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Keur Momar Sarr : Un village, don du Lac de

Guiers
22 Fév 2016
A LA UNE
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L’Egypte est un don


du Nil, dit-on. De la même manière on peut affirmer que Keur Momar Sarr est un don du lac de Guiers.
Pour cause, toute la vie socioéconomique de cette localité tourne autour de cette étendue d’eau douce.
Mardi 15 décembre. Ce jour-là, dans la matinée, un épais brouillard enveloppe la localité. Sur la route
principale, la seule recouverte de bitume par ici, le ballet incessant des élèves allant à l’école est
saisissant. Tous prennent la même direction qui mène soit au lycée, soit au Cem, soit à la case des
tout-petits. La commune compte 28 écoles primaires, un Cem, un lycée et 10 centres d’alphabétisation.
Du centre de cette ville rurale, on ne peut apercevoir le lac caché qu’il est par les plantes de typhas. A
l’entrée du village, à droite, des bâtiments peints en jaune et à l’architecture coloniale attirent l’attention.
C’est le secteur administratif car s’y trouvent la sous-préfecture, la radio communautaire, le siège du
Centre d’appui au développement local (Cadl), le Centre de santé etc. Sur le même alignement, après
la route latéritique menant au village de Lobodou se trouvent le poste de santé, la brigade de
gendarmerie et l’hôtel de ville. En face, se trouve le seul dépôt de médicaments qui fait office de
pharmacie.
Sur la même rangée, une succession de boutiques et de gargotes ; non loin de là, un terrain vague sert
de gare. Des guimbardes d’un autre âge y sont stationnées et font la navette entre Keur Momar Sarr et
Louga. La présence d’institutions de microfinance témoigne de l’intensité des transactions, notamment
le samedi, jour du marché hebdomadaire. Du fait de la particularité de la zone, l’Office du lac de Guiers
(Olac) a installé une station météorologique automatique. Le dispositif dont l’appareil de suivi est installé
dans le bureau du chef du Cadl, permet de suivre les paramètres météos qui influent sur le lac. Sur le
plan historique, Keur Momar Sarr a été le théâtre d’un pan de l’épopée du Walo. Ici, dans l’enceinte
même de la station de traitement d’eau de la Sde située à deux kilomètres du centre de Keur Momar
Sarr se trouvent en effet les reliques du fort de Yamar Mbodji appelé aussi Tata de Yamar. Il s’agit de
deux grands blocs de pierre rouge qui se font face, posés sur un terrain colonisé par les hautes herbes.
Il y a encore quels années des canons y étaient visibles, selon un agent de l’usine. De la famille royale
des Diooss et allié des Français, Yamar aurait pris la campagne contre Sidya Diop, fils de la reine Ndatté
Yallah.

Une vie rythmée par le lac


S’il n’y avait pas le lac de Guiers, peut-être que Keur Momar Sarr ainsi décrite n’aurait jamais existé sur
une carte. Ici, toute la vie socio-économique s’articule autour de cette étendue d’eau douce. De même
qu’il est dit que l’Egypte est un don du Nil, l’on peut se permettre d’avancer que Keur Momar Sarr est
un don du lac de Guiers. « Le lac de Guiers est le poumon de la zone », estime Diomaye Sène, le chef
du Centre d’appui au développement local (Cadl).
La présence de ce cours d’eau serait même à l’origine de sa fondation par un certain Momar Sarr. Selon
le griot Maly Coumba Niang du village de Mérina, ce dernier vient d’un village, aujourd’hui disparu,
appelé Nguett situé à deux kilomètres au nord du lac. A l’époque, les habitants de ce village souffraient
souvent d’une pénurie d’eau. Mais lors d’une expédition en brousse pour chasser du gibier, Momar a
découvert, par hasard, ce point d’eau. Dans la foulée, tout le village de Nguett a migré et s’est approché
du lac. Keur Momar Sarr bénéficie d'importantes ressources en eau. Ce qui lui confère une place
privilégiée dans le contexte de développement des zones rurales, puisque celles-ci sont le plus souvent
confrontées à des problèmes d’eau. Ainsi, les eaux de surface sont constituées principalement du lac
de Guiers et de la basse vallée du Ferlo, prolongement des eaux lacustres à partir de la digue de Guéou.
Aujourd’hui, ce cours d’eau joue plusieurs fonctions essentielles. Il sert de lieu d’abreuvage pour
l’élevage et pour de nombreux villageois et il sert à l’agriculture dans une zone où la pluie n’est pas
souvent au rendez-vous et où la seule alternative est l’agriculture de contre-saison. Seulement,
aujourd’hui, le lac est menacé par la prolifération des typhas, rétrécissant ainsi le lit de ce cours d’eau.
Pour les pêcheurs, c’est une contrainte de taille car ces plantes aquatiques constituent des refuges pour
les poissons qui deviennent ainsi inaccessibles. « Des tentatives de solution, restées à l’échelle
d’expérimentation, ont été entamées par des partenaires au développement. Il s’agissait de faire du
charbon avec le typha. Cette plante est une source d’énergie à exploiter », explique Diomaye Sène.
Mais le typha ne fait pas que des malheureux. Il y en a qui y tirent leurs sources de revenus. Par exemple
les femmes maures des villages de Keur Aya et de Ndiobène l’utilisent pour faire des nattes qu’elles
revendent lors du marché hebdomadaire.
C’est au début des années 1930 que Keur Momar Sarr a commencé à s’organiser sur le plan
administratif. A la faveur des différentes réformes territoriales, Keur Momar Sarr est devenue un
arrondissement. Ainsi, elle est limitée au nord par Rosse Béthio et Mbane (région de Saint-Louis), au
Sud par l’arrondissement de Mbédiène, à l’Est par le département de Linguère et une partie de
l’arrondissement de Mbane, à l’Ouest par l’arrondissement de Sakal.
L’arrondissement compte quatre communes: Nguer Malal, Syer, Gandé et Keur Momar Sarr chef-lieu
d’arrondissement. Il est traversé par une seule route goudronnée, celle de Louga-Ngnith sur une
distance de 50 km environ. Cette route dessert les villages de Keur Madialé, Thioumadé, Nguer Malal,
Ngadialam, Thieckène Ndiaye, Boudy Sakho, Ndiao Boudy, Gankette Guinth, Ndiobène Keur Aya, Keur
Momar Sarr, Feto, Mérina, Diokoul, Ndimb Peulh et Ndimb. Il existe en outre des pistes accessibles
mais difficilement en hivernage.
A ce découpage administratif l’on note un découpage naturel. Il y a le Walo situé aux abords immédiats
du Lac de Guiers. Il concerne les communes de Keur Momar Sarr et de Syer. Il y a le Diéri, zone sylvo-
pastorale qui englobe les communes de Syer et de Gandé et enfin le Ndiambour englobant la commune
de Nguer Malal.

5 villages électrifiés sur 92


Le chef-lieu d’arrondissement, à savoir la commune de Keur Momar Sarr, compte 92 villages pour
26.500 habitants, selon la secrétaire municipale Soda Diouf. Les villages de Ndimb, de Lobodou et de
Keur Momar Sarr sont les trois plus gros villages sur le plan démographique. Seuls cinq villages sont
électrifiés : il s’agit de Keur Momar Sarr, de Lobodou, des deux Gankette et de Lomboul. Pour les autres
villages, les poteaux électriques ont été installés mais le courant n’est toujours pas arrivé. En ce qui
concerne l’adduction d’eau potable, seuls 40 villages sur les 92 disposent de l’eau de robinet. Ici, la
répartition ethnique est loin d’être équilibrée. Les Peul sont de loin majoritaires. Ils constituent, selon
Mme Diouf, entre 60 et 70% de la population. Ils sont suivis des Wolofs et des Maures. La plupart des
villages aussi sont des villages peuls. Selon Diomaye Sène, la potentialité économique de Keur Momar
Sarr n’est pas exploitée à son maximum. A part quelques agro-business, l’essentiel du maraîchage se
fait par les populations. Et c’est de petites exploitations familiales qui s’organisent autour du lac. C’est
notamment visible le long de la route qui borde le lac en allant vers des villages comme Guidik, Diaminar,
Lobodou etc. « Ces populations n’ont pas la capacité de pouvoir mobiliser l’eau jusqu’à des kilomètres,
cela demande beaucoup de moyens », dit-il.

USINE D’EAU DE KEUR MOMAR : Au cœur d’un processus à plusieurs étapes


Près de 40% des Dakarois boivent l’eau traitée par l’usine de Keur Momar Sarr. Plongée au cœur d’un
processus à plusieurs étapes.
C’est donc ici à cet endroit, au bas de ces trois grands ballons bleus en forme de citerne appelés anti-
bélier, que le tuyau acheminant l’eau à Dakar avait éclaté en septembre 2013 privant ainsi de nombreux
Dakarois d’eau pendant des jours. A l’usine de Keur Momar Sarr, évoquer cet épisode réveille de
douloureux souvenirs. « La fatigue psychologique était incroyable », se rappelle Pape Amadou Mbaye,
le chef de la station. Ce chapitre fermé, le fonctionnement de cette usine qui alimente en eau potable
près de 40% de la capitale sénégalaise, a retrouvé son cours normal. Depuis lors, sa capacité de
traitement a même augmenté. Aujourd’hui, elle est de 130 000 m 3/jour composée de deux phases de
65 000 m3/jour chacune. Avant que cette eau ne se retrouve dans les maisons dakaroises, elle passe
par différentes étapes, explique M. Mbaye.
Le processus commence par la prise d’eau sur la berge du lac avec un canal d’amenée de l’eau
disposant de deux dégrilleurs automatiques. Des pompes d’exhaure (6000 m3/h en moyenne)
immergée dans la bâche d’eau brute envoient ensuite l’eau dans les deux bâches de mélange et de
répartition des deux phases avec une injection de chlore (pré-chloration), directement dans la conduite
principale commune aux deux bâches et de sulfate d’alumine (coagulant). La décantation est assurée
pour chaque phase par deux décanteurs pulsateurs à lit de boues munis de cloches au milieu et de
concentrateurs.
Les cloches permettent à l’eau arrivant de la bâche d’être pulsée dans les décanteurs et les
concentrateurs écrêtent régulièrement le surplus de boues. Deux lagunes permettent la récupération et
la déshydratation des boues de décanteur pour chaque phase. La filtration est assurée par huit filtres
de type Aquazur avec, en cas de colmatage, un lavage air-eau à contre courant.
L’eau en sortie des filtres est collectée par la bâche d’eau filtrée alimentant à son tour deux réservoirs
– de deux compartiments chacun – pour chaque phase. A l’entrée de chaque réservoir, du chlore est
réinjecté (post-chloration). Les eaux sales de lavage sont récupérées dans une bâche avant d’être
réinjectée en tête de station (chambre de répartition et de mélange). L’eau de chaux préparée à partir
de deux saturateurs est envoyée dans les réservoirs pour assurer la neutralisation. La capacité de
stockage est de 20 000 m3. Des pompes installées dans la station de pompage (05 pompes dont 04
seulement peuvent fonctionner en simultanéité) refoulent l’eau vers le réservoir de Thiès via une
conduite en fonte de diamètre 1200 mm. Des dispatchers fonctionnant en quart de 3 x 8 heures pilotent
le traitement à l’aide d’un poste de supervision suivant la notice d’exploitation et l’instruction de site.
L’usine dispose d’un laboratoire de contrôle de la qualité de l’eau. L’alimentation en énergie est assurée
par le réseau Sénélec via une ligne de 30 kV. Cette tension est ensuite abaissée en 6.6 kV par trois
transformateurs de 4 MVA chacun dont deux peuvent être couplés en parallèle suivant les puissances.
Deux groupes électrogènes permettent néanmoins le secours de l’usine à 25% de sa charge
(l’équivalent d’une pompe).

ACCES A L’EAU POTABLE : L’interminable attente des populations de Diokoul


Fall
L’accès à l’eau potable dans certains villages de Keur Momar Sarr n’est pas encore effectif. C’est le cas
à Diokoul Fall, situé non loin du chef-lieu de la commune et de l’usine d’eau du Lac de Guiers. Les
populations s’abreuvent encore dans cette source d’eau.
Le village de Diokoul Fall, dans la commune de Keur Momar Sarr, vit un véritable paradoxe. Dans cette
localité située à moins de 500 mètres du lac de Guiers et de l’usine de traitement des eaux, le liquide
précieux est un luxe. Les populations continuent de s’abreuver dans cette étendue d’eau. Cela est
d’autant plus paradoxal et incompréhensible que c’est l’usine d’â côté qui alimente une bonne partie de
Dakar. Et pourtant, certains villages, beaucoup plus éloignés du lac que Diokoul Fall, comme Tellère
(localité de naissance du maire) sont raccordés au réseau d’adduction d’eau.
En cette matinée de décembre, le temps est clément dans ce village de près de 400 habitants. Une
bonne partie de ses habitants est partie dans les champs. Seuls quelques vieux et femmes sont dans
le village. Si les vieux sont sur la place publique en train de deviser, ce n’est pas le cas pour les femmes.
Comme de coutume, elles font des va-et-vient entre le village et le lac. C’est l’éternelle corvée d’eau.
Bassine sur la tête, supportant son enfant et pieds nus, Fatou est à son troisième aller-retour entre ces
deux lieux à la recherche du liquide précieux. «Même si c’est fatigant, je suis habituée à ce pénible
travail que j’effectue depuis presque 20 ans», nous confie-t-elle, le visage fermé. Dans ce village, il suffit
d’évoquer la question de l’eau potable pour que les populations montrent toute leur colère et déception
à l’égard des hommes politiques, en premier lieu leur maire Dioumorou Ka. Pour beaucoup d’habitants
de Diokoul, si leur village n’a pas l’eau potable jusqu’à présent, c’est à cause de ce dernier. Ils accusent
leur édile de vouloir régler des problèmes politiques pour avoir voté contre lui aux dernières élections
locales. «C’est le maire qui ne veut pas nous aider. La preuve, tout près de chez nous, son village natal
Tellère a accès à l’eau potable. A chaque fois, on envoie des techniciens. Même les bornes fontaines
ont été faites. Mais rien ne bouge dans le notre», déplore Moussa Fall, un des fils du chef de village.
Du côté des femmes, les mots ne manquent pas pour déplorer ce qu’elles qualifient d’injustice et de
manque de considération. Trouvées au bord du lac en train de faire le linge en cette matinée, Fatou et
ses camarades demandent aux autorités de trouver une solution. «Si nous sommes des Sénégalais,
qu’on nous aide. Ce lac nous sert de tout. Les corvées, c’est quelque chose que nous vivons
difficilement », a confié Moussa Fall, le fils du chef de village.
Nous conduisant dans ce cours d’eau, il ajoute que vers midi avec l’arrivée des animaux, l’endroit
devient exigu. Ce qui altère même la qualité de l’eau. Comme vous l’avez constaté, avec le typha qui a
complètement recouvert le lac, c’est un projet qui nous a fait deux ouvertures afin de pouvoir y accéder.
«Nous sommes fatigués. Chaque jour, c’est le même scénario, la corvée. Quand les animaux viennent
s’abreuver, l’eau devient trouble », dénonce Atou Sall dit Bégué. Très loquace, ce jeune de se demander
pourquoi Diokoul ne parvient pas à accéder à l’eau potable alors que certains villages comme Tellère,
Mérina ou Ndimb Peul en disposent depuis plus de cinq ans. Très remonté, il souligne que les politiciens
attendent toujours l’approche d’élections pour venir faire des promesses qu’ils ne respectent pas. Mais
il prévient : « Le maire dit avoir fait des démarches pour régler ce problème mais jusqu’à présent, rien
n’est fait. Nous demandons au gouvernement de nous aider. Si d’ici les élections nous n’avons pas
l’eau potable, nous prendrons nos responsabilités», a-t-il averti. Trouvée en train de faire le linge,
Marème Sall soutient que les femmes du village sont en insécurité puisque à longueur de journée, elles
se bousculent avec les animaux qui viennent s’y abreuver. « À partir de midi, l’endroit est même
dangereux avec l’arrivée des animaux. Ils cassent nos ustensiles », déplore-t-elle.

Par Elhadji Ibrahima THIAM

et Aliou KANDE