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Cours 6

L’HOMONYMIE

La distinction homonymie /polysémie est très importante pour la conception des entrées
de dictionnaire.

Définition

Homonymie : Étroitement reliée à la polysémie, comme on le verra plus loin,


l’homonymie est une question centrale de la sémantique lexicale. Il y a deux
définitions du terme homonyme. La plus courante est celle donnée par Robert :
[Robert ] Homonymie : Se dit des mots de prononciation identique (voir homophone) et
de sens différents, qu'ils soient de même orthographe (voir homographe) ou non.
Comme le précise Robert, ce qu’ils appellent des homonymes sont en fait des
homophones mais en enlevant de la définition (et de forme graphique différente). Pour
eux, sont homonymes paire/père et avocat (fruit) /avocat (juriste).
Il y a, en sémantique lexicale, un autre emploi du terme qui est plus restreint et plus
intéressant pour les sémanticiens, qui élimine les couples de graphie différente
(paire/père).
L’homonymie désigne le lien de similitude ou de ressemblance entre des mots
ayant des sens différents, autrement dit c’est une relation qui s’établit lorsque deux
entrées lexicographiques sont distinctes sémantiquement et identiques graphiquement.
Le dictionnaire les enregistre comme des entrées distinctes.
Ainsi, l'homonymie peut s’actualiser au niveau de la forme orale (mots ayant le
même son), auquel cas on parle d'homophonie (par exemple, perd et paire sont
homophones), ou au niveau de la forme écrite (mot ayant la même orthographe), on parle
d'homographie (par exemple, fraise (instrument) et fraise (fruit) sont homographes).
L'homophonie se présente comme deux lexèmes qui ont un même signifiant
sonore, mais des signifiés différents, comme par exemple :
- sain(s), saint(s), sein(s), seing;
- sans, sang, cent ;

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- seau, saut, sot, sceau;
- ver, vers, vert, verre, vair ; UN VER VERT DANS UN VERRE VERT
- coq, coque, coke.

L'homophonie est, par conséquent, une homonymie sonore (et non optique ou tactile).
Par exemple, pair, père, paire, voie, voix, chant, champ, dessin, dessein, compte, conte, "
sont homophoniques. Par économie, des phonèmes peu différents peuvent être peu à peu
assimilés s'ils différenciaient (et permettaient de distinguer) peu de monèmes, et donc si
leur disparition crée / produit peu d'homophones. Par exemple, en français, il y a une
tendance à n'y avoir qu'un seul /a/ alors qu'il y en avait deux qui faisaient la différence
/ba/ ("bas") et /b/ ("bât"), /pat/ ("patte") et /pt/ ("pâte"); le /u/ a tendance à disparaître
aussi, et on prononce /brë/ ("brun" comme /br/ ("brin") et /prë/ ("emprunt") comme /äpr/
("empreint").

L'homographie apparaît lorsque deux lexèmes ont chacun leur signifiant sonore
propre et leur signifié propre :
- portions (sbs. f. pl) et portions (vb. à la 1re personne de l'imparfait),
- couvent (sbs. m. sg.) et couvent (vb. à la 3e personne du pluriel, présent de
l'indicatif),
- parent (n.m) et (ils) parent (v.3e pl. ind. prés.)
- (le) président (n.) ~ (ils) président (v.)
- rue (voie de circulation) ~ rue (plante vivace),
- les poules du couvent couvent
- les fils de soie ~ les fils de famille
L'homographie représente donc l'homonymie optique ou tactile (et non sonore).

Nous pouvons conclure que l’homonymie est un terme - «parapluie». Il couvre deux
sous-catégories, soit: l’homophonie: mots de même prononciation, mais de graphie
différente (pot ~ peau) et l’homographie : mots de même graphie, mais de prononciation
et de signifiés différents.

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Il arrive assez souvent que les lexèmes soient homophones et homographes à la
fois. C’est le cas du lexème son «résidu de la mouture du blé», son «bruit» et son
«déterminant et adjectif possessif» ou du lexème porte : la porte (n.) ~ il porte (v.) :
L’unité de signification que illustre par excellence cette coopération entre les
homophones et les homographes : que (pron. rel.) : La maison que vous voyez... ; que
(pron. interrog.) : Que voulez-vous ?; que (conj. subord.) : je sais que tu viens ; que
(adv.excl.) : Que tu me manques !
Etant donné la prédominance de l’oral sur l’écrit, on peut entendre des opinions
d’après lesquelles seule l’homophonie est constitutive de l’homonymie. Il ne faut
pourtant pas minimiser l’importance de l’orthographe et des homographes. Si
l’homophonie est l’une des principales sources d’ambiguïté, c’est à l’orthographe
d’opérer la désambiguïsation. Les langues riches en homophones, donc riches en
ambiguïtés réelles et potentielles, sont obligées de recourir à des procédés de
désambiguïsation. C’est grâce l’orthographe (opération purement visuelle) et aux
contextes particuliers qu’on peut désambiguïser à l’oral des unités comme eaux, os,
Oh!; vers, ver, vert, verre, vair. Ainsi, on va situer un homophone dans un contexte précis
si l’on veut lever toute ambiguïté réelle ou potentielle :
- vers l’aéroport Pearson /+direction/
- un ver solitaire /+animé/, /non vertébré/
- le livre vert /+couleur/
- des vers de poésie /+production de l’esprit/, /+esthétique/
- un verre de vin /+objet/, /+transparence/
- un manteau de vair (type de fourrure à l’époque médiévale) /+objet/, /
+vêtement/.

Il est à remarquer qu’en français on a affaire à certains mots qui connaissent


plusieurs orthographes, sans pour autant perdre leur sens et parfois même tout en
conservant leur prononciation, comme dans le cas de clé / clef, cuiller / cuillère. Ces mots
à graphie multiple sont appelés variantes et n’ont rien en commun avec les homonymes.
Une autre confusion possible peut intervenir lorsqu’il s’agit d’un phénomène
sémantique appelé paronymie. Un paronyme est un mot presque homonyme. Les

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paronymes sont des mots se ressemblants phonétiquement, sortes d’homophonie
approximative. éminent/imminent
collision/collusion
enduire/induire…

Ce qui intéresse largement les études de sémantiques est de trouver les arguments
de prouver la relation d'homonymie, pour la distinguer de la polysémie. Soient les
exemples :

l’étalon et la jument / l'étalon de l'or


un livre intéressant / une livre de beurre

L'un des critères de distinction est fourni par le sens. Si on a une relation de sens,
il s'agit de polysémie, sinon, il s'agit d'homonymie. Un autre critère est de nature
formelle: deux homonymes peuvent se distinguer par leur genre (le mémoire / la
mémoire), par leur partie du discours (il mesure / la mesure), par leur orthographe.
Ainsi, dans le cas de livre, on constate que la première occurrence est masculine, la
deuxième féminine. Un troisième critère est fourni par la dérivation. Prenons le cas de
étalon. On constate que la première occurrence ne donne pas lieu à des formes dérivées.
Par contre, la deuxième est reliée à un verbe étalonner = tester en comparant à une
mesure. La différence de dérivation nous donne un indice de la différence de classe.
L'étude des sens multiples se complique une fois qu'on inclut la dimension
historique. L'évolution du sens peut passer par une longue série d'étapes qui font en sorte
que l'on voit peu de parenté entre le point de départ et le point d'arrivée. Par exemple, en
français, le mot grève `cessation volontaire de travail' repose sur le sens `plage de
gravier' puisque les travailleurs sans ouvrage s'assemblaient à Paris sur la Place de Grève.
Mais de nos jours, personne (sauf les linguistes) ne voit le lien.
D'autres cas sont plus délicats. Y a-t-il une relation entre bloc de marbre et Bloc
soviétique? Seule l'application systématique des critères permet de répondre à la question
(et la réponse risque de varier d'un locuteur à l'autre).

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L’homonymie s’appuie sur une analyse distributionnelle des lexèmes. Chaque
lexème homonyme a son sens déterminé par l’environnement dans lequel il apparaît. Par
conséquent, chaque mot d’entrée ne correspondra qu’à une seule paraphrase. Entre les
sémèmes des homonymes il n’y a pas d’intersection.
Les deux lexèmes grève =plage de sable
= cessation du travail
apparaissent dans le dictionnaire comme deux entrées, donc deux signes notés grève1,
grève2.
Un verbe comme appréhender comportera autant d’entrées lexicographiques qu’il a
de sens :
appréhender qqn = l’arrêter
appréhender qqch =le craindre
Le sens de crainte se retrouve dans le dérivé nominal appréhension : Il éprouve une
certaine appréhension devant son père.
C’est aussi le cas d’un substantif comme cuisinière ci-dessous :
Cuisinière1= /+humain/ (Cuisinière –femme)
Cuisinière2 = /-humain/ (Cuisinière électrique)
Le recours au contexte lève l’ambiguïté : La Cuisinière était la mère de Michel.
Les grammèmes peuvent être à leur tour homonymes. Ainsi le suffixe –eur est
bisémique puisque sur une base adjectivale il forme des féminins, son sens étant : qualité
ex. noir/noirceur, pâle / pâleur et sur une base verbale il forme des noms marqués par le
noyau sémique : agent, instrument : arroser/arroseur ; tailler/ tailleur, etc. Par l’analyse
distributionnelle on distingue les différences entre les mots, en mettant en évidence le
rapport entre les homonymes et leurs dérivés syntaxiques. Les dérivés peuvent se
regrouper sous des homonymes différents. Si on a deux signes A et B homonymes, tous
les dérivés suffixés de A (A1, A2,....) forment avec A un même ensemble, et tous les
dérivés de B forment avec celui-ci un autre ensemble (en fonction du sens du mot).
Collège 1 aura pour dérivés : collégien (institution)
Collège 2 - collégial (fonction)

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Homonymie et polysémie

L'étude des sens est compliquée par un fait essentiel du langage humain. Il n'existe
pas une relation univoque et simple entre les formes et le sens. Plusieurs formes distinctes
peuvent porter le même sens, comme c'est le cas pour la synonymie (voir plus bas), mais
une seule forme peut aussi porter plus d'un sens.
Nous devons nous intéresser dans ce qui suit au rapport entre l’homonymie et la
polysémie.
La polysémie et l'homonymie sont des vases communicants (ce qu'on enlève de l'un
va dans l'autre). Si avocat et lime ont deux articles séparés dans Robert et Lexis, c'est que
les sens sont distincts et que les mots ne sont pas reliés historiquement (avocat-fruit vient
de l'espagnol et le juriste, du latin). Il n'y a aucune raison de les relier. Ce sont des
homonymes pour les deux dictionnaires. Que se passe-t-il lorsque les sens sont différents
et qu'on peut les relier historiquement. Le verbe exécuter en est un bon exemple: exécuter
un détenu n'a pas grand chose à voir morphologiquement (en terme de dérivation) et
sémantiquement avec exécuter une symphonie. Là, il y a deux solutions possibles: Lexis
considère que ce sont deux mots différents exécuter1 et exécuter2, donc des homophones,
dont il ne hiérarchise pas les sens. Robert adopte l'autre solution et considère que c'est le
même verbe mais avec deux sens différents: il n'y a qu'un verbe exécuter mais
polysémique. Cette question divise les concepteurs de dicos. Voici la structure générale
de exécuter dans Robert CD et dans Lexis, dont on ne voit que la structure mise en
relation avec Robert :

Robert CD Structure générale de l’article Lexis Division par rapport à Robert


exécuter
I¨ EXÉCUTER QQCH.
1¨ Mettre à effet, mener à accomplissement. exécuter 1
Exécuter une mission, un projet…
2¨ Dr. Rendre réelles, effectives lesexécuter 2
dispositions de (un acte, un jugement, unRendre réelles, effectives les dispositions de
texte). (un acte, un jugement, un texte). …

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3¨ Faire (un ouvrage) d'après un plan, un
projet, un devis...
4¨ Interpréter, jouer (une œuvre musicale).
5¨ Faire (un mouvement complexe, un
ensemble de gestes prévu ou réglé d'avance).
II¨ EXÉCUTER QQN.
1¨ (XVe) Dr. Exécuter un débiteur, procéderexécuter 3
à l'exécution forcée sur ses biens. Faire mourir (qqn) conformément à une
2¨ (1391) Cour. Faire mourir (qqn)décision de justice. …
conformément à une décision de justice.
3¨ Fig. Discréditer, déconsidérer socialementexécuter 4
(qqn). Interpréter, jouer (une œuvre musicale).
III¨ (1687) S'EXÉCUTER v. pron. (réfl.)exécuter 5
Se décider à faire une chose pénible,s’exécuter
désagréable.
Lexis a choisi de créer 5 homonymes exécuter, qui ne sont pas hiérarchisés, alors
que Robert a décidé de ne faire qu’une seule entrée aux sens multiples (polysémie) et
hiérarchisés, pour Lexis, ce sont en quelque sorte des verbes différents alors que pour
Robert il s’agit d’un seul mot polysémique (à plusieurs sens).
À priori, les consommateurs préfèrent Robert, puisqu’il n’y a qu’une entrée (plus simple,
plus pratique). Mais Lexis a de bonnes raisons de séparer les 5 sens d’exécuter. On peut
parler d’un exécutant pour une pièce de musique ou un projet mais pour faire mourir, et
le sens légal, on parle d’un exécuteur. Pour le sens légal, on parle d’exécutif et
exécutoire, pas pour le sens de faire mourir.
Mais, Robert crée parfois des homonymes. Par exemple, dans Robert, on trouve des
articles doubles ou multiples pour avocat (fruit/juriste), fraise (fruit/outil/collerette), lime
(fruit/instrument), voler (dans les airs/dans les poches), botte (de foin/au pied), garde (-
malade/soldat), louer (soit Dieu/pas trop cher), causer (affaire/provoquer), etc.
Pour la plupart des mots qui ont des sens multiples (polysémie), Robert les
regroupe en un seul article. Si on regarde à frère, on retrouve le sens lien de sang et le
sens ordre religieux dans le même article ou encore à aller, verbe polysémique par

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excellence, on trouve un seul article avec des sens bien différents comme se déplacer,
convenir, devoir être rangé à tel endroit, fonctionner (quand l’appétit va). Pour manquer,
on a qu’un seul article subdivisé en trois sous-article (cas de polysémie): v. I. V. intr.…
[être absent] II. V. tr. ind..…[manquer de…] III. V. tr.…[rater…]
Le Robert, contrairement au Lexis de Larousse, tente d’éviter à tout prix les homonymes.
Lexis aurait mis les deux frères dans des articles différents. De même pour manquer.
Il n’y a pas de solution facile. Robert coupe arbitrairement. Par exemple, voler (dans les
airs) et voler (dans les poches) sont traités comme des homonymes, bien
qu’historiquement l’un vient de l’autre. De même pour grève (rivage) et grève (arrête de
travail).

Critères pour établir des distinctions de sens: Quelle que soit la solution adoptée,
ce qui nous intéresse, comme sémanticien, ce sont les critères utilisés pour distinguer les
sens.

1. Le critère syntaxique
Deux mots sont homonymes lorsque leur comportement distributionnel [=leur
contexte syntaxique] diffère, corrélé à une différence sémantique (synonyme ou inférence
différente). Le terme distribution veut dire contexte syntaxique (et sémantique). Par
exemple, nous avons vu que vivant, dans le sens de vif, expressif…, peut apparaître
précédé de très, contrairement au sens doué de vie. C’est une différence de sens corrélé à
une différence de distribution. Trouver dans le sens de estimer peut être suivi d’une
phrase contrairement à trouver dans le sens de apercevoir. Le contexte peut également
être fait de catégories sémantiques du type [humain], [concret], [comptable]…
[Lehman et Martin-Berthet] On reprendra l'exemple type de l'adjectif cher proposé par le
linguiste Jean Dubois, un des auteurs du DFC (et Lexis). Les deux homonymes cher
s'opposent distributionnellement sur deux points.
En position attribut: cher1 « aimé » est obligatoirement accompagné d'un
complément obligatoire (cher à quelqu'un), cher2 « qui coûte cher » ne nécessite pas de
complément obligatoire:
Cet ami m'est cher. Ce livre m'est cher.

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Les médecins sont cher. Les livres sont chers.
En position épithète: cher1 « aimé » tend à précéder le nom, cher2 « qui coûte
cher » est toujours placé après le nom.
Ton cher ami est parti. Il ne quitte pas ses chères pantoufles.
Il achète des pantoufles chères.
Dans Robert et Flammarion, il n’y a qu’une entrée (traitement polysémique) et dans
Lexis, il y a deux entrées (traitement homonymique). Idem pour pauvre, pour noir
(couleur et race)…

[Gaudin et Guespin] Les contraintes syntaxiques : Dans les ouvrages


lexicographiques, l'opposition des constructions syntaxiques est souvent indiquée quand
elle correspond à des emplois différents. Ainsi, à voler correspondent deux
fonctionnements distincts selon qu'il admet, ou non, un transitif: L'aigle vole ne peut
admettre de complément d'objet sans voir son sens bouleversé. On inclut dans les
contraintes syntaxiques, des contraintes sémantico-syntaxiques: l'opposition concret
/abstrait peut être aussi pertinente que transitif/ intransitif.
Elle oblige, par exemple, à sélectionner les sujets Elle coule n'a pas le même sens si le
sujet est un liquide, une entreprise ou une jeune fille. On distinguera donc ici trois emplois
de couler.
Les transformations : Quand de telles oppositions ne sont pas pertinentes, il est
possible de distinguer les acceptions en se fondant sur les transformations: l’énoncé Il
tend la courroie peut recevoir une transformation nominale en La tension de la courroie,
alors que pour l'énoncé Il tend la joue, on ne peut dire *La tension de la joue.
Les dérivés : Les transformations syntaxiques ont partie liée avec les dérivations,
lesquelles constituent également des indices. Ainsi, dans sa préface, le Lexis distingue,
d'après la dérivation, trois sens pour le verbe commander :
[exercer son autorité] : commandant, commandement
[demander une marchandise] : commande, décommander
[faire fonctionner un mécanisme] : commande, double-commande
Ce qui est vrai pour les verbes vaut pour les autres parties du discours. Dans le cas du nom

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grâce, les dérivés gracier et gracieux renvoient chacun à un sens particulier du substantif.
À l'énoncé La grâce présidentielle correspond Le président gracie le condamné, tandis
qu'à La grâce de l'enfant correspond L'enfant est gracieux. Autre exemple, les dérivés
minier, portemine, minage sont spécifiques de trois mots mine différents, servant à
désigner la mine de fond, la mine antipersonnelle et la mine du crayon. Ici encore, les
différences de familles dérivationnelles attestent de l'existence de trois unités sémantiques
indépendantes. Cependant, toutes les unités ne sont pas pourvues de dérivés: dans Pierre
a mauvaise mine, mine ne peut être relié à aucun dérivé.
Exemple d’analyse du sens lexical :
1. Il pousse la plaisanterie.
2. Poussez donc la porte.
3. Il a poussé son voisin du coude.
4. Elle a poussé un cri.
5. Ne poussez pas.
6. Ce blé pousse mal.
7. Le vent pousse les derniers nuages
8. Pierre pousse Marie à travailler.
9. La police pousse les recherches.
10. Ses cheveux poussent vite.
Face aux différents emplois du verbe pousser, on peut avoir le sentiment d'une idée
commune et voir dans tous les cas un mouvement. Pourtant, si l'on y regarde de plus près,
on constate vite que cette « idée commune » correspond à des fonctionnements bien
différents. Certains emplois sont intransitifs, d'autres sont transitifs 5, 6 et 10 sont
intransitifs, les autres sont transitifs. On constate que les énoncés 3 et 8 prennent un sens
différent si l'on supprime les expansions. Dans Il a poussé son voisin du coude, il s’agit
d’un signal et non d'un mouvement de déplacement; si l'on supprime du coude, le sens
change. Dans Pierre pousse Marie à travailler, l'expansion à travailler est indispensable
pour le maintien du sens, cela correspond à une structure particulière: pousser x (animé)
à (verbe).
Du point de vue distributionnel, les expansions ne sont pas toutes possibles pour
chaque énoncé: on ne peut dire : *Il pousse la plaisanterie du coude trop loin, *La police

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pousse les recherches à travailler
De la même façon, les sujets ne sont pas tous interchangeables. On peut avoir : Paul
pousse les recherches, mais non *Le vent pousse Marie à travailler. Mais le vent doit être
regroupé avec les sujets humains car on peut avoir: Le vent pousse la porte.
Il existe donc des classes de structures syntaxiques différentes qui permettent de regrouper
ainsi les énoncés :
A. emplois intransitifs (X pousse, X désigne un végétal ou une partie du corps)
6. Ce blé pousse mal
10. Ses cheveux poussent vite.
B. emplois transitifs (X pousse Y)
1. sujet animé ou force physique, et objet concret
2. Poussez donc la porte.
5. Ne poussez pas.
7. Le vent pousse les derniers nuages.
emploi particulier (avec une partie du corps)
3. Il a poussé son voisin du coude.
II. sujet animé et objet abstrait
1. Il pousse la plaisanterie.
9. La police pousse les recherches.
III. sujet animé (objet son)
4. Elle a poussé un cri.
IV. construction: pousser X à verbe
8. Pierre pousse Marie à travailler.
On peut constater que les synonymes possibles corroborent l'analyse: seul B III a pour
synonyme émettre, seul B. IV a pour synonyme inciter, etc.
L'analyse de l'ensemble des emplois du verbe pousser nécessiterait un travail plus
important, mais il est intéressant de noter que les emplois que nous avons étudiés
correspondent, dans le Lexis, à 5 entrées POUSSER, compte non tenu des emplois
techniques non utilisés ici. C'est dire l'importance des contraintes syntaxiques dans la
description des sens fonctionnels.

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2. Le critère morphologique

Comme le précédent mais au niveau morphologique (structure des mots). Deux


mots sont homonymes lorsqu'ils sont à la base de séries dérivationnelles différentes. Ce
critère confirme, pour certains mots, le repérage des homonymes :
cher1 « aimé » > chéri, chérir.
cher2 « qui coûte beaucoup » > cherté, chérot.
Mais chèrement, en raison de sa polysémie, se trouve dans les deux séries.

3. Le critère synonymique
Si dans un contexte A on peut substituer à un terme un synonyme et qu'on ne peut le faire
dans un autre contexte B, on peut considérer qu'il y a variation de sens. Exemple:
Julie coupe la pelouse /- Julie tond la pelouse
Julie coupe le gâteau /- *Julie tond le gâteau
Julie coupe le gâteau /- Julie tranche/découpe le gâteau
Julie coupe la pelouse /- *Julie tranche/découpe la pelouse

4. Le critère étymologique
(Dieu soit loué ! Mais pas trop cher !)
Il y a deux verbes homonymes louer (« adresser des louanges » et « donner/prendre
en location ») qui ont des racines historiques distinctes (laudare et locare), il y a trois
substantifs baie (« ouverture », « golfe », « fruit ») remontant à trois racines différentes.
De même pour avocat. En revanche, il n'y a qu'un mot éclair avec plusieurs acceptions («
brève lumière sinueuse », « bref moment », « pâtisserie ») puisqu'il dérive d'une seule
racine (du verbe éclairer, latin exclarare).
Le critère étymologique qui différencie entre homonymes et polysèmes n'est
cependant pas toujours décisif. L'évolution sémantique, lorsqu'elle est forte, conduit à
l'éclatement d'une forme polysémique en signes homonymes. Grève, issu d'un étymon
unique (latin populaire grava), signifie, à ses origines, « terrain de sable et de gravier au
bord de l'eau ». Sur la place de Grève (située au bord de la Seine à Paris, actuellement

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place de l’Hôtel-de-Ville) se réunissaient les ouvriers qui attendaient l’embauche. On y
associa peu à peu la deuxième acception de « arrêt de travail ». Mais, en synchronie [à ce
moment-ci !], les liens entre les deux sens « terrain sablonneux » et « arrêt de travail »
sont rompus et la polysémie est devenue homonymie. De même, le verbe voler, ayant pris
dans le domaine de la fauconnerie le sens de « dérober » [d’intransitif à transitif ex : le
faucon vole (attaque) la perdrix], s'est dissocié en emplois distincts et, malgré l'identité
d'origine, est considéré synchroniquement comme deux homonymes: voler « se déplacer
dans l’air » et voler « dérober ». Ces cas, relativement rares dans l'approche
traditionnelle de l'homonymie, soulignent l'importance du critère sémantique dans la
disjonction en homonymes.

Exercice : Distinguez les couples suivants à l’aide de critères syntaxiques : a) pauvre1


(qui a peu de biens) / pauvre2 (qui exprime la pitié) b) sœur (consanguine) / sœur (ordre
religieux) c) aller (se déplacer) / aller (convenir) d) fermer (devenir non ouvert) / fermer
(faire devenir non ouvert)

Exercice: Utilisez les critères de sens, de forme et de dérivation pour voir si les
exemples suivants présentent une relation de polysémie ou d'homonymie: la fuite des
prisonniers/une fuite d'eau, un homme poli/ un caillou poli.

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Homonymie et polysémie

L'étude des sens est compliquée par un fait essentiel du langage humain. Il n'existe pas
une relation univoque et simple entre les formes et le sens. Plusieurs formes distinctes
peuvent porter le même sens, comme c'est le cas pour la synonymie (voir plus bas), mais
une seule forme peut aussi porter plus d'un sens.

Prenons les exemples suivants:

1. la construction du pont / une belle construction moderne

2. la clé de la porte / la clé du problème

3. l'étalon et la jument / l'étalon de l'or

4. un livre intéressant / une livre de beurre

Chacun des exemples met en jeu deux occurrences de la même forme (construction, clé,
étalon, livre), mais nous avons l'impression qu'il existe une différence entre les deux
premiers et les deux derniers.

Dans les deux premiers cas, il nous semble qu'il existe une relation de sens entre les deux
occurrences de la forme. L'action construction nous semble reliée à l'objet construction.
De même, clé nous semble indiquer quelque chose qui donne accès dans les deux cas.
Nous formalisons cette intuition d'une parenté de sens par le terme de polysémie. Mais
comment prouver son existence?

Une méthode consiste à montrer qu'il existe une relation systématique entre les deux sens.
Ainsi, dans le cas de construction, le premier sens désigne une action et le deuxième le
produit de l'action. On retrouve cette même relation dans toute une série de mots français
(p.ex. abréviation, acquisition, addition...). Dans le cas de clé, les deux sens partagent
une même base sémantique (`qui donne accès à'), tout comme d'autres cas comme
bouche, tête, pied.

Par contre, dans les deux derniers cas ci-dessus (étalon, livre), nous avons l'impression
qu'il n'existe aucune relation de sens entre les deux occurrences. La première occurrence

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d'étalon signifie `cheval mâle' tandis que la deuxième signifie `mesure de quantité'. La
première occurrence de livre signifie `pages reliés qu'on lit' tandis que la deuxième
signifie `mesure du poids'. On utilise le terme d'homonymie pour désigner cet état
d'affaires, où il n'existe aucune relation sémantique entre deux formes identiques. Si les
deux formes ont la même prononciation mais non pas la même orthographe (p.ex.
ton/thon, ère/air, saut/seau), on parle d'homophonie, et si les deux formes ont la même
orthographe sans la même prononciation, on parle d'homographie (p.ex. fils/ fils).

Comment prouver la relation d'homonymie, pour la distinguer de la polysémie? L'un des


critères, comme nous l'avons vu, est fourni par le sens. Si on a une relation de sens, il
s'agit de polysémie, sinon, il s'agit d'homonymie. Un autre critère est de nature formelle:
deux homonymes peuvent se distinguer par leur genre, par leur partie du discours, par
leur orthographe. Ainsi, dans le cas de livre, on constate que la première occurrence est
masculine, la deuxième féminine. Un troisième critère est fourni par la dérivation.
Prenons le cas de étalon. On constate que la première occurrence ne donne pas lieu à des
formes dérivées. Par contre, la deuxième est reliée à un verbe étalonner `tester en
comparant à une mesure'. La différence de dérivation nous donne un indice de la
différence de classe.

L'étude des sens multiples se complique une fois qu'on inclut la dimension historique.
L'évolution du sens peut passer par une longue série d'étapes qui font en sorte que l'on
voit peu de parenté entre le point de départ et le point d'arrivée. Par exemple, en français,
le mot grève `cessation volontaire de travail' repose sur le sens `plage de gravier' puisque
les travailleurs sans ouvrage s'assemblaient à Paris sur la Place de Grève. Mais de nos
jours, personne (sauf les linguistes) ne voit le lien.

D'autres cas sont plus délicats. Y a-t-il une relation entre bloc de marbre et Bloc
québécois? Seule l'application systématique des critères permet de répondre à la question
(et la réponse risque de varier d'un locuteur à l'autre).

Exercice: Utilisez les critères de sens, de forme et de dérivation pour voir si les
exemples suivants présentent une relation de polysémie ou d'homonymie: la fuite des
prisonniers/une fuite d'eau, un homme poli/ un caillou poli.

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