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SORCIèRE

Carnets
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© Éditions de L’Herne, 2010


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Anton Tchekhov

SorciÈre
suivi de la nouvelle

Jour de fête

Traduits du russe et annotés par Françoise Darnal-Lesné

L’Herne
LA SORCIÈRE1

La nuit tombait. Dans sa petite maison


de gardien de l’église, le sacristain, Savelii
Guikine2, couché sur son lit, ne dormait pas,
bien qu’il eût pour habitude de se coucher avec
les poules. D’un côté de la couverture faite de
petits morceaux d’indienne bariolée, on voyait
ses cheveux roux et mal peignés, et de l’autre, ses
grandes jambes sales depuis bien longtemps…
Il tendait l’oreille… La maison adossée à

1. Anton Pavlovitch Tchekhov : Вед’ма, Polnoe Sobra-


nie Sočinenij i pisem v 30 tomah, sočinenija v 18 tomah, pis’ma
v 12 tomah, Moska, Izdatel’stvo « Nauka », 1976, p. 375, paru
dans Temps Nouveau (Novoe Vremja), 1886, n° 3600, 8 mars,
p. 2, signé An. Tchekhov. (Toutes les notes sont de la Traductrice.)
2. Guikine : du verbe gikat’ en russe qui désigne le cri du
cygne. Il montre toute l’ironie de Tchekhov dans l’association a
contrario qu’il fait d’un homme laid avec un oiseau connoté par
sa beauté, accentuée ici par le constat que le sacristain est lui-
même associé à d’autres volatiles quant à l’heure de son coucher.

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une clôture avait une unique fenêtre qui
donnait sur les champs. Et dans ces champs se
menait une guerre totale… Il était difficile de
comprendre qui voulait tuer qui et qui, dans
la nature, en faisait les frais, mais, à juger par
le bruit incessant et sauvage qui y régnait,
personne n’en sortait indemne. Une puissance
victorieuse rôdait à la surface des champs,
se déchaînait dans les bois et sur le toit de
l’église, frappait de ses poings colériques la
fenêtre, jetant et arrachant tout sur son passage
tandis qu’une autre, impuissante et vaincue,
allait criant et gémissant… On entendait son
cri plaintif tantôt dans la fenêtre, tantôt au-
dessus du toit et tantôt dans le poêle. En lui ne
résonnait aucun appel à l’aide, mais le chagrin,
la conscience qu’il était tard et qu’il n’était
plus de salut. Les congères neigeuses s’étaient
couvertes d’une fine couche de glace  ; des
larmes y tremblaient ainsi que sur les arbres,
et, sur les routes et les chemins, se répandait un
liquide de boue sombre et de neige fondue. En
un mot, sur la terre, c’était le dégel, mais le ciel
ne pouvait pas par contre s’en rendre compte
à travers la nuit sombre et déversait avec force

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sur la terre dégelée ses flocons de neige fraîche.
Le vent se promenait, ivre… sans lui permettre
de recouvrir la terre, et la faisait tournoyer à
son gré dans les ténèbres…
Guikine prêta l’oreille à cette musique et se
renfrogna… Il le savait ou du moins devinait le
but de tout ce tapage derrière la fenêtre et quelles
mains en étaient l’auteur.
«  Je sai-ais  !  » maugréait-il, en montrant
quelqu’un de son doigt menaçant. «  Je sais
tout ! »
Près de la fenêtre, Raïsa Nikolaïevna, la
sacristaine, était assise sur un tabouret. Une
lampe, posée sur un autre tabouret, timide
et hésitante, répandait son halo huileux et
mouvant sur les belles épaules, les formes
attirantes et généreuses du corps de la jeune
femme, sur sa large natte tombant jusqu’à terre.
La sacristaine cousait des petits sacs de toile. Ses
mains bougeaient à vive allure, mais tout son
corps, l’expression de son regard, les sourcils,
les lèvres pulpeuses, le cou laiteux restaient
immobiles, plongés dans le travail monotone
et mécanique et semblaient dormir. De temps
à autre, elle relevait seule sa tête pour donner

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un peu de repos à sa nuque fatiguée, regardait
furtivement la fenêtre derrière laquelle se
déchaînait la tempête de neige  ; puis elle se
penchait de nouveau vers le tissu. Ni plainte,
ni tristesse, ni joie – rien qui ne se manifestât
sur son joli visage au nez retroussé et aux
pommettes piquetées de tâches de rousseur.
Une jolie fontaine qui ne coulerait pas.
Un petit sac sitôt terminé, elle le mettait
de côté et, tout en s’étirant voluptueusement,
elle arrêtait son regard terne et sans vie sur la
fenêtre… Sur les vitres, des larmes voguaient
et des petits flocons éphémères blanchissaient.
Chacun de celui qui tombait sur la vitre la
regardait en fondant…
« Viens te coucher ! » grommela le sacristain.
Elle ne répondit pas. Soudain ses cils frémirent
et son regard devint attentif. Savelii, qui pendant
tout ce temps avait observé l’expression de son
visage, redressa la tête et demanda :
« Qu’est qu’il y a ?
— Rien… J’ai l’impression qu’on vient…
répondit-elle doucement. »
De ses bras et jambes, le sacristain repoussa
au loin la couverture, se redressa sur les genoux

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et lorgna sa femme d’un œil vide. La flamme
timide de la lampe éclairait son visage velu et
ridé et glissait sur sa face agitée et burinée.
« Tu entends ? » dit la sacristaine.
À travers le hurlement monotone de la
tempête, il entendit résonner un bruit ténu,
presque inaudible, semblable au bourdonnement
d’un moustique, décidé à piquer une joue et
fâché d’en être empêché.
«  C’est la poste…  » grommela Savelii en se
mettant sur les talons.
À trois verstes de l’église passait la route
postale. Par temps de tempête, quand, venu
de la grand-route, le vent soufflait en direction
de l’église, les habitants de la maisonnette
entendaient les sons des clochettes.
« Seigneur, quel plaisir a-t-on à sortir par un
temps pareil ? soupira la sacristaine.
— Service d’État. Qu’on veuille ou non, on
y va… »
Le bruit se perdit dans l’air et mourut.
« L’est repartie », dit Savelii en se recouchant.
Il n’avait pas eu le temps de s’envelopper
dans la couverture qu’un bruit de clochettes
lui parvenait aux oreilles. Alarmé, il regarda

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son épouse, bondit du lit et, se tournant d’un
côté et de l’autre, se mit à marcher de long en
large devant le poêle. Le bruit des clochettes
résonna faiblement puis mourut, comme s’il se
déchirait.
«  L’entends plus…  », grommela-t-il, puis il
s’arrêta, les yeux rivés sur sa femme.
Mais, à l’instant même, le vent frappa la
fenêtre amenant avec lui un son aigu et flûté…
Savelii blêmit, poussa un cri et se remit à taper le
sol de ses pieds nus.
«  La poste, elle s’est perdue  !  » dit-il d’une
voix enrouée, fixant son épouse de ses yeux
méchants. «  T’entends  ? La poste, elle s’est
perdue ! Je… Je sais ! Y a… Y a quelque chose…
que je comprends pas  ! marmonna-t-il. Je sais
tout, que tu crèves !
— Que sais-tu  ? lui demanda-t-elle
doucement sans détacher les yeux de la fenêtre.
— Je sais que tout ça, c’est ton œuvre,
diablesse ! C’est toi qui fais tout ça, que tu crèves !
Et la tempête, et la poste qui s’est perdue  !…
C’est toi qu’as tout fait ! Toi !
— Tu deviens fou, tu dis des bêtises… dit
calmement la sacristaine.

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