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SUJET DE L'INCONSCIENT, SUBJECTIVITÉ POLITIQUE

Franck Chaumon

ERES | « Essaim »

2009/1 n° 22 | pages 7 à 22
ISSN 1287-258X
ISBN 978274210735
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Sujet de l’inconscient,
subjectivité politique

Franck Chaumon

Il est une thèse, dont le succès va grandissant, qui soutient que de


« nouvelles pathologies » et de « nouveaux symptômes » dénotent l’émer-
gence d’un « sujet contemporain », lequel serait en rupture avec le sujet

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de la modernité auquel Freud eut affaire. Cette thèse est contestée par
nombre de psychanalystes, mais elle n’a pas fait à ce jour l’objet d’une
controverse organisée. Toutefois son principal auteur, Jean-Pierre Lebrun,
accepte volontiers d’en débattre voire en prend l’initiative, ce dont nous lui
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rendons volontiers hommage, d’autant qu’une telle disposition n’est pas


si fréquente dans le milieu analytique. Nous poursuivons ici cet échange
en donnant forme écrite à notre intervention du mois de septembre à
Bruxelles, faite à son invitation 1.
En préambule, remarquons qu’il ne suffit pas de débattre, voire d’op-
poser des énoncés pour que l’on puisse considérer pour autant qu’il y ait
véritablement dispute. Il se peut en effet que l’accord semble se faire sur
les termes mêmes d’une question – les mots employés sont les mêmes, tout
comme le corpus théorique de référence – et que l’on s’aperçoive chemin
faisant que les problématiques sont en réalité opposées, voire incompatibles.
C’est la difficulté que nous avons rencontrée dans le débat oral, et qui nous
incite à faire quelques remarques préalables pour resserrer notre propos.

Conflictualité des discours

Nous les articulerons autour de quatre propositions, centrées sur le


concept de discours, certaines pouvant être considérées comme allant de
soi, d’autres étant ici soumises à discussion.

1. Voir page 33 l’annonce du colloque. Notre propos est donc limité au regard d’un ensemble de
textes foisonnants et souvent contradictoires.

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– la psychanalyse, comme théorie et comme pratique, s’inscrit dans l’his-


toire. Il y a une histoire des formes du lien social, dans laquelle l’avène-
ment du discours analytique prend place ;
– le nouveau lien que met en œuvre la psychanalyse ne saurait être dissocié
des trois autres, avec lesquels il fait structure. Les quatre discours entrent
en tension et participent de ce que l’on nomme le politique, soit la pluralité
agonistique des discours ;
– la psychanalyse, comme lien social, est l’objet d’un rejet et d’un attrait.
Elle est rejetée du fait de la mise au jour qu’elle opère, mais elle est solli-
citée à recueillir ce que les autres discours écartent ;
– c’est pourquoi son avenir n’est pas fixé. Il dépend des psychanalystes,
c’est-à-dire de la place que ceux-ci contribuent à ménager au discours
analytique dans la ronde conflictuelle des discours, soit une politique de
la psychanalyse.
Freud l’a souvent souligné : la psychanalyse ne saurait avoir une place
confortablement et définitivement acquise dans la société, elle ne peut
que faire scandale dans la mesure même où elle démasque les fictions

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qui cimentent une société, c’est-à-dire la méconnaissance nécessaire que
celles-ci mettent en œuvre. Elle met au jour le ressort inconscient du lien
social, et c’est intolérable. Le vœu criminel à l’endroit du père, en tant qu’il
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fait fondation à la maison commune, dénonce le récit philosophique et


juridique célébrant le contrat social, qui en oublie l’origine. Cette logique
freudienne ne cesse d’opérer aujourd’hui, en atteste par exemple l’érection
récente de la figure du pédophile, qui ne fait consensus que couplée au rejet
du scandale de la sexualité infantile. Mais en même temps, la psychanalyse
donne un lieu d’adresse possible à ce qui est rejeté par la culture, et à ce
titre elle participe d’une respiration, d’une ouverture. La psychanalyse,
comme pratique, fait objection à toute institution et suscite en conséquence
de violentes réactions, et cependant, tout comme l’art, elle rend moins
impossible le « vivre ensemble ». Pour n’être pas optimiste – c’est lui qui
a désigné le malaise dans la civilisation comme fait de structure – Freud
n’était pas non plus pessimiste, et il situait la psychanalyse dans l’esprit
des Lumières. Tenir nouées ensemble ces deux propositions peut conduire
à situer une politique de la psychanalyse.
Il est possible d’amplifier ces quelques remarques en prenant appui
sur la théorie des discours de Lacan, qui permet de situer plus rigoureu-
sement la pratique analytique au sein de ce que Freud nommait « la civi-
lisation » (Kultur). C’est en effet en cherchant à écrire le lien transférentiel
analytique qu’il a situé la psychanalyse comme lien social, à la fois dans la

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rupture qu’elle instaure et dans une certaine continuité historique. Avec la


théorisation des discours le pas franchi est considérable, car il permet aux
analystes de serrer au plus près l’articulation logique du lien que leur acte
instaure et en même temps de situer ce lien par rapport aux autres. Que l’un
(le lien analytique) ne puisse se concevoir sans les autres, la lecture des
séminaires en atteste, où l’on voit que Lacan ne cesse d’aller de l’un aux
autres. Son souci premier – établir la logique du lien analytique – passe
par l’élaboration des autres. Un des exemples les plus marquants de cette
nécessité est sans doute le passage qu’il effectue par Marx pour préciser
le statut de l’objet a, en tant qu’il est produit d’un discours. La plus-value
est bien ce qui opère à l’insu du capitaliste et du prolétaire et qui pourtant
les lie de sa loi d’airain ; il y a une articulation logique des places de l’un
et l’autre dont le ressort loge dans cet étrange objet. Le discours capitaliste
(la nomination est de Lacan, non de Marx) permet de situer l’efficace de
ce qu’il désigne comme sa véritable invention, l’objet a. La place de cet
objet dans le mode de production capitaliste, son « ressort secret » (Marx),
devient chez Lacan ce qui permet d’écrire la perte de jouissance que tout

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lien social met en jeu du fait de la parole, et qui occupe dans le lien analy-
tique la place de l’agent. Ce qui est repéré par les analystes comme étant
au cœur de l’acte de parole dans la cure, cet objet insaisissable – objet
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« perdu », disent les freudiens –, c’est cela même qui est au principe du lien
engendré par le capital 2.
Préciser ce qu’il en est du lien analytique passe donc par l’analyse des
autres liens. Mais en retour ceux-ci sont isolés et nommés non pas selon les
typologies habituelles de la sociologie ou de la philosophie politique, mais
à partir de ce que la psychanalyse a mis au premier chef de son expérience,
à savoir la parole. Que la psychanalyse soit une « cure de parole » nous
paraît une évidence aujourd’hui, mais il faut se souvenir qu’il ne fallut
rien de moins que le détour par la linguistique et l’efficacité symbolique
d’un Lévi-Strauss pour l’établir. Cette parole n’est au fondement de la
pratique analytique qu’en tant qu’elle est prise dans un certain régime,
dit d’association libre, lequel dépend d’un dispositif commandé par l’acte
analytique. C’est à partir de la prise en compte de ce que produit cette
parole sous contrainte – sous contrainte d’un certain mode de discours –
que Lacan déplie la logique des autres liens sociaux. Il le fait en tant qu’il
considère que les hommes sont êtres de parole, des « parlêtres », et que les
liens sociaux sont des liens de parole, raison pour laquelle il les nomme
discours.

2. L’audace d’une telle lecture, que peut-être nous ne mesurons plus à force d’en répéter l’énoncé,
donne à ceux qui se réclament de l’enseignement de Lacan une avance théorique décisive pour
penser la situation de la psychanalyse aujourd’hui.

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Cela ne va certes pas de soi ni pour la sociologie ni pour la philoso-


phie. Non seulement parce qu’elles ne donnent que rarement un tel statut
à la parole mais parce que, lorsqu’elles le font, c’est en lui donnant valeur
de communication – comme chez Habermas ou Rawls – et non dans sa
dimension de traitement de la jouissance et de foncière incomplétude.
Que les hommes soient liés entre eux on le savait déjà, et la philosophie
en particulier l’avait de longue date établi. Mais que ce lien social soit lien de
parole au sens où nous venons de le dire, c’est ce qui est résolument nouveau
et qui se déduit pour le psychanalyste de considérations méthodologiques
et éthiques. C’est parce que la cure de parole s’effectue sous condition d’un
acte qui lui permet de déployer ses effets d’après-coup, que la psychanalyse
est amenée à considérer de ce point de vue les effets de tout dispositif de parole
sur ceux qui s’y trouvent pris. Les hommes font société du fait que la parole
circule entre eux – car l’échange qui les lie n’est autre qu’un échange de
paroles – et s’effectue sous une certaine contrainte, que l’on nomme discours.
On ne parle pas à ses semblables de n’importe quelle manière : il existe un
nombre fini de possibilités, et prendre la parole implique de s’inscrire, ou

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pas, dans l’une ou l’autre de ces modalités. Cette inscription, cette prise de
parole qui est en même temps une prise dans la parole produit des effets
de liens avec un autre, pour autant que celui-ci s’y laisse prendre. Ainsi les
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discours impliquent-ils des places corrélées, articulant des paires : pas de


maître sans esclave, d’hystérique sans maître, etc.
Le discours analytique, dernier venu du fait de Freud, vient s’inscrire
dans la succession historique d’un nombre fini de types de discours (trois),
et une fois apparu au tournant du XXe siècle il fait structure à quatre, avec
le discours du maître, de l’hystérique et de l’universitaire. Ce nombre
de quatre caractérise l’ensemble : quatre places, quatre lettres et un type
d’engendrement par rotation d’un quart de tour, d’où résultent quatre
agencements distincts, quatre discours. Si un discours est caractérisé par
une certaine disposition des places et des lettres, cette organisation stable
et caractéristique n’est pas sans lien avec la structure des quatre comme
telle. Ainsi on ne passe pas d’un discours à l’autre n’importe comment
mais selon un sens de rotation de la figure, ainsi il existe une mémoire des
places, sédimentée lors de ces rotations. Cela permet de penser différem-
ment la situation du lien analytique dans « la civilisation ».
La simultanéité des quatre discours – soit la structure comme
synchronie – permet de considérer ce que l’on désigne ordinairement

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comme « société » au titre d’agencement de discours. Les divers types


de regroupements sociaux qui forment une société, quel que soit l’objet
autour duquel ils se constituent, se placent sous la dominante d’un certain
discours. Tel se fera sur un mode hystérique, tel autre sous le commande-
ment du signifiant maître, ce qui ne signifie en aucun cas que les autres
discours soient inexistants dans le même temps mais bien qu’il existe une
dominante d’un discours, à un moment donné, dans la structure à quatre.
C’est en ce sens que l’on peut caractériser une société par le discours qui
y est dominant dans la structure, et Lacan ne s’en est pas privé quand il
notait par exemple que la société bureaucratique se caractérise par la domi-
nante du discours universitaire 3.
On peut faire un pas de plus et considérer qu’il y a de l’histoire 4 et
qu’une société réalise en permanence un certain mode d’équilibre de la
structure à quatre, selon des dominantes susceptibles de changer. Ces
changements peuvent se faire par glissements progressifs vers des équi-
libres nouveaux, ou par des moments de ruptures, de discontinuité. Si la
politique inventée par les Grecs n’est rien d’autre que la prise en compte

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de la nécessaire conflictualité de la pluralité des paroles 5, on peut la consi-
dérer comme étant la mise en tension des différentes modalités de discours,
lesquelles engendrent des modes de liens distincts et contradictoires. Cet
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affrontement, cette tension, c’est la matière même du politique.


Nous en déduisons deux propositions, essentielles pour notre débat.
Tout d’abord, il n’est d’avènement et de maintien du discours analytique
que sur fond d’une tension avec les autres discours. C’est le cas bien sûr
dans chaque cure où non seulement rien n’assure que la parole se déploie
toujours selon le discours analytique, mais où il est de règle au contraire
que le glissement à l’un des autres est constant. Mais c’est le cas aussi de la
situation du discours analytique dans le champ des autres discours. C’est
pourquoi dans l’espace de la cure comme dans l’espace public le psychana-
lyste endosse une responsabilité dans l’avenir de la psychanalyse.
En second lieu le sujet, pour autant qu’il prenne la parole, est contraint
par l’existence d’un nombre fini de discours. Selon les lieux et les moments
de son existence, il se trouvera lié à l’autre selon tel ou tel. Il y a une plura-
lité de discours, et il s’en déduit pour un même sujet une pluralité d’effets
que l’on dira effets de subjectivité.

3. J. Lacan, L’envers de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, p. 34.


4. Lacan ne partagea pas l’idéologie structuraliste qui alimenta la croyance en une fin de l’histoire,
au profit du règne éternel des invariants, et n’hésita pas par exemple à déclarer que les événe-
ments récents (de 1968) avaient bien montré que « les structures descendent dans la rue ».
5. Cf. par exemple Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique, Points ; Barbara Cassin, L’effet sophis-
tique, Gallimard.

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Un sujet contemporain ?

Nous pouvons à présent revenir à notre débat. Que « le monde ait


changé » est une constatation triviale, et on ne voit pas bien qui pourrait
le contester. Reste à qualifier ce changement, et c’est là que nos points de
vue divergent.
Remarquons que le mode énonciatif pour désigner ce changement
n’est pas indifférent. Que le monde ne soit « plus comme avant » est une
proposition récurrente qui signe qu’une génération ne reconnaît plus les
repères qui furent les siens, en son temps. Elle est énoncée le plus souvent
sur le mode d’une certaine nostalgie et se double régulièrement d’une
stigmatisation du réel. Le réel est en défaut d’être, il est jugé à l’aune d’un
passé érigé en idéal. Ainsi ce que l’on nous dit être « le monde contem-
porain » est décrit comme foncièrement manquant, manquant de ce qui
était et qui n’est plus (le père, l’autorité, etc.) et ceux qui le peuplent sont
identifiés par ce qu’ils n’ont pas, ce qu’ils n’ont plus au regard de ce dont
étaient pourvus les anciens. La description du « nouveau sujet » est ainsi

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foncièrement déficitaire, et les « sujets contemporains » sont définis par ce
qui leur manque 6.
Cette affection, cette dégradation des individus est-elle partielle,
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contingente ou au contraire structurale, essentielle ? Là est le point


d’achoppement : les sujets qui sont nos contemporains – c’est-à-dire pris
dans ce qui est nommé « la nouvelle économie » – sont, nous dit-on,
le lieu d’une « nouvelle économie psychique » qui autorise à parler de
« nouveaux sujets ». Aucun doute n’est possible quant à la thèse centrale :
ils sont différents, et c’est comme sujets qu’ils sont différents. Parmi toutes
les occurrences des propositions soutenues à cet endroit on en retiendra
une seule, pour sa netteté : dans un ouvrage-manifeste, Charles Melman
soutient ainsi sans ambages qu’« il n’y a plus de division subjective, le sujet
n’est plus divisé. C’est un sujet brut 7. »
Propos qui ne saurait être tenu pour approximatif compte tenu de la
qualité de son auteur et qui en outre est précisé d’un renvoi au glossaire
en fin de livre, dû à la plume de Jean-Pierre Lebrun. Il y est écrit que Lacan
« a qualifié de “division du sujet” cet effet du langage, divisant le sujet
entre ce qu’il dit et le fait de dire, entre énoncé et énonciation 8 ». Si on
lit bien, le sujet contemporain non seulement ne serait plus ce qu’il était,
mais à proprement parler il ne serait plus… un sujet au sens où Lacan l’a
extrait de Freud. C’est donc une proposition massive et pour tout dire

6. C’est par exemple la tonalité du chapitre « Phénoménologie des néo-sujets », dans l’ouvrage de
Jean-Pierre Lebrun, La perversion ordinaire, Paris, Denoël, 2007, p. 262.
7. C. Melman, L’homme sans gravité, Paris, Denoël, 2002, p. 32.
8. Op. cit., p. 250.

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déterminante quant à l’acte analytique lui-même puisqu’il s’agit de mieux


caractériser le monde contemporain afin d’en déduire des propositions
pratiques pour les analystes.
À cet endroit on reste perplexe. La définition du sujet, telle qu’elle est
précisément rappelée, semble invalider l’ensemble du propos de l’ouvrage,
si on la prend au sérieux : on ne sache pas que les « sujets », fussent-ils
addicts à la postmodernité, ne parlent plus ! Serait-ce donc la définition
même du sujet qui se trouve mise en cause ? Rappelons cette définition
qui, fait remarquable dans l’œuvre de Lacan, n’a pas varié d’un iota tout
au long de son enseignement : un signifiant est ce qui représente un sujet
pour un autre signifiant. Cette proposition serre au plus près la logique de
la cure de parole, elle situe le sujet comme effet d’une prise du corps dans
le langage, d’où choit un objet. On ne voit aucune raison – et d’ailleurs
nulle part argumentée dans les textes que nous discutons – qu’elle soit
aujourd’hui caduque.
Comment d’un côté soutenir que l’on se réfère à Lacan et rappeler
cette définition canonique du sujet, et de l’autre annoncer que ce sujet n’est

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plus 9 ? Que déduire de ce qui n’est donc pas une méconnaissance, sinon
que c’est par un véritable abus de langage que le terme de « sujet » est
employé le plus souvent. On parle de « sujet contemporain », de « nouveau
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sujet » ou de « néo-sujet » non pour désigner le sujet mais pour nommer les
effets de subjectivité liés à la prise des sujets dans les discours. D’être plongés
dans notre monde – soyons plus précis : dans le discours capitaliste – les
sujets sont poussés à endosser des modes de subjectivités dont on décrit
les profils.
La confusion se lit par exemple lorsque quelques vignettes cliniques
sont produites pour montrer que les « néo-sujets » construisent leur adresse
à l’Autre – celui qui est désigné dans le texte comme « le psy » – de manière
fondamentalement différente de ce qui aurait été le cas « il n’y a même pas
une vingtaine d’années ». La preuve de ce que les sujets ne sont plus les
mêmes est ainsi administrée par la description du style et de l’objet même
de leur demande 10. Que l’on puisse montrer que quelque chose a changé
dans les modes d’adresse au « psy », qui songerait à s’en étonner ? On
pourrait d’ailleurs remarquer malicieusement à cet endroit que ce change-

9. Soulignons qu’il est constant que de nombreuses formulations tranchées et argumentées soient
démenties par des propos nuancés, en fait strictement contradictoires. Ainsi peut-on lire que
« l’Imaginaire social n’atteint en fait que l’individu, et pas nécessairement le sujet. La distinction
individu-sujet, que nous n’avons pas faite jusqu’ici, est bien sûr nécessaire et mériterait de longs
développements », La perversion ordinaire, p. 37. Ou bien encore, dans une note p. 40 : « Nous
préférons rester prudents et réservés face à cette question cruciale : sommes-nous face à une
mutation anthropologique ? », tandis qu’à la page suivante on apprend que « dans l’Imaginaire
social, il n’y a plus d’Autre ». Comprenne qui pourra.
10. « La demande n’est plus la même qu’autrefois. C’est une demande qui exige d’emblée la satura-
tion par la satisfaction ». C. Melman, op. cit., p. 188.

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ment est d’autant plus avéré que, il y a vingt ou trente ans, le « psy » en
question… n’existait tout simplement pas ! Il n’existait pas tel qu’il a été
construit désormais socialement comme lieu d’adresse, lieu d’une injonc-
tion à consommer des biens et services de « psy », injonction qui se décline
aujourd’hui sur tous les modes. « Victimes », « traumatisés », « harcelés »,
« agités », etc., sont sous prescription d’une commande sociale qui, en effet,
a des effets majeurs sur… la demande. Le psychanalyste serait-il naïf au
point de croire que, dans l’espace de son cabinet, le commandement de ce
discours n’opérerait pas sur la parole de ceux qui lui demandent d’y satis-
faire ? Dire que le changement de la demande traduit un changement des
sujets ne peut se soutenir qu’à moins d’ajouter… que les « psys » aussi ont
changé dans l’affaire !
Si on ne voit pas de raison de supposer que ceux-ci aient changé en
tant que sujets, on peut supposer qu’ils ont été affectés par le « discours
psy », peut-être dans leur subjectivité (leur représentation d’eux-mêmes
dans cette place), mais à coup sûr en tant qu’ils sont inclus aujourd’hui
dans ce discours 11. On ne s’adresse pas au « psy » aujourd’hui de la même

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façon qu’on le faisait dans les années 1970 ou 1980 car le « psy » lui-même
est inscrit dans ce nouveau dispositif. C’est une affaire de discours ou si
l’on préfère de place de l’analyse dans la culture.
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Du coup il apparaît que l’adresse au « psy » dépend de ce discours


dominant, mais aussi de l’offre du psychanalyste. Car si on s’adresse à
lui sur ce mode, comment lui-même se place-t-il pour ne pas s’y laisser
assigner et pour orienter l’échange de parole vers un autre lien, régi par le
discours analytique ? C’est une question éthique – il y va à chaque fois d’un
acte singulier – et une question politique – car une telle position intervient
dans le champ de la conflictualité des discours. Chacun sait que cela peut
être difficile voire impossible dans certaines institutions.
On mesure ici les effets de la thèse que nous discutons. Dire que « les
sujets » ont changé, c’est situer le changement dans leur être et non dans le
discours dans lequel ils sont pris et c’est passer à la trappe le fait – stricte-
ment indissociable – que dans cette clinique, les analystes sont inclus. Dire
que ce n’est plus comme avant car les sujets sont différents, c’est reléguer
au second plan sinon esquiver la question de l’acte analytique ici et main-
tenant, et spécialement dans le « champ psy » où les praticiens se trouvent
placés dans des situations ambiguës, en leur proposant comme boussole
une idéalisation de la psychanalyse d’« avant » et une dépréciation des
sujets d’« aujourd’hui ». Le public auquel on s’adresse est en effet celui
de professionnels inclus dans la galaxie des « psys » et non pas celui des

11. On sait que, pour de nombreux analystes qui travaillent dans le champ social et ses institutions
multiples, l’agencement du « discours psy » est de plus en plus contraint, lesté de procédures et
de protocoles encadrant les pratiques soumises à évaluation.

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analysants des années 1970. Les travailleurs sociaux, éducateurs, psycholo-


gues qui se trouvent effectivement aux prises avec cette injonction généra-
lisée de parole et dont le malaise est lié à cette nouvelle place ménagée par
le discours, reçoivent ainsi la proposition d’un énoncé plein de sens, référé
à la psychanalyse, qui leur assure que si le monde est cul par-dessus tête
en comparaison du passé, c’est que « le sujet » n’est plus comme avant. Il
est « poreux, sans vraie colonne vertébrale », « si l’on peut encore parler de
sujet vu ce qu’il en reste » (sic) 12.

Sujet, discours, subjectivité

Il nous faut donc poser autrement la question : le sujet change-t-il du


fait des discours où il se trouve pris ? Les discours 13 (quatre), ce sont des
modes d’agencement de quatre lettres (la paire signifiante, l’objet a, le sujet
barré), logées dans un nombre identique de places. Ces lettres sont fixes,
elles ne changent pas selon les discours ; ce qui change, c’est leur localisa-

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tion à telle ou telle place. Ainsi, le sujet est écrit $ dans les quatre discours,
qu’il s’agisse du maître antique ou de l’analysant, de l’hystérique ou de
l’« astudé ».
Insistons pour souligner qu’il n’est de sujet qu’écrit avec la lettre $
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dans ces différents discours, bien que cette écriture, formalisant le sujet
divisé, ne date que du XXe siècle puisque c’est la psychanalyse et elle seule
qui a permis de l’écrire S barré. Rappelons en outre que cette écriture de
Lacan n’a été possible selon lui qu’après Descartes et son extraction du
« sujet de la science ». De la même manière l’objet, par lequel le sujet entre
en lien à l’autre et s’en sépare, est écrit dans tous les cas a, bien que cette
désignation n’apparaisse à strictement parler qu’avec la psychanalyse et
plus exactement avec Lacan et après Marx.
À partir de ce simple constat, posons la question triviale : lorsqu’il
écrit le discours du maître antique Lacan utilise-t-il d’autres lettres que
celles que sa formalisation lui a permis d’écrire, des siècles après ? Bien
évidemment non, il utilise les quatre lettres, et spécialement s’agissant
du sujet il écrit, bien sûr, $. Il s’en déduit un corollaire décisif pour notre
propos : il n’y a pas plus d’« ancien sujet » dans le discours du maître
qu’il n’y en a de « nouveau » dans le discours du capitaliste. D’ailleurs,
lorsque Lacan écrit à Milan la formule de ce dernier discours – c’est-à-dire
du discours qui commande l’essentiel des effets dont il est question dans
les textes que nous discutons – il ne change ni la nomination des places ni
celle des lettres, mais il effectue une certaine torsion de la figure, qui a des
12. J.-P. Lebrun, La perversion ordinaire, op. cit., p. 264 et 260.
13. On ne peut ici, sauf à alourdir le propos, que supposer connue l’écriture des discours par Lacan.
Le discours capitaliste constitue la forme contemporaine du discours du maître.

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16 • Essaim n° 22

conséquences sur la logique des places 14. Si le discours capitaliste « met de


côté les choses de l’amour 15 », si apparaît au premier plan « l’échec de la
relation entre $ et S2 et sous elle (est consacrée) la rupture de tout lien entre
vérité et jouissance 16 », cela signifie-t-il que le sujet en sa structure même
est affecté ? Faudrait-il par exemple ne plus l’écrire $, mais S ? La réponse
est claire, si l’on se reporte à l’écriture même de Lacan.
Peut-on en conclure qu’aucun effet ne s’en déduit concernant les
rapports du sujet à l’objet, au savoir et à la jouissance ? Évidemment non,
et nous venons de l’évoquer en lisant les implications des lettres selon les
places. Pensons par exemple au maître dont il est dit qu’il ne veut rien
savoir de la castration (ce qui s’écrit $ sous la barre de S1), et que de cette
barre l’esclave lui-même n’est pas sans en avoir une idée : les effets sur
leur subjectivité, c’est-à-dire sur la manière dont l’un et l’autre endossent
cette place, en découlent. S’agissant du discours capitaliste, n’est-ce pas
chez Marx lui-même que l’on peut trouver des descriptions pertinentes des
effets de subjectivité sur le capitaliste, lequel se trouve divisé entre sa soif
d’accumulation (auri sacra fames) et la nécessité de la mise en circulation du

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capital (il ne saurait avoir « la psychologie du rentier ») ? Quant au prolé-
taire, c’est comme soumis aux impératifs de jouissance de la marchandise
incluant le leurre fétichiste qu’il apparaît dans de nombreux textes.
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Si l’on ne peut dire que le sujet $, dans sa structure de coupure, est


affecté comme tel comment situer ces effets de discours, comment les
nommer ? Le terme employé volontiers à cet endroit par Jean-Pierre Lebrun
est celui de subjectivité, ainsi qu’il apparaît dans le titre du colloque cité
en référence. Pourquoi ne pas le retenir en effet, non sans remarquer que
l’on pourrait employer aussi bien les termes d’énoncé, de fiction, de figure
moïque, de personne ou de personnage ? Effets de discours commandés
par ce que Lacan a tout d’abord nommé « agent » et qu’il précise ensuite du
nom de semblant, produisant ce que l’on pourrait plus justement désigner
comme effets d’assujettissement, pour faire entendre le caractère d’im-
position du discours. C’est ici qu’il convient de se rappeler que le terme
même de sujet a deux filiations distinctes. Subjectum, supposition, renvoie
au grec hupokeimenon et partant au sujet logico-mathématique et ontolo-
gico-transcendental, tandis que subjectus ouvre une lignée de significations
juridiques, politiques et théologiques. C’est dans ce deuxième champ que
s’inscrivent par exemple les théorisations des modes d’assujettissement

14. Guy Lérès en a déplié rigoureusement la logique : « Lecture du discours capitaliste. Un outil pour
répondre à la crise », Essaim, n° 3, Toulouse, érès, 2001 ; « Copulation discursive », Essaim, n° 15,
Toulouse, érès, 2005.
15. J. Lacan, Le savoir du psychanalyste, 6 janvier 1972, inédit.
16. G. Léres, Essaim n° 3, op. cit., p. 105.

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Sujet de l’inconscient, subjectivité politique • 17

au pouvoir, comme celle d’un Althusser (« interpellation des individus en


sujets ») ou d’un Foucault (« processus de subjectivation »).
Qu’il y ait donc des effets du discours capitaliste sur les subjecti-
vités contemporaines, et même des effets massifs, n’est pas douteux. Les
sciences humaines – psychologie, sociologie, épidémiologie de la santé,
etc. – n’ont cessé de décrire depuis une trentaine d’années les profils de
l’individu « autonome », « incertain », du « sujet postmoderne », « hyper-
contemporain » ou « hypermoderne 17 ». Du fait même de ces énoncés,
les silhouettes de nos contemporains sont ainsi devenues familières, elles
ont pris consistance et trouvé place dans les fictions de notre époque.
« Déprimés », « addicts », « hyperactifs » sont devenus des personnages,
des formes vouées au travail de la représentation, et qui parlent de nous :
ne dit-on pas, après Ehrenberg 18, que le déprimé exprime « la fatigue d’être
soi » qui serait la nôtre dans un monde de la performance, et que l’addict
dénonce notre dépendance au règne multiforme de la marchandise, tandis
que l’emprise du travail sur nos vies ressemble à celle d’une drogue, et que
la violence est un harcèlement ? La « nouvelle clinique » qui va de pair avec

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ces nominations, clinique dite de la « souffrance psychique », produit ainsi
des typologies de subjectivité (le déprimé, l’hyperactif) et participe d’un
savoir qui construit un « monde contemporain » peuplé des sujets de ce
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monde, c’est-à-dire des assujettis à ce monde.


Nous avons dit pour commencer la nécessité pour les psychanalystes
de prendre connaissance de notre époque qui change et donc du savoir
constitué sur elle, qui la constitue comme monde et lui donne forme
nouvelle. Mais ce savoir est strictement dépendant d’une position énoncia-
tive. Celle des sciences humaines a sa pertinence, sans aucun doute 19, mais
est-ce celle de la psychanalyse ? Les signes de « souffrance psychique »
sont-ils des symptômes au sens psychanalytique ? Les sujets de ce monde
sont-ils les sujets de la psychanalyse ?

Sujet de la psychanalyse, sujet des sciences humaines

Notre réponse est non, sans aucune hésitation. Le « nouveau sujet »


dont on nous parle (rectifions : les nouvelles subjectivités) n’est pas le sujet
de la psychanalyse, car le sujet avec lequel travaille le psychanalyste, c’est
le sujet barré, le sujet de l’inconscient, Lacan l’a répété sur tous les tons,
et non pas le moi ou quelque habillage de fiction ou de représentation.

17. Notons à cet endroit que le profil de ce « nouveau sujet » a été décrit dans des termes sensible-
ment identiques par la sociologie américaine des années 1970, en particulier par Richard Sennett
puis Christopher Lasch.
18. A. Ehrenberg, La fatigue d’être soi – dépression et société, Paris, Odile Jacob, 1998.
19. Les références aux travaux sociologiques sont majeures dans les ouvrages de J.-P. Lebrun.

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18 • Essaim n° 22

La psychanalyse est ce lien social qui permet d’isoler le sujet de l’incons-


cient qu’elle repère dans l’après-coup de ses effets, dans ses moments
d’évanouissement et non pas dans une quelconque consistance identitaire
subjective. Si tous les liens sociaux mettent en jeu le sujet de l’inconscient
– $ figure dans les quatre discours – seul le lien analytique le met au travail
comme tel ($ est situé en haut à droite dans le discours analytique).
C’est parce que l’on ne peut dissocier ce qui se dit du discours où il
est proféré, qu’il est abusif d’importer les énoncés produits par les sciences
humaines au titre d’objets du champ analytique. Les « nouvelles patholo-
gies » s’imposent ainsi comme des faits, parées de l’autorité des sciences
humaines – sociologie et épidémiologie de la santé – et devraient être prises
en compte comme telles par les psychanalystes, comme si « la » clinique du
psychanalyste était indépendante de son acte et du discours analytique !
Cette nouvelle clinique est une clinique des sciences humaines d’aujourd’hui,
voilà ce dont il faut prendre acte plutôt que d’incorporer sans sourciller ses
productions toujours renouvelées.
La psychanalyse n’est pas une sociologie, elle ne considère pas « les

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sujets » et leurs « pathologies » du haut d’une position d’extériorité
surplombante. On pourrait certes dire que les discours sont des structures
d’assujettissement si l’on voulait faire entendre que l’agencement des
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places enserre, contraint celui qui parle dans une certaine position subjec-
tive, désignée du nom de la place d’agent-semblant. Mais à condition
d’ajouter immédiatement qu’ils ne sont pas des structures d’assujettisse-
ment au sens de déterminations sociologique qui s’imposeraient aux sujets
du haut de leur nécessité implacable. Les discours ne sont pas, pour le dire
avec une pointe d’humour, des machines bourdieusiennes.
C’est parce que la psychanalyse place la parole au cœur du discours
que sa théorie du lien social n’est pas une sociologie, car le fait qu’il y ait
discours n’a de portée qu’en tant qu’un sujet s’y prête, et le fait que des
places soient offertes ne dit rien du fait qu’un sujet s’y logera, ou non. Tel
est le pari et l’éthique de la psychanalyse. Une telle offre n’a rien de léger,
et l’on peut rappeler par exemple que le discours du maître est placé tout
entier sous la menace de la mort et le choix d’une renonciation à la jouis-
sance. Se loger dans un discours, c’est prendre un risque.
La clinique des premiers moments de la vie de l’infans montre à quel
point il y va d’un acte : les déterminations génétiques, sociales ou médi-
cales n’abolissent en rien la question de l’engagement du sujet ou de son
refus radical. La causalité que l’on invoque si volontiers comme nécessité
ou destin tente de masquer ce fait troublant de l’acte du sujet infans. On
déduira ainsi d’une « situation » familiale médicale ou sociale des effets
sur la subjectivité comme si le sujet, lui, comptait pour rien. Or le moindre
nourrisson anorexique, le plus retiré des enfants autistes y est pour quelque

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Sujet de l’inconscient, subjectivité politique • 19

chose, d’occuper une place, ou de la refuser. L’acte analytique s’accorde à


cette supposition de ce qui est posé en dessous (hupokeimenon), et l’analyste
est celui qui soutient ce pari, ce qui n’est pas le cas de la génétique ou de
la médecine dont ce n’est pas le travail (le discours), pas plus que celui des
« sciences humaines ».
Il faut donc préciser : la psychanalyse a affaire au sujet, sous condition
d’un acte, celui du psychanalyste. Il faut qu’il se prête au transfert d’un
analysant qui aura fait le pas, mais il faut ajouter que cela n’est possible
que sous condition qu’il en fasse l’offre. On pourrait penser que cela va
de soi et que dans la mesure où un psychanalyste a fait savoir qu’il était
disposé à recevoir des patients, l’offre allait de soi. Mais ce faire-savoir
n’est pas si simple qu’il y paraît et ne se résume pas à se faire connaître…
Cette offre n’est pas sans rapport avec la situation de la psychanalyse dans
la conflictualité des discours.

Acte analytique et discours capitaliste

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C’est spécialement le cas aujourd’hui où le discours capitaliste
implique un régime de la demande réglé par la logique du marché, soit
ce qu’il vaudrait mieux appeler une offre impérieuse de consommation.
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Loin de se réduire à la production massive de biens matériels, cet impératif


s’étend désormais aux « services » et en particulier aux productions des
sciences humaines et de la psychologie, qui offrent de nouveaux « objets » :
réponses ciblées aux « souffrances psychologiques », propositions diverses
d’optimisation de l’existence, coaching et aide au management.
L’offre du psychanalyste ne saurait méconnaître cette pression du
discours, car elle fait obstacle à sa proposition. Il est aisé de constater en
effet que bien des sujets sont empêchés, détournés, fourvoyés, dissuadés de
soutenir une demande d’ordre analytique du fait des courts-circuits multi-
ples qui leur sont proposés : prescriptions de médicaments « psy »chotropes,
produits « psy » divers – thérapies adaptatives de tous ordres.
Il n’est pas vrai qu’ils ne présentent nul symptôme, il n’est pas exact
qu’ils se satisfassent si volontiers (« nouveaux sujets ») de la proposition
omniprésente de la saturation de leur manque, et c’est la raison pour laquelle
l’angoisse est si souvent au rendez-vous (manque du manque), masquée
ou non par le recours à l’acte. Plutôt que de lire les subjectivités modernes
à l’aune d’un sujet qui se vautrerait dans la jouissance (comme si c’était de
tout repos !), n’est-il pas plus pertinent d’entendre à quel point la prescrip-
tion généralisée de psy redouble l’offre généralisée de marchandises ? Ne
peut-on saisir du même coup que cette offre de « psy » prend place dans ce
registre de l’injonction de jouissance et donc que l’adresse au psy, y compris

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20 • Essaim n° 22

au psychanalyste, fait partie de ce régime de la saturation par les objets ?


L’analyste, s’il veut ouvrir à autre chose, doit prendre acte de sa propre
situation dans ce discours dominant et donner à entendre à celui qui lui
parle qu’il refuse de participer de ce régime discursif. En quoi toute cure
implique un acte de portée politique, au sens où nous l’avons défini.
La tâche est d’autant moins aisée que nombreux sont les psychana-
lystes qui sont complices et participent du discours universitaire, courant
les médias pour asséner sans vergogne les propositions normatives les plus
détaillées sur tous « sujets de société ». Experts de l’intime ou thérapeutes
du malaise au nom d’une référence affichée à la psychanalyse ils nourris-
sent, le sachant ou non, un « discours psy » dont ils prétendent pourtant
se démarquer. Certes la psychanalyse n’est pas la seule à pouvoir jouer la
partition positiviste, et les neurosciences participeront sans aucun doute
de plus en plus à la légitimation d’un ordre qui se prétend naturel. Si Jean-
Pierre Changeux a ouvert la voie en France d’une éthique prétendant se
fonder sur l’ordre naturel des échanges synaptiques, il est un courant en
pleine ascension aux États-Unis qui envisage la généralisation de l’appli-

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cation des techniques d’imagerie cérébrale pour guider le jugement des
criminels 20.
Les « sciences humaines » participent ainsi de ce que Foucault a
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nommé « gouvernementalité », soit la production discursive de savoirs, de


pratiques et de normes, c’est-à-dire de la fabrique de modes de subjecti-
vités homogènes au discours dominant. La lecture du séminaire Naissance
de la biopolitique 21 montre le souci d’un nouage de discours, d’un couplage
du discours capitaliste et du discours universitaire 22 : comment le discours
libéral utilitariste, articulé à une logique des droits, cède-t-il la place à un
discours néo-libéral dans lequel le référent est le calcul rationnel concur-
rentiel exclusif, et quels en sont les effets de subjectivité ? Le passage à la
fiction néo-libérale de l’école de Chicago se traduit par un envahissement
de la logique concurrentielle jusque dans les territoires de l’intimité,
nouveauté radicale par rapport à la conception du « laisser faire » d’Adam
Smith. La fabrique des « néo-sujets » ne tombe pas du ciel ni de leur
propre involution structurale ; elle est le produit d’un travail des fictions
(Bentham), d’un agencement des discours dont les effets de subjectivité
participent de la gestion moderne du pouvoir.
Compte tenu de la place des travaux sociologiques dans les textes de
J.-P. Lebrun, on est en droit de s’interroger sur l’absence très remarquable
de références à Foucault, alors que son travail permet de situer les effets de

20. M.S. Gazzaniga, « The law and the neuroscience », Neuron, 6 novembre 2008, Elsevier Inc.
21. M. Foucault, Naissance de la biopolitique, Paris, Gallimard/Seuil, 2004.
22. Ce ne sont bien sûr pas les termes de Foucault. Un ouvrage récent développe cette réflexion :
W. Brown, Les habits neufs de la politique mondiale, Les prairies ordinaires, 2008.

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Sujet de l’inconscient, subjectivité politique • 21

discours sous les fausses évidences de la naturalité. Qu’on ne puisse disso-


cier ce qui est dit d’un agencement de discours, voilà qui pourtant devrait
parler à des lacaniens. Sans doute le rapport de Foucault à la psychanalyse
a-t-il conduit beaucoup d’analystes à le rejeter et à le méconnaître. Il est
clair que le « sujet » de Foucault n’est pas celui de la psychanalyse, que
la logique des discours qu’il développe ne lui fait aucune place, et que sa
quête – via le détour par la parrhesia – pour tenter de réintroduire un sujet
de la parole échoue dans la méconnaissance répétée de la division struc-
turale du sujet. Le « courage de la vérité », l’éthique du sage, la politique
des usages de soi ne cessent d’exalter une posture de maîtrise qui est aux
antipodes de l’éthique de la psychanalyse.
Mais ce n’est pas une raison pour ignorer sa lecture des discours en
tant que fabrique de processus de subjectivations, et cela d’autant plus
qu’elle s’est développée en prenant comme objet la psychiatrie, la psycho-
logie et ce qu’il a nommé la « fonction psy ». Elle nous paraît au contraire
incontournable pour tout analyste qui essaie de tenir sa place dans la
tension des discours, en repérant au plus juste les effets du « discours psy »

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sur la place de l’analyste dans les fictions normatives.

Sujet de l’inconscient, subjectivation politique


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Le symptôme n’est pas indépendant de son lieu d’adresse. Aujourd’hui


le maître s’est fait universitaire, et la machinerie de son discours « psy »
tourne à plein régime et ne cesse de débusquer les nouveaux malaises
pour les requalifier, fabriquer de nouveaux noms et alimenter le marché
de nouveaux produits miracles, garantis par la technique dernier cri ou
l’espoir new age. C’est au point qu’avant même que le sujet ne s’avise de
souffrir on lui fait savoir préventivement que cela va lui arriver. Il ne se sait
pas encore victime ou traumatisé mais c’est une ignorance dont il ne souf-
frira pas, puisqu’on lui propose la réponse à un trouble avant qu’il n’en
soit affecté. Demain sans doute (sûreté sanitaire) cette ignorance deviendra
coupable…
La réponse est le malheur de la question, disait Blanchot, et notre
monde ne cesse de répondre pour le malheur des questions qui pourraient
ouvrir à autre chose, une chose indécidable, incommensurable, imprévi-
sible. Ce monde est saturé d’objets-réponses, fétiches de procédures, de
protocoles, de prescriptions et de « lieux d’écoute ».
Il est essentiel en effet que les psychanalystes prennent acte des effets
de l’air du temps, des effets d’assujettissement des discours, non pour
en déduire de « nouvelles pratiques » à l’endroit de « nouveaux sujets »,
mais pour tenter de situer l’acte analytique dans ce nouveau contexte de

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22 • Essaim n° 22

conflictualité des discours. Il n’y a pas plus de raison de définir autrement


l’acte analytique ou le désir de l’analyste qu’il y en a de redéfinir le sujet.
Par contre, les coordonnées de discours ne sont pas indifférentes et c’est à
cet endroit qu’il s’agit de s’avancer. La psychanalyse est une, et ce qui la
rend possible est un mode de lien transférentiel précis, nommé discours
analytique. Si les psychanalystes sont dans leur temps – et ils le doivent
pour que la psychanalyse reste possible –, ce n’est pas en changeant la défi-
nition ou l’objet de la cure, mais en la situant dans la tension conflictuelle
des discours. Cela vaut aussi bien pour la psychanalyse en intension qu’en
extension.
Au lieu de penser que les résistances supposées à la psychanalyse sont
dues aux sujets, à leur refus ou à leur être même, il convient de se souvenir
que les résistances à la psychanalyse sont d’abord le fait des analystes
eux-mêmes. Il n’est pas si loin le temps où de beaux esprits analytiques
avaient déclaré que les psychotiques n’étaient pas accessibles à la cure
faute d’une capacité au transfert, tout comme d’autres nous ont assuré que
les pervers et les criminels ne sauraient y accéder. Opinions qui prévalent

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un temps, jusqu’à ce que quelques-uns viennent y faire objection, par leur
engagement, par leur pari risqué. On nous dit à présent que ceux qui sont
au bord de la ligne (tracée par qui ?), les « border line », sont pareillement
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rétifs ou incapables. Jusqu’à ce que certains mouillent un peu la chemise et


démontrent comment ils seront parvenus à faire un pas pour faire mentir
ce verdict.
Un pas vers le discours analytique et non un pas en deçà de la psycha-
nalyse. Car il ne s’agit pas de psychanalyse au rabais, de « psychothérapie
d’inspiration analytique » ou de toute autre formule qui situerait ce travail
comme par défaut d’une cure-type érigée en idéal. Il s’agit que le désir de
l’analyste permette d’en soutenir la gageure. L’avenir de la psychanalyse
dépendra de la capacité des analystes à se faire le lieu d’adresse de sujets
en mal de parole. Il se peut qu’il faille pour cela s’avancer autrement, en
tenant compte de la férocité sociale qui s’exerce aujourd’hui à l’égard de
ceux qui sont victimes de ségrégation, jetés à la rue, enfermés dans les
prisons ou au contraire de tous ceux que l’on inclut de force, à coups de
médicaments, de coaching ou d’assignation judiciaire. S’avancer autre-
ment oui, mais se soutenir d’un autre désir pour s’adresser à de nouveaux
sujets, certes non.
Pour y parvenir, mieux vaut n’être pas ignorant de son temps, c’est-
à-dire situer le discours analytique dans la tension conflictuelle contem-
poraine des quatre discours, eux-mêmes en mouvement. La politique,
telle que nous en avons hérité des Grecs, est une certaine manière de faire
tourner la parole. C’est un mode de traitement formel qui ne permet pas
le dernier mot, pour autant que chacun, un quelconque, ait part égale à

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Sujet de l’inconscient, subjectivité politique • 23

la parole 23. C’est une fiction bien entendu, mais comme chacun sait les
fictions habillent, donnent forme aux sujets dans l’espace politique de
la cité. Prendre place dans un discours, c’est être pris dans des effets de
subjectivité, que le dispositif implique. Il n’empêche qu’il y va d’un choix,
à entendre au sens du choix inconscient dont a parlé Freud. Chacun y va,
selon le moment, d’une certaine mise qui emporte des effets de subjecti-
vité. Dans la cité, dans le contexte de la conflictualité des discours, nous
dirons qu’il y va d’une subjectivation politique.
Les sujets, en tant que les êtres sont parlants, font irruption dans la
politique à chaque instant, à chaque tour de parole. Mais la politique ne
veut rien savoir des sujets divisés : la théorie politique n’en dit rien, ou si
peu et alors sur un mode de maîtrise héroïque 24. Seule la psychanalyse
essaie d’en dire quelque chose rigoureusement, à partir de son expérience
de la cure. C’est en quoi les psychanalystes ont une responsabilité, dans la
« culture ».

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23. La psychanalyse prend acte de la singularité radicale de toute parole. C’est à ce titre, celui de la
part des sans-parts selon Jacques Rancière (La mésentente, Galilée, 1995), qu’elle intervient dans
la politique.
24. C’est le cas de la très belle construction d’Hannah Arendt, affine à la psychanalyse à bien des
égards, mais où les sujets ne sont que des maîtres, réglés sur l’idéal de virtù. H. Arendt, La condi-
tion de l’homme moderne, Pocket. Les masses comme sujets de l’histoire sont une autre variante de
ce sujet maître.

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