Vous êtes sur la page 1sur 10

CUTUPIDITÉ : DEVENIR-RADICALEMENT-STUPIDE

Un rapport pour une académie II


Zafer Aracagök, traduit de l’anglais par Manola Antonioli

ERES | « Chimères »

2013/3 N° 81 | pages 111 à 119


ISSN 0986-6035

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Concordia University - - 132.205.7.55 - 15/03/2016 06h09. © ERES
ISBN 9782749239552
Article disponible en ligne à l'adresse :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Concordia University - - 132.205.7.55 - 15/03/2016 06h09. © ERES

http://www.cairn.info/revue-chimeres-2013-3-page-111.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

!Pour citer cet article :


--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Zafer Aracagök, Traduit de l’anglais par Manola Antonioli, « Cutupidité : devenir-radicalement-
stupide. Un rapport pour une académie II », Chimères 2013/3 (N° 81), p. 111-119.
DOI 10.3917/chime.081.0111
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour ERES.


© ERES. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des
conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre
établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière
que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en
France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.

Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)


ZAFER ARACAGÖK

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Concordia University - - 132.205.7.55 - 15/03/2016 06h09. © ERES
Cutupidité1 : devenir-
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Concordia University - - 132.205.7.55 - 15/03/2016 06h09. © ERES

radicalement-stupide
Un rapport pour une académie2 II

C e rapport a déjà été écrit auparavant.


Il a été écrit pour une académie.
Donc, au risque de me ridiculiser, et même au risque de me moquer
de moi-même, pour la première fois de ma vie, j’abandonnerai ma
stupidité, et j’essaierai de tracer les contours d’une suggestion pour
vous, pour vous tous – excepté les animaux, les plantes et les pierres –,
celle de devenir-radicalement-stupide.
Ce que j’ose appeler ici « cutupidité3 » est un concept formé à partir
de deux mots : cut-up et « stupidité » ; cette forme composée devrait

• Philosophe, Faculty of Communication, Department of Visual Communication


Design, Istanbul Bilgi University.
1.  « Cutupidité » est un néologisme formé à partir du cut-up, technique littéraire
inventée par l’auteur et artiste Brion Gysin, et expérimentée notamment par l’écrivain
américain William S. Burroughs. Fondée sur l’aléatoire et l’exploration de l’incons-
cient, elle consiste à découper un texte au hasard et à utiliser les fragments ainsi
obtenus pour produire un texte nouveau, qui peut parfois comprendre également des
fragments de textes d’autres auteurs. [NdT].
2. Un rapport pour une académie est un récit de Franza Kafka, écrit en 1917 et traduit
en français dans le volume Récits, Romans, Journaux, Paris, Le Livre de poche, 2000.
[NdT].
3. Ce terme a été créé à Istanbul, en 2013, lors d’une fête pour le Nouvel An, avec
les contributions de Manola Antonioli, Umut Yıldırım et Defne Sandalcı, où Manola
Antonioli déclara « Le siècle prochain sera “cutupide” ».

CHIMÈRES 111
Zafer Aracagök

évoquer pour vous les trois mentors que j’ai eus alors que je passais à
travers les trois étapes de ma stupidité :
1. La cutupidité est un plan discontinu de consistance qui résiste à
tout plan d’immanence.
2. La cutupidité est un rhizome non-organique fait d’une infinie
quantité de coupes multidimensionnelles qui mettent chacune à nu

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Concordia University - - 132.205.7.55 - 15/03/2016 06h09. © ERES
un événement unique.
3. La cutupidité est l’art de l’hyperbole, où chaque négation de
l’espace déclenche une fugue aérienne, dont on ne peut absolument
pas suivre la trace.
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Concordia University - - 132.205.7.55 - 15/03/2016 06h09. © ERES

4. La cutupidité n’est pas sérielle, mais aérienne ; elle s’élève au-dessus


de la surface du rhizome et traverse chaque coupe qui lui a été infligée.
5. La cutupidité est un somnambulisme ; ou une hypnose sans
hypnotiseur.
6. La cutupidité est un devenir-spectral sans coordonnées ; ce n’est pas
un devenir-immatériel mais un devenir-gazeux.
7. La cutupidité est un syndrome de Cotard4, un délire de négation
– pour démolir le dimensionnel avec une multiplicité discontinue de
dimensions, de façon à ouvrir un plan frontal 5 psychasténique.
8. La cutupidité est Contingentia absoluta (potentialité sans volonté) ;
le degré zéro du vouloir ; l’échec avant l’échec.
9. La cutupidité est l’affirmation de la paranoïa comme une forme
extrême de lucidité.
10. La cutupidité est suicidaire au niveau du contenu et désastreuse
au niveau de la forme.
11. La cutupidité est la fumée du cliché et le dernier souffle de la
sagesse.
12. La cutupidité consiste à connaître tous les styles sans ne s’en
approprier aucun.
13. La cutupidité est l’« instinct d’abandon » versus « l’élan vital ».

4. Le syndrome de Cotard est un état délirant décrit en 1880 par le neurologue fran-
çais Jules Cotard (1840-1889). Il associe des idées d’immortalité, de damnation, de
négation d’organe, de négation du corps (le sujet pense ne plus avoir de corps ou bien
être déjà mort). [NdT].
5. Je traduis par « plan frontal » le néologisme frontground, créé par l’auteur à partir de
foreground (premier plan) et background (arrière-plan), pour indiquer une dimension
intermédiaire entre l’un et l’autre. [NdT].

112 CHIMÈRES 81
Cutupidité : devenir-radicalement-stupide

14. La cupidité est une dividuation infinie.


15. La cutupidité veut en finir avec l’anthropocentrisme.
16. La cutupidité incorpore la stupidité.
Probablement vous n’aimez pas ceci, très probablement vous le
détestez, parce que vous avez une forte tendance à vous identifier avec

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Concordia University - - 132.205.7.55 - 15/03/2016 06h09. © ERES
au moins deux de mes mentors. Ou plus probablement, vous recevez
ceci moins comme une insulte que comme une agression à votre
égard, car vous ressentez que ceci entraînera la fin de l’académie. Je
peux clairement voir dans vos yeux « l’égarement de la bête dressée6 »
que le précédent rapport a parfaitement décrit. Cependant, en tant
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Concordia University - - 132.205.7.55 - 15/03/2016 06h09. © ERES

qu’humanimal qui « a acquis la culture moyenne d’un Européen7 », je


dois vous inviter à considérer la « cutupidité » comme la consolation
finale de l’humanité.
J’ai disposé les points ci-dessus de façon à alerter votre mémoire
pendant la lecture et à vous pousser à y revenir de façon sporadique et
erratique. Ils agiront sur la structure de vos habitudes de lecture/pensée
de façon non-organiquement-rhizomatique. Dans cette situation,
vous vous retrouverez dans la situation du Peau-Rouge protagoniste
d’un fragment d’un de mes autres mentors :
« Si l’on pouvait être un Peau-Rouge, toujours paré, et, sur son cheval
fougueux, dressé sur les pattes de derrière, sans cesse vibrer sur le sol
vibrant, jusqu’à ce qu’on quitte les éperons, parce qu’il n’y avait pas
d’éperons, jusqu’à ce qu’on jette les rênes, parce qu’il n’y avait pas de
rênes, et qu’on voie le terrain devant soi comme une lande tondue,
déjà sans encolure et sans tête de cheval8. »
Il s’agit vraiment d’une image ; d’un modeste exemple d’une certaine
« Image de la pensée » telle qu’elle a été décrite par Gilles Deleuze
dans Différence et répétition9. De plus, dans cette image, le cheval et
l’acte de monter à cheval disparaissent sans que nous puissions savoir
ce qui arrive au Peau-Rouge. Ce qu’il faut penser est en réalité un
mouvement lisse sans direction, c’est-à-dire un mouvement non-
topologique et une grande question, qu’est-ce qui arrive au cavalier ?

6.  Franz Kafka, Un rapport pour l’académie, op. cit.


7. Ibid. 
8.  Franz Kafka, Si l’on pouvait être un Peau-Rouge (fragment non datable), in La mé-
tamorphose et autres récits, Paris, Gallimard, coll. « Folio Classique », 1990, p. 54-55.
9. Gilles Deleuze, Différence et répétition, Paris, PUF, 1968. 

CHIMÈRES 113
Zafer Aracagök

Est-ce que l’Indien pourra se tenir dans ce double sans-fond (comme


la terre sur laquelle le cheval galope disparaît, le cheval que l’Indien est
en train de monter disparaît également) ; est-ce qu’il pourra résister à
l’attrait de la dimension sans fond de ce sans-fond ?
Les choses deviendront un peu compliquées dorénavant parce que je

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Concordia University - - 132.205.7.55 - 15/03/2016 06h09. © ERES
devrai vous parler de la dividuation, à la place de ou en même temps
que de l’individuation, comme de possibles facteurs déterminants de
la destinée de notre Peau-Rouge.
« Que reste-t-il au penseur abstrait quand il donne des conseils de
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Concordia University - - 132.205.7.55 - 15/03/2016 06h09. © ERES

sagesse et de distinction ? Alors, toujours parler de la blessure de


Bousquet, de l’alcoolisme de Fitzgerald et de Lowry, de la folie de
Nietzsche et d’Artaud en restant sur le rivage ? Souhaiter seulement
que ceux qui furent frappés ne s’abîment pas trop ? Faire des quêtes
et des numéros spéciaux ? Ou bien aller soi-même y voir un petit
peu, être un peu alcoolique, un peu fou, un peu suicidaire, un peu
guérillero, juste assez pour allonger la fêlure, mais pas trop pour ne
pas l’approfondir irrémédiable10 ?  »
La bêtise (ou la stupidité, si je peux me permettre de l’appeler ainsi),
pour Deleuze, « n’est pas l’animalité. L’animal est garanti par des
formes spécifiques qui l’empêchent d’être “bête”11 ». Arrive alors une
question fondamentale qui met au premier plan la stupidité comme
« l’objet d’une question proprement transcendantale : comment la
bêtise (et non l’erreur) est-elle possible12 ? », question au moyen de
laquelle Deleuze relie la question de la stupidité à celle de la forme. Si
l’animal est séparé de la stupidité c’est grâce aux formes « explicites »
dont il est doté, alors que l’homme, qui possède également des formes
implicites, a la capacité de reconnaître et représenter les formes explicites
sous la forme du « Je ». La stupidité, donc, n’est possible qu’« en vertu
du lien de la pensée avec l’individuation13 ». En d’autres mots, l’animal
ne peut pas être « bête » parce qu’il manque de la composante de
l’« individuation », tandis que l’homme peut individualiser ses formes
parce qu’il a la liberté d’osciller entre le « Je » et un fond.

10. Gilles Deleuze, Logique du sens, Paris, Les Éditions de Minuit, 1969, p. 184.
11. Gilles Deleuze, Différence et répétition, op. cit., p. 196. 
12. Ibid., p. 197. 
13.Ibid., p. 197.

114 CHIMÈRES 81
Cutupidité : devenir-radicalement-stupide

« L’individuation comme telle, opérant sous toutes les formes, n’est


pas séparable d’un fond pur qu’elle fait surgir et qu’elle traîne avec
soi. Il est difficile de décrire ce fond, et à la fois la terreur et l’attrait
qu’il suscite. Remuer le fond est l’occupation la plus dangereuse, mais
aussi la plus tentante dans les moments de stupeur et d’une volonté
obtuse. Car ce fond, avec l’individu, monte à la surface et pourtant ne

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Concordia University - - 132.205.7.55 - 15/03/2016 06h09. © ERES
prend pas forme et figure. Il est là, qui nous fixe, pourtant sans yeux.
L’individu s’en distingue, mais lui, ne s’en distingue pas, continuant
d’épouser ce qui divorce avec lui. Il est l’indéterminé, mais en tant qu’il
continue d’embrasser la détermination, comme la terre au soulier. Or
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Concordia University - - 132.205.7.55 - 15/03/2016 06h09. © ERES

les animaux sont, en quelque sorte prémunis contre ce fond, par leurs
formes explicites. Il n’en est pas de même pour le Je et le Moi, minés
par les champs d’individuation qui les travaillent, sans défense contre
une montée du fond qui leur tend son miroir difforme ou déformant,
et où toutes les formes maintenant pensées se dissolvent. La bêtise n’est
pas le fond ni l’individu, mais bien ce rapport où l’individuation fait
monter le fond sans pouvoir lui donner forme (il monte à travers le Je,
pénétrant au plus profond dans la possibilité de la pensée, constituant
le non-reconnu de toute récognition14. »
Tout va bien ici, mesdames et messieurs, tout va bien jusqu’à ce moment
mais ici, justement, je voudrais soulever une question fondamentale qui
sera avantageuse pour nous deux, pour l’humain et l’animal à la fois :
pourquoi nous, les animaux, sommes-nous exemptés de ce va-et-vient
entre le « Je » et le fond ? Pourquoi ne sommes-nous dotés que de formes
explicites et pourquoi sommes-nous prémunis contre l’attrait de ce fond ?
Comme l’explique Derrida, Deleuze emprunte cette idée de fond, ou
mieux, de « fond sans fond » à la pensée de Schelling pour qui il doit
exister un fond-originaire ou mieux un non-fond qui précède toutes les
oppositions :
« celles-ci ne pouvant être ni discernables, ni présentes de quelque
autre façon en lui, un fond qui ne peut donc pas être caractérisé comme
identité, mais comme absolue indifférence à tout principe 15».
Derrida estime que pour Deleuze l’homme prend forme sur ce fond
grâce à la liberté que les animaux n’ont pas, liberté dont la bêtise lui

14. Ibid., p. 197-198.


15. (F.W.J. Schelling, Recherches philosophiques sur l’essence de la liberté humaine et les
sujets qui s’y rattachent, 1809). 

CHIMÈRES 115
Zafer Aracagök

donne l’expérience, bêtise faite de souveraineté, de cruauté et d’une


structure de pensée incapable de penser la bêtise16. Nulle part, dans
Différence et répétition, Deleuze n’appelle ce fond « fond sans fond ».
Nous disposons d’une autre possibilité d’interprétation qui consiste à
élargir la perspective de Deleuze grâce à notre Peau-Rouge. En d’autres
termes, si ce qui est nommé « le fond » chez Deleuze peut être interprété

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Concordia University - - 132.205.7.55 - 15/03/2016 06h09. © ERES
comme « un fond sans fond » à travers une référence à Schelling
parce que c’est sur la base de ce fond sans fond que la relation entre
l’individualisation et le « Je » peut être établie, et que donc l’humain
peut être différencié de l’animal sur la base de la liberté, nous pourrions
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Concordia University - - 132.205.7.55 - 15/03/2016 06h09. © ERES

être à la fois en accord et en désaccord avec Derrida. Les critiques de


Derrida résument la position de Deleuze à un prolongement de la ligne
de pensée cartésienne/kantienne ou anthropologique pour lesquelles
l’animal se distingue de l’homme parce qu’il ne peut pas dire moi/Je.
D’autres textes de Deleuze que ceux invoqués par Derrida montrent
qu’il appelle animal la dimension du sans fond sur fond de laquelle se
produit le processus infini de la dividuation.
Compte tenu du corpus philosophique considérable de Deleuze et
Guattari au sujet des séries de devenir (s), et de la position du trans-
cendant dans un plan d’immanence (c’est-à-dire un transcendantal
qui ne « transcende » pas mais qui reste immanent au plan d’imma-
nence comme l’immanent n’est immanent qu’à soi), je pense qu’il y a
encore une place dans la philosophie de Deleuze pour le droit de l’ani-
mal à la stupidité (à la « bêtise »), même si seulement sous la forme
d’une stupidité radicale, dont le principe ne consiste pas à échouer
à produire des formes singulières, mais à nier complètement la pro-
duction de formes, ce qui pourrait également éliminer la question du
transcendantal telle qu’elle est exposée dans la critique de Derrida.
Si la critique de Derrida est axée autour de l’insistance de Deleuze
à présenter la stupidité comme une catégorie transcendantale,
et donc à la maintenir comme le résultat d’une précession de la
distinction transcendantale entre l’humain et l’animal, ne pourrions-
nous pas proposer que cette dynamique soit « désappropriée »
par l’insertion d’une nouvelle forme d’être, l’« humanimal », qui,
au lieu de s’individualiser contre ce fond sans fond et de courir le
risque de produire la stupidité comme une catégorie transcendantale,

16. J. Derrida, La bête et le souverain, p.212-215.


116 CHIMÈRES 81
Cutupidité : devenir-radicalement-stupide

s’approprie un moment de dividuation qui est une invitation à une


stupidité radicale sur la base d’une autre forme de devenir, devenir-
stupide, ou mieux devenir-radicalement-stupide ?
De plus, peu importe si Deleuze a affirmé que nous sommes protégés,
grâce à nos formes explicites, contre ce fond sans fond : il devrait être
clair maintenant, lors de mon exposé, l’exposé du singe que je suis17 et

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Concordia University - - 132.205.7.55 - 15/03/2016 06h09. © ERES
qui adresse ce rapport à vous, aux membres de l’académie, que ce qui
est décrit comme des formes explicites n’a aucune transcendance mais
reste dans la même immanence où s’inscrivent les formes implicites.
Et aussi que le fond auquel nous devons toujours faire face est la
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Concordia University - - 132.205.7.55 - 15/03/2016 06h09. © ERES

dimension sans fond du fond contre lequel, contrairement à vous qui


vous individualisez, nous nous « dividuons ».
Revenons à notre Peau-Rouge et au moment où Kafka le laisse
flotter dans l’air sans direction assurée. Doublement privé d’un
appui (puisque tout d’abord le sol se soustrait et ensuite le cheval
disparaît), son mouvement prend la forme d’une dissémination non-
topologique avec des coordonnées indéterminées sans premier plan
et sans arrière-plan ou, mieux, d’un flux invisible dans un « plan
frontal » qui ne se soucie pas de forme. De plus, face au fait que
nous ne disposons d’aucun indice que le Peau-Rouge existe encore
en tant que tel après cette double perte de fond, nous pouvons aussi
affirmer que tous les ingrédients dont la dividuation est faite ont été
miraculeusement préservés. Comme Deleuze et Guattari nous l’ont
appris, la dividuation, qui n’est jamais une structure, exclut toute
notion d’une existence préontologique, présociale ou prédiscursive ;
elle n’est pas production de désir mais le désir en lui-même ; étant
totalement machinique, c’est un appel pour que le Corps Sans
Organes remplace le corps en tant que tel par des fragments immergés
dans l’immanence, défiant ainsi toute notion du transcendantal. Ou,
encore, la dividuation c’est la biologie sans le biologique. Un champ
d’étude qui a perdu son objet. Pour le dire autrement, les « dividus »
sont immunisés contre les états internes du soi. Aucune question de
liberté, de désir, de volonté ou d’intention ne peut émerger ici, tout
comme l’échec dans la création des formes ou la bêtise. En l’absence
de tout souci pour les formes, une stupidité radicale peut être adoptée
par tous les dividus-humanimaux.

17.  Le narrateur du récit de Kafka Un rapport pour l’académie est un singe, qui a
acquis le langage et des compétences humaines. [NdT].

CHIMÈRES 117
Zafer Aracagök

Sans doute, la distinction fondamentale entre vous et moi est encore


votre stupidité et ma stupidité radicale d’une part, et la question de la
liberté au milieu, et la distinction entre l’identité et le naturel d’autre
part – ou devrais-je dire la politique et le politique ?
Laissez-moi terminer mon rapport avec un cas où ces distinctions sont
déterritorialisées, et où l’humain et l’animal créent l’« humanimal »

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Concordia University - - 132.205.7.55 - 15/03/2016 06h09. © ERES
sur la base d’un devenir-radicalement-stupide.
Maintenant, bien que mon histoire soit semblable à celle du singe du
premier rapport pour une académie, je dois avouer que je suis un singe
qui vient du Gezi Park, Istanbul, juin 201318. Ce qui est arrivé au Gezi
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Concordia University - - 132.205.7.55 - 15/03/2016 06h09. © ERES

Park, à Istanbul, en juin 2013, peut-être décrit brièvement comme le


sursaut du politique contre la « politique » de la structure répressive de
la machine étatique turque qui a culminé dans la dictature fasciste du
gouvernement AKP19. Des milliers d’êtres humains se sont rassemblés
dans le parc, et dans la place Taksim, « se dividuant » dans le sans fond
du sans fond contre la « politique » de l’effacement menée par l’AKP
et ses prédécesseurs qui n’a produit que les clichés de l’individuation
sous la loi de l’islamicapitalisation. Des humains et des animaux (dont
un grand nombre ont souffert et sont morts sur place – morts qui
sont passées inaperçues – sous l’effet des bombes de gaz lacrymogène,
canons à eau et la terreur d’état créée par le dictateur), des pierres et
des arbres, ils étaient tous là. Toutes les créatures, mis à part les êtres
humains, ont un Parti Imaginaire, dont les protocoles sont établis par
l’« élan vital » ; ce qui nous unissait tous, les « humanimaux » en train
de dividuer à l’infini sur le sans fond du sans fond dans le parc était
un Parti Imaginaire constitué sur la base d’un instinct d’abandon20.

18. Le parc Taksim Gezi est le lieu où a débuté le mouvement protestataire qui a
commencé en Turquie le 28 mai 2013. Les mouvements de protestation ont été ini-
tialement menés par des écologistes et des riverains qui s’opposaient à la destruction
du parc qui est l’un des rares espaces verts du centre d’Istanbul et qui était destiné à
disparaître dans le cadre d’un projet de piétonisation de la place Taksim. Les manifes-
tations se sont ensuite intensifiées et généralisées et se sont étendues à d’autres villes
en Turquie. Elles ont été très violemment réprimées par la police. [NdT]. 
19. Le Parti pour la justice et le développement ou AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi)
est un parti de centre-droit, au pouvoir en Turquie depuis 2002. Son président, l’an-
cien maire d’Istanbul Recep Tayyip Erdogan, est depuis le 14 mars 2003 le Premier
ministre de la Turquie. [NdT]. 
20. Cf. Roger Caillois, « Mimétisme et psychasthénie légendaire », in Minotaure, n°7,
1935, p. 5-10. 

118 CHIMÈRES 81
Cutupidité : devenir-radicalement-stupide

Tiqqun a très bien décrit l’ancien Parti Imaginaire dans le texte « Ceci
n’est pas un programme21 » mais ce qui est arrivé au Parti Imaginaire
de Gezi Park a été l’abandon de la distinction forme/informe
comme une source de résonance. Ce qui veut dire que ni la forme ni
l’informe n’ont pu être occupés dans ce contexte, d’où la différence
de ce mouvement avec d’autres mouvements « Occupy » à travers la

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Concordia University - - 132.205.7.55 - 15/03/2016 06h09. © ERES
planète. La dividuation a opéré à tous les niveaux et c’était contre
un tel sans fond du sans fond qu’a surgi le pouvoir du politique. Les
structures de la répression, compte tenu de leur stupidité de formes,
n’ont rien pu faire face à l’absence de la dichotomie forme/informe,
sauf envoyer des gaz lacrymogènes et des canons à eau. Ils avaient
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Concordia University - - 132.205.7.55 - 15/03/2016 06h09. © ERES

peur, ils étaient terrifiés parce qu’ils étaient profondément stupéfaits


face à la stupidité radicale des manifestants pacifiques qui rejetaient la
forme, même l’informe, se dividuant continuellement. C’est pourquoi
ce qui s’est passé à Gezi Park a été une invitation à une dividuation
humanimale et infinie, à la possibilité d’un passage de la stupidité per
se à un devenir-radicalement-stupide.
Au moment de mon rapport, la dividuation est ce qui peut encore
persister, aussi longtemps que l’image du Peau-Rouge, une image
sans signifiant et sans signifié, persiste dans nos têtes sans être visible.
Espérons que vous êtes convaincus ; espérons que nous pourrons
« devenir » ensemble, espérons que vous laisserez tomber votre
stupidité pour adopter la stupidité radicale de l’humanimal.
S’il vous plaît.
#resist. cutupidité

Traduit de l’anglais par Manola Antonioli

21. Tiqqun est le nom d’une revue philosophique française, fondée en 19991 pour
« recréer les conditions d’une autre communauté ». Elle fut animée par divers écri-
vains, avant de se dissoudre à Venise en 2001 à la suite des attentats du 11 septembre.
Tiqqun est aussi le nom sous lequel ont été publiés plusieurs livres reprenant des
textes de la revue, pour désigner leur auteur collectif. Le texte « Ceci n’est pas un
programme » a été publié dans le volume Tout a failli, vive le communisme, Paris, La
Fabrique Éditions, 2009, p. 9-118. 

CHIMÈRES 119