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LONGUE-VILLE La cité ambulante Illustrations Mise en pages Guillaume Tavernier Textes Laurent B Relecture Morgan

LONGUE-VILLE

La cité ambulante

Illustrations Mise en pages

Guillaume Tavernier

Textes

Laurent B

Relecture

Morgan Lamboley

LONGUE-VILLE La cité ambulante Illustrations Mise en pages Guillaume Tavernier Textes Laurent B Relecture Morgan Lamboley

À Edouard, né pendant une traversée de Longue-Ville. Belle et longue vie mon fils.

Je tiens ici à remercier les tipeurs pour leur soutien indéfectible, mois après mois. C’est réellement un plaisir d’écrire pour des lecteurs aussi attentifs et impliqués que vous.

Et, encore une fois, merci Guillaume d’enluminer mes textes. Créer Longue-Ville en sachant que mes écrits seraient illustrés par tes dessins a été vraiment motivant. On recommence ?

Laurent B

Merci à Laurent pour sa disponibilité. Et oui, on recommence !

Petite dédicace à mes enfants (ils ne la verront pas, ils n’ont jamais ouvert un de mes livres) et à ma femme pour son soutien indéfectible !

Et une grosse bise à Benjamin Treilhou pour son aide sur la couverture !

Guillaume

Imprimé en Espagne par Estugraf en janvier 2019 Dépot légal : février 2019 ISBN 978-2-490181-03-2 Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit est réservé pour tous pays.

par quelque procédé que ce soit est réservé pour tous pays. 70 grande rue La Barre

70 grande rue La Barre en Ouche 27330 MESNIL EN OUCHE

Ce projet, ce livre, n’existerait pas sans l’accompagnement des Tipeurs. C’est grâce à eux que nous avons pu construire la cité ambulante. Je tiens donc à les remercier ici chaleureusement.

Yonobi, SabCyr69, Cedric2209, Lobo, Irivial, Nitro, Falindir, Anthony, Nicolas Baijot, Nicolas Muzet, Atika, Patrick, douce, Nicolas, Sebastien baktov sugar, Ecole Draconique Rothonoise, ORP & Dragon Mouche Longane, snnooze, fyl, Olivier Vaudelet, davyg, Mathieu, bphilibert Yohan, Cryoban, Fynrod, Mr PadRPG, Klow, Nurmfing, SubSony Frédéric Reinold, Grimrhok, Nefal, Emmanuel Mugnier, Ethariel FrancoisR, Prfct_idea, Morkheer, dabompre, Harmelinde, Claude Madtroll, Fred Joly, Marc de Grinéomanoir, Piou Quentin KENARLIKDJIAN, glamourous_sam, Elarwin, Olivier Miralles thomrey, J2N, Ric, Athabaska, Magimax, Caherwain, PeskyThePhooka Tom, Vincent Martin, Littlerogue, nicolas08b, Andrea, Frédéric Giraud Antoine, Buggy, ben_ken_hobbit, Sieur Jean-Michel, Brunoleo Marc, Charles Dexterward, Bwarevince, Geoffrey Dubuisson, Denix haenelst, Emmanuel Deloget, MisterTi, ketzal, Emmanuel Benoit-Alexandre, Laurent B, Alystayr, Equites, Ludo Spherik John Grumph, Sebastien, Sandoval

MisterTi, ketzal, Emmanuel Benoit-Alexandre, Laurent B, Alystayr, Equites, Ludo Spherik John Grumph, Sebastien, Sandoval

SOMMAIRE

SOMMAIRE INTRODUCTION 5 Chapitre I LONGUE-VILLE 8 Chapitre II KIZAR 18 Chapitre III LA TRAVERSÉE

INTRODUCTION

5

Chapitre I LONGUE-VILLE

8

Chapitre II KIZAR

18

Chapitre III LA TRAVERSÉE

34

Chapitre IV LE BIVOUAC

50

Chapitre V TALEQ

60

Chapitre VI LA CRÊTE DU DRAGON

72

Chapitre VII BAL’LOR

84

Chapitre VIII LES STEPPES ORIENTALES

96

Chapitre IX RITES ET COUTUMES

106

Chapitre X FARSAN

118

Jouer dans Longue-Ville

131

Tableau des pistes de scénarios

132

Tableau des PNJ

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Scénario : LA MENACE MOLTOTH

143

Autour de Longue-Ville

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INTRODUCTION

jb akjha kj aha kjh akja hk j kja k ajh a kjh k INTRODUCTION Ce

Ce livre a été conçu pour atteindre un double objectif : décrire la cité itinérante de Longue- Ville comme le ferait un guide touristique et servir de cadre d’aventure à vos histoires en utilisant votre système de règle préféré.

Au fur et à mesure des dix chapitres, chacun décrivant une étape de la ville nomade ou un aspect de la vie de ses habitants, le lecteur découvrira ce peuple singulier que sont les Taganoles.

Dans le même temps, le MJ relèvera des amorces de scénarios à chaque page (cf tableaux récapitulatifs en fin d’ouvrage) ainsi que de nombreuses descriptions illustrées (lieux, personnages non joueurs (PNJ), coutumes, objets…), bien utiles lorsque les personnages joueurs (PJ) empruntent des voies qui n’étaient pas prévues dans le scénario initial.

Après un premier chapitre dédié à la présentation de Longue-Ville (raison d’être de la caravane, histoire, données chiffrées…), le second décrit Kızar, la ville-étape située dans les steppes occidentales, au nord-ouest du continent d’Austerion. Le troisième chapitre est consacré à la traversée, c’est-à-dire à tout ce qui constitue la vie courante des habitants de Longue-ville, Taganoles comme passagers, lors des longues journées de déplacement. Le quatrième s’intéresse lui aux bivouacs de la caravane, ces pauses nocturnes où la cité nomade reprend la forme d’une bourgade avec ses « quartiers », ses passerelles, ses jardins et tous les travers de la vie en société. Le cinquième chapitre dépeint Taleq l’étape sur les contreforts ouest de la Crête du Dragon, et tout ce que les nomades ont mis en place pour se préparer à la très éprouvante traversée de la chaîne montagneuse, décrite dans le chapitre six. Le septième volet est lui dédié à Bal’lor, l’autre cité-escale. Outre la description de bâtiments propres à cette ville, le lecteur découvrira comment l’on y soigne les voyageurs que la Crête du Dragon a mis à mal. Le chapitre huit décrit les steppes orientales, moins arides que celles de l’ouest, mais dont les occupants sont tout aussi dangereux pour la cité mobile que ceux de l’ouest. Le neuvième chapitre s’intéresse aux rites et coutumes taganoles, ce qui permet au lecteur de mieux comprendre le fonctionnement de la société nomade, y compris en dehors de la cité-caravane. Enfin, le dixième chapitre décrit Farsan la ville-étape à l’extrémité est du périple de Longue-Ville.

En fin d’ouvrage ont été placés quelques aides destinées au MJ pour « jouer dans Longue- Ville » : un scénario, des tableaux récapitulatifs, des objets, des animaux

Enfilez vos vêtements les plus chauds, couvrez-vous le visage, munissez-vous d’une arme et en route pour les grandes steppes !

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Chapitre I

PRÉSENTATION

aha kjh akja hk j kja k ajh a kjh k Chapitre I PRÉSENTATION « …

« … Longue-Ville ! Le nom de la ville- caravane du peuple taganole est synonyme de gigantisme, de démesure. Bien sûr, la première image qui vient à l’esprit lorsqu’on évoque la cité itinérante est celle des kazmoths, ces animaux colossaux sans lesquels la traversée des steppes septentrionales serait impossible. Et les véhicules que ces bêtes portent, ou tirent, sont tout autant disproportionnés. Imaginez qu’une cabine, cette habitation arrimée au dos de l’une de ces gigantesques créatures, est capable d’abriter plusieurs dizaines de voyageurs. Sans parler des carrioles ou des remorques, ces logements ou entrepôts sur roues qui transportent encore plus de voyageurs ou de marchandises. À la taille, il faut ajouter le nombre. Au gré des saisons, la quantité d’attelages varie, mais les nomades s’imposent un quorum de véhicules. Dès lors, il n’est pas surprenant que la colonne s’étire sur des centaines et des centaines de furlongs ; et que les habitants de Longue-Ville se comptent plus souvent en milliers qu’en centaines. Ce gigantisme s’explique par le défi que relèvent les Taganoles plusieurs fois par an : relier Kızar à Farsan, et inversement, en traversant la très inhospitalière Crête du Dragon, avec quantité de passagers et un volume de marchandises à n’en plus finir. La distance entre les deux extrémités du trajet se mesure en centaines de lieues et surtout en semaines, égrenées au pas lent des kazmoths. Chaque soir, le bivouac marque une étape supplémentaire du périple avec son lot d’incidents, de dangers évités et de menaces à

venir. Ces lieux de repos, construits au fil des traversées, sont ceints d’un muret de pierre à l’intérieur duquel il est plus facile d’assurer la protection des véhicules garés en cercles. Comme sur un navire au long cours, le chef de la caravane, l’Ukhaantaï, dirige la ville avec fermeté. Pour la protéger, il dispose d’éclaireurs montés sur de petits animaux adaptés aux steppes, les fâlteqs. Ces nomades, entraînés et équipés pour le combat, représentent la force armée de la cité-itinérante. Et pour anticiper les tensions qui pourraient apparaître entre les voyageurs, l’Ukhaantaï a tout un réseau d’yeux et d’oreilles dans les véhicules. À l’instar d’une cité ordinaire, Longue-Ville accueille toutes les professions nécessaires à son bon fonctionnement : forgeron, soigneur… Chacun d’eux dispose d’un véhicule lui permettant de mettre en œuvre ses compétences : forge, infirmerie… La ville-caravane abrite aussi des personnes que l’on ne trouve dans aucune autre ville :

des gouvernantes, ces nomades chargées de veiller sur les passagers d’un même attelage ; des « apparaisseurs », ces mages taganoles aux pouvoirs si particuliers… De la sorte, Longue-Ville possède les attributs d’une cité ordinaire. Mais sa mobilité, les conditions extrêmes dans lesquelles elle évolue, les dangers auxquels elle doit faire face, la rendent extraordinaire et unique. »

Extrait de l’ « Addendum au Complément au Compendium du Voyageur Averti » rédigé par Anselme dit « le baguenaudeur » fils d’Abélard Bohardu dit « l’itinérant »

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Quelques chiffres sur Longue-Ville

Quelques chiffres sur Longue-Ville Il serait faux de croire que la ville-caravane est assemblée selon un

Il serait faux de croire que la ville-caravane est assemblée selon un modèle immuable. Les difficultés rencontrées, variables selon le moment de l’année, le volume de passagers et de marchandises à convoyer, la disponibilité en véhicules et en animaux… font que la structure de la cité taganole varie d’un voyage à l’autre. Cependant, certaines constantes existent dans la composition de la longue colonne. Tout d’abord, Longue-Ville a besoin d’avoir une taille minimale pour affronter les défis et les dangers des steppes. Un convoi de trop petite dimension aurait toutes les chances d’être attaqué et de ne jamais arriver à destination. Ceci explique pourquoi les Taganoles ne prennent jamais la piste avec moins de cinquante attelages, tous types confondus, soit une population d’au moins cinq cents habitants. À ce décompte il faut ajouter certains véhicules qui participent quoi qu’il advienne au périple, en raison de leur fonction essentielle : la cuisine roulante, le fourgon-armurerie, les cellules… Il arrive même que les nomades fassent le choix d’intégrer plusieurs exemplaires de ces attelages particuliers lorsque le convoi est exceptionnellement important. La proportion de cabines et de véhicules à roues, elle, est tout à fait variable. Elle dépend d’abord de la disponibilité des uns et des autres,

1 : Présentation

et du souhait des passagers d’être transportés de telle ou telle manière. D’autres facteurs entrent aussi en jeu, notamment le risque de voir la Crête du Dragon très encombrée par la neige, situation défavorable aux carrioles et aux charrettes, malgré leurs hauts essieux. Pour ces deux derniers types de véhicules, leur nombre ne dépend que de la proportion de passagers et de marchandises que les nomades ont décidé de convoyer. Les petites charrettes, c’est-à-dire celles tirées par des animaux de taille « conventionnelle », en comparaison aux immenses kazmoths, ne sont pas considérées ici, car elles ne participent au voyage que dans sa première partie, tout au plus. À cet agglomérat de hautes et lentes constructions, se déplaçant au rythme des kazmoths, il faut ajouter les dizaines d’éclaireurs qui assurent, montés sur leurs fâlteqs, la sécurité de Longue-Ville dans les steppes. Pour évaluer leur nombre, on peut considérer qu’il existe au moins deux éclaireurs par kazmoth. Ainsi, en fonction de la proportion de voyageurs et de leur capacité à s’entasser dans des cabines ou des carrioles modestes, on estime que la population de Longue-Ville est bien souvent de plus de mille personnes, voire de plusieurs milliers pour les plus gros convois. Le nombre de Taganoles varie, lui, d’un nomade pour cinq à huit hôtes, la plupart du temps.

les plus gros convois. Le nombre de Taganoles varie, lui, d’un nomade pour cinq à huit

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Tradition et expérience

Tradition et expérience La traversée des steppes par la ville-caravane est pratiquée par les Taganoles depuis

La traversée des steppes par la ville-caravane est pratiquée par les Taganoles depuis des siècles. Au fil des années, les nomades ont développé des techniques, des habitudes qui facilitent cet éprouvant voyage et, surtout, assurent la réussite de ce périple long de centaines de lieues. Pour le profane, le comportement des Taganoles de Longue-Ville s’explique par leur croyance en ce qu’ils appellent le « Grand- Tout ». Mais les hôtes des nomades auront vite fait de se rendre compte que chaque conseil, chaque interdiction a sa justification. Et tout manquement aux recommandations peut avoir des conséquences fatales. La connaissance qu’ont les Taganoles des étendues désertiques septentrionales est impressionnante. Dans les steppes occidentales, les plus arides, seuls les secrets cachés loin de la route le restent. Les nomades ont bien entendu identifié tous les points d’eau près de leur itinéraire et les rares zones où peuvent paître leurs bêtes. Mais ils connaissent aussi nombre de villes abandonnées, de temples oubliés, de mines épuisées… Au fil du temps, ils ont appris à identifier les peuples avec qui l’on peut commercer, ceux qu’on ne salue que de loin, et ceux qu’il faut éviter à tout prix. Et il en est de même avec la faune et la flore. Les éclaireurs, dont la fonction est de parcourir la steppe, sont bien souvent chargés de collecter tel ou tel végétal au profit de la caravane, que ce soit pour servir de nourriture, de médicament ou de

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répulsif pour un prédateur déterminé. Car les étendues du nord-ouest sont loin d’être dépourvues de vie animale. Comme souvent dans les milieux difficiles, la sélection n’a laissé que des espèces dangereuses, d’une façon ou d’une autre. Et il serait faux de croire qu’il en va différemment pour les plantes. Pour faire face à toutes ces contraintes, Longue-Ville s’est organisée pour contrer toute menace et augmenter les chances de survie de chaque être de la caravane : Taganole, passager ou bête. Chaque véhicule, chaque attelage doit suivre les ordres de l’Ukhaantaï. C’est cet homme, ou cette femme, qui organise l’articulation du convoi. Il décide de la place de chacun selon des critères complexes :

rapidité, personnes transportées, confiance accordée au conducteur, encombrement… La distance entre les véhicules est aussi soumise à des règles précises liées aux dangers encourus. La traversée de zones où des attaques sont possibles se traduit bien souvent par un resserrement de l’espace entre les attelages, voire par la constitution de colonnes parallèles lorsque le terrain le permet. En cas d’attaque, un cercle défensif est formé. Inversement, lorsque aucun danger ne rôde, mais que la flore permet aux animaux de paître, Longue- Ville prend l’aspect d’un front de véhicules avançant côte-à-côte avec lenteur. Et pour s’assurer toutes les chances de réussite, les nomades décorent leurs véhicules de tissus et de masques aux significations ésotériques, liés à leurs croyances et à leur appartenance clanique.

1 : Présentation

Le Don

– Elle est partie par là. On va la rattraper !

La horde de garçons passa en hurlant devant le tas de sable derrière lequel Tevla s’était accroupie.

Sans la remarquer. Reprenant son souffle, elle risqua un œil. Les gamins étaient arrêtés au bout de la rue et discutaient entre eux. Les grands gestes de bras dans des directions différentes montraient leur hésitation. Les mains de la jeune fille, posées sur le sable chaud devant elle, tremblaient. Il y avait aussi ce nœud dans sa gorge mais cela ne pouvait pas être de la peur. Non, ça ne pouvait pas. Elle était taganole. Tevla détestait la cité de Kızar. Du haut de ses treize ans, elle avait bien compris que, quoiqu’elle fasse, elle serait toujours considérée comme une étrangère ici. Ses yeux bridés, son visage plat, sa peau claire, tout indiquait qu’elle appartenait à la tribu nomade. Depuis le premier voyage de sa famille à Kızar, en tout cas le premier dont elle se rappelait, elle n’avait aimé ni cette agglomération perdue au milieu du sable, ni ces enfants qui refusaient de jouer avec elle. Bridée ! Vagabonde ! Sens-le-kazmoth ! Les railleries, elle les connaissait toutes. Ses parents avaient beau lui assurer que ce n’étaient que des remarques de petits imbéciles et que cela s’arrangerait en grandissant, elle avait plutôt l’impression que c’était de pire en pire à chaque séjour. Et le fait d’être une fille n’arrangeait pas les choses. Chez les Taganoles, tout le monde participe au travail, homme ou femme. Pour Tevla, c’était normal. Mais ici, à Kızar, le simple fait d’être une fille attirait les sarcasmes des garçons. Et la rareté des adolescentes dans les rues montrait que cela relevait plus que de brimades entre jeunes. Tevla risqua un second regard vers le groupe de poursuivants. Son sang se glaça. Les garçons avaient rebroussé chemin et inspectaient toutes les cachettes possibles. Dans cinq minutes ils allaient la découvrir si elle ne fuyait pas. Mais impossible de le faire sans être remarquée. Sa bouche était sèche et elle regardait à droite et à gauche pour trouver une sortie. À côté d’elle, un chien errant qu’elle n’avait pas remarqué jusqu’ici s’avança dans la rue. Étrangement, deux autres arrivèrent de rues adjacentes. En deux minutes, une dizaine de chiens s’était alignée face aux garçons, leur barrant le passage. Tevla ne croyait pas à sa chance. Elle tenta le tout pour

le tout et bondit de sa cachette. Au moment où ils s’élançaient pour la poursuivre, les jeunes se figèrent. Tous les chiens s’étaient mis à retrousser les babines et à grogner, menaçants. Tevla s’éloigna à toute vitesse, poursuivie par les insultes : Sorcière ! Tordue ! Revenue dans le campement fixe taganole qu’elle se jura de ne plus quitter, Tevla entra, en nage, dans la maison qu’occupaient ses parents. Tous deux étaient assis sur un tapis en train de boire le thé. Elle leur raconta sa mésaventure, y compris l’intervention miraculeuse des chiens. Au lieu des marques de soucis et de compassion qu’elle s’attendait à lire sur leurs visages, son père et sa mère affichèrent de larges sourires.

– Tevla, tu es une vraie Taganole, déclara son père avec fierté.

Sans même s’en rendre compte, la jeune fille se redressa et bomba le torse. – Tu viens de montrer que tu avais en toi ce don que nombre d’entre nous possèdent. Dès demain, je t’emmènerai voir le chef de la future caravane afin qu’il te confie à un conducteur de kazmoth pour ton apprentissage. Radieuse, Tevla se jeta dans les bras de ses parents. Je vais être conductrice de kazmoth ! pensait- elle.

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Anatomie d’une carriole

Anatomie d’une carriole Qu’est-ce qu’une carriole ? C’est une habitation construite pour héberger plusieurs

Qu’est-ce qu’une carriole ? C’est une habitation construite pour héberger plusieurs dizaines de personnes dans le froid mordant de la Crête du Dragon. Mais c’est aussi un véhicule capable de se déplacer pendant des semaines sur les pistes irrégulières des

steppes. Et la construction doit aussi être l’abri inexpugnable d’où les Taganoles repousseront les assauts d’éventuels pillards. Pour répondre à tous ces besoins, les nomades ont, au fil des siècles, développé des savoir- faire dans la construction de leurs célèbres voitures. Tout d’abord, une carriole doit être posée sur un attelage à grandes roues afin de pouvoir avancer sur tous les terrains. Et lorsque la neige se fait trop épaisse, de solides patins sont fixés aux roues pour transformer le véhicule en traîneau. De la même façon, de grandes plaques liées entre elles peuvent être assujetties au pourtour des roues et augmenter leur portance lors de la traversée de zones détrempées, comme cela arrive parfois dans les steppes orientales.

nombre de ces étages dépend du luxe que l’on veut offrir aux occupants. Plus les paliers sont nombreux, plus ils sont exigus. La promiscuité rime alors avec inconfort. Dans tous les cas, un escalier, en général placé à l’arrière, dessert les étages. Il est un aspect que les Taganoles ne négligent pas, quel que soit le confort du véhicule : son isolation. Chaque carriole est dotée de murs, certes faits de bois, mais dont l’épaisseur abrite une succession de couches de matériaux destinés à conserver la précieuse chaleur. Et accessoirement à arrêter les éventuels projectiles d’assaillants ! D’ailleurs, toutes les ouvertures des véhicules sont équipées de volets rabattables percés de meurtrières. De la sorte, chaque véhicule peut se transformer très vite en un fortin. Pour ce qui est des équipements intérieurs, tout dépend du luxe que l’on souhaite offrir aux occupants. Certaines carrioles disposent de chambres individuelles, de salles de bain et de cuisines, alors que d’autres ne sont que des empilements

de l’essieu s’empilent
de
l’essieu
s’empilent

Au-dessus

plusieurs niveaux de logements. Le

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1 : Présentation

1 : Présentation

de pièces uniquement munies de gradins avec quelques seaux d’aisance pour tout confort. Ceci ne concerne pas les carrioles « spécialisées », équipées pour remplir un but unique : faire la cuisine, détenir des prisonniers, réparer les autres véhicules…

Les kazmoths et les fâlteqs

les autres véhicules… Les kazmoths et les fâlteqs « … Évoquer les animaux des steppes du

« … Évoquer les animaux des steppes du nord, c’est inévitablement citer le kazmoth. Ce mammifère d’une quarantaine de pieds de haut, dont la rusticité et la capacité à véhiculer de lourdes charges est à la base de l’existence de Longue-Ville. L’aptitude de cette bête à stocker des réserves et à pouvoir se priver d’eau et de nourriture pendant deux semaines est proverbiale. Mais il existe, dans ces mêmes contrées, un animal qui mérite, lui aussi, toute l’attention des zoologistes : le fâlteq. Et, lui aussi, a été domestiqué pour les besoins de la ville-caravane. Le fâlteq est un mammifère bipède d’une hauteur moyenne d’une dizaine de pieds et d’un poids d’un petit millier de livres. Outre une puissante paire de pattes arrière dotées de trois doigts en triangle, cet herbivore possède une queue épaisse, nécessaire à son équilibre. La paire de membres supérieurs n’a qu’une vocation de préhension, essentiellement pour se nourrir. Comme le kazmoth, le fâlteq est capable d’endurer des climats très variés. Ce dernier partage d’ailleurs avec le précédent, une fourrure élaborée, composée de deux couches de poils : une fine épaisseur frisée au contact de la peau, recouverte d’une seconde toison de longues fibres. Il faut d’ailleurs noter l’aptitude commune des deux espèces à « dérouler » les poils frisés de la première couche lors de fortes températures afin de permettre une meilleure évacuation de la chaleur. Par contre, le fâlteq, lui, est incapable de subir des périodes de jeûne. Le cou du fâlteq, puissant et long, porte

une tête large. Les oreilles sont grandes et très mobiles ; elles ne sont pas sans rappeler celles des chauves-souris. Ceci n’a rien de surprenant lorsqu’on connaît l’excellente ouïe de l’animal. Les yeux du fâlteq, situés de part et d’autre du sommet du crâne, permettent une vue d’une centaine de degrés de chaque côté. De fait, la bête est incapable de voir ce qui se trouve dans l’axe de son corps. Cela est sans aucun doute à l’origine du long cou de l’animal et de son extrême mobilité. Pour ce qui est des naseaux, ils sont adaptés à la vie dans les steppes et le désert grâce à la présence de poils qui capturent le sable et la poussière dont l’animal se débarrasse en éternuant.

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Fâlteq

Animal grégaire, le fâlteq vit en troupeaux bien organisés. Confronté à un danger, la horde préférera la fuite, tirant avantage de sa vitesse et de son habileté à se mouvoir sur des sols inégaux. Mais, acculé, le fâlteq est capable de donner de puissants coups de tête grâce à d’amples mouvements de son cou. Plus d’un prédateur a été tué pour avoir sous-estimé la solidité de la boîte crânienne de cet animal. Le fâlteq a été domestiqué il y a des millénaires, vraissemblablement par la tribu taganole. Ces nomades utilisent l’animal comme monture. L’empathie naturelle de cette peuplade avec

1 : Présentation

les animaux et la connaissance des immensités septentrionales, fait d’un Taganole monté sur un fâlteq un très efficace coureur des steppes… »

extrait du « Traité de zoologie comparée à l’usage des étudiants » par Avgan Kolnstein, professeur près l’université de biologie d’Omnia

Premier contact
Premier contact

– Ouah, Maman, qu’est-ce qui pue comme ça ?

Les deux mains devant le nez, le petit garçon regardait sa mère, amusée par sa remarque.

– Ça mon chéri, tu ne vas pas tarder à le savoir, lui répondit-elle. Tu vas faire connaissance

avec les animaux les plus extraordinaires que tu aies jamais vus. Un sourire s’épanouit sur le visage de l’enfant pendant qu’il continuait de marcher à côté de sa mère. Comme tous ceux qui circulaient dans Kızar, ils avaient cette démarche laborieuse qu’imposait le sable, omniprésent. La rue débouchait sur le désert, aux limites de la cité. L’enfant se figea dès qu’il vit les immenses enclos et les animaux à l’intérieur. Sa mâchoire s’abaissa sans même qu’il ne s’en rende compte. Ses mains avaient quitté son visage et pendaient le long de son corps.

– Maman, c’est ça des kazmoths ?

– Oui mon chéri. C’est grâce à ces animaux que nous allons traverser les steppes.

– Ils sont énoooormes ! Ils sont aussi hauts que le palais du Haut-Baron à Ort… et pourtant il a trois étages. Et regarde leurs grandes cornes. Tu crois qu’ils sont méchants ?

– Non, ils ne sont pas méchants, mais ils sont tellement gros et forts qu’il ne faut jamais s’en approcher sans l’autorisation de son conducteur.

– C’est quoi un conducteur ?

– C’est un monsieur ou une dame qui a dressé un kazmoth, et qui est capable de s’en faire

obéir. Après un long regard sur les troncs d’arbres plantés dans le sol et délimitant les parcs, le garçon

continua :

– Mais ils ne pourraient pas casser les poteaux et sortir ?

– Si, ils pourraient. Mais si tu regardes bien, il y a des épines sur l’intérieur des grands pieux.

Et les kazmoths détestent les piqûres. En plus, regarde leurs pattes avant ; elles sont attachées

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entre elles par une courte corde. Donc, même

s’ils s’évadaient, ils le feraient très lentement. Et tu sais, la nourriture qu’on leur sert dans les enclos est bien plus abondante que celle qu’ils trouvent seuls dans le désert. Alors tu vois, ils n’ont pas vraiment de raison de sortir. L’enfant regarda le corps volumineux et tout en rondeur des bêtes. Les troncs d’arbres étaient plantés tous les douze pieds et il était impossible au moins corpulent des kazmoths de se faufiler entre eux. L’un des animaux avait levé la tête du monticule d’herbes sèches qu’on lui avait donné à manger, et s’était tourné pour regarder l’enfant. La grande tête s’avança vers la mère et son fils. Dans son effort pour sentir les humains, la bête fit vibrer les fentes ondulées de ses narines. Les deux anneaux qui perçaient chaque naseau tremblotèrent. Sa curiosité olfactive satisfaite, le kazmoth pivota à nouveau sur ses larges pattes cylindriques et replongea la tête dans sa nourriture. Seule sa queue épaisse et conique semblait encore témoigner de l’attention à l’enfant en remuant.

– Maman, on peut vraiment pas

aller les caresser ? Ils ont l’air gentils.

– Non ! Ils sont gentils, mais ils

pourraient t’écraser sans le faire exprès. Mais ne t’inquiète pas, pendant les deux mois que durera la traversée, tu

auras le temps de les voir. Seulement, ne t’en approche jamais sans qu’un guide ne soit là. D’accord ?

– D’accord Maman.

Sur le chemin du retour, le garçon gambadait en soulevant de petits nuages de sable.

L’Ukhaantaï Altanseg khïï Boyulg khïï Monulg Premières impressions : Âgé d’une quarantaine d’années,
L’Ukhaantaï Altanseg khïï Boyulg khïï Monulg
Premières impressions : Âgé d’une quarantaine d’années, Altanseg khïï Boyulg khïï Monulg possède le
corps trapu et le faciès bridé des gens de son peuple. Son regard pénétrant révèle son âme de chef. Si l’on
croise l’Ukhaantaï, il sera bien souvent accompagné d’une cohorte de Taganoles venus lui soumettre leurs
problèmes, ou lui rendre-compte de l’exécution de tel ou tel ordre. Accoutumé à être obéi, il n’a pas pour
habitude de répéter deux fois une consigne. Parce qu’il se sait observé en permanence par ceux de son
peuple et par les voyageurs, Altanseg met un point d’honneur à garder son calme, même si cela lui coûte,
comme le montrent ses poings souvent serrés. Avec beaucoup de chance, il est possible d’échanger quelques
mots le soir au bivouac ou dans la taverne d’une ville étape. Dans ce cas, Altanseg se révèle un homme
contrôlant parfaitement son discours et soucieux de rassurer ses passagers.
Altanseg khïï Boyulg khïï Monulg est le petit-fils d’un Taganole qui a
marqué sa génération pour avoir été un Ukhaantaï exceptionnel. Très
attaché à cette filiation, Altanseg insiste sur le « khïï Monulg » de son
patronyme. Depuis son plus jeune âge, il a pour ambition de faire
honneur à la mémoire de son grand-père. Avant même d’arriver à l’âge
adulte, Altanseg se donnait les moyens d’arriver à ses fins : il gravitait
en permanence autour de l’Ukhaantaï de la caravane où il séjournait
et observait les faits et gestes de ce dernier. Dès que possible,
Altanseg a pris la tête d’une de ces petites caravanes taganoles
qui rayonnent autour de Kızar ou de Farsan. Son sérieux et, il
faut bien le reconnaître, sa filiation, lui ont ensuite permis de
monter les échelons de la société taganole jusqu’à devenir
Ukhaantaï de Longue-Ville.
À la tête de la ville-caravane à plus de dix reprises,
Altanseg continue de prendre très à cœur sa
fonction. Notamment parce qu’il croise dans
Longue-Ville de jeunes nomades aux dents
longues qui ne cachent pas leur ambition de
diriger la célèbre caravane.
« Comme si ça ne suffisait pas ! » :
Depuis quelques jours, Altanseg paraît
encore plus préoccupé qu’à l’ordinaire
avant un départ. Il vient en effet
d’apprendre par son réseau d’ « oreilles
indiscrètes » qu’une passagère de haut rang
devant faire la traversée serait la cible de
tueurs professionnels. Même si l’exécution
d’un meurtre dans Longue-Ville au beau
milieu des steppes n’est pas la meilleure idée
pour des assassins qui voudraient demeurer
discrets, et donc impunis, Altanseg ne prend
pas cette menace à la légère. Et il a bien
raison !

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Chapitre II

KIZAR

Chapitre II KIZAR « … La cité de Kızar partage, avec celle de Farsan, le titre

« … La cité de Kızar partage, avec celle de Farsan, le titre de « dernière ville avant les immensités du nord ». Toutes deux constituent les extrémités de l’itinéraire suivi par Longue- Ville. Au-delà de son relatif isolement, Kızar se distingue par la présence d’une grande nappe phréatique profondément enfouie dans son sous-sol. Simple oasis dans les temps anciens, Kızar est peu à peu devenue une incontournable halte pour les convois qui s’aventurent dans les déserts du nord-ouest du continent. L’importance du volume de marchandises qui transite par la ville a transformé la simple étape en cité commerçante. Avec la croissance du fret passant par l’oasis, des négociants ont fait le choix de s’y établir. Leur installation à Kızar leur permet d’être les premiers à pouvoir acquérir les biens venant du nord-est du continent, et donc de faire de plus grands bénéfices. Cette augmentation s’est traduite par une extension de la ville. Au vieux caravansérail s’est ajouté, il y a quelques dizaines d’années, un nouveau lieu plus vaste avec les mêmes fonctions, à la périphérie de Kızar. Les habitants en parlent comme du « grand caravansérail ». La guilde marchande y a établi son comptoir. À ce bâtiment sont venus s’en adjoindre d’autres, pour la plupart des entrepôts. Et comme pour les autres constructions de l’oasis, ces édifices sont souvent enterrés pour supporter les hautes températures de la saison chaude. Ceci donne à Kızar ce profil étrange d’une agglomération basse où peu de bâtiments émergent du sol, en dehors du quartier taganole. Comme les deux caravansérails, le palais du Vizir, autorité tutélaire de la cité, a une forme

octogonale et a été construit, pour sa plus grande partie, en dessous du sol. La partie

« visible » de l’édifice est faite de briques et

de torchis. Ces matériaux, considérés comme peu nobles ailleurs, sont adaptés au climat de la région, étouffant au plus fort de la saison

chaude et frais à la saison froide. Le torchis est aussi utilisé pour les cases enterrées où logent les habitants de la Kızar. Les vagues successives de construction erratique de ces petits édifices

a créé un labyrinthe de rues plus ou moins

larges. Certaines de ces bâtisses cubiques sont plus grandes que la moyenne et servent de commerces, de lieux de rencontres, avec des respectabilités variables : salon de thé, maison de « massage »… À l’est de Kızar s’étend le quartier taganole. Ce secteur constitue une ville dans la ville tant sa population est homogène et obéit à ses propres règles. Le Vizir est tout à fait conscient qu’une

grande partie du fret transitant par sa cité arrive

là grâce à la tribu nomade. Il se garde donc bien

de s’aliéner une population indispensable à la prospérité de l’agglomération. Les étendues orientales qui bordent Kızar abritent les troupeaux de kazmoths et de fâlteqs, toujours sous la surveillance de quelques Taganoles. Les vastes enclos qui jouxtent le quartier de la tribu sont utilisés pour préparer les bêtes qui participeront au prochain voyage de Longue- Ville. C’est d’ailleurs de cet endroit que part la ville-caravane vers l’est. … »

Extrait du « Compendium du Voyageur Averti » rédigé par Athanase Bohardu dit « l’itinérant »

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Le quartier taganole

Le quartier taganole « … La nature nomade du peuple taganole transparaît dans tout ce qu’entreprend

« … La nature nomade du peuple taganole transparaît dans tout ce qu’entreprend cette tribu, y compris lorsqu’elle est contrainte à rester au même endroit pour plusieurs mois. C’est le cas du quartier taganole de Kızar. Il convient de noter que ses habitants répugnent à utiliser le terme de « quartier », utilisé par les sédentaires, mais préfèrent celui de « campement fixe ». Ce secteur, situé à l’est de la cité, est aisément identifiable. Alors que tous les habitants de l’oasis logent dans des habitations enterrées, les nomades habitent, eux, dans les mêmes habitations de bois, cabines ou carrioles, que lorsqu’ils sont dans les steppes. La seule différence est l’absence des kazmoths, que leurs conducteurs emmènent paître dans les alentours de Kızar en attendant un nouveau départ. Comme ils le font aux haltes, les Taganoles placent leurs cabines en hauteur, sur les deux murs parallèles d’un reposoir. Et ils choisissent d’habiter l’étage supérieur de leurs carrioles. Cette stratégie, combinée

3

2

1

Kızar

1 Quartier taganole

2 Le caravanserail

3 L’auberge des trois dunes

à la structure très compartimentée des habitations nomades, est presque aussi efficace que l’enterrement de leurs logements : en habitant en hauteur, les Taganoles réussissent à maintenir des températures supportables à la saison chaude. L’utilisation de constructions identiques à celles de Longue-Ville permet en outre de constituer une réserve de véhicules disponibles. Ainsi, une carriole que le charron ou le forgeron de la ville-caravane aura réparée sommairement pendant le voyage pourra être laissée dans le quartier taganole pour une remise en état complète. Une autre charrette sera prise dans le campement fixe pour participer au prochain convoi. Les Taganoles positionnent leurs habitations pour reproduire l’immuable périmètre défensif, établi à chaque halte de la ville- caravane. À Kızar, les cercles, similaires à ceux constitués tous les soirs dans les steppes, répondent à une logique de clan. Chaque rond abrite les membres d’une même « famille » selon l’acception étendue qu’en ont les nomades. Et l’on y arbore les mêmes oriflammes claniques que ceux portés dans

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Longue-Ville. L’intrication de plusieurs cercles est la traduction physique de liens de sang entre différents clans. Au centre de ce réseau de cabines et de carrioles se trouve l’entrepôt. Ce lieu si discret en surface est bien plus étendu en sous- sol et abrite les réserves de fourrage et de combustibles indispensables à Longue-Ville dans sa traversée. Son importance est telle pour la ville-caravane qu’il est gardé en permanence par des patrouilleurs taganoles. … »

Extrait du chapitre I de « Un an dans Longue-Ville » de Balnor Rikaton

Le régime alimentaire des kazmoths

» de Balnor Rikaton Le régime alimentaire des kazmoths « … Autre preuve de la parfaite

« … Autre preuve de la parfaite connaissance qu’ont les Taganoles de leurs bêtes : le régime alimentaire imposé aux kazmoths avant le départ. Une dizaine de jours avant que Longue-Ville ne prenne la piste, les nomades donnent à leurs gigantesques animaux de grandes quantités de

fourrage saupoudré de sel. L’appétence des ruminants pour ce minéral est connue et se traduit par une augmentation du volume de nourriture consommée. Cet apport génère aussi une soif supplémentaire chez les kazmoths. De la sorte, les animaux stockent un volume encore plus grand de graisse et d’eau dans les réserves qui enveloppent leur corps sphérique. Au cours des trois jours précédant le départ, le régime est réduit et le sel en disparaît. Cette cure se traduit par un accroissement tout à fait observable du tour d’abdomen des mammifères. Il est à l’origine du complexe système d’arrimage des cabines et des marchandises sur les animaux. Tous les matins, chaque conducteur de kazmoth, par une manœuvre très simple, est capable de resserrer les sangles qui maintiennent les charges sur leurs bêtes. La longueur de ces entraves, et par conséquent la circonférence du corps des animaux, peut diminuer d’un quart au cours d’un voyage. … »

extrait du « Traité de zoologie comparée à l’usage des étudiants » par Avgan Kolnstein, professeur près l’université de biologie d’Omnia

La préparation au départ
La préparation au départ

Debout face à l’est, Evgeg regardait l’horizon se teindre d’orange. Après avoir secoué ses épaules pour chasser les derniers engourdissements du sommeil, il s’étira, non sans quelques craquements dans le dos. Les années prélevaient leur dû et faisaient apparaître rides et cheveux blancs. Mais, le Taganole se sentait encore en forme, et son corps filiforme ne le trahissait pas dans les efforts. Le conducteur descendit de sa plate-forme et s’avança sur le cou de son kazmoth. L’animal était couché et le resterait jusqu’à ce que l’ordre de se lever lui soit donné. Néanmoins, la bête poussa un long soupir et leva la tête avec lenteur pour ne pas déstabiliser le nomade. Evgeg aimait travailler avec des femelles, car elles étaient encore plus dociles que les mâles. Et « Fleur du matin » était le kazmoth le plus doux qu’il ait jamais eu à conduire. – Oui ma belle, je suis réveillé. Mais tu connais mes habitudes. Tout d’abord, petit-déjeuner ! Le Taganole se pencha pour se saisir de la corde dont l’autre extrémité disparaissait, en bas, dans les herbes sèches de la steppe, et entreprit la descente. Les pieds contre la toison et le corps à l’horizontale, il s’arrêta et frotta l’animal derrière l’oreille. Fleur du matin émit un feulement aigu de plaisir. Après une minute, le nomade cessa de la gratter et descendit jusqu’au sol. Le

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II : Kızar

kazmoth tourna la tête et plaça le museau juste devant son conducteur.

– Tu veux encore des caresses ? Mais dis donc, quand est-ce que je vais manger moi ? plaisanta

Evgeg. Il tapota le large mufle. Puis il entreprit de faire le tour de Fleur du matin pour voir si tout allait bien. La main glissant sur les longs poils, il observait le corps de la bête couchée. Il

accorda une attention particulière aux pattes. Son inspection terminée, il eut un dernier geste pour l’animal et partit vers le milieu du campement. Un petit feu y brûlait déjà et la théière pendait au-dessus du foyer. Les autres conducteurs attendaient, assis en cercle, les regards encore embrumés de sommeil.

– Bonjour à tous. Bien dormi ? lança Evgeg.

Une vague de « oui » et quelques salutations lui répondirent. Les nomades étaient plus silencieux que les jours précédents. Tous les yeux refusaient de quitter la danse hypnotique des flammes. En tant que plus ancien conducteur du groupe, Evgeg en était le chef naturel. Il se décida donc à aborder le sujet qui occupait tous les esprits.

– Aujourd’hui, retour à Kızar. Toutes nos bêtes se sont bien nourries et elles sont en bonne

santé. Pour ce que j’en ai vu, elles sont toutes prêtes à entreprendre le voyage. Mais vous connaissez chacun votre kazmoth mieux que moi. Si l’un d’entre vous a des doutes sur les capacités de son animal, qu’il le dise. Evgeg prit le temps de dévisager chacun des nomades qui se trouvait autour du feu. Les animaux n’étaient pas les seuls à pouvoir faillir. Les jeunes Taganoles, pour qui ça allait être la première traversée comme conducteur, s’étaient redressés et souriaient, fiers. Chez les autres, les fronts étaient plus soucieux. Eux savaient ce qui les attendait : les pièges que les steppes pourraient leur tendre, les caprices du climat, les blessures des animaux, les attaques de bandes suffisamment téméraires ou désespérées pour s’en prendre à Longue-Ville et, le pire de tout, la traversée de la Crête du Dragon. Les regards de certains, perdus au loin, montraient leur préoccupation. Malgré tout, chaque Taganole hocha la tête lorsque Evgeg le regarda. Ce long moment passé, Evgeg se pencha vers la théière et se servit. Les premières plaisanteries fusèrent.

regarda. Ce long moment passé, Evgeg se pencha vers la théière et se servit. Les premières

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Le premier repas pris, chacun retourna auprès de son kazmoth. Du coin de l’œil, Evgeg nota que l’animal de Pansen tentait de se relever avant d’en avoir reçu l’ordre et avant même que son conducteur ne soit sur son dos. Le jeune nomade réagit très bien, en levant le bras et en

donnant l’ordre de se coucher d’une voix calme : « Kat, kat, kat ». Le kazmoth, dont l’arrière- train était déjà à une toise du sol, se laissa retomber. Evgeg vit alors Pansen tourner la tête vers lui, fier. Les deux hommes se sourirent. Fleur du matin, immobile, avait observé la tentative du kazmoth de se lever. Les immenses mammifères étaient incapables de sentiments élaborés, mais Evgeg aurait juré voir un regard de réprobation dans les yeux de son animal. Lorsqu’il arriva à proximité de la femelle, celle-

ci se figea, docile. Le conducteur se saisit de la corde et monta, les pieds contre le corps poilu,

jusqu’à la plate-forme. Là, les rênes dans une main, l’autre enserrant la rambarde avec fermeté, il prononça l’onomatopée rituelle : « Tiiit, tiiit, tiiit ». Avec lenteur, Fleur du matin se leva. Quand tous les animaux furent prêts à partir, Evgeg plaça le fanion vert au bout de sa longue hampe. Les autres conducteurs virent le signal et commencèrent à avancer. La colonne se forma

et se mit en marche vers l’ouest, vers Kızar.

Les entrepôts taganoles
Les entrepôts taganoles

Le rôle prépondérant qu’occupe Longue- Ville dans le convoyage du fret transitant par les steppes septentrionales explique la dimension des entrepôts taganoles au sein du caravansérail. Avec une caravane tous les trois ou quatre mois et un volume transporté équivalent à celui de toute une flotte de navires marchands, les nomades ont dû se doter de stockages en conséquence. Et de la quantité de gardes correspondantes. C’est ainsi que lorsqu’ils « passent leur tour », c’est-à-dire décident de ne pas faire le voyage suivant dans Longue-Ville, bien souvent pour des raisons familiales (accouchement proche, parents malades…), des éclaireurs taganoles sont affectés à la garde des entrepôts. Il est bien rare que ce travail fixe et routinier satisfasse ces coureurs de steppes. Ces derniers n’ont alors plus qu’une hâte : retrouver Longue-Ville. Mais en attendant, ils surveillent ces vastes salles souterraines fermées de lourdes grilles ou d’épaisses portes.

Les comptables taganoles

grilles ou d’épaisses portes. Les comptables taganoles Les éclaireurs taganoles ne sont pas les seuls occupants

Les éclaireurs taganoles ne sont pas les seuls occupants de ces lieux. Quelques vieux

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nomades aux cheveux blancs, en général porteurs d’un boulier et de parchemins, arpentent les entrepôts. Le rôle de ces comptables est essentiel puisqu’il consiste à lister très précisément les marchandises confiées aux bons soins des Taganoles. Et ainsi d’établir le coût de la traversée. Le barème appliqué est d’une complexité telle que seul un comptable taganole peut en comprendre la formule. Il s’agit de prendre en compte le volume, le poids et la valeur de la marchandise. Certains négociants se plaignent de l’opacité de la tarification, mais la situation de monopole de Longue-Ville clôt vite le débat. Les comptables taganoles sont aussi chargés de vérifier le bon conditionnement des marchandises qui leur sont confiées. Toute dégradation imputable au transport donne lieu à un dédommagement à l’arrivée. Ces inspections sont aussi l’occasion de vérifier que certains commerçants indélicats n’ont pas dissimulé de denrées coûteuses parmi des marchandises dont le transport coûte peu. Les marchands les plus retors déploient des trésors de ruse pour cacher du fret à haute valeur et le récupérer en toute discrétion.

II : Kızar

Le caravanserail
Le caravanserail

– Tu m’attraperas pas ! Hi hi hi !

Les deux enfants se poursuivaient en riant. Le jeu consistait à ne surtout pas sortir de la petite

zone de lumière que le soleil dessinait au centre la cour octogonale au niveau le plus profond du petit caravansérail. La jeune Burli était ravie. Elle venait de trouver un compagnon de jeu, Tulim, et il allait lui aussi habiter Longue-Ville. Dans la mezzanine qui surplombait l’aire centrale, les deux mères discutaient, un œil sur leur progéniture en contrebas.

– Ils ont raison d’en profiter, dit Fazina, la mère de Burli. Je me suis laissé dire que pendant le voyage, les enfants n’avaient pas beaucoup l’occasion de bouger.

– Oui, c’est vrai, surtout au milieu du trajet, acquiesça Gilhude, la mère du garçonnet. Lors

de ma première traversée, nous avons eu des températures glaciales dès la troisième semaine. Le passage de la Crête du Dragon a été terrible. Grâce soit rendue aux Dieux, la gouvernante de notre carriole a été fantastique. Mais il y a eu trois morts sur toute la caravane… des anciens qui n’ont pas supporté le froid. Le front de Fazina se plissa. Avec douceur, Gilhude posa sa main sur celle de son interlocutrice et poursuivit :

– Ne soyez pas soucieuse. Ça va bien se passer. Pour quelqu’un de jeune et en bonne santé, les risques sont minimes. Je vais faire ma troisième traversée — mon mari commerce sur tout le

continent — et croyez-moi, j’ai toute confiance. Si je n’avais qu’un conseil à vous donner, c’est de vous reposer et de profiter de la nourriture du caravansérail.

– Comment cela ? demanda Fazina les sourcils levés.

– Comme vous allez très vite vous en apercevoir, les nuits dans Longue-Ville sont bien souvent

inconfortables et froides. Et pour ce qui est des repas… eh bien, disons que la variété n’est pas leur caractéristique majeure. Fazina ouvrit la bouche pour parler puis se ravisa. Avec un sourire, elle salua sa compagne et prit l’escalier qui descendait vers la cour intérieure. Elle croisa des portefaix dont bras musclés étaient chargés de jarres cachetées à la cire, et qui faisaient rouler de petites barriques devant eux d’un pied expert. Burli était assise contre un muret en brique et papotait, les joues rouges, avec son nouveau camarade. L’arrivée de sa mère mit fin à la conversation. Il était temps qu’elle prenne une collation. Sa mère la mena vers l’escalier le plus proche. Elles montèrent d’un étage puis se dirigèrent vers la salle commune du caravansérail. Là, à toute heure du jour et de la nuit, on trouvait quelque chose à manger et à boire. La mère regarda avec tendresse sa fille engloutir une tranche de pastèque. Celle-ci leva la tête et lui sourit, la bouche dégoulinante de jus rosé. Fazina sentait l’appréhension du voyage lui travailler les entrailles, mais elle se força à afficher sur son visage la plus grande sérénité. Quand l’enfant eut fini son goûter, toutes deux allèrent s’allonger dans leur alcôve ; si bas en dessous du sol, la température était agréable. Allongée sur sa couche, rassurée par la fraîcheur des murs épais, Fazina philosophait : Tout ce qui est pris n’est plus à prendre.

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Le caravanserail 24

Le caravanserail

II : Kızar

L’auberge des trois dunes

L’auberge des trois dunes
L’auberge des trois dunes

Le poing de Vince écrasa le menton du semi-ork avant même que ce dernier n’ait fini de se lever de son tabouret. Dans un bruit mat, la créature s’affala sur son siège, sonnée. Autour de la table, les deux compagnons de l’humain avait bondi et sorti leurs dagues dans le même mouvement. Le second humanoïde, à moitié debout, observait les deux lames pointées vers lui, sa propre main sur la poignée de son cimeterre. Vince le regarda droit dans les yeux et fit non de la tête. « Tttt-ttt-ttt ! ». Le semi-ork reconnut son impuissance et se força à sourire. Les deux mains levées en signe de paix, il se glissa derrière son compagnon, groggy, et le tira hors de la taverne. Les dès étaient restés sous les gobelets. – Nous accuser, nous, de tricher. C’est un comble, non ? Les trois compères éclatèrent de rire. Leur voyage à travers les steppes n’avait pas encore commencé qu’ils s’amusaient déjà. Dans la salle commune de la taverne des Trois Dunes, l’altercation n’avait provoqué qu’un court silence. Les conversations avaient très vite repris. Les « explications » étaient courantes ici. Alvar, le patron, surveillait la clientèle depuis son comptoir. Sous ses cheveux graisseux et malgré son strabisme, il ne ratait rien de ce qui se passait dans son établissement. Entre le trio de types en armure de cuir qui venait d’attirer l’attention, le groupe d’hommes du nord qui regardait tout le monde avec des regards torves, et le semi-elfe qui ne quittait pas des yeux un couple de nains quelques tables plus loin, Alvar avait toutes les raisons de s’inquiéter. Comme avant tout départ de Longue-Ville, les rues de Kızar se remplissaient d’individus de toutes origines et de toutes conditions. Les plus riches allaient loger au grand ou au petit caravansérail et ne posaient pas de problème. Pour être tout à fait honnête, ils ne mettaient pas les pieds aux Trois Dunes non plus. La clientèle de la taverne appartenait à l’autre catégorie de voyageurs : ceux qui n’avaient pas les moyens de loger aux caravansérails, ou s’en étaient vu refuser l’accès, ou encore qui cherchaient à rester le plus discret possible avant de quitter la ville. Alvar ne niait pas que ces consommateurs-là, peu regardant sur la qualité des consommations, lui permettait de faire des affaires. Mais à quel risque ! Il repensa avec amertume à la bagarre générale, six mois auparavant. Ses finances se remettaient à peine de la casse. Bon, il exagérait un peu ! Non, ce qui agaçait le plus Alvar, c’était de savoir que tous ces individus qui se comportaient comme les pires des brutes chez lui, allaient se tenir bien tranquilles dans quelques jours quand ils seraient dans Longue-Ville. En essuyant nerveusement ses verres avec le torchon sale qui pendait à sa ceinture, le patron des Trois Dunes pensa : « C’est ça, faites les malins tant que vous êtes chez moi ! Quand vous serez dans Longue-Ville, perdus au milieu de nulle part et dépendant des Taganoles, vous vous tiendrez bien à carreau ! »

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Magasin

II : Kızar

Habitation traditionelle enterrée

Le Vizir de Kızar, Naïman Dirib Premières impressions : Le Vizir à la tête de
Le Vizir de Kızar, Naïman Dirib
Premières impressions : Le Vizir à la tête de Kızar, Naïman Dirib, est un jeune
homme d’une trentaine d’années. Sa toge dorée, symbole de sa charge, combinée à son
allure athlétique, lui donnent beaucoup de prestance. Ses yeux marron clair et sa peau
halée provoquent des commentaires élogieux parmi la population féminine. Sans être
hautain, des rides barrent son front soucieux. Il est toujours accompagné d’un, voire de
deux gardes armés, chargés de sa sécurité. Travaillant tous les matins au palais, on peut le
croiser l’après-midi dans Kızar. D’un abord assez simple, il discute avec les habitants et
les voyageurs. Il est aisé, pour un interlocuteur avisé, de noter qu’une conversation sur les
innovations techniques monopolisera toute l’attention de Naïman Dirib.
Naïman Dirib a hérité de sa charge au décès du frère de son père, qui n’avait pas eu de
fils. Élevé avec simplicité loin du palais, son oncle a longtemps espéré avoir un garçon.
Lorsqu’il est apparu qu’il ne pouvait en avoir, il a pris auprès de lui son neveu pour le
préparer à la fonction suprême. Au cours de cette période, Naïman DIRIB s’est rendu
compte de l’importance grandissante que prenait la guilde marchande dans Kızar. Cette
influence aurait pu être bénéfique si les dirigeants de cette union n’étaient motivés que
par l’appât du gain. Lorsque le vieux Vizir était encore aux affaires, mais trop âgé pour
prendre la guilde de front, les membres influents de cette dernière ont mis la main sur
la ville : rachat des commerces, système d’entente pour faire monter les prix… Seule la
tribu taganole, soucieuse de préserver son autonomie, a résisté aux tentatives d’intrusion
de la guilde.
Le projet de traite : Arrivé aux affaires, le Vizir a tenté de reprendre les rênes de la ville.
Mais il s’avère que la partie est en passe d’être perdue ; la guilde a acheté beaucoup de
complicités, y compris dans le palais. Cela fait d’autant plus enrager Naïman Dirib qu’il
est au courant de tous les projets de l’union des marchands : l’un de ses membres, un
vieux négociant en peaux, resté fidèle au Vizir, lui rapporte les délibérations du conseil
marchand. Par cet informateur, le Vizir a découvert que la guilde a pour ambition de
rétablir le commerce d’esclaves, ce qui est contraire à toutes les traditions. Le jeune
dirigeant de Kızar sait qu’il existe dans les coffres de l’union marchande des documents
attestants de cette ambition. Il souhaiterait se les procurer pour les produire devant la
population et dénoncer les agissements des marchands. Hélas, il ne connaît personne
dans son entourage qui pourrait s’introduire dans le grand caravansérail et voler
discrètement les parchemins. La rencontre opportune avec des aventuriers coutumiers des
infiltrations nocturnes et intraçables serait sa chance.

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L’adjudicateur de Kızar, Astafir Oullou Premières impressions : L’adjudicateur porte sur lui tout le sérieux
L’adjudicateur de Kızar, Astafir Oullou
Premières impressions : L’adjudicateur porte sur lui tout le sérieux de sa profession : visage
ascétique et fermé, cheveux à la coupe courte et impeccable, sourcils bien souvent froncés.
Sa faible corpulence et sa peau cuivrée trahissent des origines du nord-ouest du continent.
Ses vêtements sont aussi sobres et austères que l’épais registre qui ne le quitte jamais. Les
deux endroits où il est le plus susceptible de se trouver sont les entrepôts du petit et du grand
caravansérail. Et s’il n’est pas là, il est certainement penché sur un registre ou un parchemin
dans son bureau du grand caravansérail, non loin du siège de la guilde.
Au premier contact, Astafir Oullou s’enquerra de savoir ce que l’on attend de lui d’un point
de vue professionnel : quelles marchandises doivent être certifiées puis mises sous scellés. S’il se
rend compte que l’on espère de lui autre chose que cela, l’adjudicateur dira avoir beaucoup
de travail et cherchera, avec politesse, à laisser là ses interlocuteurs.
Astafir Oullou est l’archétype du bureaucrate zélé. L’honnêteté, ainsi que des registres
bien tenus, se situent au sommet de son échelle de valeurs. C’est pour son sérieux et
sa probité que la guilde marchande lui a confié la fonction d’adjudicateur. Avec l’aide
de ses deux clercs, dont l’un est son propre fils, Amram, il est sollicité pour vérifier le
contenu de récipients confiés à l’une des nombreuses caravanes de Kızar, de le certifier
par un document, puis de poser des scellés sur le contenant. De la sorte, le destinataire
est assuré que son bien n’a pas été touché pendant le voyage, si les cachets demeurent
intacts.
La réputation de sérieux des Taganoles est telle que peu de marchands déboursent de
l’argent pour s’offrir les services d’Astafir pour des biens confiés à Longue-Ville.
Le dilemne : Depuis quelques semaines, les rides qui barrent le front d’Astafir Oullou
se sont multipliées et, chose incroyable, il lui arrive de se tromper dans ses opérations.
L’adjudicateur a noté que certains sceaux posés des jarres ont été modifiés, certes très
habilement. Il a donc discrètement surveillé l’endroit où il enferme ses tampons pour
identifier le malfaiteur. Un soir, il a vu son propre fils revenir et avoir une attitude
ambiguë devant le coffre, sans toutefois l’ouvrir.
En réalité, Amram est innocent ; il ne faisait que passer dans l’étude de son père.
L’autre clerc est hors de cause aussi. Le responsable de la tromperie est le négociant qui
fait partir ses biens et qui, grâce aux compétences d’un graveur de la lointaine Tahala,
a réussi à reproduire les tampons de l’adjudicateur. L’objectif est de monter une juteuse
arnaque à la contrefaçon en faisant porter la faute sur d’autres.

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La commerçante étrangère de Kızar, Nilgün Nergiz Premières impressions : Nilgün Nergiz est une femme
La commerçante étrangère de Kızar,
Nilgün Nergiz
Premières impressions : Nilgün Nergiz est une femme d’une trentaine d’années qui tient,
avec son mari Feridun, un commerce de tissus à Kızar depuis cinq ans. Son époux est bien
souvent absent de la ville pour aller acheter de nouveaux produits ailleurs. Brune aux yeux
noisette, elle est assez belle, mais fait bien attention à ne pas trop attirer l’attention sur elle.
On ne la verra jamais avec des vêtements trop ajustés ou trop découverts. Son accent, iden-
tique à celui de son époux, trahit leur origine : le centre du continent. Elle ne cache pas être
étrangère, mais élude toujours les sujets qui tournent autour de son passé. Ce qui surprend
le plus chez elle, c’est la prestance qui irradie de sa personne. Un client suffisamment subtil
pourra se rendre compte qu’elle possède une culture très étendue pour une marchande de
tissus.
Nilgün Nergiz est la fille d’un roi d’un royaume du sud. Ce dernier a été
assassiné il y a sept ans par un neveu qui a usurpé la couronne. Seuls Nilgün
et son frère Feridun, qui feint d’être son mari, ont pu échapper d’extrême
justesse au massacre. Ils se sont cachés à Kızar avec la ferme intention
d’échapper à leur cousin régicide. Plus que les fastes de la cour, ce sont
ses conversations raffinées et les nombreux livres de la bibliothèque du
palais qui manquent à Nilgün.
Alors qu’elle paraît s’être faite à l’idée qu’elle ne reverrait jamais le
trône paternel, Feridun, lui, aspire à venger la mort de son père et à
reprendre la couronne. Ses nombreuses absences s’expliquent par ses
manœuvres pour renverser l’usurpateur et recruter des partisans.
Nilgün se caractérise par une politesse réservée et une humeur égale.
Mais ces derniers temps, elle démontre une surprenante inquiétude.
Le contrat : Feridun, tout à son empressement de reprendre les rênes de
« son » royaume, a manqué de discrétion. Il a attiré l’attention d’espions
à la solde de son cousin. Ce dernier a donc ordonné qu’on le localise
puis qu’on l’élimine. L’ordre est aussi valable pour sa sœur, si les
assassins la trouvent.
C’est ainsi qu’un groupe d’hommes de main est arrivé dans
Kızar sans savoir si c’est bien dans cette ville que se cachent
leurs cibles. Feridun est absent de l’oasis, mais Nilgün est bien
présente. Certes, elle a changé en sept ans, mais son accent
risque de la trahir. Au hasard des rues, elle a entendu s’exprimer
les sicaires avec un parler qu’elle a tout de suite reconnu : le sien !
Depuis, elle est extrêmement inquiète. Sa peur pourrait l’amener à se confier à
des aventuriers en qui elle aurait confiance, pour assurer sa sécurité.

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Rassal Fatdoub, le chef de la guilde marchande de Kızar Premières impressions : Rassal Fatdoub
Rassal Fatdoub, le chef de la guilde
marchande de Kızar
Premières impressions : Rassal Fatdoub est un marchand d’une cinquantaine d’années,
à l’allure décidée. Son léger embonpoint et sa calvitie conquérante lui donnent une allure
débonnaire. Sa première poignée de main est toujours surprenante en raison de l’absence du
petit doigt et de l’annulaire. La très bonne qualité de ses vêtements est sa façon à lui d’afficher
l’excellente santé de son commerce. Même s’il est occupé par ses affaires, Rassal a toujours un
mot aimable pour les gens à qui il ne peut consacrer plus de temps. Intelligent, il sait parfai-
tement écouter ses interlocuteurs et ne manque pas de relever les incohérences de leur propos.
S’il sent que la conversation lui échappe ou va dans une direction qu’il ne souhaite pas, il y
met fin poliment. Souvent accompagné de son secrétaire, ce dernier est en permanence prêt à
noter ce que lui dicte son maître. La déférence avec laquelle la plupart des habitants de Kızar
le traite prouve le crédit qu’il a dans la cité.
Rassal Fatdoub est un négociant intelligent et surtout sans scrupules. Arrivé à la tête
de la guilde marchande grâce à une combinaison de menaces et de corruptions, il se
sait désormais à portée de son objectif final : diriger Kızar. Cette prise de pouvoir, il
envisage de la réaliser grâce à un homme de paille : un cousin du Vizir en titre qui se
trouve être le prochain sur la liste de la succession. Ceci devrait permettre à Rassal, et à
ses complices marchands, de mettre la main sur une partie du commerce du nord-ouest
du continent. Le rétablissement du trafic d’esclaves, interdit par les lois de Kızar, serait le
couronnement de sa réussite.
Le complot : Rassal était assez content du vieux Vizir dont l’âge avancé permettait à la
guilde de mener ses affaires à sa guise. L’arrivée au pouvoir du jeune Vizir contrecarre les
ambitions du commerçant. Après l’échec d’une approche « en souplesse », ce qui dans la
bouche du négociant signifie « tentative de corruption », le chef de la guilde marchande
envisage de faire éliminer l’autorité suprême de Kızar, rétive à son argumentaire
financier. Il hésite encore entre le recours à des assassins étrangers à la ville et l’achat
d’un garde du jeune Vizir. La seconde solution lui paraît plus facile à réaliser, d’autant
qu’il vient de découvrir qu’un membre de la garde a une petite faiblesse sur laquelle
Rassal va pouvoir jouer. Mais les démarches qu’il a d’abord entreprises pour trouver des
sicaires ne sont pas passées inaperçues, et il pourrait voir ses projets capoter justement à
cause d’aventuriers peu impressionnés par l’aura du riche commerçant.

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Le creuse-puits de Kızar, Indil Astirib Premières impressions : Le creuse-puits, Indil Astirib, est un
Le creuse-puits de Kızar, Indil Astirib
Premières impressions : Le creuse-puits, Indil Astirib, est un natif de Kızar d’une qua-
rantaine d’années au corps longiligne. La journée, ses vêtements usés, teints de bruns et de
jaune, montrent à quel point il passe son temps au contact de la terre. Et il n’est pas difficile
d’obtenir d’Indil qu’il vous explique son rôle dans la cité. Ce dernier est en effet très fier
d’être l’homme qui creuse et entretient tous les puits de la ville. Si l’on n’est pas effrayé par sa
mâchoire chevaline aux dents mal alignées, ni par son haleine, Indil est une source d’anec-
dotes sur Kızar et son sous-sol.
Indil Astirib est un volubile qui passe de nombreuses heures sous terre, souvent seul,
parfois avec un assistant ou deux pour les travaux de fouilles les plus difficiles. Peu de
personnes à Kızar veulent se risquer « là-dessous ». Dès qu’il est revenu à la surface, Indil
donne l’impression de devoir se débarrasser de la coque de silence qui l’a écrasé pendant
des heures, en parlant si possible dans un endroit avec beaucoup de monde. Tous les
habitants de Kızar reconnaissent l’utilité d’Indil. C’est pour cette raison qu’on ne se
moque pas de son physique dégingandé devant lui.
Chose extrêmement surprenante pour ceux qui le connaissent : depuis quelques jours,
Indil est beaucoup plus silencieux. Il rentre chez lui après le travail sans passer discuter
avec ses amis. On pourrait même le croire sur le qui-vive.
La salle secrète : Au cours de l’exploration d’un puits à la limite ouest de Kızar, Indil
a découvert une étrange faille. Après l’avoir suffisamment élargie à coups de pioche
pour s’y glisser, il est remonté par un couloir naturel. Il a fini par arriver près d’un mur
construit. En descellant une brique, il a pu observer une pièce souterraine mal éclairée
par une torche. Il est persuadé d’avoir vu un autel de petite dimension au centre et des
coulées d’un liquide rouge poisseux sur les côtés. Un courant d’air charriait des effluves
de sang. Alors qu’il observait par le trou, un homme masqué et vêtu d’une toge rituelle
est apparu juste face à lui de l’autre côté du mur. Pris de frayeur, le creuse-puits s’est
enfui mais est persuadé d’avoir été reconnu, car l’homme a crié « Toi ! » lorsque leurs
regards se sont croisés. Indil sait que ces yeux appartiennent à quelqu’un de l’oasis,
mais il n’a pu en identifier le propriétaire. C’est pour cette raison qu’il n’ose en parler à
personne de Kızar.
Depuis ce jour, Indil n’est plus retourné dans ce puits et essaye de se persuader qu’il
n’a pas été reconnu. Mais il dort mal et, dans la rue, il se retourne bien plus souvent
qu’avant. Seulement, il vient de réaliser qu’un enfant avait disparu, la veille de sa
découverte de la salle rituelle.
Si Indil connaissait des aventuriers de passage, il pourrait leur confier sa mésaventure et
espérer que ces derniers soient assez téméraires, et manquent suffisamment de discrétion,
pour détourner les soupçons qui pèsent sur lui.

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O irh jvrea jovhreao bvhe aro bvh naerbvk zejhg erkj ghrea kjgh vakejhvaekrjhvk

aerj hvkjaerbh vkjaerbvk jreab hvkjar ehbvkra ejhgk aerjhvklarejhvklaej hklj hk jh aeklj bkljh

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ahakl jb akjha kj aha kjh akja hk j kja k ajh a

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Chapitre III

jhakj hbkj hakej hae jaek jhaek jh k jha klj

LA TRAVERSÉE

jhakj hbkj hakej hae jaek jhaek jh k jha klj LA TRAVERSÉE « … Les journées

« … Les journées de traversée au sein de Longue-Ville suivent toutes la même routine. Avant le lever du soleil, les conducteurs préparent leurs animaux et les attellent à leurs véhicules. Pendant ce temps, l’Ukhaantaï donne ses consignes aux éclaireurs pour le déplacement de la journée. Lorsque le convoi est prêt, la colonne se reforme à la sortie du bivouac, baignée de la lumière de l’aube. À l’intérieur des véhicules, les voyageurs, pour la plupart restés sous les couvertures, peuvent replonger dans le sommeil. En toute honnêteté, il est plus facile de le faire dans une cabine grâce au lent balancement du kazmoth que dans une carriole secouée par les chaos de la piste. Au réveil, la qualité du premier repas de la journée varie suivant la somme déboursée pour le voyage. Pour les plus fortunés, la gouvernante de leur véhicule aura préparé un roboratif petit-déjeuner, immanquablement arrosé d’un thé fort à la mode taganole. Pour ceux n’ayant pu s’offrir que la plus médiocre des carrioles, il faut attendre que la gouvernante dédiée, entre autres, à leur véhicule, apporte le pot de gruau et le lait de kazmoth caillé depuis la cuisine roulante. Pour les enfants, chaque journée de déplacement est une source d’émerveillements. Il est d’ailleurs bien difficile de les faire tenir tranquilles. Lorsqu’ils ne sont pas en train de parcourir en tout sens leur véhicule à la recherche de nouvelles cachettes, les bambins courent de fenêtre en fenêtre pour observer le ballet des éclaireurs sur leurs fâlteqs. Mais le moment qui leur plaît le plus est le pâturage, cette phase où la caravane profite de la présence de végétaux comestibles pour s’étirer sur une

ligne unique et faire brouter les kazmoths à un pas très lent. En dehors du fait que c’est l’occasion d’observer Longue-Ville d’un seul coup d’œil, c’est surtout l’opportunité pour les enfants de descendre de leur véhicule et de se détendre les jambes, sous la stricte surveillance de leurs parents. De la sorte, il n’y a rien d’étonnant à ce que les jeunes voyageurs décryptent très vite la signification des fanions que les nomades utilisent pour communiquer la formation à adopter. En dehors de ces périodes de pâturage, les voyageurs demeurent dans leur véhicule, ne se déplaçant que pour des besoins naturels, pas toujours faciles à satisfaire dans une telle promiscuité. Pour combattre l’ennui, générateur de tensions entre leurs hôtes, les Taganoles organisent des divertissements :

chants, travaux manuels, spectacles de marionnettes… Leur expérience a montré aux nomades qu’il fallait absolument proscrire les jeux d’argent entre voyageurs, mais ils s’en trouvent encore pour braver cet interdit et rechercher le frisson des paris. Le soir, l’arrivée au bivouac est un soulagement pour beaucoup, car c’est l’occasion de sortir de l’espace clos de leur véhicule. Certains en profitent pour s’isoler et apprécier le silence après une journée à subir des voyageurs plus bavards qu’eux, alors que d’autres rendent visitent aux occupants d’autres véhicules avec qui ils se sont trouvés des intérêts communs. … »

Extrait de l’ « Addendum au Complément au Compendium du Voyageur Averti » rédigé par Anselme dit « le baguenaudeur » fils d’Abélard Bohardu dit « l’itinérant »

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Communication : cornes et fanions

Communication : cornes et fanions Pour communiquer avec les dizaines d’attelages qui composent Longue-Ville, ainsi

Pour communiquer avec les dizaines d’attelages qui composent Longue-Ville, ainsi qu’avec les éclaireurs, l’Ukhaantaï utilise un système élaboré de fanions colorés montés au

III : La traversée

bout de longues perches accrochées à sa cabine. En moins d’une minute, le dernier véhicule du convoi, en général celui dédié à l’entretien des véhicules, est averti des ordres du chef de la caravane. Ce système peut être combiné avec l’utilisation de trompes.

Fanion Fanion Observation Signification gauche droit Tout va bien / En avant / À gauche
Fanion
Fanion
Observation
Signification
gauche
droit
Tout va bien / En avant /
À gauche
À droite
Halte
Halte à gauche
Halte à droite
Si drapeau agité, disposition
combat
Danger à gauche
Si drapeau agité, disposition
combat
Danger à droite
Danger à gauche, former
cercle à droite
Danger à droite, former cercle
à gauche
Danger
Danger à gauche, fuite à droite
Danger à droite, fuite à gauche
Pâturage, en ligne de part et
d’autre piste
Pâturage, en ligne à gauche
Pâturage, en ligne à droite
Point d’eau à gauche
Point d’eau à droite

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Les éclaireurs

Les éclaireurs Ce sont les éclaireurs, montés sur leurs rapides fâlteqs, qui utilisent le plus les

Ce sont les éclaireurs, montés sur leurs rapides fâlteqs, qui utilisent le plus les signaux sonores. Même loin et hors de vue de Longue- Ville, ils peuvent avertir la cité d’un danger immédiat ou transmettre une information essentielle. Si les éclaireurs sont surtout utilisés comme les yeux de la caravane, leur rapidité et leurs armes les rendent aussi capables de défendre le convoi, particulièrement par des attaques à revers d’agresseurs occupés à forcer le dispositif défensif de Longue-Ville. On ne s’étonnera donc pas de les voir équipés d’épées courtes pour leur défense rapprochée, mais aussi d’armes de jet, bien souvent les fameux arcs taganoles à double courbure. La mobilité étant essentielle aux éclaireurs, ces derniers ne portent que des armures légères, en général recouvertes de tenues aux couleurs des steppes qu’ils parcourent. Et lorsque les températures deviennent vraiment froides, des fourrures s’ajoutent à leur tenue. Les éclaireurs se déplacent communément par pair. La coutume, et le bon sens, veut qu’un jeune éclaireur soit binômé avec un ancien. Mais il n’est pas rare de trouver dans la même patrouille le mari et la femme, ou la mère et sa fille.

ou de sentiments que de communication réelle. Un éclaireur blessé pourra signifier à son partenaire qu’il souffre, qu’il a peur, mais sera incapable de lui « dire » précisément où il se trouve. Une chose est avérée sur cette capacité particulière : elle est amplifiée par le port par chacun des individus liés d’un bijou particulier. De nombreuses rumeurs courent sur la confection de tels objets. La plus persistante fait mention d’un animal particulier des steppes,

Le lien
Le lien

Qu’on le nomme « don », « instinct » ou, comme l’appellent les Taganoles eux-mêmes, « lien », les facultés psychiques des nomades de Longue-Ville sont indéniables. L’exemple le plus réputé, et le plus utilisé, en est cette relation particulière que certains Taganoles nouent avec les animaux. Cependant, il existe d’autres manifestations moins connues de ce pouvoir. Le « lien » peut être développé entre des individus très proches. Les éclaireurs taganoles ont appris à utiliser ce don pour communiquer entre eux, y compris à de grandes distances. Il s’agirait plus de transmission de sensations

l’ougati, desquels les Taganoles utilisent les os pour développer leur « lien » après une chasse et un sacrifice rituel exécuté par les deux, ou plus, nomades liés. Cet artefact, toujours finement ciselé, est rarement visible, car il doit être porté à même la peau pour amplifier le « lien ». Il prend le plus souvent la forme d’un pendentif ou d’un bracelet. Le recours à un composant organique ne surprend pas lorsqu’on connaît l’importance que la religion taganole accorde à la vie animale et végétale par rapport aux composants minéraux.

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Devenir éclaireur

Devenir éclaireur Dès son plus jeune âge, tout Taganole apprend à monter un fâlteq. Et dès

Dès son plus jeune âge, tout Taganole

apprend à monter un fâlteq. Et dès l’âge de

dix ans, il sait s’il a les capacités de devenir

un éclaireur. Par les nombreux jeux, joutes et défis que comptent les fêtes taganoles, le jeune nomade sait s’il saura tenir en selle même

dans les terrains difficiles, tirer à l’arc depuis le dos de son animal, toucher une cible à la lance tout en galopant. Une fois son vœu de devenir éclaireur prononcé, le jeune garçon ou la jeune fille subit un entraînement conduit

par d’anciens éclaireurs. En plus de la monte

du fâlteq et du maniement des armes, le futur coureur de steppes apprendra son rôle au sein

de la caravane et s’accoutumera à lire les indices

qui parsèment les immensités septentrionales.

Une fois prêt et la dernière épreuve passée, il rejoindra Longue-Ville.

L’arc taganole

passée, il rejoindra Longue-Ville. L’arc taganole L’arc court à double courbure des éclaireurs taganoles

L’arc court à double courbure des éclaireurs taganoles répond parfaitement à leurs besoins :

compact et très précis, il ne trahit jamais celui

qui l’a façonné et l’utilise.

Le bois dont est fait cette arme provient d’une essence rare, l’okto, qui ne pousse que dans quelques lointains bosquets des steppes. Cet arbuste croît en de longues tiges qui, lorsque les jours sont les plus longs et sous l’effet de la lumière solaire, s’arquent vers le sol.

Au terme de son apprentissage de coureur des

steppes, le jeune taganole part seul vers l’un de

ces boqueteaux. Là, il choisit la branche qui

donnera corps à son arc. Puis le futur éclaireur construit autour un dispositif formé de tiges, de peaux et de deux plaques de métal incurvées. La fonction de ce montage est de tromper le végétal en deux endroits en lui faisant croire que le soleil l’éclaire par en dessous et que l’ombre se trouve au-dessus. Après un mois, la branche

présente la double courbure recherchée et n’a plus qu’à être coupée et façonnée.

C’est sa forme particulière qui donne à cet arc, outre sa compacité, sa puissance et sa fiabilité. Les deux inversions d’arcure permettent à l’archer de bander son arme et de maintenir sa visée sans se fatiguer. En effet, une fois passé un certain point de traction, l’arc n’offre qu’une faible résistance au tireur. Ce dernier a ainsi tout le loisir d’attendre le moment où sa cible se trouvera exactement sur la trajectoire. L’arme délivre alors toute sa poussée avec l’exceptionnelle précision qui en a fait la réputation.

Comme le prescrivent les croyances taganoles, l’arme est invariablement ornée de plumes d’oiseaux abattus par l’arc lui-même. Ainsi, la vie prise se perpétue dans l’objet qui a servi à la prendre.

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III : La traversée

Mission : éclairer
Mission : éclairer

Perché sur l’éperon rocheux, le fâlteq broutait une touffe d’herbes sèches. D’un mouvement souple, la jeune Mylneg passa sa jambe au-dessus du cou de sa monture, sauta au sol et s’avança. L’animal, accoutumé aux acrobaties de sa cavalière, poursuivit son repas sans même jeter un regard aux deux yeux du « Grand-Tout » qui ornaient le dos de la pelisse de l’éclaireur. L’arc en bandoulière et l’épée au côté, la jeune nomade se rapprocha du bord du promontoire. Une centaine de pieds sous elle, s’étendait la steppe. Loin sur sa droite, ondulait la cohorte colorée de véhicules qui avançait au pas lent des kazmoths. Ses yeux perçants notèrent en contrebas le mouvement d’autres éclaireurs taganoles. Après deux minutes d’observation, elle retourna là où paissait sa monture et sortit un fanion vert qu’elle fixa au bout de sa lance. Revenue à la limite du surplomb, elle leva son signal et compta douze secondes. Puis elle l’abaissa et attendit quelques minutes. Afin que le message soit bien perçu du chef de caravane ou des éclaireurs alentour, le fanion vert fut encore érigé plusieurs fois. À chaque itération, la durée du signal était toujours un multiple du chiffre du jour ; douze ce jour-là. Cette précaution permettait d’authentifier le message. Après que le dernier véhicule fut passé devant elle, Mylneg laissa s’écouler une dizaine de minutes puis remonta sur son fâlteq pour se rendre à son prochain point d’observation. Dans la cavité de la falaise, une trentaine de pieds en dessous, les deux hommes aux visages maquillés en têtes de mort attendirent longtemps avant de sortir de leur cachette. En silence, ils se sourirent : leur cible et son précieux chargement venait de pénétrer sur leur territoire.

Distractions en milieu clos

pénétrer sur leur territoire. Distractions en milieu clos Les voyageurs n’ont que peu d’occasions de voir

Les voyageurs n’ont que peu d’occasions de voir le travail des éclaireurs. C’est avec la gouvernante, ou le gouvernant, de leur véhicule que les passagers de Longue-Ville ont le plus de contact. Pendant les semaines que dure la traversée, ils passent leurs journées dans leurs cabines ou leurs carrioles. Seules les haltes, voire les phases de pâturage, sont l’occasion de sortir, si les conditions sont favorables. Le confort de la traversée est bien sûr lié à celui du véhicule. Mais ceux ayant déjà été les hôtes de la ville-caravane savent à quel point il faut préparer son voyage. Non seulement se munir de vêtements chauds et confortables est absolument nécessaire, mais il faut surtout anticiper les longues heures d’attente de la journée. Prendre quelques livres est tout aussi important que de se munir d’une fourrure.

Certaines voyageuses préfèrent emporter des travaux d’aiguille, mais les chaos de la route et le balancement des kazmoths rendent ces occupations bien laborieuses. À l’image des Taganoles, les plus averties partent avec de minuscules métiers à tisser pour confectionner de longues bandes de galons. La présence d’enfants demande un regain d’attention, et se munir de quelques divertissements est un gage de tranquillité. Toute bonne gouvernante possède quelques jeux et jouets pour occuper les enfants que l’ennui rend agités.

La gestion des caractères difficiles

rend agités. La gestion des caractères difficiles Rien n’influe tant sur la qualité d’un voyage que

Rien n’influe tant sur la qualité d’un voyage que le caractère des autres voyageurs et de la gouvernante. C’est un des premiers rôles du chef de caravane que de placer dans le

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III : La traversée

III : La traversée 41

même véhicule des personnes aux origines, aux humeurs et aux caractères compatibles, et de choisir la personne la plus adaptée pour s’occuper de ce groupe. Les plus riches ont le loisir d’opter pour de confortables et relativement vastes véhicules où il est possible de s’isoler pour ne pas subir de gênants voisins. Mais pour les plus modestes, il n’y a d’autres choix que de prendre son mal en patience lorsqu’un compagnon de cabine supporte mal la nourriture taganole ou ronfle bruyamment. L’Ukhaantaï accorde beaucoup d’importance à la bonne entente des passagers. Aussi arrive- t-il, de loin en loin, que des voyageurs soient déménagés dans des véhicules différents avant que des tensions ne dégénèrent en drame. La présence de cellules aux portes épaisses et aux ouvertures barrées de fer dans un ou plusieurs véhicules indique que le chef de caravane se ménage la possibilité d’isoler un voyageur récalcitrant qui aurait besoin de « se reposer au calme ». Ces cellules peuvent aussi être utilisées lorsque les lois taganoles sont sciemment enfreintes.

Instincts basiques

lois taganoles sont sciemment enfreintes. Instincts basiques Malgré la difficulté à s’isoler, l’oisiveté pousse

Malgré la difficulté à s’isoler, l’oisiveté pousse certains débauchés à tenter de séduire des passagères se plaignant un peu trop fort de leur désœuvrement. Même s’ils s’en amusent une fois arrivés au terme de leur périple, les Taganoles déploient des trésors de diplomatie pour éviter ce genre de situations, embarrassantes pour beaucoup. Autre facteur jouant sur l’agrément d’un voyage : la nourriture ! Sans que l’on puisse vanter l’originalité des plats servis à Longue- Ville, il faut reconnaître les efforts déployés par les Taganoles pour offrir des repas décents à leurs hôtes. Là encore, les plus fortunés pourront profiter du confort d’un véhicule dont l’office est doté d’un garde-manger rempli d’aliments de qualité. Pour les autres, il faudra soit compter sur les mets confectionnés par la gouvernante le soir au bivouac, et réchauffés le lendemain midi, soit manger les

plats préparés dans la cuisine roulante que l’on trouve systématiquement à Longue-Ville.

Une question d’équilibre

à Longue-Ville. Une question d’équilibre Que ce soit dans les carrioles ou dans les cabines, les

Que ce soit dans les carrioles ou dans les cabines, les voyageurs de Longue-Ville sont soumis aux chaos de la piste ou au roulis de la démarche des kazmoths. Pour limiter les désagréments que ces deux phénomènes produisent, les Taganoles ont équipé leurs véhicules de dispositifs ingénieux. La plupart d’entre eux sont aussi utilisés à des centaines de lieues des steppes, sur les mers.

Le premier de ces équipements est le double cadre. Ce montage de deux encadrements concentriques, cercles, rectangles ou carrés, est assemblé pour osciller sur deux axes horizontaux dans le même plan. Ainsi, tout objet équipé d’un double cadre ne subira pas le roulis et restera en permanence horizontal. Ce sont les tables des cabines, et parfois les couchettes, qui en bénéficient le plus souvent. Pour les premières, une amélioration supplémentaire consiste à creuser des emplacements destinés à accueillir plats, assiettes et gobelets.

Le second équipement réside lui en un arrimage par plusieurs cordes, voire chaînes, à des points d’ancrage en surplomb. Les marins penseront immédiatement aux hamacs, mais les Taganoles ont étendu ce système à bien d’autres objets, notamment en augmentant le nombre de liens d’arrimage. L’illustration la plus impressionnante de ce dispositif est le four suspendu qui équipe la pièce supérieure des cabines et de certaines carrioles. Ce grand foyer fermé est attaché au plafond par plusieurs chaînes et diffuse sa chaleur à toute l’habitation par une ouverture ménagée en dessous. Dans certains cas, un cercle renforcé entoure le fourneau pour en limiter le balancement lorsque le terrain traversé est particulièrement accidenté.

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III : La traversée

La diversion
La diversion

Les balancements du kazmoth ne faisaient qu’amplifier la pression dans les intestins de Klia. Elle avait pourtant pris toutes ses précautions ce matin avant que la caravane ne quitte le bivouac. Mais voilà que la nature réclamait ses droits. N’y tenant plus, elle se leva de son siège et saisit une des multiples poignées de cordes qui pendaient au plafond pour aider les voyageurs à se déplacer malgré le roulis. En pensant au bruit qu’elle allait faire et que ne manqueraient pas d’entendre les passagers, le rouge lui monta aux joues. Les mâchoires serrées, Klia avança malgré tout vers le fond de la cabine par l’étroit passage matérialisé par les genoux de ses compagnons de voyage. Là, elle ouvrit la minuscule porte et tomba nez-à-nez avec la gouvernante. Celle-ci comprit tout de suite en voyant les deux mains de la voyageuse pressées contre son ventre. Avec un sourire, elle s’effaça et lui murmura :

– Allez-y. Et ne craignez rien, je vais faire distraction. Les sourcils froncés, Klia descendit les quelques marches qui menaient à la minuscule cabine d’aisance et s’y enferma. Elle était encore en train de se dévêtir qu’un chant taganole fut lancé au-dessus de sa tête. La voix puissante de la gouvernante fut rapidement couverte par celles de quelques voyageurs, trop contents de pouvoir se divertir un peu en jouant les choristes. Avec un soupir de soulagement, Klia se détendit sur son siège.

de pouvoir se divertir un peu en jouant les choristes. Avec un soupir de soulagement, Klia

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Petite partie entre amis
Petite partie entre amis

Un souffle d’air froid s’engouffra derrière Roztol dans la pièce tapissée de velours rouge. Les quatre hommes, assis autour de la table à double cadre, le scrutèrent, les sourcils froncés. Deux semaines après le départ de Kızar, le balancement du kazmoth ne les gênait plus. L’habitude était venue. Et avec elle l’ennui.

– En as-tu trouvé ? interrogea avec autorité Amar depuis le fauteuil qui trônait en bout de

la table. Après un hochement timide de la tête, Roztol ouvrit vers eux le sac qu’il portait, y plongea la main et sortit une poignée de brins de bois. Un « Ah » de soulagement fut poussé par les quatre autres voyageurs. À pas mesuré, l’homme s’approcha du plateau oscillant et y répandit

le contenu de son sac. Les baguettes de kontar roulèrent et butèrent contre les verres de thé. De longueur identique, les bâtonnets étaient de trois types : les plus nombreux n’étaient que de simples cylindres de bois. Mais il en existait certains dont le corps était formé de trois, voire de cinq pour les plus rares, tiges soudées les unes aux autres. Amar amassa les baguettes devant lui. Il en prit une et la contempla.

– Messieurs, je vous sais, comme moi, grands amateurs de Didoudo. Il se trouve que j’ai ici suffisamment de dés pour monter une table de cinq joueurs. Mais, comme l’exigent les lois taganoles, les jeux d’argent sont interdits à Longue-Ville.

Sans se concerter, les trois autres hommes assis poussèrent un profond soupir, la mine attristée.

– Cependant, rien ne nous empêche de jouer en remplaçant les mises par ces bâtonnets, ajouta

le riche voyageur avec un clin d’œil. Si nos hôtes nomades venaient à nous rendre visite, ils ne

verraient que quelques voyageurs en train de passer innocemment le temps.

Des sourires s’épanouirent autour d’Amar. Celui-ci poursuivit en observant Roztol resté debout les bras ballants. – Ce qui me gêne, c’est que nous ne sommes que quatre… Et toi Roztol, tu sais jouer au Didoudo ?

– Un peu messire, lui répondit-il avec un faible haussement d’épaules.

– Et tu as un peu d’argent ? poursuivit le locataire de la pièce.

Un autre haussement d’épaules et un petit hochement de tête furent la seule réponse de Roztol.

– Alors, lança Amar les bras ouverts, joins-toi à nous !

Autour de la table, quatre sourires carnassiers s’épanouirent pendant que Roztol s’asseyait timidement en bout de banc. Derrière son regard baissé et sans rien en laisser paraître, celui qu’on surnommait « Rafle-la-mise » dans tout le sud-est du continent, se sentait comme un renard invité dans un poulailler.

« Rafle-la-mise » dans tout le sud-est du continent, se sentait comme un renard invité dans

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III : La traversée

III : La traversée 45
La gouvernante Entuya okhää Eerdenmeg Premières impressions : Petite femme fluette d’une quarantaine d’années, la
La gouvernante Entuya okhää Eerdenmeg
Premières impressions : Petite femme fluette d’une quarantaine d’années, la chef des gou-
vernantes possède une énergie que lui envient nombre de ses cadettes. Entuya a le phrasé
rapide des gens qui ont beaucoup de choses à accomplir et veulent le faire bien. Elle répondra
toujours aux sollicitations des uns et des autres, tant que cela reste dans le domaine de ses
prérogatives et ne gêne pas son travail. En dehors des heures de repas, elle a un peu plus de
temps pour parler avec les hôtes. Veuve depuis une vingtaine d’années, elle est très fière de ses
trois fils, maintenant adultes et mariés. L’aîné est conducteur de kazmoth et les deux autres
remplissent différentes charges dans Longue-Ville. Il est rare que l’un d’eux n’entreprenne
pas le voyage avec elle. Si elle doit parler d’elle, elle évoquera ses fils et ses espoirs de devenir
grand-mère.
Ses qualités d’organisatrice, de cuisinière et de diplomate ont naturellement conduite
Entuya okhää Erdenmeg à occuper ses fonctions actuelles. Chargée de veiller au bien-
être de ses passagers, qu’elle appelle toujours « ses hôtes », elle possède un sixième
sens pour identifier les besoins des uns et des autres, avant même que ceux-ci ne les
expriment. Ce même don d’anticipation lui permet de désamorcer
des situations conflictuelles, généralement entre occupants d’un
même logement.
Au-delà de ses fonctions officielles, Entuya est une excellente
source d’informations sur les passagers pour le chef
de caravane. Elle, et les autres gouvernantes, sont
les mieux placées pour écouter et observer ce qui
se dit et se fait dans les cabines et les carrioles.
Sa face cachée Malgré ses précautions,
Entuya laisse parfois apparaître un morceau
de tatouage à la base de son cou. Toute question à
ce sujet provoque chez elle une crise de mutisme, voire
lui fait perdre son calme légendaire, surtout si Longue-
Ville se trouve au milieu des steppes occidentales. Un fin
connaisseur des peuples du nord-ouest du continent
reconnaîtra dans cette portion de dessin des caractères
complètement étrangers aux Taganoles.

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Le chef des éclaireurs, Tulmin Tenetem Premières impressions : Tulmin Tenetem est un Taganole de
Le chef des éclaireurs, Tulmin Tenetem
Premières impressions : Tulmin Tenetem est un Taganole de près de cinquante ans au corps
aussi maigre que son crâne est chauve. De taille moyenne, son visage est marqué d’une balafre
sur la lèvre supérieure. D’un naturel calme et posé, personne parmi les Taganoles ne se moque
de son léger zézaiement. Lorsqu’il n’est pas sur le dos d’un fâtleq, Tulmin est souvent assis,
au calme, depuis un endroit d’où il peut observer la caravane. Il ne cherche pas à engager
la conversation le premier, mais répond à toutes les sollicitations. Une fois en selle, sa nature
audacieuse reprend le dessus et l’éclaireur se révèle. Lui parler de ses patrouilles est d’ailleurs
le meilleur moyen de faire connaissance avec lui, tant il est une source d’anecdotes sur la vie
dans les steppes.
Cousin de l’actuel chef de caravane, Tulmin Tenetem sait l’importance que son rôle de
chef des éclaireurs revêt. Proche de l’Ukhaantaï par ses fonctions et ses liens familiaux, il
ne remettra jamais en cause l’autorité de celui-ci. Cependant, en tête-à-tête, il n’hésitera
pas à lui faire part de ses remarques sur la conduite à tenir. Les éclaireurs comptant
nombre de jeunes gens enthousiastes, les soucis de Tulmin viennent bien souvent de
leur impétuosité. Même s’il essaie de le faire loin des voyageurs, l’attitude boudeuse
de certains jeunes éclaireurs après avoir été sermonnés prouve qu’il sait « mettre les
points sur les i ». Heureusement, Tulmin sait pouvoir compter sur les plus anciens des
monteurs de fâlteqs pour canaliser la fougue de leurs jeunes compagnons et garder un
œil sur ces derniers.
Depuis quelque temps, Tulmin paraît plus soucieux. Mais son cousin, respectueux
de son caractère réservé, attend que le chef des éclaireurs lui confie la cause de sa
préoccupation.
Le doute : Bien qu’il refuse de se l’avouer, Tulmin approche de l’âge où il faut
« raccrocher la selle ». De plus en plus souvent, il se met à douter de ses capacités, et
surtout de la justesse de ses décisions. Le moindre petit oubli lui fait croire qu’il perd la
mémoire. Le moindre faux-pas de son fâlteq lui fait dire qu’il ne monte plus aussi bien.
Si un jeune éclaireur voit quelque chose avant lui, il s’imagine que sa vue périclite. Tout
cela conduit Tulmin à ne plus être aussi sûr de lui qu’avant. Ainsi, il hésite à parler au
chef de caravane de ces étranges empilements de pierres qu’il a découverts depuis trois
jours près des bivouacs après le passage de Longue-Ville. Il croit être la victime de son
imagination. Hélas, il ne l’est pas !

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Le jeune éclaireur, Ganrold Vonkdat Premières impressions : Ganrold Vonkdat est un jeune Taganole d’une
Le jeune éclaireur, Ganrold Vonkdat
Premières impressions : Ganrold Vonkdat est un jeune Taganole d’une vingtaine d’années
aux cheveux longs et aux yeux bridés. Une cicatrice horizontale marque sa pommette droite,
souvenir d’une chute. Ganrold est un éclaireur qui les voyageurs remarquent aisément tant
il réalise d’acrobaties sur son fâlteq. Le soir, lors de la halte, il a toujours autour de lui un
public d’enfants et de jeunes gens, amateurs de ses pitreries. Très attaché à son animal, qu’il a
nommé Mönkh, l’éclaireur n’aime pas qu’on s’en approche. De fait, la bête mord les étrangers
qui l’approchent et a le coup de pied vif et précis. La diction de Ganrold, rapide et parfois à
la limite de la compréhension, trahit son bouillonnement intérieur. Lorsqu’il est contraint de
rester en place lors des bivouacs, c’est auprès des voyageurs racontant leur vie de plaies et de
bosses que l’on a le plus de chance de trouver le jeune éclaireur.
Ganrold Vonkdat est un jeune homme aimant maladivement le risque. Il est en
permanence à la recherche d’un défi, et le rythme lent et régulier de Longue-Ville
l’ennuie ; seul le passage de la Crête du Dragon, avec tous les dangers qu’il recèle,
représente de l’intérêt pour lui. Sa témérité agace le chef de caravane, mais ce dernier a
de l’indulgence pour l’éclaireur, car Ganrold est le neveu de sa sœur. L’Ukhaantaï essaie
de canaliser l’énergie du jeune homme, notamment en demandant au chef des éclaireurs
de l’envoyer sur les reconnaissances les plus lointaines. Mais cela suffit à peine à satisfaire
la soif d’aventures de Ganrold, et ce dernier ne manque jamais une occasion de mettre
sa vie en danger.
La découverte : Lors d’une reconnaissance poussée bien plus loin qu’il ne le lui
était demandé, Ganrold a remarqué l’entrée de ce qui semble être une
construction souterraine : un escalier de pierre, caché par un bosquet
d’arbustes rabougris, s’enfonçant dans les profondeurs. Les murs
verticaux, de part et d’autre des marches, portent
de nombreuses décorations et inscriptions.
Le jeune éclaireur a aussi noté la présence
de plusieurs conduits d’aération perçant le
sol dans une vaste zone autour de l’entrée.
Ganrold, pour une fois, a résisté à l’impulsion
d’aller plus loin et de s’engager dans ce
qui ressemble à un édifice enterré étendu.
Cependant, revenu à Longue-Ville, il n’a
qu’une idée : retourner explorer ces sous-
sols. Mais il n’a pas l’intention d’y aller
seul et sans matériel. Ce qu’il lui faudrait,
ce sont des compagnons expérimentés et aussi
téméraires que lui.

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L’archiviste taganole Validi khïï Oghanem Premières impressions : Validi khïï Oghanem est une Taganole de
L’archiviste taganole Validi khïï Oghanem
Premières impressions : Validi khïï Oghanem est une Taganole de plus de soixante ans que
la vie dans les steppes a maintenu en bonne santé malgré ce que peut laisser croire son corps
maigre et sa peau ridée. Chaque matin, elle se tient au centre d’un cercle d’éclaireurs qui
l’écoutent religieusement. Parfois, elle ouvre l’un des tubes de bois qui l’accompagnent par-
tout, étale au sol des rouleaux de peaux animales, et tous se penchent dessus pour observer.
Certains soirs, ce sont les éclaireurs qui, avec force mouvements de bras, lui fournissent des
explications. Elle prend alors l’air concentré de celle qui enregistre tout ce qu’on lui dit.
Pour obtenir l’attention de Validi, un voyageur devra faire preuve de connaissances originales
sur les steppes. À cette condition, il sera interrogé sans relâche par la vieille femme dont les
yeux brillent dès que l’on évoque les immensités septentrionales. Si le sujet est suffisamment
passionnant, elle ira chercher l’une de ses précieuses cartes et s’en servira pour mieux question-
ner son interlocuteur ou lui expliquer son point de vue.
Validi khïï Oghanem était éclaireur taganole, puis chef des éclaireurs, jusqu’à ce que
l’âge la contraigne à abandonner le dos de son fâlteq. Mais sa ferveur pour les steppes n’a
pas disparu pour autant. Depuis qu’elle a raccroché sa selle, la nomade n’a eu de cesse de
mettre par écrit sa connaissance des immensités. Sa rencontre avec un voyageur savant
lui a permis d’acquérir les bases de la cartographie. Depuis, elle consigne toutes les
données qu’elle peut collecter sur les zones traversées par Longue-Ville. Conformément
à la tradition taganole, le support qu’elle utilise pour compiler les renseignements sont
des peaux de bêtes : fâlteqs, kazmoths ou autres. Mais elle avoue faire une entorse aux
coutumes de son peuple en préférant les encres de la lointaine Tahala. Les tubes de bois
qu’elle porte sont les emballages traditionnels de ses précieuses cartes. C’est pourquoi
les murs de la pièce où elle travaille dans sa carriole ne sont que des rayonnages emplis
de ces cylindres. Les cartes les plus complètes et les plus anciennes comportent des
addendums sous la forme de pièces de peaux cousues et repliées.
La quête : Certes, Validi est passionnée par les steppes, mais une raison secrète la pousse
à compiler toutes les informations qu’elle peut sur les itinéraires suivis par Longue-Ville.
Peu de temps avant de quitter ses fonctions de chef des éclaireurs, elle a fait, au cours
de trois nuits consécutives, le même rêve. Dans ce songe, elle voyait la ville-caravane
prise dans une monstrueuse tempête de sable et perdue au milieu d’un labyrinthe de
gigantesques monolithes. Dans cette vision, elle était une vieille femme que le chef de
caravane suppliait de guider la ville hors de ce piège mortel. Depuis, elle anticipe ce
moment en espérant qu’il n’arrivera jamais.

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aerj hvkjaerbh vkjaerbvk jreab hvkjar ehbvkra

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Chapitre IV

LE BIVOUAC

hakej hae jaek jhaek jh k jha klj Chapitre IV LE BIVOUAC « Chaque soir, l’arrivée

« Chaque soir, l’arrivée au bivouac obéit à

une chorégraphie bien rodée. Quelques heures auparavant, les éclaireurs visitent l’endroit où Longue-Ville va s’établir pour la nuit, et ses alentours. Le chef de la caravane, du haut de son kazmoth et après avoir écouté leur compte- rendu, affiche les fanions pour signaler l’arrêt prochain à tous les conducteurs. Les monteurs

de fâlteqs partent alors pour la dernière mission

de la journée : ramasser dans les alentours du combustible, voire abattre un peu de gibier si nécessaire. Dès l’entrée dans la zone de bivouac, plus ou moins délimitée par un muret de pierre construit au fil des siècles, la caravane décrit une ronde. Les premiers entrés se retrouvent prêts à sortir pour le lendemain matin. La dimension de ce cercle dépend du nombre de véhicules présents. Les kazmoths porteurs d’une cabine vont, eux, toujours au centre de l’aire. C’est là que se trouvent les reposoirs, ces pairs de murs destinées à supporter les cabines pendant que leurs immenses bêtes de

bât, soulagées de leur charge, se délassent et se reposent. En certaines occasions, dépendant des différentes familles taganoles présentes et du nombre de véhicules, le chef de caravane autorise la constitution de cercles claniques. Les voyageurs peuvent alors observer une matérialisation géographique des liens familiaux des Taganoles du convoi. Chaque cercle regroupe les descendants d’ancêtres communs. Et l’imbrication de cercles indique

la proximité de deux clans.

Une fois tous les véhicules en place, les

passagers sont invités à se délasser les jambes. Dans le même temps les Taganoles se livrent aux activités du soir : les soins aux animaux, la préparation du repas, les réparations… En une heure, la transformation de la longue cohorte d’attelages en une petite ville, notamment grâce au réseau de passerelles tendues entre les cabines et les carrioles, est étonnante. Longue-Ville reprend alors les aspects d’une agglomération avec ses bruits de conversation, ses enfants qui jouent en attendant de dîner, les soufflements des bêtes au repos… C’est aussi au bivouac que les voyageurs peuvent observer les « apparaisseurs », ces nomades aux pouvoirs magiques. Ces derniers participent au ravitaillement de Longue-Ville en matérialisant certains matériaux entreposés jusque-là dans les dépôts taganoles de la ville de départ. Mais, surtout, le campement vespéral est l’occasion pour tous les habitants de Longue- Ville de se retrouver et de discuter après avoir voyagé dans des véhicules différents. Avec le froid de plus en plus vif au fur et à mesure que s’approche la Crête du Dragon ; les réunions ne se font plus à l’extérieur, mais dans les cabines et les carrioles. Il en découle un ballet de voyageurs et de nomades sur les passerelles. Les seuls à ne pas profiter de ces moments de convivialité sont les sentinelles chargées de surveiller le bivouac. Du haut des murets au pourtour de l’aire, la nuit est bien longue et bien froide pour eux. … »

Extrait du récit de voyage « Un an dans Longue-Ville » de Balnor Rikat

50 50

Bivouac, latrines et botanique – Quoi ? Encore à moi de vider les pots ?

Bivouac, latrines et botanique

– Quoi ? Encore à moi de vider les pots ? grommela l’adolescent.

IV : Le bivouac

– Oui, encore à toi, lui rétorqua sa mère gouvernante de la carriole. Et si tu as oublié pourquoi, je te le rappelle… devant tout le monde !

– Nan, ça va, c’est pas la peine.

– Et n’oublie pas qu’il me suffit d’un coup d’œil pour vérifier que tu as tout vidé.

La lippe boudeuse, le jeune Taganole sortit par la porte arrière de la carriole, un seau vide au bout de chaque bras, une houe en travers de ses épaules basses. Le nomade s’accroupit et avança sous le véhicule. Il accrocha le premier récipient au crochet puis tira la trappe. Avec dégoût il entendit les excréments remplir le récipient. L’adolescent referma le volet et recommença avec le second réceptacle. À son grand regret, il nota qu’il allait devoir faire plusieurs voyages. Ressorti de sous le plancher du véhicule, l’adolescent se dirigea vers un vaste carré bordé de branches sèches entrecroisées. Il écarta les deux fagots qui servent de barrière. Une portion du terrain était couverte de plantes vertes, toutes identiques, plus ou moins alignées : des bolnzaths. Après quelques coups de l’outil dans le sol, il mit à jour une longue tige qu’il brisa en portions d’un pied de long pour les fourrer dans sa besace. Dans la partie de l’enclos où aucune plante ne poussait, il creusa une rangée d’une dizaine de trous. Dans chacun, il jeta un morceau de racine, une fraction du contenu des seaux et recouvrit le tout de terre sableuse. Tout en travaillant, il ronchonnait :

– En plus, j’aime pas ça les bolnzaths.

L’apparition : un pouvoir magique ?

pas ça les bolnzaths. L’apparition : un pouvoir magique ? Le rapport à la magie des

Le rapport à la magie des Taganoles est étrange, car il mélange défiance et acceptation naturelle. Pour les nomades, la sorcellerie telle qu’elle est pratiquée sur le reste du continent, avec ses manifestations bruyantes, lumineuses et surtout dangereuses, est l’expression de forces qui contreviennent à l’équilibre naturel du monde. Par contre, les dons que certains d’entre eux manifestent ne sont, pour les Taganoles, que l’expression d’une harmonie supérieure avec l’unité cosmogonique. Le lien que certains nomades sont capables d’établir avec les animaux serait considéré comme de la magie partout ailleurs. Mais chez eux, il s’agit simplement d’un don octroyé par la Nature, par cette entité supérieure qu’ils nomment le « Grand-Tout ». Les apparaisseurs ne sont pas considérés comme des magiciens par leurs congénères.

51

Mais la rareté de leur don et leur utilité au sein d’une caravane fait néanmoins d’eux des personnes particulières. Le pouvoir que les apparaisseurs ont de mémoriser des matières végétales, et de les faire ensuite apparaître devant eux, peut constituer la différence entre la vie et la mort pour une colonne de véhicule et d’animaux s’aventurant dans une zone dépourvue de tout fourrage et de tout combustible. Même si cette notion n’existe pas formellement chez les Taganoles, les apparaisseurs constituent une caste dans la société nomade. C’est bien plus parce que la perte de leur capacité mettrait en danger tout Longue- Ville, que par crainte de leur art, que les apparaisseurs occupent une place à part dans la société taganole. Chaque nomade sait que les pouvoirs de ces gens-là nécessitent une grande concentration et s’accommodent mal de distractions.

L’apparaisseur
L’apparaisseur

Le tintement des clefs résonnait dans l’escalier voûté qui s’enfonçait sous le quartier taganole. Arrivé au bas des marches, l’apparaisseur Batbayr khïï Anaseg chercha dans le trousseau. La porte renforcée de fer devant lui commandait les salles souterraines. Les yeux du magicien étaient encore bons, mais la lumière des soupiraux suffisait à peine. Avec les matériaux entreposés derrière le vantail, surtout du fourrage et du charbon de bois, il était hors de question d’introduire une torche ici. Batbayr aimait travailler dès le lever du soleil. Avec un soupir de soulagement, il trouva la bonne clef et ouvrit la lourde porte. Le bruit de ses pas sonna dans le long couloir quand il approcha des salles qui lui étaient attribuées. Sans même lever la tête vers le chiffre gravé dans la brique, Batbayr sentit que c’était bien la dernière pièce dans laquelle il avait travaillé. Le

front plissé, il envoya son esprit sonder les cavités voisines. Un sourire s’épanouit sur son visage :

tout était là, et il savait qu’il pourrait invoquer leur contenu sans peine. Dès la porte poussée, l’odeur d’herbe sèche envahit ses narines. Depuis l’ouverture vitrée, la lumière tombait sur le volumineux tas de foin jaune. Sans plus attendre, Batbayr commença à se concentrer sur le fourrage. Les yeux mi-clos, les mains tendues sur la masse de végétaux secs, l’apparaisseur en percevait et en mémorisait tous les détails. Dans un étrange dédoublement de son esprit, le magicien se revit, enfant, exécuter sa première apparition. Il était à l’école et venait de réaliser qu’il avait oublié son crayon. L’inquiétude de devoir s’expliquer auprès du maître le paralysait. Et soudain, son crayon s’était matérialisé devant lui. La scène n’avait pas échappé à l’adulte qui s’était approché de lui, avait saisi le crayon, l’avait brisé et noté l’absence de mine de graphite. Le jeune Batbayr, terrorisé, avait vu, du coin de l’œil, son maître sourire.

– L’un de tes parents est taganole ? lui avait-il demandé.

L’enfant avait hoché de la tête sans la relever, craignant toujours la réprimande. Une douce pression sur l’épaule l’avait rassuré.

– Batbayr, ce soir, dis à tes parents ce qu’il s’est passé. Ils t’expliqueront.

C’est à partir de ce jour-là qu’il avait pris conscience de son don et l’avait travaillé jusqu’à obtenir ce statut si particulier au sein de Longue-Ville : Apparaisseur ! Depuis, il matérialisait, suivant les besoins de la caravane en fourrage ou en combustible, les produits végétaux qu’il avait gravés dans son esprit avant le départ. Comme tous les autres apparaisseurs de sa connaissance, il était incapable de travailler sur la matière minérale. Les produits issus d’animaux tels la viande séchée lui demandaient trop d’efforts pour que cela soit rentable et utile. Toujours concentré sur l’amas d’herbes sèches, le magicien nota que les rayons du soleil entraient maintenant avec un angle différent. Le Taganole prit une inspiration, fit demi-tour et quitta la pièce. Il se sentait prêt pour ce lot-là. Debout dans la salle vide, Batbayr ferma les yeux et se concentra sur le tas de foin qu’il venait de quitter, à l’autre bout du couloir. Après plusieurs minutes, un scintillement apparut au milieu de la dalle devant lui. Un volume de plus en plus précis se matérialisa. Quelques instants plus tard, le monticule d’herbes sèches trônait au centre de la pièce. Un sourire monta aux lèvres de l’apparaisseur : « Allez encore un lot de mémorisé. Demain, j’attaque celui de charbon de bois ! »

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L’apparaisseur Calnayr khïï Beleneg Premières impressions : Où qu’il aille, Calnayr khïï Beleneg est toujours
L’apparaisseur Calnayr khïï Beleneg
Premières impressions : Où qu’il aille, Calnayr khïï Beleneg est toujours précédé du bruit de sa
canne. Sa boiterie congénitale lui donne une démarche saccadée, identifiable de loin. Âgé d’une
quarantaine d’années et d’un naturel réservé, Calnayr prend toujours le temps de la réflexion
avant de répondre ; sa main caresse alors sa barbe taillée en pointe pendant que son regard brun
scrute son interlocuteur. Toute personne s’adressant à lui se rendra compte de l’étendue de ses
connaissances et de sa curiosité. C’est pour satisfaire cette dernière qu’il arrive à l’apparaisseur
de prendre l’initiative de la conversation. Lorsqu’il sait avoir affaire à un « savant », il peut
passer des soirées complètes à l’interroger sur tel ou tel domaine. Ses compagnons taganoles font
preuve d’une attitude déférente et protectrice à son égard.
Calnayr khïï Beleneg appartient à la caste des apparaisseurs. Les voyageurs ont par
conséquent peu de chance de le rencontrer, tant son rôle au sein de la caravane l’occupe
dès l’arrivée au bivouac. Et lorsqu’il a fini ses « invocations », les autres nomades le laissent
à son intimité et font en sorte qu’il ne soit dérangé que s’il veut bien l’être. Mis à part son
don, c’est surtout pour ses connaissances livresques que Calnayr est respecté des membres
de son peuple. Il n’est ainsi pas rare que l’archiviste taganole et le chef de la caravane le
sollicitent sur des sujets difficiles, engageant la sécurité de toute la caravane. Sa fonction
d’apparaisseur impose à Calnayr de conserver sa concentration
et donc de ne pas se disperser en futilités pendant le voyage. Il
n’est donc pas aisé de l’aborder, même après avoir rempli son
office au bivouac.
Le mage clandestin : Depuis le départ de
Longue-Ville, Calnayr est troublé. Il lui
est impossible d’en déterminer l’origine,
mais à chaque fois qu’il se concentre
pour faire apparaître les végétaux qu’il
a mémorisés avant le départ, il ressent
une force hostile à proximité. Cela ne
l’empêche pas de remplir son office, mais
il est de plus en plus persuadé qu’un mage
puissant se trouve dans la caravane et se livre
à des invocations. Ceci est d’autant plus troublant
qu’aucun passager n’a déclaré posséder de tels pouvoirs.
Et Calnayr est de plus en plus persuadé que ces pouvoirs
augmentent, alimentés par il ne sait quelle magie. Soucieux
de ne pas s’écarter de sa fonction première au sein de la
caravane, l’apparaisseur est en train de réfléchir à une ruse
pour découvrir ce mage, en utilisant les talents d’autres
habitants de Longue-Ville.

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La jeune apparaisseuse Elinia okhää Monameg Premières impressions : Elinia okhää Monameg est une jeune
La jeune apparaisseuse
Elinia okhää Monameg
Premières impressions : Elinia okhää Monameg est une jeune Taganole d’à peine vingt ans.
Contrairement à ses comparses apparaisseurs, elle n’affiche pas d’air compassé et distant. Au bivouac,
elle se trouve bien souvent au milieu de ses camarades éclaireurs ou conducteurs. Elle est même loin
d’être la dernière à faire le pitre pour amuser les voyageurs. D’un abord facile et agréable, le ton de la
plaisanterie est celui qui a les meilleures chances de lui rendre son interlocuteur sympathique. Si l’un
des « anciens » de la caravane réussit à lui mettre la main dessus pour lui demander d’invoquer
des matériaux, c’est en traînant des pieds et en fronçant les sourcils qu’elle le suivra.
Elinia okhää Monameg rêvait de devenir éclaireur. Hélas, elle a un
jour compris que le sort en avait décidé autrement lorsqu’elle a fait
apparaître le peigne qu’elle cherchait depuis plusieurs minutes.
Elle a bien essayé de cacher son don, mais un autre apparaisseur,
Batabyr khïï Anaseg, l’a démasquée. Depuis elle apprend, bon gré,
mal gré, son métier. Cependant elle ne désespère pas de pouvoir
concilier cela avec quelques patrouilles dans la journée. Ses pairs
tentent de lui faire comprendre que cela est impossible, mais Elinia
s’accroche à son rêve. L’appel des steppes a une influence négative sur
son efficacité d’apparaisseur. Il lui arrive de ne pas faire apparaître le
fourrage ou le combustible mémorisé ; ceci est un moindre mal,
car des apparaisseurs expérimentés connaissent aussi ce type de
« panne ». Mais il est aussi arrivé à Elinia de provoquer, malgré
elle, la matérialisation d’objets qui avaient marqué son esprit. Ceci
constitue une forme de « première » chez ceux de sa caste.
Le détournement : Le dernier incident d’apparition d’Elinia n’a
pas échappé à l’un des voyageurs, un individu à la moralité aussi
tordue que le visage. Alors qu’elle tentait, sans conviction de faire
apparaître un tas de fourrage tout en remettant sans cesse ses
cheveux derrière ses oreilles, la jeune femme a « convoqué » la
barrette d’os qui reposait dans son coffre.
Le malandrin est d’ores et déjà en train d’imaginer comment il
va pouvoir mettre le don d’Elinia à profit. Ou plus exactement
à SON profit. Mais pour cela, il va lui falloir persuader la jeune
Taganole de s’associer à lui dans des affaires plus que douteuses. Et
il faudra convaincre Elinia de quitter son peuple ou la forcer d’une
façon ou d’une autre. Le malfaiteur échafaude un plan mêlant
persuasion et coercition. Il escompte l’exécuter au prochain voyage,
quelques jours seulement après le départ de Kizar, avec l’aide de
quelques complices dissimulés à l’intérieur de la caravane.

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IV : Le bivouac

Le jeu du semeur
Le jeu du semeur

Cachés derrière le fourrage, les deux enfants épiaient les deux Taganoles.

– Regarde, ils recommencent comme les autres soirs, dit la jeune Burli.

– Tais-toi ! Je veux comprendre ce qu’ils font, lui intima Tulim un garçon du même âge.

Un nomade était assis en tailleur et creusait deux rangées parallèles de huit trous dans le

sol. L’autre marchait et ramassait les gousses d’une plante qui poussait dans le campement. Sa quête l’amena à proximité des jeunes observateurs. Lorsqu’il les vit, il s’étonna, les sourcils froncés :

– Mais qu’est-ce que vous faites là, seuls ?

Tulim tenta d’expliquer que sa mère l’avait autorisé à jouer à cache-cache, mais le visage

cramoisi et tourné vers le sol de Burli était bien plus éloquent. Le Taganole prit chacun des enfants par le bras et les amena près de son camarade. Devant le regard de reproche des deux adultes, le garçonnet avoua la vérité :

– En fait, on voudrait savoir ce que vous faites tous les soirs.

– Comment ça ? interrogea le nomade resté assis, le front plissé.

– Bah vous creusez des trous, vous ramassez des graines, vous en mettez chacun une dans votre

bouche, vous jouez avec les autres, et à la fin vous enterrez la graine que vous aviez dans la bouche et vous faites pipi dessus. C’est bizarre.

Les deux Taganoles se regardèrent. Celui qui était resté debout s’assit face à son camarade et ordonna aux enfants à faire de même. L’index pointé vers eux, il se fit menaçant :

– Les steppes sont dangereuses, surtout la nuit, et surtout pour des enfants. On vous a parlé des mulniths ?

Le garçonnet et la fillette, la tête baissée, opinèrent. Après un long silence, le Taganole reprit :

– Si ça peut vous faire tenir tranquilles, je vous explique le jeu du semeur.

Le regard brillant des deux enfants et leur hochement muet poussa le nomade à poursuivre :

– Ce jeu se pratique avec soixante-quatre graines de maloubié, celles que vous m’avez vu ramasser. Elles sont soit noires, soit blanches. Mais pour ce jeu-là, la couleur ne sert à rien. On « sème » quatre fèves dans chacun des seize trous. Le but est d’en ramasser plus que l’adversaire

en respectant les règles de déplacement des graines. Je vous montre…

Vingt minutes plus tard, les enfants, captivés par le jeu des adultes, n’avaient pas bougé et ne virent pas arriver leurs mères au pas de charge.

– Ah vous voilà ! Est-ce que vous vous rendez-compte que nous vous cherchions partout et que nous étions mortes d’inquiétude ?

– Mais on était là, Maman, bien sagement à regarder le jeu du semeur, répondit Tulim.

Amusés, les deux nomades regardaient les enfants se faire réprimander. Alors que ces derniers

repartaient, emmenés sans ménagement, Burli se retourna et demanda :

– Mais pourquoi vous gardez une graine dans votre bouche et que vous faites pipi dessus à

la fin ?

– Pour être sûr de retrouver des maloubiés lorsque nous repasserons dans quelques mois. Après

être passée dans notre bouche et avoir été arrosée, la graine a toutes les chances de germer.

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Les effrayants

Les effrayants « … Même s’ils s’en défendent, les Taganoles sont attachés à quelques coutumes qui

« … Même s’ils s’en défendent, les Taganoles sont attachés à quelques coutumes qui ne sont pas loin de s’apparenter à de la superstition. Les « effrayants », ces dessins de diables grimaçants qui ornent notamment les véhicules des nomades, en sont une parfaite illustration. Interrogés sur la fonction de ces figures hideuses, les nomades répondent immanquablement qu’il ne s’agit là que de décorations propres à leur culture. Mais en insistant, il s’avère que les Taganoles sont persuadés que ces peintures éloignent les créatures malfaisantes du véhicule sur lequel il est peint.

Les effrayants ont une nouvelle portée depuis que les nomades s’aventurent à travers la Crête du Dragon. Au fil des années, chaque véhicule ayant réussi une traversée de la redoutable chaîne montagneuse se voit orné d’une icône supplémentaire, à chaque fois de taille et de couleur différente. Il ne fait aucun doute que, comme pour les fanions, chaque modèle d’effrayant a une signification différente, mais les nomades restent très discrets sur ce sujet. Sans que l’auteur de ces lignes ait pu l’observer de ses yeux, il se dit que certains Taganoles se font tatouer une miniature d’effrayant à chaque fois qu’ils franchissent la chaîne montagneuse. Certaines voyageuses sont catégoriques sur l’existence de ces tatouages. … »

Extrait du « Compendium du Voyageur Averti » rédigé par Athanase Bohardu dit « l’itinérant »

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La forge de Longue-Ville

La forge de Longue-Ville De tous les sons que l’on entend le soir au bivouac, les

De tous les sons que l’on entend le soir au bivouac, les coups de marteau sur l’enclume sont les plus surprenants. Mais si lorsqu’on considère la quantité de véhicules de la caravane et les contraintes qu’ils subissent, la survenue d’avaries explique la présence d’une forge. En général, une réparation sommaire est faite sur l’emplacement de la panne, et la prochaine halte est mise à profit pour changer la pièce défectueuse. L’existence d’un Taganole

IV : Le bivouac

travaillant le métal est étonnante pour qui connaît la hiérarchie décroissante que les nomades attribuent aux matières animales, végétales puis minérales. L’aversion naturelle qu’ils ressentent pour les produits n’ayant jamais abrité la vie est, dans ce cas précis, oubliée. D’autant que le fer est travaillé avec de nombreux composés animaux (poudre d’os, corne…). Ce traitement donne au fer une résistance et une souplesse supérieure et « anoblit » le métal du point de vue des Taganoles.

Le maréchal-ferrant Atrir Goltanson Premières impressions : Taganole par sa mère, Atrir Goltanson a hérité
Le maréchal-ferrant Atrir Goltanson
Premières impressions : Taganole par sa mère, Atrir Goltanson a hérité du
physique massif de son nordique de père, des yeux bleu acier et de la cheve-
lure blonde qui va avec. Élevé principalement par les nomades, il a malgré
tout gardé quelques manières propres à son peuple paternel : la bière est sa
boisson favorite, et le coup de poing fait partie de ses arguments pour régler
les différents. Cela ne fait pas de lui quelqu’un de désagréable, seulement
quelqu’un de respecté. Le maréchal-ferrant n’a pas la patience légendaire
des nomades. Un voyageur qui troublerait la paix de Longue-Ville aurait
des chances de trouver Atrir sur son chemin, accompagné de son collègue le
charron, ou de ses apprentis, pour le ramener au calme.
Confronté à un voyageur ayant des connaissances sur le travail du
métal, Atrir lui ouvrira les portes de sa forge sur roues et passera de
longues heures à l’interroger. Il pourra, à mots couverts, se moquer
des craintes qu’éprouvent les autres nomades pour les métaux.
La double ascendance d’Atrir Goltanson s’est traduite par un
goût pour le nomadisme et par une aptitude au travail du
métal. Il a acquis cette dernière lors de séjours effectués auprès
de ses oncles paternels, avec qui il a appris à forger. Depuis, il
n’a cessé de développer son art. Les nomades, tout réticents
qu’ils soient à l’utilisation de matériaux d’origine minérale,
savent que ces derniers sont indispensables à la construction
de véhicules solides et confortables.
La carriole d’Atrir se trouve toujours en fin de convoi afin
de pouvoir réparer n’importe quel attelage resté sur le
bord de la piste. L’atelier à roues du maréchal-ferrant ne
peut se confondre avec aucun autre : l’accumulation de
roues, de timons et d’autres pièces de rechange sur les
côtés du véhicule, ainsi que la présence d’une puissante
grue rotative, en révèlent très clairement la fonction.
Le sabotage : Depuis le départ, un troisième essieu vient de
céder ; et toujours sur une charrette. Atrir Goltanson n’en est
pas encore sûr, mais il soupçonne un sabotage. La cassure a
lieu à chaque fois au même endroit. Le maréchal-ferrant est
certain d’avoir inspecté le dernier essieu brisé la veille-même,
et celui-ci ne donnait aucun signe de fatigue. Avant d’alerter
le chef de caravane qui a bien d’autres préoccupations, Atrir
et quelques compagnons vont conduire une petite surveillance le
soir au bivouac. Qui pourrait avoir intérêt à immobiliser les véhicules
transportant des marchandises dans cette partie des steppes ?

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IV : Le bivouac

La menace Moltoth
La menace Moltoth

L’aube baignait les éclaireurs, assis en cercle, d’une lumière orange. Derrière eux, leurs fâlteqs, entravés, piétinaient. À l’arrivée du chef de caravane, tous se levèrent. Des rides barraient son front.

– Bien ! commença-t-il, après un soupir. On approche du territoire des Moltoths. Il y a parmi vous beaucoup de coureurs de steppes expérimentés, mais pour les plus jeunes, je vais vous expliquer ce qui nous attend. Les éclaireurs écoutaient, les mâchoires serrées.

– Dans la semaine qui vient, il est possible que nous subissions un assaut de Moltoths, ces

jeunes guerriers peinturlurés et couverts d’os. Ça se passera bien si on les détecte à temps. S’ils se débrouillent aussi mal que d’habitude, vous allez les voir venir de loin, nous allons fermer

les volets des carrioles et des cabines, mettre tout le monde à l’abri, et après quelques échanges de flèches et de lances, ils feront demi-tour en lançant leurs cris de guerre.

– Ça pour gueuler… se risqua un des plus anciens éclaireurs.

– Ouais… mais ne vous y fiez pas trop quand même. Ils sont jeunes, vigoureux, bien armés,

et ont des montures rapides. Heureusement, ils ne sont pas trop courageux. Alors, votre mission, c’est de me prévenir dès que vous voyez l’ombre d’un Moltoth ou que vous entendez le tintement d’un os. Et s’il y a une attaque, vous rappliquez. Tous ! Ce que je veux, c’est qu’aucun des passagers ne soit blessé.

– Bah justement, les passagers… On les prévient ou pas ? poursuivit l’ancien.

– Rassurez-vous, ça fait longtemps que ça jacasse à ce sujet chez nos hôtes. Si nos kazmoths

couraient aussi vite que les rumeurs dans Longue-Ville, on aurait déjà passé la Crête du Dragon. Après un éclat de rire général, l’Ukhaantaï congédia ses éclaireurs. Comme il retournait vers sa bête, les plis étaient revenus sur son front.

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Chapitre V

jhakj hbkj hakej hae jaek jhaek jh k jha klj

TALEQ

V jhakj hbkj hakej hae jaek jhaek jh k jha klj TALEQ « Que ce soit

« Que ce soit en direction de Taleq à l’ouest ou de Bal’lor à l’est, l’approche d’une de ces villes-étapes constitue un moment marquant de l’odyssée à travers les immensités du nord. L’apparition de la silhouette de la Crête du Dragon provoque chez le voyageur deux sentiments contradictoires. Le premier, le plus immédiat, est le soulagement. Après des semaines et des semaines à vivre dans la promiscuité et la

rusticité des véhicules, et après des nuits de bivouac, l’arrivée dans la ville-étape est un réconfort. L’évocation de vastes baquets d’eau chaude, de repas chaque jour différents, de larges cheminées où flambe un feu toujours vif

et de chambres spacieuses, fait briller les yeux

de tous, y compris ceux des Taganoles les plus endurcis. Mais tout cela ne suffit pas à faire oublier qu’il

ne s’agit que d’un répit avant la grande épreuve.

C’est pourquoi un sentiment d’appréhension saisit aussi ceux qui voient s’approcher la chaîne montagneuse. Tout dans la ville-étape est lié, de près ou de loin, au passage de la Crête du Dragon :

l’accueil des voyageurs, la guérison de ceux qui ont souffert pendant la traversée, l’abri et le soin aux bêtes, la réparation des véhicules, la reconstitution des réserves… Même si les deux villes-étapes ont été fondées par les Taganoles, elles ne présentent pas la même architecture. Taleq doit son aspect plus austère aux immenses forêts de conifères qui l’entourent et aux filons d’ardoise qui courent sous la montagne. Ces deux matériaux donnent à l’agglomération sa coloration binaire : ocre et gris-bleu.

La population des deux villes-étapes ne compte pas que des nomades. Il se trouve toujours des étrangers à séjourner dans la bourgade au pied de la Crête du Dragon. Il y a ceux qui, par peur ou pour d’autres raisons, ont refusé au dernier moment de franchir le massif montagneux et attendent le prochain passage de la ville-caravane pour retourner à leur point de départ. Mais il existe aussi des individus que leurs affaires amènent dans les environs. Ceux-là font l’objet d’une surveillance discrète mais continue des Taganoles, car la Crête du Dragon sert de support à des légendes que les nomades préfèrent ne pas se voir répandre. D’autres habitants ont fait le choix de venir exercer leurs talents dans cette partie reculée du monde. Pour ces soigneurs, bâtisseurs, mineurs, cuisiniers, charbonniers… qui ne cherchent qu’à vivre loin de l’agitation des grandes zones populeuses du sud, une paisible cohabitation avec la majorité taganole est la règle. Leur profond attachement au nomadisme conduit les Taganoles à ne pas demeurer pendant plus d’un an, voire deux, dans une ville. Et les deux villes-étapes ne font pas exception. Ceci donne une ambiance particulière à Taleq et Bal’lor où la mémoire commune est transmise lors des veillées devant les larges cheminées. De là vient la multitude d’histoires racontées sur ces deux cités, dont beaucoup sont bien plus vraies que ce que prétend la rumeur. … »

Extrait du récit de voyage « Un an dans Longue-Ville » de Balnor Rikat

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La taverne du « Chaud-Gîte »

La taverne du « Chaud-Gîte » Plus grande taverne de Taleq, le « Chaud Gîte »,

Plus grande taverne de Taleq, le « Chaud Gîte », doit son succès à la qualité de son accueil et à la diversité de ses chambres. La réaction du voyageur à son entrée dans la vaste salle commune du Chaud Gîte est bien souvent la même : avec un sourire de soulagement, l’hôte se dirige vers la cheminée en tendant les mains. Pendant les séjours de Longue-Ville, un feu vif y flambe en permanence. Au-delà de l’effet bénéfique que cela provoque chez le visiteur, les flammes servent à maintenir au chaud un volumineux chaudron de soupe aux champignons. Chaque client de la taverne peut y puiser un bol quand bon lui semble. Les amateurs de boissons plus fortes peuvent choisir de goûter aux alcools locaux, concoctés à partir des plantes qui prolifèrent aux beaux jours. Des breuvages plus classiques peuvent être achetés, mais à des prix proportionnels à l’éloignement de leur lieu de production. La légende prétend que le tavernier conserve une bouteille de kudjarat de Tahala, mais personne n’en a jamais vu la couleur. Les plats sont eux aussi cuisinés grâce aux ressources de la

V : Taleq

région : légumes sauvages, poissons des torrents, graines et baies, champignons… La salle commune est meublée de nombreuses tables, bancs et tabourets faits du même matériau que les murs et le plancher, les écuelles et les cuillères : le bois. L’éclairage est assuré par des lampes à résine. Le logement des hôtes se fait à l’étage. Mais quelle que soit la chambre que le client pourra se payer, il se verra toujours offrir un bain chaud par jour dans la spacieuse salle d’eau commune, et sera assuré de profiter d’un lit- chauffé. Ces derniers reposent sur un foyer de pierre alimenté le soir par des pelletées de braises, et garantissent des nuits sans crainte du froid.

Les étables de Taleq

des nuits sans crainte du froid. Les étables de Taleq Le franchissement de la Crête du

Le franchissement de la Crête du Dragon est une épreuve que seuls peuvent entreprendre les kazmoths. Leur force, et surtout leur capacité à survivre dehors, sans manger, pendant des jours et des

jours, font d’eux l’animal parfait pour cette traversée. Les autres bêtes de bât et fâlteqs sont incapables de cheminer à travers la barrière rocheuse. À leur arrivée dans l’une des deux villes-étapes, ces animaux sont confiés à des soigneurs qui vont les héberger en attendant que Longue-Ville revienne et retourne vers les steppes. Les bestiaux retrouvent alors leurs charrettes ou leurs cavaliers, et reprennent la piste. Dans l’intervalle, les animaux sont abrités dans de vastes écuries accolées à la paroi. Aux beaux jours, ils peuvent aller s’ébattre dans les enclos construits en terrasse devant. Au plus froid de l’hiver, les bêtes ont la possibilité de se tenir au chaud dans les extensions souterraines

creusées derrière leurs abris. Il arrive parfois qu’un kazmoth ait de tels problèmes de santé qu’il ne puisse entreprendre la traversée. C’est pour cela qu’une écurie géante a été construite à proximité des autres. Tous ces bâtiments sont dotés d’un premier étage où est entreposé le fourrage. Une trappe permet de donner la ration quotidienne aux animaux en dessous. Quant à l’eau, les petits ruisseaux qui descendent de la Crête du Dragon y pourvoient. Sauf en plein hiver où les soigneurs doivent briser la glace et transporter des seaux et des seaux. À la fonte des neiges, les écuries sont nettoyées pour le plus grand profit des champs autour qui bénéficient de cette fumure.

Recomplètement
Recomplètement

La tasse fumante répandait d’agréables odeurs d’épices dans la salle de l’auberge, presque vide. Les pieds dirigés vers la cheminée, le nain porta le récipient à ses lèvres, avala une gorgée, puis sourit d’aise. La tête tournée vers le comptoir où l’aubergiste taganole essuyait la même choppe depuis deux minutes, le petit homme lança :

– Vous êtes de bien singuliers hôtes, vous autres Taganoles. Pendant le voyage, vous vous occupez de

nous comme si nous étions des enfants à peine autorisés à faire trois pas dans les steppes. Et là, pendant l’escale, c’est bien l’diable si l’on peut échanger deux mots avec les nomades de Longue-Ville. Où sont- ils tous ? La choppe trouva enfin sa place sur l’étagère. Le torchon sur l’épaule, le nomade s’adressa au nain,

les bras croisés sur le bar.

– Messire voyageur, si pour vous Taleq est un bien agréable endroit, pour ceux de la ville-caravane

c’est surtout la dernière occasion de se donner les meilleures chances de franchir la montagne sans encombre. Prenez par exemple les apparaisseurs. Eh bien, ils sont en train de se concentrer dans les dépôts pour que vos gouvernantes aient de quoi alimenter les feux. Et croyez-moi, ce n’est pas un détail là-haut. Du pouce, le tavernier désigna une direction dans son dos. Il reprit :

– Et si vous ne voyez pas les soigneurs, c’est qu’ils s’occupent des bêtes. Imaginez que le kazmoth qui

tire ou porte votre abri soit incapable de continuer. Un frisson parcourut le dos du nain, ses mains se serrèrent sur la tasse brûlante. Le nomade poursuivit :

– Et je ne vous parle pas du forgeron qui vérifie les attelages, les équipements et tout le reste. Non,

croyez-moi, ne regrettez pas de ne pas les voir ; ils œuvrent à votre sécurité et à votre confort. Lorsque vous les verrez réapparaître, c’est que le moment du départ ne sera plus très loin. Moins d’une minute après cet échange, le chef des éclaireurs pénétra dans l’auberge. Après un salut au tavernier, il se posa devant la cheminée, les mains tendues vers les flammes. Il adressa un sourire au nain avec qui il avait échangé quelques mots les semaines précédentes. Le petit homme lui répondit d’un hochement de tête puis contempla le feu. Son front était maintenant barré de plis soucieux.

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Les résines de Taleq

Les résines de Taleq Malgré son isolement et l’austérité de son environnement, la cité de Taleq

Malgré son isolement et l’austérité de son environnement, la cité de Taleq n’est pas sans ressources. En plus de l’exploitation de la nature alentour pour nourrir et chauffer ses

habitants et ses hôtes de passage, la ville-étape

a appris à récolter et à exporter les résines de

plusieurs conifères de la région. La plus commune de ces matières est la résine d’éclairage, utilisée dans les lampes. Elle est recueillie en abondance au cours de l’été sur une variété d’épicéas dont le tronc a été lacéré au printemps. La récolte ne présente aucune

difficulté en dehors du fait que certains insectes

à la piqûre très douloureuse sont friands de ce produit.

V : Taleq

Mais c’est la résine d’odläg qui représente la vraie richesse de la région. Cette pâte brune diffuse à la combustion un parfum capiteux ; des savants lui confèrent même des vertus aseptiques. Son prix justifie les efforts de ceux venus s’isoler à Taleq pour la recueillir. Il faut en effet « préparer » l’odläg pendant plusieurs années, par une taille complexe, pour qu’enfin soit exsudée la précieuse pâte végétale. Ce savoir-faire est maîtrisé par un clan isolé des peuples de l’ouest, les Arginem, qui, au fil des générations, en sont devenus les spécialistes. Cela vaut à ces gens un statut à part, mélange d’admiration pour leur habileté, mais aussi de méfiance pour leur propension à vivre dans un isolement plus ou moins absolu.

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Les terrasses

Les terrasses Longtemps, les Taganoles n’ont prêté aucun intérêt à l’agriculture. Mais la nécessité de disposer

Longtemps, les Taganoles n’ont prêté aucun intérêt à l’agriculture. Mais la nécessité de disposer de réserves de nourriture, de part et d’autre de la Crête du Dragon, leur ont fait changer leur rapport à la culture des végétaux. À Taleq comme à Bal’lor, les nomades se sont attaché les services de paysans du nord pour garantir un approvisionnement suffisant à Longue-Ville et aux deux villes-étapes. Par ironie d’abord puis par reconnaissance, les Taganoles ont nommé ces cultivateurs les « jardiniers ». À Taleq, aucune surface n’est assez plane et ni assez étendue pour y établir le moindre potager. Aussi, les jardiniers ont bâti des terrasses qui

se sont révélées étonnamment productives en dehors des périodes les plus froides. Sur cet étagement de champs et de prairies, arrosés par les quelques ruisseaux qui coulent des montagnes, poussent de nombreuses plantes, toutes utiles à Longue-Ville ou à Taleq. Là, ce sont des légumes capables d’être conservés dans la cendre pendant des mois. Ici, ce sont des graminées dont la forte croissance, si le soleil est présent, permet de faire deux récoltes de foin en une seule année. Là-encore, croissent de hautes tiges dont les racines donnent une excellente farine. Tout autour des terrasses, les jardiniers ont planté des arbustes adaptés au climat montagnard qui fournissent d’importantes quantités de fruits à coque juste avant le long hiver.

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V : Taleq

Maison traditionelle

La poste restante

La poste restante L’isolementdeLongue-Villeetl’éparpillement du peuple Taganole sur tout le nord du continent

L’isolementdeLongue-Villeetl’éparpillement du peuple Taganole sur tout le nord du continent transforment en défi la circulation des messages et de l’information. Un nomade pourra avoir quitté Kızar où seront restées sa femme et sa fille, et revenir un an plus tard pour se découvrir veuf et grand-père. C’est pour permettre au courrier d’atteindre plus rapidement ses destinataires que les Taganoles ont développé le principe de la poste restante. Dans toutes les cités où sont établis les nomades, est construit un minuscule bâtiment : la « poste restante », aussi nommée « messagerie ». À l’intérieur de cet édifice anodin, des boites sont accrochées au mur. Leur répartition répond à la même organisation que celle des bivouacs : chaque cassette est dédiée à une famille et se situe à proximité de celles d’apparentés. Chacun de ces réceptacles est gravé de motifs et de peintures qui rappellent les couleurs de leur clan d’appartenance. C’est à l’intérieur du casier du chef de caravane qu’attend le plus de documents. Et parmi ces derniers, nombreux sont ceux destinés à ses hôtes. Si des courriers

ne contiennent que des informations sans valeur commerciale, politique ou stratégique, il peut arriver que des messages encodés soient confiés aux bons soins des Taganoles. La rumeur prétend que chaque zone de bivouac dans les steppes est équipée d’une cache que les nomades utiliseraient pour leur courrier. Mais rien, jusqu’ici, n’a confirmé ces dires.

Drôle de boîte aux lettres
Drôle de boîte aux lettres

Avec de petits coups de maillet, le jeune nomade sondait les essieux des charrettes d’une main et d’une oreille expertes. Pendant des heures, le maréchal-ferrant lui avait expliqué et montré ce qu’il attendait de lui. Aucun doute ne devait subsister sur la capacité des attelages à passer le Crête du Dragon. Le Taganole, accroupi sous la carriole, avançait à petit pas ; le son clair de son outil sur le bois rythmait sa progression sous l’arbre de roue. Parvenu à l’autre extrémité, le nomade s’apprêtait à se redresser. Par habitude, il continuait à frapper sur le bâti du véhicule. « Toc-toc-toc-TIC ! – Comment ça « Tic » ??? s’étonna-t-il. Plusieurs coups sur cet endroit précis de la poutre rendirent le même son creux. Les sourcils maintenant froncés, il explora du bout des doigts la pièce de bois. Un trou rond y était percé.

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V : Taleq

Il fallut approcher une lampe à résine pour déceler une forme rectangulaire. Avec un clou introduit dans l’orifice, le Taganole effaça une lamelle invisible. Libéré, le couvercle lui tomba dans la main et révéla une minuscule cache. Quelques minutes plus tard, le maréchal-ferrant, appelé par son apprenti, admirait la cachette.

– Y’a pas à dire, c’est du beau boulot. Discrète. Creusée avant qu’on parte d’Kızar j’dirais. Suffisamment près du bord pour être utilisée par quelqu’un qui s’appuierait, innocemment,

contre la carriole.

– Mais Patron, pourquoi la faire si petite ? On peut à peine y glisser une pièce. Je vois pas à quoi ça peut servir.

– Moi j’ai ma pt’ite idée. C’est un bon endroit pour laisser un message à quelqu’un de la

caravane avec qui tu ne peux parler devant tout l’monde.

– Ah… ! Mais pourquoi ?

– Ça c’est pas d’notre ressort. Mais j’serais bien étonné que l’Ukhaantaï n’soit pas très intéressé par ta découverte.

L’écurie roulante

très intéressé par ta découverte. L’écurie roulante L’aridité et le froid qui règnent sur la Crête

L’aridité et le froid qui règnent sur la Crête du Dragon en rendent la traversée impossible à un fâlteq. L’attachement des éclaireurs à leurs montures est tel que certains d’entre eux préfèrent rester avec leur bête dans la ville-étape et attendre le prochain passage de Longue-Ville dans l’autre sens. C’est parfois aussi pour des raisons familiales ou de santé (grossesses difficiles, accouchement proche, blessure…) que des Taganoles se décident à faire un séjour au pied de la Crête du Dragon. D’autres patrouilleurs, pour qui le lien avec leur monture n’est pas si fort, acceptent de laisser leur animal aux soigneurs et traversent la chaîne montagneuse dans un véhicule pour reprendre leur fonction avec une autre monture de l’autre côté. Mais il existe des éclaireurs qui refusent ces deux choix. Ils prennent alors le risque de tenter

la traversée avec leur fâlteq. C’est pour eux qu’a été construite l’écurie roulante. Ce haut véhicule de trois étages n’est jamais retourné dans les steppes depuis sa construction. Chaque niveau est conçu autour d’un couloir central et de stalles de part et d’autre. Les épais murs extérieurs, bourrés de fourrage entre leurs doubles parois, sont percés de minuscules fenêtres pour donner un peu de lumière et d’air aux animaux. Chaque éclaireur dort dans un hamac suspendu dans le box de sa monture. Pendant la traversée, les cavaliers ne se consacrent qu’à leur bête, ne laissant à personne d’autre le soin de lui apporter fourrage et eau, tant que les réserves ne sont pas épuisées et que le gel n’est pas trop fort. Même en plein blizzard, il n’est pas difficile de savoir où se situe l’écurie roulante. Les fâlteqs ont bien des motifs de se faire entendre :

l’ennui, la faim, le froid, la soif, et surtout la peur. Avec raison, car, en moyenne, un animal sur sept ne survit pas à l’écurie roulante.

L’Ukhterhi de Taleq, Foris khïï Magnahem Premières impressions : Bel homme d’une quarantaine d’années, Foris
L’Ukhterhi de Taleq, Foris khïï Magnahem
Premières impressions : Bel homme d’une quarantaine d’années, Foris khïï Magnahem pos-
sède un caractère très expansif. Volubile, il appuie ses dires de nombreux gestes, ce qui n’est pas
courant chez un nomade. Une soirée réussie est pour lui celle où il aura parlé avec au moins une
cinquantaine de personnes différentes. Il n’est donc pas difficile de nouer conversation avec lui et
d’apprendre qu’il a été nommé contre son gré Ukhterhi de Taleq, qu’il est très heureux de voir
Longue-Ville et qu’il lui tarde de quitter ce « trou froid » pour reprendre la piste.
Malgré son ressentiment, Foris met un point d’honneur à satisfaire tous les besoins de la ville-ca-
ravane. Il n’économise aucun de ses efforts et paraît ne jamais dormir. Il ne cache pas sa curiosité
de savoir comment s’est déroulé le voyage jusqu’à Taleq. Source inépuisable d’informations sur
la cité-étape, il devient moins loquace lorsqu’on évoque des problèmes qu’il aurait rencontrés
lorsqu’il était lui-même chef de Longue-Ville.
Foris khïï Magnahem a été Ukhaantaï, il y a quelques années. Cela représente la meilleure
période de sa vie. Il lui tarde de reprendre les rênes de Longue-Ville. Il a vécu sa nomination
à la tête de Taleq comme une punition alors qu’il ne s’agissait que d’une décision prouvant
la foi que la tribu a en son efficacité. Et l’expérience montre que cette confiance a été bien
placée. L’absence de problèmes majeurs dans Taleq, la fourniture à Longue-Ville de tous les
moyens pour franchir la Crête et se remettre de la traversée, en sont les preuves. Mais, bien
que son entourage lui ressasse que la responsabilité de la ville-étape est, elle aussi, digne de
mérite, Foris rumine sa rancœur pendant les longues semaines d’inactivité. Et celles-ci lui
paraissent de plus en plus interminables ; d’autant qu’un
nombre croissant d’habitants de Taleq se lasse de son
humeur maussade et fuit sa compagnie.
Rumeurs et médisances: Les petits démons
intérieurs de Foris ont fini par le faire basculer
dans une paranoïa malsaine. Il est maintenant
persuadé que les Ukhaantaïs, qui passent les uns
après les autres à Taleq, sont à l’origine de son
« bannissement ». Il pense même qu’ils complotent
pour le maintenir au pied de la Crête du Dragon
jusqu’à la fin de ses jours. C’est pour cela que
Foris collecte le maximum d’informations
auprès des Taganoles de Longue-Ville ou de
ses passagers, pour prouver au conseil des
anciens que l’Ukhaantaï en titre mène la
ville-caravane à sa perte et que lui-même
mériterait d’être nommé à sa place.

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La charbonnière de Taleq, Ermena Dollo Premières impressions : Ermena Dollo est une femme d’une
La charbonnière de Taleq, Ermena Dollo
Premières impressions : Ermena Dollo est une femme d’une quarantaine d’années dont la peau sombre
et les cheveux crêpus indiquent qu’elle vient de bien loin et qu’elle n’est pas taganole. Dotée d’un embon-
point conséquent, son dynamisme transparaît dans chacune de ses actions. Lorsqu’elle parle, c’est vive-
ment, quand elle se déplace, c’est avec énergie, et si elle doit se battre, gare à son adversaire !
Dans la journée, Ermena se trouve sur ses chantiers, avec ses employés, une dizaine de personnes qui
travaillent dans les forêts à produire le charbon de bois indispensable à Taleq et Longue-Ville. La soirée,
après s’être débarrassée de l’épaisse couche de suie qui identifie tout charbonnier, Ermena aime aller dis-
cuter dans l’une des tavernes de la ville. Lorsque la ville-caravane est présente, il y a de grandes chances
de croiser le chemin de la forte femme, surtout si l’on a des histoires exotiques à raconter. Son rire à gorge
déployée permet de la localiser sans difficulté dans une taverne.
Ermena est une ancienne esclave d’un peuple de l’ouest qui a fui sa servitude et est venue se réfugier
à Taleq. Elle voue une gratitude éternelle aux Taganoles pour l’avoir accueillie sans questions et
pour lui avoir permis de refaire sa vie. C’est par respect pour ces
derniers qu’elle tempère, autant qu’elle le peut, son caractère excessif.
Mais il est difficile pour Ermena de retenir sa rage lorsque, parmi
les hôtes de Longue-Ville, elle identifie des membres du peuple
qui a exécuté son mari et sa fille sous ses yeux,
et l’a réduite en esclavage. La lueur de haine
qui brille dans ses yeux ne laisse aucun doute
sur les pulsions qui la traversent. Dans ce
cas, elle préfère rester près de ses foyers enterrés,
à surveiller la lente combustion du bois. Ses
ouvriers ont appris à ne pas trop l’approcher quand
elle a ce regard-là.
La vengeance : Comme à chaque fois que
Longue-Ville fait escale à Taleq, Ermena se
plaît à faire le tour des tavernes de la bourgade
pour discuter avec les uns et les autres. Mais
cette fois-ci, la sortie ne va pas être aussi
amusante que prévu. Ermena vient de reconnaître
les deux frères qui, vingt ans auparavant, ont
détruit sa vie en massacrant sa famille. Malgré le
grand respect qu’elle éprouve pour les Taganoles
et leurs lois sur l’hospitalité, Ermena sent une
violence incroyable bouillir en elle. Cette
fois-ci, elle va avoir bien du mal à retenir sa
vengeance. Et pour tout dire, elle est déjà
en train d’imaginer les supplices qu’elle va
infliger à ses anciens tortionnaires si elle réussit à
discrètement mettre la main dessus et les emmener
« faire une promenade dans les bois ».

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Le charpentier muet, Saltar Am’nazar Premières impressions : Trentenaire brun à la peau basanée et
Le charpentier muet, Saltar Am’nazar
Premières impressions : Trentenaire brun à la peau basanée et aux yeux sombres, tout chez Saltar
Am’nazar indique le fils des déserts de l’ouest. Avec ses outils de charpentier pendus à la ceinture, il n’est
pas difficile de deviner sa profession. En savoir plus sur lui est par contre beaucoup moins aisé : Saltar est
incapable d’articuler le moindre son, et il ne sait ni lire ni écrire. Par contre, il a réussi à développer un
vocabulaire de mimiques et de gestes éloquents pour transmettre des informations simples. La plupart des
soirs, après le travail, on peut le trouver attablé dans telle ou telle taverne de Taleq, en attente d’un client.
Doué pour le façonnage du bois, Saltar est capable de miracles si cela implique l’utilisation d’un ciseau,
de mortaises ou d’un rabot. Malgré son mutisme, l’apparition d’un bel objet en bois, surtout fabriqué à
partir d’une essence rare, le rend volubile, à sa façon.
Saltar Am’nazar est muet de naissance. Orphelin dès sa tendre enfance, il n’a dû sa survie qu’à son
don pour le travail du bois. À partir de l’âge de huit ans, il a travaillé dans des ateliers d’ébénisterie
et de menuiserie des provinces du nord-ouest. Sa vie l’a mené jusqu’à Kızar où il a commencé
à travailler pour les Taganoles. Ces derniers lui ont proposé de venir à Taleq pour participer à
l’agrandissement de la ville-étape. Bien traité par ce peuple nomade, Saltar a accepté cette offre, que
beaucoup refusent par crainte de l’isolement et du climat. Après plusieurs années, le charpentier
mutique s’est fait sa place au milieu des nomades qui lui accordent bien plus de considération qu’il
n’en a jamais eue auparavant. Depuis peu, Saltar s’est décidé à apprendre à lire, et surtout
à écrire, pour enfin communiquer efficacement
avec les autres. Mais l’apprentissage est long
et difficile, en particulier après une dure
journée de labeur.
Chuchotemants dans la nuit : Il y a
quelques soirs, alors qu’il s’isolait pour
prier les divinités de son peuple, Saltar
a surpris une étrange
conversation. Deux
étrangers dont il
n’a pas vu le visage
mais bien entendu
les voix, chuchotaient
sur l’opportunité et les
modalités d’un meurtre
commis « après la Crête
du Dragon » au sein de la
caravane taganole. Soucieux
de ne pas être vu, il est demeuré
caché et n’a entendu que des
bribes de la discussion. Il est
néanmoins certain d’avoir bien
compris. Toute sa difficulté est
maintenant de se faire comprendre du
chef de la caravane, en toute discrétion.

70

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Chapitre VI

LA CRÊTE DU DRAGON

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jhaek jh k jha klj Chapitre VI LA CRÊTE DU DRAGON kjh k « Alors que

« Alors que le départ de Longue-Ville de Kızar

ou de Farsan a lieu dans le bruit et l’excitation,

la traversée de la Crête du Dragon débute, elle,

dans un silence glacial. Tout au plus, quelques nomades décidés à braver le froid et le vent viennent assister aux premiers tours de roue

de la ville-caravane. Cette haie d’honneur silencieuse, dont les prières muettes ont toutes le même vœu « Faites qu’ils réussissent à passer », se disloque bien avant la disparition du dernier véhicule. Une fois ses hôtes rassemblés autour du point chaud du véhicule, chaque gouvernante récite un petit laïus, toujours le même. La Taganole

y rappelle toutes les règles pour supporter la

difficile épreuve. Après quoi, la nomade offre

la première d’une longue série de tisanes au

goût sucré destinées à lutter contre la froidure. L’unique route connue à travers la chaîne

montagneuse serpente tout d’abord au sein d’immenses forêts dont les arbres fournissent une protection contre le vent. Mais la frange boisée dépassée, le règne minéral s’impose, parsemé çà et là de rares taches vertes.

Au fur et à mesure que la ville-caravane progresse vers la crête, la température décroît. Rares sont les jours où le soleil parvient à percer

la masse nuageuse. Il faut que les véhicules

soient collés les uns derrière les autres pour que les fanions soient visibles et transmettent les ordres. Et l’étroitesse du passage empêche que plus d’un attelage puisse avancer de front. Le chemin de pierre se transforme parfois en une saignée creusée dans la roche, en un slalom entre des monolithes dont le sommet dépasse celui des cabines les plus hautes.

Les nuits de bivouac sont encore plus froides que les journées. Le soir, le seul réconfort pour les occupants des carrioles est de ne plus subir les chaos du sol pierreux. Lorsque le chef de caravane donne l’ordre de stopper, chaque attelage s’avance jusqu’au précédent sans plus de détail. C’est lors de la traversée de la chaîne montagneuse que les voyageurs apprécient le plus de voyager dans une cabine plutôt que dans une carriole : le lent balancement du kazmoth et la chaleur que dégage l’animal sont préférables aux chocs et au froid. Bien que les Taganoles cherchent à franchir cet endroit le plus vite possible, ils consacrent une journée entière à une célébration très particulière qu’il n’appartient pas à l’auteur de ces lignes de révéler. Les nomades entourent d’un secret scrupuleux le contenu de cette cérémonie empreinte de dignité et de tristesse, comme le montrent les visages des Taganoles qui en reviennent. La seconde partie de la traversée de la Crête du Dragon peut paraître plus facile, car elle est plus brève et voit les conditions s’améliorer de jour en jour. La descente vers les steppes est plus aisée que la montée… si l’on fait abstraction des quelques fortes pentes qui jalonnent la piste. Cependant, pour les voyageurs les plus fragiles, c’est à ce moment- là que la mort menace. La fatigue accumulée et le froid finissent par prélever leur dû sur des organismes épuisés par la lutte contre l’altitude et le gel. … »

Extrait du récit de voyage « Un an dans Longue-Ville » de Balnor Rikat

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VI : La Crête du Dragon

Chaleureux conseils
Chaleureux conseils

Le foyer grinçait au bout de ses chaînes, au rythme des creux et des bosses de la piste. Les mouvements les plus amples projetaient le four contre son cadre avec un bruit sourd. Les mains tendues vers la chaleur, les deux voyageuses écoutaient leur gouvernante, soucieuses.

– … je comprends votre inquiétude, mais croyez-moi. Nous faisons la traversée plusieurs fois

par an avec des centaines de voyageurs, et ce depuis des siècles. Vos enfants ne craignent rien.

– Mais il fait si froid !

– Si vous faites ce que je vous ai expliqué lorsque nous avons quitté Taleq, tout ira bien. Pas

de vêtements serrés, surtout autour des pieds ou des mains. Toujours vérifier qu’ils n’ont pas trop chaud. Je sais, ça paraît étrange, mais ça peut arriver, encore plus avec des enfants qui bougent. La gouvernante réussit à arracher un demi-sourire aux deux mères.

– L’humidité est pire que le froid. Si vos enfants ont transpiré, séchez-les, changez-les s’il le faut, mais ne les laissez JAMAIS avoir froid avec un vêtement humide. C’est la meilleure recette pour attraper le mal. L’inquiétude revint sur le visage des deux femmes.

– Et faites-les bouger. Modérément, mais faites-les bouger. Des petits jeux, des comptines avec

de grands gestes. Et si en plus vous pouvez faire participer les plus anciens…

– Comment cela ?

– Les passagers les plus âgés sont aussi fragiles que vos enfants, voire plus. Il faut aussi veiller sur eux. Bouger leur fait du bien à eux aussi. Avec un soupir et les yeux au plafond de la carriole, la gouvernante ajouta :

– Au moins, avec vos enfants, je n’ai pas à les persuader qu’une bonne lampée d’alcool fort n’est PAS un remède efficace contre le froid.

Les équipements

PAS un remède efficace contre le froid. Les équipements Même si les Taganoles planifient la traversée

Même si les Taganoles planifient la traversée de la Crête du Dragon avec le plus grand soin, il arrive que les conditions climatiques bouleversent leurs plans. Cela prend parfois la forme de pluies diluviennes pendant les premiers ou derniers jours du franchissement, mais la plupart du temps c’est la neige qui vient entraver la marche de la colonne. Forts de siècles de pratique, les Taganoles ont créé d’astucieux équipements pour que Longue-Ville continue à avancer malgré tout. Le premier est constitué de gigantesques « paniers » que les conducteurs fixent sous les pattes des kazmoths par un réseau de lanières de cuir. De la sorte, les lourds animaux ne s’enfoncent pas dans la neige, ni ne glissent. Pour compléter ce premier dispositif, les

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nomades équipent leurs carrioles et leurs charrettes de deux mécanismes différents :

• de longues et larges planches de bois relevées à l’avant, que les nomades installent sous chacune des roues de leurs véhicules et nomment « glissières ». Une fente au centre et un système de verrous accueillent la roue et la solidarisent avec le patin géant.

• des carrés de bois renforcés de métal, attachés les uns derrière les autres et fixés autour des roues pour leur donner plus de portance. Les Taganoles leur donnent le sobre nom de « plaques ». Si les glissières n’ont d’utilité que pour la traversée de la Crête du Dragon, lorsque la neige surprend la caravane, les plaques peuvent aussi être utilisées lors du passage de zones boueuses que des pluies diluviennes créent parfois dans les steppes orientales.

Le brûle-entrailles

Le brûle-entrailles Le brûle-entrailles est une plante qu’on ne trouve que sur la Crête du Dragon.

Le brûle-entrailles est une plante qu’on ne trouve que sur la Crête du Dragon. Se présentant sous la forme d’un lichen gris, elle ne pousse que sur les parois rocheuses strictement exposées au sud et protégées par un surplomb. D’aspect anodin, ce n’est pas sans raison que ce végétal est boudé par la rare faune qui vit à ces hauteurs. Il contient en effet une substance qui « accélère » le métabolisme. Tout être vivant ayant ingéré du brûle-entrailles voit son organisme remplir ses fonctions avec une plus grande efficacité : un cheval courra plus vite et plus longtemps, un guerrier assénera des coups

plus forts et avec une plus grande célérité… Mais ce bénéfice à court terme est suivi d’un contrecoup terrible. Une fois que le brûle- entrailles a cessé d’être actif, l’être qui l’a ingéré est épuisé. Il lui faut absolument reconstituer ses réserves. Pendant une semaine, l’organisme doit rester au repos et ne se déplacer que pour manger et boire. Pour une créature en bonne santé, cela ne met pas sa vie en péril, en dehors d’un risque de dépendance sur le moyen terme. Mais chez un être affaibli, le recours au brûle-entrailles est le « remède de la dernière chance », tant les risques de décès sont importants pendant la phase de récupération.

Dernière chance
Dernière chance

Pour la vingtième fois de la matinée, la jeune gouvernante remonta la couverture. Non pas

que le vieil homme s’agitait dans son sommeil, mais les vibrations de la carriole faisaient glisser la courtepointe vers le bas de la couche. Au pied du lit, la voyageuse au visage ridé fixait son mari, le front barré de plis qui ne devaient rien à son âge. Au cours de la nuit, le sifflement qu’émettait la poitrine du malade s’était fait plus fort, plus saccadé. La peau de l’homme était pâle et, lorsqu’il était éveillé, ses yeux se révélaient de plus en plus vitreux. Après un profond soupir, la gouvernante se leva, s’approcha de la vieille femme qu’elle aida à se lever. Une main sur la corde qui courrait au plafond, la nomade guida la passagère âgée vers la pièce contiguë. Une fois la porte refermée, la Taganole lui annonça d’une voix douce :

– Son état s’aggrave. Mais s’il pouvait tenir encore quelques jours, j’ai bon espoir qu’il se

rétablirait pendant l’escale à Bal’lor. Ce qu’il faut, c’est qu’il s’accroche jusqu’à ce que nous

sortions de la Crête. En silence, la vieille femme opinait du chef, son regard implorant tourné vers la gouvernante.

– Il existe un remède pour lui donner, momentanément, la force de tenir. Mais passé trois ou

quatre jours, la nature réclamera son dû. Et là, il vaudra mieux être arrivés. Ses yeux humides rivés dans ceux de la Taganole, la voyageuse inspira puis soupira longuement. Sans un mot, elle donna son assentiment d’un nouveau hochement de tête. Aussitôt la gouvernante porta sa main au bijou d’os qu’elle portait sous ses vêtements. Elle resta ainsi, le regard dans le vague, pendant une dizaine de secondes. Après quoi, elle revint à sa passagère.

– Retournez auprès de votre mari. On m’apporte de quoi confectionner la décoction.

Une poignée de minutes plus tard, l’époux de la gouvernante pénétrait dans la carriole et lui remettait un amas de lichen fraîchement cueilli. Les sourcils froncés, il demanda :

– Du brûle-entrailles ! Il va si mal que ça ?

Un lent oui de la tête fut la seule réponse de la Taganole.

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Hommage au Grand-Tout
Hommage au Grand-Tout

– Qu’est-ce qu’il se passe encore ? maugréa le guerrier au moment où le kazmoth qui portait

leur cabine s’arrêta. D’un geste vif, l’homme en armure de cuir rejeta les couvertures qui couvraient ses jambes et se leva de son siège. De grande taille, sa chevelure brune frôlait le plafond de l’habitacle.

Ses talons claquèrent sur le plancher de bois quand il traversa la pièce. À travers la fenêtre, il scruta l’extérieur. Il ne lui fallut pas longtemps pour repérer le conciliabule de Taganoles non loin ; leur discussion était ponctuée de mouvements de bras dans la même direction. Les yeux du condottiere s’arrondirent lorsqu’il reconnut leur gouvernante dans le groupe. S’adressant à son voisin de fauteuil, un vénérable professeur d’Omnia, le guerrier s’offusqua :

– Comme si ça n’était pas assez long et ennuyeux comme ça. Voilà qu’on nous laisse en plan

au milieu de nulle part. Même notre gouvernante nous a lâchés. Les sourcils froncés, le sage de la ville-université se leva avec effort et vint observer. Lorsqu’il vit le groupe de Taganoles se déplacer en colonne et se rassembler autour d’une étendue d’herbe

rase — une rareté à cet endroit — le savant partit d’un petit rire aigu. – Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle, grogna le gaillard à ses côtés. Avec un tapotement sur sa manche de cuir, l’érudit lui répondit :

– Ce que vous voyez là, jeune homme, c’est un hommage religieux.

– Une prière ? Autour d’un carré d’herbe ?!

– Les Taganoles vénèrent la vie par-dessus tout. Ils lui donnent le nom de « Grand-Tout ».

Et lorsqu’ils peuvent contempler la vie dans un milieu aussi minéral et mort que la Crête du

Dragon, ils y voient la preuve que rien ne peut surpasser ce en quoi ils croient. Le guerrier, une moue de doute accrochée aux lèvres, continuait d’observer les nomades,

recueillis autour de l’étendue verte. Lorsqu’il nota que leur gouvernante se penchait et caressait l’herbe, il haussa les épaules, se retourna et murmura :

– ‘Sont vraiment pas comme nous, ces gens-là. Enfin, tant qu’ils nous amènent à bon port…

Le triste octroi
Le triste octroi

Le vent hurlait contre les volets des véhicules. À l’intérieur de la cabine, les voyageurs

échangeaient des questions et émettaient des hypothèses tout en guettant le retour de leur gouvernante. Pour la première fois depuis le début du voyage, cette dernière ne se trouvait pas au milieu de ses hôtes et l’inquiétude gagnait petit à petit.

– Mais c’est insensé. Nous voilà, en plein milieu de la Crête et au mitan de la journée, à

attendre je ne sais quoi alors que nous ferions mieux d’avancer. Le marchand joufflu pestait et gesticulait tant que l’épaisse fourrure qui couvrait ses jambes tomba au sol avec un bruit mat.

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VI : La Crête du Dragon

– Ayez confiance ! lui répondit son voisin, un maigre cinquantenaire au regard doux. Les

Taganoles nous ont avertis de cette longue halte. Il s’agit d’un rite important pour eux. Et puis quoi, la gouvernante de la carriole d’à côté vient nous voir toutes les heures. Nous ne sommes pas abandonnés. Un ronchonnement incompréhensible fut la seule réponse du marchand. Autour d’eux, les autres voyageurs prenaient leur mal en patience avec, quelquefois, un regard vers le désert blanc à l’extérieur. De temps à autre, l’un d’entre eux allait se servir une tasse de tisane, emplissant la pièce d’odeurs d’épices et de miel. Sur la vaste étendue enneigée, la procession des Taganoles suivait la vieille femelle kazmoth. L’animal avançait à pas lourds, guidé par sa conductrice, une nomade d’à peine vingt-cinq ans. Les larmes infiltraient un goût de sel dans la bouche de cette dernière. Avec des paroles douces, elle encourageait la bête à avancer malgré la neige, malgré la morsure du froid. Accompagnés du seul crissement de la neige, les nomades suivaient la large trace, des paniers aux bras, de volumineux sacs sur le dos. Après deux heures de marche, la jeune conductrice fut la première à arriver près de l’étrange construction : un cercle de pierres oblongues de la taille d’un homme, entourant une immense dalle de granit déneigée. Et, au centre, attendait une vingtaine d’êtres humanoïdes revêtus de fourrures. Si elle n’avait pas déjà assisté à cette cérémonie, la nomade aurait pu être terrorisée. La taille des individus, presque le double d’un humain « ordinaire », leur faciès brutal aux arcades et aux mâchoires proéminentes, avaient de quoi effrayer. Mais ce qui occupait l’esprit de la jeune femme, c’était que son animal ignore jusqu’au dernier moment ce qui l’attendait. Arrivés aux bords de la dalle, les Taganoles s’arrêtèrent, silencieux. L’Ukhaantaï franchit le cercle et vint se placer au centre. Un des géants, le seul muni d’un long bâton sculpté, le rejoignit. Les deux chefs se saluèrent d’une inclinaison du torse. Puis, d’un geste du bras, le nomade enjoignit ceux qui l’accompagnaient à déposer leurs présents sur l’aire de pierre. Ceci fait, les Taganoles refluèrent. La conductrice savait que c’était à son tour de pénétrer le périmètre, accompagnée du présent suprême, celui qui achetait le droit de franchir la Crête du Dragon aux géants, au peuple des

glaces. À côté d’elle, la femelle flairait la nourriture qui se trouvait sur le sol. Le jeune nomade étouffa un rire mêlé d’un sanglot.

– Jusqu’au dernier moment, ta seule préoccupation aura été la nourriture.

Puis elle inspira longuement et franchit le cercle. Avec douceur, elle incita le kazmoth à la suivre. Face à elle, le géant l’attendait, la main posée sur le manche de son imposant coutelas.

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Clause secrète

Clause secrète De tous les secrets dont les Taganoles entourent Longue-Ville, le mieux gardé est sans

De tous les secrets dont les Taganoles entourent Longue-Ville, le mieux gardé est sans aucun doute l’accord scellé entre les nomades et le

peuple des glaces. C’est précisément ce marché qui est a permis à la cité-caravane de franchir la Crête du Dragon. Il y a plus d’un siècle, un Ukhaantaï téméraire, Olgeg khïï Avanasiev, a entrepris de rencontrer des représentants du peuple des glaces, ces géants dont il se disait qu’ils habitaient la chaîne montagneuse. De nombreuses rumeurs couraient sur ces créatures de deux à trois toises de haut, au visage rude et aux manières frustres. Certains prétendaient qu’il s’agissait de monstres interdisant le franchissement de

la Crête, d’autres assuraient que ces créatures

étaient bienveillantes et protégeaient les voyageurs. Une chose était certaine : ces géants existaient bien, et ils se déplaçaient dans la chaîne montagneuse sans apparente difficulté. La rencontre entre Olgeg et le peuple des glaces a été facilitée par la présence des Taganoles à Bal’lor depuis des siècles. De loin en loin, des

habitants de la ville-étape disaient avoir croisé les géants vêtus de fourrures dans les forêts alentour, sans que ces derniers se soient montrés

ni agressifs, ni amicaux ; tout au plus les êtres

humanoïdes s’étaient-ils éloignés après un geste du bras, qui ressemblait autant à une menace qu’à un salut. Animé par son âme d’explorateur, et aussi par la volonté d’ouvrir une route vers l’ouest,

l’Ukhaantaï a entrepris de rencontrer les géants.

À force de patience puis de diplomatie, de

discussions et de cadeaux, Olgeg khïï Avanasiev

a été accepté comme interlocuteur par ces

habitants de la Crête du Dragon. Après des palabres rendus longs par le parler et les manières austères des géants, Oleg a fini par obtenir ce qu’il désirait : l’assurance que le peuple des glaces ne s’opposerait pas à la traversée de la chaîne montagneuse par les nomades et leurs véhicules. En réalité, l’Ukhaantaï a obtenu bien plus puisqu’il s’est avéré que les géants, qui patrouillent la Crête du Dragon depuis des éons,

assurent une forme de protection à la colonne nomade. Bien sûr, cet accord ne s’est pas fait sans contrepartie. Au fil des ans, les géants en ont légèrement modifié les termes, mais il s’agit toujours de nourriture : de nombreuses denrées auxquelles s’ajoute immanquablement un kazmoth. Ce dernier point est celui qui coûte le plus aux nomades tant ils sont attachés à leurs animaux. Les Taganoles ont plusieurs fois tenté d’offrir une quantité de nourriture équivalente à celle que représente l’énorme bête de trait. Mais le peuple des glaces est intransigeant sur ce point ; il faut qu’un kazmoth vivant leur soit livré à chaque passage. Comme si les géants l’utilisaient pour une cause primordiale à leurs yeux.

Le bleu-givre

pour une cause primordiale à leurs yeux. Le bleu-givre Le bleu-givre est le nom donné par

Le bleu-givre est le nom donné par les Taganoles à un arbre extrêmement rare de la Crête du Dragon et, par extension, à l’onguent qui en est tiré. Bien après les dernières forêts traversées par Longue-Ville, dans les grandes étendues de pierre et de neige, se dressent parfois de minuscules bosquets d’une dizaine d’arbres. Ces conifères sont de petite taille — ils ne dépassent jamais trois toises — et portent sur leurs branches des aiguilles bleues. Ce sont ces épines qui contiennent le principe actif du bleu-givre. Sitôt cueillies, les aiguilles sont placées dans des pots scellés, à l’abri de la lumière. Ainsi elles restent utilisables pendant plusieurs lunaisons. Lorsqu’elles sont écrasées, ces minuscules feuilles forment une pâte très froide à l’odeur mentholée, dont les vertus apaisantes et cicatrisantes sont utilisées pour guérir les brûlures. Mais l’efficacité du bleu-givre est telle qu’il faut le manipuler avec des gants adaptés, faute de quoi des gelures apparaissent très vite sur les doigts. Les Taganoles, de peur de voir les boqueteaux de bleu-givre disparaître en raison du zèle de voyageurs botanistes ou alchimistes, gardent un secret jaloux sur ce végétal.

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VI : La Crête du Dragon

Les freineurs
Les freineurs

La moitié des véhicules avait déjà franchi l’escarpement, mais le chef de la caravane n’était pas rassuré pour autant. Il ne le serait que lorsque le dernier attelage, celui du maréchal-ferrant, serait parvenu sain et sauf en bas de l’abrupte côte.

En attendant, l’Ukhaantaï observait les manœuvres prudentes des conducteurs et le ballet minutieux des freineurs. Les cabines, bien arrimées sur leur bête ne posaient, elles, pas de soucis ; mais les véhicules à roues, c’était autre chose ! Avant l’obstacle, chacune des carrioles était vidée de ses occupants, malgré le froid, malgré le vent. Et aucun passager ne se plaignait de cette mesure lorsqu’il voyait la pente dans laquelle s’engageait le véhicule. Et pour les charrettes, eh bien, on y laissait la marchandise ! Après une dernière vérification de son attelage, le conducteur remonta à son poste et guida son animal dans le dévers. Dans le même temps, quatre Taganoles, les « freineurs », se positionnèrent auprès de chacune des roues, un étrange outil en main : un bloc de bois massif et triangulaire emmanché au bout d’une perche. Pendant tout le temps de la descente, ces quatre hommes se tiendraient prêts à poser leurs cales devant les roues, au moindre commandement du conducteur. De la sorte, si ce dernier sentait que son animal ne pouvait plus retenir sa charge ou qu’il voulait simplement le laisser souffler, il demanderait aux freineurs de bloquer le véhicule avec leurs cales. Pendant toute la descente, chacun resta concentré sur sa tâche. Les seuls sons furent le souffle puissant du kazmoth, la voix apaisante de son conducteur, les grincements des essieux et des roues, et les bruits de cuir du harnais. Arrivé en bas, l’attelage poursuivit sa route pendant quelque temps avant de se garer sur la zone de bivouac, hors de l’axe du périlleux chemin. Les voyageurs, descendus par un raidillon parallèle à la piste, réintégrèrent leur carriole. Seul l’un des passagers, trop faible pour entreprendre cette descente à pied, manquait à l’appel. Les Taganoles finissaient de le transporter, au moyen d’une chaise à porteur sommaire composée d’un fauteuil posé sur deux branches. Les freineurs étaient déjà remontés et attendaient le véhicule suivant. Le chef de la caravane serra les mâchoires lorsqu’il vit arriver le maître nain, celui-là même qui ne ratait jamais une occasion de poser de dérangeantes questions.

– Bonjour maître Ukhaantaï. Dites-moi ! Malgré toutes vos précautions, ça n’arrive jamais qu’un de vos monstres trébuche et aille se fracasser en bas avec son chargement ?

– Non, jamais. On prend assez de précautions pour ça, rassurez-vous.

Le Taganole espérait que sa voix avait sonné avec la plus parfaite sincérité. Dès le nain engagé dans le raidillon, l’Ukhaantaï échangea un regard avec le maréchal-ferrant qui l’avait rejoint. D’un lent hochement de tête, ce dernier félicita en silence le chef de caravane pour avoir menti avec autant d’aplomb.

Quatre heures plus tard, le dernier attelage était en bas. Tout s’était bien passé. Avant de rejoindre le bivouac, l’Ukhaantaï eut un ultime regard vers la saignée qui barrait la côte et soupira :

– Et dire qu’il va falloir la remonter dans quelques mois !

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La petite curieuse, Ordanïa khïï Meleg Premières impressions : Petite brune aux pommettes saillantes, Ordanïa
La petite curieuse, Ordanïa khïï Meleg
Premières impressions : Petite brune aux pommettes saillantes, Ordanïa khïï Meleg
est une Taganole de quinze ans que tous les habitants de Longue-Ville connaissent. Elle
fait en effet partie de ces jeunes nomades qui travaillent à la cuisine roulante. Son rôle
est d’apporter des hottes remplies de nourriture chaude aux véhicules qui en ont besoin.
Chacun a pris l’habitude de voir cette jeune fille très discrète se faufiler dans les escaliers
des carrioles ou accrocher son fardeau au bas d’une corde lancée par la gouvernante d’une
cabine. Toujours souriante, Ordanïa est souvent félicitée pour la propreté de sa tenue et
le soin qu’elle y apporte.
Ordanïa khïï Meleg est la troisième fille d’un couple de cuisiniers taganoles qui
officie dans la « roulante », la carriole dédiée à la cuisine. Dès son plus jeune âge,
Ordanïa a grandi dans la ville-caravane. Rien d’étonnant donc à ce qu’elle en
connaisse les habitudes et les recoins. Depuis des années, ses parents l’envoient
porter de la nourriture d’un bout l’autre de la caravane, au point qu’elle sait, presque,
devenir invisible. Bien qu’elle n’ait jamais été surprise à papoter en chemin lorsqu’elle
effectue ses livraisons, ses parents se plaignent depuis quelque temps des délais
qu’Ordanïa prend pour aller et revenir de certaines cabines ou carrioles.
En réalité, Ordanïa a développé en secret un goût malsain pour la curiosité. Dès
qu’elle le peut, c’est-à-dire lorsqu’elle est sûre de ne pas se faire prendre, elle va visiter
les bagages sans surveillance des passagers. Il lui arrive alors de passer plusieurs
minutes à contempler telle robe magnifique ou tel bijou. Mais Ordanïa ne vole
jamais rien, car son éducation l’a bien imprégnée de cet interdit.
Étrange permutation : Il y a quelques jours, Ordanïa a fait une très singulière
découverte. Une fiole de cristal ciselé et un poignard de grande qualité, qu’elle avait
déjà observés dans une autre voiture, se trouvent maintenant dans un coffre différent
à l’autre bout de la caravane. Grâce à quelques questions anodines, la jeune Taganole
a découvert que les deux « propriétaires » ne se rencontraient jamais. L’instinct
d’Ordanïa lui susurre que quelque chose d’anormal est en train de se passer et qu’elle
devrait en parler à ses parents ou à l’Ukhaantaï. Mais il faudrait alors avouer son
« petit défaut ». En attendant, elle surveille aussi discrètement qu’elle le peut ces deux
voyageurs qui déploient un soin minutieux à ne jamais se croiser.

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Le pisteur des neiges, Olig okhää Effegen Premières impressions : Grand gaillard aux cheveux blonds
Le pisteur des neiges, Olig okhää Effegen
Premières impressions : Grand gaillard aux cheveux blonds et aux yeux bleus, Olig okhää Effegen
ne peut renier le sang des peuples du nord qui coule dans ses veines. Ce n’est pas pour rien qu’il
est l’éclaireur dont le fâlteq est le plus imposant. Personnage toujours souriant, son caractère très
démonstratif le pousse parfois à relever des défis idiots, surtout lorsqu’il a trop bu. Sans que l’on sache
si c’est à cause de leurs origines communes ou parce qu’au sein la caravane c’est celui qui a le plus
de chances de l’égaler en force, Olig apprécie la compagnie du maréchal-ferrant. Cela ne l’empêche
néanmoins pas de discuter avec d’autres nomades ou voyageurs. Surtout s’ils lui offrent à boire !
À l’approche de la Crête du Dragon, le tonitruant éclaireur devient moins loquace, plus sérieux. Dès
le départ de Taleq ou de Bal’lor, il passe ses journées aux côtés du chef de caravane qui se repose sur sa
connaissance des immensités enneigées pour guider Longue-Ville « de l’autre côté » en toute sécurité.
C’est en effet Olig qui conseille l’Ukhaantaï sur la route à suivre lorsque la neige a recouvert la piste.
Et dans les passages dangereux, c’est aussi lui qui s’avance pour souffler dans un grand cor dont le rôle
est de déclencher des avalanches préventives.
Dès l’arrivée à la ville-étape, Olig retrouve sa verve et arrose abondamment la réussite de la traversée.
Mais il n’aime pas parler du passage de la Crête à des étrangers.
Olig okhää Effegen n’est taganole que par sa mère.
Bien que n’ayant que rarement
vécu dans les contrées
nordiques d’où vient
son père, décédé depuis
longtemps, Olig possède
un sens instinctif
de la neige et de la
montagne. Il sait quand
elle est sûre et quand
elle prépare une traîtrise.
Éclaireur passable dans les
steppes, il est conscient de sa
médiocrité et accepte bien volontiers
d’être binômé avec des éclaireurs plus
« affûtés ». En dehors de la Crête du
Dragon où il se sait utile voire indispensable, et donne le
meilleur de lui-même, il conduit sa vie « en dilettante ».
Olig fait sans aucun doute partie de ceux qui causent le
plus de soucis au chef des monteurs de fâlteqs.
Un sale pressentiment : Depuis la cérémonie avec le
peuple des glaces, Olig est soumis à une sensation de
malaise qu’il ne peut expliquer. Rien dans ce qu’il « lit » dans
la montagne ne lui signale un danger pour la caravane. Mais il reste persuadé que cette fois-ci, la
traversée ne va pas se passer aussi bien que les autres fois. Et il est habité par l’impression d’être
observé en permanence.

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Corvée de neige
Corvée de neige

Avec agilité, Ivgihi se laissa glisser jusqu’au sol le long de la corde qu’il venait de dérouler depuis la porte arrière de la cabine. L’adolescent taganole récupéra les deux grands récipients de cuir accrochés autour de son cou puis s’éloigna de la colonne de kazmoths. Il avait en point de mire la vaste étendue de neige où il pourrait remplir ses seaux.

Cinq minutes plus tard, il était de retour, livide. Lorsqu’il passa devant la cabine d’où il était sorti, le conducteur, son père, le héla :

– Eh Ivgihi, tu vas où comme ça ? Ta mère attend après la neige pour cuisiner. Le garçon tourna un regard troublé vers son père.

– Je dois montrer quelque chose à l’Ukhaantaï.

Et sans demander son reste le jeune nomade continua vers l’avant de la caravane, ses récipients

de neige toujours au bout des bras. Lorsqu’il vit le visage de l’adolescent, le chef de la caravane comprit qu’il s’agissait de quelque chose de grave. Ivgihi n’était pas du genre émotif, mais là il semblait choqué. L’Ukhaantaï échangea quelques mots avec le conducteur de son kazmoth, se saisit d’un lien de chanvre et descendit jusqu’au sol. Arrivé près du garçon, ce dernier se mit à parler à toute vitesse.

– J’étais parti ramasser de la neige pour la cuisine. Au début, j’ai juste vu des traces de pas.

Après, il y eu les taches de sang. Et puis ça… Du menton il désigna l’un de ses seaux. Le chef de la caravane se pencha sur le récipient. Ses yeux se froncèrent lorsqu’il remarqua le morceau de parchemin qui dépassait. Avec précaution, il le souleva. Le document était enroulé, maintenu par un riche ruban rouge et scellé de cire carmin. Mais ces détails étaient insignifiants par rapport à la main droite tranchée qui serrait le rouleau de papier. Celle-ci appartenait à un homme ; parfaitement manucurée et ornée de riches bagues. D’un geste rapide, l’Ukhaantaï arracha le feuillet et replongea le macabre reste dans la neige ; inutile que les passagers voient cela. Puis il rompit le sceau et déroula le vélin :

un plan détaillé des environs indiquait l’emplacement de ce qui ressemblait à une construction enterrée. Et en bas, d’une écriture sinistre et maladroite avec un liquide qui avait toutes les apparences du sang, deux mots : « Au secours ! »

Sous escorte
Sous escorte

Tenaillés par la faim, les kazmoths tiraient et portaient leur charge avec apathie. Leur dernier repas, grâce soit rendue aux apparaisseurs, remontait à cinq jours auparavant. Les sens en éveil, le pisteur des neiges surveillait le chemin empierré et ses abords, en avant de la caravane. L’impossibilité d’avoir recours aux fâlteqs était compensée par la lenteur de la colonne et la relative solitude de la Crête du Dragon. En dehors de quelques cris d’animaux, de sifflements

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VI : La Crête du Dragon

de rapaces au-dessus, tout indiquait que Longue-Ville avançait dans un désert minéral. Avec un frisson, le Taganole remonta son col de fourrure. La lente descente vers les steppes orientales était marquée par la réapparition du brouillard. Cela rendait plus difficile la lecture de la piste. Même dans les lignes droites, il était impossible de savoir ce qui se trouvait au-delà de cinquante toises. Sur le front du pisteur, de petites rides d’inquiétude étaient apparues alors que la route s’engageait entre deux masses rocheuses. À chaque fois qu’il avançait dans un lieu susceptible de dissimuler une embuscade, le nomade ne pouvait s’empêcher d’imaginer le pire. Depuis une quinzaine de minutes, la colonne slalomait entre les blocs de pierre. Soudain, le pisteur brandit son poing fermé, ce qui fit stopper le premier véhicule de la caravane :

une tache de sang maculait le sol, et ses narines venaient de détecter une odeur de saleté, de sueur animale. Aussitôt furent affichés les fanions de halte et de mise en garde. L’Ukhaantaï ne mit pas longtemps à le rejoindre. Ensemble, ils inspectèrent la piste plus avant. Ce qu’ils découvrirent ne les rassura pas : d’autres taches de sang, un cimeterre de mauvaise facture, des flèches empennées de noir. Les nomades étaient en train d’inspecter ces traces de combat lorsqu’un coup de sifflet retentit. La tête tournée vers l’origine du bruit, les deux hommes virent apparaître, sur un surplomb, un membre du peuple des glaces. Le géant leva la main pour les saluer. Puis il souleva son autre bras. Au bout pendaient trois têtes d’orcs d’où un sang noir gouttait encore. Avec un sourire carnassier, il fit un signe aux nomades qu’ils pouvaient y aller, que la voie était libre. Avec un calme qu’il espérait aussi naturel que possible, le chef de la caravane salua puis revint vers les véhicules. Les lèvres serrées, il ordonna à voix basse :

– Pas un mot aux passagers. Ils n’ont pas besoin de savoir ce qui traîne dans les parages.

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O irh jvrea jovhreao bvhe aro bvh naerbvk zejhg erkj ghrea kjgh vakejhvaekrjhvk

aerj hvkjaerbh vkjaerbvk jreab hvkjar ehbvkra

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Chapitre VII

BAL’LOR

hakej hae jaek jhaek jh k jha klj Chapitre VII BAL’LOR « Bal’lor, la cité construite

« Bal’lor, la cité construite sur les flancs orientaux de la Crête du Dragon, doit elle aussi son existence à Longue-Ville. Sans cette connexion avec le « reste du monde », rien ne permettrait à une agglomération aussi isolée de survivre. Cependant, il serait faux de ne considérer Bal’lor que comme une ville-étape. Son climat étant plus doux et plus arrosé que

celui de sa jumelle du versant ouest, sa faune et

sa flore fournissent à cette ville des ressources

qu’elle a su mettre à profit au fil des siècles. Bal’lor a en effet été fondée bien avant Taleq. La cité orientale a longtemps été la destination finale de la caravane taganole. Il a fallu, pour qu’elle cesse de l’être, que les nomades trouvent un moyen de franchir la Crête, notamment par une alliance avec le peuple des glaces. Bien sûr, Bal’lor abrite tout ce qui est nécessaire à Longue-Ville pour se préparer à la traversée de la redoutable chaîne montagneuse, ou la remettre en condition, elle et ses habitants, après l’épreuve : des tavernes, des écuries, une maladrerie, des entrepôts, de quoi réparer les attelages, une poste restante… et un cimetière. La ville-étape abrite aussi un lieu emblématique de la culture taganole : une volière. Quiconque connaît la ferveur des nomades pour la chasse au vol dans les steppes orientales comprendra l’importance que revêt ce bâtiment pour les Taganoles. La joie d’un nomade de retrouver son ou ses rapaces n’a d’égale que celle d’un monteur de fâlteq lorsqu’il récupère son animal après des mois de séparation. Bal’lor possède, en outre, d’autres atouts conférés par son environnement. Au premier rang de ces avantages, les très prolifiques

forêts qui l’entourent. Cette richesse n’est pas tant due à leur étendue mais surtout à la variété des espèces qui les composent. Alors que Taleq n’est environnée que de conifères, la cité orientale est entourée de dizaines et de dizaines de variétés d’arbres, dont certaines fournissent des bois aux propriétés rares et recherchées. La construction d’une scierie et le développement d’un commerce dédié à ces essences d’exception sont les conséquences naturelles de ce potentiel. Ce négoce explique pourquoi Longue-Ville s’agrandit de quelques charrettes à chaque fois qu’elle retourne vers l’est depuis Bal’lor et pourquoi la proportion de Taganoles est moindre dans cette cité qu’à Taleq. Les Taganoles excellent dans l’art de franchir de grandes distances avec leurs bêtes, mais ils font de bien piètres bûcherons. La région abrite aussi une faune qui n’est que très partiellement connue, tant elle a très peu été observée. En dehors de quelques coureurs des bois intrépides… et chanceux, rares sont ceux à pouvoir décrire les animaux qui vivent là. Cependant, quelques érudits semblent avoir trouvé de quoi satisfaire leur soif de connaissance et effectuent de réguliers séjours à Bal’lor. Le climat plus doux et plus arrosé du versant est donne à Bal’lor son architecture si typique, avec ses toits pentus, dessinés pour ne pas accumuler de trop grandes masses de neiges, et ses ruelles taillées pour évacuer l’eau lors de fortes pluies ou à la fonte des neiges. … »

Extrait du récit de voyage « Un an dans Longue-Ville » de Balnor Rikat

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Le témoin de passage

Le témoin de passage Il existe chez les Taganoles une tradition liée au franchissement de la

Il existe chez les Taganoles une tradition liée au franchissement de la Crête du Dragon. Toute personne qui a effectué cette traversée se voit remettre par le chef de la caravane une mince pièce de bois ouvragée, gravée à son nom : le témoin de passage.

Cet objet peut être porté en collier, en bracelet, à la cheville, ou pas du tout, à la convenance de son nouveau propriétaire. Le témoin a la forme de deux plaquettes sculptées dans la même pièce de bois. Lors de la cérémonie où l’Ukhaantaï, ou un autre taganole désigné par ce dernier, remet l’objet à son porteur, il sépare les deux pièces jumelles et prononce la phrase rituelle : « Dorénavant, une part de vous existera ici ». La seconde partie de l’amulette est ensuite fixée au mur du préau où se déroule la cérémonie. Cet édifice sert aussi de lieu de recueillement pour les croyants qui souhaiteraient remercier leurs dieux de leur avoir permis de traverser sans encombre. Les plus dévots érigent même des autels, laraires et autres édicules alentour. Les voyageurs ayant déjà franchi la Crête ne reçoivent pas un second témoignage mais ne manquent jamais d’aller vérifier que leur nom orne toujours le mur du préau. Lorsqu’il n’y a plus de place pour de nouvelles plaquettes, les plus anciennes sont décrochées mais soigneusement conservées dans des présentoirs à l’aspect de livres épais et volumineux, archivés dans des coffres scellés à ce même bâtiment. L’existence de cette tradition s’explique par

VII : Bal’lor

le mysticisme dont les Taganoles entourent certains objets ; le bijou, que des nomades portent et utilisent pour conserver « le lien » avec un proche, en est une preuve. Mais le témoin de passage est aussi une marque de reconnaissance que ce peuple itinérant offre à ses hôtes pour avoir « partagé » sa vie de voyage.

La maladrerie

pour avoir « partagé » sa vie de voyage. La maladrerie Ses larges fenêtres tournées vers

Ses larges fenêtres tournées vers le sud- est, la maladrerie se situe à la périphérie de Bal’lor. Ce lieu est conçu pour accueillir les voyageurs de Longue-Ville que la traversée de la Crête du Dragon a épuisés. Dans cet établissement, les plus fragiles ont les meilleures chances de retrouver suffisamment de santé pour pouvoir reprendre le voyage. Le calme et le silence prévalent dans ce long bâtiment. La blancheur éclatante des murs des chambres vise à offrir un maximum de lumière aux pensionnaires de la maladrerie. Les Taganoles qui travaillent en ce lieu mettent en œuvre de nombreuses thérapies, et l’exposition aux rayons du soleil en est une. Le repos, des infusions, des bains chauds, des massages et des repas adaptés font aussi partie des soins prodigués. Parmi les occupants de ce bâtiment, on trouve immanquablement les voyageurs qui ont reçu une décoction de « brûle-entrailles », ce tonifiant très efficace à court terme mais qui exige ensuite un repos absolu à l’organisme qui en a bénéficié. L’affection la plus courante dont souffrent les patients de la maladrerie est l’engelure. Les Taganoles, forts de leur expérience, possèdent contre ces blessures aux extrémités de nombreux remèdes, utilisés selon la gravité, la localisation et l’âge de la personne touchée. Les nomades demeurent très discrets sur ces onguents, tant sur leur composition que pour dissimuler qu’ils les utilisent aussi pour leurs animaux. Certains voyageurs supportent mal l’idée de recevoir le même traitement qu’un kazmoth.

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Le cimetière

Le cimetière Il est un endroit à Bal’lor sur lequel les Taganoles ne préfèrent pas attirer

Il est un endroit à Bal’lor sur lequel les Taganoles ne préfèrent pas attirer l’attention :

le cimetière ! Cet enclos de pierres dressées se trouve à la fois à l’écart de la cité et de la route de la caravane. De la sorte, seuls ceux venus accompagner un proche pour son dernier voyage ou ceux désireux d’honorer la mémoire d’un mort découvrent ce lieu. Cette discrétion ne découle pas d’une quelconque peur que les Taganoles pourraient avoir de la mort elle-même, mais d’une constatation très pratique. La contemplation des tombes de voyageurs décédés lors du franchissement de la Crête du Dragon a un effet dévastateur sur le moral des hôtes de Longue-Ville avant qu’ils n’entament la traversée. Pour cette même raison, le cimetière de Taleq est tout aussi discret. Si chacun des bivouacs dans les steppes accueille une enceinte dédiée aux sépultures des nomades ou des voyageurs décédés à Longue- Ville, ces enclos-là ne créent pas la même crainte chez les hôtes de la ville-caravane. Les

VII : Bal’lor

tombes y sont rares et les dates, gravées dans la pierre ou le bois, sont espacées de plusieurs années. Le cimetière de Bal’lor, comme celui de Taleq, est orné de bien plus nombreuses stèles. Certains franchissements marqués par des conditions excessivement difficiles et par la fatalité font que la même année est inscrite sur bien plus de pierres qu’un homme ne compte de doigts. Au-delà de la tristesse qu’elle provoque, la contemplation du cimetière d’une des deux villes-étapes illustre bien les origines diverses des hôtes de Longue-Ville. Les noms portés sur les stèles, leur forme, sont autant de preuves de la multiplicité des provenances et des croyances de ceux qui sont ensevelis en dessous. L’existence de ces nécropoles est l’une des raisons qui amènent certains voyageurs à n’emprunter Longue-Ville que sur la moitié du voyage. Ces rares pèlerins, venus rendre un dernier hommage à un être aimé, se déplacent jusqu’au pied de la Crête du Dragon pour s’y recueillir et, ensuite, attendent le prochain passage de la ville-caravane pour retourner chez eux.

Retrouvailles
Retrouvailles

La carriole n’était pas encore arrêtée que Ludla avait déjà sauté au sol avec la souplesse de ses vingt ans. Tout autour d’elle, les habitants de Bal’lor, la tête levée, échangeaient des paroles gaies avec les nomades et les hôtes de la ville-caravane qui finissait d’arriver. Ses longs cheveux bruns volant derrière elle, Ludla se précipitait vers les écuries. Arrivée à un carrefour, elle hésita une seconde sur la route à prendre. Fallait-il suivre cette avenue suffisamment large pour laisser passer un kazmoth ou plutôt s’engager dans cette enfilade de ruelles ? Un long beuglement leva son doute. La jeune nomade repartit de plus belle. Chaque claquement du talon de ses bottes sur les pavés la rapprochait de son objectif. Après une dernière bifurcation, elle arriva devant le bâtiment. Ludla franchit la porte la plus proche et fut aussitôt accueillie par un concert de beuglements et les odeurs mêlées de foin et de bouse. Tous les fâlteqs présents avaient détecté sa présence et s’imaginaient qu’elle leur apportait leur ration quotidienne de fourrage. D’un pas alerte, elle passa devant les stalles où les animaux s’agitaient. Après une dizaine de cases, la Taganole s’immobilisa, le sourire aux

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lèvres. Un mugissement joyeux retentit depuis l’autre côté de la palissade de bois. Les yeux de Ludla devinrent humides en voyant sa monture après quatre mois de séparation. Le museau de l’animal était collé aux barreaux de bois, soufflant avec excitation. Lentement, la nomade

tendit sa main et caressa son fâlteq entre les naseaux, là où la peau avait la douceur de la soie. Par des mots doux, elle calma sa monture qui cessa de piaffer et ferma les yeux. Lorsque le bipède fut complètement immobile, Ludla ouvrit la porte de la stalle et y pénétra. Toujours avec une voix posée, elle parla à sa monture qui avait rouvert les yeux et l’observait. En douceur, le fâlteq baissa la tête et vint la poser sur l’épaule de sa cavalière. Un petit mugissement plaintif sortit de ses naseaux. Avec de petits tapotements sur l’encolure, Ludla murmura :

– Oui, oui, toi aussi tu m’as manqué !

Sans cesser ses caresses, elle poursuivit, autant pour elle-même que pour son animal :

– Mais je ne pouvais te faire traverser la Crête. C’est trop risqué. J’aurais trop peur de te

perdre. Comme s’il avait compris, le fâlteq émit un long beuglement, sa tête toujours collée à celle de la nomade. Sans ce bruit, Ludla aurait entendu arriver son frère, dans le couloir des écuries. Son frère qui la regardait, elle et son fâlteq, les yeux voilés de tristesse. Son frère, éclaireur comme elle, qui avait emmené sa monture avec lui et venait de la perdre dans la traversée.

La volière

lui et venait de la perdre dans la traversée. La volière La volière est une construction

La volière est une construction destinée à abriter les rapaces apprivoisés que les Taganoles utilisent pour l’une de leurs activités favorites :

la chasse au vol. Après de nombreux essais malheureux, les nomades ont dû se rendre à l’évidence : il est impossible de transporter un de leurs oiseaux de proie à l’ouest de la Crête du Dragon. À chaque fois, l’expérience s’est soldée par la mort ou la disparition de l’animal. Même si certains de ces volatiles sont habitués à voler dans des vents glacés, le séjour de plusieurs semaines dans le froid et le confinement dans une cage leur sont fatals. Et tous les rapaces qui ont été lâchés pendant la traversée ne sont jamais revenus. Les nomades ont, par conséquent, fait leur deuil de s’adonner à cette activité à l’ouest de la chaîne montagneuse. Mais comme il est inenvisageable pour un Taganole de ne pas pratiquer la chasse au vol pendant qu’ils voyagent dans les steppes, la volière de Bal’lor s’est révélée être LA solution. C’est dans cet édifice, accolé à une paroi rocheuse, que sont hébergés les oiseaux-

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chasseurs des Taganoles partis vers l’ouest. Pendant tout leur séjour dans la ville-étape, les rapaces sont nourris, choyés et, surtout, entraînés. Chaque jour le responsable de la volière, l’aghtanaï, et ses aides font voler leurs pensionnaires. Les soigneurs descendent avec quelques oiseaux sur des éperons rocheux qui surplombent les steppes et guettent tout mouvement en contrebas ou dans les airs. Dès qu’une proie a le malheur de se révéler, le capuchon est ôté de la tête de l’oiseau et ce dernier est lancé. Grâce à la régularité de l’entraînement, il est bien rare que l’aghtanaï soit obligé de prendre un fâlteq et d’aller récupérer dans la steppe un oiseau distrait ou rebelle. C’est aussi dans la volière que sont stockées les cages qui abritent les oiseaux pendant leur voyage dans Longue-Ville. Ces longues boites de bois, fermées de minces barreaux sur le devant, sont conçues pour être accrochées aux parois des carrioles. De la sorte, il est aisé pour les propriétaires des rapaces de les en sortir et de partir chasser dans la journée, sans interrompre la marche de la ville-caravane.

Il y a bois et bois

Il y a bois et bois « … La diversité et l’originalité des bois tirés des

« … La diversité et l’originalité des bois tirés des forêts qui ceignent Bal’lor n’ont d’égales que l’isolement dans lequel se trouve cette cité. Sans cet éloignement protecteur, nul doute que les flancs est de la chaîne montagneuse grouilleraient de bûcherons, et que certaines espèces rares auraient déjà disparu. Les forêts septentrionales du tri-royaume d’Enraka ont hélas montré qu’il suffisait de quelques dizaines d’années pour faire disparaître des essences recherchées et fragiles. Heureusement, la difficulté à traverser les steppes du nord protège les versants orientaux de la Crête du Dragon. Seuls les bois les plus rares font l’objet d’une exploitation, marginale au regard des étendues concernées.

VII : Bal’lor

Parmi les plus recherchés, il faut citer le bois-ombre. Cet arbre, lorsqu’il est coupé à un moment précis de son cycle, la montée de sève, donne un bois particulièrement sensible aux rayons du soleil. Après un traitement approprié, reposant sur une savante alternance de bains d’eau cendrée et de passages en étuve, la pièce de bois a les qualités requises. Exposé à la lumière, le bois-ombre est capable de s’étirer jusqu’à la moitié de sa longueur initiale ; et inversement lorsqu’il retourne à l’ombre. Cette propriété est mise à profit pour la construction de dais, de catafalques, de baldaquins… L’utilisation de pièces de bois-ombre dans la structure supérieure de toits amovibles permet en effet de déployer un drap protecteur dès que

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les rayons du soleil se font trop forts. La rumeur prétend que les propriétés de ce bois ont aussi été utilisées pour des dispositifs de fermeture plus complexes et plus confidentiels, mais l’auteur de ces lignes n’en a jamais observés ; ce qui ne signifie pas qu’ils n’existent pas. Certains savants établissent un parallèle entre le bois-ombre et l’oktol, cet arbuste avec lequel les Taganoles confectionnent leurs arcs. Il convient de rappeler que, contrairement au premier, l’oktol donne un bois dont l’arcure ne varie plus une fois la pièce façonnée.

Au titre des curiosités, il faut aussi évoquer le bontal, ce bois à la senteur si particulière,

utilisé en ébénisterie. Le bontal possède une odeur qui n’est pas perçue de la même façon suivant l’humeur de celui qui la perçoit ; mais après une première exposition, l’arôme sera toujours le même. Des érudits prétendent que ce bois serait extrêmement répulsif contre certaines créatures monstrueuses, mais là encore, aucune preuve avérée n’en a été donnée au rédacteur de cet ouvrage. … »

extrait de « Plantes d’ici et d’ailleurs » de Aloysus Drafta, botaniste officiel du baraf Otto III dit Le Brave

La scierie

botaniste officiel du baraf Otto III dit Le Brave La scierie Construite à proximité d’un torrent,

Construite à proximité d’un torrent, la scierie de Bal’lor paraîtrait ridiculement petite aux forestiers du sud des Colonnes Célestes. Mais

c’est une volonté délibérée des Taganoles de limiter les activités de coupes et de débardages. Grâce à leurs hôtes du reste du continent, les nomades savent avec exactitude ce qui se passe hors des steppes. Et ils ne souhaitent pas que les grandes forêts de la Crête du Dragon subissent une exploitation à grande échelle qui en déséquilibrerait l’harmonie. Rien de surprenant donc à ce que la scierie ait l’aspect d’une modeste construction à la périphérie de Bal’lor. Une roue à aubes y est utilisée pour actionner les quelques machines qui facilitent le travail des débardeurs : sciage, écorçage… À l’extrémité du bâtiment sont accolés quelques entrepôts, uniquement composés d’un toit reposant sur quatre pieds ; ainsi la ventilation est optimale et le séchage plus efficace. Un autre édifice, celui-là affublé d’une cheminée, est accolé à la scierie : l’étuve. C’est dans ce bâtiment que des bois particuliers sont soumis à la vapeur pour leur faire acquérir certaines propriétés ou certaines formes. La population de bûcherons et de débardeurs de Bal’lor se limite à quelques dizaines. Les Taganoles prennent garde à en limiter le nombre et veillent bien à ce qu’ils ne proviennent pas des mêmes contrées, afin qu’aucun « clan des bûcherons » se constitue dans la cité. Ceci est facilité par le fait que tous ces hommes viennent sans leur famille et qu’ils ne restent en général jamais plus d’un an. Et aussi parce qu’il est impossible de venir à Bal’lor sans voyager par la caravane.

général jamais plus d’un an. Et aussi parce qu’il est impossible de venir à Bal’lor sans
Le chef des débardeurs Hüns Müldein Premières impressions : Comme tout débardeur, Hüns Müldein possède
Le chef des débardeurs Hüns Müldein
Premières impressions : Comme tout débardeur, Hüns Müldein possède des épaules larges
et des bras solides. Mais il démontre plus de finesse et d’intelligence que ses compagnons, qui
travaillent dans les forêts de Bal’lor ou à la scierie. Une conversation avec Hüns est toujours
intéressante et se révèle parfois surprenante tant le trentenaire blond sait faire preuve de
sagacité.
Hüns se trouve bien souvent le soir dans l’une des auberges de la ville-étape. Mais,
contrairement à certains de ses compagnons des bois, il ne boit pas plus que de raison. Ce qui
pousse Hüns à fréquenter ces lieux est sa curiosité et sa soif de rencontrer des voyageurs de
lointaines contrées. Il n’est pas rare de le voir attablé avec tel ou tel savant de passage, en pleine
conversation sur les mérites relatifs d’un bois poussant dans les environs, ou sur les troubles qui
ont secoué un duché à des milliers de lieues de là.
Hüns a toujours une oreille ouverte et ne possède pas ce qu’il appelle « la discrétion maladive
taganole ». Pour un voyageur ordinaire, le chef des débardeurs peut être une surprenante source
d’informations.
Hüns Müldein est arrivé à Bal’lor il y a deux ans, ce qui constitue une exception chez les
bûcherons qui, en général, retournent chez eux avant une année. Il s’est attaché à la cité,
mais aime surtout pouvoir parler avec les voyageurs de Longue-Ville, même si cela n’arrive
que quelques fois par an. Malgré ses déclarations un peu brutales sur les Taganoles, il
apprécie ce peuple calme et pacifique. Ces derniers semblent aussi s’habituer à l’idée que
ce bûcheron-là puisse vivre au milieu d’eux, d’autant qu’il est un interlocuteur utile pour
traiter avec les bûcherons et les débardeurs.
Hüns ne possède pas de famille proche et n’a pour l’instant aucune raison de quitter
Bal’lor. Certaines jeunes femmes Taganoles commencent même à le trouver fort
sympathique.
Promenons-nous dans les bois ! : Alors qu’Hüns se trouvait dans les bois en compagnie
d’une jeune Taganole qui ne souhaite pas que ses parents sachent combien elle apprécie le
bûcheron, les deux amants ont surpris un étrange cortège. Quelques voyageurs de Longue-
Ville en escale à Bal’lor revenaient de la forêt vers la ville dans la plus grande discrétion.
L’un d’entre eux avait un étrange tatouage sur la main, et un autre portait une robe noire
tâchée de sang. Dissimulés derrière un monticule, Hüns et sa compagne ont observé la
sinistre procession, se sont rhabillés et ont rejoint la cité avec ce nouveau secret.
Le soir même, la nouvelle de la disparition d’un passager de la ville-caravane se répandait
dans Bal’lor.
Hüns, réfugié dans la scierie, est tiraillé entre le souhait de signaler son étrange rencontre
au chef de la caravane et la crainte que sa relation avec la jeune Taganole ne soit révélée.

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L’arachnologue, Diblim Nazdegor Premières impressions : Avec son physique longiligne, son visage lui aussi tout
L’arachnologue, Diblim Nazdegor
Premières impressions : Avec son physique longiligne, son visage lui aussi tout en longueur et son
air perpétuellement sérieux, Diblim Nazdegor correspond à l’image que l’on se fait de l’érudit.
Mais, contrairement à ses comparses qui ne sortent jamais de leur bibliothèque, Diblim croit, lui,
que la vérité se découvre sur le terrain, grâce à l’observation. Passionné par les insectes, il semble
avoir trouvé de quoi étancher sa soif de connaissances dans les forêts qui entourent Bal’lor. Levé
aux premières lueurs, il disparaît dans les lisières avec ses besaces remplies de fioles, un filet à
papillons sur l’épaule. Il ne réapparaît bien souvent qu’au soir pour s’enfermer dans sa chambre. Il
lui arrive de passer la soirée dans la salle commune de l’auberge du Métrât bleu, établissement où
il a pris ses habitudes, à chaque fois pour interroger les habitués des forêts sur la présence de telle ou
telle espèce d’insecte.
Diblim Nazdegor est effectivement un savant passionné par les insectes, mais son champ
d’étude est bien plus restreint que ce qu’il veut bien prétendre. En effet, peu de gens semblent
comprendre l’intérêt que peut revêtir l’étude des poisons, et surtout des venins d’araignées.
Car c’est bien là la vraie spécialité de Diblim, spécialité qui lui vaut le titre d’arachnologue
dans sa lointaine contrée du sud du continent. De crainte qu’on comprenne mal son intérêt
pour les poisons, ce qui lui est déjà arrivé, ici à Bal’lor Diblim prétend s’intéresser à tous les
insectes. Son savoir étendu, suffit à faire illusion auprès de la plupart de ses interlocuteurs.
Soupçonné ! : Jusqu’ici, Diblim se faisait très discret sur ses recherches et attendait d’être
revenu dans son lointain laboratoire pour procéder à des expérimentations. Cependant, la
découverte d’une variété d’araignées particulièrement intéressante l’a poussé à l’imprudence.
Après avoir récolté plusieurs types de venins issus de cette nouvelle espèce, Diblim n’a pu
attendre de voir quels poisons il pourrait en tirer. Il s’est lancé, en toute discrétion, dans
des expérimentations sur des habitants de Bal’lor dont le seul tort a été de croiser son
chemin. Hélas pour Diblim, une habitante de la ville, sollicitée pour soigner d’étranges
comportements, commence à soupçonner que des empoisonnements sont à l’origine de ces
« maladies ». Et elle n’est pas loin d’identifier Diblim comme l’origine de cette « épidémie ».
Mais l’arachnologue est sur le qui-vive et commence à se méfier de cette vieille folle qui ne
comprend rien aux sciences.

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La maîtresse des simples, Miznetta Tarludi Premières impressions : Tout chez Miznetta Tarludi, son nom,
La maîtresse des simples, Miznetta Tarludi
Premières impressions : Tout chez Miznetta Tarludi, son nom, son accent, son physique, indique
qu’elle n’est pas taganole. Cependant elle vit parmi les nomades comme si elle était des leurs. Chaque
habitant est amical avec cette vieille femme mince aux cheveux blancs, souvent parsemés de brindilles.
Son allure d’excentrique aux vêtements négligés, elle la doit aux nombreuses heures qu’elle passe dans
les bois à cueillir des simples. Comme elle le dit elle-même, Miznetta a, depuis longtemps, abandonné
les convenances pour leur préférer les compétences.
L’étendue de ses connaissances en botanique est impressionnante, et elle a grand plaisir à discuter sur ce
sujet avec des érudits de passage.
Cependant, si la conversation dérive sur d’autres sujets, notamment sur la vie passée de Miznetta, ses
origines ou ce qui l’a amené à Bal’lor, la maîtresse des simples clos poliment la discussion et retourne à
ses pots et ses mixtures.
Miznetta Tarludi a été une ressortissante de Mâchefer, une cité minière des monts Ferrés, loin
dans le sud. Miznetta vivait là-bas la vie prospère d’une fille puis d’une épouse de bonne famille.
La vie était douce et agréable pour elle, jusqu’au jour où un tremblement de terre a détruit sa cité
et sa riche demeure. La famine et les épidémies ont ravagé la ville. La famille de Miznetta n’a
pas été épargnée par la maladie et tous, sauf elle-même, ont succombé faute de soins appropriés.
Lorsqu’elle a assisté, impuissante, au décès de ses proches, Miznetta a failli sombrer dans la folie.
Mais elle a fait la rencontre d’une vieille femme qui l’a initiée à l’art de soigner avec les plantes.
Après avoir apporté son aide aux survivants de Mâchefer, Miznetta a fui la cité pour commencer
une longue vie d’errance, seulement guidée par sa volonté d’ « être
utile » et de parfaire ses connaissances. Son périple l’a menée
jusqu’à Bal’lor où elle a trouvé chez le peuple Taganole
la sérénité qu’elle recherchait, chez les voyageurs
qui transitent là de quoi appliquer son art, et
dans les forêts alentour tout ce qu’il faut pour
confectionner ses potions et ses onguents.
Soupçons : Depuis plusieurs jours, quelques
habitants de Bal’lor présentent de singuliers
symptômes : certains ont des crises de panique
au cri du coq, d’autres sont terrorisés par
une couleur en particulier, d’autres encore
alternent des phases d’apathie et d’agitation
au cours desquelles ils cherchent à escalader les
murs. Miznetta a reconnu là les manifestations
d’empoisonnements et a réussi à les neutraliser.
Mais elle ignore toujours comment ces substances
ont pénétré les corps des patients. Elle commence
à envisager une explication, impliquant un autre
résident de Bal’lor. Mais Miznetta n’a, pour le
moment, pas de preuve formelle et souhaite prendre le
coupable sur le fait.

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Le défatigueur, Sargoï khïï Bineveg Premières impressions : En dehors d’un physique taganole tout à
Le défatigueur, Sargoï khïï Bineveg
Premières impressions : En dehors d’un physique taganole tout à fait ordinaire, cheveux bruns,
taille moyenne et yeux bridés, Sargoï Khiï Bineveg possède deux caractéristiques remarquables : une
voix très douce et des mains puissantes. Quiconque observe Sargoï dans son lieu de prédilection, les
écuries, comprend combien ces deux atouts lui sont utiles. Au cours des nombreuses heures qu’il passe à
soigner les kazmoths et les fâlteqs, Sargoï n’a de cesse de rassurer, par ses paroles douces et ses caresses, les
animaux qui lui sont confiés.
D’un naturel très pacifique, la seule occasion où Sargoï pourrait sortir de ses gonds, pour ne pas dire
devenir violent, serait de voir maltraiter un animal devant lui. En dehors de ces circonstances, il est un
compagnon agréable et discret.
Sargoï khïï Bineveg a toujours ressenti une attirance pour les animaux, comme la plupart des
Taganoles. Mais chez lui, ce don s’est révélé très puissant et ce très tôt. Dès les premières semaines
de son existence, des petits animaux qui vivaient autour de la carriole de ses parents venaient
se rapprocher de son couffin. À plusieurs reprises, sa mère a surpris des chats lovés contre le
nourrisson. À l’âge de cinq ans, alors que sa famille séjournait à Kızar, une chienne transpercée
d’une flèche est venue jusqu’à Sargoï et a supplié son aide. Quiconque s’approchait de l’animal
se voyait accueilli par des grognements, mais lui pouvait la toucher sans problème. Avec patience
et douceur, et grâce aux conseils de son oncle soigneur, Sargoï a pu couper la flèche, l’extraire et
panser la plaie. La chienne, remise de sa blessure, ne l’a ensuite plus quitté.
Maintenant âgé d’une trentaine d’années le nomade est l’un des soigneurs les plus efficaces de tout
le peuple taganole, si ce n’est le meilleur. Son expertise à soulager les maux des bêtes de somme et
de trait lui ont valu le titre de « défatigueur », créé exprès pour lui. Tout kazmoth passé entre ses
mains ne met que quelques jours à se remettre de l’exténuante traversée de la chaîne montagneuse.
Sargoï ne rechigne pas à voyager avec Longue-Ville, mais c’est dans l’une des deux villes-étapes de
la Crête du Dragon qu’il préfère séjourner, car c’est là qu’il est le plus utile.
L’appel : Depuis plusieurs jours, Sargoï éprouve une sensation étrange. Cette impression est
tellement diffuse et inexplicable que le défatigueur se refuse à en parler aux autres nomades de
peur de passer pour fou. En effet, le soigneur a le sentiment qu’un animal de très grande taille se
trouve non loin de Bal’lor, et que cette bête veut que Sargoï vienne l’aider. La nuit précédente, le
Taganole a même eu une vision d’une gigantesque grotte au
fond de laquelle une masse vivante l’appelait.
Sargoï a pris la décision de répondre à cet appel et de
monter vers l’ouest. Il sait que tel voyage ne peut
s’entreprendre seul, mais rechigne à solliciter les
gens de son peuple. Recruter des voyageurs
soucieux d’arrondir
leur bourse serait
plus facile.

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VII : Bal’lor

Funeste cueillette
Funeste cueillette

La mousse sur le sol assourdissait les pas du vieil homme et de l’adolescent. Les grands arbres et les rayons du soleil transformaient la forêt en un dédale de colonnes brillantes. Le regard fixé par

terre, les deux Taganoles scrutaient les indices de présence d’héliptes, ces insectes volants capables d’installer leur colonie plusieurs pieds sous le sol. De temps en temps, Agor, jeune nomade aux yeux bruns et au corps svelte, levait la tête et observait l’ancien. Il admirait la concentration, la démarche mesurée de Piatr, l’homme aux cheveux blancs. Puis il retournait lui aussi à la quête de traces. Lorsque ses parents avaient choisi de rester pendant quelques mois à Bal’lor, Agor avait boudé pendant des jours, fâché d’être séparé de ses camarades qui, eux, poursuivaient le périple. Il avait pesté contre sa chambre aux murs de pierre, contre le paysage toujours identique, contre les rues sales… contre tout ! Il était en train de grommeler seul dans la salle de la taverne des trois cornes lorsqu’il avait vu ce singulier personnage entrer et proposer le contenu de sa besace au tenancier. La curiosité avait fait le reste. Grâce au vieux Piatr, le ronchonneur blasé s’était transformé en un jeune homme avide d’apprendre les secrets que les vastes forêts de Bal’lor renfermaient. En quelques mois, Agor était devenu incollable sur les champignons, pouvait prédire la présence de telle ou telle essence d’arbre, et commençait à recevoir des commandes des tavernes et des auberges de la cité. Ces derniers jours, Piatr et lui s’étaient lancés dans la récolte de sirop d’hélipte. La saison chaude approchait, pour autant que l’on puisse parler de « chaude » sur les flancs de la Crête du Dragon. En tout cas, c’était le moment de partir à la recherche des colonies souterraines, et surtout des grappes de boulettes qui y étaient enterrées. Une fois l’un des orifices d’entrée trouvé, une décoction de bleu-givre neutralisait les gardiens de la colonie et, ensuite, il fallait creuser avec précaution jusqu’aux nodosités. Agor appréciait les leçons de choses du vieux Piatr. Mais il aimait encore plus les explications mystiques que l’ancien donnait à tout ce qu’ils découvraient dans les bois. Les discours sur le « Grand-Tout », qui avaient paru si abstraits à Agor jusqu’ici, prenaient un nouveau sens, plus concret, plus clair. Ainsi, le vieux nomade avait tenu à lui expliquer pourquoi il fallait extraire très vite le sirop, jeter les boulettes ouvertes dans le nid et reboucher aussitôt après : ainsi, les héliptes avaient les meilleures chances de refaire leurs réserves avant la saison froide… ce qui permettait à la colonie de continuer à disséminer la vie. Du coin de l’œil, le jeune homme perçut l’immobilité de Piatr. Ça y est ! pensa-t-il. Mais lorsqu’il leva la tête, il comprit que quelque chose n’allait pas. Au lieu de scruter le sol devant lui, l’ancien était figé, les yeux exorbités et tournés vers sa gauche. Sans tourner la tête, mais le bras tendu vers lui, il dit à Agor :

– Ne t’approche pas.

Mais c’était trop tard. Aiguillonné par son insatiable curiosité, le jeune nomade avait franchi la dizaine de pas qui le séparait de l’ancien. Et là, lui aussi vit l’horrible spectacle : un homme nu était crucifié au sol par quatre pieux de bois, et son abdomen avait été ouvert pour en

extraire ses intestins qui avaient été déroulés pour dessiner un sinistre périmètre autour du corps. Avec une voix blanche, Piatr ordonna au jeune homme :

– Cours chercher l’Ukhaantaï. Nous venons de retrouver le voyageur qu’il cherche depuis trois jours.

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O irh jvrea jovhreao bvhe aro bvh naerbvk zejhg erkj ghrea kjgh vakejhvaekrjhvk

aerj hvkjaerbh vkjaerbvk jreab hvkjar ehbvkra

ejhgk aerjhvklarejhvklaej hklj hk jh aeklj bkljh

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ahakl jb akjha kj aha kjh akja hk j kja k ajh a

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jhakj hbkj hakej hae jaek jhaek jh k jha klj

Chapitre VIII

LES STEPPES ORIENTALES

jaek jhaek jh k jha klj Chapitre VIII LES STEPPES ORIENTALES « Un proverbe taganole prétend

« Un proverbe taganole prétend que la dernière phase d’une traversée de Longue- Ville ressemble à une journée d’été : elle peut s’annoncer sous les meilleurs auspices, mais finir dans la fureur de l’orage. Pour la caravane, le franchissement de la Crête du Dragon représente une épreuve telle que tous, nomades et voyageurs, unissent leurs

efforts pour passer l’obstacle. Mais une fois la difficulté passée, les petits travers de chacun reprennent le dessus. Comme si le séjour dans

la ville-caravane n’avait été qu’une pause, qu’il

fallait clore en renouant avec la noirceur du monde « ordinaire ». C’est un phénomène bien connu des chefs

de caravane que celui de l’augmentation

d’incidents à l’approche de la destination finale. Des voyageurs, qui jusqu’ici cohabitaient en harmonie, en viennent aux mains pour les prétextes les plus futiles ; des femmes se mettent en tête de séduire tel jeune homme avant la fin du voyage ; des objets ou des marchandises disparaissent et se retrouvent dans les bagages d’un hôte aux doigts trop agiles. L’Ukhaantaï

se voit alors contraint d’appliquer la justice

selon les us et les coutumes de son peuple. Bien souvent, il faut enfermer les fauteurs de troubles dans « les cellules », la carriole dédiée aux « voyageurs agités » ; ses portes épaisses et ses fenêtres barrées garantissent la tranquillité du reste de la ville-caravane. Lorsque Longue-Ville effectue sa transhumance vers l’est, elle doit ajouter à cela les dangers des steppes orientales. Le climat de ces étendues, plus humides que leurs jumelles de l’ouest, a permis à une flore nombreuse et variée de coloniser certains vastes espaces. Si

cela permet de nourrir les bêtes de trait, de bât et les autres montures, et de limiter le recours aux apparaisseurs, cette végétation abrite aussi une faune riche et parfois dangereuse ; sans évoquer les rares mais redoutables feux de steppes qui ravagent les immenses étendues d’herbes hautes en détruisant tout sur leur passage. Mais il faut aussi reconnaître que la présence d’un gibier plus abondant est l’occasion de varier les menus, pour la joie des éclaireurs qui redécouvrent le plaisir de la chasse, y compris au vol. Comme à l’ouest, il existe toujours un risque que Longue-Ville soit victime d’attaques de bandes de renégats. Mais dans les steppes orientales, moins arides et plus giboyeuses, la sélection naturelle n’a pas été aussi impitoyable que dans l’ouest. On trouve donc plus de groupes hors-la-loi, mais moins déterminés, plus prompts à rompre le contact lorsqu’ils réalisent que même les véhicules les plus anodins sont âprement défendus. Pour l’observateur attentif, la vénération des Taganoles pour ce qu’ils nomment le « Grand- Tout » prend ses racines dans leur nécessaire communion avec les steppes. Dès leur plus jeune âge, les nomades apprennent à connaître et respecter les immensités et leurs habitants naturels. Toute faute de ce point de vue est sanctionnée afin que le Taganole devenu adulte sache comment vivre dans les étendues désertiques sans en provoquer les colères … »

Extrait du récit de voyage « Un an dans Longue-Ville » de Balnor Rikat

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Les cellules

Les cellules Lorsque l’Ukhaantaï n’a pas d’autre solution, il se résout à enfermer un habitant de

Lorsque l’Ukhaantaï n’a pas d’autre solution, il se résout à enfermer un habitant de Longue- Ville dans la carriole qui tient lieu de prison à la cité taganole : les cellules. Ce choix est en général motivé par la nécessité de poursuivre la traversée, de protéger les autres habitants, leurs biens, ou encore les marchandises. Les cellules hébergent des hôtes de tout type : des violents ne pouvant contrôler leur agressivité, des voleurs, des organisateurs de jeux clandestins, des pyromanes… Il arrive parfois que le chef de la caravane incarcère des individus pour les garder en vie jusqu’à la fin du voyage ; c’est par exemple le cas de coureurs de jupons surpris par un mari vindicatif.

VIII : Les steppes orientales

Par certains aspects, les cellules reprennent l’architecture de la carriole qui permet de faire traverser la Crête du Dragon aux fâlteqs. Le véhicule est structuré en trois étages, chacun composé d’un couloir central desservant des cases de part et d’autre. Ces pièces au confort sommaire ne possèdent qu’une seule ouverture vers l’extérieur, obturée par des barreaux. À l’arrière, se situe une grande pièce où vivent les gardes taganoles chargés de la surveillance des prisonniers. Ces gardiens sont en fait des éclaireurs que l’Ukhaantaï a désignés à ce poste pour quelques jours ou quelques semaines. Au-dessus de ce local, un espace de même dimension sert de parloir lorsqu’un prisonnier reçoit de la visite. Et la salle encore au-dessus, au troisième niveau, abrite les possessions des incarcérés en attendant leur libération. Les cellules ne sont dotées que de parois de planches, loin d’être aussi solides que les murs d’une forteresse. Mais si un prisonnier

parvenait à s’échapper, il aurait à faire face à l’immensité et aux dangers des steppes. De fait, les tentatives d’évasion sont fort rares.

pas les oiseaux de continuer à fondre sur tout ce qui passe sur l’Arche des Harpies et alentour.

Association d’empoisonneurs

des Harpies et alentour. Association d’empoisonneurs Les steppes orientales abritent une faune dangereuse et

Les steppes orientales abritent une faune

dangereuse et variée. Les ouvrages de zoologie consacrés à ces régions regorgent de descriptions des fameux léopards troglodytes, des hyènes fouisseuses ou encore des phacochères lance- dards. Mais parmi les dangers que recèlent les étendues du nord-est, peu sont aussi minuscules et effrayants que l’étrange association de deux insectes : le tornalope et le bougnik. Le tornalope est un arthropode d’un pouce de long doté d’une longue queue très mobile et terminée d’un dard. Sa carapace tachetée et sa vivacité p e r m e t t e n t

de

en

instant.

L’Arche des Harpies

p e r m e t t e n t de en instant. L’Arche des Harpies

Sur le trajet parcouru par Longue-Ville dans les steppes orientales, l’Arche des Harpies est l’un des endroits les plus impressionnants et aussi l’un des plus dangereux. Situé dans une région de ravines, ce pont naturel enjambe la plus large des gorges qui barrent l’itinéraire de la caravane. Franchir cet étroit tablier de roche, tendu au- dessus de dizaines de toises de vide, ne devrait pas constituer une réelle difficulté pour un attelage mené par un conducteur expérimenté. Mais les falaises alentour abritent une variété particulière de vautours dont la technique de chasse représente un vrai péril pour tout animal qui s’aventure près des fosses. Ces oiseaux volumineux attendent que leur proie se hasarde près du précipice pour fondre dessus en poussant des cris stridents, la heurter et lui faire perdre l’équilibre. La chute se charge de blesser ou de tuer la victime, dont les oiseaux se repaissent ensuite. Ces imposants volatiles ne seraient pas un danger pour les lourds attelages de kazmoths si les prédateurs n’avaient pas appris à attaquer les yeux et les naseaux des bêtes de trait. Un kazmoth surpris au milieu de l’Arche des Harpies et laissé à la merci des rapaces a toutes les chances de finir écrasé en bas, avec ses passagers ou son chargement. Pour cela, l’Ukhaantaï organise avec soin le franchissement de cet obstacle. Toutes les bêtes de la caravane sont équipées d’un masque grillagé qui leur protège les yeux et les naseaux. Les éclaireurs taganoles sont postés avec leurs arcs, sur et tout autour du pont de pierre, prêts à abattre les vautours. Et, bien sûr, les véhicules franchissent un à un le passage. Grâce à ces mesures, cela fait des années qu’aucune attaque n’a été couronnée de succès. Ce qui n’empêche

à un
à
un

l’animal

disparaître

Contrairement à de nombreux autres insectes utilisant le poison, la piqûre du tornalope n’est ni douloureuse ni fatale. Au contraire, le venin crée une zone d’insensibilité autour de l’injection. Le tornalope est un nécrophage qui, seul, ne représente pas une menace pour les autres êtres vivants. Le danger vient de l’autre insecte qui l’accompagne : le bougnik. Le bougnik a la forme d’un scarabée de petite dimension, avec une carapace noire aux reflets métalliques verts. Cet insecte se nourrit d’excréments, mais a surtout un cycle de reproduction particulier. La femelle doit pondre ses œufs dans un hôte qui hébergera les larves, les nourrira de son corps et finira par mourir des toxines générées par les futurs

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VIII : Les steppes orientales

bougniks. C’est à la fois la douleur créée par

la ponte et celle induite par la croissance des

larves chez l’hôte qui fait que le bougnik a du mal à trouver la créature qui hébergera et nourrira sa progéniture. En général, ce sont des animaux déjà bien malades qui sont les victimes du scarabée. Mais il a été observé à plusieurs reprises une étrange coopération entre ces deux insectes. En présence de mammifères, il

La roulante

deux insectes. En présence de mammifères, il La roulante Parce qu’il n’y a pas de cuisine

Parce qu’il n’y a pas de cuisine dans les cellules, parce que plusieurs véhicules spécialisés ne sont pas conçus pour préparer un repas, parce qu’une gouvernante peut avoir été empêchée de cuisiner pour ses hôtes, et pour de multiples autres raisons, Longue-Ville abrite toujours une cuisine roulante, voire plusieurs. Cette carriole est entièrement dédiée à la confection de repas. Dans le long cortège des attelages, il est aisé de reconnaître la roulante : c’est le seul véhicule où plusieurs cheminées dépassent du toit. Et le soir, lors des bivouacs, un va-et-vient de jeunes Taganoles chargés de bidons et de paniers s’organise entre la roulante et ceux qui attendent leur repas. Cette carriole est construite sur trois niveaux. Le niveau inférieur abrite les réserves de nourritures et d’ustensiles. Là, chaque espace est exploité pour y ranger quelque chose. La maîtresse-cuisinière tient un compte précis de son garde-manger et veille à ce que chaque chose soit à sa place. Un mauvais conditionnement, un pot renversé lors d’un chaos, et c’est plusieurs dizaines de repas potentiels qui sont perdus. Le niveau intermédiaire est nommé la « cuisine froide », car c’est là que sont préparés les plats qui ne nécessitent pas de cuisson. C’est aussi à cet étage que se trouve la « plonge », l’endroit où sont lavés les ustensiles et les récipients après les repas. Deux ingénieux systèmes de monte- charge, desservant les trois niveaux, permettent de transférer les ingrédients et les repas sans avoir à utiliser l’escalier arrière. C’est aussi par ces monte-charges qu’est descendue l’eau chaude depuis le niveau supérieur pour laver la vaisselle. Un conduit évacue les eaux grasses vers l’extérieur. La « cuisine chaude » désigne l’étage supérieur où sont cuisinés les repas dans les fours suspendus. C’est à ce niveau qu’officie la maîtresse-cuisinière. Ses aides les plus jeunes lui attribuent des pouvoirs magiques tant elle semble avoir un œil sur tout ce qui se passe dans sa cuisine.

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n’est pas rare de relever présence d’un tornalope suivi de quelques

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bougniks. Après quelques piqûres du premier, les scarabées viennent injecter leurs œufs dans la zone insensibilisée. L’hôte ne sent rien lors de la ponte, ordinairement fort douloureuse. Ensuite, le tornalope va profiter de sa mobilité et de sa capacité à se dissimuler, pour

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suivre la victime. Régulièrement, l’insecte renouvellera les injections de venin dans la zone où croissent les larves. Lorsque les toxines générées par celles-ci se diffusent hors de la région insensibilisée, la douleur apparaît, mais

il est bien souvent trop tard. Le mammifère

succombe dans les jours qui suivent. C’est au moment où l’animal décède que les bougniks, arrivés à maturité, quittent le corps. Et le tornalope peut enfin toucher la récompense de sa collaboration en se nourrissant, lui et ses semblables, de la carcasse. En raison du danger que représente ce couple d’insectes, les Taganoles surveillent la présence du tornalope, surtout s’il suit une personne ou un animal ; et encore plus s’il la pique à intervalles réguliers. Dans ce cas, des soins d’urgence sont entrepris. S’il n’est pas trop tard, l’application de cataplasmes alcoolisés peut tuer les larves de bougniks et neutraliser leur poison. Mais dans les cas extrêmes, l’amputation est l’opération de la dernière chance.

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L’importance de la roulante pour Longue- Ville justifie qu’un apparaisseur soit affecté à ce véhicule pour l’alimenter en combustible. Et que la maîtresse-cuisinière et quelques aides dorment chaque nuit à l’étage inférieur pour décourager les gloutons chapardeurs qu’on trouve chez les hôtes… et chez certains jeunes Taganoles.

La corvée de fauchage

et chez certains jeunes Taganoles. La corvée de fauchage La végétation prolifique des steppes orientales fournit

La végétation prolifique des steppes orientales fournit certes une manne aux animaux de Longue-Ville, mais la présence de hautes herbes n’a pas que des avantages. Les vastes étendues de graminées sont autant de caches pour des prédateurs ou des malfaiteurs. Même s’il est impossible pour les Taganoles de contourner ces immenses zones, ils prennent toutefois une précaution chaque soir au bivouac. Dès l’arrivée dans le cercle

de pierres, des Taganoles sont désignés pour faucher les hautes-herbes sur des dizaines et des dizaines de toises autour de l’aire de repos. Ce travail fournit du fourrage aux animaux, mais l’objectif premier de cette corvée est de dégager les abords de Longue-Ville pour la nuit. Les gardes ont ainsi une meilleure vue sur d’éventuelles menaces. Il existe une autre raison à cet immuable protocole, mais les Taganoles ne l’évoquent jamais devant leurs hôtes, de crainte de les effrayer. Si un feu de steppes venait à se déclencher, comme cela arrive parfois, le bivouac de la veille constituerait le meilleur lieu pour se protéger du rideau de flamme ; si tant est que la caravane ait le temps d’y retourner. Dans le cas contraire, la dernière chance de la cité ambulante est de brûler un cercle de feu aussi vaste que possible et de s’y abriter avant d’être atteinte par l’incendie.

VIII : Les steppes orientales

Correction d’erreur
Correction d’erreur

La tête baissée, Ivinia se laissait ballotter par le trot de son fâlteq. De petits couinements sortaient du panier arrimé derrière la selle. À ses côtés, chevauchait son père, le visage fermé. Pour la troisième fois, la toute jeune fille s’excusa :

– Je t’assure Papa, j’étais persuadée que c’était un jeune mâle.

– Mais tu n’as pas vu les petits ? Ni les mamelles ? La tête toujours courbée, la Taganole lâcha :

– Non, rien… Et j’ai tiré !

Un long soupir fut la seule réponse de son père. Ivinia s’imaginait qu’il lui en voulait, mais elle se trompait. C’était en réalité contre le destin, qui astreignait sa fille à traverser une aussi pénible épreuve, que le nomade pestait. Les croyances taganoles imposaient de ne prendre la vie que lorsque c’était nécessaire ; pour se nourrir ou se défendre. En tuant une mère accompagnée de ses petits, Ivinia avait inutilement condamné ces derniers. Elle devait donc réparer sa faute et tout faire pour sauver les trois bébés qui maintenant pleuraient après leur mère dans le

panier. La sanction était terrible et, de ce fait, dissuasive. Si le fautif ne réussissait pas à faire survivre les petits, il les voyait mourir à petit feu, devant lui, malgré ses efforts. Et si, par bonheur, les jeunes animaux survivaient, il fallait alors les relâcher et subir la douleur de la séparation. Dans les deux cas, celui qui n’avait pas respecté le « Grand-Tout » souffrait de son manque de discernement. Le couple chevauchait en silence dans les steppes, accompagné du martellement des fâlteqs et des gémissements des trois orphelins. La tête relevée, Ivinia prit une forte inspiration et déclara :

– Je ne le ferai plus.

Le regard de son père quitta l’horizon et se posa sur elle. Avec une moue grave, le chevaucheur de fâlteq lâcha d’une voix triste :

– Je le sais, ma fille, je le sais !

La cabine royale

: – Je le sais, ma fille, je le sais ! La cabine royale La famille

La famille royale Dolnateï est établie à Farsan depuis des siècles. Longtemps nomades, les Dolnateï se sont fixés dans la grande ville du nord-est du continent pour y prospérer grâce au commerce et à leur aptitude consommée pour la politique. Ils ont néanmoins conservé un attachement pour les voyages à travers les steppes et d’excellentes relations avec les Taganoles. La cabine royale est le symbole de ce passé et de ce lien avec le peuple de Longue- Ville.

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Plus qu’un moyen de locomotion, la cabine royale est le symbole de la richesse et de la puissance de ses propriétaires. Les sculptures qui ornent les parois extérieures de l’habitacle représentent des événements importants de la lignée Dolnateï. Chaque panneau peut être ôté pour être restauré ou remplacé au profit d’un autre. En fonction des territoires traversés, le roi choisit le message qu’il diffuse par la décoration de son véhicule. L’intérieur de la cabine royale est très confortable et offre à ses occupants un espace que l’on ne trouve pas dans les attelages ordinaires de Longue-Ville. Un système de

tuyaux permet aux hôtes de transmettre leurs desiderata à l’office, tant depuis le salon que depuis les chambres. Il existe même une véritable salle de bain équipée d’une baignoire ; cette dernière peut être utilisée lors des bivouacs lorsque le véhicule n’est plus soumis aux balancements du kazmoth porteur. Un habile dispositif de poteaux repliables permet au conducteur de déposer la cabine dans n’importe quel endroit plat et stable sans

recourir aux supports de cabines en pierre qu’utilisent les Taganoles à leurs bivouacs. Ainsi, lorsque des circonstances exceptionnelles l’exigent, le roi peut voyager dans son véhicule en dehors de Longue-Ville et s’affranchir des routes empruntées par la caravane. Mais la maîtrise qu’ont les nomades des voyages dans les steppes conduit bien souvent le roi Dolnateï à préférer qu’une caravane taganole se rende à sa destination pour y intégrer son véhicule.

le roi Dolnateï à préférer qu’une caravane taganole se rende à sa destination pour y intégrer

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La future princesse Oria D’niar Premières impressions : Jeune noble d’à peine vingt ans, Oria
La future princesse Oria D’niar
Premières impressions : Jeune noble d’à peine vingt ans, Oria D’niar est extrêmement belle.
Membre des peuples du nord-ouest, elle possède une peau cuivrée et une chevelure brune
toujours admirablement tressée. Mais elle doit à un lointain ancêtre du nord des yeux d’un
vert limpide qui envoûtent ceux qui croisent son regard.
Toujours accompagnée d’une cohorte de serviteurs et de gardes, il est difficile
d’apercevoir Oria tant elle est protégée. Cependant, lors des bivouacs, sa
curiosité l’amène à paraître à la fenêtre de sa cabine, voire à s’aventurer
autour du véhicule. Mais bien vite, un membre de son escorte la raccompagne
à l’intérieur. Quoi qu’il en soit, la caravane bruisse de la beauté de la
demoiselle.
Le prince Vlod, héritier de la lignée Dolnateï, est un jeune homme de vingt
ans, déjà bien au courant des affaires du royaume de son père et de l’intérêt
de liens matrimoniaux judicieux. Après plusieurs mois de recherches, le choix
du prince s’est fixé sur une jeune fille de la noblesse de Kızar : la magnifique
Oria D’niar. La richesse et la puissance de la famille de cette dernière ont
convaincu les parents de Vlod. Mais ce sont surtout les portraits et les rapports
de ses émissaires sur la beauté de la donzelle qui ont guidé le choix du prince.
Après la signature de multiples accords, les deux familles ont décidé
d’unir leurs enfants lors d’un mariage fastueux à Farsan. C’est ainsi que
le roi Dolnateï a envoyé sa cabine royale et un détachement de sa garde
personnelle pour conduire la future princesse, et ses proches, à Kızar, où les
attend le prince.
Depuis son plus jeune âge, Oria use et abuse de son pouvoir de séduction.
Un praticien, congédié depuis, l’a qualifiée de « séductrice maladive ».
Mais avec les années, elle a appris à utiliser son charme avec intelligence.
Parfaitement consciente des avantages que lui procureront son statut de
princesse, puis de reine, Oria tempère son besoin de voir les hommes
céder à ses caprices.
Sous surveillance : Parmi l’escorte de la future princesse se
trouve la vieille Fidora. Cette femme d’une cinquantaine
d’années aux cheveux gris fut la nourrice, puis la nurse,
du prince Vlod. Absolument dévouée à la famille royale,
Fidora a été envoyée par la reine pour cerner la personnalité d’Oria.
Son emploi comme gouvernante de la cabine royale lui offre tout le loisir
de voir qui est réellement la future princesse. Cette dernière se doute qu’elle
est surveillée depuis son départ de Kızar, mais ignore que Fidora garde toujours
un œil sur elle. Depuis quelques jours, la servante a repéré le petit ballet de
quelques jeunes hommes, taganoles et voyageurs, qui traînent innocemment sous
les fenêtres de la cabine royale lors des bivouacs. Sans rien laisser paraître, Fidora
surveille Oria et ses admirateurs pour voir jusqu’où ira ce manège, et dénoncer les
agissements de la demoiselle à son arrivée à Farsan. Hélas, Fidora n’a pas identifié le
réel danger qui menace la belle étrangère.

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La servante Natili Mutineg Premières impressions : embre de l’escorte envoyée par le roi Dolnateï,
La servante Natili Mutineg
Premières impressions : embre de l’escorte envoyée par le roi Dolnateï, la jeune Natili Mutineg
est l’une des servantes officiant dans la cabine royale. Âgée d’environ vingt-cinq ans, cette brune
aux yeux bridés et aux pommettes hautes ne peut renier des origines en partie taganoles. D’une
personnalité particulièrement discrète, elle n’aime pas se faire remarquer. Ses fonctions auprès de la
future princesse Oria conduisent Natili à parcourir le campement chaque soir. Rares sont les bivouacs
où l’on ne peut la voir passer pour se rendre à la cuisine roulante, chez le soigneur ou ailleurs. Depuis
des semaines que dure le voyage, plus personne ne fait attention à ses allées et venues.
Natili Mutineg est une servante du palais du roi Dolnateï à Farsan. Elle y travaille depuis
qu’elle a l’âge de douze ans, grâce à l’entremise de son oncle, palefrenier du roi. Elle a grandi en
apprenant à servir et à rester discrète. Ses indéniables qualités l’ont amenée, malgré son jeune
âge, à travailler dans l’entourage de la reine, qui apprécie Natili. Mais ce tableau sans nuage s’est
assombri il y a quelques années, lorsque la servante est tombée malade et est retournée dans
la ferme familiale pour recouvrer la santé. Après presque un an, la jeune femme est revenue
reprendre son service comme si de rien n’était. Mais depuis, Natili est une jeune femme plus
sérieuse, moins enjouée, sans que cela n’altère l’excellence de son travail.
Mission inavouable : Lorsqu’elle a quitté le palais pour la maison de ses parents, ce n’était pas
pour s’y soigner mais pour accoucher. En effet, Natili avait cédé aux charmes d’un membre
de la maison royale dont elle a toujours refusé de donner l’identité. L’enfant né de cette union
illégitime est élevé à la ferme familiale et voit de temps à autre sa mère qu’il pense être sa grande
sœur.
Hélas, le secret de Natili a été découvert par des personnes peu scrupuleuses qui se sont saisies
de son enfant, au moment même où la servante était désignée pour faire partie de l’escorte de
la future épouse du prince Vlod. Les ravisseurs ont agi sous les ordres d’une famille de nobles
de Farsan, les Tagnien, qui complote depuis des années pour unir leur fille au prince et ainsi
tirer de substantiels avantages de cette union. La jeune Oria constitue une menace majeure à
ce projet. Les Tagnien ont donc planifié l’assassinat de la belle occidentale aux yeux verts. C’est
pour cette raison que Natili est soumise à un chantage : elle doit noter le plus d’informations
possibles sur la future princesse Oria et laisser ses messages dans une cache aménagée sous un
véhicule. Natili ignore quel occupant de Longue-Ville lit ses messages et ce qu’il compte en
faire.
Mais ce que ne sait pas la paire d’assassins recrutée par les Tagnien et vivant dans la ville-
caravane sous les atours de simples voyageurs, c’est que les Taganoles ont découvert la cache et la
surveillent depuis.

104

VIII : Les steppes orientales

Surveillance nocturne
Surveillance nocturne

Le soleil était couché depuis plusieurs heures et, dans le vaste cercle de pierres, les seuls bruits

provenaient des animaux qui s’agitaient dans leur sommeil. Plus personne ne circulait sur le réseau de passerelles tirées entre les cabines et les carrioles. Seuls quelques gardes taganoles, rassemblés prés d’un feu, surveillaient l’entrée du bivouac et l’extérieur du campement. De temps à autre, l’un d’eux escaladait une des plus hautes roches du périmètre, ou bien un binôme patrouillait aux abords fraîchement désherbés. Dissimulés dans des buissons différents, deux nomades guettaient des yeux et des oreilles la zone où étaient garées les charrettes de marchandises. La main sur leur bijou, le mari et la femme communiquaient grâce au lien.

– Froid toi ?

– Non ! Toi ?

– Un peu.

Le lien qui les unissait était puissant, mais les jeunes gens ne pratiquaient pas ce type de conversation depuis assez longtemps pour échanger des concepts élaborés comme le réussissaient certains Taganoles très aguerris dans cet art. Quelques heures plus tôt, l’Ukhaantaï les avait fait venir dans sa cabine. La mission était claire et connue. À l’approche de la destination finale, certains voyageurs à la main leste pouvaient être rattrapés par leurs vieux démons. Après avoir résisté pendant des semaines à l’attrait des onéreuses marchandises que transportait Longue-Ville, certains profitaient des nuits de bivouac pour aller chaparder dans les

charrettes. Les plus idiots volaient quelques épices ou quelques objets de luxe et les cachaient dans leurs bagages ; ceux-là étaient discrètement confrontés à leur larcin et finissaient le voyage dans une cellule. Mais d’autres employaient des stratégies bien plus élaborées, rendant le vol plus complexe à prouver et les voleurs plus difficiles à confondre : certains dissimulaient les biens volés à proximité du campement pour que des complices viennent les prendre après le départ de la ville-caravane, d’autres plaçaient des denrées de valeur dans les emballages de marchandises qui leur étaient destinées. C’était pour prévenir ce type d’agissement que les deux Taganoles surveillaient les charrettes.

– Entendu ?

– Oui. Une personne.

La main toujours sur leur bijou en os, les époux ouvraient grands les yeux et les oreilles pendant qu’ils communiquaient.

– Autre personne arrive.

– Oui, j’entends.

– Ils parlent.

Pendant dix longues minutes, rien ne se passa. Cachés dans leurs buissons respectifs, les deux nomades fronçaient les sourcils. Le duo de voyageurs n’accordait aucun intérêt aux marchandises et leur attitude,

rappelant celle de comploteurs, excluait un rendez-vous amoureux. –– Étrange ! –– Oui. Les deux visiteurs étaient repartis depuis longtemps lorsque le couple décida de quitter sa surveillance pour se rapprocher du feu et pouvoir discuter face à face, à voix basse. –– Tu as compris ce qu’il se passait ? –– Je ne suis pas sûr, mais ça m’avait tout l’air d’un rendez-vous entre deux personnes qui ne veulent pas montrer qu’elles se connaissent. Et j’ai cru voir que l’un d’eux donnait un paquet à l’autre. L’Ukhaantaï ne va pas aimer ça. –– Non, c’est sûr, il ne va pas aimer ça.

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O irh jvrea jovhreao bvhe aro bvh naerbvk zejhg erkj ghrea kjgh vakejhvaekrjhvk

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Chapitre IX

RITES ET COUTUMES

hae jaek jhaek jh k jha klj Chapitre IX RITES ET COUTUMES « L’ingéniosité des Taganoles

« L’ingéniosité des Taganoles à fournir aux habitants de Longue-Ville les mêmes agréments que ceux d’une ville ordinaire,

malgré la contrainte de la vie dans les steppes et de la transhumance, n’a cessé d’impressionner l’auteur de ces lignes. Que ce soit pour l’artisanat, l’éducation des jeunes enfants, les divertissements, les jeux de l’amour ou

la justice, Longue-Ville n’a rien à envier à la

plupart des autres cités du continent. Certes, la ville-caravane a ses propres règles et ses propres traditions. Toutes sont influencées par la nécessité de survivre aux conditions désertiques septentrionales. Il n’empêche qu’il est bien souvent possible de reconnaître dans ces usages certains en vigueur dans des agglomérations plus « ordinaires ». À titre d’exemple, l’on pourrait citer ce dispositif utilisant le force motrice du kazmoth et qui permet à toute cuisinière ou gouvernante de moudre sans effort n’importe quel aliment pendant que la cité-caravane continue d’avancer, le « moulin de roue ». Les plus perspicaces ne pourront s’empêcher de faire un parallèle entre cette mécanique et celle qui est à l’œuvre dans les moulins du reste du continent. Dès leur plus jeune âge, les nomades apprennent à faire face aux dangers des steppes ou de la Crête du Dragon, voire, pour les plus perspicaces d’entre eux, à protéger leurs hôtes. L’autonomie est une nécessité pour ces enfants-là. Le port d’une chevelure longue, marque de l’âge mûr, vise à encourager les jeunes nomades à prendre les bonnes décisions au plus tôt. Cet apprentissage se fait de nombreuses façons : comptines, jeux,

jouets en bois, marionnettes, etc. L’existence de ces dernières n’a rien d’étonnant lorsqu’on sait l’habileté des Taganoles à sculpter de magnifiques objets à partir des essences rares qui poussent dans les steppes ou sur les contreforts de la Crête du Dragon. Mais les marionnettes remplissent plus qu’un rôle éducatif. ; ou plutôt n’éduquent pas que les enfants, comme en font régulièrement les frais les voyageurs turbulents ou indisciplinés. Les jeux de la séduction sont eux empreints de cette liberté que la culture taganole laisse aux femmes et que l’on ne trouve que dans peu d’autres civilisations. C’est cette liberté qui est sans doute à l’origine de la réputation, inexacte, de légèreté que certains attribuent aux jeunes femmes de Longue-Ville. Quiconque se permet certaines privautés avec une donzelle taganole sans y avoir été invité se voit vite détrompé sur cette rumeur. La justice taganole reste à ce jour un mystère pour les observateurs les plus avisés. L’auteur de ces lignes n’a pu recueillir que peu d’informations à ce sujet. Tout au plus se permettra-t-il quelques suppositions sur des faits survenus lors des traversées auxquelles il a participé. Une chose est sûre : l’existence d’une carriole dédiée à la détention des fauteurs de troubles montre que les nomades, tout empreints de philosophie qu’ils puissent être, savent être fermes lorsque la sécurité de Longue-Ville est en jeu. … »

Extrait du récit de voyage « Un an dans Longue-Ville » de Balnor Rikat

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L’artisanat taganole

L’artisanat taganole Les voyages dans les steppes ont incité les Taganoles à développer un artisanat adapté

Les voyages dans les steppes ont incité les Taganoles à développer un artisanat adapté aux contraintes et aux avantages de leur vie

nomade : l’exiguïté des cabines et des carrioles, de très longues journées passées à attendre, la profusion

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les

sont passés

maîtres dans le tissage de galons et la sculpture de petits objets en bois rares.

Les galons sont ces étroites et longues pièces de tissus aux motifs et aux couleurs variés

que les couturières utilisent

des vêtements, notamment aux ourlets.

décorer

Pour confectionner les galons, les Taganoles

emploient un métier à

dimension qui tient sur les genoux de celle

petite

tisser

de

ou de celui qui l’utilise. Un jeu de planchettes de bois carrées, toutes percées de quatre trous aux coins, sert à créer les motifs. En tournant certaines d’un quart de tour entre chaque passage de la navette, le ou la nomade génère les dessins recherchés. C’est ainsi qu’au fil de la traversée, les voyageurs observent les Taganoles confectionner des toises et des toises de galons. Certaines voyageuses vont même jusqu’à s’initier à cet art et se décident à acquérir un métier à planchettes dès la fin du voyage. Le travail du bois est un autre aspect de l’artisanat taganole. Bien sûr, l’objet le plus connu fabriqué par les nomades est le témoin de passage, ce bijou qui atteste du franchissement de la Crête du Dragon. Mais les Taganoles se sont fait les spécialistes de minuscules bijoux de bois qu’ils revendent ou offrent. Au-delà de la finesse de la fabrication, ce sont les essences utilisées, ne poussant que dans les étendues du nord du continent, qui procurent à ces pièces d’ébénisterie toute leur valeur. L’utilisation de bois aux capacités particulières, tels le bois-ombre, l’amadak ou le trive, permet de conférer aux objets conçus des fonctionnalités originales : pipe-sarbacane, bracelet à compartiment secret, collier d’enfant annonçant la fièvre…

secret, collier d’enfant annonçant la fièvre… Le Grand-Tout expliqué à un enfant Un sourire aux lèvres,

Le Grand-Tout expliqué à un enfant

Un sourire aux lèvres, le jeune Marnaq regardait le soleil s’approcher de l’horizon. Pendant

un instant, il oublia qu’il n’avait que neuf ans et qu’il se trouvait derrière l’éclaireur taganole, assis sur l’arrière de la selle. Dans son rêve éveillé, c’était lui, Marnaq, qui était le fier éclaireur nomade, monté sur son fâlteq. La question de Ganrold le sortit de sa rêverie :

– Alors, pas trop longues les journées dans ta carriole ?

– Si, c’est ennuyeux de rester là-dedans. Heureusement que Maman veut bien que je monte

avec toi juste avant le bivouac. Le regard de l’enfant se posa sur le dessin qui ornait la veste de l’éclaireur, juste sous ses yeux.

– Ganrold, pourquoi vous portez tous des dessins avec des yeux ? Y’en a même sur vos véhicules.

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IX : Rites et coutumes

Plusieurs secondes de silence s’écoulèrent avant que le nomade ne réponde.

– Nous, Taganoles, croyons que l’ensemble des êtres vivants, animaux et végétaux, sont liés.

Cette entité qui intègre toute vie, nous l’appelons le Grand-Tout. Tu comprends ce que je veux

dire ?

– Oui, je crois. Comme les membres d’une grande famille ?

– Quelque chose comme ça, répondit l’éclaireur avec un ton amusé. Et pour nous rappeler nos

devoirs envers les autres êtres vivants, nous plaçons ces yeux partout. Pour nous souvenir que chacun de nos actes est vu et a des conséquences sur le reste de la vie des steppes. Marnaq tenta de comprendre ce que venait de lui dire Ganrold. Devant lui, le nomade contemplait l’immensité. Le garçon cessa de réfléchir et se mit, lui aussi, à admirer les froides étendues.

La pige
La pige

Les bivouacs de Longue-Ville sont parfois le théâtre d’un amusant ballet. Telle une volée d’oiseaux, des cohortes d’enfants taganoles courent de véhicule en véhicule, s’agglutinant contre certaines carrioles, s’appuyant tour à tour au châssis sous les cris et les applaudissements des autres. Il arrive qu’un adulte participe à cette farandole, et y apporte un semblant d’organisation. Les bambins et les plus grands forment alors une file et le nomade

trace sur certains attelages un trait horizontal à l’aplomb du sommet du crâne de l’enfant. Ce cérémonial provient de la tradition qui consiste pour les nomades à conserver sur leurs véhicules la trace de la croissance de leurs enfants. Chaque carriole porte dans sa partie la plus basse une planche sur laquelle les jeunes Taganoles marquent leur taille et leur âge. Cette pièce de bois, nommée la « pige », est conservée précieusement de génération en génération, et bien des petits-enfants s’amusent

à comparer leur taille à celle de leurs grands- parents au même âge. Là encore, la notion de clan prévaut puisque

les piges ne portent que les tailles des enfants de la famille résidant dans le véhicule et, plus largement, de « leur » clan. Les mariages entre membres de deux clans différents obligent ainsi les descendants de ces unions à aller d’une pige

à une autre pour comparer leur taille à celle de

leurs ascendants. La pige constitue de la sorte

un arbre généalogique propre aux Taganoles.

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Le baptême taganole

Le baptême taganole La naissance d’un enfant taganole dans Longue-Ville donne lieu à une cérémonie originale.

La naissance d’un enfant taganole dans Longue-Ville donne lieu à une cérémonie originale. Dès ses premiers instants, le jeune nomade est emmailloté et « présenté » au kazmoth du véhicule où il est né. Ceci consiste pour le père à porter à bout de bras le nouveau- né devant l’animal. Avec une délicatesse insoupçonnable chez un être aussi énorme, le kazmoth va approcher son museau, sentir et souffler sur l’enfant. Si du mucus est projeté sur le nourrisson, les nomades considèrent cela comme un excellent présage, signe de santé et de réussite pour le nouveau membre de la tribu.

Cette tradition prendrait ses origines dans un évènement vieux de plusieurs siècles. Après un accouchement très difficile, un chef taganole aurait porté, sur une intuition, son enfant blême et sans respiration sous le nez de son kazmoth. Après avoir été couvert de l’haleine de l’animal, le nourrisson aurait repris son souffle et poussé son premier cri. Cet enfant serait par la suite devenu un Ukhaantaï réputé et fort sage.

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Depuis, tous les nouveaux-nés sont « présentés » à un kazmoth. Il faut d’ailleurs noter que même lorsque les accouchements ont lieu dans une ville-étape, les futurs parents s’assurent qu’un de ces animaux se trouve à proximité, pour procéder à la cérémonie qui assurera santé et félicité à l’enfant.

Une éducation taganole

santé et félicité à l’enfant. Une éducation taganole Dès ses premiers mois, le jeune Taganole reçoit

Dès ses premiers mois, le jeune Taganole reçoit une éducation qui le prépare à vivre dans les steppes. Tous ses jeux et ses jouets, toutes ses comptines, sont inspirés par la vie dans les immensités désertiques. Ainsi, l’une des premières chansonnettes qu’entendra un nourrisson taganole sera celle du petit garçon turbulent qui aura préféré écouter le mulnith plutôt que ses parents, et finira perdu dans la nuit. Heureusement, l’enfant sera retrouvé par un sauveur providentiel. Il est amusant de noter que suivant le clan, la nature du sauveteur est différente. Là, ce sera le père, pour d’autres ce sera un fâlteq, et pour un autre clan, ce sera une sœur aînée. Compte-tenu de l’adresse des nomades à

travailler le bois, il ne surprend personne que les enfants de ce peuple disposent de jouets très élaborés. Bien sûr, les figurines de kazmoths, de carrioles et de charrettes sont très courantes. Mais les Taganoles ont aussi développé toute une série de jeux reposant sur les formes et les nombres grâce auxquels leurs enfants savent compter et calculer très tôt. Les gousses de maloubié, par ailleurs utilisées pour de nombreux jeux taganoles, sont employées pour ces jeux de calcul. Les coffres à jouets taganoles recèlent aussi de minuscules boites qui contiennent des échantillons de tout ce que les steppes peuvent héberger comme organismes, inoffensifs, bénéfiques ou dangereux. C’est grâce à ces « leçons de choses » que tout Taganole, aussi jeune soit-il, est capable d’identifier un tornalope et d’éviter de succomber aux larves de bougniks. Là encore, une comptine explique aux plus petits le danger de ces animaux ; la boite où sont épinglés les insectes est utilisée comme illustration de la chanson. Il est d’ailleurs déjà arrivé qu’un voyageur de Longue-Ville, victime inconsciente de ces prédateurs, ait été sauvé par un enfant taganole qui avait observé le manège de l’arthropode. Et, bien sûr, les jeunes Taganoles jouent avec des marionnettes. Avec, heureusement, moins de verve que leurs aînés.

Le théâtre de marionnettes

de verve que leurs aînés. Le théâtre de marionnettes Lorsquelescirconstances le permettent, les Taganoles

Lorsquelescirconstances

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IX : Rites et coutumes

représentations dont les thèmes varient au fil du voyage. En effet, les Taganoles utilisent les péripéties du voyage et les mauvaises conduites de certains pour les tourner en dérision. Les nomades se sont rendu compte qu’il s’agissait d’un excellent moyen de réduire les tensions au sein de Longue-Ville, et d’éviter que les choses ne s’aggravent. Dans la plupart des cas, le personnage réel comprend que s’il ne veut pas faire les frais de nouvelles moqueries, il a tout intérêt à tempérer ses travers. Mais les marionnettes sont aussi utilisées pour relater des événements gais, ou pour se moquer de fautes commises par les Taganoles eux-mêmes. Dans tous les cas, ces spectacles renforcent la cohésion au sein des habitants de la cité- caravane. Pour ces représentations, les Taganoles confectionnent des marionnettes ressemblant, trait pour trait, aux voyageurs ou aux nomades impliqués.