans feu ». Pourtant, on parle aussi souvent d’écran de fumée…

113
III. Les accusations officielles

A. À la base : une enquête préliminaire de la Police Judiciaire


orientée et partiale

L’enquête est ouverte à la demande du Vice-Premier Ministre,


Ministre de la Justice, M. AMADOU ALI, qui adresse au Délégué
Général à la Sureté Nationale, une correspondance datée du 23 avril
2008, avec les références 286/CF/CAB/VPMMJ/GDS, prescrivant
l’ouverture d’une enquête, au sujet de l’utilisation des fonds virés
par la SNH pour l’achat d’un BOEING par l’Etat. À sa
correspondance, le Vice-Premier Ministre a joint des photocopies de
documents relatifs à divers virements effectués par l’Administrateur
Directeur Général (ADG) de la Société Nationale des Hydrocarbures
(SNH), documents révélant des faits qui « laissent planer des doutes
sur l’utilisation orthodoxe des sommes ainsi décaissées du Trésor
Public. »

La Police Judiciaire a été chargée de l’enquête préliminaire prévue


par le Code de Procédure Pénale. C’est la Sous-direction des Enquêtes
Economiques et Financières, qui l’a conduite, avec comme maître
d’œuvre le Commissaire Divisionnaire NTONGA Benjamin.

Dans le cadre de cette enquête, ont été successivement entendus à


la Sous-direction du Commissaire NTONGA Benjamin, Messieurs
INONI EPHRAIM, ATANGANA MEBARA, MARAFA HAMIDOU
YAYA, MEVA’A M’EBOUTOU, NDEH BEGHENI JOHN,
MOUDIKI ADOLPHE, MENDOUGA JEROME, FOTSO YVES-
MICHEL, OTELE ESSOMBA HUBERT, BEKOLO EBANDA
EMILE, KOOH II CHARLES, ASSENE NKOU JEAN-MARIE, le
Colonel MITLASSOU JUSTIN, pour ne citer que les principaux
témoins et suspects.

Pour ATANGANA MEBARA, cette enquête a duré du 25 avril


2008 jusqu’au 04 août 2008, date du déferrement de l’intéressé,
accompagné de M.OTELE ESSOMBA Hubert, Directeur Général
Adjoint de APM-Cameroun, devant le Procureur de la République
près le Tribunal de Grande Instance du Mfoundi.

114
Dans ses « observations » finales, le Sous-directeur des
Enquêtes Economiques et Financières affirme : « Les investigations
jusqu’ici menées ayant été inaugurées autour de l’affaire de
l’acquisition d’un Boeing par l’Etat, ont conduit à l’examen de
plusieurs aspects liés les uns aux autres. Celui ayant porté sur la
location d’un avion de seconde main dénommé l’ALBATROS qui
a donné son nom à l’enquête a cependant été provisoirement
suspendu, des informations de premières mains en provenance de
BOEING devant incessamment être mises à la disposition de
l’enquête ».
Dès lors, la Procédure transmise au parquet s’est axée autour
de quatre points présentés ainsi qu’il suit :

1. Rupture abusive du contrat CAMAIR-GIA et tentative


de détournement de deniers publics

« À sa prise de fonction en tant que SG/PRC, M. ATANGANA


MEBARA avait trouvé sur sa table un dossier relatif à l’acquisition
d’un BBJ destiné aux déplacements du Président de la République,
dossier dont le point focal était le contrat signé entre la CAMAIR et
GIA. En choisissant d’ignorer totalement les termes dudit contrat et de
dénoncer celui-ci, M. ATANGANA MEBARA a entraîné l’Etat du
Cameroun dans la perte de la somme de 31 millions USD représentant
l’ensemble des virements effectués par la SNH pour la finalisation de
ce projet.
Bien plus, dans sa démarche aux contours imprécis de faire
récupérer lesdites sommes par un mandataire informel, à savoir APM,
dont la mission auprès des pouvoirs publics était pourtant connue, il a
adressé au responsable de cette société une lettre dans laquelle il
accédait à la demande de celui-ci de conserver par devers lui les
avances faites à GIA, une fois celles-ci récupérées (cf. annexes
documents n° 126 et 127 contenus dans l’annexe 2 des documents
versés à l’enquête par M. Yves Michel FOTSO). Il s’agit, de l’avis de
l’enquête, d’une tentative de détournement de deniers publics.
M. ATANGANA MEBARA devrait être tenu personnellement
responsable de la perte de ces sommes d’argent, sa décision ayant été
nourrie, non seulement par la prise d’intérêt de ses proches
collaborateurs dans APM (ASSETS PORTFOLIO MANAGEMENT),
mais aussi par ses relations privilégiées avec cette société ».

115
2. . Détournement de la somme de 1,5 milliards FCFA
ayant transité par APM

« En confiant à APM la mission contraire à l’esprit et à la lettre du


contrat liant cette société à l’Etat du Cameroun, de procéder au
paiement des créances dues par la CAMAIR vis-à-vis de ANSETT,
paiement dont aucune trace n’existe dans la comptabilité de la
CAMAIR, ATANGANA MEBARA s’est rendu co-auteur du
détournement de la susdite somme. Il partage cette responsabilité avec
KEVIN WALLS, Directeur Général de APM, et OTELE ESSOMBA
Hubert, Directeur Général Adjoint de APM-Cameroun, ayant reçu un
mandat général de M. KEVIN WALLS dans ses relations d’affaires
avec le Gouvernement camerounais. »

3. Cas de la somme de 4 milliards FCFA directement


versée par la SNH au bénéfice de ANSETT à la demande
du SG/PR M. ATANGANA MEBARA JEAN-MARIE

« Après avoir invité en vain l’ADG de la SNH à virer à la


Standard Chartered Bank Cameroun en compensation du transfert
effectué par cette institution financière au bénéfice de ANSETT de la
somme de 4 milliards FCFA, prétendument sur hautes instructions du
Chef de l’Etat, M. ATANGANA MEBARA s’est rétracté pour
demander que cette même somme soit virée directement à la société
ANSETT pour des raisons inconnues. Du reste, La STANDARD
CHARTERED BANK CAMEROON, régulièrement requise, a
formellement indiqué n’avoir trouvé aucune trace de cette transaction
dans ses écritures. Du point de vue de l’enquête, il s’agit ni plus ni
moins d’une tentative de détournement de deniers publics qui a
échoué grâce à la vigilance de l’ADG de la SNH. »

« Toutefois, bien que la somme d’argent sus-évoquée ait été


finalement transférée à ANSETT en règlement partiel des sommes
dues par la CAMAIR à cette société au titre de la location des
aéronefs, l’état de concordance des paiements effectués au bénéfice de
ANSETT ne fait pas apparaître à la date exigée, à savoir le 1er juillet
2003, la prise en compte de celle-ci dans la comptabilité de la
CAMAIR. Néanmoins, il est signalé dans la rubrique des paiements
effectués à travers le Ministère des Finances, un virement en
provenance de la SNH pris en compte le 02 juillet 2003 d’un montant
116
de 3.342.488.530 FCFA. L’enquête se trouve face à une alternative :
ou bien la somme de 4 milliards FCFA virée par la SNH le 1er juillet
2003 a été purement et simplement détournée, car n’apparaissant pas
sur le listing établi, soit celle-ci, bien que transférée, est parvenue à la
comptabilité de la CAMAIR délestée d’un montant de 657.511.470
FCFA. »
« Les mêmes documents fournis par l’ADG de la SNH susvisés et
les auditions des nommés ATANGANA MEBARA Jean-Marie et
INONI Ephraïm, laissent peu de place au doute quant à l’intention
criminelle entre ces deux dans l’accomplissement de ces faits. »
« L’enquête juge fondée de retenir ici, non seulement le crime de
tentative de détournement de deniers publics, mais aussi de
détournement de deniers publics en coaction d’une somme d’au moins
égale à 657.511.470 FCFA à l’encontre des nommés ATANGANA
MEBARA et INONI Ephraïm ».

4. Cas de la somme de 720 millions FCFA virés à la


Perception de l’Ambassade du Cameroun à Washington le
27 janvier 2004

« La gestion de la somme de 720 millions FCFA susvisés a été


faite selon les termes de l’ordre de virement établi par le MINFIB
(Ministre des Finances et du Budget) par l’Ambassadeur du Cameroun
à Washington, en l’occurrence M. Jérôme MENDOUGA,
conformément aux instructions reçues de la Présidence de la
République, et plus spécialement du SG/PR M. ATANGANA
MEBARA. »

« Les justificatifs des dépenses effectuées dans ce cadre promis


par l’Ambassadeur Jérôme MENDOUGA, près de deux mois après
son engagement, ne sont toujours pas parvenus à l’enquête devant
laquelle ce dernier a jugé prudent de ne plus se présenter. »

« Il y a donc lieu de voir se consolider à travers ces agissements


les faits constitutifs du crime de détournement de deniers publics,
légitimement mis au fardeau des nommés Jérôme MENDOUGA et
ATANGANA MEBARA de la somme de 720.000.000 FCFA ».

117
Conclusion

En conclusion des quatre points qui précèdent, le Sous-


directeur NTONGA Benjamin affirme :
« De ce qui précède, il y a lieu de retenir à l’encontre des
nommés ATANGANA MEBARA, OTELE ESSOMBA HUBERT,
MENDOUGA JEROME, INONI EPHRAIM et WALLS KEVIN, des
indices graves et concordants de nature à entraîner leur inculpation
pour détournement de deniers publics, tentative de détournement de
deniers publics en coaction et complicité ».

Pour une compréhension exhaustive de ce qui s’est passé au


niveau de l’enquête préliminaire, on peut trouver en annexe de larges
extraits du document « Soit transmis à Monsieur le Procureur de la
République Près le Tribunal de Grande Instance du Mfoundi », daté
du 04 août 2008, et signé par le Directeur de la Police Judiciaire, le
Commissaire Divisionnaire ATEBA ONGUENE.

B. Les questions que soulève l’enquête préliminaire

1. Pourquoi, s’agissant des 31 millions de dollars US, virés à


GIA pour l’acquisition de l’avion présidentiel neuf, le
Commissaire NTONGA Benjamin n’a-t-il retenu que le
crime de tentative de détournement de ladite somme, à
l’encontre de ATANGANA MEBARA, KEVIN WALLS et
OTELE ESSOMBA, alors même qu’au niveau de cette
enquête préliminaire, des documents avaient été déposés, des
déclarations enregistrées, permettant d’enquêter de manière
plus approfondie sur la destination finale des 29 millions de
dollars conservés par l’intermédiaire GIA ? Le Directeur
Général de la SNH a expressément souligné, devant les
enquêteurs, comment il avait été alerté par ses banquiers à
Paris de ce que la Bank of America où était domicilié le
compte de GIA s’étonnait que son client reçoive autant
d’argent alors que son activité ne justifiait pas un tel gain
(page 10 du Rapport d’Enquête de la DPJ).

2. Toujours au niveau de la Police Judiciaire, le Directeur


Général de la SNH a rappelé que malgré de nombreuses
118
demandes écrites, adressées tant au Ministre des Finances
qu’au Directeur Général de la CAMAIR, il n’avait toujours
pas eu copie du contrat qui aurait été signé entre CAMAIR et
GIA.

3. Sollicité par les enquêteurs pour remettre copie de ce contrat


CAMAIR /GIA, l’ancien Administrateur Directeur Général
de la Cameroon Airlines à l’époque des faits, M. FOTSO, a
promis de leur faire tenir ledit document sans délai. Il
déposera en effet un volumineux mémorandum à l’enquête
auquel sont annexés de très nombreux documents, mais point
de contrat CAMAIR/GIA.

4. À l’enquête préliminaire toujours, il a été demandé à l’ancien


Directeur Général de la Cameroon Airlines pourquoi n’avait-
il pas exécuté les instructions du Secrétaire Général de la
Présidence, M. ATANGANA MEBARA lui prescrivant de
récupérer le reste de la somme virée à GIA ; il a répondu que
des instructions similaires avaient été données par M.
ATANGANA MEBARA à APM, qui a interféré dans ses
démarches, et s’est trouvé dans l’impossibilité de rentrer en
possession de ces sommes du fait même de ceux qui lui en
avaient donné l’ordre. Pourtant, aucun document n’atteste
que APM ait jamais été contacté pour récupérer le reste de
l’acompte de 31 millions de dollars.

5. Bien plus, il a aussi été demandé à l’ancien Directeur


Général de la CAMEROON AIRLINES ce qu’était devenu
le reste du déposit versé à GIA ; il s’est contenté de répondre
qu’il ne savait pas ; et que la question devait être posée à la
Présidence de la République.

6. Les enquêteurs ont-ils volontairement, ou par incompétence,


abandonné la piste qui avait été indiquée par le Ministre
chargé de la Justice, dans sa demande d’ouverture d’une
enquête, à savoir « des doutes planant sur l’utilisation
orthodoxe des sommes décaissées du Trésor Public » pour
l’acquisition d’un avion présidentiel ?

119
7. Pourquoi les enquêteurs n’ont-ils pas insisté auprès de tous
ceux qui prétendaient qu’un contrat avait été signé entre
Cameroon Airlines et GIA, en vue d’obtenir une copie de ce
contrat ou tout au moins les références ? Pourtant, les
enquêteurs ont principalement fondé leur accusation de
tentative de détournement sur le fait que j’avais rompu de
manière abusive et, en tout cas sans raison valable, le contrat
liant CAMEROON AIRLINES à GIA relatif à l’acquisition
d’un avion présidentiel Boeing BBJ-II. Comment les
enquêteurs de la police Judiciaire pouvaient-ils conclure à
une rupture d’un contrat qu’ils n’ont jamais vu ?

8. Par ailleurs, à quel titre et par quelle alchimie M. OTELE


ESSOMBA Hubert, a-t-il été impliqué dans cette affaire de
tentative de détournement, alors que le dossier ne comporte
aucun document prouvant son association dans la tentative
de récupération de l’acompte encore détenu par GIA ? Parce
qu’il « aurait reçu un mandat général de représentation de
Monsieur WALLS dans ces relations d’affaires avec le
Cameroun » nous dit le rapport du Commissaire NTONGA.
Un mandat de représentation constitue-t-il une infraction ? Et
comment justifier qu’une faute éventuelle du représenté soit
imputable au représentant ? N’est-ce pas plutôt parce qu’il a
refusé de « livrer MEBARA et INONI », comme le lui avait
demandé le Directeur de la Police Judiciaire, M. ATEBA
ONGUENE ? Il faut espérer qu’un jour toutes ces questions
recevront des réponses satisfaisantes, pour l’Histoire.

C. Une instruction du juge Pascal MAGNAGUEUMABE


pleine de surprises

Le 06 août 2008, sur la base du dossier transmis au Procureur de la


République du Tribunal de Grande Instance du Mfoundi par le
Directeur de la Police Judiciaire, le Juge d’instruction, M. Pascal
MAGNAGUEUMABE, par des ordonnances du 06 août 2008, inculpe
Monsieur ATANGANA MEBARA Jean-Marie, ancien Ministre de
l’Enseignement Supérieur, ancien Ministre d’Etat Secrétaire Général
de la Présidence de la République, ancien Ministre d’Etat Ministre des
Relations Extérieures, des chefs d’accusation ci-dessous repris, et le
120
place en détention provisoire à la prison Centrale de Yaoundé, où il se
trouve depuis cette date, c’est-à-dire trois ans depuis lors jusqu’en
août 2011, date de finalisation de cet ouvrage.

Les cinq chefs d'inculpation, alors signifiés, sont d'avoir, courant


2001 à 2004, à Yaoundé :

1. « Ensemble et de concert avec OTELE ESSOMBA Patrick


Marie et d'autres individus non encore identifiés, tenté
d'obtenir frauduleusement la somme de 29.000.000 $ US
appartenant à l'Etat du Cameroun, somme d'argent versée à
GIA International Inc Corporation (entreprise américaine
basée en Oregon), pour l'acquisition d'un aéronef neuf de
marque BBJ-2 auprès de la compagnie BOEING,
notamment, le fait pour ATANGANA MEBARA Jean-Marie
de rompre sans motif légitime le contrat y afférent entre
CAMAIR et GIA, et de donner mandat à APM (Cabinet de
Consultant basé à Londres), de recouvrer ladite somme à des
fins inavouées, tentative qui n'a manqué son effet que grâce à
des circonstances indépendantes de sa volonté, à savoir
l'insolvabilité de la Société GIA. »

2. « Toujours ensemble et de concert avec d'autres individus


non encore identifiés, tenté d'obtenir frauduleusement la
somme de 4.000.000.000 francs CFA appartenant à l'Etat du
Cameroun, en demandant à la SNH de virer ladite somme à
la STANDARD CHARTERED BANK Cameroun New
York en remboursement des créances de ANSETT sur la
CAMAIR, prétendument payées par cet établissement
bancaire, tentative qui n'a manqué son effet que grâce à la
vigilance de l'Administrateur Directeur Général de la Société
Nationale des Hydrocarbures (SNH) qui en a exigé les
justificatifs. »

3. « Ensemble et de concert avec OTELE ESSOMBA Hubert


Patrick Marie et d'autres individus, obtenu frauduleusement
la somme de 1.500.000.000 (un milliard cinq cent millions)
francs CFA appartenant à l'Etat du Cameroun, somme
d'argent virée par la SNH dans les comptes de la Société
APM, prétendument pour payer des arriérés de loyers dus
121
par la CAMAIR à ANSETT, aucune trace dudit paiement
n'apparaissant dans les livres de la CAMAIR. »

4. « Ensemble et de concert avec d'autres individus non encore


identifiés, fait virer la somme de 720.000.000 (sept cent
vingt millions de francs CFA) par l'Etat du Cameroun à son
Ambassade de Washington, somme d'argent dont aucun
justificatif d'utilisation n'est produit. »

5. « Ensemble et de concert avec d'autres individus non encore


identifiés, obtenu ou retenu frauduleusement la somme de
657.511.470 francs CFA (six cent cinquante millions cinq
cent onze mille quatre cent soixante dix francs CFA)
représentant le différentiel des quatre milliards qu'il
(ATANGANA MEBARA) a fait virer par la SNH au profit
de ANSETT en paiement des créances de cette dernière sur
la CAMAIR et les 3.342.488.530 (trois milliards trois cent
quarante-deux millions quatre cent quatre vingt huit mille
cinq cent trente) francs Cfa, effectivement constatés dans la
comptabilité de la CAMAIR ».

a. Les surprises du début de l’instruction

L’instruction proprement dite de M. ATANGANA MEBARA,


c’est-à-dire ses auditions chez le Juge d’Instruction, commence en
février 2009, soit plus de sept mois après son incarcération. Pourtant,
le 11 septembre 2008, le collectif de mes avocats (cinq) avait adressé
au juge d’Instruction une correspondance pour s’inquiéter que plus
d’un mois depuis mon placement en détention provisoire, aucun acte
d’instruction n’ait été posé à mon endroit. Cette lettre dénonce aussi
les mesures carcérales spécifiques dont j’étais victime et qui, selon
mes avocats, constituaient de «véritables atteintes aux droits
fondamentaux de tout détenu » : privation du droit de communiquer et
de visite, y compris des membres de ma famille, fouilles ciblées et
humiliantes, et quasi impossibilité d’être consulté par son médecin.
Pour mes avocats, « toutes ces choses participent de la torture blanche
et violent autant les principes universels de l’Etat de droit que les
dispositions protectrices du Code de Procédure Pénale nouveau de la
République du Cameroun ».

122
Le Juge d’Instruction avait estimé plus urgent de saisir par
Commission Rogatoire Internationale, dès le 15 septembre 2008, les
Autorités judiciaires de Grande-Bretagne et d’Indonésie, puis le 07
octobre 2008, les Autorités Judiciaires françaises, par une
Commission Rogatoire Internationale Complémentaire.

Chaque Commission Rogatoire Internationale est ainsi formulée :

« Nous… Juge d’Instruction au tribunal de Grande Instance du


Mfoundi (Yaoundé-Cameroun) ;

Vu l’information judiciaire suivie contre ATANGANA MEBARA


Jean-Marie, OTELE ESSOMBA Patrick Marie et autres, inculpés de
détournement de deniers publics et complicité, et détenus suivant
mandats de détention provisoire du 06.08.2008 ;

Vu l’Accord de Coopération en matière judiciaire entre le


Gouvernement de la République de…

Avons l’honneur de prier les Autorités Judiciaires compétentes du


pays XXXXX de bien vouloir procéder aux opérations ci-dessous
précisées, et de nous renvoyer dans les meilleurs délais, la présente
Commission Rogatoire accompagnée des pièces constatant son
exécution ».

Suit la présentation des faits reprochés aux inculpés :

Aux Autorités Judiciaires Françaises, il est aussi confié la mission


de saisir la COMMISSION BANCAIRE FRANCAISE, pour obtenir
d’elle « l’état des avoirs détenus dans les banques de la Confédération
Helvétique » des mis en cause, de leurs conjoints et de leurs associés,
d’y bloquer les comptes des mis en cause.

Voilà comment les Autorités Judiciaires de nombreux pays dans le


monde ont été avisées de ce que l’ancien Secrétaire Général de la
Présidence de la République du Cameroun était au centre d’un
scandale financier.

Il importe de souligner à ce stade qu’aucune des Commissions


Rogatoires n’a établit que ATANGANA MEBARA était titulaire d’un
123
compte bancaire à l’étranger.

b. Les surprises du déroulement de l’instruction

b1)- La Surprise de la procédure de l’Habeas


Corpus

Selon le Dictionnaire de la Culture Juridique (sous la Direction de


Denis ALLAND et de Stéphane RIALS, 2007), la procédure de
l’Habeas corpus, d’origine médiévale, « renvoie tout à la fois à une
procédure judiciaire bien précise et à un symbole des garanties
offertes par le droit anglo-américain aux libertés individuelles… Son
objet n’est en aucune façon de déterminer l’innocence ou la culpabilité
du détenu, mais uniquement de vérifier la légalité de la détention en
exigeant qu’elle soit justifiée par des motifs recevables en droit, à
défaut de quoi la personne emprisonnée devra être élargie ».

Aujourd’hui, dans les pays ayant retenu dans leur droit et leurs
pratiques le principe de l’Habeas corpus, sa justification fondamentale
est que, même détenue, tout individu conserve des droits, dont
notamment celui de contester la légalité et la validité de sa détention.
Au Cameroun, les articles 584 et 585 notamment du Code de
Procédure Pénale de 2005, fixent d’une part le domaine d’application
des dispositions de l’Habeas Corpus, d’autre part le déroulement de la
procédure devant la juridiction compétente.

Ledit Code prévoit spécifiquement que le Tribunal de Grande


Instance est compétent pour examiner « les requêtes en libération
immédiate, fondées sur l’illégalité d’une arrestation ou d’une
détention ou sur l’inobservation des formalités prescrites par la loi ».
Il est par ailleurs précisé que « si l’arrestation ou la détention apparaît
illégale, le Président (du Tribunal) statue et ordonne la libération
immédiate de la personne détenue ».

Forts de ces dispositions légales, mes avocats ont introduit en mon


nom, une requête en Habeas Corpus auprès du Président du Tribunal
de Grande Instance de Yaoundé, compétent en la matière, le 12 février
2009.

124
La requête était fondée sur le fait que, au 06 février 2009, date
d’expiration du mandat de détention provisoire qui m’avait été
décerné le 06 août 2008, pour une durée de six mois, aucune
prolongation de ladite détention ne m’avait été notifiée. Mes avocats,
dans de brillantes plaidoiries, rappelèrent d’abord les dispositions de
l’article 221 du Code de Procédure Pénale, en vertu desquelles « à
l’expiration du mandat de détention provisoire, le Juge (d’instruction)
doit, sous peine de poursuites disciplinaires, ordonner immédiatement
la libération de l’inculpé, à moins qu’il soit détenu pour une autre
cause ». Ils n’eurent pas de difficultés à établir que je n’étais pas
détenu pour une autre cause. Ensuite mes conseils invoquèrent une
jurisprudence récente du Tribunal de Grande Instance de Yaoundé qui,
en novembre 2008, avait décidé la libération immédiate des militants
du parti politique d’opposition SDF (Social Democratic Front), qui
avaient fondé leur requête en Habeas Corpus sur le fait qu’ils
n’avaient pas reçu notification des ordonnances de prolongation de
leur détention provisoire.

Mes avocats avaient enfin souligné que l’illégalité de ma


détention, au-delà du 06 février 2009, résultait de l’absence de
notification de la prorogation de la détention provisoire, laquelle
faisait présumer l’absence d’ordonnance.

Le Parquet, représenté par le substitut du Procureur SOH Maurice,


plaida pour le rejet de cette requête, arguant principalement «
qu’aucune disposition légale ne prévoit la notification de l’ordonnance
de prorogation de la détention provisoire à l’inculpé, et que la dite
ordonnance de prorogation a été rendue avant l’expiration du délai de
détention fixée par la première ordonnance de détention provisoire, à
savoir le 05 février 2009 ».

Appelé à intervenir en dernier lieu, voici in extenso, le contenu de


ma déclaration devant le Président du Tribunal de Grande Instance de
Yaoundé :

Monsieur le Président

Je vous remercie de me donner la parole.

125
Mes conseils ont introduit auprès de votre instance une requête en
libération immédiate, conformément aux dispositions de l’article 584,
alinéa (3).

Ils vous exposeront tout à l’heure les fondements juridiques de


cette requête.

J’ai accepté de prendre la parole à ce stade pour vous dire,


Monsieur le Président ce que j’attends de vous :

J’attends simplement que la loi soit appliquée, que le droit soit dit.

J’attends que cette application de la loi se fasse pour moi, comme


pour n’importe quel citoyen camerounais.

En effet Monsieur le Président, le Code de Procédure Pénale a


constitué à son adoption en 2005 et sa mise en œuvre en 2007, et tout
en a été convenu, une étape capitale dans l’évolution de notre pays
vers un véritable Etat de droit.

Dans l’exposé des motifs du projet de loi, les principaux objectifs


sont présentés entre autres. L’on peut relever « l’adoption des règles
de procédure aux exigences de sauvegarde des droits du citoyen à
toutes les phases de la procédure. »

Ce Code est aujourd’hui à sa troisième année de mise en œuvre ; il


fait encore l’objet d’interprétations ou d’appréciations différentes ici
et là.

La décision que vous allez prendre sur le cas qui vous est soumis
contribuera, sans aucun doute, à clarifier le débat et harmoniser les
interprétations de la loi.
Cette décision attendue, sera importante dans l’évolution de notre
pays vers l’état de droit il s’agit pour vous aujourd’hui de dire si cette

126
marche est définitive et irréversible ou si elle doit encore connaître
des arrêts, voire des retours en arrière.

Au-delà de ce cas, votre mission est aussi de combattre la


méfiance, voire la défiance de vos concitoyens envers la justice, et
plutôt d’asseoir des justiciables et donc la sécurité judiciaire.

Qu’il me soit permis ici de reprendre les fortes exhortations du


premier Président de la Cour Suprême à l’occasion de la rentrée
solennelle de la dite Cour, le 26 février 2009, je cite :

« Il faudrait qu’ils (les magistrats) sachent qu’ils exercent leur


fonction au nom du peuple et que celui-ci attend une justice rapide,
sereine, crédible, efficace et plus humaine ; qu’ils n’oublient jamais
qu’à travers leurs décisions se jouent la considération, la dignité,
l’honneur, le patrimoine, la liberté, voire la vie de leurs semblables
qu’ils sont appelés à juger. » Fin de citation.

Mon vœu le plus profond est que ces propos inspirent tous les
magistrats intervenant dans cette affaire. Qu’aucune autre
considération, étrangère à l’esprit et à la lettre de la loi, ne vienne
entacher leur réflexion ou leurs considérants.

Certains seraient en effet tentés de s’opposer à l’application de la


loi à mon bénéfice, au motif que je n’aurais pas, par mon
comportement démontré mon désir, ma volonté de contribuer à la
manifestation de la vérité.

La vérité Monsieur le Président est que je suis à mon septième


mois de détention et que je n’ai jamais été convoqué chez Monsieur le
juge d’instruction pour y être entendu.

La vérité Monsieur le Président est que j’ai été en septembre 2008


extrait de la prison dans laquelle je suis incarcéré pour une
perquisition à mon domicile principal à Bastos, Yaoundé ; et que j’y
127
ai participé, sans rien dissimuler. À la suite de cette perquisition,
opérée avec la couverture sécuritaire ostentatoire et menaçante de
près d’une vingtaine d’éléments du GSO (armés de fusils…) j’ai fait
savoir à Monsieur le juge d’instruction, que je ne prendrai plus part à
des transports judiciaires dans et sous ces conditions. J’ai donc
désigné, pour les autres perquisitions, et conformément à la loi, des
membres de ma famille et mes conseils pour me représenter.

Monsieur le Président, je réclame le bénéfice de la présomption


d’innocence affirmée par le Code de Procédure Pénale.

Or ces escortes qui à défaut d’avoir pour objectif l’humiliation


publique de l’inculpé ont eu cet effet là, elles semblent être sous-
tendues par une présomption de culpabilité, et je le redis ici, je ne
m’associerai jamais à des démarches fondées sur une présomption de
ma culpabilité.

La vérité est enfin, Monsieur le Président que les deux derniers


ordres d’extraction m’ont été présentés, sans annonce préalable, le
jour même où j’étais convoqué chez Monsieur le juge d’instruction et
à une heure ou deux de l’heure du rendez-vous. Ici encore, Monsieur
le Président, je réclame un minimum d’attention à ma dignité
d’homme. Est-ce vraiment si difficile de faire savoir à un détenu,
présumé innocent, 24 heures avant son extraction, qu’il est convoqué
chez Monsieur le juge d’instruction à cette date ?

Monsieur le Président, je désire, plus que personne, que la vérité


soit établie dans cette affaire pour que je sois rendu à ma famille. S’il
y a des gens qui auraient des raisons d’avoir peur d’entendre la
vérité, dans les affaires qui ont conduit à mon incarcération, ce n’est
pas de mon côté qu’il faudrait les chercher.

LE MAHATMA GANDHI disait que « une erreur ne devient pas


une vérité parce que tout le monde y croit, pas plus qu’une vérité ne
peut devenir erreur lorsque personne n’y adhère. »
128
Je reste convaincu Monsieur le Président, que la justice
camerounaise me rendra justice, un jour (de mon vivant ou après ma
mort) et me rétablira dans mon honneur et ma dignité.

Le chemin peut être long ou court, cela dépendra en grande partie


des hommes. Mais la vérité ne dépérit pas, elle ne se transforme pas.

Je vous fais confiance Monsieur le Président, parce que vous l’avez


déjà démontré à d’autres occasions, pour être parmi les hommes qui
font avancer le droit et la justice dans notre pays, parce que pour ces
hommes là, la vérité et la loi sont sacrées.

Merci de votre attention.

L’affaire fut mise en délibéré pour le 03 mars 2009. Mais je ne pus


me rendre au tribunal, faute d’une escorte de gendarmerie requise
pour m’y conduire. L’affaire fut renvoyée au 10 mars 2009.

L’ordonnance, enregistrée sous le numéro N° 11/HC, rendue et lue


par le Président du Tribunal de Grande Instance, Monsieur SCHLICK
GILBERT, à 12 heures 28 minutes ce mardi 10 mars 2009 est
intéressante à plus d’un titre.

Le Président a d’abord tenu à faire le distinguo entre la


jurisprudence invoquée par mes conseils et le cas soumis à son
examen ; à cet effet, il relève que, « alors que dans le cas du 05
novembre 2008, il était question de diverses prorogations de titre de
détention dont certaines n’avaient pas été notifiées à l’inculpé, dans la
présente cause, il y a eu une seule prorogation de la détention
provisoire et l’ordonnance y relative a été effectivement notifiée à
l’inculpé ».

Le Président du Tribunal, après avoir constaté que l’ordonnance de


prorogation avait été prise par le Juge d’instruction, un jour avant
l’expiration du mandat de détention provisoire initial, soit le 05 février
2009, relève que « le débat juridique porte essentiellement sur
l’impact de la notification de l’ordonnance de prorogation de la
129
détention provisoire, intervenue le 13 février 2009 ».

Il invoque alors les dispositions de l’article 170(6) du Code de


Procédure Pénale, pour souligner que « notification des actes privatifs
de liberté doit être faite à la partie concernée dans la perspective de lui
permettre d’exercer des voies de recours qu’elle jugerait opportunes ».
Puis le Président pose que « la loi n’ayant pas prévu de délai exprès de
notification en semblable hypothèse », c’est-à-dire celle de
prorogation de la détention provisoire, « il est judicieux de recourir
aux principes généraux de droit relatifs aux droits de la défense et aux
délais raisonnables nécessaires à tout procès équitable ».

Le Président du Tribunal observe que d’une part la notification de


l’ordonnance a été faite au quatrième jour ouvrable, et qu’il « est
loisible de constater et de conclure qu’une notification faite dans ces
délais intervient dans des délais raisonnables », d’autre part que j’ai pu
exercer mon « droit d’accès », qui offre à un individu « la possibilité
de contester un acte ou une situation quelconque qu’il juge
préjudiciable à ses droits », puisqu’ayant pu saisir le Tribunal de
Grande Instance d’une requête en Habeas Corpus. Le Président du
Tribunal conclut ainsi son ordonnance :

« Attendu qu’aucune violation de la loi n’a été démontrée, aucun


délai n’ayant été prévu comme susdit pour la notification des
ordonnances de prorogation de détention provisoire : Qu’en
conséquence, la demande en libération immédiate sus présentée ne se
justifie pas et il échet de la rejeter ».
Ce fut une grosse surprise, surtout pour mes avocats qui étaient
convaincus que le même Tribunal ne pouvait se dédire en l’espace de
cinq mois, entre le mois de novembre 2008, où une décision dans un
cas proche sinon similaire a conduit à la libération immédiate des
détenus, membres du parti politique SDF, et mars 2009 où mon
dossier est soumis au Tribunal. Nous en tirâmes, les uns et les autres
quelques leçons pour la suite de la procédure.

Le Juge d’instruction, me recevant quelques semaines plus tard,


pour le début de mes auditions, me révéla, en présence de mes
avocats, que si d’aventure j’avais eu gain de cause au niveau du
Tribunal, il avait déjà préparé une nouvelle ordonnance de détention
provisoire, et que j’avais été mal conseillé par mes avocats. Ces
130
révélations me parurent stupéfiantes, d’autant plus que, l’instruction
n’ayant pas démarré avant cette décision du 19 mars 2009, le Juge ne
disposait vraiment pas de ces indices graves et concordants qui
peuvent fonder une détention provisoire. Elles me permirent de
réaliser le degré de détermination de ceux qui avaient décidé de mon
arrestation suivie de mon incarcération.

b2)- La Surprise du Sixième Chef d’inculpation


(première version)

Le 30 septembre 2009, alors que nous croyions nous acheminer


vers la fin de l’instruction, le juge d’instruction me notifie une
nouvelle inculpation, complétée d’une nouvelle ordonnance de
détention provisoire de six mois, renouvelable.

Dans son ordonnance de mise en détention provisoire, le Juge


relève qu’il ressort des procès-verbaux d’enquête de la Direction de la
Police Judiciaire, ainsi que des procès-verbaux d’interrogatoire de
l’inculpé MENDOUGA Jérôme, notamment ceux des 03 et 07
septembre 2009, « des indices suffisants contre ATANGANA
MEBARA Jean-Marie et MENDOUGA Jérôme et autres, d’avoir
commis le crime de détournement de deniers publics en coaction »,
d’un montant de cinq (5) millions de dollars US. Le Juge ne nous
donne pas copie de l’acte d’accusation, renvoyant mes avocats à la
consultation du dossier dans les règles et modalités prévues par la loi.

Ayant requis un délai de deux semaines environ pour prendre


connaissance des éléments de cette nouvelle inculpation et pour
préparer l’interrogatoire y relatif, j’obtins du Juge le délai sollicité.

Lorsque celui-ci me convoqua pour ledit premier interrogatoire, le


13 octobre 2009, je me présentai à son cabinet, assisté de mes avocats.
Ceux-ci firent remarquer au Juge qu’ils n’avaient pas été
formellement avisés, comme le prévoit le Code de Procédure Pénale,
quarante-huit (48) heures avant la date de cette audition. Le Juge
reconnut fondée leur remarque, puis fixa une nouvelle date de premier
interrogatoire, soit le 15 octobre 2009. Le 14 octobre, mes conseils
saisirent le Juge par téléphone pour l’informer qu’ils avaient une
requête de leur client à lui remettre le lendemain, et pour solliciter le
renvoi à une autre date de l’audition prévue le 15 octobre 2009. Le
131
Juge d’Instruction me convoqua cependant le 15 octobre. Je lui fis
répondre, par l’entremise de l’Officier de gendarmerie mandaté pour
m’escorter au cabinet du Juge d’instruction, que mes avocats devaient
lui déposer ce même jour une requête et que je ne pouvais donc pas
répondre à sa convocation.

De fait, il reçut mes avocats ce jour-là le 15 octobre 2009 ; ceux-ci


lui remirent une requête demandant l’annulation de sa nouvelle
inculpation de leur client et de l’ordonnance de détention provisoire
consécutive du 30 septembre 2009.

La réaction du Juge d’Instruction fut très surprenante. En effet, le


20 octobre 2009, soit cinq jours plus tard, je fus convoqué au bureau
du Chef de Service Administratif et Financier de la Prison (Chef
SAF), vers 8 heures 45 minutes. J’y trouvai une personne qui me fut
présentée comme un huissier. Celui-ci m’informa qu’il était Clerc à
l’étude de Maître NGOUFACK Samuel, Huissier de Justice à la 20ème
chambre près la Cour d’Appel du Centre et les tribunaux de Yaoundé ;
et qu’il avait été chargé de me donner notification d’un acte du Juge
d’instruction qu’il sortit d’une chemise. Il me le présenta. Quelle ne
fut pas ma stupéfaction de découvrir qu’il s’agissait d’un mandat
d’arrêt ! Je découvrirai plus tard, que ce mandat d’arrêt avait été signé
le 16 octobre 2009, soit le lendemain de la remise au Juge
d’Instruction, par mes avocats, d’une requête demandant l’annulation
de son inculpation et de l’ordonnance de mise en détention provisoire
consécutive.

L’exploit d’Huissier avait pour titre, « Notification Mandat


d’Arrêt ». Par ce document, repris ci-dessous textuellement, Maître
NGOUFACK :

« DONNE CITATION A ATANGANA MEBARA Jean-Marie, né


le 27-03-54 à Yaoundé, fils de MEBARA Grégoire et de NGONO
Olive, domicilié à EKOUNOU (Prison Central de Yaoundé), en son
domicile où étant et parlant à : (écrit à la main) la personne trouvée à
la prison central de Yaoundé qui reçoit tant ledit mandat d’arrêt que
copie du présent exploit et vise l’original,

D’avoir à se trouver et comparaître en personne dès réception des


présentes par devant le Juge d’Instruction de Yaoundé TGI Mfoundi,
132
statuant en matière criminelle et siégeant en la salle ordinaire de ses
audiences sise au palais de justice de ladite ville ;

POUR

Etre poursuivi pour tentative de détournement de deniers publics en


coaction à concurrence de diverses sommes d’argent de montant
supérieur à 500 000 francs celui-ci a connu une autre inculpation de
détournement de deniers publics pour une autre somme d’argent
équivalent à 5 000 000$ US, les faits de cette dernière inculpation
n’étaient pas connus dans les précédentes, mais compris dans
l’ensemble des faits de détournement des sommes d’argent virées par
l’Etat du Cameroun aux Etats-Unis d’Amérique pour l’acquisition
chez Boeing d’un aéronef neuf de marque BBJ-2 destiné à la
Présidence de la République. Et dont le Juge d’instruction a été saisi ;
etc.

Après avoir hésité quelques secondes à décharger cet exploit, je


finis par le prendre, me disant qu’il vaut mieux avoir un document que
je pourrais présenter à mes avocats qui n’étaient évidemment pas au
courant à cette heure matinale du 20 octobre 2009.
Rentré dans notre quartier de la prison, je pris tranquillement
connaissance du MANDAT D’ARRET VALANT
INTERROGATOIRE AU FOND, émis par le Juge d’Instruction
Pascal MAGNAGUEMABE le 16 octobre 2009.
Dans les « attendus » de ce mandat d’arrêt, le Juge d’instruction
rappelle abondamment les faits ayant motivé sa décision. Il souligne
particulièrement le fait que, « en mentionnant sur le mandat de son
extraction daté du 13 octobre 2009 en vue de son interrogatoire fixé au
15 octobre 2009 que *suite aux recommandations de son conseil,
l’intéressé ne peut sortir. Les avocats devant remettre ce matin une
requête*, l’inculpé ATANGANA MEBARA Jean-Marie laisse
comprendre qu’il renonce à être entendu sur l’ensemble même des
faits à lui reprochés objet de l’inculpation de détournement de deniers
publics pour 5 000 000 $ US perpétré dans le cadre de l’acquisition
chez Boeing par l’Etat du Cameroun d’un aéronef neuf de marque
BBJ-2 destiné à la Présidence de la République ».
Le Juge en conclut « Que dès lors, il y a lieu d’émettre à l’encontre
de l’inculpé ATANGANA MEBARA Jean-Marie un mandat d’arrêt
133
valant interrogatoire au fond sur ces faits révélés pour lui de s’être, à
Yaoundé, courant décembre 2005, date de signature de l’AIRCRAFT
LEASE AGREEMENT, et juin 2005, date de prise d’effet du
SETTLEMENT AGREEMENT, en tout cas dans le temps légal des
poursuites, ensemble et de concert avec Jérôme MENDOUGA, rendu
complice du crime de détournement de deniers publics pour une
somme équivalant à 5 000 000 $US perpétré par des individus non-
identifiés, notamment en instruisant à MENDOUGA Jérôme, alors
Ambassadeur du Cameroun à Washington d’utiliser cette somme
d’argent pour couvrir les charges de la partie République du
Cameroun issues desdits AIRCRAFT LEASE AGREEMENT et
SETTLEMENT AGREEMENT, alors que cette somme avait été virée
chez Boeing par l’Etat du Cameroun pour l’acquisition d’un aéronef
neuf de marque BBJ-2 destiné à la Présidence de la République,
encore et surtout que les justificatifs de l’utilisation de cette somme
n’ont pas été produits ».

Le Juge termine ainsi son acte : « Mandons et ordonnons à tout


officier ou agent de police judiciaire d’arrêter et de présenter le
susnommé à la prison centrale de Yaoundé-KONDENGUI ;
Enjoignons au Régisseur de ladite maison d’arrêt de le recevoir et
retenir en mandat d’arrêt, jusqu’à ce qu’il en soit autrement ordonné ».

Quelques instants plus tard, je demande à être reçu par le régisseur


de la prison pour principalement m’informer sur la conduite à tenir. Le
régisseur me reçoit sans délai. Je lui présente le mandat d’arrêt qui
m’avait été servi plus tôt dans la matinée du même jour. Après en
avoir pris connaissance, le responsable de la prison me dit qu’il ne
comprend pas ce que cela signifie et qu’il va en référer au Procureur
de la République ; il me demande, en attendant, de ne plus décharger
de document présenté par des huissiers avant qu’il en ait pris
connaissance. Le 16 novembre 2009, il transmet à la Chambre de
contrôle de l’instruction de la Cour d’Appel du Centre, la requête à lui
remise par mes avocats le 15 octobre 2009, demandant l’annulation à
la fois de l’inculpation nouvelle et des ordonnances y consécutives.
Cette requête était fondée sur l’illégalité de la dernière inculpation,
ainsi que sur l’illégalité et le caractère vexatoire et inutile du mandat
d’arrêt émis contre ATANGANA MEBARA.
Mes avocats, dans leurs conclusions, ont d’abord établi que l’article
145 du Code de procédure Pénale prévoit que si à l’occasion de ses
134
investigations, le Juge d’instruction découvre des faits nouveaux, il est
tenu d’en informer le parquet et de solliciter, par ordonnance de soit-
transmis, une autorisation d’instruire sur ces faits nouveaux ; celle-ci
est accordée par un réquisitoire supplétif. Or ledit réquisitoire n’a été
ni sollicité par le juge d’Instruction, ni obtenu.
Dans ses réquisitions du 11 novembre 2009, le Ministère public a
recommandé le rejet de la requête de M. ATANGANA MEBARA,
arguant de ce qu’« une nouvelle inculpation n’est subordonnée au
réquisitoire supplétif préalable, qu’autant qu’elle porte sur des faits
nouveaux au sens de l’article 169 du Code de Procédure Pénale ». Or,
pour le Ministère public, « la somme de 5 000 000 USD dont le
détournement est reproché à l’inculpé, M. ATANGANA MEBARA
Jean-Marie, étant indivisible de la somme totale transférée par l’Etat
du Cameroun pour l’acquisition du BBJ-2 neuf destiné aux
déplacements du Président de la République, elle ne jouit pas d’un
régime autonome pour conférer un caractère nouveau à l’ensemble des
faits de détournement de deniers public mis à la charge dudit
inculpé ».

Mes avocats ont ensuite relevé la contradiction dans le


raisonnement du parquet et du Juge d’instruction ; ils ont ainsi
souligné que si les faits ne justifient pas un réquisitoire supplétif,
parce qu’ils sont considérés comme anciens, les mêmes faits ne
pourraient pas donner lieu à deux mandats de détention distincts, alors
le mandat de détention provisoire initial, du 06 août 2008 devrait
suffire.

S’agissant du mandat d’arrêt émis à mon encontre par le Juge


d’instruction, mes conseils ont souligné qu’il était non fondé en droit,
donc illégal, et inopportun. Le Juge d’instruction avait en effet
invoqué les dispositions de l’article 172 alinéas 4 et 5, pour justifier
ledit mandat d’arrêt. Or, ont relevé mes avocats, cet article dispose
que « l’avocat constitué a le droit d’assister son client chaque fois que
celui-ci comparaît devant le juge d’instruction ; si le conseil convoqué
ne se présente pas, il est passé outre et mention du tout est faite sur
procès verbal (alinéa 4) ; il en est de même lorsque l’inculpé renonce à
n’être entendu ou confronté qu’en présence de son conseil (alinéa 5) ».
Nulle part, l’article excipé pour fonder le mandat d’arrêt, n’évoque
une telle possibilité. Mes avocats en ont conclu que ce mandat était
mal fondé en droit.
135
Abordant la non justification du mandat d’arrêt, mes conseils ont
d’abord rappelé qu’aux termes de l’article 18 du Code de Procédure
Pénale, « le mandat d’arrêt est l’ordre donné à un officier de police
judiciaire de rechercher un inculpé, un prévenu, un accusé ou un
condamné et de le conduire devant l’une des autorités visées par
l’article 12 ». Ils ont ensuite observé que de manière générale, un
mandat d’arrêt est émis contre une personne en fuite ou contre une
personne résidant hors du territoire. Et la preuve que je n’étais ni en
fuite, ni résident à l’étranger, est constituée par le fait que l’huissier
commis par le juge d’instruction pour me notifier le mandat d’arrêt,
m’a trouvé à la prison de KONDENGUI, où m’avait placé en
détention provisoire le même Juge, par ordonnance du 06 août 2008,
détention prorogée en février 2009 pour une période de 12 mois.

Je me demande si on ne saura jamais ce que visait le Juge


d’ Instruction en prenant cet acte, illégal et inopérant. Le 03 décembre
2009, la Chambre de Contrôle de l’instruction de la Cour d’Appel du
Centre rendit publique sa décision sur ma requête : annulation de
l’inculpation nouvelle pour violation des dispositions du Code de
Procédure pénale ; la Chambre argumenta que les faits relatifs à
cette inculpation, parce que ne figurant pas sur le réquisitoire
introductif, ils constituaient des faits nouveaux soumis à l’exigence
d’un réquisitoire supplétif ; la Chambre annula aussi en
conséquence les ordonnances liées à cette inculpation prises par le
juge d’instruction, notamment l’ordonnance de détention provisoire
du 30 septembre 2009 et le mandat d’arrêt du 16 octobre 2009.

L’arrêt de la Chambre de contrôle de l’instruction fut accueilli avec


joie par mon équipe d’avocats et par mes proches. Par sa clarté et sa
force, cet arrêt constituait un démenti, au moins pour un temps, des
points de vue des pessimistes et des sceptiques pour qui il ne fallait
rien attendre de la Justice Camerounaise. Je fus conforté dans l’idée
qu’il y avait dans notre corps judiciaire, comme dans d’autres corps
sociaux, des hommes et des femmes capables de dire le droit, de
manière simple et tout autant cinglante. Mais notre satisfaction fut de
courte durée.

136
b3)- La Surprise du Sixième Chef d’inculpation
(deuxième version)

Environ une dizaine de jours après l’arrêt de la Chambre de


Contrôle de l’instruction, le Juge d’instruction, par ordonnance de
soit-transmis du 15 décembre 2009, a sollicité du Procureur de la
République, un réquisitoire supplétif visant les faits de détournement
de cinq millions de dollars US. Ce réquisitoire supplétif lui est délivré,
avec une diligence inhabituelle, le lendemain 16 décembre 2009. Et le
18 décembre 2009, le Juge inculpait de nouveau ATANGANA
MEBARA Jean-Marie et MENDOUGA Jérôme des faits de
détournement de deniers publics, d’un montant équivalent à cinq
millions de dollars US. Le même jour, il nous délivrait également un
nouveau mandat de détention provisoire de six mois, valide jusqu’en
juin 2010, mais renouvelable. D’ailleurs il sera renouvelé le 18 juin
2010 pour une période de douze mois, soit jusqu’en juin 2011.

Le 18 décembre 2009, une requête est adressée au Juge


d’instruction demandant l’annulation de cette nouvelle inculpation et
de l’ordonnance de détention provisoire subséquente.
Par ordonnance du 30 décembre, notifiée à mes avocats le
05 janvier, le Juge a rejeté notre requête arguant qu’il n’avait violé
aucune disposition légale, puisqu’il avait, s’agissant de faits
nouveaux, sollicité et obtenu le réquisitoire supplétif du ministère
public.
Le 07 janvier, nous saisîmes de nouveau la Chambre de Contrôle
de l’Instruction de la Cour d’Appel, pour requérir l’annulation de
l’inculpation et celle de l’ordonnance de détention provisoire
subséquente.
Il faut souligner ici que mes conseils n’avaient pas réussi à se
mettre d’accord sur l’opportunité de la démarche d’appel. Pour
certains, le fait que le Juge se soit conformé aux dispositions du Code
relatives à des faits nouveaux, devait suffire pour que je présente mes
arguments au fond sur les faits qui m’étaient reprochés. D’autres
estimaient que c’était des questions de principe, qu’il ne fallait pas
laisser passer les atteintes aux droits de la défense, comme par
exemple le fait de m’inculper de nouveau en l’absence de mes
avocats. À dire vrai, j’avais pensé que l’annulation de l’inculpation
par la Chambre de Contrôle, pour violation de la loi, emportait
impossibilité pour l’accusation, de se prévaloir de nouveau de ce Chef
137
d’inculpation. Statuant le 02 février 2010 sur notre requête, la
Chambre de Contrôle, en collégialité et à l’unanimité, rejeta nos
prétentions, jugeant que les droits de la défense n’avaient pas été
abusés, et qu’en tout état de cause la loi n’avait pas été violée dans
cette nouvelle inculpation.
Ce fut avec une satisfaction mal dissimulée que le Juge
d’Instruction, me recevant quelque temps plus tard, me rappela qu’il
m’avait bien dit qu’il finira par savoir ce que sont devenus les cinq
millions de dollars US virés à Boeing. Il ajouta que l’on avait perdu
trois mois pour rien, on serait déjà bien avancé sur ce chef
d’inculpation. Je lui répondis qu’ayant choisi de ne pas, pour le
moment, interjeter appel de la décision de la Chambre de Contrôle,
j’étais disposé à répondre à ses questions dès séance tenante. Il me dit
qu’il s’en réjouissait et qu’il me fixerait un rendez-vous pour
commencer les auditions sur ces cinq millions de dollars.
L’ordonnance de disjonction prise en février 2010 par le Juge
d’instruction, classe ce dossier des cinq millions de dollars, parmi les
chefs d’inculpation pour lesquels il doit poursuivre ses investigations.
Pourtant, à la mi-juillet 2010, soit plus de six mois après que j’eusse
indiqué ma disponibilité à répondre à toutes les questions du Juge
d’instruction sur le détournement prétendu de cinq millions de dollars
US virés à Boeing, je n’ai toujours reçu aucune convocation à cet
effet.

D. Les surprises de la fin-continuation de l’instruction

Le 05 février 2010, à la veille de l’expiration du délai maximum de


détention provisoire (18 mois), le Juge d’instruction a pris deux (2)
ordonnances, une, dite « ordonnance de disjonction de la Procédure »,
l’autre, dite « Ordonnance de non-lieu partiel et de renvoi devant le
tribunal de grande Instance du Mfoundi ». Les éléments saillants et les
principales conclusions de ces deux ordonnances sont présentés ci-
après.

1. La surprenante ordonnance de disjonction de la


procédure

Dans cette ordonnance, le Juge d’instruction estime qu’à ce jour de


l’instruction, soit dix huit (18) mois après mon incarcération, « il y a
138
des inculpations où tous les suspects n’ont pas encore été, soit
identifiés, soit inculpés, soit interrogés, ou dont les faits ne sont pas
encore suffisamment élucidés, et d’autres où l’information judiciaire
est à son terme ».

Les inculpations pour lesquelles l’information judiciaire est à son


terme concernent :

• la tentative de détournement de deniers publics d’une somme


équivalant à 31.000.000 $ US, reprochés à ATANGANA
MEBARA, OTELE ESSOMBA, et à d’autres individus non
encore identifiés, « en leur volet constaté dans l’échange des
correspondances entre, d’une part, le Ministre d’Etat
ATANGANA MEBARA, alors Secrétaire Général de la
Présidence de la République et, d’autre part, KEVIN WALLS,
Directeur Général de AIRCRAFT PORTFOLIO
MANAGEMENT Ltd » (APM) ;

• le détournement de deniers publics d’une somme de


657.511.470 F CFA, reproché à ATANGANA MEBARA et
d’autres individus non encore identifiés.

Les inculpations à propos desquelles tous les mis en cause n’ont


pas encore été, soit identifiés, soit inculpés, soit interrogés, ou dont les
faits ne sont pas encore suffisamment mis au clair concernent les
autres chefs d’inculpation numérotés 2, 3, 4 ci-dessus, ainsi qu’une
autre inculpation nouvelle de détournement de cinq (5) millions de
dollars US, dont on parlera plus loin.

2. La surprenante ordonnance de non-lieu partiel et de


renvoi devant le tribunal de grande instance du Mfoundi
du 03 février 2010

Par cette ordonnance, le Juge d’Instruction décide :

Qu’ « il y a lieu de dire n’y avoir pas charges suffisantes contre


ATANGANA MEBARA sur le chef de détournement de deniers
publics en coaction de la somme de 657.511.470 F CFA »… et qu’il
« échet de dire n’y a avoir lieu à suivre contre lui sur ce chef ». Pour
faire simple on peut dire que le Juge d’Instruction a décidé qu’il
139
convient d’abandonner ce chef d’inculpation.

Que par contre ATANGANA MEBARA doit être renvoyé devant


le Tribunal du Mfoundi (Yaoundé) pour être jugé des faits de
tentative de détournement de la somme de 31.000.000 $ US. Pour
le Juge d’Instruction, la tentative de détournement a eu un
commencement d’exécution du fait que ATANGANA MEBARA a
autorisé le cabinet APM « à virer dans son compte bancaire (compte
du cabinet APM) à l’étranger cette fortune publique qu’elle était
chargée de récupérer chez l’intermédiaire « GIA INTERNATIONAL
INC », au lieu de la faire virer dans la caisse de l’Etat au Trésor Public
ou de la transférer chez BOEING pour finaliser l’opération
d’acquisition du BBJ-2 neuf présidentiel ».

Des explications détaillées ainsi que des informations vérifiables


sont fournies ci-dessous, pour cette inculpation pour laquelle
ATANGANA MEBARA est traduit devant le tribunal, ainsi que sur
les autres chefs d’inculpation pour lesquels l’instruction se
poursuivait.

a)- SUR LE CHEF D’INCULPATION DE


TENTATIVE DE DETOURNEMENT DE 31
MILLIONS DE DOLLARS

L’inculpation initiale était bâtie sur les faits que :

1. Monsieur ATANGANA MEBARA aurait rompu sans motif


légitime le contrat liant la CAMEROON AIRLINES ou CAMAIR,
(société publique) à GIA International (société américaine basée en
Oregon), contrat ayant pour objet l’acquisition d’un avion présidentiel
neuf de marque Boeing BBJ-2 ;

2. Et qu’il aurait donné mandat au Cabinet APM, le cabinet de


consulting londonien, « de recouvrer ladite somme à des fins
inavoués, tentative qui n'a manqué son effet que grâce à l'insolvabilité
de la Société GIA ».

L’ordonnance de renvoi devant le tribunal ne retient plus le


premier point, relatif à la rupture du contrat entre GIA et Cameroon
Airlines, l’instruction ayant démontré, à suffire, qu’il n’y a jamais eu
140
de contrat signé entre le transporteur national camerounais et la firme
américaine GIA International, en vue de l’acquisition d’un avion
présidentiel neuf. Le Juge relèvera d’ailleurs explicitement dans son
ordonnance de disjonction que le document présenté comme contrat
entre les deux entités sus-rappelées, « fait état, non pas d’un achat
ferme et direct par Cameroon Airlines de l’avion BBJ-2 tel
qu’escompté par le gouvernement, mais plutôt d’un contrat de leasing
d’avion entre CAMEROON AIRLINES et GIA INTERNATIONAL
INC CORPORATION, cette dernière étant propriétaire de l’aéronef ».

S’agissant du deuxième point relatif à l’autorisation donnée au


cabinet APM de recouvrer les sommes détenues par GIA International
et de les faire virer dans le compte de APM, voici les faits :

À propos, du « mandat donné à APM », il convient tout d'abord de


dire que le cabinet APM (AIRCRAFT PORTOFOLIO
MANAGEMENT), basé à Londres, avait signé le 15 Janvier 2003, un
contrat de consultation, « Consulting Agreement », avec le
Gouvernement Camerounais, en l’occurrence, le Ministre des
Transports. Ce contrat, en son point 2, précise les obligations du
consultant (Duties of the Consultant), étalés sur deux phases. Pour la
phase 2, il est clairement indiqué que le consultant doit « rencontrer
les loueurs d'avion au Japon, en Europe et aux USA, afin d'ouvrir des
discussions pour la renégociation des contrats de location ;
« renégocier les dispositions légales et financières, des engagements
contractuels avec les loueurs d'avions ». GIA International louaient à
l’époque deux avions à la CAMAIR.

Avant d’entamer ces négociations avec GIA, Monsieur KEVIN


WALLS, le Directeur Général de APM-Londres, signataire du contrat
de consultation avec le gouvernement, adresse une lettre datée du 06
Mai 2003 au Secrétaire Général de la Présidence, ATANGANA
MEBARA ; il y attire notamment l’attention des Autorités
camerounaises sur les risques de confiscation par GIA des fonds qu'il
détient pour le compte du Cameroun ; il écrit : « They (GIA) also
might try and offset any funds that they currently hold against unpaid
rental amounts or use the funds that they hold as leverage to stop the
aircraft being returned. »

M.KEVIN WALLS poursuit : « As a result, it would be prudent to


141
request immediatly the transfer of funds which GIA currently hold to
the account of Aircraft Portfolio Management (APM). This way we
can assure that the funds belonging to the Presidency are protected
against any fallout or potential dispute against Cameroon airlines ».
(Copie annexée).
Dans sa réponse du 14 mai 2003, le Secrétaire Général de la
Présidence marque l’accord à APM pour récupérer les fonds détenus
par GIA et de les « sécuriser » dans le compte de APM ; il demande
ensuite que compte rendu lui soit fait aussitôt. (Copie annexée).

Et le 23 juillet 2003, M KEVIN WALLS, le DG de APM adresse


un nouveau courrier au Secrétaire Général de la Présidence, en
réponse. Il y est notamment relevé que GIA a signifié à APM qu'à
moins de recevoir une lettre formelle du Directeur Général de la
CAMAIR, les instruisant d'ouvrir les discussions avec APM au sujet
de la révision de leurs contrats de location, ils ne peuvent pas
continuer de dialoguer avec APM. Selon M.KEVIN WALLS, GIA
l'informe aussi de leur intention de confisquer les fonds qu'ils
détiennent en compensation des arriérés de loyers d'avions qui leurs
sont dus par CAMAIR. M. Walls commente alors ainsi : « This is very
serious as you know they hold substantial funds on behalf of the
Presidency. Discussions are at a stalemate until they (GIA) receive a
letter from the General Manager of Cameroon Airlines ».

Une telle lettre n’a jamais été signée et APM n’a jamais été en
mesure de négocier la révision des contrats de location avec GIA ; et
en conséquence, APM n’a non plus jamais pu engager les
négociations avec GIA pour récupérer l’argent transféré à elle par la
Société Nationale des Hydrocarbures pour l’achat d’un avion
Présidentiel. Cette démarche est donc mort-née, sans avoir jamais
démarrée. Le Juge d’Instruction estime que la tentative de
détournement de 31 millions de $ US a connu un commencement
d’exécution avec ces correspondances échangées entre
ATANGANA MEBARA et KEVIN WALLS.

L’ordonnance de disjonction du Juge fournit des indications sur


l’utilisation faite de cette somme par la société GIA et par ses
partenaires au Cameroun.

Il est par ailleurs frappant de constater que dans la même


142
ordonnance de disjonction, ledit Juge souligne que « le volet, qualifié
dans le réquisitoire introductif d’instance du 06 août 2008 de tentative
de détournement de deniers publics en co-action d’une somme
équivalant à 29.000.000 $US reprochée à ATANGANA MEBARA,
OTELE ESSOMBA Hubert et à d’autres individus non encore
identifiés, (s’est) révélé être plutôt un vaste détournement de fonds
publics d’une somme totale de 31.000.000 $US, perpétré à l’occasion
de l’opération d’acquisition à la Compagnie BOEING d’un BBJ-2
neuf destiné au Président de la République » (page 38). Et en pages
39, 40, 41 et 42 de la même ordonnance, le Juge d’instruction,
indique les noms des individus mis en cause dans ce
détournement ; parmi ces noms, il n’y a ni celui de ATANGANA
MEBARA, ni celui de OTELE ESSOMBA Hubert.
Il est aussi utile de relever que le Juge situe ces détournements
en 2001, c’est-à-dire, avant la nomination de ATANGANA
MEBARA au poste de Secrétaire Général de la Présidence de la
République.

En définitive, ATANGANA MEBARA et OTELE ESSOMBA


Hubert sont traduits devant le tribunal pour tentative de détournement
de sommes qui, selon l’ordonnance du Juge d’instruction lui-même,
avaient déjà été détournées par d’autres, en 2001, alors
qu’ATANGANA MEBARA était encore Ministre de l’Enseignement
Supérieur.

b)- SUR LE CHEF D’INCULPATION DE


TENTATIVE DE DETOURNEMENT DE QUATRE
(4) MILLIARDS DE FCFA

Dans son ordonnance de disjonction, le Juge conclut, au sujet de


cette inculpation, « que l’occasion doit être donnée par le Juge
d’Instruction à ATANGANA MEBARA et au sieur INONI Ephraïm,
pour produire les justificatifs des paiements » ordonnés par l’un et
l’autre.

c)- SUR LE CHEF D’INCULPATION DE


DETOURNEMENT DE 1,5 MILLIARDS DE FCFA,
VIRES A APM POUR LE PAIEMENT DES
ARRIERES DE CAMAIR AUPRES DE ANSETT
143
Le Juge d’Instruction, dans son ordonnance de disjonction du 11
janvier 2010, écrit ce qui suit :

« Attendu qu’il est établi au dossier que la somme de


1.500.000.000 FCFA virée le 13/05/2003 par la Société Nationale des
Hydrocarbures sur instructions du Ministre des Finances MEVA’A
M’EBOUTOU Michel pour faire régler, par AIRCRAFT PORTFOLIO
MANAGEMENT (APM), à ANSETT WORLDWIDE, une avance sur
des arriérés de loyers d’avions dus par CAMEROON AIRLINES à
ANSETT WORLD WIDE, l’a été plutôt dans le compte d’une
entreprise dénommée FIRST CLEARING CORPORATION à la FIRST
UNION NATIONAL BANK ROANOKE, Virginia, USA ;

Que pour que cette opération se fasse, les références dudit compte
bancaire ont été communiquées par AIRCRAFT PORTFOLIO
MANAGEMENT (APM) au Ministre des Finances, qui les a alors
répercutées à l’Administrateur Directeur Général de la SOCIETE
NATIONALE DES HYDROCARBURES ;

Qu’à ce stade de l’instruction aucun éclairci n’est donné sur


l’entité FIRST CLEARING CORPORATION dont le compte a encaissé
le virement, l’inculpé OTELE ESSOMBA Hubert ayant vaguement
défini cette structure comme étant « un pool d’entreprises auquel
appartient AIRCRAFT PORTFOLIO MANAGEMENT » ;

Qu’encore moins « il a été fourni la preuve suffisante que cette


somme de 1.500.000.000 F CFA a été effectivement transmise à
ANSETT WORLD WIDE ? Le Liquidateur de CAMEROON AIRLINES
ayant émis d’expresses réserves sur la régularité de l’écriture passée
dans la comptabilité de CAMEROON AIRLINES et constatant ce
règlement de ANSETT WORLD WIDE ;

Qu’enfin, « la Commission Rogatoire Internationale émise depuis


le 09/07/2009 par le Juge d’Instruction et adressée aux Autorités
Judiciaires compétentes des Etats-Unis d’Amérique à ROANOKE,
pour avoir tous ces éclairages n’a toujours pas reçu de réponse ».

Il est frappant de ne voir nulle part dans ce dispositif le nom de


l’inculpé ATANGANA MEBARA. Il est également surprenant que le
144
Juge d’Instruction n’évoque pas dans ce dispositif le rapport à lui
remis par les experts que lui-même avait choisis et désignés pour
vérifier l’enregistrement dans la comptabilité de la CAMAIR, des
écritures relatives au paiement à ANSETT de la somme de 1,5
milliard de FCFA. Est-ce parce que ces experts, OKALA AHANDA
et TONYE, ont conclu que cette opération avait été régulièrement
enregistrée dans la comptabilité de CAMEROON AIRLINES ?

Il est tout autant surprenant que le Juge d’instruction ne fasse


mention nulle part de la lettre à lui remise par M. OTELE, lettre
adressée au Directeur Général de APM, M. KEVIN WALLS, par
ANSETT et par laquelle cette société reconnaît avoir reçu de APM
Londres, une somme équivalant au montant querellé.

d)- SUR LE CHEF D’INCULPATION DE


DETOURNEMENT DE 720.000.000 F CFA,
REPROCHE À ATANGANA MEBARA et
MENDOUGA JEROME

L’ordonnance de disjonction du 11 janvier 2010 du Juge


MAGNAGEUMABE pose que :

« MENDOUGA Jérôme a déclaré que ce crédit de 720.000.000


FCFA, soit 1.262.289,$ US, virée à l’Ambassade du Cameroun à
Washington par le Ministère des Finances a été utilisée,
prioritairement pour couvrir les charges du contrat de leasing du
Boeing 767-200 ER, et, subsidiairement, pour le fonctionnement
de l’Ambassade ;
Le Total des dépenses pour le leasing, (effectuées sous la direction
du Secrétariat Général de la Présidence de la République)
s’élèvent à 1.019.126,18$ US ;

Tandis que les dépenses effectuées dans le fonctionnement de


l’Ambassade sont évaluées par MENDOUGA Jérôme à
363.405,28 $ US ;

Par ailleurs, le Juge d’Instruction reconnaît que l’Ambassadeur


MENDOUGA « a versé au dossier, à l’appui de ses dépositions, des
pièces en photocopies, expliquant que les documents authentiques
145
peuvent être retrouvés dans les archives de l’Ambassade du
Cameroun à Washington et chez BOEING. Mais, poursuit le Juge,
« pour une bonne administration de la justice, il convient, non
seulement d’entendre le Percepteur de l’Ambassade du Cameroun à
Washington, qui a réceptionné ces fonds, sur l’utilisation qui en a été
faite, mais également de consulter ou faire consulter le dossier en
cause dans ladite Ambassade et, enfin, questionner les responsables
de BOEING sur le point ».

e)- SUR LE CHEF D’INCULPATION DE


DETOURNEMENT DE 5.000.000 $ US, REPROCHE
À ATANGANA MEBARA et MENDOUGA JEROME

La somme de cinq millions de $ US a été virée directement à


BOEING par la SNH, à la demande du Ministre des Finances et du
Budget, à la suite de la première mission de l’Ambassadeur
MENDOUGA chez le constructeur américain, dans la perspective de
crédibiliser l’option d’acquisition de l’avion BBJ-2 directement par le
gouvernement camerounais.

Lorsque la décision est adoptée par qui de droit, quelques mois


plus tard, de renvoyer à plus tard l’achat d’avion neuf, et l’option est
prise de faire louer, auprès de BOEING, pour deux ou trois ans, un
avion pour ses déplacements, les avances versées à ce constructeur
sont transférées sur l’opération location.

Dans son ordonnance de disjonction, le Juge d’Instruction


souligne que l’Ambassadeur MENDOUGA « a fait état de ce qu’il a
dépensé ces sommes (de 5.000.000 $ US et 720.000.000 F CFA), sur
instructions du Secrétaire Général ATANGANA MEBARA pour régler
les loyers et autres charges de ce contrat de leasing ».

Cependant, le Juge estime que, « pour se fixer sur cette


inculpation de détournement de deniers publics de 5.000.000 $ US
reproché à ATANGANA MEBARA, MENDOUGA JEROME et à
d’autres individus non encore identifiés, il y a lieu :

- de vérifier ou de faire vérifier à la compagnie BOEING aux


Etats-Unis d’Amérique, et à l’Ambassade du Cameroun à Washington
146
l’effectivité des dépenses prétendues par MENDOUGA JEROME, tout
comme leur opportunité ;

- et de vérifier ou de faire vérifier l’existence effective des entités


telles que « US BANK NATIONAL ASSOCIATION », « BBC GRAND
CAYMAN LIMITED », « BOEING CAPITAL CORPORATION »,
figurées dans le contrat de leasing du Boeing 767-200 dit
« ALBATROS », pour la première citée, et dans le « Settlement
Agreement » pour les 03 ».

Mais fallait-il, pour ces vérifications, certes nécessaires, que soient


maintenues en détention provisoire, ces personnes n’ayant jamais eu
affaire à la justice, disposant d’adresses connues et présumées
innocentes ? La question méritera des réponses un jour.

Les maigres indices rassemblés à la hâte par la police Judiciaire


pouvaient-ils suffire pour interpeler, inculper puis incarcérer un ancien
Secrétaire Général de la Présidence de la République, dont le domicile
était bien connu ? On saura sans doute un jour tout ce qu’il y avait
derrière tout ceci.

Voilà, chers Amis et autres lecteurs, les dossiers pour lesquels je


suis détenu à la prison centrale de Yaoundé depuis le 06 août 2008.
Chacun peut se faire son opinion.
Mon procès a débuté le 29 juillet 2010, sur le seul chef
d’inculpation de tentative de détournement de 31 millions de dollars
US ; il se poursuit encore, en ce mois de juin 2011.

3. L’incroyable ordonnance de renvoi devant le tribunal de


grande instance du Mfoundi du 1er juin 2011

Le 1er juin 2011, le juge d’instruction vient de prendre une


nouvelle ordonnance de disjonction, et une ordonnance me renvoyant
de nouveau devant le tribunal de grande instance du Mfoundi pour
être jugé des faits de :

• Complicité de détournement de la somme de un milliard cinq


cent mille (1 500 000 000) francs CFA, perpétré par le
Directeur Général de APM, M. Kevin WALLS ;
• Complicité de détournement de la somme de cent vingt et un
147
millions (121 000 000) de FCFA, reproché à l’Ambassadeur
MENDOUGA Jérôme.

Avec la nouvelle ordonnance de disjonction, il n’est pas exclu que


d’ici un an, le Juge prenne d’autres ordonnances de renvoi et de
disjonction.

Ainsi, le citoyen ATANGANA MEBARA pourra être maintenu en


prison, tant que le voudra le Juge d’Instruction, en dépit des
dispositions du Code de Procédure Pénale, et en dépit des dispositions
de la déclaration Universelle des Droits de l’Homme et de la Charte
Africaine des Droits de l’Homme et des peuples.

La deuxième ordonnance de disjonction établit que l’instruction


est achevée pour deux chefs d’inculpation, et qu’elle doit se
poursuivre pour l’inculpation de détournement de la somme de cinq
millions de dollars.

Quant à la deuxième ordonnance de renvoi, elle est surprenante et


incroyable à plus d’un titre.

a)- SUR LE CHEF D’INCULPATION DE


COMPLICITE DE DETOURNEMENT DE 1,5
MILLIARDS DE FCFA, VIRES À APM POUR LE
PAIEMENT DES ARRIERES DE CAMAIR AUPRES
DE ANSETT

Il a été rappelé plus haut le dispositif de l’ordonnance de


disjonction de janvier 2010 au sujet de cette somme de 1,5 milliard de
FCFA, ainsi que les faits y relatifs. Même le Juge d’Instruction n’a pu
une seule fois, dire en quoi ATANGANA MEBARA était concerné
par cette affaire.

Il est important de relever qu’entre janvier 2010 et juin 2011, aucun


acte d’instruction, n’a été posé par le Juge d’Instruction au sujet de
cette somme d’argent ; aucun témoin n’a été entendu ; aucun inculpé
non plus. Et pourtant, dans son ordonnance de renvoi, le Juge
d’instruction a trouvé, (on ne sait comment), les arguments
nécessaires pour me renvoyer devant le Tribunal, non plus pour
148
détournement en co-actions, mais plutôt pour complicité de
détournement de ce 1,5 milliard de FCFA. La lecture du dispositif de
cette ordonnance ne peut qu’être édifiante :

« Attendu qu’il s’évince des dépositions de dame NGOLODO


épouse NYANGAN que les décisions d’envergure telles que le
déblocage de sommes d’argent au profit de loueurs d’aéronefs à
CAMEROON AIRLINES en règlement de créances se prenaient au
niveau élevé du Secrétariat Général de la Présidence de la
République ;

Qu’ainsi, Secrétaire Général de la Présidence de la république lors


du transfert litigieux, ATANGANA MEBARA Jean-Marie ne peut
valablement pas soutenir que la décision exécutée de faire virer par la
SOCIETE NATIONALE DES HYDROCARBURES la somme de
1.500.000.000 FCFA comme décrit lui était étrangère ;

Que sa qualité avérée de président du Conseil d’administration de


la SOCIETE NATIONALE DES HYDROCARBURES lors des faits
commandait déjà son aval pour qu’une telle opération s’effectue ;

Qu’il n’y a donc aucun doute possible que c’est sur ses instructions
que le Ministre des finances MEVA’A M’EBOUTOU Michel a écrit
le 12/05/2003 à l’Administrateur Directeur Général de la SOCIETE
NATIONALE DES HYDROCARBURES lui demandant de virer
l’importante somme au profit de AIRCRAFT PORTFOLIO
MANAGEMENT.
Que sa déposition faite devant le Juge d’instruction le 31/07/2009,
où il décrit ce qu’il a appelé « la situation de crise » ayant justifié de
sa part des instructions similaires adressées à l’Administrateur
Directeur Général de la SOCIETE NATIONALE DES
HYDROCARBURES enjoignant ce dernier de payer en urgence une
somme de 4.000.000.000 FCFA à la STANDARD CHARTERED
BANK en règlement partiel des sommes dues par la CAMAIR à la
société ANSETT WORLD WIDE au titre de la location d’aéronefs,
vient asseoir surabondamment cette évidence que c’est sur ses
instructions que la somme de 1.500.000.000 FCFA a été virée comme
décrit ;
….
Que l’évidence que c’est sur instructions de ATANGANA
149
MEBARA Jean-Marie adressées au Ministre des Finances que le
virement litigieux de 1.500.000.000 FCFA a été fait résulte également,
tout aussi surabondamment, du fait que c’est au Secrétaire Général de
la Présidence de la République, ATANGANA MEBARA Jean-Marie
que AIRCRAFT PORTFOLIO MANAGEMENT a rendu compte de
ce que ledit cabinet a réglé à ANSETT WORLD WIDE la somme
transférée ;

Que si ce dernier (KEVIN WALLS) a rendu compte de


l’accomplissement de cette mission, c’est qu’il savait que ce transfert
émanait de ses instructions ;
….
Que l’autre preuve, toute aussi surabondante que les autres, c’est que,
et ATANGANA MEBARA le reconnaît lui-même, l’Administrateur
Directeur général de la SOCIETE NATIONALE DES
HYDROCARBURES lui a rendu compte du transfert ;

Que le fait que ATANGANA MEBARA Jean-Marie se rebiffe devant
cette réalité que le transfert litigieux a été effectué sur ses instructions
dénote qu’il est conscient que les fonds publics ainsi transférés ne sont
pas arrivés à bon port, et veut dégager sa responsabilité de la
supercherie découverte ».

On pourrait légitimement se demander si c’est la même personne


qui a rédigé l’ordonnance de renvoi du 11 janvier 2010 et celle du 1er
juin 2011, tant le style et l’esprit son différents. Qu’importe !
L’essentiel ce sont les faits et les documents versés dans le dossier.

Et voici les faits :

Le 09 mai 2003, le Ministre de l’Economie et des Finances, M.


Michel MEVA’A M’EBOUTOU, adresse au Ministre d’Etat
Secrétaire Général de la Présidence de la République le message-fax
dont la teneur est reproduite ci-après :

« LE PLAN DE CHARGE FINANCIER ACTUEL


(PAIEMENT SALAIRES, SERVICE DE LA DETTE
EXTERIEURE ET AUTRES ENGAGEMENTS SOIT PLUS DE
90 MILLIARDS) NE PEUT PERMETTRE LE PAIEMENT
IMMEDIAT ET INTEGRAL DE LA DETTE ANSETT STOP
150
J’AI NEANMOINS LANCE LA PROCEDURE DE
RESORPTION POUR 1.500.000.000 DE FRANCS SUR FONDS
PUBLICS STOP

HONNEUR SOLLICITER AUTORISATION DE


DEMANDER A LA SNH D’AVANCER IMMEDIATEMENT
2.000.000.000 AU TRESOR PUBLIC AFIN DE PERMETTRE
REGLEMENT CAS ANSETT QUI MENACE DE RETIRER
TOUS LES AVIONS DE LA CAMAIR STOP

DES DEMARCHES SERAIENT PAR AILLEURS UTILES


POUR OBTENIR UN DELAI SUPPLEMENTAIRE DE 7 JOURS
À PARTIR DE LUNDI 12 MAI 2003. »

Cette lettre est annexée à celle que le même Ministre adresse à


l’Administrateur Directeur Général de la SNH le lundi 12 mai 2003.
La forme et le contenu de cette correspondance surprennent. Comment
le Ministre a-t-il pu signer une lettre écrite sur en-tête Ministère de
l’Economie et des Finances, alors que ce département était devenu
Ministère des Finances et du Budget en 2002 ? Par ailleurs, les
références de la lettre adressée au Secrétaire Général de la Présidence
sont N° 2002/758/CAB/MINEFI, alors que pour la lettre au Directeur
Général de la SNH, les références sont 2003/768/CF/MINFI/CAB.

Au-delà des questions de forme, il est difficile de comprendre le


sens de la demande transmise au Secrétaire Général de la Présidence
par le Ministre des Finances et du Budget. Ledit Ministre n’a pas
besoin de l’autorisation de la Présidence de la République pour
solliciter une avance à la SNH, surtout de ce montant, deux milliards
de FCFA.

Qu’importe ! Cette lettre adressée à la Présidence, le vendredi 09


mai n’a pas reçu de réponse pouvant justifier la correspondance que le
Ministre des Finances et du Budget envoie au Directeur Général de la
Société Nationale des Hydrocarbures le lundi 12 mai 2003. (Il est
vraisemblable que les deux lettres ont été rédigées en même temps).

Le contenu de cette correspondance est repris ci-après :

151
« Dans le prolongement de ma démarche objet du courrier dont
ci-joint thermocopie,
J’ai l’honneur de vous inviter au cas où vous auriez reçu les
accords d’usage, à virer à la société APM la somme de 1,5 milliards
de francs CFA afin de lui permettre de verser un acompte à la
Société ANSETT, créancière de la CAMAIR. Il est vivement
souhaité que ce virement soit fait dans les délais les meilleurs. »

Le Directeur Général de la SNH, par correspondance du 13 mai,


répond au Ministre des Finances et du Budget : « Monsieur le
Ministre, Suite aux hautes instructions du Chef de l’Etat et à votre
correspondance de référence, j’ai l’honneur de vous informer qu’un
ordre a été donné ce jour à la Société Générale-La Défense
Entreprises, de transférer la somme de 2.286.735,26 EUR, soit
1.500.000.000 FCFA au profit de First Clearing Corporation ».

Par lettre n° 438 du 13 mai 2003, le Directeur Général de la SNH


informe le Secrétaire Général de la Présidence que « sur hautes
instructions du Chef de l’Etat, un ordre a été donné ce jour à la
Société Générale-La défense Entreprises, de transférer la somme de
2.286.735,26 EUR, soit 1.500.000.000 FCFA au profit de first
Clearing Corporation, pour le règlement de l’acompte dû par la
Cameroon Airlines à la Société ANSETT ».

La détermination et l’insistance du Juge d’Instruction à voir les


instructions du Secrétaire général de la Présidence ATANGANA
MEBARA derrière les actes posés par le Ministre des finances
méritaient d’être davantage documentées.

Par ailleurs, prétendre que les opérations de décaissement de


l’argent de la SNH nécessitent l’aval du Président du Conseil
d’administration, révèle une troublante méconnaissance du
fonctionnement des organes dirigeants des entreprises et
particulièrement de la Société nationale des Hydrocarbures.

L’ignorance ne peut être reprochée à personne. Le refus de


s’informer, alors qu’on en a tous les moyens, peut susciter des
interrogations.

152
b)- SUR LE CHEF D’INCULPATION DE
COMPLICITE DE DETOURNEMENT DE la somme de
243.162,36 $ US soit environ 120.000.000 FCFA,
RELIQUAT DES 720 MILLIONS DE FCFA VIRES À
L’AMBASSADEUR DU CAMEROUN À
WASHINGTON

L’ordonnance de renvoi du Juge d’instruction, du 1er juin 2011


relève ce qui suit :

« Pour ce qui est de l’inculpé ATANGANA MEBARA Jean-


Marie sur cette question, il lui appartenait d’instruire à
l’Ambassadeur MENDOUGA Jérôme d’arrêter les dépenses du
crédit en question après la résiliation du contrat de location en
question et la restitution de l’appareil à ATLANTA, et de faire le
point sur l’utilisation de ce virement ;

En ne le faisant pas, ATANGANA MEBARA Jean-Marie a


provoqué ce comportement regretté de MENDOUGA Jérôme, se
rendant ainsi complice du détournement de ce reliquat de
243.162, 36 $ US reproché à ce dernier ».

En d’autres termes, je suis complice de détournement par


abstention ! On pourrait en rire si la liberté d’un homme n’était pas en
cause.

Pour le lecteur de ce livre, voici les faits, sur la base desquels il


pourra se faire une opinion objective.
Par correspondance du 27 janvier 2004, signée pour le Ministre des
Finances et du Budget, et par ordre, du Directeur du Budget, le
Percepteur de l'Ambassade du Cameroun à Washington, est informé
qu'un crédit de francs CFA 720.000.000 est mis à sa disposition par le
Ministre des Finances. Dans cette correspondance, il est précisé :
« Crédit destiné aux dépenses à effectuer par l'Ambassadeur sur
indication Présidence de la République ».
Par lettre n° 004/1CW/SP datée de février 2004, l'Ambassadeur du
Cameroun à Washington informe le Secrétaire Général de la
Présidence, ATANGANA MEBARA, de « la mise à sa disposition le
06/02/2004 par le percepteur disant agir suivant instructions Ministre
des Finances, de somme $497.735,31, pour dépenses que savez stop
153
S'agirait d'un premier déblocage ».

Par correspondance manuscrite du 19 avril 2004, l'Ambassadeur


MENDOUGA JEROME rend compte au Secrétaire Général de la
Présidence, ATANGANA MEBARA, que le montant total des
dépenses effectuées à partir des crédits mis à sa disposition par le
Ministre des Finances et du Budget, (pour les différentes charges liées
à la location de l’avion destiné au Président de la République), s'élève
« sauf erreur ou omission, à 1.094.752 $ US, soit environ
624,336 millions de francs CFA, « dégageant un reliquat de
167.536 dollars », soit environ 95,556 millions de francs CFA.
Ce qui confirme qu'il a bien reçu du percepteur de l'Ambassade la
totalité des 720 millions annoncés dans la lettre du Ministre des
Finances (Directeur du Budget). Et l’Ambassadeur MENDOUGA,
entendu à son tour par le Juge d’Instruction, a remis les documents
comptables exigés. Ces pièces établissent, en gros que, 620 millions
de FCFA ont été utilisés pour les charges liées à la location de l’avion
destiné au Président de la République ; le reste, soit environ
100 millions, a été utilisé pour faire face à des charges de
fonctionnement de l’Ambassade.
Au cours de la confrontation organisée dans le bureau du Juge
d’Instruction entre l’Ambassadeur MENDOUGA Jérôme et le
Percepteur NGOUBENE, en avril 2011, l’Ambassadeur a affirmé
qu’il n’avait ni sollicité ni reçu des instructions du Secrétaire Général
de la Présidence pour la gestion par lui des 720 millions à lui remis
par le Percepteur de l’Ambassade du Cameroun à Washington.
Il est probable que si j’avais donné des instructions à
l’Ambassadeur MENDOUGA, dans un sens ou dans un autre, j’aurais
de toute façon été renvoyé devant un tribunal pour m’expliquer. Je
suis devant le tribunal de Grande Instance du Mfoundi pour n’avoir
pas donné des instructions qui n’ont jamais été sollicitées.

Si Dieu me prête vie, je partagerai avec vous, mes amis, la suite ou


les suites de ces affaires.

À bientôt donc.

KONDENGUI, le 24 juin 2011


154
Chapitre III. Lettre à Monsieur François MATTEI

(Journaliste français, Auteur de l’ouvrage intitulé LE CODE BIYA,


publié chez Balland en 2009).

En prélude à mon propos adressé à Monsieur MATTEI, j’ai pensé


que nous pouvions, les uns et les autres, relire quelques extraits de
cette belle satire de feu le Baron d’HOLBACH, intitulé ESSAI SUR
L’ART DE RAMPER, à l’usage des Courtisans. N’y voyez aucune
malice ; d’ailleurs ce prélude ne vise pas particulièrement Monsieur
MATTEI, qui, à ma connaissance, ne fait partie d’aucune Cour
connue. Il m’a semblé qu’il s’agit d’une belle pièce littéraire que nous
pouvions partager, les uns et les autres, les courtisans et les non-
courtisans ; pour rire ou mieux, mettre les uns et les autres dans des
bonnes dispositions d’esprit pour bien lire le courrier adressé à ce
journaliste et écrivain français.

ESSAI SUR L’ART DE RAMPER, À L’USAGE DES


COURTISANS
(Facétie philosophique tirée des manuscrits de feu M. le Baron
d’Holbach).

« L’homme de Cour est sans contredit la production la plus


curieuse que montre l’espèce humaine. C’est un animal amphibie
dans lequel tous les contrastes se trouvent communément
rassemblés ».

« … Il faut avouer qu’un animal si étrange est difficile à définir ;


loin d’être connu des autres, il peut à peine se connaître lui-même ;
cependant il paraît que, tout bien considéré, on peut le ranger dans la
classe des hommes, avec cette différence néanmoins que les hommes
ordinaires n’ont qu’une âme, au lieu que l’homme de Cour paraît
sensiblement en avoir plusieurs. En effet, un courtisan est tantôt
insolent et tantôt bas ; tantôt l’avarice la plus sordide et de l’avidité
la plus insatiable, tantôt de la plus extrême prodigalité, tantôt de
l’audace la plus décidée, tantôt de la plus honteuse lâcheté, tantôt de

155
l’arrogance la plus impertinente, et tantôt de la politesse la plus
étudiée ; en un mot c’est un Protée, un Janus, ou plutôt un Dieu de
l’Inde qu’on représente avec sept faces différentes.

« … Les philosophes qui communément sont gens de mauvaise


humeur, regardent à la vérité le métier de courtisan comme bas,
comme infâme, comme celui d’un empoisonneur. Les peuples ingrats
ne sentent point toute l’étendue des obligations qu’ils ont à ces grands
généreux, qui, pour soutenir leur Souverain en belle humeur, se
dévouent à l’ennui, se sacrifient à ses caprices, lui immolent
continuellement leur honneur, leur probité, leur amour-propre, leur
honte et leurs remords ; ces imbéciles ne sentent donc point le prix de
tous ces sacrifices ? Ils ne réfléchissent point à ce qu’il en doit coûter
pour être un bon courtisan ? Quelque force d’esprit que l’on ait,
quelqu’encuirassée que soit la conscience par l’habitude de mépriser
la vertu et de fouler aux pieds la probité, les hommes ordinaires ont
toujours infiniment de peine à étouffer dans leur cœur le cri de la
raison. Il n’y a guère que le courtisan qui parvienne à réduire cette
voix importune au silence ; lui seul est capable d’un aussi noble
effort.
Si nous examinons les choses sous ce point de vue, nous verrons
que, de tous les arts, le plus difficile est celui de ramper. Cet art
sublime est peut-être la plus merveilleuse conquête de l’esprit humain.
La nature a mis dans le cœur de tous les hommes un amour-propre, un
orgueil, une fierté qui sont, de toutes les dispositions, les plus pénibles
à vaincre. L’âme se révolte contre tout ce qui tend à la déprimer ; elle
réagit avec vigueur toutes les fois qu’on la blesse dans cet endroit
sensible ; et si de bonne heure on ne contracte l’habitude de
combattre, de comprimer, d’écraser ce puissant ressort, il devient
impossible de le maîtriser. C’est à quoi le courtisan s’exerce dans
l’enfance, étude bien utile sans doute que toutes celles qu’on nous
vante avec emphase, et qui annonce dans ceux qui ont acquis ainsi la
faculté de subjuguer la nature une force dont très peu d’êtres se
trouvent doués. C’est par ces efforts héroïques, ces combats, ces
victoires qu’un habile courtisan se distingue et parvient à ce point
d’insensibilité qui le mène au crédit, aux honneurs, à ces grandeurs
qui font l’objet de l’envie de ses pareils et celui de l’admiration
publique ».

156
« … Il est quelques mortels qui ont la roideur dans l’esprit, un
défaut de souplesse dans l’échine, un manque de flexibilité dans la
nuque du cou ; cette organisation malheureuse les empêche de se
perfectionner dans l’art de ramper et les rend incapables de s’avancer
à la Cour. Les serpents et les reptiles parviennent au haut des
montagnes et des rochers, tandis que le cheval le plus fougueux ne
peut jamais s’y guinder. La Cour n’est point faite pour ces
personnages altiers, inflexibles, qui ne savent ni se prêter aux
caprices, ni céder aux fantaisies, ni même, quand il en est besoin,
approuver ou favoriser les crimes que la grandeur juge nécessaires au
bien être de l’État »

« … Que l’on juge d’après cela si la vie d’un parfait courtisan


n’est pas une longue suite de travaux pénibles. Les Nations peuvent-
elles payer trop chèrement un corps d’hommes qui se dévoue à ce
point pour les services du Prince ? Tous les trésors des peuples
suffisent à peine pour payer des héros qui se sacrifient entièrement au
bonheur public ; n’est-il pas juste que des hommes qui se damnent de
si bonne grâce pour l’avantage de leurs concitoyens soient au moins
bien payés en ce monde ? Quel respect, quelle vénération ne devons-
nous pas avoir pour ces êtres privilégiés que leur rang, leur naissance
rend naturellement si fiers, en voyant le sacrifice généreux qu’ils font
sans cesse de leur fierté, de leur hauteur, de leur amour-propre ! »

« … L’esprit de l’Évangile est l’humilité, le Fils de l’Homme nous


a dit que celui qui s’exalte serait humilié ; l’inverse n’est pas moins
sûr, et les gens de Cour suivent le précepte à la lettre. Ne soyons donc
plus surpris si la Providence les récompense sans mesure de leur
souplesse, et si leur abjection leur procure les honneurs, la richesse et
le respect des Nations bien gouvernées ».

Cher Monsieur MATTEI,

En espérant que ce prélude vous a détendu, il me paraît important


de relever, avant toute chose, que nous ne nous connaissons pas. En
tout cas, je n’ai pas l’honneur de vous connaître. Et je crois pouvoir
affirmer que vous et moi n’avons aucun contentieux antérieur ou en
suspens. On peut donc dire qu’entre vous et moi, on ne saurait parler
de règlement de comptes personnels.
157
Cependant je n’ai pas pu m’empêcher de me demander si, en
publiant des choses que vous ne vous étiez pas donné la peine de
vérifier, vous n’entreteniez pas cet espèce de philistinisme rampant
dont certains membres de votre corporation sont adeptes.

À la lecture de l’ouvrage que vous avez commis, LE CODE BIYA,


j’ai même eu le sentiment que vous deviez être un brave homme. En
vous écoutant avouer à un journaliste, je crois de la chaîne
AFRICA 24, que vous avez écrit cet ouvrage sans avoir jamais
rencontré le sujet du livre, le Président BIYA, j’ai pensé que vous
deviez avoir, chevillé au corps, une substantielle dose de bonne foi ;
vous n’avez pas voulu tromper votre lecteur, en laissant entendre,
comme d’autres l’auraient fait, que vous aviez partagé, même quelque
temps seulement, l’intimité de cet homme d’une très grande
complexité.

Nous Africains, qui sommes de culture essentiellement orale, nous


savons ce que c’est que de transmettre un récit de bouche à oreille,
d’une génération à une autre. Voyez la diversité et la richesse que cela
a produit dans la littérature négro-africaine ! C’est dire si nous
sommes à même de vous comprendre, lorsque vous essayez d’imiter
nos ancêtres. Personne ne sera surpris qu’un de ces jours, vous
receviez votre Brevet « d’Africaniste », celui qu’on décerne à un
étranger qui sait raconter des histoires, comme les africains eux-
mêmes, voire mieux qu’eux. Ne vous offusquez pas : ce n’est pas un
si mauvais destin ! Il peut y avoir pire.

En m’attardant particulièrement sur le chapitre intitulé, « La


dernière cartouche », de votre livre, j’ai découvert que vous m’aviez
nommément cité, à la page 285, au sujet de l’avion présidentiel,
baptisé, d’une manière d’ailleurs insolite et impromptue,
« ALBATROS ». Pour vous éviter de replonger dans votre livre,
permettez-moi de reprendre votre narration des faits relatifs à cet
avion, aux pages 284 et 285.

« On a vu Paul BIYA déclencher les foudres de sa colère plusieurs


années après que l’un de ses collaborateurs a fauté, et alors même que
celui-ci, toujours en service, ne s’attend plus à aucune retombée de
son forfait. Ainsi en a-t-il été de l’affaire de l’avion présidentiel où le
158
secrétaire général chargé d’acquérir un nouvel appareil pour remplacer
l’ancien a dû attendre quatre ans pour se voir demander des comptes.

Dès le premier voyage officiel dans le nouvel avion, de très graves


incidents techniques survinrent, alors que le Président et sa famille, en
route vers l’Europe, étaient à bord et survolaient le Nigéria. La
situation parut à un moment si dangereux que le pilote recommanda
l’atterrissage immédiat au Nigéria. Les organes vitaux de l’appareil
trahissaient en effet une telle fatigue qu’il craignait de ne pouvoir
rejoindre le territoire camerounais. Paul BIYA insista pour revenir au
Cameroun, trouvant indigne pour le Président du Cameroun de venir
faire aussi piteusement naufrage dans un pays étranger, au vu et au su
de tout le monde. Question de fierté nationale. Après un atterrissage
difficile à Douala, il ne fit aucun commentaire, et sans poser une seule
question au secrétaire général. Il était dans cet avion avec femme et
enfants. Il utilisa encore les compétences d’ATANGANA MEBARA
(le Secrétaire Général), en le nommant Ministre d’Etat, Ministre des
relations extérieures, pendant de longs mois, plusieurs années mêmes,
et ne le fit tomber qu’au moment choisi par lui. À l’évidence,
l’enquête le prouva et la justice essaie depuis lors de situer les
responsabilités, l’opération d’achat de l’avion présidentiel, baptisé
« l’ALBATROS », fut complexe et semble avoir été émaillé des
détournements de deniers publics. ATANGANA MEBARA, quatre
ans après, fut poursuivi. »

Quand votre ouvrage est sorti, j’étais déjà incarcéré. J’ai


évidemment pensé à vous attaquer en justice en France, compte tenu
des multiples propos contraires à la vérité y contenus. Puis j’ai pensé
une fois de plus que vous étiez sans doute de bonne foi ; vous n’avez
pas pu ou voulu rencontrer les acteurs de ce complexe dossier et, vous
vous êtes contenté du mauvais roman qui vous a été servi,
vraisemblablement par quelqu’un qui a aussi entendu parler de cette
affaire ; (Quand je vous parlais de littérature orale !). Pourtant, la
quasi-totalité des protagonistes est encore en liberté. Si vous aviez
rencontré seulement quelques-uns d’entre eux, vous auriez évité de
rendre encore plus obscur, un dossier déjà passablement complexe.
J’ignore à quelle enquête vous faites référence dans votre ouvrage, à la
page 285 (« À l’évidence, l’enquête le prouva … »). Et puisque vous
évoquez la justice qui « essaie depuis lors de situer les
responsabilités », je vous fournis ci-après, certains éléments du
159
dossier, qui pourraient vous être utiles, pour votre prochain livre. Je ne
désespère pas qu’à cette occasion, le brave homme que vous semblez
être, retrouve l’honnêteté de reconnaître qu’il a été induit en erreur, et
l’humilité de me présenter ses excuses. D’avance je vous assure que je
les accepterais.

Du reste, en vous lisant, je n’ai pas manqué de trouver quelques


points de ressemblance avec le dossier réalisé par Roger R. NGOH
NYOM, le correspondant à Yaoundé du magazine mensuel, AFRICA
INTERNATIONAL, de mon « amie et sœur » Marie Roger BILOA.
Le titre du dossier, publié dans le numéro 422, d’août 2008, est,
« Enquête sur un vaste scandale, QUAND EPERVIER S’ATTAQUE
A L’ALBATROS ». C’est, il faut bien le reconnaître, un dossier plus
fouillé que le vôtre, au niveau des faits. En ce qui concerne les
analyses et les conclusions, le périodique africain est resté souvent très
superficiel. Question de temps ou de choix ? On le saura peut-être un
jour.

Voici d’ailleurs ce qu’on peut lire aux pages 14 et 15 de ce


magazine mensuel : « Avril 2004, Paul BIYA se rend à Paris pour
prendre part à un Sommet de la Commission du bassin du Niger,
présidé par Jacques Chirac. Il embarque avec femme et enfants à bord
d’un nouvel avion présidentiel, dont l’acquisition récente a suscité la
controverse au Cameroun, au regard de la situation financière délétère
que traversait alors le pays, qui peinait à conduire à bon port le énième
programme conclu avec les bailleurs de fonds (FMI et Banque
mondiale notamment).

Il se trouve que ce vol inaugural a failli tourner au drame. En effet,


plus d’une heure après le décollage, alors que l’avion survole le
Nigéria, le train d’atterrissage ne rentre toujours pas, en même temps
que semble se signaler une fuite de liquide. Le Commandant
BETHAM, pilote en chef du vol, alerte l’illustre passager des
problèmes que connaît l’avion et suggère de retourner sur Douala pour
réparer la panne avant de repartir sur Paris, à défaut de le faire dans un
aéroport nigérian (une option évacuée par Paul Biya, au regard sans
doute des tensions créées entre les deux pays par la dispute au sujet de
la péninsule de Bakassi). Dès lors, l’ALBATROS - nom de baptême
donné à l’aéronef - amorce son retour sur Douala où les dispositions
protocolaires d’usage sont prises ; sauf qu’avant d’y arriver, le train
160
d’atterrissage est finalement rentré et l’avion peut continuer
directement son parcours jusqu’à Paris. Incident suffisant pour
susciter l’ire du Président et surtout de son épouse Chantal BIYA. Le
couple pense qu’on a joué avec sa vie et celle de sa famille - et il n’a
visiblement pas tort.

Arrivé à destination, BIYA décide de ne plus jamais revoir cet


avion, qui va revenir au Cameroun où il sera immobilisé un moment
sur le tarmac de l’Aéroport International de Yaoundé - Nsimalen. Il en
décollera quelques jours plus tard pour les Etats-Unis afin d’y être
révisé. Ce voyage ne sera pas non plus sans problème, puisque
l’Albatros connaîtra une nouvelle avarie qui va l’obliger à atterrir en
catastrophe à Douala. Cet incident, grave au demeurant, va ouvrir la
voie à nombre d’interrogations : Comment a-t-on pu acquérir un avion
en mauvais état pour le président ? Dans quelles conditions s’est
déroulée l’opération ? Qui en sont les responsables ? Y a-t-il eu
commissions, surfacturations, détournements ? Y avait-il intention
d’attenter à la vie du Président ? »

En page 18, on peut aussi lire dans cette même revue Africa
International, ceci : « Acheté pour remplacer l’avion présidentiel
devenu vétuste, l’Albatros, qui n’était pas neuf, est devenu source de
mille soucis ».

Ce qui surprend le plus dans ce périodique africain, c’est que les


auteurs du dossier donnent le sentiment d’avoir eu accès à certaines
informations de première main et en même temps d’avoir dénaturé
certains faits ; à titre d’illustration, cette revue parle du contrat
d’acquisition signé entre le Gouvernement et US Bank National
Association le 05 décembre 2003, alors que le titre du document, en
anglais, est « AIRCRAFT LEASE AGREEMENT », qu’on peut
aisément traduire par « Contrat de location d’un Aéronef ». Comment
le magazine est-il parvenu à transformer la location en acquisition, en
achat ?

L’histoire de la seconde avarie qu’aurait connue l’avion Albatros


sur le chemin de son retour aux Etats-Unis d’Amérique est tout aussi
surprenante. Les déclarations des pilotes ayant convoyé l’avion à
Atlanta en Amérique contredisent totalement cette version. Et le
commentaire qui suit l’information selon laquelle « le couple pense
161
qu’on a joué avec sa vie et celle de sa famille », à savoir « et il n’a
visiblement pas tort » rejoint, sans forcer le trait, ce qu’écrit un an
après M. MATTEI.
Ce dernier s’est-il inspiré, et mal inspiré, de ce magazine ? Les
deux auteurs ont-ils eu les mêmes sources ou les mêmes inspirateurs ?
On ne le saura peut-être jamais.

Mais, cher M. MATTEI, vous pouvez vous réjouir, à juste titre je


crois, d’avoir inspiré un autre journaliste français, une certaine Fanny
PIGEAUD, ancienne correspondante de l’Agence France-Presse
(AFP) au Cameroun. Elle a publié en août 2011, un ouvrage intitulé
« AU CAMEROUN DE PAUL BIYA » aux éditions Karthala. Je ne
doute pas que vous l’ayez déjà lu, parce que vous traitez du même
Sujet. J’ai été fort surpris, en parcourant la bibliographie de ce livre,
de constater que dame PIGEAUD ne vous citait pas. Pourtant, il y a de
troublantes ressemblances entre vos deux publications, tout au moins
au sujet de l’affaire de l’avion présidentiel, ALBATROS.

Vous avez probablement cru vous relire en découvrant les passages


suivants dans l’ouvrage de votre consœur : (dans sa Conclusion) « Il
(le Président) ne peut pas non plus se fier à son entourage, comme l’a
montré en avril 2004 « l’affaire de l’Albatros » qui aurait pu lui coûter
la vie : ayant détourné la majeure partie de l’argent destiné à acheter
un nouvel avion présidentiel, ses collaborateurs avaient opté pour la
location d’un vieil appareil qu’ils avaient fait réparer pour le rendre
quasi neuf aux yeux du Président. Leur supercherie avait été mise au
jour dès le vol inaugural du Boeing : alors qu’il transportait le Chef de
l’Etat et sa famille, l’engin avait été victime de plusieurs pannes,
dévoilant le pot aux roses. Biya n’a plus jamais utilisé l’avion. Cet
épisode, dont certains protagonistes ont été arrêtés entre 2008 et 2010
(parmi eux, l’ancien Secrétaire Général de la Présidence, Jean-Marie
ATANGANA MEBARA, et l’ancien Directeur Général de la
CAMAIR, Yves-Michel FOTSO), a non seulement donné une idée de
l’esprit vénal des proches de Biya mais aussi du niveau de leur
inconscience : ils n’ont pas imaginé qu’ils étaient eux-mêmes
susceptibles de monter un jour à bord de l’ALBATROS et d’être
victimes de son état défectueux ».

Bien sûr, cette personne n’a guère cité ses sources. Il semble que ce
soit la règle dans votre métier. Elle aussi a préféré s’immerger dans la
162
« rumeurature » locale ; c’est tellement plus conforme à la culture des
africains telle que vous l’avez appréhendée ! Pourtant, je me suis
laissé dire que dans ce métier, il est recommandé de recouper ses
informations. Suffisait-il de lire du Monsieur MATTEI pour penser
détenir la vérité? Surtout en 2011, soit trois ans après le début
judiciaire de cette affaire ! Il eut été pourtant aisé d’obtenir des
principaux protagonistes de ce dossier les faits véritables et
vérifiables. Mais puisque les uns et les autres avez choisi de ne pas
chercher la Vérité, vous allez souffrir que je vous la présente, telle
qu’elle ressort de l’instruction judiciaire.

Voici donc quelques faits :

En lisant le chapitre précédent, vous découvrirez que deux projets


se sont succédés, l’un relatif à l’acquisition d’un BBJ-2 neuf, l’autre
portant sur la location d’un Boeing 767-200, qui a été baptisé
ALBATROS. Vous aurez aussi l’historique de ces deux projets ; vous
y noterez en particulier que le projet d’acquisition d’un avion neuf a
été initié et géré par mon prédécesseur, le Ministre MARAFA
Hamidou YAYA, alors que le projet de location d’un avion auprès de
BOEING a été traité par moi, au Secrétariat général de la Présidence,
et par M. MENDOUGA Jérôme, alors Ambassadeur du Cameroun à
Washington.

S’agissant du premier voyage du Chef de l’Etat dans cet avion,


voici ce que je puis vous en dire :

Après les dernières poignées de mains avec les personnalités


présentes au bas de l’échelle de coupé, conformément aux usages
protocolaires ici, le Président de la République est monté dans l’avion,
où se trouvait déjà la délégation l’accompagnant à Paris.

Le décollage s’est ensuite effectué sans aucune difficulté. Puis les


personnalités venues saluer le départ du Président de la République
sont reparties vaquer à leurs occupations.

Le Secrétaire Général de la Présidence, pour sa part, est rentré de


suite à son bureau.

163
Environ une (1) heure à une heure (1) et demie après le décollage,
un coup de téléphone informe le Secrétaire Général qu’un incident a
été signalé dans l’avion et que le Commandant de bord préfère rentrer
sur Douala pour procéder aux vérifications et éventuelles réparations.
Abasourdi par une telle information, le Secrétaire Général essaie de
prendre quelques contacts avec les autorités de la région du Littoral, le
Gouverneur notamment, ainsi qu’avec quelques personnes connues
dans le domaine aéronautique, pour comprendre le type d’incident ;
sans grand succès.

Puis une trentaine de minutes après, le même correspondant me


rappelle pour me rendre compte que l’incident avait été résolu et que
le voyage se poursuivait sur Paris comme prévu.

Il n’y a donc jamais eu d’« atterrissage difficile à Douala », pas


plus que de débat sur la possibilité ou la nécessité d’atterrir au
Nigéria.
Que s’est-il donc passé ?

I. Le premier voyage de l’Albatros

Cher Monsieur MATTEI, pour votre complète information, et celle


de certains de vos confrères, j’ai pensé utile de vous faire lire quelques
déclarations faites devant le Juge d’Instruction,
M. MAGNAGUEUMABE Pascal, par certains officiers de l’Etat
Major Particulier du Président de la République, et des membres de
l’équipage qui étaient dans l’avion « Albatros » ce 24 avril 2004.

Nous commencerons par les déclarations du Colonel MITLASSOU


Justin, lors de son audition du 19 mars 2009. Il convient de préciser
que ce Colonel, qui n’était pas à bord de l’avion lors du voyage
présidentiel, s’exprime sur la base des rapports que lui ont adressés ses
collaborateurs qui étaient dans le cockpit, les colonels NDONGUE et
BABODO. Voici en résumé ce que dit le colonel MITLASSOU :

« Lorsque le problème (des volets de bord d’attaque) s’est posé, les


pilotes auraient dû faire appel au mécanicien assis au fond de
l’appareil. Pour y remédier, il suffisait de se référer au manuel de vol
164
et de faire venir le mécanicien qui était assis au fond de l’avion. Au
lieu de procéder ainsi, le Commandant BETHAM a préféré alerter le
Président de la République pour lui faire état de ce qu’ils avaient une
panne et qu’il fallait rentrer sur Douala se poser pour le vérifier, le
rassurant que le dépannage n’allait pas durer. À mon avis, le
Commandant de bord a manqué de sang-froid en se pressant d’alerter
le Président de la République. Il fallait d’abord diagnostiquer le
problème ».
….
« Il faut également faire noter que l’équipage qui a ramené l’avion
d’ATLANTA n’était pas le même que celui en charge de piloter
l’avion au cours du voyage présidentiel sur Paris. Vainement j’ai
suggéré que le même équipage ayant piloté l’avion d’ATLANTA à
Yaoundé puis Douala soit reconduit pour cette première sortie du
Président à bord de cet avion. Parce que cet équipage s’était plus
familiarisé avec la machine ». (Page 6 du PV).

Le copilote FOCHIVE, pilote CAMAIR, ancien pilote d’AIR


Madagascar, présent dans le cockpit de l’avion ce jour d’avril 2003,
entendu par le Juge d’Instruction le 15 avril 2009 au sujet de la
« panne », répond ainsi aux questions qui lui sont posées :

« Ensuite, la panne comme celle que nous avons eue, ça peut


arriver. Elle a été un concours de beaucoup de circonstances : le
facteur malchance, etc. Cette panne n’était pas une main criminelle,
c’est-à-dire un sabotage ».

« À propos de cette panne survenue lors du voyage présidentiel


Douala-Paris à bord de l’ALBATROS, je confirme intégralement les
explications du Lieutenant-colonel NDONGUE Charles Jean
Nouvelon dans son audition du 24/03/09… Effectivement le
Commandant BETHAM a pris l’initiative de faire part de l’incident de
panne décrit au Chef de l’Etat sans nous avoir consultés. Et pendant
qu’il rendait compte au Président de la République, nous avons trouvé
une solution au problème. J’ai dû rassurer le Président de la
République que tout était rentré dans l’ordre. Et nous avons repris le
cap sur Paris ».

Sur la base des déclarations faites devant le Juge d’Instruction,


M. MAGNAGUEUMABE Pascal, par certains officiers de l’Etat
165
Major Particulier du Président de la République, et des membres de
l’équipage de ce jour-là, on peut affirmer aujourd’hui qu’au moment
de l’incident, l’avion se trouvait au-dessus de FOUMBAN, en
territoire camerounais, qu’il n’y a pas eu de débat ou d’instruction sur
un éventuel atterrissage au Nigéria, qu’il n’y a pas eu d’atterrissage à
Douala, et que la sécurité du Président de la République, de sa famille
et de sa délégation n’a jamais été en jeu. Nous ne reprendrons ici que
quelques extraits des déclarations devant le Juge d’Instruction, le 24
mars 2009, du Colonel NDONGUE Charles, un des officiers de l’État-
major Particulier du Président de la République, présent dans le
cockpit durant le vol en question :

Question : Que s’est-il donc passé dans cet avion transportant le


Chef de l’Etat après son décollage de Yaoundé pour Paris ?

Réponse : Il faut exclure d’emblée toute main criminelle. Encore


que même avec cette panne-là, on pouvait aller jusqu’à Paris, mais
avec une vitesse inférieure à la normale, ce qui nous aurait amenés à
mettre plus de temps pour arriver à Paris. Nous étions entre 4500 et
5000 m d’altitude […] Il faut être du métier pour comprendre ce genre
d’incident ; ça peut être une poussière, un vérin n’a pas fonctionné
normalement, une excitation électrique qui est passée avec un léger
décalage, surtout que l’avion était resté longtemps au sol sans
décoller. … Ce que je peux dire à propos c’est que c’était un incident
mineur qui a été mal géré. L’avion est arrivé à Paris sans problème et
en est parti sans problème.

Et pour finir, voici ce que déclare au juge d’instruction, lors de son


audition du 30 décembre 2010, Monsieur BETHAM Benoît Marie
Joseph, qui était le commandant de bord de l’Albatros lors du vol
Yaoundé-Paris du 24 avril 2004 :

« Je confirme qu’il n’y a pas eu de main criminelle dans cet


incident.

Je confirme également l’explication de la panne qui a été donnée


par NDONGUE Charles et FOCHIVE Alexandre, c'est-à-dire, la non
rentrée des volets au décollage, telle que décrite ».

Et plus loin, il affirme : « ce n’était pas un sabotage. »


166
Ces déclarations sont reprises dans la deuxième ordonnance de
renvoi du Juge d’instruction datée du 1er juin 2011.

Sur la base de tous ces témoignages, peut-on sérieusement et


honnêtement, continuer à soutenir les allégations relatives à une
tentative de MEBARA de tuer le Président, à travers le « cercueil
volant », afin de s’emparer du pouvoir ?

II. La fin de la location de l’Albatros

Quelques jours après son retour de voyage, le Président de la


République me fit connaître sa décision de mettre un terme à la
location de l’avion de Boeing. Il m’instruisit de prendre toutes les
dispositions pour résilier à l’amiable le contrat signé, au mieux de nos
intérêts.
Toutes les mesures et dispositions administratives et logistiques
ayant été réalisées, l’avion baptisé ALBATROS quitta Yaoundé le 18
juin 2004 pour Paris, d’où il repartit le 23 juin pour Atlanta aux USA.
Il revenait maintenant à l’Ambassadeur MENDOUGA, chargé des
négociations avec BOEING, d’entreprendre les démarches prévues par
le contrat de location pour sa résiliation anticipée.

Retourné à Washington, le haut diplomate camerounais se trouva


contraint de porter son attention et ses énergies à essayer d’éviter un
clash entre le gouvernement camerounais et la firme Boeing.

L’ambassadeur MENDOUGA, faut-il le rappeler, était le principal


négociateur du contrat de location de l’avion Albatros. Il rapporte les
péripéties de cette fin de contrat, dans le mémorandum qu’il a rédigé
au sujet de cette affaire et qu’il a remis aux autorités judiciaires du
Cameroun. Je le cite largement dans les lignes qui suivent :
« Aussitôt rentré à Washington, je reçois une communication
téléphonique de l’Ambassadeur PICKERING, ancien N°2 du
Département d’Etat devenu le responsable des relations
Internationales de Boeing, qui m’assure de la sollicitude de sa
compagnie et de toute la disponibilité de celle-ci dans la situation. Il
confirme ce message par écrit en date du 1er juin 2004, dans lequel il
167
insiste comme au cours de la communication téléphonique du jour
précédent, que cet avion est « safe and secure and meets the standards
of air worthiness » (est viable et sécure et remplit les standards de
navigabilité aérienne). Pour Boeing, il s’agit simplement de chercher
comment rassurer.

« … À Boeing, on affirme péremptoirement que l’appareil n’a pas


eu de problème sortant de l’ordinaire, si tant est pour certains qu’il y
ait même eu un problème réel. Boeing affirme qu’il ne s’est en tout
cas point posé un problème de sécurité à l’avion. L’on caresse bien
des idées et des opinions, notamment que quelqu’un a voulu faire peur
au Chef de l’Etat, qu’il y a une lutte entre factions dans cette affaire,
que la concurrence en tire les ficelles, que le pilote n’aura en tout cas
pas su gérer ce qu’il pouvait y avoir eu comme incident technique, etc.

« Je m’investis alors à contenir toute action publique de Boeing qui


ne serait très probablement pas favorable à notre image et à nos
intérêts. Je rencontre les plus hauts responsables dont notamment
l’Ambassadeur PICKERING et le président Scott SCHEERER
mentionnés plus haut. « Avec insistance Boeing réclame le rapport
technique circonstancié de l’incident ; J’insiste auprès de Monsieur le
Ministre d’Etat à qui je rends compte de toute cette situation. En vain.
Et la négociation des termes de retour de l’avion au propriétaire
avant terme, n’en sera que plus ardue.

« Mais arguant du nécessaire respect dû à la personnalité


transportée par l’avion lors de «l’incident » en cause et faisant
capital lourd de l’ancienne et future relation entre Boeing et le
Cameroun client fidèle, important, etc., j’arrive à empêcher toute
prise de position publique, toute contre-attaque directe ou indirecte de
tous intervenants explicitement ou implicitement mis en cause.

« Mais il y a à négocier la sortie ou plus exactement la rupture de


contrat dont le coût financier raisonnable, en fait le meilleur possible
de l’avis de notre Conseil pourrait être exorbitant ».

Avec l’assistance de ses conseils américains, du cabinet ZUCKER,


le Plénipotentiaire du Gouvernement camerounais, aura évité une
situation difficile au Cameroun. À ce propos, il convient de signaler
cette lettre que le Vice-Président de Boeing Capital Corporation,
168
M. Paul A. HENDERSON adresse à l’Ambassadeur MENDOUGA, le
16 janvier 2005 ; elle mérite d’être lue :

« Excellence Monsieur l’Ambassadeur,


Dans la perspective de notre rencontre de demain, j’ai voulu vous
communiquer ici certaines des orientations susceptibles à mon avis,
de nous permettre de boucler le dossier de résiliation du contrat de
location du 767-200ER. Je suis persuadé que vous et moi voulons
régler ce problème dans les délais. Le fait de ne pouvoir parvenir à un
règlement signifierait le déclenchement d’un processus sans fin qui
nous prendrait tout notre temps au lieu que celui-ci serve à des
activités productives et au traitement d’affaires d’intérêt public. En
outre, cela signifierait que nous devrons recourir aux avocats et aux
tribunaux, dont vous et nous n’avons aucunement besoin.

Si nous ne parvenons à aucun accord, Boeing se trouvera dans


l’obligation de déclarer le gouvernement camerounais en défaut de
paiement ; ce qui n’arrangerait ni les affaires du gouvernement
camerounais, ni celles de Boeing. L’accord de règlement comporte
une clause confidentielle faisant de ce dossier une affaire privée. Un
accord élimine également les risques de défaut croisés avec les
banques et autres établissements de crédit, et par voie de
conséquence, les risques de scandale.

L’accord de règlement évite aussi une augmentation des frais de


location, des autres frais et des dommages et intérêts. Aux termes du
Contrat de bail, les frais de location et de maintenance dus
augmentent de 344,500 dollars par mois jusqu’au règlement des
montants dus.

Un prompt règlement évite aussi de recourir aux tribunaux. Si tel


devait être le cas, les frais augmenteraient pour les deux parties (et le
Cameroun a l’obligation de supporter nos frais en cas de mise en
défaut).

J’espère que ces quelques arguments vous amèneront à trouver une


solution rapide à cette affaire ». (Traduction libre d’une
correspondance en anglais).

169
Au bout de près de cinq mois de négociations entrecoupées de
menaces de mettre le Cameroun en défaut, les deux équipes de
négociateurs parvinrent à une entente sur le montant de
l’indemnisation à payer à Boeing, pour la résiliation anticipée amiable
du contrat, soit deux millions six cent cinquante six mille (2 656 000)
dollars US. En deçà de ce montant, Boeing préférait, m’avait-on
rapporté, une procédure judiciaire.

L’Ambassadeur MENDOUGA signera cet arrangement amiable,


dont le titre dans le dossier est le « Settlement Agreement » le 30 juin
2005. C’est sur la base de cet accord que Boeing fut autorisé à
prélever sur l’acompte disponible dans ses livres, pour définitivement
clôturer ce contentieux.

Vous pouvez en conclure vous-même, cher Monsieur MATTEI, et


avec vous ceux de vos confrères et consœurs qui ont traité de cette
affaire, avec quelque légèreté, que vous avez été induit en erreur. À
quelles fins ? A-t-on voulu vous utiliser pour aussi donner du crédit à
la thèse, avancée par un certain entourage, selon lequel j’aurais voulu
attenter à la vie du Chef de l’Etat, dans la perspective de m’emparer
du pouvoir ?
Peut-être ne saviez-vous pas seulement que l’avion ainsi loué
restait la propriété du loueur, BOEING ? Imaginez-vous ce loueur,
constructeur du même avion, mettre en circulation un avion dont les
organes vitaux puissent être défaillants dès le premier voyage ?
Pensez-vous vraiment que la Federal Aviation Administration (FAA)
des Etats-Unis aurait pu délivrer un Certificat de navigabilité à un
avion qui ne remplissait pas toutes les normes de sécurité et de
fiabilité ?

Il n’y a donc jamais eu de menace sur la sécurité du Président de la


République, de sa famille et des membres de sa suite. Il est surprenant
que des journalistes occidentaux, ou vivant en Occident, ayant enquêté
sur ce dossier, et qui peuvent prétendre avoir plus de facilités et peut-
être de crédit, ne soient jamais entrés en contact avec la firme
américaine BOEING, avec l’Autorité Aéronautique américaine, la
FAA, pour connaître l’état de l’avion loué au Cameroun en décembre
2003, ainsi que les conséquences de la grande révision, dite D Check.
Même certains experts camerounais, bien connus dans le milieu,

170
auraient pu fournir des informations et des analyses sur cette D Check,
à tout demandeur, gratuitement ou presque.

Cher Monsieur MATTEI, on peut dire, avec une certaine sympathie


à votre endroit, que vous n’avez pas eu toutes les informations sur
cette affaire. La question qui vient alors à l’esprit est celle-ci : Etiez-
vous obligé de vous engager dans cette aventure ? Bien plus, il
apparaît clairement que vous connaissez peu ou mal le Cameroun ; et
vous ne connaissez pas la personne dont vous prétendez fournir le
CODE. Elle est beaucoup plus complexe que vous ne pensez pour être
synthétisé dans un Code ; et c’est peu dire.

Le Cameroun est aussi un pays très complexe au sujet duquel la


prudence et l’humilité seraient conseillées lorsqu’on veut en parler ; il
demande aussi un peu de temps, surtout lorsqu’on veut toucher à la
sphère ou de la gestion du pouvoir d’Etat. Rien ne vous autorisait à
conclure que « ATANGANA MEBARA a été sanctionné quatre ans
après avoir fauté, alors même qu’il ne s’attendait plus à la sanction de
la faute ».

Pendant les quarante-neuf mois que j’ai passés auprès du Président


BIYA, j’ai suffisamment appris que la politique est essentiellement
« la gestion de vérités variables ». Ceux qui écrivent sur sa politique
devraient être bien inspirés de ne pas être catégoriques, dogmatiques
dans leurs propos. Leurs analyses devraient, pour conserver quelque
crédibilité, pendant un certain temps, être empreintes de beaucoup de
prudence, de circonspection.

Pour finir, Cher Monsieur MATTEI, je voudrais vous assurer que


je ne vous garde aucune rancune, ni à aucun de vos confrères.
D’ailleurs je puis déjà vous dire que j’accepte les excuses que vous
seriez amené à me présenter, si comme je le pense, vous devez être
plutôt un brave homme.
Mon vœu est que cette expérience vous soit utile un jour, pour le
Cameroun ou pour tout autre pays. Je vous souhaite en conséquence
Bonne Chance.

Bien sincèrement.

KONDENGUI, le 07 août 2011


171
Chapitre IV. Lettre à Monseigneur Joseph AKONGA ESSOMBA

(À l’époque Secrétaire Général de la Conférence Episcopale Nationale


du Cameroun)

Monseigneur, Cher Frère,

J’ai longuement hésité à t’adresser ce courrier. On m’a dit que tes


nouvelles et importantes fonctions au Secrétariat de la Conférence
Episcopale Nationale t’absorbent énormément, te laissant peu de
temps même pour ceux qui te sont proches, ou qui t’étaient proches
hier. Comme aîné et comme ami (j’espère avoir toujours le droit de
me considérer comme tel), je ne peux m’empêcher de te conseiller
d’éviter, autant que possible, cet isolement pernicieux qui emportent
parfois certains professionnels, au point qu’ils se retrouvent un jour
sans plus personne autour d’eux, quand arrive le moment de devoir
abandonner le travail auquel on aura tout sacrifié.

J’ai pensé et voulu partager quelques réflexions que ma situation


actuelle m’a inspirées. Pourquoi toi ? D’abord parce que c’est toi qui
occupes la fonction de Secrétaire Général de la Conférence
Episcopale. Ensuite en raison de la qualité et de l’ancienneté de notre
relation. Tu sais, juste pour en dire un mot, que beaucoup de gens
n’ont pas compris que pour mon mariage religieux, je t’ai choisi
comme officiant principal, alors que, membre du gouvernement,
j’aurais pu solliciter et probablement obtenir la participation d’un
prélat. Avec toi, nous avons toujours eu des échanges fraternels
francs, respectueux de nos choix et de nos engagements, et toujours
enrichissants pour moi. Nous avons aussi partagé des moments de joie
(comme tes quarante ans, le même jour que la Sœur Séraphine
Stéphanie) et de peine, (ces décès de membres de famille qui nous ont
frappés).

Et puis, comment te cacher qu’aujourd’hui encore, je me sens plus


à l’aise pour te parler qu’à un autre homme d’église ? Au fond de moi,
je garde la conviction que si d’aventure tu n’appréciais pas ce que je
dis, par respect pour l’aîné que je suis, tu aurais pour moi un peu plus
173
d’indulgence que d’autres. Je n’oublie pas que tu es le dernier membre
camerounais de la Conférence Episcopale Nationale que j’ai pu voir
ici à KONDENGUI, au dernier trimestre de 2008.

Ma réflexion commence un jour, il y a plusieurs mois, presqu’au


début de mon séjour ici. Monseigneur Athanase BALA, évêque
émérite de Bafia, par ailleurs mon cousin tant du côté maternel que
paternel, fait savoir à l’abbé Gabriel, notre aumônier, qu’il viendra le
dimanche suivant célébrer l’Eucharistie avec la communauté
catholique de la prison de Kondengui. L’Abbé-aumônier en informe
tout de suite le Conseil paroissial, au cours d’une réunion spéciale. Le
dimanche suivant, l’abbé aumônier nous informe que le régisseur de la
prison l’a prévenu la veille, un peu avant minuit, que sa Hiérarchie
n’avait pas suivi son avis favorable, et qu’en conséquence, l’évêque
n’était pas autorisé à venir dire la messe de ce jour. L’aumônier
présida donc la messe. À l’issue de la célébration, les commentaires et
interrogations meublèrent l’essentiel des conversations entre certains
détenus. Elles tournaient fondamentalement sur le pourquoi d’une
telle décision.

Puis, quelques mois après cet incident, Monseigneur Jérôme


OWONO MIMBOE, évêque d’OBALA, se pointa un jour à l’entrée
de la prison. Il était en tenu de prélat, avec soutane noire, ceinture
violet, et croix sur la poitrine. Il fut introduit auprès du régisseur de la
Prison. Celui-ci le reçut, nous rapporta-t-on, courtoisement. Il s’enquit
de l’objet de la visite du prélat. Celui-ci lui répondit qu’il voulait
saluer certains de ses enfants détenus dans la prison, et leur apporter
son réconfort spirituel. Il donna ensuite les noms de ABAH ABAH
Polycarpe, OLANGUENA AWONO Urbain et ATANGANA
MEBARA Jean-Marie. Le régisseur, selon ce que nous en apprîmes
plus tard, répondit à l’homme d’Eglise que cela était impossible, les
personnalités citées n’étant pas autorisées à recevoir des visites. Puis il
fit raccompagner Monseigneur à l’extérieur de la prison, sans autre
forme de procès.

Après cette autre déconvenue, à l’endroit d’un prélat, beaucoup de


détenus étaient persuadés que la Conférence Episcopale Nationale
aurait une réaction. Nous le pensions d’autant plus que Monseigneur
Jérôme OWONO MIMBOE était alors Vice-président de ladite
Conférence. Mais il n’y eut aucune réaction, en tout cas officielle de la
174
part des Pères de l’Eglise Catholique, de la région ecclésiastique du
Centre ou de l’ensemble du pays.

Les évêques éconduits avaient peut-être choisi de ne pas parler de


leurs déconvenues, surtout que, selon nos informations, l’Ordinaire
des lieux n’aurait pas été prévenu de ces visites.

Je décidai donc d’essayer de comprendre cette attitude de la


Conférence Episcopale Nationale. Etait-ce un abandon ou du
désintérêt ?

Moins de deux mois plus tard, ces questionnements prirent une


tournure angoissante, particulièrement pour moi. En effet, à la suite
d’un incident avec un intendant de la Prison, l’Abbé Georges
MBALLA OWONO, alors curé de la Paroisse catholique de
Kondengui, dans le territoire de laquelle se trouve la prison centrale,
décida de suspendre la célébration de la messe. Alors que nous nous
attendions à ce que ce prêtre reçoive le soutien de sa hiérarchie, il fut
presque interdit de séjour à la prison de KONDENGUI. À toi qui
connais bien l’abbé Georges, il est bon que je te fournisse des
éléments d’information que personne ne nous a jamais demandés.

Le lendemain de mon incarcération, au mois d’août 2008, ce jeune


curé est venu me saluer et me réconforter au quartier 7 où j’avais été
affecté ; à l’occasion de cette première rencontre, il m’a recommandé
de beaucoup prier, dans une telle épreuve. Je lui ai demandé s’il était
possible d’obtenir régulièrement la sainte communion. Il s’est engagé
à me porter ou à me faire porter, aussi souvent que possible,
l’eucharistie. Il est revenu plusieurs fois après, me porter la
communion ; d’autres fois, il envoyait un grand séminariste. Nous
avions un rituel léger, dans les conditions de promiscuité qui prévalent
ici : après la lecture des écritures du jour, nous priions ensemble ;
puis, je communiais. Je sais au fond de moi, de manière quasi certaine,
que j’ai pu franchir les très difficiles premiers jours de mon
incarcération grâce à l’action courageuse et soutenue de l’Abbé
Georges. Il ne passait jamais plus de deux jours sans passer au
quartier 7, rendre visite à ses chrétiens que nous étions, le ministre
OLANGUENA Urbain et moi. Ce faisant, l’Abbé me semblait remplir
une des missions de son vaste mandat, de sa vocation de prêtre.

175
Que s’est-il passé le jour de ce malheureux incident avec un des
intendants de la prison ? L’abbé était arrivé dans notre quartier,
comme il le faisait souvent, vers 16h30. À peine s’était-il assis qu’un
de nos « majordomes » vint lui dire que l’Intendant l’appelait dehors.
Il demanda au jeune homme pourquoi cet officier ne venait pas le voir
là où il se trouvait. On ignore ce qui fut rapporté à l’Intendant ; celui-
ci pénétra dans le quartier et invita le curé à le suivre à l’extérieur.
Après un bref moment d’hésitation, l’Abbé se leva et suivit l’officier.
Il y eut quelques éclats de voix qui nous parvinrent de l’extérieur. Le
majordome nous rapporta que l’Intendant avait ordonné au curé de
sortir de la prison, instruit lui-même par le régisseur. Ceux qui
vécurent la scène à l’extérieur de notre quartier en furent scandalisés,
et pendant deux semaines, les catholiques de la prison de
KONDENGUI furent privés d’office religieux.

Dans ce milieu fermé, chacun y allait de sa version. À l’extérieur,


certains medias se saisirent de « l’affaire ». Nous apprîmes plus tard
que l’Abbé Georges avait été entendu par les autorités administratives
et les services de sécurité de la ville. On lui aurait reproché d’avoir
permis au détenu que je suis, de communiquer par téléphone avec des
gens à l’extérieur, alors que j’étais interdit de communication. Ceci,
bien entendu, ne reposait que sur une dénonciation malveillante, sans
fondement, d’un autre détenu voulant être bien vu et traité par
l’Administration pénitentiaire.

Sa réaction d’indignation, en suspendant les messes en prison, ne


me surprit point. Une absence de réaction de sa part m’aurait paru
suspecte. L’Abbé Georges a-t-il violé une des règles de l’Eglise
Catholique, en suspendant les messes ? Je n’en sais rien. Ses visites à
certains quartiers s’arrêtèrent définitivement. On nous appris plus tard,
que le curé fut rappelé à l’ordre par sa hiérarchie, suspecté ou accusé
d’exposer dangereusement les relations entre le gouvernement et
l’Eglise Catholique, par ses visites régulières à deux détenus qui
auraient bravé le pouvoir.

Je reste persuadé, en profane, que ce prêtre ne s’est, en rien, éloigné


de son engagement sacerdotal ; au contraire. En fin d’année 2008, il
fut muté dans une autre paroisse, loin de la prison centrale de
Yaoundé. La question que je me posai alors était de savoir si j’aurais
eu droit à mes derniers sacrements si j’avais subitement un malaise.
176
Y aurait-il eu un prêtre assez courageux pour venir me préparer à une
rencontre éventuelle avec le Créateur ?

Notre Eglise, celle dont nous avons toujours assumé et revendiqué


l’appartenance était-elle convaincue de notre culpabilité ? Avait-elle
honte de ces chrétiens dont on appréciait la compagnie hier ? Etait-elle
dans l’incapacité de seulement nous apporter cet appui spirituel (et
social symboliquement) ?

J’ai dû lire, consulter pour comprendre, pour répondre à ces


interrogations. Les quelques réponses formulées ci-après, sont encore
maladroites et incomplètes ; mais je ne doute pas qu’en partageant ces
idées avec toi, tu m’aideras éventuellement à les améliorer. Je regrette
que nous ne puissions plus échanger comme autrefois, sur mes
réflexions, mes interrogations et mes doutes. J’ai pris le temps
d’écouter les prêtres qui viennent célébrer l’Eucharistie avec nous ;
puis de méditer ; je ne suis d’ailleurs pas au bout de mes méditations
sur tout ce que je vis.
Mais avant de livrer le contenu de ces réflexions, il est de mon
devoir de rendre d’abord hommage à tous ces ouvriers et ouvrières de
l’Eglise de Jésus-Christ, qui, sans relâche, participent à redonner ou à
entretenir l’espérance chez les détenus de KONDENGUI. À l’Abbé
Antoine, Recteur de la Cathédrale Notre Dame des Victoires, venu me
rendre visite récemment, je disais que l’espérance est le sel de la vie
des personnes qui souffrent. Et j’incline à croire que c’est une œuvre
missionnaire et apostolique, aussi importante que toute autre, de
veiller à ce que la flamme de l’espérance ne s’éteigne jamais en milieu
carcéral. Alors, à tous ces prêtres, ces religieuses qui nous consacrent,
ou qui nous ont consacré, même une fois, un peu de leur temps, je
voudrais humblement rendre hommage ici. Comment ne pas citer
quelques-uns : les Pères Emile, Jean-Baptiste, Alfonso, l’Abbé
KOUAM !

Je dois cependant consacrer quelques lignes en particulier, à


quelques-uns de ces ouvriers apostoliques. Hommage doit ainsi être
rendu à l’Abbé Gabriel MINTSA, vicaire à la paroisse de
KONDENGUI au moment de mon arrivée dans cette prison. Il était en
fait l’aumônier attitré de la prison. Comme aumônier, il m’a laissé
l’image d’un prêtre ouvert, mais aussi ferme, surtout dans le respect
d’une certaine rigueur dans les célébrations liturgiques. Il était aussi
177
ferme dans son approche pédagogique. Ainsi, un dimanche, un
chrétien formula une intention de prière dans laquelle il demandait
pratiquement à Dieu d’envoyer le feu du ciel sur ses ennemis. À la fin
de la messe, avant la bénédiction, l’Abbé Gabriel souligna que ce
genre d’intention était contraire à l’enseignement et à la pratique du
Christ, faits de pardon, de miséricorde et de charité. Il recommanda
qu’à l’avenir ce genre d’intention de prière soit banni de nos cœurs.
Notre aumônier Gabriel savait être à l’écoute de son conseil
paroissial ; sur la demande de celui-ci, il a organisé ici en prison, des
conférences publiques où il a fait intervenir des prêtres, des religieux
et même des laïcs. L’Abbé Gabriel est parti en stage à Rome en
septembre 2009. Il a été remplacé par l’abbé Louis Paul NGONGO,
professeur d’université retraité, ancien Directeur de l’Institut des
Relations Internationales du Cameroun (IRIC), dans les années 90.

Au titre de ces missionnaires qui nous ont donné un peu de leur


temps, j’aurais peut-être dû commencer par la visite que nous a
rendue, le 25 décembre 2009, Mgr Eliseo A. ARIOTI, Nonce
Apostolique, pour une messe qui aurait pu passer inaperçue, s’il n’y
avait pas eu ces difficultés à autoriser le Nonce Apostolique à entrer
dans la prison. Quelques journaux locaux ont, à l’époque, rendu
compte des péripéties autour de cette messe du Nonce Apostolique à
KONDENGUI, le jour de Noël 2009.

L’aumônier, l’abbé Louis Paul NGONGO, au cours d’une réunion


urgente, avait informé les membres du Conseil Paroissial, deux jours
avant Noël, qu’il avait reçu du Nonce Apostolique le message qu’il
viendrait célébrer la messe du 25 décembre à la prison de
KONDENGUI, à partir de 8H 30. L’abbé avait aussitôt essayé de
rencontrer le régisseur de la Prison pour l’en avertir. En l’absence de
cette autorité, il porta l’information à un de ses collaborateurs directs,
le 23 décembre.

Le 25 décembre, le Nonce Apostolique se présenta à l’entrée de la


maison d’arrêt, à l’heure prévue, soit 8H 20. Il fut accueilli, à
l’intérieur par l’aumônier, quelques membres du Conseil paroissial,
ainsi que par des collaborateurs du régisseur. Il fut conduit dans le
bureau de celui-ci. Au bout de plusieurs minutes de conciliabules, le
Nonce dut ressortir du pénitencier, assurant l’aumônier qu’il allait

178
chercher l’autorisation sans laquelle le régisseur lui avait dit qu’il ne
pourrait pas célébrer la messe.

Les membres des familles des détenus, qui avaient été inscrits sur
les listes des personnes autorisées à participer à ladite messe,
attendaient dehors depuis au moins une heure. Ils avaient vu le
représentant du Pape repartir, trente à quarante cinq minutes après être
entré, sans bien comprendre ce qui se passait. Selon les informations
recueillies auprès de ceux qui accompagnaient le Nonce chez le
régisseur, celui-ci reprocha à l’aumônier de ne l’avoir pas
formellement avisé de cette visite d’une si importante personnalité ; ce
qui l’a empêché de solliciter l’avis de sa hiérarchie. Il ne pouvait pas
prendre sur lui d’autoriser cette visite, à l’insu de son Ministre, en
l’occurrence le Vice-Premier Ministre, Ministre de la Justice.

Une demi-heure après la sortie du Nonce, soit vers 9H 10, les


familles furent autorisées à entrer et à rejoindre le lieu de célébration
de la messe. Quelques trente à quarante minutes plus tard, l’aumônier,
revenant de chez le régisseur, vint informer les participants à la messe,
que le Nonce lui avait demandé de commencer la célébration, en
attendant qu’il nous rejoigne éventuellement. Il se rendit à la sacristie,
proche du quartier féminin pour se vêtir des ornements de
circonstance. Au moment où la procession allait pénétrer la grande
cour, lieu de la célébration, l’aumônier reçut un nouveau message, le
Nonce avait obtenu l’autorisation du Vice-Premier Ministre et était en
route pour présider la messe de Noël comme prévu. L’abbé NGONGO
dut rentrer à la sacristie se dévêtir des habits sacerdotaux, en vue
d’aller attendre le Nonce.

Une trentaine de minutes plus tard, on vit entrer le Nonce, tout


souriant, accompagné de l’aumônier, du régisseur et de son staff. Une
salve d’applaudissements salua cette entrée, provenant de la foule des
détenus et de leurs familles, qui exprimaient ainsi leur soulagement
face à l’heureuse issue de ce qui avait failli constituer un incident
(diplomatique). La messe débuta vers 10H 30, avec deux heures de
retard sur l’horaire annoncé. Le régisseur et ses collaborateurs y
participèrent.

Ce fut une très belle messe, tant au niveau de l’animation par la


chorale dirigée par le Professeur Norbert NDONG, qu’au niveau du
179
message de réconfort et d’espérance que délivra le Nonce, dans un
excellent français et avec ce ton italien qui donne une connotation
particulière à son contenu. Il y eut même de l’émotion lorsqu’il
déclama que le Saint Père, qui savait qu’il disait aujourd’hui la messe
à la prison centrale de Yaoundé, lui avait demandé de nous transmettre
à tous, ses pensées affectueuses et sa bénédiction.

À la fin de la célébration, le Nonce eut des paroles très élogieuses


pour la chorale. Il salua quelques participants, puis se rendit à la
sacristie, où quelques-uns d’entre nous purent le saluer et lui souhaiter
plein succès dans ses nouvelles fonctions au Paraguay. Il fut
raccompagné à la sortie de la prison par ceux qui l’avaient accueilli à
son arrivée.

Fort curieusement, les jours qui suivirent cette belle cérémonie


furent empoisonnés par des soupçons et des enquêtes de toutes sortes,
visant à dénoncer ou à établir le complot qui auraient été ourdi par
certains détenus, qui auraient invité le Nonce à l’insu du régisseur,
dans le but d’embarrasser ce dernier, sinon de le prendre en faute. On
prit pour un des éléments de preuve qu’une intention de prière, inscrite
par d’autres détenus, avait été lue durant la messe, demandant à Dieu
de donner aux anciens ministres OLANGUENA Urbain et
ATANGANA MEBARA, la victoire dans leur procès. On était en
pleine dérive (humoristique) ! On a frisé le délire !

Ici encore, la Conférence Episcopale ne trouva rien à dire. Il est


vrai que le Nonce lui-même avait banalisé l’incident. L’aumônier
avait-il rendu fidèlement compte ?

Je voudrais dire un mot spécial sur l’animation des messes ici à


KONDENGUI : pour dire que le Professeur NDONG Norbert, maître
des chants (maestro comme on l’appelle), donne, chaque fois, le
meilleur de lui-même, pour que, avec le chœur de prisonniers
(hommes et femmes), les organistes et/ou les balafonistes, nos
célébrations eucharistiques soient des moments d’intense piété de
sacralité vécue, et d’adoration vive et expressive. La plupart des
prêtres venus pour la première fois partager la messe avec les détenus
de KONDENGUI, ont exprimé leur joie émue et l’envie de revenir.

180
De manière générale, d’ailleurs, on ne peut ne pas être frappé par
une certaine « religiosité » qui règne dans cette prison. Très tôt le
matin, tous les jours, on entend des supplications et des louanges
adressées à Dieu, dans différentes langues et sous diverses formes. Il y
a tellement de ferveur, de confiance et d’espérance. Je me suis dit
quelquefois que c’est probablement ici, des signes d’une foi solide,
réelle : tous ces hommes et ces femmes, qui confessent aussi
ostensiblement, dans la promiscuité et les difficiles conditions qui sont
les leurs, leur Foi en leur Dieu, alors qu’on aurait pu s’attendre à ce
qu’ils doutent ou désespèrent, cela ne peut que frapper tout nouvel
arrivé dans cette prison. Les pratiquants des différentes religions se
côtoient sans heurts, dans une tolérance remarquable, partageant
même des espaces communs.

Revenant à la visite du Nonce, quelques-uns parmi nous ont


regretté que notre première messe pontificale, depuis deux ans, n’ait
pas été présidée par un prélat camerounais. Bien sûr nous avons tous
appris avec peine la nouvelle de l’accident dont a été victime
l’archevêque métropolitain. Nous avons suivi son évacuation ; et nous
nous sommes réjouis quand il a regagné le Cameroun. J’en suis arrivé
à me demander pourquoi la Conférence Episcopale Nationale ne crée
pas à son niveau, une Aumônerie Catholique des Prisons, comme il en
existe dans d’autres pays (France), avec une organisation nationale, au
lieu de laisser à chaque diocèse d’organiser son apostolat des
personnes détenues.

Une telle aumônerie pourrait alors prendre la parole, quand cela est
nécessaire, sur les problèmes concernant les prisons et les prisonniers.
L’évêque chargé d’une telle aumônerie aurait la responsabilité de la
formation spéciale des prêtres et religieux devant servir dans les
prisons, et leur affectation en fonction des besoins et des contraintes.
À titre d’illustration, le pénitencier de Kondengui, mériterait d’avoir
au moins trois prêtres qui se consacreraient à faire vivre la Foi
catholique ici. Il est manifeste qu’un seul prêtre ne suffit pas à cet
immense chantier, quels que soient son dévouement et son énergie.

Et maintenant, comment comprendre ou expliquer le silence de


notre église par rapport à tout ce qui se passe en matière judiciaire
dans notre pays depuis trois ans ? Prudence ? Pourtant en consultant
les textes fondamentaux de l’Eglise, en me référant aux écrits et
181
recommandations de certains prophètes et saints Pères, même des
papes récents, il y a comme une constance dans le rôle et la posture
prophétique de l’Eglise Catholique.

Ainsi, le Code de Droit canonique, dans son livre III intitulé « La


Fonction d’Enseignement de l’Eglise », énonce clairement en son
canon 747, § 2 : « Il appartient à l’Eglise d’annoncer en tout temps et
en tout lieu les principes de la morale, même en ce qui concerne
l’ordre social, ainsi que de porter un jugement sur toute réalité
humaine, dans la mesure où l’exigent les droits fondamentaux de la
personne humaine ou le salut des âmes ».

« La Constitution Pastorale sur l’Eglise dans le monde de ce temps,


Gaudium et Spes », souligne : « Que les institutions privées ou
publiques s’efforcent de se mettre au service de la dignité et de la
destinée humaines. Qu’en même temps elles luttent activement contre
toute forme d’esclavage, social ou politique ; et qu’elles garantissent
les droits fondamentaux des hommes sous tout régime politique »
(chapitre II, La Communauté humaine, point 29, paragraphe 4).

Au point 5 du paragraphe 76 du chapitre IV, intitulé « La vie de la


communauté économique », on peut lire : … l’Eglise « ne place pas
son espoir dans les privilèges offerts par le pouvoir civil. Bien plus,
elle renoncera à l’exercice de certains droits légitimement acquis, s’il
est reconnu que leur usage peut faire douter de la pureté de son
témoignage ou si les circonstances nouvelles exigent d’autres
dispositions. Mais il est juste qu’elle puisse partout et toujours prêcher
la foi avec une authentique liberté, enseigner sa doctrine sociale,
accomplir sans entrave sa mission parmi les hommes, porter un
jugement moral, même en des matières qui touchent le domaine
politique, quand les droits fondamentaux de la personne ou le salut des
âmes l’exigent, en utilisant tous les moyens, et ceux-là seulement, qui
sont conformes à l’Evangile et en harmonie avec le bien de tous, selon
la diversité des temps et des situations ».

Dans le livre d’entretiens réalisés par le journaliste allemand Peter


SEEWALD, publié dans Le Sel de la Terre, aux Editions du Cerf, en
avril 2005, (Traduction de Nicole CASANOVA), le Cardinal Joseph
RATZINGER, alors Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la
Foi au Vatican s’exprime ainsi, au sujet de la foi chrétienne dans la
182
société : « J’entendais résonner à mes oreilles les paroles de la Bible et
des Pères de l’Eglise, qui condamnent avec la plus grande rigueur les
bergers qui sont comme des chiens muets, et pour éviter les conflits,
laissent le poison se répandre. La tranquillité n’est pas le premier
devoir du citoyen, et un évêque qui ne chercherait rien d’autre qu’à
éviter les ennuis et à camoufler le plus possible tous les conflits est
pour moi une vision repoussante ».

Ce faisant, le Gardien de l’orthodoxie de la doctrine, à l’époque,


avait sans doute en mémoire ces déclamations du prophète Isaïe,
« l’Esprit du Seigneur m’a consacré par l’onction, pour porter la
Bonne Nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé annoncer aux captifs la
délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les
opprimés, proclamer une année de grâce du Seigneur et un jour de
vengeance pour notre Dieu, pour consoler tous les affligés » (Is. 61, 1-
2).

Et aussi les exhortations de l’apôtre Paul, d’abord à Timothée, dans


la deuxième épitre, (4, 1-2) : « Je t’adjure devant Dieu et devant le
Christ Jésus qui doit juger les vivants et les morts, au nom de son
Apparition et de son Règne : proclame la parole, insiste à temps et à
contretemps, réfute, menace, exhorte avec une patience inlassable et le
souci d’instruire » ; ensuite à TITE, 2(15) : « C’est ainsi que tu dois
parler, exhorter, reprendre avec une autorité entière. Que personne ne
te méprise ».

Et plus près de nous dans le temps et l’espace, voici quelques


extraits de l’Exhortation Post Synodale Ecclesia in Africa, donné par
le Pape Jean-Paul II à Yaoundé, Cameroun, le 14 septembre 1995, qui
me semblent aller dans le même sens que les propos du Cardinal
RATZINGER, cités plus haut : (118) « Il est impossible d’accepter
que l’œuvre d’évangélisation puisse ou doive négliger les questions
extrêmement graves, tellement agitées aujourd’hui, concernant la
justice, la libération, le développement et la paix dans le monde » ;
« Enfin l’évangélisation doit dénoncer et combattre tout ce qui avilit et
détruit l’homme » . « L’accomplissement du ministère de
l’évangélisation dans le domaine social, qui fait partie de la fonction
prophétique de l’Eglise, comprend ainsi la dénonciation des maux et
des injustices » (133) ; l’Eglise doit continuer à jouer son rôle
prophétique et à être la voix des sans voix » (208).
183
Si l’on admet avec les Pères synodaux que « la tâche d’évangéliser
tous les hommes constitue … la mission essentielle de l’Eglise »,
alors, on peut dire que à la fois l’Ancien Testament que le Nouveau,
ainsi que les exhortations et recommandations récentes des autorités
de l’Eglise Catholique, contiennent suffisamment d’arguments et
d’invites aux Pasteurs de l’Eglise en Afrique et au Cameroun en
particulier, pour dénoncer les violations des droits de l’homme, les
injustices et toutes les atteintes à la dignité humaine.

D’ailleurs, les évêques du Cameroun ne se sont pas privés au cours


des dernières années, pour pratiquer cet aspect de leur mission
d’évangélisation. On peut rappeler notamment, La Lettre Pastorale
aux fidèles sur la crise dont souffre le pays, de 1990 ; « La Déclaration
des Evêques après la mort du R.P. Engelbert MVENG (avril 1995) ;
« La Lettre Pastorale des Evêques du Cameroun sur la corruption », de
l’an 2000 ; « La déclaration de la Conférence Episcopale Nationale au
sujet de l’élection présidentielle du 11 octobre 2004 » ; La Déclaration
de la Conférence Episcopale Nationale sur la Convention de Maputo,
de juin 2009 ; « La Déclaration des Evêques du Cameroun sur la
prétendue fortune du Chef de l’Etat », telle que publiée dans
l’hebdomadaire catholique de Douala, L’Effort Camerounais n° 458
du 1er au 14 juillet 2009.

La Lettre Pastorale de 2000 mérite que certains passages en soient


extraits, pour relever le ton que peut utiliser la Conférence Episcopale
Nationale du Cameroun ; je voudrais ici reprendre, en particulier, ce
qui est dit sur la justice : « La forme de corruption la plus grave pour
notre pays se situe au niveau de notre système judiciaire qui a pourtant
pour mission de faire régner l’équité ».

« Des magistrats, juges et procureurs vendent leur jugement au plus


offrant. Les prévenus qui sont incapables de payer devront passer des
années en prison, parfois même sans avoir été jamais jugés, en
flagrante violation des droits humains et des lois du pays. Et
lorsqu’une décision de justice est finalement rendue, son exécution
n’est pas évidente. Nos palais de justice deviennent de plus en plus
des épouvantails pour les justiciables pauvres et sans relation. Parce
qu’ils sont exclus du réseau de la corruption, ils se trouvent exposés à
toutes les injustices. La situation est particulièrement angoissante pour
184
ceux qui sont innocents de ce dont on les accuse »…. « Rares sont
ceux qui croient encore en la capacité de certains tribunaux de rendre
la justice honnêtement. Et lorsqu’un peuple perd confiance dans son
système judiciaire, il se fait justice lui-même. L’arbitraire
s’instaure »… « Nous condamnons des innocents et laissons libres des
coupables dans notre société de corruption et de violence ».

Même si certains traits apparaissent quelque peu exagérés, ces


interpellations, dénonciations et prises de position révèlent que
l’Eglise Catholique du Cameroun est capable, ou a été capable du
courage des prophètes comme AMOS ou ISAIE. Alors pourquoi les
violations des droits de l’Homme lors des interpellations de certains
anciens hauts serviteurs de l’Etat, l’abandon systématique de la
présomption d’innocence au profit d’une présomption de culpabilité,
ou simplement l’interdiction de communiquer avec les familles, les
amis et même les évêques, n’ont suscité aucune réaction de la part de
la Conférence Episcopale Nationale ? Ce silence est-il lié à la
personnalité de celui qui préside la Conférence Episcopale ? Il s’est
dit que certains prélats seraient plus proches du pouvoir que d’autres ;
de même que quelques-uns éprouveraient des difficultés à cacher leur
sympathie vis-à-vis de l’opposition. Ainsi, certains analystes et
commentateurs ont relevé que les dénonciations les plus marquantes
de cette instance de notre Eglise Catholique, de 1990 et de 2000, ont
été produites sous les présidences respectives du Cardinal Christian
WIYGHAN TUMI (1985-1991) et de Monseigneur Cornelius
FONTEM ESUA (2000-2004).

Ce silence serait-il le résultat d’une certaine lassitude, voire d’une


résignation des évêques du Cameroun ? Ou alors est-ce parce que,
comme beaucoup de camerounais, la Conférence Episcopale a
considéré que les personnalités interpellées et mises en détention dans
le cadre de la fameuse opération « épervier », étaient « forcément »,
ou « probablement » coupables ?

L’extrait ci-après de l’homélie de Monseigneur Philippe


STEVENS, évêque de Maroua-Mokolo, dans l’Extrême-Nord du
Cameroun, lors de la messe précédant l’ouverture, à Maroua, de la
réunion de la Conférence Episcopale Nationale, le 06 janvier 2009,
donne une certaine pertinence à ces interrogations : « Qui écoute les
évêques ? Qui nous écoute ? Où sont les cadres chrétiens ? Ce sont
185
eux qui se retrouvent dans les détournements des fonds consacrés aux
écoles, aux hôpitaux. Ils sont dans les chaînes de corruption pour les
marchés publics. Ce n’est pas juste ».

À moins que ce soit seulement une arrangeante prudence, pour ne


pas se mêler des affaires dont la justice est saisie, pour éviter de
s’immiscer dans les affaires judiciaires. Mais à la vérité, personne ne
s’attend et ne demande que l’Eglise prenne position dans les affaires
de justice, concernant certains individus. Par contre, on pouvait
imaginer que la Conférence Episcopale s’intéressât à certaines
opinions générales, émises par des organisations non partisanes ou par
quelques prélats, en vue d’essayer d’en savoir plus, de jouer son rôle
de vigile ou d’avant-gardiste moral ou social. Par exemple, lorsque
l’Ambassadeur de France, en mai 2010, se prononce sur la nécessité
pour les personnes détenues dans le cadre de la fameuse opération
« épervier » de bénéficier de procès équitables et recommande d’éviter
de longues périodes de détention provisoire, la Conférence Episcopale
du Cameroun peut y trouver matière à réflexion, sans que cela soit
considéré comme une déclaration de guerre à je ne sais quelle autorité.
De même, lorsque l’ONG Transparency International-Cameroun,
dénonce une opération (épervier) sélective, cela aurait aussi pu
interpeler les autorités ecclésiastiques de notre pays. Enfin, lorsque le
Cardinal TUMI, dans une interview à un journal local, évoque les
informations faisant état de ce que « certains de ceux qui ont été
arrêtés l’ont été pour des raisons politiques » (Quotidien le Messager,
mai 2011), il eut été normal, me semble-t-il, que ses frères dans
l’épiscopat, essaient d’en savoir plus auprès de ce cardinal.

J’ai parfois pensé que les membres de la Conférence Episcopale


Nationale ne voulaient pas, par des prises de positions publiques,
gêner d’autres démarches discrètes ou secrètes, entreprises
individuellement par l’un ou l’autre d’entre eux, ou dont ils avaient
connaissance, démarches dont certains medias ont parlé sans en
apporter le moindre début de preuve. Peut-être aussi ce silence est
seulement dû au fait que je n’ai pas compris, ni accepté la démarche
qui m’a été indiquée, plus d’un an après mon incarcération, par le
correspondant local (de la prison) de la Commission Justice et Paix de
l’archidiocèse, Monsieur ATEMENGUE. En effet, celui-ci m’a
expliqué que si je voulais que la Conférence Episcopale s’occupe de
mon cas ou de nos cas, il fallait que je rédige une note sur mon affaire,
186
que je lui remettrais, à charge pour lui, de la transmettre à une dame,
responsable diocésaine de la Commission Justice et Paix au niveau de
l’Archidiocèse de Yaoundé, laquelle pourrait, éventuellement, saisir
ultérieurement Monsieur OMBIONO, enseignant de droit, qui serait
Président de Justice et Paix au niveau de la Conférence Episcopale.
J’ai trouvé ce processus trop bureaucratique, et je ne m’y suis jamais
engagé. Il semble que cette procédure, en vigueur depuis que Justice
et Paix intervient dans cette prison, ait eu des résultats appréciables,
pour des cas sans doute moins complexes que les nôtres. Avant cette
proposition, quelque temps après mon arrivée dans ce pénitencier,
j’avais déjà fait tenir directement au Président de la Conférence
Episcopale, par l’entremise de l’Aumônier de la prison centrale de
KONDENGUI, l’Abbé Gabriel MINTSA, une note suffisamment
détaillée sur mon affaire. Je crois savoir que d’autres personnalités
détenues ici ont adopté la même approche. À vrai dire, on ne peut que
se perdre en conjectures, à essayer de comprendre pourquoi la
Conférence Episcopale du Cameroun est restée jusqu’ici silencieuse
sur ces affaires.

Peut-être aussi qu’il faut chercher les causes de ce silence dans


l’organisation actuelle de la Conférence Episcopale nationale du
Cameroun, organisation du reste pas très connue par les catholiques de
notre pays, jusqu’à la création d’un site spécial à l’occasion de la
visite du Pape Benoît XVI à Yaoundé en avril 2009.

Je me permets de suggérer ici que la Conférence désigne en son


sein, un évêque comme Aumônier général des prisons. Cela
permettrait de coordonner la doctrine et la pratique de notre Eglise à
l’endroit des personnes privées de liberté ; particulièrement, cet
aumônier général pourrait concevoir et organiser des modules de
formation des prêtres et des religieux qui se consacrent au travail en
prison. Cela donnerait aussi un poids certain à des prises de parole de
cet évêque. Les prêtres désignés dans les différents diocèses comme
aumôniers des prisons peuvent rarement, malgré la force de leurs
convictions et de leur dévouement, aller au-delà des messes du
dimanche et d’une légère animation pastorale. Je n’imagine pas qu’un
évêque, Aumônier général des Prisons, aurait eu le traitement qu’a
connu le pauvre Abbé Georges MBALLA OWONO.

187
En France, il existe au niveau de la Conférence des Evêques de
France, et plus précisément dans le cadre du Conseil « Famille et
Société », une aumônerie catholique générale des prisons. Il en existe
aussi pour les protestants et les israélites. Ces aumôneries sont actives
et participent à tout ce qui peut contribuer à améliorer et humaniser la
situation des personnes privées de liberté, autant que des règles et
procédures régissant la vie des personnes détenues ou condamnées.

Ainsi, en novembre 2007, l’Aumônerie catholique a souhaité être


entendue pour faire part de quelques-unes de ses convictions en
matière de sens de la peine et de conception du temps de
l’incarcération des personnes détenues en France. Le document
présenté aux autorités préparant le projet de loi par l’Aumônerie
catholique souligne que : « Si la prison est nécessaire au
fonctionnement de la société pour que « justice soit faite », elle ne doit
pas se concevoir comme peine de référence, mais comme mesure de
dernier recours ».

Pour sa part, le Président de la Commission « Justice et Paix-


France, Monseigneur Michel DUBOST, Evêque d’Evry-Corbeil-
Essonne, s’exprimait ainsi dans le journal La Croix du 08 juin 2009 :
« Le fondement de toute justice, c’est le respect de la dignité de
chacun et de tous. Défendre la dignité de l’homme, de tout homme,
c’est modifier les règles qui régissent l’examen d’une éventuelle
culpabilité : les gardes à vue, les mises en examen et en détention,
le « menottage » sont devenus trop nombreux pour être justifiés et
proportionnels aux risques encourus par nos concitoyens ».

Saint Vincent de Paul, considéré comme le premier Aumônier des


prisonniers, affirmait au XVIIème siècle que « … Nous devons les
(les prisonniers) assister en toutes manières par nous et par autrui :
faire cela, c’est évangéliser par paroles et par œuvres, et c’est cela le
plus juste… ». Ce faisant saint Vincent de Paul s’inspirait sans doute
lui-même de la lettre aux Hébreux 13 (3) : « Souvenez-vous des
prisonniers, comme si vous étiez prisonniers avec eux. Souvenez-vous
de ceux qui sont maltraités, puisque vous avez, vous aussi, un corps
exposé à la souffrance ».

Il apparaît clairement que l’appui spirituel aux personnes privées de


liberté mérite une autre structuration au sein de notre Eglise
188
Catholique qui est au Cameroun. Une telle réorganisation pourrait se
fonder sur l’Exhortation Apostolique Post-Synodale, « Sacramentum
Caritatis », donné à Rome le 22 février 2007, par le Pape Benoît XVI,
exhortation dans laquelle il est rappelé que (59) « La tradition
spirituelle de l’Eglise, se fondant sur une parole précise du Christ (Cf
Mt 25, 36), a reconnu dans la visite aux prisonniers l’une des œuvres
de miséricorde corporelle. Les personnes qui se trouvent dans cette
situation ont particulièrement besoin d’être visitées par le Seigneur
lui-même dans le sacrement de l’Eucharistie… Interprétant les désirs
exprimés par l’Assemblée synodale, je demande aux diocèses de faire
en sorte que, dans les limites du possible, il y ait un investissement
approprié de forces dans l’activité pastorale concernant l’assistance
spirituelle des détenus ».

Cette restructuration pourrait aussi trouver fondement dans les


propositions non officielles soumises au Saint-Père par les Pères
Synodaux d’Afrique, réunis à Rome en octobre 2009, pour IIème
Assemblée Spéciale pour l’Afrique du Synode des Evêques, la
proposition 54 révèle un réel souci des Evêques africains pour les
prisonniers. Cette proposition est formulée comme suit : « Nous
trouvons déplorables les nombreuses occasions de non-application de
la loi et les erreurs de justice, qui correspondent à la violation des
droits humains des victimes qui peuvent avoir été jetées en prison.

« … Aussi recommandons-nous :
 que les gouvernements et les preneurs de décisions commencent
une réforme du système pénal, améliorent la prévention, et
appliquent des standards internationaux minimum pour le
traitement des prisonniers…

 une approche globale du service pastoral des prisons par des


personnes convenablement préparées ».
Une réorganisation comme celle proposée pourrait avoir pour
conséquence, que la prison centrale de Yaoundé soit dotée de plus
d’un pasteur, parce que la tâche est véritablement immense ici. On
pourrait aussi introduire dans le cursus de formation des futurs prêtres,
particulièrement pour les grands séminaristes en attente d’ordination
presbytérale, un stage, même de quelques semaines, dans une des
prisons du Cameroun. On ne peut pas imaginer la densité pédagogique
que comporte le fait de côtoyer des personnes détenues. J’ai
189
conscience que la Conférence épiscopale de chez nous, doit
probablement gérer une insuffisance de ressources humaines et
matérielles. Mais je connais aussi les capacités de dévouement et de
disponibilité de Laïcs engagés.

À titre d’illustration, je suis sûr que beaucoup de catholiques


actuellement détenus ou anciennement prisonniers, seraient prêts à
participer à des études, des réflexions initiées par le Secrétariat
Général de la Conférence Episcopale du Cameroun. À titre personnel,
je serais intéressé de contribuer à une réflexion sur la perte d’influence
de l’Eglise Catholique, en tant que force morale et vigie, dans notre
pays, une société qui se cherche et qui doute. Il te souvient sans doute
encore Joseph, que cette Eglise a eu la force et le courage de dénoncer
ce qu’on a retenu dans l’Histoire comme le « train de la mort » ; c’est
la même Eglise qui a pu et su décrier certains maux endémiques
comme la corruption et les manipulations et les irrégularités
électorales. D’où vient-il qu’elle soit devenue subitement aphone ou
aveugle, se retrouvant même en retrait par rapport au Premier
Président de la Cour Suprême du Cameroun, dénonçant, à l’occasion
d’une cérémonie de rentrée solennelle de la Cour Suprême en 2009,
une « Justice aux ordres » ?

Mon cher frère,

Je ne saurai terminer ce courrier sans évoquer ce que tu as


probablement lu dans certains médias ou entendu par la rumeur ; il
s’agit de mon appartenance à l’une ou l’autre école ésotérique,
autrement appelée secte, qui font florès dans notre pays. Je ne peux
pas nier que j’ai eu de nombreuses relations et quelques amis qui
assurent leur appartenance à la Rose-Croix ou à la Franc-Maçonnerie.

J’ai aussi eu une de mes assistantes dont le conjoint a été un


membre influent de l’EBOKA au Cameroun. (Je ne sais pas ce qu’il
en est aujourd’hui). Celui que je considère toujours comme mon
second père, René ZE NGUELE, a souvent été cité comme membre
influent de l’EBOKA ; ce que je peux démentir pour en avoir débattu
franchement avec lui.

Tout cela a pu faire croire et dire que je ne pouvais pas être proche
de ces personnes initiées, sans être moi-même membre de l’une de ces
190
écoles. Certains m’ont proposé d’adhérer à leur mouvement, sans
obtenir de moi la moindre réponse positive. Je voudrais donc ici de
nouveau te dire, afin que tu puisses en témoigner le moment venu, que
je suis resté (et je resterai, jusqu’au bout) fidèle à l’Eglise Catholique
Romaine.

Je ne suis affilié à aucune secte ou école ésotérique. J’ai toujours


été convaincu et je reste convaincu que l’enseignement de notre
Seigneur Jésus Christ me suffisait pour chercher la perfection sur cette
terre. Même si je suis loin de cette perfection, et peut-être parce que je
suis resté un pécheur, j’ai l’espoir que notre Eglise m’obtiendra, par
ses prières, la miséricorde du Père. Ma prière est que, si je devais
rejoindre la Patrie céleste, étant dans cette situation de détention, que
mes frères et sœurs membres et Responsables de notre Eglise
n’éprouvent aucune honte à m’accompagner, et à supplier la sainte
Vierge Marie, pour le pardon de mes péchés et pour le salut de mon
âme.

Pourras-tu veiller pour que je sois enterré simplement,


humblement, selon les canons et rites de notre Sainte Eglise
Catholique ? Puis-je compter sur toi ?

Dans tous les cas, nous restons et resterons unis par la foi et la
prière.

Très fraternellement.

Post-Scriptum :

Monseigneur et Cher Frère,

Au moment de faire publier cette lettre, j’apprends que la


Conférence des Evêques du Cameroun, réunie en mai 2011 à
Yaoundé, ne t’a pas renouvelé sa confiance pour le poste de Secrétaire
Général de ladite Conférence.

J’ai été peiné que tu aies juste été remis à la disposition de ton
évêque. Certains m’ont parlé de la rigueur que tu as mise dans la
191
gestion des affaires qui t’ont été confiées, allant parfois jusqu’à un
entêtement surprenant, voire à l’affrontement. Tu as fait ce que tu as
pu. La décision des Evêques devrait être prise comme visant un
meilleur fonctionnement de la Conférence. Nous ne pouvons que faire
confiance à la sagesse de nos Pères les Evêques dans les décisions
qu’ils sont amenés à prendre pour le bien de l’Eglise de Jésus Christ
qui est au Cameroun. Ne t’offusque donc pas de cette décision et reste
fidèle à ton engagement et à tes vœux. Moi je reste de tout cœur avec
toi.

Puissent la Vierge Marie et son Epoux Saint Joseph, ton Saint


patron, rester tes soutiens.

192
Chapitre V. Lettre à MAMAN

EN PRELUDE À CE CHAPITRE, VOICI UN EXCELLENT


HOMMAGE A TOUTES LES MAMANS.
(Dont l’auteur reste à identifier)

“A Mother is more than a memory. She is a living presence. Your


Mother is always with you. She is the whisper of the leaves as you
walk down the street; she’s the smell of certain foods you remember,
flowers you pick up and perfume that she wears/wore; she’s the cool
hand on your brow when you’re not feeling well; she’s your breath in
the air on a cold winter’s day. She is the sound of the rain that lulls
you to sleep, the colors of a rainbow; she is your birthday morning.
Your Mother lives inside your laughter and she’s crystallized in every
tear drop.

A Mother shows every emotion - happiness, sadness, fear, jealousy,


love, hate, anger, helplessness, excitement, joy, sorrow – all the while
hoping and praying you will only know the good feelings in life.

She is the place you came from, your first home, and she is the map
you follow with every step you take. She’s your first love, you first
friend, even your first enemy, but nothing on earth can separate you.
Not live, not space, not even death”.

(Bantar TAWE )
Ma Chère Maman,

De là où tu te trouves, depuis que tu nous as quittés, en août 2001,


pour un repos bien mérité, tu connais certainement ma situation
actuelle, celle que je vis depuis le 25 avril 2008. Peut-être même sais-
tu déjà comment tout ça va se terminer. Alors pourquoi perturber ton
repos en t’adressant cette correspondance ?
193
J’ai seulement eu envie de te parler, à toi qui as été mon amie, sur
cette terre. Toi qui as été ma mère, tu peux, mieux que d’autres,
comprendre certaines pensées que j’aurais mal exprimées, me
pardonner quelques flirts avec des pensées négatives. Je sais aussi que
si je devais quitter ce monde, une de mes dernières pensées sera pour
toi.

Tu seras sans doute surprise, MAMAN, que je te dise, à brûle-


pourpoint, que depuis que j’ai été embarqué dans ces innommables
turbulences, j’ai remercié DIEU de t’avoir rappelée à Lui, avant le
début de ce chemin d’épreuves spéciales.

Je me suis souvent posé de nombreuses questions : comment


aurais-tu appris l’ouverture d’une enquête sur moi ? Aurais-tu survécu
à mon arrestation, toi qui étais d’un âge déjà avancé (79 ans ?) ? Qui
t’aurait assistée dans cette épreuve, tous tes frères et sœurs t’ayant
précédée dans ce royaume dont on ne revient pas ? Du côté du village
de ton mari, notre père, qui t’avait devancée en 1970, laquelle de tes
co-épouses (les femmes des frères et cousins de ton mari) t’aurait
apportée ce réconfort sincère, vivant et permanent dont tu aurais eu
besoin dans ces circonstances ?

Peut-être finalement que, grâce à ta foi profonde en Dieu, à ta force


intérieure, tu aurais géré cet évènement comme ceux que je t’ai vu
surmonter auparavant, avec tellement de dignité, de souffrance digne.

Il me revient à l’esprit l’admiration que tu m’as inspirée lorsque je


t’ai observée, face à la mort de ta fille ainée, Sœur Stéphanie.
MEBARA MARIE MARGUERITE était entrée dans les ordres, dans
la congrégation des Filles de Marie de Yaoundé, à la fin des années
cinquante, sous le nom de Sœur STEPHANIE. Nous ne la voyions pas
souvent à la maison. Je l’ai vue pour la première fois je crois à sa
« prise d’habit », en 1962, à MIMETALA ; j’avais huit ans à peine.

Sœur Stéphanie est restée très attachée à sa congrégation, tout en


veillant à ce que sa famille de sang, celle que son père a laissée, ne
s’écroule pas. Chaque fois qu’elle a pu, elle a apporté un coup de
main, un appui qu’elle savait chercher et obtenir auprès de ses
nombreux amis et relations.
194
Sœur Stéphanie était maladive ; elle l’était devenue, au moins
depuis la fin des années 60. On avait découvert qu’elle avait un
problème d’intestin, avait-on dit. Elle avait été opérée à plusieurs
reprises, au moins cinq fois ; à la sixième crise, le médecin, le
Professeur CAMARA, chirurgien à l’hôpital Central de Yaoundé à
l’époque, avait pronostiqué qu’une septième opération chirurgicale,
pourrait être fatale pour la Sœur. Et la septième intervention fut
effectivement la dernière, la fatale. Ce fut à Douala, que Sœur
Stéphanie rendit l’âme le 26 juin 1978, des suites, avait-on dit, d’une
occlusion intestinale.

Quand l’Abbé Jérôme Gaspard BELINGA, vint m’informer, au


quartier Mvog-Ada (Sans souci) où j’habitais, un peu avant quatre
heures du matin que la Sœur était morte dans la nuit à Douala, ma
première pensée fut pour toi Maman. Je me demandai comment tu
prendrais la nouvelle, si tu en survivrais. Et puis, quand on t’a
ramenée du village vers huit heures du matin, j’ai couru au camp Sic
de Tsinga, chez ta fille, ma sœur aînée Marie Joseph, où se trouvaient
déjà un certain nombre de tes sœurs et membres de la famille. Je me
suis jeté dans tes bras, en pensant de la sorte te dire que malgré le
départ de Stéphanie, nous le reste de tes enfants, étions avec toi, nous
ne te laisserions pas tomber… Je fus surpris par l’absence de
désespoir sur ton visage et dans tes premiers propos à moi adressés :
« Que vas-tu devenir maintenant, mon fils, avec le départ de ton
amie ? ». Ainsi, tu étais plus concernée, plus peinée pour moi qui
perdais, en Sœur Stéphanie une amie, que pour toi qui voyais partir ta
fille aînée…
Alors je me mis à t’observer, en ayant peur que l’effort que tu
faisais pour ne pas laisser transparaître ton désespoir ne te crée un
choc, voire une commotion cérébrale. Je finis par me dire que les
moments les plus durs sont à venir, quand elle verra le cercueil dans
lequel on aura mis sa fille, ou quand on la mettra en terre, pour
toujours.

La dépouille arriva à la gare de Dakar-Mvolyé de Yaoundé deux


jours plus tard. J’avais choisi d’être le plus proche de toi, pour
t’observer, mais aussi avec l’idée de prendre soin de toi, de te
protéger… Nous étions à la gare depuis près de quarante minutes
quand on entendit le premier sifflement du train, le train-couchette
195
Douala-Yaoundé. Le train, après deux autres sifflements,
s’immobilisa, avec un crissement de rails devant la gare. Je vis
d’abord descendre du train, la Mère Générale, Marie Anne, la
Supérieure de la Congrégation des Filles de Marie. Elle t’avait vue sur
le quai et vint se jeter dans tes bras, dans une étreinte où se mêlaient
larmes, mots de consolations, et, je crois des prières. J’ai eu
l’impression que la Mère Générale, que d’autres religieuses avaient
rejointe auprès de toi, pleurait plus que toi. Cela a accru mes craintes
que tu sois tellement désespérée que tu ne ressentais plus les douleurs
de nous autres. Nous tes enfants étions aussi apparemment plus
éplorés que toi. Je revois Marie Josephe, ma sœur, inconsolable, que
son compagnon, Frédéric NGA, en larmes lui-même, s’efforçait de
maintenir debout, tant elle voulait se rouler par terre. Nicole NGONO,
ta première petite fille et homonyme était au plus mal. Mais toi,
entourée des religieuses, Filles de Marie de la grande famille
MEBARA KONO, (à laquelle nous appartenons), ainsi que de tes
sœurs et de tes belles-sœurs, tu suivais, avec une certaine attention, les
manœuvres en cours sur le train, pour sortir le cercueil de ta fille ; il
avait été rangé dans un wagon de marchandises, derrière les wagons
de voyageurs, un peu vers la queue du train.

Puis, avec précaution, le cercueil fut descendu du wagon,


accompagné d’une petite valise, qui contenait, on le saura plus tard,
quand on te la remettra, les derniers effets personnels de Stéphanie.
Mon Dieu comme ce fut dur ! Comme un seul homme, tous les
membres de la famille, je crois même les Filles de Marie, éclatèrent en
sanglots. Ainsi donc, c’était vrai : Stéphanie était donc bien morte. Je
te vis alors, malgré le brouillard de mes larmes, secouée de sanglots ;
je t’entendis parler, parler à ta fille dont le cercueil passait maintenant
devant toi, pour aller être mis dans un corbillard, apprêté par la
Congrégation des Filles de Marie. Je fus soulagé de te voir, à travers
les questions que tu posais à Stéphanie, laisser éclater ta peine, et
même ta révolte.

J’ignore si tu prêtais attention au récit des derniers instants de vie


de Stéphanie que la Supérieure Générale, Mère Marie Anne
s’efforçait, entre deux sanglots étouffés, de te relater. Je me souviens
de tous ces regards portés sur toi ; j’avais le sentiment que les uns et
les autres voulaient, par un indécent instinct de curiosité ou de
voyeurisme, voir comment s’exprimait la douleur d’une mère devant
196
le cercueil de sa fille aînée, âgée à peine de trente neuf (39) ans ; peut-
être me trompai-je ; sans doute y avait-il aussi des regards de
compassion profonde et sincère.

Les formalités administratives étant réglées à la gare, le cortège


funèbre s’ébranla en direction de l’Eglise de Mvolyé, l’ancienne
église. Les Filles de Marie avaient bien organisé les choses, de telle
sorte que le cercueil fut rapidement et aisément installé devant l’autel ;
il y avait déjà des jeunes religieuses et novices qui chantaient des
psaumes et chants de circonstance. Une chorale fut rapidement en
place, pour animer une première messe, d’accueil de la dépouille de
Sœur Stéphanie. La messe était célébrée par Monseigneur Jean ZOA,
Archevêque de Yaoundé, entouré de nombreux prêtres. Je remarquai
que l’Abbé Jérôme BELINGA, ami de très longue date de la famille
MEBARA malgré la douleur visible par les larmes qu’il avait des
difficultés à contenir, essayait d’immortaliser ces moments, au travers
de son petit appareil photographique.

En t’observant durant cet office, j’eus le sentiment que tu avais


accepté, ou que tu étais en voie d’accepter la nouvelle réalité,
Stéphanie était vraiment partie. Je me dis alors que le plus dur restait
le moment fatidique de l’enterrement le lendemain à Mimetala, à une
quinzaine de kilomètres de Yaoundé, où se trouve la communauté
originelle de la Congrégation des Filles de Marie, et aussi leur
cimetière.

La messe d’enterrement fut présidée par Monseigneur Jean-


Baptiste AMA, Evêque auxiliaire de Yaoundé, ici également entouré
de nombreux prêtres. Dans son homélie, Mgr AMA eut des mots de
consolation, plutôt touchants à l’endroit de la famille éplorée et pour
la Congrégation des Filles de Marie. La messe fut animée par la
chorale des novices de la Congrégation, dont certaines jouaient des
balafons, à ma grande surprise. Puis vint le moment du chant de
l’absoute, le « Libera me ». Je vis les prêtres se rassembler autour du
cercueil ; j’entendis entonner le chant par Mgr AMA, et je crois, je
perdis connaissance. On me sortit sans doute de la chapelle, parce que
je repris connaissance, assez rapidement, dans une voiture.
Heureusement, cela n’avait pas duré longtemps. Mais je ne sentais
plus mes jambes pendant plusieurs minutes. On voulut me conduire à
l’hôpital à Yaoundé ; je refusai énergiquement. Moi qui devait veiller
197
sur ma mère, comment pouvais-je la laisser seule au moment que
j’anticipais comme le plus poignant pour elle. Dès que je sentis une
jambe, je demandai que quelqu’un de ceux qui étaient avec moi depuis
mon malaise, m’aide à descendre de voiture ; ensuite, je lui demandai
de me soutenir pour rejoindre le cortège qui sortait de la chapelle pour
se rendre au petit cimetière, derrière le Collège notre Dame de
Mimetala. Tant bien que mal, nous retrouvâmes le cortège au
cimetière.

Je pus t’observer au moment où notre grand cousin, ESSOMBA


Louis, prit la parole au nom de la famille pour dire un dernier mot
d’adieu à Sœur Stéphanie ; ce furent des mots sobres, émouvants et
d’une grande tenue. Puis l’évêque officiant, après les dernières prières
sur le cercueil, ordonna que l’on descendît le corps dans la tombe. Ce
fut difficile pour moi et beaucoup de participants, membres de la
famille, religieuses, amis… qui ne purent retenir leurs larmes et/ou
sanglots. Dans une cacophonie faite de prières, de cantiques chantés,
de sanglots, on descendit le cercueil de Stéphanie dans la tombe. Ici
encore, tu fis preuve d’une remarquable et admirable dignité, du
moins de mon point de vue : certes, tu pleurais, essuyant de temps en
temps tes larmes avec un mouchoir que tu tenais en main ; mais, entre
ceux qui criaient et ceux qui étaient inconsolables, tu semblais tenir le
coup.

Et pourtant, tu enterrais ta fille aînée ; tu enterrais le chef de la


famille de MEBADA Grégoire, ton mari, décédé lui-même en mai
1970, huit ans plus tôt. Sœur Stéphanie était devenue de fait, chef de
famille à la mort de notre père, ton mari, tout naturellement ; elle était
l’enfant premier né. Elle qui avait fait les vœux de pauvreté, en entrant
dans les ordres, ne pouvait pas être d’un grand secours au plan
matériel. Mais Stéphanie avait le caractère des chefs ; quand il y avait
doute ou hésitation ou même divergence de vues dans la famille, c’est
elle qui indiquait finalement la voie à suivre, et parfois l’imposait,
parfois sans gêne. Par ailleurs, Sœur Stéphanie était d’un tel entregent
qu’elle avait apporté à la famille d’importantes et solides relations,
dont certaines sont devenues, (et parfois demeurent encore
aujourd’hui) des amis de la famille, les ASSAGA MENYING Gabriel,
NTSAMA Etienne, YAKANA GUEBAMA Paul (dont l’épouse
recueillera le dernier souffle de Stéphanie), SANDJI François, la

198
famille de ta protégée, la future Sœur Séraphine, Stéphanie
ANDJAMA, et bien d’autres.

Après l’enterrement de la Sœur, la famille regagna Yaoundé où tu


restas deux ou trois jours avec nous. Ensuite tu fus ramenée au village
où, quelques jours plus tard, la Supérieure des Filles de Marie, Mère
Marie Anne, accompagnée de certaines de ses consœurs, dont
notamment les religieuses MEBARA KONO, vinrent, comme c’est la
tradition, annoncer officiellement à la famille de Sœur Stéphanie, son
décès, ainsi que les causes de sa mort. Ce fut encore un moment de
grande tristesse. Il consacrait définitivement la fin de la vie de
Stéphanie dans la Congrégation des Filles de Marie, par son rappel à
son Dieu. C’était comme une fin de contrat entre la Congrégation et la
famille MEBADA Grégoire. Comme de tradition, nous partageâmes
un dernier modeste repas avec les Filles de Marie, dans la tristesse. Et
à la fin du repas, la Mère Marie Anne prit la parole pour s’engager, au
nom de la Congrégation, à ne pas abandonner la famille de Sœur
Stéphanie, à ne surtout pas abandonner la maman de Stéphanie, qui
restera leur maman jusqu’à la fin ; suivit une courte prière, et les
Sœurs prirent congé, certaines les larmes aux yeux. Ainsi s’achevaient
les obsèques et les rites mortuaires de Stéphanie, dans leur partie
visible.

Allait se poursuivre le deuil intérieur, familial et individuel, en


fonction de la relation que chacun avait eu avait la disparue. Tu as fait
ton deuil, Maman, assez longtemps. De temps à autre, au champ ou
dans ta chambre, ceux qui étaient avec toi sentaient bien que tu
étouffais un sanglot, ou te surprenaient en train d’essuyer une larme ;
alors, pour ne pas succomber à la tentation de pleurer pour de bon, tu
te mettais à chanter un cantique religieux, ou tu t’offrais une prise de
tabac, une petite prise. Et puis, doucement, courageusement, tu t’es
relevée ; tu as repris ta vie, c’est-à-dire tes devoirs, à savoir, aimer,
protéger et prendre soin de ceux de tes enfants et petits-enfants qui
avaient encore besoin de toi, à travers tes travaux champêtres.

De notre côté, chacun des enfants a alors entrepris de bâtir avec toi,
une relation affectueuse particulière, pour te soutenir, pour nous
soutenir, et, dans une certaine mesure, pour combler l’amour que
Stéphanie te portait, puissant, sincère et à toutes épreuves. Par la grâce
de Dieu, je me retrouvai progressivement en situation professionnelle
199
et sociale, me permettant de faire face aux sollicitations et obligations
imposées par la famille ; j’étais par exemple le seul de tes enfants à
avoir un véhicule me permettant de te rendre souvent visite au village
NKOMEKOUI, à une vingtaine de kilomètres de Yaoundé. Et je
devins vraiment un habitué du village : je venais ainsi te voir au moins
chaque fin de semaine, quand j’étais à Yaoundé. Je convainquis mes
frères et sœurs de venir célébrer systématiquement avec toi et nos
familles, les grandes fêtes religieuses comme Noël et Pâques. Par la
force des choses, ma relation avec toi prit une nouvelle tournure, une
intensité et une densité affectives particulières. Petit à petit, on eut
ainsi le sentiment que tu avais surmonté cette épreuve, ou du moins
que tu avais choisi de ne plus montrer que tu continuais à vivre, dans
l’intimité de ton cœur, le deuil de ta fille aînée.

Pendant les quinze ans qui suivirent la mort de Stéphanie, la vie de


notre famille ne fut pas marquée par des drames particuliers. Bien au
contraire, tes garçons te donnèrent la joie d’être grand-mère à
plusieurs reprises, après des mariages plus ou moins sobres, sauf le
fils aînée, Monsieur NDONGO Benoît, qui eut un mariage religieux
bien fêté au village.

Ensuite survint, en avril 1994, le décès de mon épouse Gisèle


Odile, que tu avais adoptée comme ta fille, elle qui, ayant perdu sa
mère à onze ans, t’avait tout de suite prise pour sa mère. Votre
complicité avait fini par me rendre jaloux, d’autant que Gisèle Odile
prenait un malin plaisir à ne me donner que quelques bribes de vos
conversations.

Après une maladie de quatre jours, et un diagnostic incertain,


jusqu’au bout, elle expira à l’hôpital Central de Yaoundé le 24 avril
1994. Elle s’en allait, après dix ans de mariage, me laissant cinq
enfants, dont un bébé de treize mois, Grégory Kevin MEBARA, celui
dont vous aviez décidé du nom, toi et elle, le nom de ton défunt mari,
Grégoire MEBADA.

Je t’ai vu pleurer cette bru, sans fard, ouvertement, plus que tu


n’avais probablement pleuré ta propre fille Sœur Stéphanie. Tu avais
déjà pris de l’âge ; tu avais fait quelques crises gastriques et d’autres,
dont Gisèle s’était occupée. Et on était habité par les craintes que tout
choc émotionnel ne provoque chez toi une crise finale. Mais là aussi,
200
tu donnas, surtout à moi et à tes petits-enfants, des leçons de vie, de
foi, d’Amour et d’espérance.

Perdre un conjoint, de trente et trois ans, est un drame que l’on ne


peut imaginer sans l’avoir vécu. Jusqu’à mon incarcération, j’ai
toujours pensé que c’est une chose que je ne souhaiterais pas, même à
mon pire ennemi. Maman, tu l’avais vécu avant moi, quand ton mari
s’en était allé, te laissant, à environ quarante et cinq ans, une famille
de sept enfants. Tu nous offris alors, à tes petits-enfants et à moi-
même, avec encore plus de force, ton affection maternelle. Alors qu’à
Yaoundé, les explications les plus folles étaient avancées sur la mort
de ma femme, (que j’aurais vendue à une secte, pour ma carrière), le
village devint le refuge et la source d’énergie vers laquelle mes
enfants et moi courrions dès vendredi après-midi, à la fin de ma
journée de travail, et après un passage par le marché pour les
victuailles à emporter au village, pour nous et pour toi.

On a vécu ainsi des moments plutôt heureux dans ce cocon que tu


as su créer pour nous auprès de toi. Tes petits-enfants étaient tellement
heureux de courir se jeter dans tes bras, dès que nous arrivions au
village, que j’avais l’impression qu’eux aussi surmonteraient moins
difficilement, grâce à toi, le traumatisme du départ de leur mère.
Oui, ce fut trois années de moments heureux, d’intimité et
d’affection intense entre toi, moi et les cinq jeunes orphelins, jusqu’à
mon entrée au gouvernement en décembre 1997.

Ce ne fut pas facile d’expliquer aux enfants que nous ne pouvions


plus, du jour au lendemain, aller au village chaque vendredi ; que
j’avais désormais besoin de l’autorisation du Premier Ministre, Chef
du Gouvernement pour sortir de l’agglomération de Yaoundé, même
pour me rendre dans mon village, à vingt kilomètres de la capitale.

Je sais que pour toi aussi, Maman, ce ne fut pas facile à accepter.
Tu ne comprenais pas ce « travail » qui pouvait empêcher un fils de
rendre visite à sa mère, pendant plusieurs semaines, voire mois. Un
jour, me voyant passer à la télévision nationale, alors que nous ne
nous étions pas vus depuis près de deux mois, tu eus cette
exclamation : « et pourtant il y a un lien de parenté, de sang entre cet
homme et moi ! ». Quand on me rapporta ceci, j’eus mal. Je ne
pouvais cependant pas te dire que la nouvelle situation était dure pour
201
nous tous. Tu devins plus régulière à regarder les images de la
télévision, dans l’espoir de voir passer ton fils, de t’assurer qu’il est
bien portant, avant de demander que les autres téléspectateurs, lettrés,
soient invités à t’expliquer ce que l’on disait sur moi.

Tu comprenais sans doute, toi dont le mari partait souvent plusieurs


jours, voire plusieurs mois, pour travailler hors de la maison, soit à
Ngaoundéré, dans la partie septentrionale du pays, soit à Akonolinga
et dans ses environs. Tu comprenais, même si tu en souffrais, que le
service de l’Etat était exigeant, tu comprenais que le service de l’Etat
puisse te prendre ton fils plus que tu ne pensais possible. Par contre tu
ne comprenais pas que je laisse les enfants « seuls », pour courir d’un
coin du Cameroun à un autre, partout où il y avait une institution
universitaire ; « seuls », c’est-à-dire sans leur donner une nouvelle
mère. Et cela durait depuis plus de trois ans.

Pourtant, ma cousine Régine NGA NDONGO donnait le meilleur


d’elle-même pour s’occuper des enfants qui, parfois lui témoignaient
de l’attachement, parfois lui faisaient comprendre, au travers de
certaines attitudes, que l’affection de leur grand-mère était plus
grande. Régine a abattu un travail considérable pendant cette période ;
pour cela, je ne la remercierais jamais assez pour son dévouement
pour ses nièces et neveux, surtout pour Kevin, le petit dernier. Plus
tard, c’est mon autre cousine, mon « amie » MBETOUMOU Marie
Thérèse que tu connais bien, qui a pris la relève, quand j’ai pu la faire
venir d’OBALA où elle enseignait au CETIC (Collège
d’Enseignement Technique, Industriel et Commercial). Mais pour toi,
cela ne pouvait pas suffire à expliquer que je ne reprenne pas femme.

Mon entrée au gouvernement fut aussi marquée par un drame


personnel, la disparition de mon fils Stéphane Emilien BELINGA
MEBARA. Il était parti de l’internat à EFOK, près d’OBALA, où il
avait été placé depuis le début de l’année scolaire en septembre 1997,
sans un mot d’adieu, sans adresse, sans rien dire à personne de ses
intentions. Celui de mes premiers enfants qui m’était le plus attaché,
le plus proche, celui à qui je parlais de mes problèmes personnels,
était parti sans un mot pour moi. Il avait alors dix sept ans.

Comme c’était sa deuxième « fugue », j’étais persuadé qu’il


reviendrait, ou qu’on le ramènerait comme la dernière fois, même en
202
mauvais état. Des nouvelles nous sont parvenues qu’il avait été aperçu
à la frontière avec la Guinée Equatoriale ; sa sœur aînée avait effectué
un déplacement, sans succès ; des amis à lui avaient dit que Stéphane
se trouvait plutôt au Gabon ; mais le suivi de ces pistes ne donna
aucun résultat. Aujourd’hui, Stéphane n’est toujours pas revenu, pas
plus qu’il n’a donné de signe de vie. Je garde pourtant, au fond de
moi, l’espoir secret qu’il reviendra un jour, comme l’enfant prodigue
de la Bible.

Ici également, Maman, tu partageas mon amertume, mes angoisses,


mes espoirs. Et tu reposais le même problème : « si tu avais une
femme, elle t’aiderait à mieux encadrer tes enfants, y compris les
aînés ».

Un jour où cette question fut remise sur la table, un peu choqué, je


répondis que j’étais disposé à examiner toute proposition de femme
qui me serait faite, à condition que celle-ci corresponde à un profil
précis que je leur fournis de suite; alors un de mes oncles me rétorqua,
« mais là c’est une sainte que tu cherches, pas une femme ; elle
n’existe pas une telle femme ». Ils comprirent que je souhaitais que
l’on me laisse tranquille par rapport à ce problème, jusqu’à ce que je
puisse le résoudre moi-même le moment venu.

Maman tu le compris, et abandonnas tes délicates pressions. Et le


moment choisi par Dieu, arriva en juin 2000, trois ans après mon
entrée au gouvernement. Le plus simplement du monde.

Je t’ai vue heureuse quand je t’ai présenté Marie Brigitte comme


ma future épouse. Tu étais doublement contente : d’abord que je
prenne enfin femme ; ensuite que j’aie choisi une fille de la tribu
ETON, celle dont tu étais ; tu avais toujours regretté qu’aucun de tes
garçons n’ait pris d’épouse Eton. Ta satisfaction fut aussi que Marie
Brigitte correspondait à tes canons de beauté ; elle était belle femme,
grande et solide physiquement. Ton seul regret fut qu’elle parlât très
peu ou mal la langue Eton. Tu l’adoptas très vite, ayant appris qu’elle
aussi avait perdu sa mère tôt, à l’adolescence. Entre toi et elle, naquit
une affection qui augurait de relations denses et fructueuses, pour tout
le monde, moi d’abord, toi et les enfants.

203
Le jour de nos noces, après les cérémonies à la mairie de Yaoundé,
et la bénédiction nuptiale dans l’église de NKOL NKUMU où toi-
même prit religieusement pour époux MEBADA Grégoire, toi,
généralement discrète dans l’expression de tes chocs intimes, tu ne
cachas pas ton émotion de tenir ma main pour me conduire à l’autel.
Au village où furent organisées les réceptions, des invités et des
familles et belles-familles, tu dis et montras que tu étais heureuse de
ce qui se passait. Tu as même esquissé quelques pas de danse, en
particulier avec moi et avec ta bru ; pas beaucoup, car tu étais déjà
marquée dans ton corps, vraiment marquée par les multiples maladies
et par l’âge, (tu devais bien être déjà à tes 78 ou 79 ans). J’étais
heureux de te voir heureuse.

En tout cas, tu nous donnas le sentiment, ce soir-là, que tu avais


digéré le choc que fut pour toi le départ de ton autre fille Gisèle Odile.
Peut-être aurais-tu fini, à bien examiner, par surmonter mon
arrestation et mon incarcération, en puisant dans ta solide foi, des
motifs d’espérer que Dieu, notre Dieu, ne laissera pas se commettre
une injustice aussi profonde, qu’Il remettra vite les choses en ordre.

Parce que, avec les souffrances psychologiques, je t’ai vu affronter


les souffrances physiques, avec la même dignité et la même foi, ou le
même fatalisme, diraient certains. Ainsi je t’ai vue, Maman, accepter,
sereinement, l’amputation de ton œil gauche. Je m’en souviendrai
encore longtemps. J’étais au gouvernement depuis un peu plus d’un an
environ, lorsqu’un matin, on te ramena du village avec un œil
qui « coulait » sans arrêt et qui, disais-tu, te faisait mal et voyait flou.
Ma cousine Régine prit rendez-vous avec le Docteur ELOM,
ophtalmologue à l’hôpital de la Caisse Nationale de Prévoyance
Sociale (CNPS). Nous nous y rendîmes, avec toi, et je crois, Marie
Thérèse, ta fille désormais aînée, et peut-être aussi MEBADA
Grégoire, ton dernier, (le préféré).

Après examen de ton œil, le Docteur ELOM nous informa, pendant


que tu attendais dehors, que l’œil était perdu. Il nous dit aussi que l’on
pouvait garder l’œil endommagé dans l’orbite, en essayant de
combattre l’infection qui avait commencé, avec des risques qu’elle ne
soit pas complètement résorbée ; on pouvait aussi enlever cet œil,
évitant tout risque d’infection généralisée, et, si nous le souhaitions, le
remplacer par une prothèse. Nous parvînmes très vite à la conclusion
204
que le mieux était que l’œil infecté soit amputé et remplacé par une
prothèse. Je demandai alors au médecin les conditions financières, les
délais et tout ce qui était nécessaire pour éviter qu’en attendant
l’intervention chirurgicale, tu continues de souffrir ; je m’enquis aussi
si la prothèse était suffisamment vrai pour ne pas attirer
particulièrement l’attention. Le Dr ELOM, en guise de réponses à mes
questions, nous délivra une ordonnance ; il donna le coût exact de
l’opération, ainsi que toutes les assurances sur le déroulement de
l’intervention et sur l’après.

Nous ne pûmes pas répondre à toutes les questions que tu nous


posas au sortir du cabinet du Dr ELOM. Rentrée à la maison, il fallut
t’expliquer le diagnostic du médecin, et te convaincre d’accepter cette
opération, qui allait t’éviter des complications plus graves, et nous
permettre de t’avoir encore avec nous quelque temps. La discussion ne
fut pas longue ; assez vite, tu nous dis que si c’était la seule chose qui
pouvait être faite, tu ne t’y opposerais pas.

Deux semaines plus tard, nous te ramenâmes à la clinique pour


l’intervention programmée. Le Dr ELOM nous reçoit, courtoisement,
et nous rassure, et surtout toi, que tout va bien se passer. Il vérifie que
tous les besoins exprimés, en petit matériel et produits
pharmaceutiques, nécessaires pour l’opération ont été satisfaits ; on lui
indique aussi que les paiements ont été effectués.

Puis les infirmières et l’anesthésiste te prennent pour te conduire au


bloc opératoire. Nous sortons du bureau du médecin après toi,
dissimulant mal chacun ses inquiétudes, malgré les assurances du
Dr ELOM. Je te fais une dernière blague, plus pour me donner une
certaine contenance que pour toi ; tu souris, puis disparais derrière la
porte donnant sur le bloc opératoire. En passant à côté de nous,
l’ophtalmo-chirurgien nous indique que l’intervention ne devrait pas
prendre plus d’une heure d’horloge. Restés dans le hall, pas loin de la
salle où tu venais d’être conduite, mes sœurs et mes frères présents,
nous nous mettons à papoter, pour « tuer le temps », ou, plus
vraisemblablement, pour essayer de dissoudre nos angoisses,
individuelles et communes.

Trente minutes, quarante minutes… Et soudain un cri, un cri de


douleur, un cri fort qui dure une éternité ; il vient du bloc opératoire ;
205
quand nous réalisons que c’est toi qui cries, une de mes sœurs s’écrie,
« c’est maman, c’est maman qui crie ! ». Nous sommes tous debout,
sans bien savoir quoi faire, ni où aller. Pendant que nous nous
concertons du regard, un autre cri retentit dans le bloc, un cri plus
long, plus lancinant, plus poignant. Une de mes sœurs s’élance comme
pour aller voir ce qui se passe dans le bloc. En essayant de garder une
certaine maîtrise de moi-même, je lui dis que cela ne servirait à rien.
Elle s’arrête. Toujours debout, nous quêtons le moindre bruit en
provenance de la salle d’opération. Silence. Un long silence, même
entre nous.

Quinze minutes après le dernier cri, la porte du bloc s’ouvre sur un


brancard que poussait une infirmière, suivie d’une autre qui passe
rapidement devant nous, sans dire un mot. Nous nous avançons tous
vers le brancard, sur lequel tu étais étendue, l’œil gauche bandé. De
l’œil droit, tu nous vois ; tu n’avais pas pu essuyer les larmes qui en
coulaient encore. Arrivée à notre niveau, tu me dis, à moi, « éééh a
ATANG’NA, je n’ai jamais vécu une telle souffrance, mon fils ». Je
n’ai pas trouvé de réponse à te donner. Je me demandais encore
pourquoi est-ce moi que tu as interpellé ; était-ce en guise de
reproche ? De confidence à l’ami que j’étais devenu pour toi ?

Voyant le Dr ELOM sortir du bloc, j’avance vers lui, pendant que,


accompagnée de mes sœurs et frères, tu es conduite dans une chambre
individuelle, où se trouve déjà l’infirmière qui était sortie de la salle
d’opération en hâte. Je demande à l’ophtalmo-chirurgien ce qui s’est
passé. Sans émotion ou excitation particulière, le Dr ELOM me
répond qu’au moment où il achevait de recoudre la paupière, l’effet de
l’anesthésie s’est brutalement estompé, de manière inexplicable ; et,
vu l’âge du patient, il n’a pas pu faire autrement que de terminer
l’opération à vif, craignant qu’une dose supplémentaire d’anesthésique
lui soit fatale. Toujours imperturbable, le médecin m’assure que
l’opération s’est bien déroulée, en dépit de cet incident, et qu’il n’y a
pas de complication post-opératoire ou ultérieure à craindre.

Je me surprends alors en train de répondre au Dr ELOM que je ne


veux plus entendre ou voir ma mère souffrir, qu’il prenne toute
mesure qu’il pense utile à cet effet ; il me fixa, surpris par ces propos ;
sans doute se demanda-t-il si je voulais dire que je n’excluais pas,
dans ce cas, l’euthanasie ; à vrai dire moi-même je ne sais pas ; sur le
206
coup, je pense que j’aurais tout accepté pour que ma mère ne souffre
plus, au point de crier comme nous l’avions entendue.

De fait, deux jours après, tu répondais à nos blagues par un sourire


léger ; mais surtout tu posais des questions sur la suite, notamment sur
la prothèse, sur les lunettes que tu devras porter… Quelques jours
après l’intervention, tu es sortie de la clinique ; tu as préféré aller chez
ta fille Marie Thérèse, à Rue Manguiers, plutôt que de venir chez moi
où tu ne te sentais plus à l’aise, depuis le départ de Gisèle Odile. Chez
ma sœur aînée, nous venions souvent te rendre visite ; tu poursuivais
le traitement d’antibiotiques qui t’avait été prescrit, tout en attendant
que les commandes de la prothèse et des lunettes soient satisfaites.

Une semaine après la sortie de l’hôpital, tu fus accompagnée par


ma sœur Marie Thérèse et un de mes frères cadets chez le Dr ELOM,
pour contrôle de l’évolution de ton état. Selon le compte-rendu que
m’en fit ma sœur, le docteur constata que les choses évoluaient bien ;
il assura que la prothèse pouvait être implantée une quinzaine de jours
plus tard. Il te fit aussi passer un test ophtalmologique en vue de
prescrire les lunettes appropriées. Il promit que la paire de lunettes
serait prête au moment de la pose de la prothèse. Deux semaines après
cette visite de contrôle, la prothèse fut implantée par le Dr ELOM, qui
te fit aussi essayer ta paire de lunettes. Quand je te retrouvai chez ma
sœur, après l’implantation de la prothèse, et la remise de ta paire de
lunettes, je pus constater, avec quelque satisfaction, que, en apparence,
il était difficile de dire, avec tes lunettes, que la prothèse placée dans
ton orbite n’était pas ton œil naturel. Tu es restée encore quelques
jours avec ma sœur, puis, nous nous sommes organisés pour te
ramener au village.

Certes ta vie n’a plus jamais été comme avant ; tu ne pouvais plus
aller à tes champs, ni même mener toutes les petites activités autour
desquelles était ponctuée ta vie au village, les réunions de l’Ekoan
Maria (la Légion de Marie), les palabres pour arranger tel ou tel
litige… Mais tu t’entretenais avec tes visiteurs, et tu surveillais les
choses comme avant. Tu te comportais comme si tu avais décidé de ne
plus penser à ce qui s’était passé dans le bloc opératoire de cette
clinique.

207
En fin juillet 2001, tu fus ramenée à Yaoundé, dans un état assez
inquiétant. Tu fus rapidement hospitalisée au Centre Hospitalier
Universitaire (CHU) de Yaoundé. Le Professeur NKAM et ses
collaborateurs donnèrent le meilleur d’eux-mêmes, pendant plusieurs
jours, pour arrêter la dégradation de ton état. Je crois me souvenir,
même si je n’ai pas été à ton chevet, aussi assidûment que mes sœurs,
et surtout ma belle-sœur OBANGA Thérèse, que tu as été consciente
jusqu’au dernier jour. Tu as donc pu parler aux uns et aux autres ; tu
as même donné des consignes claires à ta bru OBANGA Thérèse,
épouse NDONGO Benoît. Tu as rappelé ta recommandation
permanente, héritée de ton mari, « Rester unis comme un fagot de
brindilles ». « Tout comme votre père, je n’ai rien de spécial à vous
laisser, ni richesse, ni herbe particulière, ni gris-gris ; la seule chose
que je vous laisse, c’est le chapelet, et la foi en un Dieu bon et juste ».

L’image que je retiens le plus de ce jour, ce dernier jour de ta vie


sur terre, c’est nous tous, tes enfants, autour de ton lit, en train de prier
sous la direction de Marie Thérèse, ta fille aînée, pendant que le
Professeur NKAM, lui-même, essayait de faire repartir ton cœur qui
venait de cesser de battre. Il essaya à trois reprises ; puis se tournant
vers moi, il me dit, « Monsieur le Ministre, c’est terminé ; il n’y a plus
rien qu’on puisse faire ». Nous priâmes encore quelques instants
autour de ta dépouille. Ensuite je demandai que nous t’accompagnions
à la morgue du CHU, quelques trois cents mètres du bâtiment où tu
avais été soignée.

Tes obsèques virent la participation d’une foule nombreuse. Je


n’oublierai pas la participation du Secrétaire Général de la Présidence,
M. MARAFA HAMIDOU YAYA, qui était plutôt rare dans ce genre
de manifestations, mais avec qui je partageais une certaine estime
humaine et professionnelle ; celle de M. FOTSO Victor, parti de
BANDJOUN, dont il est maire, pour venir me témoigner sa
sympathie, et regagner sa ville dès la fin de l’enterrement. Mes amis
de toujours étaient aussi là, les Ministres Joël MOULEN,
OLANGUENA Urbain, ton « fils » EYEBE AYISSI Henri, qui
travaillait à l’époque avec moi au Ministère. Les Recteurs des
universités d’Etat, pour la plupart, m’avaient fait l’amitié d’assister à
tes obsèques. Ma belle famille avait tenu à être particulièrement
présente, malgré ou à cause de l’absence de leur fille, Marie Brigitte,
mon épouse, qui se trouvait alors hospitalisée en France, depuis deux
208
mois. Des personnalités comme le Ministre GARGA HAMAN ADJI
me surprirent également par leur présence.

Monseigneur BALA Athanase présida la messe d’enterrement.


Avec mes amis, anciens séminaristes, et sous la direction de Jérôme
MVONDO, nous fûmes autorisés à exécuter le chant du « Dies Irae »,
que je m’étais secrètement promis de te chanter le jour de ton
enterrement. Promesse tenue.

Je dois dire que j’ai été plutôt satisfait du déroulement de tes


obsèques. J’ai toujours pensé que c’est une grâce d’enterrer ses
parents, et que l’inverse est quelque chose de très pénible. Mes frères
et moi avons eu cette grâce de t’enterrer ; alors Maman, repose en
paix !

Mais je ne puis m’empêcher, dans la situation où je me trouve,


d’imaginer ce qui se serait passé si tu étais encore dans ce monde.
Peut-être serais-tu morte de honte, de douleur, de tristesse ou d’un
arrêt cardiaque à la suite d’une énième information concernant ton
fils.

Comment aurais-tu vécu tout ce qui a suivi ma garde à vue, toutes


ces accusations déversées sur moi, transmises de bouche à oreille, ces
calomnies véhiculées d’un média à l’autre. Ma pauvre mère, tu aurais
eu du mal à reconnaître ton fils, en celui qui était désormais désigné
comme le plus grand voleur (on préfère dire aujourd’hui
« prévaricateur »), qui aurait détourné une somme de plus de
cinquante milliards de FCFA qu’on aurait retrouvée dans le compte
d’une de ses amies aux Etats-Unis d’Amérique ; celui qui a été décrit
comme un assoiffé de pouvoir, un « pouvoiriste », qui a voulu tuer le
Président pour prendre sa place. Des émissions entières et spéciales
ont été consacrées à ton fils, au cours desquelles intervenaient des
gens, qui ne m’avaient jamais rencontré, mais qui répandaient sur moi
des confidences insidieuses, fielleuses et haineuses. J’ai pu apprendre
ainsi qu’avant mon arrestation, je ne pouvais plus mettre les pieds
dans mon village, j’y étais vomi, parce que je n’avais rien fait pour
personne de mon village.

Comme tu dois l’avoir vu de là où tu te trouves, tout cela n’était


qu’un tissu de montages mensongers, destiné uniquement à faire mal,
209
à détruire. Tu sais, Maman, ma sœur Marie Joseph MEBARA,
écoutant l’une de ces émissions, d’une radio privée, a été prise d’une
colère noire, et a décidé d’aller réglé son compte à l’animateur de
l’émission en question. N’eût été l’intervention énergique d’un de ses
enfants, elle serait peut-être ici ou à la prison des femmes de MFOU,
pour coups et blessures graves. Elle ne supportait pas les tonnes de
mensonges dont était couvert son frère. Même ta fille aînée, Marie
Thérèse, elle si peu loquace, on la surprenait de plus en plus souvent
en train de vitupérer contre tel ou tel média qui avait émis ou publié
tel propos malveillant sur moi.

Et puis il y a eu, ce que je considère comme le plus dur, au plan


émotionnel, les adieux à ma famille, au sortir du bureau du juge
d’instruction, après la décision de celui-ci de me placer en détention
provisoire à Kondengui. Ils étaient tous agglutinés dehors, près du
portail qui donne sur le bureau des juges, attendant ma sortie. Je n’ai
pas eu besoin de parler ; ils ont compris, en me voyant aller monter
dans la camionnette de la Police Judiciaire, que je « descendais » en
prison. J’ai demandé au Commissaire EVINA, chargé de convoyer
OTELE et moi-même à KONDENGUI, quelques minutes pour dire au
revoir à la famille ; tout ému lui aussi, il a accepté. En essayant de ne
montrer aucune émotion, j’ai embrassé ceux des proches parents qui
se trouvaient devant moi, certains sanglotant et vitupérant contre la
justice, d’autres gardant en ces moments, une tristesse, une amertume
digne : Charles, mon ami et frère, MEBADA Grégoire, à qui je
transmettais, au moins provisoirement la charge de la famille, mon
grand-frère NDONGO Benoît, mon cadet MEBADA OWONA, mes
sœurs aînées Marie Thérèse et Marie Joseph ; j’ai salué quelques
neveux et nièces, inconsolables comme TITUS, Nicole et PAOLO. Et
puis, en dernier, j’ai longuement embrassé mon épouse, à côté de la
voiture de la police ; elle a eu à mon adresse, un des mots les plus
touchants et les plus réconfortants, « va, mon mari, je sais que tu es
innocent ». Je devais contenir mon émotion et mes ressentiments, pour
ne pas en rajouter au côté tragique de la situation. Je pris place dans la
camionnette, encadré par les éléments de la Police Judiciaire. Au
moment de démarrer, je jetai un dernier coup d’œil vers les miens,
presque tous étaient maintenant en larmes. Je réussis à leur faire un
dernier adieu de la main ; puis la voiture de la police prit de la vitesse
et nous nous dirigeâmes, à vive allure, vers KONDENGUI.

210
Je ne sais pas ce qu’il y a de plus dur pour un homme, que de voir
ainsi ses proches souffrir à en pleurer, des humiliations et des
injustices que l’on vous fait subir !

Ce n’était que le début !

À l’arrivée à KONDENGUI, seul mon fidèle ancien collaborateur,


Pie-Claude EBODE, fut autorisé à entrer pour me remettre les
accessoires de première nécessité, matelas, trousse de toilette,
bouteilles d’eau. Quand les formalités d’enregistrement furent
achevées, il fallut qu’il s’en aille. Contenant mon émotion, je lui serrai
la main, tout en le remerciant pour tout. Sans doute étreint par un gros
chagrin, il me tourna le dos et s’en alla vers la porte de sortie, qui se
referma derrière lui. À la fois j’éprouvai de l’admiration pour ce jeune
homme qui semblait vivre ces moments avec la même réserve et la
même dignité que lorsqu’il officiait comme mon Secrétaire
Particulier, et je le plaignais de devoir affronter toutes ces
humiliations qui n’allaient pas manquer de rejaillir sur lui. Mais je
dois reconnaître qu’il a su faire face !

À la prison de KONDENGUI, comme sans doute dans d’autres à


travers le monde, les frustrations et vexations ne sont pas rares, surtout
pour les nouveaux détenus. Dans les dix premiers jours de mon arrivée
ici, j’ai connu ce qu’on appelle une fouille musclée, menée par des
forces de sécurité mixtes, constituées de gendarmes, de policiers, sous
l’autorité de plusieurs officiers et sous-officiers. Ils étaient là pour
fouiller dans les quartiers « spéciaux », c’est-à-dire les nôtres. Pendant
des heures, ils ont mis sens dessus-dessous nos petits bagages et
documents ; j’ai même eu droit à une fouille au corps d’une jeune
gendarme. Les jeunes élèves gendarmes que l’on avait commis pour
cette tâche semblaient particulièrement intéressés par le spectacle qui
leur était offert, d’un ancien Secrétaire Général de la Présidence et un
ancien Ministre de la Santé en prison. Et puis quand ils eurent terminé
et qu’ils furent partis, les détenus plus anciens m’affirmèrent que c’est
la façon adoptée ces derniers temps par les responsables des prisons,
pour « souhaiter la bienvenue » aux nouveaux prisonniers VIP. Ce ne
fut pas une épreuve vraiment traumatisante pour moi ; j’avais déjà
assisté à la perquisition de notre domicile à Yaoundé. Par ailleurs, je
n’avais rien à craindre, puisque je ne détenais rien de ce qu’ils
cherchaient, armes, boissons alcoolisées, drogues, cigarettes… Pour
211
certains détenus, il s’agissait, par ces fouilles, qui se répétèrent deux
autres fois au cours des deux mois suivants, de manœuvres
d’intimidation, visant surtout à porter atteinte au moral des nouveaux
détenus.

C’est sans doute aussi dans le cadre de ces manœuvres et pratiques


psychologiques qu’il faut inscrire la séparation que l’on vous impose
des vôtres, pendant des mois et des mois ; j’ai ainsi passé au moins
quatre, avant que mes parents obtiennent enfin le « permis de
communiquer », après que mes avocats eurent adressé une requête au
Ministre de la Justice, au sujet de cette violation de mes droits. Y
avait-il vraiment des instructions pour que nous soyons traités ainsi ?
De la part de quelle autorité ? Etait-ce plutôt une autre illustration de
nos lenteurs administratives ? Je n’en sais rien.

Durant cette période de non-communication avec les miens,


l’Intendant MINKADA, un jour, me raconte, que mon épouse, Marie
Brigitte, venait souvent rester de longs moments devant la prison, en
disant qu’elle voulait ainsi rentrer à la maison avec le sentiment de ne
pas m’avoir laissé seul, d’avoir été à mes côtés quelque temps. Et le
brave Intendant d’ajouter que cela n’était pas facile pour lui, époux et
chef de famille d’entendre une femme parler ainsi sans pouvoir rien
faire, mais qu’il devait se conformer aux consignes officielles, à
savoir, « pas de droit de communiquer, jusqu’à nouvel avis ».

Comment aurais-tu supporté cela, Maman ? Ton cœur, déjà


fragilisé par les maladies, l’âge et tout ce que tu avais vécu, aurait-il
résisté à tout ceci ?

Tu sais qu’ils ont fait pleurer ma sœur Marie Thérèse un jour ?


Alors que j’étais encore interdit de visite, ma sœur réussit, à entrer, un
jour de visites, jusqu’à la cour intérieure, et à être installée dans le
Bureau Intérieur (BI). Un des adjoints du Régisseur, (le grand Chef
ici), appelé du sobriquet de « chef SAF », vient trouver Marie Thérèse
là où elle était assise, et lui demande le nom de la personne qu’elle est
venue voir, (il avait sans doute été informé par un des nombreux
agents de renseignements qui pullulent en prison) ; quand elle eût
donné mon nom, le Chef SAF laissa éclater son courroux : « Sortez
Madame, ce monsieur n’a pas droit aux visites ! Qui vous a laissé
entrer ici ? Sortez ! Puis, sans ménagement, il se mit à la pousser vers
212
la sortie. Marie Thérèse ne put retenir ses sanglots et, tout en reprenant
le panier de nourriture qu’elle avait posé par terre, elle, généralement
si calme et paisible, demanda à l’adjoint du Régisseur, « Qui a-t-il tué
pour être traité de cette façon ? ». Un des détenus, du même quartier
que moi et qui se trouvait dans le Bureau Intérieur, en train de recevoir
un visiteur, proposa à ma sœur, en langue Beti pour la rassurer, de lui
remettre le panier, afin qu’il me le fasse tenir ; elle accepta de remettre
le panier. Puis en continuant de pleurer, elle s’en alla vers la grille où
le Chef SAF lui ordonnait de se rendre afin de sortir de la prison.

Mon co-détenu me remit le panier de nourriture, tout en me narrant


l’incident. Toutes sortes d’idées ont alors traversé mon esprit. Cette
nuit-là, je n’ai pu retenir le flot d’émotions qui m’envahirent en me
remémorant la scène qui m’avait été contée par un témoin oculaire. Je
me suis notamment dit que si on a pu traiter ainsi une femme de 65
ans, c’est sans doute de la même manière qu’il t’aurait traitée…
Le lendemain, j’envoyai un ancien de notre quartier, imposant de sa
personne, dire au Chef SAF que « je n’accepterais plus, sans réagir,
que cette dame qu’il a ainsi éconduite, soit traitée de manière aussi
irrespectueuse et humiliante ; qu’il vaut mieux que l’on ne l’autorise
pas à entrer, plutôt que de la laisser entrer, pour l’humilier ensuite,
publiquement ; que cette femme qui est désormais à la place de ma
mère, ne le mérite pas, et moi non plus ». Il n’y eut plus d’incident
similaire avec ce responsable. Lorsque, quelques mois plus tard, ce
Chef SAF fut affecté à la Délégation Régionale du Centre, il eut un
geste d’une certaine noblesse : il me fit appeler à son bureau et il me
présenta ses excuses « au cas où, pendant son séjour ici, il m’aurait
fait du tort » ; il me tendit la main comme pour sceller la
réconciliation. Je pris la main tendue et je l’entendis me souhaiter
bonne chance pour mon dossier. Je lui répondis que j’appréciai son
geste et que je lui pardonnais tout, sincèrement ; puis je lui souhaitai
aussi bonne chance dans sa nouvelle affectation.

J’ai vraiment des doutes, Maman, que tu aurais accepté tout ceci
avec ton fatalisme habituel. Je me dis parfois que ton sang Eton aurait
fait plusieurs tours dans ta tête, tu aurais été remuer ciel et terre,
jusqu’à ce que tu obtiennes le droit de me rendre visite.

Souvent, assis au parloir, en train de recevoir, j’ai assisté à des


scènes, toujours pathétiques pour moi, des mères d’un certain âge,
213
venant rendre visite à leur progéniture, surtout la première visite.
Vraiment pénible ! Tout commence au niveau de la grille, où elles
doivent subir la fouille systématique, puis, présenter leur paquet,
panier ou hotte, pour faire examiner le contenu. Aucune des mamans
que j’ai vues à cet endroit ne m’a paru avoir été préparée à ce rite,
d’humiliation, puisqu’il se déroule devant d’autres visiteurs, et que ce
ne sont pas toujours les femmes qui font la fouille. Parce que c’est là
qu’elles éclatent souvent en sanglots, ou laissent exploser leur colère
et leur indignation.

Parmi les choses que j’ai observées, il n’y a rien qui m’ait inspiré
autant de compassion que de voir une mère, une belle-mère, pleurant
dans les bras de son fils ou de son petit-fils, celui-ci essayant de
retenir ses propres sanglots. Enfin de compte, quand je compare ce
que tu as enduré sur cette terre des hommes avec ma situation
aujourd’hui, tes douleurs intérieures et tes souffrances physiques me
paraissent de loin plus marquantes, plus grandes encore. Je ne peux
alors que te remercier, Maman pour les leçons et exemples d’humilité,
de dignité, d’espérance contre toute désespérance, de foi inébranlable,
que tu nous as donnés, face à toutes ces épreuves que la vie t’a
imposées. Pour tout cela, pour toi, Maman, je tiendrai aussi, autant
que Dieu me le permettra, et il me le permettra.

Je dois aussi te remercier, Maman, pour toutes ces familles que tu


nous as laissées. D’abord ma famille biologique, ces frères et sœurs
qui ne m’ont jamais paru aussi chers. Leur unité et leur solidarité
autour de moi sont telles, depuis le début de cette affaire, qu’ils en
sont arrivés à indisposer certains de ceux qui les voient, toujours
nombreux derrière ou à côté de moi, ici en prison ou au cabinet du
Juge d’Instruction. Malgré les maladies, il n’y a pas une semaine où
nous ne nous sommes pas retrouvés au parloir de la prison, pour ce
que quelques-uns ont appelé, « notre messe du dimanche ». Ils n’ont
cessé de m’apporter, chacun, le meilleur de lui-même, eux et leurs
enfants. Je n’échangerai cette famille contre rien au monde. Je me
demande parfois s’il me sera possible demain de leur dire
suffisamment toute ma gratitude.

Je ne peux pas m’abstenir de te dire ici à quel point ton petit dernier
Grégoire, m’impressionne, souvent jusqu’aux larmes ; il a désormais
pris, au moins provisoirement, le flambeau du soutien principal de la
214
famille que tu as laissée. Il fait preuve d’une telle solidité
psychologique, d’une telle tolérance face aux provocations de toutes
sortes, et d’un tel sens d’initiatives et de responsabilités !
À peine informé de mon incarcération, ton petit-fils, MAO, est
parti de Paris où il travaille depuis plus de cinq ans, pour venir me
voir ; il a assisté, serrant mon cartable sur sa poitrine et sans dire un
seul mot, à la perquisition à la maison, moment pourtant
particulièrement éprouvant. Face aux risques de traumatisme qu’il
pressentait pour ses jeunes frères et sœurs, il a proposé de les prendre
avec lui en France. En acceptant cette idée, je m’en voulais de lui
imposer, à cet âge, avec une jeune épouse et un bébé, une charge aussi
grande, un tel sacrifice. Mais en même temps, j’étais fier de lui, de son
sens de responsabilité. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser que si je
devais rejoindre mes parents, mon fils MAO, Olivier-Charles serait
apte à prendre la relève. C’est un sentiment réconfortant quand on se
retrouve dans ce genre de situation.

Pour ce fils, et pour tous les enfants que Dieu m’a confiés, par le
sang ou par les hasards de la vie, je dois poursuivre le combat pour la
vérité et la justice, jusqu’au bout.

Merci pour ta famille d’origine, les Mvog Ebode, mes cousins et


cousines maternelles, toujours nombreux, réguliers et forts dans leur
soutien. Joseph KEDE AFANA, le fils de ta petite sœur NTEME,
décédée avant toi, entretient la flamme de cette parenté, qui me
semble aujourd’hui plus solide que tout. Pour toutes ces familles aussi,
je dois tenir ; je dois surmonter l’épreuve actuelle, avec humilité, avec
dignité, avec la même foi inébranlable que toi, Maman, que notre Dieu
est miséricordieux et juste.

Toi qui sais déjà comment tout ceci va se terminer, peut-être


viendras-tu un de ces jours m’en faire confidence dans un rêve. Tu
sais, la dernière fois que tu m’as ainsi rendu visite ici, ton message n’a
pas été très clair.

Disons donc à Bientôt Maman.

Ton fils qui t’aime toujours, malgré le temps qui est passé.

215
Chapitre VI. Lettre à Monsieur AMADOU ALI, Vice-Premier
Ministre, Ministre de la Justice

Pour méditation commune, je vous donne à lire cet extrait de


l’homélie du Pape Benoît XVI, prononcée lors de la messe solennelle
des Journées mondiales de la jeunesse de Madrid (août 2011) :

« Oui, ils sont nombreux, ceux qui se croyant des dieux, pensent ne
pas avoir besoin d’autres racines ni d’autres sources qu’eux-mêmes.
Ils voudraient décider eux-mêmes ce qui est vérité ou pas, ce qui est
bien ou mal, le juste et l’injuste ; décider de ce qui est digne de vivre
ou peut-être sacrifié sur l’autel d’autres préférences (…) se laissant
guider par l’instinct du moment ».

J’y ajoute, si vous le permettez, cet extrait de la Sourate 4 du Saint


CORAN :
Verset 135 « Ô les croyants ! Observez strictement la justice et
soyez des témoins (véridiques) comme ALLAH l’ordonne, fût-ce
contre vous-même, contre vos père et mère ou proches parents… Ne
suivez donc pas les passions, afin de ne pas dévier de la justice… » .

Monsieur le Ministre,

Je voudrais d’abord vous rassurer : je ne sollicite rien de vous en ce


moment.

Je ne vous en veux pas non plus, à titre personnel.

Je dois d’ailleurs vous remercier pour le geste que vous avez eu à


mon égard, à l’occasion de la Fête du mouton de l’année 2009, en
faisant livrer à mon domicile, un énorme bouc, comme d’ailleurs vous
le faisiez depuis de nombreuses années, en tout cas pendant toutes les
années où j’ai été Secrétaire Général de la Présidence de la
République. Cela peut avoir l’air insignifiant ; mais un tel geste, fut-il
de charité usuelle ou cultuelle, dans la situation qui est la mienne, ne
s’oublie pas.
217
Au stade actuel, Monsieur le Ministre, j’ai seulement choisi de
partager avec vous, qui êtes aujourd’hui en charge de ce secteur
délicat qu’est la Justice, quelques réflexions que m’a inspirées
jusqu’ici mon immersion dans les abysses de notre système judiciaire.
L’objectif visé est que ces réflexions puissent servir, sinon à continuer
à améliorer les choses, du moins à ouvrir certains débats.

Comme vous le voyez, je parle de poursuivre les améliorations du


système, parce que je le reconnais, et l’histoire de notre pays le
retiendra, notre Justice a enregistré, sous votre ministère, une avancée
significative dans son architecture juridique, avec le nouveau Code de
Procédure Pénale promulgué comme loi de la République en 2005.
Quel rôle précis aura été le vôtre ? À d’autres d’y répondre. Mais
personne d’honnête ne pourra effacer le fait historique que c’est vous
qui avez présenté à l’Assemblée Nationale, le projet de loi portant
Code de Procédure Pénale.
Après plus de dix ans comme Ministre chargé de la justice, l’on
était en droit d’attendre un bilan plus éloquent. À défaut de textes
législatifs ou réglementaires, on pouvait espérer être instruit de votre
politique, de votre vision en matière de politique pénale et en matière
de politique carcérale. Les quelques réflexions contenues dans ce
document pourraient vous servir à l’avenir, si votre carrière politique
devait se poursuivre dans ce département ministériel.

Je ne peux m’empêcher de vous assurer que ces quelques idées ne


visent pas à obtenir quelque indulgence ou quelque faveur dans le
cadre de mon affaire. Je refuse seulement l’idée que le détenu que je
suis ne puisse plus contribuer à l’amélioration des choses dans ce pays
qui est le nôtre, à nous tous, au moins par la réflexion. Me trouvant
dans un extraordinaire poste d’observation, ou comme diraient
d’autres, d’expérimentation « in vivo », j’ai pu vivre, constater des
choses qu’aucun rapport, même du meilleur de vos collaborateurs, ne
vous permettrait d’appréhender.

Je m’adresse à vous d’abord parce que vous êtes aujourd’hui en


charge du secteur ; je m’adresse aussi à vous parce que vous êtes un
des plus anciens aujourd’hui au gouvernement, au service de l’Etat,
cette entité supérieure à nos familles, nos clans, nos tribus, nos
régions, et qui garantit ou veille à garantir notre vivre ensemble. À ce
218
propos, beaucoup de nos concitoyens n’ont jamais compris qu’avec
une si longue expérience au service de l’Etat, vous vous affichiez
toujours, par des déclarations aussi abruptes que nombreuses, comme
le plus ardent défenseur des intérêts d’une région, que vous appelez le
Septentrion ou le Grand Nord.

J’ai appris à vous déchiffrer, j’ai essayé de vous connaître, depuis


ces temps, déjà lointains (années 1992), où nous nous retrouvions
souvent à la résidence de l’ancien Premier Ministre, M. SADOU
HAYATOU, derrière l’Assemblée Nationale. Vous m’avez souvent
laissé le sentiment d’un responsable capable d’apprécier tout
fonctionnaire sortant du lot par sa compétence et son dévouement au
service de l’Etat, sans distinction de ses origines. Votre simplicité
d’abord a souvent attiré autour de vous des jeunes cadres de toutes les
tribus du Cameroun, en quête de protection ou de promotion.

À titre personnel, je ne peux m’empêcher de témoigner qu’à ma


nomination au Secrétariat Général de la Présidence de la République,
et durant tout mon séjour à cette position, vous avez été un des rares
« anciens », avec mon « père » ZE NGUELE René, et j’ajouterai,
assez curieusement pour ceux qui ne le connaissent pas, l’ancien
premier Ministre BELLO BOUBA Maïgari, (qui m’a frappé par un
sens élevé de l’Etat), à m’apporter, de manière spontanée et je crois
sincère, une collaboration appréciable, et qui fut appréciée ; alors que
d’autres n’avaient pas caché leur scepticisme voire leur dédain.
Vous savez que je ne vous flatte pas ; personne ne comprendrait
d’ailleurs que dans ma situation, je devienne l’encenseur de celui qui
est réputé porter la responsabilité, au moins partielle, de mes malheurs
actuels.

De votre long séjour à la tête de la Gendarmerie Nationale et à la


tête du Ministère de la Défense, vous vous êtes constitué un vaste
réseau d’informateurs informels, qui vous a souvent fait dire que vous
êtes « l’homme le plus informé de ce pays », ajoutant parfois, « après
le Président de la République ». Même sans plus en avoir de
responsabilité officielle, vous avez continué à vous occuper de
rassembler des informations sur vos collègues et autres personnalités
de ce pays, pour des exploitations surprenantes.

219
Et dans cette recherche quasi-pathologique du renseignement, vous
en êtes arrivé, malheureusement, à prendre à la lettre et au sérieux le
moindre indice, parfois l’information même la plus invraisemblable.
« Il ne faut rien négliger », avez-vous souvent dit ! Sans vous en
rendre compte, vous êtes devenu un maniaque du « renseignement »,
voyant ou craignant des complots partout et derrière tout.

Je laisse de côté cette histoire d’une tombe que vous avez fait
fouiller en pays bassa, sur la base d’une fausse information selon
laquelle des armes auraient été cachées dans cette sépulture. Vous
aviez oublié de m’en parler ; heureusement d’autres en ont conservé
une mémoire fidèle.

Alors que je suis Secrétaire Général de la Présidence, vous vous


souvenez de cette « information » que vous me servites un jour de l’an
de grâce 2005, dans mon bureau, selon laquelle le ministre de
l’Economie et des Finances, M. ABAH ABAH, venait de s’acheter un
hôpital au Brésil pour plus de trois cents (300) millions de FCFA. Je
vous ai répondu que cela ne me paraissait pas vraisemblable, parce
que chacun sait qu’un hôpital ne fait pas partie de ce qu’on peut
considérer comme investissement rentable.

Il vous revient sans doute aussi en mémoire cette affaire que vous
suiviez avec « les éléments de votre réseau », et qui tendait à établir
que certains évêques anglophones du Cameroun, inspirés par un
homme politique local, avaient noué des contacts avec un de leurs
confrères évêques du Tchad pour tenter une déstabilisation du
Cameroun à partir du Nord du pays. Grâce à l’intervention de la
Direction Générale de la Recherche Extérieure (DGRE) que j’avais
sollicitée, vous vous êtes aperçu, quelques semaines plus tard, que
vous aviez été manipulé dans cette affaire. Et vous vous êtes organisés
pour que vos « éléments » interpellés par la DGRE, se retrouvent
rapidement en liberté.

On aurait pu penser que ces expériences malheureuses vous


auraient guéri de cette pathologie de la « complotite ».

Que nenni ! J’ai ainsi appris, ici dans mon lieu de détention, que
vous aviez convoqué et présidé vous-même, le jeudi 15 avril 2010,

220
une réunion consacrée aux informations selon lesquelles je sortais
régulièrement de la prison, entre 23 heures et minuit, pour aller dormir
chez moi ; vos informateurs vous auraient fourni quelques dates et
heures précises. Vos collaborateurs, participant à la réunion,
notamment le Régisseur de la Prison de Kondengui, (qui n’est pas un
ami), a eu le courage, à en croire mes sources, de vous démontrer
l’incongruité d’une telle information, vous assurant que personne ne
peut sortir de ce pénitencier après 19 heures sauf cas d’urgence
médicale. Un autre participant vous aurait recommandé de transmettre
en temps réel ce type d’information aux services de sécurité
compétents, pour leur permettre de me prendre sur le fait. Malgré tout,
vous avez cru devoir conclure qu’ « il n’y a pas de fumée sans feu » !
Il faut vraiment être un « rumor-addicted » pour vouloir absolument
donner quelque crédit à des invraisemblances, qui du reste, avaient
déjà été publiées par certains journaux à sensation.

Pourtant, Monsieur le Ministre, le Saint CORAN recommande de


rester clairvoyant face à des rumeurs. La Sourate 049 est explicite à ce
sujet ; en effet, au verset 6, il est dit : « Ô vous qui avez cru ! Si un
pervers vous apporte une nouvelle, voyez bien clair en vous, (de
crainte) que par inadvertance vous ne portiez atteinte à des gens et que
vous ne regrettiez par la suite ce que vous avez fait » ; et le verset 12
ajoute, « Ô vous qui avez cru ! Evitez de trop conjecturer (sur les
autres) car une partie des conjectures est péché. Et n’espionnez pas, et
ne médites pas les uns des autres… ».

Pour qui espionniez-vous d’ailleurs ? Pour vous-même, pour le


Chef de l’Etat du Cameroun ou pour d’autres ? Comment achever ce
volet de mon propos sans vous dire combien j’ai été surpris et choqué
par vos confidences à des étrangers (des ambassadeurs de puissances
étrangères), sur vos collègues, sur l’avenir du pays, sur les groupes
ethniques qui sont disqualifiés pour la succession au Président BIYA,
et sans doute sur d’autres sujets. À travers les divulgations des
comptes-rendus de vos rencontres avec l’Ambassadeur des Etats-Unis
d’Amérique, j’ai eu confirmation de vos idées sur cette succession,
que vous développiez déjà devant certaines personnalités
camerounaises, dès 2005, propos qui du reste m’avaient été rapportés
(cela ne vous surprendra pas j’espère). Comment voulez-vous alors ne
pas être accusé d’avoir monté toute cette opération dite « Epervier »,
dans le seul but d’en finir avec ceux des cadres d’un de ces groupes
221
disqualifiés, en les accusant de tous les maux. Vous avez
astucieusement utilisé le très léger Ambassadeur des Etats-Unis
d’Amérique d’alors, un certain Niels MAQUART, pour transmettre au
Chef de l’Etat vos rumeurs et états d’âme, en faisant croire qu’il
s’agissait d’information provenant des services américains. On
comprend mieux vos diverses interventions formelles, informelles et
médiatiques sur cette fameuse opération. Vous avez fini par croire que
vos affabulations, reprises par l’Ambassadeur MACQUART, étaient
devenues des vérités par je ne sais quelle alchimie. C’est pour cela que
vous éprouvez autant de difficultés aujourd’hui à apporter le moindre
début de preuve à vos accusations. Voyez-vous, Monsieur le Ministre,
il n’y a pas plus de crime que de complot parfait ! Si Dieu le veut,
chacun devra un jour rendre compte du rôle qui aura été le sien dans
cette sinistre mascarade politico-judiciaire, plus par souci de vérité
que pour quelque motif de vengeance. Je vous le dis aujourd’hui
comme je pourrais vous le dire demain : « je ne vous en veux pas ; je
vous plains parce que je suis convaincu que vous êtes victime de la
vision éculée et étriquée que vous avez de ce qu’est la Nation, de ce
qu’est la République. Je crains qu’il soit tard pour que vous arriviez à
changer ; mais la Nation camerounaise, elle change sous vos yeux,
sans que vous vous en rendiez compte ; elle avancera vers son destin,
laissant sur le bord du chemin, ceux qui n’auront su ni s’apercevoir
que cette Nation changeait profondément, ni anticiper ces
changements.

Monsieur le Ministre, comme vous, je ne suis pas un juriste


professionnel. Ma licence en Droit et Sciences économiques (option
sciences économiques) obtenue à l’Université de Yaoundé, m’a donné
quelques notions, concepts et méthodes de droit, avec ces grands
maîtres que furent les Stanislas MELONE, Peter NTAMARK YANA,
Pierre VERGNAUD, Joseph OWONA, pour ne citer que quelques-
uns. C’est donc avec la plus grande humilité que j’ose soulever
quelques idées. Il n’est d’ailleurs pas exclu que vous ayez déjà
enclenché des démarches ou processus, pour des réflexions
approfondies sur ces quelques idées ; alors considérez que j’enfonce
des portes ouvertes, avec l’excuse que j’ignorais qu’elles l’étaient.
D’ailleurs, comme vous le constaterez, j’aurais davantage à soulever
des questions qu’à m’aventurer dans les analyses et développements
qui sont de la compétence des spécialistes.

222
I. Avant-propos

En premier lieu, Monsieur le Ministre, permettez-moi de vous dire


que je n’ai pas compris, jusqu’à ce jour, votre intervention dans le
dossier en octobre 2008. En effet, ma surprise a été grande de lire dans
le procès-verbal d’audition du Ministre Adolphe MOUDIKI, témoin
entendu par le juge d’instruction le 18 novembre 2008, les propos ci-
après : « Je signale qu’en 2008, j’ai reçu le 09/10/08 du Vice-Premier
Ministre, Ministre de la Justice, Garde des Sceaux, ce document que je
vous présente signé entre l’Administrateur Directeur Général de
CAMAIR, Yves Michel FOTSO, et le « Senior VICE-PRESIDENT,
PROJECT-DIRECTOR », Monsieur FERNANDO GOMEZ-
MAZUERA. Il est daté du 14/08/2001. « Et en le lisant, nous
constatons que ce document traite plutôt d’une location-vente, au lieu
d’une vente ferme en question dans nos transfert de fonds. Et jusqu’à
présent, nous n’avons reçu ni la facture, ni le contrat de cette vente »
(p. 3 du PV).

À la page cinq (5) du même procès-verbal, sont énumérés les


documents remis versés au dossier ce jour-là par le Ministre
MOUDIKI, ADG de la SNH ; parmi ces documents, il y a celui
enregistré sous le numéro 13, avec la date du 09/10/08, et les
commentaires suivants : « Contrat de Lease-Purchase financing
commitment entre GIA International Inc et l’ADG de la CAMAIR
signé le 14.08.01 et reçu à la SNH le 09.10.08 (déposé par le Directeur
des Affaires Pénales au Ministère de la Justice à la demande du Vice-
Premier Ministre) ».

Ainsi donc, à en croire le Directeur Général de la SNH, et il n’y a


aucune raison de mettre sa parole en doute, vous lui avez fait remettre,
par l’entremise d’un de vos collaborateurs, un mois avant son audition
comme témoin par le juge d’instruction, un document, qui devait,
semble-t-il, être considéré comme le contrat entre Cameroon Airlines
et GIA International, pour l’acquisition de l’avion présidentiel. Ce
contrat, on le sait depuis le début de l’enquête, avait été sollicité, de
manière insistante, par l’Administrateur Directeur Général de la SNH,
entre août 2001, date où sa structure effectue les virements à
destination de GIA International, et mars 2002, quand les banquiers
français de la SNH, menacent de rompre leurs relations d’affaires si
223
les documents contractuels justifiant l’important virement à GIA
International ne sont pas transmis à ces banquiers. Comme vous le
savez, Monsieur le Ministre, le Directeur Général de la SNH a dû, de
guerre lasse, effectuer un déplacement à Paris pour rencontrer ses
banquiers, pour les convaincre qu’il avait agi sur instructions du
gouvernement, et pour sauver ainsi les relations entre la SNH et ses
banquiers parisiens.

Alors vous pouvez imaginer toutes les questions qui m’ont


envahi :

- Pourquoi, s’agissant d’un document susceptible d’intéresser


une procédure entre les mains d’un juge d’instruction, n’avez-vous pas
choisi de faire transmettre ledit document directement au juge
concerné, ou au Président du Tribunal dont relève ce juge ?
- Pourquoi envoyer ce document au Directeur Général de la
SNH, quelques semaines avant son audition ? Etait-ce pour éclairer sa
lanterne ou pour orienter ses déclarations ?
- Comment ce document s’est-il retrouvé entre vos mains, alors
qu’il aurait pu être déposé, même de manière anonyme, au cabinet du
juge d’instruction ? Vous a-t-il été transmis officiellement ? Par qui et
pourquoi ?
- La Chancellerie peut-elle ainsi s’immiscer directement dans
les procédures en cours au niveau des juridictions de jugement ?
- L’accusation avait-elle à ce point besoin de soutien qu’il ait
fallu que certains témoins y soient associés ?
- Ne pourrait-on pas assimiler votre démarche à une tentative
de « subornation de témoin » ?

Comment vous cacher que j’en ai été sérieusement troublé ; surtout


venant de vous. Aujourd’hui encore, je ne sais pas ce que visait cette
démarche auprès du Directeur Général de la SNH. J’ai toujours les
mêmes interrogations. J’espère qu’un jour il me sera possible de
comprendre.

En second lieu, et toujours dans le même registre des


interrogations, je reste perplexe par rapport au courrier que vous
auriez adressé au Ministre d’Etat, Secrétaire Général de la Présidence
de la République, en date du 15 mai 2009, avec les références
224
244/CF/CAB/VPM/MJ/GDS, et dont l’objet est « Commissions
rogatoires internationales suisses (aff. c/ De SEROUX FOUQUET et
autres). Apparemment, votre correspondance était une réponse à celle
qui vous avait été adressée par cette haute autorité le 18 février 2009.

Cette lettre, pourtant marquée du sceau Confidentiel, a été assez


largement diffusée dans les medias, nationaux et internationaux.
Première surprise et interrogation : comment un courrier de cette
nature, au cas où il serait authentique, a-t-il pu se retrouver dans les
medias ? Et si cette lettre était contrefaite, pourquoi n’y a-t-il pas eu ni
démenti de la part de la Chancellerie, ni éventuellement ouverture
d’une enquête ?

Par ailleurs, cette correspondance évoque de manière claire, les


hypothèses et conclusions de la Commission Rogatoire Internationale
relativement à la somme de 31 millions de dollars américains versés à
GIA International pour l’acquisition d’un avion BBJ pour la
Présidence de la République. La conclusion de votre lettre est sans
équivoque : « Au regard des deux commissions rogatoires
internationales déjà exécutées, l’Etat du Cameroun a subi un préjudice
dans cette affaire… et devrait demander aux autorités judiciaires
suisses à quel moment de la procédure la constitution de partie civile
se fait selon leur législation ».

On se demande alors si cette correspondance a reçu une réponse de


la part de l’autorité destinataire, particulièrement, les suites données à
votre proposition que « l’Etat du Cameroun désigne un représentant
devant défendre ses intérêts devant la justice suisse avant la clôture de
l’information judiciaire ».

Vous pouvez comprendre, Monsieur le Ministre, que soupçonné


d’avoir tenté de détourner la même somme de 31 millions de dollars
américains et poursuivi pour cela, je sois curieux de savoir ce qu’en
dit la justice suisse.

Mais ici également, je n’ai pu m’empêcher de me demander


comment l’Etat (Ministère de la Justice) du Cameroun, déjà, et ce
depuis au moins 2007, en possession d’informations sur les
transactions autour des 31 millions de dollars américains virés à GIA
International pour l’acquisition d’un avion présidentiel, pouvait-t-il,
225
en même temps poursuivre d’autres citoyens, ATANGANA
MEBARA, OTELE ESSOMBA et autres, de tentative de
détournement de cette même somme.

Le troisième objet de mes interrogations, Monsieur le Ministre,


concerne cette conférence de presse donnée par le Ministre de la
Communication, présenté comme Porte-parole du Gouvernement, sur
l’opération baptisée (par on ne sait qui) « Epervier ». Je me demande
encore pourquoi ne vous a-t-on pas associé plus formellement à la
préparation de cet exercice de communication. Certes, on reconnaît à
Monsieur TCHIROMA un certain nombre de qualités, notamment un
certain bagou en matière politique ; mais de là à lui confier la
communication dans un domaine aussi encadré que la Justice, sans
même le faire assister de votre Ministre Délégué, le Professeur
Maurice KAMTO, j’ai eu le sentiment que vous n’avez pas voulu
associer votre département à cette opération, devenue du fait de son
acteur principal, une opération de décrédibilisation de l’« Epervier ».
Quand, à la fin de son exercice, le Ministre demande la parole pour
répondre à des questions qui ne lui ont pas été posées, on imagine
qu’il va à cet instant-là, communiquer la parole formelle du
Gouvernement ; et qu’entend-on ? On entend ceci : « ces gens-là ont
détourné ces argents en vue de préparer la prochaine élection
présidentielle… » ; on n’en croit pas ses oreilles.

C’est à peu près la même réaction, en plus grave, qu’a suscitée en


moi votre interview, accordée au quotidien Le Jour, N° 710, du 16
juin 2010. Voici la question qui vous est posée par le journaliste :

Question : « Que répondez-vous à ceux qui estiment que


l’opération Epervier est politique ?»

Réponse : « C’est vous qui le dites. Ce sont ceux-là qui font la


politique, nous on fait la justice. Je mets quiconque au défi de prouver
que ceux qui sont arrêtés sont innocents. Comment pouvez-vous
justifier que ces gens sont généralement des gens qui prétendent être
de ce régime. Ceux qui disent qu’ils sont innocents ont bien caché ce
qu’ils ont volé. »

Inimaginable, dans un pays respectueux des Droits de l’Homme, de


la part d’un Ministre en charge de la Justice !
226
Que le Ministre TCHIROMA affiche, avec une certaine morgue et
une incroyable assurance, son ignorance des dispositions de la
Déclaration Universelle des Droits de l’Homme relatives à la
présomption d’innocence, cela peut se comprendre, sa longue
traversée du désert peut l’expliquer. Mais vous, Monsieur le Ministre
de la Justice, vous ne pouvez l’avoir oublié ; mieux que lui, vous
connaissez sans doute l’article huit (8) du Code de Procédure Pénale
du Cameroun, loi que vous avez défendue à l’Assemblée Nationale en
2005, (qui dans d’autres pays serait appelée Loi AMADOU ALI),
entrée en vigueur depuis 2007, qui dispose que « Toute personne
suspectée d’avoir commis une infraction est présumée innocente
jusqu’à ce que sa culpabilité ait été légalement établie au cours d’un
procès où toutes les garanties nécessaires à sa défense lui sont
assurées ».

De même, vous le Ministre de la Justice ne pouvez avoir oublié ces


stipulations de l’article 155 de ce même Code, (1) « La diffusion, par
quelque moyen que ce soit, de nouvelles, photographies, opinions
relatives à une information judiciaire est interdite, jusqu’à
l’intervention d’une ordonnance de non-lieu ou, en cas de renvoi, à la
comparution de l’accusé devant les juridictions de jugement, sous
peine de sanctions prévues par l’article 169 du Code pénal. (2) Il en
est de même de toute expression publique d’une opinion publique sur
la culpabilité de l’accusé ».

N’était-ce pas là, Monsieur le Ministre ce que l’on peut appeler


« un flagrant délit » ? Pourquoi aucune suite n’a été engagée par nos
tribunaux ? Parce que vous êtes Ministre de la Justice, Garde des
Sceaux ? Sauf erreur de ma part, il ne me semble pas qu’il existe dans
notre droit positif de disposition légale accordant quelque immunité
pénale à un membre du Gouvernement. En la circonstance, le fait
d’être Ministre de la Justice ne devrait-il pas être considéré comme
une circonstance aggravante ? Un membre du gouvernement, à plus
forte raison celui qui est chargé de «veiller au bon fonctionnement de
la Justice » peut-il ainsi, publiquement violer la loi, et rester impuni ?
Il m’est arrivé, par la suite, de me demander ce qui avait pu vous
pousser à une telle exposition. Je ne vous connais pas de haine
particulière vis-à-vis de l’un des Ministres interpellés depuis 2007,
dans le cadre de l’opération dite « Epervier ». Même si vous éprouviez
227
un tel sentiment à l’endroit de l’un ou l’autre, était-ce le lieu de le
laisser éclater de la sorte ? À moins que, et c’est ce que beaucoup ont
préféré retenir, votre objectif ait été d’indiquer à tous ceux qui sont
déjà arrêtés que pour le Patron de la Justice, ils sont déjà
« coupables », disons qu’ils sont « présumés coupables », avant même
le début des procès. Et si après cela, à l’issue des procès, les uns et les
autres sont jugés coupables et condamnés par les tribunaux, ne
craignez-vous pas qu’il apparaisse évident aux yeux de l’observateur
le plus ordinaire, que les magistrats auront décidé conformément à vos
instructions ? À vrai dire, vous ne leur avez pas rendu les choses
faciles par vos imprudentes sorties. L’exercice du pouvoir, c’est aussi
la mesure et la prudence dans le verbe, particulièrement en public ;
c’est surtout le sang-froid, en toute circonstance. Vous ne pouvez pas,
Ministre de la Justice, affirmer ainsi publiquement que l’Etat a été
incapable de trouver l’argent qui aurait été «volé», parce que les
suspects l’aurait « bien caché ». Non, l’Etat du Cameroun a ratifié la
Convention des Nations Unies contre la corruption ; à ce titre, il a le
droit de recevoir assistance de tout pays pour rechercher de l’argent
indûment obtenu ou, pour reprendre votre expression « volé », par des
agents ou des responsables publics. Votre intervention au quotidien Le
Jour était donc, convenez-en, au moins maladroite ; quant à sa
légalité, je la laisse à l’appréciation des procureurs de la République.

Voyez-vous, Monsieur le Ministre, après avoir écouté le Ministre


TCHIROMA, lors de son point de presse, j’ai refusé de croire que
l’intéressé ne vous avait pas consulté avant de convoquer la presse,
même si cela lui ressemblerait bien par ailleurs. Je dois vous avouer
que j’ai pensé à une manœuvre de votre part, visant à vous
désolidariser d’un individu que vous connaissez depuis longtemps,
mieux que beaucoup de compatriotes. Il est en effet de notoriété
publique qu’à un moment donné vous avez eu un ami ou un partenaire
commun, en la personne de M. MILLA ASSOUTE ; on peut en
déduire que vous détenez aussi sur ce ministre, quelques éléments
confidentiels, ne vous permettant pas de vous associer à lui pour parler
de morale publique. À dire vrai, il est toujours surprenant, et même un
peu cocasse de recevoir des leçons de morale de certains
d’aujourd’hui. Je n’en dirai pas plus, car pour moi l’obligation de
réserve a un sens.

228
Le dernier objet de mes interrogations est cette confusion
régulièrement entretenue entre la corruption et les détournements de
deniers publics. Que certains medias en parlent de manière
indifférente peut ne pas émouvoir. Que certain Porte-parole du
Gouvernement alimente cette confusion peut encore se comprendre.
Mais que les services du Ministère de la Justice entretiennent cette
confusion devient proprement un désastre. Quelle n’a pas été ma
surprise de lire dans les Réponses du Gouvernement aux questions du
Comité des Nations Unies contre la torture, en date du 10 mars 2010,
ce qui suit :

Question 37 : « Veuillez indiquer les mesures prises suite à


l’engagement par l’Etat partie lors de l’Examen périodique universel
en février 2009 pour combattre la corruption ».

Réponse : « La lutte contre la corruption constitue l’une des


priorités du Gouvernement. …. Le Cameroun a dans ce cadre, créé un
Observatoire National et une Commission de Lutte contre la
corruption, organisé d’importantes campagnes de sensibilisation et
engagé des poursuites judiciaires contre de hauts responsables de
l’Etat dont de nombreux Ministres pour détournements de deniers
publics. »

Notre Code pénal distingue pourtant clairement les deux


infractions. La corruption est définie comme le fait pour un
dépositaire de l’autorité publique, chargée d’une mission de service
public, ou investie d’un mandat électif public, de solliciter ou d’agréer
sans droit, directement ou indirectement, des offres, des promesses,
des dons, des présents ou des avantages quelconques pour accomplir
ou s’abstenir d’accomplir un acte de sa fonction, de sa mission ou de
son mandat.

Tandis que le détournement se définit (article 184 du Code pénal)


comme le fait d’obtenir ou de retenir frauduleusement un bien
appartenant à l’Etat, à une collectivité territoriale ou à une entreprise
publique. Alors pourquoi ces rapprochements et assimilations qui
peuvent laisser croire que ce sont des infractions similaires ou
connexes ? Par ailleurs, du point de vue politique, quel intérêt y a-t-il
à apporter de la consistance à la thèse de « tous corrompus, tous
voleurs, tous pourris », en soulignant que dans le cadre de la lutte
229
contre la corruption de nombreux ministres ont été interpellés et
incarcérés (environ sept ministres sur plus de 60) ? Là aussi, je n’ai
que des interrogations.

En même temps que je m’interroge, je suis conscient que je


n’aurais peut-être jamais les réponses à toutes mes questions, générées
par cet imbroglio judiciaire dans lequel je me trouve. Du reste, mon
propos ici n’est pas de vous sensibiliser à mon cas ; il est d’attirer
votre attention sur les situations d’ordre général, telles qu’elles me
paraissent depuis que j’ai été jeté dans l’antre de notre système
judiciaire, même si, ici ou là, je peux référer à mon cas.

230
II. Quelques constats

A. Au niveau des instances judiciaires

1. La Mise en détention provisoire

J’ignore si vous savez, Monsieur le Ministre, comment les choses


se passent en réalité, à partir du moment où, sous bonne escorte, vous
êtes déféré devant le Procureur de la République, dans le bâtiment,
relativement nouveau dans le secteur, qui leur a été affecté entre
l’ancien Palais présidentiel et les services de la Coopération française.
En ce qui concerne M. OTELE ESSOMBA et moi-même, on nous a
d’abord installés dans une salle d’attente, pas loin du bureau du
Procureur, nous demandant d’attendre que celui-ci revienne du
« cabinet », votre cabinet ministériel. Assistés de nos avocats, nous
avons essayé de nous nourrir d’espoir ; on se disait ainsi que les
Autorités étaient peut-être en train de réaliser qu’une erreur était sur le
point d’être commise, et que le Procureur viendrait nous dire que les
poursuites étaient abandonnées ; que les dernières informations
fournies par M. OTELE Hubert démontraient à suffire qu’il n’y avait
pas de détournement de deniers publics…Pendant que nous étions à
ces spéculations, j’ai reçu d’un ancien camarade de la Faculté de
Droit, en service à la Chancellerie, un message plus ou moins clair :
« tu dois être fort ! ». J’ai alors compris que les choses avaient déjà été
décidées ; que le reste ne serait plus qu’une mise en scène.

De fait, nous attendîmes dans cette salle d’attente, plus de deux


heures de temps. Quand le Procureur arriva, enfin, il nous salua,
presque chaleureusement, puis nous demanda de le suivre chez le Juge
d’Instruction.

Toujours fortement escortés par les agents de police de la Police


Judiciaire, nous sommes conduits, en voiture, dans une bâtisse adossée
au « nouveau bâtiment » de la Cour Suprême, dont le surnom me sera
révélé quelques jours plus tard, « GUANTANAMO ». À travers les
vitres de la voiture qui nous transporte, nous pouvons voir nos
familles faire le mouvement, du bâtiment du parquet vers
GUANTANAMO, où elles ne peuvent pas pénétrer. D’ailleurs on

231
aperçoit, ici et là, quelques éléments du GSO (l’Unité Spéciale de la
Police chargée de la lutte contre le grand banditisme).

Le Procureur pénètre dans le bureau du Juge, y passe, moins de dix


(10) minutes, et en ressort. Puis, l’un après l’autre, on nous fait entrer
dans ce bureau, qui me parut étroit, surchargé, de chaises, de tables, de
dossiers… Le Juge d’Instruction, courtois et sans émotion particulière,
dans une attitude « normale » (comme un prêtre qui a l’habitude de
présider ce genre de cérémonie quasi-macabre), après nous avoir
salués (chacun avec ses avocats), nous fait asseoir sur des chaises plus
ou moins confortables. Ensuite il nous fait décliner chacun son
identité et sa filiation, nous informe que nous sommes désormais
devant lui, M. Pascal MAGNAGEUMABE, pour les faits de… Il se
met à lire l’acte d’accusation qui lui avait vraisemblablement été remis
par le Procureur en mains propres, quelques minutes plus tôt. Il nous
demande si nous reconnaissons les faits. Je réponds évidemment non,
en espérant, contre toute évidence, que le Juge me demandera de
justifier ma réponse, et qu’à l’issue de mes explications, il
m’autorisera à rentrer chez moi.

Mais la greffière qui prend note de nos réponses, commence à


imprimer ce que son ordinateur a enregistré. Pendant l’impression de
ces documents, je peux lire, par-dessus l’épaule de la greffière qui
nous tourne le dos, les titres de certains de ces documents, qui du reste
nous sont remis quelques minutes après, pour lecture et
éventuellement signature. Ces documents sont, le Procès-verbal de
Première Comparution, l’Ordonnance de détention Provisoire, dont,
après signature on nous remet copies, à chacun. Je crois me souvenir
que M. OTELE avait essayé de présenter et de défendre son point de
vue, sans que le Juge en paraisse particulièrement intéressé. Quand je
comprends, à travers l’ordonnance de détention provisoire, que « tout
est consommé », je demande au Juge dans quel centre carcéral on
nous place. Il me répond que c’est à la Prison Centrale de
KONDENGUI. On fait ensuite entrer le Commissaire EVINA, de la
Police Judiciaire, à qui on remet le mandat de détention, à faire
décharger par le Régisseur de la Prison dans laquelle nous serons
enfermés quelques heures plus tard.

Le jeune Commissaire, manifestement ému, (il aura été très correct,


et parfois sympathique, au sens étymologique, avec nous pendant les
232
quatre jours passés à la Police Judiciaire, juste devant son bureau),
nous demande de le suivre pour aller monter dans la voiture qui nous
conduira à notre lieu de détention. En sortant de GUANTANAMO, on
tombe alors sur nos familles, qui ont déjà été informées par nos
avocats, que nous sommes placés en détention provisoire. Le
Commissaire EVINA a eu l’amabilité de me permettre d’embrasser
mes proches. Je vous fais grâce de l’intense émotion des uns et des
autres en ce moment-là.

Ce qui me paraît important de souligner à ce stade, c’est que le


processus et la procédure d’accusation et de mise en détention sont
tels, qu’à aucun moment, le suspect n’a la possibilité de présenter le
moindre élément pour sa défense. C’est à se demander si ces
procédures et processus, (être présenté au Procureur, qui vous conduit
ensuite chez le Juge d’Instruction, lequel vous notifie, sans discussion
possible, sa décision de mise en détention), ne sont pas viciés.
Pourtant, dans d’autres pays, on voit bien que même si le Juge n’ouvre
pas les débats au fond, le jour de l’inculpation, au moins vous avez la
possibilité, avec vos avocats, de solliciter votre maintien en liberté, y
compris éventuellement sous caution. Le Juge d’Instruction n’a-t-il
comme possibilité que de placer d’abord les inculpés en détention,
avant l’ouverture de l’instruction ?

Cette question me paraît d’autant plus pertinente que l’on a par la


suite, vécu des cas tragico-comiques. Ainsi en est-il du cas de
l’Ambassadeur Jérôme MENDOUGA, qui vous a sans doute été
rapporté. Il est rentré définitivement au Cameroun je crois en
novembre 2008. Il se présente à la Police Judiciaire, pour remettre les
justificatifs qu’il avait promis lors de sa dernière audition en juin
2008. Le Commissaire qui le reçoit lui signifie que le dossier a été
transmis au Procureur de la République et qu’un Juge d’Instruction a
été chargé de l’instruction. On lui donne le nom de ce dernier et on lui
recommande d’aller le rencontrer. Il se rend chez le Juge en question
quelques jours plus tard. Celui-ci le reçoit et lui indique qu’il le
convoquera plus tard, et il pourra alors présenter ses justificatifs.
Lorsque quatre mois plus tard, il se présente devant le Juge qui l’a
convoqué, quelle n’est pas sa surprise d’entendre qu’il est inculpé et
placé en détention provisoire, surtout après que le Juge lui ait fait
remettre des journaux à lire en attendant qu’il le reçoive. À la question
qu’il pose de savoir ce qui justifie sa mise en détention, le Juge lui
233
répond que « c’est le fait pour lui de n’avoir pas présenté les
justificatifs des dépenses effectuées avec les fonds reçus du Ministère
des Finances, justificatifs promis depuis juin 2008 ». L’Ambassadeur
ouvre sa valisette, en sort une grosse chemise à sangles pleine de
documents, la pose sur la table de travail du Juge en disant, « les voici,
ces justificatifs que j’ai essayé de remettre à la Police Judiciaire et à
vous-même dès mon retour définitif au Cameroun, et vous m’avez
demandé de les garder jusqu’à ce que vous me convoquiez ».
Imperturbable, comme il sait l’être, le Juge MAGNAGEUMABE lui
répond, avec courtoisie, « Je suis désolé M. l’Ambassadeur ; il faut
que vous les gardiez encore ; vous me les présenterez quand
l’instruction commencera. Veuillez signer ici, à titre de notification,
votre ordonnance de mise en détention provisoire ». Comprenant que
la messe était dite, l’Ambassadeur, qui s’attendait à tout, sauf à une
mise en détention, signe le document qui lui est présenté. Il obtient du
Juge qu’il puisse informer ses enfants. Puis il est remis à un Officier
de Police pour être conduit à la Prison Centrale de Yaoundé. Il s’y
trouve depuis lors, en compagnie d’OTELE ESSOMBA Hubert et de
moi-même, qui l’avions devancé. Il vient de « fêter » ses soixante et
douze ans.

L’Ambassadeur a été placé en détention provisoire pour n’avoir pas


présenté les justificatifs des dépenses effectuées avec des fonds
publics, justificatifs qui ne lui ont jamais été demandés ni par le
Ministère de Finances, qui pourtant avait ordonné le virement au
Percepteur, et la remise à l’Ambassadeur à Washington, de la somme
querellée, ni par les Services du Contrôle Supérieur de l’Etat, chargé
de ce genre d’exercice. Vous savez sans doute que dans le rapport
établi par le Sous-Directeur des Enquêtes Economiques et Financières
de la Police Judiciaire, le 06 août 2008, il est souligné que
M. MENDOUGA Jérôme « est en fuite ». Que vise la mise en
détention dans ce genre de cas ? Qui décide véritablement de ces
détentions ? Prend-on en compte l’âge et/ou les états de service,
l’existence d’un domicile connu ? Sans doute savez-vous, Monsieur le
Ministre que dans un pays comme l’Italie, la détention provisoire ne
peut être prononcée à l’encontre de personnes de plus de 70 ans ?
C’est peut-être en s’inspirant de ces règles et pratiques que le Ministre
BOOTO’O a NGON n’avait pas été placé en détention provisoire
pendant l’instruction…

234
Pourtant, Monsieur le Ministre, l’exposé des motifs que vous avez
présenté pour expliquer le projet de loi portant Code de Procédure
Pénale, souligne qu’un des principaux objectifs de ce projet de loi, est
l’adaptation des règles de procédure « aux exigences de sauvegarde
des doits du citoyen à toutes les phases d’une procédure judiciaire ».
Et parmi les principes généraux de droit pénal consacrés par le Livre I
du nouveau Code, il y a « la présomption d’innocence, et la
sauvegarde des libertés individuelles ». L’article 8 du Code de
Procédure Pénale dispose ainsi que « Toute personne suspectée
d’avoir commis une infraction est présumée innocente jusqu’à ce que
sa culpabilité ait été légalement établie au cours d’un procès où toutes
les garanties nécessaires à sa défense lui seront assurées » (article 8 du
Code de Procédure Pénale).

Il y a lieu, Monsieur le Ministre, de se demander s’il n’existe pas


de contradiction entre le principe de la « présomption d’innocence »,
les arrestations spectaculaires et la mise en détention quasi-
systématique, surtout dans le contexte qui est le nôtre. Comment
voulez-vous que les personnes qui assistent ou qui apprennent, disons
l’opinion publique, ne présument pas que la personnalité arrêtée au
petit matin, par une escouade des éléments du GSO, comme on le
ferait pour des grands criminels recherchés, est sans doute coupable de
quelque chose de grave ? Pourtant, on a tous vu, dans d’autres pays,
des arrestations s’opérer, discrètement, dignement. À ce titre, je dois
reconnaître que j’ai bénéficié d’un traitement « spécial », puisque j’ai
été placé en garde à vue alors que je me trouvai dans les locaux de la
police judiciaire. Mais je ne parle pas ici que de mon cas.

Et dans le même registre, comment peut-on convaincre ceux qui


voient les présumés innocents être conduits devant le juge
d’instruction, ou être ramenés chez eux, pour subir une perquisition,
devant épouse, enfants et parents, sous une escorte spéciale de
gendarmes ou d’éléments du GSO, armés de fusils d’assaut et de
pistolets mitrailleurs ou de pistolets automatiques, que ceux-là ne sont
pas plutôt présumés coupables ? Et lorsqu’il m’a été donné l’occasion
de soulever la question de l’opportunité de ce déploiement de forces,
le substitut du Procureur, M. SOH Maurice, m’a répondu : « vous
n’êtes pas un détenu ordinaire ; vous êtes un ancien Secrétaire Général
de la Présidence de la République ; nous devons veiller sur votre
sécurité et nous continuerons à prendre ces mesures ».
235
Vraisemblablement ce brave Procureur ne sait pas que le Secrétaire
général de la présidence que j’étais n’a jamais eu, pour sa sécurité,
qu’un garde du corps, un gendarme, un seul; et je n’ai jamais été
victime de quelque agression lors de mes divers déplacements.

Comment enfin persuader les inculpés qui, lorsque les autorisations


sont données à temps, sont conduits dans les hôpitaux pour des soins
ou des examens médicaux, sous escorte « musclée » et mixte des
éléments du GSO ou de la Gendarmerie associés à ceux de
l’Administration pénitentiaire, qu’ils sont seulement présumés
innocents, alors que d’autres détenus, en détention provisoire ou déjà
condamnés sortent de la même prison sans tout ce déploiement de
sécurité ? Vous savez aussi que chez nous, il est plus facile de se dire
que « si on les traite de la sorte, c’est qu’ils sont dangereux », plutôt
que de dire « ils n’ont pas encore été condamnés, et donc ils sont
encore présumés innocents et doivent être traités autrement ».
D’ailleurs combien de nos concitoyens comprennent l’expression
« présumé innocent » ? Même dans les milieux de la police, de la
justice ou de l’Administration pénitentiaire ?

2. Le Début et le déroulement de l’instruction

Le début de l’instruction semble très variable d’un juge


d’instruction à un autre. On a vu ici des détenus qui ont attendu plus
d’un an, avant d’être convoqués chez le juge pour le démarrage de
l’instruction. D’autres ont commencé deux semaines après leur mise
en détention provisoire. Dans notre dossier, j’ai attendu plus de huit
mois avant que l’instruction ne commence véritablement.

À la vérité, il apparaît clairement que chaque juge a son


interprétation des textes et sa pratique, en ce qui concerne la durée et
les délais de l’instruction. Pour certains, l’instruction doit s’étendre
sur la durée légale maximale de la détention provisoire, soit dix huit
mois. Pour d’autres, le Code de Procédure Pénale n’a pas fixé de
durée à l’instruction. La loi, par contre, dans une perspective de
respect des Droits de l’homme, a calé la détention provisoire à dix-
huit mois, pour éviter des détentions abusives ou arbitraires.

236
Peut-être sera-t-il utile un jour prochain, que le débat soit ouvert sur
la durée de l’instruction. Parce que l’idée que l’instruction puisse
durer indéfiniment ne me semble pas aller dans le sens du respect des
droits de l’homme. Imagine-t-on la vie d’un citoyen devant se rendre
chez le Juge d’instruction chaque semaine pendant une décennie ? Ou
même seulement pour cinq ans ?

Par ailleurs, même si dans mon cas, le Juge d’Instruction a expliqué


pourquoi il avait pris plus de huit mois pour commencer à m’entendre,
raisons compréhensibles mais discutables, il me semble logique que le
principal inculpé dans un dossier puisse être parmi les premiers par
lesquels l’instruction commencerait. Cela pourrait faciliter et éclairer
le reste de l’instruction. La formule consistant à « d’abord ratisser
large », pour comprendre le dossier, puis intégrer progressivement
dans l’instruction les inculpés, qui croupissent pourtant en prison,
c’est faire peu de cas de leur situation de détenus, et surtout de ce
qu’ils sont, selon la loi, « présumés innocents ». Peu de juges ont une
idée de ce que peut être le séjour en prison, pendant de longs mois,
sans aucune information sur ce qui se passe. Il faut rappeler que tant
que vous n’êtes pas encore engagé dans la phase d’instruction, vous ne
pouvez pas accéder au dossier ; vous ignorez donc totalement si le
juge travaille sur votre dossier, quels actes il a posés…

Il n’est pas rare d’entendre des détenus vous dire ici qu’ils sont en
détention depuis plus de vingt et quatre mois ; ils viennent solliciter
l’aide d’autres détenus, anciens Ministres, pour les aider à faire
avancer leurs dossiers, comme si nous pouvions encore « intervenir »
auprès de je ne sais quelle autorité étatique. Il y a aussi des ONG qui
se consacrent à suivre les dossiers de ces détenus qui, faute d’avocats
parce que faute de moyens, attendent indéfiniment le début de
l’instruction de leur affaire.

Bien sûr, l’insuffisance de magistrats peut être invoquée pour


expliquer cette situation. Mais, on ne peut non plus se demander
pourquoi surcharger les magistrats de toutes sortes d’affaires, même
de celles qui auraient pu connaître une autre issue, par un autre
traitement. Il faut rappeler ici que les juges d’instruction doivent
s’occuper des affaires considérées comme crimes. Or la définition
d’un crime, selon notre droit pénal, est tellement large que c’est
pratiquement toutes les affaires qui relèvent de la compétence du juge
237
d’instruction. En effet, la loi définit comme crime, toute infraction
dont l’auteur pourrait être condamné à une peine privative de liberté
de trois ans. Notre Code Pénal est si sévère que même un vol,
considéré comme aggravé, peut conduire à une condamnation de plus
de dix ans.

S’agissant du déroulement de l’instruction, c’est vraiment la liberté


totale qui semble avoir été laissée au juge d’instruction. Lui seul sait
ce qu’il cherche, à travers les questions qu’il vous pose. Vous vous
rendez compte à posteriori, que ces questions sont généralement
inspirées par les auditions, quelques jours plus tôt, de certains témoins
à charge. Vous pouvez être entendu trois ou quatre fois en une
semaine ; puis, plus rien pendant un, deux, trois mois, voire six ou
douze.

Le juge s’estime totalement libre, en vertu de la loi, d’entreprendre


toute action, de poser tout acte pouvant concourir à la manifestation de
la vérité, y compris en réduisant la mobilité de certains membres de la
famille du détenu ! Il me semble qu’il y a là des risques d’abus.

Les longues attentes chez le juge relèvent peut-être des méthodes,


des techniques, pour mettre l’inculpé en état psychologique approprié
pour obtenir de lui ce qui est recherché… Il me semble pourtant que la
recherche de la vérité est tout autant l’objectif du juge que du suspect
innocent, ou « présumé innocent ». Sous cet angle, ne conviendrait-il
pas que la personne inculpée et ses conseils soient considérés comme
des partenaires du juge d’instruction ? Et donc de reconnaître aux
avocats de l’inculpé un rôle actif dans la recherche de la vérité, durant
l’instruction? Même le représentant du Procureur de la République,
quand il est disponible, ne semble pas être traité comme devant
collaborer à la manifestation de la vérité ; il a un rôle aussi passif,
parfois plus passif que les avocats. Pourquoi attendre la phase du
jugement pour que le parquet devienne actif ? La véritable recherche
de la vérité devrait, à mon sens et sur la base de l’expérience vécue,
voir la participation pleine et active du parquet et des avocats à la
phase d’instruction. Le juge, malgré ses compétences et sa bonne
volonté, reste un homme, avec ses forces, mais aussi ses faiblesses ; ce
n’est qu’un homme ou une femme normale.

238
B. Les observations en Prison

Je veux parler ici des choses qui frappent quand vous entrez en
prison. Par pudeur, j’essaierai de ne pas parler de moi, de ce que j’ai
vécu et que je vis encore.

Quand on entre en prison, on est d’abord impressionné par la


multitude, la foule des gens, surtout face à la capacité des installations.
Il vous souvient, Monsieur le Ministre, que lorsque nous discutions de
ce projet de Code de Procédure Pénale, vous souteniez que certaines
de ses dispositions devaient permettre de diminuer le nombre de
personnes placées en détention provisoire, afin de réduire la
surpopulation carcérale. Ne pourriez-vous pas, aujourd’hui,
commander une étude pour voir si l’objectif est atteint, par une simple
comparaison entre le nombre de détentions provisoires dans les
prisons de Yaoundé et Douala, avant et après l’entrée en vigueur du
nouveau Code de Procédure Pénale.

Comment les Ministres chargés des prisons peuvent-ils réellement


toucher du doigt les réalités des lieux de détention et d’incarcération,
s’ils ne s’y rendent que rarement, se contentant de visiter les bureaux
de l’Administration et/ou les quartiers spéciaux (de détention des
personnalités) ? Il leur faut aussi aller dans les quartiers du
« KOSOVO », aux quartiers des mineurs et des femmes, pour
véritablement avoir une idée de ce que l’on appelle pudiquement la
« surpopulation carcérale ». Il est dommage, en particulier, que vous
n’ayez pas encore eu le temps de vous rendre dans cette prison, en tout
cas depuis que j’y suis.

Lors de la session parlementaire de décembre 2009 ou de mars


2010, le gouvernement a annoncé aux députés le projet de
construction de six nouvelles prisons de trois cents (300) places. La
réalisation de ce programme apportera sans doute un mieux.

Le second constat est la grande jeunesse de la population carcérale.


On peut dire, à vue d’œil, que les moins de vingt cinq ans sont
majoritaires à Kondengui. Il y a même un quartier des mineurs, le
quartier quatre (4), où l’on trouve des jeunes âgés de treize (13) ans à
dix-sept (17) ans.

239
Les conventions internationales, ratifiées par notre pays, tout
comme notre législation interne, posent que ces jeunes doivent être
séparés des majeurs. Mais ici, la séparation entre les mineurs de moins
de 18 ans et les majeurs, prévenus ou condamnés, n’est observable
que dans la nuit ; toute la journée, mineurs et majeurs se croisent,
s’entrecroisent et échangent dans la cour intérieure. Quand ces jeunes
vous exposent, verbalement ou par écrit les raisons de leur
incarcération, vous ne pouvez pas ne pas vous interroger sur notre
justice. Ils ont l’âge de nos enfants ; la société ne dispose-t-elle pas
d’autres moyens pour sanctionner les larcins, vols de téléphone, vols à
l’étalage et autres que la prison ? Dans la négative, n’est-il pas temps
d’y réfléchir ?

Les premiers jours de séjour en prison vous mettent aussi en


contact direct avec le personnel de l’administration pénitentiaire. On
peut constater tout de suite qu’ils sont différents les uns des autres. Il y
en a qui font preuve de beaucoup de professionnalisme, de tact et de
fermeté ; d’autres, capables de zèle excessif. À la vérité, après
plusieurs mois de séjour ici, ces personnels vous paraissent plus à
plaindre qu’à blâmer. En effet, on ne peut manquer de relever la
grande délicatesse des tâches confiées à ces personnels, mais aussi les
difficultés de tous ordres qui rendent ces tâches particulièrement
difficiles. Depuis quelques mois, des améliorations ont été apportées,
notamment en matière de transport et d’escorte des détenus.
Cependant, il est manifeste que quelque chose d’autre devrait être fait
pour que ces personnels se montrent tous fiers d’appartenir à ce corps
de l’Administration pénitentiaire. Et ce n’est pas seulement une
question d’argent. Le sentiment d’appartenance, l’identification
permanente à une profession ou à un métier, la volonté de poursuivre
sa vie active dans le même corps, ne sont pas seulement une affaire
d’avantages financiers. Les spécialistes de management public, et il y
en a, peuvent vous aider, Monsieur le Ministre, à identifier les causes
du mal-être que dégage un grand nombre des gardiens qui sont en
contact permanent avec les détenus, à élaborer des propositions
concrètes. Le risque principal que je perçois, à ne rien entreprendre,
est de transformer ces personnels en mendiants ; ils ne le méritent
pas ; pas plus que les détenus auxquels ils font appel. À titre
anecdotique, mon ancien collègue et moi avons reçu une invitation
pour l’anniversaire d’un gardien de prison, fort sympathique par
ailleurs. Vous connaissez aussi la fin habituelle de ces invitations,
240
« … X apprécierait toute assistance morale ou matérielle que vous
pourriez lui apporter à cette occasion ».

Savez-vous, Monsieur le Ministre, que certains de ces personnels


me tiennent pour responsable du non-aboutissement de leur statut, qui
aurait été transmis au Secrétariat Général de la Présidence pendant que
j’y étais en service, et dont j’aurais bloqué la signature ? Si vous
rencontriez plus souvent ces personnels, en dehors des quelques
occasions qu’offre parfois la fête nationale du 20 mai, peut-être leur
expliqueriez vous quelle est votre vision sur certains sujets.

Au-delà de ces brefs constats, le moment me paraît propice pour


des réflexions plus fondamentales, plus larges, et pourquoi pas
philosophiques, sur tout notre appareil judiciaro-pénitentiaire.

C. Quelques questions et axes de réflexion

1. Sur le Code de Procédure Pénale

Monsieur le Ministre,

Notre Code de Procédure Pénale adopté en 2005, après plusieurs


années de gestation, me semble appeler déjà, après quelques années de
pratique, une évaluation, pour éviter que ne s’incrustent dans les
esprits et les pratiques, de mauvaises interprétations.

Une commission générale de modernisation de la politique et de la


législation pénale et pénitentiaire pourrait être mise en place au niveau
de votre ministère, avec pour mandat, dans un premier temps, de
réfléchir aux orientations stratégiques ou politiques nouvelles à donner
à notre justice pénale, en s’inspirant des bonnes pratiques étrangères et
internationales, ainsi que des orientations internationales et nationales
en la matière, après une analyse des problèmes posés par l’application
du Code depuis 2007. De même, une telle initiative permettrait que
certaines lacunes que contient cet important document ne créent de
nouvelles situations d’injustice qui deviendraient difficiles à corriger
plus tard.

241
La France qui nous a, jadis inspiré notre Code de Procédure
Criminelle et une partie du Code de Procédure Pénale actuel, a connu,
entre 1990 et 2010, près d’une vingtaine de réformes ou
d’améliorations législatives du fonctionnement de la justice et
particulièrement de la procédure pénale. Dans certains cas, les
modifications n’ont pas attendu de nombreuses années. Ainsi, en
janvier 1993, est adoptée et promulguée, la loi n° 93-2 portant
Réforme du Code de Procédure pénale. En août 1993, la même année,
est adoptée et promulguée la loi n° 93-1013 modifiant certaines
dispositions de la loi 93-2 portant Réforme du Code de Procédure
Pénale ; et cette première modification est de fond, puisque
notamment, elle restitue au Juge d’instruction, la charge de mettre en
examen, charge qui avait été confiée au Procureur par la loi 93-2 de
janvier 1993. Il en est de même de la loi n° 2000-516 du 15 juin 2000,
renforçant la protection de la présomption d’innocence et les droits
des victimes, qui a connu sa première retouche en mars 2002 par la loi
n° 2002-307 complétant la loi n° 200-516 du 15 juin 2000. On
rappellera que c’est cette loi de juin 2000 qui a institué l’exigence du
caractère équitable et contradictoire de la procédure pénale en France.

Il serait donc difficile de soutenir que la loi de 2005 portant Code


de Procédure Pénale ne peut pas être modifiée au Cameroun, parce
que sa durée d’application n’est pas encore suffisamment longue. Il
paraît d’autant plus urgent d’entreprendre cette réflexion stratégique
dans le domaine de la Justice pénale au Cameroun, qu’il est difficile
aujourd’hui, de dégager, à la fois des nombreux et variés textes qui
constituent le Code Pénal, et le Code de Procédure Pénale, une ligne
directrice cohérente, ou d’une grande lisibilité.

Dans le cadre d’une réflexion globale sur notre justice pénale, on


peut se demander quelle cohérence veut que la juridiction de jugement
puisse être constituée en collégialité alors que dans le même temps, le
juge d’instruction demeure seul à instruire des dossiers souvent
complexes ? À tout le moins, si la phase de l’Instruction doit être
maintenue dans la procédure pénale, et je le crois, il conviendrait que
cette tâche soit dévolue à une chambre d’instruction, qui pourrait être
composée de trois magistrats, ou d’un magistrat assisté de deux
assesseurs non-magistrats. Ne fut-ce que pour des raisons pratiques,
pour notamment éviter les longs délais d’instruction, il semble
fortement recommandable que le juge d’instruction ne soit plus seul à
242
instruire. Le juge, je le répète, malgré ses compétences et sa bonne
volonté, reste un homme, avec ses forces, mais aussi ses faiblesses ; ce
n’est qu’un homme ou une femme normale.

Il vous souvient sans doute que dans l’affaire d’OUTREAU, en


France, qualifiée par certains de « naufrage judiciaire », la
Commission parlementaire d’enquête a mis en exergue, pour la
déplorer, « la solitude du juge d’instruction ». Les parlementaires
français, dans leur rapport, ont souligné qu’il « paraissait difficile de
continuer à laisser le juge d’instruction prendre autant de décisions
aussi importantes sans en référer ou au moins en discuter avec qui que
ce soit ».

Dans le cadre d’un réexamen du Code de procédure Pénale, la


question des délais des procédures ne peut être évitée. Le Code a en
effet fixé des délais dans certaines procédures ; dans d’autres, aucun
délai n’a été prévu. Parfois même, les délais fixés sont imprécis ou
sujets à des interprétations.

À titre d’illustration, voici quelques-uns des arguments présentés


par le Président du Tribunal de Grande Instance de Yaoundé, pour
rejeter la requête que j’avais introduite auprès de lui, le 12 février
2009, sollicitant ma « Libération immédiate » (Habeas Corpus) : « -
Attendu… qu’il est constant, en application de l’article 170 (6) du
Code de Procédure Pénale, que notification des actifs privatifs de
liberté doit être faite à la partie concernée dans la perspective de lui
permettre d’exercer des voies de recours qu’elle jugerait
opportunes » ; « … Pour ce qui est de la notification de la prorogation
de l’ordonnance de détention provisoire, la situation est plus délicate,
l’inculpé étant incarcéré et, surtout, la loi n’ayant pas prévu de délais
exprès de notification en semblable hypothèse ;

 Attendu face à cette carence, qu’il est judicieux de recourir aux


principes généraux de droit relatifs aux droits de la défense et aux
délais raisonnables nécessaires à tout procès équitable ;

 Attendu… qu’il s’en déduit que la notification a été faite au


quatrième jour ouvrable ;

243
 Attendu qu’il est loisible de constater et de conclure qu’une
notification faite dans ces délais, intervient dans des délais
raisonnables… ».

En clair, le Président du Tribunal de Grande Instance reconnaît que


le Code de Procédure pénale est silencieux sur les délais de
notification des actes pris par le Juge d’Instruction. S’agissant de tout
acte juridictionnel relatif à la liberté d’un citoyen, il me semble qu’il
serait indiqué de clarifier ce type de délai, au lieu de laisser le juge
saisi aller chercher dans les principes généraux de droit.

Dans le même ordre d’idées, il paraît tout autant judicieux que la


loi fixe un délai maximum pour la clôture d’une instruction. En effet,
nul ne peut raisonnablement imaginer une instruction qui dure sans
fin. La loi, en l’occurrence le Code de Procédure Pénale, doit pouvoir
déterminer les délais dans lesquels une instruction entamée doit être
clôturée, ou à défaut, suspendue faute d’éléments susceptibles de la
faire aboutir.

Il se dégage également des expériences vécues, que le juge


d’instruction doit être encadré dans les délais à respecter pour donner
suite aux requêtes qui lui sont soumises par des personnes inculpées,
et particulièrement celles placées en détention provisoire. Le silence
du Code sur ce plan est susceptible de nuire aux droits des personnes
inculpées et détenues.

Des précisions semblent aussi nécessaires sur la durée de la


détention provisoire. Si cette mesure doit être et demeurer une
« mesure exceptionnelle », comme explicité à l’article 218 (1) du
Code de Procédure Pénale, alors la plus grande clarté doit être
apportée à la durée maximale. La formulation de l’article 221 est
source de confusion : La durée de la détention provisoire « ne peut
excéder six (6) mois. Toutefois, elle peut être prorogée par
ordonnance motivée, au plus pour douze (12) mois en cas de crime et
six (6) mois en cas de délit ».

Dans l’esprit de la plupart des juges d’instruction, ces dispositions


signifient que la durée minimale de la détention provisoire est de six
(6) mois et la durée « normale » est de dix-huit (18) mois, pour ce qui
est supposé être un crime. Par ailleurs, l’alinéa 2 de l’article 221 dudit
244
Code a manifestement ouvert aux juges d’instruction, une voie légale
(royale ?) pour maintenir des personnes inculpées en détention
provisoire pour des durées illimitées ; cet alinéa précise que « À
l’expiration du délai de validité du mandat de détention provisoire, le
Juge d’Instruction doit, sous peine de poursuite disciplinaire, ordonner
immédiatement la mise en liberté de l’inculpé, à moins qu’il ne soit
détenu pour autre cause ». Il suffit donc pour le Juge, de « découvrir »
une « autre cause » ou simplement d’estimer qu’un aspect du dossier
mérite de plus amples informations pour vous inculper et,
conséquemment, vous délivrer un nouveau mandat de détention
provisoire, et ainsi, de manière tout à fait légale, prolonger
indéfiniment la détention provisoire de qui il veut ou de tout inculpé
qu’on lui demande de maintenir en détention.

S’agissant toujours des délais, les cas connus de personnes en


détention provisoire ici à KONDENGUI, il est vivement souhaitable
que les personnes inculpées puissent bénéficier, dans des « délais
raisonnables, d’un procès équitable », conformément aux dispositions
de conventions internationales ratifiées par le Cameroun. Pour de
nombreuses personnes inculpées et détenues, l’absence de délais clairs
pour le déroulement et la fin d’un procès, a engendré de longues
attentes, fort pénibles, pour ces personnes et leurs familles, surtout
lorsqu’elles ont la conviction d’être innocentes.

On peut imaginer que le travail ayant été bien effectué au niveau de


l’instruction, le procès ne devrait pas nécessiter de longs mois pour
aboutir à une relaxe ou à une condamnation. Mais le travail en amont,
chez le Juge d’instruction peut-il être aussi bien réalisé par un individu
que par un collège d’individus ?

Enfin, s’agissant des délais prévus par le Code de procédure, leur


non-respect ne semble donner lieu à aucune sanction personnelle. Ne
conviendrait-il pas d’être précis sur cet aspect ?

2. Sur le Code Pénal

À ce propos, on peut légitimement se demander si notre Code pénal


correspond encore à la « vision politique d’ensemble » de notre pays.
La loi instituant le Code Pénal camerounais (Livre Premier), fut
adoptée par l’Assemblée Nationale Fédérale, le 23 octobre 1965 et
245
promulguée le 12 novembre 1965. Certes il a connu quelques
modifications, (des aggravations de peines dans les années 70) et,
surtout de nombreux ajouts. Mais l’esprit fondateur semble être resté
le même depuis lors : celui d’une grande sévérité à l’endroit des
accusés, ainsi que de l’emprisonnement comme peine centrale, voire
unique. La question est de savoir si de nombreuses dispositions y
contenues sont encore pertinentes par rapport à l’évolution socio-
politique du Cameroun et à l’évolution du monde.

S’agissant des tendances et des orientations pénales au niveau


international, de nombreuses instances internationales ont formulé des
recommandations qui ont inspiré ou inspirent les politiques et les
législations de certains pays. Ainsi l’Assemblée Générale des Nations
Unies, dans sa résolution 45 /110, du 14 décembre 1990, a adopté
«Les Règles pour l’Elaboration de mesures non privatives de liberté»,
connues sous l’appellation de « Règles de Tokyo ».

Ces règles visent l’élaboration de mesures non privatives de liberté


« pour offrir d’autres formules possibles, afin de réduire le recours à
l’incarcération et pour rationaliser les politiques de justice pénale, eu
égard au respect des droits de l’Homme, aux exigences de justice
sociale et aux besoins de réinsertion des délinquants ». Les
délinquants sont ici définis comme « toutes personnes faisant l’objet
de poursuites judiciaires, d’un procès ou de l’exécution d’une
sentence, à tous les stades de l’administration de la justice pénale,
qu’il s’agisse de suspects, d’accusés ou de condamnés ». La
Résolution onusienne se poursuit ainsi : « Pour que soit assurée une
grande souplesse permettant de prendre en considération la nature et la
gravité du délit, la personnalité et les antécédents du délinquant, et la
protection de la société, et pour que soit évité un recours inutile à
l’incarcération, le système de justice pénale devrait prévoir un vaste
arsenal de mesures non-privatives de liberté, depuis les mesures prises
avant le procès jusqu’aux dispositions relatives à l’application des
peines ».

Ces mesures non-privatives de liberté, édictées par les « Règles de


TOKYO » sont ainsi détaillées : « a) Sanctions orales ; b) Maintien en
liberté avant décision du tribunal ; c) Peines privatives de droits ;
d) Peines économiques et pécuniaires, comme l’amende…
e) Confiscation ou expropriation ; f) Restitution à la victime ou
246
indemnisation de celle-ci ; g) Condamnation avec sursis ou suspension
de peine ; h) Probation et surveillance judiciaire ; i)Peines de travail
d’intérêt général ; j) Assignation dans un établissement ouvert ;
k) Assignation à résidence ; l) Tout autre forme de traitement en
milieu libre ; m) Une combinaison de ces mesures. »

Dans les dispositions finales, la Résolution 45/110 du 14 décembre


1990 de l’Assemblée Générale des Nations Unies, souligne que « les
programmes relatifs aux mesures non-privatives de liberté doivent être
planifiées et mises en œuvre de façon systématique en tant que partie
intégrante du système de justice pénale dans le processus de
développement national ». Ces questions ont aussi donné lieu à de
nombreuses études par des spécialistes.

Plus récemment, des débats ont été organisés sur les politiques
pénitentiaires dans de nombreuses enceintes. Ainsi, du 7 au 9
décembre 2009, un Colloque a réuni à Montréal au CANADA, de
nombreux experts et décideurs représentants plusieurs pays, à
l’occasion du quinzième anniversaire du Centre International pour la
Prévention de la Criminalité. Le rapport issu de ce colloque relève que
« les débats ont mis l’accent sur le besoin d’une profonde réforme des
lois nationales afin de développer une alternative globale à
l’incarcération qui entraîne non seulement une surpopulation carcérale
chronique, mais aussi de nombreux dommages sociaux ».

De même, le Douzième Congrès des Nations Unies pour la


Prévention du crime et la Justice Pénale, réuni à Salvador du Brésil, le
19 avril 2010, a planché sur le thème « STRATEGIES GLOBALES
POUR FAIRE FACE AUX DEFIS MONDIAUX : LES SYSTEMES
DE PREVENTION DU CRIME ET DE JUSTICE PENALE ET
LEUR EVOLUTION DANS LE MONDE ». À cette occasion, le
Rapporteur Spécial des Nations Unies, Monsieur Manfred NOVAK, a
appelé à l’élaboration d’une convention de l’ONU sur les droits des
détenus, qu’il a estimés à environ dix millions dans le monde. Il a
relevé que « le non-respect des droits de la personne présumée
innocente qui est placée en détention sans procès préalable, a pour
effet catastrophique l’aggravation de la surpopulation carcérale. Cela
signifie que les procédures sont beaucoup trop longues, que la
détention des suspects est la norme et non pas pénitentiaire comme
une incitation à la corruption ».
247
Dans son Rapport intitulé « La France face à ses Prisons »,
l’Assemblée Nationale Française affirme que « on ne peut pas
imaginer qu’il y ait deux qualités de normes selon qu’il s’agit d’un
citoyen libre ou d’un citoyen détenu. La garantie des droits est la
même, le détenu n’étant privé que de sa liberté d’aller et venir ».

Tenant compte de ce rapport, le Gouvernement français a élaboré


un projet de loi, finalement adopté comme Loi Pénitentiaire, n° 2009-
143, du 24 novembre 2009. Le Rapport de présentation de ce projet,
énonce clairement, à propos du Titre II du projet de loi, que
« l’incarcération doit, dans tous les cas, constituer l’ultime recours. Et
lorsqu’elle n’a pu être évitée, il convient d’en limiter la durée, en
ayant recours dès que possible à des mesures alternatives ou à des
aménagements de peines. Ce principe permet de concilier l’exigence
de répression avec des considérations non seulement humanitaires,
puisque l’enfermement constitue l’atteinte la plus importante pouvant
être portée aux libertés individuelles, mais également d’efficacité, car
les mesures de surveillance dont peut faire l’objet une personne qui
n’est pas privée de liberté sont dans la plupart des cas la meilleure
manière de lutter contre la récidive et de favoriser l’insertion ou la
réinsertion de l’intéressé ».

Il ne s’agit évidemment pas de copier in extenso la loi française ;


mais on peut en examiner l’esprit et la philosophie, pour l’intérêt de
notre pays.

S’agissant du Cameroun, les données et informations disponibles


interpellent sur la nécessité, voire l’urgence de se doter d’une loi
pénale englobant à la fois les orientations fondamentales de la
politique pénale et pénitentiaire, les règles et sanctions à appliquer,
mais aussi les droits et devoirs des personnes privées de liberté. Une
telle loi devrait également traiter des orientations générales relatives
aux ressources humaines et matérielles nécessaires pour la mise en
œuvre de cette éventuelle loi. À titre d’illustration, le Rapporteur
Spécial sur les prisons, Sir Nigel RODLEY, a présenté à la
Commission des Droits de l’Homme des Nations Unies en novembre
1999, un rapport résultant de sa visite au Cameroun en mai 1999. Ce
Rapport recommande notamment que « tous les délinquants ou
suspects emprisonnés pour la première fois pour des délits non-
248
violents, en particulier s’ils sont âgés de moins de 18 ans, devraient
être libérés ; ils ne devraient pas être privés de liberté tant que le
problème de la surpopulation carcérale n’aura pas été réglé ».

Plus récemment, le Rapport 2007 de la Commission Nationale des


Droits de l’Homme et des Libertés (CNDHL) du Cameroun, souligne,
sur la base des visites dans certaines prisons, « que les droits des
détenus en relation avec leur condition de détention ne sont pas
respectés. De manière générale, on note une surpopulation carcérale,
un déficit infrastructurel, une faible couverture sanitaire, une
insalubrité constante, un grand nombre de prévenus en attente de
jugement (environ 3/4 de la population carcérale, pour les prisons de
Yaoundé et de Douala », et ce, malgré l’adoption et la mise en œuvre
d’un nouveau Code de Procédure Pénale.

Les échanges informels avec certains détenus et personnels de la


prison centrale de Yaoundé révèlent que bon nombre de jeunes
poursuivis pour des actes criminels, sont d’anciens pensionnaires de
cette prison ou d’autres pénitenciers, évadés ou récemment libérés. Ce
qui signifie que la peine de prison est d’une efficacité douteuse, même
dans nos pays ; elle ne dissuade pas les jeunes délinquants à récidiver.
Ne conviendrait-il donc pas de s’inspirer des recommandations des
organisations internationales en la matière ? D’abandonner la politique
du tout-pénitentiaire pour une autre politique pénale et pénitentiaire
moderne et plus en adéquation avec les options fondamentales du
Cameroun pour le respect et la préservation des droits de l’Homme,
ainsi que pour la promotion d’un Etat de droit ?
À cet égard, il me semble que l’on ne peut plus, par exemple,
retarder le débat sur la pertinence du maintien de la peine de mort
dans notre Code Pénal aujourd’hui. La question paraît d’autant plus
pertinente que depuis 1988, aucun condamné à mort n’a été exécuté au
Cameroun, la dernière exécution capitale ayant eu lieu, selon le
Rapport Nigel RODLEY 1999, à Mokolo, dans la région de
l’Extrême-Nord en 1987. Les psycho-sociologues devraient être mis à
contribution pour analyser les comportements et la psychologie de bon
nombre de ces jeunes gens condamnés à mort par nos tribunaux, et
qui, maintenus dans les quartiers des « condamnés à mort » des
prisons, se comportent comme des personnes qui ont perdu tout
espoir, auxquelles rien ne fait plus peur, et/ou qui pensent que rien de
pire ne peut plus leur arriver. Souvent, ils sont poussés à des actes de
249
désespoir, ou de bravoure insensée (évasion en plein jour), qui se
terminent généralement mal.

Le Cameroun du XXIème siècle peut-il rester en dehors de cette


culture morale à caractère universel, qui considère la vie humaine
comme sacrée et les droits de l’Homme comme un impératif
catégorique pour toutes les nations ?

Pour ma part, je considère qu’il est temps pour notre pays d’abolir
la peine de mort, comme l’ont fait de nombreux pays africains.

Mon interrogation finale ici est de savoir si notre pays ne pourrait


pas prendre l’initiative de créer une instance judiciaire pour juger des
violations des Droits de l’Homme, en remplacement d’une
Commission dont le rôle consiste essentiellement à constater, à dresser
des rapports, et quelques rares fois, à admonester. N’y aurait-il pas
plus de travail pour ces juridictions-là que pour les tribunaux
administratifs, ou les tribunaux des comptes, prévus dans
l’organisation judiciaire de notre pays, récemment adoptée ?

Monsieur le Ministre, je vous prie de considérer cette


correspondance comme celle d’un simple citoyen, qui s’est retrouvé,
sans bien encore comprendre pourquoi, dans les fourches Caudines de
notre système judiciaro-pénitentiaire. En vous saisissant, je crois ne
remplir que mon devoir civique. Il ne s’agit en aucun cas d’un
plaidoyer pro domo ; les idées exprimées ici ne pourront peut-être
faire l’objet de réflexion qu’après de très nombreuses années, sans
influence sur mon cas personnel. Je n’attends évidemment aucune
réponse de votre part. Ma satisfaction sera que des camerounais
prennent juste connaissance de ces réflexions jetées sur un papier par
un citoyen détenu, préoccupé par l’état actuel de notre appareil
judiciaro-pénitentiaire, et ayant eu le temps de rêver d’un système
meilleur, plus humain et plus susceptible de promouvoir le
développement intégral de notre pays.

Que Dieu, Grand et Miséricordieux, vous accorde sa miséricorde.

Et que Dieu Tout-Puissant continue de bénir et de protéger le


Cameroun !

250
Chapitre VII. Lettre à toutes les personnalités sous la menace de
l’épervier

À vous qui avez quelque raison de penser que vous êtes dans le
viseur, ou simplement que vous pourrez un jour être dans le viseur de
l’opération « Epervier » conduite par le Ministre de la Justice,
AMADOU ALI ;

À vous qui pensez avoir essayé, toute votre carrière durant, d’être
un serviteur de l’Etat, pratiquant la probité et l’intégrité comme des
moines leurs vœux, mais que épervier pourrait aussi chercher, voire
attraper ;

À vous aussi qui pilotez cette opération ou qui en êtes les


instruments volontaires ou involontaires, vous qui pensez bénéficier
d’une immunité à vie du fait de vos fonctions actuelles et qui pensez
n’avoir jamais à faire avec une telle opération, ce qui suit pourrait
vous être utile un jour.

Voici quelques infos, quelques trucs qu’il est bon de connaître ; j’y
ajoute volontiers quelques conseils que mon expérience me permet de
partager avec vous aujourd’hui.

Il s’agit de choses sans importance, lorsque vous êtes en liberté.


D’ailleurs je ne leur accorde pas non plus une importance vitale. Mais
je pense que vous pouvez y trouver quelque utilité, même minime.

Elles ne sont pas classées par ordre d’importance. J’ai essayé, par
souci de commodité pratique, de les regrouper par secteur ou zone
d’intérêt ou d’activité. Tout le monde n’est pas obligé de tout lire.

I. Dès les premières rumeurs sur l’envoi des services du contrôle


supérieur de l’État dans la structure que vous dirigez, que vous
avez dirigée ou qui vous emploie

1) Renseignez-vous auprès de cadres de ces services, si vous en


connaissez qui ont votre confiance. Mieux encore, vous
251
pouvez, si vous avez des relations au Secrétariat Général de la
Présidence, essayer d’obtenir la bonne information confirmant
ou non l’envoi d’une mission de contrôle. Ne sollicitez pas les
Ministres pour ce type de renseignement ; comme chacun a
peur de perdre son maroquin, aucun ne vous donnera la bonne
information. Les courageux et honnêtes vous diront qu’ils sont
tenus par une obligation de réserve ; les falots, (et il pourrait
s’en trouver même parmi les ministres du gouvernement) vous
diront qu’ils ne sont pas au courant. Tant que vous êtes en
situation de vous faire quelques amis, veillez à en avoir parmi
les Conseillers, Chargés de Mission et Attachés de la
Présidence ; cela peut toujours servir. Comme il s’agit
généralement de hauts fonctionnaires, ils pourront vous faire
quelques confidences indirectes, sans violer le secret des
dossiers qu’ils traitent. En tout cas, il faut savoir se faire un
petit réseau d’information aux endroits stratégiques. Je ne vous
conseille pas ces méthodes de basse corruption consistant à
couvrir de cadeaux, sinon à rémunérer les secrétaires ou
assistantes des hautes personnalités du Secrétariat général de la
Présidence de la République. Je peux vous dire que certains
l’ont fait de manière efficace ; mais je trouve ces méthodes
ignobles.

2) De toutes les façons, dès ces premières rumeurs, fondées ou


non, commencez à mettre en ordre vos dossiers,
particulièrement les documents relatifs à la gestion que vous
avez assurée dans le cadre de votre poste actuel ou de votre
poste précédant. Il faut surtout veiller à obtenir et à mettre en
sécurité, copie ou photocopie de tout document dont vous
pourriez avoir besoin un jour, pour établir que vous avez
toujours exercé vos fonctions en respectant les lois et les
règlements de la République. Soyez conscient que cet
Epervier-là vient toujours comme un voleur, vous laissant à
peine le temps de vous retourner. Et si vous êtes pris dans ses
griffes, vous vous rendez compte, tardivement, des difficultés
à obtenir, même de vos collaborateurs les plus « fidèles »
d’hier, le moindre document, la moindre information pouvant
vous aider à défendre votre cas.

252
3) Faites un bilan de santé aussi approfondi que possible ; veillez
aussi à recevoir ou actualiser les vaccins essentiels, contre la
tuberculose, la méningite, le tétanos, la typhoïde, le choléra ….
Ce sont des choses qui pourraient ne plus vous être d’un accès
facile pendant quelques temps, dès que vous êtes pris.

4) Si vous avez quelque différend avec votre épouse, vos frères


et/ou sœurs, vos enfants, résolvez-le ; trouvez les solutions
appropriées aux problèmes de famille qui relèvent de votre
autorité ou de votre intérêt. Le seul havre de paix à préserver à
tout prix, quand on peut être menacé par Epervier, c’est sa
famille ; les plus fidèles et sincères attentions viennent souvent
des membres de la famille ; pas exclusivement heureusement.
Mettez votre orgueil de côté, et vous vous rendrez vite compte
qu’à dire vrai, il n’y a pas de problème insoluble en famille.
Au fil des mois et des années passées derrière les barreaux, j’ai
acquis la conviction que le temps et l’éloignement sont les
remèdes les plus efficaces contre les problèmes de famille ; par
ailleurs j’ai le sentiment profond que Dieu et tout l’univers
complotent toujours en faveur de ceux qui recherchent la paix
entre les hommes.

5) Essayez aussi de mettre en ordre votre situation financière :


vos engagements, vos dettes, vos débiteurs et le montant de ce
qu’ils vous doivent. De préférence, faites-vous payer ce qui
vous est dû, par les amis, les relations, les collègues et
l’Administration ; parce qu’après, cela peut s’avérer difficile,
voire impossible de récupérer son dû, non seulement parce que
vous n’aurez pas le temps d’aller réclamer à vos débiteurs le
paiement de leurs dettes, mais, malheureusement, certains
d’entre eux se révèleront d’une telle mauvaise foi qu’ils diront
à vos émissaires qu’ils ne se souviennent pas vous devoir
quelque chose. Si vous avez commencé à acheter un bien
immobilier, veillez à ce que les papiers soient à jour, tel qu’ils
ne puissent pas être contestés. Les hommes sont surprenants,
surtout quand vous croyez les connaître.

6) Si vous utilisez une méthode ou un système de prévention


contre le paludisme, assurez-vous que cela peut fonctionner

253
efficacement dans un environnement ouvert, particulièrement
propice à la prolifération des moustiques.

7) Pour ne pas être traumatisé par certaines conditions de vie dans


les lieux de détention, peut-être vous serait-il utile de vous
exercer à dormir dans des lits pour enfant, de dimension
1,90 m sur 0,90 m. Ce type d’exercice peut être d’autant plus
indispensable que vous êtes de corpulence imposante, et que
vous avez abandonné ce genre de lit à l’adolescence. Le plus
simple serait de remplacer votre enfant dans son lit, de temps
en temps, lui dormant dans le votre ; il prendra cela pour un
jeu et il appréciera. Parce qu’il est plutôt rare d’avoir un lit
individuel, il vaut mieux que cet exercice se fasse dans un lit
dit à étages ; exercez-vous à dormir dans le lit en bas, dans
celui du milieu, et aussi, de temps en temps, dans celui du
troisième niveau.

8) Apprenez à dormir dans une pièce, avec six ou sept personnes,


que vous connaissez ou à peine, avec chacun son histoire, son
rapport à l’autre, son adhésion ou non aux règles de vie en
société ; certains, au retour du tribunal ou du parquet,
pleureront, crieront ou riront sans arrêt ; ne vous en formalisez
pas trop : ce sont diverses réactions observées à la suite d’une
consommation excessive d’alcool. En tout temps, il s’agira de
s’entraîner à conserver son flegme

9) De même, je puis dire qu’il est recommandable de s’entraîner à


utiliser les toilettes à la turc ; vous voyez ce genre de WC où
on s’accroupit pour se soulager. Si vous n’en avez ni chez vous
en ville ni chez vous au village, exercez-vous à rester accroupi
pendant quelques minutes, en tout cas le temps usuel pour
vous pour ces activités-là (parce qu’il n’y a pas de norme en la
matière autant que je sache) ; faites-le deux à trois fois par
jour, quatre à cinq fois par semaine. D’ailleurs même ici en
prison, un des exercices le plus pratiqué pendant les séances de
sport, consiste à s’accroupir, pendant quelque minutes, cinq à
dix fois par séance. C’est fort utile ; il faut, quel que soit l’âge,
conserver ou préserver une certaine souplesse de ses genoux.

254
10) Apprenez aussi à pratiquer l’abstinence ; observez le carême
ou le ramadan, selon votre religion, de la manière la plus
rigoureuse ; cela pourra vous être très utile en milieu carcéral.
Moi qui pensais jadis que l’abstinence était réservée aux
prêtres et religieux surtout ceux ayant choisis de rester cloîtrés,
eh bien j’ai découvert que tout homme en est capable, de gré
ou de force, sans provoquer une grave maladie. À vrai dire,
cela vient tout seul ; l’environnement est tel que les premières
semaines, vous ne pensez pas à ces choses-là ; et puis, le temps
passant, vous vous habituez à vivre, « normalement », sans
certaines joyeusetés.

11) Si vous n’avez jamais été un féru des jeux dits de société, il
semble fortement indiqué d’apprendre à jouer à deux ou trois
des jeux les plus prisés dans ces milieux, le jeu de dames, le
songo, le Ludo, le scrabble, un des nombreux jeu de cartes…

12) De temps en temps, faites un tour dans une morgue, pour voir
emmener ou emporter des corps de personnes qui viennent de
décéder. Cela vous évitera d’être choqué ou bouleversé par le
spectacle, au moins hebdomadaire, parfois quotidien à la
saison des épidémies, de ces corps que l’on sort sur la même
civière de tissu couleur vert, emmaillotés dans des draps plus
ou moins propres. Au début, c’est toujours difficile de vivre ce
spectacle comment s’achève la vie d’un détenu, en détention
provisoire, condamné-innocent ou condamné-coupable ; la
mort ne distingue pas ici entre les coupables et les innocents,
entre les jeunes et les plus âgés, entre les détenus des quartiers
spéciaux et ceux des quartiers populaires (KOSOVO). Le plus
pénible a toujours été ces corps non réclamés par les familles,
plus de deux jours après le décès, et que d’autres détenus,
encadrés par des gardiens de prison, vont inhumer dans le
cimetière public de Ngoulemekong, sur la route de SOA, dans
des fosses communes, sans aucune identification. C’est triste,
c’est dommage, mais c’est ainsi. D’où l’intérêt de se préparer à
tout ceci.

255
II. Au niveau de la police judiciaire

13) Dès que vous recevez votre première convocation à la


Direction de la Police Judiciaire, la fameuse PJ, préparez-vous
à franchir la porte d’entrée du labyrinthe des humiliations et du
déshonneur. On en ressort rarement libre ; on peut dire, sans
exagération, que 90% des personnes convoquées à la Police
Judicaire, dans le cadre de l’opération Epervier, finissent par
être mises en garde à vue, puis par être placées en détention
provisoire.

14) N’accordez pas une importance excessive aux textes de loi qui
précisent, entre autres, que la garde à vue ou la détention
provisoire sont des mesures exceptionnelles, qui ne devraient
pas être prises à l’encontre de personnes disposant d’un
domicile connu et donnant des garanties de pouvoir se
présenter à toute convocation ou réquisition. N’envisagez pas
de faire des réclamations ; il s’agit de dispositions légales à
large spectre d’interprétations. Laissez les textes dans leurs
beaux fascicules et apprenez à vivre une autre réalité,
détextualisée. La préparation dont je parle ici est surtout
d’ordre psychologique, mental et spirituel. Il faut savoir que
vous allez franchir le grand portail d’entrée de la PJ, sous les
regards de badauds, qui sont toujours agglutinés devant cette
bâtisse, vieille et lugubre ; certains d’entre eux vous jetteront
des regards de suspicion voire de haine, parce que, matraqués
par une certaine presse (y compris officielle), ils vous feront
porter la charge de leurs difficultés de vie et de leurs misères ;
d’autres, sans doute instruits par les expériences similaires de
leurs proches, parents et amis, auront des regards pleins de
pitié, pour cette autre victime de l’Epervier.

15) Quant aux agents de police, que vous rencontrerez en entrant,


leurs attitudes envers vous dépendront de leur niveau
d’éducation générale, les plus instruits étant généralement les
plus courtois et aussi les plus sceptiques par rapport à cette
opération Epervier, et les moins instruits vous traitant déjà
comme un présumé coupable.

256
16) Préparez-vous à être interrogé par des fonctionnaires de police
qui ont rarement reçu une formation appropriée tant en
Finances publiques que dans le fonctionnement des
institutions de l’Etat ; en général ils n’ont aucune expérience
pratique dans ces matières. Ils vous feront parler, sur tout, sans
un ordre précis, à la recherche d’un mot, d’une phrase
susceptible de conforter l’accusation ou les accusations qu’ils
sont chargés d’établir. Avec l’expérience acquise, beaucoup de
ceux qui sont passés par la PJ et qui se retrouvent aujourd’hui
en détention, sont d’avis qu’il vaut mieux, dans votre intérêt
(d’accusé), à la phase de l’enquête préliminaire de la PJ, faire
usage de son droit de garder le silence, se réservant de parler
ultérieurement devant un juge d’instruction. Un tel choix peut
aussi présenter l’avantage d’écourter votre séjour dans l’une
des cellules de la PJ, ou ce qui en tient lieu occasionnellement.

17) La pièce inaugurée par les ministres ABAH ABAH et


OLANGUENA AWONO, arrêtés en avril 2008, et qui fut
après utilisée par d’autres comme OTELE ESSOMBA et moi,
est probablement l’endroit le plus infect, le plus invivable de
ce triste et laid bâtiment, encore que certains aient, lors de leur
bref passage, essayé d’améliorer l’une ou l’autre chose de cette
cellule. Les bruits provenant de la gare ferroviaire, en activité
permanente, juste en contrebas de la PJ, ne vous permettent
pas d’avoir un sommeil simplement convenable. Ce qui tient
lieu de toilette à cet endroit est seulement indescriptible ; tout
comme l’est le concert que vous imposent les moustiques qui
infestent cette pièce. On voudrait torturer des gens sans en
donner l’impression que l’on ne pourrait pas faire mieux. C’est
une pièce à éviter à tout prix, si vous le pouvez !

18) C’est sans doute l’expérience la plus dure dans le tunnel qui
vous conduit à la prison. Vous découvrez plus tard que
l’inconfort de la prison est plus supportable que les conditions
de votre garde à vue à la Police Judiciaire. Par-dessus tout, et
malgré tout, c’est l’endroit où il faut faire appel à toutes ses
énergies intérieures pour conserver sa dignité. Toute faiblesse,
toute lamentation, toute demande de pitié, ne peut que
desservir votre cause ; les commanditaires et les exécutants de
votre arrestation en feront un sujet de franche rigolade, et ils en
257
livreront quelques confidences à des médias, pour
l’information de votre épouse, de vos enfants, de vos parents,
de vos frères et sœurs, de vos amis et proches, ainsi que pour
la plus grande satisfaction de vos adversaires et détracteurs.

III. Enfin à la prison

19) D’abord l’environnement physique : comme l’a dit notre bien-


amusant, (et pour cela sans doute aussi bien-aimé) Ministre de
la Communication, ISSA TCHIROMA BAKARY dit ITB, « la
prison de Kondengui, ce n’est pas un hôtel cinq étoiles ». Il
convient donc de s’y préparer, afin d’atténuer le choc à votre
entrée. Aussi, voudrais-je d’abord que, à travers cette
sommaire description, vous ayez une petite idée de ce qui vous
attend.

20) Après franchissement du lourd et immense portail de la prison,


qui vous sépare de la liberté, vous vous retrouvez dans une
grande cour, appelée Cour d’honneur ; je n’ai jamais su
pourquoi on l’appelle ainsi. Le sol est tout en béton armé. De
part et d’autre de cette cour, se trouvent les bureaux des
principaux responsables de la prison centrale de Kondengui. À
votre droite, en tournant le dos au portail d’entrée, il y a le
secrétariat, puis le bureau du Régisseur (c’est le Patron des
lieux) ; suivent ensuite le bureau des adjoints aux chefs de
service (ils sont deux), le bureau du chef de bureau de la
comptabilité-matières ; au fond de cette rangée, il y a une salle,
étroite, et généralement occupée par les sous-officiers, appelés
intendants. À votre gauche, se trouve d’abord le bureau du
Chef du Service de la Discipline et des Activités Socio-
Culturelles, communément appelé SEDASCE ; c’est un des
bureaux les plus confortables de l’Administration, après celui
du Régisseur ; viennent ensuite toujours à votre gauche, le
bureau du greffe de la prison, puis celui du Chef du Service
Administratif et Financier, appelé Chef SAF.

21) Après le bureau des intendants, il y a une pièce, avec une petite
table et un lit de camp, destinée à permettre aux sous-officiers
et officiers de se reposer lorsqu’ils sont de permanence. C’est
258
dans cette pièce que vous subissez votre fouille d’entrée,
fouille corporelle et de votre baluchon ; et c’est là que l’on
vous dit ce qui est interdit et ce qui est permis. Il me souvient
que c’est ici qu’un intendant (M. MEPOUI) m’avait retiré mon
jeu de cartes, en me disant que c’était interdit (pourtant il en
pilule dans tous les quartiers de la prison). Après cela, vous
êtes pris en charge par un ou des gardiens qui vous conduisent
dans ce qui deviendra votre nouvelle résidence, votre
« quartier » ; le « commandant » de ce quartier est aussi
souvent là pour vous accueillir. Pour y aller, vous franchissez
la « grille », c’est une espèce de check-point où cinq à six
gardiens s’occupent de fouiller (fouille corporelle et fouille des
paquets et bagages) tous les visiteurs, femmes et hommes, qui
entrent en prison, pour rencontrer des parents, pour effectuer
des travaux, pour réaliser quelque prestation spirituelle ou
matérielle ; c’est aussi le chas par lequel sont autorisés à passer
les détenus qui sont convoqués par un responsable de
l’Administration. C’est un endroit triste et désagréable à
observer.

22) Après la « grille », vous êtes conduit soit directement dans


votre quartier d’affectation, soit dans ce qu’on appelle « la
cellule de passage » ; c’est le quartier 4, où sont généralement
temporairement affectés tous les détenus en attente d’un
transfert définitif dans un quartier approprié. Les détenus VIP
passent très rarement par cette cellule de passage. Ils sont
dirigés vers l’un des quartiers dits « spéciaux » ; il s’agit des
quartiers 7, 11, 12 et 13 bis. Les quartiers 1 et 3 sont des
quartiers de standing moyen, pour des détenus de classe
moyenne, ou pour ceux qui auraient pu être dans les quartiers
spéciaux mais qui sont provisoirement affectés, en attendant
plus d’information sur leur cas. Le quartier 2 est réservé aux
malades, en particulier aux malades atteints de pathologies
contagieuses (tuberculose, maladies de la peau etc.). Le
quartier 5 est destiné aux détenus de sexe féminin. S’agissant
de ce quartier, assurez-vous, si vous êtes un homme, que vous
n’avez pas sur votre carte d’identité un prénom féminin, car
vous pourriez y être affecté à cause de ce prénom, comme cela
est arrivé à un médecin, prénommé Thérèse. Il aurait eu une
apparence quelque peu efféminée qu’il aurait probablement
259
séjourné quelques minutes dans ce quartier ! Le quartier 6 est
celui des condamnés à mort ; oui, il en existe encore ! Il est
bon de savoir que c’est l’un des quartiers, avec le 2 et le 13
(mineurs), qui bénéficient de plus de sollicitude et de soutien
de la part des ONG qui interviennent ici. Le quartiers 8 et 9
constituent ce qu’on appelle le KOSOVO ; ce sont les quartiers
les plus surpeuplés : outre que ces deux quartiers contiennent
plus des 3/4 de la population carcérale de la prison de
Kondengui, (entre 2500 et 3000 pour une prison construite
pour environ 800 détenus), c’est également dans ces quartiers
que vous trouvez ce qu’on appelle des « dormiterre », ceux qui
dorment à même le sol, souvent plus nombreux que ceux qui
dorment (à deux) sur un lit dans une cellule donnée ; chaque
cellule compte ici entre 40 et 80 détenus, condamnés ou en
attente de jugement. Dans les autres quartiers (1 et 3), les
détenus sont entre 10 et 30 par cellule. Le quartier 10 est
réservé aux détenus présentant des troubles mentaux sérieux,
occasionnels ou définitifs ; il peut souvent compter entre une et
deux dizaines de détenus. Le quartier 13 est celui des mineurs,
ceux âgés de moins de 18 ans ; on y trouve de nombreux
jeunes enfants de 14 à 16 ans.

En général les détenus ne sont pas autorisés à effectuer des


visites d’un quartier à l’autre. Mais à l’occasion d’une
manifestation ou d’une cérémonie religieuse, l’accès dans les
autres quartiers est aisé. Ne ratez pas l’occasion d’aller voir
dans quelles conditions vivent les enfants des hommes ! La
seule fois que j’ai pu me rendre aux quartiers des mineurs et au
KOSOVO, à l’occasion de la procession de la Fête du Très
Saint Sacrement, j’en suis sorti défait, psychologiquement et
humainement. Un de mes compagnons n’a pas pu retenir ses
larmes. Je me suis demandé si ceux qui décident de placer des
jeunes hommes en détention provisoire savent vraiment à quoi
ils destinent ces gens dont certains seront déclarés innocents
quelques mois ou années plus tard.

Il est difficile de ne pas se rendre compte, après quelques


semaines de séjour ici, que le régime de détention des femmes
est beaucoup plus sévère que celui des hommes, sans que les
raisons en soient claires. D’abord il n’y a pas de quartier
260
spécial chez les femmes, ce qui fait que les anciens ministres et
hauts cadres du secteur public et privé, partagent le même
environnement réduit et les mêmes commodités que les
détenues ayant des profils culturels, éducatifs et professionnels
différents. Ensuite les espaces communs comme la
bibliothèque, le parloir des avocats, la cour intérieure leur sont
pratiquement interdits. Les seuls endroits qu’elles peuvent
fréquenter en compagnie des hommes, ce sont les lieux de
culte, ou les lieux d’entraînement des chorales religieuses.
Parfois les plus jeunes sont autorisées à jouer au handball sur
la Cour une ou deux fois par semaine. En cas d’accouchement,
il est courant de voir la jeune maman revenir le même jour à la
prison, avec son bébé, soutenue par une ou deux gardiennes de
prison ; heureusement la solidarité des femmes dans ce genre
de situation est proverbiale.

23) Arrivé dans votre quartier, le Commandant et les autres


détenus vous accueillent, chacun à sa manière : ceux qui vous
connaissent avant se donnent un air de sincère compassion, les
autres empruntent l’air peiné. On vous présente alors votre
couche, qu’on appelle ici « mandat » ; le mandat réglementaire
représente une espèce de boîte de 1m90 de longueur, 90 cm de
largeur, 1m de hauteur. Vous devez installez rapidement votre
matelas, ainsi que vos petits nécessaires de toilette et
éventuellement de première urgence médicale. Vos désormais
codétenus vous aident à vous installer, en couvrant par
exemple votre matelas d’un drap, le vôtre si vous en avez. On
vous conseille aussi d’attendre la matinée pour ouvrir votre
valisette ou pour défaire votre baluchon. À vrai dire,
l’installation s’effectue pratiquement le lendemain matin.

24) Après votre première nuit, rarement reposante, vous êtes


frappés au réveil par les bruits des portes que l’on ouvre, des
cris de gens qui se chamaillent, ou des appels d’autres détenus,
« les corvéables », ceux qui sont autorisés à sortir de la prison
chaque matin pour effectuer des corvées à l’extérieur et qui ne
reviennent qu’en fin de journée (il s’agit généralement de
détenus en fin de peine).

261
25) Ce qui retient le plus votre attention, c’est l’environnement
dans lequel vous vous retrouvez et dans lequel vous devez
passer vos prochains mois et peut-être prochaines années. Si
vous êtes affectés dans l’un des « quartiers spéciaux », vous
devez considérer que votre nouvel environnement est de loin
bien « meilleur » que celui des autres quartiers ; en réalité, il
est seulement moins pire.

26) Après l’ouverture des bureaux, vous êtes invité, généralement


un peu après neuf (9) heures, à remplir les formalités
« d’entrée », ou plus officiellement de mise sous écrou. Vous
allez d’abord au bureau du greffe de la prison ; on vous pose
des questions sur votre identité ; ensuite on vous prend la toise,
et on ouvre ainsi votre dossier d’incarcération.

27) Puis, après le bureau du greffe, vous devez vous rendre chez le
médecin de la prison. Celui-ci vous prendra les paramètres
principaux, poids, tension artérielle, pouls ; il vous demandera
ensuite si vous suivez un traitement spécial et pour quelle
affection. Il vaut mieux, vis-à-vis de ce praticien, être sincère
et vrai ; car, en cas d’aggravation de votre état, son avis sera
déterminant pour les diligences à entreprendre à votre endroit.
Il y a lieu de reconnaître, que le Docteur NDI Francis Norbert,
s’est montré jusqu’ici très professionnel avec nous, capable à
la fois de discrétion et de grande disponibilité en cas de
nécessité.

28) Entre votre quartier, votre lieu de résidence et les endroits de


ces formalités administratives, vous découvrez la prison, sa
population, ses dispositions et caractéristiques physiques. Les
choses qui vous frappent d’abord, c’est d’une part cette foule
de jeunes gens qui vous regardent bizarrement (en tout cas
c’est le sentiment que vous avez), d’autre part les odeurs ;
toutes sortes d’odeurs, odeurs nauséabondes de toilettes sales,
à coté d’odeurs de fritures ou d’aliments que des
« majordomes » réchauffent ; odeurs des beignets, odeurs
d’individus qui ont pris leur dernière douche quelques
semaines auparavant...

262
29) Il y a eu un jour, dans notre quartier spécial 7, une bagarre
entre un jeune détenu camerounais, André, et un Belge,
Philippe, d’un certain âge ; le motif de la bagarre était que le
jeune détenu camerounais exigeait de son voisin de lit qu’il se
lave, parce que les odeurs qu’il dégageait, après plusieurs jours
voire semaines sans douche, l’indisposaient et l’empêchaient
de dormir (c’est dire qu’on peut retrouver dans ces quartiers
spéciaux, toutes sortes d’individus).

30) Mais on découvre quelques jours après, que les odeurs les plus
agressives, sont celles des fosses sceptiques, quand elles sont
pleines, et surtout lorsqu’on les vidange. Je n’ai jamais pu
imaginer que l’on puisse vidanger une fosse septique à la
main. Et pourtant c’est un spectacle courant dans cette prison,
de voir des jeunes détenus, torse nu et mains nues, arborant un
petit short ou un pantalon délavé tombant souvent sur les
fesses, puiser dans le regard de la fosse, avec des ustensiles
divers ayant la forme de sceaux, puis déverser le contenu de
leurs bolées dans la rigole bétonnée, ouverte, partant des
quartiers 1 et 3, et passant devant l’entrée du quartier 5, et
derrière le hangar où se trouve la sortie de la rigole, par
laquelle se déverse dans la nature, à l’extérieur de l’enceinte de
la prison, tout ce qui est vidé dans cette rigole. Les déchets
provenant des fosses sont expurgés vers la sortie par des
versements de sceaux d’eau que d’autres détenus puisent dans
les réserves d’eau disponibles. Certains de ces jeunes gens,
armés de pelles et de brosses à manche dures, sont chargés de
pousser vers la sortie les déchets rebelles. La première fois,
c’est un spectacle insupportable : ces jeunes gens sans masque,
sans aucune protection et obligés de s’acquitter de cette tâche,
si dégradante, si inhumaine ! Après quelques séances de ce
spectacle, vous vous surprenez à passer à côté juste en vous
couvrant le nez, et en évitant de regarder. Ce sont ces mêmes
jeunes, généralement nouvellement arrivés, qui s’occupent
aussi de nettoyer, chaque soir, autour de 17 heures, les
différents espaces publics de la prison.

31) Rassurez-vous, pour les quartiers spéciaux, les choses se


passent différemment : les détenus font généralement appel
aux services de l’un d’entre eux, déjà bien connu, et qui
263
dispose, chez lui, d’une motopompe qu’il met à disposition
pour les vidanges, moyennant une contribution aux charges y
relatives, carburant pour la motopompe et une petite
« motivation » financière pour les détenus devant assister le
maître-vidangeur. Parfois, des responsables d’ONG ou des
religieuses menant des activités dans cette prison font aussi
appel à ce détenu et à sa motopompe, pour vidanger les fosses
des quartiers de malades ou d’autres détenus.

IV. Au plan humain

32) Ne vous offusquez pas si on vous appelle "le Vieux", c'est le


nom commun et, semble-t-il respectueux, donné aux détenus
des quartiers spéciaux, à la fois par les gardiens de prison et les
détenus des autres quartiers, surtout les jeunes.

33) Il est utile de distinguer les grades des personnels de


l'Administration pénitentiaire; il faut en effet éviter de vexer
certains en les affublant d'un grade inférieur au leur ; sachez
surtout qu'ils ne sont pas tous gardiens de prison.
En partant du grade le plus bas à celui le plus élevé, voici
comment les choses se présentent :

1er grade : << (ou deux V argentés), Gardien de prison ;


2ème grade : <<< (ou trois V, deux argentés et un doré), Gardien de
prison Major ;
3ème grade : <<< (ou trois V dorés), Gardien de prison principal ;
4ème grade : F * (ou une clef et une étoile argentées), Gardien-Chef ;
5ème grade : FF * (ou deux clefs argentées et une étoile dorée),
Gardien-Chef Principal ;
6ème grade : F * (une clef et une étoile dorées), Intendant ;
7ème grade : FF * (deux clefs et une étoile dorées), Intendant
Principal ;
8ème grade : FFF * (trois clefs et une étoile dorées), Superintendant ;
9ème grade : **** ££ (quatre étoiles et deux feuilles d’olive),
Administrateur de Prison ;
10ème grade : ***** ££ (cinq étoiles et deux feuilles d’olive),
Administrateur Principal de Prison ;
11ème grade : ****** ££ (six étoiles et deux feuilles d’olive),
Administrateur Général de Prison.

264
Voilà les différents grades de l’Administration pénitentiaire.
Les détenus ont surtout à faire aux gardiens et aux intendants,
rarement aux Superintendants. Ce sont les sept premiers grades
qu’il convient de ne pas confondre. D’ailleurs les gradés
supérieurs ne sont pas toujours en uniforme quand ils viennent
en prison ; ils préfèrent être appelés par les fonctions qu’ils
exercent : Monsieur le Régisseur, Mme le directeur, Monsieur
le Délégué (Régional)…

Parmi ces personnels, vous trouverez des officiers et des


gardiens ordinaires de grande valeur, des professionnels qui
font respecter le règlement avec fermeté, mais aussi avec
discernement et humanisme. Ils sont originaires de tous les
coins du Cameroun ; mais l’honnêteté m’oblige à dire que les
compatriotes anglophones exerçant ici semblent plus soucieux
du respect de la personne humaine. Ces personnels vous
évitent de désespérer complètement de notre administration et
de l’être humain. Certains de ces hommes et femmes sont
détenteurs de diplômes et titres universitaires qui n’ont qu’un
lointain rapport avec les grades qu’ils arborent. Ne vous fiez
donc pas seulement aux épaulettes pour apprécier les gardiens
de prison ou les intendants.

À l’inverse, vous trouverez aussi des personnages difficiles à


saisir ; ils semblent permanemment marqués par des soucis de
tous ordres, et dont ils font porter la responsabilité à d’autres ;
ils vous donnent le sentiment de vous en vouloir sans vous
avoir jamais rencontré. Ne leur tenez pas grief de leur mine
toujours renfrognée. Quelques-uns sont malheureusement de
faible personnalité et sont facilement manipulés par d’autres
personnes, à l’intérieur ou à l’extérieur de la prison. Dans cette
deuxième catégorie, vous pouvez découvrir, à l’occasion d’un
incident ou d’une situation particulière, des êtres sensibles,
capables de compassion et d’altruisme.

Globalement cependant, la grande majorité de ces personnels


n’est pas habitée de mauvaises intentions vis-à-vis des détenus,
surtout des VIP. Abordez-les sans crainte et, surtout sans
complexe de supériorité. Ce sont des êtres humains comme

265
ceux que vous avez connus dehors, certains sympathiques et
d’autres vilains.

34) Il faut aussi s'attendre à ne plus voir souvent des gens qui,
jusque-là, étaient considérés comme vos proches, frères et/ou
amis; il faut vraiment vous mettre dans la tête que la prison a
les mêmes conséquences sociales qu'une maladie honteuse et
contagieuse ; que vous soyez innocent ou coupable, la plupart
de ceux qui se vantaient d'une réelle proximité avec vous
prendront un peu de recul, surtout s'ils occupent, par votre
"faute", des fonctions importantes dans la Société ; il ne faut
pas qu'ils soient pointés du doigt par une femme, à l'exemple
de Pierre dans le sanhédrin, comme ayant côtoyé cet homme-
là.

Il faut aussi vous attendre, lorsque vous serez autorisé à


recevoir des visites, à voir au début beaucoup de gens, dont
certains viendront par curiosité ; leur nombre diminuera
progressivement, avec le temps. Il ne viendra plus alors que les
fidèles, les vrais proches. À ce propos je dois dire que les
femmes me semblent plus naturellement aptes à une certaine
forme de fidélité que les hommes. Mais il ne faudra en vouloir
à personne. À ceux de vos anciens amis et frères qui vous
auront donné le sentiment de vous abandonner, il faudra
trouver des raisons et des excuses, en vous demandant ce que
vous auriez fait vous-même si les rôles avaient été inversés.

35) Ne soyez pas surpris dans les premières semaines de votre


séjour en prison, d'être l'objet de sollicitudes de la part de
certains personnels de l'administration pénitentiaire; certains
seront sincères dans l'expression de leur sympathie, d'autres le
seront moins ; vous reconnaitrez facilement ces derniers aux
confidences qu'ils vous feront sur leur vie et particulièrement
sur les problèmes que leur posent la scolarité de leur
progéniture, les maladies de leurs ascendants voire de leur
conjoint. Ne soyez pas alors surpris de recevoir des faire-part
de décès, de mariage, de première communion ou même
d'anniversaire. Ne vous offusquez pas ; soyez aussi généreux
que vous pourrez, sans toutefois espérer quelque gratitude de
ces gens-là. Par contre si vous êtes sollicités pour aider à
266
entamer ou à achever la construction d'une « petite maison
d'habitation », faites attention.

36) Apprenez à entendre déverser sur vous, par les médias écrits
ou audiovisuels, ou par d'anciens proches ou même d'anciens
intimes, des tas d'immondices, de calomnies et de fausses
révélations, sans réagir. Au début de votre incarcération, évitez
de lire certains journaux, de suivre certaines radios et de
regarder certaines chaînes de télévision; je vous assure qu'il
s'agit là d'une stratégie préventive efficace pour préserver son
équilibre mental. C'est bon pour son hygiène intérieure.
L'avantage ici est qu’on jouit d'une certaine liberté dans le
choix de ce qu'on lit, écoute ou regarde.

37) Sachez aussi que pendant les premières semaines et les


premiers mois de votre séjour en prison, vous devrez faire face
à des sollicitations nombreuses et variées de la part d'autres
détenus. Ils vous adresseront des courriers ; ceux qui ne savent
ou ne peuvent écrire vous attendront lorsque vous sortirez dans
la cour, pour une raison ou une autre, pour vous demander cent
francs, pour vous dire que leur dossier est bloqué au niveau du
greffe de la prison, pour deux mille francs, pour vous dire
qu'ils vont au parquet, pour vous montrer une plaie purulente
ou de la gale qu'ils n'arrivent pas à soigner, etc., bref pour
obtenir de vous un peu d'argent. Donnez-en peu si vous en
avez, on ne sait jamais. Mais soyez prudent, car certains de ces
détenus n'hésiteront pas à répondre à ceux qui leur
reprocheront leur mendicité, que « c'est leur argent qu'ils
essaient de récupérer des mains de ceux qui l'ont détourné des
caisses de l'État », les obligeant à voler pour survivre. Ils
disent des nouveaux arrivés qu'ils sont des « manguiers »
pleins de fruits qu'il faut secouer pour avoir sa part de fruits. Il
faut souhaiter qu'il ne vous arrive pas la mésaventure vécue par
un co-détenu.

38) Celui-ci, appelons-le Jules, avait eu à donner un peu d'argent à


un de ces neveux qu'il avait trouvé en prison, prénommé
André. Puis quelques semaines après ce don, Jules reçut de son
neveu André un message écrit l'informant que l'argent que
Tonton Jules lui avait remis l'avait rendu malade, et que face
267
au risque d'aggravation de son mal, il, lui André avait dû
s'endetter pour se soigner. Il terminait son courrier en
soulignant qu'il attendait de son Tonton qu'il lui permette de
rembourser rapidement l'argent emprunté, soit cinq mille
francs, faute de quoi il se verrait obligé d'utiliser d'autres
moyens.

Tonton Jules vit rouge. Il s'en alla voir un responsable de


l'administration de la prison, pour lui présenter la lettre et ce
qu'il considérait comme une menace dans le courrier reçu.
Ledit responsable convoqua le jeune André. Il lui montra la
lettre en lui demandant s'il en était l'auteur. Ce à quoi il
répondit par l'affirmative. Le responsable décida sur le champ
de mettre André en cellule (enfermement particulièrement
rude). André n'opposa aucune résistance à cette décision, mais
avant de se rendre à la cellule, il dit à son oncle Jules qu'il
attendait son argent. Puis il fut conduit en cellule, pour une
dizaine de jours. Trois jours après son enfermement, André
trouva moyen de faire parvenir à son oncle une nouvelle lettre
réclamant son argent, ajoutant que celui qui a prêté escomptait
désormais, compte-tenu des intérêts de retard, recevoir sept
mille francs, ajoutant pour terminer que, même en cellule, il
était en mesure de lui régler son compte, lui André n'ayant plus
peur de rien, condamné à vie qu'il était depuis cinq ans pour
braquages. Le pauvre tonton Jules prit peur et alla exposer le
cas à un chef de service de la prison, remettant à l'occasion une
copie de chaque courrier reçu de son neveu André. Ce
responsable l'écouta, avec une attention manifeste, teintée de
compassion. À la fin du propos de Jules, le chef de service, qui
avait vu des vertes et des mûres pendant ses vingt cinq ans de
service, regarda avec apitoiement son interlocuteur, puis lui
répondit : si vous voulez, vous pouvez adresser une requête au
régisseur, pour ouvrir un dossier disciplinaire ici ; vous pouvez
aussi porter directement plainte auprès du Président du
Tribunal d'Ekounou; mais, à titre personnel, je vous conseille
de régler cette affaire à votre niveau ; je vous conseille de lui
payer ce qu'il vous réclame, parce que ces jeunes sont
dangereux, surtout après de lourdes condamnations, et parce
que, même s'il peut hésiter à vous faire mal ici, il pourrait s'en
prendre à votre femme ou à l'un de vos enfants, puisqu'il
268
semble être de votre famille. Le pauvre Jules fut interloqué par
ces conseils. Il se retira dans son quartier, dépité et révolté. Il
consulta deux co-détenus qui faisaient partie de ses proches
dans la prison. Ceux-ci tout autant surpris par les conseils du
chef de service, recommandèrent à Jules, après une brève
discussion, de suivre les conseils de ce responsable, et de payer
les sept mille que lui réclamait son neveu André.

C'est ainsi que le lendemain de la réception du deuxième


message de son neveu André, et après s'être fait violence, le
pauvre Jules envoya à son neveu la somme exacte qu'il avait
exigée. Il envoya par la même occasion et entremise à son
neveu le message qu'il oublie qu'il avait un parent en prison du
nom de Jules. André semble avoir laissé la paix à son ex-oncle
depuis lors. Ces cousins et neveux que vous n'avez pas
beaucoup connus dehors, il faut vous en méfier en prison,
surtout ceux qui y ont déjà mis long ou qui sont condamnés à
de lourdes peines.

39) Le plus frappant, au sens de ce qui vous touchera sans doute le


plus ici, c’est la culture générale de la présomption de
culpabilité, largement partagée et répandue parmi les détenus
et le personnel pénitentiaire. Personne ne pense que celui qui
arrive peut être innocent. « Il ne peut pas être innocent et être
ici ; il a certainement fait quelque chose ». Vous entendrez
souvent cela. Lorsque ce sont d’autres détenus qui le
proclament et même s’en prévalent pour vous réclamer de
l’argent, leur argent que vous avez volé, vous avez tendance à
leur pardonner, « car ils ne savent pas de quoi ils parlent ».
Mais lorsque ces propos sont tenus par certains membres du
personnel de l’administration pénitentiaire, parfois assumant
des responsabilités, vous êtes tenté de désespérer que la culture
de l’état de droit ne puisse jamais prendre racine dans ce pays.
Pourtant, il s’agit d’un combat qu’il faut mener, sinon pour soi,
au moins pour sa progéniture et pour les générations à venir de
notre Cameroun.

40) J’aurais voulu vous parler aussi de vos séances


d’interrogatoires chez le Juge d’Instruction. Malheureusement,
au moment où je clôture cette lettre, je n’en ai pas encore fini
269
avec « mon Juge » ; or il faudrait que je sois aussi complet que
possible. De toutes les façons, considérant le temps que
certains mettent à démarrer l’instruction, j’ai le temps de faire
un addendum à cet opuscule. Le seul conseil que je peux vous
donner, c’est de bien lire régulièrement et, autant que faire se
peut, de posséder sur le bout des doigts, le Code de Procédure
Pénale de 2005, en particulier les dispositions relatives à
l’instruction judiciaire.
Ce que je peux ajouter en terminant ce courrier, c’est de ne
pas vous faire d’angoisse excessive. D’abord, et de manière
peut-être paradoxale, les détenus sont capables, entre eux, de
gestes de grand humanisme et d’une incroyable solidarité ;
comme nouveaux arrivés, vous bénéficierez probablement
d’une solidarité compassionnelle les premières semaines. Et
après ?… Après, les choses changent.

Ensuite, tout ici prouve que Dieu a doté l’être humain de


capacités d’adaptation insoupçonnées. Enfin, si vous arrivez
pendant que j’y suis encore, soyez d’avance assurés de ma
sympathie et de mes particulières attentions, quoique vous
m’ayez fait comme tort jadis.
En attendant de nous revoir éventuellement, je vous
souhaite de garder votre calme, jusqu’à ce que les choses
annoncées par les écrits ou par les signes se produisent. Mais,
à la vérité, je souhaite surtout, du fond du cœur, que rien de ce
que vous craignez, rien de ce qui nous a été imposé, à nous
autres qui sommes ici, ne vous arrive.
Bien mieux, je vous souhaite que toute notre chaîne
judiciaire, de la Police Judiciaire aux centres de détention, en
passant par les cabinets des juges d’instruction, les tribunaux et
les cours de justice, que toute cette chaine judiciaire assume sa
mission avec sérénité et un sens élevé de l’Histoire, et qu’elle
inspire chaque jour davantage aux citoyens et justiciables,
considération et confiance, comme cela se doit en toute
République.

Que Dieu vous accorde sa miséricorde et qu’Il vous


protège !

270
POST-SCRIPUM

Déclaration lors de l’audience du 19 septembre 2011

Monsieur le Président,

Je m'exprime peut-être devant votre Tribunal pour la dernière fois.


Je vous prie en conséquence de m'accorder quelques minutes
d'attention, pour vous aider à mieux saisir le sens des exceptions qui
viennent de vous être présentées par mes Conseils. Mes avocats,
auxquels je veux rendre hommage à ce stade, et exprimer ma profonde
gratitude, ont focalisé leur plaidoirie sur les arguments de droit et de
bon sens pour expliquer les raisons de notre rejet de la pratique de la
disjonction. Je vais vous présenter les arguments de l'homme, l'homme
qui subit cette pratique sans fondement. Vous aurez ainsi entre vos
mains l'essentiel des éléments liés à cette requête.
Permettez-moi d'abord Monsieur le Président, Messieurs les
membres du Tribunal de rendre hommage à la manière avec laquelle
votre Tribunal a conduit les débats jusqu'ici en permettant notamment
à toutes les parties de s'exprimer librement.

I. Au plan des faits

Monsieur le Président,

Comme vous le savez déjà, j'ai été placé en garde à vue le 1er août
2008 ; et le 06 du même mois, j'ai été mis en détention provisoire et
incarcéré à la Prison Centrale de Kondengui à Yaoundé. En vertu de la
loi, j'ai été mis en garde à vue puis ensuite en détention provisoire, sur
la base prétendument d'« indices graves et concordants ». Parmi ces
« indices graves et concordants », il y avait principalement le fait, au
sujet de la tentative de détournement de 31 millions de dollars, que
j'avais rompu sans raison valable, le contrat signé entre Cameroon
Airlines et GIA International en vue de l'acquisition du BBJ-2
présidentiel. Le seul témoin capable de dire au Tribunal si un tel

271
contrat a été signé et d'en apporter la preuve, n'a pas pu être entendu
ici. Cela a été le choix du Tribunal ; c'est aussi sa responsabilité.

Monsieur le Président,

Sur tous les chefs d'inculpation qui m'ont été notifiés, en août 2008,
j'ai essayé, avec la sérénité et la détermination qui habitent l'innocent,
de contribuer du mieux de mes capacités, à la manifestation de la
vérité, dans le cadre de ce que je croyais être une instruction à charge
et à décharge. Comment expliquer qu'avec tous les pouvoirs que lui
accorde la loi et ceux qu'il s'octroie, le Juge d'instruction n'ait toujours
pas achevé son instruction, trois ans après m'avoir placé en détention
provisoire ? Toujours dans le registre des faits, il convient de rappeler
ceux qui suivent :

1) La disjonction avait été justifiée, par la nécessité, disait le Juge


d'instruction, de poursuivre l'instruction là où les "faits n'étaient pas
encore suffisamment mis au clair". Ainsi, s'agissant de l'accusation de
détournement en coaction de la somme de 1,5 milliard FCFA,
l'Ordonnance du Juge d'instruction (de janvier 2010), indiquait qu'il
était nécessaire d'une part d'obtenir des éclairages sur "l'entité FIRST
CLEARING CORPORATION", (qui avait reçu le virement de 1,5
milliard), d'autre part de recevoir une « preuve suffisante que cette
somme de 1,5 milliard a été effectivement transmise à ANSETT
Worldwide », le loueur d'avions. Or depuis cette ordonnance de
janvier 2010, aucun acte d'instruction n'a été posé par le Juge
d'Instruction au sujet du détournement de la somme de 1,5 milliard de
FCFA. En l'occurrence, il n'a entrepris aucune action pour vérifier
auprès du loueur d'avions ANSETT si celui-ci avait effectivement
reçu la somme querellée. Bien plus, je n'ai plus jamais été entendu par
le Juge, ni confronté à quelque témoin. Malgré ou à cause de ces
inactions de ces manquements de sa part, le Juge d'Instruction a réussi,
dans son ordonnance de renvoi de juin 2011, à échafauder une théorie
tortueuse sur ma participation à cette prétendue infraction. Autre fait
digne d'intérêt :

2) Le même Juge m'a remis, comme aux autres accusés, un rapport


d'expertise relatif aux Commissions Rogatoires Internationales qu'il a

272
envoyées à travers le monde, pour solliciter des informations sur les
comptes bancaires que j'aurais eus dans ces pays.
En me remettant ce rapport, le Juge a cru devoir nous faire
connaitre sa déception que les Commissions Rogatoires n'aient révélé
aucun compte au nom de Atangana Mebara Jean-Marie.

II. Mon analyse des faits

Monsieur le Président,

L'analyse que je fais des éléments ci-dessus rappelés est la


suivante :
Lorsque la disjonction a pour finalité d'exercer, légalement, du
harcèlement, de l'acharnement judiciaire, elle ne peut être considérée
comme un acte de bonne administration de la justice; elle ne peut et ne
doit être prise que pour ce qu'elle est en réalité, une Arme de
Destruction Judiciaire. Il m'est difficile de ne pas voir derrière tout
ceci, ainsi qu'au travers de certaines révélations publiées récemment,
des signes manifestes d'un délire haineux.

Monsieur le Président,

Vous avez, à travers les exceptions qui viennent de vous être


présentées, une occasion particulière, de confirmer l'indépendance de
la magistrature réaffirmée dans un récent communiqué du
Gouvernement (août 2011).
Vous avez là une occasion de réconcilier les camerounais, au moins
ceux qui viennent ici depuis le début de cette affaire, avec leur justice,
en disant que si la disjonction peut être un acte de bonne
administration, quand elle devient répétitive, elle est un acte de
mauvaise administration de la justice, et même un acte d'obstruction à
la Justice.

Monsieur le Président, Honorables membres du Tribunal,

Qui serait surpris de m'entendre dire, de clamer aujourd'hui que je


suis fatigué de ce procès en accordéon, ce procès saucissonné, ce
273
procès à tiroir ou en poupées russes, ou encore comme on dit ici ce
procès en rouleau compresseur ?
Je ne me sens plus en état de poursuivre un procès dont les
procédures sont tantôt disjointes, tantôt jointes quelques mois plus
tard. Je suis d'autant moins disposé à continuer d'être l'acteur
involontaire d'une pièce mal écrite, que j'ai acquis la conviction, avec
la deuxième ordonnance de disjonction, de juin 2011, que cette
instruction est désormais uniquement à charge.
Je souhaite qu'il soit bien clair que je ne veux me soustraire à
aucune procédure, à aucune accusation. Je suis et reste déterminé par
dessus tout à me défendre, et à laver publiquement mon honneur
ignominieusement sali.
Mais je demande simplement à être jugé en un procès unique, des
différentes accusations portées contre moi. Est-ce trop demander à la
Justice de mon pays, que j'ai aussi servi avec dévouement, comme
d'autres ?

Monsieur le Président,

Nous venons d'achever les débats au sujet de l'accusation de


tentative de détournement de 31 millions de dollars américains. Votre
Tribunal a choisi de prendre une décision sur cette accusation en
même temps que sur les autres, jointes à la première.
Lorsque dans six ou douze mois, le Juge d'Instruction, qui se
comporte comme s'il avait l'éternité avec lui, voudra bien vous
envoyer une ou plusieurs autres accusations, il est légitime de penser
que votre Tribunal, comme récemment, décidera de la jonction des
procédures en cours avec les nouvelles. Et nous recommencerons, à
nous présenter, à parler de nos parents, de nos familles, à dire si on
plaide coupable ou non coupable, à fournir la liste de nos témoins, etc.

III. Mes conclusions

Monsieur le Président,

Je dois conclure ce propos en vous disant que pour ma part, et je le


dis avec la sérénité de quelqu'un qui a beaucoup appris de la vie,
surtout le silence, je n'ai plus aucun goût à participer à ce jeu répétitif
274
d'humiliations et de destruction, ponctué de plusieurs disjonctions et
jonctions.
L'Etat du Cameroun a toujours disposé de moyens techniques,
institutionnels et diplomatiques nécessaires pour réunir les éléments
les plus pertinents de ces affaires. Comment comprendre que ces
moyens n'aient pas été jusqu'ici, judicieusement exploités tant par la
Police Judiciaire que par le Juge d'instruction? In fine, on ne peut que
se demander si ces autorités, chargées de l'enquête préliminaire et de
l'instruction n'étaient pas plus occupées à trouver les voies et moyens
de me maintenir en détention que de rechercher la vérité.

Monsieur le Président,

J'apprécierais pardessus tout de recevoir de votre Tribunal une


raison, une seule raison de croire que la Justice de mon pays ne
s'acharne pas contre moi, pour des raisons qu'elle même ignore.
Donnez-moi la preuve, pour une fois, que je suis un citoyen comme
les autres, bénéficiant des mêmes droits, de la même protection devant
la loi et les tribunaux que tout autre citoyen.
Je suis prêt à parier que personne, ni vous, ni le Ministère Public, ni
aucune autorité judiciaire ou même politique de ce pays n'a demandé
au Juge d'Instruction de procéder de cette manière honteuse pour la
Justice. Même s'il en avait reçu des instructions, je suis persuadé qu'il
ne pourra jamais en rapporter la preuve; lui comme d'autres; personne
ne pourra prouver demain qu'il avait reçu des instructions pour traiter
ainsi des citoyens, en bafouant leurs droits, en les soumettant aux
humiliations de toutes sortes, sans cause.

Monsieur le Président,

Je peux comprendre que par souci de cohérence avec vos positions


antérieures, il vous soit difficile d'annuler cette ordonnance de
disjonction. Mais il me sera difficile de comprendre que le Président
du Tribunal de Grande Instance du Mfoundi que vous êtes, ne puisse
pas, soit instruire le Juge d'instruction de transmettre au Tribunal le
reste du dossier qu'il conserve sans aucune action, soit de le lui retirer,
et ce n'est pas les raisons pour le faire qui vous manqueraient. Voyez-
vous, Monsieur le Président, je n'ai plus rien à craindre de la Justice ;
275
ma famille, mes proches et moi-même en connaissons déjà les aspects
les plus dégradants, les plus inhumains, les plus humiliants. C'est dire
que je suis psychologiquement prêt à attendre le temps que le Juge
d'Instruction voudra encore se donner, ou le temps que lui donneront
ceux qui lui ont confié ce dossier, pour en boucler l'instruction,
instruction commencée, (faut-il le rappeler ?) le 06 août 2008.

Monsieur le Président,

C'est de votre Tribunal que dépend désormais que ce procès se


poursuive, qu'il se poursuive désormais dans les meilleures conditions,
c'est-à-dire d'abord en m'appliquant le principe universel et
constitutionnel de la présomption d'innocence ; c'est-à-dire aussi en
me jugeant une bonne fois pour toutes, dans les délais raisonnables,
compte tenu de la clarté des faits.
Monsieur le Président, Honorables membres du Tribunal, en vous
remerciant de m'avoir prêté votre attention, je laisse chacun de vous
face à sa conscience et je prie Dieu de vous venir en aide.

Jean-Marie Atangana Mebara

276
ANNEXES

ANNEXE 1 : LA DECLARATION SOUS SERMENT DE KEVIN


JOSEPH WALLS

(Déclaration publiée dans le quotidien Le Jour du - 20 Juillet 2011)


A1, Kevin Joseph Walls, domicilié 37 Lower Green Gardens,
Worcester Park, Surrey, KT47NX, DÉCLARE SOUS SERMENT
ce qui suit :

1. L'objet de la présente déclaration est d'expliquer pourquoi je suis


innocent des allégations de conduite criminelle formulées à mon
encontre par la République du Cameroun. Son contenu est fondé sur
des éléments relevant de ma propre connaissance et sur l'Ordonnance
de la République du Cameroun « instituant la procédure séparée No°
617/SOG/08/128 » (l'« Ordonnance ») et il est, à ma connaissance,
véridique. Une copie de l'Ordonnance portant la référence « KW1 »
est maintenant devant moi. Dans la présente déclaration, toutes les
références à des pages concernent des pages de la traduction anglaise
de l'Ordonnance.

2. Je suis directeur général d'Aircraft Portfolio Management Limited


(« APM »), une société internationale de conseil dans le domaine de
l'aéronautique. J'ai joint un exemplaire de mon Curriculum Vitae qui
porte la référence « KW 2 ». J'ai également joint un exemplaire de la
récente évaluation de performance d'APM exécutée par le
Département de la Défense (DoD) de l'Administration américaine
concernant nos récents contrats aéronautiques en Afghanistan et
portant la référence « KW3 ».

Contexte

3. En 2001, le Gouvernement du Cameroun a décidé de faire


l'acquisition d'un nouvel avion de type « Boeing Business Jet-2 »
(BBJ2) qui devait être utilisé par le Président de la République.

4. Le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale ont


considéré qu'il n'était pas pertinent qu'un avion présidentiel soit acheté

277
sur des fonds d'État et a menacé de suspendre son aide au Cameroun si
l'opération d'achat était poursuivie au nom de l'État.

5. Afin d'apaiser le FMI et la Banque mondiale, il a été décidé que le


BBJ2 devait être « acheté au nom de Camair » et qu'« aucune
documentation ne devait indiquer que l'avion était acheté directement
par le Gouvernement».

6. M. Yves Michel Fotso était Directeur Général de Cameroon


Airlines (« CamAir »). Il a suggéré d'acquérir le BBJ2 par
l'intermédiaire d'une société de crédit-bail du nom de GIA
International Inc. Corporation (GIA). M. Fotso était en relations
étroites avec GIA, et il était habilité à signer en son nom des affaires
conclues avec la Bank of America. Il était donc responsable des deux
volets de la transaction, et en situation de grave conflit d'intérêts. Je
remarque également que le nom de M. Fotso figure tout en haut de la
liste de la page 59 de l'Ordonnance qui mentionne les noms de
« personnes ayant participé au détournement de la somme de
27.000.000 de dollars US avancée par la « SOCIÉTÉ NATIONALE
DES HYDROCARBURES » en vue de l'achat du « BBJ-2 »», mais
que ni mon nom ni celui d'Aircraft Portfolio Management
n'apparaissent.

7. Le 22 août 2001, la Présidence a autorisé le paiement d'un dépôt de


31 millions de dollars US par la Société Nationale camerounaise des
Hydrocarbures (SNH), société nationale des secteurs du pétrole et du
gaz. Sur ce dépôt, au moins 29 millions de dollars US ont été payés
directement à GIA, et 2 millions de dollars US (1.550.000.000 de
CFAF) ont été apparemment payés à la Commercial Bank of
Cameroon au titre du remboursement d'un prêt octroyé au
Gouvernement du Cameroun concernant un dépôt antérieur réglé pour
le BBJ2). L'identité de la personne qui a reçu ce dépôt antérieur n'est
pas claire, mais il est vraisemblable qu'il s'agit de GIA car, en d'autres
endroits de l'Ordonnance, il est indiqué que l'intégralité des 31
millions de dollars US a été payée à GIA.

8. En tout état de cause, le BBJ2 n'a jamais été livré.

278
Ma participation

9. APM a été désignée en janvier 2003 et a reçu un mandat du


Ministère des Transports de la République du Cameroun en vue
d'auditer les arrangements de location d'avions de ligne de Cameroon
Airlines. Un exemplaire du mandat écrit du Ministère des Transports
daté du 31 janvier 2003 est maintenant devant moi. Il porte la
référence « KW4 ».

10. J'ai entrepris l'audit de la flotte aérienne et préparé un rapport


d'analyse des arrangements de location d'appareils de Cameroon
Airlines, contenant un certain nombre de recommandations positives
en vue d'éliminer les déficiences systémiques entachant la façon dont
la compagnie aérienne louait ses appareils. J'ai été choqué et
réellement préoccupé par les arrangements de location conclus avec
deux sociétés en particulier, GIA et Ansett, impliquant le paiement de
2 à 3 fois le prix actuel du marché. J'ai reçu un extrait du rapport
d'audit d'APM concernant GIA. Il porte la référence « KW5 ». GIA a
loué deux appareils à Cameroon Airlines (un quart de la flotte),
devenant de ce fait un important créancier de Cameroon Airlines. Ces
deux appareils étaient un Boeing 747-300 et un Boeing 767-200. J'ai
vérifié les conditions de ces contrats de location et conclu, comme
suit : « Le bail de location actuel de GIA est réellement une affaire
catastrophique pour CamAir, et son coût n'est pas soutenable par la
société aérienne. Le sacrifice de 19.928.260 dollars US pour la durée
du bail sans raison valable est inacceptable, et il convient de s'occuper
immédiatement de cette affaire ». J'ai proposé que les baux soient «
résiliés le plus tôt possible » ou « renégociés à des conditions
normales de marché ». Dans la préface du rapport, j'ai critiqué le
manque de coopération de CamAir, en particulier de sa direction
générale - ce qui était une référence à M. Fotso.

11. Au cours de mon enquête concernant les baux de GIA, j'ai


découvert qu'un dépôt très substantiel de 29 à 31 millions de dollars
US avait été payé à GIA pour le BBJ2. Cela m'a vivement préoccupé
car, bien que j'aie une solide expérience du secteur aéronautique, je
n'avais jamais entendu parler de la société du nom de GIA, ce qui n'a
pas manqué de causer ma réserve concernant sa viabilité financière.

12. Le 6 mai 2003, j'ai écrit à M. Jean-Marie Atangana Mebara,


279
Ministre d'État Secrétaire Général de la Présidence de la République
du Cameroun, lui notifiant mes préoccupations concernant GIA et le
fait que lors de l'annulation des deux baux exorbitants de location
d'appareils que Cameroon Airlines avait déjà conclu avec GIA, et
précisant que l'on pouvait craindre que GIA cherche à conserver
l'argent précédemment versé à titre de dépôt pour l'avion présidentiel
et produise à titre de compensation des créances impayées de
Cameroon Airlines à GIA. Afin de protéger les dépôts correspondant à
l'achat de l'avion présidentiel, j'ai suggéré qu'APM pourrait assurer la
mise à disposition d'un compte tiers de garantie bloqué et que l'argent
déposé pourrait être recouvré auprès de GIA et versé sur ce compte en
attendant la livraison de l'avion. (Une copie de cette lettre est
maintenant devant moi. Elle porte la référence « KW6 ».

13. Le Ministre d'État Secrétaire Général de la Présidence de la


République a officiellement autorisé APM à protéger/recouvrer le
dépôt concernant l'avion présidentiel et à le placer dans un compte de
garantie bloqué. Un exemplaire de cette lettre signifiant ladite
autorisation est maintenant devant moi. Il porte la référence « KW7 ».
Conformément à ce mandat, j'ai cherché à entrer en négociation avec
la direction générale de GIA en vue du transfert du dépôt conservé par
elle, concernant l'avion présidentiel, dans un compte de garantie
bloqué. Ces négociations ont échoué, et j'en ai référé au Ministre
d'État Secrétaire Général de la Présidence de la République par un
courrier daté du 23 juillet 2003. Un exemplaire de ce courrier est
maintenant devant moi. Il porte la référence « KW8 ». J'ai informé le
Ministre d'État que GIA refusait d'entamer des négociations avec
APM concernant la restructuration proposée des dispositions
financières proposées concernant l'avion car, malheureusement, notre
rapport au Ministre des Transports recommandant l'annulation des
baux conclu avec GIA a été adressé, sans que nous le sachions, à GIA
par M. Yves Michel Fotso, Directeur Général de Cameroon Airlines
qui, en même temps, a conseillé à GIA de ne plus communiquer avec
moi ou avec APM.

14. GIA a alors refusé de poursuivre le dialogue avec nous,


m'informant qu'elle comptait compenser les fonds en espèces alors
détenus, c'est-à-dire le dépôt correspondant à l'achat de l'avion
présidentiel, contre des arriérés de baux dus par Cameroon Airlines.

280
Dans ma lettre du 23 juillet 2003, j'ai écrit : « Ceci est très grave car,
comme vous le savez, [GIA] détient des fonds importants versés au
nom de la Présidence... » et « // est important que nous trouvions un
moyen de reprendre des négociations immédiatement ». Je n'ai
cependant pas reçu de réponse à cette lettre, et APM n'a plus reçu de
mandat de représentation de la République du Cameroun ou de
Cameroun Airlines. Dans la mesure où moi et APM sommes
concernés, cela a été la fin de cette péripétie.

15. Il est ultérieurement apparu que GIA n'était pas solvable et avait
été placée sous liquidation par le Tribunal américain des faillites (US
Bankruptcy Court). Je comprends que, en conséquence, du fait que la
République du Cameroun était un créancier chirographaire, le dépôt
correspondant à l'achat de l'avion présidentiel ne pouvait pas être
recouvré et qu'il avait probablement été compensé contre des arriérés
dus par Cameroon Airlines à GIA.

16. Par lettre datée du 12 mai 2003, le Ministre des Finances a


autorisé le paiement de la somme de 1.500.000.000 CFAF au titre du
remboursement des fonds dus par CamAir à Ansett. Ces fonds
représentaient les paiements du bail en cours qui devaient être payés
afin d'éviter qu'un appareil de CamAir ne soit bloqué à Paris. Ce
paiement a été dûment réglé à Ansett par l'intermédiaire d'APM, et il
apparaît que la critique formulée dans l'Ordonnance est la suivante :
(i) la seule preuve du paiement est une lettre non datée d'Ansett à
M. Walls, et (ii) le paiement n'apparaît pas dans les comptes de
CamAir.Ansett a néanmoins confirmé avoir reçu la somme de
2.500.000 dollars US réglés par APM au nom de CamAir. Une lettre
contenant un avis de transfert bancaire, de même qu'une autre lettre
datée du 12 juillet 2009 et fournissant une confirmation ultérieure sont
maintenant devant moi. Elles portent les références respectives
« KW9 » et « KW10 ».

17. Je comprends que j'ai été accusé d'avoir participé à une tentative
d'extorsion de fonds d'État concernant (i) le dépôt payé à GIA pour
l'avion présidentiel et (ii) le paiement réglé à Ansett. Rien ne pourrait
être aussi éloigné de la vérité.

18. Je n'ai pas participé à la sélection de l'avion présidentiel, je n'ai


rien à voir avec le paiement du dépôt original, dont je comprends qu'il
281
a été payé en août, ou aux environs d'août 2001, longtemps avant
qu'APM ait été présente au Cameroun et qu'elle ait été mandatée pour
vérifier les contrats de bail concernant Cameroon Airlines, ledit
mandat portant la date du 31 janvier 2003. J'ai effectué cette
vérification de façon pertinente, et j'ai mis en garde le Gouvernement
du Cameroun à propos du risque auquel était exposé l'argent déposé
pour l'avion présidentiel, puisqu'il n'avait pas été placé, comme il
l'aurait dû, sur un compte de garantie bloqué tiers. Et j'ai attiré
l'attention de la Présidence de la République sur ces faits, et fait tout
ce qui était en mon pouvoir pour convaincre GIA de placer cet argent
sur un compte garanti. Malheureusement, mon mandat de négociation
m'a été retiré sur ordre de M. Fotso (le Directeur Général de
Cameroon Airlines), et je n'ai donc plus été en situation de prêter
davantage assistance à la Présidence du Cameroun.

19. En ce qui concerne le paiement de baux à la société Ansett, ceux-


ci ont été intégralement réglés et Ansett a accusé réception des
règlements. Il n'y a pas eu de problème d'argent manquant. Il n'y a pas
de preuve de tentative de détournement de fonds.

20. J'ai fourni des services parfaitement estimables à la République du


Cameroun, y compris un avis concernant la défense du Gouvernement
du Cameroun au moyen d'un conseil juridique désigné devant les
tribunaux californiens à l'époque où Ansett menaçait de reprendre
l'appareil à Cameroon Airlines (voir PIÈCE JOINTE « KW11 »),
fournissant un appareil VIP pour le voyage du Président et de son
épouse à Paris en 2003 et publiant un rapport détaillé sur les
déficiences systémiques de la compagnie aérienne nationale
accompagnée de recommandations exhaustives concernant la façon
d'y remédier. Il est parfaitement déloyal de m'accuser de conduite
inappropriée. En revenant sur les faits de la présente affaire, j'invite
respectueusement la Cour à retirer toutes les charges déposées contre
moi et APM avec effet immédiat et à annuler le signalement à
Interpol, lancé à tort contre moi.
Kevin Joseph Walls
Fait sous serment devant
M K Soni Notaries
6 Breams Buildings. London, EC4A 1QL
http://www.ntary.tel
Le 27 avril 2011
282
ANNEXE 2 : SOIT-TRANSMIS DU DIRECTEUR DE LA
POLICE JUDICIAIRE AU PROCUREUR DE LA
REPUBLIQUE PRES DU TRIBUNAL DE GRANDE INSTANCE
DU MFOUNDI YAOUNDE

DU 04 août 2008
Affaire c/ ATANGANA MEBARA JEAN-MARIE, OTELE
ESSOMBA HUBERT PATRICK ET AUTRES

283
Annexe 2 (suite) : Extraits du Rapport de la Direction de la Police
Judiciaire adressé au Procureur de la République près le Tribunal
de Grande Instance du Mfoundi

284
Le 23 Avril 2008, le Vice-Premier Ministre, Ministre de la Justice
Garde des Sceaux avait saisi le Délégué Général à la Sûreté
Nationale de la transmission n° 286/CF/CAB/VPMMJ/GDS à laquelle
étaient annexées thermocopies de documents relatifs à divers
virements effectués par l'Administrateur Directeur Général (ADG) de
la Société Nationale des Hydrocarbures (SNH) pour l'achat d'un
BOEING par l'Etat. Les faits y évoqués laissant planer des doutes sur
l'utilisation orthodoxe des sommes ainsi décaissées par le Trésor
Public, cette autorité a prescrit l'ouverture d'une enquête par la
Direction de la Police Judiciaire.

L'ENQUETE

Entendu à l'ouverture de l'enquête, M. Jean-Marie ATANGANA


MEBARA, ancien Ministre d'Etat Secrétaire Général de la Présidence
de la République a déclaré que l'acquisition d'un aéronef pour les
besoins de déplacement du Chef de l'Etat et de sa famille comporte
deux volets. Le premier volet concerne l'acquisition d'un avion neuf, et
le second la location d'un avion de seconde main à la suite de la
décision de suspendre le processus d'acquisition d'un avion neuf.

Sur le premier volet, M. ATANGANA MEBARA souligne qu'il avait


pris connaissance du dossier à son arrivée au Secrétariat Général au
moment de la passation de service avec son prédécesseur. En octobre
2002, a-t-il ajouté, il avait convoqué une réunion regroupant le
Ministre des Finances et du Budget, M. Michel MEVA'A
M'EBOUTOU, l'Administrateur Directeur Général de la Société
Nationale des Hydrocarbures (SNH), M. Adolphe MOUDIKI et
l'Administrateur Directeur Général de la CAMAIR, M. Yves Michel
FOTSO. Cette réunion a permis de parvenir aux conclusions selon
lesquelles le coût global de l'avion pressenti, un BOEING BUSINESS
JET (BBJ) était de 52 milliards FCFA, cet avion acheté par le biais et
au nom de la CAMAIR a connu le versement d'un acompte d'environ
24 milliards FCFA fait par la SNH à un cabinet intermédiaire nommé
GIA.

S’agissant toujours des conclusions de cette réunion, M.


ATANGANA MEBARA a relevé que pour éviter que l'Etat du
Cameroun, qui était sous ajustement structurel, connaisse des
problèmes avec le FMI, et que compte tenu de la situation de la
285
CAMAIR et des risques que l'avion immatriculé au nom de cette
dernière soit un jour saisi par ses créanciers, l'avion en cours
d'acquisition devrait être immatriculé au nom de l'Etat du Cameroun.
Bien plus, il avait été recommandé d'examiner la possibilité de traiter
directement avec la firme BOEING en évitant les intermédiaires. C'est
ainsi que l'Ambassadeur du Cameroun à Washington, M. Jérôme
MENDOUGA, avait été chargé de prendre contact de manière
discrète avec BOEING. Ce dernier à la fin de cette mission avait
rapporté que l'appareil était prêt à être livré depuis octobre 2002,
moyennant le paiement du restant dû qui était de 40,2 millions dollars
US, soit environ 31,11 milliards FCFA. Il est ressorti également que
sur un déposit de 31 millions dollars US versés à GIA par la SNH,
seuls 11 milIions de dollars US avaient été virés à BOEING.
Cependant cette compagnie était prête à finaliser l'acquisition de
l'avion aux conditions qu'un nouvel acompte de 4 millions dollars US
lui soit versé, qu'un nouveau contrat déterminant un échéancier de
règlement soit signé et qu'un interlocuteur officiel soit désigné.

M. ATANGANA MEBARA a précisé que le Chef de l'Etat avait


approuvé lesdites propositions qu'il lui avait adressées dans une note
datée du 25 avril 2003. Il était désormais question d’évoquer le
dossier en toute transparence avec les responsables du FMI.

C'est donc à la suite du rapport de l'Ambassadeur Jérôme


MEINDOUGA, a-t-il ajouté, et sur hautes instructions du Chef de
l'Etat, que l'Administrateur Directeur Généra de la SNH avait viré le
28 avril 2003 la somme de 5 millions dollars US à BOEING,
permettant ainsi de préserver l'option de l'achat d'un avion neuf.
Toutefois, les responsables du FMI et de la Banque Mondiale étant de
plus en plus pressants pour obtenir des informations sur l'avion
présidentiel, I'option avait été, définitivement prise en juin 2003, de
suspendre l'acquisition d'un avion neuf.

À l'appui de ses déclarations, M. Jean-Marie ATANGANA


MEBARA a évoqué une citation du Chef de l'Etat qui lui avait dit ceci
: « M. le Ministre d'Etat, les Camerounais ont accepté d'énormes
sacrifices pour atteindre le point d'achèvement je vais assumer ma
part de sacrifice en continuant à prendre des avions de location
jusqu'à cette échéance». Instruction avait donc été donnée pour
maintenir le principe de l'acquisition d'un avion neuf auprès de
286
BOEING après l'atteinte du point d'achèvement, mais provisoirement
d'examiner la possibilité avec BOEING de louer un appareil pour
deux ou trois ans, c'est-à-dire la période restante pour l'atteinte du
point d'achèvement et le temps nécessaire pour la construction et
l'aménagement d'un nouvel avion. En conclusion de ce premier volet,
M. ATANGANA MEBARA a indiqué qu'il avait obtenu de la
hiérarchie, l'autorisation de commettre un avocat en la personne de
Me AKERE MUNA qui avait pour mission de récupérer le reste du
déposit détenu par GIA. Il a précisé que jusqu'à son départ de la
Présidence en septembre 2006, Me AKERE MUNA n'avait pas encore
déposé son rapport.

S'agissant du deuxième volet relatif à la location d'un avion, M.


ATANGANA MEBARA a affirmé que c'est sur ses instructions qu'en
juin 2003 l'Ambassadeur MENDOUGA avait pris contact avec les
responsables de BOEING pour solliciter des avions susceptibles d'être
loués pour les déplacements du Chef de l'Etat, l'option d'achat ayant
été provisoirement abandonnée. C'est ainsi que sur trois propositions
faites, et après concertation avec les experts de l'Etat Major
particulier, un avion BOEING 767-200 avait été pressenti parce que
ses réacteurs étaient de la même origine que ceux des avions de la
CAMAIR. Ces experts qui avaient été dépêchés en août 2003 aux
USA, pour l'inspection de l'avion reviendront avec un avis favorable
tel que souligné dans le rapport du Colonel Chef de délégation.

C'est sur cette base, a continué M. ATANGANA MEBARA que


l'Ambassadeur MENDOUGA avait entamé des négociations avec
BOEING, lesquelles ont abouti en décembre 2003 à la signature d'un
contrat de location pour l'avion retenu et la désignation d'experts
camerounais chargés de suivre les travaux de révision et la formation
des équipages de l'Etat Major Particulier. À la fin du processus ainsi
engagé, M. ATANGANA MEBARA a déclaré qu'un rapport des
experts adressé à l'Ambassadeur MENDOUGA et daté du 17 Mars
2004, et dont copie lui avait été transmise, avait attesté que les
travaux liés à la révision générale de l'avion étaient bel et bien
terminés, et les essais effectués au sol concluants. Il restait pour
confirmation un essai en vol. Celui-ci a eu lieu le 12 Avril 2004 et le
rapport y relatif indiquait que l'appareil était techniquement en bon
état.

287
Le susnommé a expliqué qu'après tous ces essais, un certificat de
navigabilité avait été délivré par la Federal Aviation Administration
(FAA) sous le numéro F355442, et que dès la délivrance de ce
document, les loyers de l'avion étalent dus, d'où l'autorisation qu'il
avait donnée afin que l'avion soit disponible pour un éventuel
déplacement du Chef de l'Etat. Par la suite, l'avion avait effectué le
vol Atlanta à Yaoundé de 12 heures, sans escale ni incident. Dans la
soirée, après un passage pour les derniers aménagements dans les
ateliers de la CAMAIR à Douala, a-t-il poursuivi, le Chef de l'Etat
l'informe que les Services Spécialisés de la Présidence lui ont rendu
compte que l'avion était en bon état et qu'il pouvait l'emprunter le
lendemain pour son voyage à Paris.

Le 25 Avril 2004, une heure après le décollage de l'avion ayant à


son bord le Chef de l'Etat et sa délégation, M. ATANGANA MEBARA
déclare qu'il lui avait été signalé que l'ALBATROS connaissant un
problème, le Commandant avait estimé qu'il fallait faire demi-tour
pour Douala. Dix minutes plus tard, il avait été de nouveau informé
que le problème a été résolu et que le Commandant avait obtenu
l'accord du Chef de l'Etat pour poursuivre le vol sur Paris. Il ne lui a
malheureusement pas été possible de fournir des précisions sur cet
incident, le Général BENAE ne lui ayant pas fait tenir de rapport à ce
sujet.

M. ATANGANA MEBARA a poursuivi qu'à la fin de son séjour à


Paris, le Chef de l'Etat l'avait instruit de louer un autre avion pour
son retour au Cameroun, et le 07 Mai 2004, il a reçu l'instruction de
résilier le contrat de location de cet avion avec BOEING, lequel avait
été renvoyé à Atlanta. Il a par la suite instruit l'Ambassadeur
MENDOUGA Jérôme d'éviter un recours devant les tribunaux et de
trouver un arrangement convenable par rapport à ce qui aurait été
payé. Le montant de cette transaction avait été, selon lui, de l'ordre de
2.750.000 dollars US, soit environ 1,7 milliard de FCFA.

Par ailleurs, M. ATANGANA MEBARA avait indiqué que pour les


besoins de révision, d'assurance, de prise en charge des experts
camerounais, de financement de la formation des pilotes d'équipages,
le Ministre des Finances et du Budget avait fait virer en Janvier 2004,
sur indication de la Présidence de la République, la somme de
720.000.000 FCFA à la Perception de l'Ambassade du Cameroun à
288
Washington. Le 19 Avril 2004, l'Ambassadeur, peu avant son départ
pour le Cameroun, lui avait rendu compte qu'il restait de cet argent
un reliquat de 167.536 dollars US, et que d'autres dépenses avaient
été effectuées sur ce reliquat dans la phase de résiliation du contrat de
location.

M. ATANGANA MEBARA a néanmoins souligné que la transaction


de résiliation a été financée sur les ressources de l'Etat qui étaient
disponibles chez BOEING, face aux menaces de celle-ci de saisir tout
le deposit, si les paiements de la transaction n'étaient pas effectués
dans les meilleurs délais. C'est ainsi qu'il avait autorisé
l'Ambassadeur à accepter le déblocage de la partie qui permettait de
conclure la résiliation définitive de ce contrat.

Parlant du cabinet AIRCRAFT PORTFOLIO MANAGEMENT


(APM), M. ATANGANA MEBARA a déclaré que le dossier relatif à ce
cabinet britannique, qui avait été commis pour auditer les contrats de
location des avions de la CAMAIR, lui avait été présenté par son
Adjoint, feu René OWONA. En plus, il se trouvait que ce cabinet avait
une filiale au Cameroun, ASSETS PORTFOLIO
MANAGEMENT(APM), dirigée par un certain OTELE Hubert, neveu
du de cujus et comme PCA, M. INONI Ephraïm, Secrétaire Général
Adjoint de la Présidence de la République, à cette époque-là et actuel
Premier Ministre.

Face à cette situation, M. ATANGANA MEBARA a indiqué qu'il


avait le sentiment que ses proches collaborateurs qui avaient des
intérêts présumés au cabinet APM lui avaient dissimulé certaines
informations·. Il a précisé que bien qu'ayant appris l'intérêt qu'avaient
ses collaborateurs dans la susdite société, Il n’avait pas trouvé de
fondement juridique pour résilier le contrat de celle-ci.

Pour terminer, M. ATANGANA MEBARA a été formel sur les


missions de APM. Il a soutenu que APM avait eu comme mandat
principal d'auditer les contrats de location des avions de la CAMAIR
et quelques fois, il avait été sollicité pour trouver un avion en urgence
pour les déplacements du Chef de l'Etat.

Parlant du BBJ-2, et notamment de la note qu'il avait adressée au


Chef de l'Etat dans laquelle il n'est fait mention nulle part de la
289
location d'un avion, M. MEBARA a prétendu que c’est au cours d’une
audience qu’il lui avait accordée en juin 2003, que celui-ci l'avait
expressément instruit de suspendre l'option d'acquisition d'un avion
neuf. Il s'était d'ailleurs rendu aux Etats-Unis en décembre 2003 pour
essayer d'accélérer cette opération de location d'un avion. (PV n° 1).

Entendu à son tour, M. Yves Michel FOTSO, Ancien


Administrateur Directeur Général de la CAMAIR, a déclaré qu'avant
son arrivée à la tête de cette société, le problème de renouvellement
de l'avion présidentiel se posait déjà. Des solutions par le canal de
BOEING et de ANSETT, loueur d'avions, ayant été explorées sans
succès, c'est en Juillet-Août 2001 que la proposition GIA
INTERNATIONAL avait été retenue. Elle portait, a-t-il précisé, sur le
choix d'un avion de type BBJ-2 et dont les modalités de financement
se définissaient par l'exigence d'un apport d'environ 43% de la valeur
de l'avion, correspondant à 31 millions de dollars US qui par ailleurs
avaient été versés à GIA, le solde étant financé sur 10 ans.

Poursuivant ses déclarations, M. FOTSO a ajouté que tout s'était


bien déroulé, aussi bien le passage des techniciens de l'Etat Major
Particulier que le choix de la société JET AVIATION à Bâle en Suisse
où les aménagements intérieurs de l'avion devaient être réalisés,
jusqu'en Août 2002 lorsque fut nommé au poste de Secrétaire Général
de la Présidence M. Jean-Marie ATANGANA MEBARA. M. FOTSO a
souligné qu'alors qu'il était en attente avec les architectes d'intérieur
de JET AVIATION d'un rendez-vous avec le Chef de l'Etat pour qu'il
avalise les derniers choix d'aménagement intérieur, M. ATANGANA
MEBARA et le Ministre des Finances et du Budget de l'époque, M.
Michel MEVA'A M'EBOUTOU, se sont insurgés contre cette
démarche, remettant en cause le mode de financement retenu et
principalement, le fait que l’avion devait rester gagé jusqu'au
paiement de la dernière traite, donc à la dixième année. Ils lui avaient
dit à ce moment qu'ils préféraient que l'Etat traite directement avec
BOEING et que l'avion soit payé comptant.

M. FOTSO a ajouté qu'il avait finalement été reçu à Genève par le


Chef de l'Etat en compagnie des architectes d'intérieur de JET
AVIATION. Celui-ci, après l'avoir rassuré, lui avait demandé de
rentrer à Yaoundé où il devait être reçu par M. ATANGANA
MEBARA. Ce dernier, contre toute attente, au cours d’une entrevue à
290
laquelle avaient assisté le MINFIB, l'ADG de la SNH, est resté dans
sa position, celle de ne pas poursuivre la solution GIA
INTERNATIONAL. À la fin de la réunion, il lui avait été demandé
d'obtenir de BOEING directement un nouveau contrat avec l'Etat,
obligeant BOEING à demander un désistement préalable de GIA
avant toute signature avec le Cameroun. A la fin, GIA avait signé ledit
document en indiquant néanmoins qu'il y aurait des pénalités.

S'expliquant sur ses relations avec GIA, M. Yves Michel FOTSO a


indiqué que M. ASSENE NKOU est celui qui l'avait mis en contact
avec cette société, dans le cadre du financement des aéronefs de la
CAMAIR. C'est ainsi qu'il a été amené à proposer les services de GIA
à la Présidence de la République quand celle-ci a exprimé le besoin
d'acquérir un avion. Le Contrat y relatif avait été signé par la
CAMAIR à la demande du MINFIB, M. Michel MEVA'A
M'EBOUTOU, pour des raisons de contrainte avec les bailleurs de
fonds. Il a ajouté que le MINFIB avait demandé à la CAMAIR de
payer le premier acompte de 2.000.000 dollars US de réservation de
l'avion par le biais de la CBC, l'Etat s'engageant à rembourser à cette
dernière.

Interpellé sur le point de savoir quelle était à sa connaissance la


somme déposée par GIA auprès de BOEING au moment où un terme
avait été mis à la solution GIA, M. Yves Michel FOTSO a reconnu que
cette société n’avait versé que 4 millions dollars US sur les 31 reçus.
Il a affirmé que selon le schéma de validité élaboré par l'expert de Air
France, M. Michel VILLOINGT, le mécanisme utilisé par GIA ne
consistait nullement à verser l'intégralité de la somme provenant du
Trésor Public camerounais à BOEING.

Par ailleurs, dans le cadre de l'exécution des instructions


gouvernementales lui prescrivant la récupération de la somme virée à
GIA, M. FOTSO a argué que des instructions similaires avaient été
données par M. ATANGANA MEBARA à APM, qui a interféré dans
ses démarches, à la suite d'un mécanisme programmé de
déstabilisation de sa gestion par cette société. Pour conclure,
M. FOTSO a estimé qu'il s'est trouvé dans l'impossibilité de rentrer en
possession de ces sommes du fait de ceux-là même qui lui en avaient
donné l'ordre.

291
Revenant sur APM, M. FOTSO a déclaré qu'il a découvert
l'existence de cette société en Décembre 2002 lorsque la CAMAIR
s'était vue notifier par le Ministre des Transports, la décision prise
par le Gouvernement d'auditer les comptes et renégocier tous les
contrats de location des avions. Il a relevé que les choses s'étaient
passées très mal au début parce que juste avant que le mandat ne soit
officiellement donné à APM, M. Charles KOOH II, Commissaire aux
comptes de la CAMAIR et plus tard partenaire de APM, avait
déclenché une pseudo procédure d'alerte sur la gestion calamiteuse
de la compagnie par sa Direction Générale, laquelle alerte avait été
rendue publique. Par ailleurs, la notification à tous les fournisseurs
de la compagnie, étrangers ou locaux du fait que tous les règlements
et achats seront effectués par APM, et que toutes les transactions
devront se faire avec son aval, ceci malgré les protestations de la
Direction Générale de la CAMAIR en a ajouté, selon lui, à la gravité
de la situation.

Pour compléter sa déposition, M. Yves Michel FOTSO a fait tenir à


l'enquête un mémorandum auquel ont été annexés de nombreux
documents dont l'exploitation ouvrira de nouvelles pistes incidentes à
l'enquête (cf. Pv n° 2 et annexe 2).

Entendu pour confirmer les termes et le contenu de ces documents,


M. Yves Michel FOTSO en a profité pour dénoncer l'implication de
certaines personnes dans l’échec de l'acquisition du BOEING 747
BBJ-2 destiné au transport du Chef de l'Etat et de sa famille. C’est
ainsi qu'il a cité MM. Jean-Marie ATANGANA MÉBARA, INONI
Ephraïm, feu René OWONA, Edgard Alain MEBE NGO'O, OTELE
Hubert, Kevin WALLS, Charles KOOH II, Michel MEVA’A
M'EBOUTOU, Adolphe MOUDIKI, Emile BEKOLO et Mme Claire
NYANGAN.

Interpellé de nouveau sur le montage financier utilisé par GIA


INTERNATIONAL, M. Yves Michel FOTSO a expliqué que cela était
conforme aux mécanismes normaux de financements d'aéronefs.
D'après lui, pour que l'avion soit en état d’exploitation, il était
nécessaire qu’interviennent plusieurs fournisseurs, notamment ceux
spécialisés dans l’aménagement intérieur et l'équipement sécuritaire.
De fait, a-t-il précisé, il fallait d'abord verser un deposit substantiel
auprès de l'arrangeur en l'occurrence GIA, à qui revenait ensuite
292
l’opportunité de négocier le financement du solde avec les banques et
suivant des canevas bien connus.

Concluant son propos, M. Yves Michel FOTSO a dit avoir marqué


sa surprise après avoir été informé de la décision de M. ATANGANA
MEBARA, Secrétaire Général de la Présidence de l'époque, soutenue
en cela par M. MEVA'A M'EBOUTOU Michel de mettre un terme à
l'option GIA.

Du reste, a-t-il relevé, la connaissance par lui de certains


documents plus tard relativement à des actions planifiées au travers
de APM, a permis de le convaincre de la volonté manifeste des
susnommés de nuire à la réalisation du projet (Pv n° 3, 4 et 5 +.
Annexes n02 et 3).

Entendu ensuite, M. Michel MEVA'A M'EBOUTOU, Ministre des


Finances et du Budget au moment des faits, a déclaré qu'au début des
années 2000, l'idée d'acquérir un avion pour les déplacements du
Chef de l'Etat avait été émise. C'est ainsi qu'il avait été convié, en
compagnie du Général BENAE, de certains Officiers de l'Etat Major
Particulier et du Directeur Général de la CAMAIR, à une réunion à la
Présidence de la République présidée par M. MARAFA HAMIDOU
YAYA, Secrétaire Général de la Présidence à cette époque, pour
finaliser la procédure d'achat dudit avion.

Plus tard, a-t-il ajouté, il avait participé à une deuxième réunion,


cette fois présidée par M. ATANGANA MEBARA Jean-Marie et à
laquelle assistait M. Adolphe MOUDIKI, l'ADG de la SNH. Celle-ci
avait pour but de lever les financements pour cet avion ; il a ajouté
que plusieurs précisions avaient été données sur le type d'avion choisi
et des instructions lui avaient été transmises pour trouver les
disponibilités financières pour l'acquisition de cet avion. La trésorerie
de l'Etat ne permettant pas ce genre de dépense, il avait sollicité
l'ADG de la SNH pour virer la somme demandée de 5.000.000 USD à
BOEING.

Interpellé sur le point de savoir quelle était la destination exacte de


la susdite somme, M. MEVA'A M'EBOUTOU a affirmé qu'elle avait
été débloquée pour l'achat d'un BOIENG neuf et non à la location

293
d'un avion, sauf si cette décision avait été prise à son insu et après
l'ordre de levé du financement qu'il avait envoyé à la SNH.

Terminant son audition, M. MEVA'A M'EBOUTOU a précisé qu'il


n'avait pris part a aucune réunion au cours de laquelle il avait été
demandé de traiter directement avec BOEING (Pv n° 6 et annexe 7).

Entendu, M. OTELE ESSOMBA Hubert Patrick Marie, a déclaré


que la société APM dont il est l'Administrateur Directeur Général
Adjoint, a offert des services à l'Etat du Cameroun via la Présidence
de la République dans les secteurs de Trading et de l'audit
aéronautique, notamment, l'acquisition d'un avion pour la Présidence
de la République, et aussi l'audit de la flotte CAMAIR. Pour ce
dernier point, un contrat avait été signé entre le Ministère des
Transports et APM, qui s'est soldé par un rapport d'audit adressé en
juin 2003 au Ministère des Transports.

S'agissant de l'audit des contrats de leasing de la flotte de la


CAMAIR, M. OTELE ESSOMBA a expliqué qu'il correspond à un
moment où la compagnie nationale était soumise à de nombreuses
difficultés de trésorerie, dues notamment aux charges de gestion qui
pesaient sur elle. C'est dans ce contexte qu’APM avait offert ses
services à la Présidence de la République pour cet audit, et pour une
renégociation éventuelle à la baisse des coûts des loyers supportés
par la CAMAIR. C'est ainsi que la Présidence de la République avait
saisi le MINTRANSPORTS afin que ce dernier signe ce contrat.

Parlant des conclusions de leur rapport d'audit, M. OTELE


ESSOMBA a relevé certains aspects négatifs qui faisaient supporter à
la CAMAIR des coûts prohibitifs. Il s'agit notamment de la légèreté,
selon lui, avec laquelle les contrats de leasing avaient été signés,
obligeant la CAMAIR à payer des prix qui étaient deux fois supérieurs
au coût du marché. Bien plus, en cas de rupture desdits contrats, la
CAMAIR devait supporter des pénalités de plus de 200 millions USD.
Par ailleurs, a-t-il ajouté, lesdits contrats avaient été garantis par
divers membres du Gouvernement en violation des procédures
règlementaires en matière de signature des lettres de garantie, ce qui
rendait l'Etat responsable des loyers des avions de la CAMAIR.
C'est donc sur la base de ce bilan négatif, a poursuivi M. OTELE,
que le MINETAT SG/PR a saisi APM pour la continuité de son contrat
294
avec le MINTRANSPORTS, afin de sécuriser les relations
transactions financières de la CAMAIR avec les loueurs d'avions
ANSETT et GIA. Et pour le matérialiser, le SG/PR leur avait viré la
somme de 2.500.000 USD pour payer les avances de loyers de
ANSETT, ce qui, selon lui, avait été fait. M. OTELE a versé à l'appui
de ses déclarations, un reçu établi par ANSETT et un accusé de
réception de la banque de cette compagnie. Il a précisé pour terminer
sur ce point que c'était la seule transaction financière opérée par
APM pour le compte de la Présidence de la République, car celle
relative à la sécurisation des fonds détenus par GIA dans le cadre de
l'acquisition d'un avion par l'Etat, n'a jamais été exécutée, pour cause
de disparition par banqueroute de GIA.

S'expliquant sur les raisons de la décision du MINETAT SG/PR


d'autoriser un virement au profit de APM de la somme sus évoquée,
M. OTELE a prétendu que compte tenu du manque de fiabilité de la
CAMAIR à ce moment-là, à cause de l'inexistence d'un Directeur
Financier, et de la confusion entre les flux financiers de la CAMAIR et
de la CBC, cette autorité avait demandé à APM au cours d'un
entretien de payer directement les loueurs d'avions pour sécuriser les
transactions. C'est pour cette raison qu'ils avaient saisi ANSETT par
courrier en date du 24 Février 2003 pour l'en informer et avaient reçu
les sommes le 15 Mai 2003 par un virement de la SNH dans le compte
de APM. Deux jours plus tard, ces sommes avaient été payées à
ANSETT.

Interpellé sur l'implication avérée de certains hauts responsables


de la Présidence de la République dans le fonctionnement de APM, M.
OTELE ESSOM'BA a soutenu qu'à la création de APM CAMEROUN,
ils avaient sollicité et obtenu l'accord du SG/PR/A1 M. INONI
Ephrraïm pour être PCA, fonctions desquelles il avait démissionné le
13 Novembre 2003. M. René OWONA, SG/PR/A2 quant à lui, était
son oncle.

Malgré ces relations privilégiées, M. OTELE a prétendu qu'il


n'avait eu pour seul interlocuteur à la Présidence que le MINETAT
SG/PR M. ATANGANA MEBARA Jean-Marie. À ce titre, il ne recevait
instructions ou mandat que de lui seul.

295
Lors d'une autre audition au cours de laquelle il avait versé à
l'enquête des documents à l'appui de ses déclarations sus
mentionnées, M. OTELE ESSOMBA a allégué que courant Avril 2003,
dans son bureau de la CAMAIR, M. Yves Michel FOTSO lui avait
suggéré de se partager la somme de 8.800.000 USD, représentant le
solde après le versement supposé des 15.200.000 USD à GIA au titre
d'arriérés de location d'aéronefs envers cette dernière. Bien qu’il ait
affirmé avoir décliné cette offre, M. OTELE s'est montré incapable
d'apporter la moindre preuve à ses allégations (PV N° 7 et 8 et
annexes n° 8).

Entendu à son tour, M. ASSENE NKOU, Directeur Général de la


NACAM a confirmé dans sa déposition avoir mis en contact le DG de
la CAMAIR M. Yves Michel FOTSO et les dirigeants de GIA
INTERNATIONAL. Il a expliqué que GIA INTERNATIONAL était une
société américaine en relation d'affaires avec son partenaire Sud-
Africain National Airways Corporation (NAC). Ayant été invité à une
séance de travail en Afrique du Sud avec GIA, il avait trouvé en cette
société, un partenaire sûr capable de fournir des avions de location à
la CAMAIR qui était en proie à de grosses difficultés de financement
de sa flotte à cause de son endettement. C'est ainsi qu'il avait fait
appel à M. Yves Michel FOTSO qui l'a rejoint en Afrique du Sud avec
une équipe de financiers et de conseillers pour une réunion avec GIA.

Le partenariat scellé entre la CAMAIR et GIA INTERNATIONAL a


donné lieu à la livraison de deux avions gros porteurs à la CAMAIR,
a-t-il poursuivi. Il s'agit du Boeing 767-200 et du Boeing 747-300. Il
perçu des commissions uniquement dans le cadre de cette opération.
M. ASSENE NKOU a nié toute participation de sa part dans le
processus d'acquisition d'un avion présidentiel au Cameroun et dans
le recouvrement des sommes supposées versées à GIA. Il a lui aussi
fait tenir à l'enquête un mémorandum avec des annexes sur cette
affaire (PV n° 9 et 10 et annexe n° 4).

M. MOUDIKI ELAME Adolphe Moïse Fridolin, Administrateur


Directeur Général de la Société Nationale des Hydrocarbures (SNH),
entendu, a déclaré qu'au cours d'une audience que le Président de la
République lui avait accordé, il lui avait dit avoir donné des
instructions au SG/PR de l'époque, M. MARAFA HAMIDOU YAYA,
relatives à l'acquisition d'un nouvel avion présidentiel. Plus tard, il
296
avait reçu une correspondance du Ministre des Finances lui
demandant une avance au trésor public, d'un montant de 31 millions
de Dollars US aux fins de financement de cet aéronef. Cette
correspondance précisait les décaissements de la manière suivante :
1.550.000.000 FCFA, soit 2 millions de Dollars US à la CSC pour
couvrir l'avance faite à l'Etat par cette banque en vue du paiement du
déposit exigé à la commande de l'appareil ; 29 millions de Dollars US
à la société GIA INTERNATIONAL. Ces sommes ont été virées à
partir des comptes SNH domiciliés à la BNP et au Crédit Lyonnais à
Paris.

M. MOUDIKI a relevé que la SNH avait été alertée par ses


banquiers de ce que la Banque of America où était domicilié le
compte de GIA s'étonnait que son client reçoive autant d'argent alors
que son activité ne justifiait pas un tel gain. A cet effet, la SNH avait
dû envoyer une lettre d'intention aux susdits banquiers pour les
calmer.

Monsieur l'ADG de la SNH n'a pas manqué de souligner qu'il


trouvait le montage financier qui consistait à faire acheter un avion
neuf de l'Etat par la CAMAIR incertain du fait des difficultés
financières que connaissait cette société. Il a indiqué n'avoir jamais
eu de réponse à cette préoccupation. Toujours est-il que le 28 avril
2003, a-t-il poursuivi, le MINFIB lui avait adressé une lettre dans
laquelle il lui demandait une avance de trésor public de 5 millions de
dollars US pour la finalisation de l'équipement de cet avion, les
références bancaires de la firme Boeing lui avaient alors été
communiquées par le SG/PR, M. ATANGANA MEBARA qui les lui
avait adressées dans un manuscrit ; ce virement avait été fait à partir
du compte SNH à la BNP pour la banque JP MORGAN CHASE
BANK New York.

S'expliquant sur la finalité des transferts cumulés de 36 millions de


dollars US, M. MOUDIKI Adolphe a clairement souligné qu’à la
SNH, ils savaient que ce financement était destiné à l’achat d'un avion
neuf, et qu'il n'avait jamais été question de location ou d'acquisition
d'un avion d'occasion.

M. MOUDIKI, pour conclure, a regretté de n'avoir pas été associé


à cette transaction et a affirmé que s'il lui avait été indiqué que les
297
sommes demandées servaient à l'acquisition ou à la location d'un
avion de seconde main, il n'aurait déboursé aucun franc (cf. PV n° 11
et annexe n°6).

Entendu à son tour, M. BEKOLO EBANDA Emile Christian,


précédemment en service au cabinet PRICE WATERHOUSE
COOPERS, alors Commissaire aux comptes de la CAMAIR, en ce qui
concerne les rapports entre la CAMAIR, APM et son employeur, a
déclaré qu'en 2003, le Gouvernement camerounais (Ministère du
Transport) avait donné mandat au cabinet APM pour procéder à
l'audit des contrats de location d'avions de la CAMAIR, a la suite
d'une procédure d'alerte déclenchée par son employeur en janvier
2003 après un audit négatif de la situation générale de cette
entreprise. Pour lui faciliter sa mission, M. Etienne NSTAMA, ex PCA
de la CAMAIR, avait demandé au cabinet APM de collaborer avec
PRICE WATERHOUSE / COOPERS. C'est dans ce cadre que les deux
cabinets sont entrés en contact et ont travaillé ensemble. Les
conclusions du cabinet APM validées par le Conseil d'Administration
de la CAMAIR du 14 avril 2003, avaient été exploitées par PRICE
WATERHOUSE dans son rapport de commissariat aux comptes et
pris en compte au cours du Conseil d'Administration du 23 mai 2003.

S'agissant du volet de l'acquisition d'un avion présidentiel par la


CAMAIR, M. BEKOLO a déclaré que lors des vérifications des
comptes de la CAMAIR, il leur a été donné de constater que GIA était
l'un des livreurs d'avions de la CAMAIR. Cependant, leur attention
avait été attirée par la diminution du solde des cautions de GIA dans
les comptes de la CAMAIR pour un montant de 2 millions de dollars
US. La réponse donnée par les responsables de la CAMAIR à cette
remarque avait été que cet argent avait servi à l'acquisition d'un avion
BBJ pour le compte de l'Etat du Cameroun.

À l'accusation de M. Yves Michel FOTSO selon laquelle il avait


personnellement communiqué à APM, des informations confidentielles
liées à leurs missions de commissariat aux comptes de la CAMAIR,
M. BEKOLO a prétendu que le cabinet PWC avait reçu un ordre écrit
du PCA de la CAMAIR dans ce sens (cf. PV n° 12 et 13 et annexe
n° 5).

298
M. KOOH II Charles, ancien collaborateur de M. BEKOLO a
corroboré les déclarations de ce dernier. À l'appui de ses
déclarations, il a versé à l'enquête la correspondance du PCA de la
CAMAIR instruisant cette collaboration. (PV n° 14 et document n° 3
de l'annexe 11).

Il est utile d'indiquer que bien antérieurement aux instructions du


PCA de la CAMAIR, le cabinet PRICE WATERHOUSE/COOPERS
avait déjà été choisi dans l'acte constitutif de APM (ASSETS
PORTFOLIO MANAGEMENT), filiale APM (AIRCRAFT
PORTFOLIO MANAGEMENT) Londres au Cameroun depuis août
2002 (cf. document n° 3 de l'annexe n°11).

Entendu, M. MENDOUGA Jérôme, ancien Ambassadeur du


Cameroun à Washington, a déclaré qu'au mois de mars 2003, il avait
reçu un appel téléphonique du SG/PR M ATANGANA MEBARA,
l'instruisant de se rendre auprès de Boeing à Seattle, pour sauver la
situation concernant l'acquisition par le Cameroun d'un aéronef. Le
1er avril 2003 a-t-il poursuivi, il s'était donc rendu dans cette ville où
il a été Informé par les responsables de Boeing que l'aéronef de type
BBJ-2 commandé par le CAMAIR était sorti de l'usine depuis près de
sept mois, et que Boeing avait eu toutes les peines du monde à obtenir
de la CAMAIR que l'avion soit livré.

Au cours de ce contact, il était avéré que les frais d'entrepôt de


300.000 USD par mois seraient facturés au Cameroun à partir de
janvier 2003 et que ceux-ci s'élevaient déjà à 1.200.000 USD. Par
ailleurs, BOEING exigeait que l'Etat du Cameroun marquât son
engagement par le versement dans un délai très bref de la somme de
4.000.000 USD.

Après avoir assuré la partie américaine de bonnes dispositions des


autorités camerounaises, M. MENDOUGA était rentré à Washington
et avait rendu compte des conditions de BOEING au MINETAT
SG/PR. Quelques jours plus tard, a poursuivi M.MENDOUGA, il
avait été informé du virement de la somme de 5.000.000 USD à
BOEING.

Seulement, a affirmé M. MENDOUGA, le MINETAT SG/PR l'avait


appelé quelques temps après pour lui dire que le BBJ-2 ne convenait
299
plus aux exigences des déplacements du Chef de l'Etat et qu'il fallait
demander à BOEING de chercher un avion plus gros. Informé de ce
nouveau choix, BOEING lui avait fait savoir qu'outre le fait que cette
demande rendait plus contraignantes les conditions financières, en
plus la livraison elle-même serait différée au mois d'Août 2006.

Cette échéance étant très lointaine au regard des multiples


déplacements prévus par le Chef de l'Etat dans l'intervalle, le
MINETAT SG/PR lui avait demandé de voir dans quelle mesure il
serait possible de trouver un avion pour le Chef de l'Etat.
M. MENDOUGA a relevé que plusieurs options ayant été explorées,
celle du leasing avait finalement été retenue. C'est ainsi qu'ayant pris
contact avec BOEING CAPITAL CORPORATION, une gamme de
trois avions lui avait été proposée, et après avoir transmis les
documents y relatifs au MINETAT SG/PR, ce dernier lui avait dit
avoir opté pour le 767. M. MENDOUGA a précisé qu'après ce choix,
il avait suggéré avant toute signature, qu'une visite d'inspection soit
menée par des experts Camerounais. C'est ce qui avait été fait par une
délégation qui avait été conduite par le Colonel MITLASSOU Justin
qui, après une inspection dans les ateliers de DELTA AIRLINES à
Atlanta, avait rédigé un rapport marquant son approbation pour le
choix dudit appareil.

C'est ainsi qu'après s'être attaché les conseils d'un cabinet


spécialisé en la matière, il avait finalement signé un contrat de leasing
au coût de loyer mensuel de 203.000 USD, avec comme réserve pour
la maintenance mensuelle la somme de 145.000 USD et une caution
de l'ordre de 406.000 USD, ainsi qu'un « Commitment Fee » de deux
fois 100.000 USD pour toute l'opération.

M. MENDOUGA a souligné que pour s'assurer de toutes les


garanties de sécurité, il avait insisté d'une part, que toutes les
réclamations formulées par les experts camerounais désignés pour la
révision de l'appareil soient prises en compte, et en plus, exigé de
DELTA l'effectivité des vols d'essais qui n'étaient pas prévus et pour
lesquels il avait dû dépenser la somme de 165.000 USD réclamée par
DELTA AIRLINES à cet effet.

Interpellé sur le point de savoir quelle avait été la destination


réservée aux différentes sommes d'argent versées à BOEING dans le
300
cadre de la location de l'Albatros, M. MENDOUGA a affirmé qu'à
l'issue des négociations ayant conduit à une solution amiable pour
résilier le contrat, BOEING lui avait fait tenir un solde au profit du
Cameroun de l'ordre de 182 512,25 dollars US. D'autre part, le
versement de 5 millions de dollars évoqués constituant une avance de
paiement remboursable, M. MENDOUGA a déclaré avoir utilisé
ceux-ci pour diverses dépenses liées au loyer, à l'assurance de
l'ALBATROS, aux cautions et autres frais de dossier. A cet effet il a
promis à l'enquête tous les justificatifs y relatifs, qui jusqu'à ce jour
restent attendus. Il en est de même de la somme de 720 millions FCFA
virée le 27 janvier 2004 à l'Ambassade du Cameroun à Washington
dont il a énuméré les différentes dépenses sans en apporter les
justificatifs. (PV n° 15 et 16).

Entendu ensuite, M. NDEH BEGHENI John a déclaré qu'il avait


assumé les fonctions de Ministre des Transports d'Août 2002 à Avril
2004. C'est en cette qualité qu'un jour, il avait été appelé à la
Présidence de la République par René OWONA alors Secrétaire
Général Adjoint n°2 à la Présidence de la République. Ce dernier,
lors de leur entretien, lui avait expliqué qu'il avait reçu du Chef de
l'Etat des instructions pour trouver rapidement des solutions aux
problèmes auxquelles était confrontée la CAMAIR ; l'une d’elles
portait notamment sur la mission d'audit technique et économique qui
avait été confiée, bien avant sa nomination comme Ministre, a une
société dénommée Aircraft Portfolio Management (APM). Il restait
seulement à finaliser la convention entre l'Etat du Cameroun et la
susdite société.

M. NDEH a poursuivi qu'ayant reçu de M. OWONA René le


dossier en question, et après l'avoir étudié avec ses collaborateurs, il
s’était rendu compte qu'il manquait des éléments indispensables à la
finalisation dudit dossier. C'est ainsi qu'il était reparti voir M. René
OWONA à ce sujet, et quelques jours plus tard, nanti cette fois de
toutes les informations, il avait signé la convention avec M. Kevin
WALLS, représentant la société APM. La mission du cocontractant, a
précisé M. NDEH, consistait à identifier tous les problèmes qui
empêchaient le bon fonctionnement de la CAMAIR et faire des
propositions dans le sens du redressement de cette société. Il a ajouté
que pendant leur travail, les responsables de APM lui avaient fait part
du manque de fluidité dans la collaboration avec le Directeur Général
301
de la CAMAIR, M. Yves Michel FOTSO, situation qu'il avait tenté
d'arranger. Et dès la fin de leur mission, un rapport lui avait été
adressé avec ampliation à la Présidence de la République.

À la question de savoir si le contrat d'audit accordé à APM s'était


fait sans appel d'offres, M. NDEH a affirmé qu'il avait reçu le dossier
en l'état de M. René OWONA qui lui avait précisé que toutes les
dispositions avaient été prises à la Présidence, et qu'il n'était donc
plus question de s'interroger sur l'aspect juridique du dossier. Il en
était de même du volet financier, qui avait été traité et arrêté à la
Présidence et dont il n'a fait que suivre les directives. Du reste, a-t-il
précisé, M. René OWONA ne lui avait donné qu’une semaine pour la
finalisation de ce dossier, et sa volonté affichée de suivre la procédure
normale lui avait valu une inimitié éternelle avec le défunt.

Invité enfin à donner son sentiment sur le travail effectué par APM,
M. NDEH John a relevé que si la mission s’était déroulée globalement
sans incident, il avait noté des manquements de la part de APM dans
le respect de ses obligations contractuelles, car non seulement APM
ne lui rendait pas compte de l’évolution de sa mission, mais plutôt à la
Présidence, mais encore, cette structure s’était immiscée gravement
dans la gestion de la CAMAIR, toute choses qu'il avait dénoncées
dans des correspondances adressées tant au Secrétaire Général de la
Présidence de la République (SG/PR) qu'au Ministre des Finances de
l’époque (PV n° 017 et annexe 10).

Invité à apporter son témoignage dans cette enquête, M. MARAFA


HAMIDOU YAYA, Ministre d'Etat, chargé de l'Administration
Territoriale et de la Décentralisation a déclaré qu'au début des
années 2000, pendant qu'il occupait alors les fonctions de SG/PR, la
nécessité s'était imposée d'acquérir un avion neuf pour le Chef de
l'Etat dont les déplacements devenaient coûteux, et parfois
difficilement gérables, compte tenu des délais et des exigences de
sécurité liées à la Haute Personnalité.

D'autre part, a poursuivi M. MARAFA, il était devenu impossible


de faire confiance à la CAMAIR dont la comptabilité depuis des
années, frisait le dépôt de bilan. C'est alors que M. Yves Michel
FOTSO fut nommé DG de la CAMAIR. Les décisions prises par ce
dernier avaient permis, selon lui, de créer une nouvelle dynamique et
302
un an plus tard, la situation de cette compagnie s'était
considérablement améliorée.

Ayant noté que parmi les partenaires de la CAMAIR, la société


GIA INTERNATIONAL présentait une certaine souplesse dans ses
conditions d'affaires, notamment en ce qui concernait le financement
des aéronefs, il avait été demandé à la CAMAIR de procéder, avant
tout partenariat officiel avec la Présidence de la République, à une
enquête de crédibilité sur la susdite société. Des investigations
menées, a poursuivi M. MARAFA, il ressortait que GIA était une
société au carnet d'adresses fourni dont l'expertise était mondialement
connue. C'est ainsi qu'il avait demandé au DG de la CAMAIR de
solliciter GIA pour le financement du BOEING présidentiel. Compte
tenu du contexte financier de l'époque, il avait été convenu un
mécanisme de financement particulier s'articulant autour d'un
financement structuré au bénéfice de la CAMAIR qui mettrait l'avion
à la disposition de l'Etat à sa livraison.

En Août 2001, a ajouté M. MARAFA, GIA avait soumis une


proposition de financement d'un BBJ-2 conforme aux prescriptions
indiquées. Celle-ci comprenait aussi bien la fabrication de l'avion que
l'aménagement et l'habillage intérieurs. L'avion coûterait 65 millions
de dollars US au total dont 49 millions US pour l'avion nu et
16 millions pour l'aménagement et l'habillage intérieurs. Un déposit
de 31 millions de dollars US avait donc été effectué à GIA, et après le
versement d'une caution de 2 millions dollars US à BOEING, un
contrat d'acquisition d'un BBJ-2 avait été signé. Pour concrétiser
cette convention, une mission conjointe des responsables de la
CAMAIR, l'EMP/PR et GIA s'était rendue en Septembre 2001 aux
USA.

À sa nomination comme Ministre d'Etat chargé de l'Administration


Territoriale, a-t-il poursuivi, non seulement il avait attiré l'attention
de son successeur sur certains dossiers dont celui de l'acquisition de
l'avion présidentiel, mais aussi il avait continué à s'intéresser à ce
dossier. C'est pourquoi il avait marqué sa surprise en apprenant que
l'option GIA avait été abandonnée par son successeur, ce dernier
ayant marqué sa volonté de traiter directement avec BOEING en
payant comptant, sans tenir compte des 29 millions dollars US déjà
détenus par GIA et des risques de pénalités qu'engendrait
303
nécessairement une rupture abusive de ce contrat. Tout ceci, ajouté à
l'intrusion de APM dans la gestion de la CAMAIR et plus tard à la
mise en liquidation de GIA, avait conduit à la perte de deniers
publics.

Invité enfin à donner son sentiment sur l'acquisition de


l'ALBATROS, le Ministre d'Etat a tout simplement affirmé que les
conditions d'acquisition de cet avion étaient des plus floues, ce
d'autant que le minimum de précautions requises en termes de
sécurité n’avaient pas été prises au regard de son utilisateur final (PV
n° 18).

Invité à s'expliquer par la suite, M. INONI Ephraïm, Premier


Ministre du Gouvernement de la République du Cameroun, Secrétaire
Général Adjoint de la Présidence de la République au moment des
faits, a déclaré que bien qu'étant à ce poste, il avait été simplement
informé du projet d'acquisition d'un avion pour le Chef de l'Etat sans
y avoir été associé.

Parlant cette fois de la CAMAIR, le Premier Ministre a déclaré que


c'était lui qui en son temps avait dénoncé, dans une note adressée au
Chef de l'Etat, la surévaluation des contrats de location des avions de
la CAMAIR. C’est pour remédier à la situation, selon lui, que la
société APM avait été choisie pour auditer lesdits contrats.

Invité à s'expliquer sur la procédure d'attribution d'un marché


d'une telle importance qui du reste, avait été passé de gré à gré, M.
INONI Ephraïm a estimé qu'il ne lui appartenait pas de porter un
jugement sur un document six ans après sa signature. Tout comme il
est resté vague sur la question de savoir pourquoi APM, sans un
avenant formel, avait élargi unilatéralement sa mission à la gestion de
fait de la CAMAIR alors qu'elle ne devait s’en tenir qu'à l'audit. A ce
sujet, le susnommé a prétendu qu'il appartenait à son chef
hiérarchique de l'époque M. ATANGANA MEBARA, de s'assurer de la
régularité de ce contrat.

Sur un autre plan, l'enquête ayant découvert que M. INONI avait


occupé les fonctions de PCA de APM, celui-ci a été amené à
s'expliquer. C'est ainsi que le susnommé, avant de répondre sur le
fond, a d'abord tenu à préciser qu'il existait deux APM ; APM
304
(Aircraft Portfolio Management) ayant signé le contrat d'audit des
avions CAMAIR, et APM (Assets Portfolio Management) qui est la
filiale camerounaise de la première citée. Il a précisé que c'est de
cette dernière qu'il avait été désigné PCA pour des besoins de
commodités linguistiques et sans en être actionnaire (cf. documents n°
4 à 13 de l'annexe 11). Poursuivant ses déclarations, M. INONI a
expliqué qu'il avait demandé, pour raison d'indisponibilité, d'être
démis de ces fonctions.

Seulement, s'il s'est avéré que le susnommé avait été PCA de Assets
Portfolio Management et non de Aircraft Portfolio Management, il a
été démontré que les deux structures étaient doublement liées,
notamment à travers M. Kevin WALLS responsable de Aircraft
Portfolio Management et en même temps Directeur Général de Assets
Portfolio Management, et M. OTELE ESSOMBA Hubert, Directeur
Général Adjoint de Assets Portfolio Management et neveu de son
collègue René OWONA. Bien plus, la démission de M.INONI en tant
que PCA n'est intervenue qu'en Novembre 2003, c'est-à-dire bien
après la fin de la mission de APM à la CAMAIR. Face à toutes ces
incongruités, M. INONI a reconnu sa maladresse et son inadvertance.

Invité plus tard à apporter des éclaircissements sur deux


correspondances observées entre le Secrétariat Général de la
Présidence de la République et la SNH et relatives d'une part au
virement d'une somme de 4 milliards FCFA dans le compte de la
Standard Chartered Bank Cameroun domicilié à la Standard
Chartered Bank de New York, M. INONI s'est dit incapable d'apporter
le moindre éclairage à l'enquête, jugeant au passage cette démarche
anormale. Tout au plus, a-t-il précisé, il avait servi d'intermédiaire
pour transmettre une information en ce qui concernait les virements
sus évoqués (cf. document, n° 14 de l'annexe11).

Interpellé sur le point de savoir ce qui justifiait le virement en Mai


2002 à APM de la somme de 2.286.735,26 Euros pour le règlement de
l'acompte dû par la CAMAIR en faveur de ANSETT alors que son
contrat ne lui assignait pas ce type de mission, M. INONl a fait
remarquer que pour lui, il serait opportun d'interpeller sur ce point le
donneur d'ordre, en l’occurrence M. ATANGANA MEBARA.

305
Interpellé enfin sur le point de savoir ce qui justifiait qu'il ait
adressé le 11 juillet 2003 une note au Président de la République dans
laquelle il relevait que la société ANSETT avait perçu un surplus de
plus de 3 millions de USD au titre de règlement des factures de
location des aéronefs, somme qu'il suggérait de récupérer, tout en se
gardant de signaler que son supérieur hiérarchique avait ordonné,
«sur hautes instructions du Chef de l'Etat », le virement de la somme
de 4 milliards FCFA pour le même objet, M. INONI Ephraïm a
prétendu n'avoir pas été au courant de cette dépense (Pv n° 19).

Entendu derechef d'une part, sur la destination de certaines


sommes d'argent dont il avait ordonné les sorties, notamment la
somme de 2.500.000 USD virée à APM pour être payée à ANSETT
dans le cadre du règlement des factures de location des avions par la
CAMAIR, la somme de 4 milliards de FCFA prétendument virée
directement au compte de ANSETT et la somme de 720.000.000 FCFA
virée à la Perception de l'Ambassade du Cameroun à Washington, et
d'autre part, sur les irrégularités contractuelles et les connexions
coupables avérées entre APM et le Secrétariat Général de la
Présidence de la République, M. ATANGANA MEBARA Jean-Marie,
est demeuré vague dans ses dépositions, se contentant de soutenir que
les sommes sus évoquées avaient été débloquées sur « hautes
instructions du Chef de l'Etat » et en parfaite intelligence avec ses
collaborateurs, et qu'il ne lui revenait pas de s'assurer de l'exécution
normale du contrat entre l'Etat du Cameroun et APM. Il s'est en outre
montré incapable d'apporter le moindre fondement à sa lettre par
laquelle il autorisait le nommé Kevin J. WALLS à conserver par
devers lui ces deniers publics qu'il avait chargé celui-ci de récupérer
auprès de GIA (Pv n° 20 et 21).

Invité enfin à répondre aux accusations formulées à son encontre


par M. OTELE ESSOMBA Hubert, relativement a la proposition faite
a celui-ci de partager la somme de 8.800.000 USD déduite des loyers
d'avions dus à GIA, M. Yves Michel FOTSO a clairement affirmé qu'il
n'avait jamais eu connaissance d'une possibilité de distraire
partiellement ou totalement une telle somme d'argent. Il a ajouté que
non seulement il n'avait jamais fait pareille proposition à son
accusateur, mais en plus, il n'avait jamais eu à s'entretenir en privé
avec ce dernier durant les 4 mois qu'a duré la mission APM à la

306
CAMAIR et dont il est utile de rappeler qu'elle a été marquée par une
mésintelligence profonde entre les deux protagonistes (Pv n° 22).

Du reste, la confrontation organisée entre les deux susnommés n'a


pas apporté d'éclairage nouveau sur ce point (PV n° 23).

307
ANNEXE 3 : FICHE EMP ET RAPPORT DE MISSION
MITLASSOU

1. FICHE EMP

308
309
310
2. RAPPORT DE MISSION MITLASSOU

MISSION TECHNIQUE
EFFECTUEE AUX ETATS UNIS EN CALIFORNIE ( Victorville ) du 09
au 17 août
Cette mission avait pour objectif, l'inspection d'un avion de type B767-200 ainsi que les
documents techniques associés, afin de donner un avis sur son état technique. Le
programme de travail arrêté a porté sur les points suivants :

1- Exploration des documents réglementaires et techniques de l'avion


2- Inspection visuelle de l'avion
3- Analyse des informations recueillies

I - EXPLORATION DES DOCUMENTS

M DOCUMENTS REGLEMENTAIRES

Les documents ci-après nous ont été présentés et nous en avons fait des photocopies.

• CERTIFICAT DE NAVIGABILITE ( CDN )


• CDN EXPORT
• CERTIFICAT D'IMMATRICULATION
• CERTIFICAT DE LIMITATION DE NUISANCE
• CEIRB du précédent exploitant
• CERTIFICATION ETOPS
• STC ( Supplemental Type Certificate ) du TCAS II
• Liste des précédents exploitants de l'avion

La lecture des documents sus-cités nous a permis de constater leur conformité par
rapport à la réglementation en vigueur.

'-2 DOCUMENTS TECHNIQUES

Nous avons consulté les documents suivants :

• Livret aéronef
• Livrets des deux réacteurs et celui de l'APU
• Manuel d'Entretien du précédent utilisateur
• Plan d'aménagement cabine
• Liste des équipements cabine de secours et leur position sur avion
• Liste et situation des équipements à vie limitée cellule
• Historique des différentes opérations de maintenance jusqu' en mars 2002.
• Liste des pièces à vie limitée des deux réacteurs et de l'APU
• Historique des différentes modifications effectuées sur avion jusqu'en Mars 2002.
• Plan de localisation des différents dommages et réparations structuraux
• Certificats libératoires moteurs 01 et 02 délivrés par l'atelier de révision
• Certificat libératoire APU délivré par l'atelier de révision
• Certificat libératoire et liste des pièces à vie limitée des Trains d'atterrissage

311
u INSPECTION PHYSIQUE DE L'AVION
L'inspection de l'avion a été faite de l'extérieur à l'intérieur ( parties inférieures du
fuselage et des ailes ). La partie supérieure du fuselage ainsi que les empennages
n'ont pas été inspectés, compte tenu du temps imparti et des moyens logistiques
trouvés sur place. Le constat qui en découle est le suivant :

11-1 PARTIE INFERIEURE DU FUSELAGE

> Pas de traces de dommages ni de réparations structurales de grande


envergure
> Importantes fuites hydrauliques et présence manifeste de corrosion sous le
fuselage au niveau de la section 45 (zone logement des trains principaux)
> Fuites carburant localisées sous les deux ailes, entre l'emplanture et les
mâts réacteurs. Cette fuite est .légèrement masquée, soit par les intempéries
soit par un nettoyage préalablement effectué. Seules des inspections
approfondies pourront confirmer l'ampleur de ces fuites.
> L'aspect extérieur des entrées d'air et des carénages moteurs ne présente
aucune anomalie apparente

"-2 INTERIEUR DE L'AVION

Cabine Passagers
> Cabine répartie en trois classes ( F, J et Y )
> Etat général acceptable
> Fauteuils première classe pas en bon état
> Revêtement des cloisons de partition cabine légèrement défraîchi
> Deux toilettes disponibles à l'avant.
> 9 Banquettes PNC en bon état
> Deux blocs galleys de type KSSU en bon état (01 AVANT et 01 ARRIERE )

Poste de Pilotage
> Bonne présentation en général.
> Les planches de bord sont équipées d'instruments de bord intégrés
« SEMI EFIS » ( Electronic Flight Instruments System)

III -ANALYSE DES DONNEES RECUEILLIES

L'avion, sorti de chaîne Boeing en juin 1986, a été exploité successivement par les
transporteurs suivants qui ont eux-mêmes assuré l'entretien de l'appareil :

1/ LANCHILE 2l- du 30 juin 1986 au 23 Février 1995


TRANSBRASIL 3/- du 23 Février 1995 au 23 Novembre 1999
AIR MADAGASCAR du 22 Mars 2000 au 14 Mars 2002
312
IH-1 SITUATION PAR RAPPORT AU PROGRAMME D'ENTRETIEN
r ------------- --------------------------
^m
Entretien courant
La dernière visite technique majeure a eu lieu le 14 octobre 2001. L'avion n'ayant pas été
utilisé depuis Mai 2002, les visites réglementaires suivantes n'ont pas été exécutées et
sont par conséquent dues :

> Entretien Systèmes : visite 1C, visite 2C et visite 3C


> Entretien Structure : visite S1C, visite S2C et visite S3C
> Inspection de prévention et de protection contre la corrosion : opérations CPCP

Par ailleurs, nous avons relevé que la plus importante visite technique prévue sur cet
appareil ( visite 4C, qui équivaut à la Grande Visite ) viendra à échéance en octobre
2004, soit moins d'un an après sa mise en service.

Il faut noter que la liste exhaustive des travaux d'entretien réglementaires à exécuter ne
pourra être établie qu'après exploitation approfondie des documents de maintenance
disponibles dans les archives et après inspection détaillée de l'avion.

Les équipements à durée de vie limitée cellule avion


Par rapport au programme d'entretien des B767-200 en vigueur, plusieurs équipements
ayant dépassé leurs limites d'utilisation ont été recensés et devront être remplacés ou re-
certifiés avant remise en vol de l'appareil.

Nota : l'avion étant encore stocké pour un certain temps, cette liste est susceptible de
s'allonger au cours des prochaines semaines.

Les équipements à durée de vie limitée Moteurs et APU :


Les pièces à vie limitée installées sur le moteurs ainsi que sur l'APU ne présente aucune
contrainte restrictive à effet immédiat quant à la remise en vol de l'appareil.

HI-2 SITUATION PAR RAPPORT AUX CONSIGNES DE NAVIGABILITE

Consignes de Navigabilité ( AD)

Les inspections et travaux recommandés par les consignes de navigabilité


(Airworthiness Directives) et dont l'échéance est proche ou dépassée sont au
nombre de 21, compte non tenu de celles qui pourraient être émises entre temps.

IV - CONCLUSION

Cette première inspection aura permis d'avoir une idée précise du statut général de
l'avion et de son état technique actuel, ce dernier pouvant évoluer en raison de la
position de stockage de l'appareil.

Il est à noter qu'en cas de décision de mettre cet avion en exploitation, alors une
inspection détaillée de l'appareil, de ses moteurs et équipements sera nécessaire afin
d'établir la liste exhaustive des travaux de maintenance à exécuter sur avion ( aux frais
du propriétaire ) en vue d'obtenir le certificat de navigabilité requis pour le démarrage de
l'exploitation.
3

313
Dans le cadre de cette liste de travaux de maintenance à effectuer sur avion avant sa
mise en exploitation il serait judicieux et prudent de faire exécuter dans la foulée et par
anticipation les opérations de la visite technique de type 4C, afin d'améliorer la fiabilité de
l'appareil au cours de ses premiers mois d'exploitation.

Dans cet ordre d'idées et en raison de l'âge de l'avion, l'on ne pourra obtenir un niveau de
fiabilité de cet appareil comparable à celui d'un avion neuf qu'en mettant en place un stock
conséquent de pièces détachées.

Fait à Yaoundé le 18 Août 2003

Colonel Justin MITLASSOU LIAISON AIR ,

Colonel Manfred BAKOA LIAISON AIR

Louis TANIFORM AUTORITE AERONAUTIQUE

JeanTCHUIDJEU CAMEROUN AIRLINES


^
Jean-Claude NGANGUE CAMEROUN AIRLINES

314
ANNEXE 4 : CERTIFICAT DE NAVIGABILITE DELIVRE PAR
LA FEDERAL AVIATION ADMINISTRATION

315
ANNEXE 5 : INFORMATIONS DE L’AVIONNEUR BOEING
SUR L’ETAT TECHNIQUE DU BOEING 767-216

316
317
318
ANNEXE 6 : DOCUMENT RELATIF A LA RECEPTION PAR
ANSETT WORLWIDE DE LA SOMME DE 2, 500, 000 DOLLARS
US (ENGAGEMENTS DE CAMAIR LIES AUX CONTRATS -
LEASING DE SA FLOTTE)

319
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