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Pourquoi il n’y a pas de rapport sexuel

Publié le 01/02/2011 par Emmanuelle

Lacan a révolutionné l’ensemble de la psychanalyse dans les


années 60 en France, c’est-à-dire au moment de la domination du structuralisme sur la
pensée intellectuelle. Sa réputation est celle d’un hystérique (« Mon symptôme, c’est la
psychanalyse ») incompréhensible (« L’insuccès de l’une-bévue s’aile à mourre »),
mégalo (« On m’accuse d’écrire de façon absconse mais dans vingt ans je serai un
classique ») et agressif (« La psychanalyse est un remède contre l’ignorance. Elle ne
peut rien contre la connerie »). Par conséquent, les gens pensent qu’il ne faut pas lire
Lacan car il prend la tête. Nous allons tenter de montrer rapidement que cette prise de
tête, si elle ne peut pas être contestée, vaut le coup d’être tentée car elle nous ouvre des
perspectives inouïes sur notre structure psychique la plus intime, et surtout parce qu’elle
fait souvent bien rigoler.

Pour avoir une idée de sa manière de penser, plutôt que de résumer à grands traits toute
sa pensée, nous allons juste en donner un exemple en tentant d’expliquer simplement
l’une de ses citations les plus célèbres : « Il n’y a pas de rapport sexuel », phrase qui a
choqué tout le monde et que personne ne comprend.
Elle implique d’abord que le sujet (l’individu) se définit par la dynamique de son désir.
En effet, si on ne désire rien, alors il n’y a plus rien qui nous fasse penser ou nous
mouvoir, et on n’existe tout simplement plus. Etre un sujet, c’est désirer. Ce n’est pas
compliqué : si vous ne désirez rien, ne voulez rien, ne pensez rien, vous n’allez nulle
part et vous êtes un caillou.

Dans la phrase « il n’y a pas de rapport sexuel », Lacan fait un jeu de mots : faire un
rapport, en mathématiques, c’est écrire quelque chose comme « x est à y ce que a est à
b », ou plutôt : x se rapporte à y selon une certaine grandeur, par exemple x=2y. Une
phrase mathématique comme x=2y est pleine, elle est fermée, il n’y a plus rien à en tirer
: x se satisfait d’être égal à 2y, c’est comme ça, il n’y a aucun trou à boucher, aucune
dynamique, car il n’y a aucun problème (contrairement à une équation à résoudre, ou à
une courbe qui part à l’infini). Donc, si x est défini par rapport à y, x et y sont coincés
ensemble.

Eh bien, cela fonctionne exactement de la même manière pour ce qui est du rapport
entre l’homme et la femme (homme et femme étant des rôles, pas des identités
biologiques, et ces rôles peuvent même se chevaucher ; Lacan ne méconnaît absolument
pas ce qu’on appelle maintenant les problèmes de genre).
Pour Lacan, si l’homme était le x de la femme (c’est-à- dire, si homme et femme se
complétaient selon une logique de rapport), alors la conjonction entre homme et femme
les rendrait tous deux complets. L’homme serait le x de la femme et la femme le y de
l’homme ; à ce moment-là, si x et y se rapportent l’un à l’autre selon un rapport de,
disons, la moitié, alors homme+femme=1=complétude, comme x+y=1 et c’est tout.

Or la complétude, c’est l’annihilation du désir (je suis complet donc je n’ai plus rien à
désirer), par conséquent c’est la destruction du sujet. Lacan appelle d’ailleurs cette
annihilation du désir « jouissance » ; ainsi, la jouissance est impossible à atteindre pour
un sujet, parce qu’elle implique la disparition de ce sujet lui-même. Ce qui nous entraîne
à la rechercher quand même, c’est la pulsion de mort, concept que Lacan emprunte à
Freud.
Bien plus, on observe tout le temps que quand un homme rencontre une femme, ça ne
marche pas aussi bien que cela. Charles Melman, psychanalyste lacanien, dit qu’en
général l’homme et la femme ont tendance à faire l’amour plusieurs fois, or on ne
recommence que ce qu’on a raté. Il faut savoir que le lacanien a énormément d’humour,
contrairement à ce que veulent faire croire les freudiens.

Donc l’homme n’est pas le « x » de la femme, car sinon homme et femme


s’annuleraient dans leur rencontre comme x et y se retrouvent dans un rapport immuable
et immobile (x=2y et point barre, plus rien à en tirer). Deux sujets désirants, et définis
par leur désir, ne peuvent donc pas se retrouver l’un et l’autre dans un « rapport ».

Ainsi, la phrase provocante « Il n’y a pas de rapport sexuel » (on imagine ce qu’un
Diogène moderne aurait fait pour récuser Lacan pendant un de ses séminaires publics)
ne signifie absolument pas qu’on ne peut pas niquer, mais bien que le sujet se définit par
son désir, et qu’il faut par conséquent se garder de l’erreur qui consiste à voir dans
l’amour quelque chose qui comble le désir.
Cette idée est simple ! Voilà pour récuser ceux qui disent que Lacan n’est qu’une
somme de creux amphigouris. Il dit des choses simples, parfois de manière compliquée,
mais souvent de manière rigolote. Compliquée parce que d’une part c’était la mode du
structuralisme, qui a tendance à rendre tout le monde jargonnant, et en plus il voulait
mettre en place un certain élitisme pour ne s’adresser qu’à des psychanalystes ayant
compris la fonction du désir, pas à n’importe qui, car cette question peut être inutile
voire dangereuse pour les gens qui se débattent dans un rapport problématique avec leur
désir. Mais une fois les difficultés de vocabulaire et de notions levées, cela vaut la peine
de s’y intéresser.

Bonus track : explication d’un des titres donnés en introduction.

« L’insuccès de l’une-bévue s’aile à mourre » est le titre d’un article, et est


caractéristique de l’habileté de Lacan à faire entrer en collision les différentes couches
de sens des mots par rapprochement entre les signifiants.
L’Unbewusst, en allemand, c’est l’inconscient ; une bévue, c’est un acte manqué.
Chercher l’amour, c’est chercher ce qu’il appelle la jouissance, et qui est cette chose
impossible que nous avons expliqué tout à l’heure : l’annihilation du sujet désirant dans
un rapport qui comble d’un coup son désir ; ainsi en cherchant cet impossible objet
qu’est la jouissance dans l’amour, le sujet « s’aile à mourre », c’est-à-dire tente de
s’envoler en direction de la mort qu’est sa jouissance ; donc l’amour est un acte
manqué, car il est l’insuccès que rencontre l’inconscient en essayant de nous faire
chercher la jouissance alors que c’est impossible, puisque c’est notre mort.