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ÉMILE GALLÉ ET OCTAVE MIRBEAU

Accords imparfaits, désaccords parfaits

Peu de témoignages et de documents connus à ce jour


permettent de comprendre la nature des relations entre le
célèbre artisan industriel verrier Émile Gallé et le
romancier, critique d’art Octave Mirbeau1. Ils se sont
croisés, ils se sont rencontrés, mais de façon bien fugitive. Il
semble qu’ils se sont surtout évités. Rien ne laisse penser
qu’une amorce d’entente entre ces deux personnalités ait pu
exister par le truchement de leur goût prononcé pour
l’horticulture2. À ce propos nous allons découvrir comment
sourd, sous une cascade d’allusions humoristiques rédigées
par Émile Gallé en écho aux déclamations carnavalesques
d’Hortus en son jardin de Granville, une philippique à
l’adresse du « génie survenu des jardins ». Elle masque en
réalité des accords et désaccords plus profonds entre les
deux artistes. L’analyse en miroir des relations entre Gallé, Montesquiou et Mirbeau, puis la
mise en parallèle de leurs combats artistiques, sociaux, politiques respectifs, au cours desquels
ils se sont nécessairement côtoyés, permettent de mieux comprendre leurs convergences
imparfaites et de lever une partie du voile sur leurs désaccords parfaits et silencieux.

1. Émile Gallé (1846-1904) : l’artiste engagé aux multiples talents

Pour résumer, par une formule symbolique, la multiplicité des talents du Maître des
arts décoratifs arrivé au sommet de sa gloire, son ami le critique d’art Roger Marx a inventé
un latinisme qui tient de la métaphore. Elle restera indissociable à la vie et l’œuvre de
l’artiste. Et L’homo triplex, ce n’est pas seulement l’artiste, l’artisan et l’industriel nancéien
qui exerce par agrégation trois métiers : verrier, céramiste et ébéniste. La formule donne
d’abord une unité à la diversité des techniques acquises par Émile Gallé. La formule témoigne
de la genèse du processus de création artistique propre à Émile Gallé. Elle va donc nous aider
à résumer en quelques lignes la complexité de cet artiste pour les besoins de cette étude.

Le petit Émile à l’école des deux Jean-Jacques


Émile Gallé est né en 1846 3 à Nancy. Son père, Charles, décorateur sur porcelaine
devient vite chef d’atelier décor. Entreprenant, il va devenir représentant de la manufacture
de Chantilly qui l’emploie. À l’occasion de ses tournées, Charles s’éprend d’une des filles
d’une commerçante nancéienne à laquelle il rend régulièrement visite. Le mariage scelle les
sentiments, puis Charles prend la responsabilité de l’enseigne de verrerie porcelaine de sa
belle-mère. Le commerce acquiert rapidement une notoriété régionale puis nationale

1 L’absence d’une entrée Émile Gallé dans le Dictionnaire Octave Mirbeau sera réparée prochainement dans sa
version numérique.
2 François Tacon, spécialiste du maître verrier n’a pas évoqué le nom de Mirbeau dans ses études y compris à
propos les relations parisiennes de Gallé. Seule, à notre connaissance, Florence Daniel-Wieser, historienne,
évoque succinctement cette relation, dans son article, Émile Gallé et la littérature, Annales de l’est, 2005, numéro
spécial, pp.95-98. Elle parle d’une « profonde amitié ».
3 Pour avoir une bonne vue d’ensemble de la vie et de l’œuvre d’Émile Gallé consulter : François Le Tacon,
Émile Gallé, l’artiste aux multiples visages. Editions Place Stanislas, 2011, Nancy, 149 pages.

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renforcée par à la création d’un atelier employant 4 décorateurs sur verre. Trop à l’étroit pour
accueillir 20 ouvriers, il est installé à la Garenne, à la périphérie de Nancy, dans un parc d’un
hectare. À deux pas de l’atelier, une grande maison est construite pour accueillir la famille de
Charles et sa belle-famille. C’est dans ce milieu qu’Émile naît et développe son goût pour la
nature et les fleurs. Dans sa prime jeunesse il est éduqué par ses parents et précepteurs selon
les exigences d’une culture protestante tempérée par l’éveil d’Émile aux principes
rousseauistes. Le goût inextinguible pour les plantes et le motif floral tout au long de sa vie a
pour origine l’admiration pour Les fleurs animées du Nancéien Jean-Jacques Granville,
associée à l’apprentissage de la lecture d’ Un autre monde.
Après des études sanctionnées par un baccalauréat de lettres qui confortent ses
dispositions pour les langues, la littérature, la musique, le dessin botanique, Émile va finir par
accepter de succéder progressivement à la tête de l’entreprise familiale à partir de 1877. A
l’activité verrerie et de céramique, Émile Gallé va adjoindre un atelier de faïence, un atelier de
cristallerie et d’ébénisterie.
L’expression Homo triplex4 témoigne aussi du sens donné aux créations du Lorrain :
l’alchimie des trois matériaux maîtrisés – verre, terre, bois –, transcendée dans l’œuvre, ne
suffit pas à exprimer la singularité de celle-ci. L’origine de nombreuses œuvres uniques sont
souvent explicitées par une épigraphie. L’intention profonde de l’auteur, marquée par des
citations littéraires, scientifiques ou bibliques, tend à démarquer toute son œuvre dans
l’univers des arts décoratifs. Gallé ne peut se contenter du succès commercial de ses œuvres,
présentées notamment lors des Expositions universelles de Paris. Sa maîtrise industrielle et
artistique, sa volonté de rendre accessible l’art au plus grand nombre, au point de se présenter
comme « un vulgarisateur de l’art », ne peuvent satisfaire l’artiste : il entend aussi, avec
beaucoup de courage, soutenir haut et fort ses engagements sociaux, politiques et spirituels.
Parallèlement à ses activités professionnelles et artistiques très prenantes, y compris en
ce qui concerne sa contribution importante à l’essor de l’École de Nancy5, Émile Gallé mène
de front non seulement ses engagements dans la vie sociale, mais aussi des travaux
scientifiques de naturaliste et de botaniste. La nature et la floriculture sont une source
d’inspiration constante de son œuvre. « Si Émile Gallé a renouvelé l’art décoratif, c’est pour
avoir étudié la plante, l’arbre et la fleur à la fois en artiste et en savant 6. » La nature
constitue un lien fort entre tous les engagements, y compris religieux, de Gallé. Il est non
seulement un grand lecteur féru de littérature, avec un goût prononcé pour Victor Hugo, les
Goncourt et les symbolistes7, mais il a aussi de réelles dispositions d’écrivain ; ses écrits
révèlent un style littéraire parfois précieux, de l’humour et un sens de la polémique bien
aiguisé.
Avant de résumer ses engagements en vis-à-vis de ceux de Mirbeau, nous vous
invitons à suivre les quelques points de croisement des cheminements de nos deux
protagonistes.
4 Marie-Laure Gabriel-Loizeau, « De l’édification d’une figure : Émile Gallé l’homo triplex », in Image de
l'artiste, sous la direction d'Éric Darragon et Bertrand Tillier, Territoires contemporains, nouvelle série - 4 - mis
en ligne le 3 avril 2012.
http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/publications/image_artiste/ML_Gabriel-Loizeau.html.
5 En Lorraine, l'Art nouveau est représenté par l'École de Nancy fondée en 1900, ou Alliance provinciale des
industries d'art, grâce notamment à l’initiative de Gallé, Prouvé et Majorelle. Il s’agit d’une chambre syndicale
de promotion des intérêts industriels, artisanaux, artistiques régionaux. Le mouvement a aussi une vocation
éducative et culturelle (école, musée, expositions) et sociale : il vise à mettre à la portée de toutes les couches de
la société toutes les formes d’expression des arts décoratifs. Enfin, sur le plan technique, il s’inscrit dans une
recherche constante de d'utilisation poussée de la verrerie, de la ferronnerie, de l’ébénisterie, de l’architecture.
6 Émile Gallé, Écrits pour l’art, Floriculture et art décoratif, Notices d’exposition (1884-1889), préface
d’Henriette Gallé. Réimpression de l’édition de Paris, 1908, Marseille, Laffitte reprints, 1998, 382 p., avec une
préface de F. T. Charpentier et des illustrations. Il existe une deuxième réédition enrichie, cf. ci-dessous note 20.
7 Florence Daniel-Wieser, ibid. p. 95.

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Quand le “grand vilain” Hortus fait hurler les horticulteurs nancéiens
Un commentaire paru en bas de page d’une lettre écrite par Mirbeau à Victor-Émile
Michelet vers mi-octobre 1894 (Correspondance générale d’Octave Mirbeau, t. II, p. 616,
lettre 1290) fait référence à une carte de visite envoyée par Gallé à Mirbeau, où il se présente
comme le « secrétaire des plates-bandes où la Lorraine couve les bégonias ». Que pouvait
accompagner cette sibylline carte ? Pourquoi cette allusion aux bégonias ? Peut-être pour
amuser son ami Monet 8 ! Alors il fait dire à Hortus, sis à Granville, apocryphe grand vilain,
dernier avatar des fleurs animées de J.-J. Granville 9, natif de Nancy, que les bégonias sont des
fleurs bêtes… et poussent jusqu’à lui faire confesser que leur sottise est communiquée par
celle des horticulteurs… de quoi faire hurler, non pas le Tout Landernau, mais plutôt les
horticulteurs nancéiens devenus maîtres incontestés de l’hybridation des bégonias.
On sait que l’écrivain chroniqueur Edmond de Goncourt, nancéien d’origine, est tout à
la fois, amateur de jardins, féru de japonisme et friand à l’excès de « conversations
potinières »… tant utiles à l’histoire de la littérature et des arts. Autant de passions, outre la
littérature, qu’il partage avec Mirbeau. Or donc, le mercredi 26 juin 1895, Edmond reçoit la
visite d’Octave et d’Alice, qui viennent l’inviter à dîner. Comme dans un vaudeville, au cours
de cette journée à Auteuil, entre un troisième personnage. Qui est-il ? « Entre Gallé, le verrier
de Nancy, et aussitôt une conversation enthousiaste entre les deux hommes sur l’horticulture,
où l’exaltation de Gallé, avec la mimique de son corps desséché et la fièvre de ses yeux, est
amusante. » Quelle a été la teneur et la tonalité de la conversation entre Mirbeau et Gallé, rue
de Montmorency ? Inéluctablement la conversation a porté sur les bégonias et les obtentions
du célèbre horticulteur Victor Lemoine10, voisin d’Émile Gallé. Ceci pour l’enthousiasme
pointé par l’auteur de la Maison d’un Artiste, mais quels motifs pourraient expliquer
« l’exaltation de Gallé » ?
Revenons à la carte de visite envoyée par Gallé sept mois auparavant. Quelle avait été
la raison d’un tel envoi ? Le rapprochement calendaire de la correspondance et des chroniques
horticoles de Gallé nous donne une réponse évidente : la carte de visite accompagnait
plusieurs chroniques horticoles de Gallé nourries de libelles à l’adresse de l’auteur des
galéjades d’Hortus…
En effet, en consultant l’ensemble des Écrits pour l’art, rassemblé par son épouse
après la mort de Gallé (1904) et sous-titré Floriculture , art décoratif, Notices d’exposition, on
trouve un extrait du Bulletin de la Société d’horticulture de Nancy d’octobre 1894 titré « La
Floriculture lorraine au concours régional », incluant plusieurs articles. Deux constituent une
dithyrambique réplique aux tirades d’Hortus.
Nous en extrayons les passages les plus piquants à l’adresse de Mirbeau.

2. Palinodie, ou Vive le bégonia tubéreux !

« Voilà proprement une contradiction ; et voici comme je suis amené à me contredire

8 Octave Mirbeau, Correspondance générale, Tome II, Lettre 1031 – À Claude Monet fin juin 1892 : « Je pars
pour chercher des bégonias que Godefroy m’envoie. Il paraît qu’ils sont apprêtés pour fleurir comme ceux que
nous avons vus à l’Exposition. Allons, allons, ça va bien. »
9 Cf. la notule sur Jean-Jacques Granville parue dans les Cahiers Octave Mirbeau, n° 19, 2012, p. 140,
(référence complète de l’article dans la note 12 ci-dessous).
10 Jacques Chaplain, notice « Lemoine, Victor (1823-1911) », Dictionnaire Octave Mirbeau, p. 188, et note de
lecture « Victor Lemoine, l’homme qui donnait aux fleurs le visage des fées… », Cahiers Octave Mirbeau, n°
19, 2012, pp. 369-371.

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en contredisant un lettré, avec qui je me flatte d’être ailleurs en accord, M. Octave Mirbeau11.
Se contredire et s’en aller, c’est le droit revendiqué par Baudelaire pour tout homme
bien né. À peine envoyées à l’imprimeur les lignes qui précèdent et prêt à continuer le
memento de notre exposition, j’entends une lointaine, une immense rumeur monter de Nancy
jusqu’au faubourg. Mon jardinier m’apprend que la ville au grillage d’or 12 est « révolutionnée
» par un article de M. Octave Mirbeau dans Le Journal 13.

L’artiste si avisé qui confessa, l’un des premiers, notre foi dans le poète conspué des
Serres chaudes14, et qui volontiers se penche sur l’onde décadente pour y mirer son fin profil,
Octave Mirbeau, vient de trépigner avec élégance sur le Bégonia tubéreux, le Bégonia deux
fois nancéien, par Lemoine et par Crousse15. Toucher à nos Bégonias, n’est-ce point comme si
l’on déboulonnait nos Guibal16 et nos Lamour17 ! Or, Paris fait à Nancy l’émancipée, la
décentralisée, l’honneur de décocher quelques flèches de son carquois boulevardier : hier, on
s’y voilait devant nos toiles, on écorchait nos reliures ; demain l’on jouera au massacre dans
nos buffets et nos cristaux. Aujourd’hui, on bêche nos plantes.

Si M. Mirbeau chiffonnait à son aise et au nôtre le Géranium zonale, cette fleur de


l’asphalte, attifée par Nancy au point de sembler indéracinable, soit ! Qu’encore il bouscule la
pelouse en poire des jardins publics et bourgeois, c’est œuvre pie. Qu’il exécute des
variations désopilantes sur 1’« hybridation en musique », c’est une joie. Mais toucher au
Bégonia tubéreux, holà! C’est un fleuron de la couronne lorraine. Mirbeau le grignote à dents
d’écureuil : « Je vous dirai — c’est M. Mirbeau qui parle, — je vous dirai que j’aime les
fleurs d’une passion monomaniaque. Les fleurs me sont des amies silencieuses et violentes.
Mais je n’aime pas les fleurs bêtes, les pauvres fleurs à qui les horticulteurs ont communiqué
leur bêtise contagieuse. Tels les bégonias, dont on fait, dans les jardins, aujourd’hui, un si
douloureux étalage, au point que toute la flore semble se restreindre à cette stupide plante,
aux pétales découpés à l’emporte-pièce dans quelque indigeste navet. Pulpe grossière,
artificielle couleur, forme rigide, sans une grâce, sans une fantaisie, tiges molles et gauches,
sans une jolie flexion dans la brise; nul parfum ne monte d’elle, et son âme est pareille à celle
des poupées : je veux dire qu’elle n’a pas d’âme, ce qui est à peine croyable. Au Mexique, où
il pousse librement, on assure que le bégonia est charmant. Que ne l’a-t-on laissé là-bas ? »

Le couplet est galamment tourné. L’article Paris, toujours demandé, vite troussé, a son
gentil toupet. Seulement, la charge qu’on vient de lire ne répond pas du tout aux signes
particuliers du genre Bégonia. Le jardinier de M. Mirbeau a planté dans son jardin de lettres,
semble-t-il, au lieu de bégonias demandés par le maître, l’abominable Zinnia ! C’est le seul
11 Gallé, en s’accordant le droit de se contredire, ne masque-t-il pas une critique qui peut être faite à l’égard
de Mirbeau. On sait que lui-même, de façon retentissante, s’accordera, à un moment décisif de l’Affaire
Dreyfus, le droit de réviser ses points de vue. Cf. Pierre Michel, notice « Palinodie », Dictionnaire Octave
Mirbeau, pp. 943-947.
12 Il s’agit de Nancy avec sa célèbre place Stanislas (appelée à l’origine Place royale, construite à la gloire de
Stanislas Leszczyncki, roi de Pologne, duc de Lorraine).
13 Le Journal du 16 septembre 1894. Sur la genèse de l’enchaînement des articles de Mirbeau et Allais et leur
interprétation consulter Jacques Chaplain, « Octave, côté jardin (suite), Aux jardins de l’imaginaire mirbellien »,
Cahiers Octave Mirbeau, n° 19, 2012, pp. 113-144.
14 Gallé apprécie beaucoup l’auteur de La Princesse Maleine et des Serres chaudes, que Mirbeau a contribué à
faire mieux connaître par des articles élogieux.
15 Horticulteur nancéien (1840-1925), François Félix Crousse est le spécialiste des bégonias tubéreux. Plus de
100 000 bégonias tubéreux sont chaque année en culture dans son établissement. Il crée avec Victor Lemoine,
Émile Gallé et Léon Simon la Société Centrale d'Horticulture de Nancy en 1877. La rédaction du bulletin sera
confiée à Émile Gallé.
16 Sculpteur et architecte (1699-1757), qui a contribué, à la fin du duché de Lorraine, à la réalisation de la Place
royale à Nancy (Place Stanislas).
17 C’est à Jean Lamour (1698, 1771), serrurier et ferronnier nancéien au service du roi de Pologne Stanislas
Leszczynski que l’on doit les fameuses grilles rehaussées d’or de la célèbre place.

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qui, à l’exclusion même du dahlia déjà dégaufré par Montesquiou, réponde à un tel
signalement, l’une des espèces du monde où la nature se plut à contrecarrer nos visions
d’esthètes. Tous les caractères dénoncés par Mirbeau sont imputables à toi seule, plante au
teint citrouillard, jaunâtre ocracé, blanc sali ou minium empoisonneur ! Ce port de guindé est
le tien, fleur laidement conifère. À distance, l’on te soupçonne d’indigeste odeur, ton contact
hargneux et de poil scabre ne regagne point, comme l’ Œillet d’Inde, quelque estime par la
chaleur du parfum. Bref, le bégonia de Mirbeau est l’herbe dont Linné voulut glorifier Zinn,
un médecin de Goettingue ; c’est bien ce Zinnia que Jacquin qualifiait d’elegans par pure
antiphrase. Vilmorin l’avoue hirsute et roide, mieux curieux que beau, se marbrant à
l’automne lorsqu’il devient malade. D’ailleurs, n’en déplaise à la littérature, l’horticulture
n’inventa point le Zinnia double; elle trouva aux Indes orientales cette aggravation,
maintenue dans les jardins parce qu’elle y prospère sans boisson ni tuteur ; sa livrée criarde
ne choque pas le pseudo-jardinier faufilé de l’écurie à la serre sans avoir le goût ni l’amour
qu’il y faut. Voilà les gens que Mirbeau appelle des horticulteurs ! Il convient d’y revenir
dans un instant.
Quant à la grossièreté, la stupidité du bégonia — vite, qu’on me passe le luth exaspéré
de Tannhäuser :
Pauvre fou, tu n’as point connu

Cet objet de l’amour suprême !

À toi, reine d’amour, à toi bien haut mon lied !

Seul il connaît l’amour, et peut chanter sa fleur,

celui qui goûta le festin de ta chair savoureuse, ô bégonia de Nancy :


Zieht hin, zieht in den Berg der Venus ein !18

Vite à la grotte enchantée ! Les magiciens Lemoine et Crousse vous y feront oublier la
chaste flore des champs et des bois. Soulevons ces toiles et ces voiles. Voici le soir; qu’on
rafraîchisse les bégonias à grandes fleurs; qu’on promène à l’entour de leurs amoncellements
neigeux l’encensoir qui bannit les propos mal sentants. Ils redressent leurs fronts rougis sous
l’outrage, ils étalent leurs croix à quatre sépales, deux très longs, deux plus brefs, fantaisistes,
aux stries de pectens. Leurs hampes de cristal sanglant hument la vie ; le rayon frisant les
traverse. Des veinules se tracent, diaphanes, au sein de leurs mats velours, parmi les moiteurs
et les carnations humides. Les pulpes scintillent et chatoient de rubis, topazes, solfatares,
névés s’empourprant au soleil qui se baisse et les baise, alpenglühn, neiges fiancées au rayon.
Une fragrance suave s’exhale, qui se perd, se retrouve, frais arôme d’églantier et de sweet-
briar. Ce sont vos âmes discrètes, fleurs mâles du Bégonia odorant, qui, le matin, s’exaltent ;
mais le soir elles se sont exhalées ; et, comme on voit se détacher de sa racine la corolle virile
de la Vallisneria, vous abattez à la fin du jour, bégonias, d’un agenouillement brusque, vos
visages prostrés qui baisent l’argile et font, mourants, un tapis d’amour au pied de la
persistante fleur maternelle. Et c’est ici seulement que vous êtes vraiment de pauvres fleurs
bêtes, puisque vous cédez la place aux amants de demain19...»

Gallé poursuit sa douce philippique à l’égard de Mirbeau à l’occasion d’un compte rendu

18 Littéralement, « Allez, à l’assaut du mont de Venus ! ». Émile Gallé germaniste (et amateur de Wagner,
comme Mirbeau), sait que l'opéra Tannhäuser a été intitulé initialement Le Mont de Vénus en référence au
royaume de la déesse de l'amour situé sur une montagne de Vénus (« Berg der Venus »). À la dernière minute,
avant la première représentation, le compositeur, pour éviter d’inéluctables quolibets et grivoiseries, le retira, au
profit de ce qui allait devenir le célèbre titre éponyme.
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d’une exposition Victoire Lemoine.

« Non seulement les bégonias ne sont point des herbes sottes, mais ce sont surtout des
fleurs de savoir et de longue patience. Mais qu’importent aux boutades impressionnistes de la
Grand’Ville ces généalogies de races florales, filles de la Nouvelle-Espagne et du pays lorrain
? C’est affaire aux catalogues horticoles des deux mondes de relater les titres et la gloire jolie
de Nancy, la cité jardinière. Pourtant le boulevard se pique de connaître l’hybridation des
espèces de végétaux, et voici l’image à la Gavarni qu’en donne le maître Mirbeau :
“Dans son clos, je trouvai le père Hortus. C’était un vieux petit bonhomme, très rouge
de peau, très blanc de chemise, et qui, le chef couvert d’un chapeau de paille en forme de
tente, jouait du cornet à piston devant un hibiscus : « Savez-vous ce que je viens de faire ?
me dit-il. Je viens de féconder un hibiscus... L’hibiscus déteste la musique... Eh bien ! je lui
joue du cornet à piston, juste au moment de la fécondation. Ça le dérange, ça l’ennuie, ça lui
lait perdre la boule... et il va se féconder de travers, c’est-à-dire qu’il va me donner des
graines d’où sortira une espèce de monstre cocasse, qui sera un hibiscus sans en être un, une
plante comme on n’en a jamais vu...”
Sous l’énormité de la caricature, il y a bien une parcelle de vérité. Combien de fois
n’avons-nous pas vu Lemoine père, ou Lemoine fils, au grand soleil, dans un carré de
seringas ou de lilas, armés d’instruments moins subtils encore que leur persévérance, «
travailler » d’un grain de pollen tel pistil, « faire perdre la boule » à tel pélargonium, « affoler
» des espèces jusqu’alors très sages, tandis que du coin de l’oeil il caressait le rayon purpurin
émané là-bas d’une « planche » de ses Bégonias La Fayette, exaltant les verdures d’alentour
et subjuguant le regard.

Et, dans ce laboratoire au plafond de ciel, quels discours traversés de coloris, peuplés
de formes et de caractères botaniques, quelle verve de conception, quelle solidité de métier,
quelle foi dans des combinaisons préconçues entre des espèces disparates, dont le maître
devine que les angles se joindront en de nouveaux êtres harmonieux ! C’est un entêtement à
créer sans cesse de la beauté. Compiler, dira-t-on, transposer, juxtaposer, entrelacer des
caractères qui se dénoueront plus tard et « reviendront au type ». Moi, je dis : créer. N’est-ce
point créer, autant qu’il dépend de l’homme, qu’amener au jour des rapports, des
expressions qui n’existaient point telles, et produire des valeurs, avoir la prescience des
générations dans leur tempérament et leur plastique, et faire germer leurs avatars
meilleurs ?

C’est dans ce sens que l’exposition de M. Lemoine était importante, imposante,


malgré l’extrême raccourci qu’elle donnait de cette carrière d’inventeur. Mais quel serait
l’étalage de tous les genres qu’il a réellement perfectionnés en décor ! Chaque saison
apporta, depuis vingt-cinq ans, au catalogue de Lemoine, sa gerbe de semis inédits. Combien
de valeur a donc une présentation qui démontre scientifiquement, à côté des types ancestraux,
les modifications successives du port, de la couleur et des formes ! L’on voit la distance
gagnée depuis ce qui fit florès vers 1865.
Sans doute le poète, épris de simple et naturelle beauté, repousse l’artificiel. Or, ce
serait un tort de croire que la nature est incapable, toute seule, de ces jeux; les premières roses
moussues et à cent feuilles apparurent sous forme de sports dans la rudesse des buissons ; la
pâquerette se montre quelquefois, dans la prairie, à doubles collerettes et triples béguins.
Voici, chez Lemoine, des types intermédiaires qui réunissent en les accentuant les qualités
décoratives des parents. Exemple : Hoteia Japonica X H. astilboides = Hoteia hybride de Le-
moine; ou bien, Fuchsia venusta X F. Boliviana, qui nous procurent des fuchsias neufs
merveilleusement propres au décor ; et ces Russellia, qui ont pris aux ascendants maternels
toute l’élégance et aux paternels toute la vigueur et la floribondité ! Et ainsi s’éclaire parfois
l’origine controversée de certaines formes, le vieux Lilas Varin, par exemple, que Lemoine
reproduit à volonté en mariant deux espèces.

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Et les Clématites ! Si Lemoine voulait montrer en une fois le peuple des clématites
que nos treillages lui doivent, ce serait toute une exposition ! À la Pépinière s’exhibent,
seules : Clematis coccineo-Scotti et La Nancéienne, une clématite en toilette de crêpe qui
relève de deuil. La liste des Fuchsias dont il avoua la paternité serait interminable. Il en est
qui s’effondrent sous leurs clochetons chinois ; tel, issu du Fuchsia venusta, croisé par le
Boliviana, a des fleurs quadricolores, parties de rose, vert, orange et capucine.
Arrivons aux nouvelles races de Bégonias floribonds, métissages des B.
semperflorens, Socotrana (Triomphe de Lemoine, Triomphe de Nancy), Rœzli, Schmidtii
(Couronne lorraine, Fleur de neige, Bouquet fait, La France, Elegantissima, Trophée), elles
justifient le mot de Mirbeau : elles exilent en effet toute autre flore comme plante de marché
et de décor ; il n’y a pas de lutte possible avec l’ampleur, l’élégance, la fraîcheur de leurs
panicules aux innombrables petits papillons roses et blancs qui masquent le feuillage. C’est
un printemps perpétuel pour les massifs comme pour la serre tempérée, et, en conscience
d’artiste, il ne faut pas s’en plaindre.

Remarquez aussi combien ils ont laissé loin derrière eux, par la parure, le type
spontané, — de toute la distance kilométrique entre le Montet, à Nancy, et les monts de Chine
d’où nous vint un des ancêtres, le primitif B. semperflorens !

[…] Mais Lemoine, qui sait son monde par cœur, s’était dit un jour, en regardant d’un
œil narquois certains énormes tubéreux qui semblent des camélias pâmés : « Que manque-t-il
à cela pour en faire une des fleurs indispensables, inébranlables comme est la rose ; bref, pour
que, demain, un facteur du bel air ne vienne pas, plantant sur ma plante un nez pointu, chanter
qu’elle ne sent rien ? Et notez que, la plupart du temps, c’est un mérite d’être inodore, et que
le comte de Montesquiou en félicita l’hortensia, la fleur aristocrate « qui ne se respire » !
Mais il n’est charretier ni femme sensible qui n’ait cet instinct de sens bestial, l’odorat à
satisfaire, et qui, lorsque j’exhibe quelque merveille de coloris et de forme, n’y vienne
adapter le museau en place de l’œil. J’espère satisfaire ces narines voraces et leur servir le
Bégonia thé. »
« Vous allez, dis-je, faire endormir un bégonia par le D r Liébaut20 et lui persuader de
sentir la rose ? — Peut-être. Mais un moyen plus sûr serait de voler à un certain autre bégonia
sa senteur matinale d’églantier musqué, pour la passer à celui qui n’a que la seule beauté. »
Deux ans après, je recevais à la fois deux jolis faire-part, un de mariage entre le bégonia de
Baumann et le bégonia de Veitch — et un de naissance : c’était la race nouvelle qui a le
décor, le rose-corail et la rosace staminale de l’églantine, le framboisé de la rose des Alpes, la
fine odeur du thé et de la reinette, la crânerie pimpante et chiffonnée du coquelicot double, le
teint des neiges à l’heure du berger, chair pétrie de cristaux scintillants, avec des affusions de
rougeurs—

Ils sont là de ces merveilleux, Nuée bleue, Amiral Gervais, Ed. Pinaert, Ondine aux
chers coloris faussés, Maurice de Vilmorin et Président Carnot, cette exaltation du genre
glaïeul, je ne sais plus rien dire, ma littérature s’y est épuisée. »

Clés de lecture des textes de Gallé à l’adresse de Mirbeau

Sans nul doute les trois textes de Gallé sur les bégonias ont pour but de faire d’une
pierre deux coups. Tout en usant d’une escalade de critiques humoristiques et amicales à
l’égard de Mirbeau, dont le personnage carnavalesque d’Hortus prend des zinnias pour des
bégonias tubéreux, Gallé a tenu à défendre haut et fort tous les membres de la société
d’horticulture de Nancy qu’il préside et particulièrement ses talentueux amis acquis à une
notoriété internationale que sont Victor Lemoine et Émile Crousse.

20 Le Dr Liebeault est un célèbre médecin magnétiseur de Nancy.

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Si l’humour de Mirbeau qui anime Hortus est au service du décadendisme et d’une
vision du monde des humains colorée de pessimisme, celui de Gallé n’a pas du tout la même
portée. Sous des atours familiers et bon enfant, l’humour n’est ni une “figure de style” au
second degré, ni l’expression d’une autodérision. Il entend apparemment défendre bec et
ongles ses amis horticulteurs nancéiens . Gallé sait qu’il peut faire mouche : « N’a-t-on pas
vu autrefois des gens s’extasier sur ce non sens : la rose verte ! Une rose verte n’est pas une
rose : c’est un chou de Bruxelles. » Il ne fait aucun doute que les connaissances botaniques et
horticoles de Gallé n’ont rien à voir avec celles d’un Mirbeau, jugé trop boulevardier, dont
l’avatar Hortus se pique de connaître l’hybridation des espèces de végétaux , ou encore d’un
précieux Montesquiou pour lequel l’hortensia est une fleur aristocratique « qui ne se respire
pas ». Mais les développements de Gallé n’ont, à vrai dire, pas trait à une question de
compétence. Ils concernent plus un clivage Paris/Province et la défense d’une profession qui
est l’honneur de Nancy. Le “Paris” ne peut faire de l’ombre aux talents nancéiens. Ce “Paris”
parfois boulevardier mérite que la province s’en amuse... pour preuve, s’il en est besoin : une
édition illustrée et commentées des Écrits pour l’Art21 nous révèle un autre texte horticole
dédié à ... Octave Mirbeau, intitulé « Le regard sur la prairie ». Cette brève clôt
définitivement la “philipique horticole” par un ironique « Quoi encore ? [sous-entendu de
nouveau en plus de la florule des presbytères] La pomme de terre à feuille panachée ! J’ose
dédier à Mirbeau, qui s’effare, ces feuilles nuancées de caresse et de consolation ; à lui
encore l’Adlumia, fumeterre ambitieux, petit Diclytra grimpant. » Le propos est léger et bien
troussé également... il se fait l’écho très probable d’une réponse d’Aurélien Scholl dans Le
Matin du 22 octobre 1887, faisant suite à la déclaration de l’auteur du Calvaire parue dans
Le Gaulois, selon laquelle « les pommes de terre et les fèves de Noirmoutier sont d’une
excellente réputation » [Il s’agit des délicieuses “pataques” précoces de l’île, connues depuis
sous le nom de “Bonnottes]. Scholl n’a pas manqué d’éreinter Mirbeau à cette occasion : « Le
boulevardier de Noirmoutier, M. Octave Mirbeau, a publié dans Le Gaulois22 un article mêlé-
cassis qui venge une bonne fois la province des sarcasmes surannés des batteurs d’asphalte.
Qu’est-ce Paris, je vous demande, à côté de Noirmoutier ? » Et Scholl de reprendre que, si
les pommes de terre et fèves de Noirmoutier sont réputées, « on n’en pourrait dire autant des
fèves du boulevard Malherbes et des pommes de terre du Château-d’Eau. Il est vrai qu’à
Noirmoutier ces légumes n’ont pas de bons exemples sous les yeux. » Mirbeau répliquera à
cet éreintement en lui dédiant son conte « Le crapaud », animal qui ne lui inspire aucune
répulsion !

Dans la réponse de Gallé à la « boutade impressionniste » contenue dans « Le


Concombre fugitif », accordons à Gallé son talent de pasticheur lorsqu’il se livre à la
description des bégonias « à la manière de Mirbeau » : « Des veinules se tracent, diaphanes,
au sein de leurs mats velours, parmi les moiteurs et les carnations humides ». La réplique du
Lorrain se fait l’écho brillant de la recherche du Normand de « l'obscène candeur » des lis
japonais, de « l'exubérante et fastueuse joie » des pivoines, de « la verve folle » des ipomées.
On se croirait déjà en pleine description de l’exubérance florale du Jardin des supplices23.
Enfin, il n’est pas contestable que, malgré « l’énormité de la caricature » que donne
Hortus des hybrideurs, Gallé avoue, démonstration à l’appui qu’« il y a bien une parcelle de
vérité ». Celle-ci concède un sens aigu de l’observation à Mirbeau ; qui avait (avec Monet)
tant d’estime pour Victor Lemoine, « l’homme qui donnait aux fleurs le visage des fées ».

Malgré tout, il nous semble évident que la rencontre entre Gallé et Mirbeau chez
Goncourt n’a pas auguré une relation faite d’estime réciproque entre les deux artistes, alors
21 Émile Gallé, L’Amour de la fleur, Les écrits horticoles et botaniques du maître de l’Art nouveau, édition
établie et commenté par François Le Tacon et Pierre Valck, Préface de Michel Boulangé, Nancy, Éditions Place
Stanislas, 2008.
22 Le Gaulois, 20 octobre 1887, « La Province » (publié en 1925 dans Les Écrivains).
23 Sur l’exubérance florale voir J. Chaplain, Cahiers Octave Mirbeau, n° 19, 2012, p. 125 sq., et la notice
« Fleurs », dans le Dictionnaire Octave Mirbeau, pp. 798-800.

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qu, au-delà de ces vétilles nourrissant probablement des susceptibilités exagérées, une partie
de leurs combats pour l’art, la nature et les droits de l’homme se révèlent convergents. Mais,
les deux hommes ne pouvaient, par la puissance de leurs émotions, que s’éviter à l’avenir. Si
tous deux avaient une vision humaniste du monde avec une même lucidité, leur forte
personnalité conférait à leur vision, une coloration trop empreinte de leurs croyances en la
vie, qui étaient difficilement conciliables entre elles. L’une était constamment guidée par le
non conformisme social, son protestantisme militant, son engagement social, Gallé étant
persuadé que l’éducation à la beauté offre des perspectives d’espérance, tandis que l’autre,
était polémique, anarchique, palinodique, révoltée et passionnée, Mirbeau était mélancolique
et pessimiste, sans grand espoir de résilience. Alors qu’une partie de leurs combats respectifs
pour l’art, la liberté et la dignité humaine pouvaient singulièrement les rapprocher.

3. Analyse comparée des relations entre Gallé, Montesquiou et Mirbeau

Pour mieux comprendre ce qui peut rapprocher et séparer Gallé et Mirbeau sur le plan
artistique, mais aussi leur évitement silencieux il nous semble utile d’utiliser le miroir des
relations entre Gallé et Montesquiou d’une part , et d’autre part celui des rapports entre
Mirbeau et le même gentilhomme.

Gallé – Montesquiou : de l’euphorie créatrice à la rupture


Émile Gallé entre en relation avec Robert de Montesquiou à l’exposition universelle
de 188924. Cette fameuse exposition marque le sommet de la gloire de Gallé et des trois cents
ouvriers artisans et artistes qui coopèrent avec lui. Il marque aussi l’apogée du japonisme.
Plusieurs prix récompensent celui que Roger Marx appelle « l’homo triplex ». L’artisan-
industriel de Nancy est devenu maître dans l’art du verre, de la céramique et de l’ébénisterie.
Ce qui lui vaut la croix d’officier de la Légion d’honneur. C’est au tout début de l’exposition
(mai 1889), près de son pavillon de d’exposition du Champ de Mars, que Gallé rencontre
Montesquiou à « l’affût de nouveaux courants de l’art décoratif », car il pressent le déclin de
l’Art nouveau dû à sa vulgarisation. Les premiers échanges sont de bon augure et se
poursuivent par des envois de fleurs, source d’inspiration majeure du poète et de l’artisan. Les
deux hommes sont entrés en résonance dès leurs premiers échanges parce qu’ils partagent en
effet de nombreuses affinités esthétiques, qui sont à l’origine d’une longue et sincère amitié ;
ils se reçoivent mutuellement et entretiennent une correspondance soutenue 25, incluant des
échanges de documents (photos de famille et d’œuvres d’art, plans). Cette sympathie partagée
est constructive : l’artisan va, on le sait, réaliser en pièces uniques des meubles dessinés ou
esquissés par le poète ; ce dernier, grâce à ses relations, soutiendra l’artisan-industriel sur le
plan commercial et contribuera à élargir son réseau relationnel et son cercle d’influence dans
la haute société du Tout-Paris et les milieux artistiques. Car c’est bien à Paris que peut
triompher la notoriété de Gallé contre les attaques virulentes qui sourdrent à Nancy même. En
s’engageant ainsi auprès d’une clientèle huppée, le comte nourrit l’espoir que Gallé ne
réponde pas aux sirènes de la diffusion de masse de ses œuvres d’art. Montesquiou va
permettre également au Nancéien d’élargir le cercle des relations artistiques, comme source
d’inspiration créatrice. Ainsi Gallé, recommandé par le poète, assiste par exemple à une
représentation de Parsifal à Bayreuth, à l’issue de laquelle il fait la connaissance de Maurice
Barrès. L’entente est au zénith et les carnets de commande des établissements Gallé

24 Nous reprenons succinctement, dans les travaux d’Antoine Bertrand, le chapitre « Émile Gallé : Splendeur et
faillite de l’Art nouveau » de sa thèse consacrée aux curiosités esthétiques de Robert de Montesquiou.
25 À partir de juin 1889, Gallé et Montesquiou échangent environ 200 lettres. À la mort de son mari, Henriette
Gallé, souhaitait publier cette correspondance en annexe des Écrits pour l’art. Mais finalement le comte
n’accéda pas à sa demande de communication.

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récompensent la créativité du maître et les efforts des salariés qui ont la chance d’avoir un bon
berger ! Gallé peut remercier son allié. La relation est fructueuse pour les deux hommes, la
promotion des œuvres de Gallé lui donne l’occasion d’exprimer dans les salons qu’il
fréquente sa propre conception de l’Art Nouveau. Enfin tout est pour le mieux dans cette
période d’euphorie. Le temps est propice pour que Gallé use de son humour familier, en
évoquant le Narcissus poeticus et le Geranium Robertianum ! Puis Gallé fait savoir à
Montesquiou ses sentiments pleins de compréhension à l’égard de Verlaine, protégé du comte,
bien que, lorsqu’à la sortie du train à Paris, l’auteur des Saturnales s’empresse d’échanger
contre quarante verres d’absinthe le « délicieux vase décoré de clématites26 » que vient de lui
offrir, à Nancy, le verrier qui assistait à la conférence du poète donnée au Grand Hôtel de la
Place Stanislas. « Étrange être, humanité pitoyable ; déplorable race.[…] Ce masque
aristophanesque, socratique, non passé à tabac, ces moustaches d’insecte, sont inoubliables.
J’ai pu causer avec lui. Qu’il mêle affreusement pour mon goût le profane abominable au
sacré. Je l’aime cependant parce que je l’aime tant27. » Et le comte poète ne manque pas
d’amplifier son jeu relationnel en faveur de son ami Gallé. C’est par son truchement que Gallé
rencontre ainsi la comtesse Greffulhe, la baronne Adolphe de Rothschild, la comtesse Bibesco
et surtout sa nièce, la comtesse Anna de Noailles. Gallé gratifie la poétesse d’un vase à décor
de cigale, Le Cri strident de mon désir 28, tandis que Mirbeau se moquera de la comtesse en lui
prêtant « de petits cris d’oiseau effarouché », dans La 628-E8. Sarah Bernhardt vient
spécialement voir l’artisan à Nancy en 1896. La même année, Gallé fait la rencontre
d’Auguste Rodin, un des dieux, avec Monet, du cœur de Mirbeau. À l’automne, Gallé se fait
prier, par Montesquiou pour rencontrer le sculpteur : « Eh ! bien, figurez-vous que cette
entrevue me fait peur. Je me sens trop shabby moral, artistiquement, pour affronter ce noble
représentant de tout un monde. Ce cadre royal m’effarouche. Je ne vous ferais point honneur.
Je redoute la monstruosité des gaffes […] (lettre du 27 septembre 1896). Gallé, autant que
Montesquiou, a une grande admiration pour l’auteur du Baiser. Il s’est battu en 1892, avec
son ami Roger Marx - qui les fait entrer en relation – contre la presse lorraine, opposée dans
une large majorité à la statue exécutée par Auguste Rodin à la mémoire du peintre Claude
Gellée, dit Le Lorrain (1600-1682) et inaugurée début juin 1892 dans le jardin public de la
Pépinière de Nancy. L’événement vaut qu’on s’y arrête, car il nous donnera un peu plus loin
l’occasion de rapprocher incidemment son analyse de l’œuvre de Rodin de celle de Mirbeau.
Malgré leurs nombreuses affinités esthétiques et des années d’estime réciproque, les
relations entre les deux hommes se sont étiolées. Leur amitié est consommée définitivement
en 1897 : Montesquiou ne partage pas l’entreprise de vulgarisation des œuvres produites en
grand nombre par l’artisan verrier. Alors qu’il s’était fermement engagé à ne pas franchir le
pas, celui-ci doit toutefois passer d’une logique de création artistique et artisanale
(production de pièces uniques ou de petites séries personnalisées) à une logique plus
industrielle, pour faire face à une concurrence de plus en plus vive sur son marché et
préserver sa rentabilité et l’emploi dans ses ateliers29. Si Montesquiou a contribué notablement
à la réussite de l’entreprise Gallé par sa mise en relation avec une clientèle argentée, huppée et
cultivée, il lui est désormais impossible d’admettre l’inévitable nécessité d’ouverture

26 L’anecdote est rapportée par Jules Rais à E. de Goncourt (Journal des Goncourt, dimanche 15 novembre
1896). Jules Rais (pseudonyme de Jules Nathan) est journaliste et critique d’art originaire de Nancy. C’est aussi
une relation de Gallé. Tous deux participent, sous la houlette d’Edmond de Goncourt, au comité nancéien en
l’honneur de Verlaine. C’est à Jules Rais qu’Émile Gallé dédie son article « Palinodie, ou : Vive le bégonia
tubéreux ! »
27 Lettre de Gallé à Montesquiou du 10 novembre 1893.
28 « Je laisserai de moi, dans le pli des collines / La chaleur de mes yeux qui les ont vus fleurir, / Et la cigale
assise aux branches de l'épine / Fera vibrer le cri strident de mon désir. » Strophe extraite de « L’Empreinte »,
publiée par Anna de Noailles dans son recueil Le Cœur innombrable (1901).
29 Antoine Bertrand, Les Curiosités esthétiques de Robert de Montesquiou, p. 210.

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commerciale du maître verrier, en réplique à la concurrence acharnée, à une clientèle de plus
en plus large susceptible d’acquérir des copies d’œuvres à des prix accessibles. L’estocade
mortelle pour leur amitié est justifiée dans ses mémoires 30 : le comte reproche à Gallé de ne
pas posséder finalement « cette sauvegarde qu’on appelle le goût », et rejette sans appel son
projet de « vulgarisation d’art », qu’il taxe d’abomination, entre autres solécismes . Il conclut
en soupçonnant l’homme de l’art, devenu industriel, de « faire faire pipi à l’esthétique »
malgré ses supplications, à l’instar de la vieille Mathilde exhortant Goncourt à « ne pas faire
faire pipi à la poupée de Chérie ». Dans cette même veine, le non-dit parle encore plus fort
que la métaphore, Gallé et Montesquiou vivent désormais dans deux mondes esthétiques et
socio-économiques antipolaires : le poète ne peut partager avec l’ami de Roger Marx leur
conception de l’art social et le concept d’art unifié. Il est possible au passage d’émettre à ce
stade l’hypothèse que Mirbeau est plus proche, à propos de ces critiques, de leur auteur et des
conceptions esthétiques d’Edmond de Goncourt que de celles de Gallé.
Enfin les engagements politiques de l’homme aux multiples talents, à partir de l’affaire
Dreyfus, contribueront probablement à mettre un point définitif à cette relation très
parisienne, « après quelques années de fréquentation assez agréable31 ». Tandis que,
paradoxalement, elles ne contribueront pas pour autant à rapprocher, enfin, Mirbeau et Gallé.

La relation Mirbeau-Montesquiou
« Les liens de sympathie qui rapprochent Mirbeau et Montesquiou ne manquent pas
de surprendre : il faut bien convenir que tout, quasiment, conspire à opposer plutôt qu’à
réunir ces personnalités qui – Mirbeau le déclare – ne sont pas du même monde ». Antoine
Bertrand, spécialiste de Montesquiou résume parfaitement la sympathie paradoxale entre le
romancier et le poète32.
Leur relation débute en 1892, chez le peintre Jean-Louis Forain. Les premiers contacts
sont très enthousiastes. La promesse de Mirbeau de commenter dans la presse la dernière
œuvre de Montesquiou est tenue. L’article « Les Chauves-souris » d’Octave Mirbeau paraît
dans Le Figaro du 16 octobre 1892. Et en bonne placen puisqu’il est en manchette de la
première page. La présentation, enthousiaste, du monumental recueil de poèmes écrits par le
comte de Montesquiou33 nous apporte un premier témoignage. En effet, le romancier et
critique d’art avait déjà connaissance, à cette époque, de l’œuvre du Nancéien ; « Il y avait
cette année, au Salon du Champs de Mars, un meuble très précieux : une œuvre
artistiquement menuisée par M. Gallé, de Nancy, d’après les dessins de M. Robert de
Montesquiou. » Cette commode (qui fit couler tant d’encre dans le Tout Paris), « plus
frissonnante qu’un éventail, gaie ainsi qu’un kakemono », est, pour l’écrivain des Damps,
l’écrin idéal pour recevoir le recueil des poèmes Les Chauves-souris.
La commode aux hortensias n’est, bien sûr, que le prétexte introductif de son article. Il
ne révèle pas directement, ou peu, le sentiment de Mirbeau a l’égard de l’Art nouveau et des
talents d’un des plus notoires maîtres de l’École de Nancy. Gallé est, pour Mirbeau, l’artisan
qui donne vie, dans les veines du bois, aux dessins de Montesquiou. L’engouement, voire
l’effusion de Mirbeau pour le poète laisse certes en retrait l’ébéniste Gallé, devenu assez
proche de Montesquiou : « Je ne connais pas encore Les Chauves-souris, mais je raffole de
Montesquiou », puis après la lecture des Chauves-souris, le jardinier des Damps ne tarit plus
d’éloges : « M. de Montesquiou a la passion de l’unique. Il donne à tout ce qu’il touche, aime

30 Robert de Montesquiou, Les Pas effacés, mémoires (3 tomes), Paris, Émile Paul Frères, 1923.
31 Robert de Montesquiou, ibid.
32 Antoine Bertrand, « Mirbeau - Montesquiou, l’étrange rencontre », Cahiers Octave Mirbeau, n° 7, 2000.
33 Cet article a été rédigé à la demande de Francis Magnard, rédacteur en chef du Figaro à partir de 1876.
Octave Mirbeau, Correspondance générale , tome II, lettre 1049. L’article figure dans les Combats littéraires,
pp. 359-363.

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et pense : étoffes, sensations, bibelots, intellectualisés, un caractère d’étrangeté
quintessenciée, des formes de mystifiante surnaturation, qui peuvent étonner le bourgeois
nestorien, mais qui enchantent l’artiste par l’esprit très fin, le goût très pur, la sensibilité très
vive, et aussi par cette particulière ironie dont le poète nuance, à l’enfin, l’élégance de son
dégoût, les politesses de son dédain. »
Le compliment vaudrait-il, en partie, pour Émile Gallé ? Partagerait-il à cette époque
un même sentiment esthétique ? La relation Gallé-Montesquiou peut nous aider à mieux
comprendre les limites des affinités esthétiques entre Gallé et Mirbeau.
Sont-ce le japonisme et l’amour des fleurs qui rapprochent l’écrivain et le poète ?
L’auteur de « Embarquement pour fleurir34 » aime effectivement, comme l’ami de Monet, les
fleurs de façon exubérante… avec un penchant plus particulier pour les hortensias ! Pour
preuve, la commode des Chauves-souris est décorée par le verrier et botaniste Gallé par la
fleur d’hortensia (ou hydrangea). Cette fleur d’orient, devenue symbole de Nagasaki, et
expression moderne du japonisme, fut rapportée du Japon par le médecin botaniste allemand
Philipp Franz von Siebold35. Toujours est il que cette fleur qui, pour le poète Montesquiou,
« n’est pas à proprement parler une fleur36 », fut fixée dans la marqueterie par Émile Gallé.
Mirbeau comprend parfaitement le poète. Quelle évidence, « l’hortensia n’est pas même une
fleur, elle n’a pas d’odeur », et de se justifier en affirmant qu’en son temps lui-même a perçu
l’obscénité du lys. Mirbeau prend la précaution de dire que ces propos sont badins…
C’est pour des vétilles que Montesquiou et Mirbeau se brouilleront en 1897. Le comte
s’est fendu d’une allusion insidieuse à l’auteure Gyp, descendante de l’orateur Mirabeau, qui
aurait été « du dernier bien avec Mirbeau » : « Mirabeau adorait les fleurs. Mirbeau lui
ressemble encore en cela. Et c'est assez curieux cette tendre similitude entre ces deux
violents37. » Elle masque en réalité des désaccords plus profonds, d’ordre esthétique : la
conception ultra-élitiste de l’art chez le gentilhomme dépasse celle de Mirbeau, et d’ordre
social, ils ne sont pas du même monde.

4. Dissonances et résonances esthétiques entre Mirbeau et Gallé

La pierre d’achoppement : L’Art nouveau pour Morris et Gallé, c’est un art social
Émile Gallé fonde le symbolisme, le sens et les fonctions de l’Art Nouveau sur les
théories esthétiques et éthiques de John Ruskin et de William Morris 38. Le symbolisme,
souvent puisé dans la nature, « qualifie, vivifie l’œuvre ; il en est l’âme ». Gallé établit
également un lien fort entre la symbolique de l’Art Nouveau et l’œuvre du céramiste Bernard
Palissy.
L’Art Nouveau contribue, selon lui, à plusieurs fonctions. Il favorise la proclamation
de l’unité de l’art, ainsi l’artisanat par exemple, ne peut être réduit à un art utilitaire voire un

34 Voir Jacques Chaplain, « Octave, côté jardin – Mirbeau et l’art des jardins », Cahiers Octave Mirbeau, n° 19,
2011, p. 122 (extrait du poème de Montesquiou rédigé à l’occasion du déménagement de Mirbeau des Damps à
Carrières-sous-Poissy).
35 La variété Otakasu, porte le nom intime de son épouse japonaise (ma belle plante), avec laquelle il n’aurait
dû se marier en raison de l’interdit fait aux étrangers. Cf. Ikunobu Yamane, « L’influence du japonisme dans
l’œuvre d’Émile Gallé », Annales de l’Est, 2005, n° spécial, pp. 51-65.
36 Mirbeau dans son article sur « Les Chauves-souris » explique cette vision de Montesquiou : « C’est, pense-t-
il, quelque chose de très fol et qui donne l’impression d’une lueur nocturne, d’une clarté lunaire dans le soleil.
Tout est possible ; il ne faut pas chicaner les poètes sur l’imprévu de leur sensation. »
37 Notes et réflexions inédites de R. de Montesquiou, 4e recueil, Ombres portées, « Fleurs », cf. note 38
Antoine Bertrand, « Mirbeau et Montesquiou : l’étrange rencontre », loc. cit.
38 Émile Gallé, « Le Décor symbolique », discours prononcé à l’Académie de Stanislas, dans la séance
publique du 17 mai 1900 et publié dans Écrits pour l’Art, pp. 210-228.

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art mineur39. À l’instar de l’architecture, l’artisanat est tout aussi créatif qu’une activité
purement artistique. Comme au Moyen-âge, les artisans d’aujourd’hui valorisent toutes sortes
de matériaux sans exclusive issus de la nature : la terre, le bois, le verre, la pierre, les
métaux… Ils donnent un sens au travail ouvrier en évitant une division excessive du travail
caractéristique de l’industrialisation croissante à partir du Second Empire. Les arts décoratifs
dans leur ensemble sont porteurs d’avenir, car ils constituent les fondements de la morale, de
la spiritualité et le lien social qui offre la perspective d’une société harmonieuse. Ils
constituent un véritable projet de société. Émile Gallé s’en explique en se référant à William
Morris. Ce dernier, inspiré en partie par Ruskin, s’est engagé, à partir de 1883 jusqu’à sa
mort, au parti socialiste afin de militer tout à la fois pour les arts décoratifs et la justice
sociale40. Sa conception du beau et du labeur est saluée également par l’entreprenant Gallé
lorsqu’il affirme : « William Morris, ce grand artiste, ce philosophe humanitaire, ce prophète
de la joie au travail, a dit que le labeur est humain, qu’il est bon, que l’art est salutaire ; que
l’art béni, saveur, c’est l’art populaire, c'est-à-dire l’expression de la joie de l’homme dans
le travail des choses. Et nous pouvons proclamer à notre tour notre foi profonde en la
doctrine qui assigne à l’art une fonction de culture humaine, d’éveil des esprits et des âmes
par la traduction des beautés épandus dans le monde 41 ». Comme Morris, Gallé résolument
progressiste est persuadé qu’un Art Nouveau, populaire, « est annonciateur de temps
meilleurs ». L’œuvre est dans cette perspective « une lutte pour la Justice en nous-mêmes,
pour la Justice autour de nous . Et ainsi la vie au vingtième siècle ne devra plus manquer de
joie, d’art, ni de beauté42. »
L’art social, comme projet républicain d’une société solidariste
défendu par Gallé, décliné sous différentes formules, « Arts pour
tous », « l’Art dans tous », est bien résumé dans la définition qu’en
donne en 1909 son ami Roger Marx : « Quand l’art se mêle à la vie
unanime, la désignation d’Art social seule peut lui convenir : on ne
saurait restreindre à une classe le privilège de ses inventions : il
appartient à tous, sans distinction de rang ni de fortune, c’est l’art du
foyer et de la cité-jardin, l’art du château et de l’école, l’art du bijou
précieux et de la broderie paysanne : c’est aussi l’art du sol, de la
race et de la nation : l’importance s’en atteste par son action sur le
développement des industries et sur la propriété matérielle du pays – si bien que ses destinées
se trouvent intéresser à la fois l’esthétique, la sociologie et l’économie politique43. »

Conception individualiste de « l’art indépendant », selon Mirbeau


L’art, chez Mirbeau, semble être considéré essentiellement sous l’angle de l’expression
du talent singulier de l’artiste et de l’impression émotionnelle que l’œuvre est susceptible de
produire chez l’observateur : « L’art tel que le conçoit Mirbeau, c’est l’expression d’une

39 Dans une conférence donnée le 14 novembre 1883 sur le thème « L’art et la ploutocratie », William Morris
donne une définition de l’art à ses auditeurs : « Je vous demanderai d’étendre l’acception du mot “art” au-delà
des productions artistiques explicites, de façon à embrasser non seulement la peinture, la sculpture et
l’architecture, mais aussi les formes et les couleurs de tous les biens domestiques, voire la disposition des
champs pour le labour ou la pâture, l’entretien des villes et de tous nos chemins, voies et routes ; bref, d’étendre
le sens du mot “art”, jusqu’à englober la configuration de tous les aspects extérieurs de notre vie. »
(https://www.marxists.org/francais/morris/works/1883/11/morris_18831114.htm)
40 Jean Michel Leniaud, L’Art Nouveau, Citadelles et Mazenod, Paris, 2009, p. 22.
41 Émile Gallé, Écrits sur l’art, p. 226.
42 Émile Gallé, ibid., p. 228.
43 Roger Marx, L’Art social, Préface d’Anatole France, Paris, Fasquelle, 1913, p. 190.
(http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k114241w)

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émotion personnelle et d’une vision originale des choses 44 ». À ce stade d’analyse de la
singularité du processus de création artistique rien ne semble séparer l’approche de Mirbeau et
celle de Gallé. « On n’arrive à cet art que par des observations très longues et de patientes
études. C’est un accroissement de l’individu, le résultat d’une culture générale… » « C’est
pourquoi, poursuit Mirbeau, […] l’art ne peut être l’apanage que de quelques personnalités
très rares et très hautes, affranchies de toute éducation officielle ou religieuse ». À cette
conception élitiste de la création artistique, le critique d’art ajoute que la grande masse sociale
ne saurait être sensible à l’art tant qu’elle ne sera pas affranchie « des conventions arbitraires
et du mensonge » par l’intermédiaire d’un « impossible enseignement de la vérité 45».
On peut mesurer tous les clivages qui opposent la conception mirbellienne de l’art
indépendant, irréductiblement teinté d’ élitisme et sans espoir d’un progrès d’ouverture du
plus grand nombre à l’appréciation des œuvres en raison « des conditions morales, politiques
et sociales où nous vivons », de l’art social promu par Émile Gallé et Roger Marx ; qui se
veut formateur d’un « art pour tous » et porteur d’un projet d’une société harmonieuse. L’art
social d’Émile Gallé et de Roger Marx s’appuie résolument sur le progrès technique, la
recherche et le développement constant de nouveaux procédés de fabrication. On peut se
demander si, chez Mirbeau, cet aspect moderniste et quasi-industriel de l’art ne lui est pas
étranger, voire détestable.

L’Art Nouveau vu par Mirbeau : « cet art abominable et caricatural ».


Comme s’il était besoin qu’Octave Mirbeau affiche son aversion pour l’Art Nouveau,
notre critique d’art, qui se gausse de ne pas en être un amateur, va, à la veille de Noël 1901,
commettre un article intitulé « Art Nouveau46 ». Épouvantable, non pas uniquement parce
qu’il est d’une veine grotesque, mais parce qu’il vise à humilier les représentants de l’École
de Nancy. Il ne manque pas de préciser l’état d’estime de Mirbeau pour l’art de Gallé.
« Quelques heures de flâneries dans Paris, rue de la Paix, rue Royale, avenue de
l’Opéra, sur les boulevards », n’importe où, les vitrines et boutiques donnent le sentiment
stupéfiant et morose à Mirbeau de la « mort du goût », parce que sacrifié sur l’autel d’une
société de consommation émergente. Ce goût de la possession a quitté le « statuaire, la
peinture, l’architecture, l’habitation, le livres, les jardins, le bibelot ». Pour Mirbeau, le goût,
c’est « de l’esprit, du charme, de l’émotion, de l’harmonie… » et il faut aller chez les
antiquaires pour le retrouver. Qui a tué le bon goût ? Ce serait, selon lui, l’Art Nouveau, « cet
art abominable et caricatural, qui n’est pas de l’art et qui n’est pas nouveau ». Pour preuve,
le narrateur a rencontré un de ses promoteurs, prospère « vulgarisateur actif », et
« producteur ».
Pour tenter de démontrer que l’Art Nouveau n’est pas nouveau, Mirbeau va user d’une
anecdote, indirectement assassine à l’égard de Gallé, de Prouvé et Majorelle. On sait qu’il y a
des similitudes, dans le renouveau artistique des styles gothique, Louis XV et des Arts
décoratifs. Pour ne pas brocarder explicitement les formes et les styles de chefs d’œuvre
d’ébénisterie qui rappellent en partie les galbes du mobilier et les éléments décoratifs Louis
XV, le badaud, amateur de bon goût, se fait dire par le promoteur des Arts nouveaux : « Vous
n’en êtes pas, vous, du progrès !... Vous boudez devant le progrès ! Vous restez en arrière…
dans le Louis XVI, je parie ?... Avez-vous vu mon exposition ? […] J’ai une cafetière à mon
exposition. Oui… mais pas une cafetière Louis XVI. Ah ! non !... une cafetière moderne !...
Elle est en bouse de vache galvanisée… » Dans le registre adulte de la scatologie, on ne

44 Pierre Michel, notice « Art », Dictionnaire Octave Mirbeau, p. 650 sq.


45 Réponse à une enquête de Maurice Rousselot sur l’éducation artistique du public contemporain, La Plume,
1er mars 1903, Combats esthétiques, Tome II, p. 338-339.
46 « Art Nouveau », in Combats esthétiques, t. II, p. 308-311.

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manquera pas de rapprocher la plaisanterie mirbellienne de celle du comte de Montesquiou,
qui exhorte Gallé à ne pas « faire faire pipi à l’esthétique ». Persistant dans sa démonstration,
Mirbeau éreinte encore plus férocement les représentants de l’art nouveau et Émile Gallé en
particulier lorsqu’il rappelle l’importance de l’inspiration végétale, sa force symbolique et le
travail de déformation des lignes, des formes et des couleurs des matériaux. L’exposant invite
le flâneur à découvrir sa dernière création confinant à la perfection : « Sacriti ! […] ma
pendule est épatante. Le cadran, une fleur de soleil, en cuivre bleu… […] le socle de ma
pendule, ce sont les racines du soleil, mais des racines tellement tordues, emmêlées,
enchevêtrées, qu’on dirait les intestins d’un homme malade d’une entérite infectieuse… C’est
superbe !... »
On ne peut guère se tromper sur le subterfuge utilisé par Mirbeau lorsqu’il prête au
mercantile représentant de l’ Art Nouveau son manque d’imagination, lorsqu’il recourt au
soi-disant style Louis XVI : « À force de briser des lignes et de les reconstituer, il avait fini,
lui, homme de son temps, par inventer le Louis XVI ! Je partis sans avoir l’idée de le
désenchanter… À quoi bon ? Il eût, le lendemain, inventé le Louis XV… et peut-être même le
gothique !... »
Un tel jugement à l’emporte-pièce relève plus d’une impulsion personnelle que d’une
analyse critique raisonnée. Il semble avoir laissé Gallé indifférent. Mirbeau peut être
exécrable lorsqu’il fait le tri entre les élus de son cœur et les artistes (ou à tous le moins leurs
œuvres), qu’il voue aux gémonies parce que, en une fraction de seconde lors de la première
rencontre, la première impression n’est pas bonne. « Méfiez vous de la première impression,
c’est la bonne » (Talleyrand), « surtout quand elle est mauvaise », ajoute ironiquement A.
Allais, l’ami de Mirbeau. C’est l’hypothèse que pointe avec vraisemblance Sharif Gemie
dans son article « Morris et Mirbeau : Le mystère de l’homme au large feutre 47 ». L’exécration
de Mirbeau à l’égard de l’Art Nouveau a des analogies avec sa détestation excessive à l’égard
des préraphaélites (« Une école de peinture médiocre et rétrograde »), mais aussi à l’adresse
de William Morris, qui lui aurait refusé, un jour de mai 1894, alors qu’il séjournait chez un
ami millionnaire anglais, de lui vendre dans son magasin d’Oxford street, un des ses dessins
(ou, deuxième version, un bougeoir de cuivre !), au motif que Morris aurait reconnu en son
acheteur l’ennemi juré de Burne-Jones. Dans cette anecdote bien futile, on ne manque pas de
noter l’inimitié de Mirbeau à l’égard de Morris, fondée sur un détail vestimentaire (« Je me
suis toujours méfié des gens qui ne s’habillent pas comme les autres [ …] pour protester
contre leur temps ») et qui peut cacher une profonde détestation d’un art fondé, selon lui, sur
une mystification, celle de « l’horreur de la nature » et du « mépris de la vie » qui
« pervertit les milieux sociaux ». Le propos est sévère et demanderait plus d’éclaircissements,
lorsque le critique d’art affirme que nous devons à William Morris « d’avoir tenté de
remettre en honneur le travail manuel, par quoi l’homme s’ennoblit, par quoi l’ouvrier
devient un être conscient et s’élève jusqu’à l’artiste ». Il n’est pas à écarter que les accords et
désaccords esthétiques entre Mirbeau et Gallé soient de cette veine, en ce qui concerne à la
fois l’œuvre du verrier et « l’art des motifs nouveaux ».

Points d’accord : l’art expressif de Rodin et la formation des artistes.


* Rodin : Le 6 juin 1892, Auguste Rodin inaugure l’œuvre qu’il vient de réaliser à la
demande de Roger Marx et d’Émile Gallé, à la mémoire de Claude Gellée (ou Gelée), dit Le
Lorrain. L’incompréhension du sens de ce statuaire par un grand nombre de Nancéiens donne
lieu à des explications de Gallé dans la presse régionale. Sous le titre « L’Art expressif et la
statue de Claude Gelée par Monsieur Rodin48 », il prend la défense de l’œuvre de Rodin, qui

47 COM, 2001, n° 8, pp. 279-286.


48 Article paru dans Le Progrès de l’Est du 7 août 1892, reproduit dans La Lorraine artiste, du 14 août 1892.
Texte recueilli dans Émile Gallé, Écrits pour l’art, Ed. Jeanne Laffite, pp. 134-147.

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n’a pas les caractérisations historiques du personnage. Avec pédagogie Gallé répond aux
reproches faits par ses concitoyens, « des gens de goût », qui considèrent l’œuvre du sculpteur
comme mauvaise, parce que pas académique, c’est-à-dire peu lisible, déséquilibrée, produit
d’un art malsain bien éloigné des attitudes harmonieuses, simples et belles, dont la statuaire
antique constitue la référence. « Sommes-nous sûrs que ce fameux instinct du beau n’est pas
un produit de l’éducation, une éducation qui nous ferme un œil sur une bonne moitié de
l’art ? » Pour Gallé, l’art du beau, c’est un art du décor, alors que l’art expressif peut atteindre
aussi à la beauté. Ce n’est pas d’hier que l’art peut exprimer la personnalité même de
l’artiste : « Nous venons demander à nos artistes la pensée, l’exemple, l’émotion, la tragédie
humaine ». Et l’art expressif n’a rien à voir avec la beauté plastique, car l’art est si haut, si
vaste, qu’il dépasse infiniment le beau, telle est l’œuvre de Rodin célébrant l’artiste Claude
Gellée et donne à voir « une vision instantanée de la vie », « et tout cet éclairage du dedans »
exprimant le combat de sentiments opposés (allégresse et mélancolie). Cette œuvre est, pour
Émile, à la fois l’âme de Claude, l’effort non aisé par où Claude a conquis le secret de sa
palette lumineuse, et le cri d’extase du statuaire lui-même devant la splendeur des spectacles
vivants. En choisissant délibérément de s’affranchir des précisions de la petite histoire qui
plaisent aux foules, Rodin a évité un contresens historique par trop banal. Il a su hisser le rêve
immense du maigre paysan devenu peintre. Incontestablement, la plaidoirie d’Émile Gallé est
très proche de l’éloge sans réserve fait par Octave Mirbeau à l’égard de l’ensemble des
œuvres de Rodin, sur le statuaire « au jugement d’historien ».
* Nécessité de former les artistes au contact de la nature : Maurice Leblond49 avait
entrepris, en 190350, une enquête sur l’utilité du Prix de Rome, à l’occasion du centième
anniversaire de la Villa Médicis, en sollicitant notamment l’opinion de Frantz Jourdain 51,
d’Émile Gallé et d’ Octave Mirbeau. Pour Gallé, « l’artiste a besoin que les spectacles
changeants de la vie et les chaleureux contacts de la nature viennent ébranler ses facultés
d’émotion esthétique, afin qu’il éprouve l’irrésistible désir de communiquer à d’autres
hommes, par ses œuvres, son admiration et son poignant émoi ». Y aurait-t-il besoin de créer
un Prix spécial de Rome pour l’ouvrier d’Art ? « Autant je serais partisan d’une excursion
mondiale, radieuse vision des mers glaciaires et des cieux de flamme, autant je trouverais
fâcheux d’enlever pendant plusieurs années les meilleurs fils de nos métiers à leur naturelle
atmosphère, celle de la claire France et de son intellectualité, pour faire, d’eux aussi, durant
toute leur vie, des déracinés de la Villa Médicis. Je ne trouverais pas meilleur qu’on envoyât
stagier à l’École des arts décoratifs de Paris la jeune ouvrière de l’Italie ou du Japon »…
« Laissons donc à Rome les artisans de Rome ; laissons à Lutèce ceux de Lutèce sucer la vie,
c’est la nature et la vérité, et c’est l’homme, le mystérieux, le douloureux modèle. » Et
Maurice Leblond de conclure son enquête ainsi : « Ces pensées si justes et si belles de M.
Émile Gallé, Octave Mirbeau les résume avec cette concision, surprenante et nerveuse, qui

49 Maurice Leblond (1877-1944), journaliste à L’Aurore et gendre d’Émile Zola. b


50 L’Aurore, 18 avril 1903. Une sélection de la réponse d’Émile Gallé a été publiée le 1er mai de la même année
dans La Lorraine artistique, puis reprise par sa femme Henriette, dans Écrits pour l’Art en 1908. La réponse de
Mirbeau figure avec des annotations dans ses Combats littéraires, t. II, p. 343.
51 Frantz Jourdain (1847-1935), architecte, critique d’art et homme de lettres, que portait en haute estime O.
Mirbeau qu’il rencontrait au Grenier de Goncourt. Mirbeau a préfacé l’ouvrage qu’il a rédigé sur Cézanne avec
Th. Duret et Léon Werth. Il s’est engagé dans l’affaire Dreyfus aux côtés d’Émile Zola, et s’est engagé comme
Gallé dans la Ligue des droits de l’homme. Marianne Clatin, auteur d’une thèse sur l’architecte, précise la portée
de l’Art social chez Jourdain : « Frantz Jourdain [qui] présidait la commission d’architecture scolaire, entendait
favoriser la diffusion dans les établissements scolaires d’une décoration de qualité : il s’agissait, d’une part,
d’offrir un cadre plus chaleureux à l’étude et, d’autre part, d’éduquer la sensibilité artistique à l’âge où elle se
formait, en faisant participer les enfants à la qualité de leur environnement visuel. Cette croyance optimiste dans
la valeur éducative d’un art mis, dans une démocratie, au service du plus grand nombre constitua une des
convictions récurrentes de Frantz Jourdain. » On ne manquera pas de rapprocher cette conception de celle de
Morris et de Gallé.

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lui est particulière : “Je répondrai à vos questions par un simple mot de Courbet : Un jour
qu'on parlait devant lui de la Villa Médicis et du Prix de Rome, Courbet dit : Pourquoi
envoie-t-on ces pauvres bougres là-bas ?... Ils ne sont donc nés nulle part ?” »
Les propos tenus préalablement par Frantz Jourdain, l’architecte, père de l’ami de
Mirbeau, ami aussi d’Edmond de Goncourt, se rapprochent, à notre sens, plus singulièrement
de l’opinion de Mirbeau sur la question : « Il est un peu humiliant de constater qu'au
vingtième siècle on soit encore obligé d'ergoter sur le Prix de Rome, to be or not to be. Ce
vieux mannequin bourré d'étoupe et de foin que rongent les vers en est arrivé à un tel état de
putréfaction qu'il me semble peu généreux de m'escrimer contre lui. Il n'y a plus que l'État
pour croire à cet épouvantail à moineaux, épouvantail lamentable et ridicule que le ministre
espère, bien à tort, galvaniser en l'emmaillotant de moire rouge… L'art français n'est, en soi,
ni supérieur, ni inférieur à l'art italien, il est autre… Rien n'est dangereux comme d'imposer,
sans discussions, des admirations étiquetées d'avance. De pareilles, théories entravent la
logique évolution cérébrale d'un peuple; elles causent plus de mal qu'une invasion ou une
épidémie. Il a fallu plus de soixante années à la France dévoyée, trompée, indécise, pour se
reconnaître et se ressaisir, et tous nos maîtres, nos vrais maîtres, ont cruellement souffert de
la haine agressive dont se sont entêtés à les poursuivre les omnipotentes et orgueilleuses
nullités élevées à la Villa Médicis. À l'admirable école de paysage, qui restera comme une des
plus pures gloires nationales, avec Rousseau, Corot et Claude Monet, ces messieurs de
l'Institut nous opposent... Paul Flandrin52, à Puvis de Chavanne, Cabanel, à Delacroix, M.
Bonnat, à Carrière M. Comerre et à Rodin M. Barrias ! Une organisation dont les résultats
deviennent aussi lamentables doit disparaître ; elle ne paraît pas seulement inutile, elle est
nuisible. Que l'on remplace le Prix de Rome par des subventions permettant aux artistes de
produire librement et d'aller là où les appellent leurs tendances et leurs goûts53… »
Il faudrait approfondir aussi la question du japonisme qui aurait pu aussi favoriser le
rapprochement entre Gallé et Mirbeau par le truchement de Edmond de Goncourt.
Il est nécessaire d’observer que Mirbeau et Gallé ont aussi une forte estime pour
Edmond de Goncourt, Frantz Jourdain54, Pierre Puvis de Chavannes, Jean-François Raffaëlli,
Henri de Régnier, Eugène Carrière, Odilon Redon… sans oublier leurs engouements pour
Montesquiou ! Enfin, Gallé ne manque jamais de citer Maeterlinck dans ses nombreuses
chroniques horticoles (y compris celles pour éreinter Hortus et Octave !), que Mirbeau, on le
sait, a révélé au grand public.
En résumé, sur la question de l’art, des points de convergences entre Mirbeau et Gallé
existent réellement – ils en appellent l’un et l’autre, à leur manière bien singulière, au Beau,
au Bien, à la Justice et à la Vérité. Ces points d’intersection sont réels, mais leur périmètre
reste très circonscrit. À la lumière des âpres combats artistiques qu’ils ont menés, l’un en tant
que critique d’art et écrivain, l’autre en tant qu’artiste aux multiples talents, il est clair que
leur vision sociétale et leurs préférences esthétiques à l’égard des novateurs du XIX e siècle
sont bien différentes. Mises à part certaines œuvres de G. Courbet et d’Édouard Manet, qui
peuvent avoir une portée sociale, voire politique, l’impressionnisme d’un Monet, tant chéri

52 On notera que Frantz Jourdain énumère, sans exception, une partie des artistes « académiques » maudits par
Mirbeau.
53 Sur ce dernier point, Mirbeau est plus radical que Frantz Jourdain : l’État ne doit intervenir, ni dans la
formation des artistes, ni promouvoir un art officiel. Dans un long article intitulé « L’Art, l’Institut et l’État »
paru le 15 avril 1905 dans La Revue (Combats esthétiques, t. II, p. 402-415), Mirbeau explique ce choix en
citant à nouveau la déclaration de Courbet relative à la Villa Médicis. Il soutient que l’État, par le truchement
du ministère des Beaux-Arts, « cuisine et triture l’Art » et, par celui de l’Institut, écarte les œuvres
contemporaines de grands artistes comme Maillol, Monet, Cézanne, Pissarro, Renoir, etc., pour promouvoir un
art officiel des plus conventionnels.
54 Frantz Jourdain rédigera la préface de la première vente des objets d’art à la mort d’Edmond de Goncourt,
tandis qu’Octave Mirbeau rédigera la préface de la seconde vente.

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par Mirbeau, semble être pour lui totalement étranger à l’Art Nouveau. Par indépendance
d’esprit, et peut-être par goût, Mirbeau ne veut pas entendre parler d’un Art décoratif. Il n’est
pas favorable au projet de former dans des écoles ou universités populaires les esprits du plus
grand nombre à la culture artistique.

5. Convergences silencieuses : combats pour la liberté, la justice et les droits de


l’homme

Gallé-Mirbeau : Dreyfusards
* La Lorraine et l’Affaire Dreyfus : Depuis la défaite de 1870, la ville de Nancy se
situe désormais à 25 km de la frontière. Gallé est profondément choqué par l’annexion de
l’Alsace et de la Lorraine. Il aspire vivement au retour de ces deux provinces dans le giron
français. Il exprime ce souhait à travers des créations associées à des proverbes qui tournent
en dérision l’Allemagne : par exemple dans une corbeille en faïence, un canard coiffé d’ un
casque à pointe n’arrive pas à consommer une grenouille symbolisant l’annexion (« Qui trop
embrasse, mal étreint »), tandis qu’un oiseau sortant de sa cage est assorti de l’épigraphe :
« On chante mieux quant on est libre 55 ». Sa culture protestante le démarque toutefois d’une
grande majorité de la population nancéienne qui est catholique et ultra-nationaliste. En effet,
la majorité de cette ville de garnison (8 000 soldats y stationnent) partage les sentiments
d’une armée humiliée par la Prusse, et ceux des élus et de la presse locale unanimiste. La
population, craignant l’expansionnisme germanique, défend sans réserve l’honneur de l’armée
au prix d’un antisémitisme catholique très exacerbé.
. * Comment expliquer l’engagement de Gallé pour Dreyfus ? Gallé est un homme
engagé dans la vie associative. À ce titre, doté d’une plume alerte, il intervient souvent dans
la presse locale, prenant part aux débats artistiques et régionaux, souvent en butte avec les
discours nancéiens officiels. La presse locale n’est pas toujours élogieuse parce qu’il est
atypique, il est chef d’entreprise, mais proche des milieux syndicaux : il est progressiste, mais
côtoie les milieux aristocratiques ; il est régionaliste, mais pratique le Tout-Paris ; il est
protestant, mais défend âprement la cause des irlandais catholiques contre la domination
d’une Angleterre protestante ; enfin, il est ami de Barrès mais défend bec et ongles la cause
de Dreyfus.
L’engagement de Gallé s’explique en partie par son milieu familial progressiste et ses
relations : le frère d’Alfred Dreyfus, est un ami intime du banquier Christ, apparenté à
Henriette Gallé, l’épouse d’Émile Gallé. Ce dernier est également le beau-frère de Charles
Keller (voisin des Gallé à La Garenne), qui fréquente le vice-président du Sénat Scheurer-
Kestner, un des premiers défenseurs de Dreyfus. Dans ce contexte, Émile Gallé est
rapidement persuadé de l’innocence du capitaine Dreyfus56.
* Le combat dreyfusard mené par le couple Gallé : Il commence par la signature de
nombreuses pétitions, par de multiples articles dans la presse. Émile Gallé met aussi dans ses
créations artistiques son talent pour défendre la cause de l’injustice dont est victime Dreyfus.
La signature du maître verrier, aux côtés de celle de Zola, mais aussi de Mirbeau, apparaît
dans une pétition des intellectuels, publiée dans l’Aurore en janvier 1898, dénonçant les
irrégularités commises par le premier procès Dreyfus (1894) et en appelant au respect d’un
État de droit et une justice fondée sur la vérité. Elle fait suite à l’acquittement scandaleux
d’Esterhazy, à l’éviction de Scheurer-Kestner et au cri d’alarme et de révolte poussé par

55 François Le Tacon, op. cit. p. 44.


56 Une étude complète sur son engagement dreyfusard a été réalisée par Bertrand Tillier : Émile Gallé, le
verrier dreyfusard. Paris, Éditions de l’Amateur, 2004, 127 p. Bertrand Tillier, maître de confère en Histoire de
l’Art, a également publié un article sur « Émile Gallé et l’affaire Dreyfus : vers une mutation des arts
décoratifs », Annales de l’Est, 2005, numéro spécial consacré à Émile Gallé, pp. 99-107.

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Zola. Dans le sillage de « J’accuse » (L’Aurore du 13 janvier 1898), véritable bombe
médiatique, Gallé fait savoir aussi son engagement dans une tribune du Progrès de l’Est le 24
janvier de la même année, ce qui ne manque pas de le mettre au ban de la doxa commune
nancéienne et ne manque pas de déclencher de virulentes attaques de son ami Barrès, contre
les anti-dreyfusards en général et le verrier en particulier : « Ces intellectuels sont un déchet
fatal dans l’effort par la société pour créer une élite. Dans toute opération, il y a ainsi un
pourcentage de sacrifiés. Un verrier m’a souvent expliqué ce qu’il perd de pots pour un qui
réussit. Tout en rejetant les intellectuels, nous devons les plaindre plutôt que les maudire »
(Le Journal, 1er février 1898). La même année, l’avocat Gervaize et Barrès seront élus aux
législatives avec plus de 76% des voix, à l’issue d’une campagne focalisée prioritairement sur
des slogans antisémites, relayés dans la rue aux cris de « Mort aux Juifs »... Cela donne une
idée du climat qui règne particulièrement à Nancy, au plus fort de l’affaire Dreyfus.
Pendant que Gallé multiplie ses articles polémiques et droits de réponse dans la presse
régionale, notamment L’Est républicain, lequel ne manque pas de tourner en dérision « ce
grand artiste à vocation d’apôtre », Mirbeau commet une série d’articles dans la presse
nationale entre novembre 1897 et juillet 1899 57.
Les combats de Gallé et de Mirbeau pour la cause dreyfusarde sont intenses et
convergent vers le même but pour faire triompher la vérité et la justice. Ils participent
activement également à la défense d’Émile Zola. Mirbeau, avec sa plume redoutable, éveille
les consciences dans le pays tout entier, tandis que Gallé, au cœur de la bataille à Nancy, est
pratiquement au corps-à-corps avec les anti-dreyfusards. Il lui est personnellement reproché,
par exemple, de faire partie d’un syndicat dreyfusard, « repaire supposé de protestants, de
Juifs et de francs-maçons », payé par l’étranger. Les procédés polémiques de Gallé doivent
être nécessairement différents de ceux de Mirbeau : le verrier vise à répondre directement et
personnellement aux attaques de ses adversaires : « Vous dites que “les agitateurs sont payés
l’étranger”. La légende du syndicat est bien usée ! Mais peut-être parlez vous des antisémites
[…] Tout le monde sait que […] l’antisémitisme est né en Prusse, qu’il a été importé en
France par Drumont, avec pour emblème, la fleur des Hohenzollern, le bleuet (Centaurea
antisemica, variété Régis)58… » (L’Est républicain, 16 décembre 1898). Son message sera
repris dans le journal dreyfusard Le Siècle trois jours plus tard.
Avec la collaboration de son épouse Henriette, la presse nationale et locale, étrangère,
généraliste ou spécialisée est épluchée quotidiennement. Rien ne leur échappe sur les
questions qui les concernent directement. En compulsant la correspondance entre Émile et
Henriette Gallé59, on découvre, dans le post-scriptum d’ une lettre d’Émile à Henriette, en
date du 22 août 1898, un commentaire très intéressant qui témoigne de l’estime des Gallé
pour le combat de Mirbeau dreyfusard. Émile écrit de façon lapidaire : « La Gazette de
Lausanne, article de Mirbeau terrible. Il faudra que l’un ou l’autre soit vaincu, la vérité ou le
mensonge ». Sans connaître à ce jour la teneur de cet article 60, on peut émettre l’hypothèse
qu’il soit une réédition d’un des articles de Mirbeau publié sur l’Affaire dans L’Aurore du 2
août (« Trop tard ! ») ou celui du 8 août (« À un prolétaire »). Gallé reconnaît clairement la
pertinence et l’influence que peut avoir Mirbeau dans la prise de conscience, par le peuple
français et les intellectuels, non seulement de l’injustice commise à l’égard de Dreyfus, mais
des dérives d’un militarisme et d’une justice asservie à celui-ci, aux confins de la guerre
civile, de la violation des droits de l’homme et de la liberté de conscience. Mirbeau en appelle

57 Voir Pierre Michel, notice « Affaire Dreyfus », Dictionnaire Octave Mirbeau, pp. 619-620. Voir aussi J.-N.
Jeanneney, préface de Dreyfusard !, André Versaille éditeur, Bruxelles, 2009, 96 p.
58 Max Régis est un jeune activiste d’un mouvement « l’Antijuif ». Il fait de la propagande drumondiste dans
les principales villes d’Algérie. Il deviendra en 1898 maire d’Alger.
59 Émile et Henriette Gallé, Correspondance 1875-1904, La Bibliothèque des Arts, Lausanne, 2014, 352p.
60 La consultation des archives numériques de la Gazette de Lausanne ne donne aucun résultat.

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en effet à la conscience des professeurs, philosophes, savants, écrivains, artistes, pour qu’ils
défendent « le patrimoine d’idées, de science, de découvertes glorieuses, de beauté dont ils
ont enrichi le pays dont ils ont la garde et dont ils savent pourtant bien ce qu’il en reste quant
les hordes de barbares ont passé quelque part ! » Il a dû apprécier également, trois mois plus
tard, l’ article « Palinodies » (L’Aurore du 15 novembre 1898, dans lequel Mirbeau regrette
sincèrement d’avoir méconnu Joseph Reinach et écrit des pages méchantes à son égard), car
l’auteur de l’article « Le silence des poètes » (Le Siècle du 15 novembre 1898) – probable
écho à « Trop tard ! » – n’a pas manqué de susciter les encouragements du couple Gallé :
« vos appels à la conscience, à l’équité et la pitié, ont été rythmés par les battements de votre
cœur sincère » (lettre du 20 novembre 1898 à l’historien). Accordons à Gallé son sens de la
prémonition lorsqu’il tacle Mirbeau quatre ans plus tôt en se reprochant ses propres
palinodies, tout en étant d’accord avec lui !
Les engagements de Mirbeau et Gallé convergent également dans la nécessité de
sensibiliser le monde ouvrier. La condamnation de Dreyfus est aussi une injustice à l’égard du
peuple (« À un prolétaire »). Au moment de la condamnation de Zola pour diffamation, Émile
Gallé va réunir les salariés de ses ateliers pour les informer de cette infamie. On peut mesurer
l’exemplarité exceptionnelle de ce chef d’entreprise très hugolien, qui se fait un devoir de
sensibiliser les ouvriers de ses ateliers aux valeurs de justice, de dignité et de solidarité.
On ne sera pas surpris de retrouver le nom de Gallé et de Mirbeau 61, dans l’hommage
de 88 pages remis à Zola le 12 janvier 1900 par les membres du Comité constitué à l'initiative
du Siècle, au mois de mars 1898, à la suite de la condamnation de l’auteur de J’accuse62.
Enfin, Gallé comme Mirbeau ne cessent d’intégrer leur combat dans leurs œuvres et dans
leurs écrits. Gallé, dans la Revue des Arts décoratifs d’avril 1898, donne tout le sens de ses
œuvres engagées dans l’Affaire : « Aujourd’hui, il faut jeter les fleurs sous les pieds des
barbares ! Il faut répandre la grâce touchante de leur mort sur les objets les plus modestes !
Qu’importe si des centaines de jolis brins de vie agonisent dans la poussière sous les bêtes et
les fauves, pourvu qu’un unique passant, dans ces foules déshéritées des sentiers fleuris,
rapporte une fleur à la maison ! Qu’importe l’écrasement des pétales par milliers, si un de
ces cœurs durs s’apitoie assez, un instant à propos d’une rose jetée à terre, pour se baisser
malgré la fatigue et le dégoût des choses tombées. »
Toujours sur la brèche, Émile Gallé, l’humaniste, ne cantonne pas son engagement à la
seule défense de Dreyfus, il est aussi un ardent défenseur des droits de l’homme et
dénonciateur de graves injustices commises hors de nos frontières. Il est un des initiateurs,
avec Charles Keller, de la Ligue des droits de l’Homme, qui vise à étendre l’activité militante
à d’autres victimes de l’injustice et de l’arbitraire. Les valeurs partagées par les membres de
la Ligue des droits de l’Homme sont fondées principalement sur la déclaration des droits de
l’homme et des citoyens. Constituée initialement d’un noyau de dreyfusards, la Ligue des
droits de l’Homme recueille, au fil des années, un nombre croissant d’adhérents (800 en 1898,
4 500 en 1899, 12 000 en décembre 1899). C’est dans ce mouvement que la section de Nancy
est créée. Émile Gallé en sera le trésorier. Il sera aussi à l’origine d’une Université populaire
(création fin 1899), nourrie notamment par les idées de Roger Marx, le critique d’art sur l’Art

61 Plus discrètement, son ami Monet a témoigné aussi de son soutien à Zola, signé « Le Manifeste des
intellectuels » en faveur de Dreyfus et offert Le Bloc à Clemenceau pour sa campagne en faveur « du droit et de
la vérité », cf. Philipp Nord, Les Impressionnistes et la politique, Paris, Taillandier, 2009, 174 p.
62 La souscription a réuni 10 683 f. La médaille en or massif d'un poids de 2,167 kg, réalisée par le sculpteur
Alexandre Charpentier, est remise deux ans exactement après la condamnation de Zola.

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social63. Émile Gallé inscrit toutes ses actions dans une vision globale de la société, comme
l’avait fait William Morris.
* Gallé et Mirbeau dénoncent le premier génocide arménien. Alors qu’il est très
affaibli par une leucémie, Gallé ne cesse de dénoncer les injustices qui choquent sa
conscience d’humaniste protestant. Il prend ainsi la défense des juifs de Roumanie et milite
pour la libération des esclaves africains. Le combat qu’il mène pour dénoncer le premier
génocide arménien montre la proximité de ses engagements avec ceux de Mirbeau, qui
dénonce, dans son article « Dans les ruines » (L’Aurore, 26 mars 189964), la lâcheté de Gabriel
Hanotaux, ministre des affaires étrangères, face au massacre des Arméniens perpétré entre
1894 et 1896 par Abdul-Hamid, surnommé « le grand saigneur » par Anatole France.
Mirbeau ne peut être indifférent à ce qui sera plus tard qualifié de génocide et aux
exhortations de Jaurès et de Clemenceau. Ce sont 200 000 à 300 000 Arméniens qui ont été
torturés, massacrés (ou voués à mourir de froid) par les musulmans et les forces
gouvernementales. 100 000 ont fui l’impitoyable répression.

Mirbeau, soutient la revue Pro Armenia de son ami arménophile Quillard, comme le
fait Gallé qui tente aussi de sensibiliser les dizaines de millions de visiteurs de l’Exposition
universelle de 1900. Gallé décrit son œuvre ainsi : « Le Sang d'Arménie est un meuble
console en noyer turc, mosaïque de bois naturels. Prunus armeniaca est l'arbre national du
pays martyr, l'Arménie. Ses rameaux en fleurs, en pleurs, s'incrustent, entaillés dans l'onyx
oriental qui sert de tablette à cette console douloureuse...On y voit passer, sur les champs
fauchés de tulipes, l'Islam ; on y voit rugir la folie féroce, le souffle de rage et de mort de
l'homme maniaque, derrière des horizons de meurtre et de viol, églises, bourgades en
flammes, provinces embrasées, dedans des marais de rubis caillés, on voit se mirer le
Croissant : de sang chrétien, il s'est encore une fois saoulé . » Gallé a l’espérance hugolienne.
Mirbeau désespère politiquement lorsqu’il écrit dans sa préface des Sultanades, le 9 décembre
190265 : « Je crains que ce frémissement n’arrive pas jusqu’à la “Bête Rouge”, dans ce palais
sanglant et fermé, où, gorgé de meurtres, hideuse et suant la peur, elle cuve ses saouleries de
massacres, sous la garde des cimeterres. L’Europe, elle, lira peut-être vos vers ; elle les lira
avec la même indifférence qu’elle eut en assistant aux crimes dont l’impunité est la grande
honte de ce temps, la faillite ignominieuse des diplomates et des gouvernants. Mais il y a le
doux et farouche inconnu, celui qui va, rêvant de justice, par les chemins… Celui-là, parfois,
écoute les voix qui passent, les voix qui pleurent, les voix qui meurent… C’est pour lui
que vous aviez écrit ces poèmes… J’espère qu’il écoutera votre voix. »
* * *
Le rapprochement des écrits et des combats de Gallé et de Mirbeau lève une part du
silence et de l’incompréhension qui s’est installée durablement entre eux, après leur première
entrevue chez Goncourt, et découvre une partie du mystère de leurs relations. La proximité et
l’intensité de leurs engagements politiques pour la liberté de pensée, la justice sociale, la
dignité humaine et le vrai, font de Gallé et de Mirbeau deux artistes parmi une poignée
d’autres courageux intellectuels qui ont eu une influence décisive sur les pouvoirs en place

63 Pour une connaissance très précise des engagements des Gallé, voir François Le Tascon, Émile Gallé,
l’artiste aux multiples visages, chapitre « Un infatigable défenseur de la liberté et des droits de l’homme », pp.
43-53. Une approche pédagogique de l’art et de l’engagement politique d’Émile Gallé à travers ses œuvres de
verre et de bois a été réalisée en 1999 sous la forme d’un DVD intitulé Sous les Gallé, la fièvre. Il est possible de
se le procurer en accéder au lien suivant : http://www.ecole-de-nancy-Émile-galle-
film.com/souslesgallelafievre.html.
64 Voir Pierre Michel, notice « Arménie », dans le Dictionnaire Octave Mirbeau.
65 Octave Mirbeau, préface des Sultanades de Handrey et Lorys, Combats littéraires, p. 554.

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dans une France coupée en deux. Leurs vigoureux appels à la défense des droits de l’homme
ont évité l’éclatement d’une guerre civile et rappelé l’ordre judiciaire au respect d’un État de
droit. Ce fut une grande victoire pour préserver la République. Mais cette communauté
d’engagement ne leur a pas permis de renouer des contacts après une aussi longue
indifférence. Cela étant, nous avons compris que l’Art est, pour Mirbeau, irréductiblement
inconciliable avec une activité industrielle 66 (encore moins avec celle d’un homme
d’affaires), sociale (il est ni socialiste, ni utopiste) et un message spirituel, tandis que pour
Gallé ces trois éléments peuvent être la base d’un projet de société harmonieuse porteur
d’avenir. Ils ont toutefois une estime commune, notamment, pour Goncourt, Montesquiou, de
Régnier, Carrière, Raffaëlli et Rodin… Leur manière respective de vivre et de travailler, leurs
croyances colorant leurs affects, leurs pulsions personnelles, leurs activités et leur milieu ont
constitué, plus ou moins consciemment, autant d’obstacles supplémentaires
infranchissables67. Et, pour des motifs futiles, ils n’ont pu partager leur amour des fleurs, de la
nature et de la justice, qui aurait pu augurer une authentique alliance d’esprit et de cœur !
Jacques CHAPLAIN

Commode « Le sang d’Arménie », Émile Gallé, Exposition universelle 1900.

66 Goncourt, Montesquiou et Mirbeau conjuraient les dangers d’associer l’art et l’industrie, tandis Gallé n’a pu
résister à la promesse de ne jamais franchir la frontière entre « le rare » et « la vulgarisation de l’art ».
67 A l’inverse de la démonstration on comprend mieux comment Mirbeau et Goncourt se sont estimés sans
faillir.

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