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LE MOUVEMENT « QUEER » : DES SEXUALITÉS MUTANTES ?

Pascale Macary-Garipuy

érès | Psychanalyse

2006/3 - no 7
pages 43 à 52

ISSN 1770-0078

Article disponible en ligne à l'adresse:


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http://www.cairn.info/revue-psychanalyse-2006-3-page-43.htm
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Pour citer cet article :
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Macary-Garipuy Pascale , « Le mouvement « queer » : des sexualités mutantes ? » ,
Psychanalyse, 2006/3 no 7, p. 43-52. DOI : 10.3917/psy.007.0043
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Le mouvement « queer » :
des sexualités mutantes ?
Pascale MACARY

« Queer » ?

Si le post-modernisme est un signifiant à manier avec précaution, pour ce qu’il


en est du mouvement queer, il s’impose, tant le sujet qu’il met en scène se trouve sans
l’appui de l’Autre et orphelin de toute transmission. Le discours de la science, le capi-
talisme, les systèmes de représentativités démocratiques du Nord promeuvent l’individu
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au détriment du sujet, qui se trouve emporté vers des terres inconnues quant aux modes

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de consommation, de sexualité, de rapport à l’autre. Le corps, ses représentations, son
usage – y compris dans les transformations qui lui sont imposées – est bien sûr central
dans cette mutation puisqu’il est le lieu de la jouissance : deux thématiques à la fois cen-
trales et problématiques des théories queers.
Le mouvement queer, mouvement parce qu’il s’enracine, en ses formes savantes,
dans la littérature et sa critique, l’esthétique, la philosophie, la sociologie, l’anthropolo-
gie, l’histoire, se situe dans cette translation qui va d’une modernité dépassée vers des
lendemains vertigineux. Le mouvement, la translation, la mutation sont des signifiants
utilisés abondamment par les théoriciennes du queer, pour parler des sujets « queeri-
sés », faisant du même geste de ces sujets les incarnations paradigmatiques de ce monde
sans garantie d’aucun Autre.
Queer est au départ une insulte nord-américaine, qui vient nommer l’autre dans
son étrangeté, sa bizarrerie. Étymologiquement 1, ce signifiant renvoie à un « travers »,
qui s’oppose dans la langue anglaise moderne à straight (droit, « hétérosexuel » dans le
champ de la sexualité). Il est en usage depuis le XXe siècle pour donc dire les sexualités
de travers, correspondant grosso modo à notre français « pédé ».
Des groupes de lesbiennes, composés de chicanas, de noires, de chômeuses et
n’appartenant pas au monde homosexuel nord américain intégré (par sa lutte) dès les
années 1970-1980, ont fait de cette insulte un étendard et se sont autoproclamées

Pascale Macary, pascale.macary@wanadoo.fr


1. R. Harvey, P. Le Brun-Cordier, « Qu’ouïr au queer ? », Revue internationale du collège de philosophie,
n° 40, 2003, Avant-propos.
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« queers » pour marquer leur volonté de non-intégration dans la société marchant au


pas de la norme hétérosexuelle, blanche et middle class 2. L’usage « perverti » de ce signi-
fiant est souvent comparé à celui qu’utilise les Noirs américains pour se nommer :
« neger ». Mais aussi sous ce nom « queer », sont mises en pièce toutes les identifications
à une classe ou à une race : c’est une promotion radicale de l’individu au détriment des
groupes d’appartenance préexistants. L’assomption du sujet est une autre affaire, que
nous aurons à examiner, ne serait-ce que parce que le sujet n’est pas tout déterminé par
l’imaginaire des identifications ou même par le symbolique, y compris quand il met en
acte un certain type de domination.

Ce signifiant, donc détourné de sa valeur d’insulte, sera mis sur la selle de la théo-
rie par Teresa de Laurentis en 19913. Aujourd’hui il déborde les termes stricts de l’homo-
sexualité, bien que cette référence reste majeure, pour désigner au-delà « toute pratique
transgressant les classifications en vigueur, les représentations traditionnelles, les
normes sexuelles. Les transsexuel(le)s, les travesti(e)s hétérosexuel(le)s, les bisexuel(le)s,
les sadomasochistes sont autant pris en compte que les lesbiennes et les gays. Ces caté-
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gories sont à la fois contestées et jouées, instrumentalisées. En critique et théorie litté-

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raires, le “queer” dépasse alors la simple étude de l’homosexualité dans la littérature :
il débusque ce qui est “pervers” dans les textes, il étudie les stratégies par lesquelles les
œuvres subvertissent les catégorisations sexuelles et le système de genre 4 ».

Déconstruction du « sexe » et du « genre »

Le cœur du « queer », c’est la déconstruction du sexe, du genre, et partant du


corps et de la jouissance sexuelle tels que l’un et l’autre sont normalisés, aucun de ces
topoï n’étant naturel ou biologique. Le sexe (« biologique ») et le genre (l’identité
sexuelle), basés sur le binaire masculin/féminin sont fictions, constructions d’un dis-
cours dominant marqué de son hétérosexualité. Le sujet lui-même est fictif et il s’agira
de détruire tout essentialisme déclaré ou caché dans les modes de le penser.

Partant les modalités de vivre la sexualité, non seulement quant au choix d’objet,
mais quant aux pratiques elles-mêmes sont questionnées.

Pourquoi y a-t-il deux sexes et pas autant que d’individus ? se demande Butler. Si
au sein du mouvement féministe lui-même, les lesbiennes furent souvent exclues (sur-

2. J. Saez, Théorie queer et psychanalyse, Paris, EPEL, 2005, p. 21.


3. T. De Laurentis, « Queer theory : Lesbian and Gay Sexalities », Différences : A Journal of Feminist
Cultural Studies, 3-2, p. III-XVIII.
4. http://www.fabula.org/atelier.php?Queer_readings
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tout si elles étaient butchs 5), ce dernier n’est-il pas dans une construction normative qui
exclurait de fait certains types de constructions identitaires et certains modes de jouir ?

En réponse à cela, pour le « queer » tout ce qui est du côté des sexualités mar-
ginales devient inventif, performatif : sadomasochisme (SM 6), utilisation de godemi-
chés ; toutes les ambiguïtés ou les jeux avec les genres sont interrogés : les transgenres
(Female to Male –FtM – ou Male to Female – MtF) dont les drag-queens ou king, les
transsexuel(le)s, l’hermaphrodisme – dont Del La Grace Volcano, photographe qui
construit une œuvre aux travers de ses transformations de genre est l’un des plus
fameux représentants (un exemple de 1995 : l’autoportrait en femme à barbe). Ce sont
le brouillage des frontières entre les sexes, les formes que revêtent leurs entremêle-
ments qui
font le lit de la performance « queer », qui est donc une problématique issue d’une
revendication de lesbiennes au sein du mouvement féministe, repris en un second
temps par des gays 7.
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Références du « queer »

La polysémie du mouvement « queer » marque son dynamisme, mais sans doute


est-ce aussi un des effets de ce qu’il tente de théoriser : l’éclatement des jouissances, la
revendication d’un nomadisme sexuel, d’une sexuation mutante.

Malgré leurs écarts, les théoriciennes du « queer » – puisque ce sont surtout des
femmes, ou plutôt des « dites femmes » – se réfèrent toutes à Foucault, et, en particu-
lier, à son Histoire de la sexualité. Le premier tome, La volonté de savoir 8, est le plus
convoqué. Nous savons qu’une des originalités de la pensée foucaldienne réside dans son
abord du pouvoir qui n’est plus seulement répression, mais production ; ainsi y sommes-
nous tous assujettis puisque, comme sujets nous sommes constitués par lui : le pouvoir
réprime mais fait tout aussi bien exister. Il s’inscrira dans les corps vivants et les
construira, les déterminera, ce qui exclut l’ontologie du sujet, cartésien par exemple.
C’est cette tyrannie, constitutive du sujet, que Foucault nommera le « biopouvoir » des

5. Butch et fem (prononcer faim) est le couple extrême du lesbianisme. Identifiée comme masculine,
« camionneuse » pour butsch, hyperféminité pour fem. La question que se pose les théoriciennes queer
aujourd’hui c’est de savoir si ce couple relève d’identifications à chacun des genres ou s’il convoque d’autres
identifications, inédites ? Voir Lemoine C, Renard I. (sous la dir. de), Attirances–Lesbiennes fems, les-
biennes butchs, Paris, Éditions gaies et lesbiennes, 2001.
6. Pour M-H Bourcier, Les pratiques SM – en public ou en groupe – ont été pour les lesbiennes « une façon
de déprivatiser et de rendre visible la sexualité dite féminine », dans Sexpolitiques – Queer zones 2 –, Paris,
La fabrique éditions, 2005, p. 140,
7. Par exemple, voir une réinterprétation des textes littéraires classiques de l’ouvrage de F. Clusset, Queer
critics – La littérature française déshabillée par ses homo-lecteurs, Paris, PUF, 2002.
8. M. Foucault, Histoire de la sexualité 1, La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976.
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États. Quant à la sexualité, loin d’être absente, refoulée des discours, elle y est au
contraire centrale : l’examen de conscience et la confession catholiques, puis un véri-
table corpus pseudo-scientifique s’en sont emparés depuis le XVIIe siècle et la sexualité
devint le critère fondamental de notre identité de sujet. Dans cette élaboration discur-
sive, l’homosexualité reçut de nouvelles définitions, le savoir ayant un effet performatif,
c’est-à-dire qu’il vient marquer au fer la sexuation et les modes de jouissance. Pour
Foucault, le sexe est une construction, une « unité fictive » et un faux principe causal,
dont il fait la généalogie.

La sexualité et, partant, l’homosexualité ont donc une histoire et les théori-
ciennes « queers », qui sont avant tout des anti-essentialistes, certaines me semblent
même être nominalistes, vont s’emparer de cette pensée foucaldienne pour travailler les
subjectivités et les identités « lesbienne », « gay », « homme », « femme », « hétéro-
sexuelle » qu’elles sont les premières à questionner.

Ajoutons que Deleuze et Derrida sont aussi des références du « queer », l’un sur-
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tout pour le livre écrit avec Guattari, L’anti-Œdipe, l’autre pour sa philosophie de la

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déconstruction.

Du côté des productions lesbiennes, Monique Wittig est la références princeps


pour son roman ou plutôt son long poème Le corps lesbien 9, ainsi que pour ses deux
articles théoriques fondateurs des années 1980, rassemblés dans un ouvrage qui s’inti-
tule La pensée straight . Ce qui est important chez Wittig, qui est française mais qui vit
aux États-Unis, c’est l’évacuation radicale de tout essentialisme pour penser le sexe. La
sexuation est une catégorie, imposée par le système hétérosexuel dominant, mais en
aucun cas une ontologie fondée sur le biologique ou la nature. Elle s’écarte du fémi-
nisme « traditionnel » des années 1970-1980 qui promeut un féminisme de la différence
(Cixous, Kristeva, Irigaray). Elle rejette toute idée de « La femme », mais pour autant,
elle critique Lacan et le structuralisme avec lui, pour leur non-prise en compte de la
dimension de l’histoire et, pense-t-elle, des conflits de classes et d’intérêts. Pour elle,
« … il n’y a pas d’être homme ou d’être-homme. “Homme” et “femme” sont des concepts
d’opposition, des concepts politiques… Si nous, lesbiennes, homosexuels, nous conti-
nuons à nous dire, à nous concevoir comme des femmes, des hommes, nous contribuons
au maintien de l’hétérosexualité 10 ». Ou encore, elle posera, ce qui ne peut qu’intéresser
les lacaniens : « Il serait impropre de dire que les lesbiennes vivent, s’associent, font
l’amour avec des femmes car la-femme n’a de sens que dans les systèmes de pensée et les
systèmes économiques hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes 11. » On peut
dire sans se tromper que la pensée de Wittig est « queer » – avant que ce signifiant ne

9. M. Wittig, Le corps lesbien, Paris, Minuit, 1973.


10. Ibid., p. 72-73.
11. Ibid., p. 76.
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devienne fédérateur d’un mouvement – par sa position radicalement déconstructiviste.

La théorie la plus reconnue en France est celle de Judith Butler, bien que nous
ayons au moins une universitaire française, Marie-Hélène Bourcier, qui milite et produit
à partir des présupposés « queers 12 », ou encore l’espagnole Beatriz Preciado qui appar-
tient au groupe « queer » français « Le Zoo » et se partage entre États-Unis et Europe.

La pensée dite « structuraliste » et « poststructuraliste » continue d’alimenter la


pensée américaine la plus postmoderne et en retour nous recevons l’usage que les
auteurs américains en ont fait. Ainsi, J. Butler revendique-t-elle le fait que sa pensée
s’enracine dans ce que l’on nomme aux États-Unis, la French Theory, et sont convoqués
pour être passés à l’aune de son regard aigu, rien moins que Lévi-Strauss, Foucault,
Lacan, Derrida, Deleuze ou encore Kristeva et Irigaray 13.

Quelques lignes de force théoriques


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« Les féministes peuvent-elles faire de la politique sans “sujet” pour la catégorie

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“femme” ? 14 » se demande J. Butler dont le projet est de démontrer que les attributs de
genre ne révèlent ni n’expriment une identité naturelle, mais sont des performatifs,
« … un acte de discours qui fait advenir à l’être ce qu’il nomme », et cette production a
toujours lieu à « travers une certaine répétition et re-citation 15 ».

Pour Butler, le genre et le sexe sont déterminés par « la matrice culturelle » par
laquelle l’identité de genre devient intelligible et qui exige que certaines formes d’« iden-
tités » ne puissent pas « exister » ; c’est le cas des identités pour lesquelles le genre ne
découle pas directement du sexe ou lorsque les pratiques du désir ne « découlent » ni du
sexe ni du genre. « Découler » dans ce contexte consiste en un rapport politique de consé-
quence nécessaire promulgué par les lois culturelles qui établissent et régulent les formes
et le sens que prend la sexualité 16 ». Les identités de genre sont donc soumises à une
norme culturelle, elle-même fondée sur des catégories discursives qui excluent, en les reje-

12. M.-H. Bourcier, S. Robichon (sous la direction de), Parce que les lesbiennes ne sont pas des femmes,
Paris, Éditions gaies et lesbiennes, 2002. M.-H. Bourcier, Sexpolitiques – Queer Zones 2, Paris, La fabrique
éditions, 2005.
13. J. Butler, Trouble dans le genre, Paris, La Découverte, 2005. La version américaine date de 1990. La
première introduction a été écrite en 1990, la deuxième, pour la 2de édition américaine en 1999. Les deux
figurent dans l’ouvrage français.
14. Ibid., p. 267.
15. J. Butler, « Le genre comme performance », Humain, inhumain, Paris, Éditions Amsterdam, 2005,
p. 17-18.
16. Ibid., p. 85.
17. J. Butler, Bodies That Matter : On the Discursive Limits of « Sex », New York, Routledge, 1993.
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tant dans l’inintelligible ou l’anormal, ce qui du genre ou du désir n’est pas moulé selon
cette « matrice culturelle », ou encore « hégémonie hétérosexuelle 17 », terme préféré un
peu plus tard par Butler, car il met mieux en exergue la malléabilité du symbolique et
donc la possibilité d’érosion de sa fixité par la fluidité des identifications imaginaires.

Les genres masculin et féminin sont présumés exprimant la naturalité des corps
mâle et femelle et ce qui ne respecte pas cette répartition agit comme un dévoilement
fécond de la limite inhérente à cette imposition. L’apparente substance du sexe est réa-
lisée par une astuce du langage (la grammaire) et du discours qui amène au genre, soit
à « la stylisation répétée des corps, une série d’actes répétés à l’intérieur d’un cadre régu-
lateur des plus rigides, des actes qui se figent avec le temps de telle sorte qu’ils finissent
par produire l’apparence de la substance, un genre naturel de l’être 18 ». L’argument bio-
logique est lui-même réfuté, telle la faculté de reproduction des femmes, car si ce trait
fait la catégorie « femmes », alors que faire des femelles non pubères, des femmes méno-
pausées, des stériles ? Ne sont-elles pas pourtant des femmes ? La faculté reproductrice
est un trait rendu politiquement pertinent pour marquer la différence entre des corps
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non pas sexués en eux-mêmes, mais nommés comme tels par le langage hétérosexué.

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L’être de genre est un effet et non une cause, mais a des incidences réelles : en ce sens,
on ne peut pas dire des « actes de genre » qu’ils sont vrais ou faux, réels ou
déformés puisque le fait qu’ils révèlent une identité leur préexistant est une fiction, mais
ils sont performatifs.

Pour Butler, il n’y a ni homme ni femme en substance, mais ces signifiants pren-
nent consistance de la matrice d’intelligibilité donnée par le langage qui instaure un
binaire : « femme » ne peut se dire que parce qu’il y a « homme » et inversement. Ce qui
fait que, contrairement au féminisme classique, ce n’est pas tant le discours « phallogo-
centré », même si elle l’admet comme mode de domination, qui intéresse Butler, mais
la matrice culturelle hétérosexuelle qui amène, comme nous l’avons vu, un mode d’in-
telligibilité performatif. Critique du binaire et de la positivité des identités de genre : un
sexe ne vaut que pour un autre sexe, alors que pour Butler, mais aussi pour De
Laurentis, Preciado 19, Rubin 20, Sedgwick 21 et autres auteurs « queers », les sexes peu-
vent être multiples, même si aujourd’hui, il est possible que nous ne voyions que des
vacillations entre les deux genres – du fait de l’hégémonie hétérosexuelle. Mais ce sont

18. J. Butler, Trouble dans le genre, op. cit., p. 110.


19. B. Preciado, « Multitudes queers. Notes pour une politique des anormaux », Multitudes, n° 12, 2003.
B. Preciado, Manifeste contra-sexuel, Paris, Balland, 2000.
20. G. Rubin, « L’économie politique du sexe : transactions sur les femmes et systèmes de sexe/genre »,
1975, Cahier du CEDREF, n° 7, 1998 (U. Paris VII) pour la trad. frse. G. Rubin, « Penser le sexe : pour une
théorie radicale de la sexualité », dans J. Butler, G. Rubin, Marché au sexe, Paris, EPEL, 2001.
21. E.K. Sedgwick, Epistemology of the Closet, Penguin Books, Londres, 1990.
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ces oscillations elles-mêmes entre masculin et féminin (la butch, les drag-queens et king)
qui amènent le trouble dans le genre.

Notons là que pour ce qu’il en est du rapport d’un sexe à l’autre, le binaire est
exclu pour la psychanalyse, puisque la dissymétrie entre les sexes est radicale. Relevons
aussi que les vacillements de l’hystérique quant à ses identifications sexuées sont bien
connues depuis Freud.

Phallus – identification – pulsion

Quant à cette question du « phallus » comme organisateur des jouissances et


comme orientant le langage, les critiques de la psychanalyse vont bon train. En général
est faite une continuité entre phallus et pénis, le « phallus » n’étant érigé en trait diffé-
renciateur que par un discours mâle dominant et hétérocentré – auquel la psychanalyse
participe. Seul le pouvoir des mots fait choix du « pénis » pour le transformer en « phal-
lus », puisque seul le langage peut nommer et faire de la différence dans ce que nous
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pourrions appeler le réel de l’organisme. Le phallus n’est que l’artefact d’un imaginaire
hégémonique, alors que d’autres traits auraient pu aussi bien être élus par un langage
non phallogocentré, pour dire les différences innombrables des corps (et non la diffé-
rence des sexes). Autrement dit, ce qui est dénoncé, c’est que la loi, en tant qu’elle
impose deux sexes, le fait selon un faux étalon, qui est l’étalon phallique-pénien.

Logiquement, la loi, qui produit le sujet et son corps, ne peut-être exclue des pro-
positions « queers », puisque – Foucault oblige – le sujet ne peut s’effectuer que comme
performance de la loi – ou du pouvoir. Dès lors il s’agit de changer la loi phallogocen-
trée pour que le sujet advienne différemment, selon d’autres règles que celles du binaire
masculin/féminin imposées par le semblant phallique, comme le dirait Lacan mais pour
d’autres raisons. Si Lacan a fait du phallus un semblant, c’est parce que « phallus » est
le signifiant du désir, c’est-à-dire qu’il est le signifiant qui oriente le peu de jouissance
du parlêtre, une fois la castration opérée, laissant le sujet veuf de son objet.

S’agit-il alors de mettre en place un autre phallus, un « phallus-queer » qui orien-


tera langage et jouissance différemment, de façon non hétéro-phallogocentrée ? Ou bien
le langage peut-il se passer d’un signifiant-maître qui vienne le lester ? Plusieurs propo-
sitions se sont fait jour, quelque peu fluctuantes, sans doute parce que ces théories ne
questionnent pas la continuité posée comme évidente entre langage/loi/pouvoir
(comme c’est le cas et la limite de Foucault).

Butler semble plutôt poser une possible multiplicité – fictive pour l’instant – des
modalités de faire genre qui alors ne s’articulerait à aucun signifiant-maître venant faire
fonctionner l’opération de castration : on n’est pas homme et femme, on n’est pas sem-
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blant de phallus ou on n’est pas « sans l’avoir ». On peut alors se demander comment
avec l’exclusion de la castration, il serait possible de ne pas être ça et autre chose en
même temps, père en même temps que fille par exemple…

B. Preciado, elle, propose le godemiché, dit « gode », pour remplacer le vieux


phallus freudien 22. Cet instrument est paradoxalement pour Preciado ce qui détruira ce
qu’il vient représenter. Outre l’utilisation usuelle que les deux « dits » sexes peuvent faire
de l’objet, il peut servir plus symboliquement à re-citer parodiquement des parties du
corps qui, autrement, ne seraient le lieu d’aucun plaisir. Sachant que chez Preciado,
l’orgasme lui-même est une production performative du discours, elle propose de faire
de l’avant-bras un « gode ». Pour cela il suffit de se dessiner l’objet sur la peau, et de
caresser le bras ainsi transformé (re-cité) jusqu’à la jouissance orgastique, feinte par une
respiration haletante. Ce petit exercice a le mérite de montrer de façon parodique – des
artistes queers peuvent aussi effectuer ce genre de performances – que n’importe quelle
partie du corps peut être phallicisée, c’est-à-dire advenir au plaisir. Si Preciado choisit
cet objet, c’est parce que son nomadisme l’éloigne du phallus-pénis lacanien, mais aussi
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parce que l’ordre phallique régnant, le meilleur moyen de le subvertir est de le tourner

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en dérision et non pas de le dénier ou de le contourner.

La performativité du langage hétérocentré tente donc de faire du sexe biologique


la causalité du genre, ce dernier étant supposé refléter le désir, orienté vers le sexe
opposé. Cette unité entre ces trois termes (sexe, genre, désir) évidemment disjoints ame-
nant à un choix intersexes, est récusée avec raison par Butler. Les traits pris à l’un ou
l’autre sexe sont accidentels – ou du moins non déterminés par le sexe biologique : cf. la
toux paternelle endossée par Dora – et l’identité de genre est bien une « une construc-
tion fictive produite par la mise en ordre obligatoire des attributs en séquences de
genres cohérentes 23 » et parfois, les attributs endossés par un sujet ne sont pas conformes
au « modèle culturel ». Nous ne pouvons qu’être d’accord avec cela : l’identité est fluc-
tuante, floue, instable, dépend d’idéaux, elle est imaginaire et imaginative. Nous savons
aussi que le choix d’objet est orienté par le discours, pensons à l’algama grecque si chère
à Foucault et un peu moins aux queers 24.

C’est pour cela que, contrairement aux théories queers, le moi n’est pas le « sujet »
de la psychanalyse. La sexuation, c’est-à-dire le choix du sexe, est déterminée non par les
identifications (le genre), mais par les modalités de jouissance dans un rapport au phal-
lus et à la castration (toute phallique ou pas-toute phallique) : depuis quelque vingt

22. B. Preciado, Manifeste contra-sexuel, op. cit.


23. J. Butler, Trouble dans le genre, op. cit, p. 95.
24. Cf. par exemple la critique qu’en fait B. Preciado, ou elle fait de l’analyse foucaldienne une « rétro-fic-
tion » non paradigmatique, ratant l’analyse des sexualités contemporaines. B. Preciado, « Biopolitique du
genre », dans H. Rouch, E. Dorlin et coll., Le corps entre sexe et genre, p. 65.
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Le mouvement « queers » : des sexualités mutantes ? 51

années, la psychanalyse lacanienne sait que certains hommes sont des femmes.

En ce point se fait jour la limite des théories « queers » qui, en dénaturalisant


avec raison le sujet, le réfutent malheureusement dans le même mouvement. Elles réfu-
tent ce lieu d’un savoir insu, lieu qui résiste à tout discours normalisant. À cet égard,
tout sujet est fondamentalement « queer » : bancal, pervers, monstrueux, cherchant en
vain dans le partenaire un objet a-sexué.

Le sujet butlerien – le mieux articulé à mon sens – est un sujet du signifiant en


tant que ce dernier impose des identifications imaginaires via son binaire gendré, toute
la dimension de la jouissance comme réelle est évacuée de sa constitution.

Le sujet « queer » se réaliserait à partir d’identifications nouvelles, portées par un


discours subversif, contre celles du vieux monde, des re-citations de l’érotique des corps.
La citation traditionnelle du pénis, comme condensateur de jouissance pour les
hommes, la plus difficile nomination de l’organe jouissant pour les femmes depuis le
XVIIe siècle, pour in fine faire du clitoris l’organe du plaisir féminin, délimitent des jouis-
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sances permises sur le corps tout en excluant certains autres organes. Les organes
sexuels en tant que tels n’existent pas pour les théories « queers », mais sont produits
par une technologie discursive de nomination. Ainsi en va-t-il de l’anus qui est le grand
absent de la jouissance. Organe appartenant à tout humain, qui ne vient donc marquer
aucune différence entre les sexes, il ne fut jamais nommé comme lieu du plaisir – mais
pourtant, il faut bien dire que cela fut découvert par beaucoup d’humains, avant toute
re-citation « queer », et Freud avait déjà remarqué, que, même à l’âge adulte, le névrosé
obsessionnel avait une jouissance anale, pour autant d’inclure la métonymie dans la
matérialité même de la jouissance – l’argent par exemple en place de l’excrément.

Mais la jouissance pulsionnelle proprement dite vient s’emparer des trous du


corps pour en faire des lieux jouissifs. Et même si sa jouissance est refoulée pour cer-
tains sujets, cela n’empêche pas la pulsion d’exister et d’avoir certains effets (symptôme
ou sublimation). Le « queer » expliquerait ces jouissances vagabondes – donc ayant
échappé au refoulement – par « la faille constitutive de l’hétérosexualité », puisque la
norme hétérosexuelle vise à une naturalité sexuelle qui n’existe pas, elle est toujours à
même de se fissurer 25. Mais nous savons que pour ce qui est de la jouissance, la libido
a quand même des zones privilégiées : les trous qu’elle tapisse de son voile vif. Les pul-
sions scoptophiliques, invocantes, anales et orales, semblent se distribuer sur le corps
humain, accrochées à la jouissance phallique s’inscrivant du rapport à l’Autre. À partir
de là, peut-on jouir de toutes les parties de son corps ? Nous connaissons les chatouilles,
les massages qui s’exercent sur un corps a priori non découpé, nous savons aussi que les

25. B. Preciado, Manifeste contra-sexuel, op. cit., p. 26.


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52 PSYCHANALYSE n° 7

tortures infligées par le bourreau font souffrir – extrêmes jouissances – le supplicié.


Mais pour ce qu’il en est de la jouissance non mortelle, réglée sur le principe de plaisir,
elle est limitée par la jouissance phallique. Chatouilles et massages sont sans doute ce
que Freud aurait nommé « préliminaires » à la jouissance phallique, qui convoque aussi
bien pour se réaliser le montage avec le regard (voir/se faire voir), la voix (l’insulte ou le
mot d’amour), le déchet (l’excrément ou la position masochiste), l’oralité (du baiser à la
morsure). Ou encore, si l’économie de la pulsion s’appuie sur le quadrige des objets,
ceux-ci s’en trouvent en continuité et se déplacent sur les organes : par exemple, « man-
ger des yeux », c’est ce que Lacan a nommé le montage surréaliste de la pulsion, mais
les objets ne semblent être que quatre et s’accrocher à ce réel des trous du corps.

Ce surréalisme avec lequel la pulsion allie corps et désir – qui en passe parfois
par un objet hors-corps, le fétiche – est ce que le beau poème de Wittig, Le corps lesbien,
tente de mettre en scène : « M/a très délectable j/e m/e mets à te manger, m/a langue
humecte l’hélix de ton oreille se glissant tout autour avec délicatesse, m/a langue s’in-
troduit dans le pavillon, elle touche l’anthélix, m/es dents cherchent le lobe, elles com-
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mencent à le broyer, m/a langue s’immisce dans ton oreille. J/e crache, j/e t’emplis de

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salive 26. » Mais aussi sont nommées dans ce travail, des parties du corps dont la jouis-
sance est à jamais inaccessible à tout savoir : jouissance follement schizophrène.
Wittig met sans doute là en poésie ce que pourrait être une jouissance non phal-
lique : le monde qu’est le corps de l’amante devient alors anamorphique, pris dans
d’extrêmes mutations. Mais il s’agit là sans doute de jouissance d’écriture et non de
jouissance de corps.

26. M. Wittig, Le corps lesbien, op. cit., 17.