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LA TRACTORIA,

CONTRIBUTION A L'ÉTUDE DES ORIGINES


DU DROIT DE GITE

PAR

F. L. GANSHOF
CHARGÉDE COURSà L'UNIVERSITÉ
DE GAND.

On est aujourd'hui a peu pr6s unanimement d'accord pour


consid6rer que les origines du droit de gite, tel que le Moyen
Age classique 1'a connu, remontent a.ux institutions de 1'Empire
Romain 1). Sans doute certains 6rudits estiment-ils que cette
explication n'est pas complete, que pour comprendre Ie droit
de gite il importe de faire intervenir 6galement comme facteur,
le droit qu'aurait eu le roi dans la Germanie primitive, de se
faire heberger par ses sujets lors de ses deplacements; mais
ceux-lh m6me qui attachent a cet 616ment germanique le plus
d'importance, ne contestent pas I'action d'un 616ment roma.in
II a ete reconnu que l'institution romaine dont l'influcnce
s'est tout particulierement exercee sur la formation du droit

1) C'4tait d6jh la mani6re de voir de Du Cange (v° tractoria). Voir


aussi: Fustel de Coulanges: La tK<?n.a?'c M franque (Paris, 1888, 8°),
pp. 2f0-263; J. Declareuil: Histoire générale du droit jrançais (Paris,
1925, 8°), pp. 99-100, 120; ainsi que les ouvrages plus anciens de
Lehuerou, Histoire des institutions Carolingiennes (Paris, 1843, 8°),
pp. 467-474 et de J. Tardif: Etudes sur les institutions-Periode mérovin.
gien,ne (Paris, 1881, 8°), p. 213.
2) Notamment: G. Waitz: Deutsche Verjassungsgeschichte,t. 112,
2e 6d. (Berlin, 1882, 8°), pp. 295-298, H. Brunier: Deutsche Rechts-
geschichte,t. II (Leipzig, 1892, 8°), pp. 228-232; Ernst Mayer: Italie-
nische VerfaBaungageschichte, t. I (Leipzig, 1909, 8°), pp. 308-309;
J. Flach: Les originea de l'ancienne France, t. I (Paris, 1886, 8°), pp.
345-353.
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de gite est le cursus publicus, la poste d'6tat 1). Nous n'entendons


pas ret,racer toute revolution qui, de l'une de ces institutions
a conduit a 1'autres; notre intention est moins ambitieuse. Nous
ne pr6tendons apporter a 1'histoire du droit de gite qu'une
contribution, en suivant du IVe au IXe siecle l'histoire d'un
instr2cmentum, d'un titre - la tractoria - qui donnait droit
sous l'Empire, a l'usage du cur8us.
L'organisation du cursus publicus dans 1'Empire Romain est
bien connue 2); il ne paraitra donc pas n6cessaire de la d6crire.
Bornons nous a quelques traits indispensables a la compr6hension
de notre expos6.
La poste romaine etait. au IVe siecle organis6e suivant un
double principe: la r6gie ou cursus liscali-9 et la requisition 3).
Sur les routes oix 6tait 6tablie la r6gie, les moyens de transport
et notamment les chevaux et les beeufs - veredi et angariae -
appartenaient a 1'?tat (animalia publica). Celui-ci se les procurait
au moyen d'un imp6t sp6cial en nature ou en esp6ces. Sur
ces memes routes, Ih ou Ie besoin de moyens de transport
supplémentaires se faisait sentir, mais tout particulierement
sur les routes ou ne fonctionnait pas le curszcs fiscalis, on proc6dait

1) Notamment par Benjamin Gu6rard dans les c6l6bres Prol6gom6nes


a son 6dition du Polyptique de I'abb4 Irminon, t. I (Paris, 1844), pp.
802 & suiv.
2) Nous renvoyons pour tout ce qui concerne l'organisation du cursus,
au Commentaire de Godefroy dans son 6dition du Codex Theodo8ianu8
(VIII, v), t. II (Lyon, 1665), pp. 506-509, à Seeck: Geschichtedes
Unterganges der Antiken Welt, t. II (Berlin, 1901), pp. 286 & suiv. et
surtout aux expos6s tout a fait remarquables de G. Humbert dans le
Dictionnaire des antiquités grecqueset rornaines de Daremberg et Saglio,
t. 1a, col. 1645 & s., et de Seeck dans la Real- Encyclopddiede Pauly-
Wissowa, t. IV, col. 1846& s. ainsi qu'aux pp. 372-374 du t. I, Ire partie,
de L. Mitteis u. H. Wilcken: Grundziigeu. Chrestomadhieder Papyrus-
&MK<(Leipzig,
e 1912). Sur les origines orientales du CM7'NMN,
voir surtout:
Rostowzew: Angariae (Klio, VI, 1906, pp. 249 & s.). L'ouvrage deja
ancien de Hudemann (Geschichtedes Romischen Postz.uesen8wdhrend
der Kaiserzeat; Berlin, 1875) contient encore des parties excellentes.
3) Notre expos6 du cursus a pour bases les articles de Seeck dans
P. W. (v° cureus publicus) et d'Humbert dans D. & S. (vis cur8u8publicus,
metatum), ainsi que 1'aperqu donn6 par M. C. Jullian dans son Histoire
de la Gaule, t. VII (Paris, 1926), pp. 5+-56.
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a des requisitions de chevaux et de boeufs : paraveredi, paran-


gariae. De distance en distance des mwtati?)nes ou relais et des
mansione,g, oh le relai s'accovmpagnait de logements, 6taient
6tablis, sous la direction d'un. manceps ; d.es praepositi c?crs?,s
pM&McM ou curiosi exergaient la surveillance des mancipes.
Lorsque les mansiones faisaient d6fant ou se r6v6laient insuffi-
sants, il etait proc6d6 par voie de requisition a des logements
chez l 'habitant (metatum). Les habitants des domaines imperiaux
ont joui à cet 6gard de certaines immunit6s 1).
L'usage du cursus etait r6serv6 en principe aux personnes
charg6es d'une fonction publique ou d'une mission int6ressant
les affaires de
Aux personnes autoris6es a user de la poste pour leurs d6place-
ments, il 6tait remis un titre, l'evectio 2) ; au sens primitif le
mot d6signe l'aclu.1J evehendi 3), puis de 14, par dérivation, la
piece donnant droit au transport.
Lorsque I'evectio comportait en plus, le droit de recevoir
en cours de route pour compte de le logement et la
nourriture, elle prenait le nom. d.e tractoria 4).
Nous sommes assez bien renseign6s sur ce qu'etait la tractoria
au cours des derniers siecles de l'Empire Romain. 11 est question
d'elle dans les constitutions imperiales; en est aussi fai.t mention
dans les sources narratives et dans les correspondances de
l'époque parvenues jusqu'a nous.
En principe sous le Bas-Empire - tout au moins a partir
du regne de Julien, les tractoriae sont 6mises par 1'empereur

1 )Code Théodosien XI, 16, 5 (343, 25 janv.); VII, 10, 1,( 405, 10juillet);
6d. Mommsen, t. II, pp. 598 & 333.
2) Seeck, dans P. W., t. IV, col. 1859-1861.
3) Forcellini-De Vit: Totius latinitatis lexicon, h. vo., t. II, p. 908.
a) Du Cange, v° tractoria ; Godefroy, 6d. du CodexTheodosianus,VIII,
vi, t. II, pp. 568-569; Hudemaim: op. cit., pp. 101, 112-114; G.
Humbert, dans D. & S., t. 12, p. 1665 (v° Curaus PM&HcMs), t. V, p. 383
(v° tractoria); D. Gorce: Les voyages, l' hospitalité et le port des lettre8
dana le nwnde chrétien des I Ve et Ve siècles (W6pion et Paris, 1925),
pp. 50-51. Forcellini-De Vit (v° tractorius) sous-entendent avec raison
litterae et consid6rent l'adjectif tractori2cscomme d6riv6 de traho, je tire,
jetraine.
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et sous son sceau 1) ;elles 6taient munies de sa souscription auto-


graphe et prenaient donc la forme d'une adnotatio. Le magister
o//MM?'Mm d?livrait 6galement des tractoriae par d6l6gation
imperiale; les pr6fets du pr6toire paraissent avoir eu le m8me
droit, mais leur pouvoir en cette mati6re est limite 2). Celui
des vicarii 1'est plus encore et Julien l'avait un moment totale-
ment supprim6.
Dans la Notitia Dignitatum, a la fin du IVe siècle, on observe
que - tout au moins pour l'Orient 3) - la plupart des hauts
fonctionnaires et des titulaires de grands commandements
militaires, disposent d'un nombre fixe annuel d'evectiones, parmi
lesquelles se trouvaient sans doute des tractoriae 4). ,
En dehors des tractoriae accord6es aux agents de aux
personnes charg6es d'une mission officielle, aux courriers,
aux ambassades 6trang6res, on en voit attribuer a des veterans
rentrant dans leurs foyers ó) ou encore a ceux qui quittent

1) Sur tout ceci, cf. l'excellent expose de Seeck, dans P. W., t. IV.
1859-1860. La tractoria n'6tant, a tout prendre, qu'une vari6t6 de
1'evectio,nous lui appliquons les indications conceniant la d6livrance
de celle-ci.
2) En 357, Constance II 6crit au pr6fet du pr6toire Taurus qu'il se
reserve, a lui-meme et au magister o/ ctOTtttttle droit de d6livrer des
evectiones-- et des tractoria.e- aux agentesin rebus. C. Th6od. VIII, 5, 9.
3) Boecking dans son commentaire sur la Notitia Dignitatum I, Orient
(Bonn, 1839-1853, 8°), pp. XIV-XVI a fait observer que les mentions
relatives aux euectiones dont disposent les fonctionnaires et officiers
constituent le 3e paragraphe de presque tous les chapitres de la Notitia.
11 est d'avis que des mentions analogues ont du figurer originairement
aussi dans la partie relative a l'Occident.
4) La No a distingue soigneusement les fonctionnaires ayant qualit6
pour accorder des evectiones- tels les pr6fets du pr6toire et le pr6fet
de la ville (6d. Seeck; Oriens II, 1876, p. 7) -, les fonctionnaires qui
disposent librement d'evectiones - tels le comes 8acraru?n largitionum
et le come.srerum privatarum (ibid. Oriens XIII, XIV, pp. 36, 38) -,
les fonctionnaires et officiers qui disposent annuellement d'un nombre
fixe d'evectiones:magistri militum, vicarii, duces, comites (ibid., passim).
b) Constitution d'Arcadius, Honorius et Th6odose [II] du 24 f6v. 403
contre les d6serteurs (C. Theod. VII, 18, 11 = C. Just. XII, 45, 2):
.... provinciarum iudices 8011icitacautione disquirant, ne sub falsarum
tractoriarum nomine desertioni8 tte:e crimen defenderemoliantur. II s'agit
du titre de cong6 d6finitif d6livr6 aux v6t6rans, dans le texte m6me
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le Palais Imperial apr6s y avoir rempli une charge 1). 11 parait


avoir 6galement 6t6 d'usage d'en donner a ceux qui 6taient
charges d'acheter et de ramener les chevaux 2) et les autres
animaux destines au service 1>articulier de 1'empereur 3).
Nous n'avons pas conserve d'exemplaires d'evectiones ou de
tractor.iae 4) ; mais il est possible de savoir de quels 616ments

duquel 6taient indiqu6es les fournitures auxquelles les titulaires avaient


droit aux frais de l'lhtat sur le chemin de retour vers leurs foyers; ainsi
qu'il est permis de le conclure d'une comparaison avec une constitution
de 365, 6manant de Valentinien I et Valens (C. Th. VIII, 6, 1; cf. plus
bas, p. 73, n. 1). Dans ce cas particulier. le terme tractoria servant d'abord
a designer l'une des parties du titre de cong6 aura fini par designer le
titre lui-m6me; il n'y a donc pas lieu de distinguer ici avec Godefroy
(comment. sur le Codex TheodosÙmus,t. II, un sens partioulier
du mot tractoria.
1) Const. de 365, cit6e a la note précédente: Nemini ex his, qui ex
castrensibus muniis absoluti ad domum redeunt post labores, tractoria
praebeatur a sacro separata iudicio, sed unusquisque in epistulis nostris,
quibus ad aevi reliqzcitestimonium 8ingulos sequimur, viaticum conficiendi
itineris consequatur....
2) Const. du 26 aout 392 de ThAodose,Arcadius et Honorius (C. Th.
VIII, 6, 2 = C. Just. XII, 51, 1 ) :Tractoriae [curn necessariis] .... nulli
.... praebeantur, nisi his <aK<MMn?o?o, qui ani7reuliaatque equo8 sacro
usui necessarios prosequuntur.
3) Godefroy (comment. sur ]e Codex Theod., t. II, pp. 568-569)
distingue du sens g6n6ral de tractoria, une autre acception, celle dans
laquelle est pris le mot par 1'empereursConstance en 357 (C. Theod. VIII,
5, 9): defense est faite au pr6fet du pr4toire pas.sim raedarum tractoria.s
vel evectionesbirotum faciat. Nous pensons que c'est toujours le sens
g6n6ral dans lequel tractoria est pris ici; on interdit de d6livrer avec
trop de g6n6rosit6 des evectiones permettant d'employer les voitures
a 4 ou A 2 roues, de la poste et conf6rant au titulaire - tout au moins
a celui qui use d'une voiture h quatre roues - le droit de se ravitailler
aux frais de c'est A dire des tractoriae. S'if n'est question de
tractoriae que pour la raeda et d'evectiones ordinaires seulement, pour
les birotes, c'est vraisemblablememt que la voiture à quatre roues 6tait
employ6o de pr6f6rence pour les d6placements h grande distance, les
seuls qui justifiassent le ravitaillement gratuit en cours de route.
4) Dom Henri Leclercq O. S. B. (trad. franc. de la 2e 8d, de 1'Histoire
des Concilesde Mgr. Hefele, t. I, Ire partie, 1907,p. 407, n. 3) reproduit,
comme 6tant une tractoria delivree a des eveques se rendant en 314
au Concile d' ArIes, un texte, d'a:illeurs remani6, emprunt6 au recueil
des formules de Marculfe, cornpos6 au VIIe s181e! Dom Leelercq a
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elles se composaient. tant qu'evectio, la tractoria devait


comprendre, d'abord, outre le nom du titulaire, l'autorisation
expresse d'user du cursus, ensuite des indications sur 1'6tendue
du voyage, sur la rapidit6, sur les moyens de transport a em-
ployer 1); en plus que ces indications communes a toutes les
evectiones, la tractoria comportait certainement des indications
sur la dur6e des sejours autorises dans les relais et sur le ravitaille-
ment auquel le titulaire avait droit.
D'apr6s une constitution de Th6odose, Arcadius et Honorius,
du 26 aout 392, la durée maxima du sejour dans un relai etait
de deux jours pour le porteur d'une Tractoria ordinaire (dite
tractoria cum stativis solitis), de einq jours pour le porteur d'une
variete privilegiee de la tractoria (dite tractoria cum necessariis) 2).
Les ?ournitures auxquelles a droit le porteur de tractoria
portent les noms de viaticum 3), annonae 4) ou encore en termes
plus généraux, praebitiones, necessaria 5). Le terme le plus
explicite est annonae. II s'agit 6videmment d'un ravitaillement
a pr6lever sur les reserves en bl6 et en autres provisions de

emprunt6 ce texte aux Annale8 ecclesiastici de Baronius (aO 314, 6d.


de Lucques, t. III, 1738, col. 576); s'il avait pris la peine de consulter
Cujas, comme l'y - invitaitune note de Baronius, il eut 6vit6 cette erreur.
Cujas (Ad tres postremosCodicisJu8tiniani libro8commentarii, ad lib. XII
Cod., tit. LI, col. 994 du t. II des Opera, Naples, 1758) indique, en effet,
qu'il cite ce texte d'apr6s le recueil de Marculfe, of il figure dans
1'6dition Zeumer sous le n° 11du livre 1.
M. D. Gorce (op. C2t.pp. 52, 54-65 & 261), apr6s avoir, sur la foi de
Dom Leclercq, cru que le texte cit6 par Baronius 6tait une tractoria
de 314 s'est rendu compte de son erreur; mais, faute d'6tre remont6 a
Cujas il ne s'est pas rendu compte de ce qu'il avait affaire b, un texte
d'6poque mérovingienne.
1) Sur tout ceci, cf. Seeck, dans P. W., t. IV, col. 1861.
2) C. Theod. VIII, 6, 2 = C. Just. XII, 51, 1 : Tractoriae cum stativis
solitis bidui tanturnrnodotentpus accipiant .... Quant aux tractoriae cum
necessariis accord6es a oeux qui vont acheter des chevaux et d'autres
animaux pour l'Empereur : his dimissis in tractoriarum corporeprae finitu8
quinque dierum n?merus ad8cribatur, ut nullus ultra hoc temporis spatium
ad re8idendum in quo K6 MMf uerit loco copiam nanciscatur. '
3) C. Th6od. VIII, 1, 6 (365).
C. Th4od. VI, 24, 2 (364, 19 aout; Valentinien et Valens).
5) Cf. les textes cit6s par Godefroy, op. cit., t. II, pp. 568-569.
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bouche de toute esp6ce accumul6s dans les magasins de l'ftat


- horrea-et provenant d'impots en nature ou achetees a 1'aide
de contributions en argent remplagant l'imp6t en nature:
telle est la port6e technique du terme annonae 1) et les textes
memes du Code Th6odosien nous montrent que telles sont
bien les annonae qui s'ohtiennent sur production d'une tractoria 2).
Cette interpretation est confirmee par un passage de Sulpice
Severe 3) ob l'on voit en 358, l'empereur Constance convoquer
au Concile de Rimini, les 6v6ques d'Occident pour traiter de
la question de 1'Arianisme. Quibus ,dit le texte, oInnibus annonas
et cellaria 4) dari imperator praeceperat, ce qui implique qu'une
tractoria leur est remise et non pas une simple evectio. Mais
les 6v6ques d'Aquitaine, de Gaule et de Bretagne refusent
ces avantages: repudiatis jiscalibus, propriis cum sum ptibus
vivere nlaluerun!. Seuls - et c'est ici que le texte devient le
plus net - trois 6v6ques de Bretagne, inopia proprii, publico
usi sunt .... sancti?.es fill£l%le8 f isczcm gravare quam singulos ;
Sulpice S6v6re les loue de ce que neque ab aliis quam ac fi8co
8umerent, ubi neminem <?M?a6(M?.

1) Cf. Oehler, ds. P. W., t. I, col. 2317, 2320, 2321 (sub vis annona,
annona militaris, annonariae speeie8)et les exempl.escit6s dans le The8au.
rus linguae latinae, t. II (sub v° annona).
2) La constitution de 364, cit6o Ala p. 74, n. 4, constitue un règlement
des distributions de vivres auxquelles ont droit les fils encore hors d'6tat
de porter les armes, des soldats de la garde, des domestici.Les empereurs
leur accordent ut.... annonarum 8ub8idii8 locupletentur, c'est à dire
qu'ils regoivent des distributions de bl6 de il r6gle le taux de
ces distributions (quaternas etenim annona8 eos iu8emus adip18ci), mais
ces distributions auront un caractere forfaitaire: elles excluent colles
qui se feraient à titre de suppl6ment ou sur presentation d'une tractoria
(h18contlicionibu8,ut annonae, quae amipli?usin,qumuntur,vel per tractorias
deferuntur, recidantur). II en r6sulte que ces diverses distributions, qu'elles
se fassent par tractoria ou autrement 6manent toutes de la meme source,
les magasins de I'Rtat.
3) ChroniconII, 41, 2 ; 6d. Halm (Corp. Script. eccl. lat. Acad. Vindob.;
t. I, 1866, 8°), p. 94. On sait que le Chronicondate des promi6res ann6es
du Ve siecle. M. Gorce (op. cit., p. 44) ne parait pas avoir exactement
compris 1'attitude des trois eveques de Bretagne.
Annonae ne d6signe evidemm-entici que les seules fournit?xresde
sont le sel, le vin, l'h.uile,la viande, le lard, le fromage etc.,
bl6; les ce !(M'MX
bref les produits que l'on conserve dans le cellier (Forcellini-DeVit, hoc v°).
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Ce passage prouve d'une mani6re qui nous semble d6cisive


qu'il existait dans les mansiones, des reserves de fournitures
appartenant a 1'?tat et permettant de ravitailler les porteurs
de tractoriae 1).
11 convient cependant d'ajouter que certainement ces "maga-
sins secondaires" de 1'?tat n'existaient pas sur tout le parcours
du curgus, pas plus que l'on ne trouvait partout de veredi ou
d'angariae. En cas d'absence ou d'insuffisance de logements
et de fournitures de la "regie", l'un et 1'autre faisaient - les
textes le disent 2) -1'objet de requisitions a charge des habitants.
La tractoria conf6rait-elle ce droit 6ventuel de r6quisition? 1
On n'en a pas la preuve, ma.is la chose nous semble tr6s
probable 3).
'La plupart des textes législatifs oii il est question de la
tractoria ont trait a des abus qui paraissent avoir ete tout a
fait g6n6raux. Nous voyons a la fin du IVe et au d6but du Ve
si6cle, delivrer des tractoriae abusivement, sans discemement 4) ;
on augmente arbitrairement le nombre de jours pendant les-
quels elles sont valables ou la duree des s6iours dans les
mansiones 5) ; des gens obtiennent des fournitures auxquelles ils

1) Soit que le t?MMMepa placé à la tete de la mansio obtint des fournitures


dans les lzorrea of s'engrongeaient les contributions en nature dues a
soit qu'il obtint des subsides sur le montant de 1'impfit en esp6ces
pay6 en remplacement de ces contributions et qu'h 1'aide de ces subsides,
il achet5,t les produits n6cessaires. Nous savons que c'6taient, en effet,
par deux proc6d6s tout à fait analogues que les mancipes 6taient tenus
d'assurer aux mutatione8 et aux man8iones, les veredi et les angariae
n6cessaires. Cf. Seeck, ds. P. W., t. IV, col. 1853-1855. Sur les relais-
magasins 6chelonn6s le long des, routes, voir surtout: Jullian, op. cit.,
t. VII, 52-54.
a) Cf. notamment une novelle de Majorien du 6 nov. 458 (6d. Mommsen
& Meyer: Theodosia.nilibri XVI, t. III; Berlin, 1905, p. 172), VII, 17
oft se trouve pr6cis6e de mani6re restrictive, la port6e de l'humanitas
que les judice8ont le droit de réclamer, au cours de leurs toumées, a charge
des civitates.
3) De meme que le porteur d'une evectio- et par consequent d'une
tractoria - pouvait, en l'absence ou en cas d'insuffisance de veredi et
d'angariae obtenir par voie de réquisition des paraveredi et des parangariae.
4) C. Theod. VIII. 5, 9 (357).
5) Ibid. - C. Theod. VIII, 6, 2 (392).
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n'ont pas droit ou dont ils n'ont pas besoin et les distribuent
a leurs amis ou, pis encore peut-6tre, en trafiquent 1).
Nous avons, d'ailleurs, des textes qui nous montrent l'utili-
sation de la tractoria dans la i-6alit6; d6jh nous avons cit?,1'un
d'eux, relatif a des eveques convoqu6s en 358 au Concile de
Rimini: mais il y en a d'autres.
Nous poss6dons notamment un faux compose peu avant
370 2) et qu'il est done permis d'utiliser pour cette epoque ;
on y voit Constantin donner en 314 a Ablavius, pr6fet du
pr6toire, l'ordre d'envoyer au Concile d'Arles, les évêques du
Nord de l' Afrique divises par la querelle du Donatisme.
Chaque eveque traversera 1'.Afrique et la Mauritanie, data
evectione publica ; ils passeront en Espagne E;t la, dit 1'empereur,
singulis episcopis singulas tractorias tribuas, afin qu'ils gagnent
Arles en temps utile.
Un autre faux a peu pr6s contemporain 3), qui se donne pour
une lettre a Celse, vicaire d'Afrique, dat6e de 315 ou 316, montre
des 6v6ques et un pr6tre qui. sont a1l6s trouver 1'Empereur
a Tr?ves et qui regagnent 1'Afrique. Ils ont obtenu le transport
par le cu,rsus fiscalis au moyen de chars a bœufs et le droit
de se ravitailler aux frais de Le mot tractoria n'est pas
employ6, mais la phrase que voici ne laisse aucun doute: angar2a-
Lem his c2?man,nonaria compete?tti(i usque ad Arelatensem portum
secundum imperatum aeternitatis ei?csdem clementissimi principis
dedimus.
C'est 6galement au droit d'user .de t.ractoriae que fait allusion
Symmaque dans une lettre de 399-400 au comte Longin, quand
parlant du brillant avenir d'un protege de cE;lui-ci, il ajoute ....
si igitur et hoc insigne detuleris, quod annonarum et evectionum
cumulet adiectio, prono c,ursu in consulares legetur 4).
1) C. Th6od. VIII, 6, 1 (365): Sed ne quis, ut hactenus factum est, quas
super jluas impetraverit, largiatur aut vendat....
2) Migne: Patrol. lat., t. 43, col. 785-786. Sur l'inauthenticité du
document et de celui que nous comrrcentonsapr6s lui, cf. Otto Seeck:
Die Anfdnge des Donatisraus (Zt. f. Kirchengesch., t. X, 1889), pp.
551-561.
3) Migne: Patrol. lat., t. 43, col. 790.
4) Symmachi epMtM?ae, 6d. Seeck; RIM.GG., Auct. antiq. t. VI, p. 203;
Livre VII, n° 96.
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Enfin en 4 1 0,nous voyons un correspondant de Saint Augustin,


Dioscore, tirer gloire de ce que Zenobe, magister memoriae 1),
c'est à dire chef du secretariat de 1'empereur, lui a envoy6
evectionem cum annonis 2), en d'autres termes une tractoria.
On remarquera combien dans ces deux derniers cas le fait de
disposer de pareil titre constitue une faveur digne d'envie.
Dioscore qui a pos6 a Saint Augustin une s6rie de questions,
ne dit-il pas: Si ego dignus non 8UM, ut res pond eres interrogatiun-
culis mei8, 8altem timeantur annona!
11 n'est pas jusqu'aux abus sur lesquels nous ne soyons renseig-
n6s par des textes precis; ils sont d'autant plus piquants qu'ils
se rapportent a Symmaque, ce repr6sentant parfait de la culture
antique ? son d6clin et de l'aristocratie romaine a la veille de
la ruine de I'Empire. 11 faut a Symmaque des chevaux destines
a son fils, nomm6 pre.teur; il lui faut des ours pour les jeux
que ce fils doit donner pour remplir les devoirs de sa charge.
On voit Symmaque se d6mener, 6crire à ses amis les plus influents
pour que ses gens, les chevaux et les ours soient amen6s par le
cur8us aux frais de l'lltat. De Stilicon, il a obtenu des evectiones
pour ses émissaires qui sont alles acheter les chevaux en
Espagne 3); au vir spectabilis, Bassus - sans doute le gouverneur
de province, qui r6sidb a Arles - il recommande les chevaux
au retour 4); mais surtout, entre 395 et 400, nous le voyons
solliciter de Flavius Vincentius, pr6fet du pr?t,ozxe de Gaule,
la délivrance, on plut6t la confirmation, d'equorum tractoriae pour
ceux qui ramenent a Rome, les chevaux achet6s en Espagne 5).

1) SurIe magister memoriae,cf. G. Bloch dans D. & S.,t. III, pp. 723-725.
On observera que le magister memoriae avait pr6cis6inent la charge de
pr6parer les tractoriae émanant de 1'Empereur; celles-ci 6taient, en effet,
8mises sous la forme d'adnotationes (cf. plus haut, p. 72) et la Notitia
Dignitatum (6d. Seeck; Oriens XIX, Occid. XVII, pp. 44, 1 6 1nous ) dit, en
effet, du magister memoriae,qu'il adnotationes omnesdictat et emittit ....
2) Epistulae, n° 117; t. I, p. 664 de Fed. Goldbacher (Corp. script.
eccl. lat. Acad. Vind. ; Vienne, 1895) et non pas le n° 55, comme le dit
pas erreur G. Humbert, dans D. & S., t. 12, p. 1666. La date de 410 est
indiqu6e dans 1'Onorrtasticonde Forcellini-De Vit (v° Dioscorus).
3) L. IV, lettre 7, p. 100.
4) L. IX, lettre 20, p. 241.
L. IX, lettre 25, pp. 242-243. -
79

Ainsi Symmaque obtenait ou tâchait d'obtenir de ses amis,


l'octroi abusif en sa faveur, d'un droit qui, nous l'avons vu,
etait reserve au transport des chevaux de 1'empereur Bien
plus, dans une autre lettre nous recueillons ses plaintes sur la
lenteur que met le cursus à ache miner vers Rome, les ours
destin6s aux jeux prétoriens 2) ! Ici aussi sans doute il avait
obtenu une tractoria a laquelle il n'avait aucun droit.
Tels sont les t6moignages qui nous permettent de montrer
ce qu'6tait la tractoria sous le Bas-Empire. Tâchons à pr6sent
de voir ce qu'il advint d'elle apr6s ce que l'on est convenu
d'appeler les invasions barbares.
11 est un premier fait a noter, c'est qu'au moment oh ces
invasions se produisent, alors que dans le Sud et le Centre
de la Gaule, Wisigoths et Burgondes sont en voie de or6er leurs
etablissements, le cur?us n'a pas disparu. Lorsque en 467 Sidoine
Apollinaire se rend en Italie, appel6 par 1'empereur Anthemius,
il nous raconte lui-m8me qu'a peine sorti de Lyon, il usa du
cur8as publics ainsi qu'un dipl6me impérial - evectio; tractoria
'
peut-etre? -- lui en donnait le droit 3).
Il n'y a donc pas lieu d'8tre par trop surpris lorsque l'on
constate qu.e le cursus a surv6cu aux invasions dans quelques
uns des 6tats fond6s en Occident par les barbares. Chez les
plus romanis6s d'entre eux, chez les Ostrogoths, on en a
plus d'une preuve 4). Nous savons que l'usage de d6livrer
des tractoriae s'est conserve ; bien plus nous avons conserv6
le texte de l'une d'elles, convertie en formule 5). Elle est conçue
sous forme de mandat adresse aux fonctiorinaires comp6tents;

1) Cf. plus haut, p. 74, n. 2.


2) L. II, lettre 46, p. 57. Hudemann (op. cit., pp. 42-45) et Seeck
(ds. P. W., t. IV, col. 1861) ont d6jh attir6 l'attention sur ces abus.
3) Epistulae, L. I, lettre 5; 6d. Luetjohann; MM. GG., Auct. antiq.
t. VIII, p. 6: egressomihi Rhodanu8iae nostrae moE;nibuspublicu8 cur8u8
usui /Uit utpote 8acris apicibus accito .... Le texte a d8jk 6t6 cit6 par
M. D. Gorce, op. cit., p. 45.
1) Cf. 1'excellent expos6 de B. Gu6rard: op. cit., t. I, pp. 803-804.
5) Cassiodore: Variae, VII, 33 (6d. Mommsen; MM. GG., Auct. Antiq.,
t. XII, p. 219) : Formula tractoriae legatorum diversarum gentium : Qui8
dubitet utilitatie publicae interesse rationem, ut, quibus no8 constat dona
conferre, nullam videantur itineris '?Mtr?n szcsti7r,ere, quando nec vobis
80

elle d6bute par une arenga; puis vient l'indication globale


de ce 4 quoi le porteur a droit, l'humanitas, c'est h dire le
logement et Ie ravitaillement et des chevaux; suit l'indication
du ou des b6n6ficiaires - il s'agit, en 1'esp6ce, d'ambassa-
deurs d'un peuple étranger. Enfin apres un ordre d'op6rer les
fournitures sans retard, vient pour finir une nouvelle arenga.
Le detail des fournitures et des chevaux 6tait indiqu6, soit au
bas du diplome, soit sur une piece annex6e.
Mais il semble que, par suite de 1'etat de d6sorganisation
generale du aux 6v6nements, les fournitures par 1'?tat aient,
de plus en plus, fait place a des requisitions a charge des parti-
culiers. En dehors du terme d'humanitas, employ6 sous l'Empire
pour designer ce genre de requisitions 1), la formule que nous
venons d'analyser ne nous fournit pas d'indications a cet égard.
Mais nous en avons d'autres oii Th6odoric rappelle en 523-526
les limitations apport6es jadis par Majorien aux annona que
les j'udices pr6levaient par voie de requisition lorsqu'ils circu-
laient dans .leur circonscription 2). Enfin nous avons un dernier
texte, plus caract6ristique encore: Cassiodore en 533-537
obtient pour sa patrie, la ville de Squillace 3), que 1'on cesse
de faire en sorte que in paraverdoruIn et annonarum praebitione
proprii cives f atigant2cr expensis ; on le voit, il s'agit bien de
requisitions 4). D6sormais les fournitures a faire en chevaux
et en ravitaillement conform6ment aux evectiones - Cassiodore
emploie le terme g6n6rique, mais il s'agit visiblement d'une
tractoria - seront mises à charge de I'Etat 6). Sans doute celui-ci
n'a plus de magasins, mais il interviendra pour indemniser

mofarMm.de<Mmen<ot
Atque ideodetrimenta
morarum humanitatem
faciunt
subteretannexam
illi 8e bene ad equosfuisse
vel habitos capitum
cognoscunt
definitum?
illiu8 gentis legati8 sine aliqua tarditate praestabitis, qxcatenusad 8ede8
sxcas inremunerati non debeant pervenire, quia festinantihus gratior est
celeritas in redeundo quam quaelibet munerum magnitudo.
1) Novelle de Majorien VII, 17,du 6 nov. 458, cit6e plus haut, p. 76, n. 2.
2) Cassiodore: Variae V, 14 (pp. 150-151).
3) En Bruttium, aujourd'hui Prov. de Catanzaro.
4) Variae XII, 15 (pp. 372-373).
5) paraveredorum et annonarum praebitionem secundum evectiones
co?ecessasin assem publicum con.stituimx?sinzputari.
81

ceux qui ont 6t6 atteints par les requisitions, sans doute en
faisant des remises sur l'imp6t.
On observe done chez les Ostrogoths un usage de la tractoria
tout a fait conforme a celui qui avait cours dans l'Empire aux
IVe et Ve siecles. Avec cette difference, n6anmoins, que sous
1'Empire le ravitaillement par 1'Etat semble avoir 6t6 la r6gle
et celui par voie de r6quisition, l'exception et qu'au contraire
sous Tb6odoric et ses successeurs la situation s'est renversee;
Ie ravitaillement direct par l'ftat semble meme avoir compl6te-
ment disparu: dans les cas ob la puissance publique intervient
encore, c'est pour payer le montant des r6quisitions.
Si, d'Italie, nous passons dans le midi de la Gaule et en Espagne,
nous observons que chez les Wisigoths a,ussi le cursu.9 s'est
conserve 1); mais nous n'avons pas d.ecouvert une seule mention
de tractoria. Au Ve si6cle, les lettres de Sidoine parlent encore
d'evectiones dont peuvent user les magistrats 2). Entre 523 et
526, Theodoric donne des instructions à Ces repr6sentants en
Espagne - ou il exerce la regence - pour r6primer les abus
dans les requisitions et l'usage des chevaux 3). Le roi Chindasvind,
au VIle siecle, s'occupe encore des chevaux a fournir pour le
curs2cs 4). Mais nulle part il n'est question de fournitures faites
par ni meme aux frais de l'lltat, sinon peut-6tre en
chevaux s) ; en tout cas, pas en ravitaillement.
Dans le royaume des Burgondes, nous n'avons non plus
rien rencontr6 de semblable 6).
1) F. Dahn: Die K6nige der C?ermanen,t. VI (Leipzig, 1885), p. 286.
2) V, 20 (p. 93).
3) Cassiodore: Variae, V, 40 (p. 166).
4) Lex Viei,gothorzcm V, 4, 19, 6d. Zeumer (MM. GG., Legum Sectio
Prima, I, in. 4°), p. 224.
s) Cassiodore: Yariae V, 5, p. 147. Les veredi et les parhippi sont
qualifi6s equus publicus.
6) La Lex Burgundionum, t. XXXVIII (8d. von Salis, Legum Sectio I,
II, in-4°, pp. 69-7 0 ) ne parle que de l'obligation qu.ip6se sur les habitants,
de loger et d'entretenir les ambassades 6trang6res. Gaupp (Die Gernzani.
8chenAnsiedlungen, Breslau, 1844; p. 347, n. 1) se basant sur la presence
du mot evectiodans L. Burg. XX, 2, assure que le cur8us a subsist6 dans
le royaume des Burgondes; il ne s'est pas rendu compte de ce qu'evectio
est pris ici dans son sens g6n6ral d'actus evehendi. Cf. Forcellini.De Vit:
Totius latinitatis lexicon II, 908.
82

Il en est autrement dans la monarchie franque, tout au moins


sous les Merovingiens. Les termes memes employ6s sous 1'Empire;
s'y retrouvent: evectio, tractoria. Mais le sens est beaucoup plus
flottant. Tant6t evectio d6signe, conform6ment a son sens
6tymologique, le fait meme d'8tre transport6 ailleurs le
- et
transport et 1'entretien 2) ; dans d'autres textes encore
sous ]a forme caract6ristique d'evectio publica - le titre qui
donne droit au transport 3).
Quant a la tractoria, il parait bien aussi que le sens s'est
61argi. Ce qui d6termine la port6e nouvelle du mot, ce sont
les caract6res diplomatiques de 1'ircstrumentum, bien plus que
sa port6e. Est qualifie tractoria, un diplome r6dig6 en forme
moins solennelle que les pr6ceptes et conqu comme un mandat
ou un rescrit; il est adresse a tous les agents du roi et leur enjoint,
sur pr6sentation du titre par le beneficiaire, de le prot6ger ou
de lui procurer des moyens de transport, des gites, des fournitures s
diverses 4). Nous avons conserve une tractoriae d6livr6e au VIIIe
si6cle par un maire du palais a un p6lerin qui se rend a Rome:
c'est un veritable passeport 6) ; il va sans dire qu'une tractoria
de 1'esp6ce ne nous interesse pas ici.
Le recueil de Marculfe 6) nous fait connaitre une f ormule

1) Marculfe I, 11 (Zeumer: Fonnulae Merowingici et Karolini Aevi;


MM. GG., in-4°, p. 49); cf. plus loin, p. 83; n. 1.
a) Levillain: Examen critique des chartesmérovingienneset carolingiennes
de L'abbayede Corbie (Paris, 1902), P. J. n° 13, p. 235.
3) Gr6goire de Tours: Historia If'rancorum IX, 9 (6d. Arndt & Krusch;
MM. GG., SS. Rer. Merov., I, p. 365): le roi Childebert II en 587 envoie
des agents cum evectione publica pour saisir dans tout son royaune,
les biens du due Rauching.
4) Giry: Manuel de diplomatique (Paris, 1894), p. 713. C'est en se
basant sur ces caract6res g6n6raux que M. Levillain (Examen critique
des chartes m?rovin,gienneset carolingiennes de l'abbaye de Corbie, Paris,
1902,p. 57, n. 3 & p. 70, n. 3) qualifie tractoriae les dipl6rnes de Thierry III
(673, 10 inars--.690, 4 sept.). Clovis III (692. 5 juin) et Chilpéric II
(716, 5 mars) pour l'abbaye de Saint-Denis (Lauer et Samaran: ?Les
dipl6me8 originaxcxdes M?rovingiens, Paris, 1908, nos 18, 22 et 35),
bien que le terme tractoria n'y soit point employ6.
5) F'ormulae Salicae Bignonianae, n° 16, Carta tracturia (Zeumer,
Formulae, p. 234).
e) 1, 11 ; Zeumer: Fornzulae, p. 49.
83

de tractoria destinée à une ambassade envoyée par le roi. Elle


d6bute par la suscription royale, suivie de 1'adresse : omnib?cs
agentibus ; puis vient un expos6 contenant 1'indication du
bénéficiaire; enfin le dispositif qui comprend l'ordre de fournir
au b6n6ficiaire toute une s6rie de prestations et l'indication
des conditions dans lesquelles ces fournitures doivent etre
faites; pour terminer, une clause comminatoire a 1'6gard des
agents qui n'ob6iraient pas a l'ordre royal 1) ; pas de date.
Nous poss6dons 6galement une autre tractoria, accord6e
le 29 avril 716 a l'abbaye de Corbie par le roi Chilp6ric TT 2),
qui confirme le privilege accord6 a cet etablissement par son
oncle Clotaire III, de percevoir annuellement sur les revenus
du tonlieu de Fos une certaine quantite de denrees diverses.
En cours de route, sans qu'il soit n6cessaire de renouveler cette
tractoria 3), les envoy6s de l'abbé auront 1.e droit d'exiger de

1) Nous croyons utile de reproduire ce texte essentiel: Tracturia


ligatariorum vel minima f aciendaistius instar : Ille rex omnibus agentibus.
Dum et nos in Dei nomen apostolico vero illo necnon et inluster vero illo
partibus illis legationis causa direximua, adeo iubeinus, ut locis convenien-
tibus eisdem a vobis evecciosemul et humanitas ministretur : hoc est viridos
sive paraveridos tantos, pane nitido modios tantas, sequentemodios tantos,
vino modios tantos, cervisa modios tantos, lardo liberas tantas, carne liberas
tantas, porcoa tantos, porcel.los tantos, vervices tantos, agnellas tantos,
augas tantos, tasianos tantos, pullos tantos, ova tanta, oleo liberas tantas,
garo liberas tantas, mel tantum, aceto tanto, cimino liberas tantas, piper
tantum, costo tanto, cariofilo tanto, spico tafi.tO,cinamo tanto, granorno,8tice
tanta, dactulus tantos, pestacias tantas, amandolU."i tantas, cereos liberales
tantos, caseo liberas tantos, sal tantum, olera, [ligunbinal,ligna carra tanta,
facolas tantas; itemque victu ad caballos eorum faeno carra tanta, suffuso
modios tantos. Haec omnia diebua singulis, tam ad ambulandum quam
ad no8in Dei nomenrevertendum,unusquisquevestrum locaconsuetudinaria
eisdem ministrare et adimplere procuretis, qualiter nec moram habeant
nec injuriam perferant, 8i gratia nostra obtatis habere.
2) Levillain: op. cit., P. J. n° 15, pp. 23&-237.
S) Nous reproduisons ici les passages de cette tractoria qui int6ressent
directement notre sujet; apr6s l'énumération des prestations auxquelles
1'abbaye a droit, on lit les dispositions suivantes relatives a ses agents
chargds de recueillir ces prestations a Fos: ita ut tolonaria qui post toloneo
F088enseagere videbatur, anno illatioiie hee omnia ad missus ip8iu8 mona8-
terii, qui inde directi fuerint, dare et adinzplere, immoque et evectionead
ipsus missus, qui hoc exigeri ambularent, perpetualiter absque renovata
84

tous les agentes, a qui la tractoria est adress6e, une s6rie de


fournitures.
De part et d'autre, ces fournitures sont a peu pr6s les memes:
ce sont des moyens de transport: viridos sive paraveridos, que
visiblement l'on ne distingue que par la force d'une tradition
qui ne correspond plus a la réalité, et pour Corbie, des carra ;
puis des provisions de bouche: pain, vin, cervoise, viandes
diverses, lard, huile, miel, 6pices, fromage etc. ; de la nourriture
pour les chevaux; du bois. Le porteur de la tractoria peut
réclamer ces prestations aux loca consuetudinaria, tant a l'aller
qu'au retour.
Ces textes ne nous disent pas comment ces fournitures 6taient
procur6es a ceux qui y avaient droit; nous ignorons si elles
6taient assur6es par I'Ptat directement ou indirectement ou si
elles 6taient pergues par voie de r6quisition sans indemnité.
La vie de Sainte Rusticule, qui rapporte, d'apres des sources
contemporaines, des 6v6nements du d6but du VIIe siecle 1),
sans nous donner de certitude, nous fait incliner vers la derni6re
de ces alternatives; elle rapporte, en effet, que le roi chargea
deux comtes de lui amener cum honore et reverentia la sainte
abbesse d'Arles ; ils avaient pouvoir de singulis civitatibus quae
illi necessaria erant opes ministrari 2). Il semble bien qu'il s'agisse

tracturia annis singulis dare precipemus; hoc est : viredus sive paraveridus
decem, panis nitedus decem, sequentes vegente, vino modius I, cervisa
mod. II, lardo lib. X, carne ponda vegente,cassio lib. XII, pisus lib. XX,
capro I, pullus V, ova X, oleo lib. II, garo lib. I, piper uncia I, cimino
MUCtCM II, sal, acetum, olera, lignum suf ficienter. Hec omnia superius
memorata locis convenientibusannis singolis eisdem, tam euntibus quam
redeuntibus, absque mora dare et adimipleredeberitis; etiam ad revertendum
carra X V de loco in loco pro loca consuetudinaria, usque quod cellarius
ad ipso monasterin proveniebat, eis dare deberitis, qualiter pro eorum
mercide absque dispendio ipsius monasterii deberet provenire ....
1) M. Krusch Rer. Merov., t. IV, p. 338) place la r6daction de
la Vita au IXe si6c]e.
Vita Rusticulae sive Marciae,abbatis8aeArelatensis (SS. Rer. Merov.,
t. IV), p. 345. On observera que neceqsaria parait pris dans un sens
technique: les fournitures de bouche auxquelles a droit le porteur d'une
tractoria. A rapprocher de 1'expression romaine tractoria cum necessarii8
(cf. plus haut, p. 74), que Godefroy (II, 572) commente par les mots
victus, annona, copiae.
85

ici d'un droit de requisition, qu'exergaient des comtes munis


"
d'une tractoria.
Nous savons, d'ailleurs, que semblable droit de requisition
6tait pratiqu6 de facon courante. La Loi Ripuaire (LXV, 3)
pr6voit des peines - dont l'amende royale de 60 sous pour
I'homme libre - contre quiconque refuse les fournitures dues
aux ambassades envoy6es par le roi ou a, celles qui se rendent
aupres de lui 1). Ce sont pr6cis6ment des requisitions de 1'esp6ce,
qui - sous les noms de mansiones et de paratas - figurent parmi
les charges publiques dont exemptent les diplomes d'immunit6 2).
Mais a cote de ces r6quisitions, il a certainement existe à
1'6poque m6rovingienne des fournitures ,tssur6es directement
ou indirectement a charge de aux porteurs de tractoriae.
Gr6goire de Tours nous .en fournit deux exemples. Lorsque
dans la seconde moiti6 du Vie si6cle, 1'weque de Vannes est
cliass6 de son si6ge par les Bretons, le roi Gontran decide qu'il
sera entretenu a Angers aux frais de 1'?tat 3) : on remarquera
1'expression ut .... pasceretur de publico, c'est à dire les termes
mdmes dont se servait Sulpice Severe au d6but du Ve si6cle
pour designer les fournitures faites par i'£tat a un eveque muni
d'une tractoria 4). Le roi est done encore a meme au Vie si6cle
d'assurer par ses propres moyens le ravitaillement de ceux
a qui il entend r6server cette faveur.
L'autre passage de 1'Higtoria Francorztm est encore beaucoup
plus net. Le roi Chilp6ric 111)envoie en Espagne sa fille Rigonthe,
fianc6e au roi des Wisigoths, Reccared. Le voyage, dit Gr6goire,
fut une lourde charge pours les civitates travers6es; car le roi
ordonna que rien ne serait fourni de lisco ,9uo, mais que toutes
les fournitures seraient assur6es par des r6quisitions a charge
des habitants 6). On Feut en conclure a contrario que dans
) Lex 7Pt&tfa?-M, Codd. A, t. LXV, 3; éd. Sohm (MM. GG., LL., t. V,
in-f°), p. 255.
2) Kroell: L'immunit? franque (Paris, 1910), pp.
Historia Francorwm V, 40, p. 233. Cf. Waitz: op. cit., t. 112,p. 296.
4) Cf. plus haut, p. 75.
6) 561-584.
6) VI, 45; t. I, p. 285: Apparatus quoquemagnus expensae de diversis
ciz?itatibusin itinere congregaticsest : in quo nih,il de lisco suo rex dare
praecepit, nisi omnia de pauperum coniecturis .... ,
86

d'autres cas, la charge de 1'entretien des porteurs de tractoriae


6tait assur6e par le tregor royal. Ici encore le rapprochement
avec le r6cit de Sulpice Severe s'impose: les weques bretons,
dont il parlait, avaient b6n6fici6 de leurs tractoriae, pensant
qu'il 6tait pr6f6rable ti,scum gravare quant singulo8.
Citons enfin un dernier texte, du Vile siècle celui-ci, emprunte
cette fois a la Yita Columban.i de Jonas 1). On y voit le roi
Clotaire II, effray6 par la realisation d'une proph6tie, prier
Saint Eustase d'aller chercher Saint Colomban ; ut, dit l'auteur,
sibi cum supplimento publico legationem f ungere curet. Ce qui
implique, nous parait-il, que Saint Eustase, muni sans aucun
doute d'une tractoria 2), avait droit à des fournitures à charge
de ou plus exactement du roi.
Mais ces cas paraissent avoir 6t6 exceptionnels; comme chez
les Ostrogoths, c'est a la r6quisition sans indemnit6, que dans
la monarchie m6rovingionne, le porteur de tractoria devait en r6gle
tres generale avoir recours.
En tout cas, le texte de la Vie de St. Colomban est le dernier
ou l'on puisse discerner une survivance du syst6me. romain de
ravitaillement a charge des finances publiques. Sous les derniers
M6rovingiens on ne rencontre plus rien de semblable; sous
les Carolingiens, non plus.
A 1'6poque carolingienne le sens du mot tractoria reste aussi
g6n6ral que sous les M6rovingiens; nous le rencontrons toujours
pour designer toute esp6ce de rescrit, de mandat, adress6 ?
toutes les autorit6s ou a certaines cat6gories d'agents du pouvoir
public et leur enjoignant d'assurer au bénéficiaire certains
avantages indiqu6s dans le diplome meme 3); on rencontre
mame des tractoriae 6mises en faveur de p6lerins par des 6v8queS 4).
Parmi les diplomes royaux ou imp6riaux des Carolingiens,

1) L. 1, c. 29 (6d. Krusch; SS. Rer. Merov. t. IV, p. 108). Cf. Waitz:


op. cit., t. 11a, p. 296.
2 )II lui fallait, en effet, un titre pour obtenir Ie szcp?limentumpublicum
auquel il avait droit.
3) T. Sickel: Acta regum et imperatorum Karolinorum I (Vienue, 1867),
§ 114, pp. 396-398..
°) Forlnulae Salicae Lihdenbrogianae, n° 17 :Tracturia in peregrinatione.
Formulae Salzburgense8.nO1: Tract cra (Zeumer: Formula, pp. 278-279
& 439-440).
87

les tractoriae forment un groupe a part, que Th. von Sickel


a rang6 dans la categoric des exemplaria 1) ; il arrivait, en effet,
que lors de certaines concessions faites k un 6tablissement
ecel6siastique, on remit au beneficiaire un autenticum on diplome
solennel et des rescrits ou mandats, en forme moins solennelle,
dits exemplaria 2). 11 semble que ce fiit l'usage notamment en
matiere de tonlieux. L'azctenticum restait dans les archives;
les agents charges de percevoir un tonlieu ou de convoyer des
denr6es qui devaient etre exempt6es du tonlieu, 6tient porteurs
des exemplaria ou tractoriae ; cet usage intensif explique pourquoi,
il s'en conserv6 fort peu 3). 11 arrive que ces tractoriae ne soient
ni dat6es, ni munies de la formule de recognition; elles sont
notifiees a un ou a plusieurs officiers 4).
On a conserv6, de Charlemagne une tractoria de 1'esp6ce, pres-
crivant a tous agents 5) de veiller a ce que 1'abbaye de St. Denis
ne soit pas empêchée de percevoir les tonlieux auxquels elle
a droit 6). C'est 1'exemplar d'un autentic-wm perdu. Mais on
poss6de, par contre, la confirmation de cet autenticum par Louis
le Pieux, dat6e du lr d6cembre 814 et de plus une tractoria
prescrivant au comte Begon et a tous offi.ciers dans le pagu8
de Paris, de veiller a 1'observation et a la protection des droits
de l'abbaye en mati6re de tonlieu 7).
Ces quelques notions de diplomatique paraissent indispen-
sables, a raison de l'extension qu'a prise, nous venons de Ie
voir, l'usage du mot tractoria sous les Carolingiens. Mais nous
1) T. Sickel: op. cit., p. 406.
2) Ibid. I, § 116, pp. 404-407 & II, p. 250.
3) Sickel (op. cit. I, p. 399) estime que la principale cause de la raret6
des exemplaria, est le fait qu'au bout d'un certain temps, ils perdaient
de leur int6r6t.
4) Sickel: op. cit. I, pp. 403, 405--406.
5) Miihlbacher : Die Urkunden der Karollnger I (MM. GG., in-4°),
n° 88, pp. 127-128 (Verberie; 774-775): .... omnibus episcopis,
comitibus, abbatibus, vicariis, centena1'iis,teloneariis et ceteris exactoribus
publicis infra pagum Parisiacum honores habent,ibu8....
6) L'expression tractoria s'y rencontre 4 deux reprises: .... Ideoque
per Itanc tractariam expresse praecipimus .... et plus loin: .... Et ut
hac tractoria nostris et futuri8 ternrporibusf irmivr habeatur ....
7) Recueil des Historiens des Gaules et de LaFrance, t. VI, nos 16 & 17
des Dipl6mes de Louis le Pieux, pp. 466-468.
88

n'avons dans ce travail à insister sur la t:c<ofM que dans la


mesure oft elle interesse les origines du droit de gite.
Le recueil des Forntwlae lrnperiales, qui provient de la chan-
cellerie de Louis le Pieux nous a conserv6 le texte d'une tractoria,
destin6e à des vassaux commissionn6s en qualit6 d'heribanni-
tores 1). Diplomatiquement elle diff6re peu de la tracturia liga-
turiorun1 m6rovingienne que nous avons analys6e pr6c6demment.
Cependant elle est depourvue de suscription et d6bute par
1'adr.esse: onlnibus episcopis, abbatibus, abbatissis, comitibus,
vicariis, ce,ntenariis, seu reliquis fidelibus nostris. Suit un expos6
contenant les noms, qualit6s et mission des porteurs. Enfin
le dispositif par lequel il est donn6 ordre aux destinataires de
d6livrer aux bénéficiaires une serie de f anrnitures : pain, viandes
diverse, boisson, sel, legumes, fromages, poissons - pas
d'épices 2) -; une clause comminatoire; aucun 616ment de
datation.
Louis le Pieux s'est, d'ailleurs, preoccu.pe de r6g]ementer

') N° 7: Tractoria (Zeumer: For.mulae, p. 292): Tractoria: Ontnibu8


episcopis, abbatibus, abbatissis, comitibus, vicariis, centenariis seu reliquis
fidelibusnostris. Notum sit vobis,qula istos vasallosn08trosillos et il108Mitti-
MM ad has partes ad exercitum promovendumet heribannum exactandum.
Propter hocvolumusatque iubemus, 2ctad stiperulia eorum cotidieunieuique
illorum dare faciatis panes 20, friscingas duas, porcellumsive agnum unum,
putlos duos, ova 10, de potu modium unum, sal, herbola ortolanos, ligna
su f f icienteret intra q-uadragesimamcotidie formaticos quattuor, legumina
sextaria duo, pisces, iuxta quod invenire possunt, et ad caballos eorum
de annona cotidiemodiosquatuor et inter ambosde f enokarradam, vecturam.
Videte ut nullam inde neglige-n,tiamhabeatis.
2) Ce fait m6rite d'etre relev6. Les tractoriae mérovingiennes font
mention de toute une s6rie de produits orientaux : nard, cumin, dates,
pistaches, girofle, casse, condiments divers. On retrouve ces produits
orientaux et d'autres encore, dans les prestations auxquelles a droit
la meme 6poque, l'abbaye de Corbie, au tonlieu de Fos (cf. plus haut,
pp. 83-84) ; on les rencontre également sur la table du roi franc Thierry I,
au VIe siècle (cf. E. Boisacq, C. R. d'Anthimus: De observatiociborum,
6d. Weber, Leiden, 1924; ds. Rev. Belge de Philologie & d'Histoire, t. V,
1926, pp. 99@-997). On ne rencontre plus rien de semblable dans les
tractoriae carolingiennes. M. Pirenne a indiqu6 ce contraste aux pp.
20 & 30 de Les villesdu Moyen Age (Bruxelles, 1 9 27et) en a tir6 argument
pour montrer combien la soci6t6 carolingienne avait, plus que la soci6t6
m6rovingienne, constitu6 une 6conomie ferm6e.
89

soigneusement les prestations auxquelles ont droit les divers


agents du pouvoir, qualifies pour recevoir des tractoriae. Les
6vAques, les abb6s et les comtes commissionnes en qualit6 de
missi n'ont droit a rien lorsqu'ils sont a proximité de leurs
benefices ; lorsqu'ils en sont 6loign6s, ils ont droit a ce qu'indique
leur tractoria; les vassi dominici et les officiers de la cour 1)
commissionn6s comme mi,ssi ont droit a des fournitures en
tous lieux 2). Ces fournitures, a indiquer dans la tractoria, sont,
d'ailleurs, fixées suivant la hi6rarchie des missi : les 6v6ques
ont droit au maximum; puis vient le groupe des abb6s, des
comtes et des officiers de la cour; les vassaux du roi occupent
le rang inf6rieur 3).
Ces fournitures sont toutes obtenues par des r6quisitions
sans indemnite: les sujets op6rent des coniectus 4). Charlemagne
en 803 rappelle 1'obligation qu'ont les sujets d'accorder le gite
(mansionem) k ses missi et autres agents 11). Louis le Pieux en
818-819 prend des mesures contre les agents de la puissance
publique qui, dit-il, marquent leur m6pris pour litteras nostras ...
id est tractoriam quae propter mi8sos recipiendo8 dirigitur. S'ils
refusent d'assurer aux porteurs de tractoraae le gite et 1'entretien,
ils perdront leurs charges (honore8) ou bien ils seront tenus de se
charger a leurs propres frais de tout le poids de cette obligation 6).
II n'y a reellement plus aucune trace d'intervention de .1'?tat
ou plutot du roi dans les fournitures a faire aux porteurs de
Bien plus, le Capitulare de villi,9 interdit d'en faire
peser le poids, meme partiellement sur les domaines royaux;
ce sont le comte et les hommes libres a qui la tradition impose

' ) Vassi vero nostri et ministeriales qui missi aunt .. , .


2) Capitulare missorum de 819 (Boretius: Capitularia regum .F'rancorum,
MM. GG., in-4°; t. I, p. 291), c. 26 et 29. Cf. E. Lesne: Les diverses
acceptionedu terme beneficiumdu VIIIe au XIe sieele (Revue Historique
de droit frangais et 6tranger, 1924 pp. 52-53.
3) Les fournitures consistent en pain, en viande - surtout en viande
de porc -, en boisson, en avoine pour les chevaux.
4) Tractoria de coniectu missis dando, [s. d.] (Boretius: Capitularia,
t. II, pp. 10-11, date le texte de 811): Volumu4iut tale coniectummissi
nostri accipiant, quando per miasaticum auum pe"exerint: hoc est, ...
B) Capitulacremissorum de 803, c. 17 (Boretius: Capitularia, t. I, p. 116).
e) Capitula legibus addenda, c. 16 (Boretius: Capitularia, t. I, p. 284)
90

cette charge, qui doivent la supporter 1). Charlemagne et Louis


le Pieux se bornent a 6tablir en divers endroits des mansionatici
et au dessus d'eux des missi charges de veiller a ce que les
fournitures auxquelles ont droit les ambassades soient pr6par6es
par ceux qui doivent les fournir 2). Peut-Atre en Italie, les
Carolingiens ont-ils ete un peu plus loin: en 850, Louis II
ordonne que dans toutes les villes ou ont existe des r6sidences
royales - pMtcae domus --- elles soi.ent restaur6es afin de
pouvoir servir a lui-m6me et aux ambassades 6trang6res. Mais
la mesu.re est tout a fait isol6e et encore n.e concerne-t-elle que
le logement 3).
Les demi6res mentions de tractoriae que nous connaissions
chez des 6crivains, apparaissent chez Loup de Ferri6res 4),
qui attend une tractoria pour partir en mission et chez Ago-
bard 5), qui fait allusion a une tracloric? stiiuerdialis, qui doit,
par consequent assurer des fournitures a son porteur.
Mais les derni6res mentions de tractoriae sont quelque peu
post6rieiires: elles datent du règne de Charles le Chauve. L'une
d'elles est une decision du concile de Meaux-Paris de 845-846 6).
Les évêques r6clament du roi un diplome en forme de tractoria
- auctoritatem sigillo regio roboratam nlore tractoriae - qui
leur permette, dans 1'exercice de leur minist6re, de requ6rir

1) C. 27. (Boretius: Capitularia, t. I, p. 85).


Admonitio ad omnes regni ordines de 823-825, c. 19 (Boretius:
Capitularia, t. I, p. 305).
3) Capitulaire de Pavie, c. 7 (Boretius: Capitularia, t. II, p. 87). Sur
les tentatives de r6organisation d'un cursus et sur la r6glementation
de la d6livrance des tractoriae, par les Carolingiens, cf. B. Gu6rard:
op. cit., t. )<,pp. 813-814; Waitz: op. cit., t. IV, 2e 6d., pp. 11-18,
20-25; W. Sickel: Zum Ursprung des Mittelalterlichen Staates (Mitt.
des Oester. Inst. f. Geschichtsf., 2. Erganz. Bd.), p. 230; E. Mayer:
Deutsche u. Franz. Veri. Gesch., t. I (Leipzig, 1899), pp. 66--67.
4) Lettre n° 63, n.° XXI de 1'6d. Desdevises du D6zert, pp. 95-96
(Lettres de Servat Loup, abbé de h'erri?res, Paris, 1888; 77e fasc. de la
Bibl. de 1'?cole des Htes. Rtudes). Cf. Gu6rard- op. cit., t. I, p. 807.
5) De insolentia Jzcdaeorum(Agobardi Lugdunen8Ís archiepiscopi epis-
tolae, VI; Recueil des Hist. des Gaules et de la France, t. VI, p. 364).
Cf. Fustel de Coula,nges: Les transformations de 1a royauté à l'epoque
carolingienne, Paris, 1892, p. 508.
6) C. 71; Meaux, 845 (Boretius: Capitularia, t. II, p. 415).
91

1'aide et l'assistance des fonctionnaires publics 1). L'autre texte,


est un peu post6ricur et les tractoriae dont il y est question
sont plus dans la ligne de celles que nous avons 6tudi6es jusqu'ici.
C'est un fragment du capitulaire de Tusey de f6vrier 865 2),
par lequel Charles le Chauve r6glemente la mani6re dont seront
r6unies par les serviteurs des comtes, les fournitures requisition-
n6es pour les missi; elles seront remises aux serviteurs de ceux-ci;
mais les miqsi veilleront a ce que les comtes, ne fassent pas
r6unir plus de fournitures que n'en prwoit la tractoria.
Apr6s 865, la tractoria disparait. A vrai dire, dans l'ordre de
choses nouveau, que l'on est convenu d'appeler la .,societe
f6odale", elle n'avait plus de raison d'6tre. Elle ne se justifiait
qu'aussi longtemps que gites et fournitures conservaient un
certain caract6re de service public. Elle devait cesser d'exister
le jour ou les uns et les autres, usurp6s awec presque tous les
,;regali.a", a leur profit, par les agents r6gionaux de la puissance
publique ou par les potentes locaux, seraien.t devenus de simples
prestations coutumi6res, de v6ritables exactiones. Des lors,
c'est le droit de gite du Moyen Age classique auquel nous avons
affaire. Dans son 6conomie, la <mcorza perdait toute raison
d'8tre. Mais peut-8tre peut-il y avoir quelque int6r6t a montrer
comment c'est par l'intermédiaire de la cor que le droit de gite
se rattache en ligne directe a l'organisation de la poste romaine 3).
1) Ut quando ei necesse fuerit, per eandem auctoritatem rei publicae
ministros conveniat, ut ipsi, in quibu8wmque ctM indiguerit adiutorio,
rei pM Kcae ministris concurrentibus suum imino divinum, possit rite
pera,gere ministerium. Du Cange a cru par erreur que dans ce texte,
comme dans beaucoup d'autres, tractoria interdum aumitur pro quovis
diplomate principis (6d. Henschel-Didot, v° tractoria, t. VI, p. 629).
2) Capitulare Tusiacense in Burgundiam directum, c. 16 (Boretius,
Capitularia, t. II, p. 332: Ut ministri comiturn,in unoquoque comitatu
diapensam missorumnostroruma quibuscumquedc'Ttdebet, recipiant, Sicut
in tractoria nostra continetur:et ipsi ministerialibus missorumnostrorumeam
reddant. Missi autem nostri provideant, ne pro hac occasioneinde,Ininistri
comitumamplius, nisi quantum in tract.orianostra continetur, inde exigant.
3) L'id6e de la pr6sente 6tude nous a 6t6 sugg6r6e par notre collbgue
et ancien maitre, M. H. Pirenne. Nous devons la connaissance de quelques
textes et d'utiles indications à notre ancien élève, M. F. Vercauteren, a nos
coll6gues et amis MM. P. Faider et M. Hombert, ainsi qu'a M. P. Harsin.

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