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LONGUE-VILLE

La cité ambulante
Illustrations
Mise en pages
Guillaume Tavernier
Textes
Laurent B

Relecture
Morgan Lamboley
À Edouard, né pendant une traversée de Longue-Ville. Belle et longue vie mon fils.

Je tiens ici à remercier les tipeurs pour leur soutien indéfectible, mois après mois. C’est
réellement un plaisir d’écrire pour des lecteurs aussi attentifs et impliqués que vous.

Et, encore une fois, merci Guillaume d’enluminer mes textes. Créer Longue-Ville en
sachant que mes écrits seraient illustrés par tes dessins a été vraiment motivant. On
recommence ?

Laurent B

Merci à Laurent pour sa disponibilité. Et oui, on recommence !

Petite dédicace à mes enfants (ils ne la verront pas, ils n’ont jamais ouvert un de mes
livres) et à ma femme pour son soutien indéfectible !

Et une grosse bise à Benjamin Treilhou pour son aide sur la couverture !

Guillaume

Imprimé en Espagne par Estugraf en janvier 2019


Dépot légal : février 2019
ISBN 978-2-490181-03-2
Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que
ce soit est réservé pour tous pays.

70 grande rue
La Barre en Ouche
27330 MESNIL EN OUCHE
Ce projet, ce livre, n’existerait pas sans l’accompagnement des Tipeurs.
C’est grâce à eux que nous avons pu construire la cité ambulante.
Je tiens donc à les remercier ici chaleureusement.

Yonobi, SabCyr69, Cedric2209, Lobo, Irivial, Nitro, Falindir, Anthony,


Nicolas Baijot, Nicolas Muzet, Atika, Patrick, douce, Nicolas, Sebastien
baktov sugar, Ecole Draconique Rothonoise, ORP & Dragon Mouche
Longane, snnooze, fyl, Olivier Vaudelet, davyg, Mathieu, bphilibert
Yohan, Cryoban, Fynrod, Mr PadRPG, Klow, Nurmfing, SubSony
Frédéric Reinold, Grimrhok, Nefal, Emmanuel Mugnier, Ethariel
FrancoisR, Prfct_idea, Morkheer, dabompre, Harmelinde, Claude
Madtroll, Fred Joly, Marc de Grinéomanoir, Piou
Quentin KENARLIKDJIAN, glamourous_sam, Elarwin, Olivier Miralles
thomrey, J2N, Ric, Athabaska, Magimax, Caherwain, PeskyThePhooka
Tom, Vincent Martin, Littlerogue, nicolas08b, Andrea, Frédéric Giraud
Antoine, Buggy, ben_ken_hobbit, Sieur Jean-Michel, Brunoleo
Marc, Charles Dexterward, Bwarevince, Geoffrey Dubuisson, Denix
haenelst, Emmanuel Deloget, MisterTi, ketzal, Emmanuel
Benoit-Alexandre, Laurent B, Alystayr, Equites, Ludo Spherik
John Grumph, Sebastien, Sandoval
SOMMAIRE

INTRODUCTION 5

Chapitre I LONGUE-VILLE 8

Chapitre II KIZAR 18

Chapitre III LA TRAVERSÉE 34

Chapitre IV LE BIVOUAC 50

Chapitre V TALEQ 60

Chapitre VI LA CRÊTE DU DRAGON 72

Chapitre VII BAL’LOR 84

Chapitre VIII LES STEPPES ORIENTALES 96

Chapitre IX RITES ET COUTUMES 106

Chapitre X FARSAN 118

Jouer dans Longue-Ville 131

Tableau des pistes de scénarios 132

Tableau des PNJ 135

Scénario : LA MENACE MOLTOTH 143

Autour de Longue-Ville 158


O irh jvrea jovhreao bvhe aro bvh naerbvk
zejhg erkj ghrea kjgh vakejhvaekrjhvk
aerj hvkjaerbh vkjaerbvk jreab hvkjar ehbvkra
ejhgk aerjhvklarejhvklaej hklj hk jh aeklj bkljh
k jhakj hbkj hakej hae jaek jhaek jh k jha klj
ahakl jb akjha kj aha kjh akja hk j kja k ajh a
kjh k
INTRODUCTION

Ce livre a été conçu pour atteindre un double objectif : décrire la cité itinérante de Longue-
Ville comme le ferait un guide touristique et servir de cadre d’aventure à vos histoires en utilisant
votre système de règle préféré.

Au fur et à mesure des dix chapitres, chacun décrivant une étape de la ville nomade ou un
aspect de la vie de ses habitants, le lecteur découvrira ce peuple singulier que sont les Taganoles.

Dans le même temps, le MJ relèvera des amorces de scénarios à chaque page (cf tableaux
récapitulatifs en fin d’ouvrage) ainsi que de nombreuses descriptions illustrées (lieux, personnages
non joueurs (PNJ), coutumes, objets…), bien utiles lorsque les personnages joueurs (PJ)
empruntent des voies qui n’étaient pas prévues dans le scénario initial.

Après un premier chapitre dédié à la présentation de Longue-Ville (raison d’être de la caravane,


histoire, données chiffrées…), le second décrit Kızar, la ville-étape située dans les steppes
occidentales, au nord-ouest du continent d’Austerion. Le troisième chapitre est consacré à
la traversée, c’est-à-dire à tout ce qui constitue la vie courante des habitants de Longue-ville,
Taganoles comme passagers, lors des longues journées de déplacement. Le quatrième s’intéresse
lui aux bivouacs de la caravane, ces pauses nocturnes où la cité nomade reprend la forme d’une
bourgade avec ses « quartiers », ses passerelles, ses jardins et tous les travers de la vie en société.
Le cinquième chapitre dépeint Taleq l’étape sur les contreforts ouest de la Crête du Dragon,
et tout ce que les nomades ont mis en place pour se préparer à la très éprouvante traversée de
la chaîne montagneuse, décrite dans le chapitre six. Le septième volet est lui dédié à Bal’lor,
l’autre cité-escale. Outre la description de bâtiments propres à cette ville, le lecteur découvrira
comment l’on y soigne les voyageurs que la Crête du Dragon a mis à mal. Le chapitre huit décrit
les steppes orientales, moins arides que celles de l’ouest, mais dont les occupants sont tout aussi
dangereux pour la cité mobile que ceux de l’ouest. Le neuvième chapitre s’intéresse aux rites et
coutumes taganoles, ce qui permet au lecteur de mieux comprendre le fonctionnement de la
société nomade, y compris en dehors de la cité-caravane. Enfin, le dixième chapitre décrit Farsan
la ville-étape à l’extrémité est du périple de Longue-Ville.

En fin d’ouvrage ont été placés quelques aides destinées au MJ pour «  jouer dans Longue-
Ville » : un scénario, des tableaux récapitulatifs, des objets, des animaux...

Enfilez vos vêtements les plus chauds, couvrez-vous le visage, munissez-vous d’une arme et en
route pour les grandes steppes !

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O irh jvrea jovhreao bvhe aro bvh naerbvk
zejhg erkj ghrea kjgh vakejhvaekrjhvk
aerj hvkjaerbh vkjaerbvk jreab hvkjar ehbvkra
ejhgk aerjhvklarejhvklaej hklj hk jh aeklj bkljh
k jhakj hbkj hakej hae jaek jhaek jh k jha klj
ahakl jb akjha kj aha kjh akja hk j kjaChapitre
k ajh a I
kjh k

PRÉSENTATION
«  … Longue-Ville  ! Le nom de la ville- venir. Ces lieux de repos, construits au fil des
caravane du peuple taganole est synonyme de traversées, sont ceints d’un muret de pierre à
gigantisme, de démesure. l’intérieur duquel il est plus facile d’assurer la
Bien sûr, la première image qui vient à l’esprit protection des véhicules garés en cercles.
lorsqu’on évoque la cité itinérante est celle Comme sur un navire au long cours, le chef
des kazmoths, ces animaux colossaux sans de la caravane, l’Ukhaantaï, dirige la ville avec
lesquels la traversée des steppes septentrionales fermeté. Pour la protéger, il dispose d’éclaireurs
serait impossible. Et les véhicules que ces montés sur de petits animaux adaptés aux
bêtes portent, ou tirent, sont tout autant steppes, les fâlteqs. Ces nomades, entraînés et
disproportionnés. Imaginez qu’une cabine, équipés pour le combat, représentent la force
cette habitation arrimée au dos de l’une de ces armée de la cité-itinérante. Et pour anticiper
gigantesques créatures, est capable d’abriter les tensions qui pourraient apparaître entre les
plusieurs dizaines de voyageurs. Sans parler voyageurs, l’Ukhaantaï a tout un réseau d’yeux
des carrioles ou des remorques, ces logements et d’oreilles dans les véhicules.
ou entrepôts sur roues qui transportent encore À l’instar d’une cité ordinaire, Longue-Ville
plus de voyageurs ou de marchandises. À la accueille toutes les professions nécessaires
taille, il faut ajouter le nombre. Au gré des à son bon fonctionnement  : forgeron,
saisons, la quantité d’attelages varie, mais les soigneur… Chacun d’eux dispose d’un
nomades s’imposent un quorum de véhicules. véhicule lui permettant de mettre en œuvre
Dès lors, il n’est pas surprenant que la colonne ses compétences  : forge, infirmerie… La
s’étire sur des centaines et des centaines de ville-caravane abrite aussi des personnes
furlongs ; et que les habitants de Longue-Ville que l’on ne trouve dans aucune autre ville  :
se comptent plus souvent en milliers qu’en des gouvernantes, ces nomades chargées de
centaines. veiller sur les passagers d’un même attelage  ;
Ce gigantisme s’explique par le défi que des « apparaisseurs », ces mages taganoles aux
relèvent les Taganoles plusieurs fois par pouvoirs si particuliers…
an  : relier Kızar à Farsan, et inversement, De la sorte, Longue-Ville possède les attributs
en traversant la très inhospitalière Crête du d’une cité ordinaire. Mais sa mobilité, les
Dragon, avec quantité de passagers et un conditions extrêmes dans lesquelles elle
volume de marchandises à n’en plus finir. La évolue, les dangers auxquels elle doit faire face,
distance entre les deux extrémités du trajet se la rendent extraordinaire et unique.
mesure en centaines de lieues et surtout en ... »
semaines, égrenées au pas lent des kazmoths.
Extrait de l’ « Addendum au Complément au Compendium du
Chaque soir, le bivouac marque une étape Voyageur Averti »
supplémentaire du périple avec son lot rédigé par Anselme dit « le baguenaudeur » fils d’Abélard Bohardu
d’incidents, de dangers évités et de menaces à dit « l’itinérant »

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1 : Présentation

Quelques chiffres sur Longue-Ville et du souhait des passagers d’être transportés


de telle ou telle manière. D’autres facteurs
entrent aussi en jeu, notamment le risque de
Il serait faux de croire que la ville-caravane voir la Crête du Dragon très encombrée par
est assemblée selon un modèle immuable. la neige, situation défavorable aux carrioles et
Les difficultés rencontrées, variables selon le aux charrettes, malgré leurs hauts essieux.
moment de l’année, le volume de passagers et Pour ces deux derniers types de véhicules, leur
de marchandises à convoyer, la disponibilité nombre ne dépend que de la proportion de
en véhicules et en animaux… font que la passagers et de marchandises que les nomades
structure de la cité taganole varie d’un voyage ont décidé de convoyer. Les petites charrettes,
à l’autre. c’est-à-dire celles tirées par des animaux de
Cependant, certaines constantes existent taille « conventionnelle », en comparaison aux
dans la composition de la longue colonne. immenses kazmoths, ne sont pas considérées
Tout d’abord, Longue-Ville a besoin ici, car elles ne participent au voyage que dans
d’avoir une taille minimale pour affronter les sa première partie, tout au plus.
défis et les dangers des steppes. Un convoi À cet agglomérat de hautes et lentes
de trop petite dimension aurait toutes les constructions, se déplaçant au rythme
chances d’être attaqué et de ne jamais arriver des kazmoths, il faut ajouter les dizaines
à destination. Ceci explique pourquoi les d’éclaireurs qui assurent, montés sur leurs
Taganoles ne prennent jamais la piste avec fâlteqs, la sécurité de Longue-Ville dans les
moins de cinquante attelages, tous types steppes. Pour évaluer leur nombre, on peut
confondus, soit une population d’au moins considérer qu’il existe au moins deux éclaireurs
cinq cents habitants. par kazmoth.
À ce décompte il faut ajouter certains véhicules Ainsi, en fonction de la proportion de
qui participent quoi qu’il advienne au périple, voyageurs et de leur capacité à s’entasser dans
en raison de leur fonction essentielle : la cuisine des cabines ou des carrioles modestes, on
roulante, le fourgon-armurerie, les cellules… estime que la population de Longue-Ville est
Il arrive même que les nomades fassent le bien souvent de plus de mille personnes, voire
choix d’intégrer plusieurs exemplaires de ces de plusieurs milliers pour les plus gros convois.
attelages particuliers lorsque le convoi est Le nombre de Taganoles varie, lui, d’un
exceptionnellement important. nomade pour cinq à huit hôtes, la plupart du
La proportion de cabines et de véhicules à temps.
roues, elle, est tout à fait variable. Elle dépend
d’abord de la disponibilité des uns et des autres,

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Tradition et expérience répulsif pour un prédateur déterminé. Car
les étendues du nord-ouest sont loin d’être
dépourvues de vie animale. Comme souvent
La traversée des steppes par la ville-caravane est dans les milieux difficiles, la sélection n’a laissé
pratiquée par les Taganoles depuis des siècles. que des espèces dangereuses, d’une façon ou
Au fil des années, les nomades ont développé d’une autre. Et il serait faux de croire qu’il en
des techniques, des habitudes qui facilitent va différemment pour les plantes.
cet éprouvant voyage et, surtout, assurent la Pour faire face à toutes ces contraintes,
réussite de ce périple long de centaines de Longue-Ville s’est organisée pour contrer toute
lieues. Pour le profane, le comportement des menace et augmenter les chances de survie de
Taganoles de Longue-Ville s’explique par leur chaque être de la caravane : Taganole, passager
croyance en ce qu’ils appellent le «  Grand- ou bête. Chaque véhicule, chaque attelage
Tout ». Mais les hôtes des nomades auront vite doit suivre les ordres de l’Ukhaantaï. C’est
fait de se rendre compte que chaque conseil, cet homme, ou cette femme, qui organise
chaque interdiction a sa justification. Et tout l’articulation du convoi. Il décide de la place
manquement aux recommandations peut de chacun selon des critères complexes  :
avoir des conséquences fatales. rapidité, personnes transportées, confiance
La connaissance qu’ont les Taganoles des accordée au conducteur, encombrement… La
étendues désertiques septentrionales est distance entre les véhicules est aussi soumise à
impressionnante. Dans les steppes occidentales, des règles précises liées aux dangers encourus.
les plus arides, seuls les secrets cachés loin La traversée de zones où des attaques sont
de la route le restent. Les nomades ont bien possibles se traduit bien souvent par un
entendu identifié tous les points d’eau près resserrement de l’espace entre les attelages,
de leur itinéraire et les rares zones où peuvent voire par la constitution de colonnes parallèles
paître leurs bêtes. Mais ils connaissent aussi lorsque le terrain le permet. En cas d’attaque,
nombre de villes abandonnées, de temples un cercle défensif est formé. Inversement,
oubliés, de mines épuisées… Au fil du temps, lorsque aucun danger ne rôde, mais que la
ils ont appris à identifier les peuples avec qui flore permet aux animaux de paître, Longue-
l’on peut commercer, ceux qu’on ne salue que Ville prend l’aspect d’un front de véhicules
de loin, et ceux qu’il faut éviter à tout prix. avançant côte-à-côte avec lenteur.
Et il en est de même avec la faune et la flore. Et pour s’assurer toutes les chances de
Les éclaireurs, dont la fonction est de parcourir réussite, les nomades décorent leurs véhicules
la steppe, sont bien souvent chargés de de tissus et de masques aux significations
collecter tel ou tel végétal au profit ésotériques, liés à leurs croyances et
de la caravane, que ce soit à leur appartenance clanique.
pour servir de nourriture,
de médicament ou de

10
1 : Présentation

Le Don
– Elle est partie par là. On va la rattraper !
La horde de garçons passa en hurlant devant le tas de sable derrière lequel Tevla s’était accroupie.
Sans la remarquer.
Reprenant son souffle, elle risqua un œil. Les gamins étaient arrêtés au bout de la rue et
discutaient entre eux. Les grands gestes de bras dans des directions différentes montraient leur
hésitation. Les mains de la jeune fille, posées sur le sable chaud devant elle, tremblaient. Il y
avait aussi ce nœud dans sa gorge mais cela ne pouvait pas être de la peur. Non, ça ne pouvait
pas. Elle était taganole.
Tevla détestait la cité de Kızar. Du haut de ses treize ans, elle avait bien compris que,
quoiqu’elle fasse, elle serait toujours considérée comme une étrangère ici. Ses yeux bridés, son
visage plat, sa peau claire, tout indiquait qu’elle appartenait à la tribu nomade. Depuis le
premier voyage de sa famille à Kızar, en tout cas le premier dont elle se rappelait, elle n’avait
aimé ni cette agglomération perdue au milieu du sable, ni ces enfants qui refusaient de jouer
avec elle. Bridée ! Vagabonde ! Sens-le-kazmoth ! Les railleries, elle les connaissait toutes. Ses
parents avaient beau lui assurer que ce n’étaient que des remarques de petits imbéciles et que
cela s’arrangerait en grandissant, elle avait plutôt l’impression que c’était de pire en pire à
chaque séjour. Et le fait d’être une fille n’arrangeait pas les choses.
Chez les Taganoles, tout le monde participe au travail, homme ou femme. Pour Tevla, c’était
normal. Mais ici, à Kızar, le simple fait d’être une fille attirait les sarcasmes des garçons. Et la
rareté des adolescentes dans les rues montrait que cela relevait plus que de brimades entre jeunes.
Tevla risqua un second regard vers le groupe de poursuivants. Son sang se glaça. Les garçons
avaient rebroussé chemin et inspectaient toutes les cachettes possibles. Dans cinq minutes ils
allaient la découvrir si elle ne fuyait pas. Mais impossible de le faire sans être remarquée. Sa
bouche était sèche et elle regardait à droite et à gauche pour trouver une sortie. À côté d’elle,
un chien errant qu’elle n’avait pas remarqué jusqu’ici s’avança dans la rue. Étrangement, deux
autres arrivèrent de rues adjacentes. En deux minutes, une dizaine de chiens s’était alignée face
aux garçons, leur barrant le passage. Tevla ne croyait pas à sa chance. Elle tenta le tout pour
le tout et bondit de sa cachette. Au moment où ils s’élançaient pour la poursuivre, les jeunes
se figèrent. Tous les chiens s’étaient mis à retrousser les babines et à grogner, menaçants. Tevla
s’éloigna à toute vitesse, poursuivie par les insultes : Sorcière ! Tordue !
Revenue dans le campement fixe taganole qu’elle se jura de ne plus quitter, Tevla entra, en
nage, dans la maison qu’occupaient ses parents. Tous deux étaient assis sur un tapis en train de
boire le thé. Elle leur raconta sa mésaventure, y compris l’intervention miraculeuse des chiens.
Au lieu des marques de soucis et de compassion qu’elle s’attendait à lire sur leurs visages, son père
et sa mère affichèrent de larges sourires.
– Tevla, tu es une vraie Taganole, déclara son père avec fierté.
Sans même s’en rendre compte, la jeune fille se redressa et bomba le torse.
– Tu viens de montrer que tu avais en toi ce don que nombre d’entre nous possèdent. Dès
demain, je t’emmènerai voir le chef de la future caravane afin qu’il te confie à un conducteur
de kazmoth pour ton apprentissage.
Radieuse, Tevla se jeta dans les bras de ses parents. Je vais être conductrice de kazmoth ! pensait-
elle.

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Anatomie d’une carriole nombre de ces étages dépend du luxe que l’on
veut offrir aux occupants. Plus les paliers sont
nombreux, plus ils sont exigus. La promiscuité
Qu’est-ce qu’une carriole  ? C’est une rime alors avec inconfort. Dans tous les cas,
habitation construite pour héberger plusieurs un escalier, en général placé à l’arrière, dessert
dizaines de personnes dans le froid mordant les étages.
de la Crête du Dragon. Mais c’est aussi un Il est un aspect que les Taganoles ne négligent
véhicule capable de se déplacer pendant pas, quel que soit le confort du véhicule : son
des semaines sur les pistes irrégulières des isolation. Chaque carriole est dotée de murs,
steppes. Et la construction doit aussi être l’abri certes faits de bois, mais dont l’épaisseur
inexpugnable d’où les Taganoles repousseront abrite une succession de couches de matériaux
les assauts d’éventuels pillards. destinés à conserver la précieuse chaleur.
Pour répondre à tous ces besoins, les nomades Et accessoirement à arrêter les éventuels
ont, au fil des siècles, développé des savoir- projectiles d’assaillants  ! D’ailleurs, toutes
faire dans la construction de leurs célèbres les ouvertures des véhicules sont équipées de
voitures. Tout d’abord, une carriole doit être volets rabattables percés de meurtrières. De la
posée sur un attelage à grandes roues afin sorte, chaque véhicule peut se transformer très
de pouvoir avancer sur tous les terrains. Et vite en un fortin.
lorsque la neige se fait trop épaisse, de solides Pour ce qui est des équipements intérieurs,
patins sont fixés aux roues pour transformer tout dépend du luxe que l’on souhaite offrir
le véhicule en traîneau. De la même façon, de aux occupants. Certaines carrioles disposent
grandes plaques liées entre elles peuvent être de chambres individuelles, de salles de bain et
assujetties au pourtour des roues et augmenter de cuisines, alors que d’autres ne sont que des
leur portance lors de la traversée de zones empilements
détrempées, comme cela arrive parfois dans
les steppes orientales.
Au-dessus de l’essieu s’empilent
plusieurs niveaux de logements. Le

12
1 : Présentation
de pièces uniquement munies de gradins avec une tête large. Les oreilles sont grandes et très
quelques seaux d’aisance pour tout confort. mobiles ; elles ne sont pas sans rappeler celles
Ceci ne concerne pas les carrioles des chauves-souris. Ceci n’a rien de surprenant
« spécialisées », équipées pour remplir un but lorsqu’on connaît l’excellente ouïe de l’animal.
unique : faire la cuisine, détenir des prisonniers, Les yeux du fâlteq, situés de part et d’autre du
réparer les autres véhicules… sommet du crâne, permettent une vue d’une
centaine de degrés de chaque côté. De fait, la
bête est incapable de voir ce qui se trouve dans
Les kazmoths et les fâlteqs
l’axe de son corps. Cela est sans aucun doute
à l’origine du long cou de l’animal et de son
«  … Évoquer les animaux des steppes du extrême mobilité. Pour ce qui est des naseaux,
nord, c’est inévitablement citer le kazmoth. ils sont adaptés à la vie dans les steppes et
Ce mammifère d’une quarantaine de pieds de le désert grâce à la présence de poils qui
haut, dont la rusticité et la capacité à véhiculer capturent le sable et la poussière dont l’animal
de lourdes charges est à la base de l’existence de se débarrasse en éternuant.
Longue-Ville. L’aptitude de cette bête
à stocker des réserves et à pouvoir
se priver d’eau et de nourriture
pendant deux semaines est
proverbiale.
Mais il existe, dans ces mêmes
contrées, un animal qui mérite, lui
aussi, toute l’attention des zoologistes : le
fâlteq. Et, lui aussi, a été domestiqué pour les
besoins de la ville-caravane.
Le fâlteq est un mammifère bipède d’une
hauteur moyenne d’une dizaine de pieds et
d’un poids d’un petit millier de livres. Outre
une puissante paire de pattes arrière dotées de
trois doigts en triangle, cet herbivore possède
une queue épaisse, nécessaire à son équilibre.
La paire de membres supérieurs n’a qu’une
vocation de préhension, essentiellement pour
se nourrir. Comme le kazmoth, le fâlteq est
capable d’endurer des climats très variés. Ce
dernier partage d’ailleurs avec le précédent, une
fourrure élaborée, composée de deux couches
de poils : une fine épaisseur frisée au contact
de la peau, recouverte d’une seconde toison de
longues fibres. Il faut d’ailleurs noter l’aptitude
commune des deux espèces à « dérouler » les
poils frisés de la première couche lors de fortes
températures afin de permettre une meilleure
évacuation de la chaleur. Par contre, le fâlteq,
Fâlteq
lui, est incapable de subir des périodes de
jeûne.
Le cou du fâlteq, puissant et long, porte

14
1 : Présentation

Animal grégaire, le fâlteq vit en troupeaux les animaux et la connaissance des immensités
bien organisés. Confronté à un danger, la septentrionales, fait d’un Taganole monté
horde préférera la fuite, tirant avantage de sa sur un fâlteq un très efficace coureur des
vitesse et de son habileté à se mouvoir sur des steppes… »
sols inégaux. Mais, acculé, le fâlteq est capable
de donner de puissants coups de tête grâce à extrait du «  Traité de zoologie comparée à l’usage des
étudiants »
d’amples mouvements de son cou. Plus d’un
par Avgan Kolnstein, professeur près l’université de
prédateur a été tué pour avoir sous-estimé la biologie d’Omnia
solidité de la boîte crânienne de cet animal.
Le fâlteq a été domestiqué il y a des millénaires,
vraissemblablement par la tribu taganole. Ces
nomades utilisent l’animal comme monture.
L’empathie naturelle de cette peuplade avec

Premier contact

– Ouah, Maman, qu’est-ce qui pue comme ça ?


Les deux mains devant le nez, le petit garçon regardait sa mère, amusée par sa remarque.
– Ça mon chéri, tu ne vas pas tarder à le savoir, lui répondit-elle. Tu vas faire connaissance
avec les animaux les plus extraordinaires que tu aies jamais vus.
Un sourire s’épanouit sur le visage de l’enfant pendant qu’il continuait de marcher à côté de
sa mère. Comme tous ceux qui circulaient dans Kızar, ils avaient cette démarche laborieuse
qu’imposait le sable, omniprésent.
La rue débouchait sur le désert, aux limites de la cité. L’enfant se figea dès qu’il vit les
immenses enclos et les animaux à l’intérieur. Sa mâchoire s’abaissa sans même qu’il ne s’en
rende compte. Ses mains avaient quitté son visage et pendaient le long de son corps.
– Maman, c’est ça des kazmoths ?
– Oui mon chéri. C’est grâce à ces animaux que nous allons traverser les steppes.
– Ils sont énoooormes ! Ils sont aussi hauts que le palais du Haut-Baron à Ort… et pourtant
il a trois étages. Et regarde leurs grandes cornes. Tu crois qu’ils sont méchants ?
– Non, ils ne sont pas méchants, mais ils sont tellement gros et forts qu’il ne faut jamais s’en
approcher sans l’autorisation de son conducteur.
– C’est quoi un conducteur ?
– C’est un monsieur ou une dame qui a dressé un kazmoth, et qui est capable de s’en faire
obéir.
Après un long regard sur les troncs d’arbres plantés dans le sol et délimitant les parcs, le garçon
continua :
– Mais ils ne pourraient pas casser les poteaux et sortir ?
– Si, ils pourraient. Mais si tu regardes bien, il y a des épines sur l’intérieur des grands pieux.
Et les kazmoths détestent les piqûres. En plus, regarde leurs pattes avant ; elles sont attachées

15
entre elles par une courte corde. Donc, même
s’ils s’évadaient, ils le feraient très lentement.
Et tu sais, la nourriture qu’on leur sert dans
les enclos est bien plus abondante que celle
qu’ils trouvent seuls dans le désert. Alors tu
vois, ils n’ont pas vraiment de raison de sortir.
L’enfant regarda le corps volumineux et
tout en rondeur des bêtes. Les troncs d’arbres
étaient plantés tous les douze pieds et il était
impossible au moins corpulent des kazmoths
de se faufiler entre eux. L’un des animaux
avait levé la tête du monticule d’herbes sèches
qu’on lui avait donné à manger, et s’était
tourné pour regarder l’enfant. La grande tête
s’avança vers la mère et son fils. Dans son
effort pour sentir les humains, la bête fit
vibrer les fentes ondulées de ses narines.
Les deux anneaux qui perçaient chaque
naseau tremblotèrent. Sa curiosité
olfactive satisfaite, le kazmoth
pivota à nouveau sur ses larges pattes
cylindriques et replongea la tête dans
sa nourriture. Seule sa queue épaisse
et conique semblait encore témoigner
de l’attention à l’enfant en remuant.
–  Maman, on peut vraiment pas
aller les caresser ? Ils ont l’air gentils.
–  Non  ! Ils sont gentils, mais ils
pourraient t’écraser sans le faire
exprès. Mais ne t’inquiète pas, pendant
les deux mois que durera la traversée, tu
auras le temps de les voir. Seulement, ne t’en
approche jamais sans qu’un guide ne soit là.
D’accord ?
– D’accord Maman.
Sur le chemin du retour, le garçon gambadait
en soulevant de petits nuages de sable.

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L’Ukhaantaï Altanseg khïï Boyulg khïï Monulg
Premières impressions : Âgé d’une quarantaine d’années, Altanseg khïï Boyulg khïï Monulg possède le
corps trapu et le faciès bridé des gens de son peuple. Son regard pénétrant révèle son âme de chef. Si l’on
croise l’Ukhaantaï, il sera bien souvent accompagné d’une cohorte de Taganoles venus lui soumettre leurs
problèmes, ou lui rendre-compte de l’exécution de tel ou tel ordre. Accoutumé à être obéi, il n’a pas pour
habitude de répéter deux fois une consigne. Parce qu’il se sait observé en permanence par ceux de son
peuple et par les voyageurs, Altanseg met un point d’honneur à garder son calme, même si cela lui coûte,
comme le montrent ses poings souvent serrés. Avec beaucoup de chance, il est possible d’échanger quelques
mots le soir au bivouac ou dans la taverne d’une ville étape. Dans ce cas, Altanseg se révèle un homme
contrôlant parfaitement son discours et soucieux de rassurer ses passagers.

Altanseg khïï Boyulg khïï Monulg est le petit-fils d’un Taganole qui a
marqué sa génération pour avoir été un Ukhaantaï exceptionnel. Très
attaché à cette filiation, Altanseg insiste sur le « khïï Monulg » de son
patronyme. Depuis son plus jeune âge, il a pour ambition de faire
honneur à la mémoire de son grand-père. Avant même d’arriver à l’âge
adulte, Altanseg se donnait les moyens d’arriver à ses fins : il gravitait
en permanence autour de l’Ukhaantaï de la caravane où il séjournait
et observait les faits et gestes de ce dernier. Dès que possible,
Altanseg a pris la tête d’une de ces petites caravanes taganoles
qui rayonnent autour de Kızar ou de Farsan. Son sérieux et, il
faut bien le reconnaître, sa filiation, lui ont ensuite permis de
monter les échelons de la société taganole jusqu’à devenir
Ukhaantaï de Longue-Ville.
À la tête de la ville-caravane à plus de dix reprises,
Altanseg continue de prendre très à cœur sa
fonction. Notamment parce qu’il croise dans
Longue-Ville de jeunes nomades aux dents
longues qui ne cachent pas leur ambition de
diriger la célèbre caravane.

« Comme si ça ne suffisait pas ! » :


Depuis quelques jours, Altanseg paraît
encore plus préoccupé qu’à l’ordinaire
avant un départ. Il vient en effet
d’apprendre par son réseau d’ « oreilles
indiscrètes » qu’une passagère de haut rang
devant faire la traversée serait la cible de
tueurs professionnels. Même si l’exécution
d’un meurtre dans Longue-Ville au beau
milieu des steppes n’est pas la meilleure idée
pour des assassins qui voudraient demeurer
discrets, et donc impunis, Altanseg ne prend
pas cette menace à la légère. Et il a bien
raison !

17
Chapitre II

KIZAR

«  … La cité de Kızar partage, avec celle de octogonale et a été construit, pour sa plus
Farsan, le titre de «  dernière ville avant les grande partie, en dessous du sol. La partie
immensités du nord ». Toutes deux constituent «  visible  » de l’édifice est faite de briques et
les extrémités de l’itinéraire suivi par Longue- de torchis. Ces matériaux, considérés comme
Ville. peu nobles ailleurs, sont adaptés au climat de
Au-delà de son relatif isolement, Kızar se la région, étouffant au plus fort de la saison
distingue par la présence d’une grande nappe chaude et frais à la saison froide. Le torchis est
phréatique profondément enfouie dans son aussi utilisé pour les cases enterrées où logent
sous-sol. Simple oasis dans les temps anciens, les habitants de la Kızar. Les vagues successives
Kızar est peu à peu devenue une incontournable de construction erratique de ces petits édifices
halte pour les convois qui s’aventurent dans les a créé un labyrinthe de rues plus ou moins
déserts du nord-ouest du continent. larges. Certaines de ces bâtisses cubiques sont
L’importance du volume de marchandises plus grandes que la moyenne et servent de
qui transite par la ville a transformé la simple commerces, de lieux de rencontres, avec des
étape en cité commerçante. Avec la croissance respectabilités variables : salon de thé, maison
du fret passant par l’oasis, des négociants ont de « massage »…
fait le choix de s’y établir. Leur installation À l’est de Kızar s’étend le quartier taganole. Ce
à Kızar leur permet d’être les premiers à secteur constitue une ville dans la ville tant sa
pouvoir acquérir les biens venant du nord-est population est homogène et obéit à ses propres
du continent, et donc de faire de plus grands règles. Le Vizir est tout à fait conscient qu’une
bénéfices. grande partie du fret transitant par sa cité arrive
Cette augmentation s’est traduite par une là grâce à la tribu nomade. Il se garde donc bien
extension de la ville. Au vieux caravansérail de s’aliéner une population indispensable à la
s’est ajouté, il y a quelques dizaines d’années, prospérité de l’agglomération. Les étendues
un nouveau lieu plus vaste avec les mêmes orientales qui bordent Kızar abritent les
fonctions, à la périphérie de Kızar. Les habitants troupeaux de kazmoths et de fâlteqs, toujours
en parlent comme du « grand caravansérail ». sous la surveillance de quelques Taganoles.
La guilde marchande y a établi son comptoir. À Les vastes enclos qui jouxtent le quartier de la
ce bâtiment sont venus s’en adjoindre d’autres, tribu sont utilisés pour préparer les bêtes qui
pour la plupart des entrepôts. Et comme pour participeront au prochain voyage de Longue-
les autres constructions de l’oasis, ces édifices Ville. C’est d’ailleurs de cet endroit que part la
sont souvent enterrés pour supporter les hautes ville-caravane vers l’est.
températures de la saison chaude. Ceci donne … »
à Kızar ce profil étrange d’une agglomération
basse où peu de bâtiments émergent du sol, en
Extrait du « Compendium du Voyageur Averti »
dehors du quartier taganole. rédigé par Athanase Bohardu dit « l’itinérant »
Comme les deux caravansérails, le palais du
Vizir, autorité tutélaire de la cité, a une forme

18
1

3
2

Kızar
1 Quartier taganole
2 Le caravanserail
3 L’auberge des trois dunes

Le quartier taganole à la structure très compartimentée des


habitations nomades, est presque aussi efficace
que l’enterrement de leurs logements  : en
«  … La nature nomade du peuple taganole habitant en hauteur, les Taganoles réussissent
transparaît dans tout ce qu’entreprend cette à maintenir des températures supportables à la
tribu, y compris lorsqu’elle est contrainte à saison chaude.
rester au même endroit pour plusieurs mois. L’utilisation de constructions identiques
C’est le cas du quartier taganole de Kızar. Il à celles de Longue-Ville permet en outre de
convient de noter que ses habitants répugnent constituer une réserve de véhicules disponibles.
à utiliser le terme de «  quartier  », utilisé Ainsi, une carriole que le charron ou le forgeron
par les sédentaires, mais préfèrent celui de de la ville-caravane aura réparée sommairement
« campement fixe ». pendant le voyage pourra être laissée dans
Ce secteur, situé à l’est de la cité, est aisément le quartier taganole pour une remise en état
identifiable. Alors que tous les habitants de complète. Une autre charrette sera prise dans
l’oasis logent dans des habitations enterrées, le campement fixe pour participer au prochain
les nomades habitent, eux, dans les mêmes convoi.
habitations de bois, cabines ou carrioles, Les Taganoles positionnent leurs habitations
que lorsqu’ils sont dans les steppes. La seule pour reproduire l’immuable périmètre
différence est l’absence des kazmoths, que défensif, établi à chaque halte de la ville-
leurs conducteurs emmènent paître dans les caravane. À Kızar, les cercles, similaires à
alentours de Kızar en attendant un nouveau ceux constitués tous les soirs dans les steppes,
départ. Comme ils le font aux haltes, les répondent à une logique de clan. Chaque
Taganoles placent leurs cabines en hauteur, rond abrite les membres d’une même
sur les deux murs parallèles d’un reposoir. «  famille  » selon l’acception étendue qu’en
Et ils choisissent d’habiter l’étage supérieur ont les nomades. Et l’on y arbore les mêmes
de leurs carrioles. Cette stratégie, combinée oriflammes claniques que ceux portés dans

19
Longue-Ville. L’intrication de plusieurs cercles fourrage saupoudré de sel. L’appétence des
est la traduction physique de liens de sang ruminants pour ce minéral est connue et se
entre différents clans. traduit par une augmentation du volume de
Au centre de ce réseau de cabines et de nourriture consommée. Cet apport génère aussi
carrioles se trouve l’entrepôt. Ce lieu si discret une soif supplémentaire chez les kazmoths.
en surface est bien plus étendu en sous- De la sorte, les animaux stockent un volume
sol et abrite les réserves de fourrage et de encore plus grand de graisse et d’eau dans les
combustibles indispensables à Longue-Ville réserves qui enveloppent leur corps sphérique.
dans sa traversée. Son importance est telle pour Au cours des trois jours précédant le départ, le
la ville-caravane qu’il est gardé en permanence régime est réduit et le sel en disparaît.
par des patrouilleurs taganoles. Cette cure se traduit par un accroissement
… » tout à fait observable du tour d’abdomen des
mammifères. Il est à l’origine du complexe
Extrait du chapitre I de « Un an dans Longue-Ville » de Balnor
Rikaton
système d’arrimage des cabines et des
marchandises sur les animaux. Tous les matins,
chaque conducteur de kazmoth, par une
Le régime alimentaire des kazmoths manœuvre très simple, est capable de resserrer
les sangles qui maintiennent les charges sur
leurs bêtes. La longueur de ces entraves, et
« … Autre preuve de la parfaite connaissance par conséquent la circonférence du corps des
qu’ont les Taganoles de leurs bêtes : le régime animaux, peut diminuer d’un quart au cours
alimentaire imposé aux kazmoths avant le d’un voyage.
départ. … »
Une dizaine de jours avant que Longue-Ville
extrait du « Traité de zoologie comparée à l’usage des étudiants »
ne prenne la piste, les nomades donnent à leurs par Avgan Kolnstein, professeur près l’université de biologie
gigantesques animaux de grandes quantités de d’Omnia

La préparation au départ

Debout face à l’est, Evgeg regardait l’horizon se teindre d’orange. Après avoir secoué ses
épaules pour chasser les derniers engourdissements du sommeil, il s’étira, non sans quelques
craquements dans le dos. Les années prélevaient leur dû et faisaient apparaître rides et cheveux
blancs. Mais, le Taganole se sentait encore en forme, et son corps filiforme ne le trahissait
pas dans les efforts. Le conducteur descendit de sa plate-forme et s’avança sur le cou de son
kazmoth. L’animal était couché et le resterait jusqu’à ce que l’ordre de se lever lui soit donné.
Néanmoins, la bête poussa un long soupir et leva la tête avec lenteur pour ne pas déstabiliser
le nomade. Evgeg aimait travailler avec des femelles, car elles étaient encore plus dociles que
les mâles. Et « Fleur du matin » était le kazmoth le plus doux qu’il ait jamais eu à conduire.
– Oui ma belle, je suis réveillé. Mais tu connais mes habitudes. Tout d’abord, petit-déjeuner !
Le Taganole se pencha pour se saisir de la corde dont l’autre extrémité disparaissait, en bas,
dans les herbes sèches de la steppe, et entreprit la descente. Les pieds contre la toison et le corps à
l’horizontale, il s’arrêta et frotta l’animal derrière l’oreille. Fleur du matin émit un feulement
aigu de plaisir. Après une minute, le nomade cessa de la gratter et descendit jusqu’au sol. Le

20
II : Kızar

kazmoth tourna la tête et plaça le museau juste devant son conducteur.


– Tu veux encore des caresses ? Mais dis donc, quand est-ce que je vais manger moi ? plaisanta
Evgeg.
Il tapota le large mufle. Puis il entreprit de faire le tour de Fleur du matin pour voir si tout
allait bien. La main glissant sur les longs poils, il observait le corps de la bête couchée. Il
accorda une attention particulière aux pattes. Son inspection terminée, il eut un dernier geste
pour l’animal et partit vers le milieu du campement. Un petit feu y brûlait déjà et la théière
pendait au-dessus du foyer. Les autres conducteurs attendaient, assis en cercle, les regards encore
embrumés de sommeil.
– Bonjour à tous. Bien dormi ? lança Evgeg.
Une vague de «  oui  » et quelques salutations lui répondirent. Les nomades étaient plus
silencieux que les jours précédents. Tous les yeux refusaient de quitter la danse hypnotique des
flammes. En tant que plus ancien conducteur du groupe, Evgeg en était le chef naturel. Il se
décida donc à aborder le sujet qui occupait tous les esprits.
– Aujourd’hui, retour à Kızar. Toutes nos bêtes se sont bien nourries et elles sont en bonne
santé. Pour ce que j’en ai vu, elles sont toutes prêtes à entreprendre le voyage. Mais vous
connaissez chacun votre kazmoth mieux que moi. Si l’un d’entre vous a des doutes sur les
capacités de son animal, qu’il le dise.
Evgeg prit le temps de dévisager chacun des nomades qui se trouvait autour du feu. Les
animaux n’étaient pas les seuls à pouvoir faillir. Les jeunes Taganoles, pour qui ça allait être
la première traversée comme conducteur, s’étaient redressés et souriaient, fiers. Chez les autres,
les fronts étaient plus soucieux. Eux savaient ce qui les attendait : les pièges que les steppes
pourraient leur tendre, les caprices du climat, les blessures des animaux, les attaques de bandes
suffisamment téméraires ou désespérées pour s’en prendre à Longue-Ville et, le pire de tout,
la traversée de la Crête du Dragon. Les regards de certains, perdus au loin, montraient leur
préoccupation. Malgré tout, chaque Taganole hocha la tête lorsque Evgeg le regarda. Ce long
moment passé, Evgeg se pencha vers la théière et se servit. Les premières plaisanteries fusèrent.

21
Le premier repas pris, chacun retourna auprès de son kazmoth. Du coin de l’œil, Evgeg nota
que l’animal de Pansen tentait de se relever avant d’en avoir reçu l’ordre et avant même que
son conducteur ne soit sur son dos. Le jeune nomade réagit très bien, en levant le bras et en
donnant l’ordre de se coucher d’une voix calme : « Kat, kat, kat ». Le kazmoth, dont l’arrière-
train était déjà à une toise du sol, se laissa retomber. Evgeg vit alors Pansen tourner la tête vers
lui, fier. Les deux hommes se sourirent.
Fleur du matin, immobile, avait observé la tentative du kazmoth de se lever. Les immenses
mammifères étaient incapables de sentiments élaborés, mais Evgeg aurait juré voir un regard
de réprobation dans les yeux de son animal. Lorsqu’il arriva à proximité de la femelle, celle-
ci se figea, docile. Le conducteur se saisit de la corde et monta, les pieds contre le corps poilu,
jusqu’à la plate-forme. Là, les rênes dans une main, l’autre enserrant la rambarde avec fermeté,
il prononça l’onomatopée rituelle : « Tiiit, tiiit, tiiit ». Avec lenteur, Fleur du matin se leva.
Quand tous les animaux furent prêts à partir, Evgeg plaça le fanion vert au bout de sa longue
hampe. Les autres conducteurs virent le signal et commencèrent à avancer. La colonne se forma
et se mit en marche vers l’ouest, vers Kızar.

Les entrepôts taganoles nomades aux cheveux blancs, en général


porteurs d’un boulier et de parchemins,
Le rôle prépondérant qu’occupe Longue- arpentent les entrepôts. Le rôle de ces
Ville dans le convoyage du fret transitant comptables est essentiel puisqu’il consiste
par les steppes septentrionales explique la à lister très précisément les marchandises
dimension des entrepôts taganoles au sein confiées aux bons soins des Taganoles. Et ainsi
du caravansérail. Avec une caravane tous les d’établir le coût de la traversée. Le barème
trois ou quatre mois et un volume transporté appliqué est d’une complexité telle que seul
équivalent à celui de toute une flotte de navires un comptable taganole peut en comprendre
marchands, les nomades ont dû se doter de la formule. Il s’agit de prendre en compte le
stockages en conséquence. Et de la quantité volume, le poids et la valeur de la marchandise.
de gardes correspondantes. C’est ainsi que Certains négociants se plaignent de l’opacité de
lorsqu’ils «  passent leur tour  », c’est-à-dire la tarification, mais la situation de monopole
décident de ne pas faire le voyage suivant dans de Longue-Ville clôt vite le débat.
Longue-Ville, bien souvent pour des raisons Les comptables taganoles sont aussi chargés
familiales (accouchement proche, parents de vérifier le bon conditionnement des
malades…), des éclaireurs taganoles sont marchandises qui leur sont confiées. Toute
affectés à la garde des entrepôts. Il est bien dégradation imputable au transport donne
rare que ce travail fixe et routinier satisfasse ces lieu à un dédommagement à l’arrivée. Ces
coureurs de steppes. Ces derniers n’ont alors inspections sont aussi l’occasion de vérifier
plus qu’une hâte : retrouver Longue-Ville. que certains commerçants indélicats n’ont
Mais en attendant, ils surveillent ces vastes pas dissimulé de denrées coûteuses parmi des
salles souterraines fermées de lourdes grilles ou marchandises dont le transport coûte peu. Les
d’épaisses portes. marchands les plus retors déploient des trésors
de ruse pour cacher du fret à haute valeur et le
Les comptables taganoles récupérer en toute discrétion.

Les éclaireurs taganoles ne sont pas les


seuls occupants de ces lieux. Quelques vieux

22
II : Kızar

Le caravanserail

– Tu m’attraperas pas ! Hi hi hi !


Les deux enfants se poursuivaient en riant. Le jeu consistait à ne surtout pas sortir de la petite
zone de lumière que le soleil dessinait au centre la cour octogonale au niveau le plus profond
du petit caravansérail. La jeune Burli était ravie. Elle venait de trouver un compagnon de jeu,
Tulim, et il allait lui aussi habiter Longue-Ville. Dans la mezzanine qui surplombait l’aire
centrale, les deux mères discutaient, un œil sur leur progéniture en contrebas.
– Ils ont raison d’en profiter, dit Fazina, la mère de Burli. Je me suis laissé dire que pendant
le voyage, les enfants n’avaient pas beaucoup l’occasion de bouger.
– Oui, c’est vrai, surtout au milieu du trajet, acquiesça Gilhude, la mère du garçonnet. Lors
de ma première traversée, nous avons eu des températures glaciales dès la troisième semaine. Le
passage de la Crête du Dragon a été terrible. Grâce soit rendue aux Dieux, la gouvernante de
notre carriole a été fantastique. Mais il y a eu trois morts sur toute la caravane… des anciens
qui n’ont pas supporté le froid.
Le front de Fazina se plissa. Avec douceur, Gilhude posa sa main sur celle de son interlocutrice
et poursuivit :
– Ne soyez pas soucieuse. Ça va bien se passer. Pour quelqu’un de jeune et en bonne santé, les
risques sont minimes. Je vais faire ma troisième traversée — mon mari commerce sur tout le
continent — et croyez-moi, j’ai toute confiance. Si je n’avais qu’un conseil à vous donner, c’est
de vous reposer et de profiter de la nourriture du caravansérail.
– Comment cela ? demanda Fazina les sourcils levés.
– Comme vous allez très vite vous en apercevoir, les nuits dans Longue-Ville sont bien souvent
inconfortables et froides. Et pour ce qui est des repas… eh bien, disons que la variété n’est pas
leur caractéristique majeure.
Fazina ouvrit la bouche pour parler puis se ravisa. Avec un sourire, elle salua sa compagne et
prit l’escalier qui descendait vers la cour intérieure. Elle croisa des portefaix dont bras musclés
étaient chargés de jarres cachetées à la cire, et qui faisaient rouler de petites barriques devant
eux d’un pied expert.
Burli était assise contre un muret en brique et papotait, les joues rouges, avec son nouveau
camarade. L’arrivée de sa mère mit fin à la conversation. Il était temps qu’elle prenne une
collation. Sa mère la mena vers l’escalier le plus proche. Elles montèrent d’un étage puis se
dirigèrent vers la salle commune du caravansérail. Là, à toute heure du jour et de la nuit, on
trouvait quelque chose à manger et à boire. La mère regarda avec tendresse sa fille engloutir
une tranche de pastèque. Celle-ci leva la tête et lui sourit, la bouche dégoulinante de jus rosé.
Fazina sentait l’appréhension du voyage lui travailler les entrailles, mais elle se força à afficher
sur son visage la plus grande sérénité. Quand l’enfant eut fini son goûter, toutes deux allèrent
s’allonger dans leur alcôve ; si bas en dessous du sol, la température était agréable. Allongée sur
sa couche, rassurée par la fraîcheur des murs épais, Fazina philosophait : Tout ce qui est pris
n’est plus à prendre.

23
Le caravanserail

24
II : Kızar

L’auberge des trois dunes

25
L’auberge des trois dunes

Le poing de Vince écrasa le menton du semi-ork avant même que ce dernier n’ait fini de se
lever de son tabouret. Dans un bruit mat, la créature s’affala sur son siège, sonnée. Autour
de la table, les deux compagnons de l’humain avait bondi et sorti leurs dagues dans le même
mouvement. Le second humanoïde, à moitié debout, observait les deux lames pointées vers lui,
sa propre main sur la poignée de son cimeterre. Vince le regarda droit dans les yeux et fit non
de la tête. « Tttt-ttt-ttt ! ». Le semi-ork reconnut son impuissance et se força à sourire. Les deux
mains levées en signe de paix, il se glissa derrière son compagnon, groggy, et le tira hors de la
taverne. Les dès étaient restés sous les gobelets.
– Nous accuser, nous, de tricher. C’est un comble, non ?
Les trois compères éclatèrent de rire. Leur voyage à travers les steppes n’avait pas encore
commencé qu’ils s’amusaient déjà.
Dans la salle commune de la taverne des Trois Dunes, l’altercation n’avait provoqué qu’un
court silence. Les conversations avaient très vite repris. Les « explications » étaient courantes
ici.
Alvar, le patron, surveillait la clientèle depuis son comptoir. Sous ses cheveux graisseux et
malgré son strabisme, il ne ratait rien de ce qui se passait dans son établissement. Entre le trio
de types en armure de cuir qui venait d’attirer l’attention, le groupe d’hommes du nord qui
regardait tout le monde avec des regards torves, et le semi-elfe qui ne quittait pas des yeux un
couple de nains quelques tables plus loin, Alvar avait toutes les raisons de s’inquiéter. Comme
avant tout départ de Longue-Ville, les rues de Kızar se remplissaient d’individus de toutes
origines et de toutes conditions. Les plus riches allaient loger au grand ou au petit caravansérail
et ne posaient pas de problème. Pour être tout à fait honnête, ils ne mettaient pas les pieds aux
Trois Dunes non plus.
La clientèle de la taverne appartenait à l’autre catégorie de voyageurs : ceux qui n’avaient
pas les moyens de loger aux caravansérails, ou s’en étaient vu refuser l’accès, ou encore qui
cherchaient à rester le plus discret possible avant de quitter la ville. Alvar ne niait pas que ces
consommateurs-là, peu regardant sur la qualité des consommations, lui permettait de faire
des affaires. Mais à quel risque ! Il repensa avec amertume à la bagarre générale, six mois
auparavant. Ses finances se remettaient à peine de la casse. Bon, il exagérait un peu !
Non, ce qui agaçait le plus Alvar, c’était de savoir que tous ces individus qui se comportaient
comme les pires des brutes chez lui, allaient se tenir bien tranquilles dans quelques jours quand
ils seraient dans Longue-Ville. En essuyant nerveusement ses verres avec le torchon sale qui
pendait à sa ceinture, le patron des Trois Dunes pensa : « C’est ça, faites les malins tant que
vous êtes chez moi ! Quand vous serez dans Longue-Ville, perdus au milieu de nulle part et
dépendant des Taganoles, vous vous tiendrez bien à carreau ! »

26
II : Kızar

Magasin

27
Habitation traditionelle enterrée

28
Le Vizir de Kızar, Naïman Dirib

Premières impressions : Le Vizir à la tête de Kızar, Naïman Dirib, est un jeune


homme d’une trentaine d’années. Sa toge dorée, symbole de sa charge, combinée à son
allure athlétique, lui donnent beaucoup de prestance. Ses yeux marron clair et sa peau
halée provoquent des commentaires élogieux parmi la population féminine. Sans être
hautain, des rides barrent son front soucieux. Il est toujours accompagné d’un, voire de
deux gardes armés, chargés de sa sécurité. Travaillant tous les matins au palais, on peut le
croiser l’après-midi dans Kızar. D’un abord assez simple, il discute avec les habitants et
les voyageurs. Il est aisé, pour un interlocuteur avisé, de noter qu’une conversation sur les
innovations techniques monopolisera toute l’attention de Naïman Dirib.

Naïman Dirib a hérité de sa charge au décès du frère de son père, qui n’avait pas eu de
fils. Élevé avec simplicité loin du palais, son oncle a longtemps espéré avoir un garçon.
Lorsqu’il est apparu qu’il ne pouvait en avoir, il a pris auprès de lui son neveu pour le
préparer à la fonction suprême. Au cours de cette période, Naïman DIRIB s’est rendu
compte de l’importance grandissante que prenait la guilde marchande dans Kızar. Cette
influence aurait pu être bénéfique si les dirigeants de cette union n’étaient motivés que
par l’appât du gain. Lorsque le vieux Vizir était encore aux affaires, mais trop âgé pour
prendre la guilde de front, les membres influents de cette dernière ont mis la main sur
la ville : rachat des commerces, système d’entente pour faire monter les prix… Seule la
tribu taganole, soucieuse de préserver son autonomie, a résisté aux tentatives d’intrusion
de la guilde.

Le projet de traite : Arrivé aux affaires, le Vizir a tenté de reprendre les rênes de la ville.
Mais il s’avère que la partie est en passe d’être perdue ; la guilde a acheté beaucoup de
complicités, y compris dans le palais. Cela fait d’autant plus enrager Naïman Dirib qu’il
est au courant de tous les projets de l’union des marchands : l’un de ses membres, un
vieux négociant en peaux, resté fidèle au Vizir, lui rapporte les délibérations du conseil
marchand. Par cet informateur, le Vizir a découvert que la guilde a pour ambition de
rétablir le commerce d’esclaves, ce qui est contraire à toutes les traditions. Le jeune
dirigeant de Kızar sait qu’il existe dans les coffres de l’union marchande des documents
attestants de cette ambition. Il souhaiterait se les procurer pour les produire devant la
population et dénoncer les agissements des marchands. Hélas, il ne connaît personne
dans son entourage qui pourrait s’introduire dans le grand caravansérail et voler
discrètement les parchemins. La rencontre opportune avec des aventuriers coutumiers des
infiltrations nocturnes et intraçables serait sa chance.

29
L’adjudicateur de Kızar, Astafir Oullou
Premières impressions : L’adjudicateur porte sur lui tout le sérieux de sa profession : visage
ascétique et fermé, cheveux à la coupe courte et impeccable, sourcils bien souvent froncés.
Sa faible corpulence et sa peau cuivrée trahissent des origines du nord-ouest du continent.
Ses vêtements sont aussi sobres et austères que l’épais registre qui ne le quitte jamais. Les
deux endroits où il est le plus susceptible de se trouver sont les entrepôts du petit et du grand
caravansérail. Et s’il n’est pas là, il est certainement penché sur un registre ou un parchemin
dans son bureau du grand caravansérail, non loin du siège de la guilde.
Au premier contact, Astafir Oullou s’enquerra de savoir ce que l’on attend de lui d’un point
de vue professionnel : quelles marchandises doivent être certifiées puis mises sous scellés. S’il se
rend compte que l’on espère de lui autre chose que cela, l’adjudicateur dira avoir beaucoup
de travail et cherchera, avec politesse, à laisser là ses interlocuteurs.

Astafir Oullou est l’archétype du bureaucrate zélé. L’honnêteté, ainsi que des registres
bien tenus, se situent au sommet de son échelle de valeurs. C’est pour son sérieux et
sa probité que la guilde marchande lui a confié la fonction d’adjudicateur. Avec l’aide
de ses deux clercs, dont l’un est son propre fils, Amram, il est sollicité pour vérifier le
contenu de récipients confiés à l’une des nombreuses caravanes de Kızar, de le certifier
par un document, puis de poser des scellés sur le contenant. De la sorte, le destinataire
est assuré que son bien n’a pas été touché pendant le voyage, si les cachets demeurent
intacts.
La réputation de sérieux des Taganoles est telle que peu de marchands déboursent de
l’argent pour s’offrir les services d’Astafir pour des biens confiés à Longue-Ville.

Le dilemne : Depuis quelques semaines, les rides qui barrent le front d’Astafir Oullou
se sont multipliées et, chose incroyable, il lui arrive de se tromper dans ses opérations.
L’adjudicateur a noté que certains sceaux posés des jarres ont été modifiés, certes très
habilement. Il a donc discrètement surveillé l’endroit où il enferme ses tampons pour
identifier le malfaiteur. Un soir, il a vu son propre fils revenir et avoir une attitude
ambiguë devant le coffre, sans toutefois l’ouvrir.
En réalité, Amram est innocent ; il ne faisait que passer dans l’étude de son père.
L’autre clerc est hors de cause aussi. Le responsable de la tromperie est le négociant qui
fait partir ses biens et qui, grâce aux compétences d’un graveur de la lointaine Tahala,
a réussi à reproduire les tampons de l’adjudicateur. L’objectif est de monter une juteuse
arnaque à la contrefaçon en faisant porter la faute sur d’autres.

30
La commerçante étrangère de Kızar,
Nilgün Nergiz
Premières impressions : Nilgün Nergiz est une femme d’une trentaine d’années qui tient,
avec son mari Feridun, un commerce de tissus à Kızar depuis cinq ans. Son époux est bien
souvent absent de la ville pour aller acheter de nouveaux produits ailleurs. Brune aux yeux
noisette, elle est assez belle, mais fait bien attention à ne pas trop attirer l’attention sur elle.
On ne la verra jamais avec des vêtements trop ajustés ou trop découverts. Son accent, iden-
tique à celui de son époux, trahit leur origine : le centre du continent. Elle ne cache pas être
étrangère, mais élude toujours les sujets qui tournent autour de son passé. Ce qui surprend
le plus chez elle, c’est la prestance qui irradie de sa personne. Un client suffisamment subtil
pourra se rendre compte qu’elle possède une culture très étendue pour une marchande de
tissus.

Nilgün Nergiz est la fille d’un roi d’un royaume du sud. Ce dernier a été
assassiné il y a sept ans par un neveu qui a usurpé la couronne. Seuls Nilgün
et son frère Feridun, qui feint d’être son mari, ont pu échapper d’extrême
justesse au massacre. Ils se sont cachés à Kızar avec la ferme intention
d’échapper à leur cousin régicide. Plus que les fastes de la cour, ce sont
ses conversations raffinées et les nombreux livres de la bibliothèque du
palais qui manquent à Nilgün.
Alors qu’elle paraît s’être faite à l’idée qu’elle ne reverrait jamais le
trône paternel, Feridun, lui, aspire à venger la mort de son père et à
reprendre la couronne. Ses nombreuses absences s’expliquent par ses
manœuvres pour renverser l’usurpateur et recruter des partisans.
Nilgün se caractérise par une politesse réservée et une humeur égale.
Mais ces derniers temps, elle démontre une surprenante inquiétude.

Le contrat : Feridun, tout à son empressement de reprendre les rênes de


« son » royaume, a manqué de discrétion. Il a attiré l’attention d’espions
à la solde de son cousin. Ce dernier a donc ordonné qu’on le localise
puis qu’on l’élimine. L’ordre est aussi valable pour sa sœur, si les
assassins la trouvent.
C’est ainsi qu’un groupe d’hommes de main est arrivé dans
Kızar sans savoir si c’est bien dans cette ville que se cachent
leurs cibles. Feridun est absent de l’oasis, mais Nilgün est bien
présente. Certes, elle a changé en sept ans, mais son accent
risque de la trahir. Au hasard des rues, elle a entendu s’exprimer
les sicaires avec un parler qu’elle a tout de suite reconnu : le sien !
Depuis, elle est extrêmement inquiète. Sa peur pourrait l’amener à se confier à
des aventuriers en qui elle aurait confiance, pour assurer sa sécurité.

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Rassal Fatdoub, le chef de la guilde
marchande de Kızar
Premières impressions : Rassal Fatdoub est un marchand d’une cinquantaine d’années,
à l’allure décidée. Son léger embonpoint et sa calvitie conquérante lui donnent une allure
débonnaire. Sa première poignée de main est toujours surprenante en raison de l’absence du
petit doigt et de l’annulaire. La très bonne qualité de ses vêtements est sa façon à lui d’afficher
l’excellente santé de son commerce. Même s’il est occupé par ses affaires, Rassal a toujours un
mot aimable pour les gens à qui il ne peut consacrer plus de temps. Intelligent, il sait parfai-
tement écouter ses interlocuteurs et ne manque pas de relever les incohérences de leur propos.
S’il sent que la conversation lui échappe ou va dans une direction qu’il ne souhaite pas, il y
met fin poliment. Souvent accompagné de son secrétaire, ce dernier est en permanence prêt à
noter ce que lui dicte son maître. La déférence avec laquelle la plupart des habitants de Kızar
le traite prouve le crédit qu’il a dans la cité.

Rassal Fatdoub est un négociant intelligent et surtout sans scrupules. Arrivé à la tête
de la guilde marchande grâce à une combinaison de menaces et de corruptions, il se
sait désormais à portée de son objectif final : diriger Kızar. Cette prise de pouvoir, il
envisage de la réaliser grâce à un homme de paille : un cousin du Vizir en titre qui se
trouve être le prochain sur la liste de la succession. Ceci devrait permettre à Rassal, et à
ses complices marchands, de mettre la main sur une partie du commerce du nord-ouest
du continent. Le rétablissement du trafic d’esclaves, interdit par les lois de Kızar, serait le
couronnement de sa réussite.

Le complot : Rassal était assez content du vieux Vizir dont l’âge avancé permettait à la
guilde de mener ses affaires à sa guise. L’arrivée au pouvoir du jeune Vizir contrecarre les
ambitions du commerçant. Après l’échec d’une approche « en souplesse », ce qui dans la
bouche du négociant signifie « tentative de corruption », le chef de la guilde marchande
envisage de faire éliminer l’autorité suprême de Kızar, rétive à son argumentaire
financier. Il hésite encore entre le recours à des assassins étrangers à la ville et l’achat
d’un garde du jeune Vizir. La seconde solution lui paraît plus facile à réaliser, d’autant
qu’il vient de découvrir qu’un membre de la garde a une petite faiblesse sur laquelle
Rassal va pouvoir jouer. Mais les démarches qu’il a d’abord entreprises pour trouver des
sicaires ne sont pas passées inaperçues, et il pourrait voir ses projets capoter justement à
cause d’aventuriers peu impressionnés par l’aura du riche commerçant.

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Le creuse-puits de Kızar, Indil Astirib
Premières impressions : Le creuse-puits, Indil Astirib, est un natif de Kızar d’une qua-
rantaine d’années au corps longiligne. La journée, ses vêtements usés, teints de bruns et de
jaune, montrent à quel point il passe son temps au contact de la terre. Et il n’est pas difficile
d’obtenir d’Indil qu’il vous explique son rôle dans la cité. Ce dernier est en effet très fier
d’être l’homme qui creuse et entretient tous les puits de la ville. Si l’on n’est pas effrayé par sa
mâchoire chevaline aux dents mal alignées, ni par son haleine, Indil est une source d’anec-
dotes sur Kızar et son sous-sol.

Indil Astirib est un volubile qui passe de nombreuses heures sous terre, souvent seul,
parfois avec un assistant ou deux pour les travaux de fouilles les plus difficiles. Peu de
personnes à Kızar veulent se risquer « là-dessous ». Dès qu’il est revenu à la surface, Indil
donne l’impression de devoir se débarrasser de la coque de silence qui l’a écrasé pendant
des heures, en parlant si possible dans un endroit avec beaucoup de monde. Tous les
habitants de Kızar reconnaissent l’utilité d’Indil. C’est pour cette raison qu’on ne se
moque pas de son physique dégingandé devant lui.
Chose extrêmement surprenante pour ceux qui le connaissent : depuis quelques jours,
Indil est beaucoup plus silencieux. Il rentre chez lui après le travail sans passer discuter
avec ses amis. On pourrait même le croire sur le qui-vive.

La salle secrète : Au cours de l’exploration d’un puits à la limite ouest de Kızar, Indil
a découvert une étrange faille. Après l’avoir suffisamment élargie à coups de pioche
pour s’y glisser, il est remonté par un couloir naturel. Il a fini par arriver près d’un mur
construit. En descellant une brique, il a pu observer une pièce souterraine mal éclairée
par une torche. Il est persuadé d’avoir vu un autel de petite dimension au centre et des
coulées d’un liquide rouge poisseux sur les côtés. Un courant d’air charriait des effluves
de sang. Alors qu’il observait par le trou, un homme masqué et vêtu d’une toge rituelle
est apparu juste face à lui de l’autre côté du mur. Pris de frayeur, le creuse-puits s’est
enfui mais est persuadé d’avoir été reconnu, car l’homme a crié « Toi ! » lorsque leurs
regards se sont croisés. Indil sait que ces yeux appartiennent à quelqu’un de l’oasis,
mais il n’a pu en identifier le propriétaire. C’est pour cette raison qu’il n’ose en parler à
personne de Kızar.
Depuis ce jour, Indil n’est plus retourné dans ce puits et essaye de se persuader qu’il
n’a pas été reconnu. Mais il dort mal et, dans la rue, il se retourne bien plus souvent
qu’avant. Seulement, il vient de réaliser qu’un enfant avait disparu, la veille de sa
découverte de la salle rituelle.
Si Indil connaissait des aventuriers de passage, il pourrait leur confier sa mésaventure et
espérer que ces derniers soient assez téméraires, et manquent suffisamment de discrétion,
pour détourner les soupçons qui pèsent sur lui.

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O irh jvrea jovhreao bvhe aro bvh naerbvk
zejhg erkj ghrea kjgh vakejhvaekrjhvk
aerj hvkjaerbh vkjaerbvk jreab hvkjar ehbvkra
ejhgk aerjhvklarejhvklaej hklj hk jh aeklj bkljh
k jhakj hbkj hakej hae jaek jhaek jhChapitre
k jha klj III

LA TRAVERSÉE
ahakl jb akjha kj aha kjh akja hk j kja k ajh a
kjh k

«  … Les journées de traversée au sein de ligne unique et faire brouter les kazmoths à
Longue-Ville suivent toutes la même routine. un pas très lent. En dehors du fait que c’est
Avant le lever du soleil, les conducteurs l’occasion d’observer Longue-Ville d’un seul
préparent leurs animaux et les attellent à leurs coup d’œil, c’est surtout l’opportunité pour
véhicules. Pendant ce temps, l’Ukhaantaï les enfants de descendre de leur véhicule
donne ses consignes aux éclaireurs pour le et de se détendre les jambes, sous la stricte
déplacement de la journée. Lorsque le convoi surveillance de leurs parents. De la sorte, il n’y
est prêt, la colonne se reforme à la sortie du a rien d’étonnant à ce que les jeunes voyageurs
bivouac, baignée de la lumière de l’aube. décryptent très vite la signification des fanions
À l’intérieur des véhicules, les voyageurs, que les nomades utilisent pour communiquer
pour la plupart restés sous les couvertures, la formation à adopter.
peuvent replonger dans le sommeil. En toute En dehors de ces périodes de pâturage, les
honnêteté, il est plus facile de le faire dans une voyageurs demeurent dans leur véhicule, ne
cabine grâce au lent balancement du kazmoth se déplaçant que pour des besoins naturels,
que dans une carriole secouée par les chaos de pas toujours faciles à satisfaire dans une
la piste. Au réveil, la qualité du premier repas telle promiscuité. Pour combattre l’ennui,
de la journée varie suivant la somme déboursée générateur de tensions entre leurs hôtes, les
pour le voyage. Pour les plus fortunés, la Taganoles organisent des divertissements  :
gouvernante de leur véhicule aura préparé un chants, travaux manuels, spectacles de
roboratif petit-déjeuner, immanquablement marionnettes… Leur expérience a montré aux
arrosé d’un thé fort à la mode taganole. Pour nomades qu’il fallait absolument proscrire les
ceux n’ayant pu s’offrir que la plus médiocre des jeux d’argent entre voyageurs, mais ils s’en
carrioles, il faut attendre que la gouvernante trouvent encore pour braver cet interdit et
dédiée, entre autres, à leur véhicule, apporte le rechercher le frisson des paris.
pot de gruau et le lait de kazmoth caillé depuis Le soir, l’arrivée au bivouac est un soulagement
la cuisine roulante. pour beaucoup, car c’est l’occasion de sortir
Pour les enfants, chaque journée de de l’espace clos de leur véhicule. Certains en
déplacement est une source d’émerveillements. profitent pour s’isoler et apprécier le silence
Il est d’ailleurs bien difficile de les faire tenir après une journée à subir des voyageurs plus
tranquilles. Lorsqu’ils ne sont pas en train bavards qu’eux, alors que d’autres rendent
de parcourir en tout sens leur véhicule à la visitent aux occupants d’autres véhicules avec
recherche de nouvelles cachettes, les bambins qui ils se sont trouvés des intérêts communs.
courent de fenêtre en fenêtre pour observer le … »
ballet des éclaireurs sur leurs fâlteqs. Mais le
moment qui leur plaît le plus est le pâturage, Extrait de l’ «  Addendum au Complément au
cette phase où la caravane profite de la présence Compendium du Voyageur Averti »
de végétaux comestibles pour s’étirer sur une rédigé par Anselme dit «  le baguenaudeur  » fils
d’Abélard Bohardu dit « l’itinérant »

34
34
III : La traversée

Communication : cornes et fanions bout de longues perches accrochées à sa cabine.


En moins d’une minute, le dernier véhicule du
convoi, en général celui dédié à l’entretien des
Pour communiquer avec les dizaines véhicules, est averti des ordres du chef de la
d’attelages qui composent Longue-Ville, ainsi caravane. Ce système peut être combiné avec
qu’avec les éclaireurs, l’Ukhaantaï utilise un l’utilisation de trompes.
système élaboré de fanions colorés montés au

Fanion Fanion Observation Signification


gauche droit

Tout va bien / En avant /

À gauche

À droite

Halte

Halte à gauche

Halte à droite
Si drapeau agité, disposition
Danger à gauche
combat
Si drapeau agité, disposition Danger à droite
combat
Danger à gauche, former
cercle à droite
Danger à droite, former cercle
à gauche

Danger

Danger à gauche, fuite à droite

Danger à droite, fuite à gauche

Pâturage, en ligne de part et


d’autre piste

Pâturage, en ligne à gauche

Pâturage, en ligne à droite

Point d’eau à gauche

Point d’eau à droite

35
Les éclaireurs ou de sentiments que de communication
réelle. Un éclaireur blessé pourra signifier à
son partenaire qu’il souffre, qu’il a peur, mais
Ce sont les éclaireurs, montés sur leurs sera incapable de lui « dire » précisément où il
rapides fâlteqs, qui utilisent le plus les signaux se trouve.
sonores. Même loin et hors de vue de Longue- Une chose est avérée sur cette capacité
Ville, ils peuvent avertir la cité d’un danger particulière : elle est amplifiée par le port par
immédiat ou transmettre une information chacun des individus liés d’un bijou particulier.
essentielle. Si les éclaireurs sont surtout utilisés De nombreuses rumeurs courent sur la
comme les yeux de la caravane, leur rapidité confection de tels objets. La plus persistante fait
et leurs armes les rendent aussi capables de mention d’un animal particulier des steppes,
défendre le convoi, particulièrement par des
attaques à revers d’agresseurs occupés à forcer
le dispositif défensif de Longue-Ville. On ne
s’étonnera donc pas de les voir équipés d’épées
courtes pour leur défense rapprochée, mais
aussi d’armes de jet, bien souvent les fameux
arcs taganoles à double courbure. La mobilité
étant essentielle aux éclaireurs, ces derniers ne
portent que des armures légères, en général
recouvertes de tenues aux couleurs des steppes
qu’ils parcourent. Et lorsque les températures
deviennent vraiment froides, des fourrures
s’ajoutent à leur tenue.
Les éclaireurs se déplacent communément
par pair. La coutume, et le bon sens, veut
qu’un jeune éclaireur soit binômé avec un
ancien. Mais il n’est pas rare de trouver dans
la même patrouille le mari et la femme, ou la
mère et sa fille.

Le lien

Qu’on le nomme «  don  », «  instinct  » ou,


l’ougati, desquels les Taganoles utilisent les os
comme l’appellent les Taganoles eux-mêmes,
pour développer leur « lien » après une chasse
«  lien  », les facultés psychiques des nomades
et un sacrifice rituel exécuté par les deux, ou
de Longue-Ville sont indéniables. L’exemple
plus, nomades liés. Cet artefact, toujours
le plus réputé, et le plus utilisé, en est cette
finement ciselé, est rarement visible, car il doit
relation particulière que certains Taganoles
être porté à même la peau pour amplifier le
nouent avec les animaux.
« lien ». Il prend le plus souvent la forme d’un
Cependant, il existe d’autres manifestations
pendentif ou d’un bracelet.
moins connues de ce pouvoir. Le « lien » peut
Le recours à un composant organique ne
être développé entre des individus très proches.
surprend pas lorsqu’on connaît l’importance
Les éclaireurs taganoles ont appris à utiliser ce
que la religion taganole accorde à la vie animale
don pour communiquer entre eux, y compris
et végétale par rapport aux composants
à de grandes distances.
minéraux.
Il s’agirait plus de transmission de sensations

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37
Devenir éclaireur

Dès son plus jeune âge, tout Taganole


apprend à monter un fâlteq. Et dès l’âge de
dix ans, il sait s’il a les capacités de devenir
un éclaireur. Par les nombreux jeux, joutes et
défis que comptent les fêtes taganoles, le jeune
nomade sait s’il saura tenir en selle même
dans les terrains difficiles, tirer à l’arc depuis
le dos de son animal, toucher une cible à la
lance tout en galopant. Une fois son vœu de
devenir éclaireur prononcé, le jeune garçon ou
la jeune fille subit un entraînement conduit
par d’anciens éclaireurs. En plus de la monte
du fâlteq et du maniement des armes, le futur
coureur de steppes apprendra son rôle au sein
de la caravane et s’accoutumera à lire les indices
qui parsèment les immensités septentrionales.
Une fois prêt et la dernière épreuve passée, il
rejoindra Longue-Ville.

L’arc taganole

L’arc court à double courbure des éclaireurs présente la double courbure recherchée et n’a
taganoles répond parfaitement à leurs besoins : plus qu’à être coupée et façonnée.
compact et très précis, il ne trahit jamais celui
qui l’a façonné et l’utilise. C’est sa forme particulière qui donne à
cet arc, outre sa compacité, sa puissance
Le bois dont est fait cette arme provient d’une et sa fiabilité. Les deux inversions d’arcure
essence rare, l’okto, qui ne pousse que dans permettent à l’archer de bander son arme et
quelques lointains bosquets des steppes. Cet de maintenir sa visée sans se fatiguer. En effet,
arbuste croît en de longues tiges qui, lorsque une fois passé un certain point de traction,
les jours sont les plus longs et sous l’effet de la l’arc n’offre qu’une faible résistance au tireur.
lumière solaire, s’arquent vers le sol. Ce dernier a ainsi tout le loisir d’attendre le
moment où sa cible se trouvera exactement
Au terme de son apprentissage de coureur des sur la trajectoire. L’arme délivre alors toute sa
steppes, le jeune taganole part seul vers l’un de poussée avec l’exceptionnelle précision qui en
ces boqueteaux. Là, il choisit la branche qui a fait la réputation.
donnera corps à son arc. Puis le futur éclaireur
construit autour un dispositif formé de tiges, Comme le prescrivent les croyances taganoles,
de peaux et de deux plaques de métal incurvées. l’arme est invariablement ornée de plumes
La fonction de ce montage est de tromper le d’oiseaux abattus par l’arc lui-même. Ainsi, la
végétal en deux endroits en lui faisant croire que vie prise se perpétue dans l’objet qui a servi à
le soleil l’éclaire par en dessous et que l’ombre la prendre.
se trouve au-dessus. Après un mois, la branche

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III : La traversée

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Mission : éclairer

Perché sur l’éperon rocheux, le fâlteq broutait une touffe d’herbes sèches. D’un mouvement
souple, la jeune Mylneg passa sa jambe au-dessus du cou de sa monture, sauta au sol et
s’avança. L’animal, accoutumé aux acrobaties de sa cavalière, poursuivit son repas sans même
jeter un regard aux deux yeux du « Grand-Tout » qui ornaient le dos de la pelisse de l’éclaireur.
L’arc en bandoulière et l’épée au côté, la jeune nomade se rapprocha du bord du promontoire.
Une centaine de pieds sous elle, s’étendait la steppe. Loin sur sa droite, ondulait la cohorte
colorée de véhicules qui avançait au pas lent des kazmoths. Ses yeux perçants notèrent en
contrebas le mouvement d’autres éclaireurs taganoles. Après deux minutes d’observation, elle
retourna là où paissait sa monture et sortit un fanion vert qu’elle fixa au bout de sa lance.
Revenue à la limite du surplomb, elle leva son signal et compta douze secondes. Puis elle
l’abaissa et attendit quelques minutes. Afin que le message soit bien perçu du chef de caravane
ou des éclaireurs alentour, le fanion vert fut encore érigé plusieurs fois. À chaque itération,
la durée du signal était toujours un multiple du chiffre du jour  ; douze ce jour-là. Cette
précaution permettait d’authentifier le message.
Après que le dernier véhicule fut passé devant elle, Mylneg laissa s’écouler une dizaine de
minutes puis remonta sur son fâlteq pour se rendre à son prochain point d’observation.
Dans la cavité de la falaise, une trentaine de pieds en dessous, les deux hommes aux visages
maquillés en têtes de mort attendirent longtemps avant de sortir de leur cachette. En silence,
ils se sourirent : leur cible et son précieux chargement venait de pénétrer sur leur territoire.

Distractions en milieu clos Certaines voyageuses préfèrent emporter des


travaux d’aiguille, mais les chaos de la route
et le balancement des kazmoths rendent ces
Les voyageurs n’ont que peu d’occasions occupations bien laborieuses. À l’image des
de voir le travail des éclaireurs. C’est avec la Taganoles, les plus averties partent avec de
gouvernante, ou le gouvernant, de leur véhicule minuscules métiers à tisser pour confectionner
que les passagers de Longue-Ville ont le plus de longues bandes de galons. La présence
de contact. Pendant les semaines que dure la d’enfants demande un regain d’attention, et
traversée, ils passent leurs journées dans leurs se munir de quelques divertissements est un
cabines ou leurs carrioles. Seules les haltes, gage de tranquillité. Toute bonne gouvernante
voire les phases de pâturage, sont l’occasion possède quelques jeux et jouets pour occuper
de sortir, si les conditions sont favorables. Le les enfants que l’ennui rend agités.
confort de la traversée est bien sûr lié à celui
du véhicule. Mais ceux ayant déjà été les
hôtes de la ville-caravane savent à quel point La gestion des caractères difficiles
il faut préparer son voyage. Non seulement
se munir de vêtements chauds et confortables
est absolument nécessaire, mais il faut surtout Rien n’influe tant sur la qualité d’un voyage
anticiper les longues heures d’attente de la que le caractère des autres voyageurs et de
journée. Prendre quelques livres est tout aussi la gouvernante. C’est un des premiers rôles
important que de se munir d’une fourrure. du chef de caravane que de placer dans le

40
III : La traversée

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même véhicule des personnes aux origines, plats préparés dans la cuisine roulante que l’on
aux humeurs et aux caractères compatibles, trouve systématiquement à Longue-Ville.
et de choisir la personne la plus adaptée
pour s’occuper de ce groupe. Les plus riches Une question d’équilibre
ont le loisir d’opter pour de confortables et
relativement vastes véhicules où il est possible
de s’isoler pour ne pas subir de gênants voisins. Que ce soit dans les carrioles ou dans les
Mais pour les plus modestes, il n’y a d’autres cabines, les voyageurs de Longue-Ville sont
choix que de prendre son mal en patience soumis aux chaos de la piste ou au roulis
lorsqu’un compagnon de cabine supporte mal de la démarche des kazmoths. Pour limiter
la nourriture taganole ou ronfle bruyamment. les désagréments que ces deux phénomènes
L’Ukhaantaï accorde beaucoup d’importance à produisent, les Taganoles ont équipé leurs
la bonne entente des passagers. Aussi arrive- véhicules de dispositifs ingénieux. La plupart
t-il, de loin en loin, que des voyageurs soient d’entre eux sont aussi utilisés à des centaines
déménagés dans des véhicules différents avant de lieues des steppes, sur les mers.
que des tensions ne dégénèrent en drame. La
présence de cellules aux portes épaisses et aux Le premier de ces équipements est le double
ouvertures barrées de fer dans un ou plusieurs cadre. Ce montage de deux encadrements
véhicules indique que le chef de caravane se concentriques, cercles, rectangles ou carrés, est
ménage la possibilité d’isoler un voyageur assemblé pour osciller sur deux axes horizontaux
récalcitrant qui aurait besoin de « se reposer au dans le même plan. Ainsi, tout objet équipé
calme ». Ces cellules peuvent aussi être utilisées d’un double cadre ne subira pas le roulis et
lorsque les lois taganoles sont sciemment restera en permanence horizontal. Ce sont les
enfreintes. tables des cabines, et parfois les couchettes,
qui en bénéficient le plus souvent. Pour les
Instincts basiques premières, une amélioration supplémentaire
consiste à creuser des emplacements destinés à
accueillir plats, assiettes et gobelets.
Malgré la difficulté à s’isoler, l’oisiveté
pousse certains débauchés à tenter de séduire Le second équipement réside lui en un
des passagères se plaignant un peu trop arrimage par plusieurs cordes, voire chaînes, à
fort de leur désœuvrement. Même s’ils s’en des points d’ancrage en surplomb. Les marins
amusent une fois arrivés au terme de leur penseront immédiatement aux hamacs, mais
périple, les Taganoles déploient des trésors de les Taganoles ont étendu ce système à bien
diplomatie pour éviter ce genre de situations, d’autres objets, notamment en augmentant
embarrassantes pour beaucoup. le nombre de liens d’arrimage. L’illustration
Autre facteur jouant sur l’agrément d’un la plus impressionnante de ce dispositif est le
voyage  : la nourriture  ! Sans que l’on puisse four suspendu qui équipe la pièce supérieure
vanter l’originalité des plats servis à Longue- des cabines et de certaines carrioles. Ce grand
Ville, il faut reconnaître les efforts déployés foyer fermé est attaché au plafond par plusieurs
par les Taganoles pour offrir des repas décents chaînes et diffuse sa chaleur à toute l’habitation
à leurs hôtes. Là encore, les plus fortunés par une ouverture ménagée en dessous. Dans
pourront profiter du confort d’un véhicule certains cas, un cercle renforcé entoure le
dont l’office est doté d’un garde-manger fourneau pour en limiter le balancement
rempli d’aliments de qualité. Pour les autres, il lorsque le terrain traversé est particulièrement
faudra soit compter sur les mets confectionnés accidenté.
par la gouvernante le soir au bivouac, et
réchauffés le lendemain midi, soit manger les

42
III : La traversée

La diversion

Les balancements du kazmoth ne faisaient qu’amplifier la pression dans les intestins de Klia.
Elle avait pourtant pris toutes ses précautions ce matin avant que la caravane ne quitte le
bivouac.
Mais voilà que la nature réclamait ses droits. N’y tenant plus, elle se leva de son siège et saisit
une des multiples poignées de cordes qui pendaient au plafond pour aider les voyageurs à se
déplacer malgré le roulis. En pensant au bruit qu’elle allait faire et que ne manqueraient pas
d’entendre les passagers, le rouge lui monta aux joues. Les mâchoires serrées, Klia avança malgré
tout vers le fond de la cabine par l’étroit passage matérialisé par les genoux de ses compagnons
de voyage. Là, elle ouvrit la minuscule porte et tomba nez-à-nez avec la gouvernante. Celle-ci
comprit tout de suite en voyant les deux mains de la voyageuse pressées contre son ventre. Avec
un sourire, elle s’effaça et lui murmura :
– Allez-y. Et ne craignez rien, je vais faire distraction.
Les sourcils froncés, Klia descendit les quelques marches qui menaient à la minuscule cabine
d’aisance et s’y enferma. Elle était encore en train de se dévêtir qu’un chant taganole fut lancé
au-dessus de sa tête. La voix puissante de la gouvernante fut rapidement couverte par celles de
quelques voyageurs, trop contents de pouvoir se divertir un peu en jouant les choristes. Avec un
soupir de soulagement, Klia se détendit sur son siège.

43
Petite partie entre amis

Un souffle d’air froid s’engouffra derrière Roztol dans la pièce tapissée de velours rouge. Les
quatre hommes, assis autour de la table à double cadre, le scrutèrent, les sourcils froncés. Deux
semaines après le départ de Kızar, le balancement du kazmoth ne les gênait plus. L’habitude
était venue. Et avec elle l’ennui.
– En as-tu trouvé ? interrogea avec autorité Amar depuis le fauteuil qui trônait en bout de
la table.
Après un hochement timide de la tête, Roztol ouvrit vers eux le sac qu’il portait, y plongea
la main et sortit une poignée de brins de bois. Un « Ah » de soulagement fut poussé par les
quatre autres voyageurs. À pas mesuré, l’homme s’approcha du plateau oscillant et y répandit
le contenu de son sac. Les baguettes de kontar roulèrent et butèrent contre les verres de thé. De
longueur identique, les bâtonnets étaient de trois types : les plus nombreux n’étaient que de
simples cylindres de bois. Mais il en existait certains dont le corps était formé de trois, voire de
cinq pour les plus rares, tiges soudées les unes aux autres.
Amar amassa les baguettes devant lui. Il en prit une et la contempla.
– Messieurs, je vous sais, comme moi, grands amateurs de Didoudo. Il se trouve que j’ai ici
suffisamment de dés pour monter une table de cinq joueurs. Mais, comme l’exigent les lois
taganoles, les jeux d’argent sont interdits à Longue-Ville.
Sans se concerter, les trois autres hommes assis poussèrent un profond soupir, la mine attristée.
– Cependant, rien ne nous empêche de jouer en remplaçant les mises par ces bâtonnets, ajouta
le riche voyageur avec un clin d’œil. Si nos hôtes nomades venaient à nous rendre visite, ils ne
verraient que quelques voyageurs en train de passer innocemment le temps.
Des sourires s’épanouirent autour d’Amar. Celui-ci poursuivit en observant Roztol resté
debout les bras ballants.
– Ce qui me gêne, c’est que nous ne sommes que quatre… Et toi Roztol, tu sais jouer au
Didoudo ?
– Un peu messire, lui répondit-il avec un faible haussement d’épaules.
– Et tu as un peu d’argent ? poursuivit le locataire de la pièce.
Un autre haussement d’épaules et un petit hochement de tête furent la seule réponse de Roztol.
– Alors, lança Amar les bras ouverts, joins-toi à nous !
Autour de la table, quatre sourires carnassiers s’épanouirent pendant que Roztol s’asseyait
timidement en bout de banc. Derrière son regard baissé et sans rien en laisser paraître, celui
qu’on surnommait « Rafle-la-mise » dans tout le sud-est du continent, se sentait comme un
renard invité dans un poulailler.

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III : La traversée

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La gouvernante Entuya okhää Eerdenmeg

Premières impressions : Petite femme fluette d’une quarantaine d’années, la chef des gou-
vernantes possède une énergie que lui envient nombre de ses cadettes. Entuya a le phrasé
rapide des gens qui ont beaucoup de choses à accomplir et veulent le faire bien. Elle répondra
toujours aux sollicitations des uns et des autres, tant que cela reste dans le domaine de ses
prérogatives et ne gêne pas son travail. En dehors des heures de repas, elle a un peu plus de
temps pour parler avec les hôtes. Veuve depuis une vingtaine d’années, elle est très fière de ses
trois fils, maintenant adultes et mariés. L’aîné est conducteur de kazmoth et les deux autres
remplissent différentes charges dans Longue-Ville. Il est rare que l’un d’eux n’entreprenne
pas le voyage avec elle. Si elle doit parler d’elle, elle évoquera ses fils et ses espoirs de devenir
grand-mère.

Ses qualités d’organisatrice, de cuisinière et de diplomate ont naturellement conduite


Entuya okhää Erdenmeg à occuper ses fonctions actuelles. Chargée de veiller au bien-
être de ses passagers, qu’elle appelle toujours « ses hôtes », elle possède un sixième
sens pour identifier les besoins des uns et des autres, avant même que ceux-ci ne les
expriment. Ce même don d’anticipation lui permet de désamorcer
des situations conflictuelles, généralement entre occupants d’un
même logement.
Au-delà de ses fonctions officielles, Entuya est une excellente
source d’informations sur les passagers pour le chef
de caravane. Elle, et les autres gouvernantes, sont
les mieux placées pour écouter et observer ce qui
se dit et se fait dans les cabines et les carrioles.

Sa face cachée Malgré ses précautions,


Entuya laisse parfois apparaître un morceau
de tatouage à la base de son cou. Toute question à
ce sujet provoque chez elle une crise de mutisme, voire
lui fait perdre son calme légendaire, surtout si Longue-
Ville se trouve au milieu des steppes occidentales. Un fin
connaisseur des peuples du nord-ouest du continent
reconnaîtra dans cette portion de dessin des caractères
complètement étrangers aux Taganoles.

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Le chef des éclaireurs, Tulmin Tenetem
Premières impressions : Tulmin Tenetem est un Taganole de près de cinquante ans au corps
aussi maigre que son crâne est chauve. De taille moyenne, son visage est marqué d’une balafre
sur la lèvre supérieure. D’un naturel calme et posé, personne parmi les Taganoles ne se moque
de son léger zézaiement. Lorsqu’il n’est pas sur le dos d’un fâtleq, Tulmin est souvent assis,
au calme, depuis un endroit d’où il peut observer la caravane. Il ne cherche pas à engager
la conversation le premier, mais répond à toutes les sollicitations. Une fois en selle, sa nature
audacieuse reprend le dessus et l’éclaireur se révèle. Lui parler de ses patrouilles est d’ailleurs
le meilleur moyen de faire connaissance avec lui, tant il est une source d’anecdotes sur la vie
dans les steppes.

Cousin de l’actuel chef de caravane, Tulmin Tenetem sait l’importance que son rôle de
chef des éclaireurs revêt. Proche de l’Ukhaantaï par ses fonctions et ses liens familiaux, il
ne remettra jamais en cause l’autorité de celui-ci. Cependant, en tête-à-tête, il n’hésitera
pas à lui faire part de ses remarques sur la conduite à tenir. Les éclaireurs comptant
nombre de jeunes gens enthousiastes, les soucis de Tulmin viennent bien souvent de
leur impétuosité. Même s’il essaie de le faire loin des voyageurs, l’attitude boudeuse
de certains jeunes éclaireurs après avoir été sermonnés prouve qu’il sait « mettre les
points sur les i ». Heureusement, Tulmin sait pouvoir compter sur les plus anciens des
monteurs de fâlteqs pour canaliser la fougue de leurs jeunes compagnons et garder un
œil sur ces derniers.
Depuis quelque temps, Tulmin paraît plus soucieux. Mais son cousin, respectueux
de son caractère réservé, attend que le chef des éclaireurs lui confie la cause de sa
préoccupation.

Le doute : Bien qu’il refuse de se l’avouer, Tulmin approche de l’âge où il faut


« raccrocher la selle ». De plus en plus souvent, il se met à douter de ses capacités, et
surtout de la justesse de ses décisions. Le moindre petit oubli lui fait croire qu’il perd la
mémoire. Le moindre faux-pas de son fâlteq lui fait dire qu’il ne monte plus aussi bien.
Si un jeune éclaireur voit quelque chose avant lui, il s’imagine que sa vue périclite. Tout
cela conduit Tulmin à ne plus être aussi sûr de lui qu’avant. Ainsi, il hésite à parler au
chef de caravane de ces étranges empilements de pierres qu’il a découverts depuis trois
jours près des bivouacs après le passage de Longue-Ville. Il croit être la victime de son
imagination. Hélas, il ne l’est pas !

47
Le jeune éclaireur, Ganrold Vonkdat
Premières impressions : Ganrold Vonkdat est un jeune Taganole d’une vingtaine d’années
aux cheveux longs et aux yeux bridés. Une cicatrice horizontale marque sa pommette droite,
souvenir d’une chute. Ganrold est un éclaireur qui les voyageurs remarquent aisément tant
il réalise d’acrobaties sur son fâlteq. Le soir, lors de la halte, il a toujours autour de lui un
public d’enfants et de jeunes gens, amateurs de ses pitreries. Très attaché à son animal, qu’il a
nommé Mönkh, l’éclaireur n’aime pas qu’on s’en approche. De fait, la bête mord les étrangers
qui l’approchent et a le coup de pied vif et précis. La diction de Ganrold, rapide et parfois à
la limite de la compréhension, trahit son bouillonnement intérieur. Lorsqu’il est contraint de
rester en place lors des bivouacs, c’est auprès des voyageurs racontant leur vie de plaies et de
bosses que l’on a le plus de chance de trouver le jeune éclaireur.

Ganrold Vonkdat est un jeune homme aimant maladivement le risque. Il est en


permanence à la recherche d’un défi, et le rythme lent et régulier de Longue-Ville
l’ennuie ; seul le passage de la Crête du Dragon, avec tous les dangers qu’il recèle,
représente de l’intérêt pour lui. Sa témérité agace le chef de caravane, mais ce dernier a
de l’indulgence pour l’éclaireur, car Ganrold est le neveu de sa sœur. L’Ukhaantaï essaie
de canaliser l’énergie du jeune homme, notamment en demandant au chef des éclaireurs
de l’envoyer sur les reconnaissances les plus lointaines. Mais cela suffit à peine à satisfaire
la soif d’aventures de Ganrold, et ce dernier ne manque jamais une occasion de mettre
sa vie en danger.

La découverte : Lors d’une reconnaissance poussée bien plus loin qu’il ne le lui
était demandé, Ganrold a remarqué l’entrée de ce qui semble être une
construction souterraine : un escalier de pierre, caché par un bosquet
d’arbustes rabougris, s’enfonçant dans les profondeurs. Les murs
verticaux, de part et d’autre des marches, portent
de nombreuses décorations et inscriptions.
Le jeune éclaireur a aussi noté la présence
de plusieurs conduits d’aération perçant le
sol dans une vaste zone autour de l’entrée.
Ganrold, pour une fois, a résisté à l’impulsion
d’aller plus loin et de s’engager dans ce
qui ressemble à un édifice enterré étendu.
Cependant, revenu à Longue-Ville, il n’a
qu’une idée : retourner explorer ces sous-
sols. Mais il n’a pas l’intention d’y aller
seul et sans matériel. Ce qu’il lui faudrait,
ce sont des compagnons expérimentés et aussi
téméraires que lui.

48
L’archiviste taganole Validi khïï Oghanem

Premières impressions : Validi khïï Oghanem est une Taganole de plus de soixante ans que
la vie dans les steppes a maintenu en bonne santé malgré ce que peut laisser croire son corps
maigre et sa peau ridée. Chaque matin, elle se tient au centre d’un cercle d’éclaireurs qui
l’écoutent religieusement. Parfois, elle ouvre l’un des tubes de bois qui l’accompagnent par-
tout, étale au sol des rouleaux de peaux animales, et tous se penchent dessus pour observer.
Certains soirs, ce sont les éclaireurs qui, avec force mouvements de bras, lui fournissent des
explications. Elle prend alors l’air concentré de celle qui enregistre tout ce qu’on lui dit.
Pour obtenir l’attention de Validi, un voyageur devra faire preuve de connaissances originales
sur les steppes. À cette condition, il sera interrogé sans relâche par la vieille femme dont les
yeux brillent dès que l’on évoque les immensités septentrionales. Si le sujet est suffisamment
passionnant, elle ira chercher l’une de ses précieuses cartes et s’en servira pour mieux question-
ner son interlocuteur ou lui expliquer son point de vue.

Validi khïï Oghanem était éclaireur taganole, puis chef des éclaireurs, jusqu’à ce que
l’âge la contraigne à abandonner le dos de son fâlteq. Mais sa ferveur pour les steppes n’a
pas disparu pour autant. Depuis qu’elle a raccroché sa selle, la nomade n’a eu de cesse de
mettre par écrit sa connaissance des immensités. Sa rencontre avec un voyageur savant
lui a permis d’acquérir les bases de la cartographie. Depuis, elle consigne toutes les
données qu’elle peut collecter sur les zones traversées par Longue-Ville. Conformément
à la tradition taganole, le support qu’elle utilise pour compiler les renseignements sont
des peaux de bêtes : fâlteqs, kazmoths ou autres. Mais elle avoue faire une entorse aux
coutumes de son peuple en préférant les encres de la lointaine Tahala. Les tubes de bois
qu’elle porte sont les emballages traditionnels de ses précieuses cartes. C’est pourquoi
les murs de la pièce où elle travaille dans sa carriole ne sont que des rayonnages emplis
de ces cylindres. Les cartes les plus complètes et les plus anciennes comportent des
addendums sous la forme de pièces de peaux cousues et repliées.

La quête : Certes, Validi est passionnée par les steppes, mais une raison secrète la pousse
à compiler toutes les informations qu’elle peut sur les itinéraires suivis par Longue-Ville.
Peu de temps avant de quitter ses fonctions de chef des éclaireurs, elle a fait, au cours
de trois nuits consécutives, le même rêve. Dans ce songe, elle voyait la ville-caravane
prise dans une monstrueuse tempête de sable et perdue au milieu d’un labyrinthe de
gigantesques monolithes. Dans cette vision, elle était une vieille femme que le chef de
caravane suppliait de guider la ville hors de ce piège mortel. Depuis, elle anticipe ce
moment en espérant qu’il n’arrivera jamais.

49
O irh jvrea jovhreao bvhe aro bvh naerbvk
zejhg erkj ghrea kjgh vakejhvaekrjhvk
aerj hvkjaerbh vkjaerbvk jreab hvkjar ehbvkra
ejhgk aerjhvklarejhvklaej hklj hk jh aeklj bkljh
k jhakj hbkj hakej hae jaek jhaek jh k jha klj
Chapitre
ahakl jb akjha kj aha kjh akja hk j kja k ajh a IV

LE BIVOUAC
kjh k

«  Chaque soir, l’arrivée au bivouac obéit à passagers sont invités à se délasser les jambes.
une chorégraphie bien rodée. Quelques heures Dans le même temps les Taganoles se livrent
auparavant, les éclaireurs visitent l’endroit où aux activités du soir : les soins aux animaux, la
Longue-Ville va s’établir pour la nuit, et ses préparation du repas, les réparations… En une
alentours. Le chef de la caravane, du haut de heure, la transformation de la longue cohorte
son kazmoth et après avoir écouté leur compte- d’attelages en une petite ville, notamment
rendu, affiche les fanions pour signaler l’arrêt grâce au réseau de passerelles tendues entre
prochain à tous les conducteurs. Les monteurs les cabines et les carrioles, est étonnante.
de fâlteqs partent alors pour la dernière mission Longue-Ville reprend alors les aspects d’une
de la journée : ramasser dans les alentours du agglomération avec ses bruits de conversation,
combustible, voire abattre un peu de gibier si ses enfants qui jouent en attendant de dîner,
nécessaire. les soufflements des bêtes au repos…
Dès l’entrée dans la zone de bivouac, plus C’est aussi au bivouac que les voyageurs
ou moins délimitée par un muret de pierre peuvent observer les «  apparaisseurs  », ces
construit au fil des siècles, la caravane décrit nomades aux pouvoirs magiques. Ces derniers
une ronde. Les premiers entrés se retrouvent participent au ravitaillement de Longue-Ville
prêts à sortir pour le lendemain matin. La en matérialisant certains matériaux entreposés
dimension de ce cercle dépend du nombre jusque-là dans les dépôts taganoles de la ville
de véhicules présents. Les kazmoths porteurs de départ.
d’une cabine vont, eux, toujours au centre de Mais, surtout, le campement vespéral est
l’aire. C’est là que se trouvent les reposoirs, l’occasion pour tous les habitants de Longue-
ces pairs de murs destinées à supporter les Ville de se retrouver et de discuter après avoir
cabines pendant que leurs immenses bêtes de voyagé dans des véhicules différents. Avec le
bât, soulagées de leur charge, se délassent et se froid de plus en plus vif au fur et à mesure que
reposent. s’approche la Crête du Dragon ; les réunions
En certaines occasions, dépendant des ne se font plus à l’extérieur, mais dans les
différentes familles taganoles présentes et cabines et les carrioles. Il en découle un ballet
du nombre de véhicules, le chef de caravane de voyageurs et de nomades sur les passerelles.
autorise la constitution de cercles claniques. Les seuls à ne pas profiter de ces moments
Les voyageurs peuvent alors observer une de convivialité sont les sentinelles chargées de
matérialisation géographique des liens surveiller le bivouac. Du haut des murets au
familiaux des Taganoles du convoi. Chaque pourtour de l’aire, la nuit est bien longue et
cercle regroupe les descendants d’ancêtres bien froide pour eux. 
communs. Et l’imbrication de cercles indique … »
la proximité de deux clans.
Extrait du récit de voyage « Un an dans Longue-Ville » de
Une fois tous les véhicules en place, les Balnor Rikat

50
50
IV : Le bivouac

Bivouac, latrines et botanique


– Quoi ? Encore à moi de vider les pots ? grommela l’adolescent.
– Oui, encore à toi, lui rétorqua sa mère gouvernante de la carriole. Et si tu as oublié
pourquoi, je te le rappelle… devant tout le monde !
– Nan, ça va, c’est pas la peine.
– Et n’oublie pas qu’il me suffit d’un coup d’œil pour vérifier que tu as tout vidé.
La lippe boudeuse, le jeune Taganole sortit par la porte arrière de la carriole, un seau
vide au bout de chaque bras, une houe en travers de ses épaules basses. Le nomade
s’accroupit et avança sous le véhicule. Il accrocha le premier récipient au crochet
puis tira la trappe. Avec dégoût il entendit les excréments remplir le récipient.
L’adolescent referma le volet et recommença avec le second réceptacle. À son
grand regret, il nota qu’il allait devoir faire plusieurs voyages. Ressorti de sous
le plancher du véhicule, l’adolescent se dirigea vers un vaste carré bordé de
branches sèches entrecroisées. Il écarta les deux fagots qui servent de barrière.
Une portion du terrain était couverte de plantes vertes, toutes identiques,
plus ou moins alignées : des bolnzaths. Après quelques coups de l’outil dans
le sol, il mit à jour une longue tige qu’il brisa en portions d’un pied de
long pour les fourrer dans sa besace. Dans la partie de l’enclos où aucune
plante ne poussait, il creusa une rangée d’une dizaine de trous. Dans
chacun, il jeta un morceau de racine, une fraction du contenu des seaux
et recouvrit le tout de terre sableuse.
Tout en travaillant, il ronchonnait :
– En plus, j’aime pas ça les bolnzaths.

L’apparition : un pouvoir magique ? Mais la rareté de leur don et leur utilité au


sein d’une caravane fait néanmoins d’eux des
personnes particulières. Le pouvoir que les
Le rapport à la magie des Taganoles est apparaisseurs ont de mémoriser des matières
étrange, car il mélange défiance et acceptation végétales, et de les faire ensuite apparaître
naturelle. Pour les nomades, la sorcellerie telle devant eux, peut constituer la différence
qu’elle est pratiquée sur le reste du continent, entre la vie et la mort pour une colonne de
avec ses manifestations bruyantes, lumineuses véhicule et d’animaux s’aventurant dans une
et surtout dangereuses, est l’expression de zone dépourvue de tout fourrage et de tout
forces qui contreviennent à l’équilibre naturel combustible. Même si cette notion n’existe
du monde. Par contre, les dons que certains pas formellement chez les Taganoles, les
d’entre eux manifestent ne sont, pour les apparaisseurs constituent une caste dans la
Taganoles, que l’expression d’une harmonie société nomade.
supérieure avec l’unité cosmogonique. Le lien C’est bien plus parce que la perte de leur
que certains nomades sont capables d’établir capacité mettrait en danger tout Longue-
avec les animaux serait considéré comme de la Ville, que par crainte de leur art, que les
magie partout ailleurs. Mais chez eux, il s’agit apparaisseurs occupent une place à part dans
simplement d’un don octroyé par la Nature, la société taganole. Chaque nomade sait que
par cette entité supérieure qu’ils nomment le les pouvoirs de ces gens-là nécessitent une
« Grand-Tout ». grande concentration et s’accommodent mal
Les apparaisseurs ne sont pas considérés de distractions.
comme des magiciens par leurs congénères.

51
L’apparaisseur

Le tintement des clefs résonnait dans l’escalier voûté qui s’enfonçait sous le quartier taganole.
Arrivé au bas des marches, l’apparaisseur Batbayr khïï Anaseg chercha dans le trousseau. La
porte renforcée de fer devant lui commandait les salles souterraines. Les yeux du magicien
étaient encore bons, mais la lumière des soupiraux suffisait à peine. Avec les matériaux
entreposés derrière le vantail, surtout du fourrage et du charbon de bois, il était hors de
question d’introduire une torche ici.
Batbayr aimait travailler dès le lever du soleil. Avec un soupir de soulagement, il trouva la
bonne clef et ouvrit la lourde porte. Le bruit de ses pas sonna dans le long couloir quand il
approcha des salles qui lui étaient attribuées. Sans même lever la tête vers le chiffre gravé dans
la brique, Batbayr sentit que c’était bien la dernière pièce dans laquelle il avait travaillé. Le
front plissé, il envoya son esprit sonder les cavités voisines. Un sourire s’épanouit sur son visage :
tout était là, et il savait qu’il pourrait invoquer leur contenu sans peine.
Dès la porte poussée, l’odeur d’herbe sèche envahit ses narines. Depuis l’ouverture vitrée, la
lumière tombait sur le volumineux tas de foin jaune. Sans plus attendre, Batbayr commença à
se concentrer sur le fourrage. Les yeux mi-clos, les mains tendues sur la masse de végétaux secs,
l’apparaisseur en percevait et en mémorisait tous les détails.
Dans un étrange dédoublement de son esprit, le magicien se revit, enfant, exécuter sa première
apparition. Il était à l’école et venait de réaliser qu’il avait oublié son crayon. L’inquiétude
de devoir s’expliquer auprès du maître le paralysait. Et soudain, son crayon s’était matérialisé
devant lui. La scène n’avait pas échappé à l’adulte qui s’était approché de lui, avait saisi le
crayon, l’avait brisé et noté l’absence de mine de graphite. Le jeune Batbayr, terrorisé, avait
vu, du coin de l’œil, son maître sourire.
– L’un de tes parents est taganole ? lui avait-il demandé.
L’enfant avait hoché de la tête sans la relever, craignant toujours la réprimande. Une douce
pression sur l’épaule l’avait rassuré.
– Batbayr, ce soir, dis à tes parents ce qu’il s’est passé. Ils t’expliqueront.
C’est à partir de ce jour-là qu’il avait pris conscience de son don et l’avait travaillé jusqu’à
obtenir ce statut si particulier au sein de Longue-Ville : Apparaisseur ! Depuis, il matérialisait,
suivant les besoins de la caravane en fourrage ou en combustible, les produits végétaux qu’il avait
gravés dans son esprit avant le départ. Comme tous les autres apparaisseurs de sa connaissance,
il était incapable de travailler sur la matière minérale. Les produits issus d’animaux tels la
viande séchée lui demandaient trop d’efforts pour que cela soit rentable et utile.
Toujours concentré sur l’amas d’herbes sèches, le magicien nota que les rayons du soleil
entraient maintenant avec un angle différent. Le Taganole prit une inspiration, fit demi-tour
et quitta la pièce. Il se sentait prêt pour ce lot-là.
Debout dans la salle vide, Batbayr ferma les yeux et se concentra sur le tas de foin qu’il
venait de quitter, à l’autre bout du couloir. Après plusieurs minutes, un scintillement apparut
au milieu de la dalle devant lui. Un volume de plus en plus précis se matérialisa. Quelques
instants plus tard, le monticule d’herbes sèches trônait au centre de la pièce. Un sourire monta
aux lèvres de l’apparaisseur : « Allez encore un lot de mémorisé. Demain, j’attaque celui de
charbon de bois ! »

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L’apparaisseur Calnayr khïï Beleneg

Premières impressions : Où qu’ il aille, Calnayr khïï Beleneg est toujours précédé du bruit de sa
canne. Sa boiterie congénitale lui donne une démarche saccadée, identifiable de loin. Âgé d’une
quarantaine d’années et d’un naturel réservé, Calnayr prend toujours le temps de la réflexion
avant de répondre ; sa main caresse alors sa barbe taillée en pointe pendant que son regard brun
scrute son interlocuteur. Toute personne s’adressant à lui se rendra compte de l’ étendue de ses
connaissances et de sa curiosité. C’est pour satisfaire cette dernière qu’ il arrive à l’apparaisseur
de prendre l’ initiative de la conversation. Lorsqu’ il sait avoir affaire à un « savant », il peut
passer des soirées complètes à l’ interroger sur tel ou tel domaine. Ses compagnons taganoles font
preuve d’une attitude déférente et protectrice à son égard.

Calnayr khïï Beleneg appartient à la caste des apparaisseurs. Les voyageurs ont par
conséquent peu de chance de le rencontrer, tant son rôle au sein de la caravane l’occupe
dès l’arrivée au bivouac. Et lorsqu’il a fini ses « invocations », les autres nomades le laissent
à son intimité et font en sorte qu’il ne soit dérangé que s’il veut bien l’être. Mis à part son
don, c’est surtout pour ses connaissances livresques que Calnayr est respecté des membres
de son peuple. Il n’est ainsi pas rare que l’archiviste taganole et le chef de la caravane le
sollicitent sur des sujets difficiles, engageant la sécurité de toute la caravane. Sa fonction
d’apparaisseur impose à Calnayr de conserver sa concentration
et donc de ne pas se disperser en futilités pendant le voyage. Il
n’est donc pas aisé de l’aborder, même après avoir rempli son
office au bivouac.

Le mage clandestin : Depuis le départ de


Longue-Ville, Calnayr est troublé. Il lui
est impossible d’en déterminer l’origine,
mais à chaque fois qu’il se concentre
pour faire apparaître les végétaux qu’il
a mémorisés avant le départ, il ressent
une force hostile à proximité. Cela ne
l’empêche pas de remplir son office, mais
il est de plus en plus persuadé qu’un mage
puissant se trouve dans la caravane et se livre
à des invocations. Ceci est d’autant plus troublant
qu’aucun passager n’a déclaré posséder de tels pouvoirs.
Et Calnayr est de plus en plus persuadé que ces pouvoirs
augmentent, alimentés par il ne sait quelle magie. Soucieux
de ne pas s’écarter de sa fonction première au sein de la
caravane, l’apparaisseur est en train de réfléchir à une ruse
pour découvrir ce mage, en utilisant les talents d’autres
habitants de Longue-Ville.

53
La jeune apparaisseuse
Elinia okhää Monameg

Premières impressions : Elinia okhää Monameg est une jeune Taganole d’ à peine vingt ans.
Contrairement à ses comparses apparaisseurs, elle n’affiche pas d’air compassé et distant. Au bivouac,
elle se trouve bien souvent au milieu de ses camarades éclaireurs ou conducteurs. Elle est même loin
d’ être la dernière à faire le pitre pour amuser les voyageurs. D’un abord facile et agréable, le ton de la
plaisanterie est celui qui a les meilleures chances de lui rendre son interlocuteur sympathique. Si l’un
des « anciens » de la caravane réussit à lui mettre la main dessus pour lui demander d’ invoquer
des matériaux, c’est en traînant des pieds et en fronçant les sourcils qu’elle le suivra.

Elinia okhää Monameg rêvait de devenir éclaireur. Hélas, elle a un


jour compris que le sort en avait décidé autrement lorsqu’elle a fait
apparaître le peigne qu’elle cherchait depuis plusieurs minutes.
Elle a bien essayé de cacher son don, mais un autre apparaisseur,
Batabyr khïï Anaseg, l’a démasquée. Depuis elle apprend, bon gré,
mal gré, son métier. Cependant elle ne désespère pas de pouvoir
concilier cela avec quelques patrouilles dans la journée. Ses pairs
tentent de lui faire comprendre que cela est impossible, mais Elinia
s’accroche à son rêve. L’appel des steppes a une influence négative sur
son efficacité d’apparaisseur. Il lui arrive de ne pas faire apparaître le
fourrage ou le combustible mémorisé ; ceci est un moindre mal,
car des apparaisseurs expérimentés connaissent aussi ce type de
« panne ». Mais il est aussi arrivé à Elinia de provoquer, malgré
elle, la matérialisation d’objets qui avaient marqué son esprit. Ceci
constitue une forme de « première » chez ceux de sa caste.

Le détournement : Le dernier incident d’apparition d’Elinia n’a


pas échappé à l’un des voyageurs, un individu à la moralité aussi
tordue que le visage. Alors qu’elle tentait, sans conviction de faire
apparaître un tas de fourrage tout en remettant sans cesse ses
cheveux derrière ses oreilles, la jeune femme a « convoqué » la
barrette d’os qui reposait dans son coffre.
Le malandrin est d’ores et déjà en train d’imaginer comment il
va pouvoir mettre le don d’Elinia à profit. Ou plus exactement
à SON profit. Mais pour cela, il va lui falloir persuader la jeune
Taganole de s’associer à lui dans des affaires plus que douteuses. Et
il faudra convaincre Elinia de quitter son peuple ou la forcer d’une
façon ou d’une autre. Le malfaiteur échafaude un plan mêlant
persuasion et coercition. Il escompte l’exécuter au prochain voyage,
quelques jours seulement après le départ de Kizar, avec l’aide de
quelques complices dissimulés à l’intérieur de la caravane.

54
IV : Le bivouac

Le jeu du semeur

Cachés derrière le fourrage, les deux enfants épiaient les deux Taganoles.
– Regarde, ils recommencent comme les autres soirs, dit la jeune Burli.
– Tais-toi ! Je veux comprendre ce qu’ils font, lui intima Tulim un garçon du même âge.
Un nomade était assis en tailleur et creusait deux rangées parallèles de huit trous dans le
sol. L’autre marchait et ramassait les gousses d’une plante qui poussait dans le campement.
Sa quête l’amena à proximité des jeunes observateurs. Lorsqu’il les vit, il s’étonna, les sourcils
froncés :
– Mais qu’est-ce que vous faites là, seuls ?
Tulim tenta d’expliquer que sa mère l’avait autorisé à jouer à cache-cache, mais le visage
cramoisi et tourné vers le sol de Burli était bien plus éloquent. Le Taganole prit chacun des
enfants par le bras et les amena près de son camarade. Devant le regard de reproche des deux
adultes, le garçonnet avoua la vérité :
– En fait, on voudrait savoir ce que vous faites tous les soirs.
– Comment ça ? interrogea le nomade resté assis, le front plissé.
– Bah vous creusez des trous, vous ramassez des graines, vous en mettez chacun une dans votre
bouche, vous jouez avec les autres, et à la fin vous enterrez la graine que vous aviez dans la
bouche et vous faites pipi dessus. C’est bizarre.
Les deux Taganoles se regardèrent. Celui qui était resté debout s’assit face à son camarade et
ordonna aux enfants à faire de même. L’index pointé vers eux, il se fit menaçant :
– Les steppes sont dangereuses, surtout la nuit, et surtout pour des enfants. On vous a parlé
des mulniths ?
Le garçonnet et la fillette, la tête baissée, opinèrent. Après un long silence, le Taganole reprit :
– Si ça peut vous faire tenir tranquilles, je vous explique le jeu du semeur.
Le regard brillant des deux enfants et leur hochement muet poussa le nomade à poursuivre :
– Ce jeu se pratique avec soixante-quatre graines de maloubié, celles que vous m’avez vu
ramasser. Elles sont soit noires, soit blanches. Mais pour ce jeu-là, la couleur ne sert à rien. On
« sème » quatre fèves dans chacun des seize trous. Le but est d’en ramasser plus que l’adversaire
en respectant les règles de déplacement des graines. Je vous montre…
Vingt minutes plus tard, les enfants, captivés par le jeu des adultes, n’avaient pas bougé et ne
virent pas arriver leurs mères au pas de charge.
– Ah vous voilà ! Est-ce que vous vous rendez-compte que nous vous cherchions partout et que
nous étions mortes d’inquiétude ?
– Mais on était là, Maman, bien sagement à regarder le jeu du semeur, répondit Tulim.
Amusés, les deux nomades regardaient les enfants se faire réprimander. Alors que ces derniers
repartaient, emmenés sans ménagement, Burli se retourna et demanda :
– Mais pourquoi vous gardez une graine dans votre bouche et que vous faites pipi dessus à
la fin ?
– Pour être sûr de retrouver des maloubiés lorsque nous repasserons dans quelques mois. Après
être passée dans notre bouche et avoir été arrosée, la graine a toutes les chances de germer.

55
Les effrayants Les effrayants ont une nouvelle portée depuis
que les nomades s’aventurent à travers la Crête
du Dragon. Au fil des années, chaque véhicule
« … ayant réussi une traversée de la redoutable
Même s’ils s’en défendent, les Taganoles sont chaîne montagneuse se voit orné d’une icône
attachés à quelques coutumes qui ne sont pas supplémentaire, à chaque fois de taille et de
loin de s’apparenter à de la superstition. Les couleur différente. Il ne fait aucun doute
« effrayants », ces dessins de diables grimaçants que, comme pour les fanions, chaque modèle
qui ornent notamment les véhicules des d’effrayant a une signification différente, mais
nomades, en sont une parfaite illustration. les nomades restent très discrets sur ce sujet.
Interrogés sur la fonction de ces Sans que l’auteur de ces lignes ait pu l’observer
figures hideuses, les nomades répondent de ses yeux, il se dit que certains Taganoles se
immanquablement qu’il ne s’agit là que de font tatouer une miniature d’effrayant à chaque
décorations propres à leur culture. Mais en fois qu’ils franchissent la chaîne montagneuse.
insistant, il s’avère que les Taganoles sont Certaines voyageuses sont catégoriques sur
persuadés que ces peintures éloignent les l’existence de ces tatouages.
créatures malfaisantes du véhicule … »
sur lequel il est peint.
Extrait du « Compendium du Voyageur
Averti »
rédigé par Athanase
Bohardu dit
« l’itinérant »

56
IV : Le bivouac

La forge de Longue-Ville travaillant le métal est étonnante pour qui


connaît la hiérarchie décroissante que les
nomades attribuent aux matières animales,
De tous les sons que l’on entend le soir au végétales puis minérales. L’aversion naturelle
bivouac, les coups de marteau sur l’enclume qu’ils ressentent pour les produits n’ayant
sont les plus surprenants. Mais si lorsqu’on jamais abrité la vie est, dans ce cas précis,
considère la quantité de véhicules de la oubliée. D’autant que le fer est travaillé avec
caravane et les contraintes qu’ils subissent, la de nombreux composés animaux (poudre
survenue d’avaries explique la présence d’une d’os, corne…). Ce traitement donne au fer
forge. En général, une réparation sommaire une résistance et une souplesse supérieure
est faite sur l’emplacement de la panne, et la et «  anoblit  » le métal du point de vue des
prochaine halte est mise à profit pour changer Taganoles.
la pièce défectueuse. L’existence d’un Taganole
Le maréchal-ferrant Atrir Goltanson

Premières impressions : Taganole par sa mère, Atrir Goltanson a hérité du


physique massif de son nordique de père, des yeux bleu acier et de la cheve-
lure blonde qui va avec. Élevé principalement par les nomades, il a malgré
tout gardé quelques manières propres à son peuple paternel : la bière est sa
boisson favorite, et le coup de poing fait partie de ses arguments pour régler
les différents. Cela ne fait pas de lui quelqu’un de désagréable, seulement
quelqu’un de respecté. Le maréchal-ferrant n’a pas la patience légendaire
des nomades. Un voyageur qui troublerait la paix de Longue-Ville aurait
des chances de trouver Atrir sur son chemin, accompagné de son collègue le
charron, ou de ses apprentis, pour le ramener au calme.
Confronté à un voyageur ayant des connaissances sur le travail du
métal, Atrir lui ouvrira les portes de sa forge sur roues et passera de
longues heures à l’ interroger. Il pourra, à mots couverts, se moquer
des craintes qu’ éprouvent les autres nomades pour les métaux.

La double ascendance d’Atrir Goltanson s’est traduite par un


goût pour le nomadisme et par une aptitude au travail du
métal. Il a acquis cette dernière lors de séjours effectués auprès
de ses oncles paternels, avec qui il a appris à forger. Depuis, il
n’a cessé de développer son art. Les nomades, tout réticents
qu’ils soient à l’utilisation de matériaux d’origine minérale,
savent que ces derniers sont indispensables à la construction
de véhicules solides et confortables.
La carriole d’Atrir se trouve toujours en fin de convoi afin
de pouvoir réparer n’importe quel attelage resté sur le
bord de la piste. L’atelier à roues du maréchal-ferrant ne
peut se confondre avec aucun autre : l’accumulation de
roues, de timons et d’autres pièces de rechange sur les
côtés du véhicule, ainsi que la présence d’une puissante
grue rotative, en révèlent très clairement la fonction.

Le sabotage : Depuis le départ, un troisième essieu vient de


céder ; et toujours sur une charrette. Atrir Goltanson n’en est
pas encore sûr, mais il soupçonne un sabotage. La cassure a
lieu à chaque fois au même endroit. Le maréchal-ferrant est
certain d’avoir inspecté le dernier essieu brisé la veille-même,
et celui-ci ne donnait aucun signe de fatigue. Avant d’alerter
le chef de caravane qui a bien d’autres préoccupations, Atrir
et quelques compagnons vont conduire une petite surveillance le
soir au bivouac. Qui pourrait avoir intérêt à immobiliser les véhicules
transportant des marchandises dans cette partie des steppes ?

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IV : Le bivouac

La menace Moltoth
L’aube baignait les éclaireurs, assis en cercle, d’une lumière orange. Derrière eux, leurs fâlteqs,
entravés, piétinaient.
À l’arrivée du chef de caravane, tous se levèrent. Des rides barraient son front.
– Bien ! commença-t-il, après un soupir. On approche du territoire des Moltoths. Il y a parmi
vous beaucoup de coureurs de steppes expérimentés, mais pour les plus jeunes, je vais vous
expliquer ce qui nous attend.
Les éclaireurs écoutaient, les mâchoires serrées.
– Dans la semaine qui vient, il est possible que nous subissions un assaut de Moltoths, ces
jeunes guerriers peinturlurés et couverts d’os. Ça se passera bien si on les détecte à temps. S’ils
se débrouillent aussi mal que d’habitude, vous allez les voir venir de loin, nous allons fermer
les volets des carrioles et des cabines, mettre tout le monde à l’abri, et après quelques échanges
de flèches et de lances, ils feront demi-tour en lançant leurs cris de guerre.
– Ça pour gueuler… se risqua un des plus anciens éclaireurs.
– Ouais… mais ne vous y fiez pas trop quand même. Ils sont jeunes, vigoureux, bien armés,
et ont des montures rapides. Heureusement, ils ne sont pas trop courageux. Alors, votre mission,
c’est de me prévenir dès que vous voyez l’ombre d’un Moltoth ou que vous entendez le tintement
d’un os. Et s’il y a une attaque, vous rappliquez. Tous ! Ce que je veux, c’est qu’aucun des
passagers ne soit blessé.
– Bah justement, les passagers… On les prévient ou pas ? poursuivit l’ancien.
– Rassurez-vous, ça fait longtemps que ça jacasse à ce sujet chez nos hôtes. Si nos kazmoths
couraient aussi vite que les rumeurs dans Longue-Ville, on aurait déjà passé la Crête du
Dragon.
Après un éclat de rire général, l’Ukhaantaï congédia ses éclaireurs. Comme il retournait vers
sa bête, les plis étaient revenus sur son front.

59
O irh jvrea jovhreao bvhe aro bvh naerbvk
zejhg erkj ghrea kjgh vakejhvaekrjhvk
aerj hvkjaerbh vkjaerbvk jreab hvkjar ehbvkra
ejhgk aerjhvklarejhvklaej hklj hk jh aeklj bkljh
k jhakj hbkj hakej hae jaek jhaek jhChapitre
k jha klj V

TALEQ
ahakl jb akjha kj aha kjh akja hk j kja k ajh a
kjh k

« Que ce soit en direction de Taleq à l’ouest La population des deux villes-étapes ne


ou de Bal’lor à l’est, l’approche d’une de ces compte pas que des nomades. Il se trouve
villes-étapes constitue un moment marquant toujours des étrangers à séjourner dans la
de l’odyssée à travers les immensités du nord. bourgade au pied de la Crête du Dragon. Il y a
L’apparition de la silhouette de la Crête du ceux qui, par peur ou pour d’autres raisons, ont
Dragon provoque chez le voyageur deux refusé au dernier moment de franchir le massif
sentiments contradictoires. montagneux et attendent le prochain passage
Le premier, le plus immédiat, est le de la ville-caravane pour retourner à leur point
soulagement. Après des semaines et des de départ. Mais il existe aussi des individus
semaines à vivre dans la promiscuité et la que leurs affaires amènent dans les environs.
rusticité des véhicules, et après des nuits de Ceux-là font l’objet d’une surveillance discrète
bivouac, l’arrivée dans la ville-étape est un mais continue des Taganoles, car la Crête du
réconfort. L’évocation de vastes baquets d’eau Dragon sert de support à des légendes que les
chaude, de repas chaque jour différents, de nomades préfèrent ne pas se voir répandre.
larges cheminées où flambe un feu toujours vif D’autres habitants ont fait le choix de venir
et de chambres spacieuses, fait briller les yeux exercer leurs talents dans cette partie reculée
de tous, y compris ceux des Taganoles les plus du monde. Pour ces soigneurs, bâtisseurs,
endurcis. mineurs, cuisiniers, charbonniers… qui ne
Mais tout cela ne suffit pas à faire oublier qu’il cherchent qu’à vivre loin de l’agitation des
ne s’agit que d’un répit avant la grande épreuve. grandes zones populeuses du sud, une paisible
C’est pourquoi un sentiment d’appréhension cohabitation avec la majorité taganole est la
saisit aussi ceux qui voient s’approcher la règle.
chaîne montagneuse. Leur profond attachement au nomadisme
Tout dans la ville-étape est lié, de près ou conduit les Taganoles à ne pas demeurer
de loin, au passage de la Crête du Dragon  : pendant plus d’un an, voire deux, dans
l’accueil des voyageurs, la guérison de ceux qui une ville. Et les deux villes-étapes ne font
ont souffert pendant la traversée, l’abri et le pas exception. Ceci donne une ambiance
soin aux bêtes, la réparation des véhicules, la particulière à Taleq et Bal’lor où la mémoire
reconstitution des réserves… commune est transmise lors des veillées devant
Même si les deux villes-étapes ont été fondées les larges cheminées. De là vient la multitude
par les Taganoles, elles ne présentent pas la d’histoires racontées sur ces deux cités, dont
même architecture. Taleq doit son aspect plus beaucoup sont bien plus vraies que ce que
austère aux immenses forêts de conifères qui prétend la rumeur.
l’entourent et aux filons d’ardoise qui courent … »
sous la montagne. Ces deux matériaux donnent
Extrait du récit de voyage « Un an dans Longue-Ville » de
à l’agglomération sa coloration binaire : ocre et Balnor Rikat
gris-bleu.

60
60
V : Taleq

La taverne du « Chaud-Gîte » région  : légumes sauvages, poissons des


torrents, graines et baies, champignons…
La salle commune est meublée de nombreuses
Plus grande taverne de Taleq, le «  Chaud tables, bancs et tabourets faits du même
Gîte  », doit son succès à la qualité de son matériau que les murs et le plancher, les
accueil et à la diversité de ses chambres. écuelles et les cuillères : le bois. L’éclairage est
La réaction du voyageur à son entrée dans assuré par des lampes à résine.
la vaste salle commune du Chaud Gîte est Le logement des hôtes se fait à l’étage. Mais
bien souvent la même  : avec un sourire de quelle que soit la chambre que le client pourra
soulagement, l’hôte se dirige vers la cheminée se payer, il se verra toujours offrir un bain
en tendant les mains. Pendant les séjours chaud par jour dans la spacieuse salle d’eau
de Longue-Ville, un feu vif y flambe en commune, et sera assuré de profiter d’un lit-
permanence. Au-delà de l’effet bénéfique que chauffé. Ces derniers reposent sur un foyer
cela provoque chez le visiteur, les flammes de pierre alimenté le soir par des pelletées de
servent à maintenir au chaud un volumineux braises, et garantissent des nuits sans crainte
chaudron de soupe aux champignons. Chaque du froid.
client de la taverne peut y puiser un bol quand
bon lui semble. Les étables de Taleq
Les amateurs de boissons plus fortes peuvent
choisir de goûter aux alcools locaux, concoctés
à partir des plantes qui prolifèrent aux beaux Le franchissement de la Crête du Dragon est
jours. Des breuvages plus classiques peuvent une épreuve que seuls peuvent entreprendre
être achetés, mais à des prix proportionnels à les kazmoths. Leur force, et surtout leur
l’éloignement de leur lieu de production. La capacité à survivre dehors, sans manger,
légende prétend que le tavernier conserve une pendant des jours et des
bouteille de kudjarat de Tahala, mais personne
n’en a jamais vu la couleur. Les plats sont eux
aussi cuisinés grâce aux ressources de la
jours, font d’eux l’animal parfait pour cette creusées derrière leurs abris.
traversée. Il arrive parfois qu’un kazmoth ait de tels
Les autres bêtes de bât et fâlteqs sont problèmes de santé qu’il ne puisse entreprendre
incapables de cheminer à travers la barrière la traversée. C’est pour cela qu’une écurie
rocheuse. À leur arrivée dans l’une des deux géante a été construite à proximité des autres.
villes-étapes, ces animaux sont confiés à des Tous ces bâtiments sont dotés d’un premier
soigneurs qui vont les héberger en attendant étage où est entreposé le fourrage. Une trappe
que Longue-Ville revienne et retourne vers permet de donner la ration quotidienne aux
les steppes. Les bestiaux retrouvent alors leurs animaux en dessous. Quant à l’eau, les petits
charrettes ou leurs cavaliers, et reprennent la ruisseaux qui descendent de la Crête du
piste. Dragon y pourvoient. Sauf en plein hiver où les
Dans l’intervalle, les animaux sont abrités soigneurs doivent briser la glace et transporter
dans de vastes écuries accolées à la paroi. Aux des seaux et des seaux.
beaux jours, ils peuvent aller s’ébattre dans les À la fonte des neiges, les écuries sont nettoyées
enclos construits en terrasse devant. Au plus pour le plus grand profit des champs autour
froid de l’hiver, les bêtes ont la possibilité de se qui bénéficient de cette fumure.
tenir au chaud dans les extensions souterraines

Recomplètement
La tasse fumante répandait d’agréables odeurs d’épices dans la salle de l’auberge, presque vide. Les
pieds dirigés vers la cheminée, le nain porta le récipient à ses lèvres, avala une gorgée, puis sourit d’aise.
La tête tournée vers le comptoir où l’aubergiste taganole essuyait la même choppe depuis deux minutes,
le petit homme lança :
– Vous êtes de bien singuliers hôtes, vous autres Taganoles. Pendant le voyage, vous vous occupez de
nous comme si nous étions des enfants à peine autorisés à faire trois pas dans les steppes. Et là, pendant
l’escale, c’est bien l’diable si l’on peut échanger deux mots avec les nomades de Longue-Ville. Où sont-
ils tous ?
La choppe trouva enfin sa place sur l’étagère. Le torchon sur l’épaule, le nomade s’adressa au nain,
les bras croisés sur le bar.
– Messire voyageur, si pour vous Taleq est un bien agréable endroit, pour ceux de la ville-caravane
c’est surtout la dernière occasion de se donner les meilleures chances de franchir la montagne sans
encombre. Prenez par exemple les apparaisseurs. Eh bien, ils sont en train de se concentrer dans les
dépôts pour que vos gouvernantes aient de quoi alimenter les feux. Et croyez-moi, ce n’est pas un détail
là-haut.
Du pouce, le tavernier désigna une direction dans son dos. Il reprit :
– Et si vous ne voyez pas les soigneurs, c’est qu’ils s’occupent des bêtes. Imaginez que le kazmoth qui
tire ou porte votre abri soit incapable de continuer.
Un frisson parcourut le dos du nain, ses mains se serrèrent sur la tasse brûlante. Le nomade poursuivit :
– Et je ne vous parle pas du forgeron qui vérifie les attelages, les équipements et tout le reste. Non,
croyez-moi, ne regrettez pas de ne pas les voir ; ils œuvrent à votre sécurité et à votre confort. Lorsque
vous les verrez réapparaître, c’est que le moment du départ ne sera plus très loin.
Moins d’une minute après cet échange, le chef des éclaireurs pénétra dans l’auberge. Après un salut
au tavernier, il se posa devant la cheminée, les mains tendues vers les flammes. Il adressa un sourire
au nain avec qui il avait échangé quelques mots les semaines précédentes. Le petit homme lui répondit
d’un hochement de tête puis contempla le feu. Son front était maintenant barré de plis soucieux.

62
V : Taleq

Les résines de Taleq Mais c’est la résine d’odläg qui représente la


vraie richesse de la région. Cette pâte brune
diffuse à la combustion un parfum capiteux ;
Malgré son isolement et l’austérité de son des savants lui confèrent même des vertus
environnement, la cité de Taleq n’est pas sans aseptiques. Son prix justifie les efforts de ceux
ressources. En plus de l’exploitation de la venus s’isoler à Taleq pour la recueillir. Il faut
nature alentour pour nourrir et chauffer ses en effet « préparer » l’odläg pendant plusieurs
habitants et ses hôtes de passage, la ville-étape années, par une taille complexe, pour qu’enfin
a appris à récolter et à exporter les résines de soit exsudée la précieuse pâte végétale. Ce
plusieurs conifères de la région. savoir-faire est maîtrisé par un clan isolé des
La plus commune de ces matières est la résine peuples de l’ouest, les Arginem, qui, au fil des
d’éclairage, utilisée dans les lampes. Elle est générations, en sont devenus les spécialistes.
recueillie en abondance au cours de l’été sur Cela vaut à ces gens un statut à part, mélange
une variété d’épicéas dont le tronc a été lacéré d’admiration pour leur habileté, mais aussi de
au printemps. La récolte ne présente aucune méfiance pour leur propension à vivre dans un
difficulté en dehors du fait que certains insectes isolement plus ou moins absolu.
à la piqûre très douloureuse sont friands de ce
produit.

63
Les terrasses se sont révélées étonnamment productives en
dehors des périodes les plus froides. Sur cet
étagement de champs et de prairies, arrosés
Longtemps, les Taganoles n’ont prêté aucun par les quelques ruisseaux qui coulent des
intérêt à l’agriculture. Mais la nécessité de montagnes, poussent de nombreuses plantes,
disposer de réserves de nourriture, de part et toutes utiles à Longue-Ville ou à Taleq. Là, ce
d’autre de la Crête du Dragon, leur ont fait sont des légumes capables d’être conservés dans
changer leur rapport à la culture des végétaux. la cendre pendant des mois. Ici, ce sont des
À Taleq comme à Bal’lor, les nomades se sont graminées dont la forte croissance, si le soleil
attaché les services de paysans du nord pour est présent, permet de faire deux récoltes de
garantir un approvisionnement suffisant à foin en une seule année. Là-encore, croissent
Longue-Ville et aux deux villes-étapes. Par de hautes tiges dont les racines donnent une
ironie d’abord puis par reconnaissance, les excellente farine.
Taganoles ont nommé ces cultivateurs les Tout autour des terrasses, les jardiniers
« jardiniers ». ont planté des arbustes adaptés au climat
À Taleq, aucune surface n’est assez plane et ni montagnard qui fournissent d’importantes
assez étendue pour y établir le moindre potager. quantités de fruits à coque juste avant le long
Aussi, les jardiniers ont bâti des terrasses qui hiver.

64
V : Taleq

Maison traditionelle

65
La poste restante ne contiennent que des informations sans
valeur commerciale, politique ou stratégique,
il peut arriver que des messages encodés soient
L’isolement de Longue-Ville et l’éparpillement confiés aux bons soins des Taganoles.
du peuple Taganole sur tout le nord du La rumeur prétend que chaque zone de
continent transforment en défi la circulation bivouac dans les steppes est équipée d’une
des messages et de l’information. Un nomade cache que les nomades utiliseraient pour leur
pourra avoir quitté Kızar où seront restées sa courrier. Mais rien, jusqu’ici, n’a confirmé ces
femme et sa fille, et revenir un an plus tard dires.
pour se découvrir veuf et grand-père.
C’est pour permettre au courrier d’atteindre
plus rapidement ses destinataires que les
Taganoles ont développé le principe de la poste
restante. Dans toutes les cités où sont établis les
nomades, est construit un minuscule
bâtiment  : la «  poste restante  », aussi
nommée «  messagerie  ». À l’intérieur
de cet édifice anodin, des boites sont
accrochées au mur. Leur répartition
répond à la même organisation que celle
des bivouacs : chaque cassette est dédiée
à une famille et se situe à proximité
de celles d’apparentés. Chacun de ces
réceptacles est gravé de motifs et de
peintures qui rappellent les couleurs de
leur clan d’appartenance.
C’est à l’intérieur du casier du chef de
caravane qu’attend le plus de documents.
Et parmi ces derniers, nombreux sont
ceux destinés à ses hôtes. Si des courriers

Drôle de boîte aux lettres


Avec de petits coups de maillet, le jeune nomade sondait les essieux des charrettes d’une main
et d’une oreille expertes. Pendant des heures, le maréchal-ferrant lui avait expliqué et montré
ce qu’il attendait de lui. Aucun doute ne devait subsister sur la capacité des attelages à passer
le Crête du Dragon.
Le Taganole, accroupi sous la carriole, avançait à petit pas ; le son clair de son outil sur le bois
rythmait sa progression sous l’arbre de roue. Parvenu à l’autre extrémité, le nomade s’apprêtait
à se redresser. Par habitude, il continuait à frapper sur le bâti du véhicule.
« Toc-toc-toc-TIC !
– Comment ça « Tic » ??? s’étonna-t-il.
Plusieurs coups sur cet endroit précis de la poutre rendirent le même son creux. Les sourcils
maintenant froncés, il explora du bout des doigts la pièce de bois. Un trou rond y était percé.

66
V : Taleq

Il fallut approcher une lampe à résine pour déceler une forme rectangulaire. Avec un clou
introduit dans l’orifice, le Taganole effaça une lamelle invisible. Libéré, le couvercle lui tomba
dans la main et révéla une minuscule cache.
Quelques minutes plus tard, le maréchal-ferrant, appelé par son apprenti, admirait la
cachette.
– Y’a pas à dire, c’est du beau boulot. Discrète. Creusée avant qu’on parte d’Kızar j’dirais.
Suffisamment près du bord pour être utilisée par quelqu’un qui s’appuierait, innocemment,
contre la carriole.
– Mais Patron, pourquoi la faire si petite ? On peut à peine y glisser une pièce. Je vois pas à
quoi ça peut servir.
– Moi j’ai ma pt’ite idée. C’est un bon endroit pour laisser un message à quelqu’un de la
caravane avec qui tu ne peux parler devant tout l’monde.
– Ah… ! Mais pourquoi ?
– Ça c’est pas d’notre ressort. Mais j’serais bien étonné que l’Ukhaantaï n’soit pas très intéressé
par ta découverte.

L’écurie roulante la traversée avec leur fâlteq. C’est pour eux


qu’a été construite l’écurie roulante. Ce haut
véhicule de trois étages n’est jamais retourné
L’aridité et le froid qui règnent sur la Crête dans les steppes depuis sa construction.
du Dragon en rendent la traversée impossible Chaque niveau est conçu autour d’un couloir
à un fâlteq. L’attachement des éclaireurs à central et de stalles de part et d’autre. Les épais
leurs montures est tel que certains d’entre murs extérieurs, bourrés de fourrage entre
eux préfèrent rester avec leur bête dans la leurs doubles parois, sont percés de minuscules
ville-étape et attendre le prochain passage de fenêtres pour donner un peu de lumière et d’air
Longue-Ville dans l’autre sens. C’est parfois aux animaux. Chaque éclaireur dort dans un
aussi pour des raisons familiales ou de santé hamac suspendu dans le box de sa monture.
(grossesses difficiles, accouchement proche, Pendant la traversée, les cavaliers ne se
blessure…) que des Taganoles se décident à consacrent qu’à leur bête, ne laissant à personne
faire un séjour au pied de la Crête du Dragon. d’autre le soin de lui apporter fourrage et eau,
D’autres patrouilleurs, pour qui le lien avec tant que les réserves ne sont pas épuisées et que
leur monture n’est pas si fort, acceptent de le gel n’est pas trop fort.
laisser leur animal aux soigneurs et traversent Même en plein blizzard, il n’est pas difficile de
la chaîne montagneuse dans un véhicule savoir où se situe l’écurie roulante. Les fâlteqs
pour reprendre leur fonction avec une autre ont bien des motifs de se faire entendre  :
monture de l’autre côté. l’ennui, la faim, le froid, la soif, et surtout la
Mais il existe des éclaireurs qui refusent ces peur. Avec raison, car, en moyenne, un animal
deux choix. Ils prennent alors le risque de tenter sur sept ne survit pas à l’écurie roulante.
L’Ukhterhi de Taleq, Foris khïï Magnahem

Premières impressions : Bel homme d’une quarantaine d’années, Foris khïï Magnahem pos-
sède un caractère très expansif. Volubile, il appuie ses dires de nombreux gestes, ce qui n’est pas
courant chez un nomade. Une soirée réussie est pour lui celle où il aura parlé avec au moins une
cinquantaine de personnes différentes. Il n’est donc pas difficile de nouer conversation avec lui et
d’apprendre qu’ il a été nommé contre son gré Ukhterhi de Taleq, qu’ il est très heureux de voir
Longue-Ville et qu’ il lui tarde de quitter ce « trou froid » pour reprendre la piste.
Malgré son ressentiment, Foris met un point d’ honneur à satisfaire tous les besoins de la ville-ca-
ravane. Il n’ économise aucun de ses efforts et paraît ne jamais dormir. Il ne cache pas sa curiosité
de savoir comment s’est déroulé le voyage jusqu’ à Taleq. Source inépuisable d’ informations sur
la cité-étape, il devient moins loquace lorsqu’on évoque des problèmes qu’ il aurait rencontrés
lorsqu’ il était lui-même chef de Longue-Ville.

Foris khïï Magnahem a été Ukhaantaï, il y a quelques années. Cela représente la meilleure
période de sa vie. Il lui tarde de reprendre les rênes de Longue-Ville. Il a vécu sa nomination
à la tête de Taleq comme une punition alors qu’il ne s’agissait que d’une décision prouvant
la foi que la tribu a en son efficacité. Et l’expérience montre que cette confiance a été bien
placée. L’absence de problèmes majeurs dans Taleq, la fourniture à Longue-Ville de tous les
moyens pour franchir la Crête et se remettre de la traversée, en sont les preuves. Mais, bien
que son entourage lui ressasse que la responsabilité de la ville-étape est, elle aussi, digne de
mérite, Foris rumine sa rancœur pendant les longues semaines d’inactivité. Et celles-ci lui
paraissent de plus en plus interminables ; d’autant qu’un
nombre croissant d’habitants de Taleq se lasse de son
humeur maussade et fuit sa compagnie.

Rumeurs et médisances: Les petits démons


intérieurs de Foris ont fini par le faire basculer
dans une paranoïa malsaine. Il est maintenant
persuadé que les Ukhaantaïs, qui passent les uns
après les autres à Taleq, sont à l’origine de son
« bannissement ». Il pense même qu’ils complotent
pour le maintenir au pied de la Crête du Dragon
jusqu’à la fin de ses jours. C’est pour cela que
Foris collecte le maximum d’informations
auprès des Taganoles de Longue-Ville ou de
ses passagers, pour prouver au conseil des
anciens que l’Ukhaantaï en titre mène la
ville-caravane à sa perte et que lui-même
mériterait d’être nommé à sa place.

68
La charbonnière de Taleq, Ermena Dollo
Premières impressions : Ermena Dollo est une femme d’une quarantaine d’années dont la peau sombre
et les cheveux crêpus indiquent qu’elle vient de bien loin et qu’elle n’est pas taganole. Dotée d’un embon-
point conséquent, son dynamisme transparaît dans chacune de ses actions. Lorsqu’elle parle, c’est vive-
ment, quand elle se déplace, c’est avec énergie, et si elle doit se battre, gare à son adversaire !
Dans la journée, Ermena se trouve sur ses chantiers, avec ses employés, une dizaine de personnes qui
travaillent dans les forêts à produire le charbon de bois indispensable à Taleq et Longue-Ville. La soirée,
après s’ être débarrassée de l’ épaisse couche de suie qui identifie tout charbonnier, Ermena aime aller dis-
cuter dans l’une des tavernes de la ville. Lorsque la ville-caravane est présente, il y a de grandes chances
de croiser le chemin de la forte femme, surtout si l’on a des histoires exotiques à raconter. Son rire à gorge
déployée permet de la localiser sans difficulté dans une taverne.

Ermena est une ancienne esclave d’un peuple de l’ouest qui a fui sa servitude et est venue se réfugier
à Taleq. Elle voue une gratitude éternelle aux Taganoles pour l’avoir accueillie sans questions et
pour lui avoir permis de refaire sa vie. C’est par respect pour ces
derniers qu’elle tempère, autant qu’elle le peut, son caractère excessif.
Mais il est difficile pour Ermena de retenir sa rage lorsque, parmi
les hôtes de Longue-Ville, elle identifie des membres du peuple
qui a exécuté son mari et sa fille sous ses yeux,
et l’a réduite en esclavage. La lueur de haine
qui brille dans ses yeux ne laisse aucun doute
sur les pulsions qui la traversent. Dans ce
cas, elle préfère rester près de ses foyers enterrés,
à surveiller la lente combustion du bois. Ses
ouvriers ont appris à ne pas trop l’approcher quand
elle a ce regard-là.

La vengeance : Comme à chaque fois que


Longue-Ville fait escale à Taleq, Ermena se
plaît à faire le tour des tavernes de la bourgade
pour discuter avec les uns et les autres. Mais
cette fois-ci, la sortie ne va pas être aussi
amusante que prévu. Ermena vient de reconnaître
les deux frères qui, vingt ans auparavant, ont
détruit sa vie en massacrant sa famille. Malgré le
grand respect qu’elle éprouve pour les Taganoles
et leurs lois sur l’hospitalité, Ermena sent une
violence incroyable bouillir en elle. Cette
fois-ci, elle va avoir bien du mal à retenir sa
vengeance. Et pour tout dire, elle est déjà
en train d’imaginer les supplices qu’elle va
infliger à ses anciens tortionnaires si elle réussit à
discrètement mettre la main dessus et les emmener
« faire une promenade dans les bois ».

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Le charpentier muet, Saltar Am’nazar
Premières impressions : Trentenaire brun à la peau basanée et aux yeux sombres, tout chez Saltar
Am’nazar indique le fils des déserts de l’ouest. Avec ses outils de charpentier pendus à la ceinture, il n’est
pas difficile de deviner sa profession. En savoir plus sur lui est par contre beaucoup moins aisé : Saltar est
incapable d’articuler le moindre son, et il ne sait ni lire ni écrire. Par contre, il a réussi à développer un
vocabulaire de mimiques et de gestes éloquents pour transmettre des informations simples. La plupart des
soirs, après le travail, on peut le trouver attablé dans telle ou telle taverne de Taleq, en attente d’un client.
Doué pour le façonnage du bois, Saltar est capable de miracles si cela implique l’utilisation d’un ciseau,
de mortaises ou d’un rabot. Malgré son mutisme, l’apparition d’un bel objet en bois, surtout fabriqué à
partir d’une essence rare, le rend volubile, à sa façon.

Saltar Am’nazar est muet de naissance. Orphelin dès sa tendre enfance, il n’a dû sa survie qu’à son
don pour le travail du bois. À partir de l’âge de huit ans, il a travaillé dans des ateliers d’ébénisterie
et de menuiserie des provinces du nord-ouest. Sa vie l’a mené jusqu’à Kızar où il a commencé
à travailler pour les Taganoles. Ces derniers lui ont proposé de venir à Taleq pour participer à
l’agrandissement de la ville-étape. Bien traité par ce peuple nomade, Saltar a accepté cette offre, que
beaucoup refusent par crainte de l’isolement et du climat. Après plusieurs années, le charpentier
mutique s’est fait sa place au milieu des nomades qui lui accordent bien plus de considération qu’il
n’en a jamais eue auparavant. Depuis peu, Saltar s’est décidé à apprendre à lire, et surtout
à écrire, pour enfin communiquer efficacement
avec les autres. Mais l’apprentissage est long
et difficile, en particulier après une dure
journée de labeur.

Chuchotemants dans la nuit : Il y a


quelques soirs, alors qu’il s’isolait pour
prier les divinités de son peuple, Saltar
a surpris une étrange
conversation. Deux
étrangers dont il
n’a pas vu le visage
mais bien entendu
les voix, chuchotaient
sur l’opportunité et les
modalités d’un meurtre
commis « après la Crête
du Dragon » au sein de la
caravane taganole. Soucieux
de ne pas être vu, il est demeuré
caché et n’a entendu que des
bribes de la discussion. Il est
néanmoins certain d’avoir bien
compris. Toute sa difficulté est
maintenant de se faire comprendre du
chef de la caravane, en toute discrétion.

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O irh jvrea jovhreao bvhe aro bvh naerbvk
zejhg erkj ghrea kjgh vakejhvaekrjhvk
aerj hvkjaerbh vkjaerbvk jreab hvkjar ehbvkra
ejhgk aerjhvklarejhvklaej hklj hk jh aeklj bkljh
k jhakj hbkj hakej hae jaek jhaek jh k jha klj
ahakl jb akjha kj aha kjh akja hk j kja k ajh a
kjh k

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O irh jvrea jovhreao bvhe aro bvh naerbvk
zejhg erkj ghrea kjgh vakejhvaekrjhvk
aerj hvkjaerbh vkjaerbvk jreab hvkjar ehbvkra
ejhgk aerjhvklarejhvklaej hklj hk jh aeklj bkljh
k jhakj hbkj hakej hae jaek jhaek jh k jha klj
Chapitre
ahakl jb akjha kj aha kjh akja hk j kja k ajh a VI

LA CRÊTE DU DRAGON
kjh k

« Alors que le départ de Longue-Ville de Kızar Les nuits de bivouac sont encore plus froides
ou de Farsan a lieu dans le bruit et l’excitation, que les journées. Le soir, le seul réconfort pour
la traversée de la Crête du Dragon débute, elle, les occupants des carrioles est de ne plus subir
dans un silence glacial. Tout au plus, quelques les chaos du sol pierreux. Lorsque le chef de
nomades décidés à braver le froid et le vent caravane donne l’ordre de stopper, chaque
viennent assister aux premiers tours de roue attelage s’avance jusqu’au précédent sans plus
de la ville-caravane. Cette haie d’honneur de détail. C’est lors de la traversée de la chaîne
silencieuse, dont les prières muettes ont toutes montagneuse que les voyageurs apprécient le
le même vœu «  Faites qu’ils réussissent à plus de voyager dans une cabine plutôt que
passer », se disloque bien avant la disparition dans une carriole  : le lent balancement du
du dernier véhicule. kazmoth et la chaleur que dégage l’animal sont
Une fois ses hôtes rassemblés autour du point préférables aux chocs et au froid.
chaud du véhicule, chaque gouvernante récite Bien que les Taganoles cherchent à franchir
un petit laïus, toujours le même. La Taganole cet endroit le plus vite possible, ils consacrent
y rappelle toutes les règles pour supporter la une journée entière à une célébration très
difficile épreuve. Après quoi, la nomade offre particulière qu’il n’appartient pas à l’auteur de
la première d’une longue série de tisanes au ces lignes de révéler. Les nomades entourent
goût sucré destinées à lutter contre la froidure. d’un secret scrupuleux le contenu de cette
L’unique route connue à travers la chaîne cérémonie empreinte de dignité et de tristesse,
montagneuse serpente tout d’abord au sein comme le montrent les visages des Taganoles
d’immenses forêts dont les arbres fournissent qui en reviennent.
une protection contre le vent. Mais la frange La seconde partie de la traversée de la
boisée dépassée, le règne minéral s’impose, Crête du Dragon peut paraître plus facile,
parsemé çà et là de rares taches vertes. car elle est plus brève et voit les conditions
Au fur et à mesure que la ville-caravane s’améliorer de jour en jour. La descente vers
progresse vers la crête, la température décroît. les steppes est plus aisée que la montée… si
Rares sont les jours où le soleil parvient à percer l’on fait abstraction des quelques fortes pentes
la masse nuageuse. Il faut que les véhicules qui jalonnent la piste. Cependant, pour les
soient collés les uns derrière les autres pour voyageurs les plus fragiles, c’est à ce moment-
que les fanions soient visibles et transmettent là que la mort menace. La fatigue accumulée
les ordres. Et l’étroitesse du passage empêche et le froid finissent par prélever leur dû sur des
que plus d’un attelage puisse avancer de front. organismes épuisés par la lutte contre l’altitude
Le chemin de pierre se transforme parfois en et le gel.
une saignée creusée dans la roche, en un slalom … »
entre des monolithes dont le sommet dépasse
Extrait du récit de voyage « Un an dans Longue-Ville » de Balnor
celui des cabines les plus hautes. Rikat

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72
VI : La Crête du Dragon

Chaleureux conseils
Le foyer grinçait au bout de ses chaînes, au rythme des creux et des bosses de la piste. Les
mouvements les plus amples projetaient le four contre son cadre avec un bruit sourd. Les mains
tendues vers la chaleur, les deux voyageuses écoutaient leur gouvernante, soucieuses.
– … je comprends votre inquiétude, mais croyez-moi. Nous faisons la traversée plusieurs fois
par an avec des centaines de voyageurs, et ce depuis des siècles. Vos enfants ne craignent rien.
– Mais il fait si froid !
– Si vous faites ce que je vous ai expliqué lorsque nous avons quitté Taleq, tout ira bien. Pas
de vêtements serrés, surtout autour des pieds ou des mains. Toujours vérifier qu’ils n’ont pas trop
chaud. Je sais, ça paraît étrange, mais ça peut arriver, encore plus avec des enfants qui bougent.
La gouvernante réussit à arracher un demi-sourire aux deux mères.
– L’humidité est pire que le froid. Si vos enfants ont transpiré, séchez-les, changez-les s’il le faut,
mais ne les laissez JAMAIS avoir froid avec un vêtement humide. C’est la meilleure recette pour
attraper le mal.
L’inquiétude revint sur le visage des deux femmes.
– Et faites-les bouger. Modérément, mais faites-les bouger. Des petits jeux, des comptines avec
de grands gestes. Et si en plus vous pouvez faire participer les plus anciens…
– Comment cela ?
– Les passagers les plus âgés sont aussi fragiles que vos enfants, voire plus. Il faut aussi veiller
sur eux. Bouger leur fait du bien à eux aussi.
Avec un soupir et les yeux au plafond de la carriole, la gouvernante ajouta :
– Au moins, avec vos enfants, je n’ai pas à les persuader qu’une bonne lampée d’alcool fort n’est
PAS un remède efficace contre le froid.

Les équipements nomades équipent leurs carrioles et leurs


charrettes de deux mécanismes différents :
• de longues et larges planches de bois
Même si les Taganoles planifient la traversée relevées à l’avant, que les nomades
de la Crête du Dragon avec le plus grand installent sous chacune des roues de leurs
soin, il arrive que les conditions climatiques véhicules et nomment « glissières ». Une
bouleversent leurs plans. Cela prend parfois fente au centre et un système de verrous
la forme de pluies diluviennes pendant les accueillent la roue et la solidarisent avec
premiers ou derniers jours du franchissement, le patin géant.
mais la plupart du temps c’est la neige qui • des carrés de bois renforcés de métal,
vient entraver la marche de la colonne. attachés les uns derrière les autres et fixés
Forts de siècles de pratique, les Taganoles autour des roues pour leur donner plus
ont créé d’astucieux équipements pour que de portance. Les Taganoles leur donnent
Longue-Ville continue à avancer malgré tout. le sobre nom de « plaques ».
Le premier est constitué de gigantesques Si les glissières n’ont d’utilité que pour la
« paniers » que les conducteurs fixent sous les traversée de la Crête du Dragon, lorsque la
pattes des kazmoths par un réseau de lanières neige surprend la caravane, les plaques peuvent
de cuir. De la sorte, les lourds animaux ne aussi être utilisées lors du passage de zones
s’enfoncent pas dans la neige, ni ne glissent. boueuses que des pluies diluviennes créent
Pour compléter ce premier dispositif, les parfois dans les steppes orientales.

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Le brûle-entrailles plus forts et avec une plus grande célérité…
Mais ce bénéfice à court terme est suivi d’un
contrecoup terrible. Une fois que le brûle-
Le brûle-entrailles est une plante qu’on entrailles a cessé d’être actif, l’être qui l’a ingéré
ne trouve que sur la Crête du Dragon. Se est épuisé. Il lui faut absolument reconstituer
présentant sous la forme d’un lichen gris, elle ne ses réserves. Pendant une semaine, l’organisme
pousse que sur les parois rocheuses strictement doit rester au repos et ne se déplacer que
exposées au sud et protégées par un surplomb. pour manger et boire. Pour une créature en
D’aspect anodin, ce n’est pas sans raison que bonne santé, cela ne met pas sa vie en péril,
ce végétal est boudé par la rare faune qui vit à en dehors d’un risque de dépendance sur le
ces hauteurs. Il contient en effet une substance moyen terme. Mais chez un être affaibli, le
qui «  accélère  » le métabolisme. Tout être recours au brûle-entrailles est le « remède de la
vivant ayant ingéré du brûle-entrailles voit son dernière chance », tant les risques de décès sont
organisme remplir ses fonctions avec une plus importants pendant la phase de récupération.
grande efficacité : un cheval courra plus vite et
plus longtemps, un guerrier assénera des coups

Dernière chance
Pour la vingtième fois de la matinée, la jeune gouvernante remonta la couverture. Non pas
que le vieil homme s’agitait dans son sommeil, mais les vibrations de la carriole faisaient glisser
la courtepointe vers le bas de la couche. Au pied du lit, la voyageuse au visage ridé fixait son
mari, le front barré de plis qui ne devaient rien à son âge. Au cours de la nuit, le sifflement
qu’émettait la poitrine du malade s’était fait plus fort, plus saccadé. La peau de l’homme était
pâle et, lorsqu’il était éveillé, ses yeux se révélaient de plus en plus vitreux.
Après un profond soupir, la gouvernante se leva, s’approcha de la vieille femme qu’elle aida
à se lever. Une main sur la corde qui courrait au plafond, la nomade guida la passagère âgée
vers la pièce contiguë. Une fois la porte refermée, la Taganole lui annonça d’une voix douce :
–  Son état s’aggrave. Mais s’il pouvait tenir encore quelques jours, j’ai bon espoir qu’il se
rétablirait pendant l’escale à Bal’lor. Ce qu’il faut, c’est qu’il s’accroche jusqu’à ce que nous
sortions de la Crête.
En silence, la vieille femme opinait du chef, son regard implorant tourné vers la gouvernante.
– Il existe un remède pour lui donner, momentanément, la force de tenir. Mais passé trois ou
quatre jours, la nature réclamera son dû. Et là, il vaudra mieux être arrivés.
Ses yeux humides rivés dans ceux de la Taganole, la voyageuse inspira puis soupira longuement.
Sans un mot, elle donna son assentiment d’un nouveau hochement de tête.
Aussitôt la gouvernante porta sa main au bijou d’os qu’elle portait sous ses vêtements. Elle
resta ainsi, le regard dans le vague, pendant une dizaine de secondes. Après quoi, elle revint à
sa passagère.
– Retournez auprès de votre mari. On m’apporte de quoi confectionner la décoction.
Une poignée de minutes plus tard, l’époux de la gouvernante pénétrait dans la carriole et lui
remettait un amas de lichen fraîchement cueilli. Les sourcils froncés, il demanda :
– Du brûle-entrailles ! Il va si mal que ça ?
Un lent oui de la tête fut la seule réponse de la Taganole.

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75
Hommage au Grand-Tout

– Qu’est-ce qu’il se passe encore ? maugréa le guerrier au moment où le kazmoth qui portait
leur cabine s’arrêta.
D’un geste vif, l’homme en armure de cuir rejeta les couvertures qui couvraient ses jambes
et se leva de son siège. De grande taille, sa chevelure brune frôlait le plafond de l’habitacle.
Ses talons claquèrent sur le plancher de bois quand il traversa la pièce. À travers la fenêtre, il
scruta l’extérieur. Il ne lui fallut pas longtemps pour repérer le conciliabule de Taganoles non
loin ; leur discussion était ponctuée de mouvements de bras dans la même direction.
Les yeux du condottiere s’arrondirent lorsqu’il reconnut leur gouvernante dans le groupe.
S’adressant à son voisin de fauteuil, un vénérable professeur d’Omnia, le guerrier s’offusqua :
– Comme si ça n’était pas assez long et ennuyeux comme ça. Voilà qu’on nous laisse en plan
au milieu de nulle part. Même notre gouvernante nous a lâchés.
Les sourcils froncés, le sage de la ville-université se leva avec effort et vint observer. Lorsqu’il
vit le groupe de Taganoles se déplacer en colonne et se rassembler autour d’une étendue d’herbe
rase — une rareté à cet endroit — le savant partit d’un petit rire aigu.
– Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle, grogna le gaillard à ses côtés.
Avec un tapotement sur sa manche de cuir, l’érudit lui répondit :
– Ce que vous voyez là, jeune homme, c’est un hommage religieux.
– Une prière ? Autour d’un carré d’herbe ?!
– Les Taganoles vénèrent la vie par-dessus tout. Ils lui donnent le nom de « Grand-Tout ».
Et lorsqu’ils peuvent contempler la vie dans un milieu aussi minéral et mort que la Crête du
Dragon, ils y voient la preuve que rien ne peut surpasser ce en quoi ils croient.
Le guerrier, une moue de doute accrochée aux lèvres, continuait d’observer les nomades,
recueillis autour de l’étendue verte. Lorsqu’il nota que leur gouvernante se penchait et caressait
l’herbe, il haussa les épaules, se retourna et murmura :
– ‘Sont vraiment pas comme nous, ces gens-là. Enfin, tant qu’ils nous amènent à bon port…

Le triste octroi

Le vent hurlait contre les volets des véhicules. À l’intérieur de la cabine, les voyageurs
échangeaient des questions et émettaient des hypothèses tout en guettant le retour de leur
gouvernante. Pour la première fois depuis le début du voyage, cette dernière ne se trouvait pas
au milieu de ses hôtes et l’inquiétude gagnait petit à petit.
– Mais c’est insensé. Nous voilà, en plein milieu de la Crête et au mitan de la journée, à
attendre je ne sais quoi alors que nous ferions mieux d’avancer.
Le marchand joufflu pestait et gesticulait tant que l’épaisse fourrure qui couvrait ses jambes
tomba au sol avec un bruit mat.

76
VI : La Crête du Dragon

– Ayez confiance ! lui répondit son voisin, un maigre cinquantenaire au regard doux. Les
Taganoles nous ont avertis de cette longue halte. Il s’agit d’un rite important pour eux. Et puis
quoi, la gouvernante de la carriole d’à côté vient nous voir toutes les heures. Nous ne sommes
pas abandonnés.
Un ronchonnement incompréhensible fut la seule réponse du marchand. Autour d’eux, les
autres voyageurs prenaient leur mal en patience avec, quelquefois, un regard vers le désert
blanc à l’extérieur. De temps à autre, l’un d’entre eux allait se servir une tasse de tisane,
emplissant la pièce d’odeurs d’épices et de miel.
Sur la vaste étendue enneigée, la procession des Taganoles suivait la vieille femelle kazmoth.
L’animal avançait à pas lourds, guidé par sa conductrice, une nomade d’à peine vingt-cinq ans.
Les larmes infiltraient un goût de sel dans la bouche de cette dernière. Avec des paroles douces,
elle encourageait la bête à avancer malgré la neige, malgré la morsure du froid. Accompagnés
du seul crissement de la neige, les nomades suivaient la large trace, des paniers aux bras, de
volumineux sacs sur le dos.
Après deux heures de marche, la jeune conductrice fut la première à arriver près de l’étrange
construction : un cercle de pierres oblongues de la taille d’un homme, entourant une immense
dalle de granit déneigée. Et, au centre, attendait une vingtaine d’êtres humanoïdes revêtus de
fourrures. Si elle n’avait pas déjà assisté à cette cérémonie, la nomade aurait pu être terrorisée.
La taille des individus, presque le double d’un humain « ordinaire », leur faciès brutal aux
arcades et aux mâchoires proéminentes, avaient de quoi effrayer. Mais ce qui occupait l’esprit
de la jeune femme, c’était que son animal ignore jusqu’au dernier moment ce qui l’attendait.
Arrivés aux bords de la dalle, les Taganoles s’arrêtèrent, silencieux. L’Ukhaantaï franchit
le cercle et vint se placer au centre. Un des géants, le seul muni d’un long bâton sculpté, le
rejoignit. Les deux chefs se saluèrent d’une inclinaison du torse. Puis, d’un geste du bras, le
nomade enjoignit ceux qui l’accompagnaient à déposer leurs présents sur l’aire de pierre. Ceci
fait, les Taganoles refluèrent.
La conductrice savait que c’était à son tour de pénétrer le périmètre, accompagnée du présent
suprême, celui qui achetait le droit de franchir la Crête du Dragon aux géants, au peuple des
glaces. À côté d’elle, la femelle flairait la nourriture qui se trouvait sur le sol. Le jeune nomade
étouffa un rire mêlé d’un sanglot.
– Jusqu’au dernier moment, ta seule préoccupation aura été la nourriture.
Puis elle inspira longuement et franchit le cercle. Avec douceur, elle incita le kazmoth à la
suivre. Face à elle, le géant l’attendait, la main posée sur le manche de son imposant coutelas.

77
Clause secrète assurent une forme de protection à la colonne
nomade. Bien sûr, cet accord ne s’est pas fait
sans contrepartie. Au fil des ans, les géants
De tous les secrets dont les Taganoles entourent en ont légèrement modifié les termes, mais il
Longue-Ville, le mieux gardé est sans aucun s’agit toujours de nourriture  : de nombreuses
doute l’accord scellé entre les nomades et le denrées auxquelles s’ajoute immanquablement
peuple des glaces. C’est précisément ce marché un kazmoth.
qui est a permis à la cité-caravane de franchir la Ce dernier point est celui qui coûte le plus aux
Crête du Dragon. nomades tant ils sont attachés à leurs animaux.
Il y a plus d’un siècle, un Ukhaantaï téméraire, Les Taganoles ont plusieurs fois tenté d’offrir
Olgeg khïï Avanasiev, a entrepris de rencontrer une quantité de nourriture équivalente à celle
des représentants du peuple des glaces, ces que représente l’énorme bête de trait. Mais le
géants dont il se disait qu’ils habitaient la peuple des glaces est intransigeant sur ce point ;
chaîne montagneuse. De nombreuses rumeurs il faut qu’un kazmoth vivant leur soit livré à
couraient sur ces créatures de deux à trois chaque passage. Comme si les géants l’utilisaient
toises de haut, au visage rude et aux manières pour une cause primordiale à leurs yeux.
frustres. Certains prétendaient qu’il s’agissait
de monstres interdisant le franchissement de Le bleu-givre
la Crête, d’autres assuraient que ces créatures
étaient bienveillantes et protégeaient les
voyageurs. Une chose était certaine : ces géants Le bleu-givre est le nom donné par les
existaient bien, et ils se déplaçaient dans la Taganoles à un arbre extrêmement rare de la
chaîne montagneuse sans apparente difficulté. Crête du Dragon et, par extension, à l’onguent
La rencontre entre Olgeg et le peuple des glaces qui en est tiré.
a été facilitée par la présence des Taganoles à Bien après les dernières forêts traversées
Bal’lor depuis des siècles. De loin en loin, des par Longue-Ville, dans les grandes étendues
habitants de la ville-étape disaient avoir croisé de pierre et de neige, se dressent parfois de
les géants vêtus de fourrures dans les forêts minuscules bosquets d’une dizaine d’arbres.
alentour, sans que ces derniers se soient montrés Ces conifères sont de petite taille —  ils ne
ni agressifs, ni amicaux ; tout au plus les êtres dépassent jamais trois toises — et portent sur
humanoïdes s’étaient-ils éloignés après un geste leurs branches des aiguilles bleues. Ce sont
du bras, qui ressemblait autant à une menace ces épines qui contiennent le principe actif du
qu’à un salut. bleu-givre.
Animé par son âme d’explorateur, et aussi Sitôt cueillies, les aiguilles sont placées dans
par la volonté d’ouvrir une route vers l’ouest, des pots scellés, à l’abri de la lumière. Ainsi elles
l’Ukhaantaï a entrepris de rencontrer les géants. restent utilisables pendant plusieurs lunaisons.
À force de patience puis de diplomatie, de Lorsqu’elles sont écrasées, ces minuscules
discussions et de cadeaux, Olgeg khïï Avanasiev feuilles forment une pâte très froide à l’odeur
a été accepté comme interlocuteur par ces mentholée, dont les vertus apaisantes et
habitants de la Crête du Dragon. Après des cicatrisantes sont utilisées pour guérir les
palabres rendus longs par le parler et les manières brûlures. Mais l’efficacité du bleu-givre est telle
austères des géants, Oleg a fini par obtenir ce qu’il faut le manipuler avec des gants adaptés,
qu’il désirait  : l’assurance que le peuple des faute de quoi des gelures apparaissent très vite
glaces ne s’opposerait pas à la traversée de la sur les doigts.
chaîne montagneuse par les nomades et leurs Les Taganoles, de peur de voir les boqueteaux
véhicules. En réalité, l’Ukhaantaï a obtenu bien de bleu-givre disparaître en raison du zèle de
plus puisqu’il s’est avéré que les géants, qui voyageurs botanistes ou alchimistes, gardent un
patrouillent la Crête du Dragon depuis des éons, secret jaloux sur ce végétal.

78
VI : La Crête du Dragon

Les freineurs

La moitié des véhicules avait déjà franchi l’escarpement, mais le chef de la caravane n’était pas
rassuré pour autant. Il ne le serait que lorsque le dernier attelage, celui du maréchal-ferrant, serait
parvenu sain et sauf en bas de l’abrupte côte.
En attendant, l’Ukhaantaï observait les manœuvres prudentes des conducteurs et le ballet minutieux
des freineurs. Les cabines, bien arrimées sur leur bête ne posaient, elles, pas de soucis ; mais les véhicules
à roues, c’était autre chose ! Avant l’obstacle, chacune des carrioles était vidée de ses occupants, malgré
le froid, malgré le vent. Et aucun passager ne se plaignait de cette mesure lorsqu’il voyait la pente dans
laquelle s’engageait le véhicule. Et pour les charrettes, eh bien, on y laissait la marchandise !
Après une dernière vérification de son attelage, le conducteur remonta à son poste et guida son animal
dans le dévers. Dans le même temps, quatre Taganoles, les « freineurs », se positionnèrent auprès de
chacune des roues, un étrange outil en main : un bloc de bois massif et triangulaire emmanché au
bout d’une perche. Pendant tout le temps de la descente, ces quatre hommes se tiendraient prêts à poser
leurs cales devant les roues, au moindre commandement du conducteur. De la sorte, si ce dernier
sentait que son animal ne pouvait plus retenir sa charge ou qu’il voulait simplement le laisser souffler,
il demanderait aux freineurs de bloquer le véhicule avec leurs cales.
Pendant toute la descente, chacun resta concentré sur sa tâche. Les seuls sons furent le souffle puissant
du kazmoth, la voix apaisante de son conducteur, les grincements des essieux et des roues, et les
bruits de cuir du harnais. Arrivé en bas, l’attelage poursuivit sa route pendant quelque temps avant
de se garer sur la zone de bivouac, hors de l’axe du périlleux chemin. Les voyageurs, descendus par
un raidillon parallèle à la piste, réintégrèrent leur carriole. Seul l’un des passagers, trop faible pour
entreprendre cette descente à pied, manquait à l’appel. Les Taganoles finissaient de le transporter, au
moyen d’une chaise à porteur sommaire composée d’un fauteuil posé sur deux branches.
Les freineurs étaient déjà remontés et attendaient le véhicule suivant. Le chef de la caravane serra
les mâchoires lorsqu’il vit arriver le maître nain, celui-là même qui ne ratait jamais une occasion de
poser de dérangeantes questions.
– Bonjour maître Ukhaantaï. Dites-moi ! Malgré toutes vos précautions, ça n’arrive jamais qu’un de
vos monstres trébuche et aille se fracasser en bas avec son chargement ?
– Non, jamais. On prend assez de précautions pour ça, rassurez-vous.
Le Taganole espérait que sa voix avait sonné avec la plus parfaite sincérité. Dès le nain engagé dans
le raidillon, l’Ukhaantaï échangea un regard avec le maréchal-ferrant qui l’avait rejoint. D’un lent
hochement de tête, ce dernier félicita en silence le chef de caravane pour avoir menti avec autant
d’aplomb.
Quatre heures plus tard, le dernier attelage était en bas. Tout s’était bien passé. Avant de rejoindre le
bivouac, l’Ukhaantaï eut un ultime regard vers la saignée qui barrait la côte et soupira :
– Et dire qu’il va falloir la remonter dans quelques mois !

79
La petite curieuse, Ordanïa khïï Meleg

Premières impressions : Petite brune aux pommettes saillantes, Ordanïa khïï Meleg
est une Taganole de quinze ans que tous les habitants de Longue-Ville connaissent. Elle
fait en effet partie de ces jeunes nomades qui travaillent à la cuisine roulante. Son rôle
est d’apporter des hottes remplies de nourriture chaude aux véhicules qui en ont besoin.
Chacun a pris l’ habitude de voir cette jeune fille très discrète se faufiler dans les escaliers
des carrioles ou accrocher son fardeau au bas d’une corde lancée par la gouvernante d’une
cabine. Toujours souriante, Ordanïa est souvent félicitée pour la propreté de sa tenue et
le soin qu’elle y apporte.

Ordanïa khïï Meleg est la troisième fille d’un couple de cuisiniers taganoles qui
officie dans la « roulante », la carriole dédiée à la cuisine. Dès son plus jeune âge,
Ordanïa a grandi dans la ville-caravane. Rien d’étonnant donc à ce qu’elle en
connaisse les habitudes et les recoins. Depuis des années, ses parents l’envoient
porter de la nourriture d’un bout l’autre de la caravane, au point qu’elle sait, presque,
devenir invisible. Bien qu’elle n’ait jamais été surprise à papoter en chemin lorsqu’elle
effectue ses livraisons, ses parents se plaignent depuis quelque temps des délais
qu’Ordanïa prend pour aller et revenir de certaines cabines ou carrioles.
En réalité, Ordanïa a développé en secret un goût malsain pour la curiosité. Dès
qu’elle le peut, c’est-à-dire lorsqu’elle est sûre de ne pas se faire prendre, elle va visiter
les bagages sans surveillance des passagers. Il lui arrive alors de passer plusieurs
minutes à contempler telle robe magnifique ou tel bijou. Mais Ordanïa ne vole
jamais rien, car son éducation l’a bien imprégnée de cet interdit.

Étrange permutation : Il y a quelques jours, Ordanïa a fait une très singulière


découverte. Une fiole de cristal ciselé et un poignard de grande qualité, qu’elle avait
déjà observés dans une autre voiture, se trouvent maintenant dans un coffre différent
à l’autre bout de la caravane. Grâce à quelques questions anodines, la jeune Taganole
a découvert que les deux « propriétaires » ne se rencontraient jamais. L’instinct
d’Ordanïa lui susurre que quelque chose d’anormal est en train de se passer et qu’elle
devrait en parler à ses parents ou à l’Ukhaantaï. Mais il faudrait alors avouer son
« petit défaut ». En attendant, elle surveille aussi discrètement qu’elle le peut ces deux
voyageurs qui déploient un soin minutieux à ne jamais se croiser.

80
Le pisteur des neiges, Olig okhää Effegen
Premières impressions : Grand gaillard aux cheveux blonds et aux yeux bleus, Olig okhää Effegen
ne peut renier le sang des peuples du nord qui coule dans ses veines. Ce n’est pas pour rien qu’ il
est l’ éclaireur dont le fâlteq est le plus imposant. Personnage toujours souriant, son caractère très
démonstratif le pousse parfois à relever des défis idiots, surtout lorsqu’ il a trop bu. Sans que l’on sache
si c’est à cause de leurs origines communes ou parce qu’au sein la caravane c’est celui qui a le plus
de chances de l’ égaler en force, Olig apprécie la compagnie du maréchal-ferrant. Cela ne l’empêche
néanmoins pas de discuter avec d’autres nomades ou voyageurs. Surtout s’ ils lui offrent à boire !
À l’approche de la Crête du Dragon, le tonitruant éclaireur devient moins loquace, plus sérieux. Dès
le départ de Taleq ou de Bal’ lor, il passe ses journées aux côtés du chef de caravane qui se repose sur sa
connaissance des immensités enneigées pour guider Longue-Ville « de l’autre côté » en toute sécurité.
C’est en effet Olig qui conseille l’Ukhaantaï sur la route à suivre lorsque la neige a recouvert la piste.
Et dans les passages dangereux, c’est aussi lui qui s’avance pour souffler dans un grand cor dont le rôle
est de déclencher des avalanches préventives.
Dès l’arrivée à la ville-étape, Olig retrouve sa verve et arrose abondamment la réussite de la traversée.
Mais il n’aime pas parler du passage de la Crête à des étrangers.

Olig okhää Effegen n’est taganole que par sa mère.


Bien que n’ayant que rarement
vécu dans les contrées
nordiques d’où vient
son père, décédé depuis
longtemps, Olig possède
un sens instinctif
de la neige et de la
montagne. Il sait quand
elle est sûre et quand
elle prépare une traîtrise.
Éclaireur passable dans les
steppes, il est conscient de sa
médiocrité et accepte bien volontiers
d’être binômé avec des éclaireurs plus
« affûtés ». En dehors de la Crête du
Dragon où il se sait utile voire indispensable, et donne le
meilleur de lui-même, il conduit sa vie « en dilettante ».
Olig fait sans aucun doute partie de ceux qui causent le
plus de soucis au chef des monteurs de fâlteqs.

Un sale pressentiment : Depuis la cérémonie avec le


peuple des glaces, Olig est soumis à une sensation de
malaise qu’il ne peut expliquer. Rien dans ce qu’il « lit » dans
la montagne ne lui signale un danger pour la caravane. Mais il reste persuadé que cette fois-ci, la
traversée ne va pas se passer aussi bien que les autres fois. Et il est habité par l’impression d’être
observé en permanence.

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Corvée de neige

Avec agilité, Ivgihi se laissa glisser jusqu’au sol le long de la corde qu’il venait de dérouler
depuis la porte arrière de la cabine. L’adolescent taganole récupéra les deux grands récipients
de cuir accrochés autour de son cou puis s’éloigna de la colonne de kazmoths. Il avait en point
de mire la vaste étendue de neige où il pourrait remplir ses seaux.
Cinq minutes plus tard, il était de retour, livide. Lorsqu’il passa devant la cabine d’où il était
sorti, le conducteur, son père, le héla :
– Eh Ivgihi, tu vas où comme ça ? Ta mère attend après la neige pour cuisiner.
Le garçon tourna un regard troublé vers son père.
– Je dois montrer quelque chose à l’Ukhaantaï.
Et sans demander son reste le jeune nomade continua vers l’avant de la caravane, ses récipients
de neige toujours au bout des bras.
Lorsqu’il vit le visage de l’adolescent, le chef de la caravane comprit qu’il s’agissait de quelque
chose de grave. Ivgihi n’était pas du genre émotif, mais là il semblait choqué. L’Ukhaantaï
échangea quelques mots avec le conducteur de son kazmoth, se saisit d’un lien de chanvre et
descendit jusqu’au sol. Arrivé près du garçon, ce dernier se mit à parler à toute vitesse.
– J’étais parti ramasser de la neige pour la cuisine. Au début, j’ai juste vu des traces de pas.
Après, il y eu les taches de sang. Et puis ça…
Du menton il désigna l’un de ses seaux. Le chef de la caravane se pencha sur le récipient. Ses
yeux se froncèrent lorsqu’il remarqua le morceau de parchemin qui dépassait. Avec précaution,
il le souleva. Le document était enroulé, maintenu par un riche ruban rouge et scellé de cire
carmin. Mais ces détails étaient insignifiants par rapport à la main droite tranchée qui serrait
le rouleau de papier. Celle-ci appartenait à un homme ; parfaitement manucurée et ornée de
riches bagues. D’un geste rapide, l’Ukhaantaï arracha le feuillet et replongea le macabre reste
dans la neige ; inutile que les passagers voient cela. Puis il rompit le sceau et déroula le vélin :
un plan détaillé des environs indiquait l’emplacement de ce qui ressemblait à une construction
enterrée. Et en bas, d’une écriture sinistre et maladroite avec un liquide qui avait toutes les
apparences du sang, deux mots : « Au secours ! »

Sous escorte

Tenaillés par la faim, les kazmoths tiraient et portaient leur charge avec apathie. Leur dernier
repas, grâce soit rendue aux apparaisseurs, remontait à cinq jours auparavant. Les sens en
éveil, le pisteur des neiges surveillait le chemin empierré et ses abords, en avant de la caravane.
L’impossibilité d’avoir recours aux fâlteqs était compensée par la lenteur de la colonne et la
relative solitude de la Crête du Dragon. En dehors de quelques cris d’animaux, de sifflements

82
VI : La Crête du Dragon

de rapaces au-dessus, tout indiquait que Longue-Ville avançait dans un désert minéral. Avec
un frisson, le Taganole remonta son col de fourrure.
La lente descente vers les steppes orientales était marquée par la réapparition du brouillard.
Cela rendait plus difficile la lecture de la piste. Même dans les lignes droites, il était impossible
de savoir ce qui se trouvait au-delà de cinquante toises. Sur le front du pisteur, de petites rides
d’inquiétude étaient apparues alors que la route s’engageait entre deux masses rocheuses. À
chaque fois qu’il avançait dans un lieu susceptible de dissimuler une embuscade, le nomade ne
pouvait s’empêcher d’imaginer le pire.
Depuis une quinzaine de minutes, la colonne slalomait entre les blocs de pierre. Soudain,
le pisteur brandit son poing fermé, ce qui fit stopper le premier véhicule de la caravane  :
une tache de sang maculait le sol, et ses narines venaient de détecter une odeur de saleté, de
sueur animale. Aussitôt furent affichés les fanions de halte et de mise en garde. L’Ukhaantaï
ne mit pas longtemps à le rejoindre. Ensemble, ils inspectèrent la piste plus avant. Ce qu’ils
découvrirent ne les rassura pas : d’autres taches de sang, un cimeterre de mauvaise facture,
des flèches empennées de noir. Les nomades étaient en train d’inspecter ces traces de combat
lorsqu’un coup de sifflet retentit. La tête tournée vers l’origine du bruit, les deux hommes
virent apparaître, sur un surplomb, un membre du peuple des glaces. Le géant leva la main
pour les saluer. Puis il souleva son autre bras. Au bout pendaient trois têtes d’orcs d’où un sang
noir gouttait encore. Avec un sourire carnassier, il
fit un signe aux nomades qu’ils pouvaient y
aller, que la voie était libre. Avec un calme
qu’il espérait aussi naturel que possible, le
chef de la caravane salua puis revint vers
les véhicules. Les lèvres serrées, il ordonna
à voix basse :
–  Pas un mot aux passagers. Ils
n’ont pas besoin de savoir ce
qui traîne dans les parages.

83
O irh jvrea jovhreao bvhe aro bvh naerbvk
zejhg erkj ghrea kjgh vakejhvaekrjhvk
aerj hvkjaerbh vkjaerbvk jreab hvkjar ehbvkra
ejhgk aerjhvklarejhvklaej hklj hk jh aeklj bkljh
k jhakj hbkj hakej hae jaek jhaek jh Chapitre
k jha klj VII
ahakl jb akjha kj aha kjh akja hk j kja k ajh a
kjh k
BAL’LOR

«  Bal’lor, la cité construite sur les flancs forêts qui l’entourent. Cette richesse n’est
orientaux de la Crête du Dragon, doit elle pas tant due à leur étendue mais surtout à la
aussi son existence à Longue-Ville. Sans cette variété des espèces qui les composent. Alors
connexion avec le « reste du monde », rien ne que Taleq n’est environnée que de conifères,
permettrait à une agglomération aussi isolée la cité orientale est entourée de dizaines et de
de survivre. Cependant, il serait faux de ne dizaines de variétés d’arbres, dont certaines
considérer Bal’lor que comme une ville-étape. fournissent des bois aux propriétés rares et
Son climat étant plus doux et plus arrosé que recherchées. La construction d’une scierie et
celui de sa jumelle du versant ouest, sa faune et le développement d’un commerce dédié à ces
sa flore fournissent à cette ville des ressources essences d’exception sont les conséquences
qu’elle a su mettre à profit au fil des siècles. naturelles de ce potentiel. Ce négoce explique
Bal’lor a en effet été fondée bien avant Taleq. pourquoi Longue-Ville s’agrandit de quelques
La cité orientale a longtemps été la destination charrettes à chaque fois qu’elle retourne vers
finale de la caravane taganole. Il a fallu, pour l’est depuis Bal’lor et pourquoi la proportion
qu’elle cesse de l’être, que les nomades trouvent de Taganoles est moindre dans cette cité qu’à
un moyen de franchir la Crête, notamment Taleq. Les Taganoles excellent dans l’art de
par une alliance avec le peuple des glaces. franchir de grandes distances avec leurs bêtes,
Bien sûr, Bal’lor abrite tout ce qui est nécessaire mais ils font de bien piètres bûcherons.
à Longue-Ville pour se préparer à la traversée La région abrite aussi une faune qui n’est que
de la redoutable chaîne montagneuse, ou la très partiellement connue, tant elle a très peu
remettre en condition, elle et ses habitants, été observée. En dehors de quelques coureurs
après l’épreuve : des tavernes, des écuries, une des bois intrépides… et chanceux, rares sont
maladrerie, des entrepôts, de quoi réparer les ceux à pouvoir décrire les animaux qui vivent
attelages, une poste restante… et un cimetière. là. Cependant, quelques érudits semblent
La ville-étape abrite aussi un lieu avoir trouvé de quoi satisfaire leur soif de
emblématique de la culture taganole  : une connaissance et effectuent de réguliers séjours
volière. Quiconque connaît la ferveur des à Bal’lor.
nomades pour la chasse au vol dans les steppes Le climat plus doux et plus arrosé du versant
orientales comprendra l’importance que est donne à Bal’lor son architecture si typique,
revêt ce bâtiment pour les Taganoles. La joie avec ses toits pentus, dessinés pour ne pas
d’un nomade de retrouver son ou ses rapaces accumuler de trop grandes masses de neiges,
n’a d’égale que celle d’un monteur de fâlteq et ses ruelles taillées pour évacuer l’eau lors de
lorsqu’il récupère son animal après des mois fortes pluies ou à la fonte des neiges.
de séparation. … »
Bal’lor possède, en outre, d’autres atouts
Extrait du récit de voyage «  Un an dans Longue-Ville  » de
conférés par son environnement. Au premier
Balnor Rikat
rang de ces avantages, les très prolifiques

84
84
VII : Bal’lor

Le témoin de passage le mysticisme dont les Taganoles entourent


certains objets  ; le bijou, que des nomades
portent et utilisent pour conserver «  le lien  »
Il existe chez les Taganoles une tradition liée avec un proche, en est une preuve. Mais le
au franchissement de la Crête du Dragon. témoin de passage est aussi une marque de
Toute personne qui a effectué cette traversée reconnaissance que ce peuple itinérant offre à
se voit remettre par le chef de la caravane une ses hôtes pour avoir « partagé » sa vie de voyage.
mince pièce de bois ouvragée, gravée à son
nom  : le témoin de passage. La maladrerie

Ses larges fenêtres tournées vers le sud-


est, la maladrerie se situe à la périphérie
de Bal’lor. Ce lieu est conçu pour
accueillir les voyageurs de
Longue-Ville que la traversée de
la Crête du Dragon a épuisés.
Dans cet établissement, les
plus fragiles ont les meilleures
chances de retrouver suffisamment
Cet objet peut être porté de santé pour pouvoir reprendre le voyage.
en collier, en bracelet, à Le calme et le silence prévalent dans ce long
la cheville, ou pas du tout, bâtiment. La blancheur éclatante des murs
à la convenance de son nouveau propriétaire. des chambres vise à offrir un maximum de
Le témoin a la forme de deux plaquettes lumière aux pensionnaires de la maladrerie. Les
sculptées dans la même pièce de bois. Lors Taganoles qui travaillent en ce lieu mettent en
de la cérémonie où l’Ukhaantaï, ou un autre œuvre de nombreuses thérapies, et l’exposition
taganole désigné par ce dernier, remet l’objet à aux rayons du soleil en est une. Le repos, des
son porteur, il sépare les deux pièces jumelles et infusions, des bains chauds, des massages et
prononce la phrase rituelle : « Dorénavant, une des repas adaptés font aussi partie des soins
part de vous existera ici ». La seconde partie de prodigués.
l’amulette est ensuite fixée au mur du préau où Parmi les occupants de ce bâtiment, on
se déroule la cérémonie. Cet édifice sert aussi trouve immanquablement les voyageurs qui
de lieu de recueillement pour les croyants qui ont reçu une décoction de « brûle-entrailles »,
souhaiteraient remercier leurs dieux de leur ce tonifiant très efficace à court terme mais qui
avoir permis de traverser sans encombre. Les exige ensuite un repos absolu à l’organisme qui
plus dévots érigent même des autels, laraires et en a bénéficié.
autres édicules alentour. Les voyageurs ayant L’affection la plus courante dont souffrent
déjà franchi la Crête ne reçoivent pas un second les patients de la maladrerie est l’engelure. Les
témoignage mais ne manquent jamais d’aller Taganoles, forts de leur expérience, possèdent
vérifier que leur nom orne toujours le mur du contre ces blessures aux extrémités de nombreux
préau. Lorsqu’il n’y a plus de place pour de remèdes, utilisés selon la gravité, la localisation
nouvelles plaquettes, les plus anciennes sont et l’âge de la personne touchée. Les nomades
décrochées mais soigneusement conservées demeurent très discrets sur ces onguents, tant
dans des présentoirs à l’aspect de livres épais et sur leur composition que pour dissimuler qu’ils
volumineux, archivés dans des coffres scellés à les utilisent aussi pour leurs animaux. Certains
ce même bâtiment. voyageurs supportent mal l’idée de recevoir le
L’existence de cette tradition s’explique par même traitement qu’un kazmoth.

85
86
VII : Bal’lor

Le cimetière tombes y sont rares et les dates, gravées dans


la pierre ou le bois, sont espacées de plusieurs
années. Le cimetière de Bal’lor, comme celui
Il est un endroit à Bal’lor sur lequel les de Taleq, est orné de bien plus nombreuses
Taganoles ne préfèrent pas attirer l’attention : stèles. Certains franchissements marqués par
le cimetière ! Cet enclos de pierres dressées se des conditions excessivement difficiles et par la
trouve à la fois à l’écart de la cité et de la route fatalité font que la même année est inscrite sur
de la caravane. De la sorte, seuls ceux venus bien plus de pierres qu’un homme ne compte
accompagner un proche pour son dernier de doigts.
voyage ou ceux désireux d’honorer la mémoire Au-delà de la tristesse qu’elle provoque, la
d’un mort découvrent ce lieu. contemplation du cimetière d’une des deux
Cette discrétion ne découle pas d’une villes-étapes illustre bien les origines diverses
quelconque peur que les Taganoles pourraient des hôtes de Longue-Ville. Les noms portés sur
avoir de la mort elle-même, mais d’une les stèles, leur forme, sont autant de preuves de
constatation très pratique. La contemplation la multiplicité des provenances et des croyances
des tombes de voyageurs décédés lors du de ceux qui sont ensevelis en dessous.
franchissement de la Crête du Dragon a L’existence de ces nécropoles est l’une des
un effet dévastateur sur le moral des hôtes raisons qui amènent certains voyageurs à
de Longue-Ville avant qu’ils n’entament la n’emprunter Longue-Ville que sur la moitié
traversée. Pour cette même raison, le cimetière du voyage. Ces rares pèlerins, venus rendre un
de Taleq est tout aussi discret. dernier hommage à un être aimé, se déplacent
Si chacun des bivouacs dans les steppes jusqu’au pied de la Crête du Dragon pour s’y
accueille une enceinte dédiée aux sépultures des recueillir et, ensuite, attendent le prochain
nomades ou des voyageurs décédés à Longue- passage de la ville-caravane pour retourner
Ville, ces enclos-là ne créent pas la même chez eux.
crainte chez les hôtes de la ville-caravane. Les

Retrouvailles

La carriole n’était pas encore arrêtée que Ludla avait déjà sauté au sol avec la souplesse de ses
vingt ans. Tout autour d’elle, les habitants de Bal’lor, la tête levée, échangeaient des paroles
gaies avec les nomades et les hôtes de la ville-caravane qui finissait d’arriver. Ses longs cheveux
bruns volant derrière elle, Ludla se précipitait vers les écuries. Arrivée à un carrefour, elle
hésita une seconde sur la route à prendre. Fallait-il suivre cette avenue suffisamment large
pour laisser passer un kazmoth ou plutôt s’engager dans cette enfilade de ruelles ? Un long
beuglement leva son doute. La jeune nomade repartit de plus belle. Chaque claquement du
talon de ses bottes sur les pavés la rapprochait de son objectif.
Après une dernière bifurcation, elle arriva devant le bâtiment. Ludla franchit la porte la
plus proche et fut aussitôt accueillie par un concert de beuglements et les odeurs mêlées de foin
et de bouse. Tous les fâlteqs présents avaient détecté sa présence et s’imaginaient qu’elle leur
apportait leur ration quotidienne de fourrage. D’un pas alerte, elle passa devant les stalles où
les animaux s’agitaient. Après une dizaine de cases, la Taganole s’immobilisa, le sourire aux

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lèvres. Un mugissement joyeux retentit depuis l’autre côté de la palissade de bois. Les yeux de
Ludla devinrent humides en voyant sa monture après quatre mois de séparation. Le museau
de l’animal était collé aux barreaux de bois, soufflant avec excitation. Lentement, la nomade
tendit sa main et caressa son fâlteq entre les naseaux, là où la peau avait la douceur de la soie.
Par des mots doux, elle calma sa monture qui cessa de piaffer et ferma les yeux. Lorsque le
bipède fut complètement immobile, Ludla ouvrit la porte de la stalle et y pénétra. Toujours avec
une voix posée, elle parla à sa monture qui avait rouvert les yeux et l’observait. En douceur, le
fâlteq baissa la tête et vint la poser sur l’épaule de sa cavalière. Un petit mugissement plaintif
sortit de ses naseaux.
Avec de petits tapotements sur l’encolure, Ludla murmura :
– Oui, oui, toi aussi tu m’as manqué !
Sans cesser ses caresses, elle poursuivit, autant pour elle-même que pour son animal :
– Mais je ne pouvais te faire traverser la Crête. C’est trop risqué. J’aurais trop peur de te
perdre.
Comme s’il avait compris, le fâlteq émit un long beuglement, sa tête toujours collée à celle de
la nomade. Sans ce bruit, Ludla aurait entendu arriver son frère, dans le couloir des écuries.
Son frère qui la regardait, elle et son fâlteq, les yeux voilés de tristesse. Son frère, éclaireur
comme elle, qui avait emmené sa monture avec lui et venait de la perdre dans la traversée.

La volière chasseurs des Taganoles partis vers l’ouest.


Pendant tout leur séjour dans la ville-étape,
les rapaces sont nourris, choyés et, surtout,
La volière est une construction destinée à entraînés. Chaque jour le responsable de la
abriter les rapaces apprivoisés que les Taganoles volière, l’aghtanaï, et ses aides font voler leurs
utilisent pour l’une de leurs activités favorites : pensionnaires. Les soigneurs descendent avec
la chasse au vol. Après de nombreux essais quelques oiseaux sur des éperons rocheux
malheureux, les nomades ont dû se rendre à qui surplombent les steppes et guettent tout
l’évidence  : il est impossible de transporter mouvement en contrebas ou dans les airs.
un de leurs oiseaux de proie à l’ouest de la Dès qu’une proie a le malheur de se révéler,
Crête du Dragon. À chaque fois, l’expérience le capuchon est ôté de la tête de l’oiseau et
s’est soldée par la mort ou la disparition de ce dernier est lancé. Grâce à la régularité de
l’animal. Même si certains de ces volatiles l’entraînement, il est bien rare que l’aghtanaï
sont habitués à voler dans des vents glacés, le soit obligé de prendre un fâlteq et d’aller
séjour de plusieurs semaines dans le froid et le récupérer dans la steppe un oiseau distrait ou
confinement dans une cage leur sont fatals. Et rebelle.
tous les rapaces qui ont été lâchés pendant la C’est aussi dans la volière que sont stockées
traversée ne sont jamais revenus. les cages qui abritent les oiseaux pendant leur
Les nomades ont, par conséquent, fait leur voyage dans Longue-Ville. Ces longues boites
deuil de s’adonner à cette activité à l’ouest de bois, fermées de minces barreaux sur le
de la chaîne montagneuse. Mais comme il devant, sont conçues pour être accrochées
est inenvisageable pour un Taganole de ne aux parois des carrioles. De la sorte, il est aisé
pas pratiquer la chasse au vol pendant qu’ils pour les propriétaires des rapaces de les en
voyagent dans les steppes, la volière de Bal’lor sortir et de partir chasser dans la journée, sans
s’est révélée être LA solution. interrompre la marche de la ville-caravane.
C’est dans cet édifice, accolé à une paroi
rocheuse, que sont hébergés les oiseaux-

88
VII : Bal’lor

Il y a bois et bois …
Parmi les plus recherchés, il faut citer le
bois-ombre. Cet arbre, lorsqu’il est coupé à
« … un moment précis de son cycle, la montée de
La diversité et l’originalité des bois tirés des sève, donne un bois particulièrement sensible
forêts qui ceignent Bal’lor n’ont d’égales que aux rayons du soleil. Après un traitement
l’isolement dans lequel se trouve cette cité. approprié, reposant sur une savante alternance
Sans cet éloignement protecteur, nul doute de bains d’eau cendrée et de passages en étuve,
que les flancs est de la chaîne montagneuse la pièce de bois a les qualités requises. Exposé à
grouilleraient de bûcherons, et que certaines la lumière, le bois-ombre est capable de s’étirer
espèces rares auraient déjà disparu. Les forêts jusqu’à la moitié de sa longueur initiale  ; et
septentrionales du tri-royaume d’Enraka inversement lorsqu’il retourne à l’ombre. Cette
ont hélas montré qu’il suffisait de quelques propriété est mise à profit pour la construction
dizaines d’années pour faire disparaître des de dais, de catafalques, de baldaquins…
essences recherchées et fragiles. L’utilisation de pièces de bois-ombre dans la
Heureusement, la difficulté à traverser les structure supérieure de toits amovibles permet
steppes du nord protège les versants orientaux en effet de déployer un drap protecteur dès que
de la Crête du Dragon. Seuls les bois les plus
rares font l’objet d’une exploitation, marginale
au regard des étendues concernées.

89
les rayons du soleil se font trop forts. La rumeur c’est une volonté délibérée des Taganoles de
prétend que les propriétés de ce bois ont aussi limiter les activités de coupes et de débardages.
été utilisées pour des dispositifs de fermeture Grâce à leurs hôtes du reste du continent,
plus complexes et plus confidentiels, mais les nomades savent avec exactitude ce qui se
l’auteur de ces lignes n’en a jamais observés ; passe hors des steppes. Et ils ne souhaitent pas
ce qui ne signifie pas qu’ils n’existent pas. que les grandes forêts de la Crête du Dragon
Certains savants établissent un parallèle subissent une exploitation à grande échelle qui
entre le bois-ombre et l’oktol, cet arbuste avec en déséquilibrerait l’harmonie.
lequel les Taganoles confectionnent leurs arcs. Rien de surprenant donc à ce que la scierie
Il convient de rappeler que, contrairement au ait l’aspect d’une modeste construction à la
premier, l’oktol donne un bois dont l’arcure ne périphérie de Bal’lor. Une roue à aubes y est
varie plus une fois la pièce façonnée. utilisée pour actionner les quelques machines
… qui facilitent le travail des débardeurs : sciage,
Au titre des curiosités, il faut aussi évoquer écorçage… À l’extrémité du bâtiment sont
le bontal, ce bois à la senteur si particulière, accolés quelques entrepôts, uniquement
utilisé en ébénisterie. Le bontal possède une composés d’un toit reposant sur quatre pieds ;
odeur qui n’est pas perçue de la même façon ainsi la ventilation est optimale et le séchage
suivant l’humeur de celui qui la perçoit ; mais plus efficace.
après une première exposition, l’arôme sera Un autre édifice, celui-là affublé d’une
toujours le même. Des érudits prétendent cheminée, est accolé à la scierie : l’étuve. C’est
que ce bois serait extrêmement répulsif contre dans ce bâtiment que des bois particuliers sont
certaines créatures monstrueuses, mais là soumis à la vapeur pour leur faire acquérir
encore, aucune preuve avérée n’en a été donnée certaines propriétés ou certaines formes.
au rédacteur de cet ouvrage. La population de bûcherons et de débardeurs
… » de Bal’lor se limite à quelques dizaines.
Les Taganoles prennent garde à en limiter
extrait de « Plantes d’ici et d’ailleurs » de Aloysus Drafta,
le nombre et veillent bien à ce qu’ils ne
botaniste officiel du baraf Otto III dit Le Brave
proviennent pas des mêmes contrées, afin
qu’aucun « clan des bûcherons » se constitue
dans la cité. Ceci est facilité par le fait que
La scierie tous ces hommes viennent sans leur famille et
qu’ils ne restent en général jamais plus d’un
an. Et aussi parce qu’il est impossible de venir
Construite à proximité d’un torrent, la scierie à Bal’lor sans voyager par la caravane.
de Bal’lor paraîtrait ridiculement petite aux
forestiers du sud des Colonnes Célestes. Mais
Le chef des débardeurs Hüns Müldein

Premières impressions : Comme tout débardeur, Hüns Müldein possède des épaules larges
et des bras solides. Mais il démontre plus de finesse et d’ intelligence que ses compagnons, qui
travaillent dans les forêts de Bal’ lor ou à la scierie. Une conversation avec Hüns est toujours
intéressante et se révèle parfois surprenante tant le trentenaire blond sait faire preuve de
sagacité.
Hüns se trouve bien souvent le soir dans l’une des auberges de la ville-étape. Mais,
contrairement à certains de ses compagnons des bois, il ne boit pas plus que de raison. Ce qui
pousse Hüns à fréquenter ces lieux est sa curiosité et sa soif de rencontrer des voyageurs de
lointaines contrées. Il n’est pas rare de le voir attablé avec tel ou tel savant de passage, en pleine
conversation sur les mérites relatifs d’un bois poussant dans les environs, ou sur les troubles qui
ont secoué un duché à des milliers de lieues de là.
Hüns a toujours une oreille ouverte et ne possède pas ce qu’ il appelle « la discrétion maladive
taganole ». Pour un voyageur ordinaire, le chef des débardeurs peut être une surprenante source
d’ informations.

Hüns Müldein est arrivé à Bal’lor il y a deux ans, ce qui constitue une exception chez les
bûcherons qui, en général, retournent chez eux avant une année. Il s’est attaché à la cité,
mais aime surtout pouvoir parler avec les voyageurs de Longue-Ville, même si cela n’arrive
que quelques fois par an. Malgré ses déclarations un peu brutales sur les Taganoles, il
apprécie ce peuple calme et pacifique. Ces derniers semblent aussi s’habituer à l’idée que
ce bûcheron-là puisse vivre au milieu d’eux, d’autant qu’il est un interlocuteur utile pour
traiter avec les bûcherons et les débardeurs.
Hüns ne possède pas de famille proche et n’a pour l’instant aucune raison de quitter
Bal’lor. Certaines jeunes femmes Taganoles commencent même à le trouver fort
sympathique.

Promenons-nous dans les bois ! : Alors qu’Hüns se trouvait dans les bois en compagnie
d’une jeune Taganole qui ne souhaite pas que ses parents sachent combien elle apprécie le
bûcheron, les deux amants ont surpris un étrange cortège. Quelques voyageurs de Longue-
Ville en escale à Bal’lor revenaient de la forêt vers la ville dans la plus grande discrétion.
L’un d’entre eux avait un étrange tatouage sur la main, et un autre portait une robe noire
tâchée de sang. Dissimulés derrière un monticule, Hüns et sa compagne ont observé la
sinistre procession, se sont rhabillés et ont rejoint la cité avec ce nouveau secret.
Le soir même, la nouvelle de la disparition d’un passager de la ville-caravane se répandait
dans Bal’lor.
Hüns, réfugié dans la scierie, est tiraillé entre le souhait de signaler son étrange rencontre
au chef de la caravane et la crainte que sa relation avec la jeune Taganole ne soit révélée.

91
L’arachnologue, Diblim Nazdegor
Premières impressions : Avec son physique longiligne, son visage lui aussi tout en longueur et son
air perpétuellement sérieux, Diblim Nazdegor correspond à l’ image que l’on se fait de l’ érudit.
Mais, contrairement à ses comparses qui ne sortent jamais de leur bibliothèque, Diblim croit, lui,
que la vérité se découvre sur le terrain, grâce à l’observation. Passionné par les insectes, il semble
avoir trouvé de quoi étancher sa soif de connaissances dans les forêts qui entourent Bal’ lor. Levé
aux premières lueurs, il disparaît dans les lisières avec ses besaces remplies de fioles, un filet à
papillons sur l’ épaule. Il ne réapparaît bien souvent qu’au soir pour s’enfermer dans sa chambre. Il
lui arrive de passer la soirée dans la salle commune de l’auberge du Métrât bleu, établissement où
il a pris ses habitudes, à chaque fois pour interroger les habitués des forêts sur la présence de telle ou
telle espèce d’ insecte.

Diblim Nazdegor est effectivement un savant passionné par les insectes, mais son champ
d’étude est bien plus restreint que ce qu’il veut bien prétendre. En effet, peu de gens semblent
comprendre l’intérêt que peut revêtir l’étude des poisons, et surtout des venins d’araignées.
Car c’est bien là la vraie spécialité de Diblim, spécialité qui lui vaut le titre d’arachnologue
dans sa lointaine contrée du sud du continent. De crainte qu’on comprenne mal son intérêt
pour les poisons, ce qui lui est déjà arrivé, ici à Bal’lor Diblim prétend s’intéresser à tous les
insectes. Son savoir étendu, suffit à faire illusion auprès de la plupart de ses interlocuteurs.

Soupçonné ! : Jusqu’ici, Diblim se faisait très discret sur ses recherches et attendait d’être
revenu dans son lointain laboratoire pour procéder à des expérimentations. Cependant, la
découverte d’une variété d’araignées particulièrement intéressante l’a poussé à l’imprudence.
Après avoir récolté plusieurs types de venins issus de cette nouvelle espèce, Diblim n’a pu
attendre de voir quels poisons il pourrait en tirer. Il s’est lancé, en toute discrétion, dans
des expérimentations sur des habitants de Bal’lor dont le seul tort a été de croiser son
chemin. Hélas pour Diblim, une habitante de la ville, sollicitée pour soigner d’étranges
comportements, commence à soupçonner que des empoisonnements sont à l’origine de ces
« maladies ». Et elle n’est pas loin d’identifier Diblim comme l’origine de cette « épidémie ».
Mais l’arachnologue est sur le qui-vive et commence à se méfier de cette vieille folle qui ne
comprend rien aux sciences.

92
La maîtresse des simples, Miznetta Tarludi

Premières impressions : Tout chez Miznetta Tarludi, son nom, son accent, son physique, indique
qu’elle n’est pas taganole. Cependant elle vit parmi les nomades comme si elle était des leurs. Chaque
habitant est amical avec cette vieille femme mince aux cheveux blancs, souvent parsemés de brindilles.
Son allure d’excentrique aux vêtements négligés, elle la doit aux nombreuses heures qu’elle passe dans
les bois à cueillir des simples. Comme elle le dit elle-même, Miznetta a, depuis longtemps, abandonné
les convenances pour leur préférer les compétences.
L’ étendue de ses connaissances en botanique est impressionnante, et elle a grand plaisir à discuter sur ce
sujet avec des érudits de passage.
Cependant, si la conversation dérive sur d’autres sujets, notamment sur la vie passée de Miznetta, ses
origines ou ce qui l’a amené à Bal’ lor, la maîtresse des simples clos poliment la discussion et retourne à
ses pots et ses mixtures.

Miznetta Tarludi a été une ressortissante de Mâchefer, une cité minière des monts Ferrés, loin
dans le sud. Miznetta vivait là-bas la vie prospère d’une fille puis d’une épouse de bonne famille.
La vie était douce et agréable pour elle, jusqu’au jour où un tremblement de terre a détruit sa cité
et sa riche demeure. La famine et les épidémies ont ravagé la ville. La famille de Miznetta n’a
pas été épargnée par la maladie et tous, sauf elle-même, ont succombé faute de soins appropriés.
Lorsqu’elle a assisté, impuissante, au décès de ses proches, Miznetta a failli sombrer dans la folie.
Mais elle a fait la rencontre d’une vieille femme qui l’a initiée à l’art de soigner avec les plantes.
Après avoir apporté son aide aux survivants de Mâchefer, Miznetta a fui la cité pour commencer
une longue vie d’errance, seulement guidée par sa volonté d’ « être
utile » et de parfaire ses connaissances. Son périple l’a menée
jusqu’à Bal’lor où elle a trouvé chez le peuple Taganole
la sérénité qu’elle recherchait, chez les voyageurs
qui transitent là de quoi appliquer son art, et
dans les forêts alentour tout ce qu’il faut pour
confectionner ses potions et ses onguents.

Soupçons : Depuis plusieurs jours, quelques


habitants de Bal’lor présentent de singuliers
symptômes : certains ont des crises de panique
au cri du coq, d’autres sont terrorisés par
une couleur en particulier, d’autres encore
alternent des phases d’apathie et d’agitation
au cours desquelles ils cherchent à escalader les
murs. Miznetta a reconnu là les manifestations
d’empoisonnements et a réussi à les neutraliser.
Mais elle ignore toujours comment ces substances
ont pénétré les corps des patients. Elle commence
à envisager une explication, impliquant un autre
résident de Bal’lor. Mais Miznetta n’a, pour le
moment, pas de preuve formelle et souhaite prendre le
coupable sur le fait.

93
Le défatigueur, Sargoï khïï Bineveg

Premières impressions : En dehors d’un physique taganole tout à fait ordinaire, cheveux bruns,
taille moyenne et yeux bridés, Sargoï Khiï Bineveg possède deux caractéristiques remarquables : une
voix très douce et des mains puissantes. Quiconque observe Sargoï dans son lieu de prédilection, les
écuries, comprend combien ces deux atouts lui sont utiles. Au cours des nombreuses heures qu’ il passe à
soigner les kazmoths et les fâlteqs, Sargoï n’a de cesse de rassurer, par ses paroles douces et ses caresses, les
animaux qui lui sont confiés.
D’un naturel très pacifique, la seule occasion où Sargoï pourrait sortir de ses gonds, pour ne pas dire
devenir violent, serait de voir maltraiter un animal devant lui. En dehors de ces circonstances, il est un
compagnon agréable et discret.

Sargoï khïï Bineveg a toujours ressenti une attirance pour les animaux, comme la plupart des
Taganoles. Mais chez lui, ce don s’est révélé très puissant et ce très tôt. Dès les premières semaines
de son existence, des petits animaux qui vivaient autour de la carriole de ses parents venaient
se rapprocher de son couffin. À plusieurs reprises, sa mère a surpris des chats lovés contre le
nourrisson. À l’âge de cinq ans, alors que sa famille séjournait à Kızar, une chienne transpercée
d’une flèche est venue jusqu’à Sargoï et a supplié son aide. Quiconque s’approchait de l’animal
se voyait accueilli par des grognements, mais lui pouvait la toucher sans problème. Avec patience
et douceur, et grâce aux conseils de son oncle soigneur, Sargoï a pu couper la flèche, l’extraire et
panser la plaie. La chienne, remise de sa blessure, ne l’a ensuite plus quitté.
Maintenant âgé d’une trentaine d’années le nomade est l’un des soigneurs les plus efficaces de tout
le peuple taganole, si ce n’est le meilleur. Son expertise à soulager les maux des bêtes de somme et
de trait lui ont valu le titre de « défatigueur », créé exprès pour lui. Tout kazmoth passé entre ses
mains ne met que quelques jours à se remettre de l’exténuante traversée de la chaîne montagneuse.
Sargoï ne rechigne pas à voyager avec Longue-Ville, mais c’est dans l’une des deux villes-étapes de
la Crête du Dragon qu’il préfère séjourner, car c’est là qu’il est le plus utile.

L’appel : Depuis plusieurs jours, Sargoï éprouve une sensation étrange. Cette impression est
tellement diffuse et inexplicable que le défatigueur se refuse à en parler aux autres nomades de
peur de passer pour fou. En effet, le soigneur a le sentiment qu’un animal de très grande taille se
trouve non loin de Bal’lor, et que cette bête veut que Sargoï vienne l’aider. La nuit précédente, le
Taganole a même eu une vision d’une gigantesque grotte au
fond de laquelle une masse vivante l’appelait.
Sargoï a pris la décision de répondre à cet appel et de
monter vers l’ouest. Il sait que tel voyage ne peut
s’entreprendre seul, mais rechigne à solliciter les
gens de son peuple. Recruter des voyageurs
soucieux d’arrondir
leur bourse serait
plus facile.

94
VII : Bal’lor

Funeste cueillette
La mousse sur le sol assourdissait les pas du vieil homme et de l’adolescent. Les grands arbres et
les rayons du soleil transformaient la forêt en un dédale de colonnes brillantes. Le regard fixé par
terre, les deux Taganoles scrutaient les indices de présence d’héliptes, ces insectes volants capables
d’installer leur colonie plusieurs pieds sous le sol. De temps en temps, Agor, jeune nomade aux
yeux bruns et au corps svelte, levait la tête et observait l’ancien. Il admirait la concentration, la
démarche mesurée de Piatr, l’homme aux cheveux blancs. Puis il retournait lui aussi à la quête
de traces.
Lorsque ses parents avaient choisi de rester pendant quelques mois à Bal’lor, Agor avait boudé
pendant des jours, fâché d’être séparé de ses camarades qui, eux, poursuivaient le périple. Il
avait pesté contre sa chambre aux murs de pierre, contre le paysage toujours identique, contre
les rues sales… contre tout ! Il était en train de grommeler seul dans la salle de la taverne des
trois cornes lorsqu’il avait vu ce singulier personnage entrer et proposer le contenu de sa besace
au tenancier. La curiosité avait fait le reste. Grâce au vieux Piatr, le ronchonneur blasé s’était
transformé en un jeune homme avide d’apprendre les secrets que les vastes forêts de Bal’lor
renfermaient. En quelques mois, Agor était devenu incollable sur les champignons, pouvait
prédire la présence de telle ou telle essence d’arbre, et commençait à recevoir des commandes des
tavernes et des auberges de la cité.
Ces derniers jours, Piatr et lui s’étaient lancés dans la récolte de sirop d’hélipte. La saison
chaude approchait, pour autant que l’on puisse parler de « chaude » sur les flancs de la Crête
du Dragon. En tout cas, c’était le moment de partir à la recherche des colonies souterraines, et
surtout des grappes de boulettes qui y étaient enterrées. Une fois l’un des orifices d’entrée trouvé,
une décoction de bleu-givre neutralisait les gardiens de la colonie et, ensuite, il fallait creuser
avec précaution jusqu’aux nodosités.
Agor appréciait les leçons de choses du vieux Piatr. Mais il aimait encore plus les explications
mystiques que l’ancien donnait à tout ce qu’ils découvraient dans les bois. Les discours sur le
« Grand-Tout », qui avaient paru si abstraits à Agor jusqu’ici, prenaient un nouveau sens, plus
concret, plus clair. Ainsi, le vieux nomade avait tenu à lui expliquer pourquoi il fallait extraire
très vite le sirop, jeter les boulettes ouvertes dans le nid et reboucher aussitôt après : ainsi, les
héliptes avaient les meilleures chances de refaire leurs réserves avant la saison froide… ce qui
permettait à la colonie de continuer à disséminer la vie.
Du coin de l’œil, le jeune homme perçut l’immobilité de Piatr. Ça y est ! pensa-t-il. Mais
lorsqu’il leva la tête, il comprit que quelque chose n’allait pas. Au lieu de scruter le sol devant
lui, l’ancien était figé, les yeux exorbités et tournés vers sa gauche. Sans tourner la tête, mais le
bras tendu vers lui, il dit à Agor :
– Ne t’approche pas.
Mais c’était trop tard. Aiguillonné par son insatiable curiosité, le jeune nomade avait franchi
la dizaine de pas qui le séparait de l’ancien. Et là, lui aussi vit l’horrible spectacle : un homme
nu était crucifié au sol par quatre pieux de bois, et son abdomen avait été ouvert pour en
extraire ses intestins qui avaient été déroulés pour dessiner un sinistre périmètre autour du corps.
Avec une voix blanche, Piatr ordonna au jeune homme :
– Cours chercher l’Ukhaantaï. Nous venons de retrouver le voyageur qu’il cherche depuis trois
jours.

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O irh jvrea jovhreao bvhe aro bvh naerbvk
zejhg erkj ghrea kjgh vakejhvaekrjhvk
aerj hvkjaerbh vkjaerbvk jreab hvkjar ehbvkra
ejhgk aerjhvklarejhvklaej hklj hk jh aeklj bkljh
k jhakj hbkj hakej hae jaek jhaek Chapitre
jh k jha klj VIII
ahakl jb akjha kj aha kjh akja hk j kja k ajh a

LES STEPPES ORIENTALES


kjh k

«  Un proverbe taganole prétend que la cela permet de nourrir les bêtes de trait, de bât
dernière phase d’une traversée de Longue- et les autres montures, et de limiter le recours
Ville ressemble à une journée d’été  : elle aux apparaisseurs, cette végétation abrite aussi
peut s’annoncer sous les meilleurs auspices, une faune riche et parfois dangereuse  ; sans
mais finir dans la fureur de l’orage. Pour la évoquer les rares mais redoutables feux de
caravane, le franchissement de la Crête du steppes qui ravagent les immenses étendues
Dragon représente une épreuve telle que d’herbes hautes en détruisant tout sur leur
tous, nomades et voyageurs, unissent leurs passage. Mais il faut aussi reconnaître que
efforts pour passer l’obstacle. Mais une fois la la présence d’un gibier plus abondant est
difficulté passée, les petits travers de chacun l’occasion de varier les menus, pour la joie
reprennent le dessus. Comme si le séjour dans des éclaireurs qui redécouvrent le plaisir de la
la ville-caravane n’avait été qu’une pause, qu’il chasse, y compris au vol.
fallait clore en renouant avec la noirceur du Comme à l’ouest, il existe toujours un risque
monde « ordinaire ». que Longue-Ville soit victime d’attaques de
C’est un phénomène bien connu des chefs bandes de renégats. Mais dans les steppes
de caravane que celui de l’augmentation orientales, moins arides et plus giboyeuses, la
d’incidents à l’approche de la destination finale. sélection naturelle n’a pas été aussi impitoyable
Des voyageurs, qui jusqu’ici cohabitaient en que dans l’ouest. On trouve donc plus de
harmonie, en viennent aux mains pour les groupes hors-la-loi, mais moins déterminés,
prétextes les plus futiles ; des femmes se mettent plus prompts à rompre le contact lorsqu’ils
en tête de séduire tel jeune homme avant la réalisent que même les véhicules les plus
fin du voyage ; des objets ou des marchandises anodins sont âprement défendus.
disparaissent et se retrouvent dans les bagages Pour l’observateur attentif, la vénération des
d’un hôte aux doigts trop agiles. L’Ukhaantaï Taganoles pour ce qu’ils nomment le « Grand-
se voit alors contraint d’appliquer la justice Tout  » prend ses racines dans leur nécessaire
selon les us et les coutumes de son peuple. communion avec les steppes. Dès leur plus
Bien souvent, il faut enfermer les fauteurs de jeune âge, les nomades apprennent à connaître
troubles dans « les cellules », la carriole dédiée et respecter les immensités et leurs habitants
aux « voyageurs agités » ; ses portes épaisses et naturels. Toute faute de ce point de vue est
ses fenêtres barrées garantissent la tranquillité sanctionnée afin que le Taganole devenu
du reste de la ville-caravane. adulte sache comment vivre dans les étendues
Lorsque Longue-Ville effectue sa désertiques sans en provoquer les colères..
transhumance vers l’est, elle doit ajouter à cela … »
les dangers des steppes orientales. Le climat de
Extrait du récit de voyage «  Un an dans Longue-Ville  » de
ces étendues, plus humides que leurs jumelles Balnor Rikat
de l’ouest, a permis à une flore nombreuse et
variée de coloniser certains vastes espaces. Si

96
VIII : Les steppes orientales

Les cellules Par certains aspects, les cellules reprennent


l’architecture de la carriole qui permet de faire
traverser la Crête du Dragon aux fâlteqs. Le
Lorsque l’Ukhaantaï n’a pas d’autre solution, véhicule est structuré en trois étages, chacun
il se résout à enfermer un habitant de Longue- composé d’un couloir central desservant des
Ville dans la carriole qui tient lieu de prison à cases de part et d’autre. Ces pièces au confort
la cité taganole : les cellules. Ce choix est en sommaire ne possèdent qu’une seule ouverture
général motivé par la nécessité de poursuivre la vers l’extérieur, obturée par des barreaux. À
traversée, de protéger les autres habitants, leurs l’arrière, se situe une grande pièce où vivent
biens, ou encore les marchandises. Les cellules les gardes taganoles chargés de la surveillance
hébergent des hôtes de tout type : des violents des prisonniers. Ces gardiens sont en fait des
ne pouvant contrôler leur agressivité, des éclaireurs que l’Ukhaantaï a désignés à ce poste
voleurs, des organisateurs de jeux clandestins, pour quelques jours ou quelques semaines.
des pyromanes… Il arrive parfois que le chef Au-dessus de ce local, un espace de même
de la caravane incarcère des individus pour les dimension sert de parloir lorsqu’un prisonnier
garder en vie jusqu’à la fin du voyage ; c’est par reçoit de la visite. Et la salle encore au-dessus,
exemple le cas de coureurs de jupons surpris au troisième niveau, abrite les possessions des
par un mari vindicatif. incarcérés en attendant leur libération.
Les cellules ne sont dotées que de parois
de planches, loin d’être aussi solides que les
murs d’une forteresse. Mais si un prisonnier
parvenait à s’échapper, il aurait à faire face à pas les oiseaux de continuer à fondre sur tout
l’immensité et aux dangers des steppes. De ce qui passe sur l’Arche des Harpies et alentour.
fait, les tentatives d’évasion sont fort rares.

Association d’empoisonneurs
L’Arche des Harpies
Les steppes orientales abritent une faune
Sur le trajet parcouru par Longue-Ville dans dangereuse et variée. Les ouvrages de zoologie
les steppes orientales, l’Arche des Harpies est consacrés à ces régions regorgent de descriptions
l’un des endroits les plus impressionnants et des fameux léopards troglodytes, des hyènes
aussi l’un des plus dangereux. Situé dans une fouisseuses ou encore des phacochères lance-
région de ravines, ce pont naturel enjambe la dards.
plus large des gorges qui barrent l’itinéraire de Mais parmi les dangers que recèlent les
la caravane. étendues du nord-est, peu sont aussi minuscules
Franchir cet étroit tablier de roche, tendu au- et effrayants que l’étrange association de deux
dessus de dizaines de toises de vide, ne devrait insectes : le tornalope et le bougnik.
pas constituer une réelle difficulté pour un Le tornalope est un arthropode d’un
attelage mené par un conducteur expérimenté. pouce de long doté d’une longue queue très
Mais les falaises alentour abritent une variété mobile et terminée d’un dard. Sa
particulière de vautours dont la technique de carapace tachetée et sa vivacité
chasse représente un vrai péril pour tout animal permettent
qui s’aventure près des fosses. Ces oiseaux à l’animal de
volumineux attendent que leur proie disparaître en
se hasarde près du précipice pour un instant.
fondre dessus en poussant des cris
stridents, la heurter et lui faire perdre
l’équilibre. La chute se charge de
blesser ou de tuer la victime, dont Contrairement
les oiseaux se repaissent ensuite. à de nombreux
Ces imposants volatiles ne seraient autres insectes
pas un danger pour les lourds attelages utilisant le poison,
de kazmoths si les prédateurs n’avaient pas la piqûre du tornalope
appris à attaquer les yeux et les naseaux des n’est ni douloureuse ni fatale. Au
bêtes de trait. Un kazmoth surpris au milieu contraire, le venin crée une zone
de l’Arche des Harpies et laissé à la merci des d’insensibilité autour de l’injection. Le
rapaces a toutes les chances de finir écrasé en tornalope est un nécrophage qui, seul, ne
bas, avec ses passagers ou son chargement. représente pas une menace pour les autres
Pour cela, l’Ukhaantaï organise avec soin le êtres vivants. Le danger vient de l’autre insecte
franchissement de cet obstacle. Toutes les bêtes qui l’accompagne : le bougnik.
de la caravane sont équipées d’un masque Le bougnik a la forme d’un scarabée de
grillagé qui leur protège les yeux et les naseaux. petite dimension, avec une carapace noire
Les éclaireurs taganoles sont postés avec leurs aux reflets métalliques verts. Cet insecte se
arcs, sur et tout autour du pont de pierre, prêts nourrit d’excréments, mais a surtout un cycle
à abattre les vautours. Et, bien sûr, les véhicules de reproduction particulier. La femelle doit
franchissent un à un le passage. Grâce à ces pondre ses œufs dans un hôte qui hébergera
mesures, cela fait des années qu’aucune attaque les larves, les nourrira de son corps et finira
n’a été couronnée de succès. Ce qui n’empêche par mourir des toxines générées par les futurs

98
VIII : Les steppes orientales

bougniks. C’est à la fois la douleur créée par La roulante


la ponte et celle induite par la croissance des
larves chez l’hôte qui fait que le bougnik a
du mal à trouver la créature qui hébergera et Parce qu’il n’y a pas de cuisine dans les cellules,
nourrira sa progéniture. En général, ce sont parce que plusieurs véhicules spécialisés ne
des animaux déjà bien malades qui sont les sont pas conçus pour préparer un repas, parce
victimes du scarabée. qu’une gouvernante peut avoir été empêchée
Mais il a été observé à plusieurs reprises de cuisiner pour ses hôtes, et pour de multiples
une étrange coopération entre ces deux autres raisons, Longue-Ville abrite toujours une
insectes. En présence de mammifères, il cuisine roulante, voire plusieurs. Cette carriole
n’est pas rare de relever la est entièrement dédiée à la confection de repas.
présence d’un tornalope Dans le long cortège des attelages, il est aisé
suivi de quelques de reconnaître la roulante : c’est le seul véhicule
f e m e l l e s où plusieurs cheminées dépassent du toit.
bougniks. Après Et le soir, lors des bivouacs, un va-et-vient
quelques piqûres de jeunes Taganoles chargés de bidons et de
du premier, paniers s’organise entre la roulante et ceux qui
les scarabées attendent leur repas.
viennent injecter Cette carriole est construite sur trois
leurs œufs dans la zone niveaux. Le niveau inférieur abrite les réserves
insensibilisée. L’hôte ne de nourritures et d’ustensiles. Là, chaque
sent rien lors de la ponte, espace est exploité pour y ranger quelque
ordinairement fort douloureuse. chose. La maîtresse-cuisinière tient un
Ensuite, le tornalope va profiter de sa compte précis de son garde-manger et
mobilité et de sa capacité à se dissimuler, pour veille à ce que chaque chose soit à sa place. Un
suivre la victime. Régulièrement, l’insecte mauvais conditionnement, un pot renversé lors
renouvellera les injections de venin dans la d’un chaos, et c’est plusieurs dizaines de repas
zone où croissent les larves. Lorsque les toxines potentiels qui sont perdus.
générées par celles-ci se diffusent hors de la Le niveau intermédiaire est nommé la « cuisine
région insensibilisée, la douleur apparaît, mais froide », car c’est là que sont préparés les plats
il est bien souvent trop tard. Le mammifère qui ne nécessitent pas de cuisson. C’est aussi à
succombe dans les jours qui suivent. C’est au cet étage que se trouve la « plonge », l’endroit
moment où l’animal décède que les bougniks, où sont lavés les ustensiles et les récipients après
arrivés à maturité, quittent le corps. Et le les repas. Deux ingénieux systèmes de monte-
tornalope peut enfin toucher la récompense charge, desservant les trois niveaux, permettent
de sa collaboration en se nourrissant, lui et ses de transférer les ingrédients et les repas sans
semblables, de la carcasse. avoir à utiliser l’escalier arrière. C’est aussi
En raison du danger que représente ce couple par ces monte-charges qu’est descendue l’eau
d’insectes, les Taganoles surveillent la présence chaude depuis le niveau supérieur pour laver
du tornalope, surtout s’il suit une personne la vaisselle. Un conduit évacue les eaux grasses
ou un animal  ; et encore plus s’il la pique à vers l’extérieur.
intervalles réguliers. Dans ce cas, des soins La «  cuisine chaude  » désigne l’étage
d’urgence sont entrepris. S’il n’est pas trop supérieur où sont cuisinés les repas dans les
tard, l’application de cataplasmes alcoolisés fours suspendus. C’est à ce niveau qu’officie la
peut tuer les larves de bougniks et neutraliser maîtresse-cuisinière. Ses aides les plus jeunes
leur poison. Mais dans les cas extrêmes, lui attribuent des pouvoirs magiques tant elle
l’amputation est l’opération de la dernière semble avoir un œil sur tout ce qui se passe dans
chance. sa cuisine.

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L’importance de la roulante pour Longue- de pierres, des Taganoles sont désignés pour
Ville justifie qu’un apparaisseur soit affecté à faucher les hautes-herbes sur des dizaines et
ce véhicule pour l’alimenter en combustible. des dizaines de toises autour de l’aire de repos.
Et que la maîtresse-cuisinière et quelques aides Ce travail fournit du fourrage aux animaux,
dorment chaque nuit à l’étage inférieur pour mais l’objectif premier de cette corvée est de
décourager les gloutons chapardeurs qu’on dégager les abords de Longue-Ville pour la
trouve chez les hôtes… et chez certains jeunes nuit. Les gardes ont ainsi une meilleure vue
Taganoles. sur d’éventuelles menaces.
Il existe une autre raison à cet immuable
protocole, mais les Taganoles ne l’évoquent
La corvée de fauchage jamais devant leurs hôtes, de crainte de les
effrayer. Si un feu de steppes venait à se
déclencher, comme cela arrive parfois, le
La végétation prolifique des steppes orientales bivouac de la veille constituerait le meilleur lieu
fournit certes une manne aux animaux de pour se protéger du rideau de flamme ; si tant
Longue-Ville, mais la présence de hautes est que la caravane ait le temps d’y retourner.
herbes n’a pas que des avantages. Les vastes Dans le cas contraire, la dernière chance de la
étendues de graminées sont autant de caches cité ambulante est de brûler un cercle de feu
pour des prédateurs ou des malfaiteurs. aussi vaste que possible et de s’y abriter avant
Même s’il est impossible pour les Taganoles d’être atteinte par l’incendie.
de contourner ces immenses zones, ils
prennent toutefois une précaution chaque
soir au bivouac. Dès l’arrivée dans le cercle
VIII : Les steppes orientales

Correction d’erreur

La tête baissée, Ivinia se laissait ballotter par le trot de son fâlteq. De petits couinements
sortaient du panier arrimé derrière la selle. À ses côtés, chevauchait son père, le visage fermé.
Pour la troisième fois, la toute jeune fille s’excusa :
– Je t’assure Papa, j’étais persuadée que c’était un jeune mâle.
– Mais tu n’as pas vu les petits ? Ni les mamelles ?
La tête toujours courbée, la Taganole lâcha :
– Non, rien… Et j’ai tiré !
Un long soupir fut la seule réponse de son père. Ivinia s’imaginait qu’il lui en voulait, mais
elle se trompait. C’était en réalité contre le destin, qui astreignait sa fille à traverser une aussi
pénible épreuve, que le nomade pestait. Les croyances taganoles imposaient de ne prendre la vie
que lorsque c’était nécessaire ; pour se nourrir ou se défendre. En tuant une mère accompagnée
de ses petits, Ivinia avait inutilement condamné ces derniers. Elle devait donc réparer sa faute
et tout faire pour sauver les trois bébés qui maintenant pleuraient après leur mère dans le
panier.
La sanction était terrible et, de ce fait, dissuasive. Si le fautif ne réussissait pas à faire survivre
les petits, il les voyait mourir à petit feu, devant lui, malgré ses efforts. Et si, par bonheur, les
jeunes animaux survivaient, il fallait alors les relâcher et subir la douleur de la séparation.
Dans les deux cas, celui qui n’avait pas respecté le « Grand-Tout » souffrait de son manque de
discernement.
Le couple chevauchait en silence dans les steppes, accompagné du martellement des fâlteqs
et des gémissements des trois orphelins. La tête relevée, Ivinia prit une forte inspiration et
déclara :
– Je ne le ferai plus.
Le regard de son père quitta l’horizon et se posa sur elle. Avec une moue grave, le chevaucheur
de fâlteq lâcha d’une voix triste :
– Je le sais, ma fille, je le sais !

La cabine royale Plus qu’un moyen de locomotion, la cabine


royale est le symbole de la richesse et de la
puissance de ses propriétaires. Les sculptures
La famille royale Dolnateï est établie à Farsan qui ornent les parois extérieures de l’habitacle
depuis des siècles. Longtemps nomades, les représentent des événements importants de la
Dolnateï se sont fixés dans la grande ville du lignée Dolnateï. Chaque panneau peut être ôté
nord-est du continent pour y prospérer grâce pour être restauré ou remplacé au profit d’un
au commerce et à leur aptitude consommée autre. En fonction des territoires traversés,
pour la politique. Ils ont néanmoins conservé le roi choisit le message qu’il diffuse par la
un attachement pour les voyages à travers décoration de son véhicule.
les steppes et d’excellentes relations avec les L’intérieur de la cabine royale est très
Taganoles. La cabine royale est le symbole de confortable et offre à ses occupants un espace
ce passé et de ce lien avec le peuple de Longue- que l’on ne trouve pas dans les attelages
Ville. ordinaires de Longue-Ville. Un système de

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tuyaux permet aux hôtes de transmettre recourir aux supports de cabines en pierre
leurs desiderata à l’office, tant depuis le salon qu’utilisent les Taganoles à leurs bivouacs.
que depuis les chambres. Il existe même Ainsi, lorsque des circonstances exceptionnelles
une véritable salle de bain équipée d’une l’exigent, le roi peut voyager dans son véhicule
baignoire  ; cette dernière peut être utilisée en dehors de Longue-Ville et s’affranchir des
lors des bivouacs lorsque le véhicule n’est plus routes empruntées par la caravane. Mais la
soumis aux balancements du kazmoth porteur. maîtrise qu’ont les nomades des voyages dans
Un habile dispositif de poteaux repliables les steppes conduit bien souvent le roi Dolnateï
permet au conducteur de déposer la cabine à préférer qu’une caravane taganole se rende à
dans n’importe quel endroit plat et stable sans sa destination pour y intégrer son véhicule.

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La future princesse Oria D’niar
Premières impressions : Jeune noble d’ à peine vingt ans, Oria D’niar est extrêmement belle.
Membre des peuples du nord-ouest, elle possède une peau cuivrée et une chevelure brune
toujours admirablement tressée. Mais elle doit à un lointain ancêtre du nord des yeux d’un
vert limpide qui envoûtent ceux qui croisent son regard.
Toujours accompagnée d’une cohorte de serviteurs et de gardes, il est difficile
d’apercevoir Oria tant elle est protégée. Cependant, lors des bivouacs, sa
curiosité l’amène à paraître à la fenêtre de sa cabine, voire à s’aventurer
autour du véhicule. Mais bien vite, un membre de son escorte la raccompagne
à l’ intérieur. Quoi qu’ il en soit, la caravane bruisse de la beauté de la
demoiselle.

Le prince Vlod, héritier de la lignée Dolnateï, est un jeune homme de vingt


ans, déjà bien au courant des affaires du royaume de son père et de l’intérêt
de liens matrimoniaux judicieux. Après plusieurs mois de recherches, le choix
du prince s’est fixé sur une jeune fille de la noblesse de Kızar : la magnifique
Oria D’niar. La richesse et la puissance de la famille de cette dernière ont
convaincu les parents de Vlod. Mais ce sont surtout les portraits et les rapports
de ses émissaires sur la beauté de la donzelle qui ont guidé le choix du prince.
Après la signature de multiples accords, les deux familles ont décidé
d’unir leurs enfants lors d’un mariage fastueux à Farsan. C’est ainsi que
le roi Dolnateï a envoyé sa cabine royale et un détachement de sa garde
personnelle pour conduire la future princesse, et ses proches, à Kızar, où les
attend le prince.
Depuis son plus jeune âge, Oria use et abuse de son pouvoir de séduction.
Un praticien, congédié depuis, l’a qualifiée de « séductrice maladive ».
Mais avec les années, elle a appris à utiliser son charme avec intelligence.
Parfaitement consciente des avantages que lui procureront son statut de
princesse, puis de reine, Oria tempère son besoin de voir les hommes
céder à ses caprices.

Sous surveillance : Parmi l’escorte de la future princesse se


trouve la vieille Fidora. Cette femme d’une cinquantaine
d’années aux cheveux gris fut la nourrice, puis la nurse,
du prince Vlod. Absolument dévouée à la famille royale,
Fidora a été envoyée par la reine pour cerner la personnalité d’Oria.
Son emploi comme gouvernante de la cabine royale lui offre tout le loisir
de voir qui est réellement la future princesse. Cette dernière se doute qu’elle
est surveillée depuis son départ de Kızar, mais ignore que Fidora garde toujours
un œil sur elle. Depuis quelques jours, la servante a repéré le petit ballet de
quelques jeunes hommes, taganoles et voyageurs, qui traînent innocemment sous
les fenêtres de la cabine royale lors des bivouacs. Sans rien laisser paraître, Fidora
surveille Oria et ses admirateurs pour voir jusqu’où ira ce manège, et dénoncer les
agissements de la demoiselle à son arrivée à Farsan. Hélas, Fidora n’a pas identifié le
réel danger qui menace la belle étrangère.

103
La servante Natili Mutineg

Premières impressions : embre de l’escorte envoyée par le roi Dolnateï, la jeune Natili Mutineg
est l’une des servantes officiant dans la cabine royale. Âgée d’environ vingt-cinq ans, cette brune
aux yeux bridés et aux pommettes hautes ne peut renier des origines en partie taganoles. D’une
personnalité particulièrement discrète, elle n’aime pas se faire remarquer. Ses fonctions auprès de la
future princesse Oria conduisent Natili à parcourir le campement chaque soir. Rares sont les bivouacs
où l’on ne peut la voir passer pour se rendre à la cuisine roulante, chez le soigneur ou ailleurs. Depuis
des semaines que dure le voyage, plus personne ne fait attention à ses allées et venues.

Natili Mutineg est une servante du palais du roi Dolnateï à Farsan. Elle y travaille depuis
qu’elle a l’âge de douze ans, grâce à l’entremise de son oncle, palefrenier du roi. Elle a grandi en
apprenant à servir et à rester discrète. Ses indéniables qualités l’ont amenée, malgré son jeune
âge, à travailler dans l’entourage de la reine, qui apprécie Natili. Mais ce tableau sans nuage s’est
assombri il y a quelques années, lorsque la servante est tombée malade et est retournée dans
la ferme familiale pour recouvrer la santé. Après presque un an, la jeune femme est revenue
reprendre son service comme si de rien n’était. Mais depuis, Natili est une jeune femme plus
sérieuse, moins enjouée, sans que cela n’altère l’excellence de son travail.

Mission inavouable : Lorsqu’elle a quitté le palais pour la maison de ses parents, ce n’était pas
pour s’y soigner mais pour accoucher. En effet, Natili avait cédé aux charmes d’un membre
de la maison royale dont elle a toujours refusé de donner l’identité. L’enfant né de cette union
illégitime est élevé à la ferme familiale et voit de temps à autre sa mère qu’il pense être sa grande
sœur.
Hélas, le secret de Natili a été découvert par des personnes peu scrupuleuses qui se sont saisies
de son enfant, au moment même où la servante était désignée pour faire partie de l’escorte de
la future épouse du prince Vlod. Les ravisseurs ont agi sous les ordres d’une famille de nobles
de Farsan, les Tagnien, qui complote depuis des années pour unir leur fille au prince et ainsi
tirer de substantiels avantages de cette union. La jeune Oria constitue une menace majeure à
ce projet. Les Tagnien ont donc planifié l’assassinat de la belle occidentale aux yeux verts. C’est
pour cette raison que Natili est soumise à un chantage : elle doit noter le plus d’informations
possibles sur la future princesse Oria et laisser ses messages dans une cache aménagée sous un
véhicule. Natili ignore quel occupant de Longue-Ville lit ses messages et ce qu’il compte en
faire.
Mais ce que ne sait pas la paire d’assassins recrutée par les Tagnien et vivant dans la ville-
caravane sous les atours de simples voyageurs, c’est que les Taganoles ont découvert la cache et la
surveillent depuis.

104
VIII : Les steppes orientales

Surveillance nocturne
Le soleil était couché depuis plusieurs heures et, dans le vaste cercle de pierres, les seuls bruits
provenaient des animaux qui s’agitaient dans leur sommeil. Plus personne ne circulait sur le réseau
de passerelles tirées entre les cabines et les carrioles. Seuls quelques gardes taganoles, rassemblés prés
d’un feu, surveillaient l’entrée du bivouac et l’extérieur du campement. De temps à autre, l’un
d’eux escaladait une des plus hautes roches du périmètre, ou bien un binôme patrouillait aux abords
fraîchement désherbés.
Dissimulés dans des buissons différents, deux nomades guettaient des yeux et des oreilles la zone
où étaient garées les charrettes de marchandises. La main sur leur bijou, le mari et la femme
communiquaient grâce au lien.
– Froid toi ?
– Non ! Toi ?
– Un peu.
Le lien qui les unissait était puissant, mais les jeunes gens ne pratiquaient pas ce type de conversation
depuis assez longtemps pour échanger des concepts élaborés comme le réussissaient certains Taganoles
très aguerris dans cet art.
Quelques heures plus tôt, l’Ukhaantaï les avait fait venir dans sa cabine. La mission était claire et
connue. À l’approche de la destination finale, certains voyageurs à la main leste pouvaient être rattrapés
par leurs vieux démons. Après avoir résisté pendant des semaines à l’attrait des onéreuses marchandises
que transportait Longue-Ville, certains profitaient des nuits de bivouac pour aller chaparder dans les
charrettes. Les plus idiots volaient quelques épices ou quelques objets de luxe et les cachaient dans leurs
bagages ; ceux-là étaient discrètement confrontés à leur larcin et finissaient le voyage dans une cellule.
Mais d’autres employaient des stratégies bien plus élaborées, rendant le vol plus complexe à prouver et
les voleurs plus difficiles à confondre : certains dissimulaient les biens volés à proximité du campement
pour que des complices viennent les prendre après le départ de la ville-caravane, d’autres plaçaient des
denrées de valeur dans les emballages de marchandises qui leur étaient destinées.
C’était pour prévenir ce type d’agissement que les deux Taganoles surveillaient les charrettes.
– Entendu ?
– Oui. Une personne.
La main toujours sur leur bijou en os, les époux ouvraient grands les yeux et les oreilles pendant qu’ils
communiquaient.
– Autre personne arrive.
– Oui, j’entends.
– Ils parlent.
Pendant dix longues minutes, rien ne se passa. Cachés dans leurs buissons respectifs, les deux nomades
fronçaient les sourcils. Le duo de voyageurs n’accordait aucun intérêt aux marchandises et leur attitude,
rappelant celle de comploteurs, excluait un rendez-vous amoureux.
–– Étrange !
–– Oui.
Les deux visiteurs étaient repartis depuis longtemps lorsque le couple décida de quitter sa surveillance
pour se rapprocher du feu et pouvoir discuter face à face, à voix basse.
–– Tu as compris ce qu’il se passait ?
–– Je ne suis pas sûr, mais ça m’avait tout l’air d’un rendez-vous entre deux personnes qui ne veulent
pas montrer qu’elles se connaissent. Et j’ai cru voir que l’un d’eux donnait un paquet à l’autre.
L’Ukhaantaï ne va pas aimer ça.
–– Non, c’est sûr, il ne va pas aimer ça.

105
O irh jvrea jovhreao bvhe aro bvh naerbvk
zejhg erkj ghrea kjgh vakejhvaekrjhvk
aerj hvkjaerbh vkjaerbvk jreab hvkjar ehbvkra
ejhgk aerjhvklarejhvklaej hklj hk jh aeklj bkljh
k jhakj hbkj hakej hae jaek jhaek jh k jha klj
Chapitre
ahakl jb akjha kj aha kjh akja hk j kja k ajh a IX
kjh k
RITES ET COUTUMES

«  L’ingéniosité des Taganoles à fournir jouets en bois, marionnettes, etc. L’existence


aux habitants de Longue-Ville les mêmes de ces dernières n’a rien d’étonnant lorsqu’on
agréments que ceux d’une ville ordinaire, sait l’habileté des Taganoles à sculpter de
malgré la contrainte de la vie dans les steppes et magnifiques objets à partir des essences
de la transhumance, n’a cessé d’impressionner rares qui poussent dans les steppes ou sur
l’auteur de ces lignes. Que ce soit pour les contreforts de la Crête du Dragon. Mais
l’artisanat, l’éducation des jeunes enfants, les marionnettes remplissent plus qu’un rôle
les divertissements, les jeux de l’amour ou éducatif.  ; ou plutôt n’éduquent pas que les
la justice, Longue-Ville n’a rien à envier à la enfants, comme en font régulièrement les frais
plupart des autres cités du continent. Certes, la les voyageurs turbulents ou indisciplinés.
ville-caravane a ses propres règles et ses propres Les jeux de la séduction sont eux empreints
traditions. Toutes sont influencées par la de cette liberté que la culture taganole laisse
nécessité de survivre aux conditions désertiques aux femmes et que l’on ne trouve que dans
septentrionales. Il n’empêche qu’il est bien peu d’autres civilisations. C’est cette liberté
souvent possible de reconnaître dans ces usages qui est sans doute à l’origine de la réputation,
certains en vigueur dans des agglomérations inexacte, de légèreté que certains attribuent aux
plus «  ordinaires  ». À titre d’exemple, l’on jeunes femmes de Longue-Ville. Quiconque se
pourrait citer ce dispositif utilisant le force permet certaines privautés avec une donzelle
motrice du kazmoth et qui permet à toute taganole sans y avoir été invité se voit vite
cuisinière ou gouvernante de moudre sans détrompé sur cette rumeur.
effort n’importe quel aliment pendant que la La justice taganole reste à ce jour un
cité-caravane continue d’avancer, le « moulin mystère pour les observateurs les plus avisés.
de roue  ». Les plus perspicaces ne pourront L’auteur de ces lignes n’a pu recueillir que
s’empêcher de faire un parallèle entre cette peu d’informations à ce sujet. Tout au plus se
mécanique et celle qui est à l’œuvre dans les permettra-t-il quelques suppositions sur des
moulins du reste du continent. faits survenus lors des traversées auxquelles
Dès leur plus jeune âge, les nomades il a participé. Une chose est sûre : l’existence
apprennent à faire face aux dangers des d’une carriole dédiée à la détention des
steppes ou de la Crête du Dragon, voire, pour fauteurs de troubles montre que les nomades,
les plus perspicaces d’entre eux, à protéger tout empreints de philosophie qu’ils puissent
leurs hôtes. L’autonomie est une nécessité être, savent être fermes lorsque la sécurité de
pour ces enfants-là. Le port d’une chevelure Longue-Ville est en jeu.
longue, marque de l’âge mûr, vise à encourager … »
les jeunes nomades à prendre les bonnes
Extrait du récit de voyage «  Un an dans Longue-Ville  » de
décisions au plus tôt. Cet apprentissage se Balnor Rikat
fait de nombreuses façons  : comptines, jeux,

106
107
L’artisanat taganole ou de celui qui l’utilise. Un jeu de planchettes
de bois carrées, toutes percées de quatre trous
aux coins, sert à créer les motifs. En tournant
Les voyages dans les steppes ont incité les certaines d’un quart de tour entre chaque
Taganoles à développer un artisanat adapté passage de la navette, le ou la nomade génère
aux contraintes et aux avantages de leur vie les dessins recherchés.
nomade : l’exiguïté des cabines et des carrioles, C’est ainsi qu’au fil de la traversée,
de très longues journées passées les voyageurs observent les Taganoles
à attendre, la profusion confectionner des toises et des toises de galons.
de certaines Certaines voyageuses vont même jusqu’à
matières s’initier à cet art et se décident à acquérir un
premières métier à planchettes dès la fin du voyage.
propres Le travail du bois est un autre aspect de
a u x l’artisanat taganole. Bien sûr, l’objet le
étendues plus connu fabriqué par les nomades est le
du nord, témoin de passage, ce bijou qui atteste du
etc. Ces franchissement de la Crête du Dragon. Mais
critères les Taganoles se sont fait les spécialistes de
expliquent minuscules bijoux de bois qu’ils revendent ou
pourquoi les offrent. Au-delà de la finesse de la fabrication,
nomades sont passés ce sont les essences utilisées, ne poussant que
maîtres dans le tissage de galons et dans les étendues du nord du continent, qui
la sculpture de petits objets en bois rares. procurent à ces pièces d’ébénisterie toute
Les galons sont ces étroites et longues pièces leur valeur. L’utilisation de bois aux capacités
de tissus aux motifs et aux couleurs variés particulières, tels le bois-ombre, l’amadak ou
que les couturières utilisent pour décorer le trive, permet de conférer aux objets conçus
des vêtements, notamment aux ourlets. des fonctionnalités originales : pipe-sarbacane,
Pour confectionner les galons, les Taganoles bracelet à compartiment secret, collier d’enfant
emploient un métier à tisser de petite annonçant la fièvre…
dimension qui tient sur les genoux de celle

Le Grand-Tout expliqué à un enfant

Un sourire aux lèvres, le jeune Marnaq regardait le soleil s’approcher de l’horizon. Pendant
un instant, il oublia qu’il n’avait que neuf ans et qu’il se trouvait derrière l’éclaireur taganole,
assis sur l’arrière de la selle. Dans son rêve éveillé, c’était lui, Marnaq, qui était le fier éclaireur
nomade, monté sur son fâlteq.
La question de Ganrold le sortit de sa rêverie :
– Alors, pas trop longues les journées dans ta carriole ?
– Si, c’est ennuyeux de rester là-dedans. Heureusement que Maman veut bien que je monte
avec toi juste avant le bivouac.
Le regard de l’enfant se posa sur le dessin qui ornait la veste de l’éclaireur, juste sous ses yeux.
– Ganrold, pourquoi vous portez tous des dessins avec des yeux ? Y’en a même sur vos véhicules.

108
IX : Rites et coutumes

Plusieurs secondes de silence s’écoulèrent avant que le nomade ne réponde.


– Nous, Taganoles, croyons que l’ensemble des êtres vivants, animaux et végétaux, sont liés.
Cette entité qui intègre toute vie, nous l’appelons le Grand-Tout. Tu comprends ce que je veux
dire ?
– Oui, je crois. Comme les membres d’une grande famille ?
– Quelque chose comme ça, répondit l’éclaireur avec un ton amusé. Et pour nous rappeler nos
devoirs envers les autres êtres vivants, nous plaçons ces yeux partout. Pour nous souvenir que
chacun de nos actes est vu et a des conséquences sur le reste de la vie des steppes.
Marnaq tenta de comprendre ce que venait de lui dire Ganrold. Devant lui, le nomade
contemplait l’immensité. Le garçon cessa de réfléchir et se mit, lui aussi, à admirer les froides
étendues.
La pige

Les bivouacs de Longue-Ville sont parfois le


théâtre d’un amusant ballet. Telle une volée
d’oiseaux, des cohortes d’enfants taganoles
courent de véhicule en véhicule, s’agglutinant
contre certaines carrioles, s’appuyant
tour à tour au châssis sous les cris et les
applaudissements des autres. Il arrive qu’un
adulte participe à cette farandole, et y apporte
un semblant d’organisation. Les bambins et les
plus grands forment alors une file et le nomade
trace sur certains attelages un trait horizontal à
l’aplomb du sommet du crâne de l’enfant.
Ce cérémonial provient de la tradition qui
consiste pour les nomades à conserver sur
leurs véhicules la trace de la croissance de
leurs enfants. Chaque carriole porte dans sa
partie la plus basse une planche sur laquelle les
jeunes Taganoles marquent leur taille et leur
âge. Cette pièce de bois, nommée la « pige »,
est conservée précieusement de génération en
génération, et bien des petits-enfants s’amusent
à comparer leur taille à celle de leurs grands-
parents au même âge.
Là encore, la notion de clan prévaut puisque
les piges ne portent que les tailles des enfants
de la famille résidant dans le véhicule et, plus
largement, de « leur » clan. Les mariages entre
membres de deux clans différents obligent ainsi
les descendants de ces unions à aller d’une pige
à une autre pour comparer leur taille à celle de
leurs ascendants. La pige constitue de la sorte
un arbre généalogique propre aux Taganoles.

109
Le baptême taganole Depuis, tous les nouveaux-nés sont
«  présentés  » à un kazmoth. Il faut d’ailleurs
noter que même lorsque les accouchements
La naissance d’un enfant taganole dans ont lieu dans une ville-étape, les futurs parents
Longue-Ville donne lieu à une cérémonie s’assurent qu’un de ces animaux se trouve à
originale. Dès ses premiers instants, le jeune proximité, pour procéder à la cérémonie qui
nomade est emmailloté et «  présenté  » au assurera santé et félicité à l’enfant.
kazmoth du véhicule où il est né. Ceci consiste
pour le père à porter à bout de bras le nouveau- Une éducation taganole
né devant l’animal. Avec une délicatesse
insoupçonnable chez un être aussi énorme, le
kazmoth va approcher son museau, sentir et Dès ses premiers mois, le jeune Taganole
souffler sur l’enfant. Si du mucus est projeté reçoit une éducation qui le prépare à vivre
sur le nourrisson, les nomades considèrent cela dans les steppes. Tous ses jeux et ses jouets,
comme un excellent présage, signe de santé toutes ses comptines, sont inspirés par la vie
et de réussite pour le nouveau membre de la dans les immensités désertiques.
tribu. Ainsi, l’une des premières chansonnettes
qu’entendra un nourrisson taganole sera celle du
Cette tradition prendrait ses origines dans un petit garçon turbulent qui aura préféré écouter
évènement vieux de plusieurs siècles. Après un le mulnith plutôt que ses parents, et finira
accouchement très difficile, un chef taganole perdu dans la nuit. Heureusement, l’enfant
aurait porté, sur une intuition, son enfant sera retrouvé par un sauveur providentiel. Il
blême et sans respiration sous le nez de son est amusant de noter que suivant le clan, la
kazmoth. Après avoir été couvert de l’haleine nature du sauveteur est différente. Là, ce sera
de l’animal, le nourrisson aurait repris son le père, pour d’autres ce sera un fâlteq, et pour
souffle et poussé son premier cri. Cet enfant un autre clan, ce sera une sœur aînée.
serait par la suite devenu un Ukhaantaï réputé Compte-tenu de l’adresse des nomades à
et fort sage.

110
IX : Rites et coutumes

travailler le bois, il ne surprend personne représentations dont les thèmes varient au fil
que les enfants de ce peuple disposent de du voyage.
jouets très élaborés. Bien sûr, les figurines de En effet, les Taganoles utilisent les péripéties
kazmoths, de carrioles et de charrettes sont du voyage et les mauvaises conduites de
très courantes. Mais les Taganoles ont aussi certains pour les tourner en dérision. Les
développé toute une série de jeux reposant sur nomades se sont rendu compte qu’il s’agissait
les formes et les nombres grâce auxquels leurs d’un excellent moyen de réduire les tensions
enfants savent compter et calculer très tôt. Les au sein de Longue-Ville, et d’éviter que les
gousses de maloubié, par ailleurs utilisées pour choses ne s’aggravent. Dans la plupart des cas,
de nombreux jeux taganoles, sont employées le personnage réel comprend que s’il ne veut
pour ces jeux de calcul. pas faire les frais de nouvelles moqueries, il
Les coffres à jouets taganoles recèlent aussi a tout intérêt à tempérer ses travers. Mais les
de minuscules boites qui contiennent des marionnettes sont aussi utilisées pour relater
échantillons de tout ce que les steppes peuvent des événements gais, ou pour se moquer de
héberger comme organismes, inoffensifs, fautes commises par les Taganoles eux-mêmes.
bénéfiques ou dangereux. C’est grâce à ces Dans tous les cas, ces spectacles renforcent
«  leçons de choses  » que tout Taganole, la cohésion au sein des habitants de la cité-
aussi jeune soit-il, est capable d’identifier caravane.
un tornalope et d’éviter de succomber aux Pour ces représentations, les Taganoles
larves de bougniks. Là encore, une comptine confectionnent des marionnettes ressemblant,
explique aux plus petits le danger de ces trait pour trait, aux voyageurs ou aux nomades
animaux ; la boite où sont épinglés les insectes impliqués. Et lorsque le comportement d’un
est utilisée comme illustration de la chanson. hôte lui a valu les honneurs du théâtre, il se voit
Il est d’ailleurs déjà arrivé qu’un voyageur de offrir « sa » marionnette au terme de la traversée.
Longue-Ville, victime inconsciente de ces Certains la conservent précieusement, d’autres
prédateurs, ait été sauvé par un enfant taganole s’en débarrassent très vite… selon leur degré
qui avait observé le manège de l’arthropode. d’humour et leur connaissance du prix de
Et, bien sûr, les jeunes Taganoles jouent avec rachat des marionnettes
des marionnettes. Avec, heureusement, moins taganoles dans le reste
de verve que leurs aînés. du continent.

Le théâtre de marionnettes

Lorsque les circonstances


le permettent, les
Taganoles offrent
à leurs hôtes un
spectacle typique
de leur culture  : le
théâtre de marionnettes.
Cet amusement est
habituellement réservé
aux enfants, car il
participe à leur éducation.
Mais, de loin en loin, les
nomades donnent quelques
La marionnettiste Natlia khïï Tiganeg
Premières impressions : Vénérable Taganole ayant passé l’ âge de parcourir les steppes comme
éclaireur, Natlia est une raconteuse d’ histoires hors-pair. Jamais en manque d’ inspiration, elle se
promène rarement sans une ou deux marionnettes pour amuser ou consoler les jeunes enfants. Ses
talents de ventriloque la conduisent même à discuter avec des voyageurs en faisant intervenir une
marionnette dans la conversation, ce qui est bien souvent très drôle. Très fine d’esprit, Natlia utilise
ses talents pour désamorcer des tensions entre passagers ou pour faire passer de subtils messages.
Étonnamment, les hôtes de Longue-Ville acceptent mieux qu’une marionnette leur fasse la leçon,
plutôt que cela vienne d’une « vraie » personne. Il arrive que la situation soit un peu tendue, mais
personne n’a encore osé lever la main sur une vieille femme taganole aux cheveux blancs qui vous
regarde en souriant.

Pendant des années, Natlia khïï Tiganeg a parcouru les steppes comme éclaireur. Maintenant
grand-mère, elle a décidé de raccrocher le harnais de son fâlteq. Natlia a toujours aimé raconter
des histoires ; à ses enfants et à leurs camarades. Devenir la marionnettiste de Longue-Ville était
donc inéluctable. Dotée d’un sens aigu de l’observation, Natlia sait relever la petite intonation
de voix, la mimique qui caractérise un personnage. Ceci explique son succès lorsque sont donnés
les spectacles pour les adultes, où les petits travers des uns et des autres sont moqués. Avant
chacune de ces représentations, elle a une longue conversation avec l’Ukhaantaï qui lui fait part
des petits problèmes internes à la caravane, des messages à faire passer et des susceptibilités à
ménager.
Veuve depuis une dizaine d’années, Natlia est très amie avec l’archiviste qui partage sa curiosité.

Comme un froid dans le public : Depuis le début de ce voyage, Natlia est préoccupée. À
chacun de ses spectacles, deux enfants d’une dizaine d’années, frère et sœur, restaient stoïques
à l’arrière de l’auditoire, insensibles à ses marionnettes et à leurs pitreries. Contrairement à ce
qu’elle pensait, les deux enfants saisissaient le sens du spectacle, mais une forme de retenue les
empêchaient d’afficher leurs émotions. Une discussion anodine avec leurs parents a révélé les
deux êtres les plus froids et les plus introvertis que Natlia ait rencontrés sans qu’elle puisse en
découvrir davantage sur cette étrange famille.
Plus tard, un détail dérangeant a attiré l’attention de la marionnettiste. Lors d’un
spectacle destiné à apprendre à ne pas faire souffrir les animaux, Natlia
a vu pour la première fois le frère et la sœur sourire sans retenue.
C’était au moment de l’histoire où une horrible blessure était
infligée à un animal. Tous les autres jeunes spectateurs se cachaient
les yeux, le visage tordu par la peur, mais les deux enfants ne
quittaient pas la scène, ravis. Depuis, Natlia ne peut oublier la
lueur malsaine qui a brillé dans leur regard.

112
Rite capillaire qu’elle se sent en âge de se
marier, elle porte sur les
épaules un châle à la forme
Les derniers jours du périple donnent lieu à et aux couleurs particulières.
de nombreux préparatifs pour les habitants de Ce foulard peut être noué
Longue-Ville. Au-delà de ceux, très sérieux, sur la poitrine ou non. S’il
relatifs aux passagers et aux marchandises, il l’est, cela signifie que la
en existe un qui concerne les jeunes Taganoles. porteuse a le « cœur pris »,
Tout enfant ou jeune adolescent qui n’a pas et donc qu’il est inutile
rempli de fonction «  utile  » dans la ville- aux prétendants d’espérer.
caravane voit ses cheveux raccourcis, peu A contrario, si la pièce de
importe son sexe. Cette tradition a pour but tissu n’est pas nouée, tous
de marquer le passage vers l’âge « pré-adulte », les espoirs sont permis aux
où le jeune nomade est utile à sa communauté. galants. Cette coutume donne
Naturellement, chaque jeune Taganole espère lieu à d’étranges chorégraphies
échapper à la coupe lorsque se profile le terme où l’on voit de jeunes taganoles
du voyage. Ceci explique l’empressement de se promener dans le bivouac
certains enfants, indolents jusque-là, à remplir le foulard noué, mais qui, dès
des tâches ménagères sur la fin de la traversée. l’apparition de certains hommes
C’est au chef de caravane, sur recommandation au physique avantageux, se
des parents ou des adultes en charge des jeunes dépêchent de faire disparaître
concernés, de décider de laisser les cheveux le nœud. On voit aussi
longs ou non. Bien sûr, certains ou certaines des femmes nouer en
acceptent mal la décision, voire se cachent urgence leur châle
pour échapper à la coupe, mais au final les lorsque apparaît un
choses rentrent dans l’ordre avec l’espoir que soupirant qui ne
« le prochain voyage sera le bon ». leur plaît pas  ;
certaines ont
la délicatesse
Les filles à marier de se détourner
pour le faire, mais
d’autres effectuent la
La civilisation taganole laisse aux femmes modification aux yeux
une autonomie que l’on ne rencontre que de tous.
dans bien peu d’autres cultures. Une journée
dans Longue-Ville suffit pour le constater  :
les femmes occupent les mêmes fonctions que
les hommes, que ce soit comme conducteurs, Le moulin de roue
comme éclaireurs ou comme soigneurs, avec
les mêmes responsabilités. Tout au plus sont-
elles sur-représentées dans la fonction de La mobilité de Longue-Ville prive la cité-
gouvernante, profession la plus compatible caravane de certains bâtiments fort utiles. Les
avec la maternité. moulins, qu’ils soient à eau ou à vent, font
Il ne faudrait pas croire pour autant que partie de ces édifices.
les femmes taganoles ont abandonné leur L’ingéniosité des Taganoles a permis de
féminité. Les jeux de la séduction pratiqués palier cette absence en mettant à profit la
chez les nomades suffisent à s’en persuader. puissance des kazmoths. La caravane compte
Ainsi, lorsqu’une jeune femme veut signifier en effet quelques véhicules, dont bien sûr la

113
roulante, à être équipés d’un moulin de roue. néfastes conséquences sur la confiance dont
Ce dispositif amovible se fixe sur l’axe d’une jouissent ceux qui font traverser les steppes à
roue de carriole (ou de charrette si besoin est) des milliers de voyageurs et à de très onéreuses
et moût les aliments qui y sont déposés au fil cargaisons.
de l’avancement. Une trémie au-dessus et un Et pour ce qui est de délits commis par des
bac de recueil en dessous permettent d’écraser passagers lors des traversées, l’Ukhaantaï a
de grandes quantités de céréales sans qu’il soit droit de vie et de mort sur ses hôtes. Mais il est
nécessaire de vider et de recharger, c’est-à-dire rare qu’une sanction soit appliquée pendant le
d’arrêter le véhicule. voyage en dehors de l’emprisonnement dans
Quelques variations de ce moulin existent, les cellules. Les nomades préfèrent attendre
mais en moins grand nombre. Parmi ces l’arrivée pour qu’un procès soit conduit, aux
machines se trouvent, entre autres, une baratte yeux de tous et une fois les passions retombées,
pour fabriquer du beurre à partir du lait de dans la ville d’arrivée.
kazmoth, et une machine à carder les fibres de
végétaux et en permettre la filature.
Le cap des 144 jours

Le Conseil des Anciens


Bien qu’ils s’en défendent, les Taganoles
sont, par certains aspects, superstitieux.
Pour les hôtes de Longue-Ville, l’autorité Leur réticence à le reconnaître vient de leur
suprême des Taganoles est incarnée par croyance que le « Grand-Tout », leur divinité
l’Ukhaantaï. Mais quiconque s’intéresse à ce omniprésente et bienveillante, veille sur le
peuple nomade découvre que le chef de la peuple nomade pour peu que ce dernier lui
ville-caravane n’est qu’un représentant d’une accorde une confiance aveugle et absolue.
instance supérieure  : le Conseil des Anciens. Cependant, en quelques circonstances, les
Cette assemblée de neuf vénérables Taganoles nomades peinent à cacher leur nervosité
gère les «  intérêts  » de la nation nomade. devant l’apparition de « signes » ou de « hasards
C’est entre autres à ce concile qu’échoit la étranges ».
responsabilité de nommer le chef de Longue- L’un de ces cas est l’approche du cent
Ville et des convois de moindre importance, quarante-quatrième jour de traversée. Ce
de désigner celui qui dirigera les différentes nombre, qui correspond à douze douzaines de
villes-étapes taganoles, Bal’lor, Taleq, etc. jours, est considéré par les Taganoles comme la
La pleine autonomie dont jouissent les chefs durée maximale d’un voyage de Longue-Ville ;
de caravanes et les responsables des villes- durée qu’il ne faut absolument pas dépasser !
étapes, conséquence de l’éloignement d’avec le Les nomades sont persuadés qu’un grand
Conseil, conduisent ce dernier à désigner avec malheur frapperait leur cité si ce quantième
circonspection. Et à ne pas céder aux pressions était atteint. Cette superstition explique
des uns et des autres. Car tout pacifique qu’il pourquoi, malgré les pires difficultés, la ville-
soit, le peuple taganole est lui aussi soumis à caravane n’a jamais mis plus de trois mois et
l’ambition et à la jalousie. demi pour relier Kızar à Farsan.
Une autre rôle du Conseil des Anciens,
volontairement tenu secret, consiste à rendre la
justice. La discrétion dont s’entoure l’instance
sur ce sujet s’explique par le fait que les nomades
tiennent à ce que leurs dissensions internes le
demeurent. La révélation de tensions parmi
les Taganoles ne pourraient qu’avoir de très

114
IX : Rites et coutumes

Secret de tribu

Le soleil n’était couché que depuis une heure, mais la douceur des dernières journées de traversée avait
déjà disparu. Une couverture en poil de kazmoth sur les épaules, les nomades observaient les flammes
en silence. Le crépitement du feu de camp et les grésillements des insectes autour du bivouac tenaient
lieu de conversation. Un à un, les Taganoles se levèrent pour aller se coucher ou prendre leur quart, ne
laissant que le chef de caravane près du foyer.
Comme s’il avait observé la scène depuis l’obscurité, l’érudit ne vint s’asseoir près du chef de caravane
que lorsque ce dernier fût seul. Habitué aux questions du savant, l’Ukhaantaï attendit que son hôte
prenne l’initiative de la conversation.
– Bonsoir maître Ukhaantaï. Si vous le permettez, je vais vous tenir compagnie quelques instants.
Un sourire et un hochement de tête furent la seule réponse du nomade.
– … et vous poser quelques nouvelles questions.
– Faites donc. Nous autres, Taganoles, somme ravis de partager notre existence avec nos hôtes.
Le long silence avec lequel l’érudit accueillit cette réponse ne correspondait pas à ses habitudes. Le chef
de la caravane quitta les flammes des yeux et observa son interlocuteur. Une petite moue de gêne était
apparue sur le visage du savant. Après une profonde inspiration, ce dernier se lança :
– Cela fait des semaines que vous m’éclairez sur la vie de votre peuple et de votre ville-caravane. J’ai
pu découvrir beaucoup de ce qui singularise votre cité. J’ai aussi pu voir tous les traits qui faisaient
de Longue-Ville une communauté « comme les autres », avec son forgeron, ses soigneurs, son guet…
et ses geôles.
Après ces derniers mots, le savant laissa de nouveau s’installer un silence. Sa volubilité semblait avoir
disparu. Le regard pénétrant de l’Ukhaantaï était maintenant rivé au sien. Après avoir péniblement
avalé sa salive, l’érudit poursuivit :
– J’ai suffisamment étudié l’âme humaine pour savoir de quelles horreurs est capable de se rendre
coupable un homme. Or, aucun Taganole ne semble commettre de délits, de crimes. À tel point que
vos cellules n’abritent que des étrangers. Je… je suis désolé si mes propos vous heurtent, mais aucune
communauté n’est exempte de crimes ; la violence est en tout être humain. Que… que faites-vous des
criminels qui doivent immanquablement exister chez vous ?
Le craquement du feu emplit l’espace entre les deux hommes. Sans animosité, mais avec intensité,
les yeux du chef de caravane scrutèrent le visage du savant. Après une longue pause, l’Ukhaantaï prit
enfin la parole :
– Notre peuple est certes pacifique, mais il n’est pas parfait. Nous avons pour habitude de régler nos
problèmes entre nous. Et nous faisons confiance au Grand-Tout pour nous protéger du Mal.
La réponse sibylline du nomade n’avait pour but que de signifier à son interlocuteur que cette
conversation était arrivée à sa fin. Pour être encore plus clair, le Taganole s’était levé comme s’il devait
partir. Aiguillonné par sa curiosité, le savant reformula sa question :
– Puisqu’il est inévitable que des crimes soient commis au sein de votre communauté et parce que
l’on n’entend jamais parler de tels actes, que deviennent ces criminels ? Ils ne peuvent quand même pas
disparaître sans laisser de traces.
Un très fugace éclair de colère luisit dans le regard du chef de la caravane avant qu’il ne se tourne
et disparaisse dans la nuit. Dans l’esprit de l’érudit, les questions continuaient de se bousculer : Les
Taganoles enfreignent-ils leurs propres lois sur le respect de la Vie pour se débarrasser de leurs brebis
galeuses ? Que deviennent ces criminels une fois condamnés ? Et pourquoi n’en parlent-ils jamais ?

115
Le réprouvé Ganrold khïï Nogatem
Premières impressions : Ganrold Khïi Nogatem possède les traits physiques taganoles. Mais dès les premières
secondes, tout interlocuteur comprendra que Ganrold n’a plus rien à voir avec ses « frères de sang ». Colérique,
agressif, il n’a aucune réticence à recourir à la violence ; surtout si l’on évoque ses origines devant lui.
De taille moyenne, Ganrold possède un corps que la pratique quotidienne du combat a rendu sec et noueux,
malgré ses quarante ans. Toujours équipé d’une armure de cuir et d’une arme à fine lame, Ganrold gagne la
plupart de ses combats grâce à son agilité. Ses adversaires meurent souvent d’un coup dans le dos qu’ ils n’ont pas
vu venir.
La violence de son caractère masque l’ intelligence de Ganrold. Quiconque réussirait à entretenir une conversation
posée avec lui se rendrait compte de la rapidité de sa réflexion et de ses vastes connaissances sur la vie dans les
steppes.

Ganrold khïï Nogatem est ce que les Taganoles nomment, lorsqu’ils sont forcés à aborder le sujet, un
« réprouvé », un membre du peuple taganole banni pour avoir commis un crime. Dans le cas de Ganrold,
il s’agit de plusieurs meurtres perpétrés au sein même de Longue-Ville, après avoir été humilié et éconduit
par une voyageuse qui l’avait séduit. Ganrold a massacré les quatre membres de la famille de la belle, elle
comprise, et a blessé plusieurs Taganoles dans sa tentative de fuite. Arrêté, le déchu a été condamné par le
Conseil des Anciens à être abandonné au milieu des steppes orientales, nu et sans aucune
ressource, seulement accompagné de la phrase rituelle « Que le Grand-Tout décide
si tu dois encore vivre dans cette vie. Mais pour le peuple taganole, tu es mort ».
Contre toute attente, Ganrold a survécu. En une dizaine d’années, le
réprouvé est devenu le chef d’un groupe de hors-la-loi écumant les steppes
orientales et dont le repaire se trouve dans un complexe de grottes non
loin de l’arche des harpies. Jusqu’ici, la bande ne s’est attaquée qu’à
de petits convois qui s’aventuraient un peu trop loin de Farsan ;
parfois à l’initiative de commanditaires de la ville étape. Mais,
au fil des années, la rancœur de Ganrold contre les Taganoles n’a
cessé de croître et il est maintenant décidé à « leur faire payer » en
s’attaquant à Longue-Ville.

Le dilemne : Ganrold a mis deux ans à planifier son attaque contre la


ville-caravane. Avec l’aide de tout ceux qui vivent de rapines à l’ouest
de Farsan et grâce à sa connaissance de l’objectif, il a planifié
l’assaut dans l’un des corridors rocheux que doit traverser
le convoi.
Mais une discrète reconnaissance a permis à
Ganrold d’identifier l’Ukhaantaï qui mène le
convoi : son frère, le seul qui ait pris sa défense
lors de son procès et pour qui Ganrold ressent
encore une profonde affection. Après une
nuit de réflexion, le réprouvé a décidé de
faire échouer l’attaque. Mais il doit le
faire en finesse et en discrétion, car
sinon il sera exécuté et l’assaut sera
malgré tout donné, dans un bain
de sang.
Le jeune rebelle Radab okhää Ulimeg
Premières impressions : Jeune garçon de quatorze ans, Radab n’est taganole que par sa mère.
Son père a préféré demeurer dans les étendues désertiques et arides du nord-ouest desquelles il est
originaire. En dehors des yeux bridés de sa mère, Radab a le physique de son père : une peau olivâtre,
un nez busqué et des yeux sombres. Enfant turbulent, sa remarque préférée est « T’as pas à me
donner d’ordres, t’es pas mon père ». Malgré les efforts de sa mère, gouvernante dans Longue-Ville, le
caractère de Radab devient de plus en plus insupportable avec l’adolescence. Si une bêtise est commise
dans la caravane, il fait partie des premiers suspectés. Sa dernière frasque a consisté à « emprunter »
un fâlteq un soir pour aller faire un tour en dehors du bivouac, « pour voir ». À chaque fois qu’ il
est mis en présence de sa mère après l’une de ses bêtises, Radab affiche un mélange de défi mêlé de
culpabilité mal dissimulée de faire souffrir celle qui s’est occupée de lui.

Radab okhää Ulimeg est profondément perturbé par l’absence de son père. Ses bêtises ne
sont que l’expression d’un besoin d’autorité et de modèle masculin. Mais à cause de quelques
réflexions idiotes de ses camarades de jeu liées à son physique occidental, Radab s’est persuadé
qu’il n’a rien à voir avec les Taganoles, « ce peuple-là » comme il l’appelle. Il accepte mal les
remarques des adultes qui l’entourent, où il ne perçoit que des reproches sans y voir les marques
d’affection. L’adolescence n’arrange en rien cette crise d’identité et de manque de repères. Et le
récent refus de l’Ukhaantaï, motivé par les dernières bêtises de Radab, de
lui laisser les cheveux longs, a fini de faire basculer le jeune Taganole
dans la révolte.

Mauvaise fréquentation : Pendant la dernière traversée, Radab a fait la


connaissance d’un groupe de voyageurs du même peuple que son père.
Le jeune nomade a passé beaucoup de temps avec ces hôtes. Hélas
pour lui, il s’agit d’individus peu recommandables qui envisagent de
piller Longue-Ville dans les steppes occidentales. Ce voyage-ci
n’est pour eux qu’une reconnaissance destinée à étudier
toutes les défenses de la cité-caravane et à planifier
dans le moindre détail l’attaque d’envergure qui aura
lieu au retour. Les malfrats ont très vite compris
tout le bénéfice qu’ils pourraient tirer d’un esprit
influençable de quatorze ans. Heureusement,
Radab a encore quelques mois pour se rendre
compte de son erreur, comprendre qu’il se fait
manipuler, et sauver ceux qui, quoi qu’il en
pense, le considèrent comme l’un des leurs.

117
O irh jvrea jovhreao bvhe aro bvh naerbvk
zejhg erkj ghrea kjgh vakejhvaekrjhvk
aerj hvkjaerbh vkjaerbvk jreab hvkjar ehbvkra
ejhgk aerjhvklarejhvklaej hklj hk jh aeklj bkljh
k jhakj hbkj hakej hae jaek jhaek jhChapitre
k jha klj X

FARSAN
ahakl jb akjha kj aha kjh akja hk j kja k ajh a
kjh k

«  Autre extrémité du périple parcouru par sont eux installés à la périphérie de la cité, dans
Longue-Ville, Farsan diffère de sa « jumelle », un endroit qui rappelle un bivouac de Longue-
Kızar, par de nombreux points. Sa position Ville : les cabines et les carrioles sont arrangées
orientale la place au milieu d’une région bien pour former des cercles où logent les membres
moins aride. Farsan marque la fin des steppes du même clan, et un dédale de passerelles
et le début des vastes plaines du nord-est, et se relie toutes les habitations. Cela permet aux
trouve à la croisée de plusieurs grandes routes nomades de conserver leur mode de vie, mais
commerciales. La cité est devenue le lieu cette distance d’avec la cité a un autre objectif.
d’échange de multiples marchandises, ainsi Il s’agit pour les Taganoles de préserver leur
qu’une halte réputée sur les éprouvantes pistes indépendance par rapport à l’omniprésent
du nord du continent. clan Dolmateï, la famille régnant sur Farsan
Si les Taganoles possèdent le monopole de depuis des générations.
l’interminable voyage entre Kızar et Farsan, Lorsqu’on évoque les Dolmateï à Farsan, il
c’est loin d’être le cas pour les autres trajets. est prudent de mesurer son discours tant ce
Bien sûr, les nomades envoient des convois vers clan est influent dans la ville. Il se trouvera
l’est de Farsan, mais ils doivent alors partager toujours des oreilles indiscrètes pour leur
les pistes avec d’autres caravanes, certes plus rapporter les propos malveillants de tel ou
modestes, mais aussi plus nombreuses, venant telle. Mais, pour être tout à fait honnête, il
du sud via Port-du-Haut ou bien de l’est faut reconnaître que cette influente famille
via Krek, et quelques fois des contrées mal compte quelques opposants virulents. Ceux-là
connues encore plus au nord. seraient prêts à offrir beaucoup pour renverser
Le flux qui transite par Farsan a naturellement les Dolmateï, ou au moins à leur faire perdre
conduit à la création d’un ensemble de de leur influence. Tout ceci est à l’origine
bâtiments où entreposer les marchandises, des situations politiques tendues que l’on
permettre aux bêtes de somme et aux voyageurs rencontre parfois à Farsan.
de se reposer. Cet endroit c’est l’Akham, Dans ce grand jeu d’influence, il ne faut pas
version locale du caravansérail. On y trouve négliger le rôle de la guilde des marchands de
notamment les fameuses écuries et la Grande Farsan. Cette assemblée a certes pour première
Hostellerie, exemples des efforts consentis par vocation de défendre les intérêts commerciaux
les habitants de la ville pour demeurer l’étape de ses membres, mais il peut arriver que cet
incontournable des caravanes septentrionales. objectif implique la conclusion d’alliances et
C’est aussi dans ce vaste lieu d’échange qu’une de marchés plus proches du jeu politique que
population de manœuvres, de soigneurs et de de la pratique commerciale.
« facilitateurs de convois » prospère. De même … »
que des individus moins honnêtes, toujours à Extrait de l’ « Addendum au Complément au Compendium du
Voyageur Averti »
la recherche d’argent facile. rédigé par Anselme dit « le baguenaudeur » fils d’Abélard Bohardu
Les Taganoles, fidèles à leurs traditions, se dit « l’itinérant »

118
118
X : Farsan

que la carrière s’est transformée en les carrières.


Les carrières Après des siècles et des siècles d’exploitation,
un véritable réseau souterrain s’est étendu aux
Après des semaines et des semaines de périple alentours de Farsan, voire en dessous.
dans les steppes, les voyageurs de Longue- Des éboulements, des épuisements de filons
Ville arrivant à Farsan s’étonnent bien souvent ou des accidents plus tragiques ont conduit
de l’architecture imposante de la cité. Rien à l’abandon de certaines galeries. Certains de
d’étonnant à cela, surtout si l’on rappelle que ces lieux ont disparu de la mémoire des gens
la dernière « grande ville » qu’ils ont traversée de Farsan. Mais parfois, des puits apparaissent
était Kızar. dans les endroits les plus incongrus : dans une
Contrairement à celle-ci, Farsan est construite cave, à proximité d’une piste… L’explication est
au-dessus du sol. Les bâtisses construites bien souvent la même : il s’agit d’une ancienne
sur plusieurs étages ne sont pas rares. Rien mine dont la voûte a cédé. La plupart des
de surprenant à cela lorsque l’on connaît habitants évitent ces ouvertures qui avalent des
l’existence de la vaste carrière à proximité. cailloux sans qu’on les entende jamais frapper
Même s’il est impossible de prétendre que le fond. Mais il se trouve toujours quelques
ce gisement est à l’origine de la ville, nul aventureux jeunes gens « pour aller voir ». La
doute que la présence d’excellentes pierres de plupart reviennent avec des récits effrayants
construction en a favorisé la croissance. attribués à une imagination trop riche. Mais
Tout d’abord à ciel ouvert, les fouilles se sont quelques-uns réapparaissent après de longues
étendues sous le sol au fur et à mesure que journées d’errance souterraine, avec d’étranges
la cité s’est développée et que les besoins en histoires et, parfois, d’étranges objets.
matériaux de construction ont crû. C’est ainsi

2
1 4

FARSAN
1 L’Alkhan
2 La guilde des marchands
3 La Grande Hostellerie
4 Les écuries

119
Les citernes cité ont donc creusé, construit, agrandi, puis
entretenu un vaste réseau de citernes dans
et autour de Farsan. À l’occasion de leur
Quiconque se promène dans les rues du rénovation, lorsqu’il est possible d’y descendre,
centre de la ville ne peut manquer de remarquer ces cavités faites de pierres taillées offrent le
l’homogénéité des bâtiments et les détails qui spectacle d’immenses salles, dont certaines
en ornent les façades. reliées entre elles par de larges conduits, qui
Cependant, des constructions tout aussi ne sont pas sans rappeler les halls des palais du
imposantes existent sous le sol  : les citernes. sud du continent.
Dès le début de son existence de ville-étape sur Non contents de construire ces réservoirs dans
la route des caravanes, Farsan a construit ces leur ville, les habitants de Farsan en ont équipé
réserves d’eau souterraines. Il s’agissait en effet de nombreuses haltes sur les pistes menant à
de mettre à profit les pluies de la saison froide leur cité, ce qui a permis à quelques hameaux
pour offrir aux voyageurs et à leurs animaux de se développer. Là encore, il s’agissait pour les
toute l’eau nécessaire pendant les longs mois autorités d’augmenter l’attractivité de la ville-
secs de la saison chaude. Les habitants de la étape, et de mieux en contrôler les alentours.

120
X : Farsan

Plan des citernes de Farsan

La guilde des marchands de Farsan indique que la confédération a une situation


financière confortable. Rien d’étonnant à ce
que ses membres soient choyés par le roi de
Dès que les premiers négociants s’installèrent la cité.
à Farsan, ceux-ci créèrent une guilde pour Au-delà de sa richesse, la congrégation
défendre leurs intérêts et s’assurer de meilleurs des marchands de Farsan a mis au point un
revenus par une organisation plus efficace. original système de solidarité pour prémunir
Une autre objectif de cette association était, et ses membres des risques liés aux longues
demeure, de régler pacifiquement les conflits traversées dans les steppes ou les plaines. Tout
commerciaux entre ses membres, évitant membre de la guilde peut venir déclarer un
ainsi de longs et destructeurs règlements de chargement avant son envoi, en précisant sa
comptes. nature, sa destination, et surtout sa valeur.
La guilde existe à Farsan depuis plusieurs Si la marchandise arrive sans encombre,
siècles et possède une position bien établie. le commerçant verse un pourcentage de la
Pour s’en convaincre, il suffit de visiter son vente en paiement de la couverture du risque.
bâtiment. La taille du hall, la qualité des Mais, si le fret est perdu, volé ou détruit, son
matériaux utilisés, le luxe de détails… tout propriétaire en est remboursé. Le pourcentage

121
perçu par la guilde tient compte de nombreux d’obligation de s’installer au-dessus d’une
facteurs  : zone traversée, nature des biens, source d’eau, culture moins portée sur la
saison… guerre…) l’Alkhan a une structure plus
Afin de lutter contre la tentation de ouverte et plus étendue. Les caravanes sont
déclarer volée une marchandise revendue accueillies à la périphérie de Farsan, sur une
clandestinement, les instances de la guilde vaste aire triangulaire entourée d’enclos et
ont développé un très discret mais très efficace de constructions dédiées aux voyageurs, aux
réseau d’informateurs. Ces derniers œuvrent marchandises ou aux animaux. Chacun de ces
sous la couverture de voyageurs, de conducteurs trois types de bâtiments est établi à la pointe
de chariot ou d’acheteurs dans toutes les villes du triangle, ceux abritant les auberges et les
du nord-est. La réputation de ces espions tavernes pénétrant dans la cité au point de s’y
est telle que cela fait bien longtemps qu’un fondre. Parmi celles-ci trône la célèbre Grande
marchand indélicat n’a pas tenté de tromper la Hostellerie.
confédération des négociants de Farsan. La diversité des bêtes de trait parcourant les
steppes orientales se traduit par des enclos de
taille et de types différents afin de pouvoir les
héberger toutes. Il est à noter que peu d’enclos
sont dédiés aux kazmoths, car les Taganoles
ne passent par l’Alkhan que pour charger et
décharger les marchandises. Le reste du temps,
ils séjournent dans le quartier taganole avec
leurs animaux. Mais pour toutes les autres
bêtes, les écuries de Farsan sont un lieu de
repos privilégié.

La Grande Hostellerie

Lorsqu’ils quittent le convoi avec lequel ils ont


traversé des lieues et des lieues, les voyageurs se
dirigent vers le centre de Farsan afin d’y trouver
une chambre digne de ce nom et d’effacer leur
L’Alkhan fatigue. De nombreuses auberges et tavernes
ont été construites en périphérie de l’Alkhan,
mais aucune ne peut rivaliser avec la Grande
Au fil des années, les habitants de Farsan ont
Hostellerie.
construit, agrandi, amélioré un lieu où sont
Construite il y a plusieurs siècles, cette
hébergés les occupants des caravanes, où sont
nourris et soignés les animaux de trait et où imposante bâtisse de pierre écrase la
concurrence par sa taille, mais aussi par la
sont entreposées les marchandises. Dans le
diversité des services qu’elle offre. Du dortoir
nord-ouest du continent, ce type d’endroit se
collectif à la suite princière, de la soupe claire
nomme un caravansérail. Dans le nord-est, le
au repas de treize plats, l’établissement s’est
terme est « Alkhan ».
fait une spécialité de traiter ses hôtes aussi
Si le but reste le même qu’à l’autre bout du
bien que dans leurs contrées d’origine. Pour
continent, l’aspect et le fonctionnement de
ce faire, la Grande Hostellerie est divisée en
l’Alkhan est différent. Pour de nombreuses
de nombreuses sections, chacune dédiée à une
raisons (absence de tempêtes de sable, pas
race ou une culture particulière. Ainsi, les nains

122
X : Farsan

La Grande Hostellerie

disposent de chambres et de meubles adaptés Les écuries


à leurs coutumes et à leurs tailles. Les peuples
du nord-ouest, habitués à prendre leurs repas
au sol et en séparant les hommes des femmes, Comme la Grande Hostellerie, les écuries
disposent d’une salle à manger couverte de de l’Alkhan peuvent accueillir une multitude
tapis et subdivisée en alvéoles fermées de d’hôtes. Même si dans ce cas il s’agit d’animaux
tentures. Et il en va ainsi pour toutes les autres de trait, de bât ou de montures, chaque bête
sections du bâtiment. parcourant les pistes du nord-est trouvera là
Pour permettre au personnel de circuler l’alimentation et le gîte qui lui conviennent.
plus rapidement tout en évitant les heurts Les écuries de Farsan sont un ensemble de
entre plusieurs types de clientèle pas toujours bâtiments aux dimensions variables, mais
compatibles, la Grande Hostellerie dispose tous construits sur un modèle similaire  : la
d’un sous-sol où courent plusieurs couloirs sur façade abrite les stalles où sont enfermés les
toute la longueur de l’édifice. De la sorte, les animaux alors qu’à l’arrière sont entreposés
hôtes ont l’impression de séjourner dans des nourriture, litière et harnachement. Il arrive
lieux cloisonnés, mais pour les servantes, les bien souvent qu’un local soit aménagé en
femmes de chambre, les cuisiniers et les autres extrémité de la construction pour les soins
serviteurs, passer d’une section à une autre aux bêtes (changement des fers, guérison des
n’est qu’une affaire de secondes. plaies, prévention des chaleurs…). En outre,
Les jours d’affluence, le sous-sol prend les à chaque écurie est rattaché un enclos où les
allures d’une fourmilière, et chacun y court pensionnaires peuvent aller se dégourdir les
sans s’occuper des autres. Ce qui pourrait membres en attendant de reprendre la piste.
faire les affaires d’individus curieux ou peu La variété des fourrages entreposés à l’arrière
scrupuleux.

123
des écuries suffit à montrer le mal que se de til-til, voire de l’orge mi-verte, toutes les
donnent les habitants de Farsan pour pouvoir bêtes de somme parcourant les pistes de cette
accueillir tout type de convoi. Que ce soit de partie du continent y trouveront leur content.
l’herbe jaune, des joncs de rabou, des graines

Les écuries

La cérémonie de l’arrivée le plus de bruit  : les conducteurs avec leurs


cornes, les habitants de Farsan et les proches
de voyageurs venus les accueillir ; sans oublier
L’arrivée de Longue-Ville à sa destination les kazmoths qui joignent leurs barrissements
obéit à un rituel bien établi. Le dernier bivouac au tintamarre.
est l’occasion de préparatifs destinés à présenter Parmi les nombreuses coutumes qui
la ville-caravane sous son meilleur jour. Des entourent l’étape finale, l’une d’elle impose
fanions neufs sont sortis et placés par les qu’aucun proche des habitants de Longue-
conducteurs. Les animaux voient leurs harnais Ville, voyageurs ou nomades, n’approche
décorés de rubans de couleur et les nomades le convoi avant son arrivée. Les croyances
revêtent des tenues encore plus chamarrées. taganoles estiment que contrevenir à cette
Et surtout, les nombreux dessins d’yeux sur recommandation apporterait du malheur lors
les véhicules subissent un rafraîchissement de de la traversée suivante. Et cet interdit est pris
peinture. De même que les effrayants. avec tant de sérieux que le rôle des éclaireurs,
Le matin du dernier trajet, la longue colonne se lors des dernières nuits, est d’éviter que des
met en marche au son des cornes habituellement maris, épouses, maîtresses, parents… ne
réservées aux communications  ; dès lors, ces s’infiltrent dans la cité-caravane avant le terme
instruments ne vont cesser de sonner jusqu’à du voyage. Ces mesures de protection ont aussi
l’arrivée. Les éclaireurs, exceptionnellement, l’avantage d’éviter les pillages de charrettes de
progressent en queue de caravane. «  dernières minutes  », toujours tentant pour
La dernière lieue de piste est balisée par des des voleurs à la petite semaine.
poteaux surmontés de rubans, posés là par les
Taganoles de la ville d’arrivée. Et ce sont sur La lignée Dolnateï
ces espars que les enfants taganoles grimpent
pour être les premiers à voir arriver la caravane.
Dès le véhicule de l’Ukhaantaï, le premier, en Dès les premiers temps de Farsan, alors
vue, les cris de joie sont lancés. À partir de que l’agglomération n’était qu’un hameau de
cet instant et jusqu’à l’arrivée, c’est à qui fera quelques bâtiments en bois, la famille Dolnateï

124
X : Farsan

était déjà présente. La légende prétend contre des garanties, à ceux qui s’étaient
que ce fut un Dolnateï qui creusa la ligués contre eux.
première citerne et que c’en fut Parmi les alliances évoquées
un autre qui fit le voyage ci-dessus, l’une des plus
à Port-du-Haut pour importantes est celle
signaler l’existence de que la famille régnante
la bourgade, ouvrant entretient avec le peuple
ainsi une route vers taganole. Par leur
le nord. poids économique,
Ce qui est sûr, mais aussi par
c’est qu’au cours l’étendue de
des siècles, le leur zone
clan Dolnateï d’action, les
n’a cessé nomades sont
d’occuper d’inestimables
une part alliés pour les
essentielle Dolnateï. Les
à Farsan, Ta g a n o l e s ,
tant dans habitués
la vie de la des steppes
cité que pour depuis des
ses relations avec millénaires,
l’extérieur. Ceci repose sur furent parmi
un sens aigu de la politique les premiers voyageurs
que semblent posséder la à faire de Farsan l’une de leur
plupart des Dolnateï. À force halte favorite. Rapidement, des
de nouer des alliances avec tous liens se nouèrent entre nomades et
les puissants de la région, y compris dignitaires de la cité. Mais la retenue
par le mariage, le clan a cessé d’être considéré naturelle des Taganoles, pour ne pas dire leur
comme celui des émissaires de Farsan, mais clairvoyance sur les objectifs des Dolnateï, fit
comme la famille régnante. Comme ne que les nomades gardèrent, et continuent de
manquent pas de le faire remarquer certaines garder, une certaine indépendance par rapport
autres «  grandes  » familles de la ville-étape, à la famille régnante.
cette accession au titre de « roi de Farsan » a
été mentionnée dans de nombreux documents
étrangers à la cité bien avant que les habitants
de Farsan n’acceptent cet état de fait. Cette
absence de légalité amène régulièrement les
opposants à tenter de prendre une partie du
pouvoir avec, il faut le reconnaître, peu de
succès. Lors de quelques épisodes tendus entre
d’autres habitants et les Dolnateï, ces derniers
ont dû avoir recours à la force, en s’appuyant
notamment sur la dévouée garde de la cité, à
la tête de laquelle le clan a toujours placé l’un
des siens. Mais les Dolnateï ont encore une
fois démontré une grande habileté lors de ces
épisodes violents, en accordant leur pardon,

125
Amitié modérée

En silence, les Taganoles observaient la gouvernante verser le thé dans la douzaine de verres.
Ce ne fut que lorsqu’ils furent tous remplis que les vieux nomades prirent du bout des doigts les
récipients brûlants. Même dans le confort d’une cabine du campement fixe de Farsan, le thé
devait être servi très chaud.
La gouvernante quitta la pièce et verrouilla la porte derrière elle.
– Vénérables anciens du conseil ! commença le nomade aux yeux vairons assis sur un coussin
à l’extrémité de la salle. Longue-Ville vient d’arriver à Farsan et n’en repartira que dans
quelques semaines. La saison des pluies arrive à son terme. Le moment est idéal pour déplacer
le conseil.
Un silence, seulement troublé par les bruits des buveurs, accueillit l’annonce.
– Nous nous trouvons à Farsan depuis près d’un an, reprit le vieux nomade. Et vous savez
comme moi qu’il n’est pas bon que nous demeurions au même endroit.
Quelques sourcils se froncèrent, quelques gorges se raclèrent, mais aucun des autres participants
n’intervint.
– Comme vous, mes os supportent de moins en moins le chaos des pistes. Mais le roi de Farsan
commence à devenir… comment dirais-je… insistant sur certaines de ses requêtes. Il est donc
temps que nous reprenions la route pour lui rappeler que nous sommes des nomades. Et non
des sujets !
De nombreux hochements de tête indiquèrent que la majorité approuvait cette décision. Un
nomade au visage très ridé leva la main puis déclara d’une voix chevrotante :
– Je suis d’accord avec cette nécessité de quitter Farsan. Cependant, je ne me sens pas la force
d’entreprendre ce voyage. Je prie donc le conseil d’accepter que je le quitte… au moins jusqu’à
son retour ici.
– Cette requête est tout à fait honorable, répondit l’homme à l’extrémité de la pièce. C’est une
preuve de grande sagesse que ne pas entreprendre une traversée que l’on n’est pas sûr de mener
à son terme.
De longues minutes de discussion furent consacrées à ceux que le déplacement du conseil des
anciens obligeait à démissionner. Puis vint la question que tous attendaient :
– Maintenant il nous faut décider de notre destination. Vers le sud en direction de Port-du
Haut ? Vers Krek ou Sastol ? Ou bien jusqu’à Kızar ?
Aussitôt, deux nomades prirent la parole en même temps, s’excusèrent, et le plus ancien des
deux poursuivit son argumentaire. Le Taganole aux yeux vairons s’adossa à la paroi de bois et
prit son thé avec calme. Le débat allait être long et animé.
127
L’arrangeuse de convoi Rili Vanessiï

Premières impressions : Rili Vanessiï est une femme d’une quarantaine d’années, de
taille et de corpulence moyenne. Son visage pourrait être considéré comme commun s’ il
n’y avait son regard. Quiconque croise Rili ne manque pas de remarquer les yeux de cette
dernière, toujours en mouvement, comme à la recherche d’un objet perdu. Du lever du
soleil à son coucher, Rili parcourt l’Alkhan où elle connaît bien du monde. Aucun détail
ne paraît lui échapper.
Le soir c’est au sein des tavernes que l’arrangeuse de convoi passe ses soirées. La scène
se déroule bien souvent de la même façon : assise à une table, Rili discute avec un
caravanier ou un commerçant puis s’absente quelques minutes pour revenir avec un autre
individu. Elle présente l’un à l’autre, et après quelques minutes de discussions, parfois
animées, un accord est scellé d’une poignée de main et chacun retourne à ses occupations.

Rili Vanessiï est née à Farsan et a grandi dans une famille de commerçants modestes
vivant de l’exploitation d’un entrepôt dans l’Alkhan. Dotée d’un exceptionnel sens
de l’observation et d’une mémoire tout aussi remarquable, Rili a, très jeune, montré
des dispositions pour le commerce et la négociation. Dès l’âge de quatorze ans, elle
mettait en relation des caravaniers et de commerçants parce qu’elle avait entendu
que le premier souhaitait aller à tel endroit et que le second avait de la marchandise
à y vendre. Rapidement, la jeune fille a reçu le sobriquet d’ « arrangeuse de convoi »
tant elle semblait être capable de trouver du fret, ou un moyen de transport pour une
destination donnée, en un temps record.
Au fil des années, Rili a développé son réseau, sa réputation… et augmenté sa
commission. Elle est maintenant un élément incontournable de l’Alkhan pour qui
souhaite rapidement convoyer ou expédier quelque chose. La rumeur prétend même
que le roi Dolnateï sait faire appel à ses informations lorsque c’est nécessaire.

Une précieuse information : Rili vient d’être avertie de deux faits qui, pris
séparément, n’ont aucune importance, mais mis côte à côte prennent une dimension
tout autre. Un marchand à la réputation peu recommandable possède du fret à
expédier vers le nord, et il a opté pour l’offre de transport d’un jeune caravanier
taganole, qui n’est ni le moins cher, ni le plus expérimenté. Après quelques recherches
supplémentaires, Rili est persuadée que la caravane va être attaquée et que le
marchand en sait bien plus qu’il ne veut l’admettre.
Rili est d’ores et déjà à la recherche du moyen de tirer le maximum de ces
informations, y compris en les vendant aux autorités.

128
Le jeune chef de convoi taganole
Evgeg khïï Etenev

Premières impressions : Evgeg Khiï Etenev est un jeune taganole approchant la


trentaine. En dehors d’une taille supérieure à la moyenne, il possède tous les attributs
physiques de son peuple : yeux bridés, cheveux bruns, pommettes saillantes. Intelligent et
posé, il est avant tout habité par l’ambition de devenir Ukhaantaï. Aussi prend-il toutes
les précautions pour ne jamais avoir d’attitude déplacée ou irresponsable ; au point de
ne pas avoir beaucoup d’amis et d’ être assez démonstratif dans ses attitudes « de chef
potentiel ». Ceci dit, Evgeg est un jeune homme très fiable qui connaît déjà beaucoup
de choses sur les steppes et la façon d’y conduire un convoi, comme peuvent s’en rendre
compte ses interlocuteurs. Seul son zèle à se positionner au-dessus de ceux qu’ il considère
comme ses concurrents vers la fonction d’Ukhaantaï peut le rendre antipathique aux
yeux de certains.

Evgeg Khiï Etenev a toujours rêvé de mener Longue-Ville sur les pistes des steppes.
Cette ambition prend sans doute ses racines dans sa première traversée avec ses
parents, à l’âge de cinq ans. Depuis, son existence est centrée sur cet objectif :
prouver au conseil des Anciens qu’il est digne de diriger la ville-caravane en
toute sécurité. En attendant, Evgeg occupe tous les emplois où il peut acquérir de
l’expérience et manifester ses compétences de chef.
Une nouvelle étape vient d’être franchie dans son accession à la fonction
d’Ukhaantaï, puisque la direction d’un convoi d’une dizaine de charrettes, d’une
carriole et d’une poignée d’éclaireurs lui a été confiée il y a quelques jours. Tout en
affichant le calme du chef de caravane sûr de lui, Evgeg est travaillé par la crainte
d’échouer dans cette mission probatoire. Chacune de ses nuits est peuplée de rêves
où les pires catastrophes s’abattent sur sa colonne de véhicules et où il prend des
décisions toutes plus mauvaises les unes que les autres.

Mission à risque : Evgeg va, malgré lui, démontrer toutes ses compétences de
chef. En effet, son convoi est ciblé par des pilleurs qui ont planifié d’attaquer sa
petite caravane sur les pistes du nord. Mais Evgeg va recevoir une aide inattendue.
L’arrangeuse de convoi, Rili Vanessiï, qui soupçonne quelque chose, va l’avertir du
danger, à mots couverts ; possédant des intérêts dans le fret transporté, elle ne peut
ouvertement dévoiler la façon dont elle a été mise au courant.
À charge du jeune chef de caravane de rendre-compte au conseil des Anciens ou,
pour mieux démontrer ses capacités, de gérer cette menace seul, quitte à engager
quelques mercenaires qui surveilleront la colonne de loin et interviendront au
moment opportun.

129
Le Chr’if de Farsan, Dileg Astino

Premières impressions : Il est aisé de faire la connaissance de Dileg Astino. Il suffit de


provoquer une bagarre suffisamment importante dans Farsan pour obliger le chef de la
garde à se déplacer en personne. Le Chr’ if, puisque c’est son titre officiel, prend sa mission
à cœur et n’ hésite pas à intervenir en personne. Il ne manque jamais une occasion de
démontrer ses qualités de lutteur et de bretteur, héritage de son éducation militaire. De
sa période sous l’uniforme, Dileg a aussi gardé un goût prononcé pour les insultes fleuries
et imagées.
Quiconque a fait la connaissance de l’ épouse du roi Dolnateï ne pourra que relever une
similitude de traits entre cette dernière et Dileg ; même peau claire, même chevelure
blonde, même yeux bleus. Et pour cause, puisqu’ ils sont frère et sœur.

Le choix du roi de Farsan, initialement politique de nommer son beau-frère, Dileg


Astino, à la tête de la garde, s’est révélé excellent tant le Chr’if remplit son office avec
efficacité. Après les premières années où le monarque a dû supporter les excès de zèle
de Dileg, ce dernier a semblé avoir trouvé l’équilibre entre son « besoin d’exercice » et
la nécessité d’envelopper sa main de fer d’un gant de velours. Dès lors, les habitants
de Farsan n’ont eu de cesse de vanter les mérites de leur garde.
Le seul point où Dileg peine à s’investir c’est sur l’autre mission de sa garde : les
patrouilles sur les routes menant à Farsan. Malgré une jeunesse passée à battre
les campagnes de ses contrées orientales en compagnie de soldats, Dileg reste un
homme des villes. Les bivouacs, les nuits à la belle étoile, les heures passées à attendre
le passage des brigands ne sont pas de son goût. C’est pourquoi le Chr’if délègue bien
volontiers ces missions lointaines à l’un de ses subordonnés.

Tout en finesse : Lorsque cela s’avère nécessaire, le roi Dolnateï utilise sa proximité
avec le Chr’if pour obtenir que ce dernier se charge de missions « sensibles ».
La dernière en date est de faire comprendre à une riche famille de Farsan que
leur tentative d’attenter aux jours de la future épouse du prince a non seulement
échoué, mais NE DOIT PAS être renouvelée. Cette tâche doit être accomplie avec
grande discrétion, mais de façon claire et, surtout, très ferme. Dileg est en train
d’échafauder un plan, mais celui-ci implique le recours à des hommes de main qui
disparaîtront de la ville une fois l’ « explication » donnée. Si l’affaire devait mal
tourner, il serait aisé pour la famille Dolnateï de nier toute implication dans ce
« regrettable fait divers ».

130
Jouer dans Longue-Ville

Cet ouvrage recèle de nombreuses pistes de scénarios destinées au MJ. Les plus évidentes se
trouvent dans le dernier paragraphe de chaque description de PNJ, mais aussi dans les nouvelles
qui parsèment ce livre. À plusieurs occasions, une même aventure a son prologue à la fois dans
un PNJ et dans une nouvelle.

Pour faciliter le travail du MJ pour l’élaboration de scénarios, deux tableaux sont donnés ci-
dessous ; l’un relatif aux nouvelles, l’autre aux PNJ et à leurs secrets.

Les éléments donnés ci-dessous ne sont fournis que pour aider le MJ ayant peu de temps pour
préparer une aventure. Ils ne sont là qu’à titre indicatif et peuvent tout à fait être modifiés au gré
de l’imagination du MJ.

131
Tableau des pistes de scénarios issues des
nouvelles

Voici une liste d’intrigues tirées des différentes nouvelles du livre.

Page – nouvelle : mystères initiaux Amorces de scénarios

Page 40– Mission  : éclairer  : Pour Si le MJ ne souhaite pas jouer l’aventure «  La menace
quelle raison le chargement de Longue- moltoth  » qui se trouve en fin de ce livre, il pourra
Ville est considéré par les deux Moltoths toutefois utiliser ces pillards pour un scénario de
comme particulièrement précieux  ? moindre importance. Les Moltoths y dérouleront une
Comment comptent-ils s’en emparer ? attaque traditionnelle, c’est-à-dire avec plus de bruit
et de démonstrations de force que de réelle intention
Page 59 – La menace Moltoth  : d’attaquer la caravane. Les PJ auront tout le loisir de
L’attaque moltothe aura-t-elle lieu  ? démontrer leurs qualités au cours de cet accrochage.
Sera-t-elle aussi anodine que ce que Ceci pourra ensuite justifier que l’Ukhaantaï, ou un riche
l’Ukhaantaï le pense ? voyageur, fasse appel à eux.

Page 44 – Petite partie entre Cette histoire de jeu clandestin peut servir de base
amis  : Comment les joueurs ont-ils à une aventure de type «  enquête discrète  », tout en
réussi à dissimuler leurs parties aux donnant l’occasion aux PJ de découvrir Longue-Ville et
Taganoles ? Jusqu’à quel point le joueur ses habitants. Les aventuriers peuvent être recrutés soit
professionnel «  Rafle-la-mise  » va-t-il par l’Ukhaantaï qui soupçonne l’existence de parties
réussir à plumer les autres joueurs ? clandestines, soit par un voyageur qui a été plumé par
«  Rafle-la-mise  » et veut récupérer l’argent qu’il estime
avoir perdu par tricherie.

Page 66 – Drôle de boite aux Un groupe d’assassins voyage en toute discrétion dans
lettres : Quelle est la fonction de cette Longue-Ville afin d’y exécuter un contrat visant une
cachette ? Qui dans la caravane l’utilise riche voyageuse, protégée par une solide escorte. Mais
et pourquoi ? l’une des servantes de leur cible, contraintes par un
chantage, fournit des renseignements sur les mesures de
sécurité déployées. La cachette sert de boite aux lettres
entre les sicaires et leur espionne de circonstance.
Le MJ pourra considérer que cette aventure fait partie
du complot visant la future princesse de Farsan. Mais
il pourra aussi utiliser cette histoire comme un projet
d’assassinat parallèle, qui brouillera les pistes.

132
Jouer dans Longue-Ville

Page – nouvelle : mystères initiaux Amorces de scénarios

Page 82 – Corvée de neige  : À qui La traversée de la Crête du Dragon représente de telles


appartient la main tranchée  ? Est- difficultés que l’Ukhaantaï ne peut se permettre d’y perdre
il encore en vie  ? Qu’est-ce que la du temps. Mais l’appel au secours du parchemin est si
construction décrite sur le plan ? étrange qu’il va solliciter l’aide de quelques voyageurs
ayant déjà démontré leurs capacités à gérer les situations
difficiles  : les PJ. À charge pour eux de répondre à la
pressante requête du document trouvé et d’explorer la
construction enterrée où se trouverait le propriétaire de
la main coupée. Mais Longue-Ville ne les attendra pas…

Page 82 – Sous escorte : Que font des Cette nouvelle peut servir de préambule à une attaque
orcs sur les contreforts de la Crête du très classique d’orcs contre Longue-Ville. Averti par
Dragon ? Y’en a-t-il d’autres ? Le peuple ses alliés du peuple des glaces, l’Ukhaantaï sait qu’une
des glaces les a-t-il tous éliminés ? horde d’orcs traîne dans les parages. Parce qu’ils ont des
obligations ailleurs, les géants signifient au chef de la
caravane qu’ils ne peuvent assurer sa sécurité plus loin. À
charge pour ce dernier de faire appel à toutes les bonnes
volontés, dont bien sûr les PJ, pour protéger la cité
taganole jusqu’à l’arrivée à la ville-étape. Il n’est pas exclu
que les orcs s’emparent de marchandises de grande valeur
que l’Ukhaantaï souhaitera voir retrouvées moyennant
une récompense.

Page 95 – Funeste cueillette  : Qui La Crête du Dragon sert de support à de nombreuses


est l’homme sacrifié  ? À quel rite son rumeurs relatives à la puissance, avérée ou non, de rites
meurtre a-t-il servi ? magiques puissants. L’invocation de ces sorts hors du
commun demande des sacrifices élevés, dont l’assassinat
de victimes innocentes. C’est précisément ce qu’il vient
de se passer.
L’Ukhterhi de Bal’lor, qui se souvient d’une série de
meurtres similaires à celui-ci lorsqu’il était encore
adolescent, veut à tout prix identifier et arrêter les
coupables avant qu’une autre cérémonie sacrificielle ne
soit conduite. Heureusement il a fait la connaissance de
voyageurs téméraires tout à fait adaptés à la situation  :
les PJ.
Le MJ pourra faire le lien entre cette histoire et celle
relatée dans la description du PNJ le chef des débardeurs
(cf page 91)

133
Page – nouvelle : mystères initiaux Amorces de scénarios

Page 105 – Surveillance nocturne  : Un grimoire d’une très grande valeur voyage en toute
Qui sont ces deux voyageurs qui font discrétion dans les bagages d’un hôte de longue ville  ;
tout pour éviter d’être vus ensemble  ? ce dernier s’est attaché les services d’un garde du corps
Qu’y avait-il dans le paquet remis ? qu’il présente comme son fils. Hélas le secret a été éventé
avant même le début de la traversée. Un couple de voleurs
voyageant dans deux véhicules différents et feignants de
ne pas se connaître, règle les derniers détails du vol. Il
faut à la fois neutraliser physiquement le garde et vaincre
les barrières magiques érigées par le propriétaire de
l’ouvrage.
Alerté par ce rendez-vous nocturne, l’Ukhaantaï va
déroger à ses principes et faire appel à des étrangers pour
l’aider dans cette affaire : les PJ, qui se sont déjà signalés
pour leurs compétences. Et cela tombe bien, car ils
voyagent dans le même véhicule qu’un des deux voleurs.
Le MJ pourra utiliser pour ce scénario le PNJ de la petite
curieuse (cf description page 80).

Page 167 – Rafistolages  : Qui sont Des individus ont entrepris le voyage par Longue-Ville
ces hôtes pas si pacifiques que cela  ? dans un but unique : capturer dans la Crête du Dragon,
Quel est cet «  embarrassant passager une créature extrêmement dangereuse, pour ensuite
clandestin » ? l’asservir et l’utiliser pour des activités illégales (vols,
assassinats, rapts, etc). La nature de cette monstruosité
nécessite de grandes compétences en magie, ce qui
explique la présence d’un haut mage dans le groupe.
C’est la présence de ce personnage que ressent le PNJ
l’apparaisseur (cf sa description page 53).
La bête a bien été capturée et se trouve dissimulée dans
la caravane. Parce qu’il veut absolument se débarrasser
de cette horreur et parce qu’aucun Taganole ne possède
les compétences nécessaires, l’Ukhaantaï va faire appel à
des voyageurs à la fois téméraires et peu effrayés par la
magie : les PJ.
Le MJ pourra faire un lien entre cette amorce de scénario
et celui lié à la cascade et au peuple des glaces. Dans ce
cas, la créature est l’une des horreurs que combattent les
géants depuis des millénaires.
L’attention du MJ est attirée sur la gestion du temps dans
ce scénario, car la monstruosité croit en puissance et ne
va pas tarder à devenir incontrôlable.
Jouer dans Longue-Ville

Tableau de PNJ et leur secret

PNJ Page Fonction Secret

Le PNJ sait qu’un très sérieux projet d’assassinat


visant l’une de ses riches passagères est en cours,
mais il en ignore tous les détails. La cible pour-
Altanseg khïï BOYULG Ukhaantaï actuel de rait être la future princesse de Farsan, mais sans
17
khïï MONULG Longue-Ville aucune certitude.
Le recours à des voyageurs habitués aux situations
délicates (les PJ) serait pour l’Ukhaantaï une solu-
tion discrète et efficace pour empêcher le meurtre.

Le PNJ a découvert une falsification fondée sur


l’utilisation de ses propres sceaux, ou de copies
parfaites.
Parce qu’il soupçonne son propre fils et souhaite-
Astafir OULLOU
Adjudicateur de
30 rait régler cela « en famille », le PNJ préfère enga-
Kızar
ger des aventuriers (les PJ) que de rendre compte
aux autorités.
L’implication, involontaire et lointaine, d’un PNJ
de Tahala (le graveur d’os) mérite d’être signalée.

Le PNJ est la sœur d’un héritier spolié de son


trône. Menacée, ainsi que son frère, par les assas-
sins envoyés par l’usurpateur, elle se résout à en-
Commerçante gager des aventuriers (les PJ) pour sa protection.
Nilgün NERGIZ 31
étrangère de Kızar Elle n’accorde en effet qu’une confiance limitée
aux autorités de Kızar et craint surtout de solliciter
la garde de la cité, peu réputée pour sa probité et
sa discrétion.

135
PNJ Page Fonction Secret

Le PNJ complote contre le Vizir pour rétablir la


traite d’esclaves.
Chef de la guilde
Rassal FATDOUB 32 Sa recherche d’aventuriers peu scrupuleux peut le
marchande de Kızar
mener à engager les PNJ pour sa basse besogne.
Ou à les alerter sur un projet ciblant le Vizir.

Le PNJ a découvert une salle sacrificielle sous


Kızar mais pense avoir été identifié par le sacrifi-
cateur. Depuis il vit dans la peur.
Une rencontre fortuite avec des PJ amateurs de
Creuse-puits de
Indil ASTIRIB 33 tunnels et de mystères peut l’amener à se confier
Kızar
et les envoyer explorer l’édifice souterrain ; avec
l’espoir secret de neutraliser la menace, ou au
moins de détourner l’attention de sa modeste per-
sonne.

Le PNJ voit ses intentions de moderniser Kızar


contrées par un complot de la guilde marchande
qui, elle, ambitionne de rétablir la traite des es-
claves.
Naïman DIRIB 29 Jeune Vizir de Kızar
Le PNJ cherche à engager des individus coutu-
miers des missions délicates (les PJ) afin qu’ils
aillent subtiliser les documents prouvant le projet
esclavagiste de l’union marchande.

Elle porte sur le dos un tatouage qui y a été dessiné


de force et qui dissimule les plans du repaire de ses
Entuya okhää Chef des ex-ravisseurs.
46
ERDENMEG gouvernantes Cette aventure est décrite plus en détail dans la
carte additionnelle sur les ruines du temple sou-
terrain.

Le PNJ surestime les méfaits de l’âge sur son


organisme et hésite à signaler de réels signes de
surveillance de Longue-Ville de peur de passer
pour un vieillard incapable de discerner une vraie
Tulmin Chef des
47 menace d’une fausse.
TENETEM éclaireurs
La solution qu’il pourrait préférer serait de faire
enquêter des voyageurs audacieux (les PJ) sur
ces mystérieux signaux laissés aux bivouacs de
Longue-Ville.

136
Jouer dans Longue-Ville

PNJ Page Fonction Secret

Le PNJ a découvert un lieu enterré au beau milieu


des steppes occidentales et souhaiterait l’explorer.
Parce qu’il sait que pas un Taganole n’acceptera de
Ganrold Jeune
48 le suivre dans cette aventure, le PNJ va se tourner
VONKDAT éclaireur
vers quelques voyageurs courageux (les PJ) que
l’infraction de quelques lois taganoles n’effraie
pas.

Elle est habitée par la vision de Longue-Ville per-


due en pleine tempête au milieu d’un labyrinthe
de monolithes, et par la certitude d’être la seule à
pouvoir sauver la caravane lorsque cela arrivera.
Une conversation préalable avec un ou plusieurs
Validi khïï OGHANEM 49 Archiviste taganole
aventuriers très à l’écoute (les PJ), sur sa vison,
pourrait leur donner un rôle salvateur lorsque la
tempête arrivera. Et leur garantir ensuite la toute
bienveillance de l’Ukhaantaï pour le reste du
voyage.

Le PNJ a ressenti la présence d’un mage puissant


au sein de la caravane alors qu’aucun sorcier de ce
niveau ne s’est déclaré parmi les voyageurs.
De crainte de se tromper et pour rester discret,
Apparaisseur il préférera se confier à quelques voyageurs de
Calnayr khïï BELENEG 53
expérimenté confiance, surtout si l’un d’eux est adepte des arts
magiques. L’objectif sera d’identifier le mage, les
raisons de son extrême discrétion et ses intentions
réelles.

Son manque de maîtrise en magie a été remarqué


par un voyageur mal intentionné qui compte bien
la recruter pour commettre des larcins.
Par hasard, les PJ sont tombés sur une discussion
entre l’apparaisseuse et le malandrin. Si la jeune
Elinia okhää MONAMEG 54 Jeune apparaisseuse
femme ne se rend pas compte du danger qu’elle
court, les PJ,eux, ont compris les intentions du
voleur. Liberté est laissée aux PJ de la conduite à
tenir : avertir l’apparaisseuse, signaler la tentative
de recrutement aux Taganoles ou laisser faire.

137
PNJ Page Fonction Secret

Le PNJ soupçonne un saboteur, dissimulé dans la


caravane, de s’attaquer aux essieux des charrettes
transportant des matières onéreuses.
Mais comme il n’a pas de preuves tangibles et que
les éclaireurs ont autre chose à faire, le Forgeron
Forgeron de Longue- se confie à quelques voyageurs (les PJ) avec qui il
Atrir GOLTANSON 58
Ville a sympathisé.
Ceux-ci vont donc devoir prévenir une attaque
ciblée sur quelques charrettes transportant du fret
de haute valeur, à l’occasion d’un passage étroit où
des rigoles dissimulées doivent briser les essieux
préalablement fragilisés.

Le PNJ bascule lentement dans une paranoïa qui


lui fait croire qu’il est bloqué à Taleq pour des an-
nées à cause d’un complot ourdi par les différents
Ukhaantaïs de Longue-Ville.
Trompés par le charisme de l’Ukhterhi, des voya-
geurs en escale à Taleq (les PJ) peuvent être recru-
tés par ce dernier pour enquêter sur l’Ukhaantaï
Foris khïï MAGNAHEM 68 Ukhterhi de Taleq actuel. À charge ensuite pour eux de se rendre-
compte de la paranoïa de leur employeur et de la
meilleure façon de s’en accommoder (soutirer de
l’argent à l’Ukhterhi au risque de le faire basculer
dans la folie en lui disant ce qu’il veut entendre,
assurance que personne ne complote contre lui ou
compte-rendu à l’Ukhaantaï sur la dégradation de
la santé mentale de l’autorité suprême de Taleq)

Elle a reconnu parmi les voyageurs les deux


hommes qui ont ruiné sa vie en massacrant sa fa-
mille. La tentation de se venger est très forte.
Charbonnière de
Ermena DOLLO 69 Les PJ sont recrutés par l’Ukhterhi et l’Ukhaantaï
Taleq
pour retrouver les deux disparus sans savoir ce qui
leur est arrivé. La gestion du temps est un élément
essentiel de ce scénario.

Le PNJ a surpris une conversation entre deux


voyageurs sur la préparation d’un meurtre dans
Longue-Ville, mais il peine à se faire comprendre.
S’ils ont déjà été recrutés par l’Ukhaantaï pour
enquêter sur une menace similaire, les PJ recueil-
leront des renseignements intéressants, s’ils se
Charpentier muet de donnent la peine de bien comprendre le charpen-
Saltar AM’NAZAR 70
Taleq tier.
S’ils n’étaient pas au courant d’une telle menace,
il s’agit là d’un excellent moyen pour des PJ de
se faire recruter par l’Ukhaantaï au moment où ils
lui révèlent les informations recueillies auprès du
charpentier muet.

138
Jouer dans Longue-Ville

PNJ Page Fonction Secret

La demoiselle fouille en secret les bagages des


hôtes pour satisfaire sa curiosité maladive, sans
jamais rien voler. C’est ainsi qu’elle a découvert
le transfert d’un poignard et d’une fiole entre deux
voyageurs qui ne se rencontrent jamais.
Jeune Taganole très Surprise par des voyageurs (les PJ) alors qu’elle vi-
Ordanïa khïï MELEG 80
curieuse site leurs coffres, elle pourra, si elle est interrogée
avec tact, donner des informations intéressantes
sur d’autres hôtes au comportement étrange, no-
tamment ceux supra. Des PJ mandatés auparavant
par l’Ukhaantaï (découverte d’un projet d’assassi-
nat, etc), sauront très vite utiliser la petite curieuse.

Le PNJ est averti par son instinct que quelque


chose va arriver à la caravane sans en savoir plus.
Le MJ pourra choisir un adversaire à la mesure des
PJ. Typiquement, il s’agira de créatures en quête
d’un butin ou de monstres à la recherche d’une
proie en proportion de leur appétit (un kazmoth ?).
Olig okhää EFFEGEN 81 Pisteur des neiges
Parce qu’il a fraternisé autour de nombreuses
bières avec certains voyageurs (les PJ), il se lais-
sera aller à la confidence. Ces derniers pourront lui
proposer leur service, avec l’aval de l’Ukhaantaï ;
surtout si les PJ ont déjà fait montre de leurs talents
auparavant.

Elle soupçonne un habitant de Bal’lor de tester


des poisons sur d’autres résidents de la ville-étape.
Son intuition est la bonne car l’arachnologue se
laisse aller à des tests « grandeur nature », avec
des potions qu’il vient juste de concocter et dont il
ne maîtrise pas les effets.
Maîtresse des
Miznetta TARLUDI 93 Soit parce qu’un membre de leur groupe a été vic-
simples à Bal’lor
time d’une de ces mixtures, soit parce qu’on le leur
a demandé, les PJ vont associer leurs efforts pour
démasquer l’auteur des empoisonnements.
La nature originale des poisons peut permettre à un
MJ « farceur » des situations cocasses (sérum de
vérité, potion de lubricité…)

139
PNJ Page Fonction Secret

Le PNJ a ressenti l’appel d’une créature de très


grande taille dans une gigantesque grotte dans les
environs de Bal’lor. Le choix de l’animal et les
obstacles pour l’atteindre sont à déterminer en
fonction du niveau des PJ.
De crainte de se tromper et de se décrédibiliser
aux yeux des autres nomades, le PNJ va préférer
demander à quelques aventuriers de passage (les
Sargoï khïï BINEVEG 94 Défatigueur PJ) de l’accompagner dans sa quête.
Un MJ qui souhaiterait jouer l’aventure décrite
dans la carte additionnelle « la cascade », pourra
décider que la créature n’est autre qu’un kazmoth
apeuré, enfermé par le peuple des glaces au-des-
sus d’une porte dimensionnelle. L’expédition de
secours pourrait ainsi se transformer en équipe
de destruction d’entités monstrueuses d’un autre
plan.

En galante compagnie avec une jeune Taganole,


le PNJ a surpris une sinistre procession. Faisant
le lien avec la disparition d’un voyageur, il hésite
à parler, de crainte d’avoir à révéler sa liaison.
Chef des débardeurs Il pourra utiliser des aventuriers perspicaces (les
Hüns MÜLDEIN 91
de Bal’lor PJ) pour transmettre l’information aux Taganoles
sans se compromettre. Ce qui impliquera de
fait les PJ dans le scénario du meurtre rituel de
Bal’lor, décrit dans la nouvelle « Funeste cueil-
lette » (voir tableau précédant).

Sa passion pour les araignées et leurs poisons a


poussé le savant à tester certaines de ces subs-
tances sur des habitants de Bal’lor.
Soit les PJ en ont été victimes, soit ils ont été
mandatés pour identifier l’auteur des étranges
empoisonnements.
Diblim NAZDEGOR 92 Arachnologue Mais il est aussi possible que l’arachnologue,
conscient d’avoir besoin d’une protection s’il
venait à être découvert, s’est attaché les services
de quelques voyageurs téméraires (les PJ). Et
ceux-ci ne sont pas nécessairement au courant
des expérimentations de l’arachnologue.

Voyageant vers Farsan pour s’y marier avec le


prince Dolnateï, son comportement de séductrice
Future princesse de compulsive est assidûment surveillé. Mais elle est
Oria D’NIAR 103
Farsan aussi protégée par quelques individus triés sur le
volet par l’Ukhaantaï, averti d’une menace d’as-
sassinat pesant sur sa tête.

140
Jouer dans Longue-Ville

PNJ Page Fonction Secret

Le MJ peut choisir d’impliquer les PJ dans cette


surveillance de différentes façons, c’est-à-dire à
différentes étapes du trajet de Longue-Ville. Dans
tous les cas, l’objectif est d’identifier les assassins
(il peut y avoir plusieurs équipes impliquées) et de
prévenir l’attentat. Ce scénario peut se dérouler sur
toute la traversée.

Victime d’un chantage, elle espionne sa maîtresse


au profit de personnes malintentionnées à l’égard
de la belle occidentale.
Surprise dans ses activités illégales, notamment
Servante de la future
lors de la dissimulation de ses messages dans la
Natili MUTINEG 104 princesse Oria
boite aux lettres créée exprès, la servante passera
D’NIAR
aux aveux si elle est correctement interrogée. À
charge ensuite à ceux missionnés de la protection
de la future princesse (les PJ ?) de mettre à profit
ces informations.

Elle a détecté dans son public un couple d’enfants,


et leurs parents, aux goûts très morbides. Il s’agit
des membres d’une secte très dangereuse venus
pour vénérer de noires divinités sur les contreforts
de la Crête du Dragon.
Natlia khïï TIGANEG 112 Marionnettiste
Parce que cette famille n’a commis aucun délit,
mais parce que l’intuition de Natlia la met en garde
contre ces personnes, elle se confie à quelques
voyageurs avec qui elle a sympathisé (les PJ). Ces
derniers vont enquêter sur l’étrange famille.

Le PNJ a planifié l’attaque de Longue-Ville par ven-


geance contre son peuple qui l’a banni. Mais il vient
de décider de faire échouer, en toute discrétion, l’at-
taque après avoir découvert que son frère bien-aimé
dirige la ville-caravane.
Tentant le tout pour le tout, le réprouvé s’est dé-
guisé et a profité de la nuit tombée pour pénétrer,
à l’insu de ses compères, le bivouac. Là, il a repéré
un groupe de voyageurs dont l’allure et l’équipe-
Ganrold khïï NOGATEM 116 Taganole réprouvé ment ne laisse pas de doute sur leur connaissance
des situations conflictuelles (les PJ). Sans se dévoi-
ler, il les a prévenus de l’imminence d’une attaque
de la ville-caravane, avant de disparaître. Le MJ
pourra se livrer à un exercice de mémorisation où le
réprouvé donne de nombreuses informations, toutes
utiles, que les PJ doivent retenir.
La survie de nombreuses personnes dépend de ce
que les PJ vont faire de ces informations. Enfin,
celles qu’ils ont retenues.

141
PNJ Page Fonction Secret

Le jeune PNJ est perturbé par l’absence de son


père et par sa double ascendance taganole-occi-
Jeune Taganole
Radab okhää ULIMEG 117 dentale. De ce fait, l’adolescent est victime d’une
rebelle
manipulation par des Occidentaux préparant une
attaque de Longue-Ville lors du prochain voyage.

Après avoir découvert qu’un petit convoi va être


attaqué, l’arrangeuse se demande comment faire
fructifier au mieux ce renseignement.
Parce qu’elle ne veut pas apparaître comme une
« donneuse », elle utilise le relais de voyageurs de
Arrangeuse de passage à Farsan (les PJ), sans oublier de toucher
Rili VANESSIÏ 128
convoi sa commission auprès des utilisateurs de ses infor-
mations.
C’est ainsi que les PJ ont le choix entre rendre
compte aux autorités de Farsan, mais rien ne dit
que certains de ses membres ne sont pas impliqués
dans l’arnaque, et prévenir le chef de convoi.

Le PNJ a été averti que son futur convoi va être


attaqué.
L’information lui est remise par un groupe de
voyageurs « taillés pour l’aventure » (les PJ). Sou-
Jeune et ambitieux cieux d’amener son premier convoi à bon port,
Evgeg khïï ETENEV 129 chef de convoi le jeune chef taganole rogne sur son budget et sa
taganole propre prime pour s’attacher les services des PJ.
En assurant l’escorte lointaine du convoi, ils sont
en mesure d’intervenir et de protéger la colonne
de véhicules. Et ainsi s’attacher l’amitié d’un futur
Ukhaantaï.

Le PNJ monte une opération d’intimidation com-


manditée par la famille Dolnateï, qui ne devra en
aucun cas être accusée de l’avoir planifiée.
Les PJ, étrangers de passage à Farsan, ont le profil
idéal pour participer à cette opération. Mais, peu
coutumiers avec les intrigues politiques de Farsan,
ils prennent le risque d’être sacrifiés si tout ne se
Dileg ASTINO 130 Chf’if de Farsan déroule pas selon le plan.
Il est aussi envisageable que les PJ soient recrutés
par la famille concurrente des Dolnateï qui craint
pour sa sécurité après l’échec de son complot
contre la future épouse du prince Dolnateï. Le MJ
pourrait jouer sur un tel scénario, surtout si les PJ
ont précédemment déjoué ledit complot mais sans
en connaître les commanditaires réels.

142
Scénario

La menace Moltoth
Résumé :

La ville-caravane subit une attaque du peuple moltoth, comme cela arrive parfois. Mais
cette fois-ci, c’est bien plus qu’une escarmouche. Parce que leurs femmes n’enfantent plus
depuis un an, les Moltoths ont capturé les seules génétrices fertiles à leur portée, celles de
la caravane. Longue-Ville doit poursuivre sa route, mais un détachement de Taganoles,
renforcé d’aventuriers, se lance dans une opération de libération. Les trois niveaux de la
forteresse rocheuse où vivent les Moltoths ne peuvent être pénétrés et parcourus qu’avec
discrétion et souplesse. Pendant l’infiltration, une soigneuse taganole du groupe découvre
la cause de la stérilité du peuple moltoth : les spores d’un champignon qui s’est développé
dans son habitat. À partir de là, l’opération de sauvetage peut se poursuivre suivant un
mode violent qui laissera une traînée de sang derrière elle. Ou bien la diplomatie et la
persuasion peuvent apporter une solution qui satisfera tout le monde : la révélation de la
cause de la stérilité contre la libération des otages. À condition que des rivalités internes
au peuple moltoth ne s’en mêlent pas.

pour tirer à l’arc depuis l’intérieur. Dans les


Comment tout cela a commencé conversations des nomades, le mot « moltoth »
revient souvent.
Le ballet des éclaireurs sur leurs fâlteqs s’est
Depuis quelques jours, une vague fait plus dense, plus agité. Et même après
d’inquiétude s’est répandue dans la caravane. l’arrivée au bivouac, ils continuent de tourner
Les Taganoles ont beau rassurer leurs passagers, autour de Longue-Ville. La veille au soir,
de nombreux détails indiquent qu’eux-mêmes un long conciliabule a rassemblé le chef de
sont sur le qui-vive. Des armes ont été sorties la caravane, celui des éclaireurs et quelques
de la carriole-armurerie et ont été réparties dans autres Taganoles  ; parmi ceux-là se trouvait
chacun des postes d’observation des véhicules. l’archiviste avec ses rouleaux de parchemins
Depuis ces vigies, des nomades passent leur sous le bras. Penchés au-dessus des cartes, les
temps à scruter l’horizon. De surcroît, les nomades fronçaient les sourcils en discutant.
gouvernantes ont vérifié le fonctionnement Des passagers, dont les oreilles traînaient par
des volets de bois utilisés pour occulter les là, ont noté que le mot « eau » était au centre
fenêtres des véhicules et dotés des meurtrières de la conversation.

143
Et pour cause  ! La veille, une patrouille a locale : les Moltoths. Cela arrive de temps en
été envoyée au puits où devaient s’abreuver temps et nous y sommes préparés. À chaque
les bêtes et où la ville taganole était censée fois, ils font beaucoup de bruits, lancent des
se réapprovisionner. Arrivés sur place, les flèches et quelques lances. Ils crient beaucoup,
cavaliers ont dû constater la catastrophe  : font de grandes démonstrations depuis leurs
malgré toutes les précautions pour en montures reptiliennes, mais ne représentent
protéger l’ouverture, un animal était tombé pas vraiment un danger  ». Mais derrière une
au fond de la cavité souterraine et son corps sérénité de façade, les Taganoles sont inquiets.
putréfié avait empoisonné la réserve d’eau. Il arrive certes que les Moltoths se livrent à des
C’est pour cette raison que, le soir même, les escarmouches factices, mais cela a toujours eu
autorités de Longue-Ville ont discuté d’une lieu sur la piste. Le fait que cet assaut se déroule
solution alternative au problème crucial du dans ce défilé perdu prouve que les attaquants
ravitaillement en eau. Les cartes de l’archiviste sont à l’origine de l’empoisonnement du puits
indiquent l’existence d’un point d’eau non et qu’ils souhaitaient conduire leur embuscade
loin, mais il déplaît au chef de caravane  : à cet endroit, défavorable aux défenseurs.
son emplacement oblige Longue-Ville à faire En queue de convoi, la préoccupation est
un détour, et surtout à emprunter un dédale encore plus grande. Contrairement à toutes
creusé au fil des siècles dans la roche. les attaques moltoths précédentes, celle-ci est
Hélas, l’impérieuse obligation de se violente et sans retenue. Il ne s’agit pas des
réapprovisionner en eau impose à Longue- parades martiales habituelles, mais bien d’un
Ville de se diriger vers cet endroit le lendemain. assaut en règle. Il y a déjà quelques blessés
chez les Taganoles, et les corps de plusieurs
Moltoths jonchent déjà le sol. Retardés par
L’attaque le relief torturé, les éclaireurs arrivent peu
à peu  ; ils peinent à repousser l’attaque. Un
fait supplémentaire inquiète les Taganoles  :
La longue file de véhicules ondule au parmi les assaillants se trouvent une majorité
milieu des colonnes minérales. Dès qu’ils le d’hommes âgés alors que tous les simulacres
peuvent, les éclaireurs se placent sur les points d’assaut précédents n’impliquaient que de
culminants pour surveiller les alentours ; mais jeunes adultes.
des éboulements, trés récents, leur coupent
l’accès aux promontoires les plus hauts. La
nervosité des Taganoles est tellement palpable Premiers contacts avec les Moltoths
que les voyageurs ne disent plus un mot et
observent à travers les volets maintenus baissés.
Longue-Ville est encore loin du point d’eau À travers les volets, les passagers des derniers
lorsque les trompes d’alerte résonnent depuis véhicules entraperçoivent leurs assaillants.
l’arrière du convoi. Le relief est tellement Leurs visages sont peints pour ressembler à
morcelé par les monticules rocheux que le des têtes de mort. De nombreux os ornent
chef de caravane se résout à afficher et à faire leurs tenues, provoquant un cliquettement
entendre les signaux d’augmentation de la perpétuel. Même les pointes de leurs lances et
vitesse plutôt que ceux de la formation d’un de leurs flèches sont faites d’os. Les Moltoths
cercle défensif. Dans le même temps, tous utilisent des montures dont l’apparence
les éclaireurs se précipitent vers les derniers rappelle celle de grands et longs lézards : des
véhicules. Dans les cabines et les carrioles, les babzars.
gouvernantes tâchent de calmer les passagers.
Le discours est à chaque fois le même  : «  Il
s’agit d’une attaque rituelle d’une peuplade

144
La menace Moltoth

La façon de combattre des Moltoths paraît assez aucun corps sur le terrain. Si une dépouille ne
peu organisée et il est difficile de comprendre peut être récupérée en raison de l’intensité des
le but poursuivi par les assaillants. Certes, ils combats, un combattant prélèvera une partie
tirent avec des cris stridents et les voitures de du mort, la tête ou une jambe si possible, et
fin de convoi sont hérissées de flèches et de l’emportera.
lances, mais grâce à l’arrivée croissante des
éclaireurs, les Moltoths doivent reculer non
sans avoir de pertes. Les attaquants ne laissent

Le babzar est un animal d’environ quinze pieds de long et de cinq de haut, doté des quatre
pattes griffues, et au corps longiligne couvert d’écailles. Une telle monture peut porter jusqu’à
quatre combattants et excelle dans l’escalade de parois abruptes. C’est pour maintenir les
passagers en place que les selles sont dotées de hauts dossiers. En terrain plat, le babzar est
presque aussi rapide qu’un cheval mais il supporte mal le froid. Ceci explique qu’on ne trouve
cet animal qu’auprès des Moltoths dont l’habitat fournit le milieu tempéré qu’affectionnent
ces bêtes.

145
Qui sont exactement les Molthoths ? C’est en raison de ces croyances que les guerriers
de ce peuple se refusent à abandonner le corps
d’un compagnon sans au moins en ramener
Parmi tout ce qui définit le peuple moltoth, une partie pour initier « le Retour ».
son territoire et ses croyances sont les plus L’initiation des jeunes hommes est un autre
surprenantes. volet des convictions des Enfants de la Mort.
Tout individu mâle, en passe de devenir adulte,
Les Moltoths vivent dans un immense massif doit montrer son courage en s’attaquant à une
de roche volcanique. Un imposant rocher, le proie dangereuse. Parmi les steppes, il se trouve
bastion, abrite la majorité de la colonie et, de nombreux animaux répondant à ce critère,
surtout, sa vie spirituelle. Autour, quelques mais Longue-Ville est une cible de choix. Elle
monolithes de moindre taille servent de permet aux Moltoths d’engager le combat, de
logements. Dans ce paysage minéral, ce peuple manifester leur bravoure en s’approchant au
a colonisé un réseau de grottes et, au fil des plus près des véhicules pour décocher leurs
siècles, a étendu son domaine souterrain. traits, mais aussi de rompre le contact dès que
L’intérêt de ces habitations troglodytiques, souhaité. Rien d’étonnant par conséquent à ce
perdues au milieu des steppes froides, réside qu’un accrochage avec les Moltoths se solde
dans les sources d’eau chaude et les avens, ces par autre chose que quelques blessures.
conduits naturels creusés dans la roche, qu’elles
abritent. Par un système élaboré de tunnels, de Sauf cette fois-ci…
conduits, de sas, les troglodytes ont su mettre
à profit cette inépuisable source de chaleur. L’attaque… la vraie !
Grâce à cela, les Moltoths ne souffrent pas du
froid et ont pu développer une agriculture et
un élevage adaptés à leurs besoins : là, un étang Après plusieurs minutes d’attaque sur
souterrain permet d’élever des poissons  ; ici, l’arrière du convoi, tous les éclaireurs sont
ce sont des champignons et des mousses qui enfin sur place et réussissent, pied à pied, à
fournissent nourriture et fourrage ; là-encore, repousser l’assaut. La présence de combattants
ce sont des arpents et des arpents de céréales, âgés intrigue les Taganoles, mais la priorité
peu gourmandes en lumière, qui profitent de est de chasser l’ennemi et de rattraper le
la chaleur ambiante. reste de la caravane qui a poursuivi sa route
conformément aux signaux.
Le caractère très sauvage du peuple moltoth C’est à ce moment précis que les cornes
rend difficile l’étude de sa religion. Les lancent à nouveau leur cri d’alerte. Mais cette
quelques contacts, bien souvent brutaux, fois-ci, ce sont les caravanes du centre de
qu’ont pu avoir des étrangers avec cette Longue-Ville qui sont assaillies. Les éclaireurs,
peuplade révèlent un rapport à la mort très déjà engagés sur l’arrière de la colonne, ne
fort. Cela se traduit par l’omniprésence d’os peuvent rompre le combat, d’autant que les
sur les Moltoths, mais aussi leur goût pour Moltoths auxquels ils font face redoublent
les peintures corporelles et les tatouages, leur d’agressivité. Seuls quelques cavaliers taganoles
donnant l’aspect de squelettes. Les membres réussissent à se dégager et à se précipiter vers le
de ce peuple s’attribuent eux-mêmes plusieurs milieu du convoi.
surnoms, dont «  les Enfants de la Mort  » et L’attaque contre le centre de Longue-Ville
«  Ceux-Qui-Ne-Meurent-Pas  ». Leurs rites n’est, elle, conduite que par de jeunes Moltoths
mortuaires, très influencés par la notion montés sur leurs montures reptiliennes. L’assaut
de renaissance et de vénération des restes, est lancé avec une furie et une brutalité sans
sont complexes. L’art de l’embaumement est commune mesure avec les parades martiales
parfaitement maîtrisé par le clergé moltoth. que conduisent d’habitude ces combattants.

146
La menace Moltoth

Il est très vite évident que leur objectif est de L’Ukhaantaï est soumis au dilemme de
pénétrer dans les véhicules habités. Munis de devoir continuer à guider Longue-Ville dans
grappins, ils forcent les ouvertures des cabines sa marche à travers les steppes, et de lancer
et des carrioles et neutralisent au plus vite des recherches pour récupérer les otages.
les défenseurs. Plusieurs gouvernantes sont Dans cette partie des déserts du nord, pauvres
blessées ou assommées en défendant leurs en végétation, il n’est pas envisageable de
hôtes. Une fois à l’intérieur, les assaillants demeurer immobile  ; la ville-caravane doit
capturent des femmes, toutes jeunes. Si d’autres poursuivre vers la Crête du Dragon. Devant
personnes se mettent en travers de leur chemin, les pertes en éclaireurs et la nécessité d’en
Ceux-Qui-Ne-Meurent-Pas n’hésitent pas à conserver une partie pour la protection de
menacer, voire à blesser. Pressés par le temps, Longue-Ville, le chef de caravane se résout à
les Moltoths agissent en toute hâte. Les otages faire appel à des volontaires parmi les passagers
sont ligotées, descendues au sol et attachées sur pour participer à la libération des captives.
le dos des babzars. Un long hululement, repris Ce choix se révèle sage car des aventuriers
par d’autres combattants bardés d’os, marque expérimentés se présentent, notamment attirés
la fin de l’assaut. En quelques minutes, les par les promesses de récompenses de maris ou
ravisseurs et leurs victimes ont disparu dans le de riches parents dont les épouses ou filles ont
relief, laissant des véhicules dévastés ainsi que été enlevées.
des voyageurs choqués et en pleurs. Très affecté par le fait de n’avoir pu protéger
ses passagers, le chef taganole désigne ses
Conseil de guerre meilleurs éclaireurs et une soigneuse pour
renforcer le groupe de secours. Des fâlteqs,
dont les cavaliers ont été tués ou blessés pendant
Dès l’assaut sur le centre de la caravane terminé, l’assaut, sont prêtés aux aventuriers. De plus,
les quelques Moltoths qui demeuraient en fin l’archiviste a confectionné une copie sommaire
de convoi ont, eux aussi, fui. Avec difficulté, de ses cartes de la région avec l’emplacement
Longue-Ville a repris sa route vers le point estimé des grottes des Moltoths, à moins d’une
d’eau où un campement de fortune a été journée de là.
improvisé. Le Soigneur-en-chef de Longue-
Ville et tous ses adjoints sont occupés à soigner Les vrais raisons de l’attaque
ceux qui peuvent encore l’être. Les corps de
ceux qui ont succombé à l’assaut reposent dans
la carriole des soigneurs en attendant d’être Malgré ce que pourrait laisser penser le rite
enterrés dans le cimetière du prochain bivouac, initiatique des jeunes Moltoths, ce peuple n’est
là où leurs proches pourront se recueillir pas belliqueux. Mais une raison impérieuse le
devant leur dépouille lors d’un futur voyage. pousse à capturer des femmes : depuis un an,
Heureusement, il y a beaucoup plus de blessés aucun enfant n’est né au sein de ce peuple.
que de morts. Ce sont les assaillants qui ont Les rites aux morts, les sacrifices d’animaux,
payé le prix fort. les incantations… rien n’a servi à ramener
La priorité du chef de caravane est de la fécondité des femmes moltothes. C’est
comprendre ce qu’il s’est passé et, surtout, pourquoi le conseil des anciens s’est résolu à
de récupérer les captives. La seule chose dont cette solution extrême : le rapt de femmes en
les occupants sont sûrs est que les Moltoths âge de procréer.
cherchaient à s’emparer d’un maximum de À cette explication démographique s’en ajoute
femmes et que l’attaque a été conduite avec une autre, religieuse. Les Moltoths croient que
une détermination et une brutalité jamais l’âme d’un défunt reste en suspens au sein de la
observées. tribu en attendant qu’un nouveau-né n’arrive.

147
Dès lors, l’esprit peut décider d’investir le corps âme condamnée à ne pouvoir se réincarner et
du nourrisson, partiellement ou intégralement. à errer dans le néant à jamais.
Les Enfants de la Mort sont persuadés qu’un Cette peur est aussi à l’origine de l’enlèvement
individu doit son caractère, sa personnalité, à des femmes de Longue-Ville.
l’âme ou aux âmes qui ont décidé de l’habiter.
Les Moltoths se plaisent ainsi à reconnaître
dans un enfant, les caractéristiques de l’un L’approche des grottes
d’entre eux, disparu une dizaine d’années
auparavant. Cette «  filiation  » se traduit par
une généalogie particulière. À leur naissance, Malgré les quelques efforts déployés par les
Ceux-Qui-Ne-Meurent-Pas reçoivent un Moltoths pour effacer leurs traces, les éclaireurs
nom « usuel » donné par leurs parents. Mais taganoles réussissent à localiser le massif qui
entre sept et douze ans, un autre est choisi abrite le fief des ravisseurs. Cet immense
par le conseil des anciens. Il s’agit pour eux complexe magmatique correspond peu ou
de reconnaître le transfert de l’âme de celui prou aux indications de la carte sommaire de
qui portait ce prénom, identifiable par la l’archiviste.
transmission de ses aptitudes, et de ses défauts, Une observation discrète révèle que les
au jeune Moltoth. Ce transfert est bien souvent Moltoths ont placé des hommes dans les
confirmé par la préférence qu’aura un bébé postes d’observation du bloc rocheux central,
pour tel ou tel jouet, conçu avec les os de celui anticipant une tentative de libération des
dont il a accueilli l’âme. L’un des instruments otages. Heureusement, le massif est vaste et il
préférés des enfants de ce peuple sont les flûtes est possible de l’approcher sans être détecté ;
confectionnées avec les tibias de défunts. d’autant que l’assaut sur Longue-Ville a
Il est tout à fait admis qu’un enfant accueille réduit le nombre de combattants moltoths.
des parts variables de plusieurs âmes, voire Une étude minutieuse des parois du bastion
plusieurs  ; les troubles de personnalités montre qu’outre l’entrée, placée en haut d’une
multiples ne sont pas considérés comme une rampe et gardée en permanence, des touffes
maladie par Ceux-Qui-Ne-Meurent-Pas, de végétation se développent en cercle sur
mais la manifestation d’une âme «  riche  ». quatre points précis du sommet de l’énorme
Ces possibles combinaisons expliquent les monolithe. De plus, des orifices verticaux,
variations de caractère d’une génération à comparables à des meurtrières, parsèment les
une autre, et rassure les Enfants de la Mort falaises.
lorsqu’il y a de nombreux décès suivis de bien
peu de naissances. En effet, la pire des choses
qui puisse arriver à un Moltoth est de voir son
La menace Moltoth

Les grottes de meurtrières. Un large couloir mène à la


salle commune (13). Cette grande et haute
pièce héberge les réunions relatives à la vie
L’intérieur du bastion moltoth est conçu sur courante. C’est de cet endroit que l’on peut
trois niveaux : le niveau supérieur où habitent accéder aux niveaux inférieurs. La cuisine
et vivent les Enfants de la Mort, le niveau attenante (14) est utilisée lors des repas
intermédiaire (au niveau du sol extérieur) communautaires. Les deux immenses cavités
qui est celui dédié à la culture et à l’élevage, sont (15) parsemées de colonnes de roche
et enfin le niveau inférieur essentiellement sculptées de motifs animaliers et végétaux  ;
consacré à la vie spirituelle. C’est aussi au ces colonnes parsèment toutes les grottes et
niveau inférieur que se trouvent les captives. servent à étayer les plus grandes excavations.
L’ensemble du monolithe est traversé de C’est dans ces cavités que poussent les cultures
quatre conduits verticaux larges de plusieurs vivrières à la base du régime des Moltoths.
dizaines de pieds. C’est par ces avens, qui La grotte ouest est percée d’un aven alors
plongent dans les profondeurs, que la chaleur que celle de l’est, plus étendue, l’est de trois.
des abysses se diffuse dans toutes les grottes. Cette dernière abrite deux passages camouflés
Leurs sommets correspondent aux taches permettant d’accéder plus vite au corridor est.
de végétation observables au sommet de la Au plafond, des trous obturés par des grilles,
forteresse de pierre. De multiples tunnels de servent à fournir la lumière aux plantes et à
lumière, d’un pied de diamètre et équipés de renouveler l’air. Les orifices au sol permettent
roches réfléchissantes, servent à amener un peu à la chaleur des profondeurs de se diffuser,
de clarté jusqu’au centre du massif rocheux. ainsi qu’à remonter l’eau des sources chaudes
Si les aventuriers choisissent de pénétrer par par un jeu complexe de récipients, de cordes et
l’un des quatre conduits, ils noteront qu’Oliya, de balanciers. À l’exception du pourtour ouest
la soigneuse taganole, s’arrêtera en pleine du niveau supérieur, dont la fragilité n’autorise
descente et passera du temps à étudier certains pas d’excavations supplémentaires, toute la
champignons minuscules se développant sur portion extérieure du massif rocheux accueille
les parois du puits emprunté. Elle prendra des logements (16). Chacun d’entre eux est
même le temps d’en ramasser quelques-uns desservi par plusieurs « fenêtres » que ne sont
et de les placer avec précaution dans l’une de en fait que de minces ouvertures tendues
ses besaces. Au fur et à mesure que le groupe d’intestins de babzars desséchés et tannés.
s’avance dans le dédale de pierre, les Taganoles, Ces plaques translucides laissent la luminosité
gens des steppes et profondément méfiants pénétrer les habitations tout en les protégeant
envers tout ce qui est minéral, se montrent du vent et, en partie, du froid.
de moins en moins à l’aise. Mais la volonté de
libérer les otages prévaut.
Le niveau intermédiaire
Le niveau supérieur
Ce niveau correspond à celui du sol mais
aucun ouverture ne permet de communiquer
C’est vers ce niveau que mène la rampe avec l’extérieur. Seules des meurtrières,
d’accès à la cité moltothe. Une imposante porte régulièrement percées dans la paroi, donnent
de pierre ronde, gravée de motifs macabres, aux Moltoths la possibilité de surveiller
bouche l’orifice, lui aussi rond, qui est la seule l’extérieur et de tirer sur d’éventuels assaillants.
entrée visible du complexe de grottes. L’accès au niveau supérieur, et inférieur, se fait
Le hall d’entrée (11) est surveillé depuis grâce à une volée de larges marches creusées
le poste de garde (12) grâce à une rangée à même la roche, capables de supporter des

149
babzars. La grande salle (21) qui commande et les graines servant à nourrir le cheptel sont
ces deux escaliers a les mêmes dimensions cultivés dans les grottes (25) et (26), quand ils
que celle au-dessus. Mais ici, cette cavité ne sont pas cueillis hors du fief moltoth à la
n’a pour vocation que de servir de lieu de saison « chaude ». La salle (27), quant à elle,
travail, d’abattage du bétail… La vaste pièce à abrite la réserve de fourrage.
l’ouest (22) est un enclos où sont parqués les Chacune des meurtrières de ce niveau
babzars. La pièce (23) sert de sellerie. La cavité communique avec un poste d’observation
(24) accueille des animaux de plus petites (28). Ce réseau de surveillance est commandé
dimensions (volaille…), uniquement élevés par un ensemble de tunnels dont l’accès est
pour l’alimentation. Comme dans l’enclos camouflé par des pans de pierres amovibles,
(22) un abreuvoir de pierre, alimenté par une dans ou autour de la pièce centrale (21).
résurgence, fournit l’eau aux bêtes. Le fourrage

Niveau intermédiaire

Niveau supérieur
La menace Moltoth

Le niveau inférieur matérialisée dans des objets, faits d’os, aux


pouvoirs exceptionnels.
La cellule (34) où sont enfermées les captives
L’accès au niveau inférieur se fait par un large est cachées au bout d’un tunnel. L’ouverture
escalier qui débouche sur une très vaste salle en est dissimulée derrière un pan de pierres
(31). Cette dernière est bien plus étendue amovibles protégé par une profonde fosse  ;
que celles en (11) et (21), et est étayée de quiconque pousse brutalement le panneau
nombreuses colonnes sculptées d’ornements de roche plutôt que de le faire coulisser sur le
macabres. Cette pièce abrite un trou pentagonal côté, provoque l’ouverture du piège. De plus,
(A) : le Puits aux Morts. De cet orifice remonte le couloir derrière est équipé d’un dispositif
un courant d’air chaud et soufré qui explique ne supportant que le poids de trois personnes
la température ici-bas. La salle (32) ceinte de environ (deux cents livres). Ce poid atteint, le
plusieurs rangées de gradins, contient un aven sol s’ouvre en deux sur une fosse d’une douzaine
en son centre. Il est impossible d’en voir le de pieds de profondeur  ; heureusement ce
fond mais le même souffle chaud en monte. mécanisme est tout à fait détectable.
Cet endroit sert à juger les litiges sérieux entre Une dizaine de pieds sous l’ouverture du Puits
Moltoths et reçoit le nom d’Arène de Justice. aux Morts se dissimule l’entrée d’un conduit
Les salles (33) sont des lieux sacrés où reposent juste assez grand pour permettre à un homme
les restes d’Enfants de la Mort « récemment » de rejoindre une sortie camouflée à l’extérieur
décédés. Comme le prescrivent les rites de du fief moltoth. Seuls quelques Enfants de la
leur peuple, Ceux-Qui-Ne-Meurent-Jamais, Mort ont connaissance de ce moyen de fuir les
n’abandonnent les restes de leurs défunts grottes en cas de danger.
qu’après plusieurs cycles de réincarnation. Ces
deux salles sont les plus susceptibles d’abriter
la «  magie  » du peuple Moltoth, soit sous la
forme de créatures protégeant les morts, soit

Niveau inférieur

151
Le Vigilant d’Os Certaines soigneuses, capables d’identifier les
plantes médicinales et les poisons, réussissent,
Les croyances des Moltoths au moment de leur décès, à cristalliser une
et leur artisanat créent parfois partie de leur savoir dans leur corps. Après un
des objets aux pouvoirs long processus spirituel, les Moltoths sculptent
singuliers. Le vigilant d’os est un médaillon ouvragé à partir de ces restes : le
l’entre d’eux. Taste-Tout.
Il arrive que la volonté d’un Cet artefact, placé au-dessus d’un aliment,
guerrier moltoth à protéger sa famille crée chez son porteur une sensation physique
et son peuple soit si forte qu’elle conduise adaptée à la qualité de la substance. Un
son âme à accepter d’être amputée pour excellent met se traduira par un fort appétit
poursuivre son œuvre de protection. alors qu’une boisson frelatée provoquera du
Une portion de l’esprit de ce combattant dégoût. L’esprit de certaines femmes moltothes,
décide alors de ne pas se réincarner et reste qui employaient un langage ordurier de leur
attachée à son corps. Les prêtres moltoths, vivant, s’exprime parfois par des mots fleuris
au cours du long rituel d’embaumement, au propriétaire du Taste-Tout. Cela demande
identifient l’os qui abrite l’essence du à l’utilisateur un certain flegme lorsqu’il teste
protecteur et l’isole. Après plusieurs en toute discrétion un plat et que dans sa tête
jours de prières et d’artisanat, le Vigilant résonne  : «  J’ai connu d’la merde de babzar
d’Os a sa forme définitive, celle d’un qu’avait meilleur goût  !  ». Le Taste-Tout ne
objet ouvragé. s’exprime que par des sensations diffuses ou
Pour être efficace, le Vigilant d’Os des expressions toutes faites, et est incapable
doit être porté au contact de la partie d’identifier une potion. Tout au plus peut-il
du corps dont il est issu. Lorsqu’un être distinguer la nature bénéfique ou dangereuse
vivant alentour envisage d’attaquer d’une mixture, si tant est qu’elle ne soit pas
le porteur, le bijou se met alors à trop complexe.
vibrer ; l’intensité de l’avertissement À l’instar du Vigilant d’Os, la réaction du
est proportionnelle au danger. Cet artefact est Taste-Tout est inconnue s’il est porté par un
inefficace contre les pièges. étranger aux Enfants de la Mort. Indifférence,
Puisque aucun non-Moltoth n’a jamais porté acceptation, tromperie ?
de Vigilant d’Os, le comportement de l’objet
est inconnu lorsqu’il devient la propriété d’un La cause de la stérilité des Motltoths
étranger. Peut-être l’artefact est-il inconscient de
l’identité de son porteur ? Peut-être comprend-
il avoir été donné en remerciements ? Mais il La raison pour laquelle Oliya a stoppé sa
est aussi envisageable que l’esprit réalise qu’il a descente dans l’aven au moment de la pénétration
été soustrait à ceux qu’il était censé protéger ; dans le fief moltoth est qu’elle a repéré une
dans ce cas, son ultime acte de bravoure sera colonie d’afertilicum, un champignon très rare.
de venger son peuple en trompant son porteur Elle connaît ce végétal puisque l’inhalation de
illégitime au moment le plus critique. ses spores cause une stérilité temporaire chez les
femmes… et les hommes. Sans le savoir, Oliya
Le Taste-Tout vient de découvrir les causes de l’attaque sur
Longue-Ville, et une solution pour récupérer
pacifiquement les captives… si les circonstances
De même que pour le Vigilant d’Os, des laissent une place à la diplomatie. Ce qui sous-
femmes moltothes sacrifient une partie de leur entend un dialogue avec des Moltoths.
essence pour continuer, au-delà de la mort, à
protéger les leurs.

152
Le chef moltoth, Karag Fren Do

Premières impressions : Sous son masque, il est difficile de donner un âge au chef de la tribu
moltoth. Tout au plus sa démarche permet d’estimer qu’ il aurait l’ âge d’ être grand-père.
Toujours accompagné de quelques guerriers, Karag Fren Do s’annonce par le claquement de
son bâton serti des os de ses prédécesseurs. Ses gestes mesurés sont en opposition
avec l’agressivité des propos qu’ il tient à ceux qui ont osé violer leur
sanctuaire. La voix aigrelette, qui sort du voile qui couvre son
visage, possède un rythme saccadé, brusque. Nombreux sont les
Moltoths à courber l’ échine lorsqu’ ils l’entendent.
Un examen un peu attentif montre que plusieurs hommes de sa
garde sont blessés et qu’ ils sont sur le qui-vive en permanence.

Karag Fren Do est le chef en titre de son peuple depuis


une vingtaine d’années, mais il a été « désigné » dès
l’âge de sept ans selon les rites de sa tribu. Persuadé
d’être le digne porteur de l’âme des plus grands chefs
moltoths, il a longtemps affiché l’arrogance que lui
permettait sa position incontestée. Il était loin de
démontrer de grandes qualités de chef, mais aucun
événement majeur n’était venu enrayer la routine
du peuple moltoth, et donc remettre en cause
son statut. Hélas, la disparition des naissances a
bousculé ses certitudes en même temps que son
assurance. De crainte de voir sa position de chef
remise en cause, Karag Fren Do est devenu plus
autoritaire. Se montrer injuste à l’égard de
certains membres de son peuple ne lui pose
aucun problème, surtout si c’est nécessaire
au statu quo L’idée du rapt des passagères de
Longue-Ville est le pis-aller qu’il a trouvé pour
se maintenir au pouvoir, même s’il doute en son
for intérieur de l’efficacité de cette solution. Il
est tout à fait conscient de ce qu’il provoque, une
entorse sérieuse aux croyances moltothes, qui consiste
à présenter des enfants nés de mères étrangères comme
des enfants moltoths. Mais il tient des discours qui
minimisent la portée de ce « schisme ». L’intrusion
de « gens du dehors » au sein des grottes pourrait être
l’évènement qui renverserait son autorité, ou finirait
de faire basculer la société moltoth dans une dictature
dont il serait le chef omnipotent.

153
Le jeune moltoth, Agdar Uz Moth
Premières impressions : En dehors de son regard, rien ne distingue
Agdar Uz Moth d’un autre guerrier moltoth : corps couvert de
peinture blanche et noire pour imiter un squelette, nombreux
bijoux faits d’os, etc. Seuls ses yeux vairons, profonds et
intelligents, captent l’attention. Son calme et sa propension
à l’observation ne manquent pas de marquer ceux qui ont
affaire à Agdar. Si l’occasion lui est donné de discuter avec de
nouveaux interlocuteurs, ces derniers ne mettent pas longtemps
à comprendre que ce jeune homme est doté d’une sagacité
remarquable et d’une sagesse surprenante pour son âge.
Combattant courageux, c’est surtout par la ruse qu’ il
vainc ses adversaires. En ces temps troublés, il ne se sépare
jamais de sa masse.

Agdar Uz Moth est un jeune guerrier que le


système religieux a cantonné dans une position
mineure. Toute son éducation est empreinte de
la nécessité de « rester à sa place » ; mais Agdar
a toujours ressenti un malaise, une impression
qu’il n’était justement PAS à sa place. Au
fil des années, son intelligence prononcée
l’a poussé à supposer que l’organisation
hiérarchique de son peuple était régie par des
intérêts bien peu honorables, camouflés sous
des oripeaux mystiques. Hélas, sa situation ne
lui donne pas les moyens de modifier cela seul.
Surtout depuis que Karag Fren Do resserre sa
poigne de fer sur la société moltothe.
La solution du rapt de femmes étrangères le révolte,
car il est profondément amoureux de sa compagne
et refuse d’avoir des enfants avec une autre. Il
possède quelques amis qui partagent ses idées, mais
ces derniers ont bien trop peur d’affronter l’autorité
du chef moltoth pour soutenir ouvertement Agdar.
S’ils devaient entrer en rébellion, ce serait avec
l’assurance de réussir ; sans cela, ils demeureront
à la place que la société moltothe leur a attribuée.
Intelligent et ouvert, Agdar est sans doute le
Moltoth le plus apte à trouver une issue négociée
aux problèmes subis et causés par son peuple.

154
La soigneuse Oliya Tüliseg
Premières impressions : Oliya Tüliseg est une Taganole d’une trentaine d’années au physique
sportif. Brune aux yeux bleus, elle a toujours un air distant. Soigneuse compétente, elle affiche
en permanence une certaine réserve avec les malades. S’il lui arrive de sourire, souvent pour
réconforter un malade, jamais elle ne se laisse aller à rire à gorge déployée. Pendant la journée,
sauf si ses compétences sont nécessaires dans Longue-Ville, elle se trouve sur le dos d’un fâlteq, à
tourner autour de la caravane à la recherche de plantes ou d’animaux à partir desquels elle sait
confectionner des remèdes. Et lorsqu’elle se déplace dans la ville-caravane, le tintement des fioles
qu’elle transporte sur elle sert à annoncer son arrivée. Lors des séjours de Longue-Ville à Bal’lor,
Oliya passe de longues heures à discuter plantes et potions avec Miznetta Tarludi, la maîtresse
des simples. C’est en l’abordant sur ce sujet, la science des médecines, qu’on a le plus de chance
de briser la carapace de froideur dont elle se protège.

Oliya Tüliseg a été éclaireur pendant une petite dizaine d’années. Très attachée à sa mère
qui l’a élevée seule, Oliya a décidé de devenir soigneuse lorsque la santé maternelle a
commencé à péricliter. Depuis, elle étudie l’art des soins avec beaucoup d’assiduité et
apporte tout le réconfort qu’elle peut à sa mère,
présente dans Longue-Ville. Cette dernière est
bien plus inquiète de voir sa fille finir seule
sans avoir fondé une famille que de son
propre décès, qu’elle sent approcher. Ce sont
les injonctions maternelles à s’occuper de sa
vie à elle qui minent le caractère d’Oliya.

Une mort brutale : La mère de la


soigneuse se trouvait dans l’une
des carrioles à avoir subi les
rapts moloths alors qu’Oliya
était attirée en fin de convoi par
l’attaque de diversion. Après
l’assaut, elle s’est précipitée
auprès de sa mère, épargnée par
les assaillants, mais dont le cœur
n’a pas résisté aux événements.
La soigneuse taganole a alors
recueilli ses derniers mots :
« Sauve ces femmes et
ensuite pense à toi ».
Oliya s’est jurée de
suivre ces dernières
recommandations.
Conseils aux Maîtres de Jeu

Ce scénario a plusieurs vocations. Il permet à des aventuriers voyageant avec Longue-Ville


d’exercer leurs talents et de nouer des relations fortes et durables avec les Taganoles, voire avec
des passagers de la ville-caravane dont ils auront sauvé une proche.
Accessoirement, cette aventure apporte un peu de variété dans une campagne centrée sur
Longue-Ville.
Ce cadre d’aventure est conçu selon un modèle « bac à sable », c’est-à-dire que la liberté est
laissée aux Personnages Joueurs (PJ) d’atteindre l’objectif, la libération des captives, de la façon
qu’ils souhaitent. Le malaise que ressentent les Taganoles du groupe dès qu’ils pénètrent le bloc
magmatique pousse les PJ, plus accoutumés aux explorations souterraines, à prendre la direction
des opérations. La différence de taille et d’activité entre le monolithe central et les rochers habités
alentour sert à orienter les PJ vers le premier.
La nature du bastion moltoth laisse peu d’options en dehors d’une infiltration discrète par l’une
des quatre colonnes débouchant au sommet du massif montagneux. Mais ensuite, il existe deux
types d’approche pour les PJ :

• une suite de combats/infiltrations jusqu’au niveau inférieur, la découverte de l’emplacement


des otages, leur extraction par une des deux sorties possibles : le tunnel secret du Puits aux
Morts ou une sortie en force par la porte d’accès du fief moltoth. Une remontée par l’un des
quatre avens est peu envisageable avec les captives, d’autant que certaines pourront avoir
été blessées. Dans tous les cas, le risque est élevé tant pour les PJ que pour les passagères de
Longue-Ville. Et si les PJ se montrent particulièrement enclin au massacre, ils pourraient
en plus hâter la fin de tout un peuple.
• une négociation avec les Moltoths : cette issue est bien plus valorisante pour les PJ, mais elle
suppose quelques conditions. Il faut avant tout que les aventuriers découvrent la raison du
rapt. Pour cela il est indispensable de capturer un ou une Moltoth et de l’interroger. Les PJ
doivent comprendre que la stérilité des Enfants de la Mort est à l’origine de leur attaque.
Le MJ pourra alors choisir la façon dont Oliya utilisera l’information qu’elle possède sur
les spores d’afertilicum. Soit elle la partagera dès que possible avec les PJ si ces derniers
l’ont suffisamment mise en confiance, soit elle en fera part au moment qu’elle (le MJ)
jugera opportun. La capture d’Agdar Uz Moth par les PJ serait un excellent moyen de

156
révéler la cause des enlèvements et, après avoir convaincu le jeune guerrier, de se donner
un maximum de chances d’obtenir une libération pacifique des femmes tout en expliquant
aux Moltoths qu’il suffit d’empêcher la prolifération des champignons pour recouvrer leur
fertilité. La révélation que l’effet du poison s’applique autant aux hommes qu’aux femmes
constitue l’argument décisif.

Pour rendre possible et crédible la négociation avec les Moltoths, il importe que ces derniers
aient épargné un maximum de vies pendant l’assaut de Longue-Ville. Les Taganoles qui se seront
mis en travers de leur chemin pendant le rapt auront plutôt été assommés que tués. L’attitude
d’Oliya face à ceux qui ont causé, involontairement, la mort de sa mère peut donner au MJ
l’occasion de jouer sur le registre dramatique.

Un MJ qui souhaiterait augmenter l’intensité de l’aventure pourrait développer une opposition


entre, d’une part, les PJ ayant réussi à convaincre une partie du peuple Moltoth menée par Agdar
Uz Moth, et d’autre part, une fraction des Enfants de la Mort restée fidèle à Karag Fren Do. Les
aventuriers pourraient alors être non seulement responsables de la libération des captives, mais
aussi d’une émancipation de Ceux-Qui-Ne-Meurent-Pas en même temps que le retour de leur
fertilité.

Dans tous les cas, le choix est laissé au MJ de faire d’Agdar Uz Moth, ou de tout autre prisonnier
moltoth, un détenteur du secret de la sortie du Puits aux Morts, toujours en fonction de l’intérêt
dramatique qu’il souhaite insuffler au scénario. De la même façon, le volume de l’opposition
rencontrée par les PJ dépendra du niveau des joueurs ainsi que de l’intensité que le MJ veut
donner aux combats, voire de sa volonté de « forcer » les aventuriers à la négociation devant une
adversité trop forte, surtout après la libération des femmes. Pour ce qui est du nombre de celles-
ci, un chiffre de cinq captives par membre initial du groupe de sauvetage, Taganoles compris,
devrait permettre un bon déroulement de l’aventure.
Autour de Longue-Ville

Découvrez dans cette section quelques lieux, objets et animaux pouvant croiser la route de
Longue-Ville.

L’optouriou
De tous les bruits qu’un chef de caravane peut percevoir lors d’une traversée, le cri de
l’optouriou est l’un de ceux qu’il souhaite le moins entendre. Non pas que ce félin nocturne
représente un quelconque danger pour Longue-Ville et ses habitants ; seul un individu isolé
risque de succomber aux griffes de cette bête longue d’une toise et pesant entre cent et deux
cents livres. Ce que craint l’Ukhaantaï, c’est la frénésie qui s’empare de certains hôtes au
feulement de cet animal.
En effet, l’optouriou est réputé sur tout le continent pour ses glandes anales. Le liquide
qu’elles contiennent, dont les savants pensent qu’il sert à la fois à marquer le territoire
de l’animal et jouer un rôle dans les parades nuptiales, est avidement recherché par les
confectionneurs de potions. Les vertus de cette sécrétion jaunâtre et huileuse ne sont pas
encore bien définies ; mais l’odeur de fauve qu’elle dégage est elle bien tangible. Certains
praticiens prétendent que la substance produite par l’optouriou a une action tellement
bénéfique sur la santé qu’elle allonge la vie de celui qui la consomme de plusieurs dizaines
d’années. D’autres assurent que le liquide multiplie par dix l’efficacité de tout médicament
auquel il est mélangé. Ce qui est certain, c’est qu’une seule glande d’optouriou fait la fortune
de celui qui la possède.

L’animal vit en petites communautés, dans des cavités au-dessus de la surface du sol,
dans des reliefs tourmentés. Très à l’aise la nuit, l’optouriou répugne à se déplacer de
jour, particulièrement les journées ensoleillées. Parfaitement adapté au climat froid et
austère des steppes occidentales, ce carnivore est toujours à la recherche de viande lors de
ses pérégrinations nocturnes. Au dire de certains savants, le meilleur moyen d’attirer un
optouriou est d’attacher une proie à un piquet et d’attendre l’arrivée du prédateur.
Conformément à leurs croyances, les Taganoles sont opposés à la destruction inutile de
toute forme de vie. Le fait de tuer un animal pour n’en prélever que deux glandes est, pour
eux, un non-sens, un affront au Grand-Tout. De plus, l’agitation qui s’empare de certains
voyageurs au feulement de l’optouriou, est ressentie comme une offense. Pendant toute la
traversée, les nomades déploient tous leurs efforts pour garantir la sécurité de leurs hôtes.
Aussi, voir certains voyageurs se glisser de nuit hors du bivouac pour une dangereuse chasse à
l’optouriou est ressenti par les Taganoles comme une insulte.

158
Le Mulnith
De tous les animaux qui hantent les steppes du nord-ouest, le mulnith est l’un de ceux
qui cumulent le mieux insignifiance et dangerosité. Long d’environ un pied, son corps,
ramassé et couvert de pelage, est porté par quatre courtes pattes. Sa fourrure noire est
réputée pour sa douceur et sa chaleur. En situation ordinaire, le régime du mulnith est
constitué de minuscules proies. Mais en présence d’êtres humains, ce petit carnivore met
à profit son ouïe remarquable, et surtout ses cordes vocales singulières.
Avant tout départ de Longue-Ville, chaque gouvernant et
gouvernante de véhicule rassemble ses hôtes pour
les avertir des dangers qui vont les menacer lors
des bivouacs. Le mulnith est bien souvent
cité en premier, particulièrement
s’il se trouve des enfants parmi les
passagers.
En effet, dès la nuit
tombée ces prédateurs
s’introduisent dans le
bivouac en profitant
des zones sombres et du
camouflage que leur procure
leur toison. Là, ils attendent qu’un
enfant, leur proie de prédilection,
parle ; cet animal possède une
incroyable capacité à identifier les
jeunes voix. Le moindre babillement
provoque l’attaque du mulnith. Par un
mélange d’imitation de la voix perçue,
de petits chants identiques à ceux de
comptines ou de rires aigus, ces animaux vont
chercher à attirer hors du bivouac l’enfant imprudent.
Bien trop petit pour attaquer sa proie, le mulnith va utiliser son environnement pour la
tuer ; soit il l’attirera vers un trou ou une faille, soit il laissera faire le froid nocturne après
avoir égaré son « gibier ». Une fois leur victime morte ou incapable de se défendre, les
prédateurs attaqueront en masse, ne laissant que quelques traces sanguinolentes sur les
lieux du drame.
C’est pour cette raison que les Taganoles gardent toujours un œil sur les enfants et les
vieillards au bivouac. Il arrive en effet que des voyageurs, diminués par l’âge, échappent à
la vigilance de leurs proches et se perdent, attirés par les appels trompeurs. Le même sort
que celui des bambins imprudents les attend.
L’existence du mulnith a donné lieu à de nombreuses légendes. La plus connue est celle
du « Grand-Mulnith », un être à taille humaine reprenant la forme et les aptitudes du
prédateur. Les parents taganoles l’évoquent pour menacer les enfants indisciplinés.

159
Le kokoshnik du veilleur
La légende prétend que cet objet magique a été créé sur les contreforts orientaux des
Hauts-Pics, dans cette région où les seigneurs s’adonnent à la guerre comme d’autres se
livrent à la chasse : avec passion ! Las de se faire surprendre par les attaques nocturnes de ses
adversaires, un noble du Hochland aurait ordonné la fabrication d’un artefact permettant à
la sentinelle qui en serait doté de percevoir le son le plus ténu depuis le haut des remparts.
C’est ainsi qu’est né le kokoshnik du veilleur, assemblage étrange de branches et de racines,
dont l’apparence tient à la fois du diadème et du casque. Si la façon dont il fonctionne est
parfaitement incompréhensible pour la plupart des
mortels, son utilisation est simplissime. Il suffit
de s’en coiffer pour entendre tous les sons avec
une acuité incroyable. Seule limitation,
le kokoshnik ne fonctionne que dans
l’obscurité.

Placé sur le chemin de ronde d’un


château, son porteur entendra craquer
la moindre brindille, percevra le
moindre raclement métallique.
Qui plus est, en tournant la
tête, l’usager du kokoshnik
est capable de déterminer la
direction du son. La puissance de
cet objet est telle qu’il faut quelques
heures à son utilisateur pour s’y
accoutumer et en tirer tout le potentiel.
Les nouveaux utilisateurs se retrouvent
saturés de sons et mettent un certains temps
à interpréter ce qu’ils entendent. Mais, une fois
maîtrisé, l’artefact permet de déjouer toute attaque qui
se voudrait discrète. Plus d’un groupe d’assaillants a été annihilé au
moment où il pénétrait dans le lieu qu’il s’imaginait mal gardé.
En dehors de l’impossibilité de l’utiliser sous les rayons du soleil, le kokoshnik a un autre
travers. Après une nuit de veille, celui qui l’a porté doit absolument aller dormir. Ceux qui
ne respectent pas ce délai de repos font l’expérience de mirages sonores très perturbants.
De nombreuses rumeurs ont couru sur le nombre de kokoshnik du veilleur. Certains
prétendent qu’il n’en existe qu’un seul, quand d’autres assurent qu’une dizaine a été
fabriquée. Même dans ce cas, la préciosité de cet artefact demeure.

Plus d’un siècle après sa création, des rumeurs traînent toujours sur la présence d’un
kokoshnik à tel ou tel endroit. D’aucuns assurent que le seul exemplaire restant est
enterré sur son lieu de fabrication, à Bergdorf. D’autres jurent par tous les dieux que le
Vizir de Kizar vient d’en acquérir un. Mais tous ignorent que l’un de ces artefacts voyage
actuellement dans le coffre d’un hôte de Longue-Ville. Enfin, presque tous…

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Le serpent de chanvre
Le serpent de chanvre est un objet magique à la fois vénéré par la confrérie des voleurs, et
détesté par tous les détenteurs d’objets de valeur… en tout cas ceux qui ont connaissance de
cette singulière cordelette.
L’origine de cet artefact n’est pas connue. Il est aisé de comprendre pourquoi : le mage qui
crée un tel objet ne souhaite pas révéler qu’il emploie son talent au profit de voleurs. Et ces
derniers se gardent bien de divulguer le nom du rare sorcier à accepter leur clientèle. Tout au
plus, la rumeur localise la fabrication de cet ustensile dans le nord-ouest du continent, car
c’est là qu’on en trouve le plus et que les serpents de chanvre paraissent les plus neufs.
Conçu pour être utilisé par des non-magiciens, le rouleau de fibres est activé par un mot-clé.
Dès que celui-ci est prononcé, la cordelette s’anime et part en chasse. Tenant une extrémité
de l’artefact dans sa main, le voleur doit alors concentrer son attention sur l’objet à saisir.
C’est en visualisant dans son esprit la chose convoitée que l’utilisateur du serpent de chanvre
obtient qu’il s’en saisisse.
L’utilisation de l’artefact nécessite une période d’adaptation avec son propriétaire. Les
premiers essais sont toujours hésitants et il serait fort risqué pour un voleur d’entreprendre un
« travail » avant de maîtriser son outil. Mais, après des heures et des heures d’entraînement,
il est possible au possesseur d’un serpent de chanvre de le « guider » dans une pièce avec une
fenêtre ouverte pour y voler une bourse laissée sur une table. Il faut par contre bien plus
de temps avant d’arriver au niveau de maîtrise de certains aigrefins. Il se dit que le célèbre
Narcas l’Agile était si habile que même les loquets les plus complexes ne lui résistaient pas.
Cependant, même ce voleur légendaire était incapable de conduire sa corde à dérober un
bien dont il ignorait l’aspect.
Étant donné les richesses que transporte Longue-Ville et la quantité d’hôtes qu’elle héberge,
il fallait bien qu’un jour l’un des voyageurs soit détenteur d’un serpent de chanvre. Certes la
vigilance des Taganoles vis-à-vis des marchandises qui leur sont confiées est proverbiale. La
grande confrérie des détrousseurs sait ce qu’il en coûte de voler les nomades dans leur propre
ville, qui plus est au milieu de nulle part. Mais parfois la tentation est trop grande, surtout
lorsqu’on est propriétaire d’un objet magique
aussi efficace que le serpent de chanvre.
Le temple de la déesse

Il y a des siècles...

Ce temple, creusé dans les steppes occidentales, était consacré à une divinité amatrice de
douleur et de chair humaine. Ses adorateurs pratiquaient la scarification, l’amputation et des
sacrifices pour s’attirer les bonnes grâce de leur déesse tutélaire. Pourchassés pour l’enlèvement
de victimes à martyriser, les fanatiques avaient conçu ce dédale souterrain pour se dissimuler
et y conduire leurs rites macabres. Malgré cela, la secte a disparu et son refuge a été abandonné
pendant longtemps.

162
Il y a une trentaine
d’années…

Les ruines du temple ont


été découvertes et utilisées
comme repaire par une
bande d’esclavagistes. Ce
lieu était suffisamment
proche des quelques
localités alentour pour
permettre aux malfrats d’y
conduire leurs rapts, et assez
discret pour s’y cacher. L’endroit
leur permettait de « stocker leur
marchandise » en attendant de la
revendre.
C’est ici que la gouvernante
taganole, Entuya okhää Erdenmeg
et son époux, alors éclaireurs, ont
été retenus après leur capture, il y a une vingtaine
d’années. Là, sous la menace de voir son mari exécuté, elle a supporté des heures
et des heures de tatouage. Le chef des ravisseurs, habité par une obsession de la peau humaine
depuis son arrivée dans les ruines, avait choisi Entuya, plus exactement son dos, pour réaliser
une fresque allégorique du temple. Lorsqu’elle a compris qu’elle serait sacrifiée une fois l’
« œuvre » terminée, la nomade et son mari ont tenté une évasion désespérée.
Ce n’est que par miracle que la nomade a échappé aux griffes de ses kidnappeurs et qu’elle a
été retrouvée par des patrouilleurs taganoles. Hélas, son mari est tombé sous les flèches des
esclavagistes avant même de sortir à l’air libre.

Et maintenant ?

Entuya fait tout pour effacer de ses souvenirs ce funeste passage de sa vie. Mais le tatouage est là.
La Taganole ignorait tout des informations que son dos dissimule jusqu’à ce qu’un voyageur très
érudit décrypte les caractères à la base de son cou. À force de persuasion, ce savant a obtenu de
la nomade qu’elle lui montre l’intégralité du tatouage. Ce dernier s’avère être une imbrication
artistique de renseignements sur le temple enterré, y compris les pièges protecteurs, et sur les
moyens d’y arriver.

163
La quête

Contre la promesse de donner une sépulture décente à son époux et de rapporter le bijou d’os,
le « lien », de ce dernier, Entuya accepte de laisser étudier et recopier le dessin. Le refus de tous
les Ukhaantaïs de risquer des vies pour un corps, pousse la nomade à se confier à des étrangers.
Parce que les trafiquants ont disparu des steppes depuis des ans, la gouvernante soupçonne
le repaire d’être vide. De plus, Longue-Ville va passer non loin des ruines. Plus habitué des
bibliothèques que des explorations souterraines, l’érudit se voit contraint d’engager quelques
voyageurs aventureux pour fausser compagnie à la ville-caravane et inspecter le temple à
quelques jours de là.
C’est ainsi que les PJ sont recrutés pour une expédition clandestine. Si leur groupe contient un
savant, il est tout à fait envisageable que ce soit lui qui ait déchiffré la fresque. Les aventuriers
doivent fausser compagnie aux Taganoles, trouver le lieu et le fouiller. Malheureusement, ils
vont vite comprendre pourquoi les esclavagistes ont disparu : une meute de créatures carnivores
a décidé de nicher dans les ruines. Les squelettes rongés, çà et là, et la présence du butin des
bandits dans les ruines, prouvent que le changement de résidents a été brutal. Et les nouveaux
occupants ne sont pas accueillants. Les aventuriers réaliseront accessoirement que le tatouage,
incomplet, ne mentionne pas certains pièges.
Leur retour à Longue-Ville sera facilité par la restitution à Entuya du lien d’os de son époux,
car elle intercédera en leur faveur auprès de l’Ukhaantaï.

Tatouage

164
La cascade

Ce que semble être la cascade

C’est sur le versant oriental de la Crête du Dragon, à un jour de marche de Bal’lor, que coule
cette cascade. Ce lieu n’intéresse personne, en dehors de quelques cartographes, décédés depuis
longtemps.

Ce qu’est réellement la cascade

Il est pourtant des êtres qui fréquentent cet endroit : les Nordgrens, ces géants qui vivent dans
la Crête du Dragon, et sont baptisés « peuple des glaces » par les Taganoles.
Parce qu’ils évoluent « dans » la chaîne montagneuse, et pas seulement « sur » ce relief, les
Nordgrens connaissent l’existence de la cascade, et surtout de ce qui se trouve dessous : une
faille vers un autre plan, que les géants appellent « porte » ou « puits ».
La présence des Nordgrens en cet endroit précis du continent ne doit rien au hasard. Il y a des
éons, un magicien fort puissant mais banni par ses pairs pour ses expérimentations téméraires,
s’est réfugié sur la Crête du Dragon. En cette région, alors plus clémente, le paria a lancé

165
un sort extrêmement dangereux. Lorsqu’il a réalisé qu’il venait de permettre à des créatures
malfaisantes de se matérialiser sur ce monde, il était trop tard. Le sorcier a été la première
victime des êtres infernaux. Il a fallu tout l’art des magiciens de l’époque pour contenir cette
menace et fermer, temporairement, les portes vers cette autre dimension.
Les seules faiblesses de ces monstruosités sont leur attirance pour la chaleur, ainsi que leur
vulnérabilité au début de leur matérialisation sur notre monde. C’est pour ces raisons que les
mages d’antan ont fait de la Crête du Dragon un lieu battu par le froid et surtout qu’ils y ont
« mandaté » les Nordgrens. La tribu de géants est à tout jamais attachée à la Crête du Dragon
et surtout à la surveillance des portes, dont celle sous la cascade. La vie du peuple des glaces
est rythmée depuis des millénaires par la lutte contre cet ennemi qu’il faut éliminer dès son
apparition. Avec le temps, les Nordgrens, ont perdu le souvenir de leur arrivée sur le massif ;
leur mission est devenue un rite religieux et ils se considèrent comme « les gardiens des puits
infernaux ».

Et Longue-Ville dans tout ça ?

La coopération entre les Taganoles et les Nordgrens repose sur un accord scellé il y a plus
d’un siècle. En échange de la protection de la caravane pendant sa traversée de la chaîne
montagneuse, les nomades se sont engagés à fournir un kazmoth plus de la nourriture à leurs
protecteurs.
Cet accord, que les Taganoles ne croient reposer que sur le besoin de nourriture des géants, est
en fait motivé par la mission millénaire de ces derniers. En effet, dès leur matérialisation sur
notre monde, les êtres infernaux sont attirés par les créatures à sang chaud, surtout celles de
grande taille. Les kazmoths offerts aux Nordgrens, abrités et nourris dans une salle aménagée
tout exprès, constituent un appât de choix pour piéger les monstres encore vulnérables.

Une aide, petite mais précieuse

Les PJ auraient pu continuer à ignorer cette lutte millénaire. Mais la tectonique en a décidé
autrement : un tremblement de terre près de la cascade vient d’obturer la galerie menant à
cette porte. Et les Nordgrens ont senti que des monstruosités infernales venaient d’arriver par
le puits au-dessous. Pressés par le temps, les géants se voient contraints de demander l’aide
d’alliés assez petits pour se glisser entre les effondrements. Que ce soit à la demande directe des
géants ou par le biais de l’Ukhaantaï qui ne comprend pas très bien la requête des Nordgrens,
pendant la traversée ou lors de l’escale à Bal’lor, les PJ se retrouvent dans les salles au-dessus du
puits. Les géants ne peuvent être plus clairs : le temps presse et chaque heure perdue voit les
horreurs d’un autre plan croître en force. Les aventuriers vont devoir faire preuve de célérité et
surtout d’intelligence. En effet, il est déjà trop tard : les créatures infernales sont devenues trop
puissantes. Seule l’inondation de la salle où elles se trouvent peut encore les détruire.
Une fois leur mission remplie, les PJ se voient offrir par les Nordgrens des « pierres qui
brillent ». Il s’agit moins d’un remerciement que d’un encouragement à garder le silence sur le
secret de la Crête du Dragon, sans parler de l’accord avec les nomades.

166
Rafistolages

Dans le vaste atelier, les outils des artisans émettaient les notes discordantes du concert des
réparations. La haute voûte résonnait des tintements du marteau sur l’enclume, du ronflement
de la forge, des frappes des maillets sur les larges roues, des infatigables va-et-vient de la scie.
L’air était chargé de multiples odeurs, toutes liées aux travaux de remise en état des véhicules :
senteurs métalliques, remugles entêtants de colle à bois, relents de graisse animale dont on
enduisait les essieux…
Sa haute stature découpée par les reflets rougeâtres de la forge, le maréchal-ferrant donna
son dernier coup de marteau puis replongea la pièce de métal au milieu des braises. Le maître
menuisier, un petit homme brun aux yeux verts et au visage émacié qui patientait à côté, en
profita pour lui demander :
– Oh Atrir, tu peux venir voir ? J’ai fini de fixer le timon mais y’a un truc qui cloche dans
l’articulation du châssis.
Sans un mot, le maréchal-ferrant posa son marteau, s’essuya le front du revers du poignet
puis suivit le menuisier. Après avoir traversé tout l’atelier, ils s’accroupirent sous la carriole
concernée. Lorsqu’il vit la longue fissure dans le longeron, l’artisan aux épaules larges se gratta
les cheveux, pensif.
– Alors ça, c’est pas bon ! lâcha-t-il. Même sans le changer, le renforcement du longeron va
nous prendre un bon bout de temps. Et on est déjà en retard sur les réparations.
– On dirait que les mauvaises nouvelles que j’apporte vont vous arranger, résonna une voix
derrière les deux artisans.
Sortis de sous le véhicule, les deux hommes observèrent, les sourcils froncés, le chef de la
caravane.
– Je viens vous avertir que le départ de la caravane est reporté d’au moins trois jours. Je sais
que ça vous arrange alors réjouissez-vous ; et pensez à moi qui vais devoir annoncer ça aux
voyageurs.
– Mais pourquoi ? interrogea le maréchal-ferrant.
– Officiellement certains voyageurs sont encore trop faibles pour reprendre le voyage, ce qui
est vrai.
– Et officieusement ?
– Officieusement, il semblerait que certains de nos hôtes soient loin d’être aussi pacifiques que
ce qu’ils prétendent. Et qu’en plus nous ayons récupéré un très embarrassant passager clandestin
lors du passage de la Crête.
Sur ce, l’Ukhaantaï tourna les talons. Les deux artisans se regardèrent, silencieux, le front
barré de rides d’incompréhension.

167
Kizar

Farsan