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Cours 7

La polysémie

Doublée par la morphologie lexicale, la structuration sémantique du lexique s’opère sur une
triple base :
1. la délimitation et la structuration des différentes significations d’un mot, caractéristique pour la
polysémie, la monosémie et la définition ;
2. les relations sémantiques d’identité, d’opposition, d’implication sémantique que les mots
engagent entre eux : la synonymie, l’antonymie, l’hyponymie ;
3. l’analyse de l’information sémantique véhiculée par les mots à l’aide des sèmes ou traits
sémantiques spécifiques et des classèmes ou traits génériques.

Parmi les relations de sens, la polysémie occupe une place tout à fait particulière par le fait
qu’elle peut influencer l’analyse des autres relations sémantiques : hyponymie, synonymie,
antonymie.

Caractéristiques générales

La polysémie représente l’état naturel du langage. Elle se présente comme un trait universel
des langues naturelles. C’est pourquoi dans la détermination des autres relations sémantiques la
polysémie joue un rôle très important. Par ex. le verbe aimer1 s’oppose premièrement à haïr car son
axe sémique est /état d’esprit, sentiment/. Pourtant le même verbe peut également s’opposer à
détester, déplaire lorsqu’on voit s’actualiser le sème contextuel /attitude vis à vis d’une chose ou
d’une situation/. On constate donc que la relation d’antonymie est, par l’existence de plusieurs sens
attribués au même mot, dépendante de la polysémie. Ce sera pareil pour les autres relations.

Définition
On appellera polysémie le fait qu’une même entrée lexicographique recouvre des sens
différents. Cette relation peut être définie au sens large et au sens restreint.
Au sens large du terme, une unité lexicale est polysémique si elle a plus d’une signification
(c-à-d si à un même signifiant correspondent plusieurs signifiés). La polysémie contribue aussi à la

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délimitation du sens et à l’établissement de la proximité du sens en opérant des distinctions très
fines aux niveaux des diverses acceptions du même terme.
Au sens restreint du terme, la polysémie est opposée à l’homonymie lorsqu’il s’agit de
décider si une forme linguistique manifestant des contenus différents doit être traitée comme un seul
ou plusieurs mots. Un mot polysémique est marqué dans le dictionnaire par une seule entrée, tandis
que les mots homonymiques sont traités comme formant plusieurs entrées distinctes et comme des
mots isolés entre eux par rapport au sens.
Par exemple les termes grève et opération bien que tous les deux possèdent plusieurs sens,
sont donnés dans le dictionnaire l’un comme homonyme et l’autre comme mot polysémique. Ainsi
grève aura deux entrées lexicographiques : grève 1= mouvement d’arrêt volontaire et collectif
d’une activité, ayant pour but des revendications ou de protestations ; grève2= terrain plat formé
de sable, graviers, situé au bord de la mer ou d’un cours d’eau.
Par contre le terme opération apparaît sous une seule entrée mais aligne plusieurs sens :
1. action d’un organe qui produit un effet selon sa nature – opération de digestion
2. acte ou série d’actes (matériels ou intellectuels) supposant réflexion et combinaison de moyens
en vue d’obtenir un résultat déterminé – opération chimique ;
3. processus de nature déterminée qui à partir des éléments connus, permet d’en engendrer un
nouveau – opération mathématique.
4. Toute action mécanique sur une partie du corps vivant en vue de la modifier – opération
chirurgicale
5. Ensemble de mouvements de combats qui permet d’atteindre un objectif, de défendre une
position – opération militaire
6. Action portant sur l’acquisition ou la vente des valeurs mobilières, des matières premières –
opération commerciale.

Le choix des lexicographes de créer une entrée et plusieurs sens ou plusieurs entrées et un
sens spécifique a été dû à la proximité du sens. Les connexions dans le cas des mots polysémiques
sont assez étroites et claires pour la délimitation des divers sens. Pour les homonymes, les sens sont
très éloignés l’un par rapport à l’autre.
Dans le cas des mots polysémiques, il est parfois possible de dériver l’un des sens à partir
d’un autre, même si le classème change :
Ex. cuisine – plusieurs sens :
1. art de préparer les aliments /Je fais la cuisine/

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2a . lieu où on pratique cet art /Je suis dans la cuisine/
2b. aliments préparés selon cet art /c’est une bonne cuisine/
3. métaphorique : manœvres suspectes /la cuisine électorale/.

Approche structurale de la polysémie

Analysée dans la perspective d’une sémantique structurale, la polysémie fonctionne en


vertu de l’existence d’un noyau sémique commun aux unités en question. Ces invariants sémiques
s’actualisent contextuellement, en renvoyant à des référents différents. Dans les énoncés :
-C’est un gros livre – le sens du mot livre réfère à l’objet de forme carrée ou rectangulaire,
réunissant plusieurs pages...
-C’est un livre très dense/difficile – les référents du mot livre est le contenu du livre
-Il a ouvert la fenêtre = objet de la réalité qui correspond à la description sémique :
« châssis vitré qui ferme l"ouverture faite dans un mur pour laisser entrer l"air, la lumière »
- Il est sorti par la fenêtre – renvoie à la porte-fenêtre
- Il a ouvert une nouvelle fenêtre sur l’ordinateur – le référent est écran de l’ordinateur et
se définit comme partie de l’écran de l’ordinateur, de forme rectangulaire, à l’intérieur
de laquelle se trouvent des informations relatives à une tâche déterminée et
fonctionnant comme un écran propre.
Par rapport à l’homonymie, la polysémie se caractérise par l’intersection de deux ou
plusieurs sémèmes.

Ex. fenêtre

Objet concret fonction linguistique


Noyau sémique commun= ouverture sur qqch.

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Livre objet
Contenu noyau sémique : « emmagasiner des informations, destinées à être
découvertes par la lecture »
On a affaire en ce cas d’un seul signifiant et plusieurs signifiés. Par conséquent il faut poser
un noyau sémique commun à partir duquel on dérive les différents sens actualisés en contextes
différents ;
Le noyau sémique reste commun aux unités polysémiques même dans le cas où les
classèmes de la lexie polysémique reflètent :
1. un champ d’application référentiel ; chaque sens renvoie à un autre référent. Ex.
fenêtre,
copie= reproduction, photocopie ; réf. Objet copié
imitation ; réf. Art
écrit à partir duquel on compose ; réf. Codage typographique
être en manque de copie ; réf. Sujet dans la presse
épreuve, devoir d’un élève ; réf. Activité scolaire
2. un changement de catégorie syntaxique :
-adj.→nom : bleu /le bleu (ciel)
-nombrable animé → non nombrable animé : un mouton/ manger du mouton
-non nombrable → nombrable : boire du café/ boire trois cafés
-abstrait → concret et inversement : la beauté /des beautés
-contenant → contenu : casser un verre d’eau/ boire un verre d’eau
-agent humain → outil : perforatrice (personne/ instrument)
-espace → temps : Il se trouve après moi/ après ce moment

Ces changements de catégorie syntaxique amène des changements de nature sémantique, en


mettant en exergue certains métasémèmes trouvés à la base de la métaphore, métonymie,
synecdoque, et nous permet de déceler les sources de la polysémie .

Sources de la polysémie
Dans la sémantique traditionnelle, la polysémie puise les sources dans :
-les convergences phoniques ou graphiques des termes ayant un même étymon ;
-dans le passage du concret à l’abstrait : ex . la fenêtre est ouverte/ il ouvre des fenêtres vers
l’avenir ;

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-dans les emprunts
-dans la spécialisation sémantique : la fenêtre est ouverte/ il ouvre des fenêtres vers
l’avenir ;
D’après St. Ullmann la polysémie a quatre sources principales :
-les glissements de sens métaphore, métonymie : un nid d’amour (lieu isolé pour les
amoureux)
-les expressions figées : un brin de fille/fille très petite/, une pluie de baisers /grande
quantité/
-l’étymologie populaire
-les influences étrangères : réaliser= 1. Rendre réel, effectif ; 2. Comprendre (sous
l’influence de to realise –angl.)

Fonctionnement de la polysémie

Les mots polysémiques sont le résultat de la convergence graphique de deux ou plusieurs


unités de distribution distinctes ou, d’après Cl. Dubois, « une confusion graphique de deux ou
plusieurs invariants ».
Ex. le mot tête à l’intérieur des diverses expressions qui le contiennent.→ polysémique. On
conserve ainsi l’invariant :
-« partie supérieure du corps » dans des structures telles que : tête nue, fendre la tête ;
-« être vivant » : une tête couronnée (empereur), payer sa tête « subir les conséquences
d’une action fâcheuse »
« membres d"un groupe » (par métonymie) : il a cent têtes dans son troupeau
-« siège des idées » : se mettre qqch dans la tête( s’entêter à faire qqch) ; la tête en l’air
(étourdi).
Ces diverses significations seront actualisées en fonction du contexte (référent) spécifique.
On obtient à partir de l’analyse componentielle de ce genre de mots ; des paradigmes sémiques,
définis par l’existence d’un noyau sémique commun à tous ou à une partie des sens, et des sèmes
différenciateurs ou référentiels.
On dit que noyau sémique est commun lorsque les différences entre les classèmes ou
restrictions sélectives de la lexie polysémique reflètent :

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1. un champ d’application référentielle ; le lexème valeur a de valeurs différentes dans les
diverses sciences ; de même structure connaît des définitions différentes en sciences
humaines ou en mathématique
2. un changement de catégorie syntaxique : un adj. transformé en nom : blanc/le blanc ;
un nombrable animé transf. en nombrable inanimé : un veau /du veau(viande) ; un
abstrait transf. en concret ou inversement : la beauté/ les beautés ; le contenant devenu
contenu : casser un verre d’eau/ boire un verre d’eau ; l’espace transf. en temps :
courir après moi/ après ce moment.
Ces changements de catégorie syntaxique ne sont que des règles sémantiques à même de
révéler les métasémèmes sur lesquels se fonde la polysémie. Elle est la source des ambiguïtés
sémantiques. L’ambiguïté d’un lexème consiste dans le fait qu’il présente plusieurs sens. P. Guiraud
parle de règles sémio-syntaxiques qui engendrent les différents emplois d’un mot polysémique. Tout
en conservant l’invariant sémique « amener à soi », les différentes significations du verbe
polysémique tirer ne seront actualisées que par rapport à son déterminant : tirer son chariot (=le
pousser) ; tirer une corde (=l’étirer, l’étendre) ; tirer de l’eau (= puiser à l’eau) ; tirer un tiroir (=
l’ouvrir).
Les polysèmes illustrent le concept de paradigme sémique. L’ensemble des emplois de tirer
(tirer son chariot (=le pousser) ; tirer une corde (=l’étirer, l’étendre) ; tirer de l’eau (= puiser à
l’eau) ; tirer un tiroir (= l’ouvrir).) constitue un sens paradigmatique défini par un noyau sémique
commun –amener à soi.
Le sens des proverbes et des idiotismes centrés sur tirer constituent des épisémèmes où le
noyau sémique commun postulé ci-dessus s’efface. Ex. tirer une cavotte à qqn = l’extorquer de
l’argent ; tirer le diable par la queue = avoir peine à vivre avec des manques de ressources ; tirer
ses chausses = filer déguerpir.
Les sens apparaissent comme des variations syntagmatiques. En français l’ambiguïté
sémantique est très fréquente. Même le mot le plus simple peut être polysémique. Ex. haut : une
haute montagne= verticalité ; une note haute = aiguë comme registre sonore ; le haut Moyen Age
= temps ; le Haut Rhin= région éloignée de la mer ou proche de la source ; haute finance=
important.

Polysémie et ambiguïté

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Réunissant plusieurs signifiés sous le même signifiant, la polysémie est une source
importante de l’ambiguïté sémantique. Un lexème est ambigu s’il présente plusieurs sens, non
actualisés dans des contextes spécifiques. Ainsi il peut engendrer des malentendus dans la
communication. Une structure telle que :
Il lèche les vitrines toute la journée
peut acquérir
-soit une interprétation qui friserait l’absurde si l’interprète comprend le verbe dans son
sens propre : lécher= passer la langue su qqch.
-soit un interprétation juste, métaphorique et contextuelle où lécher les vitrines = regarder
de près avec grand plaisir.
L’ambiguïté sémantique et donc la polysémie se posent comme mécanismes de production
des sketchs, des calembours, des scènes comiques en général, qui tirent leur humour des jeux de
langage.
La désambiguïsation peut se faire :
1.soit par l’insertion de l’unité dans un contexte syntagmatique en identifiant ainsi le sens
par rapport à son référent :
Grand collectionneur d’art il lèche les vitrines toute la journée, en espérant en trouver un
qui lui ait manqué.
2. soit en donnant une paraphrase ; si on énonce :
Ma mère est partie, mon père aussi le verbe partir est ambigu car son sens propre est
=s’éloigner d’un certain endroit où on se trouvait jusqu’alors. En ajoutant des données
contextuelles plus précises, le sens juste surgit : Mon père est parti. Il a été enterré le dimanche
dernier.
Les deux techniques de désambiguïsation (insertion en contexte et paraphrase) sont liées,
car deux phrases successives qui servent, à l’intérieur du même discours, de contexte l’une pour
l’autre sont en général paraphrasables par une seule phrase. Etant donné ces particularités, les
linguistes (et surtout les lexicologues) parlent de deux types de polysémie :
1. polysémie paradigmatique ayant un rôle définitoire pour les paradigmes des différents
sens d’une même unité lexicale, soumise à l’analyse componentielle ;
2. polysémie syntagmatique qui se reflète dans les phrases ambiguës et résolue par la
réunion des facteurs sémantiques (l’analyse componentielle) et discursifs (la prise en considération
du contexte linguistique et extralinguistique).

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Approche post-structurale
Une nouvelle perspective sur la polysémie est ouverte par Robert Martin (1983, 1992). Ses
études concernent la manifestation de la polysémie au niveau de deux parties de discours
fondamentales, à savoir le verbe et le nom. La polysémie adjectivale n’est que frôlée, et cela en
vertu du fait que l’actualisation du sens de l’adjectif est forcément dépendante de la combinaison
avec le substantif.
Robert Martin présente la polysémie comme le résultat d’un processus accompli à l’aide de
divers mécanismes. Ainsi, dans la catégorie du verbe on a affaire à deux types de polysémie, selon
qu’elle touche le sémème ou selon qu’elle se place au niveau des actants : la polysémie interne et
la polysémie externe (lorsque les arguments ne sont pas ceux attendus dans le sens de base a
priori).

Polysémie interne

La polysémie interne concerne les verbes dont le sens change selon les arguments avec
lesquels il est utilisé. En effet, si l'on prend comme exemple le verbe couler, on constate que ce
verbe possède trois sens selon les arguments qui lui sont attribués :

o "l'eau coule" : il s’agit en ce cas de la notion de liquide qui sort d'un lieu et qui
dévale une certaine hauteur avec une idée de flux et de flot.

o "le vase coule" : l’action indiquée par le verbe couler ne se reflète pas en ce cas sur
l'argument exprimé (le vase), mais elle se place au niveau de l’argument logique (le
liquide contenu à l'intérieur d'un contenant et qui sort du contenant).

o le bateau coule : on a ici la notion de liquide qui entre dans un objet, pour le
déterminer à se déplacer verticalement à l’intérieur de la même substance.

La polysémie est en ce cas le résultat d’un mécanisme qui agit au niveau des sémèmes. On
remarque l’existence d’un mouvement en deux temps où dans un premier pas on procède à une
soustraction de sèmes appartenant à un sémème S 1, et dans le second on effectue une addition de
sèmes pour obtenir un nouveau sémème S 2. Ce type de relation est appelé par R. Martin
« polysémie de sens sans modification de construction ».

Un second type de polysémie de sens est celui qui se réalise « avec modification de
construction ». Il s’agit des diverses combinatoires prépositionnelles dans lesquelles peut s’engager

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un verbe. La nouvelle structure syntaxique due à l’apparition d’un circonstant auprès d’un verbe
amène un changement au niveau sémantique. Dans le cas du verbe changer que R. Martin prend
comme exemple, le jeu des prépositions, le changement de régime transitif / intransitif ou la double
construction sont autant de sources pour la polysémie. Il faut remarquer qu’on conserve un noyau
sémique commun /faire devenir autre/ dans tout le paradigme de structures constitué à partir de
changer :

Changer les rideaux = remplacer un objet (rideau 1) par un autre appartenant à la même
catégorie (rideau2) (un rideau d’échange que j’ai chez moi) ;

Changer de rideau = remplacer un objet appartenant à une catégorie, par un autre d’une
catégorie toute différente (un nouveau rideau, que je ne possède pas encore).

Changer le plomb en or = transformer un objet, une substance en un objet tout autre,


transformer les propriétés de l’objet ;

Changer des lei contre des euros = changer, donner un objet contre un autre ayant des
propriétés semblables sinon identiques.

A part la polysémie de sens avec sa double modalité de manifestation, la polysémie interne


connaît un autre aspect, à savoir la polysémie d’acceptions qui consiste à « relier les sémèmes aux
moyens métalinguistiques » (R. Martin : 1992 : 87). Elle s’appuie soit sur un mécanisme de
soustraction de sèmes, soit sur l’addition d’un ou plusieurs sèmes. La nature de la polysémie est
implicative ou explicative.

Le fondement du mécanisme de production de la polysémie implicative est représenté par


l’extension de sens ou par sa spécification. Pour un verbe comme charger signifie :

- mettre un certain poids d’objets à transporter dans le contexte : charger une voiture ;

- par extension -affranchir lettre d’une manière spéciale à la suite de l’introduction d’une de
certains objets de valeur là-dedans dans le contexte charger une lettre.

On a procédé à la soustraction des sèmes spécifiques pour S 1 /certain poids/ et à son remplacement
par un sème implicite /valeur/ en S2.

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La polysémie explicative apparaît surtout à la suite des mécanismes basés sur la métonymie,
sur le sens figuré ou sur l’analogie. Le verbe crouler projettera une partie de son sens fondamental

Tomber en s’affaissant = masse de neige qui croule

Sur le sens dérivé, figuré actualisé par un contexte comme :

Je croule de fatigue = s’effondrer, tomber tout comme un objet tombe en s’affaissant.

Polysémie externe

Les cas de polysémie externe se rencontrent lorsque les arguments ne sont pas ceux attendus
dans le sens de base a priori. Elle agit au niveau des actants du verbe. Par exemple un verbe comme
jaser se charge du sens :

- émettre des cris ou des sons qui évoquent un babil lorsque l’actant est /+animé/, /-humain/
= la pie jase / jacasse

et du sens :

- parler sans arrêt et d’une voix criarde de ce qu’on devait taire lorsque l’actant est /
+humain/ = on commence à jaser dans le village.

La polysémie externe connaît trois aspects : polysémie d’acceptions qui se rapproche de la


polysémie interne, polysémie externe de sens et polysémie sélectionnelle.

Dans le premier cas, les mécanismes de production caractéristiques pour ce type de


polysémie sont empruntés à la métonymie et à d’autres figures basées sur les restrictions ou sur les
extensions de sens.

- Les métonymies sur le sujet ou sur l’objet font qu’un argument soit utilisé pour en référer un
autre. Ainsi, quand on dit "Milan a gagné la coupe", il ne s’agit pas de la ville de Milan dont il
est question mais des joueurs de l’équipe de foot qui jouent sous les couleurs de Milan.

La polysémie par extension (ou restriction) du sens peut nous mettre devant une situation où
un verbe comme produire apparaît dans des contextes comme :

- produire un objet, une comédie = faire exister ce qui n’existe pas encore

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- produire des témoins" ou "produire des documents" = faire connaître, faire apparaître ce qui
existe déjà. Dans ce cas, l'argument ne peut être rattaché à l'argument attendu par le sens de base du
verbe, on arrive à un nouveau sens du verbe. On s’est servi en ce cas d’une extension sur l’un des
objets attachés au verbe.

La polysémie par transformations d’effacement résulte de l’effacement en surface de l’objet


et sa réactivation différente en fonction du contexte. Le verbe boire peut être pris sous son aspect
duratif illimité /il est en train de boire (de l’eau, du vin, du lait)/ ou sous son aspect itératif lorsqu’il
signifie /il a l’habitude de boire (de l’alcool)/.

La polysémie externe de sens est due au jeu agent – destinataire (bénéficiaire). Ainsi dans la
construction – type apprendre qqch. à qqn., le sens change selon que l’objet de l’actance est un
savoir-faire (une chose, une situation à connaître) : apprendre la danse à qqn. ou un savoir (une
information) : apprendre une nouvelle à qqn. Se réalisant dans la nature de l’objet, la polysémie
reste externe.
La polysémie sélectionnelle consiste dans la sélection du sujet grammatical. Dans les
contextes :
J’ai changé mes projets
Mes projets ont changé
On a affaire à deux sens : modifier, transformer dans le premier cas et renoncer ou transformer
radicalement dans le second.
!!!!!!!!!!A voir la polysémie substantive§§§§§§§

Les recherches les plus récentes concernant la polysémie essayent de transgresser le niveau
purement sémantique, pour situer cette relation à un niveau plus large, pragmatico-discursif.
1. C’est le cas de l’article de B. Victorri : 1997, La polysémie : un artéfact de la
linguistique ? où l’auteur refuse l’analyse componentielle, pour proposer une approche dynamique
du sens. Il procède à une analyse interprétative en deux étapes :
- la première –sémantique- donne l’unité polysémique avec tous ces sens potentiels ; ex.
opération (+ les sens déjà présentés) ;
- la deuxième –pragmatique – où l’unité se trouve désambiguïsée grâce au contexte et à
des principes pragmatiques généraux et qui ne correspondraient qu’au sens approprié. Il affirme
qu’il y aura autant de sens que de contextes possibles.

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2. Une autre contribution appartient à Pierre Cadiot et B. Habert 1997 qui ont essayé de
faire une typologie de la polysémie en prenant pour critère de rédéfinition les axes des plans
d’analyse de l’interprétation et l’opposition continuité/vs/discontinuité.
A. Selon l’axe allosémique la polysémie fonctionne sur la relation hypo / hypéronymie et
comprend deux niveaux :
- abstrait (sémème, classème, sème générique) ;
- inférieur, des actualisations, déterminées par des domaines appropriés

ex. racine – au niveau abstrait se retrouve l’ensemble des sèmes génériques des différents
sens recensés :
racine= 1. Partie axiale des plantes par laquelle elle se fixe dans le sol et absorbe les
éléments dont elle se nourrit.
2.Origine, principe profond : avoir ses racines/origines
3. Côté opposé à l’extrémité libre : racine d’une dent ;
4. Nombre de base, valeur d’une variable (en mathématique) ;
5. Elément irréductible d’un mot complexe (en linguistique).
–au niveau inférieur (hyponymique) on retrouve des sens particuliers, basés sur des sèmes
que les mots présentent dans le domaine de l’incarnation :
racine –en linguistique ;
-en botanique,
-en mathématique.

B. Selon l’axe prototypo-contextuel, le fonctionnement de ce type de polysémie est


semblable au type antérieur. La différence consiste dans le fait que l’un des sens actualisés est
considéré le meilleurs et il devient prototypique. Ce sens nous apparaît souvent comme étant le sens
lexical. Il correspond en général à celui qui renvoie au référent concret livré par notre expérience
immédiate.
Par ex. parmi les sens que le mot école peut recevoir, on a choisi comme prototypique le
sens qui renvoie au référent concret : « établissement dans lequel est donné un enseignement
collectif » .
Dans le paradigme : le toit de l’école /bâtiment, établissement/ ;
le directeur de l’école /ensemble des élèves/ ;
l’école de mon quartier /établissement/ ;

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l’école primaire /cycle scolaire/ ;
l’école de Bourdelle /disciples d’un maître/ ;
l’école du crime /apprentissage, habitude/ ;
seul le sens établissement est prototypique, les autres sont considérés comme des effets de sens, en
relation avec la notion générale d’éducation, enseignement. C’est l’expérience immédiate qui nous
fournit un référent prototypique valorisé comme sens.

C.La polysémie par sous-détermination et accommodation pose le problème des zones de


la référence ou de phases de conceptualisation de l’objet de référence, qui se trouve imposée par le
prédicat
Ex. ouvrir la fenêtre ;
repeindre la fenêtre ;
laver la fenêtre des zones de référence différentes : -l’ensemble formé par
l’encadrement de la fenêtre + châssis vitré qui ferme l’ouverture faite dans un mur ;
-les éléments en bois qui forment l’encadrement de la vitre ;
-la partie vitrée . → fenêtre n’aura pas le même sens selon qu’il s’agit de la fenêtre qu’on ouvre,
qu’on lave, etc.
-On peut dire même lire la fenêtre si le référent est l’ordinateur.

Ce genre de polysémie peut être expliqué en faisant appel au principe de pertinence de


Grice : parler à l’objet ; ex. haricot sans fils - peut être énoncé seulement quand on ne dépasse pas
un certain seuil de développement au-delà duquel ils deviennent désagréables à manger.

D. La polysémie par déplacement ou changement de sens –transfert de sens


C’est une polysémie sur la dimension horizontale, syntagmatique, établie grâce à des liens
et principes associatifs qui construisent les différents sens polysémiques. La polysémie se définira
ainsi comme une relation sémantique qui s’établit entre les différents sens d’un mot qui se trouvent
dans un rapport logico-discursif. Ces rapports peuvent être :
-extension de sens : attendez-moi un minute où minute = « unité de temps représentant la
60-ième partie d’une heure » est étendu à minute= « court espace de temps ».
–restriction de sens : C’est sa femme –« personne de sexe féminin » restreint à « personne
de sexe féminin, mariée » ;

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-transfert de sens : métonymie : J’ai acheté un rosé = caractéristique/ qualité pour l’objet
X ; métaphore : Il m’a empoisonné avec ses reproches « faire mourir qqn en faisant absorber du
poison » → “rendre la vie insupportable”.
Ces principes associatifs sont enrichis par toute une série de principes concernant le nom et
conduit vers une plus large polysémie nominale:
- le nom comme fonction: ex. boîte → contenir X/mettre à la disposition de Y: la poste
électronique enregistre les messages dans “ma boîte aux lettres” –on a indiqué sa fonction de
stoker dans la mémoire de l’ordinateur les messages, pareil aux “boîtes aux lettres” concrets.
– le nom comme indexe et comme opérateur d’inférence: J’ai acheté un Rubens → le
tableau de Rubens ;
-le nom comme repère ou rubrique: Le pain n’est pas encore passé → La voiture qui
transporte le pain; Clovis est une date importante pour l’histoire de la France → la période
pendant laquelle a régné Clovis;
-le conditionnement par prédication impliquée: Cette pipe est délicieuse → le tabac utilisé
pour fumer la pipe
– le nom comme rôle: La maison dont il sort → l’origine, sa famille, son ascendance/vs/ La
maison d’où il sort → l’espace qu’il occupe /vs/ sa maison est en bois → habitat, construction,
bâtiment;
- emploi attributif/ emploi référentiel: dans un titre: Un fou tue 7 personnes 1. Lecture
référentielle: fou= celui qui a perdu son esprit, il est malade...(référent réel); 2. Lecture
attributive: on attribue la qualité de fou à celui qui, en tuant 7 personnes, s’est comporté comme
qqn qui a perdu son jugement.

Conclusions

La polysémie est, par conséquent, retrouvée là où il y a problème d’interprétation. La


découverte du sens/ des sens d’un mot est étroitement liée à la référence, car chaque sens se
rapporte à un certain référent et un seul. Avec les dernières approches de la polysémie, on ébranle
sérieusement la conception lexicographique qui réduisait cette relation à un phénomène de langue,
statique, analysable seulement au niveau sémique.

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