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Du même auteur

La Mission de Jean Monnet à Alger Mars-octobre 1943 Éditions Richelieu/Publications de la Sorbonne, 1971

Le Temps des Américains Le concours américain à la France (1917-1918) Publications de la Sorbonne, 1976 Ouvrage couronné par l’Académie des Sciences morales et politiques

L’Indépendance américaine (1763-1789) Gallimard/Julliard, « Archives », 1976 et « Folio Histoire », 2013, sous le titre :

La Révolution américaine (1763-1789)

La Vie quotidienne au États-Unis au temps de la prospérité

1919-1929

Hachette, 1980, nouv. éd., 1993 Ouvrage couronné par l’Académie française

La Deuxième Guerre mondiale Chronologie commentée (en collaboration) Perrin, 1980 rééd., Bruxelles, Complexe, 1995 rééd., Perrin, « Tempus », 2010

Le Watergate (1972-1974) La Démocratie américaine à l’épreuve Bruxelles, Complexe, 1983

Les Américains

2. Les États-Unis de 1945 à nos jours « Points Histoire » n o 90, 1986 nouv. éd., 2008, 2014

États-Unis 1968 L’Année des contestations Bruxelles, Complexe, 1988 rééd., Bruxelles, André Versaille, 2008

Franklin Roosevelt Fayard, 1988 rééd., Perrin, « Tempus », 2012

Les Juifs pendant l’Occupation Seuil, 1991 et « Points Histoire » n o 238, nouv. éd., 1997

La Guerre de Sécession Les États désunis Gallimard, 1992

La Libération de la France Juin 1944-janvier 1946 (en collaboration) Perrin, 1995 rééd., « Tempus », 2004 rééd., Succès du livre, 2008

Jules Isaac ou la Passion de la vérité Plon, 2002

La Peine de mort aux États-Unis Plon, 2003

La Civilisation américaine (en collaboration) PUF, nouvelle édition, 2006

John F. Kennedy Une famille, un président, un mythe Bruxelles, Complexe, 2007

Comprendre les États-Unis d’aujourd’hui Perrin, « Tempus », 2008 nouv. éd., 2009

Les Juifs américains Plon, 2008 rééd., Seuil, « Points Histoire » n o 418, 2009

Des espions ordinaires L’Affaire Rosenberg Larousse, 2009

Histoire des relations internationales 1. De 1919 à 1945 2. De 1945 à nos jours (ouvrage écrit par Jean-Baptiste Duroselle, revu et complété par André Kaspi) Armand Colin, 15 e édition, 2009

Histoire de l’Alliance israélite universelle De 1860 à nos jours (direction) Armand Colin, 2010

Chronologie commentée de la Seconde Guerre mondiale (en collaboration) Perrin, « Tempus », 2010

Saint-Maur-des-Fossés Quand la banlieue peut avoir une âme (en collaboration avec Joëlle Conan) Gallimard, « Découvertes », 2010

Barack Obama, la grande désillusion Plon, 2012

Les Présidents américains De Washington à Obama (avec Hélène Harter) Tallandier, 2012 et « Texto », 2013

Éditions Points

Éditions Points Le catalogue complet de nos collections est sur Le Cercle Points, ainsi que des

Le catalogue complet de nos collections est sur Le Cercle Points, ainsi que des interviews d’auteurs, des jeux- concours, des conseils de lecture, des extraits en avant-première…

Collection Points Histoire

H446. Noir, par Michel Pastoureau H447. Histoire du corps, t. I, De la Renaissance aux Lumières sous la direction de Georges Vigarello H448. Histoire du corps, t. II, De la Révolution à la Grande Guerre sous la direction d’Alain Corbin H449. Histoire du corps, t. III, Les Mutations du regard. Le XX e siècle sous la direction de Jean-Jacques Courtine H450. Histoire de l’Europe urbaine, t. I, La Ville antique par Xavier Lafon, Jean-Yves Marc et Maurice Sartre H451. Histoire de l’Europe urbaine, t. II, La Ville médiévale par Patrick Boucheron et Denis Menjot H452. Histoire de l’Europe urbaine, t. III, La Ville moderne par Olivier Zeller H453. Histoire de l’Europe urbaine, t. IV La Ville contemporaine jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, par J.-L. Pinol, F. Walter H454. Histoire de l’Europe urbaine, t. V, La Ville coloniale par Odile Goerg et Xavier Huetz de Lemps H455. Histoire de l’Europe urbaine, t. VI La Ville contemporaine après 1945, par Guy Burgel H456. L’Allemagne nazie et les Juifs,

t. I, Les Années de persécution (1933-1939)

par Saul Friedländer

H457. L’Allemagne nazie et les Juifs

t. II, Les Années d’extermination (1939-1945)

par Saul Friedländer H458. Régimes d’historicité, par François Hartog H459. L’Empire gréco-romain, par Paul Veyne

H460. La Formation de la classe ouvrière anglaise par Edward P. Thompson H461. Mitterrand. Une histoire de Français

t. II, Les Vertiges du sommet, par Jean Lacouture

H462. Nos ancêtres les Gaulois, par Jean-Louis Brunaux

H463. Une histoire de la violence par Robert Muchembled H464. Einsatzgruppen, par Michaël Prazan H465. Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental par Michel Pastoureau H466. Choix fatidiques. Dix décisions qui ont changé le monde (1940-1941), par Ian Kershaw H467. Le Siècle juif, par Yuri Slezkine H468. Les Empires coloniaux sous la direction de Pierre Singaravélou H469. La Maison Dieu, par Dominique Iogna-Prat H470. 1940. L’année noire, par Jean-Pierre Azéma H471. La Mémoire désunie, par Olivier Wieviorka H472. L’Ours, par Michel Pastoureau H473. La Guerre de Cent Ans, par Christopher Allmand H474. L’Intégration des jeunes, par Ivan Jablonka H475. Histoire du christianisme, sous la direction d’Alain Corbin H476. Les Métamorphoses du gras, par Georges Vigarello H477. Histoire de chambres, par Michelle Perrot H478. Giotto et les humanistes, par Michael Baxandall H479. Les Héros de l’histoire de France, Alain Corbin H480. L’Islam, l’islamisme et l’Occident par Gabriel Martinez-Gros et Lucette Valensi H481. L’Empire portugais d’Asie, par Sanjay Subrahmanyam H482. Histoire de l’Afrique du Sud par François-Xavier Fauvelle-Aymar H483. Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus par Ivan Jablonka H484. Du nouveau sous le soleil, par John R. Mc Neill H485. Mélancolie ouvrière, par Michelle Perrot H486. Stèles. La Grande Famine en Chine (1958-1961) par Jisheng Yang H487. Histoire des Carolingiens. VIII e -X e siècle (inédit), par Marie-Céline Isaia H488. La Querelle des universaux, par Alain de Libera H489. La Guerre de Vendée, par Jean-Clément Martin H490. Les Écrans de l’ombre, par Sylvie Lindeperg H491. La Fin. Allemagne, 1944-1945, par Ian Kershaw H492. Vasco de Gama. Légende et tribulations du vice-roi des Indes, par Sanjay Subrahmanyam H493. Une histoire politique du pantalon, par Christine Bard H494. Vingt destins dans la Grande Guerre. La beauté et la douleur des combats, par Peter Englud

TEXTE INTÉGRAL ISBN 978-2-7578-4342-0 ( ISBN 2-02-009363-4, édition complète) ( ISBN 978-2-02-009358-3, édition

TEXTE INTÉGRAL

ISBN 978-2-7578-4342-0

(ISBN 2-02-009363-4, édition complète)

(ISBN 978-2-02-009358-3, édition reliée en un volume)

© Éditions du Seuil, 1986

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Couverture

Du même auteur

Éditions Points

Copyright

En guise d’introduction

T

1 - La naissance des États-Unis (1607-1815)

1 - La fondation des colonies anglaises d’Amérique du Nord

La colonisation anglaise en Virginie

La Nouvelle-Angleterre

Les autres colonies

2 - Indiens et colons, deux mondes antagonistes et complémentaires

Le monde indien

Les premiers contacts

L’affaiblissement des sociétés indiennes

3 - La société coloniale

La population des colonies

Une société à deux dimensions

L’unité dans la diversité

4 - Le temps de l’indépendance

La révolte des colonies (1763-1775)

L’indépendance (1776-1789)

Les premiers pas de la république

2 - L’accession à la puissance (1815-1945)

5 - L’unité chancelante

Le décollage économique

La campagne pour l’abolition de l’esclavage

Les incertitudes du système politique

6 - La guerre de Sécession

Le déroulement de la guerre

Expliquer la défaite du Sud

Les effets immédiats de la guerre de Sécession

7 - Le triomphe de l’Amérique industrialiste

La Reconstruction

Le capitalisme sauvage

Le mouvement populiste

8 - Le mouvement progressiste

L’impérialisme américain

Dénoncer les injustices

Une vague réformiste

9 - De la Grande Guerre à la Grande Crise

Les États-Unis et la guerre en Europe

Babbitt au pouvoir

Le renouveau du conservatisme

La Grande Crise

10 - La présidence de Franklin D. Roosevelt

Les États-Unis en 1933

Le New Deal : méthodes et bilan

Les États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale

Chronologie

La naissance des États-Unis (1607-1815)

L’accession à la puissance (1815-1945)

Bibliographie

OUVRAGES GÉNÉRAUX

LA NAISSANCE DES ÉTATS-UNIS (1607-1815)

L’ACCESSION À LA PUISSANCE (1815-1945)

Index

Illustrations

En guise d’introduction

L’histoire des États-Unis suscite en France un intérêt intermittent. Au mieux, elle reste une curiosité qu’alimentent des ouvrages d’inégale valeur, un domaine marginal de la recherche historique, l’un des parents pauvres de l’Université. Mais je ne suis pas pessimiste. Les mentalités changent, même s’il convient d’être patient. Une nouvelle génération manifeste ses dons et ses talents. Mon livre poursuit des objectifs limités : répondre à des questions qu’il est légitime de se poser, initier à une histoire à la fois méconnue et capitale, susciter des vocations. Si mon ambition est satisfaite, ne fût-ce que partiellement, je n’aurai pas déçu celles et ceux qui m’ont prodigué leurs encouragements et n’ont pas cessé de me faire confiance, mes proches, mes amis et mes étudiants que je tiens à remercier très chaleureusement.

Les États et leur date d’entrée dans l’Union

Les États et leur date d’entrée dans l’Union

1

LA NAISSANCE DES ÉTATS-UNIS

(1607-1815)

1

La fondation des colonies anglaises d’Amérique du Nord

L’histoire des États-Unis commence dans l’Angleterre du XVII e siècle. Ce n’est pas que les

Anglais aient découvert l’Amérique. Tout au contraire. Ils se sont laissé devancer par d’autres nations européennes, comme s’ils n’avaient ni les moyens ni le désir de participer à la grande aventure transatlantique. Et puis, dans les quarante premières années du XVII e siècle, ils se

décident à franchir le pas. Mieux encore, ils fondent des colonies, y installent environ 40 000 personnes, soit 1 % de la population anglaise, et mettent sur pied un empire américain. Au total, treize colonies sur le territoire qui sera celui des États-Unis, chacune fondée dans des circonstances particulières, avec ses caractères propres, mais toutes unies bon gré mal gré par un lien commun avec la métropole britannique.

La colonisation anglaise en Virginie

La fondation de la Virginie remonte à 1607. Les Anglais paraissent avoir longuement hésité. Ils ont d’abord abandonné l’initiative aux Portugais, aux Espagnols et aux Français. Au XV e siècle, le Portugal mène les grandes expéditions de découverte. Ses navigateurs

longent les côtes africaines, franchissent l’équateur, puis le cap de Bonne-Espérance. L’océan Indien leur est désormais ouvert. Ce qu’ils recherchent, c’est la route des Indes pour se fournir en épices, accessoirement pour découvrir des mines d’or et convertir au christianisme. Nouveaux venus dans la chasse au trésor, les Espagnols donnent leur soutien en 1492 à Colomb qui se propose d’atteindre les Indes, non plus par l’est, mais par l’ouest puisqu’il sait que la terre est ronde. Le Génois découvre l’Amérique sans le savoir, en fait les Antilles et une partie de l’Amérique du Sud. Les habitants qu’il rencontre, il les dénomme Indiens. Nouvelle erreur qui s’explique par l’objectif principal de ses expéditions. Ses successeurs, une fois qu’ils ont compris que le Japon (Cipango), la Chine (Cathay) et a fortiori les Indes sont

situés plus à l’ouest, s’entêtent à repérer le passage du nord-ouest, c’est-à-dire un bras de mer qui devrait relier le Pacifique et l’Atlantique. Il faut du temps, beaucoup de temps, la mise au jour des richesses du sous-sol américain en métaux précieux, pour que les Portugais et les Espagnols construisent un empire colonial outre-Atlantique. Les premiers prennent possession du Brésil, les seconds du Mexique puis du reste de l’Amérique centrale et de l’Amérique du Sud. Le nord du continent n’intéresse pas les Espagnols. Certes, quelques-uns de leurs explorateurs y font des reconnaissances, à la recherche de l’or, de l’argent et d’une fantastique fontaine de Jouvence. En 1513, Juan Ponce de León atteint la Floride, qu’il prend pour une île. De 1539 à 1543, Hernando de Soto découvre des cours d’eau comme la Savannah, l’Alabama, le majestueux Mississippi, l’Arkansas. Au même moment, Francisco Vásquez de Coronado part du Mexique, franchit le rio Grande, parcourt l’Arizona, le Texas, le Kansas. Mais le cœur n’y est pas. Où est l’or qui dissiperait les hésitations ? Où sont les millions de colons qui permettraient une véritable prise de possession ? Pourquoi étendre encore un si vaste empire ? Les Espagnols concluent que l’Amérique du Nord n’est pas un autre Eldorado. Passe encore de construire un fort à Saint Augustine en 1565 sur la côte Est de la Floride qui sert de glacis défensif au Mexique. Passe encore de dépêcher des missions catholiques pour évangéliser les indigènes en Caroline du Sud et autour de la baie de Chesapeake. Que les autres tentent leur chance dans ce qui semble être une vaste région inhospitalière et sans importance économique ! Les autres, ce sont d’abord les Français. Le roi de France n’accorde aucune valeur à la bulle Inter Cœtera (1493) d’Alexandre VI ni au traité de Tordesillas (1494). Il ne reconnaît pas le partage du monde nouvellement exploré que viennent de décider Espagnols et Portugais. François I er n’hésite pas à envoyer un navigateur florentin, Giovanni da Verrazano, vers le Nouveau Monde, qui a été baptisé Amérique en souvenir d’Amerigo Vespucci (géographe et explorateur). Sa mission ? Découvrir un accès par l’ouest jusqu’à Cathay. Verrazano embarque en janvier 1524 sur la Dauphine, une caraque de trois mâts qui jauge cent tonneaux. À son bord, cinquante hommes d’équipage et huit mois de provisions. Le 7 mars, l’expédition aperçoit la terre, à la latitude du 34 e parallèle. Transports d’enthousiasme et d’optimisme. Verrazano honore son maître et sa patrie d’adoption en donnant au continent le nom de Francesca. Puis, il longe la côte en se dirigeant vers le nord. Le 17 avril, le voici dans la baie de New York dont il imagine qu’elle le conduira vers la Chine. Il constate très vite son erreur et se contente de baptiser Nouvelle-Angoulême un emplacement à l’entrée de la baie, où s’élèvera New York. Déçu malgré tout, il prend le chemin du retour et accoste à Dieppe le 8 juillet. Dix ans plus tard, en 1534, les Français tentent leur chance une nouvelle fois. Le chef de l’expédition s’appelle Jacques Cartier. Il part à la recherche de l’or et des diamants. Il atteint Terre-Neuve et l’embouchure du Saint-Laurent. En 1535, deuxième voyage. Cartier s’enhardit, remonte le Saint-Laurent et fonde Québec. Il pousse jusqu’au point où se construira Montréal. Les diamants du Canada qu’il rapporte ne sont que des cailloux de

pyrite, mais Cartier a posé les fondements d’une présence française qui prendra de l’ampleur a u XVII e siècle. Quant à l’expédition française en Floride, dans les années 1562-1565, la

proximité des Espagnols la vouait à l’échec. Pour le moment, point d’Anglais. Tout au plus faut-il signaler qu’un Génois de Bristol, John Cabot, a fait une reconnaissance en 1497 dans le golfe du Saint-Laurent et donné son nom, le cabotage, à la pratique de la navigation côtière. Son fils, Sébastien, est allé jusqu’en Floride et au Brésil. Puis, pendant trois quarts de siècle, plus rien. L’exemple des Vikings qui, aux environs de l’an mil sous la conduite de Leif Ericson, avaient traversé l’Atlantique et abordé sans doute aux côtes de Terre-Neuve, n’inspire pas l’Angleterre. Elle est trop faible, trop occupée par ses conflits internes, par sa rupture avec le pape ou trop intéressée par les affaires du continent européen. Au milieu du règne d’Elizabeth I re , qui est montée sur le trône en 1558, l’Angleterre change. La querelle religieuse s’apaise. L’économie du pays prospère. Des aventuriers de talent, des « loups de mer », sont prêts à se lancer dans des expéditions lointaines. Il y a des signes qui ne trompent pas. En 1576, une compagnie du Cathay se fonde et envoie Martin Frobisher à la recherche du passage du nord-ouest. Frobisher tente de contourner le Canada par le nord, découvre la terre de Baffin et la baie de Frobisher, ramasse des pierres qui ressemblent à des pépites, fait monter à son bord quelques Indiens et retourne à Londres. Déception des capitalistes qui ont financé son voyage. Sir Humphrey Gilbert met alors au point un plan plus sérieux et complexe. En 1576, il publie un Discours pour démontrer l’existence d’un passage par le nord-ouest jusqu’à Cathay. Gilbert s’intéresse maintenant à l’Amérique. Pourquoi ne pas y implanter une colonie, suggère-t-il ? Elle constituerait une base maritime contre l’Espagne, l’ennemi principal de l’Angleterre. Elle prospérerait grâce à l’exploitation des richesses locales. Une fois découvert le passage du nord-ouest, elle procurerait aux navigateurs les approvisionnements indispensables. L’idée d’une grande expédition anglaise est dans l’air. De 1577 à 1580, sir Francis Drake a entrepris de franchir le détroit de Magellan et de longer la côte pacifique du continent américain. En 1578, Gilbert convainc la reine Elizabeth. La souveraine accorde une charte, aux termes de laquelle Gilbert reçoit la permission de fonder dans les six ans une colonie en Amérique, d’y exercer l’autorité absolue et d’en tirer les bénéfices, exception faite de l’or et de l’argent dont un cinquième ira dans les coffres royaux. Gilbert s’embarque peu après. On ne sait pas s’il a touché les côtes du Nouveau Monde ou s’il s’est contenté de piller les convois espagnols. En 1583, deuxième départ. Cette fois-ci, Gilbert a pris ses précautions. Il a réuni les capitaux nécessaires à Bristol et à Southampton. Il est parvenu à constituer un équipage de deux cent soixante hommes qu’il embarque à bord de cinq navires. En juin, la flottille lève l’ancre en direction de Terre-Neuve. Au nom de la reine d’Angleterre, l’île fait l’objet d’une prise de possession solennelle. Puis, Gilbert met le cap sur le sud. Trois des cinq navires ont abandonné l’expédition. Gilbert renonce à poursuivre et, au cours du voyage de retour, une violente tempête envoie les bâtiments au fond de l’océan.

Finie, l’aventure anglaise en Amérique ? Au contraire. Sir Walter Raleigh, le demi-frère de Gilbert, obtient une nouvelle charte en 1584. Il dépêche immédiatement une expédition de reconnaissance qui longe la côte au sud de la baie de Chesapeake. Les explorateurs sont éblouis. Raleigh décide alors de donner le surnom de la reine, Elizabeth la Vierge, à la région, qui devient la Virginie. En 1585, une autre expédition jette l’ancre devant l’île de Roanoke, à la limite actuelle de la Virginie et de la Caroline du Nord. Dès l’année suivante, les colons préfèrent rentrer en Angleterre. Raleigh persiste. Le 8 mai 1587, cent vingt colons partent pour Roanoke. La fille de John White, le chef de l’expédition, donne naissance à Virginia Dare, le premier sujet de Sa Majesté qui soit né en Amérique. White repart alors pour aller chercher des provisions. Les événements d’Europe, en particulier l’invasion manquée de l’Angleterre par l’Invincible Armada, retardent le retour. En 1590, lorsque White aborde à Roanoke, il n’y a plus aucune trace de la colonie, sauf un mot, gravé sur un arbre, « Crotoan », le nom d’une île voisine. Ce qui est plus important que ces échecs, c’est que les Anglais ressentent les effets du virus de la colonisation. Ils se mettent à rêver l’Amérique. Inspirés par l’ouvrage de Thomas More, ils y voient une sorte d’Utopie, un refuge idéal pour les pauvres et les persécutés, une source d’enrichissement pour les plus fortunés. Richard Hakluyt a bien exprimé cette philosophie colonialiste dans son Discourse Concerning Western Planting, paru en 1584, et dans The Principall Navigations, Voiages, and Discoveries of the English Nation, publié en 1589. Les colons, écrit-il, amélioreront le niveau de vie de l’Angleterre, en atténuant par leur départ le surpeuplement des îles Britanniques, en fournissant par leur travail les produits indispensables à la métropole, en achetant les marchandises anglaises. Bien entendu, ils participeront à la guerre, directe et indirecte, que continuent à se livrer l’Angleterre et l’Espagne. Ils empêcheront les missionnaires catholiques de convertir les Indiens. Et ils feront des profits. L’initiative privée ne saurait disparaître dans le gouffre des ambitions nationales. L’imagination, non plus. Les Espagnols cherchent la fontaine de Jouvence. Les Anglais font de l’Amérique un paradis terrestre, débordant d’or et de pierreries, une terre d’abondance où le gibier nourrira aisément les habitants, où les poissons sont aussi variés que nombreux, où les forêts, les richesses agricoles enrichiront les pauvres et procureront de gros bénéfices aux investisseurs. Il n’empêche qu’il faut attendre le successeur d’Elizabeth, Jacques I er , pour que la colonisation commence vraiment. En 1606, trois ans après son avènement, il accorde une charte à deux sociétés commerciales. L’une et l’autre se dénomment Compagnie de Virginie, mais la première fixe son siège à Plymouth, la seconde à Londres. Leurs buts sont identiques. Des marchands aventuriers se sont associés pour répartir les investissements, les dangers et les profits. Ils s’engagent à armer des bateaux qui transporteront des colons. Si les colons paient leur voyage, ils pourront dès leur débarquement travailler à leur compte. Si la société a avancé l’argent du voyage, elle bénéficiera pendant sept ans des fruits du travail des colons.

La compagnie de Londres dispose du droit de fonder des colonies entre le 34 e et le 41 e parallèle, celle de Plymouth entre le 38 e et le 45 e parallèle, étant entendu que la concession vaut, à l’intérieur des terres, jusqu’à 100 miles des côtes et que les colonies de chaque compagnie devront être séparées d’au moins 100 miles. Il n’y a pas de temps à perdre. La compagnie de Plymouth lance une expédition qui débarque à l’embouchure de la Sagadahoc, au cœur du Maine. Les conditions de vie y sont très rudes. La colonie ne survit pas. Le groupe de Plymouth ne tarde pas alors à renoncer à ses projets américains et cède ses droits à une nouvelle compagnie qui s’intitule le Conseil de Nouvelle-Angleterre. Le groupe de Londres réussit mieux. Il réunit une flotte de trois bâtiments, le Susan Constant, le Godspeed et le Discovery. Le commandant Newport est placé à la tête de l’expédition, avec pour consignes de choisir un site qui soit sur un cours d’eau, dans l’espoir d’atteindre un jour les Indes orientales, de diviser les colons en trois équipes pour bâtir et fortifier le village, de faire pousser des légumes, d’explorer les environs et d’évaluer les possibilités de procéder à des échanges. Le 20 décembre 1606, les trois navires quittent Londres, emportant cent quarante-quatre colons – des hommes, aucune femme. Le voyage est interminable. D’Angleterre en Amérique, via les Canaries et les Antilles, il faut près de quatre mois. Le 26 avril 1607, voici enfin la Virginie. La flottille remonte la James River, un cours d’eau auquel on a donné le nom du roi. Un mouillage satisfaisant devient Jamestown. De fait, le lieu est très insalubre et les marécages voisins sont propices à la malaria. Mais les forêts fournissent le bois nécessaire à la construction des maisons et des fortifications. Quoi qu’il en soit, la vie est si difficile, la nourriture si peu saine que la mort décime la colonie. Après un an de séjour, cinquante-trois hommes ont survécu. Deux navires arrivent alors avec des renforts et des provisions. Ce qui n’empêche pas le gouverneur de la colonie d’écrire en 1611 : « Chacun ou presque se plaint d’être ici. » Et il conclut en demandant que le roi envoie en Virginie tous les condamnés à mort des prisons anglaises, car eux, au moins, seront contents « de construire ici leur nouveau pays ». Les colons de Jamestown doivent faire face à trois problèmes. À commencer par celui de la direction de la colonie. Le plus célèbre et le plus efficace des « conseillers », c’est le capitaine John Smith. L’homme incarne, à vingt-sept ans, le milieu des marchands aventuriers. Il connaît l’Europe où il a combattu. Il sait se servir de son expérience militaire. Alors que ses compagnons d’infortune sombrent dans le désespoir, il maintient la discipline, s’enfonce hardiment à l’intérieur du pays et procède à des relevés topographiques. Les Indiens s’emparent de lui et, d’après la légende, ne lui accordent la vie sauve que sur l’insistance de la jeune Pocahontas, fille du roi Powhatan. Grâce à ses relations avec les Indiens, Smith comprend que la colonie ne survivra que si elle a recours au « blé indien », entendons : le maïs. Les Indiens lui donnent des graines, et les colons, sur l’ordre de Smith, se mettent à la culture du maïs. L’anecdote prend valeur de symbole. Elle démontre le rôle du chef. Smith a joué un rôle capital à un moment capital. L’anecdote souligne aussi l’importance du maïs dans

l’histoire de la civilisation américaine et la suite le confirmera amplement. Elle annonce, enfin, un changement profond dans les mentalités collectives. Jusqu’alors, les colons cherchaient à amasser de l’or, sauf à vivre d’échanges avec les indigènes, à cueillir des fruits sauvages et à chasser le gibier. Smith découvre que pour survivre il faut travailler et que les colons ne peuvent pas se contenter d’être des prédateurs. La Virginie sera à la fois une colonie d’exploitation et de peuplement. C’est que, deuxième problème, l’état d’esprit des Anglais qui s’établissent à Jamestown n’est pas du tout celui d’agriculteurs, heureux de se livrer aux travaux des champs. Ils entendent travailler le moins possible. Smith élabore un emploi du temps et recommande, en 1608, « quatre heures de travail par jour, […] le reste en distractions ». Plus tard, de retour à Londres, il réfléchit à la question et suggère six heures. La compagnie elle-même et les gouverneurs qui se succèdent ne pensent pas autrement. Il est vrai que l’inactivité, voire la paresse s’expliquent. Les maladies, comme le scorbut, la malaria, la typhoïde, la diphtérie, font des ravages. Les règles de la colonie ne prévoient pas pour le moment la propriété privée : chacun travaille pour la compagnie et non pour lui-même. Et puis, les Anglais s’inspirent du modèle espagnol de colonisation : les indigènes travaillent, les Européens surveillent, organisent et empochent les profits. Or, la Virginie n’est pas le Pérou et les Indiens résistent aux intrus. En conséquence, la colonisation ne peut y être conçue comme une expédition militaire. Il faut cultiver la terre et non se contenter d’exercer l’artisanat traditionnel. Le maïs fait vivre et ne rapporte pas. En revanche, la culture qui stimule l’essor de la colonie, c’est le tabac. Là encore, les Indiens ont aidé les Européens. La première cargaison de tabac qui atteint l’Angleterre en 1617 se vend cher. Le tabac est désormais pour la Virginie ce que le sucre est pour les Antilles. Les actionnaires retrouvent le sourire. La colonie est sur le point de devenir rentable. La compagnie se donne alors en 1618 un nouveau programme. Tout candidat au départ recevra 50 acres 1 s’il paie son voyage ou s’il paie le voyage d’un autre. Un bon moyen pour stimuler l’immigration et favoriser la création de vastes plantations. La discipline de la colonie cessera d’être militaire et les colons seront gouvernés à la manière des Anglais de la métropole. Les planteurs pourront élire des représentants qui s’associeront au gouverneur pour faire des lois. En quelques années, la propriété privée et des institutions représentatives sont transplantées en Virginie. Le troisième problème concerne le peuplement de la colonie. La compagnie souhaite maintenant que des femmes s’installent en Virginie. C’est indispensable pour que les colons puissent fonder des familles, donc assurer le développement harmonieux de la colonie. Tous les moyens sont bons pour persuader des filles, honnêtes et saines, qu’elles ont intérêt à partir pour l’Amérique. Elles y trouveront, à coup sûr, des maris, une nourriture abondante et n’auront même pas à payer le voyage. Désormais, les navires se succèdent à Jamestown. D’avril à décembre 1618, la population passe de 400 à 1 000 habitants. Dans les six années qui suivent, on compte 4 000 arrivées. Mais, en raison d’un taux de mortalité très élevé, la

population ne dépasse pas 1 210 individus en 1625. Beaucoup d’Anglais d’East Anglia, des Midlands et de la région londonienne ont de bonnes raisons d’émigrer. Depuis des années, les campagnes subissent de profondes transformations. Les champs sont maintenant clôturés pour permettre une exploitation plus rentable et ouvrir la voie à la céréaliculture et à l’élevage. La propriété communale disparaît. Les pauvres qui se contentaient d’utiliser les prés communaux sont chassés des campagnes. Ils partent pour les villes, sont réduits à devenir des vagabonds que les colonies ne tardent pas à attirer à moins que les autorités politiques ne les y expédient. De 1620 à 1640, l’Angleterre se métamorphose. Dans le même temps, l’essor commercial continue. À preuve, l’activité des compagnies privées par actions. Les conditions sont favorables à la colonisation de l’Amérique du Nord : du tabac en Virginie, des capitaux et des hommes en Angleterre. En 1624, prenant prétexte des mauvais traitements que les colons ont subis, le roi dissout la compagnie de Londres. La Virginie est désormais colonie royale.

La Nouvelle-Angleterre

En 1620, une autre colonie anglaise est fondée sur le continent américain. Les motivations ne sont pas économiques mais religieuses. Là encore, il faut chercher l’explication en Angleterre. Depuis 1534, l’Église d’Angleterre ne reconnaît plus la suprématie de Rome. Elle a pour chef le roi. Sous les successeurs de Henry VIII, l’influence des idées calvinistes s’accentue et les anglicans évoluent de plus en plus vers le protestantisme. Seulement, en ces temps de bouleversements religieux, il est difficile, sinon impossible, d’arrêter l’évolution des idées. En Écosse, par exemple, qui est alors un royaume souverain, John Knox fait adopter, dès 1560, une réforme radicalement calviniste : plus d’évêques, des pasteurs élus par les fidèles, une Église bâtie sur une pyramide de conseils. C’est le presbytérianisme. En Angleterre même, Robert Browne rompt en 1580 avec l’anglicanisme et fonde à Norwich la première Église congrégationaliste. Les pasteurs sont élus, mais toute hiérarchie disparaît. Chaque congrégation s’unit à Dieu par une alliance, un covenant. Henry Barrow pousse plus loin le congrégationalisme : l’Église et l’État doivent être séparés, les Églises locales sont toutes sur un pied d’égalité, les pasteurs sont des laïcs. Les congrégationalistes savent aussi s’arrêter. Contrairement aux anabaptistes d’Europe continentale, ils ne refusent pas de prêter serment ni de porter les armes. Contrairement aux presbytériens, ils demeurent à l’intérieur de l’Église anglicane, comme des dissidents, des non-conformistes qui ne renoncent pas à faire triompher leurs points de vue. À l’image de la plupart des sectes protestantes, ils ont tendance à se diviser. C’est ainsi qu’en 1612 le baptisme fait son apparition en Angleterre, sans oublier peu après d’autres tendances comme les levellers, les diggers, les hommes de la Cinquième

Monarchie, les quakers, etc. Malgré des divergences qui se transforment souvent en farouches oppositions, les dissidents ont des points communs. L’Église anglicane n’éprouve aucune bienveillance à leur égard. Ni Elizabeth ni ses successeurs ne comprennent le sens du mot tolérance. Les dissidents ne se contentent pas d’avoir des convictions religieuses, ils s’efforcent de les exprimer dans la vie sociale. Pour eux, le royaume de Dieu se construit d’abord sur la terre. Tout gouvernement doit obéir aux règles que Dieu a fixées. Toute société doit se plier à la morale qui découle des commandements de Dieu. Ils sont hostiles aux séquelles du papisme que l’Église anglicane charrie dans son organisation et dans ses rites, au relâchement des mœurs, qui ouvre la voie à l’ivresse, au vol, à l’adultère et à la violation du repos sabbatique. Ils aspirent à un christianisme plus pur. De là leur surnom de puritains. Les Pèlerins (Pilgrims) sont des puritains. Ils appartiennent à la branche congrégationaliste. À une différence près : ils sont séparatistes, c’est-à-dire qu’ils ont rompu la communion avec les anglicans. En 1608-1609, la congrégation de Scrooby dans le Nottinghamshire, formée d’humbles sujets du royaume, se réfugie en Hollande, parce que ses membres redoutent l’hostilité de l’Église officielle. Les Provinces-Unies sont alors une exception en Europe : la tolérance y règne. Un peu trop, estiment les Pèlerins qui s’inquiètent de l’assimilation excessive de leurs enfants au milieu hollandais. La menace d’une invasion des Provinces-Unies par les troupes espagnoles leur donne un sujet de préoccupation autrement plus grave. Comme ils ont entendu parler de la Virginie, ils prennent langue avec la compagnie de Londres et parviennent à un accord. Ils vendent leurs biens, font étape en Angleterre, et à Southampton montent à bord du Mayflower. Avec eux d’autres séparatistes qui viennent de Londres et quatre-vingts artisans et ouvriers environ que la compagnie envoie en Virginie. Au total, cent trente et un passagers, dont trente et un enfants, quittent Plymouth le 16 septembre 1620. La traversée dure soixante-cinq jours. La terre qui se découpe alors à l’horizon n’est pas la Virginie, mais la Nouvelle-Angleterre que John Smith a longée quelques années auparavant et qui relève du Conseil de Nouvelle-Angleterre. Erreur de navigation ? Menace d’une tempête si le Mayflower poursuit vers le sud ? Arrière-pensées des Pèlerins et du commandant, soucieux d’échapper à la lourde tutelle de la compagnie de Londres ? On ne sait pas. Toujours est-il que les Pèlerins décident de débarquer au cap Cod (cap de la morue). Avant cela, comme ils n’ont aucun titre pour s’établir en ces lieux, ils rédigent et adoptent un accord politique, le Mayflower Compact, qui servira de base au système de gouvernement. Cela se passe le 21 novembre. Un mois plus tard, ils s’établissent à Plymouth, un site qui leur a paru commode. La colonie grossit lentement : 24 habitants en 1624, 390 en 1630, 579 en 1637, 2 000 en 1660. En 1691, elle est absorbée par la colonie du Massachusetts. Pourtant, le symbole vaut plus que la réalité. Rien n’a préparé les Pèlerins à l’aventure américaine. Ils souhaitent vivre de la pêche, mais ils ne sont pas pêcheurs. Ils ont emporté des fusils pour se défendre contre

les Indiens, mais ils ne savent guère s’en servir. Ils ont voulu gagner la Virginie, mais ils ont débarqué en Nouvelle-Angleterre, sur une terre ingrate, sous un climat rude, dans une région éloignée de tout et de tous. La moitié des passagers sont morts pendant le premier hiver. Or, aucun survivant n’a voulu rentrer en Angleterre. C’est que, écrit William Bradford, l’un d’entre eux, « ils savaient qu’ils étaient des pèlerins et les choses d’ici-bas ne les intéressaient pas. Ils levaient les yeux vers le ciel, leur pays le plus cher ». Et il conclut : « Ainsi à partir de débuts insignifiants, de grandes choses furent accomplies par Sa main qui fit tout de rien et donne naissance à tout ce qui est. Une petite chandelle peut en allumer des milliers. Et la lumière qui s’est allumée ici s’est diffusée en quelque sorte sur toute notre nation. » On comprend, dans ces conditions, pourquoi en 1621 les Pèlerins célébrèrent une journée d’actions de grâces (Thanksgiving Day) et pourquoi le pacte du Mayflower, premier pas vers une démocratie égalitariste, est devenu pour les Américains le symbole des origines nationales et des libertés politiques. Grâce à la colonie de Plymouth, la Nouvelle-Angleterre attire d’autres puritains. Ceux-là ne sont pas des séparatistes. S’ils quittent l’Angleterre, c’est qu’ils redoutent l’hostilité du nouveau roi, Charles I er , monté sur le trône en 1625, qui manifeste des sympathies croissantes pour l’arminianisme 2 et a épousé la catholique Henriette-Marie, la sœur de Louis XIII. Les puritains imaginent le pire pour eux et pour l’Angleterre, d’autant plus qu’en 1633 William Laud, leur ennemi, a accédé à l’archevêché de Cantorbéry, la dignité la plus élevée de l’Église anglicane. Le roi subit son influence. L’Angleterre semble être sur le point de connaître une remise en ordre, politique et religieuse. Laud décide de mettre au pas les dissidents. Gare aux hérétiques ! Les sermons doivent se calquer sur les instructions officielles. En vertu de l’Acte de suprématie (1559), l’assistance à la messe dominicale est obligatoire pour les anglicans comme pour les autres. Pour les puritains, c’est le temps de l’émigration, de l’« hégire » vers l’Amérique, où ils construiront la nouvelle Sion, une Angleterre débarrassée de ses péchés et de ses anglicans arminiens. En 1628, un groupe de puritains achète des actions du Conseil de la Nouvelle-Angleterre et obtient une charte de colonisation. Le lieu d’établissement sera la baie du Massachusetts, au nord de Plymouth. En 1629, la société par actions se réorganise et devient la Compagnie de la baie du Massachusetts dont les puritains sont les actionnaires majoritaires. Quelques navires ont déjà traversé l’Atlantique et des colons se sont fixés à Salem (contraction de Jérusalem). Le 29 mars 1630, quatre bateaux quittent Southampton. À leur bord, John Winthrop, le gouverneur de la Compagnie. Un mois plus tard, sept autres bâtiments, et des navires venant de Bristol et de Plymouth, prennent la direction de la Nouvelle-Angleterre. C’est l’Arbella qui, le premier, entre dans le port de Salem. Les uns s’installent dans la ville elle-même, d’autres à Mishawum (bientôt rebaptisée Charlestown), Shawmut (Boston), Mystic (Medford), Watertown, Roxbury, Dorchester. Dans les années trente, la migration se poursuit, malgré l’opposition du gouvernement royal. Au point qu’en 1660 la colonie du

Massachusetts compte 20 000 habitants. Comment expliquer le succès de cette colonisation ? Les puritains quittent l’Angleterre sans idée de retour. Ils ont vendu leurs biens et partent en famille. Plus rien ne les retient dans la métropole. Bien plus, ce sont des congrégations, pasteurs en tête, qui vont s’établir en Amérique et y reconstituent le village qu’elles ont quitté. L’installation n’a rien de facile. Point de tabac. Il faut se contenter de pêcher des poissons, de faire pousser du maïs et du blé, d’élever du bétail, de couper du bois, de tirer des dindes sauvages et de construire des navires. Comme ce n’est pas suffisant, les colons de la Nouvelle-Angleterre se lancent dans le commerce maritime. En dépit des difficultés, les puritains ne doutent pas de leur succès. C’est que, pensent-ils, la Virginie repose sur une colonisation essentiellement « charnelle », c’est-à- dire sur la recherche du profit, tandis que la Nouvelle-Angleterre se construit sur des motivations « religieuses ». Il faut ajouter que les arrivées massives infusent du sang nouveau. Pour attirer des immigrants, des lettres particulièrement encourageantes sont expédiées en Angleterre : « Une terre merveilleuse […], mes enfants n’ont jamais été aussi bien que pendant la traversée. […] Quels arbres ! Quel air ! Je découvre trois bénédictions, la paix, l’abondance, la santé. » Ces lettres sont lues avec avidité et crédulité. « Une lettre de Nouvelle-Angleterre, rappelle un immigrant, était vénérée comme de saintes écritures, comme les écrits d’un prophète. On la faisait circuler […] et une foule d’âmes pieuses étaient encouragées à se joindre à l’Œuvre. » Et puis, les congrégationalistes ont la chance d’avoir adopté une charte politique qui les met à l’abri d’une intervention royale. La colonie est pratiquement indépendante de la Couronne. « Les hommes libres », c’est-à-dire les actionnaires, élisent chaque année le gouverneur, son adjoint et ses assistants. Ils forment l’assemblée générale, la General Court. Comme il est de plus en plus difficile de réunir l’assemblée, un système représentatif est mis en place à partir de 1644. Or, ces « hommes libres » sont membres des congrégations, ce qui permet aux puritains de conserver le pouvoir. L’homogénéité culturelle est ainsi assurée, qu’il s’agisse de l’égalité spirituelle entre tous, de la morale ou des comportements. L’appropriation des terres répond aux mêmes critères. La congrégation ne se sépare pas. Elle se fixe sur un domaine que lui a assigné la General Court. Au centre du village est construite l’église, la meeting house, avec sur le devant un green ou common, une pelouse qui sert de lieu de réunion. Tout autour, la maison du pasteur et des principaux colons. Chaque villageois reçoit un espace pour y bâtir sa maison, un champ pour y cultiver le maïs, un pré le long du cours d’eau. Le bétail est nourri sur les pâturages communaux. Les affaires du village sont réglées par les « hommes libres » réunis en town meetings. Voilà pour l’idéal. Dans la transcription de l’utopie au jour le jour, les difficultés ne manquent pas. Le synode de 1679 s’indigne du nombre croissant de bâtards, de la tentative d’ouvrir à Boston une maison de passe, des femmes qui dénudent leurs bras, leur cou « ou, ce qui est plus abominable, leurs seins ». Que dire également des fils qui veulent des terres, des

pauvres qui ne se résignent pas à accepter leur condition ? De nouvelles colonies se fondent alors, par exemple New Haven dans la vallée du Connecticut (1643), dans le New Hampshire, dans le Maine, avec des liens plus ou moins étroits qui les unissent au Massachusetts. Enfin, les disputes religieuses surgissent. La plus célèbre porte au premier plan Roger Williams, un séparatiste qui arrive en Amérique en 1631. Il déteste l’Église anglicane, clame que les Anglais n’ont aucun droit sur une région ni sur des terres qui appartiennent aux Indiens, qu’aucun gouvernement, fût-il puritain, ne saurait se mêler des affaires religieuses. En 1636, les autorités de Salem l’expulsent. Williams se fixe dans le Rhode Island où il ne tarde pas à fonder la première communauté baptiste en Amérique. Somme toute, ici comme à Plymouth, ce qui compte avant tout, c’est la foi. Pèlerins et puritains offrent au monde un modèle de société. Ils remplissent une mission, suivent scrupuleusement les instructions de Dieu et prouvent, par leurs succès matériels, qu’ils sont les « élus » du Seigneur.

Les autres colonies

Le troisième modèle de colonisation se situe à mi-chemin entre les deux premiers. De fait, la Virginie et la Nouvelle-Angleterre ont donné l’exemple. D’autres tentatives suivront, inspirées tantôt par la force des convictions religieuses, tantôt par la recherche du profit, à moins que les deux motivations ne soient présentes en même temps. Pourtant, il ne faut pas oublier que toutes les tentatives n’ont pas réussi, bien que l’historien ait tendance à ne retenir que les succès et à négliger les échecs. Dans les colonies qui correspondent au troisième modèle, le roi, de Charles I er à George II, accorde des chartes de concession, non plus à des sociétés commerciales dont l’heure de gloire est passée, ni à des congrégations ou à des communautés religieuses dont il continue à se méfier, mais à des lords, c’est-à-dire à des seigneurs qui agissent en tant que propriétaires éminents du sol, disposent des pouvoirs que le roi leur a délégués pour mettre la région en valeur, y faire venir des immigrants, répartir la propriété foncière, tirer des profits, organiser la vie politique – le tout, bien entendu, dans les limites des coutumes anglaises. En ce sens, le pouvoir royal tient indirectement un rôle plus important et l’initiative privée recule au bénéfice de l’initiative publique. Cette évolution se marque plus nettement au lendemain de la révolution cromwellienne, au temps où le pouvoir du roi se renforce en Angleterre. Les colonies du troisième modèle sont celles de la maturité. L’Angleterre a pris conscience qu’elle est en train de créer un empire. Elle s’assure qu’elle tient les rênes fermement. Une exception au modèle, ou plutôt un exemple précurseur : le Maryland. Sa fondation

remonte au règne de Charles I er . George Calvert, lord Baltimore, voulait fonder une seigneurie de l’autre côté de l’Atlantique. Tout comme certains de ses pairs avaient tenté leur chance en Nouvelle-Écosse, à Terre-Neuve et dans les Antilles. Signe certain de son intérêt pour l’Amérique : Calvert a participé aux affaires de la Compagnie de Virginie et du Conseil de Nouvelle-Angleterre. Mais il meurt en 1632, avant d’avoir pu réaliser son rêve. Son fils, Cecilius, reprend le flambeau et obtient une charte pour créer une colonie le long de la baie de Chesapeake. Les limites sont mal définies. Elles seront précisées plus tard. Cecilius Calvert baptise la colonie : Maryland, la terre de Marie. Une belle ambiguïté toponymique ! Marie, c’est l’un des prénoms de la reine et c’est aussi, surtout, la Vierge, la mère de Jésus. Les Calvert, en effet, sont catholiques. À une époque où le papisme est fort mal vu en Angleterre, et l’on sait que Laud veille au respect de l’orthodoxie anglicane, Calvert nourrit le projet de faire du Maryland le refuge des catholiques, un Massachusetts qui s’adresserait à une autre « clientèle ».

La colonisation anglaise

Ce fut à la fois un succès et un échec. Le Maryland bénéficie de l’aide

Ce fut à la fois un succès et un échec. Le Maryland bénéficie de l’aide des colonies voisines. Grâce à son climat et à son sol, il devient un remarquable producteur de tabac. Les Calvert ont donc fait une bonne affaire. Propriétaires des terres publiques, seigneurs de domaines qu’ils ont concédés à des amis et à des clients, ils recueillent les loyers que leur versent les colons. Mais, sur le plan religieux, l’entreprise échoue. Le Maryland n’a pas attiré les catholiques par milliers. Très rapidement, c’est l’inverse. Il y a plus de protestants, anglicans et surtout dissidents. Lord Baltimore doit jouer serré, d’autant que dans les années quarante les puritains détiennent le pouvoir dans la métropole. Sans doute est-ce la répartition des forces religieuses qui explique qu’en 1641 les Jésuites ne soient pas autorisés à posséder des terres dans le Maryland. En 1649, l’Acte de tolérance assure la liberté de pratiquer leur culte à tous les chrétiens, pourvu qu’ils acceptent le dogme de la Trinité. Avec des hauts et des bas, ce fut la règle d’or du Maryland. Trois autres exemples éclairent mieux encore les caractères de ce modèle de colonisation. Le New York entre dans l’Empire à la suite d’une conquête par les armes. C’est un cas unique dans l’histoire des treize colonies britanniques d’Amérique du Nord. En effet, les Hollandais se sont intéressés au continent américain dès le début du XVII e siècle. Comme les autres

Européens, ils recherchent une route plus courte vers les Indes afin d’éviter de passer par le cap de Bonne-Espérance. Dans cette vision planétaire du commerce, ils s’opposent aux Portugais, et la Compagnie hollandaise des Indes orientales, fondée en 1602, a pour but d’accaparer le commerce avec l’Orient. Un navigateur anglais à leur service, Henry Hudson, conduit une expédition en 1609 avec pour mission de repérer le passage du nord-ouest. Il atteint Terre-Neuve, entre dans la baie de la Delaware, puis, plus au nord, dans une autre baie que Verrazano avait déjà reconnue en 1524, remonte un vaste cours d’eau auquel il donne son nom et parvient jusqu’à l’emplacement actuel de la ville d’Albany. De toute évidence, ce n’est pas la route de la Chine. En revanche, les Indiens qu’il rencontre – ils appartiennent à la confédération des Iroquois – lui laissent entrevoir les immenses richesses en fourrures de la contrée. À la suite de Hudson, des commerçants hollandais prennent l’habitude de fréquenter la région. En 1621, la Compagnie des Indes occidentales est mise sur pied. Elle poursuit un double objectif : établir des colonies dans le Nouveau Monde et en Afrique. C’est à Amsterdam que siège la « chambre » qui a reçu toute autorité sur les « Nouveaux-Pays-Bas » (New Netherland). En 1624, un comptoir commercial est établi sur l’Hudson à Fort Orange (qui deviendra Albany). À l’extrémité de l’île de Manhattan, Fort Amsterdam date de 1626 et ne tarde pas à prendre le nom de Nieuw Amsterdam. Les Hollandais sont aussi présents dans le territoire actuel du New Jersey et dans la vallée du Connecticut, près de Hartford.

C’est surtout Nieuw Amsterdam qui prospère. Il faut dire que le gouverneur Peter Minuit est habile. Pour 60 florins, rapporte la légende, il a acheté toute l’île à des Indiens qui auraient accepté de vendre avec d’autant plus d’enthousiasme qu’ils n’étaient pas les véritables propriétaires. Il protège la colonie en construisant un mur, dont il ne reste aujourd’hui qu’une trace toponymique (Wall Street, la rue du Mur). Depuis 1638, le port est ouvert à tous les nationaux hollandais, ce qui lui assure une intense activité dans les échanges commerciaux et pour la pêche. Une église réformée y a été construite. Les tavernes sont animées par les résidents, les matelots de passage et les contrebandiers. Pour approvisionner la colonie, la Compagnie des Indes occidentales encourage l’installation, dans la vallée de l’Hudson, de patrons, c’est-à-dire de propriétaires fonciers qui disposent de droits féodaux sur de vastes étendues. Pour devenir patron, il suffit de faire venir à ses frais en Amérique cinquante familles de fermiers. Du coup, le régime foncier de la vallée devait être marqué par la politique hollandaise. Le New Netherland tend à s’agrandir vers le sud. À l’embouchure de la Delaware, une Nouvelle-Suède s’est créée avec des capitaux pour partie suédois, pour partie hollandais. Fort Christina est construit en 1638 sous la direction de Peter Minuit qui, depuis peu, s’est mis au service de la reine de Suède. Les Hollandais s’inquiètent de ce dynamisme. Le nouveau gouverneur hollandais, Peter Stuyvesant, l’homme à la jambe de bois, s’empare de Fort Christina en 1655. La Nouvelle-Suède a cessé d’exister. Mais la colonie hollandaise n’est pas dépourvue de faiblesses. Elle est aux mains d’administrateurs rapaces et tyranniques qui mènent les colons à la baguette. Faute d’institutions représentatives, les colons n’ont pas le sentiment d’être chez eux. Ils sont, en fait, exploités par la Compagnie, comme l’étaient les premiers colons de la Virginie. De plus, la Compagnie des Indes occidentales attache peu d’importance à Nieuw Amsterdam. Elle s’intéresse davantage aux îles à sucre des Antilles. Enfin, la proximité des Anglais est plus que préoccupante. Ils sont au nord et au sud, de plus en plus nombreux, de plus en plus entreprenants. Pris en tenailles, les Hollandais n’ignorent pas qu’ils se maintiendront à la seule condition que l’Angleterre se résigne à leur présence. Et elle ne s’y résigne pas. En 1664, une flottille anglaise se présente à l’embouchure de l’Hudson. Peter Stuyvesant se rend. Le frère du roi d’Angleterre, le duc d’York, futur Jacques II, a reçu la concession d’immenses territoires et en prend possession. Nieuw Amsterdam devient New York. La souveraineté de l’Angleterre succède à celle des Provinces-Unies. La Pennsylvanie constitue un autre exemple d’une colonie implantée en Amérique du Nord par un « propriétaire ». Mais William Penn est un homme qui sort de l’ordinaire. Par ses origines familiales, d’abord. Son père a été amiral, sans appartenir à la noblesse. Il a joué un rôle de premier plan à l’époque de Cromwell, mais, faute de remporter des succès aux Antilles, il a été disgracié. Belle occasion pour bénéficier des faveurs du roi Charles II et retrouver le chemin du pouvoir ! Le jeune William a fait ses études à Oxford, étudié le droit et voyagé à l’étranger. Rien de plus normal. Toutefois, William Penn est aussi et surtout un

membre de la Société des Amis. En un mot, il est quaker. Tous les hommes sont égaux, affirment les disciples de George Fox, puisqu’ils possèdent tous une parcelle de l’étincelle divine. Les visions et les transes (to quake signifie trembler) sont envoyées par Dieu. La lumière intérieure guide les quakers qui refusent de prêter serment et de porter les armes. Au diable les institutions et les groupes organisés ! L’homme est seul pour rechercher la vérité. Pas de pasteurs, pas de baptême, pas de Cène, l’Écriture, rien que l’Écriture et l’inspiration personnelle qui en découle. Les quakers appartiennent au puritanisme le plus radical. Inutile de préciser qu’ils sont peu appréciés par les autres dissidents et, moins encore, par les anglicans. Persécutés en Angleterre, 3 000 d’entre eux ont été emprisonnés dans les deux premières années du règne de Charles II. Ils continuent, malgré tout, à prêcher et à faire des conversions. Les voici en Amérique du Nord où, partout sauf dans le Rhode Island, ils sont mis hors la loi. Ce qui ne refroidit pas leur zèle, car les quakers du XVII e siècle éprouvent une

forte inclination pour le martyre. Penn est l’un des leurs, tout en demeurant l’ami du duc d’York, un catholique, et en conservant d’excellentes relations avec les milieux anglicans. Ce qu’il veut de toutes ses forces, ce n’est pas seulement un refuge pour les quakers, mais un lieu dans lequel une société, inspirée par le quakerisme, puisse naître et se développer. Penn souhaite appliquer ses idées et conduire, comme il le dit, « une sainte expérience ». L’occasion lui en est donnée en 1681. Le duc d’York doit 16 000 livres sterling à l’amiral. Pour s’acquitter de sa dette, il octroie à William Penn une part de son domaine américain, grosso modo du 40 e au 43 e parallèle. À quelques réserves près, la Pennsylvanie (la forêt de Penn) appartient à Penn. Il en est le lord propriétaire. Immédiatement, il publie en anglais, en français, en allemand et en néerlandais une brochure qui s’intitule Récits sur la province de Pennsylvanie. Il fait appel à tous ceux qui ont un métier et ont envie de travailler, promet à tous la liberté religieuse, s’engage à donner ou à louer des terres. Il fait de la capitale, Philadelphie, la « cité de l’amour fraternel », suivant un plan en échiquier qui est le premier en Amérique. Philadelphie s’accroît : 357 maisons deux ans après sa fondation, tandis que la Pennsylvanie compte 9 000 habitants en 1685. Des quakers traversent l’Atlantique, mais aussi des piétistes de la vallée du Rhin qui apportent une coloration germanique à la colonie. Des Anglais, des Irlandais, des Gallois se joignent aux Hollandais et aux Suédois, présents avant l’arrivée de Penn. La Pennsylvanie doit une grande partie de sa réussite à la tolérance religieuse. De ce point de vue, rien n’est semblable ici à ce qui se passe ailleurs, par exemple dans le Massachusetts ou en Virginie. Les innombrables sectes qui se fixent autour de Philadelphie en portent témoignage. Le succès économique n’est pas moins évident. Dès l’origine, la Pennsylvanie se situe à un carrefour entre l’Atlantique et l’Ouest, entre le Nord et le Sud. Il faut souligner, au risque de devancer les événements, qu’elle fut prospère par son agriculture, son artisanat et son commerce et que, jusqu’aux premières années du XIX e siècle, Philadelphie

l’emporta sur toutes les autres villes des États-Unis. La vie politique, en revanche, est troublée. Au lendemain de la chute de Jacques II, l’amitié de Penn et du roi catholique devient un handicap. Les colons ne tardent pas à reprocher au lord propriétaire de tenir trop court les rênes du gouvernement. Enfin, les quakers sont bien embarrassés, lorsqu’ils doivent appliquer stricto sensu leurs principes. Comment exercer le pouvoir sans prêter serment ? Comment se défendre sans porter les armes ? La « sainte expérience » a nécessité des compromis et n’a pas empêché des tensions inhérentes à la vie politique. Pour en finir avec le XVII e siècle, il conviendrait d’évoquer le New Jersey et les Carolines

qui sont fondés, suivant le schéma des concessions à des propriétaires, entre 1660 et 1680. Mais il est plus significatif d’en venir à l’exemple de la Georgie, dont la création remonte à 1732 et met fin aux entreprises de colonisation britannique en Amérique du Nord. On retrouve ici des ingrédients déjà mentionnés. L’Angleterre s’inquiétait alors des ambitions espagnoles. La Floride, toute proche, pouvait menacer les Carolines et peut-être la Virginie. Une autre motivation, plus forte encore, pousse à l’établissement d’une nouvelle colonie. Le général James Oglethorpe, après avoir combattu les Turcs sous le commandement du prince Eugène de Savoie, entre dans la carrière politique. Élu à la Chambre des communes, il siège à la commission d’enquête sur les prisons. Ce qu’il y apprend le bouleverse. Le sort des prisonniers pour dettes le touche tout particulièrement. De là son idée : faire partir pour l’Amérique les malheureux débiteurs et leur offrir l’occasion de commencer une deuxième existence. Une idée généreuse, à l’image du grand dessein des puritains et de l’expérience de William Penn. Oglethorpe recourt à ses amis et à ses collègues du Parlement pour obtenir de l’argent, des terres et l’indispensable charte de colonisation. La charte lui est accordée en 1732 pour une région située entre la Savannah et l’Altamaha. Cette localisation n’a pas de quoi surprendre, puisque depuis une bonne vingtaine d’années les rumeurs circulaient sur la nécessité de bâtir là-bas une nouvelle colonie. La propagande des candidats promoteurs promet monts et merveilles : un climat remarquablement tempéré, une terre d’une fertilité sans égale, des forêts qui disparaîtront d’elles-mêmes pour laisser la place à des champs produisant tous les légumes et tous les fruits, du gibier, des poissons, bref le pays de cocagne ou, comme le soutient une brochure, un paradis « au moins équivalent au jardin d’Éden ». Oglethorpe n’hésite pas et, en l’honneur du roi George II, baptise Georgie cette nouvelle terre promise d’Amérique. Oglethorpe n’est pas un lord propriétaire, car il s’agit d’une colonie administrée suivant une charte qui a une durée de vingt et un ans. Il est le gouverneur dès 1733. Il fonde Savannah et accueille 1 810 pauvres (la moitié sont des Anglais, l’autre moitié des Allemands, des Écossais, des Suisses), puis 1 021 immigrants parmi lesquels 92 Juifs. La répartition de la terre obéit aux règles habituelles. Ce qui est plus original, c’est que les autorités coloniales interdisent l’importation d’esclaves noirs et de rhum. Moralité oblige. Mais le voisinage de la

Caroline du Sud change les conceptions. Voilà une colonie qui prospère grâce à des exploitations agricoles beaucoup plus étendues et à une main-d’œuvre servile. Les Georgiens se décident à imiter leurs voisins. D’ailleurs, il n’ont pas plus envie d’obéir aux instructions des membres fondateurs qui se déclarent persuadés que la Georgie sera le royaume du ver à soie ou ne sera pas. En 1752, un an avant que la charte ne vienne à expiration, la philanthropie est passée de mode. L’esclavage et le rhum sont autorisés. La Georgie est devenue une colonie royale. Elle ne se distingue plus guère des autres établissements anglais d’Amérique du Nord.

Treize colonies, disséminées le long de la côte atlantique, voilà que l’Angleterre a bâti, en moins d’un siècle et demi, un empire américain. Résultat du hasard, désir de s’enrichir, volonté de glorifier Dieu et de tenter des expériences sociales et religieuses, affirmation croissante d’une présence politique… les explications sont diverses et ne s’excluent pas. À la réflexion, il y a là de quoi étonner. L’Angleterre ne compte en 1700 qu’une population d’environ 6 millions. Ses souverains se considèrent propriétaires d’une partie du continent qu’ils ne connaissent pas, dont personne jusqu’alors n’a découvert l’extension. Des milliers de colons prennent la mer, affrontent les rigueurs d’une traversée de plusieurs mois, les souffrances d’une brutale transplantation, les incertitudes d’un climat pénible pour construire une vie nouvelle. Le rôle des hommes est ici fondamental. Vue du XVII e siècle, l’Amérique,

c’est d’abord un fantasme que rien ne peut faire disparaître ; c’est aussi l’expression d’un volontarisme à toute épreuve.

1 . Une acre équivaut à 2/5 d’hectare, soit 40 ares. 2 . Jakob Armenzsoon

1. Une acre équivaut à 2/5 d’hectare, soit 40 ares.

2. Jakob Armenzsoon (Jacobus Arminius) est un théologien hollandais, mort en 1609. Sa doctrine accorde une moindre importance à la prédestination que le calvinisme traditionnel. Elle insiste sur le rôle de chaque individu dans son propre salut et sur la nécessité des rites.

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Indiens et colons, deux mondes antagonistes et complémentaires

Lorsque les Anglais y établissent leurs premières colonies, l’Amérique du Nord n’est pas un réservoir de « terres vierges ». Depuis des millénaires, les Indiens vivent sur ce continent. Sans doute n’ont-ils pas érigé, au nord du rio Grande, ces empires que les Espagnols ont découverts et abattus au Mexique et en Amérique du Sud. Mais du golfe du Mexique à la baie d’Hudson, de la Floride à l’Alaska, ils chassent, pêchent, cueillent et parfois cultivent. Rien n’est plus difficile, pourtant, que de raconter leur histoire ou, plus simplement, l’histoire de leurs relations avec les colons anglais. C’est que l’historien doit naviguer entre les écueils. Il ne suffit pas, par exemple, d’évoquer les Indiens comme l’on évoque la forêt, la faune et le climat. L’indifférence déforme une réalité complexe et mouvante. Or, pendant trop longtemps, les historiens américains ont tracé des Indiens un portrait terrifiant et méprisant. David Muzzey, qui rédigea l’un des manuels d’histoire les plus utilisés aux États-Unis, écrit :

« Les Indiens n’avaient nulle part franchi l’étape de la barbarie. […] Ils avaient quelques qualités nobles comme la dignité, le courage, l’endurance. Mais, dans le fond, ils étaient fourbes, cruels et infligeaient de terribles tortures à leurs ennemis prisonniers. » Toutefois, il faut éviter de tomber dans l’excès inverse et d’attribuer aux Visages-Pâles tous les défauts et tous les crimes, comme si les Peaux-Rouges avaient été des victimes perpétuellement innocentes. Faute de sources indiennes, l’historien risque de céder à son imagination. Par réaction contre « un siècle de déshonneur », il pourrait se laisser tenter par le mélodrame. Du « sauvage » au « bon sauvage », c’est toujours le mythe qui l’emporte, alors qu’il s’agit de comprendre comment deux mondes sont entrés en contact et pourquoi les Européens sont parvenus à dominer, sinon à exterminer les sociétés indiennes.

Le monde indien

Pour les Blancs, l’Indien, c’est d’abord une curiosité qui conforte les élucubrations du XVI e siècle et la géofantaisie des terres lointaines. Les navires anglais qui ont abordé les côtes

américaines n’ont pas manqué d’embarquer à leur bord et de ramener en Angleterre des « sauvages » qui étonnent par la couleur de leur peau et par leur langage incompréhensible. Les marins ont échangé des cadeaux à Terre-Neuve, parfois plus au sud. Rencontres épisodiques qui n’ont guère de conséquences, sinon qu’elles contribuent à fixer les stéréotypes. Les bâtisseurs de Jamestown, de Plymouth, de Salem et de Boston rencontrent à tout moment des Indiens. Le nom, on le sait, est trompeur, puisqu’il a été donné par erreur à des populations très diverses que les Espagnols ont confondues avec les habitants des Indes. Face à ce monde éclaté et insaisissable, les Anglais ont immédiatement une attitude différente de celle des autres colonisateurs. Contrairement aux Espagnols, ils ne débarquent pas avec les intentions et le matériel d’une puissance militaire et s’ils souhaitent, eux aussi, convertir au christianisme, il s’agit des diverses formes du protestantisme, certainement pas du catholicisme. Contrairement aux Français, ils répugnent à des contacts étroits et préfèrent prendre leurs distances, bien qu’ils soient, eux aussi, fort intéressés par les richesses naturelles du continent, notamment les fourrures. À la différence des uns et des autres, les Anglais sont des colons que pousse la faim de terres et qui sont animés par la volonté mystique de construire une société nouvelle. Ce qu’ils découvrent ne les surprend pas moins. Autour de Plymouth, les Pèlerins côtoient de nombreuses tribus, comme les Abnakis, les Massachusetts, les Narragansetts, les Wampanoags. Autour de Jamestown, c’est une confédération sur laquelle règne Powhatan (en fait, ce sont des tribus powhatans et le nom véritable de leur roi est Wahunsonacock). Un peu plus à l’intérieur du continent, le long du lac Érié et des Appalaches, se trouvent les Iroquois qui réunissent en une ligue cinq, puis six nations (les Mohawks, les Onondagas, les Oneidas, les Cayugas, les Senecas et, à partir de 1722, les Tuscaroras). Partout, les tribus conservent jalousement leur autonomie, quand elles ne sont pas hostiles les unes aux autres. Nulle part n’existe un pouvoir centralisateur. Chaque groupement rassemble des centaines d’individus. En Nouvelle-Angleterre, les Narragansetts sont les plus puissants ; ils sont 4 000. Les Powhatans de Virginie sont environ deux fois plus nombreux. Toutes ces tribus sont sédentaires, encore que, à l’intérieur d’un même territoire, elles se déplacent d’un point à l’autre, suivant les saisons et les nécessités du ravitaillement. Pendant l’hiver, elles se nourrissent de gibier, de poisson, de maïs et de courgettes (squash). Sur la côte, elles chassent le daim, l’élan, le castor, l’ours, le dindon, le canard, l’oie, le pigeon. En été, elles pêchent la morue, le bar, le maquereau, le saumon. Le long du rivage, elles ramassent des homards, des crabes, des clams. Le maïs constitue l’élément de base. Cultivé par les femmes, il est, dès la récolte terminée, soigneusement engrangé. Ce qui frappe les colons, ce sont les retards des sociétés indiennes. L’écriture leur est

inconnue. Elles ne pratiquent pas la métallurgie du fer. Les Indiens ignorent la roue. Ils n’ont jamais vu de chevaux et ne commenceront à s’en servir qu’à l’extrême fin du XVII e siècle. Le

seul animal domestique aux abords de l’Atlantique, c’est le chien, d’une espèce intermédiaire entre le loup et le coyote. Les colons, qui ne savent rien de l’histoire, de la diversité, de la richesse des civilisations indiennes, ne cherchent nullement à s’informer. Ils sont persuadés de leur supériorité technologique et spirituelle. Les Indiens ne sont que des païens dont les mœurs paraissent étranges et primitives. Ils vivent dans des villages fortifiés comme en Virginie ou dans des huttes rudimentaires qu’ils appellent des wigwams comme en Nouvelle- Angleterre. Ces « sauvages », concluent les Anglais, doivent être les descendants des tribus perdues d’Israël. Faut-il s’étonner, peut-être s’indigner que les colons commettent tant d’erreurs sur les Indiens ? À vrai dire, notre ignorance est aujourd’hui moins profonde, mais reste impressionnante. En revanche, notre curiosité est beaucoup plus aiguisée que celle du XVII e siècle. Il est maintenant établi que les Indiens sont eux aussi des immigrants. Ils sont

venus d’Asie. Ils ont franchi le détroit de Béring par bandes, sans doute à partir de 50 000 av. J.-C. et jusqu’au XI e ou X e millénaire. L’océan Arctique était alors gelé. Puis, profitant d’un

réchauffement des climats, ils ont progressé vers le sud, en direction des Rocheuses, de l’Amérique centrale et méridionale. Les traces de ces déplacements ont été conservées. Dans l’État du Nouveau-Mexique, à Clovis, on a retrouvé les éléments d’une industrie lithique qui remonte à 12 000 avant notre ère. Près de Los Angeles et en Pennsylvanie, dans la grotte de Meadowcroft, on parvient, non sans controverses, à des datations antérieures. Dans l’Illinois, une civilisation de constructeurs de tumulus a pu être reconstituée ; ses débuts remonteraient à 8 000 av. J.-C. Partout, la chasse au gibier fournissait l’essentiel de l’alimentation. Mammouths, éléphants, chameaux, paresseux géants, bisons plus gros que ceux qui ont survécu jusqu’à nous, étaient poursuivis et poussés dans des précipices. Il suffisait alors de les dépecer avec des outils en pierre et en os. Cette ethnologie archéologique s’appuie sur l’utilisation du carbone 14, sur la dendrochronologie et sur l’étude des objets de ces époques lointaines.

Répartition des tribus indiennes aux États-Unis avant la colonisation

des tribus indiennes aux États-Unis avant la colonisation Il est vraisemblable que c’est dans le sud-ouest

Il est vraisemblable que c’est dans le sud-ouest des États-Unis actuels que des progrès ont été accomplis. Vers 3 000 av. J.-C., le maïs est cultivé en Amérique centrale et au Nouveau- Mexique. Ce début d’agriculture s’accompagne de la domestication du chien, de l’abeille et du dindon. Un nouveau type de civilisation naît alors, dont les traces s’observent encore de nos jours sur le plateau de Mesa Verde, dans le Colorado. Les Indiens pueblos (ainsi baptisés par les Espagnols parce qu’ils vivaient en villages) regroupent les tribus hohokam, mogollon et anasazi. Ce sont des agriculteurs qui pratiquent également un artisanat, en l’occurrence la fabrication des paniers, d’où leur surnom de basketmakers. Ils ont, au début de notre ère, bâti dans les falaises des maisons troglodytes, dans lesquelles on accède par des échelles. Tout en cultivant le maïs et la courgette, ils n’en continuent pas moins de chasser et fabriquent avec les peaux de bêtes des sacs, des sandales, des couvertures en fourrure. Vers 500 ap. J.-C., ils abandonnent leurs grottes pour élever des villages au sommet des falaises, diversifient leur agriculture avec la production de haricots et l’élevage des dindons, utilisent l’arc et la flèche, se mettent à la poterie et continuent de tisser le lin, le coton et le yucca. Cette civilisation

atteint son apogée entre 1100 et 1300. Elle décline ensuite, bien avant l’arrivée des Européens, sans que l’on sache expliquer cette évolution. Mais que l’on ne croie pas que l’histoire des Indiens se limite à celle des Pueblos, même si celle-ci est la plus fascinante. La diversité des sociétés indiennes laisse rêveur. Si l’on tente de proposer un classement, on peut retenir le critère de la langue, associé à celui de la culture. Et encore ! N’y a-t-il pas de 1 000 à 2 000 langues, ce qui fait que les tribus indiennes se comprennent mal ou ne se comprennent pas du tout ? Neuf aires culturelles correspondraient à l’Amérique du Nord : l’aire esquimaude, l’aire Mackenzie avec notamment les Hurons, l’aire forestière de l’Est qui touche directement les colonies anglaises, l’aire du Sud-Est, l’aire du Sud-Ouest, l’aire des plaines, l’aire des plateaux, l’aire californienne, l’aire du littoral du Pacifique Nord. En insistant sur le critère de la langue, on mettrait en relief un groupe algonquin-wakashan auquel appartiennent les Mohicans, les Massachusetts, les Delawares, les Illinois, les Blackfoot, les Arapahos, les Cheyennes ; un groupe hokam-sioux avec les Iroquois, les Cherokees, les Hurons, les Creeks, les Séminoles et les Sioux ; un groupe penutia-na-dené comprenant les Nez Percés, les Chinooks, les Apaches, les Navahos ; un groupe aztèque-towan qui réunit les Comanches, les Hopis, les Utes, les Pueblos, les Kiowas et les Mayas ; enfin un groupe esquimau-aleoute. Mais ces classements, s’ils paraissent satisfaisants à des esprits cartésiens, sont contestés par les spécialistes, d’autant plus que les populations indiennes ont été, pour leur malheur, très mobiles depuis le XVII e siècle.

L’enchevêtrement est de règle. Quant à la recherche historique, elle progresse, sans doute, tout en laissant des zones d’ombre. Un exemple de ces incertitudes : combien y avait-il d’Indiens en Amérique du Nord (Mexique exclu) à l’arrivée des Européens ? Jusqu’à une date récente, l’estimation se situait aux environs de 1 million, dont la moitié pour la partie orientale et septentrionale (les Grandes Plaines, le bouclier canadien, la côte atlantique). Erreur, répondent de nos jours les ethnologues. Sur le territoire actuel des États-Unis, les Indiens formaient une population de 10 à 12 millions 1 . À supposer que les colons anglais du XVII e siècle n’aient côtoyé qu’une infime partie du monde indien, ils ont dû, sur une bande de

200 kilomètres de large le long de l’Atlantique, nouer des contacts, pacifiques ou non, avec un demi-million de « sauvages ». Et ignorer la multitude des tribus de l’intérieur. En un mot, les Indiens de la côte Est ont à peine dépassé le stade du néolithique. Entre eux et les colons qui arrivent d’Europe, ce ne sont pas seulement les différences culturelles qu’il convient de relever, mais il faut parler d’un gouffre. De là, une incompréhension profonde, d’autant plus profonde que les Anglais estiment qu’ils n’ont aucun devoir à l’égard des indigènes.

Les premiers contacts

Dans les premières années de la colonisation, les Anglais sont démunis de tout. Ils manquent de nourriture, ignorent les techniques qu’il convient d’appliquer ici pour mettre le sol en valeur et meurent en grand nombre. Si les Wampanoags avaient voulu massacrer les séparatistes de Plymouth, si les Powhatans avaient cherché à rejeter à la mer les compagnons de John Smith, ils n’auraient eu aucun mal. C’est l’inverse qui se produit. Non sans méfiance, non sans incidents, dont l’origine se trouve dans les différences et les ignorances, les Indiens ont commencé par sauver de la mort les nouveaux venus. Là-dessus, les témoignages concordent. Voici celui de William Bradford, le gouverneur de la colonie de Plymouth. Il s’attendait au pire de la part des « sauvages » qui sont « cruels, barbares et perfides ». Quelle surprise ! En 1621, « vers le 21 mars, un certain Indien vint sans crainte parmi eux [les colons] et leur parla en mauvais anglais […] Il leur devint utile en les mettant au courant de beaucoup de choses concernant l’état de la contrée où il vivait […] et en leur décrivant les populations, leur nombre et leur force et qui était leur chef. Son nom était Samaset ; il leur parla d’un autre Indien dont le nom était Squanto, qui était natif de cet endroit, était allé en Angleterre et savait l’anglais mieux que lui-même. […] Il négocia la visite de leur grand sachem, nommé Massassoyt, qui vint quatre ou cinq jours plus tard avec un chef de ses amis et Squanto. Après l’avoir diverti et lui avoir fait quelques présents, ils conclurent une paix avec lui (qui dure maintenant depuis vingt-quatre ans). Ces choses faites, [le grand sachem] retourna chez lui […] ; mais Squanto resta avec eux et fut leur interprète et l’instrument envoyé par Dieu pour leur bien, au-delà de toute attente. Il leur apprit comment semer le grain, où prendre le poisson et se procurer d’autres commodités et fut leur guide dans de nombreux lieux d’où ils tirèrent profit. Il ne les abandonna jamais jusqu’à sa mort 2 ». Dans cet épisode bien réel et transformé en légende, le « bon sauvage » sert d’intermédiaire avec un monde inconnu et hostile, assure par ses informations la survie de la colonie et incarne la volonté divine. En 1607, John Smith a fait en Virginie une expérience comparable, au moment le plus critique de la toute jeune colonie : « Il plut à Dieu dans notre malheur, écrit-il dans ses souvenirs, d’inciter les Indiens à nous apporter du grain, qui était alors à moitié mûr, et de nous restaurer alors que nous nous attendions à ce qu’ils nous détruisent. […] Nos provisions s’étant épuisées en vingt jours, les Indiens nous apportèrent une grande quantité de grain et de pain tout préparé, ainsi qu’une grande abondance de gibier des rivières qui restaurèrent nos constitutions affaiblies. Plus tard, ils commercèrent amicalement avec moi et mes hommes, nous fournissant du poisson, des huîtres, du pain et du daim, tout en n’ayant aucun doute sur mes pensées, non plus que moi sur les leurs 3 . » En Virginie, le héros indien est une héroïne. La princesse Pocahontas, la fille du roi Powhatan, aida les colons à plusieurs reprises. En 1607, John Smith, on s’en souvient, est fait

prisonnier par les Indiens. On le traîne devant le roi qui a pris place, revêtu de sa robe en peau de racoon, devant un feu. Les guerriers et leur chef décident de mettre à mort l’Anglais. Alors, Pocahontas intercède en sa faveur. Powhatan se laisse convaincre et gracie John Smith. Pocahontas devient l’héroïne de Jamestown. Intelligente, généreuse, décidée, noble et symbole humain de la nature américaine, elle épouse un colon, John Rolfe, à qui elle a fait connaître la culture du tabac. Rolfe a, ensuite, l’idée de croiser les plants virginiens avec des plants importés des Indes occidentales. Une belle histoire d’amour qui provoque la prospérité de la colonie ! Et ce n’est pas fini. Pocahontas se convertit au christianisme et se rend en Angleterre. On l’admire, on la fête. Elle devient lady Rebecca. Hélas ! elle ne tarde pas à mourir. Les Indiens ont également aidé les colons à tirer profit des forêts américaines. Extraordinaire couverture forestière, du Saint-Laurent à la Floride, des Carolines à l’Oklahoma. Des conifères, comme le pin blanc, le sapin et le mélèze ; des arbres à feuilles caduques, comme le bouleau, le chêne, l’érable. Plus au sud, le cyprès, le noyer, le peuplier, le frêne. Une brochure, destinée à convaincre des candidats à l’émigration, exalte les beautés de la forêt virginienne : « C’est un bouquet de chênes, de pins, de cèdres, de cyprès, de mûriers, de châtaigniers, de lauriers, de sassafras, de cerisiers, de pommiers et de vignes, d’un aspect si délectable que l’œil le plus mélancolique du monde ne peut les regarder sans plaisir 4 . » De quoi ravir les Anglais qui manquent de bois dans leurs îles. D’ailleurs, pour les Narragansetts, il est évident que les Anglais ont traversé l’océan parce qu’ils n’avaient pas assez de bois chez eux. À vrai dire, cette forêt a déjà été mise à mal par les tribus indiennes. Elles ont l’habitude de pratiquer l’écobuage pour se procurer du bois de chauffage et stimuler les rendements du sol. Ce défrichement favorise la pénétration des Européens. C’est que pour accéder à l’intérieur du pays, ils remontaient les cours d’eau et découvraient ainsi de leurs canots des paysages et des implantations possibles. En ouvrant des clairières, les Indiens leur donnent accès à des territoires qui, par ailleurs, auraient paru inaccessibles. Le feu est aussi pour les Indiens une arme précieuse pour pratiquer la chasse. Les torches font peur aux daims ; les abeilles sont enfumées. Bref, il faut savoir se servir des ressources de la forêt pour mieux s’en approprier les richesses. Les Indiens sont des experts ; les colons s’efforcent de les imiter, tout comme ils copient la technique indienne pour défricher : à la base du tronc, les haches font sauter l’écorce ; privés de leurs branches et de leurs feuilles, les arbres sèchent et périssent. « À la longue, écrit Désiré Pasquet, les arbres finissent par pourrir ; un bon coup de vent les jetait par terre. On en utilisait une partie comme bois de chauffage ; quant aux autres, comme il fallait faire place nette pour les cultures, on les brûlait sur les lieux mêmes en les couvrant de brindilles. » Les Indiens sont encore d’excellents connaisseurs des cours d’eau et de la circulation hivernale. Ils enseignent aux colons comment construire des canots en écorce de bouleau, comment marcher sur la neige grâce à des raquettes, comment atteler des chiens à des

traîneaux. Ils font mieux, car ils se chargent d’approvisionner l’Europe occidentale en fourrures. Le castor est, en effet, l’une des grandes richesses de la forêt américaine et le Vieux Monde offre un marché presque illimité aux fourrures du Nouveau Monde. Les Anglais de la Nouvelle-Angleterre l’ont compris aussi vite que les Français du Canada et les Hollandais de la vallée de l’Hudson. Sur ce point, une anecdote mérite d’être rapportée. Les Pèlerins de Plymouth se libèrent en 1633 de leur dette à l’égard des marchands aventuriers de la métropole. Comment ? Grâce aux bénéfices qu’ils ont tirés du commerce des fourrures. C’est encore la fourrure qui attire dans la colonie du Massachusetts un grand nombre de nouveaux venus. Dans cette activité, les Indiens règnent en maîtres. Ils connaissent les cours d’eau et la forêt sur le bout des doigts. Ils apportent la précieuse marchandise dans des comptoirs d’échange, comme Springfield dans la vallée du Connecticut, ou Deerfield. Ce qui stimule les Indiens, ce sont les produits européens qu’ils peuvent acquérir contre des peaux : des couteaux, des peignes, des ciseaux, des haches, des aiguilles, des alènes, des miroirs, des houes, c’est-à-dire des produits de cette métallurgie du fer qu’ils ignorent et de la quincaillerie qui les éblouit. Ils recherchent aussi avec avidité des couvertures, des tissus, ou bien reçoivent du wam-pum, une monnaie indienne faite de colliers que les colons utilisent également. Du coup, leurs besoins s’accroissent. Il faut tuer un nombre grandissant de castors. Cet animal n’est pas prolifique. La chasse intense tend à raréfier les prises et, à plus longue échéance, à provoquer la disparition de l’espèce. Qu’à cela ne tienne ! Les Indiens s’enfoncent plus loin encore dans les forêts, sauf à négliger d’autres activités et à se heurter à d’autres tribus. Pour que la chasse soit rentable, il vaut mieux recourir à la technologie européenne. Les pièges en métal, par exemple, font mieux l’affaire. Mais surtout les armes à feu, qui ont tant effrayé les Indiens la première fois qu’ils ont entendu une décharge, deviennent un des éléments capitaux du commerce. Pour acquérir un peu plus de fusils et de poudre, il faut livrer un peu plus de peaux. Et pour livrer plus de peaux, plus de fusils sont nécessaires. Les tribus se laissent enfermer dans un cercle vicieux. L’arme à feu sert aussi à écarter ou à éliminer le concurrent, c’est-à-dire une autre tribu qui pourrait, à son tour, jouer le rôle d’intermédiaire avec les colons et les marchands. C’est de cette manière que les Iroquois imposent leur suprématie sur une vaste région. Plus tard et plus loin, dans les Grandes Plaines du XIX e siècle, l’adoption du fusil ajoutée à l’utilisation du

cheval transforme complètement les genres de vie, les rapports de force et les stéréotypes. On a souvent affirmé que l’Indien entre dans une dépendance totale à l’égard des artisans européens qui fabriquent et réparent les armes à feu et à l’égard des commerçants qui vendent les fusils et les munitions. La réalité est plus complexe. Très tôt, le gouverneur de la colonie de Plymouth a interdit la vente des armes aux Indiens. Une colonie voisine, Merry Mount, sans liens avec les séparatistes, se livrait sans vergogne à un trafic lucratif. Les Pèlerins ont dépêché contre elle une expédition militaire pour arrêter ce commerce diabolique. Des règlements sont adoptés et publiés pour renforcer l’interdiction de la vente

des armes. En 1622, le Conseil de la Nouvelle-Angleterre a cédé aux instances des colons et lancé une « Proclamation interdisant le commerce illégal et frauduleux en Amérique ». En vain. Ce n’est pas que les colons de Plymouth et du Massachusetts violent les règlements. Leur intérêt est de les respecter. Mais des contrebandiers en tout genre, des marins, des marchands sans attaches précises s’enrichissent aisément en vendant des fusils, et presque toujours les fusils les plus perfectionnés. Les amendes pleuvent sur les contrevenants qui se font prendre. Rien n’y fait. Les commerçants anglais ne manquent d’ailleurs pas d’observer que s’ils respectent la prohibition, leurs concurrents français et hollandais s’empressent d’occuper la place. Et puis, lorsqu’une colonie se sent menacée par des adversaires européens ou par des Indiens ennemis, elle n’hésite pas à armer ses alliés. Enfin, contrairement à une idée souvent répandue, les Indiens n’ont pas tardé à apprendre les techniques de réparation des armes et de fabrication des munitions. Comment feraient-ils autrement, quand la colonie du Massachusetts interdit à ses forgerons en 1640 de réparer les armes que possèdent les Indiens ? Les Narragansetts possèdent alors leur forge et leur forgeron. Et ils ne sont pas les seuls. On voit ainsi se créer peu à peu une situation nouvelle. Les contacts sociaux et commerciaux entre les deux mondes dégénèrent. Il est vrai que les Anglais ont su tirer parti de l’accueil plutôt amical qui leur a été réservé et qu’ils se sont adaptés aux comportements et aux habitudes des « sauvages » : ils fument aussi le calumet de la paix, échangent aussi des cadeaux avant d’entamer la moindre négociation commerciale. D’un autre côté, les Indiens acquièrent une notion dont ils n’avaient pas l’idée auparavant : la valeur d’une marchandise, calculée en fonction de l’offre et de la demande. Le commerce des fourrures plus que toute autre transaction les plonge dans un autre monde qui possède des siècles d’avance sur le leur. Ils se laissent attirer et tombent, les uns après les autres, dans la dépendance. L’incompréhension entre les deux mondes est encore plus frappante, lorsqu’il s’agit du problème de la terre. Les Anglais s’enferment dans la contradiction. D’une part, ils prétendent que la terre est vacante, qu’ils l’occupent au nom du roi et qu’ils en ont pris légitimement possession. D’autre part, ils acceptent de négocier avec les Indiens et admettent, en conséquence, que ceux-ci détiennent des droits sur le sol. La position des Indiens n’est pas plus simple. On a souvent affirmé qu’ils n’avaient aucun sens de la propriété individuelle, que la terre était pour eux la Mère nourricière, qu’ils s’en partageaient les fruits sans que personne puisse s’en approprier la moindre parcelle. Vision réductrice qui ne tient pas compte de la diversité du monde indien ! De fait, toutes les formes de propriété foncière existent dans les tribus indiennes, même si l’utilisateur du sol bénéficie toujours d’une sorte de priorité. Ainsi, chez les Hurons, un homme peut défricher et posséder autant qu’il veut. La propriété du sol reste dans sa famille, à condition que celle-ci continue à en assurer l’exploitation. Si la famille cesse de cultiver le sol, une autre famille a le droit de s’en emparer. En Nouvelle-Angleterre, il n’y a pas de cas où la terre ait été utilisée en commun par

plusieurs tribus ni même considérée au sein d’une tribu comme propriété collective. D’ailleurs, les Indiens manifestent peu de réticences à vendre des parcelles, d’autant qu’ils ne manquent pas de terres et qu’ils cherchent à en tirer des avantages matériels. Mais la tradition veut que le vendeur conserve son droit de chasse, de pêche, voire de culture. Une tradition qui, au moins pour les deux premiers droits, n’est pas totalement inconnue en Europe. En revanche, pour les colons, un achat est définitif. Il ne confère aux anciens occupants aucun privilège, surtout s’ils ne sont pas chrétiens. En outre, les colons recourent à l’argument de l’utilisation : une terre qui n’est pas mise en valeur par celui qui s’en déclare le propriétaire n’appartient en fait à personne. C’est la théorie du vacuum domicilium qui s’appuie sur les Écritures saintes (Genèse, 1,28 ; Sagesse, 9,2 ; Psaumes, 115,16). Comme l’écrivait John Winthrop avant de partir pour l’Amérique : « Les indigènes de la Nouvelle- Angleterre ne clôturent aucune terre. Ils n’y construisent aucune habitation. Ils n’y élèvent pas de bétail qui puisse améliorer le sol. En conséquence, ils n’ont aucun droit naturel sur ces contrées. Si nous leur laissons ce qui est suffisant pour leur usage, nous pouvons légalement prendre le reste. Il y en a assez pour eux et pour nous. » Au fond, la théorie du vacuum domicilium est appliquée par toutes les puissances coloniales de l’époque et même par les tribus indiennes. Là où l’incompréhension se manifeste, c’est lorsqu’il faut définir la vacance des terres. Pour les colons, elle se définit par l’absence de cultures, de maisons, bref d’installations visibles. Pour les Indiens, la terre est aussi un terrain de chasse. D’après un calcul que rapporte Philippe Jacquin, « seize kilomètres carrés dans l’Illinois pouvaient fournir en un an des centaines de kilos de glands et de noix, cent daims, dix mille écureuils, deux cents dindons et même cinq ours 5 ». On comprend, dans ces conditions, que la notion de propriété du sol n’ait pas revêtu la même signification chez les Indiens et chez les colons. Il faut aller plus loin dans l’explication. Si les colons ne comprennent pas les Indiens, c’est aussi qu’ils les méprisent, qu’ils ne respectent ni leurs comportements ni leurs croyances, qu’ils jugent inexistantes leurs structures politiques et sociales. Les Indiens n’ont ni foi ni loi. Ils vivent dans une société anarchique, tandis que les Anglais ont mis sur pied la société ordonnée qui s’offre en modèle. Il va de soi que les Indiens ne partagent pas ce point de vue et le font savoir. Encore au XIX e siècle, un chef indien s’adresse à un interlocuteur blanc en ces

termes : « Nous étions un peuple sans loi, mais nous étions en très bons termes avec le Grand Esprit, Créateur et Maître de toutes choses. Vous présumiez que nous étions des sauvages. Vous ne compreniez pas nos prières. Vous n’essayiez pas de les comprendre. Lorsque nous chantions nos louanges au soleil, à la lune ou au vent, vous nous traitiez d’idolâtres. Sans comprendre, vous nous avez condamnés comme des âmes perdues, simplement parce que notre religion était différente de la vôtre. » Toutefois, le mépris que témoignent les Anglais ne sous-tend pas une politique

systématique vis-à-vis des Indiens. Pour la bonne raison que dans les colonies naissantes le pouvoir de décision est disséminé, qu’il n’y a pas de règle universelle et que tout dépend du rapport des forces. Or, jusqu’à la fin du XVIII e siècle, Anglais et Indiens sont placés sur un pied

d’égalité. Ce n’est qu’au lendemain de la guerre d’Indépendance que le plateau de la balance penche en faveur des Blancs. Pendant cent cinquante ans, la pénétration des idées et des technologies européennes est irrésistible. C’est le bouleversement des sociétés indiennes qui s’annonce, et sa conséquence : la prise de possession du continent américain par les colons. Que devaient faire les Anglais ? Que pouvaient faire les Indiens ? Autant de questions que ne se posaient pas les hommes du XVII e siècle. Trois siècles plus tard, avons-nous seulement une

réponse à proposer ?

L’affaiblissement des sociétés indiennes

Les sociétés indiennes sont très rapidement affaiblies par les maladies qui les assaillent, le déclin de leurs valeurs spirituelles et les effets des guerres que les tribus se livrent entre elles ou qu’elles livrent aux colons blancs. La maladie est un fléau sur lequel il convient d’insister. Elle a beaucoup réduit la résistance des Indiens. C’est que, dès qu’ils entrent en contact avec les Européens, ils sont atteints par la variole, la rougeole, la varicelle, le choléra ou la fièvre écarlate. Toutes affections qui ont, dans leurs formes les plus graves, disparu de nos sociétés industrielles, mais qui, il y a trois cents ans, étaient mortelles. Les Indiens furent, plus encore que les Européens, les victimes désignées des épidémies. Toujours dans les mêmes conditions : plus ils vivent à proximité des colons, plus ils sont frappés. Le recul démographique, pour autant qu’on puisse en juger, prend des proportions dramatiques. Les Hurons étaient près de 30 000 au début du siècle. Les épidémies de rougeole réduisent leur population au quart. Les Iroquois sont touchés à leur tour. La fragilité des tribus indiennes ne s’atténue pas au XVIII e siècle. Bien

au contraire. Elle s’accentue à mesure que les Européens poussent vers l’ouest. Encore en 1850, le choléra tue beaucoup plus chez les Blackfoot des Grandes Plaines que parmi les Blancs. Si l’on s’en tient aux premières années du XVII e siècle, il faut rappeler que déjà en 1616-

1617, avant l’arrivée du Mayflower, les Indiens de la Nouvelle-Angleterre sont décimés par la peste – un fléau sans doute introduit par des marins anglais. Cinq ans plus tard, un voyageur décrit l’horrible spectacle « des os et des crânes ». Le tiers de la population indigène autour de la baie de Narragansett et le long de la Penobscot a disparu. En 1633-1634, la variole tue environ 700 Indiens de la tribu des Narragansetts et des milliers d’autres appartenant à des

tribus voisines. Au grand soulagement des puritains qui sont alors en pleine dispute avec les indigènes. Un chroniqueur exprime le sentiment qui prévaut chez les Blancs : « Dieu mit fin à la controverse en envoyant la variole parmi les Indiens. » Ce qui ne signifie pas que les puritains n’ont pas aidé les malades, assisté les moribonds et enterré les cadavres. Ils ont même, dans certains cas, adopté les orphelins. Mais si les Indiens succombent, c’est que Dieu protège les puritains et leur a réservé le droit de s’installer en Amérique. « Si Dieu n’était pas satisfait de nous voir occuper ces contrées, écrit John Winthrop, pourquoi chasserait-il les indigènes ? Et pourquoi fait-il de la place pour nous, en réduisant leur nombre au moment où le nôtre croît ? » Le greffier de Charlestown se contente d’observer : « Sans ce coup, terrible et extraordinaire, que Dieu vient de porter aux indigènes, nous aurions eu beaucoup plus de difficultés à trouver de la place et nous aurions dû acheter la terre beaucoup plus cher. » Quoi qu’il en soit, il reste à comprendre pourquoi les Indiens sont plus atteints que les Blancs. Tous les explorateurs s’accordent pour donner la même description des populations locales : des corps solides, une taille élancée qui fait des Européens des hommes petits, des muscles saillants, une résistance inébranlable au froid, à la course, aux efforts physiques. Mais deux faiblesses apparaissent vite. Les Indiens ne résistent pas aux travaux des champs, en particulier dans les plantations de tabac et de sucre. Au grand désespoir des colons de la Virginie et des Carolines qui auraient bien aimé les réduire en esclavage. Sans doute ne sont- ils pas protégés contre les rayons ultraviolets, encore que l’explication ne convainque qu’à moitié (les Indiens ne sont-ils pas présents sur le continent américain sous toutes les latitudes ?). Autre faiblesse : l’impossibilité de résister aux maladies venues d’Europe, car l’Amérique est restée jusqu’alors isolée. Les Indiens se sont dotés d’un système d’immunisation qui convient à leur environnement. Ils ont même su combattre, par le recours aux plantes, le terrible scorbut, ce qui fait l’émerveillement des marins européens. Ils n’étaient nullement préparés à un choc biologique. L’alcoolisme est encore plus destructeur. Les marchands européens ont tendance à encourager le vice, non seulement parce que l’alcool est un produit qui rapporte, mais aussi parce qu’un interlocuteur ivre accepte n’importe quoi. Mais il faut ajouter que les Indiens sont responsables de leur propre alcoolisme. Les témoins sont parfois éberlués par le comportement des indigènes : le rhum coule à flots dans les campements et dans les comptoirs commerciaux ; des hommes s’écroulent, ivres morts ; d’autres réclament à cor et à cri les « eaux fortes » dont on peut imaginer la médiocre qualité. Pour des raisons morales, qui laissent les Virginiens indifférents, les puritains sont outrés. Ils s’empressent, une fois de plus, d’adopter des règlements qui interdisent la vente d’alcool aux Indiens. Avec la même efficacité que la prohibition de la vente des armes. Beaucoup de tribus apprennent en peu de temps à distiller et fabriquent, par exemple, du brandy. Pourquoi cette ruée sur l’alcool ? Les Indiens utilisaient des drogues, mais ne connaissaient pas l’alcool avant l’arrivée des Européens. Ils n’ont donc aucune résistance

acquise. Peut-être boivent-ils par désespoir, pour retrouver les fantasmes et les rêves qui traversent la conscience indienne, pour atteindre une nouvelle forme de convivialité. Des explications qui, semble-t-il, n’expliquent rien. En revanche, les observateurs rapportent que les Indiens s’enivrent très rapidement. On a dit que cela résulte de leur alimentation. Le maïs et les haricots apportent au sang des quantités considérables de glucose et suscitent l’endurance légendaire des Indiens, en même temps qu’un rythme cardiaque plutôt lent. Le sucre raffiné, l’alcool distillé sont des sources d’énergie à forte concentration. Le métabolisme des Indiens ne parvient pas à les assimiler. De là, l’ivresse soudaine et de très graves séquelles. Il n’est pas douteux que l’alcoolisme a fait plus de victimes indiennes que la variole et les armes à feu. Il a contribué à l’augmentation sensible du taux de mortalité. Le déclin des valeurs spirituelles suit tout naturellement l’affaiblissement du corps. La dégénérescence, la maladie et la mort conduisent les tribus à s’interroger sur les fondements spirituels de la civilisation indienne. Tous ces maux proviennent-ils de l’abandon des valeurs traditionnelles ? Faut-il fuir sans compromission les « cadeaux » de l’Europe ? Pourquoi les sorciers, les medicine men, ne réussissent-ils plus à guérir ? Comment expliquer que les Européens soignent avec plus d’efficacité ? Est-ce à dire que leur dieu est plus puissant que le Grand Esprit, que leurs prières sont mieux entendues ? Difficile de répondre à ces questions, surtout lorsque des missionnaires chrétiens parcourent le pays indien à la recherche de nouveaux catéchumènes, ridiculisent grâce à leurs connaissances des convictions et des pratiques héritées des ancêtres. Le prosélytisme surprend les Indiens, car il est contraire à leurs mentalités. Les subtilités dogmatiques, ce qui distingue les catholiques des protestants et les diverses sectes protestantes entre elles, sont incompréhensibles. Beaucoup d’Indiens se convertissent pour faire plaisir à un missionnaire, pour acquérir les pouvoirs dont il paraît investi, parfois pour jouir d’avantages matériels. À vrai dire, tous les colons cherchent à convertir. Peut-être un Espagnol ou un Français aurait-il réagi comme ce chef spirituel des Pèlerins apprenant que des Indiens ont été tués : « Comme il aurait été heureux, écrit-il avec sincérité, si vous en aviez converti quelques-uns avant de les tuer. » Des efforts ont été accomplis en Nouvelle-Angleterre. La Société pour la diffusion de l’Évangile en Nouvelle-Angleterre est créée en 1649 par le parlement de Londres et reçoit une charte royale en 1662. Un collège indien est ouvert à Harvard au même moment pour initier les indigènes au christianisme. Des missionnaires, dévoués et actifs, s’adonnent à la conversion des âmes, comme John Eliot et Daniel Gookin. En Virginie, les résultats sont encore plus limités. Le plus important fut la conversion de Pocahontas. Rien qui ressemblât aux villages d’Indiens convertis, les praying Indians, qui se construisent autour des cités puritaines. Ce qui rend les résultats précaires et décevants, c’est d’abord la résistance des Indiens à la pénétration du christianisme. Comme s’il s’agissait d’un corps étranger qu’ils rejetteraient de toutes leurs forces. Et surtout, ce sont les guerres avec les colons qui réduisent à néant les efforts des missionnaires. En période d’hostilité, les praying Indians sont

suspects dans les deux camps et les colons éprouvent alors plus d’enthousiasme à massacrer les « sauvages » qu’à les convertir. Pour bien comprendre les guerres indiennes d’avant la Révolution, il faut les replacer dans le cadre des relations politiques entre colons et indigènes. L’idée fondamentale des Anglais, c’est que la souveraineté politique appartient au roi d’Angleterre. Un incident, qui se produit dans la Virginie de 1608, est de ce point de vue très révélateur. Le roi Powhatan refuse de se rendre jusqu’à Jamestown pour y recevoir les cadeaux que lui a envoyés le roi d’Angleterre. Tout comme il refuse de se laisser couronner en signe de soumission et préfère se couronner lui-même. Quant aux puritains du Massachusetts, ils combattent énergiquement ceux d’entre eux qui doutent du pouvoir éminent de l’Angleterre. Là encore, pourtant, tout dépend du rapport des forces. Les Iroquois disposent d’une force suffisante pour faire respecter leur indépendance. Et ils le proclament : « Nous sommes nés libres. Nous ne dépendons ni de Yonnondio [la Nouvelle-France] ni de Corlaer [New York]. Nous pouvons aller où nous voulons et emmener avec nous qui nous plaît. » Toutefois, il n’est pas rare que surgissent des querelles, voire des hostilités entre des tribus. Certaines ont l’imprudence de demander l’aide des colons et même de les supplier de construire sur leur territoire des forts militaires. Ces postes servent à la protection des indigènes. Mais la protection devient vite un protectorat. Dans la vie quotidienne, les relations sont illustrées par des échanges de cadeaux, des discours amicaux et des services mutuels. Rien ne va plus lorsque les colons manifestent leur avidité pour des terres indiennes, s’en emparent par la violence ou par des accords malhonnêtes. Si l’on se réfère au vocabulaire des Blancs, les Indiens se livrent alors à des « massacres » et les colons sont contraints de faire la guerre aux « sauvages qui vivent dans leur voisinage ». Nous avons de nombreux exemples de ce scénario. La tension entre les Virginiens et les Powhatans ne cesse de monter. En 1622, le frère de Powhatan, Opechankanough, se révolte et tue 347 Anglais. Il recommence en 1647 et fait cette fois-ci 500 victimes, mais il meurt au combat. Inutile d’ajouter que pour les Virginiens, les Indiens sont des hommes à abattre sans autre forme de procès. Tous les moyens sont bons, y compris « nos molosses qui confondent ces sauvages, nus, tannés et difformes, avec les bêtes sauvages et qui sont si féroces lorsqu’ils s’attaquent à eux qu’ils les craignent plus que leur vieux diable ». En Nouvelle-Angleterre, schéma identique. La guerre contre les Péquots en 1637, dans la vallée du Connecticut, est menée sans pitié par les puritains qui se font aider par les Narragansetts. Elle se termine par l’extermination des Péquots. Les chroniqueurs puritains ne nous font grâce d’aucun détail, comme s’il s’agissait pour eux d’un autre combat entre les Hébreux et les Amalécites. Au terme du carnage, les vainqueurs « offrirent leurs prières à Dieu qui avait œuvré si merveilleusement pour eux ». En 1675, la guerre éclate entre la colonie de Plymouth et les Wampanoags dont le chef, le roi Philippe, sème la terreur de

Providence à Deerfield. La répression est impitoyable. Le roi Philippe finit par être tué et sa tête, exposée sur la place de Plymouth. Circonstance aggravante : les guerres entre la France et l’Angleterre. Bien des tribus indiennes choisissent leur camp, en fonction de leurs intérêts politiques et commerciaux. Elles deviennent, en conséquence, des mercenaires qu’on paie suivant le nombre de scalps rapportés de la bataille. En fin de compte, elles font la guerre pour les grandes puissances, quand ce n’est pas à leur place. Elles s’autodétruisent, à moins que l’une des grandes puissances vaincue, les Indiens qui ont choisi le mauvais côté ne soient abandonnés au bon plaisir des vainqueurs. L’histoire se répète fréquemment, jusqu’à la disparition de l’Empire français d’Amérique du Nord en 1763. Après, les Indiens seront impliqués, avec les mêmes effets désastreux, dans les conflits qui opposent les Américains et l’ancienne métropole. La cruauté de ces guerres nous choque. Faut-il rappeler que la guerre de Trente Ans qui ravage l’Europe au XVII e siècle est, elle aussi, une tragédie ? D’ailleurs, gardons-nous

d’imaginer que les colons sont tout-puissants et assassinent des ennemis sans défense. Les Indiens sont souvent bien équipés. Les colons, en revanche, se battent le dos à la mer et cherchent à assurer définitivement leur sécurité. Mais ils ont la certitude d’avoir « Dieu à leurs côtés ». Le sentiment de l’élection divine les rend peu sympathiques. Ils donnent l’impression de monopoliser les bonnes raisons et de combattre, à tous coups, les « vilains » de l’histoire. À leur décharge, on retiendra que ce sont leurs écrits, et leurs écrits seuls, qui constituent nos sources. Nous ne savons pas comment les Indiens voyaient leurs ennemis. Ce qui s’est produit en Nouvelle-Angleterre et en Virginie, les autres colonies le répètent, qu’il s’agisse des Carolines, du Maryland ou du New York. À deux exceptions près. Dans la colonie du Rhode Island, la forte personnalité de Roger Williams change la nature des relations entre Indiens et colons. S’il a rompu avec les puritains du Massachusetts, c’est qu’il croyait et déclarait que l’Amérique appartient aux tribus indiennes. En 1643, il écrit A Key into the language […] of the Nations in that Part of America, called New England (la Clef des langues des nations dans cette partie de l’Amérique qu’on appelle la Nouvelle-Angleterre). Son but, c’est convertir les païens. Mais Williams a d’autres soucis, notamment le souci de préserver l’existence du Rhode Island. Il se désintéresse très vite des Indiens. Les quakers de Pennsylvanie forment la deuxième exception. Leur localisation est essentielle. Impossible d’imaginer la croissance de la colonie sans faire référence à la présence indienne qui s’incarne, en l’occurrence, dans la puissante confédération des Iroquois et dans la tribu algonquine des Delawares. Dès 1682, William Penn adresse une lettre à l’« Empereur du Canada », entendons : le chef des Iroquois. Il lui annonce la fondation de la Pennsylvanie. De fait, Penn s’efforce d’acheter des terres indiennes en respectant les règles et de se conformer aux traités. Rien ne devrait donc menacer le pacifisme des quakers. Hélas ! Malgré des débuts prometteurs, la suite des événements ne manque pas de susciter des déceptions. La pression des colons s’accentue et aboutit à l’expulsion des Delawares. Comment faire avec les

Iroquois ? Entre le gouverneur de la colonie, qui n’est pas un quaker, et l’assemblée législative qui, elle, se compose de quakers, les divergences de vues s’approfondissent. En 1748, l’assemblée refuse de voter des crédits pour la défense de Philadelphie, mais elle alloue 500 livres pour aider les Indiens à survivre et pour conserver d’amicales relations avec eux. Peu après 1756, des incidents ensanglantent l’ouest de la colonie. Bien que des colons aient été massacrés, l’assemblée décide de réglementer un peu plus justement les relations commerciales avec les Indiens. Les massacres continuent. Les colons de l’Ouest, excédés, viennent protester à Philadelphie. Le gouverneur finit par déclarer la guerre aux Shawnees et aux Delawares. Les quakers se retirent de l’assemblée. Quant aux Iroquois, leur sort dépendra de l’issue de la guerre franco-anglaise, dite guerre de Sept Ans, et finalement de la guerre d’Indépendance. Ajoutons, pour donner de la Pennsylvanie une image plus complète, qu’elle s’est transformée au XVIII e siècle en champ privilégié d’expérimentations religieuses et que

l’une des communautés utopiques qui s’y fixent, les Frères moraves, a beaucoup fait pour christianiser les Indiens et améliorer leur sort.

À la fin du XVIII e siècle, le danger indien s’est éloigné. Les tribus de la côte atlantique ont

été soumises, rejetées plus à l’ouest ou massacrées. La menace se localise maintenant sur les franges les plus occidentales des colonies. Elle concerne les plus aventureux des colons, et non les plus anciens ou les plus riches. Désormais, c’en est fini des relations égalitaires entre Blancs et Peaux-Rouges. Signe des temps, en Europe comme en Amérique, les savants et les philosophes s’interrogent gravement sur les caractéristiques de l’Indien. Buffon souligne ses faiblesses et ses infirmités. Jefferson soutient l’opinion contraire. Le temps des guerres indiennes s’est achevé, à l’est des Appalaches. Le combat a cessé faute de combattants.

1. Cf. Élise Marienstras, La Résistance indienne aux États-Unis du XVI e au XX e siècle, Paris, Gallimard-Julliard, coll. « Archives », 1980, p. 25.

2. Cité par Élise Marienstras, op. cit., p. 61.

3. Ibid., p. 53.

4. Désiré Pasquet, Histoire politique et sociale du peuple américain, Paris, Auguste Picard, 1924-1931, vol. 1, p. 5.

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La société coloniale

Étonnante réussite ! L’Angleterre du XVII e siècle a fondé des colonies en Amérique du

Nord sans leur accorder une importance capitale, en donnant la part belle à l’initiative privée. Ces « plantations 1 » ont survécu, se sont développées et voici qu’au siècle suivant, elles forment le joyau de l’Empire. À la veille de la Révolution, leur population équivaut au tiers de la population métropolitaine. Elles fournissent à la mère patrie des produits de première valeur, comme le tabac, le riz, le bois et l’indigo. Leur sol porte des récoltes de blé et de maïs qui non seulement suffisent aux besoins des colons, mais donnent des surplus exportables qui nourrissent les îles à sucre des Antilles. Au début du XVIII e siècle, l’économie coloniale produit

aux environs de 4 % de l’économie britannique ; soixante-quinze ans plus tard, le tiers. Rien ne paraît pouvoir arrêter ce magnifique essor. John Smith et John Winthrop, rêveurs impénitents, auraient-ils pu imaginer un plus bel avenir pour la Virginie et le Massachusetts ? Mais tout au long du chemin, se profilent les origines lointaines de l’indépendance.

La population des colonies

L’explication de l’enrichissement tient d’abord à la démographie. D’après des estimations qui n’ont rien à voir avec un recensement, la Virginie comptait 2 500 habitants en 1630, le Massachusetts 506 et l’ensemble des établissements coloniaux, du Maine à la baie de New York, moins de 5 000. Il faut multiplier ce chiffre par dix pour évaluer la population coloniale en 1720. Au moment où les Américains proclament leur indépendance, ils sont 2,5 millions, dont 1 950 000 Blancs, 520 000 Noirs et, dans les limites politiques des États, 100 000 Indiens au plus. Benjamin Franklin observe, non sans raison, que la population double tous les vingt ans. Le premier recensement officiel date de 1790 et ne lui donne pas tort, puisque les 4 millions sont alors atteints. Ces chiffres appellent des commentaires. On a tendance à penser que l’augmentation résulte pour l’essentiel de l’immigration. Et, pour conforter cette impression, on ne manque

pas de citer les célèbres Lettres d’un cultivateur américain de Michel-Guillaume Jean de Crèvecœur, un pionnier d’origine française, qui en 1782 s’est fait le chantre du melting pot. L’Américain, écrit-il, « c’est un mélange d’Anglais, d’Écossais, d’Irlandais, de Français, de Hollandais, d’Allemands et de Suédois ». Mélange sans doute, mais pas dans des proportions égales. On connaît les origines nationales des Américains de 1790 : 60,9 % sont d’origine anglaise, 8,3 % d’origine écossaise, 9,7 % d’origine irlandaise, 8,7 % d’origine allemande. La très grande majorité vient des îles Britanniques. De plus, il convient de souligner que l’essor démographique résulte, au XVIII e siècle, de

l’accroissement naturel, et non de l’immigration. Première observation : le taux élevé de natalité. Il varie de 40 à 50 ‰, en s’approchant parfois du maximum biologique (55 ‰). Dans l’Europe de la même époque, le taux se situait plus bas, entre 30 et 40 ‰. Dans son étude sur Plymouth au temps des Pèlerins, John Demos souligne que l’âge des hommes au mariage ne cesse pas de s’abaisser : 27 ans lors de la fondation de la colonie, puis 26,1 ans, 25,4 ans et 24,6 ans à la fin du XVII e siècle. Pour les femmes, il se situe, pour le dernier

sondage, à 22,3 ans, car la puberté survenait plus tard qu’aujourd’hui. L’interprétation est relativement simple. L’âge au mariage varie suivant les ressources disponibles. Or, la terre ne manque pas dans les colonies. Il n’est pas nécessaire d’attendre avant de se marier. Du coup, le nombre des enfants est plus élevé, d’autant que pour des raisons économiques et secondairement religieuses, les colons ne recourent pas aux pratiques anticonceptionnelles. Dans un ménage, les naissances ont lieu tous les deux ans. Le bébé est nourri au sein pendant une douzaine de mois, ce qui réduit la fécondité de la mère. Puis, intervient la conception du deuxième enfant, et ainsi de suite. Les familles nombreuses ne sont pas exceptionnelles. Dix ou quinze enfants, cela semble normal. Mais si un homme est, en moyenne, le père de sept enfants, beaucoup de femmes meurent en couches, une sur six ou sept. De là, des remariages, à la suite d’un veuvage, qui parsèment l’histoire sociale du XVIII e siècle. Les couples sans

enfants sont rares et, dans la quasi-totalité des cas, n’ont pas souhaité la stérilité de l’union. Enfin, on a constaté que 15 % seulement des familles de la Nouvelle-Angleterre ont moins de trois enfants. Deuxième observation : l’Amérique du Nord a un taux de mortalité plus bas que l’Europe. En Europe, il monte jusqu’à 35 ou 40 ‰, ce qui contribue à la stagnation démographique ou, mieux, à une très faible augmentation. Dans les colonies américaines, il a glissé en dessous de la barre des 25 ‰, la Nouvelle-Angleterre faisant mieux que la Virginie. Les historiens, cette fois-ci, éprouvent des difficultés à expliquer cette différence entre les deux rives de l’Atlantique. Une meilleure alimentation en Amérique ? Un chauffage plus régulier, grâce à l’abondance du bois ? L’absence ou la relative innocuité des épidémies, à cause de la dissémination géographique des établissements ? Autant de bonnes raisons qui ne s’excluent pas l’une l’autre et qui aboutissent, dans un premier temps, à abaisser très sensiblement la mortalité infantile : 10 à 15 % en Nouvelle-Angleterre, contre 20 % en Angleterre. En

conséquence, la population coloniale a un taux d’accroissement qui s’établit aux environs de 1,5 %, quel que soit le groupe ethnique ou racial. En outre l’espérance de vie, une fois que le cap de la petite enfance a été franchi, se compare tout à fait à celle de l’époque contemporaine. Pour le Plymouth du XVII e siècle, un homme de 21 ans peut espérer vivre

jusqu’à 69 ans, une femme jusqu’à 62,4 ans (la différence provient des risques inhérents à la maternité). Un homme et une femme de 50 ans ont en moyenne devant eux 23 à 24 ans de survie. Un autre historien démographe, Philip Greven, qui a étudié l’exemple d’Andover (Massachusetts), aboutit à des conclusions semblables. Les Américains, sur ce point, sont en avance sur les Européens. Et l’on peut estimer qu’après 1750 l’accroissement naturel correspond à 95 % de l’essor démographique des colonies.

correspond à 95 % de l’essor démographique des colonies. Une fois qu’a été souligné le phénomène

Une fois qu’a été souligné le phénomène déterminant de la croissance naturelle, il faut en revenir à l’immigration. À condition de ne pas céder au lyrisme de Crèvecœur : « De ce fonds bigarré, poursuivait le fermier poète, cette race qu’on appelle les Américains est née. […] Dans ce grand asile américain, les pauvres de l’Europe, par quelque moyen que ce soit, se sont rencontrés. […] Hélas ! les deux tiers d’entre eux n’avaient pas de pays. Un misérable qui erre sans but, qui travaille et meurt de faim, dont la vie est une scène continuelle d’afflictions et de pénuries, un tel homme peut-il dire que l’Angleterre ou tout autre royaume

est son pays ? » Ce qui est contestable dans cette description, ce n’est pas l’analyse des motivations. Car les immigrants, tout en ayant des motivations fort diverses, sont surtout attirés par les ressources et l’abondance de la Terre promise. Mais les seuls pauvres ne constituent pas les bataillons de l’immigration. Bien au contraire. Il faut payer pour traverser l’océan. Aussi pourrait-on diviser les immigrants en trois groupes : les immigrants volontaires, les immigrants recrutés de bon ou de mauvais gré, les immigrants malgré eux. Pour les uns comme pour les autres, les conditions de la traversée sont extrêmement pénibles. Cinq à huit semaines de navigation, dans la promiscuité, sur un frêle navire qui fait courir autant de dangers que les maladies épidémiques, une alimentation cruellement insuffisante… bref, la première victoire d’un immigrant, c’est d’arriver en Amérique. Il n’est pas rare que 10 % des passagers meurent au cours de la traversée. Et ceux qui ont survécu conservent d’inoubliables impressions, comme cet immigrant allemand : « Le navire est rempli de signes pitoyables de détresse : des odeurs, des relents, des horreurs, des vomissures, toutes les sortes de mal de mer, la fièvre, la dysenterie, les maux de tête, la chaleur, la constipation, les infections, le scorbut, les tumeurs, les affections buccales et d’autres maladies semblables qui résultent de l’état avarié et de la forte teneur en sel de la nourriture, particulièrement de la viande, ainsi que l’eau très mauvaise et sale, ce qui provoque la destruction et la mort misérable de beaucoup. Ajoutez à cela le manque de nourriture, la faim, la soif, le froid, la chaleur, l’humidité, la peur, les vexations, les lamentations et d’autres ennuis. » Passe encore de supporter tant d’épreuves, si l’on a décidé librement de vendre ses biens, d’emmener femme et enfants ou de les faire venir plus tard, et de partir pour l’Amérique. Jusqu’à la dernière décennie du XVII e siècle, neuf immigrants sur dix sont des Anglais. Puis,

une nouvelle période s’ouvre et l’immigration diversifie ses origines. Voici qu’arrivent les huguenots français, avant et surtout après la révocation de l’édit de Nantes. Bon nombre d’entre eux ont d’abord fait un séjour en Angleterre, en Hollande, dans les cantons suisses, dans les États allemands. Ils sont artisans ou bien pratiquent la viticulture et la sériciculture – deux spécialités que les colonies américaines recherchent avec ardeur. Ils s’installent dans les treize colonies, tout en préférant la Caroline du Sud, la Virginie, la Pennsylvanie, le New York. La Nouvelle-Angleterre ne les accueille pas volontiers, sans doute parce qu’ils ne sont pas congrégationalistes et qu’en temps de guerre avec la Nouvelle-France, on les prend pour des Français (ce qu’ils ne sont plus) et qu’on oublie leurs convictions calvinistes. Quoi qu’il en soit, ils forment en 1699 à Charleston une communauté de 483 personnes. En 1764, toujours en Caroline du Sud, ils créent la ville de New Bordeaux. D’autres huguenots ont fondé, en 1695, au nord de New York, la ville de New Rochelle. Et pourtant, la communauté huguenote ne tarde pas à se fondre dans la société américaine, au point d’y disparaître. Ce n’est pas qu’elle n’ait pas réussi sur le plan matériel. Elle prospère. Le plus riche des planteurs de Caroline du Sud se nomme Manigault. Les de Lancey, de Forest, Vassar et de La Noye (anglicisé en Delano, des ancêtres de Franklin Roosevelt) sont de grands propriétaires de la

vallée de l’Hudson. Même à Boston, des marchands comme les Faneuil, les Bowdoin, un artisan comme Paul Revere témoignent de la vitalité et du dynamisme des huguenots. Toutefois, si l’on compte 55 000 Américains qui ont des origines françaises en 1790, ils sont trop disséminés pour former une communauté soudée et influente. Il n’est pas question qu’ils joignent leurs forces à celles des catholiques français et acadiens qui se fixent dans le Sud. La deuxième génération perd l’usage du français. Puis, par opportunisme ou par inclination, les huguenots s’intègrent à l’Église anglicane et abandonnent leur originalité religieuse. Ce n’est pas le cas des Écossais. Presbytériens, ils sont ; presbytériens, ils restent. Dans le même temps, ils se font agriculteurs, parfois commerçants, la Bible dans une main, le fusil dans l’autre, individualistes, querelleurs, toujours remuants, un peu à l’écart des autres colons qui se méfient d’eux. À vrai dire, la plupart d’entre eux ont émigré d’Irlande. Ce sont des Scotch-Irish qui sont passés d’Écosse en Ulster au XVII e siècle. Dans les années 1715-1740, des

communautés entières, avec leurs pasteurs, traversent l’Atlantique. C’est que le régime de la propriété foncière les défavorise : les propriétaires anglais n’habitent pas l’Ulster, mais exigent des loyers élevés et, comme si cela ne suffisait pas, accordent des baux relativement courts. Les premiers départs en 1717-1718 ouvrent la voie. Les armateurs découvrent là une source de profits et se mettent à faire de la publicité pour l’Amérique. Les propriétaires fonciers s’inquiètent. Rien n’y fait. Les Scotch-Irish continuent de partir, au point qu’au lendemain de l’indépendance, ils sont 250 000 aux États-Unis. Ils commencent par s’installer en Nouvelle-Angleterre. Une fois de plus, l’accueil des puritains n’est pas chaleureux. Comme les relations maritimes entre Belfast ou Londonderry et Philadelphie abaissent le prix du voyage, ils débarquent en masse en Pennsylvanie. Et les Scotch-Irish s’enfoncent à l’intérieur du continent. Pas de terres disponibles ou pas de terres à un prix accessible ? Ils ne s’embarrassent pas de scrupules inutiles. Ils font du squatting et s’établissent sans titre de propriété au pied des Appalaches, puis de l’autre côté de la chaîne. Dans l’arrière-pays, de la Pennsylvanie à la Georgie en passant par la Virginie et les Carolines, la Frontière est le domaine des Écossais d’Irlande, bientôt rejoints par des Écossais des Lowlands et des Highlanders qui émigrent, eux aussi, par clans entiers dans la vallée de l’Hudson et dans celle de la Mohawk. Reste l’immigration allemande. Sa diversité est extraordinaire : des piétistes de tout poil, des luthériens, des réformés – originaires de tous les États allemands, surtout de ceux de la vallée du Rhin, et des cantons suisses. Tantôt ils ont payé leurs frais de voyage, tantôt ils n’ont versé qu’une partie du prix et, une fois parvenus en Amérique, s’engagent à rembourser sous forme de travail (ce sont des redemptioners). Le havre pour les Allemands, c’est d’abord et avant tout la Pennsylvanie. C’est ce qu’a voulu William Penn pour assurer la réussite de l’« expérience sacrée ». Une fois créé, le courant s’est maintenu. Germantown, à deux pas de Philadelphie, le comté de Lancaster, plus à l’ouest, sont les lieux privilégiés du rassemblement allemand, au point qu’en 1766 Franklin fait remarquer qu’avec 110 000 à 150 000 Allemands,

la Pennsylvanie est pour un tiers germanique. De plus, les Allemands sont aussi installés dans la vallée de la Shenandoah en Virginie, dans les Carolines et en Georgie, dans le comté Frederick en Maryland, sans oublier la vallée de l’Hudson. Des huguenots, des Écossais, des Allemands, mais aussi des Irlandais du Sud, des Hollandais de l’ancienne Nouvelle-Hollande, des Suédois de l’ex-Nouvelle-Suède, des Juifs sépharades dont le premier groupe se fixe en 1654 à La Nouvelle-Amsterdam, dont un autre groupe préfère un peu plus tard Newport (Rhode Island), etc., bref, une Amérique diverse, pluri-ethnique, une mosaïque de peuples. En apparence seulement, car un immigrant blanc sur deux, peut-être même deux sur trois, est un serviteur sous contrat, un indentured servant, qui vient d’Angleterre. Malgré son rôle prépondérant dans le peuplement des colonies, cette catégorie sociale a longtemps été méconnue. Les serviteurs sous contrat ne sont pas des esclaves. Ils conservent leurs droits de sujets britanniques et peuvent, par exemple, assigner leur maître devant un tribunal ou déposer à la barre. Pourtant, ils ne sont pas libres. Pendant un nombre d’années variable, en général de quatre à sept ans, ils donnent leur force de travail à un maître. Le contrat rempli, ils s’installent où ils veulent, bénéficient d’une indemnité sous forme d’argent ou de terre et vivent comme n’importe quel autre colon. On ne saurait les ranger dans la catégorie des immigrants volontaires, car leur transport en Amérique a fait l’objet d’une négociation commerciale et suscite un commerce rentable. Ils sont recrutés, de bon gré, rarement par la force, pour aller travailler dans les colonies. Ne disposant pas de l’argent nécessaire au paiement des frais de voyage, ils se sont vendus à un capitaine de navire. Celui- ci, dès son arrivée en Amérique, les revend avec bénéfice à un propriétaire foncier qui a besoin de main-d’œuvre. Contre son travail, le serviteur reçoit la nourriture, le logement, les vêtements, une généreuse ration d’alcool. Il va de soi que le maître est tenu de ne pas maltraiter son serviteur et que le serviteur doit respecter les termes et la durée du contrat. La plupart des serviteurs sont des hommes âgés de quinze à vingt-cinq ans, paysans ou artisans, quelquefois ouvriers sans qualifications, exceptionnellement des hors-la-loi, des criminels. Il semble que 70 % d’entre eux sachent lire et écrire. Le système atteint son apogée dans les deux dernières décennies du XVII e siècle. Il s’est toutefois maintenu au XVIII e siècle, bien qu’il

ait perdu de son importance économique et démographique. On le retrouve même, bien après l’indépendance, à titre de survivance.

Son succès est inversement proportionnel au succès d’une autre forme d’immigration, celle-là contrainte :

Son succès est inversement proportionnel au succès d’une autre forme d’immigration, celle-là contrainte : l’immigration des esclaves africains. Là encore, méfions-nous des mythes et des idées toutes faites. La première cargaison d’esclaves noirs (ils étaient 20) fut débarquée à Jamestown en 1619 d’un navire hollandais. La population noire des colonies se limite à 60 personnes en 1630, à moins de 7 000 en 1680. Dans les trois premières décennies du XVIII e siècle, l’importation annuelle s’élève à 1 000. Puis, une accélération se produit : 40 500

de 1731 à 1740, 58 500 de 1741 à 1750, 41 900 de 1751 à 1760, 85 800 de 1761 à 1780, 91 600 de 1781 à 1810. En 1780, les États-Unis comptent 575 420 Noirs, soit un cinquième de leur population totale, et sur ce total 90 % vivent au sud de la Pennsylvanie. La plupart d’entre eux viennent des rivages du golfe de Guinée, notamment le Biafra, le Ghana, le Sénégal et la Gambie. D’autres sont originaires des bouches du Congo, de l’Angola et du Mozambique. Très peu ont été importés des Antilles, car les colons américains considèrent ces esclaves, déjà anglophones, comme de mauvais travailleurs et de fortes têtes. De toute évidence, dans ce cas comme dans celui de la population blanche, c’est l’accroissement naturel plus que l’immigration qui explique l’augmentation considérable de la population noire. Enfin, il convient de placer dans une juste perspective l’importation d’esclaves africains en Amérique du Nord. Du début du XVII e au début du XIX e siècle, on estime à 523 000 le

nombre des esclaves qui sont arrivés dans les colonies nord-américaines, puis aux États-Unis. C’est deux fois moins pour la même période qu’en Jamaïque, à peu près autant que dans les Barbades. Si l’on évalue à 11 345 000 les Africains qui ont été expédiés en Amérique et en

Europe, cela fait 4,61 % pour l’Amérique du Nord, 14,87 % pour l’Amérique espagnole, 21,53 % pour les Antilles anglaises, 14,59 % pour les Antilles françaises, 36,93 % pour le Brésil (tableau 4).

Antilles françaises, 36,93 % pour le Brésil (tableau 4). Quant aux décès survenus sur les bateaux

Quant aux décès survenus sur les bateaux négriers, il est vraisemblable qu’ils ont été du même ordre que les décès sur les bateaux transportant des passagers blancs. Ces précisions n’ont pas, bien évidemment, pour but de justifier la traite et l’esclavage, mais visent à apporter les résultats des recherches les plus récentes et à dissiper des ambiguïtés. D’ailleurs, pour être complet, il existe une dernière catégorie d’immigrants contraints. Ce sont les condamnés de droit commun, les convicts, dont l’Angleterre se débarrasse. Au grand scandale des colons, comme Benjamin Franklin, qui s’indignent de cette pratique. Pour la période coloniale, ils ont été aux environs de 50 000 et ont contribué, à leur manière, à la mise en valeur de l’Amérique du Nord.

Ce peuplement, rapide et considérable, entraîne deux conséquences. En premier lieu, la formation d’une société diversifiée et complexe, avec des affinités culturelles et ethniques, l’habitude de se regrouper pour survivre. Encore qu’il ne faille pas sous-estimer les tensions sociales. Les puritains ne sont pas les seuls à détester les nouveaux venus, surtout s’ils ne sont pas des puritains de stricte observance. Presque partout, les catholiques sont mal vus et les capitaines des navires qui transportent ces indésirables sont frappés d’une taxe spéciale, qui s’apparente à une taxe punitive. Les Juifs n’ont pas reçu en tous lieux un accueil enthousiaste : la Georgie, si soucieuse de soulager les misères des faillis, si ouverte à la philanthropie, manifeste des réticences à leur égard. Quant aux pauvres, ils sont ici et là rejetés, à moins que les capitaines des navires s’engagent à subvenir à leurs besoins, donc à les caser auprès des propriétaires fonciers. En un mot, une société plus ouverte que n’importe laquelle des sociétés européennes de l’époque, mais une société qui définit avec précision les limites de son ouverture. Le deuxième conséquence concerne la géographie du peuplement. Tout au long de la période coloniale, la Virginie conserve le premier rang pour le nombre des habitants. Au moment de l’indépendance, elle réunit 21 % des Américains ; le Massachusetts 11 %, tout comme la Pennsylvanie. Au même moment, neuf Américains sur dix vivent à la campagne. C’est dire que les villes sont de taille réduite. Philadelphie groupe 35 000 habitants ; New York, 25 000 ; Boston, 16 000 ; Charleston, 12 000. Grosso modo, les colons ont atteint les Appalaches. Ils dépassent cette ligne au-delà de la vallée de la Shenandoah et dans l’arrière- pays du Maryland ou de la Pennsylvanie. Mais à l’est, sur la côte comme à l’intérieur, bien des régions sont encore recouvertes de forêts épaisses. C’est le cas du Maine, de la plus grande partie du New Hampshire et du New York, de l’arrière-pays de la Georgie, du rivage atlantique de Wilmington au cap Hatteras. La pénétration vers l’intérieur se poursuit, irrésistiblement. Les colons continuent à remonter les cours d’eau, construisent des forts, puis ces log cabins, des cabanes en rondins qu’ils ont appris à assembler grâce à des immigrants d’origine scandinave. Ils défrichent, repoussent les Indiens, s’installent. La marche vers l’Ouest a commencé. Ces observations laissent apercevoir le lien étroit et indissoluble entre l’essor démographique et l’expansion économique. Impossible d’affirmer que l’un précède l’autre. Ils progressent ensemble.

Une société à deux dimensions

De la société coloniale on pourrait dire qu’elle se caractérise par les plantations du Sud, les activités commerciales du Nord et la progression de la Frontière à l’ouest. La division

géographique est commode. Elle n’en dissimule pas moins une grande variété dans l’économie de chaque région. Elle simplifie beaucoup trop pour ne pas déformer. Il vaut mieux analyser les deux dimensions essentielles de la société : le monde de la terre et le monde du commerce. La terre est abondante. Rien de comparable, notent les voyageurs, avec ce que l’on observe en Europe. Toutefois, l’accession à la propriété varie suivant les époques et les colonies. En Virginie, par exemple, le roi accorde des concessions à ses favoris et à de grands seigneurs. Ceux-ci divisent une partie de leur propriété en lots et y établissent des fermiers qui paient un loyer, de plus en plus symbolique à mesure que les prix fonciers augmentent. De fermiers, ils deviennent insensiblement propriétaires. Ou bien, pour avoir fait venir à leurs frais des immigrants, ils reçoivent gratuitement des headrights, soit 50 acres (20 hectares) par immigrant. S’agrandir n’est pas compliqué. Il suffit d’acheter et pour réaliser de bonnes affaires d’acheter avant que la terre ne soit mise en valeur. Suivant les circonstances, on s’approprie le plus possible. On attend alors que les prix montent, puis on revend ou on fait exploiter. Du coup, la superficie moyenne d’une ferme correspond à 40 hectares, mais cette moyenne cache les énormes possessions des grands propriétaires de Virginie. Et pourtant, le taux de faire-valoir indirect est relativement bas. De ce point de vue, le New York constitue une exception qui s’explique par le système des patrons, hérité des Hollandais. Ici, les Anglais n’ont pas changé les structures économiques et sociales, mais les fermiers bénéficient de baux satisfaisants, souvent établis à perpétuité et comportant un loyer fixé à 10 % de la production. Il est également vraisemblable que le taux d’occupation des sols par des locataires s’est accru au XVIII e siècle dans le Maryland et en Pennsylvanie. Ailleurs, la

condition des locataires est transitoire. On passe par cette étape pour atteindre un certain niveau économique et se rendre propriétaire d’une exploitation. Dans le Nord, notamment dans le Massachusetts, les pratiques sont différentes. Point de headrights et peu de concessions individuelles. Lorsqu’un groupe d’hommes et de femmes formant une congrégation désire se fixer, il s’adresse à l’assemblée de la colonie. Celle-ci examine les qualifications religieuses des postulants et leurs aptitudes au travail de la terre. Puis, elle leur attribue, en contiguïté avec une ville ou un village, un lot de 6 miles carrés 2 . Aux nouveaux propriétaires de répartir les terres entre eux, de choisir l’emplacement de l’église, de l’école, de la place centrale (le common ou le green), d’offrir un lopin au forgeron, au meunier, à la sage-femme. Les parcelles sont réparties de manière que chacun ait un peu de tout. Le système fonctionne bien, tant que la population ne s’accroît pas trop vite. Au XVIII e siècle, les disputes sont nombreuses entre les nouveaux venus, qui souhaiteraient une

nouvelle répartition, et les anciens qui s’accrochent à leurs privilèges. Et puis, du Massachusetts à la Georgie, l’Ouest ne cesse pas d’attirer. Sans doute faut-il là-bas défricher, ce qui est long et pénible, affronter le péril indien, ne pas redouter la solitude. Mais quelles récompenses ! Les plus hardis, comme Daniel Boone, explorateur et agent foncier, qui ouvre

la route de la colonisation du Kentucky peu avant la Révolution, découvrent des terres fertiles, des herbes grasses, d’immenses étendues qui procureront de gros profits. Les plus calculateurs mettent sur pied des sociétés qui obtiennent des assemblées coloniales d’énormes concessions. Il suffit alors d’arpenter, d’attirer des pionniers, de vendre ou de louer à bas prix. Un exemple parmi d’autres, celui de George Washington. À quinze ans, il a acquis les compétences nécessaires à un arpenteur. En 1748, un grand seigneur de Virginie, Thomas Fairfax, l’envoie en expédition dans l’Ouest pour procéder à des relevés topographiques et préparer l’exploitation des terres vierges. À cheval, il parcourt la vallée de la Shenandoah, trace des plans, reporte des mesures. En 1749, le voici arpenteur du comté de Culpeper. Le jeune Washington apprend à se conduire en propriétaire foncier : arpenter, acheter, exploiter, tirer profit, faire monter les prix, revendre, arrondir son bien. Une dizaine d’années plus tard, marié, maître de la plantation de Mount Vernon, il n’a pas oublié les vastes horizons de l’autre côté des Appalaches. Il gère sa propriété et l’accroît. C’est ainsi qu’en 1773 il met la main sur 4 000 hectares dans la vallée de l’Ohio et les fait cultiver par des esclaves. Pour ceux qui ne se soucient pas trop de la légalité, reste le squatting, une solution transitoire à moins que le squatter ne parvienne à faire reconnaître ses droits sur la terre qu’il occupe. Dans ce monde de la terre, les planteurs occupent une place à part. Autour de la baie de Chesapeake, dans le Maryland et en Virginie, ils produisent du tabac. Plus au sud, en Caroline du Sud et en Georgie, ils consacrent leurs efforts au riz et à l’indigo. Ce sont les trois cultures commerciales du XVIII e siècle, bien que d’autres cultures, on le verra, fassent elles aussi l’objet

d’un commerce. Le coton est absent. Ce n’est qu’après 1815 qu’il prend la place du tabac et que se construit autour de lui un véritable royaume économique. D’après une formule humoristique, le Maryland et la Virginie doivent leur richesse « à la fumée ». Grâce à John Rolfe et à la princesse Pocahontas. La production de tabac s’est accrue régulièrement et les importations de l’Angleterre s’en ressentent comme le démontre le tableau 5.

Les avantages de cette culture sont évidents, puisque l’Angleterre absorbe tout et revend à l’Europe

Les avantages de cette culture sont évidents, puisque l’Angleterre absorbe tout et revend à l’Europe occidentale la plus grande part. Il ne faut pourtant pas sous-estimer les inconvénients : les sols s’épuisent vite, donc le producteur doit chercher de nouvelles terres et cultiver un peu plus à l’ouest, ce qui entraîne d’incessants investissements. Sans oublier le problème de la main-d’œuvre. Il faut essayer d’imaginer la vie sur une plantation. Toute plantation ressemble à un village. Elle est fixée presque toujours le long d’un cours d’eau pour faciliter les transports. La maison du maître est le bâtiment principal, parfois luxueux si le planteur est très riche. Autour, les dépendances : les cuisines, le fumoir, le lavoir, les ateliers des artisans, les étables et les écuries, non loin les cases des esclaves. La plantation est une exploitation agricole qui produit pour le commerce et comprend plusieurs fermes. Le planteur, lui, est un homme d’affaires, un commerçant et, dans le même temps, par son genre de vie un aristocrate, un gentleman farmer. Il parcourt son domaine aussi souvent que possible, tient soigneusement ses comptes et note les achats d’outils, de peintures, de fils, d’aiguilles, d’animaux, de semences. Rien ne lui échappe, s’il veut que son entreprise rapporte. George Washington, comme d’autres planteurs, se passionne également pour les expériences agronomiques. Il regrette que le monde des plantations dépende exagérément de l’Angleterre. Aussi décide-t-il d’élever des

moutons pour ne point acheter de laine à Londres. Les vêtements seront moins chers et il suffira d’apprendre aux esclaves le tissage. Washington tire parti de la proximité du Potomac, le long duquel se trouve Mount Vernon, pour se livrer à la pisciculture. Élever et pêcher des poissons, encore une solution pour limiter les dépenses. Il se met à cultiver le blé qu’il transforme en farine. Il améliore aussi les méthodes de culture, pratique l’assolement qui repose la terre, utilise de nouveaux instruments agricoles, emploie des engrais. Bref, Washington cherche à pratiquer une agriculture moderne et acclimate, dans le potager de Mount Vernon, des plantes qu’il fera pousser plus tard dans ses champs. Il a même essayé de domestiquer des bisons. Mais il faut reconnaître qu’en Virginie, seul le tabac compte. Et dans ce cadre économique, le rôle du planteur et de ses délégués, les « surveillants », c’est d’organiser les activités, d’empêcher le gaspillage des énergies, de pousser au travail les esclaves. Sans les Noirs qui cultivent les champs ou, en petit nombre, servent le maître et sa famille, rien ne marche. Au sein de cette société qui se fonde sur la séparation des races, sur l’exploitation des Noirs par les Blancs, en un mot sur le racisme, les Blancs sont les patrons. Certes, Washington, comme beaucoup d’autres, n’aime pas le système esclavagiste. Mais à ses yeux, c’est un mal nécessaire dans une colonie qui manque de main-d’œuvre, où le climat subit des influences tropicales et dont les traditions sont celles d’un monde colonial. Pourquoi les esclaves noirs ont-ils remplacé les serviteurs blancs sous contrat ? Les Noirs représentent 38 % de la population de la Virginie, du Maryland et de la Caroline du Nord en 1770 ; en Caroline du Sud, ils sont nettement plus nombreux que les Blancs. En fait, la main- d’œuvre servile l’emporte sur la main-d’œuvre sous contrat dès la fin du XVII e siècle. Un

esclave coûte plus cher qu’un serviteur, mais il n’est pas libérable et ses enfants appartiennent au maître. Si l’investissement est au départ plus important, la rentabilité est supérieure. Il faut ajouter à ce calcul le fait que les serviteurs, devenus libres, cherchent à leur tour à s’établir sur des terres qu’ils mettront en valeur. Ils sont, en conséquence, susceptibles de déstabiliser une société fragile et inégalitaire, tandis que les esclaves, que la couleur de leur peau fait considérer comme des inférieurs, ne sont nullement soumis à la common law. En fin de compte, si le tabac est d’un bon rapport, si l’espérance de vie s’allonge pour les Blancs comme pour les Noirs, si les esclaves ont des familles nombreuses (et les planteurs n’oublient pas de les aider, le nombre des mulâtres en témoigne), il vaut mieux renoncer aux serviteurs pour investir dans les esclaves. De plus, à partir de 1740, le marché transatlantique de l’esclavage dispose d’une offre croissante qui tient à la diversité des compétiteurs, au moment où l’extension de la culture du tabac tend à accroître la demande. La substitution de la main-d’œuvre a commencé dans les plantations de sucre des Indes occidentales au milieu du XVII e siècle. Elle se fait, cinquante ans plus tard, en Amérique du Nord. Reste une question :

pourquoi les colonies du Nord n’imitent-elles pas, sur ce point, les colonies du Sud ? Le climat joue un rôle dans la dichotomie. Ne dit-on pas que les Africains sont mieux armés contre la malaria qui rend insalubres les plantations de riz de la Caroline du Sud ? En outre, les

cultures du Nord réclament moins de travaux, sont plus diversifiées et produites dans des exploitations plus petites, donc moins profitables. Voilà pourquoi le planteur domine la société du Sud. Gestionnaire, il donne le ton à la vie sociale. Son genre de vie est celui de l’aristocrate. À lui, les beaux mariages, les fêtes et les bals, les réceptions mondaines, les visites aux voisins et l’accueil des personnalités de passage. Il se distrait à la manière d’un gentleman des Midlands ou du Sussex. Il adore la chasse au renard, été comme hiver. Les longues courses à cheval, à la poursuite de l’animal, sont particulièrement agréables dans les premiers froids. Elles se terminent autour d’une table. On y boit du cidre, de la bière, du punch et du vin. Il éprouve une passion pour les chiens et les chevaux. La vie au grand air offre des plaisirs incomparables. Il aime le théâtre et les spectacles inhabituels, comme la présentation de fauves, la prestidigitation. Il joue aux cartes, au billard, fume la pipe et prise. Londres et l’Angleterre, c’est toujours le phare de la civilisation. Il y achète ses meubles et ses livres. Et à défaut de s’y rendre aussi souvent qu’il le souhaiterait, il se contente d’aller à Williamsburg, la capitale de la Virginie, ou à Charleston. Il fréquente le palais du gouverneur, les tavernes, les boutiques achalandées. Un lieu de promenade pour rompre la monotonie des longues journées sur la plantation, retrouver des amis, parler des cours du tabac ou de la situation politique. Ce genre de vie, c’est celui de William Byrd, de George Washington, de George Mason, des Carter, des Fitzhugh, des Dulanys, des Manigault. Le planteur est plus qu’un gentleman farmer et un gestionnaire. Il fait aussi du commerce et sert d’intermédiaire entre les petits fermiers et le monde extérieur. Il réunit les cargaisons de tabac, achemine vers l’intérieur les produits européens, prête de l’argent, participe activement aux négociations foncières. Rien de ce qui rapporte ne le laisse indifférent. Toutefois, il convient de se garder des généralisations hâtives qui déforment le tableau. Le planteur ne cultive pas seulement le tabac ou le riz. Il fait aussi du maïs et ne néglige pas l’élevage. À ses côtés, beaucoup de cultivateurs, la très grande majorité des Blancs du Sud, ne possèdent pas d’esclaves ou n’en ont qu’un ou deux. Autour de la baie de Chesapeake, les « petits » consacrent en moyenne 3 acres au tabac, 15 ou 10 au maïs et à des cultures secondaires. Dans le Maryland, ils font pousser du blé et élèvent du bétail. En Caroline du Nord, ils recueillent dans les forêts les produits qui servent au calfatage des bateaux, comme le goudron et la potasse. En Georgie, ils s’efforcent de faire pousser la vigne et d’élever le ver à soie. Au Nord, changement de décor. De l’Hudson au Potomac, on découvre le « grenier de l’Amérique », avec des céréales, des fruits et des légumes. Les bœufs et les vaches, les moutons, les cochons constituent l’essentiel de l’élevage. À l’intérieur, la chasse aux fourrures reste une activité hautement rentable, tandis que, sur la côte, il suffit de se baisser pour faire provision d’huîtres, de clams et de homards. En Nouvelle-Angleterre, les conditions climatiques et pédologiques sont plus difficiles. L’agriculture rapporte peu, juste de quoi

subvenir aux besoins des familles et du bétail : du maïs, de l’orge, de l’avoine, des légumes. Il faut dire que la taille réduite des exploitations gêne l’essor de la production agricole. Il n’empêche que dans les colonies du Centre et du Nord, trois plantes dominent les activités agricoles : le maïs, le blé et le seigle. Auxquelles on peut ajouter le sarrasin pour les besoins familiaux, l’orge pour fabriquer la bière, l’avoine et le foin pour l’alimentation du bétail. Les légumes de saison agrémentent et complètent les régimes alimentaires, au même titre que les pommes de terre dans le Nord et les patates dans le Sud. Somme toute, l’Américain de l’époque coloniale mange plus que son contemporain d’Europe. Il consomme de grandes quantités de lait, de fromage et sans doute 70 à 90 kilogrammes de viande par an. Le porc et, dans une moindre mesure, le bœuf fournissent l’essentiel de la nourriture carnée. Le mouton sert à la fabrication artisanale de couvertures et de vêtements. Et c’est là qu’on relève un aspect souvent méconnu de l’agriculture coloniale au XVIII e siècle. Dans le sud-ouest de la Pennsylvanie, par exemple, des fermiers donnent 60 % de

leur production en grains aux animaux, preuve de l’abondance de la production et de l’importance de l’élevage. Presque tout le maïs que produit la vallée de la Shenandoah est destiné aux animaux. Une ferme moyenne de la Pennsylvanie ou du New York entretient de 6 à 10 cochons, de 5 à 8 bovins, sans oublier des moutons, des chevaux et de la volaille. Ce qui démontre amplement qu’il existe alors une agriculture, prospère et commerciale, qui ne se limite nullement au tabac au riz et à l’indigo. Les colonies sont maintenant capables de vendre à l’étranger leurs surplus agricoles. Dans une large mesure, la réputation d’abondance qui embellit l’image de l’Amérique s’appuie sur des réalités concrètes. C’est là-dessus et sur les besoins des colonies que repose le monde du commerce. En ce domaine, la règle s’appelle le mercantilisme. Un principe qu’on définirait en quelques mots :

la métropole se réserve les avantages de son empire. En conséquence, les produits coloniaux doivent être expédiés dans les ports de la métropole, à condition, bien sûr, qu’ils ne soient pas consommés sur place. Et ce que les colonies ne produisent pas doit être acheté à la métropole. Ainsi la métropole accumulera des richesses qui se transformeront en un stock d’or croissant. Le mercantilisme n’est pas spécifiquement anglais. Les Espagnols et les Français n’agissent pas autrement. Ce qui est plus curieux, c’est que l’Angleterre a compris tardivement le parti qu’elle pourrait tirer de ses colonies américaines : la distance, une indifférence lente à disparaître, les luttes politiques dans le royaume expliquent cette attitude. Les premières mesures mercantilistes remontent au protectorat de Cromwell. Elles sont complétées par Charles II en 1660 et 1663, puis par ses successeurs. Elles constituent les Actes de navigation. Somme toute, le commerce entre l’Angleterre et ses colonies sera assuré par des navires anglais et des équipages composés pour les trois quarts au moins de matelots anglais. Un certain nombre de produits coloniaux ne peuvent être expédiés que vers les ports de la métropole. Ils figurent sur la liste énumérative qui comprend d’abord le tabac, le coton, l’indigo, le gingembre, les bois tinctoriaux, puis le riz, les mélasses, le chanvre, les produits

de calfatage, les fourrures, le cuivre. Les colonies ne peuvent pas acheter directement à l’étranger ; les produits qu’elles se procurent doivent transiter par un port métropolitain et y acquitter des droits. Des exceptions, pourtant : les vins de Madère et des Açores, le sel européen, le sucre des Antilles non britanniques qui, depuis 1733, est frappé d’un droit d’importation dans les colonies américaines de six pence par gallon. D’autres interdictions resserrent le filet. Elles visent à limiter, sinon à empêcher les activités industrielles des colons et ont été décidées sous la pression des manufacturiers anglais. La loi de 1699 interdit la vente des lainages d’une colonie à l’autre et leur exportation à destination des marchés européens. Les chapeliers anglais ont obtenu, par la loi de 1732, que leurs concurrents des colonies ne puissent pas embaucher un nombre illimité d’apprentis, que les peaux de castor soient envoyées et travaillées en métropole, et que les chapeaux ainsi fabriqués soient vendus, avec de substantiels profits, aux colonies. S’agissant de l’industrie métallurgique, le règlement de 1750 est plus compliqué. La fonte et le fer des colonies peuvent être vendus, sans être frappés de droits, en Angleterre, mais ils ne sauraient être transformés en Amérique. En l’occurrence, la métropole profite des richesses en bois de ses colonies américaines (le charbon de bois est à l’époque indispensable à la fabrication de la fonte et du fer), tout en évitant l’essor d’un concurrent dangereux. Est-ce là un carcan insupportable pour les colonies ? Il ne manque pas de voix pour protester contre ces mesures discriminatoires. Franklin lui-même a démontré, dans un texte écrit en 1760, que l’Angleterre se trompait d’adversaire, que les principaux concurrents se trouvaient en Europe continentale et que, tout compte fait, il valait mieux pour l’Angleterre commercer avec des colonies économiquement développées qu’avec des établissements qui ne pourraient pas acheter les produits d’une industrie métropolitaine. Peine perdue ! Mais n’exagérons pas le poids des Actes de navigation. Les Anglais d’Amérique font partie d’un empire puissant, tout comme les Anglais d’Angleterre ; ce qui leur confère des droits, leur donne des habitudes, leur procure des bénéfices auxquels, pour le moment, ils n’ont aucune envie de renoncer. Les producteurs d’indigo, par exemple, perçoivent une prime qui a pour but de les encourager. Les producteurs de tabac sont certains de vendre. Les conditions de ce commerce se sont même améliorées au XVIII e . Au lieu d’expédier leur récolte en Angleterre en

en confiant la vente à des consignataires, ce qui laisse planer l’incertitude sur le niveau des prix et provoque de longs délais de paiement, les planteurs vendent leur tabac à des marchands écossais, dont les agents sont établis dans le Maryland et en Virginie. D’ailleurs, s’ils désirent acheter des meubles de qualité, des vêtements de luxe, des livres et surtout les produits finis indispensables à l’agriculture, où trouveraient-ils de meilleures conditions de paiement qu’en Angleterre ? On insiste volontiers sur l’endettement des planteurs. Ce n’est pas le résultat de la pauvreté ou d’un appauvrissement. Leur genre de vie et la lenteur des relations commerciales sont responsables de l’accroissement des dettes. Un contemporain en témoigne : « Les planteurs de tabac, écrit-il, vivent plus que les autres colons d’Amérique

comme des gentilshommes fortunés. […] Les maîtres vivent les uns par rapport aux autres dans un état d’émulation quant à leurs habitations, leur ameublement, les vins, la vestimentation, les divertissements, etc., à tel point qu’il est surprenant, non pas qu’ils n’étendent pas leurs exploitations, mais qu’ils soient capables de les conserver. […] On parle beaucoup ici de la pauvreté des planteurs et l’on en déduit que leur agriculture n’est pas profitable : cette idée fausse [tient au] luxe général, à leur extravagante manière de vivre, […] car des hommes qui ne produiraient pas des marchandises chères ne sauraient même à crédit vivre ainsi […] avec un tel luxe et des dettes à 8 % d’intérêt. » Non, décidément, les planteurs du Sud ne souffrent pas du mercantilisme. Quant aux marchands, ils sont peu nombreux dans les colonies. La plupart d’entre eux se livrent à des activités qui ne concernent que le commerce intérieur. Ceux qui commercent avec l’étranger, il n’est pas du tout certain, au moins jusqu’en 1763, que les règlements mercantilistes les brident. Ils ont de quoi vendre : les grands produits agricoles, mais aussi le rhum que la Nouvelle-Angleterre fabrique à partir des mélasses qu’elle achète dans les Antilles, les céréales sous la forme de farine que le New York, la Pennsylvanie et la Virginie produisent en quantités excédentaires, la viande, les fourrures et les peaux, les bois des immenses forêts américaines dont les meilleurs troncs sont réservés à la marine royale et qui fournissent les chantiers navals particulièrement prospères. De 1750 à 1770, la pêche à la baleine connaît une extension considérable. Chaque année, plus de 250 baleiniers partent des ports nord-américains et ramènent la précieuse huile de baleine qui sert à l’éclairage, à la lubrification, à la confection du savon, au peaufinage du cuir et à la fabrication des meilleures chandelles de l’époque. De fait, les marchands du Massachusetts ont pris l’habitude, dès le XVII e siècle, de vendre

du ravitaillement aux îles à sucre des Antilles et aux établissements européens qui bordent les côtes africaines. Puis, les New-Yorkais et les Pennsylvaniens se sont joints à eux. Dès lors, Boston, Salem, Nantucket, Providence, New York, Philadelphie sont des ports actifs, qui commercent avec l’Europe, les Antilles et l’Afrique occidentale. Les itinéraires ne sont pas aussi réguliers qu’on fait semblant de le croire. Vers les Antilles, le New York et la Pennsylvanie expédient du blé, de la farine, de la viande salée ; vers l’Europe méridionale, du blé et de la farine ; vers la Grande-Bretagne, du fer et de la potasse. En retour, les deux colonies importent du rhum, du sucre et des mélasses des Antilles, du vin et du sel d’Europe méridionale, des articles manufacturés d’Angleterre. La Nouvelle-Angleterre vend aux Antilles du poisson séché, des chevaux, du bois, du bétail, de la viande salée, des chandelles et leur achète des mélasses, du rhum et du sucre. Avec l’Europe du Sud, elle échange du poisson contre du sel et des vins. À l’Angleterre elle vend de l’huile de baleine et de la potasse et lui achète des produits manufacturés. Quant aux colonies du Sud, elles échangent avec les Antilles du riz, du maïs, du blé, du bois contre du rhum, des mélasses et du sucre ; avec l’Angleterre, du tabac, du riz, de l’indigo contre des produits manufacturés.

Cela infirme l’idée d’un commerce actif entre l’Afrique noire et les colonies : l’une vendant des esclaves, les autres du rhum et de la bimbeloterie. Sans doute des commerçants américains se lancent-ils, épisodiquement ou régulièrement, dans l’aventure négrière. Mais elle rapporte peu. Ils y sont entrés trop tard pour lutter avec efficacité contre leurs concurrents hollandais, français et anglais. Et dans le cas où ils réussissent, ils vendent leur cargaison d’esclaves surtout dans les Antilles. Quant à l’itinéraire qui relierait la Nouvelle- Angleterre, les Antilles et l’Angleterre, ce serait un commerce triangulaire. Beaucoup de bateaux américains font escale quelque part dans leur liaison entre les colonies et la métropole, mais la plupart font l’aller-retour entre la Nouvelle-Angleterre et les Antilles ou bien entre la Nouvelle-Angleterre et l’Angleterre. À côté des avantages certains qu’il procure, l’Empire, tel qu’il est conçu par la Grande- Bretagne, crée des difficultés aux commerçants américains. Première difficulté, mineure malgré tout : l’application des règlements suppose des contrôles et le paiement des droits. Encore faudrait-il que l’Angleterre disposât d’une solide administration. Ce n’est pas le cas. Les douaniers sont peu efficaces. Pour surveiller les côtes américaines, de la Nouvelle-Écosse à la Jamaïque, ils sont vers 1770 moins de deux cents, avec mission de relever les infractions et de faire juger les contrevenants devant les tribunaux spéciaux. En outre, ils ont la réputation justifiée de fermer les yeux quand on leur emplit les poches. La contrebande, accompagnée par la corruption, annule les principaux effets du mercantilisme. Deuxième difficulté, plus sérieuse : les marchands ne peuvent pas investir leurs bénéfices dans des entreprises industrielles, puisque la métropole veille à ne pas se créer de concurrents de l’autre côté de l’Atlantique. Il n’empêche qu’à l’époque de l’indépendance, un tiers de la flotte marchande anglaise sort des chantiers américains. Troisième difficulté, à l’origine d’un malaise profond : les colonies américaines achètent à l’Angleterre plus qu’elles ne lui vendent. Leur balance commerciale est déficitaire avec la métropole ; elle ne l’est pas avec les Antilles. En conséquence, les espèces métalliques se font rares. Les colons sont contraints de recourir, non seulement à la monnaie anglaise, mais aussi aux pièces françaises, espagnoles et hollandaises dont le cours varie suivant la loi de l’offre et de la demande. Reste le troc pour les opérations de faible envergure. La famine monétaire gêne le développement de l’économie coloniale. Mais si les colonies tentent de mettre sur pied une banque dont les billets seraient gagés sur les hypothèques foncières ou d’émettre des billets, le gouvernement de Londres fait immédiatement sentir son autorité et interdit de telles pratiques. Le grand commerce maritime, pourtant, stimule les villes, notamment les ports. Jusqu’au milieu du XVIII e siècle, Boston joue le rôle de capitale économique. Puis, sa primauté est

attaquée de deux côtés. La pêche et les constructions navales suscitent des rivaux qui sont aussi des voisins, comme Salem, Marblehead ou Gloucester. Le commerce du blé favorise Philadelphie et New York. D’autant que ces deux cités importent des marchandises anglaises en grosses quantités et sont promues au rang d’entrepôts pour les colonies du Centre, sinon

pour une bonne partie du Sud et du Nord. Deux autres ports, au fond de la baie de Chesapeake, occupent une place importante. Norfolk en Virginie ne compte que 6 500 habitants en 1774 et précède de peu Baltimore dans le Maryland. L’un et l’autre ont fondé leurs activités, non pas sur l’exportation du tabac, mais sur celle du blé, un produit encombrant, mais fort recherché, en particulier dans les Antilles. Dans tous ces centres commerciaux, les marchands donnent le ton, car c’est entre leurs mains que se concentrent les affaires maritimes : les Brown de Providence, les Hancock de Boston, les Livingston de New York, les Morris et les Dickinson de Philadelphie témoignent, par leur réussite matérielle, de l’essor d’une Amérique nouvelle. Ils dominent aisément la société urbaine, dans laquelle les artisans, les ouvriers peu qualifiés, les matelots constituent le petit peuple. Les artisans sont des cordonniers, des tisserands, des tailleurs, des argentiers comme le Bostonien Paul Revere. Ils travaillent surtout le bois et le cuir. Leur principal marché est à l’exportation, sauf les chapeliers et les cordonniers. À la liste, il faut ajouter les métiers de l’alimentation et les horlogers, les relieurs, les imprimeurs, les cochers, les charrons, les tonneliers. Ils sont indépendants : pas de guildes, encore qu’ils s’efforcent de maintenir à un niveau assez bas le nombre de leurs concurrents. Quant aux activités maritimes, elles expliquent la présence à Philadelphie en 1774 de 83 capitaines, 22 pilotes et 199 matelots. On estime que 5 % de la population active travaillent, directement ou non, dans la construction navale. Tout indique, enfin, que ce monde du travail manuel, vivant, parfois remuant et coloré, a gardé d’étroits contacts avec la terre et le travail des champs et vit dans une aisance relative. La société coloniale est à l’évidence moins diversifiée dans ses intérêts économiques que la société européenne. Mais elle présente une plus grande fluidité. Elle est plus ouverte, plus accueillante aux nouveaux venus. Les exemples d’une réussite spectaculaire viennent à l’esprit, même s’ils sont quelque peu trompeurs. Daniel Dulany fut d’abord un serviteur sous contrat avant de se métamorphoser en planteur de tabac et en commerçant de tout premier plan. Franklin fit son apprentissage d’imprimeur chez son frère à Boston, puis s’installa à Philadelphie, y acquit un journal et une position dominante. Bon nombre de petits fermiers ont su gagner assez pour acheter des terres, faire des profits substantiels et grimper les échelons de la société. L’Amérique coloniale est dominée par quelques grands seigneurs, qui forment un monde à part, à peine entrouvert aux autres catégories sociales. En fait, loin d’être bloquée, cette société suscite l’espoir. À une exception près, qu’il convient de ne pas perdre de vue : l’esclave noir ; lui n’a aucun droit ni aucune possibilité de changer sa condition. Rien, sauf peut-être un affranchissement qu’il obtient rarement, ne lui permettra d’échapper à son sort. La barrière de la race est infranchissable.

L’unité dans la diversité

L’impression qui se dégage est celle d’une société fragmentée, dans laquelle chaque ville s’apparente à un monde particulier, le Nord s’oppose au Sud, le Centre se distingue de la Frontière, les colonies forment des entités distinctes qui cultivent soigneusement leur particularisme. Impression trompeuse. La société coloniale est à la fois diverse et unie dans ses comportements et ses modes de pensée. La culture, prise dans son sens large, regroupe les colons autour de l’Angleterre, ou plutôt d’une certaine Angleterre.

culture, prise dans son sens large, regroupe les colons autour de l’Angleterre, ou plutôt d’une certaine
La vie religieuse conforte l’observation. Quelle diversité au milieu du XVIII e siècle ! Sans

La vie religieuse conforte l’observation. Quelle diversité au milieu du XVIII e siècle ! Sans

doute pourrait-on dire que 99 Américains sur 100 sont protestants. Les 2 000 Juifs et les 25 000 catholiques confirment par leur petit nombre que les colonies sont un domaine privilégié du protestantisme. Pourtant, le mot protestant reste vague. Les confessions, les Églises, les sectes s’opposent les unes aux autres. Les schismes et les dissidences se multiplient. Une jalouse indépendance, la volonté de garder une originalité imprègnent les esprits. Les congrégationalistes ou puritains groupent 600 000 fidèles. Leur fief, c’est le Massachusetts, secondairement le Connecticut. Les anglicans, qui, au lendemain de l’indépendance, rejettent leur allégeance au roi d’Angleterre et choisissent alors de s’appeler épiscopaliens, sont un demi-million. On les trouve surtout dans les colonies du Sud et du Centre, bien que, depuis peu, ils s’efforcent de pénétrer parmi les dissidents, c’est-à-dire en Nouvelle-Angleterre. Du Massachusetts à la Georgie, la Frontière est presbytérienne, à la suite de l’immigration massive des Écossais. Les méthodistes viennent de faire leur apparition. Les quakers continuent à dominer la vie religieuse en Pennsylvanie. Les baptistes ont pris racine dans le Rhode Island et se sont disséminés dans les autres colonies, y compris celles du Sud. Les luthériens, les réformés hollandais et allemands, les innombrables sectes piétistes

complètent le panorama des convictions religieuses. La Pennsylvanie illustre à merveille la mosaïque. C’est que les quakers ont l’esprit large. Ils accueillent à bras ouverts tous les sectateurs. Et, conséquence inévitable, la colonie se transforme en une sorte de conservatoire des innombrables dissidences de l’Europe protestante. Les piétistes y affluent. Ils ont quitté la vallée du Rhin, les cantons suisses et les États allemands à la recherche d’un refuge. Les premiers mennonites viennent de Crefeld et s’installent à Germantown en 1683. Ce sont des anabaptistes, farouches adeptes du pacifisme, excellents agriculteurs. D’autres se joignent à eux et s’établissent plus à l’ouest dans le comté de Lancaster. Parmi les nouveaux venus, des amish, mennonites rigoristes, fidèles à un prédicateur bernois, Jacob Amman, qui conservent l’habillement, les mœurs, le goût du XVII e siècle, se mettent au travail avec ardeur,

s’enrichissent dans l’agriculture et continuent, en plein XX e siècle, à vivre comme au temps

d’Amman. Puis, on découvre les dunkers qui se rassemblent en une Église des Frères. Ils ont fait sécession de l’Église réformée du Palatinat, se sont réfugiés en Westphalie avant d’émigrer, à partir de 1719, vers l’Amérique. Les Frères moraves, eux, sont issus de l’Église renouvelée des Frères unis, les descendants des hussites qui ont suivi le comte Zinzendorf. Ils prennent pied en Georgie en 1735 et préfèrent la Pennsylvanie où ils fondent Nazareth en 1738 et Bethlehem en 1741. Les Frères moraves ne sont que 3 000 en 1775. Les schwenckfelders sont des mystiques, amis de Zinzendorf, qui ne croient pas, à la différence des anabaptistes, qu’on puisse reconstituer ici-bas l’Église primitive. Cette énumération épuise-t-elle la richesse religieuse de la Pennsylvanie ? Pas du tout. Il faudrait encore citer les luthériens suédois, allemands ou hollandais, les calvinistes de stricte observance, des anglicans qui se croient en pays de mission, etc.

On aimerait en conclure que la tolérance la plus parfaite règne dans les colonies. En

On aimerait en conclure que la tolérance la plus parfaite règne dans les colonies. En apparence, elle est indispensable au développement de l’Amérique. Si l’on veut des bras pour travailler la terre et faire monter les prix, si l’on a besoin d’hommes pour repousser les Indiens, si l’on souhaite la présence d’artisans et de commerçants, peu importe les convictions religieuses. Tant pis si le voisin est catholique, quaker ou juif. L’essentiel est d’avoir un voisin. D’ailleurs, la plupart des colons ne sont-ils pas des persécutés ou des descendants de persécutés qui ont choisi de traverser l’Atlantique pour vivre en liberté ? Victimes eux-mêmes de l’intolérance, ils ne devraient pas la pratiquer. Erreur. En premier lieu, les anglicans n’ont pas connu la persécution en Angleterre. Ils appartiennent à l’Église régnante et se sentent très proches de la mère patrie. S’ils s’opposent à la présence d’un évêque américain, c’est pour ne pas devoir l’entretenir. Comme dans la métropole, les anglicans tâchent d’obtenir que leur Église soit « établie », reçoive des subventions des pouvoirs publics et soit l’Église officielle. Ils ne veulent pas de séparation de l’Église et de l’État. Et les anglicans d’Amérique obtiennent « l’établissement » dans toutes les colonies du Sud et du Centre (sauf en Pennsylvanie et dans le Delaware). En Nouvelle-Angleterre, les congrégationalistes n’aiment que les congrégationalistes. Au XVII e siècle, les quakers et les baptistes y ont été pourchassés, parfois condamnés à mort. Un

peu plus tard, les presbytériens sont tolérés, sans plus 3 . Les Églises congrégationalistes sont subventionnées dans le Massachusetts et dans le Connecticut. Et dans le Massachusetts, jusqu’en 1684, ne peuvent participer aux affaires politiques que les membres de l’Église congrégationaliste. Dans cet ensemble où la liberté de pratiquer des uns n’est pas forcément reconnue par les autres, la Pennsylvanie et le Rhode Island donnent le bon exemple. Reconnaissons, toutefois, que l’intolérance des colonies américaines est moins absolue que celle de la France de Louis XIV ou de l’Angleterre de Cromwell et de Charles II. Les tensions religieuses s’apaisent au XVIII e siècle. Tout simplement parce que la foi

décline. Le sentiment religieux s’affadit au profit de la raison. Fini le temps où les quakers ne pensaient qu’à construire la cité de l’amour fraternel. Ils se passionnent maintenant pour leurs affaires. Les puritains ne montrent plus cette intransigeance qui caractérisait les fondateurs de la colonie. En 1692, à Salem, la chasse aux sorcières s’est terminée par l’exécution de vingt personnes. Un symbole, non pas de l’esprit américain car dans l’Europe des XVI e et XVII e siècles

les sorcières ont été pourchassées beaucoup plus souvent qu’en Amérique, mais de l’esprit puritain. Ce temps est si éloigné qu’en 1734, Jonathan Edwards, pasteur à Northampton (Massachusetts), prononce des sermons qui sont publiés à Boston, à Londres, en Écosse, dans les États allemands, aux Provinces-Unies. Il demande à ses coreligionnaires de fuir le péché, de revenir à la vraie foi, de confesser Dieu. Le mouvement est né, une quinzaine d’années auparavant, dans l’Église réformée hollandaise. Il s’étend aux presbytériens avec William Tennent. Mais c’est avec George Whitefield qu’il prend de l’ampleur. Whitefield est un pasteur anglican d’Angleterre qui franchit plusieurs fois l’Atlantique. En 1739-1740, il entreprend une « tournée » américaine. En soixante-treize jours, il parcourt 1 200 kilomètres, prêche 1 300 sermons. Il a une voix si forte qu’il se fait entendre de 20 000 personnes en même temps. Et quel talent ! Il fait peur à son auditoire, tient le rôle des pécheurs et de Dieu, dépeint l’enfer, prononce des paroles qui glacent, provoque les larmes et exhorte ses auditeurs à se repentir. Il est difficile de lui résister. Un rationaliste comme Franklin ne reste pas insensible. Bien des Américains qui n’éprouvaient guère d’inquiétudes religieuses sont bouleversés. La tornade passée, qu’en reste-t-il ? Des idées d’abord, comme la supériorité de la loi divine sur les lois humaines, la conviction que les droits naturels ont été donnés par Dieu et qu’ils sont par conséquent inaliénables et fondamentaux. Des sentiments, ensuite, car le Grand Réveil, le premier des réveils qui aient secoué l’Amérique du Nord, sape l’autorité du clergé, de tous les clergés. Ou bien les pasteurs acceptent les nouvelles lumières et perdent une grande partie de leur influence, au profit de l’émotion, de l’irrationalité et de la recherche individuelle du salut. Ou bien ils s’en tiennent aux anciennes lumières, accentuent le dessèchement de la foi, ce qui aboutit à la naissance d’un vague déisme, qu’on nommera plus tard l’unitarisme. Une certitude, enfin : Whitefield a influencé toutes les communautés. Lui, l’Anglais, il a prêché comme un Américain, sans se soucier des frontières entre les

colonies ou des conflits entre les doctrines religieuses. Après son passage, la foi renaît dans une homogénéité qui touche l’ensemble des colonies. À travers le Grand Réveil, c’est la marche vers l’unité qui commence. Les colons américains ne manquent pas de liberté politique. Ils ne subissent pas une oppression telle, un contrôle de la métropole si rigoureux, qu’ils ne songent qu’à s’en débarrasser en proclamant leur indépendance. En un mot, si l’on se place dans le long terme, les causes politiques de la Révolution n’apparaissent pas. Qu’on en juge ! Le roi d’Angleterre, George III, est monté sur le trône en 1760. Comme ses prédécesseurs, il exerce son autorité sur les colonies d’Amérique par l’intermédiaire du Board of Trade, du secrétaire d’État pour le Département du Sud de l’Europe et du Parlement – une autorité imprécise, distraite et, par nécessité, distante. Certes, huit colonies sont dites royales ; seuls, le Rhode Island et le Connecticut se gouvernent d’après leur charte de fondation, tandis que le Maryland, la Pennsylvanie et le Delaware ont conservé leur statut de colonies relevant de lords propriétaires. Mais à vrai dire les Américains ont appris à se gouverner tout seuls ; ils appliquent le principe du self government. Chaque gouverneur est nommé par le roi (dans les colonies royales), par les assemblées législatives (Rhode Island et Connecticut) ou par les lords propriétaires. Il représente la Couronne ou le pouvoir suprême, convoque les assemblées, contrôle les dépenses, nomme les fonctionnaires, commande à la milice et à la flotte, est le chef de l’Église « établie ». Incarnation de l’exécutif, il se heurte souvent à la méfiance des colons qui croient volontiers que les détenteurs d’un pouvoir s’empressent d’en abuser et, dans la mesure où le gouverneur est rémunéré par des crédits que votent les assemblées, aiment à lui faire sentir sa dépendance. À l’exception de la Pennsylvanie, les colonies ont deux assemblées législatives. La haute assemblée, le Conseil, est nommée par le roi ou le propriétaire ; elle se compose de 12 à 18 membres, qui appartiennent à l’aristocratie, conseillent le gouverneur et jugent en appel dans certaines affaires. La chambre basse, elle, est élue. La Chambre des bourgeois de Virginie réunit 75 membres ; la Chambre des délégués du Maryland, 50 ; la General Court du Massachusetts, 100 ; etc. Le suffrage est censitaire. C’est alors la tradition britannique. Les femmes, les mineurs, les étrangers, les catholiques, les Juifs, les hommes non blancs n’ont pas vocation à voter. Les esclaves, quelle que soit la couleur de leur peau, les serviteurs sous contrat, les locataires, les pauvres, les fils de plus de 21 ans qui vivent avec leurs parents ne sont pas davantage admis à exprimer une opinion politique. Pourquoi ? Parce que, par principe, ceux qui votent sont ceux qui ont une propriété, c’est-à-dire ceux qui ont quelque chose à défendre et sont directement concernés par la gestion des affaires publiques. Dans la pratique, le cens varie d’une colonie à l’autre ; dans certains cas, il suffit même de louer à bail, pour une longue période, une exploitation agricole. Il est vraisemblable que le droit de vote est plus libéralement accordé en Nouvelle-Angleterre qu’en Virginie, simplement parce

que le cens est fixé plus bas. La chambre basse adopte les lois qui s’appliquent à la colonie, gère le budget et les dépenses, sert de parlement local, bien que le Board of Trade exerce son contrôle sur la législation coloniale. Bref, rien de très astreignant pour les Américains qui considèrent leurs assemblées comme des répliques de la Chambre des communes, alors qu’à Londres le Parlement continue de croire qu’il a conservé son pouvoir législatif dans les colonies. Un débat théorique qui, jusqu’à 1763, ne passionne pas. L’ambiguïté n’a pourtant pas totalement disparu, puisque chaque colonie envoie un agent à Westminster pour la représenter et parler en son nom, preuve que les Américains admettent sans difficulté que leur sort dépend aussi des décisions de la métropole. L’Amérique coloniale ne souffre pas plus d’on ne sait quelle domination culturelle que lui imposerait l’Angleterre. Bien au contraire. Elle aspire à imiter la mère patrie. Des esprits perfides diront plutôt qu’elle forme un désert culturel. Point de littérature, d’art, d’enseignement, de recherches scientifiques qui soient propres aux Américains. Crèvecœur imagine un brillant avenir : « Les Américains, écrit-il, sont les pèlerins de l’Ouest, qui emportent avec eux la masse imposante des arts, des sciences, la vigueur et l’industrie qui, il y a longtemps, sont nées à l’Est ; ils boucleront le grand cercle. » C’est l’idée, fort répandue a u XVIII e siècle, d’un déplacement continu vers l’ouest des activités intellectuelles et

artistiques. À la veille de la Révolution, le déplacement reste à faire. Parler le bon anglais, lire les auteurs britanniques, acheter des marchandises, ordinaires et de luxe, à Londres, poursuivre ses études en Grande-Bretagne, voilà l’idéal du colon. Lorsqu’il évoque l’Angleterre, il dit tout simplement at home, « chez nous ». S’intégrer à la société coloniale, c’est accepter ce modèle culturel et oublier la langue de ses parents, si elle n’est pas l’anglais. Ainsi l’Américain ne deviendra pas un « sauvage » et repoussera l’influence de l’Espagne ou de la France. Il conservera son identité, qui ne saurait être qu’une identité anglaise. S’il fait entrer dans son vocabulaire des mots indiens (toboggan, mocassin, squaw), français (prairie, bureau), hollandais (boss, yankee), s’il se vante d’avoir modernisé l’anglais, il déclare néanmoins qu’un américanisme (le mot n’apparaît qu’en 1781) est une expression qu’il vaudrait mieux ne pas employer. Rien d’étonnant si la littérature britannique reste la principale des nourritures spirituelles. Les auteurs étrangers jouissent de peu d’influence, à moins qu’ils n’appartiennent à l’antiquité gréco-latine. Toutefois, le livre est cher. Il faut le faire venir d’Angleterre. Seul, un colon riche peut s’offrir le luxe de commander à Londres les derniers ouvrages à succès ou des œuvres latines et grecques. William Byrd, un planteur de Virginie, possède une bibliothèque de 4 000 volumes. Thomas Hutchinson, qui exerce les fonctions de gouverneur du Massachusetts, a réuni un fonds plus considérable encore. L’un et l’autre sont des exceptions. Exceptionnelles aussi, les bibliothèques publiques de Philadelphie, de Newport, de Charleston et de New York. La plupart des colons se contentent de lire et de relire la Bible, de parcourir des almanachs, comme l’Almanach du bonhomme Richard que publie Benjamin

Franklin, des périodiques et des journaux auxquels une décision de justice (qui fait suite au procès Zenger de 1735 4 ) accorde une relative indépendance à l’endroit du pouvoir politique. La littérature est réservée aux happy few. Cette minorité privilégiée s’intéresse tout particulièrement aux livres utiles. La médecine, la physique, le droit, l’art militaire, les méthodes agricoles, voilà des sujets qu’il est bon de connaître. Le récit de voyage satisfait aussi les besoins immédiats. William Byrd, par exemple, a rapporté ses aventures et ses observations lors de son expédition sur la frontière qui sépare la Virginie et la Caroline du Nord. Le salut de l’âme préoccupe beaucoup : les sermons de Cotton Mather, un pasteur bostonien, ou de Jonathan Edwards, les récits hagiographiques, les poèmes eschatologiques attirent les lecteurs. Dans les années qui précèdent la Révolution, les réflexions philosophiques, les écrits politiques et les histoires des colonies se multiplient. Les colonies acquièrent lentement une personnalité intellectuelle à l’ombre de l’Angleterre. Une conclusion identique s’impose pour l’enseignement. « Après que Dieu nous eut transportés sains et saufs jusqu’en Nouvelle-Angleterre, raconte l’un des historiens de la migration puritaine, et que nous eûmes construit nos maisons, trouvé le nécessaire pour vivre, élevé des bâtiments convenables pour le culte divin, établi le gouvernement civil, ce que nous voulions ensuite et recherchions était de faire progresser la connaissance et de la préserver pour la postérité, par crainte de laisser un ministère illettré quand nos ministres actuels seraient étendus sous la poussière. […] Il plut à Dieu de remuer le cœur d’un M. Harvard […] pour qu’il donnât la moitié de sa fortune (dont le total s’élevait à 1 700 livres) afin d’ériger un collège et toute sa bibliothèque. » C’est ainsi que le collège (puis université) Harvard est créé en 1636. Des puritains plus rigoristes fondent Yale à New Haven (Connecticut) en 1701. Juste avant, en 1693, des anglicans avaient ouvert une université à Williamsburg, dénommée William and Mary. Au XVIII e siècle les créations se succèdent :

l’académie de Philadelphie (par la suite l’université de Pennsylvanie) date de 1740 ; Princeton la presbytérienne, de 1746 ; King’s College (qui deviendra Columbia), de 1754 ; Brown, l’université baptiste, de 1764 ; Queen’s (la future Rutgers, dans le New Jersey), de 1766 ; Dartmouth, que des disciples d’Edwards et de Whitefield ont ouverte pour l’instruction des Indiens, de 1769. Cet enseignement supérieur se donne pour mission de faire connaître les Écritures saintes, donc de former des ministres du culte, mais aussi d’enseigner la gestion des affaires. La recherche fondamentale n’existe pas : les philosophes, les grammairiens, les historiens, les critiques littéraires, les savants ne sont pas américains. L’Amérique d’alors se soucie plus de diffuser que d’approfondir les connaissances humaines. Et de construire, notamment en Nouvelle-Angleterre, un réseau d’écoles primaires et secondaires. Le plus célèbre de ses savants s’appelle Benjamin Franklin. Il n’est pas universitaire et n’a reçu aucune formation théorique. Ce qui le passionne et passionne ses compatriotes, c’est, d’après l’historien Daniel Boorstin, la « science populaire ». Franklin est l’homme des expériences

personnelles et des gadgets. En 1774, l’abbé Raynal faisait observer, non sans raisons, que l’Amérique n’avait encore produit « aucun bon poète, aucun mathématicien de valeur, aucun homme de génie dans un seul des arts ou une seule des sciences ». Les explications ? Un pays neuf, encore peu peuplé, des hommes et des femmes soucieux de mettre en valeur un vaste territoire et de le protéger contre les Indiens et les Français. Dans ces conditions, l’enseignement est indispensable, s’il est utile à la vie, matérielle et spirituelle, de tous les jours. Pour le reste, on peut pour le moment s’accrocher encore à l’Ancien Monde, surtout à l’Angleterre. C’est la même attitude qui prévaut dans le domaine des arts plastiques. Des peintres européens visitent les colonies, s’y installent parfois. Ce sont des artistes mineurs, comme le Suédois Hesselius ou l’Écossais Smibert. Ils font du portrait comme d’autres font du blé. C’est ce que leur demandent les marchands et les planteurs, d’autant plus que l’évangile du travail assimile le temps de l’homme à celui de Dieu et qu’il convient de ne pas se laisser aller à des activités futiles comme les arts, le théâtre ou la musique. La peinture américaine naît avec John Singleton Copley qui ne s’épanouit qu’en s’installant en Angleterre. C’est là également qu’ont étudié Charles Willson Peale, Benjamin West, John Trumbull et Gilbert Stuart. Cette dépendance à l’égard de la métropole, on la retrouve en architecture. Christopher Wren règne en maître des deux côtés de l’Atlantique au début du XVIII e siècle. Certes, les matériaux sont

différents et les besoins, également. Mais les grandes plantations du Sud, elles-mêmes, s’inspirent du style palladien et leurs architectes sont tantôt de nouveaux venus en Amérique qui ont quitté l’Angleterre pour faire fortune, tantôt des Américains qui ont été initiés dans les écoles de la métropole.

L’Amérique du Nord, une autre Angleterre ? Oui, d’autant plus que les Américains se considèrent comme des Anglais. Mais il ne faut pas oublier que ces Anglais d’outre-mer sont séparés de leur métropole par cinq mille kilomètres d’océan, qu’ils ont pris l’habitude de se gouverner seuls, de cultiver d’immenses étendues, de parcourir une partie d’un vaste continent, de naviguer sur les mers, de prier Dieu comme ils l’entendent. Bref, insensiblement, la société coloniale ressemble de moins en moins à la société anglaise.

1. Une « plantation », c’est d’abord une colonie. Le mot désigne par la suite et exclusivement un vaste domaine agricole, qui caractérise le Sud des colonies (et des États-Unis).

équivalent à 15,5 km 2 .

3. En 1802, presbytériens et congrégationalistes fusionnent.

4. John Peter Zenger était le directeur du New York Weekly Journal. Il publia une série d’articles hostiles au gouverneur de la colonie. Celui-ci lui fit un procès. Le tribunal refusa de juger l’affaire sur le fond. Mais il acquitta Zenger. Le verdict fut considéré comme une étape décisive dans l’histoire de la liberté de la presse.

4

Le temps de l’indépendance

Des colonies prospères qui ont pris l’habitude de se gouverner elles-mêmes et se croient plus anglaises que l’Angleterre, une métropole à la fois lointaine et peu soucieuse d’affirmer son autorité… Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes, si la guerre ne venait brouiller les cartes.

La révolte des colonies (1763-1775)

En Amérique du Nord, le conflit entre la France et l’Angleterre a éclaté trois ans plus tôt qu’en Europe. La guerre de Sept Ans s’appelle ici la guerre contre les Français et les Indiens. Pour un colon américain, rien de plus ordinaire, en effet, que de se battre contre les Français du Canada et leurs alliés indiens. Le Français, c’est l’ennemi héréditaire. Au moins depuis qu’à la fin du XVII e siècle le projet d’un Empire français d’Amérique a pris forme : des bouches du

Saint-Laurent avec les avant-postes de Cap-Breton et de Terre-Neuve jusqu’au fin fond de la Louisiane, en passant par les Grands Lacs, l’Ohio et le Mississippi. Le commerce des fourrures, la christianisation des indigènes sont les motivations déterminantes des Français qui, malgré tout, ne parviennent pas à surmonter une faiblesse rédhibitoire : leur petit nombre dans une si vaste zone d’influence. Les Anglais établissent peu à peu des colonies de peuplement, mais les Français doivent se contenter de fonder des colonies d’exploitation qu’ils parcourent plus qu’ils n’administrent, qu’ils conquièrent plus qu’ils ne s’y installent, qu’ils perdent au gré des hostilités. Bien entendu, toute guerre en Europe entre la France et l’Angleterre s’exporte de l’autre côté de l’Atlantique. En fait, du Canada à la Virginie, des escarmouches, terrestres et maritimes, résument la bataille. Parfois, un événement laisse des souvenirs ineffaçables, comme le « grand chambardement » qui, dans la première moitié du XVIII e siècle, aboutit à la déportation par les Anglais des Français d’Acadie.

La pénétration française en Amérique du Nord

Vers 1750, la situation se tend de nouveau. Cette fois-ci, les Français tentent de s’emparer

Vers 1750, la situation se tend de nouveau. Cette fois-ci, les Français tentent de s’emparer de la vallée de l’Ohio et de consolider l’encerclement des colonies anglaises. En 1753, ils ont établi sur les bords du lac Érié le fort Presqu’île et menacent Fort Trent que des marchands virginiens ont bâti aux fourches de l’Ohio. La colonie de Virginie s’inquiète. Elle dépêche sur place un jeune major de la milice, George Washington. L’année suivante, les Français bâtissent le fort Duquesne là où, plus tard, s’élèvera Pittsburgh. Des incidents éclatent avec les Virginiens. La Virginie, se sentant trop faible, appelle la métropole au secours. L’Angleterre envoie en 1755 le général Braddock avec 1 500 hommes. Nouvelle défaite anglo-virginienne. D’escarmouches en batailles rangées, la guerre de l’Ouest se poursuit. L’Angleterre reprend son souffle grâce à Pitt qui accède au pouvoir en 1757. Elle prend Louisbourg sur l’île du Cap-Breton en 1758, Québec en 1759, Montréal en 1760, six semaines avant que George III ne succède à son grand-père George II. La paix est rétablie en 1763. Un nouveau partage de l’Amérique du Nord se dessine. La France perd le Canada, conserve la Louisiane qu’elle cède à l’Espagne, son alliée, et se contente désormais de la Martinique, de la Guadeloupe et de Saint-Pierre-et-Miquelon. L’Angleterre triomphe. Elle vient de réduire à néant les ambitions de l’ennemi ; leurs voisins espagnols ne sont pas assez puissants pour mettre en danger les colonies des bords de l’Atlantique. Plus personne ne menace l’Empire britannique. De quoi réjouir les colons, libérés de la peur, prêts à mettre en valeur les terres nouvelles que l’Angleterre vient d’acquérir. Est-ce ce sentiment de toute-puissance qui explique la politique coloniale de Londres de 1763 à 1765 ? Le 7 octobre 1763, le roi signe une proclamation qui crée, à l’ouest des Appalaches, le Territoire indien. Puisque « des fraudes et des abus graves ont été commis dans l’achat des terres aux Indiens aux dépens de nos intérêts et au grand mécontentement desdits Indiens, [il faut] éviter de telles irrégularités [et] convaincre les Indiens de notre justice et de notre détermination à supprimer les motifs de leur mécontentement ». En conséquence, les achats de terres aux Indiens dans ce Territoire sont interdits ; le commerce sera très sévèrement contrôlé par les gouverneurs et les chefs militaires. Enfin, les Blancs qui, en dépit des interdictions, se sont installés à l’ouest de la ligne de démarcation devront détruire leurs maisons et revenir à l’est. Déception et protestations des colonies. La métropole, dit-on en Amérique, a tiré prétexte de la révolte de Pontiac, un chef ottawa, pour empêcher l’expansion vers l’ouest. C’est une mesure de sécurité, répond-on à Londres, que le seul intérêt général inspire. Toujours est-il que l’ambiguïté demeure : les marchands de fourrures anglais n’ont-ils pas cherché et obtenu la mise à l’écart des agriculteurs coloniaux ? L’année suivante, une nouvelle mesure douanière est adoptée. À l’entrée des ports américains, les mélasses étrangères acquitteront désormais un droit de trois pence par gallon,

au lieu des six pence fixés en 1733. Mais le contrôle sera plus rigoureux ; la répression, plus dure. Sans doute les colons ont-ils tourné, avec une belle constance et une incontestable réussite, la précédente réglementation, en pratiquant la contrebande, y compris en temps de guerre. Le Sugar Act néanmoins les inquiète. Il y a pire encore. En mars 1765, le Parlement de Londres étend aux colonies la loi sur le timbre, le Stamp Act. Tout acte officiel et tout écrit public (requête, donation, diplôme universitaire, facture, contrat, jeu de cartes, almanach, livre, etc.) sont frappés d’un droit qui varie de deux pence à dix shillings. Les motivations du législateur sont simples en apparence. La guerre a vidé les coffres royaux. La victoire assure pour longtemps la sécurité des colonies. Donc, les colons ne peuvent pas refuser de verser leur contribution, d’autant qu’ils n’ont pas toujours témoigné du loyalisme le plus intransigeant à l’égard de la métropole. Les droits provenant des Actes de navigation rapportent entre 2 000 et 3 000 livres par an. Le Sugar Act procurera un revenu de 50 000 à 80 000 livres ; le Stamp Act, un revenu de 60 000 livres. Appréciable, et pourtant insuffisant si l’on garde en mémoire que l’entretien des troupes dans les colonies américaines coûte aux environs de 300 000 livres. De plus, le Parlement continue de penser qu’il dispose du droit de réglementer le commerce impérial, que la métropole acquitte un droit de timbre depuis 1670, qu’il est de la plus élémentaire justice de le faire payer aussi aux colonies qui ont tiré profit de la victoire sur les Français. Pas du tout, répondent les Américains. Entre la prospérité des colonies et celle de la métropole, il existe des liens indéniables. Les mesures que vient d’adopter la Chambre des communes ruineront l’une et l’autre. Même la contrebande, assurent-ils, sert les intérêts de l’Angleterre, car pour acheter des produits de la métropole, les colons ont besoin d’or et d’argent. Peu importe que ce soit par des moyens légaux ou frauduleux qu’ils se procurent l’indispensable. Le Stamp Act, concluent-ils, pèsera lourd. Il drainera les faibles ressources monétaires des colonies dans les coffres royaux, au lieu d’alimenter le commerce. En outre, le Currency Act de 1764 renforce encore l’interdiction faite aux colonies d’émettre du papier- monnaie. Bref, les colons sont atteints dans leurs possessions matérielles. À leurs yeux, la propriété est menacée et son corollaire, la liberté. Le Parlement ne respecte pas la « Constitution ». Il peut prendre à l’égard de l’Empire des mesures législatives, voire réglementer le commerce impérial en adoptant des droits de douane (duties) ; il ne saurait voter l’imposition (taxes) des colonies sans leur consentement. Les colons possèdent les mêmes droits que les Anglais d’Angleterre. Reste un dernier argument. Tant de mesures en si peu de temps viennent de frapper les colonies. C’est bien la preuve que la liberté est en péril, que les colonies subissent l’arbitraire de la métropole, que le pouvoir corrompt, que l’homme est doté d’une nature mauvaise dont il convient de se méfier. Des esprits maléfiques ont, à Londres, ourdi un complot contre l’Amérique. Il faut agir. Écrire, diffuser des arguments, c’est l’une des modalités d’action. Les considérations

succèdent aux réflexions ; les réponses, aux lettres. Les assemblées coloniales adoptent des motions, par lesquelles elles expriment de vigoureuses protestations. À l’exception de la Virginie, de la Caroline du Nord, de la Georgie et du New Hampshire, elles envoient des délégués à un congrès qui se tient à New York du 7 au 25 octobre 1765. Une adresse est rédigée et expédiée au roi ; une pétition, au Parlement. Aux discours enflammés, comme celui de Patrick Henry le 29 mai devant la Chambre des bourgeois de Virginie, certains préfèrent le recours à la violence. Les Fils de la Liberté, par exemple, sont des associations de défense, qui s’en prennent aux distributeurs de papier timbré et aux contrôleurs royaux. La plus efficace des armes, c’est le boycottage. Les marchands de New York, de Boston et de Philadelphie s’engagent à ne rien acheter en Angleterre jusqu’au moment où le Stamp Act sera abrogé. Leurs correspondants londoniens ne tardent pas à en sentir les effets ; les exportations vers l’Amérique baissent sensiblement. Ils rédigent alors une pétition qu’ils déposent, en janvier 1766, sur le bureau du speaker de la Chambre des communes. Ils réclament l’abrogation du Stamp Act « pour préserver la force de notre nation tout entière, son commerce florissant, ses revenus en accroissement, notre flotte – le rempart du royaume – en expansion et nos colonies ». Les députés sont sensibles au malaise de leurs électeurs, mais souhaitent rabattre le caquet de « cette racaille d’Écossais, d’Irlandais, de vagabonds étrangers, de descendants de forçats et de rebelles ». Benjamin Franklin est à Londres pour faire comprendre l’attitude des colons ; sa modération impressionne. En fin de compte, le Parlement abroge la loi sur le timbre et adopte immédiatement un acte déclaratoire qui lui reconnaît solennellement « toute autorité et tout pouvoir » de légiférer pour les colonies d’Amérique. Deux décisions contradictoires. Mais pour le moment la crise se termine. De cette crise il ne faut pas sous-estimer la gravité. Elle oppose deux conceptions de l’Empire. L’Angleterre ne s’emploie pas à tyranniser ses colonies. Elle souhaite les faire participer aux dépenses de l’Empire et se réserver les avantages de leur prospérité. Pour elle, les colons sont des sujets britanniques qui ont pour devoir de se plier aux décisions de Londres. Ajoutons que les hommes politiques qui se succèdent au pouvoir accordent à l’Amérique une attention intermittente. Ils sont surtout préoccupés par leurs intrigues et profondément ignorants des réalités américaines. Ils ne poursuivent pas un grand dessein qui aboutirait à serrer la vis aux colons. Ils suivent une politique à la petite semaine, faite d’expédients, d’avancées et de reculs. Quant aux colonies, elles ne commencent à s’unir que dans la résistance à des mesures qu’elles estiment injustes. Au-delà des arguties et des interminables péroraisons, les colons aspirent à s’enrichir derrière les remparts de l’Empire, sans payer le prix de la sécurité. Ils se sentent anglais surtout quand l’Angleterre les laisse tranquilles. Toutefois, les dirigeants anglais n’ont pas saisi la signification de la crise de 1765. La preuve, c’est qu’ils récidivent. En 1767, le chancelier de l’Échiquier, Charles Townshend, fixe de nouveaux droits d’importation qui frappent, dans les ports américains, le verre, le plomb,

les peintures, le thé, le papier. Cette fois-ci, des duties et non des taxes. Les colons n’en reprennent pas moins leurs protestations, se remettent à boycotter les marchandises anglaises et se livrent à de nouvelles violences. Un incident entre les troupes anglaises et des manifestants fait cinq morts à Boston le 5 mars 1770 : le « massacre », comme on dit alors, enflamme les esprits. Et pourtant, la Chambre des communes avait déjà décidé d’abroger les droits Townshend, en se contentant de maintenir un droit sur le thé. Le 10 mai 1773, le Parlement cède à une autre pression, celle de la Compagnie des Indes orientales qui a épuisé ses ressources aux Indes. Pour lui permettre de refaire surface, le Parlement l’autorise à ne pas acquitter de droits sur le thé qu’elle importe en Angleterre. Elle pourra écouler une partie de ses stocks de thé sur le marché américain en négociant elle-même, par l’intermédiaire des consignataires, ses ventes en Amérique. Le thé qu’elle vendra atteindra un prix plus bas que le thé hollandais introduit en fraude. Les importateurs américains protestent. Lorsque trois bateaux, chargés de thé appartenant à la compagnie, pénètrent dans le port de Boston, une étrange manifestation se déroule. Le 16 décembre, des manifestants déguisés en Indiens montent à bord et vident dans les eaux du port le contenu des caisses. C’est la Boston tea party. Au-delà de la péripétie, l’événement mérite réflexion. Passons sur l’ineptie du gouvernement britannique. Ce qu’il faut souligner, c’est que les colonies sont de plus en plus conscientes de la solidarité qui les unit. En 1765, il s’agissait d’une union très imparfaite et temporaire. La crise de 1767-1770 a resserré les liens. Boston a tenu un rôle primordial, sans doute parce que la tradition des town meetings favorise l’agitation politique. Sans doute aussi parce que Samuel Adams, l’un des plus illustres agitateurs bostoniens, a pris l’initiative en 1768 de rédiger une lettre-circulaire qu’il a adressée aux autres colonies. Ainsi naissent des comités de correspondance qui s’ajoutent aux Fils de la Liberté pour entretenir la contestation et mobiliser sur-le-champ les esprits échauffés. Chaque nouvelle crise suscite une nouvelle éclosion de comités. L’assemblée du Massachusetts décide même, le 28 mars 1773, de mettre sur pied un comité permanent de quinze membres, « attendu que l’assemblée est pleinement consciente de la nécessité et de l’importance de l’union des diverses colonies d’Amérique, au moment où il apparaît clairement que les droits et les libertés de tous sont systématiquement menacés ». La Virginie vient d’adopter la même décision. Gardons-nous néanmoins d’imaginer que les colons ont une seule et même conception de la lutte contre les abus de la métropole. Les uns se contentent de recourir au boycottage, d’envoyer des pétitions, de publier de savantes considérations et s’empressent de calmer les esprits pour en revenir, le plus vite possible, au train-train de l’Empire. Leur souci essentiel, c’est la prospérité des colonies. Les autres sont des « radicaux », des « patriotes », des « violents ». Activistes, ils poursuivent des objectifs qui évoluent avec les circonstances. En 1765, ils étaient loyalistes. En 1770, ils repoussent l’autorité du Parlement et se déclarent fidèles au roi. Dès 1775-1776, ils cessent de faire confiance à George III. Ils poussent les

colonies à s’unir et à marcher résolument vers l’indépendance. George Washington, Thomas Jefferson, John Adams (cousin de Samuel et futur président des États-Unis), Benjamin Franklin sont des modérés. Les « radicaux » se nomment Patrick Henry, George Mason, John Dickinson qui vient de publier les Letters from a Farmer in Pennsylvania (1768), Samuel Adams, James Otis. Tous sont issus de milieux aisés, parfois des catégories les plus riches de la population. Les petits chefs, dont l’histoire a peu retenu les noms, se recrutent parmi les marchands, les avocats, les ouvriers qualifiés, les artisans, les cabaretiers. Ils encadrent des troupes urbaines et rurales qui militent aux côtés des plus riches, soit parce que la société coloniale repose sur la notion de déférence, soit parce que leurs intérêts immédiats sont communs. Ce sont les « radicaux » qui pratiquent la violence. Une violence contrôlée et encadrée, qui provoque des émeutes dont l’Amérique du Nord et l’Angleterre sont prodigues bien avant la crise révolutionnaire, dans le respect de la vie humaine, des usages (jamais le dimanche), de la méthode (un seul objectif à la fois). Quant à la culture politique des « radicaux » et des « modérés », elle est essentiellement britannique. Leurs références vont aux penseurs dissidents du XVII e siècle, comme Trenchard, Milton et surtout Locke. L’épisode

de l’histoire anglaise qu’ils ne cessent de mythifier, c’est la glorieuse révolution de 1688 qui a chassé le roi Jacques II pour le remplacer par sa fille, Mary, et son gendre, William, et abouti à la Déclaration des droits (Bill of Rights) de 1689. Pour eux, le peuple et son gouvernement ont souscrit un contrat. Si le gouvernement ne respecte pas le contrat, le peuple a le droit de résister, de s’insurger même. Plus que le roi, c’est la loi qui règne. Somme toute, « radicaux » et « modérés » évoluent dans un cadre de pensée profondément anglais. En ce sens, ils ne sont pas des révolutionnaires qui voudraient faire triompher des principes nouveaux et bouleverser la société, mais des conservateurs qui souhaitent sauvegarder la « Constitution » britannique telle qu’ils l’imaginent. Il n’empêche que la Boston tea party renforce à Londres le parti de la répression. Il faut punir Boston. Cinq lois sont adoptées au printemps de 1774. La première ferme le port, avec toutes les conséquences commerciales que la mesure peut entraîner. La deuxième renforce l’autorité du roi sur le gouvernement de la colonie du Massachusetts, réduisant d’autant le fonctionnement des institutions représentatives. La troisième bouleverse l’administration de la Justice, dans la mesure où tout procès pouvant entraîner la peine capitale sera éventuellement transféré en Angleterre. La quatrième contraint toutes les colonies à accueillir des troupes dans les bâtiments habités ou inhabités. La cinquième étend la province du Canada jusqu’à la vallée de l’Ohio et y établit un gouvernement très centralisé. Des lois « intolérables », s’écrient les colons. La répression crée une situation révolutionnaire. Les comités de correspondance se raniment. La solidarité se manifeste une fois de plus. La cause de Boston est assimilée à celle de l’Amérique. Pour l’avoir déclaré sans ambages, la Chambre des bourgeois est dissoute par le gouverneur de Virginie. Tout n’est pourtant pas perdu pour l’Angleterre. Il est vrai que le boycottage des marchandises

britanniques reprend et que douze colonies (la Georgie fait exception) délèguent des représentants à un premier Congrès continental qui se réunit à Philadelphie le 5 septembre 1774. Comme précédemment, les « modérés » s’y opposent aux « radicaux ». Patrick Henry prononce des mots programmes : « Nous sommes dans l’état de nature, dit-il. […] Virginiens, Pennsylvaniens, New-Yorkais, habitants de la Nouvelle-Angleterre, la distinction n’existe plus. Je ne suis pas un Virginien, mais un Américain. » Un pas décisif vers l’indépendance ? Peut- être. Les « modérés » sont battus de peu. Les Américains n’inclinent plus à la conciliation. Ils s’apprêtent, au contraire, à prendre les armes. Le Congrès se disperse le 26 octobre et promet de se réunir de nouveau le 10 mai 1775. Bref, pour l’instant, point d’unanimité en faveur de l’indépendance. Il suffirait d’un incident pour que l’opposition économique, politique et idéologique à la métropole revête la forme d’une lutte armée. En 1774, Anglais et Américains sont au bord de la rupture. Toute interprétation des événements doit s’appuyer sur les motivations les plus diverses qui animent les colons. Aucune d’elles ne saurait être privilégiée. Il s’est produit, depuis 1763, un mûrissement des esprits, une exacerbation des tensions, une succession de maladresses qui expliquent, à n’en pas douter, le glissement, progressif et inéluctable, vers la séparation des colonies et de leur monopole. Le recours aux armes date de 1775, un an avant que la rupture ne soit consommée. Le 19 avril, à Lexington d’abord, puis à Concord, à moins de trente kilomètres de Boston, des incidents entre troupes anglaises et miliciens américains font des morts des deux côtés. C’est, d’après la tradition historique, le début de la guerre d’Indépendance. Les Anglais, maintenant assiégés dans Boston, déclarent en juin la ville en état d’insurrection et tentent de prendre la redoute de Bunker Hill que les Américains ont érigée en toute hâte. Le deuxième Congrès continental, qui s’est assemblé comme prévu, décide alors de créer une armée dont il confie le commandement en chef, le 15 juin, à George Washington. Ce n’est pas que Washington soit l’Alexandre des colonies américaines, mais il remplit trois conditions décisives pour occuper ces fonctions. Il est connu des membres du Congrès, qui apprécient la solidité de son patriotisme, son honnêteté et son dévouement à la cause de l’Amérique. Riche, Washington pourra exercer son commandement avec dignité, à l’abri de la corruption. Enfin, puisque la révolte a commencé dans le Massachusetts, le Congrès veut porter secours aux Bostoniens en désignant un Virginien, qui symbolisera l’union des colonies. Mais la tâche n’est pas facile :

organiser une armée, affronter les « tuniques rouges » de l’armée royale, avec des moyens tragiquement insuffisants, alors que le sentiment national reste faible. À Londres, l’état d’esprit qui prévaut ne se prête à aucun accommodement. Il convient de châtier des « sujets rebelles ». En Amérique, les partisans de l’indépendance gagnent du terrain. Leur influence s’accroît encore avec l’arrivée d’un « radical » anglais, Thomas Paine, qui publie en janvier 1776 le Sens commun. Paine ne mâche pas ses mots. George III, c’est la « brute royale de Grande-Bretagne ». La cause de l’Amérique, « ce n’est pas la préoccupation d’un jour, d’une année ou d’une époque ; la postérité est virtuellement en jeu dans la lutte ». La conclusion de

Paine n’est pas moins nette : « C’est le moment de se séparer. » Une majorité de colons s’enthousiasment, d’autant plus qu’au printemps de 1776 les troupes anglaises renoncent à se maintenir à Boston. Au sein du deuxième Congrès, les délégués de la Caroline du Nord, de la Virginie et du Massachusetts reçoivent pour instructions de proposer l’indépendance des colonies. Le 7 juin, une motion est déposée en ce sens. La discussion commence. Une commission est formée pour rédiger une déclaration d’indépendance. Elle comprend cinq membres : John Adams, Benjamin Franklin, Thomas Jefferson, Robert Livingston, Roger Sherman. Le 2 juillet, la motion du 7 juin est adoptée par douze colonies, le New York n’ayant pas pris part au vote. Le 4 juillet 1776, la déclaration est à son tour votée et signée par le seul John Hancock qui préside le Congrès. Quelques jours plus tard, le New York donne son accord, ce qui confère à la déclaration son caractère d’unanimité. Le pas est franchi. Les colonies ont décidé de couper les ponts.

L’indépendance (1776-1789)

L’auteur de la Déclaration, c’est Jefferson, un homme de trente-trois ans, issu d’une famille fort aisée de Virginie, un avocat cultivé qui a entrepris depuis 1768 une carrière politique. Son style est réputé, car en 1774 Jefferson a rédigé une Summary View of the Rights of British America, dans laquelle il insiste sur les droits que les Anglais ont transportés avec eux en s’installant en Amérique. Du 11 au 28 juin, il a travaillé sans relâche, mais il n’a consulté, semble-t-il, aucun livre ni aucun de ses collègues. C’est dans le Traité de gouvernement de John Locke qu’il a puisé son inspiration : « Il ne m’incombait pas, déclarera- t-il plus tard, du moins je le croyais, d’inventer des idées nouvelles ni d’énoncer des sentiments qui n’eussent jamais été exprimés auparavant. » En conséquence, tout en exprimant une philosophie et une idéologie, la Déclaration d’indépendance est un document essentiellement politique qui s’efforce de répondre à une situation précise, à des problèmes concrets, même si certains des principes qu’elle contient peuvent s’appliquer à d’autres périodes et à d’autres lieux. À ce titre, elle mérite qu’on la lise attentivement. Elle est construite sur un plan logique. Le préambule expose des principes. Les vingt-sept accusations qui le suivent démontrent que le roi George III a violé ces principes. La conclusion reprend, en les précisant, les termes de la résolution du 7 juin et annonce la formation des États-Unis d’Amérique. Le fondement de la Déclaration, c’est la philosophie des droits naturels qui explique que Dieu a créé un ordre, dit naturel. Grâce à la raison dont il est doué, l’homme peut en découvrir les lois. À l’origine, existait l’état de nature, que personne n’a bien sûr connu, que l’on imagine ou que l’on reconstitue. Les hommes y étaient libres et

égaux. Le grand architecte de l’univers, le juge suprême, le créateur en avait ainsi décidé. Puis, pour vivre ensemble sans rien perdre de leurs droits fondamentaux et inaliénables, ils ont mis sur pied l’état de société ; des contraintes ont été établies, des gouvernements inventés. Comme l’écrit Paine, « le gouvernement est la marque de l’innocence perdue ». Pourtant, les gouvernants s’engagent à défendre la vie, la liberté, la propriété des gouvernés. Les uns sont liés aux autres par un contrat. Dans cette construction, la monarchie de droit divin n’existe pas. Le roi rend des comptes, non pas à Dieu, mais au peuple qui, éclairé par Dieu et la raison, le juge. Voilà comment s’exprime le consentement des gouvernés. Si le gouvernement cesse d’être juste, s’il ne respecte plus les termes du contrat et vient à menacer les droits naturels, les citoyens (le mot pris en ce sens est d’ailleurs une invention américaine) sont fondés à prononcer la fin du contrat. « Les lois de la nature », « le Dieu de la nature », « tous les hommes sont créés égaux » dans l’état de nature, « certains droits inaliénables », « le juste pouvoir émane du consentement des gouvernés », « le peuple a le droit […] d’instituer un nouveau gouvernement », autant d’expressions qui viennent sous la plume de Jefferson et reflètent la pensée de Locke. Elles ne sont pas nouvelles. Mais pour la première fois, des hommes politiques les utilisent pour justifier la naissance d’une entité politique. Enfin, si Jefferson a remplacé la référence à la propriété par la « poursuite du bonheur », c’est que la formulation lui a paru meilleure et qu’elle donne au texte une résonance morale, une qualité spirituelle que la notion de propriété ne comporte pas. Étant entendu que la « poursuite du bonheur » n’exclut nullement, bien au contraire, le droit à la propriété. Si le lecteur s’en tient à cette interprétation de la Déclaration, il ne sera pas déçu mais trompé. Il ne saisira pas la valeur historique du document. Une autre lecture est, en fait, possible. La Déclaration d’indépendance, c’est un instrument de combat, dans lequel il faut tenir compte de chaque mot, de chaque phrase, de chaque idée. Elle exprime les intentions des « représentants des États-Unis d’Amérique », des colonies unies qui « sont et doivent être de droit des États libres et indépendants ». La nation américaine n’existe pas encore. Mais, dès la deuxième ligne du préambule, Jefferson parle d’un « peuple » qui est contraint par les événements de rompre ses liens avec la Grande-Bretagne. Tout au long du texte, les « nous » sont nombreux et témoignent de la formation d’une conscience nationale. De plus, la Déclaration ne s’adresse pas uniquement à l’Angleterre. Elle manifeste un « juste respect de l’opinion des hommes ». Elle en appelle aux « puissances de la terre », au « jugement d’un monde impartial », au « juge suprême du monde ». Cela signifie que les Américains renoncent à convaincre les Anglais, amis ou adversaires. Il ne sert plus à rien, estiment-ils, d’entreprendre à Londres des démarches, de poursuivre des tractations ou d’exercer des pressions. Il n’est pas nécessaire non plus de tenter de persuader en Amérique les hésitants et les timorés, car les signataires de la Déclaration tiennent leur mandat « par délégation du bon peuple ». Ils ont décidé de mettre en accusation le roi d’Angleterre devant le tribunal des

nations. Leur auditoire, c’est la communauté internationale. Les États-Unis en font désormais partie. Ils y entrent avec tous les droits, tous les attributs d’une puissance. Ils ont donc définitivement rompu avec la métropole et renoncé à tout espoir de réconciliation. Ils attendent l’aide matérielle et le soutien moral de l’étranger. D’ailleurs, Jefferson reste prudent. Le droit à l’insurrection ne saurait être utilisé à tort et à travers. Les colonies ont subi, avant de prendre les armes, « une longue suite d’abus et d’usurpations ». Elles ont été patientes. C’est la nécessité qui les contraint à proclamer leur indépendance. Et si George III est coupable d’avoir opprimé ses colons, s’il est le principal responsable de la situation politique et militaire, la Déclaration ne condamne pas le régime monarchique et ne chante pas les bienfaits de la république. Elle ne reprend pas les arguments de Paine. Pour justifier leur décision, les colonies énumèrent vingt-sept griefs contre le roi. Le Parlement, lui, n’est jamais nommément désigné. Tout au plus deux allusions rappellent-elles son existence (« Il [le roi] s’est associé à d’autres » ; « leur législature tentait d’étendre illégalement… »). C’est une conception nouvelle des rapports entre l’Amérique et l’Angleterre qui s’exprime ainsi. L’Empire serait composé d’États distincts qui n’auraient en commun que leur loyauté à l’égard du roi, une sorte de commonwealth. En ce sens, la Déclaration renie le passé le plus récent, puisque les Américains reconnaissaient, il y a peu, le droit du Parlement à voter une législation commerciale pour l’ensemble de l’Empire. L’équivoque surgit dans la partie consacrée aux accusations. Aucun lecteur ne niera l’effet rhétorique de ces paragraphes courts, percutants, chargés d’une intensité croissante. Le texte n’en est pas moins vague. Sans doute la plupart des contemporains et les historiens découvrent-ils sans peine les événements auxquels il est fait allusion. Un exemple suffira. « Il [le roi] a provoqué des révoltes intestines et tâché de soulever contre les habitants de nos frontières les sauvages et impitoyables Indiens. » On reconnaît à travers cette phrase la politique de lord Dunmore, gouverneur de la Virginie, qui avait promis de libérer les esclaves noirs s’ils acceptaient de combattre contre leurs maîtres et s’était livré au recrutement, traditionnel dans les guerres américaines, de troupes indiennes. Les Américains eux-mêmes ne tarderont pas à suivre l’exemple. Rien n’est faux dans cette série d’accusations. Tout vise à susciter l’indignation et à témoigner des souffrances des colons. La nature polémique du texte de Jefferson explique son efficacité politique. Il faut simplifier pour agir. La vérité, avec ses nuances et ses demi-teintes, n’engendre pas l’enthousiasme. La Déclaration comporte des lacunes évidentes. « Tous les hommes sont créés égaux », mais cela n’inclut pas les femmes ni les esclaves ni les Indiens. Si les hommes sont « créés » égaux, ils ne le restent pas après leur entrée dans l’état de société. Et l’égalité dont il s’agit est politique, point du tout économique ou sociale. Enfin, Jefferson n’est pas parvenu à faire adopter un paragraphe sur la traite des esclaves. Il en proposait la condamnation, sauf à faire porter au roi la responsabilité d’un système que les colons n’avaient pas hésité à pratiquer. Le

Congrès a supprimé le passage. Plusieurs colonies du Sud ont rappelé avec force qu’elles dépendaient du travail servile et de l’importation des esclaves. En dépit de ses silences et de ses ambiguïtés, la Déclaration d’indépendance n’en est pas moins un texte capital. Dans l’histoire des États-Unis comme dans celle du monde occidental. Même si la lecture qu’on en fait a changé avec le temps et les lieux, elle demeure une référence fondamentale qui requiert une analyse minutieuse. Il ne suffit pourtant pas de proclamer l’indépendance. Encore faut-il la défendre les armes à la main. La guerre contre l’Angleterre fait peur. C’est que l’armée royale, composée pour l’essentiel de mercenaires que Londres a recrutés dans les États allemands, notamment en Hesse, et en Russie, est disciplinée, entraînée et regroupe en 1776 près de 30 000 hommes. En face, des soldats qui ont l’habitude de faire le coup de feu, de se réunir sur la place du village « à la minute » (d’où leur surnom de minutemen), ne connaissent rien aux lois de la guerre, détestent la discipline, manquent d’armes et de munitions et n’aspirent qu’à rentrer dans leurs foyers le plus tôt possible. Le Congrès sert de trait d’union entre les États qui viennent d’accéder à l’indépendance, mais il ne peut exiger d’eux l’argent qu’ils rechignent à verser dans la caisse commune. C’est en somme par miracle que le général Washington met sur pied une armée de 16 000 hommes au cours de l’été de 1775. Six mois plus tard, les effectifs tombent à 9 000 hommes. De 1776 à 1781, ils varieront de 4 000 à 17 000 soldats. Les services d’intendance fonctionnent très mal. Et les fermiers américains reçoivent à coups de fusil les maraudeurs qui tâchent de se procurer de la nourriture ou du fourrage. Les spectacles désolants se succèdent : au cours de l’hiver 1777-1778, les soldats de Washington campent à Valley Forge, à deux pas de Philadelphie, dans le dénuement le plus total. En janvier 1781, six régiments de Pennsylvanie se mutinent parce qu’ils ont faim et froid, qu’ils réclament en vain des vêtements et leurs soldes et qu’ils ont le sentiment justifié que le pouvoir civil se désintéresse de leur sort. Et pourtant, face à la puissante machine de guerre des Anglais, les Américains ne s’effondrent pas. Ils finissent même par gagner la guerre. Trois explications sont ici nécessaires. Washington a découvert une nouvelle tactique. Échapper à l’ennemi, maintenir une résistance armée, lancer des coups de main qui surprennent l’adversaire, mener, non pas la guerre classique, mais la guérilla, voilà pour l’essentiel. Si les Américains ne perdent pas la guerre, ils remportent la victoire. Les deux premières années du conflit apportent une illustration parfaite de cette tactique. Le 17 mars 1776, les Anglais ont évacué Boston. C’est l’enthousiasme parmi les Américains. Hélas ! peu après, 34 000 soldats du roi débarquent près de New York. Washington s’estime trop faible pour les affronter. Il ordonne une retraite en bon ordre. Il se trouvait à Brooklyn ; il passe dans Manhattan, puis franchit l’Hudson. Il livre des batailles de retardement, ne cherche pas une victoire qu’il sait inaccessible et s’efforce de conserver autour de lui le plus d’hommes possible. La guerre se déroule maintenant dans le

New Jersey. Le Congrès, qui siégeait à Philadelphie, se sent menacé et s’établit provisoirement à Baltimore. Washington recule toujours. Il franchit la Delaware. Jusqu’où cédera-t-il du terrain ? En fait, il prépare, dans le plus grand secret, un coup d’éclat. Dans la nuit du 25 au 26 décembre 1776, la nuit de Noël, il fait croire aux Anglais que son armée s’est installée dans ses quartiers d’hiver. Il laisse brûler les feux. Tout à coup, les Anglais voient surgir sur leur rive de la Delaware des soldats américains. Les mercenaires hessois se laissent cerner dans Trenton. Les Américains font 1 000 prisonniers. Les Anglais se retirent dans New York. En 1777, Washington continue à harceler l’ennemi, bien qu’il subisse défaite après défaite, à Brandywine Creek, dans les environs de Philadelphie, le 11 septembre, à Germantown le 4 octobre. Mais il y a des défaites qui valent des victoires. Washington a su fixer une partie des effectifs anglais. Autant d’hommes qui n’ont pas pu venir au secours du général Burgoyne. Parti du Canada pour prendre à revers les rebelles des colonies, Burgoyne se fait battre par les miliciens de Nouvelle-Angleterre. Le 17 octobre 1777, il capitule à Saratoga.

Principaux champs de bataille de la guerre d’Indépendance

L’aide de la France aux Américains, qu’on appelle les Insurgents, a été décisive. C’est que

L’aide de la France aux Américains, qu’on appelle les Insurgents, a été décisive. C’est que depuis 1763 la France attend patiemment de prendre sa revanche sur l’Angleterre en Amérique du Nord. Elle s’est mise à l’écoute des événements qui se déroulent dans les colonies, tout en conservant la plus grande prudence. Dès la fin de 1775, le Congrès a noué des contacts avec des représentants du roi Louis XVI. Beaucoup se demandent à Versailles si l’agitation dans les colonies, puis la Déclaration d’indépendance, enfin la guerre contre l’Angleterre méritent d’être prises au sérieux. La France donne un peu d’argent, laisse Beaumarchais, que nous connaissons mieux comme l’auteur du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro, vendre des armes aux Insurgents. Et si les salons, les libéraux de tous horizons font un accueil triomphal à Franklin qui vient en décembre 1776 défendre la cause des États-Unis à Paris, le roi se garde bien de le recevoir. Des volontaires, comme le jeune marquis de La Fayette, les Allemands de Kalb et von Steuben, les Polonais Kosciusko et Pulaski, se précipitent au secours de Washington. Mais Louis XVI et son ministre des Affaires étrangères, Vergennes, maintiennent une position attentiste. La victoire de Saratoga brise les dernières hésitations de la France. C’est là la preuve que la cause américaine est solide. Après quatre semaines de conversations, le 6 février 1778, deux traités sont signés entre la France et les États-Unis. L’un est un traité d’amitié et de commerce ; l’autre prévoit une alliance entre les deux pays si l’Angleterre fait la guerre à la France. Pour la première fois, la liberté, la souveraineté et l’indépendance des États-Unis sont reconnues par une puissance étrangère. En contrepartie, la France obtient le droit de reconquérir les Antilles britanniques. Le 20 mars, enfin, Franklin est reçu à la cour de Versailles. Peu après, le premier « ambassadeur » français part pour l’Amérique. En juin, la guerre éclate entre la France et l’Angleterre. Les Américains sont maintenant sauvés des dangers de la solitude. Mais quelle étrange alliance ! Une république s’allie à une monarchie de droit divin ; des protestants deviennent les amis d’un roi catholique ; d’anciens colons anglais tendent la main aux Français qu’ils ont si longtemps combattus. Qu’importe ! Washington n’a plus qu’à attendre les Français. Ils ne se pressent pas de débarquer en Amérique. Au cours de l’été 1778, le comte d’Estaing à la tête d’une flotte de 17 vaisseaux tente d’attaquer New York. Échec. L’année suivante, avec 35 navires et 4 000 hommes, il s’efforce de prendre Savannah. Nouvel échec. La flotte française se retire et les Anglais étendent leur domination sur le Sud. Mais l’année 1779 est déterminante. La France se décide à envoyer outre-Atlantique un corps expéditionnaire. Une petite armée de 6 000 hommes, sous le commandement du comte de Rochambeau. La guerre d’Amérique revêt maintenant un nouveau caractère, d’autant que l’Espagne déclare elle aussi la guerre à l’Angleterre, tout comme les Provinces-Unies, tandis

que la Russie et les autres puissances d’Europe continentale forment une ligue des neutres. De fait, les hommes de Rochambeau, parvenus à Newport (Rhode Island) en juillet 1780, restent inactifs durant un an. Pendant ce temps, l’aide financière de la France s’accroît. Le 10 mai 1781, enfin, apprenant que le comte de Grasse fait voile avec une puissante escadre en direction des côtes américaines, Washington et Rochambeau décident de se porter à sa rencontre et de tenter de déloger de Yorktown (Virginie) les troupes anglaises du général Cornwallis. Une marche forcée, une manœuvre réussie, un siège de trois semaines et Yorktown tombe aux mains des Franco-Américains le 19 octobre. Une bataille qui a décidé de l’issue de la guerre. C’est que l’Angleterre a commis des fautes graves. Ses généraux et ses amiraux manquent d’imagination et d’énergie. Ils sont tenus de transporter hommes et matériels à plus de cinq mille kilomètres et d’occuper en Amérique du Nord un vaste territoire. À mesure que la guerre se prolonge, la lassitude l’emporte, au Parlement comme dans l’entourage du roi, sur la volonté de combattre. Le 5 mars 1782, la Chambre des communes autorise la Couronne à entamer des pourparlers avec les « colonies ». La négociation qui commence à Paris bute sur l’inévitable question : s’agit-il pour l’Angleterre de reconnaître immédiatement l’indépendance des « colonies » ou celle-ci fera-t-elle l’objet de négociations ? Une solution diplomatique finit par être élaborée et des préliminaires de paix sont signés, à l’insu des Français, entre Anglais et Américains le 30 novembre 1782. L’armistice général est proclamé le 4 février 1783. Le traité de paix anglo-américain, signé à Paris, date du 3 septembre, tandis que Français, Espagnols et Anglais mettent un terme à la guerre par le traité de Versailles. « Sa Majesté britannique reconnaît que lesdits États-Unis […] sont des États libres, souverains et indépendants. » Quant aux frontières des États-Unis, qui ont provoqué des tensions entre les diplomates français et leurs collègues américains, elles sont fixées de la manière suivante : la rivière Sainte-Croix, la ligne de partage des eaux entre le Saint-Laurent et l’océan Atlantique, le 45 e parallèle, le milieu des Grands Lacs, le Mississippi et le 31 e parallèle. Le Canada reste entre les mains des Anglais ; la Floride passe aux Espagnols. C’est la première fois que dans l’histoire du monde moderne des colonies révoltées accèdent à l’indépendance et entrent dans le concert des nations. C’est pourquoi la guerre d’Indépendance annonce les guerres de libération nationale qui illustreront le XIX e et le

XX e siècle.

Au fait, cette indépendance, à quoi sert-elle ? Est-elle le but ultime des Américains de 1776 ou bien tâchent-ils de déclencher une révolution qui bouleverserait les cadres de la société ? Vaste problème, sur lequel se sont penchés d’innombrables historiens américains. Au-delà d’un débat historiographique dont on n’estimera jamais assez l’importance, il convient de souligner que la Révolution a changé le régime politique des États, provoqué une évolution de la société et conduit à l’élaboration d’une constitution fédérale qui, depuis deux cents ans, règle la vie politique aux États-Unis.

À peine la guerre d’Indépendance a-t-elle commencé, les gouverneurs royaux quittent les colonies. Seules assument la responsabilité du pouvoir les assemblées législatives que viennent épauler des conventions et des comités révolutionnaires. Le 10 mai 1776, le Congrès recommande aux colonies de mettre sur pied leurs propres institutions pour assurer « le bonheur et la sécurité de leurs mandants ». Le New Hampshire et la Caroline du Sud n’ont pas attendu les recommandations du Congrès, tandis que le Connecticut et le Rhode Island se contentent de conserver la charte royale qu’ils appliquent depuis leur fondation, quitte à en modifier le titre. Les autres États se mettent au travail. Les documents élaborés sont d’une infinie variété, qu’il s’agisse du code électoral, du mode de désignation et des pouvoirs du gouverneur ou des représentants du peuple. Des conflits surgissent à l’intérieur des États entre libéraux et conservateurs. La victoire des uns peut être dès demain remise en cause par les autres. Il n’empêche que l’on peut dégager des caractères généraux. Les constitutions des États sont écrites. C’est un garde-fou contre la tyrannie, la première ligne de défense contre les abus de pouvoir. Elles sont presque toujours précédées par une déclaration des droits, la plus célèbre étant celle que la Virginie adopte le 12 juin 1776 et qui a sans doute inspiré la Déclaration d’indépendance. Constitutions et déclarations des droits insistent avec force sur l’égalité entre les hommes. Cela signifie, en premier lieu, que le peuple est la source de tout pouvoir. La souveraineté populaire réside dans les États et chaque constitution est proclamée au nom du peuple. Et parce que le peuple prend le pouvoir, c’est le régime républicain qui l’emporte. Comme l’écrira James Madison : « Nous pouvons définir une république […] comme un gouvernement qui dérive tous ses pouvoirs, directement ou indirectement, du peuple. » L’égalité politique implique, en deuxième lieu, que tout responsable soit soumis à l’élection, étant entendu qu’un citoyen doit, pour disposer du droit de vote, détenir une propriété. Chaque État a donc défini un cens électoral et souvent plusieurs cens électoraux qui correspondent aux diverses fonctions électives. Mais des interdictions d’ordre religieux sont levées : dans l’État de New York, par exemple, les Juifs peuvent maintenant participer à la vie politique. Les pouvoirs sont nettement séparés. C’est au législatif qu’est attribuée la primauté, parce que les constituants le jugent plus proche de la volonté populaire. Si la Pennsylvanie prend parti pour le monocamérisme (qu’elle abandonnera en 1790), les autres États préfèrent désigner deux assemblées qui se complètent et se surveillent, et qui sont élues à intervalles fréquents et réguliers pour éviter que le pouvoir soit confisqué par quelques-uns. L’exécutif, dont les Américains se méfient, est confié à un gouverneur que désignent, en général, les assemblées. Ses fonctions, il les remplit pour un temps très bref. Il ne peut pas dissoudre ou proroger les assemblées. Cette « nouvelle donne » politique correspond à un changement dans la continuité. Bien des dispositions étaient appliquées avant l’indépendance et s’inspirent des exemples britanniques. Toutefois, le principe de la souveraineté populaire, la séparation des pouvoirs,

la défense des libertés publiques et individuelles annoncent des bouleversements qui se produiront, dans toute leur ampleur, au cours du XIX e siècle.

La société elle-même change moins. Certes, les grands seigneurs sont dépouillés de leurs biens ; tout signe de noblesse est supprimé. Les adversaires de l’indépendance partent pour le Canada, les Antilles, et l’Angleterre. Ce sont des loyalistes ou tories. Leur nombre a été et continue d’être l’objet de controverses. Sans doute équivaut-il à un septième de la population blanche, mais tout calcul exact est impossible, d’autant que les succès de l’armée royale

gonflent leurs effectifs et que la défaite les fait fondre. Les loyalistes appartiennent souvent à l’aristocratie, encore que des aristocrates se soient ralliés au nouveau régime. Bon nombre de tories sont issus de milieux peu aisés et peu influents, par exemple des minorités ethniques et religieuses ou des régions périphériques qui ont un caractère commun : leur faiblesse à l’égard d’une majorité oppressive et détentrice de l’autorité. Le loyalisme, en ce cas, prouve que l’on

a besoin de l’appui britannique. C’est aussi une tendance, et non un parti. Aucune

organisation n’a jamais rassemblé les loyalistes ; tout au plus certains d’entre eux se sont-ils

battus, au sein de l’armée royale, contre les Insurgents. Les loyalistes ont été victimes de mesures répressives : l’intimidation, la punition par les plumes et le goudron 1 , une législation qui définit la déloyauté et précise les peines qu’elle entraîne, la confiscation des terres, des esclaves, des maisons, des meubles, des boutiques et des marchandises, quelquefois l’expulsion et le bannissement, très rarement la condamnation à mort. Leur sort est évoqué dans l’article 5 du traité de paix anglo-américain de 1783, mais la quasi-totalité des loyalistes

ne sont pas rentrés aux États-Unis.

Les confiscations, quelles qu’en soient les origines, ne visent pas à réaliser la démocratie sociale. Les terres ont été vendues aux enchères ; ce sont les spéculateurs qui ont fait de gros bénéfices. En revanche, des pratiques féodales qui avaient survécu en Amérique comme le droit d’aînesse, des obligations en matière de droit de vente, sont supprimées. La place des Églises est remise en question, puisque la notion d’« établissement » disparaît

progressivement. L’esclavage survit et, pire encore, progresse considérablement. Pourtant, un mouvement abolitionniste est né et a connu un timide succès dans la période révolutionnaire.

La

traite a été sévèrement condamnée, on s’en souvient, par Jefferson. Elle a été interdite par

le

Delaware en 1776, par la Virginie en 1778, par la Pennsylvanie en 1780, par le Maryland

en 1783. La Caroline du Sud a imposé une interdiction temporaire ; la Caroline du Nord a augmenté les droits d’entrée sur les esclaves. Toutes ces décisions n’empêchent pas les négriers de mener leur commerce avec patience et profit. Quant à l’esclavage, les États du Nord le condamnent et le suppriment les uns après les autres entre 1780 et 1804. Le Sud ne suit pas. Tout en reconnaissant le caractère détestable de la servitude, il a besoin d’une main- d’œuvre abondante et à bon marché et craint une émancipation qui ne serait pas accompagnée d’un retour en Afrique des Noirs émancipés ; les bonnes intentions ne résistent pas aux nécessités économiques et aux mentalités collectives.

Tout compte fait, le conflit a libéré les forces du changement. La Révolution a tout rendu possible. C’est ce que l’un des signataires de la Déclaration d’indépendance exprime en termes simples : « La guerre américaine est terminée, mais ce n’est pas le cas de la Révolution américaine. Au contraire, le premier acte seulement de ce grand drame a été joué. » L’acquis principal de l’indépendance, c’est vraisemblablement l’élaboration d’une Constitution fédérale. Non sans mal. Jusqu’en 1781, les États ne sont pas parvenus à s’entendre sur un texte commun. La guerre est conduite par le Congrès, une assemblée provisoire, dont rien de précis ne fixe l’autorité. La même année que la victoire de Yorktown, les Articles de confédération sont adoptés et disposent que « chaque État garde sa souveraineté, sa liberté, son indépendance ». Dans le Congrès qui se préoccupera des affaires communes, chaque État n’aura qu’une seule voix : les décisions importantes seront prises à la majorité des deux tiers et toute modification des Articles devra être votée à l’unanimité. Somme toute, un exécutif inexistant, un législatif qui ne dispose d’aucun moyen de coercition, point d’autorité pour réglementer le commerce entre les États, une « ligue d’amitié » plus qu’une véritable union. Cette Constitution, les États-Unis l’ont appliquée pendant huit ans. Tant bien que mal. Elle leur a permis d’organiser la colonisation des territoires de l’Ouest (ordonnance de 1787) et de remettre sur pied, partiellement du moins, l’économie américaine. Mais les relations avec l’étranger placent les États-Unis dans une position de faiblesse. Les conflits entre les États eux-mêmes ne trouvent pas de solution. Les caisses confédérales sont désespérément vides. En un mot, il manque un minimum d’ordre. Tous ceux qui ont besoin d’un gouvernement respecté s’inquiètent, qu’il s’agisse des marchands, des planteurs, des spéculateurs fonciers, d’un grand nombre de citadins liés au commerce, de fermiers intégrés à l’économie de marché, de pionniers de la Frontière qui redoutent l’anarchie. Aussi dès 1785 un mouvement se dessine, qui s’amplifie l’année suivante et débouche en 1787 sur la convention de Philadelphie que George Washington préside de mai à septembre et qui aboutit à la rédaction d’une nouvelle constitution, plus centralisatrice. Tous les États, à l’exception du Rhode Island, sont représentés. En tout, cinquante-cinq délégués, dont une trentaine participent aux débats, les « pères fondateurs », des « demi- dieux », l’élite du pays 2 ou presque car des héros de l’indépendance, comme Patrick Henry et Samuel Adams, restent farouchement attachés aux Articles de confédération. La séparation des pouvoirs fonde la nouvelle organisation des pouvoirs. Le législatif est divisé en deux assemblées : le Sénat incarne le fédéralisme, c’est-à-dire les États, qui y envoient deux délégués (élus par les assemblées législatives des États jusqu’à 1914, puis, après l’adoption du 17 e amendement, par le suffrage populaire) ; la Chambre des représentants parle au nom du peuple et reflète pour chaque État son importance démographique. Le compromis rassure les petits États, tout en laissant aux grands États un poids plus lourd au Congrès. Il inclut un autre compromis dont l’importance n’est pas négligeable : pour le calcul qui sert de base à la répartition des représentants entre les États, un Noir vaut les trois cinquièmes d’un Blanc, ce

qui entraîne que l’esclavage est reconnu par la Constitution, et que les États esclavagistes verseront une contribution qui tiendra compte de leur population servile. Enfin, le Congrès dispose du droit de réglementer le commerce entre les États, à condition qu’il n’interdise pas la traite des esclaves avant 1808. L’exécutif suscite moins de controverses. L’élection présidentielle se fera à deux degrés. Dans un premier temps, chaque État désignera à sa convenance autant de grands électeurs (electors) qu’il enverra de représentants et de sénateurs au Congrès fédéral. Les grands électeurs formeront le collège électoral. Dans un deuxième temps, le collège électoral choisira, à la majorité absolue, le président et le vice-président des États-Unis. Si la majorité absolue n’est pas atteinte, c’est à la Chambre des représentants, s’exprimant par État, de se prononcer. Le scrutin à deux degrés permettra aux États de conserver un rôle important dans la désignation du président, tout en accordant au peuple un minimum de responsabilités. Le président ne dépend pas du Congrès. Il peut apposer son veto sur les lois votées par les législateurs, mais ces derniers disposent de la possibilité de passer outre, s’ils votent une deuxième fois la proposition de loi à la majorité des deux tiers. Le président ne dissout ni ne proroge les assemblées. Au nom de la séparation des pouvoirs. Élu pour quatre ans et rééligible, il court le risque d’être démis de ses fonctions par la procédure d’impeachment. En ce cas, la Chambre vote, à la majorité simple, sa mise en accusation, et le Sénat, à la majorité des deux tiers, sa révocation, non point sa condamnation pénale. La même procédure s’applique aux juges fédéraux et à certains hauts fonctionnaires. L’impeachment sanctionne, en principe, la trahison, la corruption et les « crimes majeurs ». Quant au pouvoir judiciaire, il est institué, ce qui est une nouveauté, mais ses caractères sont encore mal définis. Il a pour mission d’assurer un fonctionnement plus harmonieux de la fédération. La convention de Philadelphie a prévu que la Constitution entrera en vigueur lorsque neuf États sur treize auront donné leur approbation. Aussi le débat de ratification est-il animé. D’un côté, les fédéralistes soutiennent la réforme constitutionnelle et s’expriment, par exemple, dans la presse de New York 3 . De l’autre, les antifédéralistes redoutent l’extension d’un gouvernement central qui pourrait étouffer les gouvernements des États, plus proches,

disent-ils, des préoccupations et du contrôle du peuple. Le 21 juin 1788, la majorité des neuf États est atteinte, mais la Virginie attend le 25 juin et le New York le 26 juillet pour ratifier le projet. La Caroline du Nord traînera les pieds jusqu’en 1789 et le Rhode Island jusqu’en

1790.

L’année suivante, pour satisfaire au désir de ceux qui redoutaient la tyrannie d’un gouvernement national, une Déclaration des droits – ce sont les dix premiers amendements ou Bill of Rights – vient compléter la Déclaration d’indépendance et la Constitution. Tout compte fait, le débat de ratification a moins divisé les Américains qu’on ne l’imagine. Les antifédéralistes ont livré un combat d’arrière-garde. L’opposition à la Constitution n’a pas

survécu à son entrée en vigueur. Telle qu’elle a été rédigée, la Constitution a satisfait les contemporains de Washington. Elle correspond à leur conception de la vie politique, fondée sur la démocratie, l’équilibre entre les pouvoirs (par le système des poids et contrepoids, checks and balances), la propriété et la défense des libertés. Elle ne s’oppose nullement à l’« esprit de 76 ». Il reviendra aux Américains des siècles suivants de l’adapter à leurs besoins et à leurs idéaux. Le 7 janvier 1789, les grands électeurs sont désignés et se prononcent le 4 février. Les membres des deux assemblées sont élus et se réunissent en congrès le 4 mars à New York, promue au rang de capitale provisoire. Le 6 avril, George Washington est proclamé élu à l’unanimité premier président des États-Unis ; il fait quelques jours plus tard une entrée triomphale dans New York et prête serment le 30 avril. La boucle est fermée. C’est bien une nouvelle nation qui maintenant accomplit ses premiers pas.

Les premiers pas de la république

La légende s’est emparée de Washington, au point d’en faire l’incarnation de l’Amérique, le symbole de l’indépendance, le lien qui unit entre eux les Américains. Depuis près de deux siècles, Washington est un mythe. Un État, 7 montagnes, 8 cours d’eau, 10 lacs, 33 comtés, 9 universités, 121 villes, y compris la capitale fédérale, portent son nom. Des billets de banque, des pièces de monnaie, des timbres-poste sont ornés de son effigie. Ses portraits, en particulier celui que Gilbert Stuart a commencé et n’a jamais achevé, son buste, sculpté par Houdon, sont reproduits à l’infini. Mais, de son vivant, Washington n’a pas manqué d’ennemis. C’est que, sous sa présidence, les États-Unis se heurtent à deux difficultés majeures. Comment s’organisera la jeune république ? Quelle place tiendra-t-elle au milieu des autres nations dans le conflit qui déchire le monde occidental à la fin du XVIII e siècle et au début du

XIX e ? Première tâche du président Washington : former un gouvernement et nommer les cinq

secrétaires qui lui servent de ministres. Les deux plus importants dirigent les affaires économiques et financières (c’est le secrétaire au Trésor) et les relations avec l’étranger (c’est le secrétaire d’État). Pour le Trésor, Washington fait appel à Alexander Hamilton, son ancien aide de camp, l’un des délégués de New York à la convention de Philadelphie, un partisan déterminé de la nouvelle constitution. Pour le département d’État, il se tourne vers Jefferson qui depuis 1785 exerce les fonctions de ministre des États-Unis en France. Ces deux esprits brillants ne s’entendent pas et leurs conceptions s’opposent. Pour assurer la grandeur de son pays, Hamilton pense à l’exemple anglais. Puisque l’ancienne métropole a commencé sa

révolution industrielle, les États-Unis feraient bien de l’imiter, de renforcer le gouvernement central, quitte à faire évoluer le régime vers une sorte de monarchie parlementaire. Jefferson voit autrement la grandeur nationale. Pour lui, la seule et vraie richesse, c’est la terre. Ceux qui la cultivent forment le peuple béni de Dieu. Ils ne dépendent de personne, car ils produisent leur propre subsistance. Leur indépendance les rend vertueux, purs, libres. Au contraire, les villes surpeuplées de l’Europe, les ateliers et les manufactures qui surgissent dans l’Angleterre nouvelle sont des lieux où vivent des exploités, des esclaves de l’industrie. L’Amérique remplit une mission : montrer le chemin aux autres nations, offrir un modèle original de développement. Elle sera le « meilleur espoir du monde » ou bien ne sera pas. Cette opposition philosophique, schématiquement résumée, prend toute sa violence lorsque les États-Unis tentent de restaurer leur crédit, terriblement affaibli par des années de guerre et les divisions entre les États. Le 14 janvier 1790, Hamilton présente au Congrès son Rapport sur le crédit public. Il propose que les titres de la dette publique soient remboursés à leur valeur nominale, plus les intérêts, que le gouvernement fédéral prenne en charge les dettes des États. Les amis de Jefferson, notamment Madison qui siège à la Chambre des représentants, crient au scandale et à l’iniquité. Certains États n’ont-ils pas fait des sacrifices pour rembourser leurs dettes ? D’anciens soldats de la guerre d’Indépendance n’ont-ils pas été dépouillés de leurs titres de créances ? Hamilton remporte la victoire. Il pousse son avantage en 1791, en présentant un ambitieux programme de développement économique. Pour assurer au pays un bon départ dans le monde industriel et commercial, des investisseurs privés et l’État fédéral constitueront une banque qui servira d’institut d’émission et de régulateur de l’économie. C’est contraire à la Constitution, s’écrie Madison ; il faut respecter le texte au pied de la lettre et rejeter l’interprétation large dans laquelle Hamilton se complaît. Jefferson appuie son fidèle ami, mais le président Washington tranche en faveur de Hamilton. Le 25 février 1791, la loi établissant la Banque des États-Unis pour une durée de vingt ans est signée. Jefferson entreprend alors de regrouper ses partisans en un parti qu’il baptise républicain et que ses adversaires qualifient de démocrate (dans le langage du temps : ami de la populace). Les partisans de Hamilton défendent le gouvernement fédéral ; ce sont les fédéralistes. Les partis, que ne prévoyait pas la Constitution et que tous les hommes politiques condamnaient comme des factions, vont désormais rythmer la vie politique et servir de base au processus électoral. Quant à Washington, il fait de son mieux pour préserver l’unité nationale. Il a accepté, par esprit de sacrifice, de remplir un deuxième mandat présidentiel, au moment où d’autres épreuves l’attendent. L’Europe s’enflamme. Jefferson et Hamilton souhaitent l’un et l’autre que les États-Unis restent neutres, bien que Jefferson éprouve des sympathies pour la France et pour la Révolution française dans sa forme modérée. Mais Hamilton voudrait profiter de l’occasion pour annuler les traités de 1778. Ses sympathies vont plutôt du côté de l’Angleterre. Le président Washington lance, le 22 avril

1793, une proclamation de neutralité. Ses relations avec Jefferson ne cessent pas de se dégrader, au point que le secrétaire d’État choisit de démissionner le 31 juillet et quitte ses fonctions à la fin de l’année. La querelle entre les partis s’envenime. Les journaux, qui depuis l’indépendance ont connu un essor remarquable, s’en donnent à cœur joie. Washington, qui ne peut pas cacher que son comportement et sa politique sont de plus en plus fédéralistes, subit de vives attaques. En 1794, il doit faire face à une insurrection des fermiers de Pennsylvanie occidentale qui refusent de payer l’impôt sur le whisky et mobilise la milice pour reprendre la situation en main. L’unité nationale, à peine naissante, s’affaiblit à un point critique. La même année, il signe avec l’Angleterre un traité qu’a négocié, du côté américain, John Jay :

l’Angleterre s’engage à quitter les postes qu’elle occupait encore dans la région des Grands Lacs, mais les planteurs protestent contre le règlement des dommages de guerre qu’ils estiment contraire à leurs intérêts, tandis que les commerçants du Nord trouvent insuffisantes les concessions anglaises sur le plan commercial. En 1795, le traité avec l’Espagne provoque moins de critiques, qui définit la frontière des États-Unis à l’ouest et au sud et leur accorde le droit de libre navigation sur le Mississippi. Quoi qu’il en soit, vers la fin de 1796, Washington a décidé irrévocablement de ne pas solliciter un troisième mandat. Le 19 septembre, il publie son message d’adieu. Il y résume les grandes lignes de sa présidence et donne des conseils à ses successeurs : « Le maintien de l’Union, écrit-il, doit être le principal objet des vœux de tout patriote américain. » Dans le domaine des relations internationales, « l’Europe a des intérêts qui ne nous concernent aucunement ou qui ne nous touchent que de très loin. Il serait donc contraire à la sagesse de former des nœuds qui nous exposeraient aux inconvénients qu’entraînent les révolutions de sa politique ». Les États-Unis devront garder leurs distances à l’égard des affaires européennes, tâcher d’être les amis de tous et fuir comme la peste les alliances contraignantes. Washington, un grand président ? Sans doute. Il laisse le pays plus fort, malgré tout, qu’il ne l’a trouvé. Les finances ont été renforcées. L’expansion territoriale se poursuit. Dans une large mesure, les puissances étrangères respectent les États-Unis. Les élections présidentielles de 1796 donnent la victoire à John Adams, le vice-président de Washington, un fédéraliste convaincu. Mais son vice-président se nomme Jefferson. C’est que les constituants n’ont pas prévu la naissance et le succès des partis politiques. Aussi ont- ils disposé que les grands électeurs voteront deux fois, une première fois pour désigner le président, une deuxième fois pour désigner le vice-président, en un seul scrutin. Le candidat arrivé en tête et recueillant la majorité absolue sera président ; le second, vice-président 4 . Pendant quatre ans Adams et Jefferson se déchirent à belles dents. Leurs partisans se livrent à une véritable guerre politique. De plus, les événements de l’étranger continuent à influer sur la vie politique des États-Unis. Les relations avec la France, par exemple, ne s’améliorent pas. Lorsque John Adams dépêche à Paris une délégation chargée de négocier un nouveau traité

d’amitié et de commerce, le ministre français des Relations extérieures, Talleyrand, commence par réclamer un bakchich. Protestations américaines. En 1798-1799, une « quasi- guerre » éclate, sur les mers, entre la France et les États-Unis. Du coup, le Congrès, en majorité fédéraliste, vote contre les étrangers et les séditieux des mesures qui ont surtout pour but de porter atteinte à l’existence du parti républicain-démocrate. Assisté par Madison, Jefferson rédige, au nom des droits des États, la protestation qu’adoptent les assemblées de la Virginie (24 décembre 1798) et du Kentucky (16 novembre 1798 et 22 novembre 1799). Il sait, pourtant, que la parade la plus efficace serait de remporter les élections présidentielles de 1800. Les républicains-démocrates y travaillent avec acharnement. L’alliance entre les planteurs du Sud et les éléments populaires du Nord est renforcée. Des comités locaux se donnent pour mission d’exalter les vertus républicaines et de stigmatiser les vices fédéralistes. Chaque parti a ses journaux et lance contre l’adversaire les accusations les plus farfelues. John Adams, si l’on en croit les républicains-démocrates, est un aristocrate qui aspire à la monarchie ; il accable ses concitoyens de lourds impôts pour entretenir des forces militaires aussi imposantes qu’inutiles ; il préside une administration corrompue. Jefferson, répliquent les fédéralistes, est vendu à ces horribles Français qui ont décapité leur roi et assassiné la religion ; il vit en concubinage avec une esclave noire dont il a eu plusieurs enfants ; lui et ses amis violent la loi sur les étrangers et la sédition. Seulement, les fédéralistes sont moins bien organisés que leurs adversaires et plus divisés par des querelles de personnes. Tout compte fait, le résultat de la consultation électorale dépend de New York et de la Pennsylvanie, étant entendu que le Sud votera pour Jefferson et la Nouvelle-Angleterre pour Adams. À New York, l’allié de Jefferson, Aaron Burr, fait merveille. Mais les républicains-démocrates du collège des grands électeurs sont si unis qu’ils donnent le même nombre de voix à Jefferson et à Burr. Il faut donc que, conformément à la Constitution, la Chambre des représentants, dominée par les fédéralistes, choisisse entre les deux candidats républicains-démocrates, c’est-à-dire entre la peste et le choléra. Sur le conseil de Hamilton, elle désigne au trente-sixième tour du scrutin Jefferson qui semble être le moindre mal. La « révolution de 1800 », comme on dit pompeusement, aboutit-elle à un bouleversement politique et social ? Certainement non. Un républicain-démocrate accède au pouvoir, il est vrai, mais le président Jefferson ne tarde pas à illustrer l’adage suivant lequel un jacobin ministre n’est pas nécessairement un ministre jacobin. Jefferson donne, en effet, un nouveau style à la présidence. L’heure du gouvernement sage et frugal a sonné. Les dépenses militaires sont réduites. La liberté de parole et la liberté de la presse subissent des entorses, mais dans l’ensemble sont respectées. Jefferson s’efforce avant tout d’être un président national, le président de tous les Américains. Dans son discours d’entrée en fonctions, il prononce une phrase qui résume sa pensée : « Nous sommes tous des républicains, nous sommes tous des fédéralistes. » Au fond, il reconnaît que la majorité ne

saurait se composer des seuls membres du parti républicain, qu’il convient de rassembler le plus grand nombre sur un programme qui n’ait pas de coloration politique trop marquée. Il découvre, bien avant d’autres, qu’une démocratie se gouverne au centre. Il y a mieux encore. Jefferson se met à appliquer une partie du programme fédéraliste. La Banque n’est pas supprimée par respect pour la loi, mais sa charte n’est pas renouvelée en 1811 par le président Madison qui, en 1816, change d’avis et accepte la création pour vingt ans de la deuxième Banque des États-Unis. En 1803, Napoléon Bonaparte, préférant se consacrer aux affaires européennes et s’estimant incapable de défendre un empire américain, décide de vendre la Louisiane. C’est alors un immense territoire qui s’étend du Mississippi aux Rocheuses, des Grands Lacs au golfe du Mexique, d’une superficie quatre fois grande comme la France. Jefferson n’hésite pas : le Mississippi est pour les États-Unis une artère vitale et le laisser entre les mains d’une puissance étrangère serait une folie. Pour 15 millions de dollars (soit 60 millions de francs-or), l’affaire est conclue. Un achat anticonstitutionnel, s’écrient les adversaires de Jefferson, car l’Union résulte d’un contrat ; l’entrée dans l’Union de nouveaux territoires bouleverse les données de l’association et contrevient à la lettre de la Constitution. Jefferson rétorque qu’il faut se référer à l’esprit du texte et suivre une interprétation large. C’est le contraire de ce qu’il disait dix ans auparavant. D’ailleurs, dans la démarche du parti républicain-démocrate, il y a une contradiction mortelle. Le parti soutient les droits des États et refuse l’extension du pouvoir fédéral. Mais, en luttant pour faire accéder l’un des siens à la magistrature suprême, il contribue à renforcer l’institution présidentielle et, conséquence inéluctable, l’Union aux dépens des États. Le président Jefferson pousse l’évolution plus loin encore. Il contrôle depuis la Maison-Blanche le fonctionnement du parti et par son influence sur le Congrès finit par transformer le parti républicain-démocrate en un parti présidentiel. Il donne mission à deux explorateurs, Lewis et Clark, de parcourir l’Ouest, depuis la vallée de l’Ohio jusqu’aux rivages du Pacifique, entre 1803 et 1806, et prépare ainsi l’expansion territoriale des États-Unis au XIX e siècle. Et c’est sous sa présidence qu’en dépit de son

opposition la Cour suprême s’attribue un nouveau rôle, celui d’interprète de la Constitution 5 . Somme toute, Jefferson a fait ce qu’on n’attendait guère de lui. Hamilton fut abattu en 1804 au cours d’un duel contre Burr. Mais s’il avait survécu, aurait-il regretté son choix de 1800 ? Les républicains-démocrates se rapprochent des fédéralistes, bien que de profondes divergences subsistent. Pour les États-Unis, il s’agit maintenant de survivre, tandis que les deux Supergrands de l’époque se livrent une lutte sans merci. L’Amérique aimerait bien tourner le dos à l’Europe. Les complexités de la situation internationale l’en empêchent. Pas d’alliances contraignantes ? Oui, bien sûr. Les jeffersoniens n’admirent pas l’empereur Napoléon et voudraient maintenir une stricte neutralité entre la France et l’Angleterre. Or, les deux belligérants se mettent à pratiquer le blocus économique. De plus, la marine britannique, maîtresse des océans et des mers, fouille les navires neutres à la recherche de la contrebande de guerre et n’hésite pas, au

mépris du droit international, à recruter de force des marins américains qui pour l’Angleterre demeurent des sujets de Sa Majesté. Que faire ? Jefferson fait adopter, en décembre 1807, un embargo qui s’applique à toutes les nations : les bateaux américains ne feront plus voile vers les ports étrangers ; les bateaux étrangers ne transporteront plus de marchandises jusqu’aux ports américains. Vive opposition dans les milieux commerciaux et maritimes de la Nouvelle- Angleterre, encore que l’embargo ait permis la naissance et le développement d’activités industrielles. C’est, dit-on à Boston, servir les intérêts de Napoléon, alors qu’en fait l’Angleterre combat la tyrannie ; c’est en revenir aux sympathies des républicains-démocrates pour une France qui ne mérite aucune admiration. Peu avant de terminer son second mandat, Jefferson fait machine arrière. À l’embargo contre tous succède le refus de commercer avec les seuls Supergrands (Non-Intercourse). Les États-Unis n’obtiennent aucune satisfaction. Il leur est toujours difficile, sinon impossible de rester neutres et de faire respecter leurs droits sur les mers. Depuis mars 1809, le nouveau président des États-Unis est un autre Virginien, le fidèle lieutenant de Jefferson et son ancien secrétaire d’État, James Madison. Il cherche lui aussi la bonne solution. À partir de mai 1810 (Macon’s Bill No. 2), les États-Unis reprennent leur commerce avec la France et l’Angleterre, tout en déclarant que si la France abroge ses décrets qui instituent le blocus, les États-Unis boycotteront les importations britanniques. Napoléon fait un geste à l’endroit des Américains et en mars 1811 l’Angleterre ne peut plus exporter vers les États-Unis. L’année suivante, le président Madison entraîne son pays dans un conflit armé avec l’ancienne métropole. Sans doute est-ce pour en finir avec cette guéguerre économique, pour protester contre le recrutement forcé des Américains dans la marine britannique. Sans doute aussi parce qu’aux États-Unis ils sont nombreux ceux qui pensent que le Canada et la Floride devraient être annexés à l’Union et qu’il est temps de profiter des difficultés de l’Angleterre en Europe continentale. Sans doute enfin l’arrogance de la Grande-Bretagne est-elle devenue insupportable. Les Américains ont le sentiment que leur indépendance n’a toujours pas été acceptée par l’ancienne métropole. Il n’est pas étonnant que cette guerre anglo-américaine ait été baptisée la « deuxième guerre d’Indépendance ». À vrai dire, le conflit est fort impopulaire en Nouvelle-Angleterre, dans le New York et le New Jersey qui protestent avec vigueur contre la « guerre de M. Madison » et n’hésitent pas à parler de sécession. Il met en relief les faiblesses militaires des États-Unis qui remportent, certes, des succès maritimes et des batailles contre les alliés indiens de l’Angleterre. Mais point de conquête du Canada ni même de la Floride. Les Anglais parviennent, en septembre 1814, à incendier Washington, la toute nouvelle capitale fédérale. La Nouvelle- Orléans est menacée et il faut le courage et la chance du général Andrew Jackson pour la sauver des Anglais. Bref, il n’est pas surprenant que le traité de Gand (24 décembre 1814) qui met un terme à la guerre n’accorde rien aux États-Unis ni à l’Angleterre. Et d’ailleurs, avec la fin des guerres napoléoniennes, est-il encore nécessaire de se battre pour la liberté des mers

et le droit des neutres à commercer ?

À la réflexion, les États-Unis ont obtenu mieux. L’Angleterre a compris que ces « damnés Yankees » méritent le respect, qu’il faut compter avec eux sur le continent américain et qu’au fond pourrait s’instaurer avec les Américains une entente cordiale qui, en dépit d’un vieux fond de méfiance, voire d’hostilité, inaugurerait entre les deux nations un « grand rapprochement ». Quant aux Américains, ils ont appris, depuis une trentaine d’années, à ne plus se sentir anglais. Au sein de leur immense pays dont la superficie a doublé par l’acquisition de la Louisiane, ils prennent conscience maintenant de leur force, démographique, économique, commerciale. En ce sens, l’année 1815 est peut-être plus importante que l’année 1783. Elle symbolise la fin du commencement et inaugure une autre période de l’histoire des États-Unis.

1. C’est une punition qu’on retrouve souvent dans les colonies, puis dans les États du XVIII e siècle. Des patriotes se présentent chez un loyaliste et exigent de lui qu’il se déclare pour l’indépendance. Si le loyaliste refuse, les patriotes ouvrent un matelas et répandent les plumes sur le sol. Ils trempent alors le tory dans un tonneau de goudron et le précipitent sur le lit de plumes. « Goudronné et emplumé » (tarred and feathered), l’ami des Anglais a reçu une bonne leçon et devrait désormais se tenir tranquille.

2. Thomas Jefferson et John Adams, en mission à l’étranger, ne participent pas aux débats.

3. Des articles paraissent dans l’Independent Journal de New York, écrits par Hamilton, Madison et Jay, pour pousser les New-Yorkais à ratifier la nouvelle constitution. Ils seront ensuite rassemblés pour former les Federalist Papers, un résumé des positions fédéralistes.

4. L’anomalie disparaît avec le 12 e amendement à la Constitution, adopté le 25 septembre 1804. Désormais, les grands électeurs désignent, en deux scrutins distincts, le président et le vice-président des États-Unis.

5. L’arrêt Marbury contre Madison, en 1803, est important. Sous la conduite du Chief Justice, John Marshall, la Cour suprême invalide une loi qui a été adoptée en 1789. C’est la première fois dans l’histoire des États-Unis.

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L’ACCESSION À LA PUISSANCE (1815-

1945)

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L’unité chancelante

Les États-Unis de la première moitié du XIX e siècle traversent une crise de croissance. La

fragile nation, dont les destinées avaient été confiées à George Washington, se transforme peu à peu en un géant de l’économie. Son agriculture, son industrie, son commerce la portent aux premiers rangs. De la côte atlantique à la côte pacifique, de la frontière du Canada à celle du Mexique, les États-Unis démontrent leur étonnante vitalité. En moins de trois quarts de siècle, ils ont atteint une dimension continentale. Et pourtant, tout au long de cette période de leur histoire, l’unité chancelle, la guerre de Sécession se profile à l’horizon. S’agissant de l’évolution économique, des changements sociaux et du fonctionnement du système politique, la bipolarisation saute aux yeux. Deux modes de vie s’opposent et menacent de créer deux nations.

Le décollage économique

L’économie du pays change en profondeur. C’est que le marché américain, vaste marché commun, offre des possibilités extraordinaires. Bien avant que n’éclate la guerre de Sécession, le décollage économique s’est produit. De ce bouleversement, l’un des signes se découvre dans l’évolution démographique.

La population n’est pas loin de doubler tous les vingt ans. Mais au-delà de la

La population n’est pas loin de doubler tous les vingt ans. Mais au-delà de la fascination pour des statistiques impressionnantes, trois observations sont nécessaires. On constate que l’accroissement naturel se ralentit. Le taux de natalité décline plus vite que le taux de mortalité. Du coup, la pyramide des âges témoigne d’un vieillissement relatif de la population. L’âge médian, toutes races confondues, était de 16,7 en 1820 ; il passe à 19,4 en 1860. Faute d’études suffisamment précises, il n’est pas facile d’expliquer ces tendances. Sans doute les Américains se marient-ils plus tard et le taux de fécondité décroît-il. Non pas que les techniques anticonceptionnelles se soient améliorées, mais parce que les Américains ont décidé d’avoir moins d’enfants, ce qui les oblige à des précautions naturelles et d’une relative efficacité. S’ils veulent moins d’enfants, c’est que la mortalité infantile a reculé – un recul, d’ailleurs, qui sera encore plus sensible à la fin du XIX e siècle. En revanche, on sait avec

certitude que le taux de fécondité s’est beaucoup plus abaissé dans les campagnes que dans les villes. Contrairement à l’Europe occidentale. Pour expliquer ce phénomène, il faut tenir compte de la situation des campagnes américaines. Le prix des terres s’élève et rend plus difficile l’installation des enfants à leur propre compte. L’aspiration à l’instruction est largement partagée. Enfin, les milieux protestants ont tendance à limiter le nombre des enfants et influent, par leur comportement, sur les milieux catholiques. Somme toute, le fermier américain de l’époque vit dans l’aisance ; il raisonne comme un entrepreneur et comme n’importe quel autre détenteur de richesses. Lorsqu’il fixe la taille de sa famille, il songe à la transmission de sa fortune et aux dépenses qu’entraîneront les enfants pour lesquels il imagine une progression sociale.

enfants pour lesquels il imagine une progression sociale. En un mot, il ne s’agit pas de

En un mot, il ne s’agit pas de dénatalité, mais d’un ralentissement dans l’accroissement démographique, dont les origines restent malgré tout hypothétiques. Cette tendance ne se retrouve pas au sein de la population noire. La traite des esclaves est interdite depuis 1808, bien qu’elle subsiste dans la clandestinité et constitue un très faible apport. Or, les États-Unis comptaient en 1790 une population noire de 750 000 individus ; en 1860, elle atteint 4 441 830. Là encore, le taux de natalité s’est abaissé, moins vite et moins nettement que

pour les Blancs.

L’évolution du peuplement (1790-1840)

L’immigration reste un facteur important. Les motivations des immigrants sont de trois ordres. Les révolutionnaires,

L’immigration reste un facteur important. Les motivations des immigrants sont de trois ordres. Les révolutionnaires, chassés d’Europe après le printemps de 1848, traversent l’Atlantique pour s’établir, définitivement ou non, aux États-Unis. C’est le cas de Garibaldi ou de Kossuth. Au total, un très petit nombre. Les motivations religieuses ou idéologiques sont plus fréquentes. Les quakers norvégiens, les vieux-luthériens de Prusse, les Européens convertis au mormonisme éprouvent le sentiment qu’en partant pour le Nouveau Monde, ils échapperont à la discrimination et à la persécution. Les owénistes, les fouriéristes, les cabétistes, les libertaires de tous bords viennent en Amérique pour fonder des communautés utopiques et y refaire le monde. Reste les motivations économiques qui sont, comme dans les périodes précédentes, fondamentales et n’excluent pas nécessairement les autres. Le cas des Irlandais illustre cette complexité. Dans les années 1845-1854, ils affluent aux États-Unis. Sur un total d’environ 3 millions d’immigrants, ils correspondent à 25 %. Famine engendrée par la maladie de la pomme de terre et d’accablantes lois sur la terre ? Oui, bien sûr. Mais les Irlandais sont aussi des catholiques qui fuient la persécution religieuse. Ils aspirent, enfin, à s’établir dans un pays où ils pourront s’exprimer, jouir des droits civiques, participer pleinement à la vie politique. En conséquence, il serait plus juste d’admettre que dans leur cas comme dans celui de beaucoup d’autres, les motivations s’additionnent. Une certitude, toutefois : le nombre des immigrants s’accroît. Dans la décennie 1790- 1800, 50 000 Européens émigrent vers les États-Unis ; de 1800 à 1810, environ 70 000 ; de 1810 à 1820, 114 000. Puis, à partir de 1832, le rythme annuel est de l’ordre de 60 000. Il dépasse 100 000 après 1842 pour atteindre près de 400 000 au début des années cinquante et redescendre ensuite entre 150 000 et 200 000. Au total, 5 millions d’entrées de 1815 à 1860, dont 2 750 000 viennent des îles Britanniques et 1 500 000 d’Allemagne, de Scandinavie, des Pays-Bas. Point de doute, c’est déjà un mouvement de masse, qui annonce les déferlements de la fin du XIX e siècle et du début du XX e . Une partie de la population américaine ne s’y trompe

pas et se laisse gagner par la xénophobie qu’incarne, à la veille de la guerre civile, le mouvement nativiste, anti-irlandais, anticatholique, partisan d’une sévère restriction de l’immigration. Néanmoins, aucune législation n’est adoptée qui limiterait les entrées, au moins jusqu’à 1882 (loi sur l’immigration chinoise). Vient qui veut, vient qui peut. Or, les conditions de voyage se sont nettement améliorées. Du Havre à La Nouvelle- Orléans, le passage valait de 350 à 400 francs en 1818 ; il ne coûte plus que 120 à 150 francs en 1830. Des ports irlandais à Québec, la baisse des tarifs transatlantiques atteint 90 %. Plus question de servitude volontaire pour aller en Amérique. On vend ses biens pour acheter le billet de bateau ou bien on emprunte la somme nécessaire à des parents déjà installés de l’autre côté de l’océan. Mieux encore, les candidats à l’émigration sont sollicités par des

brochures de propagande que publient et diffusent les compagnies maritimes, les sociétés ferroviaires, les spéculateurs fonciers, les chefs d’entreprise à la recherche d’une main- d’œuvre qualifiée. Les terres vacantes et les besoins de l’industrie stimulent les imaginations. À cela s’ajoute la situation en Europe, notamment dans les pays de départ. On constate que l’émigration est importante tant que la révolution industrielle n’a pas donné tous ses effets. L’émigration allemande décline après 1880 ; l’émigration italienne, après 1900 ; l’émigration russe, après 1914. L’Angleterre qui a précédé les États-Unis sur la voie de l’industrialisation n’a pas envoyé au XIX e siècle des masses d’immigrants dans ses anciennes colonies.

Enfin, la mobilité de la population provoque un déplacement du centre de gravité. Les immigrants préfèrent les villes aux campagnes et contribuent à accentuer l’urbanisation. Des villes, comme New York, Chicago, Cincinnati, Milwaukee, Detroit, San Francisco sont habitées pour 50 % par des Américains de vieille souche, pour 50 % par des Américains nés à l’étranger. Ces derniers ont tendance à vivre entre eux, dans leurs quartiers, avec leurs écoles, leurs journaux, leurs églises. C’est à l’intérieur de leur communauté ethnique, nationale et religieuse qu’ils tâchent de réaliser leur ascension sociale. Le nombre des villes augmente. Cinq d’entre elles seulement rassemblaient au moins 8 000 habitants en 1780 ; elles sont onze en 1810, quarante-quatre en 1840. Deux seulement en 1810 approchaient les 100 000 habitants (New York et Philadelphie) ; deux autres se situaient aux environs de 40 000 (Baltimore et Boston). Puis venaient Charleston (25 000), La Nouvelle-Orléans (17 000), Washington (8 200). En 1860, New York dépasse le million et Philadelphie le demi- million. Baltimore a atteint les 200 000 ; Boston, 177 000 ; La Nouvelle-Orléans, 168 000. Elles sont suivies par une meute de cités en pleine expansion, comme Cincinnati, Chicago, qui n’était qu’un minuscule village en 1830, Buffalo, Newark, Louis-ville, Albany, Washington, San Francisco qui prend son essor après la découverte de l’or en Californie, Providence, Saint Louis. Croissance démographique et révolution industrielle marchent de concert. Les États-Unis disposent d’atouts qui laissent présager une formidable réussite : un énorme domaine foncier qui portera de gigantesques récoltes et recèle, dans son sous-sol, des richesses minières de tout premier ordre, une population croissante qui fournit à la fois la main-d’œuvre nécessaire et les consommateurs, des capitaux qui proviennent des activités commerciales et dont l’insuffisance sera comblée par des investissements étrangers. En revanche, le retard technologique constitue une faiblesse jusque dans la seconde moitié du XIX e siècle. Les grandes

inventions, qu’il s’agisse des chemins de fer, de la mécanisation des textiles, du travail du fer, sont anglaises, allemandes ou françaises, pas américaines. Les Américains sont à la traîne. Ils se contentent de copier, soit en achetant des machines lorsque le pays inventeur accepte d’en vendre, soit en faisant venir chez eux à prix d’or des experts et des techniciens. Ils adaptent, transforment, améliorent un peu comme les Japonais d’après 1945 ; ils ne créent pas. Mais ils ne se résignent pas. Robert Fulton révolutionne la navigation fluviale avec son Clermont qui

remonte à la vapeur l’Hudson de New York à Albany, en trente-deux heures, le 17 août 1807. Les presses à imprimer, les charrues, la machine à vapeur subissent en Amérique des transformations décisives. Au début des années trente, Cyrus McCormick met au point la moissonneuse qui bouleversera la culture du blé. Elias Howe fait marcher une machine à coudre, qu’Isaac Singer perfectionnera. Sans parler de la machine à couper la fourrure, de la machine à écrire dont le premier modèle remonte à 1843, du télégraphe de Samuel Morse, etc. Il faut attendre 1851 et l’exposition au Crystal Palace de Londres pour que les Anglais prennent conscience des progrès américains. Voilà qu’ils sont parvenus à faire fonctionner le système des pièces interchangeables, ce qu’on appelle désormais le « système américain de manufacture ». La standardisation s’est d’abord appliquée à la fabrication des armes et Samuel Colt en a été le prophète. Puis, elle s’étend à la production mécanique, grâce à la mise au point de machines-outils qui permettront bientôt de fabriquer massivement des montres et des horloges, des écrous et des boulons, des serrures, des charrues, des bottes et des chaussures, des machines à vapeur et des locomotives. Les Anglais sont si admiratifs qu’ils s’empressent de dépêcher en Amérique des commissions d’enquête avant de faire venir chez eux des experts américains qui mettent sur pied une industrie d’armement moderne. Invité par le Parlement britannique, Colt s’est contenté d’une déclaration laconique et prophétique :

« Il n’y a rien qui ne puisse être produit par des machines. » C’est une preuve supplémentaire que les Américains sont sur le point de rattraper leur retard. Il y a des signes éblouissants de cette progression. Par exemple, la révolution des transports. Jusqu’au début du XIX e siècle, rien n’est plus difficile que de circuler d’un point à

l’autre des États-Unis : les routes sont des chemins que le mauvais temps rend impraticables ; les bateaux à fond plat qui descendent les cours d’eau servent, au terme du voyage, de bois de chauffage. De 1800 à 1830, des routes macadamisées sont construites dans les États du Nord ; elles sont à péage et sur des milliers de kilomètres constituent une amélioration notable. À partir de 1825 commence l’ère des canaux qu’inaugure le canal de l’Érié d’Albany à Buffalo. Vingt-cinq ans plus tard, les États-Unis comptent 6 000 kilomètres de canaux, presque tous situés, eux aussi, dans les États du Nord. Dans le même temps, ce sont les beaux jours de la navigation fluviale sur l’Ohio et le Mississippi que parcourent des bateaux à aubes. Tout naturellement, la circulation s’oriente du Nord vers le Sud et vice versa, entre les Grands Lacs et La Nouvelle-Orléans. En 1830, la première voie de chemin de fer est construite depuis Baltimore en direction de l’Ohio. Et si elle permet le passage des trains, c’est grâce à des locomotives anglaises. Les rails sont en bois que recouvre de la fonte pour faire des économies. En 1839, près de 5 000 kilomètres sont construits ; dix ans plus tard, 12 000 kilomètres ; en 1860, presque 50 000 kilomètres, soit autant que dans le reste du monde. Ce n’est pas vraiment un réseau, bien que la plupart des voies soient concentrées dans le Nord-Est, entre la côte et les Grands Lacs, et pour le Sud le long de l’Atlantique. Les compagnies privées font tout pour ne pas coopérer. Les écartements varient d’une ligne à

l’autre, à l’intérieur d’un même État. Les lignes ne se raccordent pas les unes aux autres, tout en empruntant parfois le même parcours. New York et Boston sont des capitales ferroviaires, suivies par Philadelphie, Baltimore et Charleston. Conséquence prévisible de cette expansion du chemin de fer : les autres moyens de transport déclinent, y compris la navigation fluviale, parce qu’ils sont plus lents, plus dépendants des conditions climatiques. Le prix du fret et les temps de transport se réduisent de manière spectaculaire. De Cincinnati à New York, il fallait en 1817 plus de cinquante jours pour acheminer des marchandises, trois semaines pour acheminer des passagers. En 1852, il faut dans un cas six jours, dans l’autre deux jours. Pour transporter une tonne de fret en 1820, il en coûtait de 1 à 2 cents par mile sur un cours d’eau, 5,5 cents sur un canal ; en 1860, 1,5 cent sur un canal, 3 cents par chemin de fer. Les prix des marchandises ne se caractérisent plus par des écarts considérables suivant la localisation des points de vente. Le transport par eau résiste encore à la concurrence de la voie ferrée pour les marchandises pondéreuses. Deuxième exemple : l’industrie textile. Les diverses formes d’embargo qui ont précédé la deuxième guerre anglo-américaine et accompagné le conflit lui-même ont certainement stimulé le démarrage. De 1815 à 1833, le taux de croissance annuel des cotonnades s’élève à 29 % ; puis, il se maintient à 5 %. En 1860, ce secteur industriel occupe une place primordiale dans l’économie américaine. Plusieurs facteurs sont déterminants. La matière première est de moins en moins chère. La livre de coton vaut 25 cents avant 1820, 15 cents vers 1820-1825, 10 cents une décennie plus tard. Les consommateurs sont de plus en plus nombreux. On a calculé qu’avant 1833 la demande s’accroissait de 8 à 9 % par an, et l’offre de 6 à 7 %. Après 1833, l’offre rattrape la demande et l’industrie du coton ralentit son essor. L’établissement et le renforcement d’un régime douanier protectionniste créent un autre facteur favorable. De 1816 à 1828, les barrières s’élèvent. Pour les cotonnades, elles passent de 25 à 33,5 %. Pour les lainages, elles grimpent jusqu’à 45 %, avant d’être abaissées de 1842 à 1857. À l’abri de ces barrières, l’industrie américaine prend son envol. Entre 1820 et 1830, les cotonniers américains fournissent au marché national une part croissante : 30 % d’abord, 80 % ensuite. À cette liste de conditions favorables, il convient d’ajouter le facteur socioculturel. C’est en Nouvelle-Angleterre que l’industrie du coton s’implante et accomplit de remarquables progrès. Elle passe du stade artisanal au stade industriel, en utilisant la main-d’œuvre locale et en s’appuyant sur l’éthique du travail, si influente dans la culture puritaine. Voici par exemple Pawtucket sur la Blackstone, à la limite du Rhode Island et du Massachusetts. Samuel Slater, un artisan anglais qu’Alexander Hamilton a su attirer aux États-Unis, y a installé, à la fin du XVIII e siècle, des métiers Arkwright pour carder et filer. Vers 1820, le

village compte 3 000 habitants et huit entreprises textiles. Une décennie après, c’est une agglomération de 14 000 broches et 350 métiers qu’animent 500 ouvriers. Le village avait une tradition manufacturière et s’est transformé en un centre industriel. Avant le coton, c’était le fer. Les capitaux viennent du monde artisanal. La main-d’œuvre en 1820 est formée

pour les deux tiers d’enfants dont certains sont employés à domicile. Tout comme les tisserands dont l’activité est loin d’être mécanisée et qui n’ont pas encore abandonné le travail des champs. Ils reçoivent la matière première d’un fabricant pour lequel ils façonnent la marchandise. Tout ce petit monde partage les mêmes valeurs morales : le sens de la décence, la foi religieuse, le désir de bien faire. Un peu plus au nord, dans l’État du Massachusetts, c’est une autre voie qui a été suivie. Un marchand de Boston, Francis Cabot Lowell, a formé une société, la Boston Manufacturing Company (1813). Il installe une usine à Waltham, puis le long du Merrimack à Lowell (1822), à Chicopee (1823), enfin dans le Maine et le New Hampshire. Les usines sont toujours situées près des chutes d’eau qui fournissent la force motrice. Le plan de Waltham est partout appliqué : production concentrée, mécanisation poussée, fabrication de tissus ordinaires et solides. Les jeunes filles de la région forment le gros de la main-d’œuvre. Elles sont logées dans des dortoirs que gèrent des veuves. Elles travaillent de l’aube au crépuscule, et même au-delà en hiver. À 22 heures, extinction des feux. Le dimanche, elles sont conduites en rang jusqu’au temple. Des rudiments d’instruction morale leur sont enseignés. La morale est sauve ; le profit, assuré. Après avoir amassé un petit pécule, les ouvrières se marient et quittent l’usine. Vers 1840-1850, le système s’affaiblit. La main-d’œuvre féminine est remplacée par des immigrants irlandais et franco-canadiens. L’esprit puritain disparaît. Trop tard pour empêcher le triomphe du textile américain. Sans verser dans le déterminisme religieux, on ne peut manquer de relever le lien entre l’esprit d’entreprise et la morale puritaine. De là un taux de réussite élevé parmi les entrepreneurs de la Nouvelle-Angleterre. Alors qu’en 1825, 16 % des Américains habitent les États de la Nouvelle-Angleterre, 42 % des inventeurs, 51 % des hommes d’affaires en sont originaires. Alors que vers 1840, 17 % des Américains sont congrégationalistes, presbytériens, unitariens et quakers, 54 % des hommes d’affaires appartiennent à l’un de ces quatre groupes religieux. Un observateur argentin qui visite les États-Unis en 1847 note qu’ils apportent « au reste de l’Union les qualités morales et intellectuelles, les aptitudes manuelles qui font de tout Américain un atelier ambulant. Les grandes entreprises coloniales, ferroviaires, bancaires et les grosses sociétés ont été fondées et développées par eux ». Rien de surprenant, dans ces conditions, si la moitié des établissements industriels se concentrent dans le Nord-Est, si 70 % du capital investi en proviennent, si les autres activités industrielles y trouvent une situation privilégiée. Il est vrai qu’en 1859, le premier rang des industries américaines est occupé par l’industrie de transformation des produits agricoles, le deuxième par le textile, le troisième par la métallurgie, le quatrième par le bâtiment. Il n’en reste pas moins qu’une société industrialiste a pris naissance, que son lieu d’implantation, c’est la Nouvelle-Angleterre avec le New York, le New Jersey et la Pennsylvanie. L’Amérique de demain, elle est déjà là.

Cela ne veut pas dire que le Sud soit l’Amérique d’hier. Tout au contraire. Si

Cela ne veut pas dire que le Sud soit l’Amérique d’hier. Tout au contraire. Si son économie est essentiellement agricole, cette agriculture est moderne, orientée vers l’exportation. D’ailleurs, de 1820 à 1860, de 81 à 84 % des exportations américaines sont constitués par des productions du secteur primaire. Le coton domine les ventes à l’étranger :

la moitié des exportations. À la veille de la guerre de Sécession, 81 % de la production du coton sont vendus en dehors des États-Unis. Encore une fois, il faut se garder des apparences. L’élevage du porc et du bœuf, la céréaliculture, la production de lait sont, elles aussi, des activités de tout premier plan. En valeur, l’élevage du porc occupe le premier rang des productions agricoles, avant le coton. Et l’élevage, c’est le Middle West ; le blé et le maïs, ce sont le New York, la Pennsylvanie et le Middle West. Bref, on commet une erreur en réduisant l’agriculture de l’époque à la production du coton. N’empêche qu’au sud de la ligne Mason-Dixon, qui sépare la Pennsylvanie du Maryland, s’étend le royaume du coton. Il s’est créé en même temps que se produisait la révolution industrielle en Angleterre. Le Lancashire ne cesse pas de réclamer de grosses quantités. C’est à Liverpool que se fixent les cours mondiaux. Les Américains ont profité de l’aubaine, d’autant plus qu’Eli Whitney a mis au point en 1793 (encore un inventeur de la Nouvelle- Angleterre !) une machine à égrener le coton qui sépare la fibre et la tige, et que les États du Sud peuvent maintenant tirer parti de leur climat subtropical qui convient parfaitement au coton. Bien que la Caroline du Sud fasse pousser du riz, la Louisiane de la canne à sucre, la Virginie du tabac tout comme le Kentucky et la Caroline du Nord, que partout dans le Sud le maïs soit indispensable aux hommes et aux animaux, c’est le coton qui a créé un genre de vie et c’est du coton que naissent les problèmes du Sud. Le genre de vie repose sur un système qui s’inspire de la plantation du XVIII e siècle et

suppose l’emploi d’une main-d’œuvre servile. Ici, les esclaves noirs sont un capital précieux et rentable. Le recensement de 1860 en dénombre 3 953 760 qui vivent dans les quinze États esclavagistes aux côtés de 8 millions de Blancs. La proportion des esclaves par rapport à la population blanche varie d’un État à l’autre : en Caroline du Sud et au Mississippi, elle correspond à la moitié ; en Louisiane, en Alabama, en Floride et en Georgie, elle dépasse les deux cinquièmes ; ailleurs, elle est inférieure au tiers. Dans le Maryland, elle atteint 13 % ; dans le Missouri, 10 % ; dans le Delaware, 1,5 %. D’après le recensement de 1850, 2 500 000 esclaves étaient employés dans l’agriculture. Parmi eux, 1 815 000 cultivaient le coton ; 350 000, le tabac ; 150 000, la canne à sucre ; 125 000, le riz ; 60 000, le chanvre. Mais cela ne signifie pas qu’ils travaillaient dans les champs. Dans une plantation, on estime que la moitié des esclaves servaient, à plein temps ou à temps partiel, de domestiques, d’artisans, de mécaniciens, de jardiniers, de forgerons, de couturières et d’hommes à tout faire. Une petite partie était même placée à la ville pour y tenir des échoppes d’artisans dont

le travail rapportait, bien évidemment, au maître. Reste 260 000 Noirs, soit 6 % de la population noire, qui bénéficient de la liberté. Ils sont les descendants des esclaves émancipés au temps de la Révolution. Ils vivent dans des conditions difficiles, disposant de droits limités, parfois enlevés par des marchands d’esclaves, une sorte d’aberration bien que certains d’entre eux possèdent aussi des esclaves. Ces Noirs libres du Sud sont concentrés dans les États les plus anciens (le Maryland en compte 84 000). Le sort des esclaves et du même coup la rentabilité du système de la plantation ont donné lieu à un débat entre les historiens. La querelle a rebondi récemment avec la publication d’un ouvrage de Robert W. Fogel et Stanley L. Engerman, Time on the Cross, paru en 1974. En effet, les nordistes et les sudistes ont défendu, pour des raisons opposées, la même idée. L’esclavage, ont-ils soutenu, n’était pas rentable. Les nordistes justifiaient ainsi leur désir de le remplacer par la main-d’œuvre libre ; les sudistes, l’humanité des relations interraciales dans le Sud. S’il y avait encore des esclaves, disaient les premiers, c’est que les planteurs n’avaient pas conscience de leurs propres intérêts. C’est qu’ils se préoccupaient, d’après les seconds, du sort de leurs « protégés » et considéraient que sans l’esclavage, les Noirs mourraient de faim et de maladie. En tenant compte de cette querelle, il faut avancer prudemment. Les États-Unis, on le sait bien, n’ont pas inventé l’esclavage des Noirs. Il était pratiqué ailleurs et survécut au Brésil jusqu’à la fin du XIX e siècle. Il est vraisemblable que

l’esclavage s’est maintenu dans le Sud tout simplement parce qu’il était rentable. Là-dessus, la controverse a cessé, encore que le taux de profit fasse l’objet d’estimations diverses. On en trouve la preuve dans le prix des esclaves, qui a augmenté. En 1795, un homme dans la force de l’âge se vendait 300 dollars en Virginie ou en Caroline du Sud. Avec la même capacité de travail, un esclave coûte 1 250 dollars en 1860 et, en Louisiane, 1 800 dollars. Le calcul du revenu par tête n’est pas moins révélateur. La moyenne nationale en 1860, y compris les esclaves, est de 128 dollars. Dans le Nord, elle atteint 141 dollars ; dans le Nord-Est, 181 dollars ; dans le Sud, 103 dollars. Si l’on ne tient pas compte de la population servile, le Sud parvient à 150 dollars, le Nord à 141, le Nord-Est à 183 et la moyenne nationale s’établit à 144. Ce que dissimulent ces statistiques, c’est que le Sud n’est pas homogène. Le Vieux Sud, qui fit fortune avec le tabac, est en perte de vitesse. Il se contente souvent de vendre des esclaves aux régions en plein développement. Le Nouveau Sud, à l’ouest du Mississippi, forme au contraire une zone de prospérité. Le véritable royaume du coton, c’est la Louisiane, l’Arkansas, le Texas. De plus, si l’achat d’un esclave revient cher, son entretien coûte peu grâce au maïs, au porc et aux cultures vivrières dont l’esclave lui-même prend soin. Un ménage d’esclaves met au monde des esclaves qui, à leur tour, seront vendus ou serviront le maître. Si l’esclavage est rentable, à quoi est-ce dû ? Fogel et Engerman soutiennent que les esclaves n’étaient pas paresseux, qu’ils travaillaient aussi efficacement que la main-d’œuvre libre et blanche, que leurs maîtres les avaient imprégnés de l’éthique protestante, ne les

maltraitaient pas, ne leur imposaient pas d’interminables heures, savaient les récompenser et qu’il y avait, au sein du monde servile, des possibilités de promotion qui contribuaient à « socialiser » les esclaves. Somme toute, une société ni plus horrible ni moins rentable que la société industrielle du Nord ; des Noirs pas plus exploités que les ouvriers blancs ; des familles d’esclaves tout aussi peu éclatées que celles des immigrants européens. Fogel et Engerman ont calculé que la productivité dans une plantation était supérieure de 35 % à celle des fermes du Nord, qu’un esclave travaillant dans une plantation de taille moyenne ou dans une grande plantation produisait en trente-cinq minutes ce que le fermier libre produisait en une heure. Herbert Gutman et Richard Sutch ont brillamment combattu les thèses de Fogel et d’Engerman 1 . Seule, la coercition, affirment-ils, permettait d’obtenir une certaine productivité. Les esclaves étaient assimilés au cheptel. Leur travail profitait au maître dans une large proportion ; le système de la plantation reposait sur une exploitation intensive du travail servile. Les calculs auxquels se sont livrés Fogel et Engerman seraient entachés d’erreurs et, en conséquence, perdraient l’essentiel de leur signification. En outre, le coton suscite de graves problèmes. L’usure des sols oblige à un déplacement ininterrompu vers l’ouest. Le coton, en effet, épuise la terre et les planteurs ne prennent pas toutes les précautions nécessaires. De la zone côtière, les plantations s’établissent au pied des Appalaches, passent à l’ouest des montagnes, franchissent le Mississippi. Le déplacement coûte cher. Par nécessité, le planteur est un spéculateur aux aguets, toujours prêt à acheter de nouvelles terres et de nouveaux esclaves. Aussi l’absentéisme des propriétaires devient-il inévitable. Voici l’exemple de Wade Hampton. Il possède dans le Mississippi une plantation qui produit en 1850 aux environs de 110 tonnes de coton et 125 tonnes de maïs. Il a également 5 plantations, soit une superficie de 4 000 hectares et une main-d’œuvre de 900 esclaves. Autre exemple, celui de Stephen Duncan, un banquier qui est aussi le plus grand planteur de coton. Il habite dans une superbe demeure de style néo-classique près de Natchez (Mississippi). Il possède 8 plantations, 1 018 esclaves qui travaillent aux champs et 23 domestiques. Il produit 1 000 tonnes de coton. Mais qu’on ne s’y trompe pas ! Sur les 8 millions de Blancs que comptent les États esclavagistes, à peine 385 000 possèdent des esclaves – une proportion d’un sur vingt. En Caroline du Nord 72 %, dans le Kentucky et le Tennessee 66 %, en Virginie 59 %, dans le Mississippi 51 % des Blancs n’ont aucun esclave. Et parmi ceux qui détiennent du cheptel humain, la moitié ont moins de 5 esclaves, tandis qu’au sommet de l’échelle sociale 10 000 planteurs ont plus de 50 esclaves et 3 000 d’entre eux, plus de 100. C’est dire que, sur le plan numérique, les planteurs forment une petite minorité, mais ils dominent la société. Leur genre de vie est un modèle. Leur influence politique est souvent décisive. Pourtant, l’économie à laquelle ils se consacrent empêche la naissance d’une classe moyenne, limite l’utilisation des machines et les livre, pieds et poings liés, à la finance du Nord. La vente d’un produit brut à l’Angleterre comme à la Nouvelle-Angleterre, l’achat inévitable de produits

manufacturés font du Sud une sorte de monde colonisé, dépendant, méfiant, replié sur lui- même. Aux côtés du Nord et du Sud, l’Ouest ne cesse de s’étendre et attire les convoitises. L’avenir des États-Unis sera différent, suivant que l’Ouest se rapprochera du Sud esclavagiste ou du Nord partisan des libertés. De fait, la Frontière se déplace constamment. Vers 1860, elle a atteint les Grandes Plaines, tandis que sur la côte pacifique le peuplement de la Californie, accéléré depuis 1848 par la ruée vers l’or, forme une deuxième frontière. De 1810 à 1830, 2 millions d’Américains vont d’est en ouest. De 1830 à 1840, la population de l’Indiana double ; celle de l’Illinois triple. En 1840, 6,5 millions d’Américains habitent à l’ouest des Appalaches. Le centre de gravité se situe dans la partie orientale de l’Ohio, alors qu’en 1790, il était à une quarantaine de kilomètres de Baltimore. L’Ouest est devenu une réalité économique, sociale et politique. Après avoir acheté la Louisiane à la France en 1803, les États-Unis ont acquis la Floride en 1819. Le Texas entre dans l’Union en 1845, au terme d’une décennie d’indépendance. L’année suivante, les Anglais cèdent l’Oregon Country au sud du 49 e parallèle, à l’exception de l’île de Vancouver, ce qui correspond aujourd’hui aux États du Washington et de l’Oregon, plus une partie des Rocheuses. Le Mexique, battu en 1848 après une guerre de deux ans, abandonne à son vainqueur tous les territoires qu’il possédait au nord du rio Grande, y compris la Californie. Les États-Unis couvraient 2 300 000 kilomètres carrés au moment de l’indépendance ; ils s’étendent à présent sur 7 700 000 kilomètres carrés. Ils ne vont pas tarder à acheter l’Alaska aux Russes (en 1867) et à annexer Hawaii (1898). À la veille de la guerre de Sécession, vingt États se sont joints aux treize États fondateurs, auxquels s’ajoutent des territoires en cours de peuplement. Le processus de formation d’un nouvel État a été fixé par l’ordonnance du Nord- Ouest de 1787. Après qu’un territoire a été arpenté, délimité, il est administré par le Congrès qui nomme un gouverneur, un secrétaire et trois juges. Lorsque 5 000 adultes, mâles et libres, y sont installés, une assemblée législative est élue, tandis que le Congrès continue à nommer le gouverneur. Enfin, quand la population atteint 60 000 habitants, le territoire peut demander son admission dans l’Union avec les mêmes prérogatives et les mêmes devoirs que les autres États ; c’est le Congrès fédéral qui en décide. Le Vermont (1791), le Kentucky (1792) et le Tennessee (1796) sont les premiers à suivre cette voie. Puis, viennent l’Ohio (1803), la Louisiane (1812), l’Indiana (1816), le Mississippi (1817), l’Illinois (1818), l’Alabama (1819), le Maine (1820), le Missouri (1821), l’Arkansas (1836), le Michigan (1837), la Floride (1845), le Texas (1845), l’Iowa (1846), le Wisconsin (1848), la Californie (1850), le Minnesota (1858), l’Oregon (1859). Contrairement à ce que l’on a souvent écrit, les immigrants ne sont pas directement responsables du peuplement de l’Ouest. Il faut de l’argent pour s’y installer. Les terres publiques, celles qui appartiennent au domaine fédéral, sont pour la plupart mises en vente. L’ordonnance de 1785 fixait le prix de 1 dollar par acre, mais l’achat minimal devait porter

sur 640 acres et se régler au comptant. En 1796, le prix monte à 2 dollars, avec la possibilité de payer la moitié à crédit. Des aménagements sont apportés peu à peu. Les prix baissent ; la taille du lot minimal, également. La loi de 1854 dispose qu’une terre qui n’a pas trouvé acquéreur depuis dix ans sera vendue à 1 dollar l’acre ; si elle n’a pas trouvé preneur depuis trente ans, elle vaudra 12,5 cents l’acre ; le minimum à acheter sera de 40 acres. Les squatters obtiennent en 1841 le droit de préemption au prix minimal pour 160 acres. Quoi qu’il en soit, tout pionnier doit débourser une somme qui n’est pas négligeable pour obtenir la propriété du sol. Il faut aussi des connaissances agronomiques pour mettre en valeur ces terres vierges. Ce sont donc les pionniers eux-mêmes qui se déplacent plus à l’ouest, sur des distances relativement courtes. Ils suivent les isothermes. Les New-Yorkais s’établissent dans l’Ohio, puis en Indiana ; les Caroliniens, en Alabama, dans le Mississippi avant d’atteindre la Louisiane, puis le Texas. Dans un premier temps, le peuplement résulte de la migration ; dans un deuxième temps, de l’accroissement naturel. La vie du pionnier, en dépit des images que transmet parfois le cinéma, n’a rien d’exaltant. Les maladies guettent adultes et enfants, de la malaria à la pneumonie en passant par la dysenterie, le choléra ou la variole. Avant de bâtir l’école, l’église, les bâtiments officiels, il faut défricher, couper le bois pour dégager des clairières et disposer des planches et des rondins qui feront la cabane. La nourriture n’est pas variée : du maïs et du porc salé, jusqu’à ce que des récoltes introduisent d’autres aliments. L’habillement est réduit à des habits grossiers, en peaux de bêtes ou filés le soir à la veillée. La récompense de ces efforts, c’est qu’un jour la terre prendra de la valeur, qu’une petite ville s’élèvera non loin, qu’on pourra vendre, gagner de l’argent et s’installer ailleurs. Ce qui réconforte également les pionniers, c’est la certitude que ces immenses étendues, dont ils connaissent encore mal les limites, leur appartiennent, que les Européens n’ont plus rien à y faire, que les Mexicains et les Indiens sont trop faibles pour les menacer, qu’ils ont la « destinée manifeste » d’être les propriétaires du nord du continent entre le rio Grande et le 49 e parallèle, du Pacifique à l’Atlantique, peut-être du Canada et de Cuba.

La campagne pour l’abolition de l’esclavage

Le 1 er janvier 1831, paraît à Boston un nouvel hebdomadaire qui s’intitule The Liberator. Son directeur, William Lloyd Garrison, ne dissimule pas ses intentions. L’esclavage, voilà l’ennemi. Ce n’est pas un combat qu’il promet d’engager contre l’« institution particulière », mais une croisade. Avec éclat, sans compromission, comme on repousse le démon : « Je serai aussi tranchant que la vérité, écrit-il, aussi intransigeant que la justice. Sur ce sujet, je ne souhaite ni penser ni parler ni écrire avec modération. […] Je suis déterminé. Je ne

louvoierai pas. Je ne chercherai pas des excuses. Je ne reculerai pas d’un seul pouce. Et JE

SERAI ENTENDU. » Cette déclaration de guerre suscite peu d’échos. Trente années plus tard, elle

finit par engendrer la guerre civile. Qu’elle ait été publiée à Boston retient l’attention de l’historien. De 1820 à 1860, Boston est la capitale intellectuelle et spirituelle du pays. New York et Philadelphie se disputent la prééminence économique. Washington tient, tant bien que mal, son rôle de centre politique. La Nouvelle-Orléans décline, à mesure que la navigation fluviale cède la première place aux chemins de fer. Charleston conserve le charme discret du Vieux Sud. Boston, elle, reste active dans le domaine de la pensée. Certes, le calvinisme des puritains, austères et intolérants, du XVII e siècle a reculé. Ils sont de moins en moins nombreux

ceux qui croient en un Dieu de colère, souverain inaccessible, dispensateur d’un salut pour lequel les œuvres des hommes ne peuvent rien. William Ellery Channing exerce sur la ville une forte influence. Né en 1780 dans le Rhode Island, il a fait ses études à Harvard et, depuis 1803, assume les fonctions de ministre du culte dans la congrégation de Federal Street. Channing croit que l’homme est une créature raisonnable, qu’il dialogue avec Dieu par l’intermédiaire de la Bible, que Dieu est à la fois parfait sur le plan moral et compréhensif dans ses relations avec ses créatures, en un mot que la prédestination ne saurait être le fondement d’une doctrine religieuse. Tout comme il estime que la pensée trinitaire ne concorde pas avec les enseignements de la raison ni avec le contenu de la Bible. L’unitarisme s’enracine. L’Amérique ne s’y convertit pas, mais il a l’avantage de justifier un optimisme que ne cessent de renforcer la révolution industrielle et l’extension du royaume du coton. Autour de l’unitarisme naît un mouvement de pensée, rehaussé de tonalités religieuses : le transcendantalisme, qui a pour chantres Ralph Waldo Emerson et Henry David Thoreau. L’unitarisme leur semble un peu sec. Ils ont besoin d’émotions, de sentiments, comme les romantiques d’Europe. Ils communient dans l’amour de la nature. Ils se proclament idéalistes et se réfèrent à la conscience. Pour eux, l’homme est perfectible, surtout s’il n’écoute que la voix de sa conscience. Thoreau, retiré à Walden Pond, tout près de Concord, repousse avec horreur le matérialisme de ses concitoyens. Son but serait le retour à une véritable simplicité du cœur. Il condamne l’esclavage et la guerre contre le Mexique. Ce qui le conduit à écrire un essai sur la désobéissance, dans lequel il lance cette proclamation : « La seule obligation que j’ai le droit d’assumer, c’est de faire toujours ce que j’estime juste. » Et pour préciser sa pensée, Thoreau pose la question à ses yeux fondamentale : « Le seul gouvernement que je reconnaisse est celui qui établit la justice dans ce pays. Que devons-nous penser d’un gouvernement dont tous les hommes vraiment braves et honnêtes de la nation sont les ennemis et s’interposent entre lui et ceux qu’il opprime ? D’un gouvernement qui prétend être chrétien et chaque jour crucifie un million de Christs ? » Dans le Nord-Est tout entier, un mouvement encore plus large transforme les mentalités. C’est le Second Réveil qui atteint aussi l’Ouest et le Sud. Comme au début du XVIII e siècle, les

États-Unis traversent une crise religieuse, une renaissance impressionnante de la foi. C’est le temps des camp meetings, ces vastes réunions d’hommes et de femmes en pleine campagne, à l’écoute d’un prédicateur, savant ou ignare, qui leur enjoint de se repentir, de prier et de se convertir à la vraie foi. Le Réveil touche toutes les confessions, les congrégationalistes autant que les baptistes, les méthodistes autant que les presbytériens. Il s’agit de hâter le règne de Dieu. Ce millénarisme marque profondément son empreinte. Tocqueville observait à juste titre : « L’Amérique est […] le lieu du monde où la religion chrétienne a conservé le plus de véritables pouvoirs sur les âmes. » Le nord de l’État de New York, aux confins du Massachusetts et du Vermont (le burnt-over district), est une source d’inspirations religieuses. C’est là que se fonde la secte des millérites. William Miller avait calculé que la seconde venue du Christ aurait lieu le 22 octobre 1843. Ses adeptes vendent leurs biens, revêtent des robes blanches et, juchés sur des bottes de paille, sur les toits et les sommets des collines, attendent l’événement. L’année suivante, ils recommencent, puis s’organisent en une secte, celle des adventistes. L’épopée des shakers est comparable. Quant aux mormons, ce n’est pas seulement une secte, mais une religion qu’ils ont créée. Dans les années 1820, Joseph Smith affirme avoir découvert des tablettes qui racontent l’arrivée en Amérique d’une des dix tribus d’Israël. Ces Néphites, peuple craignant Jésus-Christ, sont tués par les Lamanites, une race vicieuse et dégénérée qui a donné naissance aux Peaux-Rouges. Le dernier roi des Néphites, Mormon, a écrit l’histoire de son peuple que, grâce à l’ange Moroni, Smith a pu transcrire. Le Livre de Mormon paraît en 1830. Une Église se fonde autour de Joseph Smith, et une communauté théocratique qui s’installe dans l’Ohio, puis dans le Missouri, enfin à Nauvoo dans l’Illinois. Là, en 1844, une foule en délire lynche Smith, dont le comportement et les convictions inquiètent. Le nouveau chef des mormons, Brigham Young, décide de conduire la communauté sur le territoire mexicain, en Utah. Le hasard veut que l’exode se termine au moment où le Mexique cède ce territoire aux États-Unis. Ces manifestations religieuses ont un point en commun. Elles visent, pour la plupart d’entre elles, à préparer la venue du Christ. Il faut se réformer et réformer la société de toute urgence, combattre le péché partout où il se niche. Dans cette grande purification, l’Amérique tient un rôle particulier. Elle montre le chemin du repentir, de la vertu, du respect des règles morales, du refus de l’égoïsme. Elle contribuera à fonder une société plus juste, dans laquelle les hommes consacreront leurs efforts à améliorer le sort de leur prochain. De la réforme religieuse découle la réforme sociale. Garrison s’exprime dans une atmosphère qui lui est favorable. Les causes à défendre sont nombreuses, comme si rien ne pouvait arrêter l’optimisme triomphant. Malgré tout, les réformistes sont des minoritaires. Ils font du bruit, parce qu’ils savent recourir aux techniques de relations publiques de leur temps et que les historiens qui connaissent la suite des événements ont tendance à insister sur leur rôle. Mais la majorité de leurs compatriotes préfère s’exalter en admirant le progrès technique. Dans les salons, les

gravures représentent des hommes de progrès, comme William Morton le chimiste, Samuel Colt, Cyrus McCormick, Charles Goodyear qui sait travailler le caoutchouc, Samuel Morse, Elias Howe. Un autre signe révélateur : en 1843, une comète traverse le ciel. C’est l’annonce de la venue du Christ, hurlent les millénaristes. Bon nombre de Bostoniens réagissent autrement. Ils recueillent 25 000 dollars pour acheter un télescope et faire de l’observatoire de Cambridge un rival des observatoires européens. Les réformistes font de leur mieux pour agir. Horace Mann, qui fut professeur de latin et de grec, puis avocat et secrétaire du Bureau de l’éducation du Massachusetts, fait campagne pour améliorer la qualité de l’enseignement. Thomas H. Gallaudet s’inspire des méthodes françaises pour fonder une école destinée aux sourds-muets. Dorothea Lynde Dix lutte contre les mauvais traitements que subissent les malades mentaux. D’autres manifestent une énergie farouche pour obtenir la reconnaissance des associations de travailleurs. Ils ont un début de satisfaction, lorsqu’en 1842 la Cour suprême du Massachusetts admet qu’une union professionnelle n’est pas une « conspiration ». Certains ont défini des objectifs planétaires :

établir la paix dans le monde, grâce à un tribunal des nations qui appliquerait un nouveau droit international ; réaliser tout de suite la société idéale à la manière de Robert Owen qui fonde une colonie à New Harmony (Indiana), des fouriéristes de Brook Farm (Massachusetts) et de Ripon (Wisconsin), des cabétistes du Texas et des libertaires de Spring Hill (Ohio). Trois mouvements de réforme sont promis à un avenir plus brillant encore. Le mouvement en faveur de la tempérance part d’une observation simple. L’alcoolisme est un mal qui ronge la société américaine. La consommation annuelle par habitant a varié, de 1710 à 1840, entre 8 et 16 litres d’alcool pur. La boisson dominante a changé. Avant l’indépendance, le rhum l’emportait. C’est que les colonies entretenaient des relations étroites avec les Antilles qui fournissaient les mélasses. Puis vint le règne du bourbon (whiskey). Dans certains cas, il servit de monnaie. Des Pennsylvaniens se révoltèrent, en 1794, pour ne pas payer la taxe fédérale sur le bourbon. L’affaire réglée, les Américains continuèrent de boire de plus belle, surtout du whiskey, du cidre et du rhum. Sans doute parce que l’eau n’était pas toujours potable, que le lait supportait mal le voyage, que le thé restait trop cher et faisait British, que la vigne ne s’était pas acclimatée et que les procédés de fabrication de la bière étaient encore rudimentaires. Sans doute, aussi, parce que les producteurs de maïs trouvaient plus commode de fabriquer sur place du bourbon que d’expédier, au loin et à grands frais, une marchandise aussi pondéreuse que le maïs. Sans doute, enfin, parce que les régimes alimentaires manquaient de variété et de légèreté, qu’on buvait bien quand on mangeait mal. Mais les principales victimes de l’alcoolisme, ce sont les pauvres, les ouvriers et leur famille. Boire, c’est un péché, une source de maladies, la rupture du tissu familial. C’est pourquoi se crée à Boston en 1826 la Société pour la promotion de la tempérance. Le Connecticut suit l’exemple. D’autres États se joignent au mouvement. Une vingtaine d’années plus tard, les premiers résultats sont atteints. Le Maine, le Vermont, le Rhode Island, le Michigan, le

Connecticut et huit autres États se proclament « secs ». Pour quelques années seulement, mais pour la première fois l’esprit prohibitionniste a triomphé. Le mouvement féministe naît à la même époque. Il faut dire que les Américaines n’hésitent pas à participer au combat réformiste et c’est là que beaucoup d’entre elles prennent conscience de la nécessité d’une autre réforme, celle du statut de la femme. Dans le Sud, la femme du planteur est une lady. Elle surveille les travaux domestiques sans y participer. Les hommes lui rendent hommage, mais n’en sont pas moins les défenseurs des valeurs viriles et n’hésitent pas à entretenir des relations sexuelles avec leurs esclaves noires. Dans l’Ouest, les femmes sont rares. Ce sont ou des prostituées ou des épouses qui participent très activement aux durs travaux de la mise en valeur des terres. Dans le Nord, enfin, entre les ouvrières qui tissent et les dames de la bonne société, quel fossé ! Seules, les femmes aisées ont la possibilité de jouer aux ladies ou de participer au mouvement féministe. Partout, la plupart des professions leur sont fermées. Le mariage entraîne pour elles la « mort civile ». Le divorce est rarement admis. Le droit de vote ne leur est pas reconnu. Bref, la femme américaine reste une citoyenne de seconde zone, une esclave blanche. En un temps où le débat sur l’esclavage prend de l’ampleur, la comparaison s’impose à l’esprit des réformistes, d’autant que les féministes sont tous des abolitionnistes si tous les abolitionnistes ne sont pas des féministes. Trois dates marquent des étapes décisives. Créé en 1837, Mount Holyoke est le premier collège universitaire pour femmes, la même année où Oberlin dans l’Ohio devient le premier établissement d’enseignement supérieur qui pratique la mixité. En 1845, Sarah Margaret Fuller publie un ouvrage qui fait du bruit : Woman in the Nineteenth Century (la Femme au XIX e siècle). Elle s’y insurge contre le sort de la femme et contre l’idée de son

infériorité. En 1848, enfin, Elizabeth Cady Stanton, Lucretia Mott et quelques autres se réunissent à Seneca Falls et tiennent une convention. La présidence est confiée à James Mott, lui-même féministe convaincu ; une résolution finale, adoptée. Bâtie sur le modèle de la Déclaration d’indépendance, elle ajoute un élément capital : « Tous les hommes et les femmes sont créés égaux. » Elle énumère les discriminations dont les femmes sont victimes et réclame le droit de vote « et tous les droits qui leur appartiennent en tant que citoyennes des États- Unis ». Ce n’est qu’un début. Dans les rangs du mouvement féministe, on retrouve Garrison, Angelina Grimké qui vient d’épouser le pasteur Theodore Weld, les frères Tappan, tous abolitionnistes, par ailleurs. Ce sont, d’une certaine manière, des marginaux qui se dévouent, corps et âme, à leur croisade. Or, l’abolitionnisme touche au fond les institutions sociales des États-Unis, beaucoup plus que la tempérance et le féminisme. Il ne faut pas oublier que la Constitution reconnaît l’existence de l’esclavage. Qu’importe ! répond Garrison. L’esclavage est fondamentalement mauvais. Il s’oppose aux enseignements du christianisme et ridiculise les principes de la Déclaration d’indépendance. La régénération des États-Unis passe par la suppression de la servitude. Tant pis si la Constitution offre un bouclier à l’« institution particulière ». C’est que

le texte de 1787 est mauvais, qu’il est un pacte avec le diable. Garrison, qui n’aime pas les demi-mesures, brûle en public un exemplaire de la Constitution et ajoute : « Si la République doit être effacée sur la liste des nations parce qu’elle proclame l’émancipation des captifs, eh bien ! que la République disparaisse sous les vagues de l’oubli. » Peu lui importe que les États du Nord aient déjà supprimé les uns après les autres l’esclavage et que les nouvelles industries n’aient pas besoin de main-d’œuvre servile. Un tel argument sent l’opportunisme, dont Garrison a une sainte horreur. D’ailleurs, les industriels du Nord se gardent de condamner l’esclavage, grâce auquel les plantations du Sud fournissent le coton indispensable aux fabriques de la Nouvelle-Angleterre. Comme le précisent les statuts de la Société américaine contre l’esclavage (1833) : « Il est du devoir des maîtres d’émanciper immédiatement leurs esclaves. » Une émancipation immédiate et sans compensation. La Grande-Bretagne a pris cette décision pour ses colonies en 1833. Raison de plus pour que les États-Unis se lancent dans cette croisade. Tous les abolitionnistes ne partagent pas le rigorisme de Garrison. Theodore Weld, par exemple, est un revivalist, un de ces prédicateurs qui suscitent le Réveil. Il enseignait au séminaire Lane de Cincinnati quand il eut l’idée, en 1844, de provoquer par des descriptions apocalyptiques des conversions à l’abolitionnisme. Il dut quitter son poste et s’établit à Oberlin. En fait, Weld est relativement modéré. Il a voyagé dans le Sud pour s’informer sur la condition des Noirs. Il penche pour une émancipation graduelle qui tienne compte de la Constitution. Enfin, on pourrait discerner une aile droite du mouvement. Elle se compose d’Américains qui estiment que l’esclavage est une honte, mais que le Sud fait ce qu’il veut, que c’est son « institution particulière », protégée par la Constitution. L’essentiel serait donc que l’esclavage ne se propage pas dans les nouveaux territoires de l’Ouest. Qu’il meure de sa belle mort ! Un jeune homme résume cette tendance en 1837 : « L’institution de l’esclavage, dit-il, se fonde et sur l’injustice et sur une mauvaise politique. […] Mais promouvoir des doctrines abolitionnistes, c’est plutôt accroître que diminuer le mal. » Ce jeune homme se nomme Abraham Lincoln. Compte tenu de la diversité des tendances, le mouvement abolitionniste n’est pas uni. La Société américaine contre l’esclavage éclate en 1840 entre partisans et adversaires de Garrison. Il y a beaucoup d’associations locales qui ne ressentent pas le besoin de se fédérer. En tout, 150 000 membres peut-être en 1850, et parmi eux de 200 à 400 activistes. Encore est-ce un progrès ! En 1835, des Bostoniens ont failli lyncher Garrison, auquel ils reprochaient de vouloir détruire l’Union et de ne pas tenir compte des intérêts économiques de la Nouvelle-Angleterre. Un journaliste abolitionniste d’Illinois est massacré en 1837 par la foule qui a commencé par détruire ses presses à imprimer. La plupart des Églises ont d’abord condamné l’abolitionnisme, puis ont éclaté entre partisans et adversaires du mouvement. Au Congrès fédéral, la « règle de la muselière » interdit aux législateurs de débattre du problème de 1836 à 1844. Dans ces conditions, comment agir ?

Livres et brochures jouent un rôle essentiel. En 1839, Weld publie Slavery As It Is (L’esclavage tel qu’il est). Il a compilé les histoires les plus cruelles qu’il a lues dans les journaux du Sud : les châtiments auxquels les esclaves sont soumis, les familles brisées par la vente d’un des parents ou d’un enfant, les méthodes des négriers, etc. Frederick Douglass, qui a fui son maître, fait paraître en 1845 Narrative of the Life of… (Récit de la vie de…). Et surtout Harriet Beecher-Stowe remporte un considérable succès avec la Case de l’oncle Tom. C’est d’abord un roman-feuilleton que les lecteurs du Washington Intelligencer attendent avec impatience, puis en 1852 le livre est publié. Fille d’un célèbre prédicateur de Nouvelle- Angleterre, elle a vécu à Oberlin et ne connaît pas le Sud. Elle décrit ce qu’on en sait dans le Nord et le Middle West. Avec cet esprit missionnaire qui lui fait dire : « Dieu avait dicté le roman. » Ce n’est certainement pas un chef-d’œuvre de la littérature. Les bons sentiments, les à-peu-près, les inexactitudes, les effets de plume remplacent les qualités proprement littéraires. Le succès n’en est pas moins étonnant : 300 000 exemplaires sont vendus en un an et la célébrité de Harriet Beecher-Stowe a résisté aux années. La presse est également une arme de combat. Dans ce domaine aussi, le Nord a pris une avance sérieuse sur le Sud. Ce n’est pas qu’il n’y ait pas de journaux du Maryland à la Louisiane. Charleston a son News and Courier, Richmond son Enquirer et son Whig, Houston son Telegraph, La Nouvelle-Orléans son Times-Picayune. Mais la presse est l’expression d’une civilisation urbaine. Les villes dynamiques se trouvent dans le Nord et l’Ouest, pas dans le Sud. Dans l’Ouest, le journaliste annonce urbi et orbi la création d’une ville, son enrichissement et tâche d’attirer de nouveaux pionniers. Dans le Nord, c’est le goût de la nouvelle que satisfait partiellement, à partir de 1848, une agence de presse, l’Associated Press. Des machines perfectionnées augmentent les tirages et abaissent les prix. Benjamin Day fonde le New York Sun en 1831 et vend chaque numéro à 1 cent. Quatre ans plus tard, naît un concurrent, le New York Herald de James G. Bennett. En 1841, Horace Greeley lance la New York Tribune, suivi, dix ans près, par le New York Times. Le Herald a le plus gros tirage à la veille de la guerre de Sécession ; il vend du sensationnel. Le Times préfère l’information instructive et publie les reportages de Frederick L. Olmsted sur le Sud. La Tribune défend les bonnes causes : le féminisme, le fouriérisme, l’abolitionnisme, le protectionnisme, la tempérance. Boston a moins d’organes de presse, mais le Daily Times, le Herald parmi les quotidiens, la North American Review et l’Atlantic Monthly parmi les périodiques ne manquent pas d’influence. Sans être abolitionnistes, ils font écho aux débats d’idées et l’abolitionnisme en tire profit. Reste le « chemin de fer souterrain ». C’est l’évasion clandestine d’esclaves qui, de refuge en refuge (baptisés : gares), gagnent les États libres du Nord ou, mieux encore, le Canada, où l’esclavage est interdit depuis 1833. Entreprise audacieuse, souvent impossible pour des Noirs que la population blanche du Sud surveille attentivement. La réussite est possible dans les États esclavagistes qui touchent à des États libres, les Border States 2 . Encore faut-il disposer

d’une aide. La loi de 1793 autorise les propriétaires d’esclaves à poursuivre les fuyards partout dans l’Union et recommande aux États refuges d’aider les poursuivants. Mais les responsables du « chemin de fer souterrain » s’organisent. Harriet Tubman, ancienne esclave elle-même, fait de nombreux voyages dans le Sud et réussit à faire évader plusieurs centaines d’esclaves. Weld, les Tappan, le mari de Harriet Beecher-Stowe, Thoreau, les quakers ont participé au « chemin de fer souterrain ». La plupart des nordistes n’éprouvent aucune sympathie pour les Noirs. Le racisme fait alors recette. Mais les chasseurs d’esclaves, auxquels les propriétaires font appel et versent des primes, les annonces des journaux, les chiens spécialisés, tout concourt à renforcer l’image de victimes des fuyards. Une réaction d’indignation s’ensuit. La Cour suprême admet en 1842 qu’un État n’est pas obligé d’aider à rattraper un esclave fugitif. Une victoire pour les abolitionnistes. Toutefois, si l’on devait proposer un nombre, il faudrait estimer à 50 000 les fuyards qui tentent leur chance de 1830 à 1860. C’est bien peu compte tenu de la population noire dans le Sud. C’est beaucoup trop, répondent les sudistes. L’opinion du Sud change vers 1830-1835. Non point par la faute de Garrison, dont on ne devine pas encore l’influence. Mais en août 1831, une révolte servile a éclaté en Virginie, dans le comté de Southampton. Le leader, Nat Turner, ne s’en prend pas à son maître, qui passe pour être un bon maître, mais à tous les maîtres. Cinquante-sept Blancs sont tués, avant qu’une centaine de Noirs ne soient exécutés sommairement et une vingtaine d’autres, pendus après jugement. Les Virginiens s’interrogeaient à ce moment-là sur une émancipation possible, qui aurait poussé à son terme le mouvement abolitionniste de la fin du XVIII e siècle. Le

traumatisme fait pencher la balance de l’autre côté. Puis, la diffusion de la propagande abolitionniste et les besoins du royaume du coton accentuent encore la tendance, au point que le Sud s’enferme dans une idéologie et une pratique profondément esclavagistes. Dans tous les États, des codes noirs instituent une surveillance de tous les instants sur les esclaves : des patrouilles empêchent les déplacements suspects, les manumissions sont très rares ; il est interdit d’enseigner aux Noirs les rudiments de la lecture et de l’écriture, de faire circuler parmi les Blancs les publications abolitionnistes. Le roman de Harriet Beecher-Stowe est banni des librairies et des bibliothèques. Une sorte de terreur s’abat sur le Sud. Les mal- pensants sont chassés. Un bon sudiste, c’est désormais celui qui soutient l’« institution particulière » sans états d’âme. Et le Sud glisse dans le pessimisme. Il ne croit plus dans la perfectibilité des hommes et des institutions. Il ne parvient plus à imaginer qu’à tout mal correspond un remède, qu’il n’est pas condamné à défendre l’esclavage contre vents et marées. Dès lors, le voici parti à la recherche d’arguments irréfutables. Les sudistes commencent par les trouver dans la Bible. Elle mentionne l’esclavage et fait de la lignée de Cham, dont descendraient les Noirs, une famille d’hommes inférieurs. Dans une civilisation qui fait de la Bible une lecture quotidienne, l’argument impressionne, bien qu’il puisse être annihilé par l’argument inverse puisé aux mêmes sources. La réflexion raciste

et historique n’est pas absente du débat. Le Noir, dit-on dans le Sud, est un sous-homme, incapable de survivre par ses propres moyens. Il cultive la terre là où la chaleur subtropicale empêche l’homme blanc de travailler. Rien de plus normal. Le Noir ne saurait s’adapter à la civilisation blanche. Comme l’écrit Thomas Dew : « L’esclave en Italie et en France peut être émancipé ou s’enfuir vers la ville. Bien vite, toutes traces de son état passé s’effaceront. Il se fondra graduellement dans la masse des hommes libres qui l’entourent. Mais malheureusement, le Noir émancipé porte une marque que rien ne peut effacer. Il porte toujours la marque indélébile de sa condition inférieure. L’Éthiopien ne peut quitter sa peau ni le léopard ses taches. » Dans ces conditions, les sudistes forment la « race des seigneurs » ; les Blancs sont égaux entre eux et communient dans le sentiment de supériorité à l’égard des Noirs. Rien à voir avec les Yankees du Nord. Les sudistes sont les descendants des « cavaliers », les partisans de Charles I er , et des conquérants de l’Angleterre, tandis que les Yankees descendent des « têtes rondes », les cromwelliens qui ont pour ancêtres les populations conquises de l’Angleterre. Mythologie délirante, fantasmes permanents qui s’appuient sur la lecture des romans de Walter Scott, volonté de défendre des valeurs aristocratiques (esprit chevaleresque, goût pour le duel et la guerre)… Les sudistes, propriétaires d’esclaves ou non, sont prisonniers de leurs rêves. Les arguments philosophiques et économiques sont sans doute plus originaux encore. On peut les lire chez John Calhoun 3 et chez George Fitzhugh qui publia en 1857 un ouvrage remarqué : Cannibals All ! or Slaves Without Masters (Tous des cannibales ! ou les esclaves sans maîtres). L’un et l’autre démontrent que le système industriel du Nord repose sur l’exploitation de l’homme par l’homme, qu’au fond les ouvriers libres de la Nouvelle- Angleterre produisent tout et ne reçoivent pas grand-chose, que le recours aux femmes et aux enfants dans les manufactures ne témoigne certainement pas d’inclinations humanitaires, qu’en fin de compte le Nord se conduit encore plus mal que le Sud et qu’il a le défaut supplémentaire de se complaire dans l’hypocrisie. La critique du capitalisme chez Fitzhugh va loin et ne détonnerait pas sous la plume d’un auteur socialiste. Ses conclusions sont tout autres. L’esclavage, soutient-il, est un système humanitaire, puisque femmes, enfants et vieillards sont protégés contre les effets de la maladie et de l’âge. Le sort de l’esclave est enviable. L’esclavage n’est pas un mal provisoire, mais un bien positif. Ce qui est détestable, c’est la civilisation industrielle. Dans une phrase que Jefferson n’aurait pas désavouée, un politicien de l’Alabama exalte la civilisation des campagnes : « Nous n’avons pas de villes et nous n’en voulons pas. […] Nous n’avons pas d’usines. Nous ne souhaitons pas avoir des commerçants, des artisans ou des manufacturiers. Tant que nous aurons notre riz, notre sucre, notre tabac et notre coton, nous serons assez riches pour acheter tout ce dont nous avons besoin. » Somme toute, il est impossible de renvoyer les Noirs en Afrique et l’échec de la Société de colonisation africaine, créée en 1816, l’a bien montré 4 . Il ne reste plus qu’à espérer qu’un jour le Nord comprendra que pour améliorer la condition des ouvriers il suffit de les

réduire en esclavage. « Pour l’Union tout entière, conclut Calhoun, le Sud représente le régime d’équilibre, la grande force conservatrice qui empêche d’autres parties de la nation, moins favorisées, de se ruer dans la lutte. Dans le conflit naissant au Nord entre le travail et le capital, le Sud a toujours été et se trouvera toujours du côté conservateur. Et il condamnera toujours, quelle que soit son origine, toute oppression tendant à rompre l’équilibre de notre régime politique. » Ce débat sur l’esclavage, né dans les milieux marginaux de Boston au milieu de bien d’autres causes réformistes, a pris de l’ampleur dans les années 1840-1850. Calhoun l’a bien compris. C’est maintenant un débat national, qui menace l’existence de l’Union. Un problème culturel, spirituel, intellectuel, oui, mais aussi un problème politique.

Les incertitudes du système politique

Dans ces États-Unis de la première industrialisation et du roi coton, au milieu d’un débat sur l’esclavage, comment la vie politique s’organise-t-elle ? Un contraste retient l’attention. En 1820, le président James Monroe est réélu. Il appartient à la dynastie virginienne qu’ont illustrée Washington, Jefferson et Madison. Il a fait ses classes politiques au temps de ses prédécesseurs et exercé les fonctions de secrétaire d’État de 1809 à 1817 – à l’époque, un marchepied pour accéder à la présidence. Républicain-démocrate, il bénéficie de la disparition du parti fédéraliste. Plus de factions, voici l’ère des bons sentiments. Le collège électoral s’aprête à élire Monroe pour la deuxième fois à l’unanimité. Stupéfaction ! À l’unanimité, comme pour Washington, le père fondateur ? Un grand électeur se dévoue et ne vote pas pour Monroe. Quarante ans plus tard, rien ne va plus. Lincoln a remporté les élections présidentielles. Les options politiques qu’il défend et celles qu’on l’accuse de défendre paraissent insupportables à onze États du Sud. La sécession est déclarée ; l’Union, rompue. De la quasi-unanimité, les États-Unis sont passés à la guerre civile. Pourquoi ? Principale explication ; l’échec des partis politiques. Depuis que Jefferson et Hamilton les ont inventés aux États-Unis, ils remplissent deux fonctions. D’une part, ils rassemblent des Américains dont les intérêts sont contradictoires et, en conséquence, fondent l’unité nationale. D’autre part, ils intègrent dans le processus politique des citoyens, pauvres et riches, instruits et illettrés, immigrants récents et Américains de vieille souche, qui auraient tendance à s’écarter du système de gouvernement, un peu trop aristocratique. Ces deux fonctions se précisent dans le courant du XIX e siècle. C’est que les politiciens professionnels

disposent désormais de nouvelles possibilités de manœuvre. Les uns après les autres, les États ont abandonné le principe du cens électoral. Les États fondateurs, comme le New York, le

New Jersey ou le Massachusetts, y renoncent entre 1807 et 1821. Les nouveaux États suivent l’exemple, quand ils ne l’ont pas donné. Sans doute n’est-ce pas encore le suffrage universel :

les femmes ne votent pas ; les Noirs qui ont le statut d’hommes libres accèdent rarement et toujours difficilement aux urnes. En revanche, les adultes blancs, y compris parfois les immigrants non encore naturalisés, peuvent participer aux élections. La démocratisation touche à un autre aspect de la vie politique. La Constitution confiait aux États le soin d’organiser les élections et de désigner les grands électeurs du collège électoral. En 1860, il n’y a plus que la Caroline du Sud pour laisser aux assemblées législatives la charge de choisir les grands électeurs de l’État. Partout ailleurs, ils sont élus directement par les électeurs. En revanche, pas de scrutin secret. De fait, si les Américains continuent à exprimer une certaine méfiance à l’endroit des hommes politiques, ils n’ont plus peur des partis et ont oublié la mise en garde de George Washington. L’heure est, en conséquence, propice aux initiatives. Surtout en 1820-1825, alors que la vie politique paraît terriblement morne, enlisée dans la routine, dominée par le parti républicain-démocrate. C’est Martin Van Buren qui secoue la torpeur de ses concitoyens. Le « vieux renard », comme on l’appelle familièremet pour rendre hommage à ses talents de négociateur, ou le « petit magicien », quand on veut rappeler qu’il ne dépasse pas 1,60 mètre, dispose à la fois d’une base politique de premier ordre, d’excellents amis et d’idées géniales. La base politique, c’est New York avec son arrière-pays en plein développement, ses activités bancaires et financières, ses liens avec l’Europe. New York prend la place qu’a tenue la Virginie dans la vie politique d’hier. Les amis de Van Buren constituent l’Albany Regency, un club politique qui siège dans la capitale politique de l’État et entretient des rapports cordiaux avec Tammany Hall, le quartier général du parti pour la ville de New York, et la junte de Richmond (Virginie). La troupe se compose d’Irlandais qui assurent la vie quotidienne du parti, accueillent les immigrants à leur descente du bateau et les initient aux mécanismes de la vie politique américaine. Enfin, l’une des idées géniales qu’applique Van Buren se résume en deux mots : spoils system, le système des dépouilles. C’est qu’en effet l’administration aux États-Unis ne repose encore sur aucune tradition. Mais il est admis, voire convenable, que des gentilshommes du Sud et des bourgeois riches du Nord remplissent des tâches administratives par dévouement. La fonction publique est réservée à une élite sociale. Pourquoi ne pas l’ouvrir à tous, aux hommes ordinaires dont le bon sens, les qualités humaines, le patriotisme valent bien le dévouement des riches et des puissants ? Et puis, si la victoire aux élections permet de distribuer des places, les permanents du parti seront récompensés, donc stimulés. Somme toute, l’administration appartiendra au parti vainqueur. La démocratisation passera par le système des dépouilles. Van Buren incarne une nouvelle génération de politiciens, comme Calhoun, Clay (du Kentucky), Webster (du Massachusetts), Benton (du Missouri) et beaucoup d’autres. Ils ont en commun d’être les héritiers des héros révolutionnaires et de n’avoir pas vécu eux-mêmes la

guerre d’Indépendance. Ce sont les épigones d’une épopée nationale. Toutefois, ils apportent une contribution déterminante à l’histoire des États-Unis : la mise au point de méthodes nouvelles pour gagner les élections, la transformation des clubs aristocratiques de Hamilton et de Jefferson en partis populaires. À leur manière, ils assurent le triomphe du common man. Il est vrai que l’homme ordinaire a pour symbole et porte-drapeau le général Andrew Jackson qui, lui, n’a rien d’ordinaire. Vainqueur des Anglais à La Nouvelle-Orléans en 1815, conquérant de la Floride trois ans plus tard, planteur dans le Tennessee, infatigable duelliste et fort bel homme, Jackson a des idées politiques imprécises. Mais il est populaire. Héros d’un parti rénové, homme de la nature sauvage et à la volonté de fer, nouvel instrument de la Providence divine et de la mission des États-Unis, Jackson a de quoi séduire un large électorat. Battu aux élections présidentielles de 1824, il l’emporte en 1828 et se fait réélire en 1832, grâce aux efforts de Van Buren. Les républicains-démocrates du Sud s’allient une fois de plus aux républicains-démocrates du Nord et de l’Ouest. Coalition ancienne et nouveau programme. Tous se réfèrent à la philosophie politique de Jefferson, le grand homme qui est mort en 1826 : le pouvoir au peuple, un gouvernement fédéral qui prend garde à ne pas empiéter sur les droits des États, la priorité au libéralisme économique. N’empêche que l’Amérique de Jackson n’est plus celle de Jefferson. Il faut prendre position sur les problèmes du temps. Le gouvernement fédéral financera-t-il des travaux publics ? Non, car la libre entreprise doit être le modèle du développement économique. Faut-il augmenter les droits de douane ? Non plus, car les planteurs du Sud sont favorables au libre-échange qui leur permet de vendre et d’acheter à l’étranger. L’esclavage ? oui, car il serait impensable de sacrifier l’Union à l’abolitionnisme. Les Indiens ? Il convient de les repousser à l’ouest du Mississippi pour offrir des terres aux pionniers de l’Ouest, tandis qu’un gouvernement fédéral, solide et activiste, empêchera les incursions indiennes et s’emploiera à faire baisser le prix de vente des terres de l’Ouest. Quant à la Banque, celle qui avait provoqué le conflit entre Jefferson et Hamilton et qu’une deuxième charte a prolongée jusqu’à 1836, Jackson et ses partisans n’en veulent plus. C’est un « monstre », disent-ils, qui enferme dans un carcan les « entrepreneurs », petits ou grands, c’est-à-dire tous ceux qui brûlent d’envie de se lancer dans les affaires. La Banque corrompt la vie politique en soutenant de ses pots-de-vin les adversaires de Jackson ; elle symbolise l’intervention des pouvoirs publics dans la vie économique et, plus encore, le lien qui unit les affaires et le gouvernement. La démocratie politique s’appuie sur la démocratie et la libre entreprise. Le parti républicain-démocrate, qui à partir de 1840 se dénomme tout simplement le parti démocrate, ne manque pas d’ennemis. Les antimaçonniques naissent en 1830 à la suite d’une affaire passablement embrouillée 5 et disparaissent peu après. Le parti des travailleurs, mis sur pied en 1828, réclame l’enseignement gratuit pour tous, la suppression de la prison pour dettes et une monnaie solide. Ce parti a tenu la première convention nationale dans l’histoire des États-Unis en 1831. Les principaux adversaires de Jackson s’appellent eux aussi

républicains, en précisant qu’ils sont républicains-nationaux. L’adjectif national signifie qu’ils accordent une place prépondérante au gouvernement fédéral et rénovent, à leur manière, le programme hamiltonien. L’un de leurs chefs, Henry Clay, définit le « système américain » :

financement fédéral des travaux publics, des routes, des ponts, des canaux dont le pays a le plus grand besoin ; avec l’amélioration des communications, le fermier de l’Ouest vendra plus aisément à l’Est et lui achètera davantage ; il faudra aussi élever les barrières douanières pour protéger contre la concurrence britannique les industries naissantes ; un système bancaire centralisé assurera la stabilité de la monnaie et fournira le crédit indispensable aux hommes d’affaires. Cela ne suffit pas pour assurer aux républicains-nationaux, qui se font passer pour des whigs dans l’espoir que leurs adversaires seront assimilés aux tories, la victoire sur Jackson ni sur Van Buren qui est élu président des États-Unis en 1836. En revanche, leur candidat, le général William Henry Harrison, l’emporte en 1840 6 . Le deuxième système des partis offre de nouveau un choix aux Américains. Cette concurrence dégénère parfois en d’interminables joutes oratoires qui attirent les foules. À la grande satisfaction des permanents qui multiplient les défilés, les barbecues, les banquets, les plantations d’arbres, qui distribuent des badges, des chapeaux fantaisistes, des vêtements au nom des candidats, qui financent des journaux et les poussent à publier des dessins, des chansons, des histoires drôles pour soutenir le parti. Un signe amusant et révélateur : les surnoms des présidents. Qui aurait songé à affubler d’un surnom George Washington ou Thomas Jefferson ? En revanche, Jackson, c’est « Vieux Noyer » ; Harrison, « Tippecanoe », du nom d’une victoire qu’il a remportée en 1811 sur les Indiens ; Polk, président de 1845 à 1849, « Jeune Noyer » ; Taylor, son successeur, le « Vieux Dur à cuire ». La démocratisation est en marche, avec les comités locaux, les comités d’État, les conventions quadriennales pour désigner le candidat du parti aux présidentielles. La nationalisation de la vie politique se renforce, car à travers les partis c’est la nation qui s’unit pour les consultations électorales en dépit des distances, des intérêts contradictoires et des modes de vie différents. Deux forces sous-tendent la vie politique : le nationalisme et le sectionalisme. Le nationalisme, c’est d’abord une attitude vis-à-vis de l’étranger. Les États-Unis ne sont pas une nation comme les autres. Ils repoussent le machiavélisme, l’âpreté au gain, l’esprit de conquête des puissances européennes. Cette conception des relations internationales, ils l’imposent au continent américain. Lorsque les colonies espagnoles se révoltent contre leur métropole, les États-Unis se sentent directement concernés. L’Espagne songe-t-elle, au lendemain de Waterloo, à rétablir l’ordre avec l’aide de la France de Louis XVIII et la sympathie du tsar ? Le président Monroe n’hésite pas à faire savoir, dans son message du 2 décembre 1823, que ce sont d’injustes ambitions, que les États-Unis n’ont pas l’intention de se mêler des affaires de l’Europe et que l’Europe ne doit plus se mêler des affaires du continent américain, que les anciennes colonies espagnoles resteront indépendantes. De belles paroles qui font reculer la France et l’Espagne, mais c’est l’Angleterre qui profite de

l’affaiblissement espagnol et sa flotte qui protège l’indépendance de l’Amérique latine. D’une pierre deux coups : la déclaration de Monroe arrête la progression des Russes sur la côte pacifique et, au lieu de repousser la frontière méridionale de l’Alaska jusqu’au 51 e parallèle, ils se contentent d’une ligne qui correspond à 54°50’. Les États-Unis ne renoncent pas à s’étendre, bien au contraire. On sait que leur « destinée manifeste » les appelle à occuper la plus grande partie du nord du continent, peut-être à mettre pied à Cuba, sans aucun doute à nouer des liens commerciaux avec la Chine, à « ouvrir » le Japon à leurs navires (1853-1854). Cette fierté nationale, on la retrouve dans l’état des mentalités. La fête de l’indépendance, célébrée le 4 juillet, revêt l’aspect d’une fête nationale. L’espace d’une journée d’été, les Américains communient dans le souvenir et l’exaltation de la Déclaration d’indépendance, de la cloche de la liberté, des grands héros, des exploits inégalés des ancêtres. L’histoire, métamorphosée en légende, constitue le ciment de l’unité nationale. La biographie de Washington, qu’a écrite le pasteur Mason Weems, donne au premier président des États-Unis un rôle tout à fait exceptionnel et un caractère hors du commun 7 . Le drapeau, avec ses treize bandes qui rappellent les treize États fondateurs et ses étoiles qui symbolisent chaque État de l’Union, conforte le sentiment d’appartenance à la communauté nationale. Un hymne, écrit en 1814 sur un air anglais par Francis Scott Key au moment où les batteries britanniques bombardaient Baltimore, chante la gloire de la bannière étoilée et deviendra l’hymne national en 1931. Quelle fierté d’être américain ! Noah Webster, le lexicographe, publie l’American Spelling Book, puis l’American Dictionary of the English Language. James Fenimore Cooper, Nathaniel Hawthorne, Edgar Allan Poe, Herman Melville, sans oublier Washington Irving et le poète Walt Whitman, donnent à la littérature américaine ses premières lettres de noblesse. Des peintres, comme Thomas Cole, F.E. Church, plus tard Albert Bierstadt, se dégagent de l’influence européenne et chantent les merveilles de la nature américaine, tandis que George Catlin peint les paysages de l’Ouest et les Indiens. Dans le même temps, le particularisme des États n’a pas disparu. Il s’exprime dans le cadre d’une région, la section. Le sectionalisme a pris des allures agressives dans la Nouvelle- Angleterre de 1812-1814. L’esclavage rouvre les plaies. Cette fois-ci, le particularisme est vigoureux dans le Sud qui, en outre, se préoccupe de l’avenir de l’Ouest. Suivant que les nouveaux États seront ou non esclavagistes, le rapport des forces sera favorable ou défavorable aux États sudistes. Un compromis est adopté en 1820. Le Missouri entre dans l’Union en tant qu’État esclavagiste ; le Maine, en tant qu’État libre. Dans le territoire de l’ancienne Louisiane française, l’esclavage sera légal au sud, illégal au nord de la latitude qui correspond à 36°30’. Le compromis dit du Missouri préserve l’équilibre. En 1832, nouvelle crise. Un renforcement des barrières douanières satisfait le Nord industriel et inquiète le Sud. Sous l’autorité de Calhoun, la Caroline du Sud déclare nulle et non avenue la législation douanière et menace de quitter l’Union. Le président Jackson admoneste les récalcitrants, accepte la démission de Calhoun de la vice-présidence des États-Unis et promet un

abaissement graduel des droits de douane ; de quoi faire passer la pilule. Le Sud acquiert la conviction que, s’il veut protéger ses intérêts, il doit empêcher toute modification du rapport des forces politiques, que le jour où l’Union penchera du côté du Nord et de l’Ouest, c’en sera fini du Sud. Le sectionalisme ressemble à une ligne de défense contre un nationalisme triomphant. De 1841 à 1860, la vie politique est tout entière dominée par le problème de l’esclavage. Les positions se durcissent. Calhoun fait figure de doctrinaire de la sécession jusqu’à sa mort en 1850. Pourtant, rien de définitif ne semble arrêté. Le compromis de 1850 règle tant bien que mal le problème des territoires que les États-Unis ont acquis à la suite de leur victoire sur le Mexique. La Californie entre dans l’Union en tant qu’État libre et fait ainsi équilibre au Texas esclavagiste. Le commerce des esclaves est interdit dans la capitale fédérale. En contrepartie, une loi plus sévère permettra de mettre la main sur les esclaves fugitifs. Tous les territoires qui viennent de passer sous l’autorité des États-Unis choisiront s’ils établissent ou non l’esclavage à l’intérieur de leurs limites, étant entendu que le territoire de l’Utah et celui du Nouveau-Mexique sont ouverts à l’esclavage. L’esprit de conciliation ne survit pas à la loi de 1850. La crise s’aggrave. Le parti whig est le premier atteint. Il cesse d’exister à partir de 1852. Ses adhérents dans le Sud, les Cotton whigs, donnent la priorité à la défense de l’esclavage et à l’extension de la servitude dans les territoires de l’Ouest. Dans le Nord, les Conscience whigs pensent justement le contraire. Les premiers, déçus par les seconds, inquiets de l’évolution politique de l’Union, se mettent à voter démocrate. Conséquence prévisible : le parti démocrate est plus sensible qu’auparavant aux arguments des partisans de l’esclavage et devient insensiblement le parti de la « slavocratie ». Ce qui accentue encore les divisions entre les démocrates du Nord. Van Buren se détache peu à peu du parti pour participer à la naissance d’un mouvement, puis pour se présenter aux élections présidentielles de 1848 au nom d’une formation politique qui soutient le principe de la liberté du sol dans l’Ouest, d’un sol inaccessible aux propriétaires d’esclaves et accessible aux fermiers du Nord- Est. Un slogan résume leur programme : « Liberté du sol, liberté de parole, liberté des hommes. » Dix ans plus tard, la vie politique est sens dessus dessous. Un leader démocrate de l’Illinois, Stephen Douglas, croit avoir découvert la solution aux difficultés de l’Union. Il estime que le compromis du Missouri de 1820 est devenu trop contraignant, impossible à défendre pour un parti qui s’appuie à la fois sur le Sud, le Nord et l’Ouest, pour un éventuel candidat à la présidence qui ambitionnerait de rassembler un large électorat, pour un partisan déterminé du peuplement de l’Ouest. Pourquoi ne pas laisser à chaque territoire et aux États qui en naîtront le soin de décider s’ils accepteront ou non l’esclavage ? Ce serait la victoire de la souveraineté populaire. Douglas fait adopter par le Congrès en 1854 la loi du Kansas- Nebraska. Ce territoire, situé dans l’ancienne Louisiane française, sera divisé en deux. Ses habitants choisiront d’autoriser ou d’interdire l’esclavage, ce qui revient implicitement à annuler le compromis du Missouri. Le Sud est plutôt satisfait. Dans l’Ouest, les spéculateurs et

les compagnies ferroviaires se réjouissent bruyamment, car Douglas a trouvé le moyen d’attirer des colons, avec ou sans esclaves, sur des terres à mettre en valeur, donc en hausse constante. Mais dans le Nord, de la côte atlantique aux abords des Grands Lacs, quel tollé ! Des partisans du sol libre, des démocrates indépendants, des Conscience whigs, des abolitionnistes s’unissent spontanément pour fonder un nouveau parti, le parti républicain. Leurs objectifs ? Combattre l’esclavage et défendre leurs intérêts économiques (construction d’un chemin de fer transcontinental qui désenclaverait l’Ouest ; hausse des droits de douane qui stimulerait l’essor industriel du Nord). Dans la tourmente, le parti démocrate lui-même est menacé d’éclatement. D’ailleurs, les années 1850-1860 correspondent à de nouveaux clivages politiques. On voit, par exemple, apparaître alors l’Ordre de la bannière étoilée, dont les membres refusent de parler des structures du mouvement (« Je ne sais rien », répondent- ils invariablement, d’où leur surnom de Know Nothing), avec pour programme l’anticatholicisme et la xénophobie. De toute évidence, les modérés n’ont plus la situation en main ; le bipartisme ne joue plus son rôle. Tout concourt à enflammer les esprits. On se bat dans le Kansas entre partisans et adversaires de l’esclavage. Un sénateur fédéral se fait rosser à Washington par un représentant d’un État du Sud. En 1857, la Cour suprême met le feu aux poudres en rendant un arrêt au sujet d’un esclave, Dred Scott ; elle déclare qu’un Noir ne saurait être citoyen des États-Unis, que le compromis du Missouri viole le droit de propriété qu’a reconnu le cinquième amendement à la Constitution. En 1859, un esprit exalté, John Brown, pénètre en Virginie à la tête d’une bande de dix-huit hommes pour tenter de libérer les esclaves. Arrêté, condamné à mort, exécuté, il devient un martyr pour les abolitionnistes et l’incarnation des forces diaboliques pour les sudistes. Bref, les élections présidentielles de 1860 se déroulent dans une atmosphère survoltée. Le parti démocrate présente Stephen Douglas, mais un dissident, John Breckinridge, lui dispute les voix du Sud, tandis que John Bell réunit derrière lui d’anciens whigs, partisans de l’Union constitutionnelle. Le parti républicain se rallie à la candidature de Lincoln. Abraham Lincoln est né en 1809 dans le Kentucky, puis s’est installé avec sa famille dans l’Indiana et l’Illinois. Lincoln est un homme de l’Ouest, grand et robuste, peu soucieux d’élégance, simple. Garçon de magasin, commerçant, arpenteur, étudiant en droit, avocat à Springfield (Illinois), c’est un self-made man comme on les aime aux États-Unis. Dès 1834, la politique l’attire. Il se fait élire à l’assemblée législative de l’Illinois où il siège jusqu’en 1842. Quatre ans plus tard, il entre à la Chambre des représentants, mais n’est pas candidat en 1848. Homme d’expérience, il admire le président Jackson et montre une sensibilité certaine aux thèmes jacksoniens, mais il adhère au parti whig. Lors de la fondation du parti républicain, il n’hésite pas. Il n’aime pas l’esclavage. « L’esclavage, déclare-t-il, se fonde sur l’égoïsme de la nature humaine. S’opposer à son existence, c’est s’appuyer sur l’amour de la justice. » Il n’hésite pas davantage à soutenir le premier candidat du parti républicain aux élections présidentielles, le

général Fremont, en 1856. Puis, en 1858, il s’oppose à Douglas dans la campagne pour le siège de sénateur de l’Illinois. Ses idées, il les exprime avec la plus grande clarté et les débats entre Douglas et Lincoln éclairent les incertitudes de la vie politique américaine à la fin des années cinquante. Ce qui inquiète Lincoln dans l’esclavage, c’est que son extension fait courir un risque mortel à l’Union : « Ou bien les adversaires de l’esclavage l’empêcheront de s’étendre davantage et apaiseront l’esprit du peuple en le persuadant que cette institution est vouée à une disparition prochaine. Ou bien les défenseurs de l’esclavage l’aideront à se répandre jusqu’à ce qu’il devienne légal dans tous les États anciens et nouveaux du Nord et du Sud. » Abolitionniste ? Oui, mais avec modération. Ami des Noirs ? Non. L’Illinois est d’ailleurs un État libre qui refuse que les Noirs s’y établissent. Et Lincoln ne cache pas ses sentiments : « Je dirai donc que je ne suis pas et que je n’ai jamais été en faveur de l’égalité politique et sociale de la race noire et de la race blanche, que je ne veux pas et que je n’ai jamais voulu que les Noirs deviennent jurés ou électeurs ou qu’ils soient autorisés à détenir des charges politiques ou qu’il leur soit permis de se marier avec des Blanches. […] Dans la mesure où les deux races ne peuvent vivre ainsi, il doit y avoir, tant qu’elles resteront ensemble, une position inférieure et une position supérieure. Je désire, tout autant qu’un autre, que la race blanche occupe la position supérieure. » C’est dire combien la pensée et les opinions exprimées de Lincoln sont dépourvues d’ambiguïté. De plus, si le parti républicain l’a choisi comme candidat en 1860, c’est qu’une majorité ne voulait pas de William Seward, plus « radical », donc plus effrayant. Il faut le climat d’intolérance, l’exaspération du Sud pour voir dans le candidat républicain un dangereux extrémiste. Lincoln, c’est tout le contraire. Le programme républicain n’a pas changé depuis 1856. Tout au plus les militants s’acharnent-ils à répéter que l’éventuelle élection de Lincoln ne devrait pas entraîner la sécession des États du Sud. Mais plus que tout, le principal atout des républicains est la division de leurs adversaires. Les résultats du scrutin populaire le démontrent amplement.

De 1856 à 1860, les républicains ont gagné 500 000 voix. Remarquable progression. Elle n’aurait

De 1856 à 1860, les républicains ont gagné 500 000 voix. Remarquable progression. Elle n’aurait pourtant pas été suffisante pour leur donner la majorité absolue. Mais, dans le système électoral qui aboutit à la désignation du président, le collège électoral tend à déformer les résultats du scrutin populaire. Dans les dix-huit États libres, Lincoln a obtenu 1 838 000 voix, soit 98,5 % des suffrages qui se sont portés sur son nom, et 53,63 % des suffrages exprimés, ce qui lui donne 180 mandats de grands électeurs (28 mandats de plus que la majorité absolue). Il est donc l’élu du Nord, du Middle West, de la Californie et de l’Oregon, mais dans les États du Sud et même dans les Border States il a subi un échec prévisible et grave. Breckinridge remporte 72 mandats, provenant tous des États esclavagistes ; Bell, 39 mandats, issus des Border States. Quant à Douglas, avec 1 217 000 voix dans les États libres, il recueille 3 mandats, auxquels s’ajoutent 9 mandats que lui ont confiés des États esclavagistes. Le scrutin est donc dramatiquement sectionnel, le seul candidat vraiment national ayant été Douglas. Ces résultats mettent en lumière la crise politique que connaissent les États-Unis, la profonde division qui les déchire. À la fin de l’année 1860, ils sont en danger de mort.

1. Reckoning with Slavery : a Critical Study in the Quantitative History of American Negro Slavery, New York, Oxford University Press, 1976.

État libre.

3. John Calhoun est né en 1782. Il a fait ses études à Yale, puis est revenu dans sa Caroline du Sud natale où il a exercé le métier d’avocat. Sa carrière politique commence en 1808 ; il siège au Congrès fédéral de 1811 à 1817, remplit les fonctions de secrétaire à la Guerre de 1817 à 1825. Vice-président de 1825 à 1829 (sous la présidence de John Quincy Adams), il est réélu à cette fonction (sous la présidence d’Andrew Jackson) et démissionne en 1832 à la suite de la crise de la « nullification » (cf. p. 168). Il devient alors sénateur de la Caroline du Sud de 1832 à 1844, secrétaire d’État en 1844-1845, de nouveau sénateur de 1845 à sa mort en 1850. C’est dans son Discourse on the Constitution, publié après sa mort, qu’il recommande la mise sur pied d’un double exécutif, l’un pour le Sud, l’autre pour le Nord.

4. L’American Colonization Society, la Société américaine de colonisation, est fondée en 1816. Son but est d’aider les Noirs libres à s’établir en Afrique. Elle a, en conséquence, acheté des terres en Afrique occidentale et permis la création du Liberia en 1847. Mais très peu de Noirs acceptèrent d’aller en Afrique, à peine 10 000 avant 1860.

5. En 1826, un certain William Morgan, qui préparait une enquête sur la franc-maçonnerie, disparut mystérieusement dans le New York occidental. De là une réaction antimaçonnique qui fut principalement dirigée contre Jackson, lui- même franc-maçon, et la création d’un parti qui survécut de 1830 à 1836.

6. Le général Harrison mourut subitement, un mois après son entrée en fonctions, le 4 avril 1841. Pour la première fois dans l’histoire des États-Unis, un vice-président, John Tyler, succéda au président défunt et resta au pouvoir jusqu’à la fin du mandat de quatre ans. Tyler ne se représenta pas.

7. Le jeune George n’aurait pas supporté de mentir et avoua spontanément à son père qu’il avait cassé la branche d’un cerisier. Adolescent, il était doué d’une telle force qu’il pouvait jeter une pierre d’une rive à l’autre de la Rappahannock. Au combat, il était invulnérable, au point qu’un guerrier indien tira sur lui dix-sept coups de fusil sans parvenir à le blesser. Ajoutons à ces faits et gestes une piété inébranlable, un sens remarquable du devoir envers Dieu et les hommes et une infaillible sagesse.

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La guerre de Sécession

La guerre de Sécession, quatre ans d’histoire seulement, mérite un chapitre à elle seule. Comme toutes les guerres, elle a engendré de profonds changements, mobilisé les énergies de la nation, laissé une marque indélébile sur les esprits et les mentalités. C’est aussi et surtout un conflit fratricide, dans lequel des Américains ont combattu et tué d’autres Américains. Les géniales manœuvres de Lee, le triomphe stratégique de Grant, les victoires des Johnston ou de Beauregard, la tactique de la terre brûlée de Sherman, autant d’opérations menées, non pas contre les Mexicains ou les Anglais, mais contre les Yankees ou les sudistes. Les pertes humaines sont proportionnelles aux dimensions du drame. Le Nord a eu 360 000 morts, dont 30 % ont péri dans les combats et 70 % succombé aux maladies ou aux accidents. Dans le Sud, 90 000 morts sur le terrain, deux fois plus dans les hôpitaux. En tout, 630 000 morts et 400 000 blessés sur une population de 31,5 millions d’habitants. Un Américain sur trente a été victime des hostilités. Si l’on additionne les morts américains de toutes les autres guerres, on parvient au total de 680 000. Dans cette comptabilité macabre, la guerre de Sécession arrive largement en tête. Elle est la plus dure que les États-Unis aient menée, celle qui leur a coûté le plus cher en hommes et en matériel, qui fut longtemps dans les états-majors américains l’exemple, l’archétype de la guerre moderne, la première qui a été photographiée de bout en bout grâce à Mathew Brady, qui a utilisé de manière systématique les chemins de fer et le télégraphe, qui a mis aux prises des navires cuirassés, qui a recouru à l’emploi des fusils à répétition, des mitrailleuses, des sous-marins, la première dans laquelle les soldats ont creusé des tranchées et observé l’adversaire grâce à des ballons, la première enfin pour laquelle les Américains des deux camps ont fait appel à la levée en masse. Et elle a opposé les fédéraux habillés de bleu et les confédéraux habillés de gris. Bref, la guerre de Sécession n’est pas seulement l’accident le plus grave dans l’histoire du pays ; elle a été et continue d’être un traumatisme national.

Le déroulement de la guerre

Ses origines lointaines peuvent faire l’objet d’une analyse rationnelle. Ses origines immédiates relèvent de l’irrationnel. Comme si, dans le Nord et dans le Sud, plus personne ne faisait confiance à son intelligence et à celle de l’adversaire. De décembre 1860 à avril 1861, les événements se succèdent dans l’incompréhension et l’absurdité. Le détonateur, c’est l’élection de Lincoln. Du coup, les partisans de la sécession l’emportent dans le Sud, encore qu’une minorité importante, environ 40 %, ait souhaité qu’avant la rupture on tente la conciliation. Le mouvement n’est donc pas général. La décision est prise dans chaque État esclavagiste, compte tenu de la situation locale. Entre les hommes politiques, une correspondance a été échangée avant les élections présidentielles. Dès octobre, le gouverneur de la Caroline du Sud a écrit confidentiellement aux gouverneurs d’autres États du Sud pour proposer la sécession, si par malheur le candidat républicain l’emportait. Le 5 novembre, les assemblées législatives de l’État se réunissent pour désigner, conformément à l’usage que suit encore la Caroline du Sud, les grands électeurs. Lorsqu’il est évident que Lincoln sera le prochain président des États-Unis, le gouverneur convoque une convention pour débattre d’une éventuelle sécession. Les conventionnels, élus par le peuple, s’assemblent le 17 décembre. Trois jours plus tard, la Caroline du Sud décide, par 169 voix contre 0, de faire sécession. Deux déclarations d’indépendance sont simultanément adoptées. La première énumère les « causes immédiates » de la sécession. Avant tout, la menace qu’une victoire républicaine ferait peser sur les libertés des États, en particulier sur la liberté de maintenir l’esclavage et d’en étendre la pratique dans les nouveaux territoires de l’Ouest. La deuxième lance un appel aux autres États esclavagistes, souligne le bien-fondé des positions sudistes et la traîtrise des Yankees. Peu après, la convention propose que les États sécessionnistes envoient des délégués à Montgomery (Alabama) pour une convention générale qui s’ouvrirait le 13 février 1861. La Caroline du Sud a donné l’exemple. Tradition oblige depuis la crise de 1832. Calhoun est mort en 1850, mais ses idées lui survivent. Un scénario semblable se déroule dans le Mississippi, où la sécession est votée par une convention, 85 voix pour et 15 voix contre, le 9 janvier. Situation moins nette en Alabama. Les extrémistes disposent d’une faible majorité et parviennent à faire voter la sécession, le 11 janvier, par 61 voix contre 39. La veille, la Floride a franchi le pas (62 voix contre 7). La Georgie se décide à son tour le 19 janvier (208 voix contre 89) ; puis, la Louisiane, le 26 janvier, par 113 voix contre 17. Au Texas, rien ne se fait comme ailleurs. Sam Houston, le gouverneur, ne veut pas entendre parler de rupture avec l’Union. Une convention est élue malgré son opposition et vote le 1 er février, par 166 voix contre 8, la sécession ; le peuple confirme le choix dans la proportion de 75 %. En l’espace d’un mois, sept États ont quitté l’Union. On peut soutenir, ce que n’a pas manqué de faire le gouvernement fédéral, que la sécession n’est pas un droit que reconnaisse la Constitution de 1787. Mais elle a été décidée, on l’a vu, au terme d’un processus démocratique. Dans une large mesure, les partisans de l’Union ont pu s’exprimer. Plusieurs États ont profité de

l’occasion pour préciser qu’ils ne souhaitaient pas la réouverture de la traite. Consciemment ou non, les sécessionnistes refont l’histoire. Ils se sont inspirés de la Révolution de 1776 et de ce qui l’a immédiatement précédée ou suivie. Le Charleston Mercury écrit : « Le thé a été jeté par-dessus bord. » Imaginant que leurs intérêts et leur mode de vie sont menacés, les sudistes se retirent de l’Union, tout comme les colons avaient quitté l’Empire britannique. La Constitution, disent-ils, reconnaît l’esclavage et elle est sur le point d’être violée par les Yankees. En conséquence, le contrat qui lie les États entre eux a été rompu. Résister à l’oppression est un droit sacré. Tantôt, pourtant, la sécession est présentée comme une réaction légale et constitutionnelle, tantôt comme une décision révolutionnaire. La suite ressemble à un mécanisme que rien ne pourrait arrêter. Le 4 février, première réunion de la convention de Montgomery. À l’ordre du jour, l’élaboration et la rédaction d’une constitution, l’élection d’un président et d’un vice-président, la transformation de la convention en un Congrès provisoire. Les délégués travaillent d’arrache-pied. Ils élisent à la présidence Jefferson Davis, secrétaire à la Guerre de 1853 à 1857, sénateur du Mississippi ; à la vice-présidence, Alexander H. Stephens, un Georgien. Quant à la constitution, elle est rédigée en deux temps : un texte provisoire est adopté le 8 février ; un texte définitif est terminé à la fin de février et adopté le 11 mars. En moins d’un trimestre, une nation vient d’être fondée. Pour l’instant, rien ne laisse prévoir le déclenchement des hostilités. Pourquoi les sécessionnistes souhaiteraient-ils la guerre ? C’est tout le contraire. Ils ont intérêt à obtenir la reconnaissance de leurs nouvelles institutions, mais ils ont l’espoir d’y parvenir pacifiquement. Quant au gouvernement fédéral, il survit dans la confusion. Le président Buchanan arrive en fin de mandat ; il détient le pouvoir et n’a plus d’autorité. Il ne veut surtout pas créer l’irréparable et laisse faire, de peur qu’un geste maladroit ne mette le feu aux poudres. Et que faire ? Lincoln est investi, depuis son élection, d’une autorité morale, mais il n’a aucun pouvoir politique. La tradition (du moins jusqu’à 1936), c’est que l’élu de novembre n’accède à la présidence que le 4 mars suivant. Lincoln reçoit, consulte et se fait discret pour ne point inquiéter. Certes, il condamne la sécession. Dans le même temps, il tâche de rassurer et de lancer des appels à l’union nationale. Il promet de défendre la Constitution fédérale, comme le lui prescrit le serment qu’il prêtera lors de son entrée en fonctions. Et de ne pas renoncer à ce qui appartient à l’Union. Cela pose le problème des installations fédérales, notamment des forts fédéraux qui sont situés sur le territoire des États sécessionnistes. Le Sud ne croit pas à sa modération. Les esprits sont trop excités pour que les discours de Lincoln rassurent. Un républicain, c’est un abolitionniste, un « ami des Noirs ». Lincoln, c’est l’héritier de John Brown. Ni plus ni moins. Dans cette période de transition, pleine d’hésitations, d’appréciations erronées, deux incertitudes demeurent. Que vont faire les autres États esclavagistes, les huit États qui n’ont pas encore choisi leur camp ? S’ils vont en bloc d’un côté ou de l’autre, leur décision changera le cours des événements. Que se passera-t-

il là où les troupes de l’Union sont en contact avec les sécessionnistes ? Des coups de feu entraîneraient des hostilités et à partir de là tout serait possible. Or, il y a dans le port de Charleston une île surmontée d’un fort, Fort Sumter. La construction de l’ouvrage fortifié n’est pas terminée en 1860. Soixante hommes de l’armée fédérale y stationnent. Depuis le 20 décembre, ils appartiennent, d’après les autorités de la Caroline du Sud, à une armée étrangère. En dépit des efforts des modérés des deux camps, la tension monte. Fort Sumter devient un abcès de fixation. Le problème est d’autant plus épineux que depuis l’élection de Jefferson Davis, il ne s’agit plus d’un éventuel conflit entre l’Union et la Caroline du Sud, mais entre l’Union et la Confédération. Les troupes de Fort Sumter sont, en fait, prises au piège. Les sécessionnistes refusent de laisser passer des renforts et du ravitaillement. À la mi-avril, les provisions sont épuisées. Le président Lincoln a maintenant décidé d’envoyer une flottille de secours. Pas question d’abandonner la défense de l’Union. Pas question non plus d’engager le combat. Le président Davis répond avec la même netteté : ou bien les troupes fédérales évacuent le fort ou bien le fort sera attaqué. Dans l’après-midi du 7 avril, le général Beauregard transmet l’ultimatum au major Anderson qui commande à Fort Sumter. Refus d’Anderson qui, toutefois, prépare son départ pour le 15. Dans la nuit du 11 au 12, les négociations sont rompues. Les batteries du port ouvrent le feu sur le fort et contraignent, trente-quatre heures plus tard, Anderson et ses hommes à la reddition. Lincoln déclare alors les États du Sud en insurrection. C’est la guerre contre les « rebelles ». À Washington, le gouvernement fédéral lance un appel à 75 000 volontaires qui feront appliquer la loi. Dans les États du Sud qui n’avaient pas encore fait connaître leur décision, les hésitations se dissipent. La Virginie rejoint le 17 avril le camp de la sécession, malgré l’opposition des comtés de l’Ouest qui en 1863 s’érigeront en un État de la Virginie-Occidentale, partisan de l’Union. L’Arkansas entre dans la Confédération le 6 mai, suivi peu après par le Tennessee. La Caroline du Nord, coincée entre des États sécessionnistes, se rallie à eux le 20 mai. L’attitude du Maryland est décisive. S’il quitte l’Union, il isole la capitale fédérale et rend sa situation intenable. En fait, il hésite, puis reste loyal à Washington, tout comme le Delaware et le Kentucky, deux autres Border States. Le Missouri, enfin, divisé tout au long de la guerre, ne prend pas parti pour la Confédération qui désormais regroupe onze États esclavagistes sur quinze. Au contraire, les Indiens du Territoire indien, dont certains possèdent des esclaves, n’hésitent pas à manifester leurs sympathies pour la cause sudiste. Voilà donc deux camps prêts à s’affronter. À vrai dire, les clivages passent à l’intérieur des familles et des groupes sociaux. Lee aurait très bien pu devenir le général en chef des armées du Nord, mais il préféra accepter un commandement dans son État, la Virginie, tout en exprimant ses doutes sur la nécessité de maintenir l’esclavage et son hostilité à la sécession. Le sénateur Crittenden avait deux fils, l’un général dans l’armée fédérale, l’autre général dans l’armée confédérée. L’épouse du président Lincoln perdit ses trois frères, tués au

combat dans les rangs de l’armée sudiste, tandis que des parents de l’épouse du président Davis combattaient avec l’armée du Nord. Et puis, des deux côtés, on se berce d’illusions. On croit dur comme fer que la guerre ne se prolongera pas, que l’autre finira par comprendre l’absurdité de la situation, qu’il suffit d’un rien pour arrêter le carnage. Ici et là, on prend des mesures provisoires pour un conflit qui devrait se terminer dans quelques semaines, au pire dans une année. Et la guerre continue jusqu’en avril 1865. En 1861, les chances du Sud sont, semble-t-il, beaucoup plus élevées que celles du Nord. Tout l’effort des historiens consiste à expliquer, non pas pourquoi le Nord a gagné la guerre, mais pourquoi le Sud l’a perdue. C’est qu’au départ le Sud n’a aucune raison d’envahir le Nord. Il peut voir venir. Exister, c’est pour la Confédération la première et la principale des victoires. Si le Nord se décide à attaquer, comment parviendra-t-il à conquérir un territoire deux fois plus étendu que celui des treize colonies de 1776, sur lequel les sudistes résisteront pied à pied, avec une excellente connaissance du terrain, animés par un moral d’acier ? Sans oublier que le Sud dispose d’une meilleure armée. Les États-Unis ont alors une faible tradition militaire. Et des effectifs dérisoires : 10 000 à 11 000 hommes de 1820 à 1850, à peine 15 000 en 1861. Bon nombre des officiers supérieurs sont nés dans le Sud et, comme Lee, prennent le parti de défendre leur État natal. C’est le cas des deux Johnston, de Beauregard, de Stuart, de « Stonewall » Jackson. Quelques-uns, des sudistes également, restent fidèles à l’Union comme le général Winfield Scott, sur le point de prendre sa retraite, ou l’amiral Farragut. Les hommes du Sud ont aussi une habitude des armes à feu que n’ont pas ceux du Nord. Bref, la défense de la nation, la guerre et ses combats, c’est plutôt l’affaire du Sud. Au début de mars 1861, la Confédération lève une armée de 100 000 hommes, des volontaires qui devraient servir un an. Un mois plus tard, un tiers d’entre eux sont déjà sous les drapeaux. Au cours de l’été, nouvel appel, cette fois-ci de 400 000 volontaires qui serviraient trois ans. La conscription obligatoire est instaurée en 1862 pour les hommes de 18 à 35 ans, puis à 45 et 50 ans. Le gouvernement fédéral procède autrement. Le 15 avril 1861, Lincoln demande aux États de fournir 75 000 hommes qui resteront mobilisés pendant trois mois. En fait, 92 000 volontaires sont incorporés, souvent mal équipés, encore plus mal commandés, mais décidés à remplir leur tâche. Pendant ce temps, Lincoln s’appuie sur l’enthousiasme de ses compatriotes pour accroître les effectifs de l’armée régulière et de la marine. En juillet, le Congrès décide la levée d’une armée d’un million de volontaires. En 1863, il faut aller plus loin. Le Nord vote à son tour la conscription. Les États sont chargés de s’occuper du recrutement et doivent remplir des quotas qui tiennent compte du nombre de volontaires que chacun d’eux a déjà fournis. Les appelés sont tirés au sort et peuvent acheter un remplaçant ou verser 300 dollars pour se faire exempter. Le premier tirage au sort provoque des émeutes à New York. En fait, le Nord a surtout fait appel à des volontaires qui, bénéficiant de primes d’engagement, n’hésitaient pas à déserter pour s’engager et toucher la prime une deuxième fois.

Quoi qu’il en soit, la guerre de Sécession est bien une guerre des masses. Les effectifs engagés dans chaque bataille sont considérables pour l’époque. Les pertes, également :

7 000 morts et 45 000 blessés pour les trois jours de bataille de Gettysburg ; 30 000 morts et

blessés à la bataille de la Wilderness (5 et 6 mai 1864). Le système de mobilisation n’est pas au point : des engagements trop courts, une conscription mal assurée, des responsabilités

administratives que se partagent trop d’entités politiques. Aussi le camp qui parvient le plus rapidement à mettre sur pied une force militaire dispose-t-il d’un énorme avantage. C’est le cas du Sud. Si le conflit se prolonge, les contraintes démographiques se font sentir. Le niveau d’instruction des recrues tend à baisser. Le camp qui possède la population la plus nombreuse prend le dessus. Or, d’après le recensement de 1860, les onze États sécessionnistes comptent

5 449 467 Blancs ; les dix-huit États libres, 18 936 579 habitants. Auxquels il conviendrait

d’ajouter les 2 589 533 Blancs qui vivent dans les quatre États esclavagistes restés fidèles à l’Union. Et bien entendu, plus la guerre se prolonge, plus la force économique tient une place prépondérante dans l’estimation des chances de chaque camp. S’agissant de l’équipement, ni le Nord ni le Sud n’ont manqué de moyens. Le problème n’a pas été celui des insuffisances, mais celui des gaspillages, voire des détournements frauduleux. Et pourtant, que de besoins en uniformes, en baraquements, en tentes, en chevaux, en fourrage, en armes et canons de tous calibres, en munitions, en vivres ! Il faut compter un cheval ou un mulet pour deux soldats ; la ration journalière d’un soldat comprend une livre de pain, trois quarts de livre de porc salé ou une livre de viande fraîche, sans oublier le sucre, le café et le sel. Ce sont des troupeaux entiers de bovins qui suivent les armées. On a même tenté certaines expériences comme un mélange desséché de légumes et de pommes de terre. Pour transporter cette masse d’approvisionnements, le chemin de fer est indispensable. Les navires le sont également, puisque les fédéraux ont acheté ou construit 183 vapeurs, 43 voiliers, 86 péniches et loué 753 vapeurs, 1 080 voiliers, 847 péniches, 600 bateaux fluviaux. Des deux côtés, les responsables de l’intendance ont été des héros à leur manière. Le complexe militaro-industriel, pour reprendre une expression qu’inventera un siècle plus tard le président Eisenhower, prend une importance croissante. Crise des effectifs ? Crise des approvisionnements ? L’une et l’autre affaiblissent le Sud tardivement. La plus grave des faiblesses du Sud, c’est sans doute sa stratégie. En dépit des grands généraux ou bien à cause d’eux ! À commencer par Robert E. Lee. Il est né en 1807. Son père, lui-même général, a combattu aux côtés de Washington et Robert épousa la petite- fille du « père fondateur ». En 1824, il décide de préparer West Point et y entre l’année suivante. Élève remarquable, il sort au deuxième rang de sa promotion et choisit le génie, l’arme de l’élite américaine d’alors. La carrière d’un soldat réclame aux États-Unis une longue patience. Mais de 1846 à 1848, dans la guerre contre le Mexique, Lee ne cesse pas de s’illustrer et de capitaine passe au grade de colonel. Son talent principal réside dans son sens de l’espace. Il voit le terrain, le passage qui permettra de contourner les lignes ennemies,

l’emplacement idéal pour l’artillerie. Ses chefs le considèrent comme un officier exceptionnel. Winfield Scott, qui a commandé en chef l’armée américaine contre le Mexique, ne tarit pas d’éloges. Lee, dit-il, est « le meilleur officier que j’aie jamais vu sur le champ de bataille ». Ce n’est pas tout. Il est « non seulement le plus grand soldat d’Amérique, mais le plus grand soldat actuellement vivant ». Un compliment encore plus étonnant : « Si jamais l’occasion lui en est donnée, il se révélera le plus grand capitaine de l’histoire. »

La guerre de Sécession

grand capitaine de l’histoire. » La guerre de Sécession En 1862, Lee commande en chef l’armée

En 1862, Lee commande en chef l’armée de la Virginie du Nord, la principale force militaire de la Confédération, et ce n’est qu’en février 1865 qu’il est nommé général en chef de toutes les armées confédérées. Lee domine de sa personnalité tous les autres généraux, si brillants soient-ils. Certes, les chefs du Nord ne sont pas médiocres. McClellan, qui commande de novembre 1861 à novembre 1862, est un excellent organisateur qui défait Lee à deux reprises, mais il ne sait pas tirer parti de ses victoires et surtout hésite à engager une armée

qu’il a mise sur pied avec minutie et méthode. En fait, il faut attendre que Lincoln ait confié les responsabilités suprêmes à Ulysses S. Grant, c’est-à-dire 1864, pour que Lee ait en face de lui un adversaire à sa mesure. Il n’empêche que, malgré cet atout dans son jeu, l’armée sudiste n’a remporté aucun succès décisif. La guerre s’est déroulée sur trois fronts. À l’est, le front passe quelque part entre Washington et Richmond, les deux capitales, distantes l’une de l’autre d’environ cent cinquante kilomètres, séparées par des cours d’eau qui coulent d’ouest en est et constituent autant d’obstacles naturels. Pour chaque camp, l’objectif est de s’emparer de la capitale ennemie, un coup d’éclat politico-militaire qui pourrait mettre l’adversaire à genoux. Sur ce théâtre d’opérations, les champs de bataille sont situés en Virginie, avec une excroissance de la bataille dans le Maryland (Antietam en 1862) et en Pennsylvanie (Gettysburg en 1863). La stratégie de Lee repose sur une double possibilité : atteindre Washington soit par un assaut frontal, soit en contournant le gros de l’armée fédérale par la vallée de la Shenandoah ou en tentant d’encercler la capitale par une manœuvre au nord. Du côté des nordistes, le choix est à peu près le même, avec la possibilité supplémentaire qui est aussi une difficulté de recourir à la voie maritime pour faire débarquer des troupes à l’est de Richmond. À l’ouest, le front est plus flou, ne fût-ce qu’en raison des vastes espaces géographiques dans lesquels il se déplace. L’Ohio aurait pu être pour le Sud une excellente ligne de défense si la Virginie-Occidentale et le Kentucky n’avaient choisi le camp de l’Union. Le Cumberland et le Tennessee, deux affluents de l’Ohio, tiennent lieu de lignes de résistance secondaires. Peu de temps, il est vrai, puisqu’au début de 1862, les fédéraux s’emparent de deux forts (Fort Henry et Fort Donelson) qui leur donnent accès aux cours d’eau et par là à la région qui sépare les Appalaches du Mississippi. La bataille se porte alors sur le Mississippi, de Cairo (au confluent avec l’Ohio) à La Nouvelle-Orléans, en passant par Memphis et Vicksburg. Les fédéraux cherchent à couper la route de l’Ouest, donc à empêcher la circulation des hommes et des marchandises avec le Sud, et préparent, en utilisant les voies ferrées et les cours d’eau, une invasion du Sud par l’Ouest. La stratégie du Sud est ici strictement défensive. Le troisième front relève de la marine. Il se situe sur les océans et les cours d’eau. Dès le 19 avril 1861, Lincoln a annoncé le blocus des côtes du Sud. Le but est évident : étrangler l’ennemi en l’empêchant de s’approvisionner et de vendre ses productions. Le blocus manque au début d’efficacité : surveiller 5 000 kilomètres de côtes, c’est pour une marine, faible et mal préparée, une mission impossible. Les « forceurs de blocus » s’en donnent à cœur joie. Le gouvernement fédéral se met alors à acheter et à construire des bateaux à aubes, des vapeurs, des voiliers et des remorqueurs. En 1865, la marine du Nord compte 700 bâtiments et 50 000 matelots que commande David G. Farragut. Les ports sudistes sentent le poids du blocus. Résultats comparables sur les cours d’eau, en particulier sur le Mississippi. En 1862, la flottille confédérée qui gardait Memphis est détruite ; la même année, La Nouvelle-Orléans est prise grâce aux efforts conjoints de Farragut et du général Butler. Point de doute, le Sud a

très vite perdu la bataille navale. Certes, le Virginia, ex-Merrimac, cuirassé tout exprès, a coulé deux bâtiments fédéraux au large de Hampton Roads en mars 1862 et fait match nul avec un navire cuirassé fédéral, le Monitor. Une péripétie, si l’on se rappelle la supériorité navale du Nord. D’ailleurs, dès juillet 1863, Vicksburg tombe aux mains des fédéraux ; l’année suivante, Farragut s’empare de Mobile, sur le golfe du Mexique. Chattanooga sur le Tennessee passe à son tour, en novembre 1863, sous l’autorité des fédéraux. La guerre fluviale est bien perdue par le Sud. Ce n’est pas le cas sur le front de l’est. La bataille y fait rage. En juillet 1861 une première fois, en août 1862 une deuxième fois, les adversaires s’affrontent près du Bull Run, entre les deux capitales. Sans résultats, sinon que les deux armées perdent beaucoup d’hommes. La stratégie frontale a échoué. McClellan tente d’atteindre Richmond en débarquant une armée dans la péninsule qui sépare la James River de la York. Une bataille acharnée de sept jours fait 16 000 victimes du côté des nordistes, 26 000 du côté des sudistes (26 juin-2 juillet 1862). Lee essaye alors de déborder par sa gauche. Il pénètre dans le Maryland et livre bataille à Sharpsburg, près de la rivière Antietam. Échec, l’armée du Sud se retire. L’année suivante, nouvelle tentative qui mène les sudistes jusqu’en Pennsylvanie. À Gettysburg, Lee rencontre en face de lui George C. Meade. La bataille commence le 1 er juillet et s’achève le 3. Les sudistes sont battus. Meade les poursuit mollement et les laisse s’échapper. Que conclure de ces exemples ? Les stratèges américains n’ont pratiquement jamais combattu en dehors des États-Unis. Leur inspiration, ils la prennent chez les Français de la Révolution et de l’Empire qui ont pratiqué et théorisé la guerre des masses. Le modèle britannique, ils n’en veulent plus depuis longtemps. Au contraire, c’est la stratégie napoléonienne qui est devenue l’alpha et l’oméga : une guerre de mouvement avec un enveloppement par les ailes, des batailles qu’on estime décisives pour provoquer la défaite de l’adversaire, l’offensive à tout prix, l’enthousiasme patriotique qui soutient la levée en masse et repose sur l’idée de la nation en armes. Le livre de référence a été écrit par Antoine Henri Jomini, un Suisse qui a servi dans l’armée napoléonienne. Son Précis de l’art de la guerre, publié en 1838, est traduit en anglais en 1854. Il sert de base à l’enseignement stratégique que reçoivent les cadets de West Point. Chez les nordistes comme chez les sudistes, on poursuit les mêmes objectifs : faire porter l’effort maximal sur le théâtre principal des opérations, manœuvrer l’ennemi pour qu’il ne dispose pas là du gros de ses effectifs, conserver une foi inébranlable dans les vertus de l’offensive en dépit des armes nouvelles. À partir de 1864, le conflit entre dans une phase déterminante. L’homme de la décision s’appelle Grant. Il a quarante-deux ans. Après une carrière militaire relativement médiocre, il démissionne de l’armée en 1854. Pendant six ans, il fait des affaires, de mauvaises affaires à Saint Louis et dans l’Illinois. Lorsque la guerre éclate, il prend le commandement d’un régiment de volontaires. Et lui, l’inconnu, un peu ivrogne, mauvais élève, piètre commandant, remporte des victoires dans l’Ouest, à Fort Henry et Fort Donelson, à Shiloh

(avril 1862), à Vicksburg (juin 1863), à Chattanooga (novembre 1863). Lincoln qui a « essayé » beaucoup de généraux lui donne, en mars 1864, le commandement des forces de l’Union avec le grade de lieutenant général. Le voici pour la première fois de sa vie à Washington aux côtés du président des États-Unis. Il décide de mener une guerre d’usure contre Lee. À la tête de 100 000 hommes, il marche sur Richmond, se heurte aux sudistes à la bataille de la Wilderness. Les pertes sont lourdes. Maintenant, les combattants ont appris à creuser des tranchées et à s’y terrer. Ils savent que pour la plupart ils n’en reviendront pas et épinglent sur leur dos les papiers militaires qui permettront l’identification du corps. À coups de boutoir, sans se soucier du carnage, Grant atteint les abords de Richmond, s’empare de Petersburg au sud de la capitale sudiste. En l’espace de quelques semaines, Lee est réduit à la défensive. La Confédération tout entière, également. Avec 100 000 hommes, en effet, le général William T. Sherman a quitté Chattanooga en mai 1864. Il fonce sur le Sud, bouscule tout sur son passage, brûle, vole, détruit et entre le 2 septembre dans Atlanta qu’il met à sac. La guerre totale place les civils sur le même plan que les militaires. Sherman se remet en marche le 14 novembre pour atteindre l’océan cinq semaines plus tard. Des usines, des entrepôts, des ponts, des voies ferrées qu’il rencontre sur son passage, il ne reste plus rien. Ses soldats ont reçu l’ordre de vivre sur le pays et ne s’en privent pas. Savannah tombe le 22 décembre. En janvier, il se dirige vers le nord, traverse la Caroline du Sud et pénètre en Caroline du Nord. Aux environs de Richmond, Lee tente une dernière fois de desserrer l’étau qui se referme. Impossible. Cette fois, l’affaire est entendue. Le 9 avril 1865, Lee se rend à Grant dans le palais de justice d’Appomattox. Quelques confédérés continuent de se battre ici ou là. Mais le 10 mai, le président Jefferson Davis est fait prisonnier en Georgie. Le 26 mai, les dernières forces de la Confédération capitulent. La guerre est finie ; le Nord, vainqueur. Le Sud n’a pas su ou n’a pas pu saisir la chance qui lui avait été offerte au début du conflit. Une guerre longue ne pouvait que desservir la cause sudiste. Et pas seulement pour des raisons militaires.

Expliquer la défaite du Sud

La guerre s’est aussi déroulée sur le plan politique. À deux niveaux. Les États sécessionnistes ont fondé un État (au sens français du mot) avec sa Constitution, ses institutions, ses règles de fonctionnement. La Constitution confédérée n’est pas d’une originalité troublante. Elle s’inspire du modèle de 1787. Étant entendu que les confédérés donnent du texte des pères fondateurs l’interprétation qui leur convient. Le préambule ne fait pas référence à la souveraineté du peuple, mais à la souveraineté des États qui s’associent

dans l’indépendance. Confédération oblige. Et pourtant, il s’agit de créer un « gouvernement permanent fédéral ». Aucune mention n’est faite du droit de sécession. La procédure d’amendement peut être engagée si trois États en font la demande. L’esclavage ne saurait être supprimé, mais il est clairement indiqué que la traite ne sera pas rétablie. La clause des trois cinquièmes, qui avait fait, on s’en souvient, l’objet d’un compromis en 1787, survit. En revanche, le texte de Philadelphie est amélioré sur plusieurs points. Le président, élu pour six ans, n’est pas rééligible. Il dispose d’un droit de veto sur chaque article de la loi et n’est pas obligé, si un article lui déplaît, de mettre son veto sur la loi tout entière. Les membres du cabinet peuvent participer aux débats du Congrès. Les législateurs ne sont pas autorisés à voter des crédits que l’exécutif n’a pas réclamés, à moins qu’ils ne réunissent une majorité des deux tiers. Ce qui manque à la Confédération, c’est une cour suprême et même un véritable système judiciaire qui devait être mis sur pied et ne l’a jamais été. Dans la pratique, le président Davis a nommé un cabinet à l’américaine : un secrétaire d’État, un secrétaire au Trésor, un secrétaire à la Guerre, un secrétaire à la Marine, un postmaster general (chargé des Postes confédérales) et un attorney general (secrétaire à la Justice). Mais il s’est heurté à une difficulté majeure : comment gouverner un ensemble d’États qui ont fait sécession pour ne point obéir au gouvernement central ? De là, une instabilité certaine qui se marque par le nombre d’attorneys general (cinq) et de secrétaires à la Guerre (six). Sans parler des tiraillements entre le Congrès et les États eux-mêmes. Localisme et nationalisme n’ont pas cessé d’agiter la vie politique de la Confédération. Quoi qu’il en soit, les institutions fonctionnent à Richmond à peu près comme à Washington. La Confédération poursuit un deuxième objectif politique. La légitimité, c’est aussi la reconnaissance par les puissances étrangères, notamment par les deux plus importantes de l’époque, la Grande-Bretagne et la France. Le raisonnement des confédérés repose, une fois de plus, sur une assimilation historique. Ils ont quitté l’Union, soutiennent-ils, comme leurs grands-pères avaient quitté l’Empire britannique. La proclamation de la sécession a été suivie par la rédaction d’un texte constitutionnel et l’adoption d’institutions représentatives. Preuve que le processus démocratique est respecté, que la Confédération n’a nullement l’intention de faire machine arrière et de rentrer dans l’Union. La sécession est définitive. La Confédération est désormais une puissance comme une autre qui a droit au respect international. Un autre argument ne manque pas de poids. Les Anglais et les Français n’ont-ils pas besoin du coton du Sud ? En 1858, un sénateur de la Caroline du Sud s’était demandé, dans un discours public, ce qui se produirait si le coton du Sud ne parvenait pas en Europe pendant trois ans. « L’Angleterre s’effondrerait de tout son long et entraînerait avec elle le monde civilisé, à l’exception du Sud. Non, on n’ose pas faire la guerre au coton […]. Le coton est roi ! » En 1861, le gouverneur du Mississippi déclare à un journaliste britannique : « L’État souverain du Mississippi peut s’en tirer beaucoup mieux sans l’Angleterre que l’Angleterre sans le Mississippi. » Le Sud croit à cet argument. L’Angleterre et la France ne pourront pas négliger

le Sud qui fournit la matière première indispensable. En conséquence, si les considérations politiques et juridiques ne suffisent pas à emporter la conviction des responsables anglais et français, le roi coton, lui, écartera les dernières hésitations. De la Realpolitik, oui, en apparence, mais en fin de compte beaucoup de naïveté. Certes, le coton américain faisait tourner les manufactures du Lancashire, du nord et de l’est de la France. Mais l’accumulation des stocks est telle, au début de la guerre, que les industriels européens ne sont pas mécontents de ne plus rien recevoir pendant quelque temps. La « famine du coton » se fera sentir plus tard, à partir de 1862, et poussera alors les Anglais à développer de nouveaux centres de production, par exemple les Indes et l’Égypte qui fournissent un coton de moins bonne qualité, mais en grosses quantités. Le coton américain cesse d’exercer une dictature et ne remplit plus son rôle diplomatique. De plus, les sudistes n’ont pas compris que la Grande- Bretagne dépendait autant, sinon davantage, du blé américain. Or, les producteurs de blé se trouvent dans les États qui forment l’Union. Somme toute, si l’on s’en tient à des considérations économiques, le soutien britannique paraît acquis, à plus ou moins brève échéance, au gouvernement de l’Union. Les réflexions idéologiques vont dans le même sens. Ce sont les abolitionnistes, et non les propriétaires d’esclaves, qui bénéficient des sympathies du plus grand nombre. Le Sud jouit d’une image de marque très défavorable auprès des libéraux, des réformistes et des socialistes. Il incarne l’oppression sociale, l’odieux pour ceux qui ont lu la Case de l’oncle Tom. Un trait révélateur ? Dans l’hiver de 1862, 300 000 ouvriers du textile sont au chômage dans le Lancashire et le Yorkshire. Pas de coton, pas de travail, pas d’indemnités, la misère. Protestent-ils contre le blocus du Nord qui gêne les expéditions de coton du Sud vers l’Angleterre ? Pas du tout. Ils adressent une pétition au président Lincoln pour l’assurer que « nos intérêts s’identifient aux vôtres ». Reste les considérations diplomatiques. Napoléon III nourrit des ambitions sur le Mexique. Il préfère donc que les États-Unis soient divisés, affaiblis, et éprouve des sympathies pour le Sud. Ses adversaires en France soutiennent la cause du Nord. Mais, une fois pour toutes, il a choisi d’agir sur le plan international en collaboration étroite avec la Grande-Bretagne. Celle-ci proclame sa neutralité le 13 mai 1861 et admet le blocus, plus théorique que réel, des côtes sudistes, tout en mentionnant « certains États qui se donnent pour nom les États confédérés d’Amérique ». Le Sud n’a pas perdu l’espoir. En novembre 1861, deux de ses émissaires qui se rendaient en Angleterre sur un bateau anglais sont arrêtés, en haute mer, par des fédéraux. La crise éclate entre Washington et Londres. Des deux côtés, les modérés apaisent les tensions. En 1862, Napoléon III insiste auprès de ses alliés britanniques pour que la Confédération soit reconnue et que les deux puissances européennes tentent une médiation qui arrêterait les hostilités. Gladstone, l’homme fort du gouvernement britannique, semble céder en octobre. N’a-t-il pas déclaré, peu avant, dans un discours à Newcastle, que « Jefferson Davis et les autres responsables du Sud ont créé une

armée ; il semble qu’ils créent une marine et qu’ils ont mis sur pied, mieux que l’une et l’autre, une nation » ? Le Premier ministre, lord Palmerston, est plus prudent et se refuse à aller trop vite : « L’affaire est pleine de difficultés, observe-t-il, et ne peut être éclaircie que par des événements décisifs qui se produiront entre les armées en présence. […] Nous devons nous contenter de rester des spectateurs, tant que la guerre n’a pas pris un tour décisif. » C’est que le 22 septembre, Lincoln a lancé une proclamation d’émancipation des esclaves, qui prendra effet le 1 er janvier suivant. Un puissant argument en faveur du Nord ! Et puis, à Antietam, le 17 septembre 1862, les armées du Sud n’ont pas remporté le succès convaincant qui aurait conforté les partisans de la cause sudiste. Dans ces conditions, la Grande-Bretagne préfère attendre et faire attendre la France. Rien d’anormal dans cette attitude, si l’on se rappelle que Louis XVI a signé les traités de 1778 après avoir appris la victoire américaine de Saratoga. Les champions de la Realpolitik soutiennent les causes victorieuses. Pour le Sud, l’année 1862 fut sans aucun doute l’année des occasions perdues. Il faut ajouter que le déséquilibre économique entre le Sud et le Nord contraint la Confédération à gagner tout de suite ou à se résigner à la défaite. La domination des États du Nord est écrasante. Un journaliste de Virginie avait prévenu ses compatriotes. En cas de sécession, avait-il écrit, « nous ne pourrions plus nous vêtir, approvisionner nos fourneaux, labourer nos champs, faucher nos prés ». Il est vrai que les colonies américaines étaient encore plus faibles face à l’Empire britannique, mais elles avaient au moins l’avantage d’être protégées par les distances. Rien de tel pour mettre le Sud à l’abri. Dans cette guerre où les transports tiennent un rôle capital, le Nord possède le gros des forces navales et fluviales, les moyens industriels d’en construire davantage, l’essentiel des voies ferrées et les possibilités de stimuler l’essor des constructions mécaniques, des ressources charbonnières. La guerre accentue encore l’avance du Nord sur le Sud. La mobilisation des uns est compensée par l’immigration des autres et la croissance démographique se poursuit au profit des États du Nord et du Middle West. Au cours des années de guerre, 800 000 immigrants entrent aux États-Unis, c’est-à-dire sur le territoire de l’Union. L’emploi des machines se diffuse. Les innovations techniques se multiplient, comme la lampe à kérosène qui remplace les chandelles à l’huile de baleine, le lait condensé, la viande en conserve, la moissonneuse, la mécanisation de la tonte des moutons, etc. Le déplacement vers l’ouest continue :

300 000 personnes quittent l’Est, en pleine guerre, pour aller s’installer un peu dans les Grandes Plaines, beaucoup en Californie et dans les Rocheuses. Du coup, le Colorado où des mines d’argent et d’or sont exploitées devient un territoire en 1861, le Kansas un État en 1861 et le Nevada en 1864. Trois mesures économiques soulignent à gros traits l’expansion économique du Nord et de l’Ouest. La première date du 20 mai 1862. Le Congrès adopte la loi du homestead. Sur le domaine public qui a été arpenté, tout citoyen des États-Unis ou tout immigrant s’apprêtant à adopter la citoyenneté américaine peut recevoir gratuitement un lopin de 160 acres (soit 64

hectares), à condition qu’il s’y installe pendant cinq ans et qu’il verse un droit variant de 24 à 36 dollars. Après un séjour de six mois, il pourra se rendre propriétaire de son lopin en payant 1,25 dollar par acre, soit 200 dollars. La revendication de ceux qui souhaitaient des terres vierges à bon marché est satisfaite. En même temps que l’appétit des spéculateurs. La deuxième mesure est prise la même année, le 1 er juillet. Un chemin de fer transcontinental sera construit, qui partant de la vallée du Mississippi reliera au reste de l’Union la côte de la Californie. Deux sociétés privées se chargeront des travaux et seront propriétaires de chaque tronçon de la ligne. En contrepartie, elles recevront du gouvernement fédéral des prêts en argent et des allocations de terres qu’elles exploiteront ou revendront. Enfin, troisième mesure, un système bancaire national est créé en 1863 qui met un peu d’ordre dans la circulation monétaire sans instituer, pourtant, une banque centrale. Bref, l’Union a profité de la guerre pour poursuivre son décollage économique et prendre place parmi les grands centres industriels du monde. À côté du Nord, le Sud fait pâle figure. Il possède 14 500 kilomètres de voies ferrées, alors que le Nord en a 35 200 kilomètres. Il fabrique une locomotive quand son adversaire en fabrique vingt-cinq. Le règne du coton est menacé par le blocus et les nouvelles orientations de la production européenne des textiles ; les ressources alimentaires se font rares, à mesure que les combats se déroulent sur le territoire confédéré. Les finances ne cessent pas de s’affaiblir, au point qu’en janvier 1864, le dollar confédéré ne vaut plus que 5 cents. Les prix grimpent à une vitesse effrayante et le gouvernement de Richmond ne dispose pas des moyens de les arrêter. La tactique de la terre brûlée, à laquelle a recouru le général Sherman, porte de rudes coups à la production agricole et au capital du Sud. Non, décidément, le Sud ne peut pas se permettre de mener une guerre longue. Dès 1862, il aurait dû en prendre conscience.

Les effets immédiats de la guerre de Sécession

Au-delà des statistiques, qu’est-il resté de la guerre de Sécession ? Deux profonds changements qui ont imprégné les États-Unis pendant un siècle. Le premier de ces changements concerne la condition des Noirs. Il suffirait de noter que le 13 e amendement à la Constitution fédérale, proposé le 1 er février 1865 et définitivement approuvé le 18 décembre, a aboli l’esclavage et toutes formes de servitude volontaire. Mais que cet amendement n’ait été adopté qu’en 1865 éclaire l’attitude des Américains d’alors sur le problème noir. Au début, Lincoln ne fait pas la guerre pour libérer les esclaves, mais pour maintenir l’Union. Il l’a dit et redit. Par exemple, en 1862 : « Mon objectif essentiel dans ce conflit est de sauver

l’Union. Ce n’est pas de sauver ou de détruire l’esclavage. Si je pouvais sauver l’Union sans

libérer aucun esclave, je le ferais. Si je le pouvais en libérant tous les esclaves, je le ferais. Et

si je le pouvais en en libérant quelques-uns sans toucher au sort des autres, je ferais cela

aussi. » Lincoln s’est refusé à lancer une proclamation aux esclaves pour les inciter à se révolter. Il a témoigné de la plus grande prudence à l’égard des initiatives des chefs

militaires. En mai 1861, des esclaves virginiens, qui construisaient des fortifications pour les confédérés, se réfugient auprès du général Butler. Celui-ci déclare qu’ils sont assimilables à la « contrebande de guerre » et qu’en conséquence il ne les rendra pas à leurs maîtres. Lincoln approuve. Mais lorsque le général Fremont prend la décision, en septembre, de libérer tous les esclaves du Missouri, Lincoln proteste et annule l’ordre. Il agit de manière identique, en mai 1862, quand le général Hunter émancipe les esclaves de sa zone de commandement, le département du Sud, qui inclut en théorie la Caroline du Sud, la Georgie et la Floride. Les abolitionnistes ne cachent pas leur colère. Le président est, à leurs yeux, « irrésolu », « faible », « vacillant », « stupide ». Et Garrison ajoute : « Il n’a évidemment pas une seule goutte de sang anti-esclavagiste dans les veines. » De fait, Lincoln n’oublie pas que quatre États esclavagistes font encore partie de l’Union et qu’une décision hâtive pourrait les pousser, eux aussi, du côté de la sécession. Il sait aussi qu’aux élections présidentielles de 1860, 43 % des électeurs ne l’ont pas soutenu dans les États libres. Que bon nombre l’aient rejoint ensuite, soit, mais il reste dans l’Union des démocrates hostiles à l’émancipation qu’on

a vite fait de baptiser des copperheads, des serpents venimeux. D’ailleurs, les sentiments

d’hostilité aux Noirs se manifestent ouvertement. À l’armée d’abord, et il suffit de lire les lettres de soldats pour comprendre que la plupart ne se battaient pas pour l’émancipation des esclaves. Dans la population civile ensuite, car les émeutes de New York en 1863 contre la conscription se sont vite transformées en émeutes contre les Noirs. Il n’empêche que, dès 1862, l’opinion, le Congrès et le président évoluent sensiblement. Au printemps, le Congrès abolit l’esclavage dans le district de Columbia et dans les territoires qu’il administre. Le 22 juillet, Lincoln annonce à son cabinet qu’il proclamera l’émancipation des esclaves qui

habitent les États « rebelles », mais il attend les lendemains d’Antietam pour faire connaître publiquement sa décision. La proclamation prend effet le 1 er janvier 1863. Elle n’est pas dépourvue d’arrière-pensées diplomatiques. Quant à son efficacité réelle, il est permis d’en douter. Neuf Noirs sur dix vivent dans les États sécessionnistes, dont aucun n’est tombé sous l’autorité de l’Union. C’est ce qui fait dire à Seward : « Nous témoignons notre sympathie aux esclaves en les émancipant là où nous ne pouvons les atteindre et en les gardant dans la servitude là où nous pouvons les libérer. » Le geste a, malgré tout, valeur de symbole. Le Sud

et l’Angleterre le comprennent ainsi.

Quant aux Noirs du Nord, ils sont libres, mais le gouvernement fédéral refuse d’en faire des soldats. Seule, la marine fédérale a incorporé, dès le début du conflit, d’anciens esclaves et des Noirs libres. Les premières troupes noires de l’armée fédérale sont composées

d’esclaves en fuite, à La Nouvelle-Orléans au cours de l’été de 1862, puis en Caroline du Sud. Les abolitionnistes protestent une fois de plus, car ils estiment qu’un Noir soldat deviendrait un citoyen à part entière ou pour le moins un citoyen qui jouirait des droits les plus élémentaires. Après la proclamation de l’émancipation, le gouvernement fédéral change d’attitude. Il accepte que 180 000 Noirs s’engagent dans l’armée et 30 000 dans la marine. Sous le commandement d’officiers blancs et dans des unités spéciales. En conclusion, si Lincoln n’a pas voulu être un leader révolutionnaire, il n’en a pas moins fini par tenir le rôle de président de l’émancipation. Signe des temps : en 1864, il pousse la convention républicaine, qui vient de le désigner pour défendre les couleurs du parti dans les prochaines élections présidentielles, à approuver le projet du 13 e amendement. Au sein de la Confédération, les comportements sont tout autres. Les esclaves continuent de servir leurs maîtres. Si l’on ne commence pas par cette observation, on ne comprend pas comment l’armée sudiste a pu se former, combattre, se ravitailler et ne rien craindre sur ses arrières. Les esclaves ont continué à travailler dans les champs, ont été loués à des industriels, sauf à servir de briseurs de grève comme à Richmond en 1864. Ils ont construit des fortifications, fait la cuisine des soldats, conduit les chariots de l’intendance. Les hôpitaux les ont employés comme infirmiers. À peine 200 000 ont rejoint le camp des nordistes. C’est qu’il n’était pas facile de s’échapper et que pendant longtemps les Yankees se battent loin des plantations. Mais les relations entre maîtres et esclaves évoluent, à mesure que le conflit se prolonge. L’absence des premiers rend les seconds plus indispensables. La raréfaction des produits alimentaires contraint les esclaves à chercher ailleurs la nourriture que les maîtres se devaient de leur fournir. Le travail à la ville et dans les usines suscite de nouveaux comportements. À l’extrême fin de 1864, le président Davis propose que des esclaves soient incorporés dans l’armée sudiste. Une mesure d’urgence qui résoudrait la crise des effectifs, mais annoncerait une libération prochaine. La proposition se perd dans les sables. À mesure que la situation militaire se dégrade, l’idée fait son chemin, au milieu des protestations les plus véhémentes. Donner des armes aux esclaves, c’est encore un tabou qui fait frémir d’indignation et provoque la peur. Un général confédéré résume l’argument : « Si les esclaves font de bons soldats, toute notre théorie de l’esclavage est fausse. […] Le jour où nous en ferons des soldats sera le commencement de la fin de la révolution. » Un de ses camarades ajoute : « La pire des calamités qui puissent tomber sur nous serait que nous gagnions notre indépendance grâce à la valeur de nos esclaves. » Et pourtant, en mars 1865, le pas est franchi. Lee persuade le monde politique de la Confédération que les esclaves se battront bien, mais il ne réussit pas à le convaincre qu’en contrepartie ils devront être libérés. Peu importe d’ailleurs. La mesure vient trop tard ; elle ne sera pas appliquée. Il faut dire que la mobilisation des esclaves aurait fait perdre tout son sens à la sécession et que la guerre serait apparue encore plus absurde. Cette évolution montre néanmoins que la condition des Noirs a changé, mais que le problème de leur place dans la société américaine est loin d’être réglé en

1865. Dans l’Union comme dans la Confédération. La guerre a provoqué un deuxième bouleversement des mentalités. L’Union symbolise et garantit désormais une forme de démocratie. Depuis la Déclaration d’indépendance, le peuple exprimait sa souveraineté par l’intermédiaire des États et du gouvernement central. Les premiers passaient pour plus proches des citoyens. C’est ce qu’avait soutenu Jefferson, avant qu’il ne devienne président des États-Unis ; c’est ce qu’avait rappelé John Calhoun. Le débat sur l’esclavage, puis la guerre ont renversé les conceptions traditionnelles. Ce sont les partisans de l’« institution particulière » qui, de 1836 à 1844, ont imposé au Congrès la « règle de la muselière » ; eux encore qui ont restreint la liberté de parole et de pensée dans le Sud ; eux enfin qui ont combattu le principe de la liberté individuelle. De plus, les planteurs sont riches, puissants, et le système qu’ils incarnent entrave le travail des petits, des simples, des hommes ordinaires. La slavocratie, c’est la tyrannie. Son point d’appui, ce sont les droits des États. Au contraire, le gouvernement fédéral représente la souveraineté populaire, les libertés, la démocratie. C’est ce que dit Lincoln avec force, lorsqu’il rend hommage, le 19 novembre 1863, aux morts de Gettysburg : il faut que les vivants poursuivent l’œuvre des disparus, « que nous soyons résolument engagés à ce que ces morts ne soient pas morts en vain, que cette nation, sous la direction de Dieu, naisse une nouvelle fois à la liberté et que le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ne disparaisse pas de notre terre ». Le peuple découvre que ses seuls porte-parole siègent à Washington. Le patriotisme à l’égard de l’Union, c’est sa nouvelle religion ; le président est son prophète. Ce prestige rejaillit sur la personne de Lincoln. Lentement, certes, le « vieil Abe » jouit d’une popularité grandissante. Sans doute parce qu’il est modeste et aisément accessible, qu’il savait peu en entrant à la Maison-Blanche et qu’il a appris vite et beaucoup, qu’il a commis des erreurs dans la conduite de la guerre mais qu’il a su découvrir Grant et lui conserver sa confiance, qu’il a consolidé l’autorité du président sur son cabinet et sur le Congrès, qu’il a su métamorphoser le parti républicain en un parti majoritaire. Tout cela ne revêt une importance décisive qu’après le 14 avril 1865. Ce jour-là, cinq jours après Appomattox, Lincoln se rend au théâtre Ford de Washington où l’on donne une comédie anglaise, Notre cousin américain. Il est l’homme de la victoire, vient d’être réélu pour un deuxième mandat et s’apprête à reconstruire l’Union. Un acteur raté de vingt-six ans qui veut venger le Sud, à demi fou, John Wilkes Booth, pénètre dans la loge du président, tire sur Lincoln, saute sur la scène en criant : Sic semper tyrannis ! et s’enfuit. Il sera abattu peu après ; quatre de ses complices seront pendus, quatre autres condamnés à la prison 1 . Le lendemain, à 7 h 30, Abraham Lincoln est mort. En dehors de la Confédération, c’est la consternation. On pleure dans les rues. Des millions de personnes s’alignent le long de la voie ferrée qu’emprunte le train mortuaire de Washington à Springfield (Illinois). Pour beaucoup et surtout pour la population noire, Lincoln est un martyr qui a été crucifié, un autre Christ qui s’est sacrifié pour son pays. L’histoire se mue en une épopée tragique. Mais le discours que le président a

prononcé le 4 mars lors de son entrée en fonctions, est encore dans toutes les mémoires :

« Sans méchanceté à l’égard de personne, avec charité pour tous, avec fermeté pour défendre la justice telle que Dieu nous a enseigné à la voir, efforçons-nous […] de panser les blessures de la nation et [de construire] une paix juste et durable. » En dépit des cris de vengeance, dans le Nord comme dans le Sud, et du drame qui vient de secouer les États-Unis, une grande majorité des Américains aspire à la réconciliation nationale.

1. Beaucoup d’hypothèses ont été échafaudées sur l’assassinat de Lincoln. Ce qui est certain, c’est que Booth a réuni autour de lui quelques mauvais garçons, des espions et des déserteurs de la Confédération. Ils avaient l’intention d’assassiner le président, le vice-président Andrew Johnson et le secrétaire d’État William Seward. L’assassin désigné de Johnson n’accomplit pas son geste. Seward fut blessé à coups de poignard. Quant à Booth, il échappa à ses poursuivants jusqu’au 26 avril et fut alors abattu dans une ferme de Virginie. Le complot a-t-il revêtu une plus grande ampleur ? On l’a dit en soulignant que Booth avait été tué pour éviter un jugement. C’est une hypothèse très fragile.

7

Le triomphe de l’Amérique industrialiste

À la fin du XIX e siècle, la guerre de Sécession paraît à la fois proche et lointaine.

Beaucoup d’anciens combattants vivent encore et continuent d’égrener leurs souvenirs. Impossible d’oublier le conflit fratricide, même si l’intégration des Noirs dans la société américaine ne préoccupe plus les Américains. Pourtant, les États-Unis de 1900 sont bien différents de ceux de 1865. L’industrie l’emporte sur l’agriculture ; la ville, sur la campagne. Aucun garde-fou ne parvient à contenir le capitalisme, la nouvelle religion d’une société qui croit dans l’évangile de la richesse. Seul, le populisme alimente la contestation dans la dernière décennie.

La Reconstruction

Au sortir de la guerre civile, les États-Unis affrontent un problème capital, dont dépend leur avenir. Pendant quatre ans, onze États ont fait sécession et porté des coups très durs à l’esprit d’union. Maintenant qu’ils ont été vaincus par la force des armes, comment les réintégrer dans la nation ? En un mot, comment surmonter une crise politique, morale et spirituelle qui a menacé l’existence même des États-Unis ? La Reconstruction, c’est la réponse à ces questions. À vrai dire, Lincoln a défini une ligne de conduite : pardon immédiat aux membres de la Confédération qui acceptent de prêter serment à l’Union, soutien aux citoyens des États sécessionnistes qui souhaitent former des gouvernements loyaux, mise en place de gouverneurs militaires aussitôt que la « libération » d’un État sera achevée. Dès le mois de décembre 1863, il va plus loin encore. Si 10 % des citoyens d’un État « rebelle » (et les citoyens sont ceux qui ont voté dans les élections présidentielles de 1860) prêtent serment à l’Union, ils pourront constituer un gouvernement, à condition que l’esclavage ne figure plus dans la Constitution et disparaisse de la réalité quotidienne. Ce gouvernement sera alors reconnu comme le « véritable gouvernement de l’État ». Trois États ont emprunté cette voie

en 1864 : le Tennessee, l’Arkansas et la Louisiane. S’ils l’ont fait, c’est qu’ils ne sont plus entre les mains des Confédérés et que l’armée du Nord y a suffisamment progressé pour qu’une décision politique puisse être prise. L’attitude de Lincoln est modérée : pas de bouleversement dans les relations entre les États, retour au statu quo le plus rapidement possible. Au fond, le président démontre, une fois de plus, qu’il est un whig et non l’un de ces affreux black Republicans que dénonce la propagande sudiste. L’ennui, c’est que 10 % des électeurs de 1860 font un bien modeste « noyau », pour reprendre le mot du président, mais ils seront « ce que l’œuf est à la poule. Nous aurons bientôt la poule en couvant l’œuf plutôt qu’en l’écrasant ». Le Congrès ne partage pas cet avis. Un sénateur de l’Ohio, Benjamin F. Wade, et un représentant du Maryland, Henry Winter Davis, font adopter en juillet 1864 une législation plus rigoureuse. Un gouverneur militaire surveillera la réintégration des États « rebelles ». Lorsque 50 % au moins des citoyens blancs d’un État auront prêté un serment de loyauté, une convention sera élue qui abrogera la sécession et abolira l’esclavage. Les hasards du calendrier donnent une arme à Lincoln. La proposition de loi est adoptée moins de dix jours avant la fin de la session du Congrès. Il suffit au président de ne pas la signer pour qu’elle n’entre pas en vigueur (procédure du pocket veto). L’escarmouche révèle un double conflit : entre les « radicaux » et les modérés, entre le Congrès et la présidence. C’est un conflit qui promet de s’envenimer, lorsqu’il faudra décider du sort des principaux responsables de la Confédération, des biens confisqués et de leur distribution éventuelle, de la condition des Noirs émancipés. Président de la victoire, auréolé d’un prestige qui accroît son influence, Lincoln aurait pu l’emporter sur les prétentions du Congrès. Son successeur ne dispose pas des mêmes atouts. Andrew Johnson est né en Caroline du Nord en 1808. Il s’est installé dans le Tennessee où il a exercé le métier de tailleur. Il ne savait alors ni lire ni écrire. C’est sa femme qui lui a enseigné des rudiments d’instruction. Cet autodidacte ne tarde pas à s’intéresser à la politique. Le voici qui occupe diverses fonctions électives et qui siège de 1843 à 1853 à la Chambre des représentants avant d’accéder au poste de gouverneur du Tennessee. De 1857 à 1862, il est sénateur. Ses idées politiques font de lui un anticonformiste. Comme la plupart des sudistes, il défend les couleurs du parti démocrate, mais déteste le principe du droit à la sécession. Lorsque le Tennessee entre dans la Confédération, Johnson reste fidèle à l’Union et le président Lincoln fait de lui le gouverneur militaire de l’État avec rang de général de brigade. Allié des républicains, il n’éprouve aucune sympathie pour les Noirs. Défenseur des droits des États, il soutient le gouvernement fédéral dont l’influence ne cesse de s’étendre. Partisan d’une stricte politique monétaire, il collabore avec les milieux d’affaires et leurs porte-parole qui préfèrent l’inflation. Rejeté par ses anciens amis, tenu à l’écart par ses alliés, Johnson est un homme seul. Si Lincoln le choisit en 1864 pour briguer la vice-présidence, c’est qu’il veut témoigner de sa volonté de réconcilier tous les Américains honnêtes et loyaux. Président par accident, Johnson n’a pas la stature de

son prédécesseur. Dans le système politique qui prévaut aux États-Unis en 1865, son accession à la magistrature suprême est une aberration. On le lui fait bien sentir. Le Congrès croit venu le moment d’imposer ses volontés à la Maison-Blanche. Pourtant, Johnson n’a pas l’intention d’innover. La politique qu’il mène, c’est celle que Lincoln a définie. Il recourt à son droit de grâce pour pardonner aux anciens « rebelles » ; il s’efforce de faire rentrer dans l’Union les États sécessionnistes en exigeant d’eux qu’ils acceptent l’abolition de l’esclavage et annulent les ordonnances de sécession. Que les anciens confédérés prêtent un serment de loyauté et ils recouvreront leurs biens ! À l’exception, toutefois, des plus hauts dignitaires, civils et militaires, des juges et des législateurs. En Caroline du Nord, il donne instruction au gouverneur militaire de réunir une convention qui amendera la Constitution de l’État et procèdera à une normalisation. En Virginie, dans l’Arkansas, en Louisiane et dans le Tennessee, Johnson reconnaît les gouvernements qui ont été mis sur pied conformément aux recommandations de Lincoln. Au Congrès, seule une poignée de démocrates unionistes soutient la Reconstruction présidentielle. Quant aux républicains, ils sont divisés. Les conservateurs s’estimeraient satisfaits si l’ancienne classe dirigeante du Sud était écartée du pouvoir. Les « radicaux » vont plus loin. Les États du Sud, disent-ils, ont volontairement quitté l’Union ; ils se sont suicidés et ne constituent plus aujourd’hui qu’une province conquise. Leur réintégration dépend du Congrès comme dépend du Congrès l’accession des territoires au rang d’États. D’ailleurs, poursuivent les « radicaux », il est temps que la présidence cesse d’étendre son pouvoir. Quant aux « rebelles » qui ont joué un rôle actif, il faut les châtier. Les Noirs doivent avoir le droit de voter et jouir de l’égalité complète avec les Blancs. Ainsi, soutenu par une masse de nouveaux électeurs, le parti républicain s’implantera enfin dans le Sud et imposera pour de longues années sa suprématie au plan national. Dans l’opinion publique du Nord, le programme « radical » bénéficie de trois avantages. Les États du Sud, dès qu’ils sont réadmis dans l’Union, s’empressent d’élire aux fonctions publiques d’anciens sécessionnistes convaincus. Au lendemain de l’arrêt des combats, ils adoptent des codes noirs qui maintiennent les anciens esclaves dans une condition inférieure. Enfin, Johnson reste un politicien maladroit, une personnalité qui suscite plus d’inimitiés que d’amitiés, un autoritaire qui n’a pas d’autorité. De quoi renforcer les « radicaux ». En 1866, le conflit éclate entre le législatif et l’exécutif. Le gouvernement fédéral, en effet, a créé en mars 1865 le Bureau des réfugiés, des affranchis et des terres abandonnées, plus connu sous le nom de Bureau des affranchis. Sa mission ? Aider les esclaves émancipés et les Blancs les plus pauvres, en leur donnant des vivres et des semences. Un an plus tard, pour répondre aux codes noirs, le Congrès décide d’élargir les compétences du Bureau qui pourrait, grâce à des commissions militaires, faire passer en jugement toute personne accusée d’avoir privé les Noirs de leurs droits civiques. Anticonstitutionnel, répond Johnson, qui fait observer que le Congrès ne peut pas légiférer dans les États tant qu’ils n’ont pas réintégré l’Union. Le

Congrès brise le veto présidentiel. Nouveau veto à l’encontre d’une loi, celle du 9 avril 1866 qui accorde aux Noirs les mêmes droits civiques qu’aux Blancs. Le Congrès passe outre une deuxième fois et prend la précaution d’adopter un 14 e amendement à la Constitution qui contient les mêmes dispositions, sera une condition sine qua non pour le retour dans l’Union des États sécessionnistes et est approuvé le 28 juillet 1868. À la fin de l’année 1866, la tension s’aggrave. C’est que les élections législatives de novembre ont été un succès pour les républicains, en particulier pour les « radicaux ». Dès lors, le président perd le contrôle de la Reconstruction. Le Sud est divisé en cinq districts militaires, dans lesquels est appliquée la loi martiale (loi du 2 mars 1867). Les États sécessionnistes sont appelés à convoquer de nouvelles conventions, élues au suffrage universel masculin (seuls les anciens responsables de la Confédération sont exclus), qui devront garantir aux Noirs le droit de vote et adopter le 14 e amendement. Si les États refusaient de se plier à ces recommandations, les généraux commandant les districts en assureraient l’application (lois des 23 mars et 19 juillet 1867, loi du 11 mars 1868). Pendant ce temps, le Sud souffre des conséquences de sa défaite militaire. Là où les combats se sont déroulés, les ruines s’accumulent. Dans le nord de la Virginie, par exemple, en Georgie le long de l’itinéraire qu’a suivi l’armée de Sherman. Partout, des récoltes saccagées, des bâtiments incendiés, le bétail abattu témoignent de l’âpreté des combats. Les quelques industries que possédait le Sud sont arrêtées. L’argent se fait rare et la valeur des propriétés a dégringolé. C’est que 4 millions d’esclaves ont été émancipés. Pour les anciens propriétaires, la perte en capital est considérable. Elle s’élève sans doute à plusieurs milliards de dollars. Et que deviendront les Noirs ? Vont-ils continuer à travailler sur les plantations de leurs anciens maîtres ? Se laisser aller à la joie de la délivrance et refuser tout effort ? Obtenir des terres et les cultiver ? Autant de questions qui suscitent parmi les Blancs une angoisse que le racisme accroît encore. Les mythes ont la vie dure, surtout celui de l’infériorité de la race noire et de la nécessité des relations inégalitaires entre Blancs et Noirs. Les Blancs du Sud ont d’autres sujets d’inquiétude. Ils imaginent volontiers que, pour aider les Noirs et tirer parti de la situation, des profiteurs se sont abattus sur la Confédération. Ces Yankees qui débarquent dans les États du Sud sont baptisés carpetbaggers. En arrivant, ils ne possédaient pour tout bien qu’un méchant sac de toile (carpet bag). Ils forment « des bandes d’aventuriers itinérants, des trafiquants, trop dépravés, dissolus, malhonnêtes et dégénérés pour obtenir les places inférieures dans les États qu’ils ont quittés ». Débordant de cupidité, dépourvus de scrupules, prêts à faire argent de tout, ils ne cherchent qu’à saisir le pouvoir en se servant des Noirs. Ils bénéficient du soutien des scalawags (du nom du bétail de l’île de Scalloway en Écosse), des traîtres à la cause sudiste, des hommes « vils, assoiffés de revanche, sans principes, appartenant à cette espèce mesquine, paresseuse, dégoûtante dont ne veulent ni les bouchers ni les chiens ». Le portrait que dressent les sudistes ne laisse pas d’être excessif et terriblement injuste. Les carpetbaggers sont des Américains comme les autres

qui vont chercher fortune dans le Sud, à l’exemple de ceux qui sont partis et continuent de partir pour l’Ouest. Ils s’efforcent d’acheter des terres, de construire des voies ferrées et des usines, de faire du commerce. Ce sont aussi d’anciens combattants qui, une fois démobilisés, ont choisi de rester dans le Sud, ou bien des enseignants, des ministres du culte, des employés du Bureau des affranchis qui croient en leur mission. Ils ne sont ni plus ni moins honnêtes que les autres catégories de la population. L’animosité qu’ils suscitent résulte de la guerre et de la fermeture du Sud au monde extérieur. Quant aux scalawags, ce ne sont pas nécessairement les rebuts de la société qui viennent ramasser les miettes du festin, mais souvent des unionistes qui n’ont pas pu, au temps de la slavocratie, exprimer leurs points de vue. Les Noirs, dépourvus d’expérience politique, aisément intimidés par une liberté qu’ils viennent d’acquérir, ont souvent fait confiance aux uns et aux autres, bien qu’entre ces trois groupes qui forment le parti républicain des États du Sud des conflits n’aient pas manqué de surgir. Est-ce à dire que les gouvernements des États sont tombés aux mains de Noirs incapables, corrompus, et de profiteurs qui ont pillé les richesses du Sud ? Un journaliste du Nord a publié en 1873 une description de la Caroline du Sud, sous le titre The Prostrate State (« L’État prostré »), dans laquelle il dresse un tableau effrayant de la vie politique, en particulier de la Chambre des représentants : « Le président est noir, écrit-il, les portiers sont noirs, le greffier est noir, les garçons de course sont noirs, le président de la commission des Finances est noir, le chapelain est noir comme du charbon. Derrière certains pupitres siègent des types d’hommes qu’on ne trouverait pas en dehors du Congo. […] C’est la lie de la population qui a revêtu les habits de leurs prédécesseurs intelligents et leur impose le règne de l’ignorance et de la corruption. […] La barbarie l’emporte sur la civilisation […]. [C’est] la plus ignorante des démocraties que le monde ait connue. » Trois quarts de siècle plus tard, Margaret Mitchell fait dire à l’un de ses personnages d’Autant en emporte le vent que tous ceux qui comptaient dans le bon vieux temps ne sont plus rien maintenant. Tout cela est exagéré. Émancipés, les Noirs jouissent de leur liberté de mouvement et attendent avec impatience que le gouvernement fédéral leur accorde « quarante acres et une mule » pour qu’ils mènent la vie d’agriculteurs indépendants. Vaine attente ! Beaucoup se précipitent vers les écoles qu’a créées le Bureau des affranchis et apprennent à lire. Ils obtiennent le droit de vote non sans mal. Encore faut-il préciser que pour faire disparaître les dernières hésitations, le Congrès adopte le 26 février 1869 le 15 e amendement (approuvé le 30 mars 1870) qui interdit à un État de priver l’un de ses citoyens du droit de vote à cause de sa race, de sa couleur ou de sa condition servile antérieure. Certes, les Noirs se font élire dans les assemblées législatives des États qui ont appartenu à la Confédération. Mais ils ne sont majoritaires qu’en Caroline du Sud ; ce qui n’a rien de scandaleux, puisque la population noire de l’État l’emporte du point de vue quantitatif sur la population blanche. Ailleurs, les élus noirs détiennent au mieux de 15 à 20 % des fonctions électives. S’il y a eu des lieutenants- gouverneurs, des membres du pouvoir exécutif de l’État qui ont été désignés parmi les Noirs,

aucun gouverneur n’est noir. De 1868 à 1877, 6 % seulement des représentants fédéraux des États du Sud sont noirs. En tout, 14 Noirs ont siégé à la Chambre des représentants, 2 au Sénat. Point d’esprit de revanche parmi eux, mais le désir de collaborer avec les Blancs, une corruption aussi largement répandue que parmi les politiciens blancs, une politique conservatrice dans tous les domaines, sauf en matière de droits civiques. La révolution sociale ne s’est pas produite. La gestion financière n’est ni géniale ni catastrophique. Les structures économiques ne sont pas bouleversées. Mais ce qui choque les conservateurs du Sud, c’est que les anciens esclaves tiennent maintenant une place dans le système politique. Ils crient au loup, mais la bergerie n’est pas menacée. Les plus déterminés d’entre eux recourent à la violence et rejoignent le Ku Klux Klan. Il a été fondé à Pulaski (Tennessee) en 1866. À sa tête, le général Nathan Bedford Forrest, de l’armée confédérée. Forrest occupe le poste de Grand Sorcier, entouré des Dragons, des Titans, des Géants et des Cyclopes, tous chargés d’administrer l’association. Revêtus de cagoules et de robes blanches, travaillant main dans la main avec les Fils du Sud, la Société de la rose blanche, les Chevaliers de la croix noire, la Fraternité blanche et les Chevaliers du camélia blanc, ils sont jusqu’à 550 000 dans le Tennessee, l’Alabama, la Caroline du Sud et la Caroline du Nord, la Louisiane. L’ennemi, c’est le Noir, le scalawag, le carpetbagger, qu’on terrorise, qu’on bat, qu’on tue, qu’on empêche par la violence de se rendre au bureau de vote. Les États réagissent dès 1868. Officiellement dissous en 1869, le Klan disparaît en 1871 après le vote de lois répressives par le Congrès. Il renaîtra une cinquantaine d’années plus tard. Mais voilà que brusquement à Washington le conflit politique prend une autre tournure. Les « radicaux » ne se contentent plus de neutraliser la présidence. Ils craignent qu’elle ne retrouve un jour les moyens de nuire à leur Reconstruction et cherchent à limiter ses pouvoirs. En 1866, ils ont enlevé au président le droit de désigner les nouveaux membres de la Cour suprême. En 1867, ils décident que le président devra faire contresigner ses ordres à l’armée par le commandant en chef. Le 2 mars, ils votent une loi sur la nomination des fonctionnaires civils (Tenure of Office Act) qui entre en vigueur malgré le veto de Johnson. Désormais, le Congrès interdit au président de retirer leurs fonctions aux membres de son administration qui ont été nommés avec l’approbation du Sénat ; lorsque le Congrès ne siège pas, une destitution temporaire est possible ; pour devenir définitive, elle doit être acceptée par les sénateurs. Les législateurs veulent ainsi protéger les fonctionnaires qui partagent leur hostilité à Johnson et empêcher le secrétaire à la Guerre, Stanton, l’ami des « radicaux », de perdre son précieux poste d’observation. Le Congrès accentue son offensive. Profitant de la décision du président, au cours de l’été 1867, de remplacer Stanton par Grant, la Chambre des représentants entame une procédure d’impeachment à l’encontre de Johnson. L’assemblée donne son accord par 128 voix contre 47 le 22 février 1868. Le dossier est transmis au Sénat et comprend onze chefs d’accusation, tous

centrés sur la violation du Tenure of Office Act. Le procès du président commence le 30 mars devant le Sénat, transformé en haute cour et présidé par le président de la Cour suprême. Johnson, aidé par ses avocats, soutient que la loi viole la Constitution, car le pouvoir de nommer entraîne celui de révoquer. Ses adversaires déclarent que le Congrès peut préciser les termes de la Constitution, que le président a le tort de ne pas se plier à une loi parfaitement constitutionnelle et qu’en agissant ainsi il s’expose à une juste condamnation. Le 16 mai, réquisitoires et plaidoiries sont terminés ; le Sénat décide de voter sur le dernier des chefs d’accusation qui résume les dix autres. Trente-cinq sénateurs jugent le président Johnson coupable et demandent qu’il soit démis de ses fonctions ; dix-neuf sont d’un avis contraire. À une voix près, la majorité des deux tiers n’a pas été atteinte : sept républicains ont préféré s’unir à douze démocrates. Après un deuxième vote sur les articles 2 et 3 de l’accusation, qui donne des résultats presque identiques, le Sénat se résout à ajourner ses débats sine die. L’échec des « radicaux » paraît surprenant, car les contemporains s’accordent à attester l’impopularité de Johnson et l’on sait, après avoir lu le compte rendu du procès, dans quelle atmosphère passionnée il s’est déroulé. Mais, d’une part, la défense a su démontrer que le Tenure of Office Act n’était pas irréprochable (la Cour suprême reconnut en 1926 que l’argumentation de Johnson était correcte ; la loi avait été abrogée depuis longtemps). D’autre part, des considérations politiques ont également été prises en compte. Chasser Johnson de la Maison-Blanche, oui, mais qui le remplacera ? En l’absence d’un vice-président, la charge devait revenir à Wade, qui présidait le Sénat. Wade avait préparé la liste de ses secrétaires. « Radical » lui-même, il s’était entouré de « radicaux ». Quelques républicains conservateurs hésitèrent tout à coup et se refusèrent à choisir entre la peste et le choléra. Ils se rappelèrent que des élections présidentielles auraient lieu en novembre, qu’il valait mieux compter sur un candidat plus proche de leurs conceptions, capable au surplus de réunir sur son nom une majorité d’électeurs. Leur choix s’était porté sur le général Grant et la convention nationale du parti républicain avait adopté leur point de vue, précisément dans la deuxième quinzaine de mai. Dans ces conditions, n’était-il pas préférable que Johnson termine son mandat ? En fait, ce qui met un terme à la Reconstruction, ce n’est pas que Grant succède à Johnson et soit réélu en 1872. La preuve en est que même au cours du premier mandat de Grant, le Congrès prend des mesures concernant le Sud. Officiellement, la Reconstruction s’achève en avril 1877, lorsque les dernières troupes fédérales quittent le Sud, en l’occurrence la Caroline du Sud et la Louisiane. Trois explications rendent compte de l’évolution. En premier lieu, les conservateurs ont retrouvé le pouvoir dans les États de l’ancienne Confédération. C’est fait, entre 1869 et 1871, en Virginie, en Georgie, en Caroline du Nord et dans le Tennessee. En 1875, le Texas, l’Alabama, l’Arkansas, le Mississippi suivent l’exemple. À la fin de 1876, le candidat républicain, Rutherford B. Hayes, a frôlé la défaite. Son succès, il le doit à une si faible marge que, pour éviter toute contestation, il ne peut éviter d’élaborer

un compromis (tout informel) avec les démocrates, y compris ceux du Sud. L’heure de la conciliation a sonné. Sur la crise de la guerre civile, le rideau tombe. Somme toute, la victoire des conservateurs dans les États du Sud découle de la lassitude du Nord, notamment des milieux d’affaires, fatigués d’une agitation brouillonne de leurs alliés, les républicains « radicaux ». Ils aspirent au retour au calme, qui sera aussi un retour aux affaires. Le grand vainqueur de la Reconstruction, c’est sans doute le capitalisme industriel. De plus, la crise financière de 1873 a annihilé l’esprit de croisade. Les républicains sont déconsidérés par des scandales qui ont éclaboussé l’entourage du président Grant et d’autres affaires qui, dans les États du Sud, aboutissent à faire du parti démocrate le parti de la réforme. L’opinion publique nourrit des préoccupations plus matérielles que spirituelles. Le sort des Noirs ne l’intéresse plus guère. De temps à autre, un politicien à court d’inspiration « agite la chemise sanglante », c’est-à-dire rappelle les souffrances de la Grande Armée de la République, l’armée du Nord, et l’iniquité des soldats de la Confédération, la division tragique du pays, la glorieuse attitude des républicains et la détestable politique des démocrates. Cette rhétorique rapporte peu. L’unanimité du pays se reconstruit au détriment des Noirs. En 1876, la Cour surprême estime que le 14 e amendement n’a pas pour but de confier au gouvernement fédéral la protection des droits civiques. Les États sont désormais libres de fixer à leur guise le cadre des relations interraciales. Au moyen d’artifices juridiques, quand ce n’est pas par l’intimidation, les Noirs du Sud perdent leur droit de vote. La ségrégation dans les écoles, les hôpitaux, les moyens de transport devient peu à peu une habitude, jusqu’au moment où, en 1896, la Cour suprême en reconnaît la légalité 1 . Si les règlements et les décisions juridiques ne suffisent pas à maintenir les Noirs à leur place, il arrive que la foule recourt au lynchage : 187 par an de 1889 à 1899 dont 80 % dans le Sud, d’après les statistiques officielles qui, de toute évidence, sous-estiment la triste réalité. L’esclavage a disparu ; la discrimination lui succède.

Le capitalisme sauvage

À peine la guerre civile s’achève-t-elle, l’optimisme reprend vigueur. Rien ne semble impossible : des millions de kilomètres carrés à mettre en valeur, des matières premières et des métaux précieux à exploiter, un vaste marché commun que protègent des barrières douanières un peu plus élevées depuis 1861 (malgré un léger abaissement postérieur à 1870), des immigrants qui se pressent en grand nombre sur les quais de New York, de Boston et de Philadelphie, des hommes politiques qui se dévouent, corps et âme, à l’essor économique du pays, comment ne pas croire dans l’avenir radieux des États-Unis ? Certes, des esprits chagrins se demandent si, tout compte fait, la guerre de Sécession n’a pas retardé le

développement économique et ruiné pour longtemps le Sud. Les énormes distances alourdissent les coûts de transport. Les nouveaux venus manquent de qualification professionnelle. Qu’à cela ne tienne ! Horatio Alger exprime à merveille le goût de la réussite, l’admiration pour le self-made man, la conviction que la fortune se ramasse au coin de la rue. Au moment où il meurt, en 1899, il a publié 119 livres qui portent des titres significatifs :

Fame and Fortune (la Gloire et la Fortune), Only an Irish Boy (Un simple petit Irlandais),