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NOS DESIRS SONT-ILS NOS FAIBLESSES ?

ANALYSE DU SUJET.

à Première remarque : ce sujet s’énonce sous la forme « sont-ils », qui interroge une essence, la
nature propre d’un être ou d’une chose. Or de quoi faut-il interroger l’essence ici ? Du désir.

à Le désir : c’est bien la notion centrale de ce sujet. Le désir est connu comme étant la tendance
consciente vers un objet que l’on se figure (par la raison ou par l’imagination) source d’un plaisir
futur. Mais…

à Deuxième remarque : on s’aperçoit que le désir n’est pas envisagé ici dans l’unité du concept mais
dans la multiplicité de ses manifestations. Le pluriel doit nous alerter sur les variations, la
diversité, voire les contradictions des désirs qui nous animent.

à D’où leur association possible avec le deuxième élément décisif du sujet : la faiblesse. Car si les
désirs sont multiples, changeants ou contradictoires, on peut supposer qu’ils tiraillent le sujet
jusqu’à lui faire perdre la maîtrise de lui-même. En ce cas, les désirs entraîneraient une perte ou
une privation de force, qui est la définition même de la faiblesse.

à Troisième remarque : « faiblesses » aussi est envisagé au pluriel. Peut-être n’est-ce que pour
garder de la cohérence avec le pluriel des désirs, mais peut-être est-ce aussi parce que le terme de
faiblesse prend une autre coloration au pluriel : les faiblesses de quelqu’un, c’est ce par quoi on peut
le conduire à sa perte, le faire chuter, l’attraper parce qu’il aura naturellement un penchant pour
tomber dans ce piège.

à Quatrième remarque : enfin, on ne peut pas ne pas faire un sort à la dimension subjective qui
marque l’énoncé. En effet, il ne parle pas des désirs qui seraient des faiblesses, mais de « nos »
désirs qui constitueraient « nos » faiblesses. C’est un marqueur fort pour signaler une relation
directe et intrinsèque à l’essence même du sujet. Il y a là une insistance quant à l’immanence des
désirs dans le sujet à laquelle il faudra savoir ne pas rester indifférent.

PROBLEMATISATION.

Le désir peut être conçu comme une force dynamique, une puissance qui tend vers ce dont elle a
l’appétit. Mais dès que le désir se particularise, se scinde, se divise en une multiplicité de contenus,
cette force, peut-être, s’épuise dans son éparpillement et s’oublie dans la diversité des objets qu’elle
s’efforce d’atteindre. Il y aurait ainsi un retournement du désir : s’il cesse d’être un pour devenir
multiple, de même il cesse d’être puissance pour s’inverser en faiblesse. Remarquons que cette
inversion est délicate puisqu’on ne peut la considérer abstraitement : le désir étant porté par le
sujet, que le désir-puissance s’inverse en désirs-faiblesses impliquera aussi un bouleversement pour
la qualité du sujet du désir.

Mais en quoi et pourquoi les désirs seraient-ils privation de force ? L’éparpillement dans la
multiplicité et la contradiction des désirs peut tendre à un épuisement de l’être. Serait-ce à dire
alors qu’il faut limiter les désirs : mais lesquels choisir ? Si la diversité des désirs tient à la
multiplicité des objets qu’ils visent comment choisir ? Ne faudra-t-il pas se détourner de la matière,
qui est le lieu de la multiplicité des objets, pour se tourner davantage vers l’intellect, qui est le lieu
de recentrement du sujet ? N’y aurait-il de bons désirs que de l’intellect ? Autrement dit n’y a-t-il
que la philosophie qui soit véritablement désirable ? Et quand bien même en arriverions-nous à une
telle conclusion, avons-nous les moyens pour contraindre les désirs et les orienter vers le seul but
qui assurerait la puissance du sujet plutôt que sa perte ? Ne confondrions-nous pas désir et volonté
dans un tel projet ?
REDACTION DU DEVOIR.

Le désir est conçu comme la tendance consciente vers un but que le sujet se représente comme un
certain bien, comme la source d’une satisfaction future. De ce point de vue, le désir, dans la tension
dynamique dont il anime sujet, apparaît comme une puissance. Aussi a-t-on de quoi s’étonner de la
question de savoir si nos désirs sont nos faiblesses. Si le désir est puissance, il est inepte de le
présenter comme une privation de force. Pourtant, à y regarder de plus près, le pluriel qui marque
cet énoncé est signifiant : les désirs, multiples, divers et changeants, aspirent à tant d’objets que le
sujet pourrait s’y perdre. Pris dans leur déploiement et leur ramification, les désirs pourraient
effectivement animer le sujet de tensions si multiples et contraires qu’il y perdrait sa propre unité.
De sorte que l’on comprend mieux pourquoi les désirs seraient des faiblesses : ils diviseraient le
sujet jusqu’à lui faire perdre sa puissance d’action et la maîtrise de lui-même. Or ce qui nous est
néfaste, nous devrions nous en défaire, nous en désapproprier. Pourtant les désirs sont en nous :
leur immanence est suffisamment soulignée dans l’énoncé (« nos ») ainsi avec la multiplicité de ses
désirs le sujet porterait en lui-même ce qui le mène à sa perte. Les désirs sont-ils la cause d’une
aliénation qui mène le sujet à sa perte ? Les désirs ne sont-ils pas des faiblesses plutôt par accident
que par essence ? Si nous parvenions à démontrer que les désirs sont accidentellement des
faiblesses, dans la mesure où ils seraient constitutifs de l’essence même du sujet, nous pourrions
dire que l’essence du sujet n’est faible que par accident : de sorte qu’il n’y aurait pas, sous couvert
d’une condamnation unilatérale des désirs, à déplorer une faillibilité ou une misère naturelle de
l’homme.

I] Constat des faiblesses produites par les désirs.

 Dans son aspiration vers ce qu’il n’est pas ou ce qu’il n’a pas le sujet manifeste son désir sous
la forme essentielle du manque. L’opulence a tout, elle sature de ce dont elle dispose, aussi
est-elle absolument sans désir. A l’inverse, dans ses désirs, l’homme manifeste la tension
vers tout ce qui lui manque : objets matériels, connaissances, performances physiques,
autres sujets… Les désirs sont donc autant de manifestations des tensions que nous inflige
le manque inscrit au cœur de nos êtres.

 Or, dans cette épreuve du manque par laquelle les désirs se révèlent douloureusement à
nous, tout se passe comme si le sujet ne s’appartenait plus lui-même. Tout entier rempli par
l’imagination de ce qu’il se représente comme un bien, comme ce qui comblera la douleur
pressante de son désir, le sujet se retrouve tant attaché à cet objet qu’il ne s’appartient plus
véritablement lui-même. Si nous sommes attachés invariablement à cet objet, c’est que nous
avons aliéné notre liberté, notre volonté et nos facultés d’action. Et si nous admettons que
ces facultés (liberté et volonté comme principes de l’action) sont ce qui assure la force du
sujet, alors les désirs privent le sujet de sa force. En ce sens, ils sont bien ses faiblesses.

 En outre, on peut s’appuyer sur un autre facteur pour découvrir la faiblesse à laquelle nous
entraînent nos désirs : le facteur temporel. En effet, nos désirs, étant la conscience présente
d’un bien dont nous sommes privés et que nous ne pouvons espérer atteindre que dans un
temps futur, ceux-ci nous révèlent toujours le présent de nos existences sous l’aspect de la
laideur et de l’insatisfaction. En somme, les désirs nous privent aussi d’un rapport cohérent
au temps : ce présent qui est le seul temps qui nous appartienne vraiment n’est appréhendé
que négativement, à travers l’expérience éprouvante du manque, et le futur sur lequel nous
projetons la représentation de la satisfaction est, en revanche, un temps qui nous échappe et
qui n’est point nôtre. De sorte qu’à l’aliénation aux objets extérieurs, s’ajoute, pour le sujet
affaibli par ses désirs, un rapport inadéquat au temps.
Epreuve du manque, privation de force et aliénation du sujet aux objets qui l’entourent, nos désirs
sont nos faiblesses et dans cette perspective, nous devrions les condamner avec violence et virulence
au lieu de nous y livrer avec volupté. Pourtant, en dégageant certaines insuffisances de notre être et
en produisant une insatisfaction relativement au présent de nos existences, nos désirs ne sont-ils
pas ce qui révèle nos faiblesses plutôt que ce qui les crée ?

II] Nos désirs révèlent nos faiblesses mais ne les causent pas.

 L’épreuve du manque en laquelle s’enracine le désir est certes une douleur, et, en tant que
douleur, nous avons tendance à la condamner comme un mal. Mais ce réflexe est peut être
trop rapide pour être réfléchi et sensé : n’y a-t-il pas des douleurs qui sont des biens ? L’idée
est paradoxale mais elle pourrait s’appliquer avec efficacité à notre champ d’exploration. En
effet, nos désirs révèlent nos manques à travers l’épreuve d’une certaine douleur mais ce
dispositif est lui-même ce qui révèle à nos êtres leur profonde finitude. Si nous manquons
d’une chose, si le monde, l’univers, des choses matérielles comme de la pensée sont peuplés
de trésors qui nous font défaut, alors nos désirs sont autant d’appétits qui révèlent à
l’humaine créature sa condition : celle d’être finie, limitée, bornée.

 Cependant, tout en révélant cette finitude, nos désirs nous interdisent de nous y tenir. La
conscience de notre finitude s’inverse, aussitôt ressentie, en insatisfaction. Voilà de quoi
témoigne la multiplicité de nos désirs : ces choses, êtres, idées, connaissances que je n’ai pas
ou que je ne suis pas, sont autant d’attributs qui pourraient et devraient compléter la
petitesse ou l’insuffisance de mon être pour le rendre moins misérable.

 A ce propos, l’épisode célèbre de la Genèse où Adam et Eve commettent la faute montre


effectivement que tout désir est désir du tout, de la totalité. L’interdit auquel ils sont soumis
est celui de manger du fruit de l’arbre de la connaissance or le serpent les tente en leur
disant que s’ils en mangent ils seront comme des Dieux. Et Dieu, c’est tout, c’est le Tout :
l’origine et le principe de la Création, la cause et la fin de l’Etre. Aussi être comme Dieu c’est
être tout. Seulement ce qu’ils découvrent, au lieu de cette totalité, c’est leur misère et leur
nudité. Faut-il, comme la postérité, retenir que leur désir les a menés à leur perte ? Faut-il
comme toute la tradition chrétienne en déduire que nos désirs sont nos faiblesses ? Ne
ferions-nous pas mieux d’y lire l’idée simple que nos désirs éveillent de manière aiguë mais
certaine la conscience de la réalité de nos êtres ? D’une certaine façon, Adam et Eve ignorent
leur misère. Et ils s’ignorent eux-mêmes en ignorant leur misère. Ils se livrent sans
conscience à leur état de créatures. Avec leurs désirs se révèle leur être et comme cet être est
misérable et nu, avec lui s’éveille aussi l’insatisfaction de n’être que cet être.

Cette insatisfaction à son tour ne peut-elle être conçue comme le moteur de nos actions, de nos
efforts, d’un accomplissement de nos êtres qui les pousse au-delà des bornes redoutables de la
finitude ? Nos désirs étant le signe douloureux d’une insatisfaction, ils provoquent aussi
nécessairement un mouvement dynamique pour atteindre ce qui pourra faire taire ou détourner
cette insatisfaction.

III] Au-delà de la multiplicité désemparante des désirs, la force du désir.

 Pour ne pas nous en tenir aux constats assez sévères et accusateurs dressés dans un premier
temps, il faudrait parvenir à dépouiller le désir de sa pluralité. En effet tant que nous
considérons nos désirs, multiples et subjectifs, nous manquons ce qu’est le désir. S’interroger
sur son essence suppose qu’on le déleste de ses attributs accidentels, et, avant de se
particulariser en plusieurs sujets et vers plusieurs objets, le désir est un, univoque.
Univoque, cela veut dire dans un seul sens. Quel est le sens du désir ? C’est-à-dire à la fois
que signifie-t-il et vers quoi tend-il ?

 De ce désir, Spinoza donne une définition dont il faudra apprendre à saisir la portée : « Le
désir et l’essence même de l’homme, en tant qu’on la conçoit comme déterminée, par suite
d’une quelconque affection d’elle-même, à faire quelque chose » (Ethique , livre III, Définition
I des Affects). Si le désir est l’essence même de l’homme, alors : soit l’homme est faible par
essence ce qui confirme le présupposé du sujet selon lequel nos désirs sont nos faiblesses, soit
l’homme n’est pas faible par essence et il sera, par conséquent, inadéquat d’envisager le désir
lui-même comme faiblesse. Cette identité radicale posée par Spinoza entre le désir et
l’essence de l’homme est lourde de sens : car condamner, répudier, nier le désir revient à
condamner et mépriser l’homme lui-même.

 Mais ce que signale surtout cette définition de manière très importante, c’est que le désir est
lié à la profonde finitude qui est celle de la nature humaine. L’homme n’est pas tout. Il n’est
pas le Tout. Pour le dire encore une fois avec les termes de Spinoza, il n’est pas « un empire
dans un empire » aussi est-il inévitable qu’il soit affecté par ce qui l’entoure. Les limites de
son être le frottent aux limites des autres êtres qui peuplent son monde. Il en ressort que
l’homme est un être affecté, et ces affections, qui parviennent en lui sans être de lui,
entraînent des actions ou des réactions : c’est cela le désir. C’est proprement la façon dont la
nature humaine se réapproprie de manière active les affections passives qui l’atteignent.
Ainsi, lorsqu’il est productif et intense, le désir va à la rencontre de ce qui peut augmenter
l’être par ce qui l’entoure et cela produit de la joie au contraire, lorsqu’il est réactif et
contraint, le désir amoindrit l’être et cela produit de la tristesse. De ce point de vue il est
impossible d’affirmer que nos désirs sont nos faiblesses : il n’est pas inscrit dans l’essence du
désir de conduire à la tristesse et à l’amoindrissement de l’être puisqu’il est une tendance
dont on peut tirer de manière éminente de la joie, soit une augmentation de la puissance
d’agir.

En somme, nous ne pouvons clore cet examen sur le désir qu’en récusant la possibilité d’attribuer
constitutivement à son essence la faute de nos faiblesses. Si nos désirs, de par leur multiplicité,
peuvent nous dérouter et nous aliéner, il n’empêche qu’ils proviennent tous d’une source qui n’est
pas faiblesse mais puissance, puisqu’elle pousse nos êtres « à faire quelque chose », pour reprendre
la définition de Spinoza. Reconduits à la force dynamique d’où ils émergent nos désirs ne sauraient
être condamnés à signaler ni à produire les faiblesses qui nous caractérisent. Ils révèlent celles-ci
mais ils ne sont pas celles-ci bien au contraire ils nous poussent à surmonter ce qu’ils nous
montrent et à transcender les bornes fragiles de notre finitude.

LECTURES:

 Platon, République (vers -385 / - 370),

 Kant, Conjectures sur les débuts de l’histoire humaine (1786)

 Spinoza, Ethique (livre III, Définition I des Affects)

EXTRAITS :

 Dom Juan ou le festin de Pierre, film de Marcel Bluwal (1965 adaptation de la pièce de
Molière pour la télévision, avec Michel Piccoli : Dom Juan / Claude Brasseur : Sganarelle)