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BRUNO

LALLEMENT

QUAND

'

LA

VAGUE

REALISE QU'ELLE

EST

,

L'OCEAN

Vous n'êtes pas ce que vous croyez,

vous êtes bien

plus que cela

!

QUAND

f

LA

VAGUE

REALISE QU'ELLE

EST

,.

L'OCEAN

Du même auteur

Je sais que vous pouvez réussir: Comment bâtir une authentique et solide confiance en soi, Le Courrier du Livre, 2013.

Comment utiliser pleinement votre potentiel: Ce que vous ignorez de vous possibilités, Le Courrier du Livre, 2009.

©Le Courrier du Livre, 2017

ISBN: 978-2-7029-1328-4

et de vos

Tous droits de reproduction, traduction ou adaptation réservés pour tous pays.

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BRUNO LALLEMENT

QUAND

LA VAGUE

REALISE QU'ELLE

'

,

EST L'OCEAN

Vous n'êtes pas ce que vous croyez, vous êtes bien plus que cela !

•• LE COURRIER DU LIVRE

27, rue des Grands Augustins 75006 Paris

Avertissement

J e sais que quelques-uns des faits relatés dans cet ouvrage pourront paraître particulièrement troublants aux yeux de

certaines personnes. J'ai parfaitement conscience qu'ils peuvent heurter l'esprit cartésien. Et, pourtant, les choses se sont bien passées telles que je les relate. J'en ai moi-même été très troublé. Je suis très heureux d'avoir parfois eu un témoin de la scène, car j'aurais pu douter moi-même de ce qui se passait alors. Je suis un homme de raison, je cultive autant l'approche rationnelle qu'intuitive, je ne me contente jamais de croire, comme je l'explique tout au long de cet ouvrage. J'invite d'ail- leurs constamment le lecteur à remettre en question ses propres croyances, parce que «croire n'est pas voir». Je n'ai pas d'explications à donner à ce qui s'est produit et je me garde de toute interprétation, qu'elle soit d'ordre psychologique, philosophique ou spirituel. Je rn'en tiens seulement aux faits, même s'il paraît parfois difficile d'accueillir ce qui s'est passé. Je ne cherche pas à convaincre le lecteur. Certains de ces faits se sont déroulés il y a trentre ans. Si j'avais voulu attirer 1' attention ,

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Quand la vague réalise qu 'elle est l'océan

n'en aurais-je pas parlé depuis longtemps? Je suis au contraire resté très discret sur la question parce que je ne voulais pas que mes propres clients viennent à mon cabinet pour de mauvaises raisons. Comme le dit si bien Raymond Ruyer, «il ne faut pas que la petite lumière cache la grande lumière». Je ne recherche ni le succès ni la gloire, j'ai une existence en tout point satisfaisante aujourd'hui, à laquelle je n'ai rien besoin d'ajouter. Puisse le lecteur se faire sa propre opinion, et demeurer aussi objectif que je me suis efforcé de l'être tout au long de cet ouvrage.

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L'expérience qui a tout bouleversé

J 'écris ces lignes en espérant que ça vous arrivera aussi, et qu'après cela vous ne douterez plus que votre existence peut

avoir un tout autre sens, une tout autre dimension, que vous êtes bien plus que ce que vous imaginez, même si votre imagi- nation est débordante, car ce que vous êtes n'est pas imaginable, n'est pas concevable. Cela peut être réalisé, mais cela ne peut être compns.

Le plus fantastique dans tout cela, c'est qu'en écrivant ces lignes j'ai conscience que chacun de vous qui me lisez est un immense champ de possibilités et de réalisations. Peu de gens ont réellement conscience de ce qu'ils sont vraiment et de leur véritable dimension, et pourtant chacun d'entre vous est cela qui ne peut être conçu, et seulement réalisé. Les gens souffrent pour rien, ils souffrent uniquement parce qu'ils ne sont pas conscients de ce qu'ils sont réellement. Ils ressemblent à cette personne qui mendie ne sachant pas qu'elle est riche. Le jour où elle prend conscience de l'étendue de ses

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

richesses, non seulement elle n'a plus besoin de mendier, mais en plus elle peut faire tant de bien autour d'elle. Il n'est pas nécessaire de se restreindre, et surtout de s'astreindre à satisfaire ses désirs pour être heureux parce que, dès que nous avons conscience de ce que nous sommes, nous prenons aussi conscience que tout ce que nous avons entrepris jusqu'à ce jour dans notre vie n'avait d'autre but que de nous aider à trouver le bonheur. Pourtant, ce bonheur que nous cherchons tant à travers nos réalisations a toujours été là sous nos yeux. Mais, comme a dit un sage, il faut que nous allions dans de nombreuses impasses avant de trouver la bonne voie. La plénitude est en effet en nous. En fait, c'est même encore plus simple que cela: nous sommes ce que nous recherchons depuis toujours. Nul besoin d'être quelqu'un, nul besoin de se battre pour exister, nul besoin d'être parfait, il suffit de réaliser pleinement ce que nous sommes, et nous réalisons alors que tous ces rôles que nous jouons, tous ces personnages que nous cherchons à incarner et qui nous créent tant de difficultés et de stress, comparé à ce que nous sommes, sont aussi infimes qu'une vague sur l'océan.

Je suis l'océan

Je sais que mes paroles peuvent vous paraître un peu ésoté- riques. Peut-être faut-il que je vous raconte une histoire qui m'est arrivée et qui a tout changé dans mon existence, une expérience que beaucoup d'autres ont vécue, et que vous pourriez vivre aussi un jour. En tout cas je vous le souhaite, car alors vous ferez partie de cette grande fête de la vie. J'avais 19 ans lorsque cela s'est produit, je travaillais dans une entreprise où j'avais été embauché comme électrotechnicien.

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L'expérience qui a tout bouleversé

Depuis mon plus jeune âge, j'avalais des livres qui traitaient de la vie, de la mort, de la méditation, sans toujours bien comprendre ce que cela voulait dire. Mais je voulais avant tout trouver des réponses à mes questions: pourquoi la souffrance? Que faisons-nous sur Terre? Quel est le sens de la vie? Pourquoi certains semblent-ils heureux et d'autres pas? Pourquoi le bonheur disparaît-il face à certaines circonstances? Bref, des questions que beaucoup d'enfants se posent, mais qui ne trouvent que rarement réponse auprès des grands, car ceux-ci ont oublié leurs interrogations et surtout parce que les préoccupa- tions avec l'âge sont davantage tournées vers la survie que vers la vie. Mais, en ce qui me concerne, ces questions ne rn' ont jamais quitté, il me fallait les résoudre coûte que coûte. Même si je n'étais pas vraiment un érudit- ma scolarité fut plus que désastreuse-, tout petit déjà, j'avais cette soif de connais- sance. Je voulais savoir, c'est la seule chose dans le fond qui m'a réellement préoccupé. J'avais 13 ans lorsque mon oncle m'a demandé ce que je voulais faire plus tard. Je lui ai répondu «je veux être heureux». À quoi il m'a répondu «mais ce n'est pas un métier, ça». Qu'est-ce que cela pouvait me faire d'avoir un métier, une femme, des enfants, si je n'étais pas heureux? Peut-être que les gens devraient commencer par cette question avant de courir après tous ces désirs qui le plus souvent les enferment au lieu de les libérer. Pour moi, c'était fondamental. Je ne voulais pas quitter cette Terre sans avoir répondu à ces questions. Pour revenir à ce que je disais plus haut, c'est arrivé alors que j'avais 19 ans. Je n'avais rien fait pour que cela arrive ou plutôt je le suppose. En tout cas, je ne m'en souviens pas. Avec mon maigre salaire, je me suis offert un stage pour apprendre à parler en public. Je crois que ça s'appelait «audace et parole». Pour tout

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

dire, ce stage ne m'a pas marqué, mais j'en suis sorti très fatigué physiquement et mentalement. Je n'avais aucune envie de rentrer chez moi. J'ai donc décidé de prendre un train au hasard, ce soir de dernier jour de stage. Je suis parti à Antibes par le train de nuit. Bien que fatigué, il m'était impossible de dormir, le confort des trains dans les années 1980 n'était pas encore ce qu'il est aujourd'hui. Je suis arrivé à Antibes aux environs de 7 heures du matin, 1' esprit tout embrumé, sans trop savoir où aller. Je me suis contenté de marcher tout droit jusqu'à ce que, finalement, j'atterrisse sur une plage déserte. Il faisait doux et frais à la fois. J'installai ma serviette sur le sable et moi par-dessus, en maillot de bain. Je n'avais qu'une envie, ne rien faire. Allongé sur le sable, j'écoutais les bruits environnants. Le va-et- vient permanent des vagues de la mer, le cri des mouettes, les voitures au loin qui allaient et venaient. Je me laissais tranquil- lement aller. C'est alors que chaque partie de mon corps se mit à se détendre très profondément sans que je fasse rien pour cela. C'était une sensation délicieuse, je pouvais sentir chaque parcelle de mon corps, chaque muscle aussi, qui se relâchait, qui se relâchait tellement que, à la fin, je ne sentais plus du tout mon corps. J'avais l'impression de flotter dans l'espace, une sensation extraordinaire de liberté. Puis, mes pensées se sont mises à défiler à une vitesse superso- nique. Je voyais des pans entiers de ma vie défiler sous mes yeux. Mieux encore, je voyais des moments du début de ma vie avec une infinie précision, et je savais que c'était réellement ce qui était arrivé, que ce n'était pas mon imagination ou de vagues souvenirs créés par mon mental. Une certitude absolue accompagnée d'une

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L'expérience qui a tout bouleversé

claire conscience était présente. Ma conscience était en train d'éclairer ce qui s'était passé tout au long de ma vie. Ce n'était pas, en effet, de l'ordre du souvenir, mais bien comme si elle se promenait sur ma vie pour la revisiter avec un total détachement. Cela était accompagné d'un profond sentiment de libération et de bien-être, comme si mon histoire devenait plus claire. Mais le plus étonnant se produisit ensuite. Il ne se passa plus rien, plus de sensations physiques, plus de pensées, plus d'images, en bref plus de mental. Un vide total, mais

ce vide en réalité était plein ou, dirais-je plutôt, une «plénitude consciente». La question ne s'est pas posée pour moi de savoir si ce phénomène était normal ou pas, d'abord parce qu'il n'y avait plus personne pour se poser la question, puis parce que ce que je vivais alors me paraissait tellement naturel. J'étais dans un état d'unité parfaite, comme une vague qui soudain prenait conscience qu'elle était aussi 1' océan dont elle était la manifestation en surface. Il n'y avait que paix, joie, bien-être et surtout ce sentiment d'harmonie et d'unité. Dans cet état, si je peux le décrire ainsi, le plus extraordinaire est qu'il suffisait que je me pose une question pour avoir aussitôt

d'une cohérence extraordinaire dont l' évi-

la réponse. Une réponse

dence et la justesse ne faisaient aucun doute. J'en ai posé peu, mais chaque fois j'avais l'impression de recevoir une encyclo- pédie entière en guise de réponse, une réponse qui me comblait parfaitement. Aujourd'hui, après toutes ces années de pratiques et de quête auprès de nombreux guides spirituels, je ne peux que confirmer la validité de ces réponses que même les scientifiques soutiennent. Surtout, j'ai goûté à cet état de plénitude pendant des heures durant, c'était merveilleux, et aujourd'hui je suis conscient que cette expérience a, dès cet instant, profondément modifié ma

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

perception de la réalité et induit des changements jusque dans mes cellules, comment pourrait-il en être autrement? Je restai ainsi sans bouger le petit doigt jusqu'à 15 h 30 environ. Le temps n'avait plus aucune signification. En tout cas, il n'avait plus cette «chronologie» telle que nous la percevons habituellement. Ce qui est incroyable, c'est que malgré un soleil de plomb, après toutes ces heures d'exposition, je n'ai pas eu le moindre coup de soleil. Je finis donc par m'asseoir et par ouvrir les yeux dans un geste que je percevais comme gracieux. Les gens s'étaient agglutinés autour de moi par centaines. Le bruit qu'ils faisaient ressemblait à une symphonie. Rien ne venait perturber cet état dans lequel je me trouvais alors. Il ne s'était pas modifié, je restais toujours dans ce« sentiment d'unité», à une différence près. Ma perception était très différente, j'avais conscience plus que jamais que je percevais «en état ordinaire» le monde par 1' intermédiaire de mes sens et que ces derniers n'étaient qu'un «contact» entre moi et la réalité et non la perception de la réalité. Je réalisais alors de manière claire et évidente que la perception habituelle que nous avons du monde est tout simplement une illusion et même une prison. Nous voyons en effet le monde par l'entremise de nos cinq sens et de l'interprétation qu'en fait notre mental. Ainsi, nous sommes persuadés de voir la réalité. Alors que tout cela n'est finalement qu'une création de notre mental, d'une certaine façon une supercherie. Les yeux ouverts, je fis une autre expérience tout aussi extraor- dinaire. Lorsque je posais mon regard sur un objet, c'est comme si je percevais une partie de moi-même. Je regardais une mouette et j'avais conscience d'être aussi la mouette, ou le sable, ou l'autre. Tout était parfaitement unifié, tout était à sa place.

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L'expériencequi a tout bouleversé

Plus tard, je lus Thich Nhat Hanh : «Comment une main peut-elle vouloir faire du mal à 1' autre main puisqu'elle appartient au même corps?» Comment pouvons-nous nous vouloir du mal lorsque nous avons conscience que nous sommes la même source?

Cela est absurde et pourtant nous vivons comme si nous étions séparés les uns des autres. Vouloir du mal à autrui, c'est se vouloir du mal. Cette perception est 1'essence même de la compassion et

de 1' altruisme.

Assis sur cet immense amas de sable que nous appelons une plage, je demeurais dans la paix et la tranquillité, aucune pensée

ne venait déranger cette perception si claire et si pure. Je n ' aurais

pu dire qu'une chose à ce moment-là «je suis», mais je n'avais nul

besoin de mots, d'explications ou d'interprétations, l'expérience se suffisait à elle-même, elle était LA réponse. Je ne souriais pas et pourtant, dès que mon regard se portait sur quelqu'un, il ne pouvait s'empêcher de sourire. Mon regard était plein de bienveillance pour ces «émanations» de moi-même, pour

mes frères et sœurs humains posés sur cette plage qui appartenaient au même tout organique. Je comprends le respect pour la Terre Mère des chamans. Il était 17h30 passé lorsque je me levai pour suivre un chemin que me dictait ma conscience. Il n'y avait pas de décision, pas

de choix, tout se p a ssait dans « 1' ordre des

pendant une dizaine de kilomètres sans la moindre fatigue, jusqu'à

ce que j'arrive à l'entrée d'un camping. Cela aurait pu sembler curieux comme destination puisque je n'avais pas de toile de

tente, pourtant «je savais» que je devais aller à cet endroit où je prononçai mes premiers mots de la journée.

- Pardonnez-moi, je souhaiterais avoir une place, seulement je n'ai pas de toile de tente.

choses». Je marchai

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

La personne de 1' accueil me regarda avec un air abasourdi, le téléphone encore en main à la suite d'un échange qu'elle venait d'avoir avec un client.

- Il se passe quelque chose d'étrange, me répondit le

réceptionniste.

- Que voulez-vous dire? lui rétorquai-je.

- Eh bien, la personne qui vient de rn' appeler était ici il y a quelques heures et m'a appelé pour me dire qu'elle avait oublié sa tente, mais qu'elle était bien trop loin pour revenir la chercher, et elle rn' a dit, vous n'aurez qu'à la donner à la première personne

qui en aura besoin. Même si aux yeux du «commun des mortels» cela paraissait surprenant, tout se produisait comme une danse parfaite dans laquelle les enchaînements se liaient harmonieusement. J'avais donc ma toile de tente et je pus dormir paisiblement «en pleine conscience». J'avais conscience de mon corps endormi au milieu de l'univers comme une infime particule. Le lendemain, je demeurais prati- quement dans le même état, mais mon mental commençait à reprendre progressivement le contrôle. Les questions commençaient à fuser, mon «esprit ordinaire» cherchait à comprendre ce qui était arrivé.

Quand la vague se transforme en tsunami

Les jours passaient. J'avais conscience que ce que j'avais vécu, bien que naturel, n'était pas habituel. Heureusement, il me restait quelques jours de vacances, je pouvais aller à mon rythme. Malgré le fait que les pensées étaient revenues, je me sentais totalement

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comblé. Je n'avais aucun besoin, aucun désir, même physique, je mangeais très peu et uniquement lorsque j'en éprouvais le besoin. Puis vint le temps de retourner au travail. De retour dans le monde que je fréquentais habituellement, je me sentais comme quelqu'un qui avait été libéré de sa prison et à qui on demandait d'y retourner. L'expérience du retour était insupportable. Je comprenais de moins en moins ce qui m'était arrivé. Et le doute s'insinuait en même temps que la foi, je vivais un véritable paradoxe. Mais le plus difficile est que je me sentais désormais comme un étranger dans cette vie qui fut la mienne et que je devais reprendre. Ce fut un vrai «choc thermique». Le bruit des machines dans l'usine me faisait mal aux oreilles, je ne supportais plus le brouhaha incessant de ma famille, la télévision en fond sonore pendant les repas, et ma relation avec ma petite amie ne sonnait plus très juste. Bref, je me sentais complètement décalé dans cette vie qui me paraissait absurde. Durant cette dernière année de travail, être promis à devenir ingénieur parce que mon patron voyait en moi quelqu'un de hautement compétent perdait tout son sens. J'accumulais les erreurs alors que j'avais été jusque-là un exemple d'efficacité dans mon travail. J'avais besoin de comprendre ce qui m'était arrivé. J'avalais quantité de livres de méditation, je pratiquais autant que je pouvais, je me levais à 5 heures du matin pour méditer, je m'essayais à toutes les pratiques que je trouvais dans les livres, même les plus extrêmes. Je voulais à tout prix retrouver cet état. Je m'étais même inventé une pratique; je montais à bicyclette les côtes les plus pentues que je trouvais tout en récitant des mantras en continu. Il m'arrivait ainsi d'épuiser tellement mon mental que je me retrouvais dans des états de lâcher-prise complet, mais rien qui ne ressemblait à ce que j'avais vécu.

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

Ma vie ressemblait à ce qui est décrit dans le fameux livre Après

l'éveilla grande lessive.

Pourtant, lors de périodes de quelques heures j'ai retrouvé cet état d'unité, et ma recherche me fit comprendre qu'il ne servait à rien de forcer, cette attitude ne faisait que m ' éloigner de la source. Seulement le jeune intrépide que j'étais avait encore bien trop de fougue à canaliser pour le comprendre. J'ai vécu toutes sortes d'expériences spirituelles, des états de grâce, de félicité, de béatitude, de lâcher-prise, de très grand bien-être, mais rien qui fut comparable à cette expérience, qui me permit de réaliser à quel point notre perception de la réalité est erronée. Ma quête ne faisait que commencer. Pendant un moment, je m'étais retrouvé au-dessus des nuages, il me fallait comprendre comment les dissiper pour rester dans cette «clarté lumineuse » dont parlent les bouddhistes.

Nous ne sommes pas ce que nous croyons être

Nous ne sommes pas le fruit de nos croyances comme certains le prétendent. Une croyance est certes utile dans le monde manifesté, mais croire n'est pas réaliser, croire n'est pas la réalité, ce n'est qu'une croyance, rien de plus. Comme se plaisent à le dire les bouddhistes: «Nous faisons exister des choses non existantes. » Après cette expérience, je n'étais certes plus le même. J'étais animé d' une foi immense que rien ne semblait pouvoir détruire, d'une certaine manière «je savais », mais je ne savais pas encore que pour retrouver cette plénitude j 'allais devoir d' une certaine manière me « dépouiller » de toutes mes croyances les unes après

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les autres. J'allais devoir me «dénuder» pour enfin voir de manière permanente ce que j'étais. Cette expérience marquait le début d'une très longue quête qui allait me renvoyer parfois dans les zones les plus sombres de ma personnalité. La réalisation de l'éveil est un acte de vérité qui demande une honnêteté scrupuleuse envers soi-même. Ce qui est sans aucun doute 1' aspect le plus difficile sur la voie de la réali- sation qu'actuellement peu de gens empruntent vraiment. Il n'existe pas de raccourci possible, ni de fuite possible, seulement une remise à plus tard de ce qui devra inévitablement s'accomplir. Repousser 1' échéance c'est aussi demeurer plus longtemps dans la souffrance. Nous ne pouvons en effet ignorer longtemps ces aspects de nous-mêmes sans que la vie nous envoie à nouveau les visiter un jour pour qu'ils bénéficient de la lumière de notre conscience et ne soient plus un obstacle à la manifestation de notre véritable nature. Inlassablement, tout ce qui n'est pas accepté, reconnu et ensuite transcendé est ramené à la conscience sous une forme ou sous une autre. C'est ainsi que, malgré cette expérience «extra» ordinaire, mes habitudes me rattrapèrent, ces puissantes et terriblement «habituelles» habitudes, ces habitudes qui nous maintiennent dans le cycle sans fin de la souffrance.

Lorsque la vague se prend pour l'océan

"Il y a une différence entre se prendre pour Dieu et réaUser que nous sommes de nature divine."

Même si notre ego peut être «malmené» par une telle expérience, il n'est pas rare, surtout s'il existe un besoin de reconnaissance,

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

qu'il se l'approprie pour montrer aux autres combien on est spécial. Je n'ai pas échappé à la règle. Heureusement, sur mon parcours, j'ai eu le bonheur de rencontrer des êtres admirables qui m'ont rappelé qui j'étais vraiment et que cette expérience devait au contraire m'inviter à l'humilité. C'est inévitable et, comme pour une ascension, nous avons besoin d'être équipés, nombreux sont les pièges sur la voie de 1' éveil et de la réalisation. Il est difficile de ne pas s'attacher à ce genre d'expérience tout comme aux objets de nos perceptions tant que nous les tenons pour vrais. Dans le cas d'une expérience que l'on va appeler «intérieure» - même si ce terme est inapproprié-, nous avons le même réflexe de vouloir lui donner une réalité «solide » qu'elle n'a pas. Il est aussi vain de vouloir s'en saisir que de vouloir s'approprier un nuage. Cela ne fait pas de nous un être différent, plus important ou

réaliser l' éveil n'est rien d' autre

particulier, ni plus avancé, car

que réaliser ce que nous sommes déjà par nature et ce que sont tous les êtres. Réaliser la nature de l'esprit, c'est en fait réaliser la nature de toute chose. J'ai souvent eu l'occasion de rencontrer des personnes qui avaient connu ce genre d'expérience. Elles se sentaient différentes des autres. Pourtant, au moment où nous vivons cet «état », nous

prenons conscience que nous sommes au contraire intrinsèquement tous liés. Notre ego a besoin d'être quelqu'un et cherche inévita- blement à se distinguer des autres, cette expérience lui donne une trop belle occasion pour cela. C'est au fond comme s'attacher à la lumière d'une lampe de poche quand on ne sait pas encore ce qu'est la lumière du jour. La lumière du jour nous permet de voir que tous les êtres ont exactement la même nature que nous, que ce sont nos frères et sœurs humains, que nous partageons le même socle, le même

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L'expérience qui a tout bouleversé

terreau, que donc nous devons tous prendre soin de celui-ci pour y vivre en harmonie. Plus j'avançais dans ma quête, plus ma consciences'élargissait et plus je me rendais compte à quel point mépriser autrui ou la nature, c'est aussi se mépriser soi-même. De la même façon, prendre soin des autres et de la nature c'est prendre soin de soi.

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Quand tout a commencé

J e suis né dans une cité ouvrière au milieu d'une famille nombreuse de sept enfants, j'étais le quatrième. Ma mère

était polonaise et mon père français. Elle était encore coutu- rière quand je suis né, et lui ouvrier dans une usine de produits chimiques. À ses heures perdues, il était musicien dans un orchestre de bal musette. Ma mère était quelqu'un de très angoissé. Quant à mon père, lorsqu'il ne travaillait pas aux champs après ses journées d'usine, il répétait au saxophone, allait à la pêche ou au stade regarder les matchs de foot de la commune lorsqu'il ne regardait pas la télévision. Jusqu'à mon adolescence, j'ai eu droit aux messes le dimanche, au catéchisme le mercredi, et aux différentes cérémonies comme la première communion. Mais, aux yeux de l'enfant que j'étais, tout cela n'avait guère de sens et avait davantage des allures de

corvée que de plaisir. Nos vies étaient rythmées par les disputes de mes parents qui commençaient dès le lever. La radio en fond sonore distillait chaque

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

jour les nouvelles, rarement bonnes, les chiens aboyaient dans la maison, les chats circulaient ici et là. Et bien sûr les chamailleries entre nous. Mon père élevait des poules, des canards, des lapins, et acces- soirement un cochon qui était destiné à être égorgé pour le jour du méchoui. Une sorte de tradition familiale et surtout un moyen de compenser les revenus insuffisants pour une famille si nombreuse. Ma mère avait cessé de travailler après le quatrième enfant. Elle était ce qu'on appelle aujourd'hui une «mère toute-puissante» qui malgré sa fragilité gérait tout, décidait de tout et évidemment souffrait de ne pas se sentir soutenue par un mari qu'elle désignait souvent comme le «huitième enfant» de la famille. Ma mère était en effet une mère. Je n'ai jamais pu me faire une idée de la femme qu'elle pouvait être, car elle jouait ce rôle à la perfection, que

dis-je? À 1' extrême.

Elle avait autant besoin de ses enfants que ses enfants avaient besoin d'elle. Aujourd'hui, j'ai conscience que ma mère souffrait d'un immense besoin d'être aimée et reconnue. Pour cela, elle était prête à tout sacrifier pour ses enfants, au point parfois de les étouffer. Mais comment aurait-elle pu ne pas être angoissée sachant le terrible drame qu'elle vécut dans son enfance? Elle nous le raconta maintes fois, comme pour essayer de nous dire combien sa blessure était grande, combien depuis ce jour sa vie n'avait guère de sens. Elle avait 6 ans lorsque son père, qui la tenait dans ses bras, fut tué par un soldat allemand, touché dans le dos. Il s'effondra à terre tout en continuant de 1'envelopper dans un

ultime geste de protection. Elle vit aussi son grand-oncle brûlé au lance-flammes par les ennemis de la Pologne dans les années 1940. Comment cette mère aurait-elle pu ne pas souffrir de ce sentiment d'avoir été abandonnée? Elle le porta jusqu'à son dernier souffle. C'est sans doute pourquoi elle voulait partir, quitter ce monde. Ses tentatives de suicide furent nombreuses jusqu'à ce cancer qui

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Quand tout a commencé

l'emporta à 57 ans, après que chacun d'entre nous eut quitté le nid familial, après qu'elle se retrouva seule, à nouveau avec un mari impuissant à comprendre et à soulager sa douleur. Comment moi-même n'aurais-je pu avoir cette soif de connais- sance, cette soif de compréhension devant ce qui me semblait à l'époque une existence absurde qui ne rendait aucun de nous vraiment heureux? Par chance, ma mère portait un héritage précieux qui carac- térise les Polonais ; la solidarité, la générosité et la gentillesse. Bien qu'excessive dans tout ce qu'elle disait ou entreprenait, ma mère était d'une incroyable générosité. Sa gentillesse faisait vite oublier son caractère excessif et son entêtement. Je crois que j'ai gardé tout cela en moi et c'est sans doute cette détermination qui m'a permis de traverser toutes ces épreuves. Ma vie, il est vrai, ressemble un peu à l'histoire de la Pologne, et ce n'est sans doute pas par hasard. J'ai vécu de longues années, tant bien que mal, avec un féminin blessé, et un masculin absent, jusqu'à ce que la vie me mette sur la route de tous ces êtres exceptionnels de bonté et de sérénité dont je parlerai plus loin. Ils m'ont permis de retrouver les structures d'une personnalité forte et confiante, une confiance sans laquelle il est impossible de traverser l'existence sans se blesser davantage.

Mon enfance avait tout d'un roman de Zola

Entre les bouteilles d'alcool dissimulées dans les placards, les disputes familiales quotidiennes- neuf personnes qui se disputent, ça fait du bruit-, les menaces de suicide de ma mère et les profes- seurs qui nous frappaient, cette vie n'offrait rien qui me donnait envie de la poursuivre.

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

Pourquoi tant de souffrance? Pourquoi tant de violence? Le monde extérieur ne me donnait pas une image beaucoup plus joyeuse, les médias s'entendaient parfaitement à ne montrer que le côté sombre de la réalité lorsqu'ils ne la déformaient pas pour la rendre plus noire qu'elle ne l'était dans les faits.

Éjecté du cocon familial à 8 ans

Une nouvelle dispute familiale entre ma mère et ma sœur aînée éclata, car cette dernière refusait d'aller chercher le pain à la boulangerie en face de l'extrémité de la rue où nous habitions. Je me suis alors proposé d'y aller, sans doute un moyen d'échapper

à ce tohu-bohu. J'avais 8 ans à cette époque. Je ne sais pas ce qui s'est passé au bout de cette rue en dehors de ce qu'on m'a raconté. Mais je me souviens bien de cette question que j'ai posée aux hommes habillés en blanc qui rn'entouraient lorsque je me suis réveillé sur un brancard dans l'ascenseur avant de sombrer à nouveau dans l'inconscience. «Pourquoi je suis ici?», il me semble qu'ils m'ont répondu que tout allait bien. Il paraît que je traversais la rue quand un chauffard, roulant à vive allure, ne réussit pas à négocier son virage et vint me faucher

à gauche de la chaussée. C'est ce qu'on me raconta. Le choc fut assez violent pour me projeter à plus de quinze mètres de la voiture, décrochant ma chaussure qui vola au-dessus de la maison du boulanger pour atterrir dans son jardin, où ilia retrouva quelques jours plus tard. Heureusement qu'on est souple à 8 ans, je m'en suis tiré avec un traumatisme crânien, un traumatisme abdominal et quelques autres bricoles comme des côtes cassées.

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Quand tout a commencé

Cela m'a valu trois semaines d'hôpital et trois mois d'absence à l'école. Je ne comprenais déjà pas grand-chose à ce que j'étudiais. C'était tout bonnement devenu obscur pour moi après l'accident, d'autant plus qu'à cette époque nous avions un professeur quelque peu tyrannique. Il avait inventé une punition digne d'un tortionnaire pour ceux qui ne savaient pas répondre aux questions. Il appelait cela «la danse de l'ours». La technique consistait à nous faire venir sur l'estrade, à nous demander de tourner sur nous-mêmes pendant que le sieur nous fouettait à coups de tuyau à gaz. Autant dire que j'étais tous les jours sur l'estrade jusqu'à la fin de cette année scolaire. À l'époque, les instituteurs avaient tout pouvoir et, lorsque nous allions voir les parents, la seule réponse que nous recevions était: «C'est que tu l'as mérité.» Je vivais dans un bain de solitude et même si, en désespoir de cause, j'ai tenté de me tourner vers Dieu dans ces moments-là, je le trouvais terriblement silencieux. J'ai pu me préserver de cette ambiance lourde en me réfugiant dans le dessin et la nature. Pendant que mes camarades s'adonnaient à des jeux que je trouvais sans intérêt, je partais de longues heures dans la nature. Déjà, je voulais comprendre pourquoi mon existence était aussi absurde. Je passais beaucoup de temps à contempler les manifestations de la nature ; la chenille qui se transforme en papillon, les odonates en libellules et les têtards en grenouilles. Ce jeu de transformation de la nature m'inspirait et me donnait à penser que nous aussi nous passions par des stades de mutation. La nature m'inspirait tellement que je me suis débrouillé pour me faire acheter un «fichier safari» dans lequel étaient répertoriés tous les animaux connus. J'apprenais leurs noms par cœur, leurs pays d'origine, leurs particularités. Je lisais et relisais les encyclopédies que mes parents avaient achetées

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Quand la vague réalisequ'elle est l'océan

à un vendeur en porte-à-porte. La nature exerçait sur moi une très

forte attraction. J'adorais y passer du temps au grand dam de mes

parents.

Ma soif de comprendre les mystères de la vie était si puissante que rien ne semblait pouvoir m'arrêter dans cette recherche. J'ai conscience aujourd'hui d'avoir eu, déjà à cette époque,

ce que les bouddhistes appellent la « claire

conscience». Comme si soudain la lumière s'allumait et éclairait tout. Tout était alors limpide et lumineux malgré la brièveté de ces

phénomènes. Je suis convaincu que beaucoup de personnes vivent cette expérience sans réellement réaliser ce que c'est. Je n'ai aujourd'hui que de très vagues souvenirs de mon enfance,

sans doute pour m'en être détaché par la méditation. Le passé a cette particularité d'être passé, il n'est plus nécessaire d'y revenir lorsque la leçon est comprise. Quel intérêt en effet de s'attacher

à quelque chose qui n'existe plus et sur lequel nous ne pouvons

plus agir? Aller à l'école était pour moi un vrai supplice, j'étais terrifié

à l'idée de retrouver ces professeurs tyranniques et autoritaires chez qui la compréhension et la compassion n'avaient visiblement pas leur place, où 1' écoute et 1' attention étaient remplacées par les claques et les tortures en tout genre comme la règle lancée violemment sur le bout des doigts, les mises à genoux sur une règle carrée posée au sol ou les coups de fouet. Je n'étais pas heureux dans cette vie d'enfant et je me suis fait la réflexion : «À quoi bon rester si c' est pour vivre ainsi toute ma vie?» Heureusement, il y avait cette nature qui m'inspirait, et le dessin pour rn'échapper de ce que je considérais à cette époque comme l'aspect obscur de ma vie.

des manifestations de

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Quand tout a commencé

Quand la souffrance libère les facultés psychiques

J'avais 6 ans lorsque je courus pieds nus dans la neige pour rattraper ma mère qui partait pour se suicider. Je ne comprenais pas qu'elle voulait nous abandonner alors qu'elle n'arrêtait pas de dire qu'on était tout pour elle. Les adultes semblaient faire de drôles de choses qui échappaient à l'enfant sensible que j'étais. J'ai dû lui courir souvent après pour qu'elle ne parte pas. Lorsque je rentrais de 1' école et qu'elle était allongée sur le canapé, je regardais si elle respirait toujours, au cas où elle aurait encore fait une bêtise, parce qu'elle en a eu des lavages d'estomac, ma mère, pour avoir avalé trop de pilules pour dormir. Je crois que c'est à cause de ça que j'ai développé une hypervi- gilance qui m'a même donné des capacités qui pourraient sembler étonnantes aux yeux du commun des mortels. Nous partions à pied à 1' école avec mes camarades, nous étions trois ce jour-là, lorsque je leur dis tout en marchant:

- Je pense qu'il va y avoir une bagarre devant l'école. Étonnés d'entendre une telle affirmation arrivée comme un

cheveu sur la soupe au beau milieu de la conversation, ils me répondirent:

-.

Mais comment tu sais ça?

-

Je l'ignore, je sais.

D'abord ils se moquèrent de moi, jusqu'à ce que nous arrivâmes devant l'école pour constater qu'il y avait bien une bagarre. J'avais 10 ans lorsque mon frère aîné m'emmena à la pêche. Je me suis mis à lui décrire l'endroit avec une précision d'horloger. Je lui parlai de la vanne d'eau ouverte à l'abandon surplombée par un rocher. De l'arbre qui donnait l'impression d'en jaillir. Du

rétrécissement du passage d'eau où nous pourrions passer pour aller de 1' autre côté, etc.

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

Interloqué, il me demanda:

- Mais comment tu sais ça? Tu sais que tu n'as pas le droit d'aller là-bas tout seul. J'eus beau lui expliquer que ça me venait comme ça, il ne me crut pas et alla le raconter à mes parents qui me punirent. Et pourtant, je n'étais jamais allé sur ce lieu avant. Plus tard, j'ai étudié tous ces phénomènes paranormaux pour comprendre ce qui m'arrivait, car longtemps j'ai cru que tout le monde possédait ces facultés. Je découvris qu'ils s'étaient développés comme d'autres mécanismes de défense pour m'aider à anticiper un éventuel danger. Ou plutôt ce que je considérais à cette époque comme un danger. J'arrivais avec le temps à percevoir, même à distance, 1' état dans lequel se trouvait ma mère, je savais pratiquement comment j'allais la retrouver. Mais c'était épuisant, ma mère était un aspirateur à énergie. Aujourd'hui, les gens semblent éprouver une certaine fasci- nation pour ces pouvoirs qui, dans la majorité des cas, ne sont que la compensation de grandes souffrances. De même qu'une personne va hypertrophier son intellect ou devenir un peintre exceptionnel, ou un génie dans un domaine particulier, faute de pouvoir satisfaire ses besoins affectifs, nous pouvons également développer de telles capacités. Mais nous ne devons pas confondre ces facultés avec la réalisation de soi et la maturité d'esprit. Certes, cela peut paraître spectaculaire aux yeux du néophyte, mais c'est le plus souvent une réaction de survie. En parlant d'une personne qui était capable de voir ce qui se passait dans la maison d'à côté avec une étonnante précision, quelqu'un me dit que ceci était la marque de l'éveil. Cette personne manifestait pourtant des signes clairs d'une profonde difficulté à s'affirmer.

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Quand tout a commencé

Les signes de la sagesse et de la réalisation sont la sérénité, la bonté et la compassion. La plus grande des capacités qui se développent chez des êtres accomplis est de savoir aider autrui à se libérer et à s'accomplir eux-mêmes. «Faire croire à 1' extraordinaire est le plus sûr moyen de manipuler les foules», disait un sage. Exposer ses facultés au grand public témoigne souvent d'un grand besoin de reconnaissance, rarement le témoignage d'une personne réalisée. Certains maîtres authentiquement accomplis ne possèdent aucun pouvoir, ils ont pu en avoir sur le chemin qui les a menés à la réali- sation, mais ils ne s'y sont pas attachés. D'autres ont conservé ces capacités étonnantes, mais n'en font jamais état et ne s'en servent que pour aider l'autre à développer une plus grande foi.

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Mon premier guide spirituel

A vant mon accident, on disait de moi que j'étais un enfant très calme, mais qu'après l'accident j'étais plus agité,

voire parfois colérique. Il faut dire que je ne comprenais rien à ce monde, j'en éprouvais réellement de la frustration. Pour canaliser cette agressivité, je m'inscrivis à un club pour pratiquer les arts martiaux. Je commençai par le karaté, que je trouvai finalement un peu brutal, puis je me tournai vers le taekwondo que j'ai pratiqué pendant plusieurs années avant de découvrir le kempo enseigné par un maître coréen qui, de plus, était un pratiquant zazen. Il avait une façon peu conventionnelle et très déroutante d'enseigner son art, mais d'une étonnante efficacité. Il fut sans aucun doute, sans même qu'il s'en rende compte, mon premier maître spirituel. Même s'il parlait très peu, c'était quelqu'un de très présent. Lorsqu'il combattait, il donnait l'impression de danser. Au cours de plusieurs combats, j'ai vu son visage se transformer complètement dès que la situation semblait le nécessiter. Lorsqu'il

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

se «transfigurait» ainsi, 1' adversaire se trouvait en grande difficulté pour le combattre. Cette faculté de concentration était particuliè- rement impressionnante. C'était avant tout un homme d'une grande bonté, strict, mais jamais dur comme pouvaient 1'être les autres enseignants avec qui j'ai pratiqué. J'ai beaucoup appris avec lui, et surtout j'ai acquis une bien plus grande maîtrise de mes énergies.

Quand la vérité sort de la bouche des enfants

J'étais assis à la table du salon lorsqu'un de mes oncles me demanda ce que je voulais faire plus tard. Sans doute faisait-il référence au dessin que j'étais en train de réaliser. Pourtant, je déclarai sans hésiter:

- Je veux être heureux.

Je crois qu'il ne s'attendait pas à une telle réponse, surtout venant d'un enfant de 13 ans. C'est sans doute pourquoi il a marqué

un temps d'arrêt avant de me rétorquer:

- Mais ce n'est pas un métier ça.

Tout aussi spontanément, je lui répondis :

- Quel intérêt d'avoir un métier tonton si je ne suis pas

heureux. Papa et maman ont un métier et ne sont pas heureux, beaucoup de gens ont un métier et ils ne sont pas plus heureux. Alors, pourquoi travailler si c'est pour être triste tout le temps? Mes professeurs à l'école sont toujours en colère, ils ont pourtant un bon métier et malgré cela ils ne semblent pas très heureux. J'ai eu droit à l'explication évidente qu'on travaille pour avoir un salaire, qu'il faut bien vivre, gagner sa vie, pour s'acheter à manger, des vêtements. Aujourd'hui, on rajouterait pour avoir le

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Mon premierguide spirituel

dernier ordinateur, le dernier smartphone ou je ne sais quel autre instrument sans lesquels nous sommes devenus incapables de vivre. Je trouvais vraiment absurde de sacrifier sa vie à travailler et ne jamais connaître le bonheur. Naturellement, je sais que tout le monde n'est pas dans ce cas-là, disons 95% de la population. Pour moi, il y avait quelque chose d'insensé à vivre de cette manière, ou devrais-je plutôt dire «survivre». Je voulais comprendre pourquoi. J'avais déjà lu des livres de Raymond Moody sur la vie après la vie, en fait je les avais tous lus et je trouvais cela fantastique. Je crois que j ' ai lu mon premier livre sur la méditation à 14 ans. Tout ce que je pouvais lire sur le sujet, je l'absorbais. L'école m'ennuyait, mais ça, c'était autre chose. Évidemment, surtout à cette époque, je passais pour un hurlu- berlu. Ma mère, sur les conseils de son médecin traitant, m'a même envoyé voir un psychiatre pour comprendre pourquoi j'étais si différent.

Visite chez le psychiatre et retour à la case hôpital

Mon père roulait dans une Ami 8 Citroën . Je me mis à 1' arrière comme tous les enfants et nous partîmes en direction d'un hôpital qui se trouvait à environ 30 kilomètres de la maison. En Ami 8, ça paraît beaucoup plus long. C'est curieux, mais je me souviens très clairement de cet épisode de ma vie à part mon âge exact, j'avais environ 15 ans, c'était en automne, parce qu'il faisait triste et gris, et que nous portions déjà des pulls. Nous arpentions les grands couloirs de l'hôpital. Il paraît que c'était un «grand professeur», certes il était grand, en tout cas

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Quand la vague réalisequ'elle est l'océan

il le paraissait, mais il n'était pas bien bavard et encore moins souriant. En tout cas, pour quelqu'un qui s'occupait d'enfants je ne le trouvais pas très avenant et il ne faisait rien pour mettre à l'aise les personnes qu'il recevait. Il écouta sans mot dire ce qu'exprimait ma mère; mon père, lui, était resté dehors, il ne se sentait pas très concerné. Il examina mes dessins, se contenta de commenter que je devrais faire les beaux-arts, plus tard. Il me posa quelques questions, mais, de cet entretien, il ne me restera rien de marquant à part le souvenir d'un homme détaché, froid et très professionnel. L'entretien fut donc très court, et pour tout dire n'apporta rien à ma mère et encore moins à moi. Mais le plus drôle, si je puis m'exprimer ainsi, fut le retour à la maison. La vie nous fait parfois d'étranges signes, même si je n' ai pas vraiment compris celui-ci. Mon père était lancé sur une nationale à vive allure, si tant est que ce soit possible avec une Ami 8, lorsqu'il arriva à l'arrière d'une longue file de voitures. En appuyant sur la pédale de frein, il découvrit avec stupeur qu'il n ' en avait plus, de frein. Un vent de panique souffla soudain dans la voiture, même si de mon côté je ne compris pas bien ce qui se passait. Je vis mon père comme très rarement je 1'ai vu, concentré, intense, sans voix . En une fraction de seconde, il dut prendre une décision et comme il ne parvenait pas à s'arrêter, ce fut celle de dépasser la file pour ne pas percuter la dernière voiture. Il brûla le stop. Nous nous arrêtâmes enfin grâce à une voiture venue se loger

8, juste à côté de moi. Autant dire

dans la portière arrière de 1' Ami

que la voiture n'était pas en très bel état. J'avais soudain à côté de moi non pas un passager, mais l'avant d' un autre véhicule dont je pouvais pratiquement lire la plaque d'immatriculation. Du coup, nous sommes tous retournés à l'hôpital, mais pour d'autres raisons cette fois.

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Mon premierguide spirituel

C'était une urgence, mais curieusement l'attente fut plus longue que pour voir le psychiatre. Je me souviens que ma mère, agacée d'attendre, retourna à la maison, en bus. Quant à mon père et moi, nous passâmes des radios. Plus de peur que de mal. Nous sommes rentrés. Notre vie familiale était souvent ponctuée de ce genre d' épi- sodes. Il est vrai que nous ne connaissions pas l'ennui, mais c'était très fatigant. Surtout lorsque cela prenait parfois des allures de drame, comme celui arrivé à ma sœur aînée lorsqu'elle se retrouva aux urgences de l'hôpital, la gorge tranchée parce que son mari lui avait donné un coup de poing dans le visage qui l'a projetée sur la table basse en verre du salon. Elle n'a vécu que jusqu'à l'âge de 47 ans, terrassée par une embolie pulmonaire. Elle a eu une vie de grandes souffrances. Si je devais écrire sur ma vie de famille jusqu'à mes 19 ans, quelques volumes seraient nécessaires. Chaque membre de la famille a eu sa part de souffrance plus ou moins grande. Cette année-là d'ailleurs je me suis cassé la cheville pendant les activités sportives de l'école et, celle-ci à peine déplâtrée, je me suis fracturé l'avant-bras en prenant ma motocyclette parce que mon frère y avait prélevé les câbles de freins pour les mettre en urgence sur la sienne.

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Une expérience spirituelle qui me donna la beauté

1 l n'y a pas de doute, nous rencontrons les gens en fonction de notre degré de réalisation et nos aspirations. Seulement, la

plupart d'entre nous ne réalisent pas à quel point nous créons la réalité dans laquelle nous vivons. Tout ce que nous voyons, ou croyons voir, n'est, au fond, que la projection de notre esprit,

comme un film qui se projette sur l'écran immaculé de la vie. Mais nous prenons tout cela pour la réalité. Ce n'est pas par hasard en effet si une personne qui manque d'estime d'elle-même a tendance à ne rencontrer que des personnes peu valorisantes qui lui renvoient la mauvaise image qu'elle se fait d'elle-même. Ce n'est pas par hasard non plus si la personne qui manque de confiance en elle est sans cesse confrontée à des situations et à des personnes qui ne font que mettre en évidence ce cruel manque de confiance. Comment une personne qui pense ne pas mériter plus que ce qu'elle reçoit pourrait-elle recevoir davantage?

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

Cette personne est comme quelqu'un qui se plaint de l'avarice de la mer alors qu'elle vient y puiser avec une tasse. Puisqu'elle considère ne pas le mériter, elle reçoit à la hauteur de ce qu'elle pense avoir le droit de recevoir. Bien sûr, tout cela est la plupart du temps très inconscient. En grande majorité, les gens se voient rarement eux-mêmes, n'ont guère de recul par rapport à ce qu'ils vivent, convaincus d'être victimes de la malchance, d'tin mauvais sort, d'une mauvaise éducation ou de la faute à «pas de chance». C'est bien pour cela que la vie s'évertue à leur servir inlassablement 1' histoire qu'ils ont créée sans le savoir pour qu'ils la voient enfin.

"L'univers conspire pour notre bonheur."

Jim Rohn

Nous sommes victimes ou bourreaux, respectés ou non, nous avons une bonne position sociale ou pas. C'est notre vérité, notre réalité de chaque jour, et nous nous y attachons, fermement convaincu d'être dans le vrai, jusqu'à ce que les circonstances viennent effriter ce fragile édifice. Aujourd'hui, tout le monde parle de réalisation personnelle, on entend de plus en plus souvent évoquer la physique quantique appliquée à la spiritualité, la loi d'attraction. C'est devenu un sujet récurrent pour tout le monde. On s'y essaie et, comme parfois des choses arrivent, on se convainc que cela marche, sans trop savoir vraiment si cela vient de ce que 1' on a émis ou pas. Mais tout cela n'est finalement que de la philosophie, et non une réalité perçue. Je dis bien perçue et non vécue, car des expériences nous n'en manquons pas mais, à vrai dire, peu de gens, très peu de gens «voient» réellement cela. Ils comprennent le plus souvent intellectuellement, mais ils n'ont pas la vue.

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Une expérience spirituelle qui me donna la beauté

Régulièrement des personnes viennent me voir et me parlent de pensées positives, de philosophie, d'éveil, de réalisation, de bonheur, mais la plupart du temps leur vie témoigne souvent qu'ils n'ont rien réalisé de tout cela. Ils se mentent à eux-mêmes, vivent un bonheur fabriqué ou dépendant. Ils utilisent le plus souvent la loi de l'attraction pour satisfaire leurs désirs et se rassurer, non pour réaliser un authen- tique bonheur. Ils vivent avec l'idée que c'est parce qu'ils vont obtenir tout ce qu'ils veulent que le bonheur va se manifester. De nombreux coaches sont là pour le leur faire croire et ainsi leur donner de bonne raison d'acheter leurs méthodes. Tant que leur compagnon ou leur compagne reste à côté d'eux, leur dit ce qu'ils ont envie d'entendre, nourrissant leur ego, abonde dans le sens de leur histoire, tout va bien, tout est merveilleux. Mais quand le tsunami de la séparation, de 1' échec ou du deuil vient à passer par là, ce bonheur que l'on croyait avoir réalisé s'envole, il ne reste plus rien, qu'une terre désolée, vide, sans intérêt et sans goût. Certains, par peur, s'attachent à leur solitude pour ne plus souffrir ou ne plus être blessés, et en font également un objet d'attachement, d'autres courent très vite pour chercher un nouveau partenaire, pour calmer cette angoisse profonde qu'ils ne veulent même pas ressentir. D'autres n'existent qu'à travers leur image, leur réussite ou leur misère, mais tous essaient simplement de combler un vide parce qu'ils n'ont simplement pas réalisé qui ils sont vraiment. La vague n'a toujours pas réalisé qu'elle est l'océan et qu'elle est déjà tout ce qu'elle désire être et tout ce dont elle a besoin pour être heureuse.

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

"Je ris quand j'entends dire que le poisson dans l'eau asoif Tu ne vois pas que le réel est dans ta maison Et tu erres insouciant de forêt en forêt. Chez toi est la vérité! Va où tu veux à Bénarès ou à Mathura:

Si tu ne trouves pas ton âme, le monde pour toi est sans réalité."

Kabir

Nous donnons tant d'importance à notre apparence, à ce que nous manifestons à l'extérieur, que nous en oublions de réaliser ce que nous sommes vraiment. Pourtant, cela changerait tellement de choses dans nos vies. Nous n'aurions plus de raison de souffrir ou de faire souffrir, d'écraser les autres ou de les rejeter. Nous n'éprouverions plus de manque, en un mot, plus de négativité. Nous aurions au contraire un profond respect pour la vie sous toutes ses formes.

"Le vide est forme, la forme est vide. "

Enseignement bouddhiste

Nous nous attachons seulement aux apparences, les prenant pour la «réalité en soi», comme si nous prenions la vague pour 1' océan, pensant qu'elle est réelle, qu'elle va durer. Mais nous ne voyons que la surface, et tout en surface nous avons des relations, mais jamais de vraies rencontres. Nous cherchons à combler ce manque profond de nous-mêmes en nous attachant aux manifes- tations extérieures. Je reviendrai plus en détail sur ce point plus loin tant il est fondamental.

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Une expérience spirituelle qui me donna la beauté

L'expérience du corps qui brûle

Un couple d'amis passa me voir chez moi, ou plutôt chez mes

parents, j'avais à 1'époque 16 ans. Véronique, la très jeune femme du couple, s'esclaffa en me voyant:

- Mais que t'est-il arrivé Bruno? Tu es beau, tu rayonnes ! Son compagnon confirma et rajouta :

- On dirait que tu rentres de vacances.

Il faut préciser que nous nous étions déjà vus le matin. Tout de suite après leur départ, j'avais pris en main un livre sur la méditation Vipassana. Des instructions y étaient données et j'ai voulu les mettre en application. Je ne m'attendais pas à ce qui allait se passer dans le quart d'heure qui a suivi. Je m'étais simplement assis sur mon lit en ayant pris soin de caler mon oreiller sous les fesses après l'avoir roulé pour le transformer en un petit traversin. Assis en tailleur, je suivis les instructions qui étaient données dans le livre. Ce qui est étonnant, c'est que, dès que je m'adonnai à la pratique, mon corps se positionna de lui-même, sans que j'aie réellement besoin de le faire volontairement. Il se redressa, prit une position stable, je me sentais parfaitement installé dans mon corps. L'auteur expliquait de ne bouger sous aucun prétexte et que, quoi qu'il arrive, de se laisser traverser par l'expérience sans rejeter et sans accepter. Cela faisait environ un quart d'heure que j'étais ainsi assis en observateur. Les pensées et émotions me traversaient. Des sensations de toutes sortes allaient et venaient. Ma conscience commençait à gagner en «détachement». Je «voyais» ce qui se passait en moi, des« événements» physiques et mentaux se produi- saient. Puis je me mis à ressentir comme une brûlure au niveau de la poitrine, qui finit par envahir tous mes poumons.

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

En état ordinaire, je me serais certainement inquiété, mais je demeurai présent, attentif. La brûlure devint de plus en plus intense, mes poumons n'étaient que feu. Je gardais malgré tout ma position et mon attitude d'esprit.

1' impression par moment

que mes cellules se consumaient dans ce feu. Je ne me souviens pas combien de temps cette expérience a duré, mais suffisamment longtemps pour qu'elle finisse par se transformer en une profonde sensation de libération. Quelque chose en moi avait été détruit par ce feu, je me sentais réellement différent. J'ignore ce qui s'est vraiment produit, à ce moment-là. J'ai entendu et lu des tas d'expli-

cations sur le sujet, ça ne satisfait que mon

fond sans intérêt. Cela s'est produit. Je me trouvais dans une paix très profonde que je n'avais jamais connue jusque-là. Lorsque mes amis rn' ont revu en fin de journée, sans vraiment savoir ce qui m'était arrivé, ils ont compris qu'il s'était passé quelque chose. Il me fallut attendre très longtemps avant de revivre une expérience aussi puissante et libératrice, mais les prémices de la réalisation commençaient déjà à se manifester.

intellect, mais c' est au

Cela brûlait en moi, j'avais même

Les habitudes m'ont rattrapé ensuite

"Un homme qui a entendu parlerd'un sage vivant dans les hautes montagnes de l'Himalaya entreprend le voyage pour aller le voir. Le périple fut long, il lui restait encore à gravir un pan de la montagne avant d'atteindre son objectif C'est alors qu'il croise un homme qui, lui, descendait. Il échangea quelques mots avec lui et compritque c'était un proche

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Une expérience spirituelle qui me donna la beauté

du maitre qu'il était venu voir. Il s'empressa alors

"C'est comment l'éveil r

Lhomme répondit par un simple geste, il avait un énorme sac sur les épaules, il le prit et le posa

de lui poser la question

à terre. ·ou;, je crois que j'ai compris~ répondit celui qui posait les questions. ''Et c'estcommentaprès l'éveil r Pour toute réponse,

l'homme reprit son sac, le chargeant sur son épaule et il continua sa route." "Ce qui s'élève dans l'esprit d'un être accompli est exactement la même chose que ce qui s'élève dans l'esprit d'un être ordinaire, ce qui diffère c'est l'attitude. "

Sogyal Rinpoché

Mon quotidien restait le même, je retrouvais mes vieilles habitudes, elles sont si tenaces, si profondément enracinées. Rien ne semblait avoir changé, tout était comme d'habitude. Naïvement, j'attendais à chacune de mes méditations de retrouver cette expérience, mais rien ne venait. J'arrivais même parfois à imaginer que la brûlure se produisait à nouveau, mais rien de comparable avec cette expérience spontanée. Je voulais revivre cela, mais j'avais oublié dans quel état d'être j'étais lorsque cela s'est produit: sans attente, sans espoir, j'étais libre, je n'attendais rien de particulier puisque je ne savais pas ce qui allait se produire. C'est ainsi que nous nous attachons à nos expériences comme nous nous attachons aux objets de nos perceptions. La méditation était alors devenue une habitude vide de sens, et donc il ne se passait plus rien puisque mes attentes, sans le savoir, empêchaient la porte de la conscience de s' ouvrir. J'étais fixé sur

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

ce que je voulais qu'il se produise et non plus attentif à ce qui se produisait alors. J'étais trop jeune, trop seul, sans instructeur pour pouvoir le comprendre et sans doute trop obstiné pour l'accepter. Toutefois, cette expérience avait changé quelque chose en moi, je sentais, de manière réelle et vivante, que je pouvais vraiment changer ma vie.

Une île au milieu de l'océan

Nous vivions dans un climat de peur et d'agressivité. Les rapports étaient essentiellement des rapports de force, jamais de confidence. Il n'y avait personne à qui exprimer sa peine, sa peur ou sa souffrance parce que dans cet environnement familial comme dans beaucoup d'autres c'était très gênant de montrer que l'on pouvait avoir des faiblesses. Il était réellement difficile de se détendre et se sentir soi-même. Mes escapades dans la nature m'y aidaient, le dessin me permettait de me couper momentanément de cette vie compliquée et difficile où le drame était presque une référence. Cette expérience de libération fut en même temps pour moi une oasis au milieu de cet océan de souffrance, mais surtout un espoir de rn'en échapper. La ville où j'habitais semblait contaminée par cette souffrance et cette agressivité, on relatait souvent des faits divers meurtriers. À l'école, beaucoup de professeurs étaient violents ou dominateurs. Les rackets à la sortie des écoles n'étaient pas rares. Au collège, le proviseur, que nous avions surnommé «le faucon», était un homme tyrannique. Lorsqu'il sortait dans la cour et qu'il repérait un enfant dissipé, il fonçait dessus tel un faucon sur sa proie, 1' attrapait par l'oreille, l'entraînait jusqu'à son bureau où les gifles volaient.

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Une expérience spirituelle qui me donna la beauté

Naturellement, ma perception d'enfant n'est pas très objective, mais je n'ai de bons souvenirs qu'avec un ou deux professeurs qui ont su me faire aimer leur matière malgré mes lacunes et mon retard. Malheureusement, l'année suivante, ils étaient remplacés par un professeur moins pédagogue et surtout beaucoup plus stressé. Je ne pouvais pas croire que la vie se résumait à cela, pour l'enfant sensible que j'étais c'était inacceptable et j'avais besoin de réponses. Au catéchisme, les réponses données par les prêtres ne me satisfaisaient pas, et cet enseignement culpabilisant ne créait que de la crainte, des angoisses et de l'agressivité. Le message sonnait faux à mes oreilles, car d'un côté on nous rebattait les oreilles avec un Dieu d'amour et de compassion, et de l'autre les hommes censés le représenter ne reflétaient pas réellement cette attitude compatissante et aimante. Même si je ne saisissais pas tout, tout cela ne me semblait pas très cohérent.

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Le jour oùje me suis disputé avec Dieu

R ien ne fonctionnait ce jour-là, une nouvelle dispute familiale avait plombé l'ambiance. J'en avais assez de toute cette

misère, où donc était passé Dieu dans tout cela? Était-il donc incapable de mettre un terme à toutes ces souffrances? On le disait pourtant tout-puissant, omniscient et omniprésent. L'adolescent révolté que j'étais alors ne comprenait pas. Les disputes et les drames familiaux s'enchaînaient, et dans la famille de ma copine ce n'était guère mieux. Je ne trouvais pas ma place au milieu de cette agitation. Ce ne pouvait être cela mon destin, le destin de personne d'ailleurs, comment aimer une telle vie? Comment peut-on avoir envie d'une telle existence? Cela devait être en automne ou au début de l'hiver, car la nuit tombait rapidement, j'étais chaudement habillé. Après une dispute de trop, je suis parti en claquant la porte, 1' atmosphère était devenue trop pesante. Je montai la route qui se trouvait au bout de la rue où j'habitais. J'avançai sous les réverbères qui éclairaient le trottoir. Puis je me

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

dirigeai vers la chapelle du quartier dominée par une statue repré- sentant Dieu avec une grande barbe que l'on aurait pu deviner blanche bien qu'elle soit taillée dans la pierre. C'était où je me rendais pour le catéchisme tous les mercredis. J'étais fâché contre ma famille, contre tout ce que je vivais et contre Dieu lui-même qui ne répondait à aucune de mes prières. J'étais en dessous de cette immense statue de pierre et je me mis à l'insulter. Je le défiai et lui déclarai même : «Vas-y, tu peux me foudroyer, je m'en moque.» Il ne se passa évidemment rien, et rien de plus dans ma vie qui continua comme avant. Je repartis avec un profond sentiment de solitude. L'expérience que j'avais vécue était déjà si loin et ressemblait plus à un mirage, une hallu- cination que j'aurais vécue. Rien ne venait apaiser ce sentiment pesant de tristesse. J'arrêtais d'aller au catéchisme, je ne voulais plus aller à la messe, je ne voulais plus entendre parler de ces bondieuseries qui ne rn' apportaient aucun bonheur et qui ressemblaient à un énorme mensonge. Je me mis alors à lire tout ce qui me tombait sous la main et qui pouvait rn' aider à comprendre le sens de ma vie. J'étais comme un chercheur fou en quête de la pierre philosophale. Je me mis même à étudier de manière très active tout ce qui touchait à la psychologie, aux philosophies comparées, à la spiritualité, à la méditation, au vedanta, pendant que mes amis s'amusaient et sortaient en bande. Je me sentais assez peu concerné par ce genre d'activité. Tout ce que je trouvais était intéressant d'un point de vue intellectuel, mais je ne trouvais pas vraiment de réponse à mes questions qui, elles, étaient d'ordre existentiel. Ma tête se remplissait, certes, mais mon rapport au monde n'avait pas changé d'un iota. Je vivais toujours la même souffrance, les événements continuaient à se répéter, je baignais dans la même atmosphère d'insécurité et de mal-être.

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Le jour où je me suis disputé avec Dieu

À 1' école, j'étais en retard de deux ans, je me sentais de fait

encore plus décalé dans une société dans laquelle j'avais peine à trouver ce que je cherchais. J'étais quelqu'un de timide et même

de torturé, d'hypersensible, et un rien me remuait. Je voulais à tout prix me libérer de tout cela.

À la fin de la 3e, au conseil d'orientation où l'on me demanda

ce que je voulais faire plus tard, je répondis chercheur, explo- rateur et animateur. Le conseiller que j'avais en face de moi ne put retenir une moquerie à mon égard, me faisant comprendre que mon niveau d'étude me permettait tout juste de suivre une formation technique. Quant à mon désir de devenir animateur, il me fit largement comprendre que j'étais bien trop timide pour espérer le devenir un jour. Heureusement que je ne 1' ai pas écouté.

Nul en tout

Je me suis retrouvé finalement dans un lycée technique où l'ambiance était à peine meilleure qu'au collège que je venais de quitter. Le proviseur d'origine corse était bâti comme une armoire et gare à celui qui voulait lui tenir tête. Dès les premiers cours de français, le professeur qui nous ensei- gnait la matière me prit en grippe. Régulièrement, il me répétait avec une jubilation non dissimulée «Monsieur Lallement, je vais vous sabrer.» Il m'a fait clairement comprendre que je n'étais là que pour faire acte de présence et que je ne pouvais espérer une note au-dessus de 5 pour le reste de l'année. Le français rn'ennuyait autant que les mathématiques et presque tout le reste d'ailleurs, bien que je me sois plutôt bien débrouillé dans les matières pratiques. Heureusement, à cette époque, l'école buissonnière était encore possible, etc' est celle que je fréquentais le plus. Nous allions faire

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

la manche avec quelques camarades, et nous utilisions l'argent empoché pour aller faire des parties de baby-foot.

Une intelligence au-delà de l'intelligence

Je ne comprenais pas grand-chose à tout ce que j'étudiais, mais je fonctionnais de manière très intuitive et bien souvent je trouvais les résultats sans réellement être capable d'expliquer comment j'y parvenais. Cela me permettait de ne pas trop mal m'en sortir. Curieusement, au lycée je me sentais très détaché, ce qui me permettait de ne pas souffrir du stress. J'allais au cours «les mains dans les poches». Je me souviens qu'un des professeurs d'une des matières pratiques, alors que j'arrivais en retard, me dit: «Monsieur Lallement, quel dommage, vous êtes pourtant quelqu'un de très intelligent, vous pourriez faire tellement mieux.» C'était bien la première fois que quelqu'un reconnaissait mon intelligence. Lors du passage du diplôme, il se passa quelque chose d'étonnant. Tout d'abord, je me moquais tellement de l'avoir que je m'y suis rendu réellement les mains dans les poches et je dus me faire prêter de quoi écrire. Le même professeur qui m'avait fait remarquer que je pourrais faire tellement mieux leva les yeux au ciel en me voyant arriver ainsi, et me dit: «Monsieur Lallement, vous ne changerez donc jamais?» Je m'assis, récupérai un stylo et répondis aux questions. La chance était avec moi, car tous les sujets sur lesquels je tombais étaient à peu près les seuls que je connaissais bien. Mais je devais m'y attendre, je fus invité au rattrapage, sauf que Je croisai mon cher professeur de français dans les couloirs du lycée qui me demanda : «Mais que faites-vous là, Monsieur Lallement? Vous ne devriez pas être à ce rattrapage,

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Le jour où je me suis disputé avec Dieu

vous êtes largement au-dessus de la moyenne.» J'avais beaucoup de mal à croire ce qu'il me racontait, mais peut-être que la vie avait décidé de me donner un coup de pouce. J'appris plus tard que j'avais été envoyé au rattrapage pour cause d'indiscipline. Il faut dire que je tenais tête à tous les professeurs que je trouvais exagérément autoritaires, et surtout je rn' insurgeais contre toute forme d'injustice. Ce qui me valait d'être plus souvent au fond de la classe que devant, et la plupart des professeurs déconseillaient à quiconque de se mettre à côté de moi sous peine d'être contaminé par mon indiscipline. Je n'étais pas heureux à l'école, je n'y trouvais guère de sens, à part faire comme tout le monde: avoir un métier, gagner de l'argent, avoir un partenaire de vie, faire des enfants en espérant que tout cela nous rende un jour heureux. Pourtant, lorsque je regardais autour de moi, j'avais du mal à trouver quelqu'un qui manifeste réellement ce bonheur. Rien de ce que je percevais ne me donnait vraiment envie. Pourtant, j'étais comme tout le monde, satisfait lorsque je touchais de l'argent, satisfait lorsqu'une personne manifestait à mon endroit quelques égards, satisfait lorsque les vents de l'existence accompagnaient mes aspirations. J'avais, malgré mon côté rebelle et solitaire, beaucoup d'amis, le partage avait une place prépondérante dans mon existence, même si je pouvais rester seul des heures voire des jours durant, j'aimais pouvoir échanger sur divers sujets. Au fond de moi, je demeurais convaincu que quelque chose de mieux nous attendait tous, que la vie n'est pas ce que nous percevons en surface. Mais je ne 1' avais pas réalisé, il fallait que je l'accomplisse. Je traversais mon adolescence tant bien que mal et plus souvent mal que bien. J'étais tellement timide que c'est plus souvent les filles qui venaient vers moi pour me demander de sortir avec elles que le contraire. Il me fallait des semaines avant d'oser faire le

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premier pas, et lorsque je le faisais c'était tout simplement une catastrophe. C'est d'ailleurs de cette manière que celle avec qui je devais partager les trois années qui suivirent est venue vers moi pour me dire que je lui plaisais. Ce fut ma première grande histoire d'amour.

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L'expérience qui bouleversa tout

A près mes études, je bénéficiai de la position clé de mon «simili beau-père » qui me fit entrer dans l'entreprise où

il travaillait. Ce sont les trois seules années où je perçus un salaire au cours de mon existence. J'étais embauché comme électrotechnicien, mais la vie en usine ne m'épanouissait guère, je m'y sentais enfermé, ce n'était vraiment pas 1' existence à laquelle j'aspirais. Heureusement, j'avais la chance d'avoir un atelier à moi tout seul. L'usine était un peu en dehors de la ville et, face aux vitres de mon atelier à travers lesquelles je percevais un cours d'eau, il m'arrivait de m'évader, m'imaginant assis sur un grand cheval blanc avec lequel je partais

à l'aventure, loin d'ici. Je ne savais pas encore bien comment j'allais partir, mais je refusais de poursuivre ma vie ici tout comme j'avais réussi à échapper à l'armée pour laquelle j'étais parvenu à me faire exempter pour« raisons psychologiques».

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Les deux premières années se sont écoulées, bon enfant. Mon patron m'appréciait beaucoup et m'envoyait régulièrement en stage pour que je me perfectionne. Il souhaitait que je me forme suffisamment pour que je devienne ingénieur. Sur le moment je trouvais ça enthousiasmant, peut-être était-ce de cette façon que j'allais pouvoir m'échapper. Mais la vie en avait décidé tout autrement. Ma soif de connaissance me poussa à rn' inscrire dans une université de psychologie en candidat libre, j'étais très curieux, il fallait que je comprenne le mystère que nous incarnions tous. Seulement, dès le début des cours, je ressentis un malaise. L'approche y était plutôt sectaire, impossible de parler d'un autre auteur que Freud. Curieux de nature, je ne comprenais pas cette façon d'aborder l'être humain. Je me suis toutefois aventuré à parler de divers auteurs que je connaissais, la réponse que je reçus me fit comprendre que je devais aller voir ailleurs. Je m'inscrivis alors à une formation proposée dans une école qui enseignait selon le mode universitaire américain; basée à Paris, elle proposait également des cours à distance. Le modèle me paraissait plus intéressant et riche. J'y suivis plusieurs modules; en psychologie appliquée, en analyse, en morphopsychologie, en graphologie, en analyse transactionnelle, en PNL, etc. Je pouvais ainsi étudier de nombreux auteurs comme Carl Gustav Jung, Carl Rogers, William James, Milton Erickson et bien d'autres dont l'approche me paraissait bien plus ouverte. Ma soif de savoir était débordante. Je voulais tout apprendre, tout comprendre, et je ne me limitais dans aucune de mes lectures ou études, du moment que cela m'apportait les réponses que je cherchais, au risque parfois de me retrouver dans la plus complète confusion, parce qu'évidemment cette approche était purement cognitive.

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L'expérience qui bouleversa tout

"Une vérité intellectuelle est une piètre vérité."

Carl G.Jung

Dès que je rentrais du travail, je me plongeais dans mes études, mes week-ends leur étaient entièrement consacrés. Je n'avais de cesse d'apprendre encore et encore. Mon objectif n'était pas d'en faire un métier plus tard, je voulais seulement satisfaire mon besoin de comprendre, j'avais trop de questions, 1' être humain me paraissait si mystérieux, si incompréhensible, si paradoxal parfois. Parallèlement, je rn' essayais à de nombreuses pratiques d'accomplissement personnel et de méditation. Mais mon caractère indiscipliné me pénalisait, malgré mon désir ardent de m'y mettre, je trouvais toujours une bonne raison de ne pas m'y mettre. Toutefois, j'étais plutôt tenace, peut-être même très obstiné, ce qui n'est pas toujours un avantage. Au cours de 1' été de ma deuxième année de travail, parce que je me sentais timide, je décidai de m'inscrire à un stage de commu- nication proposé par un orateur d'une quarantaine d'années dont j'avais parcouru la méthode. Je puisai dans mon maigre salaire pour me rendre à Paris. C'était la première fois que je me rendais dans la capitale, j'étais impressionné, moi qui venais d'une ville qui ne dépassait pas les 20 000 habitants. J'ai aimé tout de suite cette grande métropole, son effervescence, ses couleurs, cette vie incessante. C'était, pour le jeune homme que j'étais, une superbe découverte, voire un spectacle. Je ne me sentais toutefois pas très à 1' aise pour cette «première fois». La capitale était immense, c'est à grand-peine que je compris le fonctionnement du métro. Je vivais un mélange de stress et d'excitation. J'ai découvert Paris comme Christophe Colomb découvrit les Amériques, après un long voyage en train (il n'y avait pas encore de TGV), un périple dans les couloirs du métro au

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milieu de 1' agitation des passagers, toute proportion gardée avec

le voyage de Colomb bien sûr. Bref, je finis tout de même par trouver mon hôtel, puis le lieu du stage où je devais me rendre le lendemain. Je n'étais vraiment pas très fortuné et dus me contenter d'un hôtel miteux plus bruyant qu'un hall de gare.

mal, et c' est l'esprit embrumé que je me rendis

au stage qui dura huit jours. Je m'y fis quelques amis, j'étais le plus jeune, beaucoup d'entre eux avaient des allures d'hommes et de femmes d'affaires. Je dénotais sérieusement dans ce décor très « corporate ». Un jeune médecin y était présent. Bien qu'il soit mon aîné de dix ans, nous avons ressenti une estime réciproque, nous nous sommes revus plus tard. Un Anglais qui parlait parfai- tement français m'expliqua qu'il avait fait le tour du monde après une rupture douloureuse. Je me souviens de cette phrase qu'il m'a

dite alors:

J'y dormis très

"Où que tu ailles, tu emportes ton histoire avec toi, le décor change, mais le fond est le même si tu ne changes pas toi-même, et il nya pas que le voyage pour fuir.»

Je ne me sentais pas très à mon aise dans ce décor, je me demandais d'ailleurs ce que je faisais là. Nous avons eu droit à quelques exercices, c'était amusant, mais quelque chose ne sonnait pas juste. L'expérience m'apprit plus tard que la communication n'est pas une question de «technique». Beaucoup de formateurs ou de coaches proposent des «trucs» pour communiquer, gagner la confiance en soi, se sentir mieux, etc. Mais rien de tout cela n'aide réellement sur le long terme. Comme me le dira plus tard un de mes mentors: «C'est comme mettre une boîte sur une autre boîte.» Tout ce qui est dissimulé finit tôt ou tard par se manifester à

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la surface. J'en fis 1' expérience à maintes reprises au cours de mon existence. Je comprenais mieux cette phrase qui dit «on n'échappe pas à son destin». Tout ce qu'on aura essayé d'éviter reviendra tôt ou tard pour qu'on s'en occupe pour de bon. J'ignorais encore complètement ce qui allait m'arriver dans les jours qui suivirent l'expérience vécue sur cette plage à Antibes. Pourtant c'est là, d'une certaine façon, que tout a réellement commencé pour moi. J'ai «reçu» la preuve que nous ne sommes pas ce «moi » auquel nous nous attachons tant, auquel nous donnons tant d'importance, et que la réalité telle que nous la percevons en «état ordinaire» n'est qu'une illusion. Je l'avais lu plus d'une fois dans des livres sur la méditation, mais je n'en comprenais pas vraiment le sens. Je pensais que tout cela n'était que de la philosophie, l'expérience me permit de réaliser qu'il en était bien ainsi. Ce fut un choc parce que je me rendis compte que toute mon existence avait été bâtie sur un mensonge, une vue complètement erronée, une perception de ce je prenais à tort pour la réalité. J'avais en effet donné illusoirement crédit à toutes ces créations mentales. Nous verrons d'ailleurs plus tard combien de pratiquants se fourvoient dans leur recherche parce que, de la même manière qu'ils se sont attachés aux objets «extérieurs», ils ne font le plus souvent que déplacer cet attachement à des «objets intérieurs». Nos productions mentales sont tout aussi illusoires qu'un mirage dans le désert. C'est exactement ce que Bouddha a réalisé il y a 2 500 ans lorsqu'il resta sous 1' arbre de la Bodhi, décidant de ne pas en bouger tant que la réalité ne lui apparaîtrait pas telle qu'elle est vraiment, sans le masque du mental, sans pensée, sans interpré- tation, sans analyse ni supposition, bref sans la moindre projection. Atteindre l'éveil, c'est tout simplement sortir de ce rêve illusoire que construit chaque jour notre esprit ordinaire.

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Nous en reparlerons plus loin. L'expérience que je vécus sur la plage à Antibes, même si je n'en ai pas réalisé la portée tout de suite, me fit prendre conscience combien notre perception ordinaire est limitée et donc limitante, qu'elle nous prive du sens même de l'existence et nous empêche de nous rendre compte pleinement ce à quoi nous aspirons réellement:

le bonheur. L'obstacle majeur à notre bonheur est tout simplement notre propre ego. Aucun bonheur ne peut en effet être construit sur un mensonge, et le plus grand mensonge n'est pas celui que nous adressons aux autres, mais celui dans lequel nous vivons tant que nous demeurons sous 1' emprise de ce «moi» illusoire. L'idée d'un moi est sans aucun doute la plus grande des super- cheries parce que nous le prenons à tort pour notre véritable nature, comme une vague qui prendrait sa forme pour sa vraie nature. C'est la quête qu'ont menée les plus grands sages de notre histoire et dans le monde actuel. Leur soif de vérité les a conduits sur le chemin ô combien ardu de la réalisation. Ils ont eu ce courage immense de dépasser ce «sens du moi» pour atteindre la plénitude de leur être, loin de toute philosophie, d'idée ou de croyance. Parce que, comme le disent si bien les Upanishad, cette réalité ne peut être connue. Non qu'elle ne puisse être réalisée, elle ne peut être comprise par notre esprit ordinaire. Aujourd'hui, de nombreux livres nous parlent de lumière, de réalisation, de plénitude, d'accomplissement, cela fait partie des discours de salon comme le fut en son temps la psychanalyse, mais peu de personnes ont vraiment réalisé cela. Il est d'ailleurs aisé pour celui qui a connu une telle réalisation de percevoir le mensonge dans lequel s'entretiennent leurs auteurs qui se sont simplement convaincus eux-mêmes de ce qu'ils transmettent. C'est aussi aisé pour une personne ayant visité une contrée lointaine de démasquer le mensonge de celui qui parle de ce lieu à des ignorants et de voir qu'il n'y est pas allé lui-même.

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Il ne suffit pas d'avoir consulté un album photo, regardé un reportage pour dire que nous connaissons ce lieu. Seule une personne ayant foulé la terre de cet endroit, y ayant séjourné suffi- samment longtemps, peut véritablement en parler.

"Insensé est celui qui, tournant le dos à la lumière, discute de l'ombre qui s'étale devant lui."

Précepte bouddhiste

Avant que la vague ne réalisât qu'elle était aussi l'océan

Je me sentais fatigué, la tête vide, lorsque je suis monté dans le train qui allait m'emporter vers un «voyage» auquel je ne m'attendais pas. Aucunes prémices, aucune intuition, aucun signe me permettant de savoir ce que j'allais vivre alors. Juste une envie profonde de revoir le soleil du Sud et retrouver cette ambiance que j'avais connue lorsque je fréquentais les camps de vacances où nous envoyaient nos parents par le biais du comité d'entreprise de l'usine où travaillait mon père. J'avais en effet choisi cette destination plutôt qu'une autre parce que j'avais envie de revoir avec l'œil du jeune homme presque adulte que j'étais devenu ce Sud que j'avais tant aimé. Ce n'était certes que les Alpes-Maritimes, mais je me sentais comme un aventurier partant à la découverte d'un monde inexploré, ou plutôt oublié. C'est vers 7 heures que je prenais donc pied sur le sol de la gare d'Antibes. Je ne rêvais que d'une chose, m'allonger sur une plage et me laisser aller au rythme du va-et-vient reposant des vagues, et à cette heure-ci nul doute que personne ne viendrait me déranger. J'étais un peu perdu dans cette grande ville que je n'avais fait que visiter avec le groupe de jeunes de 12 à 13 ans que nous

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étions à l'époque. C'est là que j'ai fumé ma première et dernière cigarette. Ce jour-là, je me suis vraiment demandé ce que mes parents fumeurs appréciaient dans celle-ci. Je n'ai rien éprouvé d'autre qu'un haut-le-cœur et une envie de vomir. J'étais d'ailleurs le seul de cette famille de sept enfants à ne pas fumer. Lorsque je contemplais mes parents, mes frères et mes sœurs en train de «tirer sur leur clope», et après l'avoir donc testée, je trouvais cet acte extraordinairement ridicule. D'une part, le tabac donne une haleine épouvantable- la première fois que j'ai embrassé une fille qui fumait, j'ai eu l'impression d'embrasser un cendrier froid. De plus, il nous prive du sens du goût, altère notre santé en même temps que notre portefeuille, et c'est un véritable combat pour celui qui veut arrêter. Mais le pire est qu'il pollue la planète : douze milliards de mégots de cigarettes sont jetés par jour, sachant qu'un seul mégot pollue 500 litres d'eau. Bref, je cherchais comme à tâtons cette plage tant désirée. Je me suis un peu perdu dans les rues d'Antibes pour enfin trouver le lieu tant attendu où je pus rn' allonger, me laisser aller et connaître cette expérience qui me fit prendre conscience de notre véritable «identité». Même si nous retrouvons notre état d'être habituel par la suite, la vie ne peut plus être la même. «Ça» s'est manifesté, c'est désormais perçu, et pour moi qui venais de le vivre c'est la seule et unique chose qui méritait d'être accomplie dans cette vie puisqu'elle est le bonheur ultime et l'ultime réalité. Le reste n'est que formes passagères et changeantes, rien de solide et d'immuable. Dans cet «état»,j'étais parfaitement comblé, tous mes besoins étaient complètement apaisés, je ne ressentais plus le moindre manque, plus le moindre désir, et le plus extraordinaire est que, durant les semaines qui suivirent, malgré mon retour à un état habituel, mes besoins divers, affectifs, sexuels et autres ne se sont

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pas manifestés une seule fois. Cette expérience rn' avait «rempli» jusqu'à la lie. Ce n'était pas un état mystique de béatitude ou d'extase. Je n'étais pas «ailleurs» ou dans une autre dimension, ni dans un état particulier de la conscience, il n'y avait plus de mental pour créer tout cela. Aucune pensée ne venait interférer entre «moi» et la réalité, il n'y avait plus qu'« une» réalité. Mon corps quant à lui était un point au milieu de l'univers parfaitement intégré dans ce «tout». J'étais bien plus présent, bien plus conscient que je ne 1' avais jamais été, conscient à la fois de mon « état ordinaire» ou plutôt de ma forme, et à la fois conscient de ma véritable nature, comme une vague qui prend conscience qu'elle est aussi l'océan et que la forme qu'elle revêt en tant que vague est non seulement changeante, mais transitoire et donc illusoire. J'étais l'océan comme toutes les autres vagues. Nous parta- geons la même nature, le même socle, la même «identité» et je réalisais tout au long de la quête que j'ai menée ensuite combien nous devons nous respecter comme «la main respecte les autres parties du corps». Sur la terre des êtres réalisés, il n'y a ni supérieur ni inférieur, ni grand ni petit, personne n'est plus important qu'un autre. Il n'y a que des êtres qui partagent la même nature, une nature dont certains n'ont simplement pas conscience, et la seule et unique manière d'aider autrui c'est de le réaliser soi-même parce qu'« un aveugle ne peut pas guider un aveugle». Je me rends compte aujourd'hui que nous créons toutes ces difficultés uniquement par ignorance, simplement parce que nous n'avons pas conscience de notre véritable nature. Parce que nous ne voyons pas que cette vie que nous percevons en nous, c'est la même vie qui se manifeste chez les autres, chez les animaux, cette même vie qui s'exprime aussi bien dans la nature, dans les arbres,

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les fleurs, les insectes. Mépriser les autres, mépriser la nature, c'est au fond se mépriser soi-même. De la terre au plus petit insecte, à l'oiseau et aux autres espèces comme à nous-mêmes, nous devons nous respecter, nous chérir et prendre soin de nous comme d'autrui. C'est uniquement de cette manière que nous pouvons trouver le bonheur ensemble.

"Aimez-vous les uns les autres comme je vous aime. "

C'est sans aucun doute ce que voulait dire le Christ. Notre bonheur est interdépendant, il ne peut exister sans le bonheur des autres et, tant que nous nous évertuerons à faire souffrir autrui, nous ne pouvons espérer trouver la paix ni le bonheur. Malheureusement, tout comme les guerres que nous avons menées contre nos semblables et que nous menons encore, le désastre écologique que nous perpétuons aujourd'hui est en train de participer à notre propre anéantissement. Du point de vue de cet «accomplissement», je me dis que «nous ne réalisons vraiment pas ce que nous sommes en train d'engendrer». Nous nous détruisons nous-mêmes; aujourd'hui, plus de 60% des vertébrés ont été anéantis par les actes humains en moins de quarante ans, 10% des terres sauvages en seulement vingt ans, sur l'échelle d'une journée c'est l'équivalent de trois secondes. Il nous a fallu trois secondes pour détruire ce que la nature a mis vingt-quatre heures à réaliser, il nous a fallu seulement vingt ans pour anéantir le fruit de milliards d'années de création. L'ignorance nous rend terriblement destructeurs pour nous-mêmes, mais le plus ironique dans tout cela, c'est que c'est pour satisfaire un moi illusoire qui ne peut nous apporter le bonheur. Si nous voulons enfin connaître la paix sur terre, il nous faut réaliser pleinement qui nous sommes, et au regard de cette

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réalisation nous verrons combien non seulement nos actes habituels nous conduisent immanquablement à la souffrance, mais aussi qu'ils n'ont aucune chance de nous construire un avenir heureux.

"Nous ne pouvons pas désirer une chose et cultiver en même temps son contraire."

Nous ne pouvons donc pas espérer trouver la paix dans la guerre, pas plus que nous ne trouverons le bonheur dans la haine, la colère et la destruction, ni même dans 1' avidité, la satisfaction de nos désirs égotistes.

Après l'éveil, la grande lessive

Je ne pouvais évidemment pas vivre comme s'il ne s'était rien passé, faire «comme si», cela était tout bonnement impossible. Je venais de me rendre compte que je n'étais pas ce que je croyais être, que je n'étais pas mes pensées, que je n'étais pas non plus le fruit de mon passé, que je ne faisais pas partie de l' univers. Je venais de réaliser que j'étais intrinsèquement cet univers, en tout cas j'en avais la même nature. Je repris cependant mes habitudes. Cette expérience n'avait fait que rendre mes limites et leurs implications plus évidentes. Elle

avait mis au jour tout ce qui rn' empêchait de vivre pleinement. Mes

blessures étaient encore plus apparentes qu'avant, et il m'incombait désormais de me guérir et de prendre soin de moi-même, autrement dit de la vie en moi. Mais ce n'était pas encore très clair pour moi, j'étais dans l'incompréhension la plus totale, je ne comprenais pas pourquoi j'avais été envoyé au paradis puis renvoyé «sur terre». J'étais comme une personne qu'on avait emmenée en hélicoptère sur le sommet d'une montagne puis redescendue à son pied. J'avais

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bénéficié de la splendeur et de la magnificence des hauteurs, mais je ne savais pas comment y retourner, et surtout je ne supportais plus 1' air pollué et irrespirable des villes dans lesquelles je devais à nouveau vivre. Si je pris conscience du paradis sur terre, je ne fus jamais aussi conscient de l'enfer que nous créons par nos habitudes et dans lequel nous vivons. La tâche me paraissait plus vaste que jamais. Je devais désormais m'atteler à me défaire de tout ce qui m'empêchait de vivre la plénitude de mon être. Ma quête spirituelle, si on peut 1' appeler ainsi, n'en était devenue que plus active, et à mon retour je n'avais qu'un seul désir, retrouver cet «état». Cela seul me semblait important même si je tentais tant bien que mal de vivre conformément aux règles de notre société. Mon travail était devenu un fardeau impossible à porter plus longtemps, j'avais le sentiment de perdre mon temps. Les disputes et les hurlements de ma famille m'étaient plus que jamais insup- portables. Je me sentais comme une personne partie durant des années en pays étranger et qui revenait dans un monde qu'elle ne reconnaissait plus. Un an plus tard, ma compagne me quittait pour un homme marié, mon patron finit par me faire comprendre que je n'avais plus rien à faire dans son entreprise et le dialogue avec mes parents était sans issue. Je ne me sentais plus chez moi nulle part. La rupture avec mon amie m'avait profondément ébranlé, mon mental était mis à rude épreuve, j'étais malheureux et triste. Tout s'enchaîna alors, plus de travail, plus d'amie, une famille en souffrance. J'errais dans les rues de Nancy sans trop savoir où j'allais. Ma vie de SDF commença. C'est alors que je croisais la route d'un vieil ami devenu SDF lui aussi, par la force des choses. Il me proposa de le suivre dans un foyer de jeunes travailleurs où il séjournait.

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Je ne me sentais pas en sécurité. Les vols, les rackets, les agres- sions étaient légion. Un soir, en quittant le foyer pour aller au cinéma avec une amie que nous nous apprêtions à rejoindre, nous

fûmes arrêtés par une bande de jeunes visiblement alcoolisés. À l'époque,je bénéficiais encore d'une excellente condition physique grâce à des années de pratique d'arts martiaux. Je me mis donc en position de défense, prêt à faire face. En réaction, l'un de nos agresseurs attrapa mon ami, sortit un couteau, le lui mit sous la gorge, et me dit «si tu ne te laisses pas faire je le "cravate"». Poings serrés, dans ma position de défense, je ne bougeai plus tandis que les coups de poing de mon agresseur pleuvaient sur mon

visage. Le sang commençait à dégouliner sur ma joue,

sourcilière et ma lèvre tuméfiée n'avaient pas tenu et mon manteau était couve1t de sang.

L'un des cinq jeunes de la bande demanda à mon agresseur d'arrêter. Ce qu'il fit. Malgré cette agression, je ne me décontenançai pas et demandai:

«Bon, eh bien, qu'est-ce qu'on fait maintenant? » Mon ami, un peu déboussolé, reprit ses esprits et me répondit:

<de ne sais pas, ils t'ont bien amoché.» Je me surpris à lui dire : «On va au cinéma quand même, on va chercher Anne ?» Elle prit soin de moi, me soigna, me demanda si j 'étais sûr de vouloir aller au cinéma dans cet état. Je lui dis que oui, «en espérant qu'ils m'acceptent à l'entrée». J'avais besoin de me changer les idées. Nous avons passé la soirée au cinéma, je ne me souviens plus du film. Nous sommes allés chez elle ensuite, où nous avons discuté avant de repartir au foyer. Le lendemain, j'aperçus mon agresseur, il logeait au foyer. Il me vit, mon regard devait en dire long, il rasa les murs avant de

1' arcade

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sortir du réfectoire où nous étions en train de prendre notre repas, un repas que j'avais bien du mal à mâcher. Je restai plusieurs semaines dans ce foyer, mais il me fallait absolument partir d'ici. Les soirées enfumées à regarder les uns s'alcooliser et les autres se droguer, une ambiance parfois haineuse, tout cela me montrait un chemin que je ne voulais surtout pas emprunter. Il y avait tant de souffrance, cela m'était insupportable. Durant ma période SDF,je n'ai jamais touché une goutte d' alcool ni pris la moindre drogue, je savais que cela risquait de rn' affaiblir et de m'envoyer pour de bon en enfer. Je me souviens qu'un de mes compagnons d'infortune, bien plus âgé que moi, me dit un jour: «Toi tu ne resteras pas à la rue, tu es bien trop optimiste, la plupart des gens qui sont ici ne croient plus en rien, ils n'ont pas seulement tout perdu, ils ne croient surtout plus en eux. » On l'appelait le sage. Je n'ai jamais compris pourquoi il était là, c'était quelqu'un de brillant et d'intelligent. Je l'aimais bien. Je l'appelais parfois «Papy», mais il ne devait pas avoir plus de 40 ans.

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Quand

«

Dieu»

répond

à vos prières

U n soir, alors que je m'apprêtais à dormir, je fus pris d'une irrépressible envie de m'enfuir d'ici, une envie si puissante

sans réfléchir, avec les 50 francs qu'il

me restait, je pris un billet aller simple pour Paris. Pourquoi Paris? Je n'en avais aucune idée, mais il fallait que

que, le lendemain,

je parte là-bas, peut-être aurais-je plus de chance, je ne sais pas.

Mais je voulais partir, pour de bon cette fois. Sans prévenir personne, je montai dans le train, à 1' époque le voyage Nancy-Paris durait pratiquement cinq heures. Pendant tout le trajet, je chantonnai intérieurement un mantra hindou que j'avais

appris dans un livre

Il m'apaisait, même si je n'en comprenais pas réellement la

signification à cette période. Je sortis du train à la gare de l'Est.

Je n'avais aucune idée de

ce que j'allais bien pouvoir faire dans cette ville. Je n' avais prati-

quement plus un sou, juste de quoi me payer un café, car je m'étais offert un sandwich dans le train.

Om Namah Shiva.

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

Je marchais sans trop savoir où aller jusqu'à ce que j'arrive place Pigalle, il devait être environ 14 heures. Je n'avais qu'un petit sac à dos avec quelques affaires de rechange que j'avais lavées à la laverie du foyer. Je montai une rue qui me conduisit vers le Sacré-Cœur. J'admirai ce magnifique ouvrage où j'entrai un moment pour m'asseoir et demander de l'aide. Je restai assis sur un banc durant près d'une heure, sans bouger, la tête vide, avec le souhait de trouver une issue à ma situation. Je n'avais cette fois plus aucun endroit où me réfugier, je ne savais où aller dans cette immense ville que je ne connaissais pas. Je me sentais bien seul, je n'avais personne à qui m'adresser, pas d'amis, je commençais à sentir monter l'angoisse et je me demandais ce qui m'avait pris de venir ici, d'autant plus que je n'avais plus rien pour retourner au foyer ni chez mes parents. Quelques jours avant, alors que j'étais encore dans la région nancéenne, j'avais dû me réfugier dans une cabine téléphonique pour me reposer, car j'étais trop loin du foyer. Il pleuvait à verse, je me sentais mal, seul, apeuré, etc'est alors que, je ne sais pourquoi, je rn'étais mis à prier, non pas pour moi, mais pour tous les déshé- rités de la terre. Je pensais à ces personnes emprisonnées, torturées dans les régimes totalitaires, à ces femmes violées. Mon malheur me parut moins insupportable, presque anodin. J'avais ensuite ressenti un apaisement. Aujourd'hui, je demandais de 1' aide pour moi, c'était sans doute le meilleur endroit pour cela même si je ne m'étais pas encore complètement réconcilié avec la religion chrétienne. Je sortis de l'église dans le même état que celui dans lequel j'étais entré. Je n'avais reçu aucun signe, aucune intuition, aucune révélation d'aucune sorte et je craignais pour mon sort. Je me demandais comment j'allais me nourrir, où j'allais bien pouvoir dormir ce soir-là.

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Quand · Dieu · répond à vos prières

Je ne sais pas trop ce qui m'a pris, mais je suis entré dans un

se trouvait juste en face du Sacré-Cœur. Je m' assis, je

commandai un café, il me restait tout juste de quoi le payer. Je pris tout le temps qu'il fallait pour le boire, gorgée après gorgée. Les minutes me paraissaient longues. C'est alors qu'un groupe de jeunes à peine plus âgés que moi entra dans le café. Ils étaient une dizaine. Ils me paraissaient très joyeux et particulièrement dynamiques. Ils étaient assis à la table juste à côté de la mienne. J'écoutais ce qu'ils disaient, ça parlait de musique, de théâtre, de spectacle. Il y eut quelques échanges de sourires avec eux. Bien que toujours très timide, je m'aventurai à leur répondre du regard jusqu'à ce que l'un d'eux me demandât si j'avais du feu. Je lui

répondis que non et nous commençâmes à échanger sur divers sujets. Pendant un moment, j'oubliais ma situation, ils étaient passionnés et passionnants. Un vrai courant de sympathie s'ins- talla entre nous, ça me faisait du bien. Je ne leur révélai ni d'oùje venais ni ma situation, j'avais envie d'être autre chose qu'un SDF pendant ce moment d'échange. Cela dura plusieurs heures, je rigolais avec eux comme si nous étions amis depuis toujours. Il était temps pour eux de partir. Ils me demandèrent alors si j'avais quelque chose de prévu ce soir-là. C'était presque drôle, et je leur répondis spontanément «eh bien non, ce soir je suis libre comme l'air». Je les suivis, nous passâmes toute la nuit ensemble à faire la fête. Curieusement, je ne me sentais pas particulièrement fatigué. Je rencontrai plein de gens intéressants, animés par une vraie passion de vivre. Ils ne se mettaient pas de barrières, montraient facilement leurs sentiments par des embrassades. Les joints circu- laient, l'alcool aussi, les rires étaient de la partie.

café qui

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

Il se faisait tard, ou plutôt, tôt le matin, lorsqu'ils me deman- dèrent où je «créchais». Seulement alors, je leur parlai de ma situation. Ils étaient sidérés. L'un d'eux me dit, «on ne va pas te laisser comme ça, viens avec nous». Ils vivaient à quinze dans deux cents mètres carrés sous les combles d'un immeuble proche du Sacré-Cœur. Chacun payait sa part du loyer. On y était un peu serré, mais on se débrouillait. J'avais l'impression d'être en camp de vacances. Les jours passèrent, nous faisions plus ample connaissance, ce sont les premiers à qui j'ai pu parler de mon expérience. Avant, chaque fois que je me suis aventuré à le faire, on me prenait pour un illuminé, et c'était trop frais pour moi pour en parler sans exaltation, ce qui ne me rendait pas toujours très crédible. Pour eux qui avaient visiblement vécu toutes sortes d'expé- riences hors normes grâce à la musique ou à la drogue, il n'y avait rien d'étonnant, à part le fait que j'avais vécu cela sans la moindre dépendance à une substance. Nous avons beaucoup partagé. Ils semblaient libres, en tout cas insouciants, et cela me faisait un bien fou. Il y avait des musiciens, des gens de théâtre, tous avaient une activité artistique. Pour gagner de l'argent, certains donnaient des cours de musique ou faisaient du théâtre de rue. Chacun avait un surnom, ils finirent par m'appeler «le philosophe». Ils me proposèrent de rn' apprendre à faire du théâtre. Ce n'était vraiment pas gagné, je crois avoir été le pire de leurs élèves. Avec le temps, je prenais toutefois de l'aisance et, malgré des débuts très difficiles, mes amis me confièrent que j'avais un certain talent naturel. C'est de cette manière que je payai mes études de psycho- logie pendant mon séjour à Paris. Pour la société, j'étais toujours domicilié chez mes parents qui n'avaient aucune idée de l'endroit où je pouvais me trouver. Je crois que, trop pris dans leurs diffi- cultés, ils ne se souciaient pas vraiment de cela. J'appelais toutefois

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Quand · Dieu " répond à vos prières

ma mère de temps en temps, lui faisant croire que tout allait parfai- tement bien, que j'avais un travail, bref que je menais une vie comme tout le monde. Les semaines, les mois passèrent, je me sentais de plus en plus à l'aise avec l'exercice du théâtre. Mes compagnons dont je ne connaissais toujours que le pseudo étaient devenus de véritables amis avec qui je m'enrichissais beaucoup sur le plan personnel. Nous menions une existence plutôt libre, loin des règles de la société, vivant au jour le jour dans une sorte d'insouciance. Bien sûr, comme tous les groupes, nous n'étions pas exempts de

tensions, surtout en

Quant à moi, je participais à de nombreux stages: gestalt-thé- rapie, somatothérapie, programmation neurolinguistique, etc., c'était aussi la grande époque du cri primai. Il y avait dans tous ces stages un véritable ferment affectif. Il n'était pas rare que ces derniers se terminent dans une effusion d'émotions qui parfois nous faisait nous retrouver au lit avec un ou une partenaire. Je revisitais la grande libération sexuelle. Nous n'avions pas encore vent du sida, nos relations étaient quelque peu débridées. Je vivais ma vie terrestre en accueillant tout ce qu' elle m'accordait de vivre sans me préoccuper des conventions. J'avais une soif de vivre, de m' ouvrir à tout. Les expériences m' appre- naient bien mieux que tous les livres que je pouvais avaler, et plus nous les vivons en conscience plus le processus de réalisation s'accélère.

Toutefois, il me semblait que beaucoup de ces stages étaient davantage des défouloirs que des lieux de réalisation, je ne voyais dans aucune de ces démarches une authentique méthode d'accom- plissement et d'éveil de la conscience. La catharsis n'est au fond ni plus ni moins qu' un orgasme, une libération d'énergie qui, à force, finit par épuiser notre énergie de base.

ce qui concernait 1' organisation quotidienne.

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Quand la vague réalisequ'elle est l'océan

Je me souviens d'une des participantes, grande adepte de ces stages auxquels elle s'associait depuis des années. Je ne la trouvais pas particulièrement épanouie, et lorsque je pus la voir en dehors de ces sessions, devant sa tristesse évidente, je lui demandai si ces démarches 1' aidaient dans sa vie. Elle reconnut, non sans mal, qu'elle ne voyait aucun progrès, bien au contraire, mais, me dit-elle, «je me sens tellement bien quand je suis à ces stages». Un peu brutalement je l'avoue, je lui répondis «comme un drogué qui ne se sent bien que lorsqu'il prend de la drogue, mais qui va de plus en plus mal dans sa vie». À cette époque, peu de psychothérapeutes osaient parler d'amour et de compassion, c'était même un vilain mot dans la bouche d'un praticien sous prétexte qu'il fallait rester détaché. La spiritualité était une démarche bien à part, regardée par cette profession avec un œil quelque peu dubitatif. Je ne regrettais pas d'avoir pu participer à ces sessions, 1' expé- rience fut pour moi édifiante comme toutes celles de mon existence.

" L'expérience ce n'est pas

ce qui nous arrive, mais ce

que nous faisons de ce qui nous arrive. "

Aldous Huxley

Mais c'est amusant d'entendre bien des thérapeutes douter de la valeur de la pratique de la méditation, surtout à cette époque, tout comme beaucoup de «spiritualistes» rejettent l'approche thérapeutique. Je crois qu'aucune n'est bonne ou mauvaise en soi dans la mesure où nous en tirons bénéfices et que nous vivons nos expériences en pleine conscience. Je réalisai que l'expérience que j'avais eue sur la plage me donnait une conscience différente. Cela ne m'empêchait pas de vivre ce que j 'avais à vivre, de faire des erreurs ou même de

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Quand· Dieu" répond à vos prières

complètement me fourvoyer parfois, mais c'est comme si je voyais plus rapidement lorsque ça ne sonnait pas juste. J'étais en effet très sensible au manque de cohérence. Je ne saisissais pas tout de suite ce qui ne fonctionnait pas, il fallait que je comprenne ce qui se passait, mais quelque chose avait réellement changé dans ma façon de vivre mon existence et de l'apprécier. D'une certaine façon, «on ne pouvait plus me mentir». Je savais désormais que la réalité ne nous apparaît pas telle qu'elle est, que ce que nous voyons et pensons ne sont que des construc- tions mentales. J'avais d'ailleurs beaucoup de difficultés avec la théorie psycha- nalytique et sa notion d'un «moi» d'un «surmoi», d'un «ça ». Je trouvais cela très théorique, c'est comme se retrouver à un cours de géographie avec quelqu'un qui vous parle d'un pays où vous avez vécu. Vous avez alors conscience qu'il n'y est pas allé lui-même. Beaucoup de livres de psychologie me paraissaient compliqués pour ne pas dire carrément ennuyeux. Heureusement, la plupart des professeurs étaient passionnés, ça mettait de la vie dans nos cours et ma moyenne était en plus excellente. Je regrettais qu'on ne parlât jamais de méditation, d'expansion de la conscience, mon intuition me faisait sentir qu'il manquait quelque chose de fondamental dans ces cours et ces thérapies, et Dieu sait si j'en ai suivi beaucoup. Mais rien ne m'apportait les réponses que je cherchais. On parlait, et on parle encore du fameux «travail sur soi». Quand on sait que le mot travail a pour racine latine le nom d'un instrument de torture utilisé par les Romains, le tripalium, je me demande par quelle torture l'on doit passer pour aller mieux. Beaucoup de ces thérapies non seulement ne semblaient pas aller au cœur du sujet, mais, en plus, à force de ne se fixer que sur les difficultés de l'individu, ne faisaient le plus souvent que les faire exister davantage.

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

Comment donc retrouver cette unité et ce bonheur? Toutes ces approches ne me donnaient pas la réponse ni même le bonheur, que j'avais pourtant vécu. C'est vrai que, dans notre mode de vie ordinaire, le bonheur est un bonheur dépendant, nous sommes heureux si les circonstances et les autres se prêtent à nos désirs. Je continuai malgré tout à me former à de nombreuses méthodes. Malheureusement, certaines manquaient de réalisme ou de profondeur quand elles ne relevaient de la pure fantaisie intellectuelle. Je m'initiai également à l'hypnose que j'abandonnai rapidement après l'avoir utilisée durant quelques mois, à la sophrologie dont la terminologie me faisait beaucoup sourire. Car, pour désigner une simple «relaxation mentale», il fallait employer le terme de

«niveau sophroliminal »et, lorsque je demandai à mon professeur ce qu'était «la sophro-acceptation progressive», je compris très vite qu'il s'agissait tout banalement de visualisation qu'on retrouve dans beaucoup de pratiques vieilles comme le monde. Beaucoup de ces méthodes, sous couvert d'une terminologie très élaborée qui leur était propre, me donnaient l'impression de réinventer 1' eau chaude. Pourquoi ne pas appeler un chat, un chat. Le développement personnel n'échappait pas à la règle. On trouvait derrière ces démarches des montages tous plus extraordinaires les uns que les

autres et qui le plus souvent traduisaient 1' ignorance de 1' auteur matière d'accomplissement et de fonctionnement mental. Beaucoup de ces auteurs étaient d'ailleurs loin d'appliquer ce qu'ils prônaient eux-mêmes. Jamais, nulle part, je ne trouvais une démarche qui abordait l'expérience que j'avais vécue ni qui parlait de la vraie nature de l'esprit, en dehors de quelques livres que j'avais lus sur le sujet. Je me rendis donc à un stage Vipassana où je passai dix jours dans une ambiance quasi militaire, rien qui ne ressembla à ce

en

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Quand · Dieu, répond à vos prières

que j'avais lu dans le livre qui m'avait permis quelques années auparavant de faire une expérience puissante de libération. Parallèlement, je suivais à distance la méthode d'un auteur genevois qui avait passé plusieurs années en Inde auprès de plusieurs maîtres après sa formation en physique nucléaire. C'était un avant-gardiste de la première heure et surtout un visionnaire incroyable. Il avait mis au point une méthode inspirée de toutes les rencontres qu'il avait faites avec tous ces sages. Son esprit et sa rigueur scientifique lui ont permis de codifier une méthode parfai- tement vulgarisée et adaptée à la mentalité occidentale. J'ai eu le bonheur de le rencontrer quelques années plus tard. Bien que mon aîné de 20 ans, il fut l'un de mes plus grands amis. Je lui rends ici hommage, car au moment où j'écris ces lignes j'apprends son décès. C'était un homme d'une intelligence rare qui possédait un sens de l'amitié comme j'en ai peu connu. C'est grâce à lui que je rencontrai l'un des plus grands maîtres de méditation contemporains que connut le bouddhisme tibétain et qui fut à l'origine d'une profonde mutation dans ma propre évolution.

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Le pouvoir que nous possédons tous

L es semaines, les mois passaient en compagnie de mes amis artistes. Nous vivions au jour le jour. Il n'était pas rare que

nous dépensions en une soirée ce que nous avions gagné en une journée. Nous étions cigale. Pourtant, dès qu'il s'agissait de musique, de théâtre et, pour moi, d'accomplissement personnel ou de psychologie, nous devenions tous aussi besogneux que des fourmis. Mais je commençais à me lasser de cette vie. Ces longues soirées arrosées et enfumées ne me convenaient pas. Les cours et les stages de psychologie que je suivais étaient certes intéressants, mais ne me donnaient pas les réponses que je cherchais vraiment, c'était même assez éloigné de ce que j'avais vécu. Aucun des auteurs que j'étudiais n'abordait réellement ce phénomène. Je trouvais finalement l'approche de la psychologie trop compliquée, trop intellectuelle et surtout si éloignée de la réalité. Et puis, en thérapie, 1' accent n'était pratiquement mis que sur la «problématique» comme si rien d'autre n'existait. Heureusement

Tl

Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

que j'avais eu cette expérience et d'autres à travers ma pratique de la méditation pour sentir que notre approche en Occident manque cruellement de cette vue vaste et de la capacité que nous avons de nous «détacher» de nos pensées. Certes l'inconscient ne doit pas être négligé, mais il ne suffit pas, et de loin, pour comprendre la réalité.

"La réponse ne peut pas se trouver là d'où a été créée la souffrance. "

Nous cherchons dans notre « esprit ordinaire », que l'on appelle parfois le mental, un bonheur qu'il est incapable de créer puisqu'il n'en est pas la source. Nous cherchons dans nos expériences senso- rielles, dans les autres, et même dans des «expériences intérieures», un bonheur durable qu'ils ne peuvent nous apporter du fait de leur nature impermanente. En dehors de plaisirs éphémères, nous ne pouvons rien espérer d'autre. Ce serait comme attendre d'un nuage de demeurer toujours tel qu'il nous apparaît. C'est illusoire. La soirée terminée, nous devons quitter nos amis ou nos proches pour nous retrouver dans une réalité différente, rien ne dure. Le compagnon ou la compagne que je côtoie ne m'apparaît plus tel que je l'ai vu au début. Le bonheur des premiers instants fait place à une réalité bien différente, parce que chacun de nous change. Nous vivons des moments de plaisir dans la sexualité, parfois très intenses et forts, mais rien de tout cela ne dure. Qui plus est, plus nous nous y attachons, plus nous connaissons la souffrance, la frustration de ne pouvoir conserver ces instants ni obtenir ce que nous voulons. Le bonheur nous échappe, parce qu'il n'est pas là où nous le cherchons. Un disciple vient voir son instructeur après avoir été initié à la pratique de la méditation et lui dit:

- C'est affreux, en méditant, j'ai vu en moi des choses épouvantables que je ne soupçonnais pas, ça m'a effrayé.

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Le pouvoir que nous possédons tous

Le maître rit de bon cœur et répond à son disciple:

- Ça passera, continue de méditer. Confiant dans son guide, le pratiquant débutant retourne à sa

méditation, et quelque temps après revient cette fois joyeux et enthousiaste.

- Vous aviez raison, les affreuses pensées sont parties et

alors j'ai vécu des moments de grande félicité et de joie, c'est merveilleux. Et le maître, tout sourire, lui répond à nouveau:

- Ça passera aussi. Tout ce à quoi nous nous attachons change, se transforme, rien ne dure et nous en faisons 1' expérience chaque jour. Seulement, nous voulons nous approprier les objets de nos perceptions pensant par conserver le bonheur que nous avions ressenti lorsque nous

les avons vus la première fois, convaincus qu'ils vont nous apporter un bonheur éternel. Mais nous finissons toujours par être déçus, nous vivons avec le vain espoir que nous finirons par trouver dans

1' attachement un authentique bonheur qui ne

Par nature, tous ces «objets» ne peuvent durer, nous non plus d'ailleurs. Nous nous attachons seulement aux apparences sans véritablement réaliser leur vraie nature et nous nous maintenons

ainsi dans une souffrance et une frustration constante, passant

complètement à côté de la vraie source de notre bonheur. Nous ne le cherchons pas là où il se trouve. Un homme aperçoit sa voisine à genoux dans l'herbe juste devant chez elle, visiblement en train de chercher quelque chose. Il s'enquiert de la chose et lui demande :

nous quittera jamais.

- Bonjour, Marie, que cherchez-vous?

- J'ai perdu une bague, je ne la retrouve pas, je suis très embêtée.

- Où l'avez-vous perdue exactement?

- Chez moi dans le salon.

- Mais pourquoi cherchez-vous alors dehors?

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

- Mais parce qu'ici il y a de la lumière pardi!

Les stages me permettaient de vivre toutes sortes d'expériences, de libérer des émotions, mais ne m'apportaient pas cette paix que j'avais connue ni cette vision vaste. Quant aux séminaires d'accom- plissement personnel, ils rn'offraient certes matière à contrôler mes pensées, à réaliser certains objectifs, mais toujours pas ce bonheur auquel nous aspirons tous. Et surtout je constatais combien le monde de la psychologie et ce qu'on appelle aujourd'hui le «coaching» souffre cruellement du syndrome de la «chaussure», terme que j'ai inventé au cours d'un échange avec un ami en référence à la phrase qui dit que« le cordonnier est souvent plus mal chaussé que ses clients». Je voyais tant de psychologues, de psychothérapeutes ou de coaches dont la vie était tellement à 1' opposé de ce qu'ils prônaient

eux-mêmes. Je sais, bien sûr, qu'il est impossible d'être parfait, mais c'était tellement caricatural que je me demandais comment ces personnes, avec de telles difficultés, parvenaient à guider les autres. C'était comme si quelqu'un apprend à nager aux autres sans savoir nager lui-même.

La grande erreur que commet 95 <fo de la population

J'aurai l'occasion d'en parler plus loin : l'erreur que nous commettons tous dans notre cheminement est de croire que nous allons trouver le bonheur en satisfaisant nos désirs. C'est d'une certaine façon absurde, car nous avons déjà assouvi tant de désirs dans notre existence sans jamais obtenir le moindre bonheur durable. Parmi mes amis, certains sont très riches et pourraient s'offrir tout ce qu'ils veulent. Pourtant, ils ne sont pas plus heureux que la moyenne, parfois c'est même le contraire. Une étude montrait

BO

Le pouvoir que nous possédons tous

que 80% des personnes dépressives appartiennent à un milieu social plutôt élevé.

"Chercher le bonheur en satisfaisant ses désirs est aussi vain que de vouloir étancher sa soifen buvant de l'eau salée. "

Proverbe tibétain

Il n'y a rien de mal à vouloir satisfaire ses désirs, là n'est pas la question. Réaliser certains désirs s'avère même indispensable pour mener une existence correcte. Le problème, c'est que satisfaire ses désirs et trouver le bonheur n'a absolument rien à voir. Le désir n'a pas pour «fonction» d'apporter le bonheur parce que 1'objet même de notre désir, par nature, ne peut nous apporter un bonheur qui soit durable. Il pourra certes nous apporter du plaisir, mais qui sera toujours éphémère. De plus, c'est une histoire sans fin. Nous voulons obtenir quelque chose. Une fois que nous l'avons, nous devons satisfaire un autre désir pour nous sentir à nouveau en paix, puis un autre et encore un autre. En fait, que se passe-t-il et pourquoi tenons-nous tant à satisfaire nos désirs? Une fois que nous avons obtenu ce que nous voulons, nos tensions sont momentanément apaisées. Nous sommes sans attente, nous ne désirons plus rien. Pour le moment, la paix est revenue, mais pour un temps seulement. L'angoisse du vide réapparaît bientôt, il nous faut courir après un autre désir. Le riche ne se sent

jamais assez riche, il en veut toujours plus. Puis le désir de pouvoir remplace le désir de richesse. Pourquoi? Parce qu'il souffre d'un immense besoin de reconnaissance. Il se retrouve dans la situation de Marie qui cherche sa bague dehors, là où elle est sûre de ne

de 1' extérieur

puisque c'est en re-connaissant qui nous sommes vraiment que nous pouvons trouver enfin la paix. Tous ces gens se cherchent

pas la trouver. La reconnaissance ne peut venir

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

une identité parce qu'ils n'ont tout simplement pas conscience de ce qu'ils sont vraiment. La richesse est en eux, pas ailleurs, pas à l'extérieur. L'homme riche est celui qui a pris conscience qu'il est sa propre richesse. Malheureusement, tout cela a un prix. La satisfaction de nos désirs a inévitablement des conséquences. La plupart du temps, ils ne servent qu'à combler un manque plutôt que de répondre à une véritable nécessité. Avoir une plus belle voiture que le voisin n'est pas nécessaire à notre bonheur, posséder 20 ou 30 paires de chaus- sures non plus. Acheter tous ces gadgets dernier cri qui remplissent nos placards sans jamais être utilisés témoigne davantage d'un besoin de posséder que d'une réelle nécessité. Certains sont capables de se mettre en difficultés financières juste pour se sentir comblés par l'acquisition d'un objet, mais ne trouvent jamais réellement la paix et le bonheur espéré. Nous sommes devenus des drogués de la consommation. Aujourd'hui, nous consommons plus que de raison. Cela entraîne des conséquences désastreuses pour notre planète et pour nous-mêmes. Nos usines fonctionnent à plein régime pour nous apporter satisfaction et faire en sorte que le plus petit de nos désirs soit satisfait. Tout cela a inévitablement un coût, un coût très élevé puisque aujourd'hui la survie de notre propre espèce est menacée. L'air, la terre et l'eau subissent une pollution sans précédent qui fait craindre l'extinction de l'être humain dans moins d'un siècle. Nous ne regardons pas ce que nous faisons, nous ne le réalisons qu'au moment où l'incidence de nos actes finit par nous rattraper. Le fumeur regrette d'avoir fumé une fois que le cancer a envahi ses poumons. Il n'y a rien de mal à satisfaire nos désirs, mais nous devons avoir conscience que cela a un corollaire. Nous sommes aujourd'hui 7 milliards à manifester toutes sortes de désirs. Faire fonctionner sans limite le commerce et l'économie des nations n'est qu'une

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Le pouvoir que nous possédons tous

réponse à court terme. Notre vision doit s'étendre plus loin parce que demain se façonne aujourd'hui, dans notre manière de penser, d'agir et de s'exprimer. Aujourd'hui nous plantons les graines de ce que nous récol- terons demain. Nous devons donc être attentifs à ce que nous semons pour ne pas récolter une tempête qui fatalement va nous emporter tous si nous n'y prenons garde. Je reviendrai sur ce point dans la seconde partie de ce livre en ce qui concerne les pratiques.

QuandlecorpssouftYe

Cette fois, je manquais plutôt de solitude. Être à quinze dans un appartement de deux cents mètres carrés, même si nous étions rarement tous ensemble, rendait l'intimité difficile. Je décidais donc de partir et même de quitter Paris pour aller dans le Sud. Un de mes amis d'enfance habitait à Béziers.

Quelque temps avant mon départ, je tombai incidemment sur un livre du docteur Roberto Assagioli, un disciple dissident de Freud

qui avait mis au point la

beaucoup d'intérêt. Il détonnait avec tout ce que j'avais lu jusque-là en psychologie. Pas étonnant qu'il fût rejeté par sa communauté.

Il y proposait entre autres une pratique très simple qui consiste à se répéter, pour en prendre réellement conscience: « J'ai un corps, mais je ne suis pas ce corps», «J'ai des pensées, mais je ne suis pas ces pensées», etc. Je me suis donc mis à cette pratique pour voir ce que cela pouvait apporter. Après un certain temps d'entraînement, j'arrivais à moins m'identifier au corps et à regarder mes pensées avec plus de détachement. Ma pratique de la méditation en fut plus aisée. Je

« psychosynthèse ». Je le parcourus avec

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()uand la vague réalise qu'elle est l'océan

me suis entraîné ainsi durant plusieurs semaines avant de partir pour le sud de la France. Il était relativement tôt, les échoppes commençaient à peine à s'éclairer pour préparer l'accueil des futurs clients. Les serveurs des cafés installaient les tables sur les terrasses. Les éboueurs circu- laient pour vider les poubelles. Tout était particulièrement calme. C'était le début de l'été, il faisait doux dans cette atmosphère parisienne que j'affectionnais particulièrement. J'aimais venir me promener dans ce quartier de Montmartre dès le lever du jour. Il n'y avait pratiquement personne. C'est un spectacle rare de voir les rues autour du Sacré-Cœur complètement désertes. J'aimais me glisser dans cette atmosphère paisible. Parfois, je restais de longs moments assis sur les marches qui conduisaient à la basilique. Je pouvais retrouver ainsi la sérénité. Je souhaitais traverser une dernière fois Paris à pied. Profiter d'une circulation apaisée et de l'effervescence naissante du matin. Pour des raisons financières, je décidai de descendre à Béziers en stop. Un premier automobiliste me déposa non loin de Valence sur une départementale vraiment déserte. J'allais devoir attendre avant de pouvoir reprendre ma route. J'ai sans doute dû marcher une heure avant que quelqu'un s'aiTête à nouveau. Je tendais le pouce sans trop faire attention, un peu las de cette attente. Une vieille Mercedes freina près de moi, avant de s'arrêter un peu plus loin sur le talus. Je distinguai quatre jeunes à 1' intérieur et me réjouissais d'avance de cette rencontre sympathique. Ce qui se passa ensuite fut beaucoup moins réjouissant. Ils sortirent tous de la voiture, certains avec un bâton à la main. Je compris immédiatement que j'allais passer un sale moment. Ils me rattrapèrent. Pas moyen de me défendre, ils étaient trop nombreux. Le premier coup de bâton que je reçus me sonna. Les coups pleuvaient sur tout mon corps. Une fois à terre ils conti- nuèrent à me frapper à coups de pied. Mon corps n'était plus que

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douleur, j'avais le visage en sang, mon sang qui finissait par me brouiller la vue. Ils vidèrent mon sac, prirent ce qui pouvait y avoir de valeur, éparpillèrent le reste et me poussèrent négligemment dans le fossé où je roulai. Il se passa alors quelque chose de très étrange. Je percevais mon corps, mais je prenais en même temps conscience que «je ne suis pas ce corps» qui souffre. Ce n'était pas une décorporation, je n'étais pas au-dessus, j'avais seulement conscience que c'était mon corps qui souffrait et non moi. Je vécus la même chose avec mes pensées. Elles ne faisaient que me traverser ainsi que mes émotions, je n'étais pas impliqué, il n'y avait aucune identification. C'était très différent de ce que j'avais vécu sur la plage, mais je me sentais malgré tout très en paix. J'étais à la fois acteur et spectateur de la situation. Mon corps, très affaibli par les coups, ne me permettait pas de me lever. Ainsi abandonné dans le fossé, il y avait peu de chance que quelqu'un me découvre. Cependant, je dois mon salut au besoin naturel d'un automo- biliste qui s'arrêta juste à ma hauteur. Sans cette envie pressante, je serais sans doute resté dans ce fossé encore longtemps. Qui sait ce que je serais devenu. Le plus surprenant après cette expérience est que mon corps me faisait beaucoup moins souffrir qu'il aurait dû. Le médecin qui m'ausculta me conseilla d'aller à l'hôpital et m'expliqua que quinze jours de repos seraient au moins nécessaires pour m'aider à complètement récupérer. Il ne m'a fallu guère qu'une journée pour être déjà sur pied. Naturellement, je ressentais les effets des nombreux coups que j'avais reçus, mais c'était parfaitement supportable. Le plus spectaculaire dans cette expérience est que n'ai jamais eu le moindre phénomène de décompensation qu'on appelle aujourd'hui un choc post-traumatique. Je n'ai jamais éprouvé le

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moindre ressentiment, la moindre colère ou haine à l'égard de mes agresseurs, je n'ai jamais connu d'état dépressif, et mon sommeil, dans les jours et les semaines qui suivirent, fut on ne peut plus serein. J'avoue que je m'en étonnais moi-même, j'attendais un «contrecoup» qui ne s'est jamais manifesté. Mon corps a certes été malmené, mais ce n'est pas «moi » qui ai été affecté. Cette douloureuse expérience n'a jamais remis en question ma valeur, et je ne me suis jamais senti victime. Je demeurais fondamentalement ce que j'étais. Sur le fond, rien ne peut altérer ni détruire notre vraie nature. Notre valeur ne se trouve pas en surface, dans la forme que nous revêtons, mais dans ce que nous sommes intrinsèquement, qui est si vaste qu'un tel épisode a aussi peu d'effet qu'une goutte d'eau dans 1' océan, si nous parvenons à ne pas nous fixer dessus. Cette expérience me prouvait de manière vivante qu'avec un entraînement adéquat nous pouvons réellement nous libérer de la souffrance, en allant au-delà de notre «état d'être ordinaire». Ce n'était certes pas très agréable, mais je découvris toute la puissance que nous recelons. Ce n'est ni une question d'éducation, de prédis- position, d'environnement, d'intelligence ni même de condition personnelle. Tout le monde, quel qu'il soit, possède ce pouvoir de transformation, s'il s'en donne les moyens. Pour moi, il nes' agit plus de vagues théories lues dans un livre, mais d'une réalité vécue, concrète, qui me montrait que c'était réellement possible de se libérer de la souffrance. Naturellement, je n'ai pas toujours vécu mes expériences de cette manière, certaines ont été beaucoup plus faciles à traverser. Mais, grâce à celle-ci, je possédais une clé très importante dans ma quête du bonheur.

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N'attendez pas la tempête pour enraciner un arbre

Je restai quelques semaines chez mon ami à Béziers. Il me fit découvrir les environs. Un jour, il m'emmena dans un lieu retiré où coulait le Réal, une petite rivière au milieu d'énormes cailloux. J'ai tout de suite aimé cet endroit et j'en fis mon lieu de méditation. La nature exerçait toujours sur moi cette puissante attraction, elle demeure, encore aujourd'hui, «l'endroit» le plus inspirant pour méditer.

"La nature à l'extérieur inspire la nature qui est en nous. "

Sogyal Rinpoché

J'écoutais le chant de la nature, le vent dans les arbres, les oiseaux qui chantaient, la rivière qui murmurait. Je me laissais aller au rythme harmonieux de ce que certains appellent des «sons blancs». Je demeurais dans la paix. Je consacrais de longues heures à méditer ainsi, je voulais trouver réponse à mes questions et je savais qu'elles n'étaient pas à l'extérieur, ni dans mes pensées ou mes productions mentales. Je conservais cet état d'attention pendant que mon esprit s'installait dans la paix au-delà des nuages que sont tous ces «événements mentaux» que nous prenons à tort pour notre véritable nature.

Ce qu'est vraiment la méditation

Il existe beaucoup d'idées fausses sur la méditation. Beaucoup de gens la confondent avec le calme mental, qui peut ou non être une conséquence de la pratique. La paix qui se manifeste est

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au-delà de l'agitation du mental. Mais, pour y parvenir, il convient d'abord d'accepter cette agitation.

"C'est de là oü vous en êtes qu'il faut partir. "

Mâ Ananda Mayi

Tout est dans l'attitude, non dans la quête d'un calme qui ne durera de toute façon pas. La méditation est sans but, sans désir, sans attente, c'est un état de pure attention. Il n'y a rien à obtenir ou à convoiter. Tout nous est naturellement donné dès que nous sommes ouverts et confiants. Comme le dit si bien un grand maître tibétain, «c'est la nature qui traite les processus». Laissons faire notre médecin intérieur. La méditation n'est pas non plus la recherche d' un «état parti- culier de la conscience» comme certains auteurs le défendent. Ces états sont seulement la conséquence, ou non, de la pratique. Ils ne doivent pas être recherchés pour eux-mêmes au risque d'en faire un nouvel objet d'attachement. Dans la méditation, il convient de rester libre, libre de toute attente, de tout espoir. Elle est autolibératrice. On pourrait dire que la méditation est une manière de créer un environnement favorable pour permettre à notre véritable nature de se dé-voiler (ôter le voile). Elle demande patience, confiance, persévérance et courage. Patience, car dans la nature rien ne se hâte, tout se fait en son temps, sans précipitation, quand les causes et conditions sont proptces.

"Est-ce que la nature se hâte à faire pousser un arbre? Non, mais elle est sûre de son affaire. "

Bhagwan Shree Rajneesh

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«Plus vous êtes patient, plus cela va vite», se plaisait à nous répéter un lama tibétain. «La patience, ça dure une minute», ajoutait-il en riant. Confiance, car la nature sait ce qu'elle doit faire, où elle doit aller, comment s'y prendre. La nature trouve toujours son chemin. Si nous voulons connaître la sérénité et le bonheur, nous devons pouvoir faire confiance à « cet esprit de sagesse en nous». Plus vous devenez méditatif, plus vous faites confiance, plus vous vivez conformément à votre vraie nature et non plus sous la tyrannie d'un ego qui vous fait croire qu'il vous faut toujours plus pour être heureux. Personnellement, lorsque j'enseigne dans un séminaire ou une retraite, je ne me demande jamais ce que je vais dire ou faire. Cela appartient à ma nature. Je ne décide rien, je ne prévois rien, j'agis en fonction de ce qui est, non de ce que je pense devoir faire.

«L'état méditatif» nous donne cette capacité à être profondément intégré à la réalité. Beaucoup de gens parlent de 1' instant présent sans réellement comprendre ce que c' est. Lorsque je les écoute ou les regarde faire, je vois que ce ne sont que des mots empruntés dans un livre. Rien de tout cela n'est le «fameux instant présent ». L'esprit ne dit jamais qu'il est dans le présent, il «est» présent,

il est présence, en parler, c'est montrer qu ' on ne

l'est pas.

"On raconte ce qu'on rate. "

Jacques Brel

La méditation guide nos actes, de «l'inaction s'élève 1' action juste», tout comme «les questions viennent du bruit et les réponses du silence».

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La persévérance nous permet de «maintenir le cap» et de ne jamais abandonner. Dans quelque domaine que ce soit, tous ceux qui ont réussi ont persévéré jusqu'à réussir. Si avec votre compagnon ou votre compagne vous abandonnez à la moindre difficulté, vous ne découvrirez jamais le trésor magni- fique que recèle votre relation. Je ne dis pas cela si vous avez réellement tout essayé, que vous êtes parvenu à l'évidence qu'il fallait arrêter pour que ça ne devienne pas destructeur. Mais si vous laissez la peur et le doute décider pour vous, vous manquerez le plus beau de ce que vous avez à vivre.

"Nos peurs sont les gardiens de nos plus grands trésors. "

Rainer Maria Rilke

Ce qui est vrai dans une relation est vrai dans toute entreprise, y compris la méditation. Si votre méditation est comme la pratique de la course à pied que certains ne font que le dimanche ou lorsqu'ils en ont le temps, ce n'est tout au plus qu'un banal entracte dans votre semaine de travail. Autant faire une sieste. La pratique régulière est indispensable si nous voulons nous ancrer profondément dans la réalité et acquérir cet état d'esprit qui nous permettra de faire de chacune de nos expériences une chance de réalisation. Elle nécessite du courage parce que, comme je l'ai dit plus haut, elle est autolibératrice. Elle nous permet de mettre de la lumière sur nos zones d'ombre. Rappelons que la méditation a pour objectif d'éveiller notre attention et donc d'accéder à la «vue». C'est pourquoi, lorsque nous méditons, nous ne voyons pas systé- matiquement, du point de vue de notre esprit ordinaire, que des pensées positives, mais tout ce que recèle notre esprit.

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Ce que nous considérons comme négatif s'élèvera aussi, mais

ce qui fera toute la différence c'est notre attitude, notre façon de regarder et d'accueillir cette négativité qui ne fait rien d'autre que révéler nos propres blessures. La méditation vous aidera à les «guérir». Plus vous êtes capables de les accueillir avec bienveillance, plus vous vous en libérerez rapidement. Il n'y a fondamentalement ni bien, ni mal, ni négatif, ni positif. C'est seulement votre façon d'être qui peut tout changer et vous seul avez ce pouvoir. La méditation n'a pas pour but de nous faire vivre un état «d'exaltation mystique». Il est possible que certains phénomènes se produisent par le biais de la pratique, mais il convient de garder

à l'esprit que tout cela est impermanent. La méditation doit surtout

nous aider à nous enraciner profondément dans la réalité, et ainsi,

à ne plus être le jeu de nos émotions (je reviendrai très en détail sur ce point plus loin).

"Lhonnêteté envers soi-même estsans aucun doute la chose la plus difficile à réaliser sur le chemin de l'accomplissement de soi. "

Dhiravamsa

Je passais ainsi des jours entiers à méditer, je voulais vérifier tout ce qu'on disait à propos du mental, de la spiritualité, de la méditation. Je ne voulais plus me contenter des réponses obtenues dans tous ces livres sur le sujet, je voulais voir par moi-même et comprendre comment me libérer de tous ces «obscurcissements mentaux».

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"Ne vous contentez jamais de me croire, vous devez remettre en question mes propres enseignements et vérifier par vous-mêmes. "

Bouddha

J'entends et je lis tellement de choses impossibles à vérifier. Souvent ce ne sont que des élucubrations philosophiques qui n'engagent que leurs auteurs. Il est tellement facile de tirer des conclusions ou de faire des suppositions. Les gens sont avides d'explications et vont rarement voir par eux-mêmes. Ils se contentent de croire ce qu'on leur dit sans se soucier si cela correspond à une quelconque réalité. Certains finissent par se persuader que ce qu'ils pensent est la réalité, et de très nombreux auteurs n'échappent pas à la règle. On voit ainsi des systèmes se construire, auxquels les gens se contentent d'adhérer. Nous préférons croire parce que «voir» remet inévitablement toutes nos croyances en question.

"Seuls les crustacés et les imbéciles adhèrent. "

Prajnanpad

Plus je méditais et plus je pouvais voir comment le mental fonctionnait. Le dalaï-lama a dit que la méditation est un processus de familiarisation. Je me familiarisais en effet avec toutes ces instances physiques et psychiques. Je découvrais comment notre propre mental élabore en permanence des pensées, provoque des émotions, comment dans mon état habituel j'avais tendance à les suivre. Je voyais toutes sortes de manifestations dont je ne soupçonnais même pas l'existence. En passant du temps avec nous-mêmes, nous apprenons réellement à nous connaître, à condition de rester exempt de

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jugement ou d'interprétation, de ne tirer aucune conclusion sur ce que nous vivons. Alors nous pouvons voir que nous sommes un immense champ de possibilités. Nous sommes si grands, si riches, si extraordinaires par nature. Car nous ne sommes pas qu'une vague à la surface de l'océan, mais l'océan lui-même. Alors, comment ne pas avoir confiance?

Con1ment trouver du temps pour pratiquer

Seulement, si nous voulons nous donner une chance de le réaliser, il est indispensable de consacrer un minimum de temps à la pratique. Comment en effet connaître quelqu'un sans passer du temps avec lui. Nous sommes de véritables étrangers pour nous-mêmes. Comment donc réaliser pleinement ce que nous sommes sans nous donner un minimum de temps pour cela ? Une formule qui revient souvent: «Mais je n'ai pas de temps pour ça, je suis tellement occupé. » Quel est donc le but dans notre vie? Que voulons-nous exactement? Voulons-nous juste survivre? Répondre aux impératifs de notre quotidien? Passer notre existence à ne traiter que des urgences et s'affaler le soir dans le canapé devant la télévision à siroter une bière? À courir sans cesse sans prendre le temps de goûter à la vie? Notre but à travers tout ce que nous entreprenons n'est-il pas de connaître une existence heureuse? En établissant une relation avec notre compagne ou notre compagnon, n'attendons-nous pas de trouver le bonheur? En suivant des études ou des formations, ne cherchons-nous pas à créer une existence dans laquelle nous nous sentirons accomplis et heureux?

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Avec nos enfants, nos proches, ne souhaitons-nous pas une vie de partage qui nous apporte de la joie, du plaisir, du bonheur? En gagnant plus d'argent, que cherchons-nous finalement? La sérénité, la paix, la reconnaissance peut-être, autrement dit le bonheur? Mais est-ce que tout cela peut nous apporter le bonheur si nous ne sommes pas en paix avec nous-mêmes? Nous consacrons considérablement de temps et d'énergie à des occupations qui nous en font perdre beaucoup, qui nous éloignent de nous-mêmes et de la véritable source de notre bonheur. Alors, la vraie question est: que voulons-nous exactement? Allons-nous passer notre temps à chercher des excuses pour ne pas faire ce que nous avons à faire pour connaître un vrai bonheur durable, qui fait fi des conditions extérieures? N'est-ce pas le but fondamental de notre vie ? Il suffirait pour cela de passer un peu moins de temps devant la télévision, de se perdre moins dans des bavardages sans fin et stériles pour trouver suffisamment de temps et ainsi avoir la chance de voir notre existence changer dans le sens d'un plus grand bonheur. Seulement, je crois que la plupart des gens ont très peur du changement, tellement habitués qu'ils sont à courir après des chimères qu'ils ne peuvent concevoir qu'il en soit autrement. La peur de réaliser qu'ils se sont trompés de route et que la voie qu'ils ont toujours suivie jusque-là ne les menait que dans une impasse. Cette question peut être certes douloureuse, mais elle marque le point de départ d'un vrai changement. Et, contrairement à 1' idée qu'on pourrait s'en faire, la méditation, non seulement nous fait gagner beaucoup de temps, mais nous rend particulièrement efficace. Le stress du quotidien nous empêche d'agir correctement. Combien de fois n'avez-vous pas dû tout recommencer à cause d'une erreur d'appréciation ou parce que vous avez agi dans la précipitation?

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Un esprit en paix ordonne beaucoup mieux ses pensées, synthétise bien plus rapidement, va plus vite à l'essentiel, voit mieux ce qu'il convient de faire, ou pas. L'intuition et la créativité fonctionnent à plein régime. C'est donc un gain de temps à tous les niveaux. L'esprit d'un méditant est moins encombré par les pensées, cela lui permet de faire plus facilement la part des choses et d'agir de manière plus appropriée. De même qu'un corps entraîné est plus souple, plus longtemps, un esprit entraîné au changement s'adapte plus rapidement aux circonstances. Nous avons donc tout à gagner dans notre vie de tous les jours à pratiquer la méditation.

Comment l'esprit se transforme

La méditation est une activité réellement magique. Plus notre attention s'éveille, plus nous assistons directement à notre propre transformation. En méditant ainsi des jours entiers, je pouvais réellement percevoir des changements s'opérer dans ma façon d'être. J'avais le sentiment de me «nettoyer», je me sentais plus libre. Le reste du temps, je vivais comme tout le monde. J'allais faire mes courses, je lisais, préparais à manger. Je participais de temps en temps aux activités de mon ami, et m'occupais aussi des tâches ménagères. La pratique de la méditation rendait mon quotidien plus agréable. J'accomplissais mes tâches avec un esprit vraiment très différent. Comme j'avais du temps pour moi, il n'était pas rare que je passe plusieurs heures en méditation. Il m'est arrivé parfois d'y demeurer six à huit heures d'affilée. Grâce à cette pratique assidue, j'ai pu revivre plusieurs fois le même état que sur la plage, sur un temps plus court.

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Parfois je recourais à des <<:pratiques annexes», mais ma pratique fondamentale reposait sur l'attention pure U'en repar- lerai plus loin). Je voyais des pans entiers de souffrances se détacher de moi, comme les feuilles d'un arbre au printemps.

"Les choses nous quittent"

Marie-Madeleine Davy

J'en ressentais un profond sentiment de soulagement et de liberté. Je percevais même mon agression toute récente avec un total détachement. J'en étais presque amusé, me demandant ce qui leur avait pris. Lorsque l'on agresse quelqu'un, nous lui montrons bien involontairement combien nous souffrons, mais nous ne réalisons pas aussi que nous participons à nous entretenir dans la souffrance au lieu de nous en libérer en causant tout une chaîne de tourments. Après plusieurs semaines de pratique, je décidai de quitter Béziers pour me rendre à Montpellier. Je me sentais l'âme nomade. Je passais plusieurs mois dans l'Hérault avant de continuer vers Cannes, puis Nice. Dans chacune de ces villes, je me consa- crais entièrement à la méditation. Cette même soif de réalisation m'habitait. Je vivais des moments de bonheur réellement intenses. Les changements s'opéraient plus vite qu'aucune autre méthode ou psychothérapie ne l'aurait permis. Je réalisais combien notre pouvoir de transformation est immense si l'on s'en donne les moyens. Notre esprit est extraor- dinairement malléable. C'est un espoir immense pour chaque être humain, qui démontre que ce que nous vivons n'est pas une fatalité et peut être réellement transformé. Naturellement, cela nécessite parfois de la patience. Certaines «mémoires» possèdent des ramifi- cations très profondes et ce n'est qu'au terme d'une longue pratique

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que nous parvenons enfin à les déraciner et à nous en libérer. Il m'a fallu parfois des années avant de voir certaines tendances dispa- raître complètement. Cela peut sembler décourageant, mais il faut comprendre que, sans une telle démarche, nous continuons à les faire exister malgré nous. Sans même nous en rendre compte, nous nourrissons ces habitudes mentales et leur donnons ainsi matière à demeurer au sein de notre esprit. Dans 1' absolu, cela ne demande pas de temps. En une fraction de seconde, nous pouvons nous en libérer, aussi rapidement que la lumière chasse l'obscurité lorsque nous appuyons sur l'inter- rupteur. La difficulté réside dans le fait de reconnaître la souffrance et d'en identifier clairement la racine. En éveillant notre attention, la méditation nous aide à repérer tous ces «facteurs mentaux» indésirables, nous pouvons ainsi leur ôter tout pouvoir sur notre vie. Ils finissent alors par s'éteindre. Dans notre «inconscience», ces tendances ou habitudes mentales s'autoentretiennent par la force même de l'habitude. Plus nous nous plaignons, par exemple, plus nous faisons exister cet état d'être. Dès que nous avons conscience de cet état de fait, il devient plus facile d'y remédier. En éveillant notre attention par la force de la méditation, nous nous donnons la possibilité de percevoir en nous-mêmes cette tendance, de réaliser ainsi à quel point elle est invalidante et source de souffrance, c'est la première noble vérité de Bouddha (voir page 239). Cette conscience accrue de ces tendances et de leurs effets sur nos vies nous donnera alors de bonnes raisons d'y renoncer, laissant ainsi la place à un mode de fonctionnement plus constructif. À condition de ne pas confondre, comme le font la plupart des gens, les conséquences de nos modes de fonction- nement et le fonctionnement lui-même. Sans la «vue», il est impossible de se libérer de ces processus mentaux.

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Il n'existe pas de «truc» pour parvenir à un tel résultat. Seule une conscience claire de la réalité des phénomènes peut nous libérer vraiment. De la même manière que la lumière nous libère instantanément des pièges qui se trouvent sur notre chemin, une conscience éclairée nous libère des obstacles sur le chemin de notre accomplissement. Aujourd'hui fleurissent de nombreuses méthodes, de nombreux «trucs» pour se libérer. Mais aucun de ces «trucs» ne peut vraiment libérer une habitude mentale surtout si elle est profon- dément enracinée dans la conscience. Il est impossible de faire cesser une tendance si nous n'en avons pas clairement conscience. C'est uniquement par une attitude consciente que nous pouvons y parvenir. Tous les autres systèmes ne sont qu'un baume destiné à endormir la douleur qui, dès que les conditions lui sont favorables, réapparaît, parce que la loi de cause à effet est patente. Mais c'est une propension chez l'être humain de vouloir faire l'impasse sur les étapes indispensables à sa réalisation. C'est pourquoi nous sommes si facilement enclins à recourir à ce genre de démarche. Combien de personnes rn' ont dit, en se mettant à la pratique assidue de la méditation, s'être retrouvées aux prises avec des réactions mentales dont elles pensaient s'être débarrassées par un «travail sur elles-mêmes». Mais force est de constater qu'elles étaient toujours là, simplement endormies, ce prétendu travail n'avait pas rempli son office. Si ces tendances avaient été complè- tement éradiquées, elles ne seraient jamais réapparues. Moi-même, j'ai eu recours à certaines de ces pratiques. Elles produisent un effet évident, mais qui ne dure jamais et ne creuse jamais la question. Tant que nous n'allons pas à la racine, rien n'y fait. Tant que nous ne voyons pas clairement comment nous créons une difficulté, il est impossible de nous en défaire vraiment. Aucun «truc» digne de ce nom ne la fera disparaître vraiment. Parfois, des années plus tard, le problème ressurgit.

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Un jeune moine accompagne son maÎtre au Potala, qui se rend à un entretien avec le da/at-lama.

est admiratif de cet ouvrage

superbe. Il se penche alors pour regarder la cour intérieure, mais pour cela il doit passer sa téte à travers des barreaux. Mais voilà, il ne parvient plus à retirer sa tête et se met à paniquer en hurlant qu'il ne veut pas mourir ici.

Le jeune moine

Le vieux manre rit de bon cœur et lui dit:" Dès que tu auras compris comment tu es parvenu à entrer ta tête, tu sauras comment l'en sortir. "

Tout est enseignement. Cette histoire nous explique en effet que, dès que nous avons compris comment nous créons tout ce qui nous arrive, nous comprenons aussi comment nous en libérer. Faut-il encore que nous ayons la patience d'apprendre et surtout de «regarder» en nous-mêmes.

Comment l'amour peut guérir une blessure profonde

Grâce à la méditation, je contemplais ma vie avec suffisamment

de distance pour ne plus être affecté par mes émotions négatives. Elles se manifestaient, mais ne parvenaient plus à m'emporter. Je découvrais une paix qui m'aidait à me reconstruire. Naturellement, je n'étais pas impliqué dans une vie où le stress est beaucoup plus présent, avec le travail, la famille, les enfants, ce qui facilitait

Je ne souhaitais d'ailleurs pas cette vie

grandement cette sérénité

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pour le moment, j'avais besoin de découvrir qui j'étais vraiment, de donner un sens à mon existence. La plupart d'entre nous font les choses dans l' autre sens. Nous courons après un compagnon ou une compagne, nous voulons un bon travail, gagner notre vie, faire des enfants parce que c'est l'idée que nous nous faisons du bonheur. Seulement, beaucoup de personnes, après avoir acquis tout cela, réalisent qu' elles ont peut-être oublié la question du bonheur. Elles se sentent enfermées dans une existence construite sur des motivations dont elles n'avaient pas vraiment conscience. Je repensais régulièrement à mon amie qui m'avait quitté. Cela me faisait encore mal comme n'importe quelle blessure physique qui n'est pas encore complètement cicatrisée. Certes, le temps nous aide à oublier, mais si nous ne prenons pas vraiment en compte cette blessure nous avons de très grandes chances tôt ou tard de revivre la même expérience. Notre histoire ne se trouve pas à l'extérieur, mais en nous-mêmes, dans nos schémas mentaux. Si nous ne les «modifions » pas, ils se répètent tels les programmes informatiques d'un ordinateur. La plupart des gens ont si peu conscience de ce qu'ils portent en eux qu ' ils ne comprennent pas d'où viennent leurs problèmes. Là demeure toute la difficulté parce qu'elle nécessite le courage de regarder en soi-même sans se juger ou interpréter, et qu ' elle apporte la lumière nécessaire pour dissoudre les ténèbres de 1' igno- rance qui favorisera la « dissolution » de cette souffrance.

«Votre vie n'est rien d'autre que l'expression manifestée de vos pensées, seulement vous avez si peu conscience de celles-ci que vous ne comprenez pas d'où vient ce qui vous arrive. "

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Lepouvoir que nous possédonstous

Je venais de lire un livre qui traitait de la méditation, de l'amour et de la compassion. Je retrouvais là ce que le Christ enseignait, un enseignement présent également dans le bouddhisme: « Aimer ceux qui nous ont fait du tort.» Cette démarche peut paraître difficile à appliquer lorsque les blessures que nous portons sont profondes et importantes. Nous pouvons nous trouver aux prises avec de violents sentiments négatifs. Il convient alors d'avoir davantage de compassion envers soi-même, pour cette personne souffrante que nous sommes. Mais j'avais suffisamment de recul, je me sentais en mesure d'accepter la situation, il était temps pour moi de guérir cette blessure pour de bon afin de retrouver la paix. Je me détendis profondément et, pour éveiller cet amour altruiste, je pensais à des personnes que j'aimais. Je créais ainsi un environnement mental positif dans lequel je pouvais «traiter» ma peine. Si nous avons de la difficulté à libérer ce sentiment d'amour, nous pouvons simplement penser à un petit enfant, à son innocence, à sa joie de vivre spontanée, à sa vulnérabilité aussi. De cette manière, nous pouvons plus aisément ressentir cet univers d'amour. Cet amour est déjà en chacun de nous, il ne demande qu'à se libérer et à emplir notre esprit pour nous redonner la paix, la joie et le bien-être.

de se détendre

mentalement afin d'éviter toute interférence de notre « esprit ordinaire». Il s'agit d'un exercice très simple, mais extraordinai-

rement efficace pour éveiller notre bienveillance et notre amour. Une fois baigné dans cette atmosphère d'amour, je pensais à mon amie qui m'avait quitté pour un homme marié. Je me sentais suffisamment détaché de toute émotion pour lui souhaiter tout le bonheur du monde, qu'elle puisse avoir une vie heureuse et épanouissante. Je ressentis une paix immense m'envahir, qui me confirma que ma blessure était en train de guérir. J'ai répété

Pour faciliter cette pratique, il convient d ' abord

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l'exercice plusieurs fois jusqu'à ce que toute ma négativité s'en aille. La lumière de 1' amour nous donne une autre vision de la relation, qui lui confère une dimension presque «magique». J'avais dorénavant plus de compréhension à son égard. Je réalisais que son comportement avait été dicté par sa propre souffrance, une souffrance que nous partagions et qui nous a amenés à nous rencontrer. J'étais en train de guérir la mienne tout en comprenant mieux la sienne. Avec la pratique, j'en arrivais réellement, du plus profond de mon âme, à lui souhaiter une existence heureuse et accomplie. Cela me remplissait de joie et de bonheur. Je prenais conscience combien l'amour altruiste peut être puissant, combien il est une profonde source de bonheur. Ce genre de pratique fut l'une de celles que j'ai le plus souvent utilisées tout au long de mon existence, car je réalisais que plus je souhaitais de bonheur à autrui, en m'incluant aussi, plus j'éprouvais de bonheur et de joie. L'amour engendre l'amour. Plus jamais je n'ai éprouvé le moindre ressentiment à l'égard de mon amie, au contraire, je ressentais une infinie tendresse pour elle. De même que nous pouvons exercer notre cerveau à toutes sortes d'activités, nous pouvons également l'entraîner à ressentir et à éprouver de l'amour. Tout le monde peut s'y exercer.

Comment devenir positif de manière authentique

Nous ne pouvons réaliser un tel exercice que lorsque nous avons complètement accepté les sentiments négatifs liés à la situation. Tant que nous nous voilons la face, nous ne permettons pas à la

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lumière qu'elle nous pénètre. De fait, nous nous privons de son

énergie bienfaisante. Si nous nous forçons à aimer alors que nous sommes pleins de colère et de ressentiment, cela ne fait qu'aggraver la situation. Il est indispensable de reconnaître d'abord notre souffrance. La nier est vain et ne fait que nous entretenir plus longtemps dans cette souffrance. C'est en acceptant sans complaisance cette souffrance que nous pouvons réellement entamer un processus de guérison. De même qu'on laisse un enfant exprimer ce qu'il ressent pour qu'il puisse accéder à une vision plus claire, à une compréhension plus juste de la situation, nous devons d'abord accueillir ce que nous ressentons pour voir au-delà de cette appréciation subjective. Ce n'est pas en imposant à notre esprit cette «nouvelle option» qu' il parvient à se libérer et à trouver la paix. Les défenseurs de la pensée positive et de la pratique de la gratitude omettent ce point très important qui empêche la plupart des pratiquants de progresser sur le chemin de l'accomplissement.

Cela équivaut à fermer une plaie sans 1' avoir

nous pratiquons de cette manière, plus nous apprenons à être à 1' aise avec le négatif. Cette démarche est bien plus opérante que

la seule pensée positive, car ainsi «nous devenons positifs dans le négatif».

soignée avant. Plus

Si nous avons manqué d'amour

Lors d'un stage, une jeune femme, en m'entendant parler d'amour altruiste et de ses bienfaits, me fit une remarque:

« Oui, mais si nous n'avons pas reçu d'amour dans notre enfance, comment en donner aux autres, comment souhaiter aux autres d'être heureux si nous ne le sommes pas nous-mêmes ?»

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Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Cette personne ne réalisait pas que c'est cette manière même de penser qui la pénalisait et lui interdisait de connaître vraiment le bonheur. Nous verrons plus loin comment très subtilement, en souhaitant du bonheur à autrui, sans nous négliger nous-mêmes, nous pouvons rapidement entrer dans un cercle vertueux qui nous apporte toujours plus de bonheur. J'expliquai à cette jeune femme que c'était justement une excel- lente raison pour développer sa capacité d'aimer. Elle ne réalisait pas qu'en regardant les choses sous cet angle elle s'interdisait elle-même de recevoir de l'amour des autres. Nous attendons d'autrui qu'ils nous aiment et nous recon- naissent, mais si nous ne nous aimons pas nous-mêmes, comment pourraient-ils nous donner cet amour? Inconsciemment, nous leur envoyons l'information que nous ne pouvons pas recevoir cet amour. <de ne suis pas digne d'être aimé», tel est le message qu'ils reçoivent de nous. Même si nous acceptons cet amour, tôt ou tard nous allons «gâcher» cette relation pour ne plus recevoir et nous confirmer ainsi que nous ne méritons pas d'être aimé. Si nous pensons ne pas mériter 1' amour des autres, inconsciemment nous allons faire tout ce qu'il faut pour qu'il ne nous «parvienne pas ou plus». Les autres agissent conformément à la manière dont nous nous considérons nous-mêmes. N'allons-nous pas nous-mêmes plus volontiers vers les personnes «aimables», sans doute parce qu'« aimables» veut dire «qui peut être aimé». Plus nous nous aimons, plus nous acceptons et reconnaissons notre droit à être aimé, plus nous consentons à recevoir l'amour d'autrui.

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Le pouvoir que nous possédons tous

Nous ne pouvons nous fuir éternellement

Je vivais sans contrainte, j'allais là où la vie me menait sans trop me poser de questions. Je ne me doutais pas de ce que j'allais vivre plus tard. Souvent, 1' existence rn' a montré que nous ne pouvons fuir éternellement, et tout ce que je venais de vivre en était la preuve. Je réalisais que toute cette existence de difficultés, d'agres- sions, de souffrances ne venait pas de l'extérieur. Je n'étais pas une victime, tout cela n'était finalement que la projection de mon propre esprit. Les autres ne sont au fond qu'un miroir de ce que nous portons en nous, même et surtout si nous ne voulons pas le reconnaître et nous l'avouer. Nous sommes très habiles dans l'art du camouflage, dans 1' art de nous cacher ce que nous portons en nous. Mais plus nous essayons de nous fuir, plus ce que nous nous efforçons de nous cacher se traduit dans les faits. Grâce à la pratique, je prenais conscience à quel point toutes les agressions dont j'avais été victime, toute cette vie de misère qui avait été la mienne n'étaient pas le fruit du hasard, de la malchance, pas plus que de mon éducation comme certains se plaisent à le dire, mais de ma manière d'apprécier la réalité. J'étais un révolté en puissance, plein de colère même si je ne montrais rien. Mais, nous le savons tous, les apparences sont toujours trompeuses. Certains paraissent très gentils et sont pourtant pleins de colère, d'autres peuvent paraître peu avenants et pourtant remplis de générosité. Ce que nous voyons reflète rarement la réalité. La surface de l'eau peut paraître belle et claire et cacher une eau insalubre et empoisonnée.

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

Ma propre colère se trouvait en face de moi, chez mes agres- seurs, et comme je ne la voyais pas en moi la vie s'évertuait àme la montrer à travers l'autre. Il était ma part d'ombre, en me montrant sa souffrance il me montrait la mienne. Je sais qu'aux yeux de la plupart des gens cela est difficile à accepter surtout lorsque l'on a été violemment agressé. Pourtant, en faisant réellement la paix avec moi-même, les circonstances extérieures changèrent. Ma vie se transforma, et dès lors je ne me suis plus jamais fait agresser. Je commençais à découvrir le respect et 1' amour de moi-même. Être honnête avec soi-même demande parfois beaucoup de courage, c'est indispensable si nous voulons enfin vivre une existence pleinement accomplie et heureuse. Aujourd'hui, les difficultés que nous connaissons dans le monde reflètent simplement nos propres conflits internes. Notre perception de la réalité se projette à l'extérieur tel un film sur un écran. La paix n'est pas et ne sera jamais obtenue par l'agression. La colère ne peut être le remède à la colère, nous ne pouvons éteindre un incendie avec un lance-flammes. Ce n'est que lorsque nous nous sommes totalement et inconditionnellement acceptés, lorsque nous avons fait la paix avec nous-mêmes, que nous voyons la paix se manifester à 1' extérieur. Ce qui se produit dans nos vies est simplement un indicateur, une information qui, si nous 1' acceptons, peut nous donner la chance de transformer notre existence de manière authentique.

"Lorsque tout estaccepté, tout est transcendé. "

Bhagwan Shree Rajneesh

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Le pouvoir que nous possédons tous

Une paix bien relative

Le dalaï-lama expliquait dans un enseignement auquel je parti- cipais que, «tant que nous ne nous sommes pas confrontés à la réalité, notre paix reste très relative». Tant que les circonstances se prêtent à nos désirs, tout va bien et nous en ressentons une certaine paix, mais dès lors que les conditions ne vont plus dans le sens de nos attentes, voire qu'elles deviennent adverses, nous réalisons à quel point cette sérénité est précaire. La vie que je menais me tenait à 1' égard des tracas du quotidien et je savais que cette situation n'allait pas durer, que j'allais devoir faire quelque chose afin de gagner ma vie pour me nourrir et avoir un toit sur la tête. Je me contentais de bricoler, je vivais au jour le jour. J'allais alors me rendre compte que la sérénité que j'avais gagnée restait bien fragile. Être en paix lorsque les circonstances s'y prêtent est bien aisé. «On reconnaît un bon marin, non pas pendant les périodes de beau temps, mais au moment de la tempête. » Lorsque nous nous heurtons à des conditions adverses, nous pouvons mesurer le niveau de réalisation que nous avons atteint. Les circonstances extérieures mettent inévitablement en lumière ce que nous nous cachons. On peut dire que le rapport que nous avons avec les autres et 1' extérieur en général reflète le rapport que nous avons avec nous-mêmes. Mais comme je l'ai déjà dit plus haut, nous sommes très habiles dans le jeu du camouflage. Il est tellement plus aisé d'endosser le rôle de victime que de regarder comment nous en sommes arrivés à cette situation. Quelle piètre image avons-nous de nous pour nous punir ainsi? Quel manque d'amour nous pousse à ne pas nous accorder une existence plus heureuse?

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

Le bourreau n'arrive pas par hasard dans notre existence, d'une certaine façon il est là pour nous signifier combien nous manquons d'estime et de respect pour nous-mêmes, mais nous attendons d'autrui de nous respecter. Il suffit de voir aujourd'hui comment nous traitons la nature, qui est fondamentalement notre propre nature, pour comprendre notre manque de respect envers ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes.

" On juge un pays à la façon dont il traite ses animaux. "

Gandhi

Nos difficultés relationnelles avec le sexe opposé témoignent également du rapport qui existe entre nos deux instances masculine et féminine. Naturellement, tout cela peut être très inconscient. Il n'en demeure pas moins que si nous avons tant de difficultés avec l'autre c'est que nous ne sommes toujours pas parvenus à être en paix avec nous-mêmes.

Une rencontre étonnante

Je venais d'arriver à Nice avec mon sac à dos et mes quelques affaires. L'auberge de jeunesse était pleine, je n'avais nul endroit où aller. Je décidai alors de me rendre à la plage. J'avais beaucoup marché dans la ville, je me sentais très fatigué. Je gagnais ma vie en faisant des petits boulots à droite et à gauche. J'allais parfois sur les marchés, je pouvais ainsi récolter de quoi me nourrir et parfois me loger. Ce soir-là, la vie avait décidé que je dormirais sur cette plage. Heureusement, c'était le début de l'été. À cette époque, il n'était pas encore interdit d'y dormir, même si ce n'était pas sans quelques risques.

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Le pouvoir que nous possédons tous

Je profitais donc du confort de la plage de galets qui me massaient le dos ou me rentraient dans les côtes quand je me mettais sur le côté. Toutefois, l'avantage d'une plage de cailloux,

c'est qu'on est vite alerté lorsque quelqu'un s'approche

vous dormez d'un sommeil de plomb, que vous avez bu ou que vous avez l'imprudence de vous boucher les oreilles. C'est sans aucun doute ce qui a valu à deux Anglaises qui dormaient non loin de là de se retrouver en sous-vêtements dans leur sac de couchage sans rien d'autre pour se vêtir au petit matin. La rue rn' avait appris à être très vigilant. Lorsque j'étais contraint de dormir dehors, j'attachais toujours mon sac à dos à mon bras avec une cordelette et je rn'en servais d'oreiller. Il était encore tôt. Je pliais bagage pour me trouver à manger avant de revenir un moment sur la plage. J'avais décidé de repartir plus tard vers Menton. Les vacanciers commençaient à affluer vers la plage, les parasols décoraient progressivement cette vaste étendue de galets qui réson- naient sous les tongs. Le soleil restait encore très supportable et une légère brise venait me caresser le visage. Juste à côté de moi, un homme au fort accent américain, très alcoolisé, essayait d'engager la conversation avec les personnes qui se trouvaient autour de lui. La gêne était très palpable, aucun ne voulait parler avec lui, son état faisait peur. Comme tout le monde l'évitait, il se tourna vers moi. Je ne savais comment me comporter avec lui. Toutefois, sans le connaître et sans comprendre vraiment pourquoi, j'avais de la sympathie pour lui. Mon anglais était très rudimentaire, mais je compris assez aisément qu'il était califomien et qu'il était venu en France sur un coup de tête à la suite d'une séparation. Il était visiblement désespéré à tel point qu'il se mit à pleurer dans mes bras. Je ne me sentais pas particulièrement à l'aise au milieu de cette foule qui nous regardait du coin de l'œil. Dans sa peine, il ne cessa

sauf si

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de me répéter que j'étais un «good boy », que moi au moins je savais écouter. Je faisais de mon mieux, même si je ne comprenais pas tout. Au cours de la conversation, il me proposa plusieurs fois de venir avec lui en Californie, je ne pris pas cette proposition au sérieux, et pourtant. Je restai un moment en sa compagnie, essayant péniblement de discuter avec lui. Lui me disait que mon anglais et mon accent étaient« very good». Moi je savais très bien que c'était loin d'être le cas. Mais, on ne sait pourquoi, une amitié s'installa entre nous très spontanément. Il commença à se calmer, et, encore sous l'emprise de l'alcool, me proposa de m'emmener à son hôtel pour prendre un repas. Je lui répondis que ce n'était pas du tout nécessaire, mais il insista. Nous marchâmes quelques minutes seulement avant de découvrir qu'il était descendu dans un des palaces de la promenade des Anglais. Je me suis d'abord demandé si ce n'était pas l'effet de l'alcool qui l'avait amené vers ce somptueux hôtel, mais l'air décidé et sûr de lui avec lequel il y entra sembla me contredire. Pourtant, je ne pouvais m'empêcher de penser qu'avec mon air de «baba cool» et lui avec sa marche encore titubante nous étions pratiquement sûrs de nous faire refouler à l'entrée. D'ailleurs, à peine avais-je monté les premières marches que deux molosses en smoking me foncèrent dessus tels deux oiseaux de proie sur une souris. Mais mon ami américain, dont je n'avais pas bien noté le prénom, s'interposa pour faire savoir que j'étais avec lui. Les deux hommes s'écartèrent comme par magie pour m'ouvrir le passage. Je n'en revenais pas. Ils me laissèrent donc passer, mais non sans prendre le temps de me scruter de la tête aux pieds d'un regard qui en disait long. Tout n'était que luxe et nul doute qu'au milieu de ce décor fastueux j'avais l'air d'une tache au milieu d'un parquet magni- fiquement ciré.

no

Le pouvoir que nous possédons tous

Je ne me souviens plus très bien des détails de la décoration, mais ce dont je me souviens c'est le curieux sentiment qui m'habitait alors. J'avais l'impression de me trouver dans un rêve. Ce devait être sûrement une farce de la «caméra cachée» ou je ne sais quelle autre émission avide de s'amuser d'autrui pour vendre de la pellicule. L'accueil que réserva le personnel de l'hôtel à mon nouvel ami me laissa penser qu'il devait être quelqu'un de particulièrement privilégié, ce qui rendait la situation encore plus cocasse. Nous montâmes dans sa chambre, je devrais plutôt dire «son appartement», une authentique suite royale. Qui donc était cet homme venu s'échouer sur une plage où visiblement il n'avait rien à y faire? Je n'étais même jamais entré dans un appartement aussi grand de ma vie. Il y avait quelque chose d'étrange dans ce qui était en train de m'arriver. Nous nous sommes assis sur un canapé, il continua de me parler de lui. Il m'expliqua qu'il possédait un ranch en Californie et plusieurs grandes sociétés d'import/export. C'était donc un homme d'affaires averti et connu dans le milieu. Mais, malgré tout son argent, cet entrepreneur multimillion- naire ne parvenait pas à trouver la paix. Il me raconta qu'un soir, en rentrant chez lui, il découvrit que sa femme était partie en lui laissant un mot très court lui expliquant que tout était terminé entre eux. Il était anéanti, ne parvenait pas à croire que cela soit possible. Ill' aimait visiblement plus que tout. Bien que plus jeune que lui de 15 ans, et alors que je venais tout juste de guérir de ma rupture, je lui expliquais qu'il devait accepter sa souffrance, qu'il fallait arrêter de se battre contre ça.

Malgré les effets de 1' alcool, il était touché

par mes remarques.

Je lui racontai ma propre histoire et comment j'avais retrouvé la paix. Les larmes coulaient de ses yeux et il me répéta que j'étais

un «very good boy».

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

Je réalisai alors que tout 1' argent du monde, malgré ses indéniables avantages, ne peut nous apporter un vrai bonheur durable. Nous restons, malgré tout, vulnérables aux circonstances adverses, surtout dans le domaine affectif. La paix ne s'achète pas. Il s'était réellement pris de sympathie pour moi et me proposa à nouveau de venir avec lui en Californie. J'aurais une bonne place dans une de ses sociétés, de l'argent, du J'étais très touché par son offre, mais je réalisai juste en 1' entendant que ce n'était pas ma place. Cet homme possédait déjà tout ça, mais n'avait pourtant pas trouvé la paix. Je déclinai son offre malgré son insistance. Il était très sérieux et ne comprenait pas que je refuse une telle opportunité. Il me donna sa carte au cas où. Nous prîmes un repas et je repartis.

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Notre existence ne change que si nous permettons à notre esprit de se transformer

Comment rendre la vie toujours plus enrichissante

N ous ne pouvons contraindre notre esprit à changer. Ce processus s'opère graduellement, à force de réflexions,

de méditations et de pratiques diverses. Il convient à cet égard de garder un esprit aussi ouvert que possible pour ne pas s'enfermer dans des manières de faire ou de penser qui créeront elles aussi des limites, nous privant de toutes les richesses que peut nous apporter 1' existence. Le bonheur est un état d'esprii, non une façon de penser particulière. Lorsque j'ai commencé à fréquenter des sages de tous horizons, j'ai découvert à quel point ils étaient tous très

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

pragmatiques et surtout très simples. Ils savent habilement s'adapter aux circonstances et ne s'imposent aucune façon d'être. Tout comme un marin sait qu'il ne peut imposer sa volonté à la

force du vent pour progresser et qu'il doit s'adapter aux éléments, nous ne pouvons contraindre les circonstances à se prêter à nos désirs. Il est vain de forcer une plante à pousser plus vite. En

faire en sorte de 1' aider dans sa croissance

en lui apportant tout ce dont elle a besoin pour se développer, y compris notre attention. Une personne accomplie ne cherche pas à dominer les éléments, elle en tire bénéfice pour progresser. C'est réellement une question d'attitude, de positionnement et non de technique ou de méthode. La méthode est là pour nous transmettre un savoir- faire, ainsi 1' apprentissage de la natation. Une fois le savoir-faire acquis, la méthode est abandonnée pour laisser place à des gestes plus libres. Aujourd'hui, beaucoup de gens s'évertuent à trouver des moyens plus rapides d'atteindre le bien-être ou la réalisation, espérant ainsi s'exempter des inévitables étapes sur le chemin de la réalisation de soi. Des moyens technologiques apparaissent de plus en plus pour, disent leurs auteurs, modifier nos fréquences vibratoires. Cela peut certes produire un effet, mais aucun son ni aucune lumière ne peut nous donner la vue et la connaissance qui l'accompagne. Cela sous-entendrait que notre bonheur est un phénomène purement mécanique! Pas plus qu'une croyance ne peut nous donner la liberté, aucun moyen technique ne peut nous apporter le bonheur. J'accédais à tout ce qui me permettait de progresser en conservant un esprit aussi ouvert que possible, sans idées préconçues ni a priori. Je n'adhérais à aucun système en particulier, mais je ne rejetais rien non plus. J'ai pu ainsi tester de nombreuses approches et acquérir davantage de discernement. Parfois, je me suis fourvoyé

revanche, nous pouvons

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Notre existence ne change

dans des démarches aussi vaines qu'inutiles, mais comme disait un sage indien :

"Tl faut parfois allerdans des impasses pour découvrir qu'elles ne mènent nulle part"

L'état d'esprit du pratiquant est réellement fondamental. Demeurer autant que possible sans adhésion ni rejet, sans notion de bien et de mal, permet de faire de chaque situation autant d'occa- sions d'élargir son champ de conscience. Beaucoup de personnes sont, avec la spiritualité, dans un «esprit de consommateur» et confondent, comme disait Arnaud Desjardins,« accumuler et progresser». Il n'est pas néces- saire de suivre beaucoup de démarches pour progresser rapidement, surtout si nous ne les approfondissons pas. Ce qui compte, c'est que la démarche que nous suivons nous permette de nous sentir plus heureux et en paix.

"Gardez-vous de construire votre vie sur le Ut d'une rivière. "

Précepte zen

L'un des aspects qui demeure probablement le plus difficile pour le méditant est sans doute de conserver cet« esprit innocent» qui lui permet de faire de chaque expérience, même douloureuse, une chance de réalisation et par la suite de bonheur. Dans la pratique du zen, on parle d'ailleurs souvent de« l'esprit du débutant». Si nous sommes capables de maintenir notre esprit toujours ouvert, et surtout si l'on parvient à ne jamais se croire plus grand ou plus avancé qu'autrui, nous nous donnons sans cesse cette chance de toujours recevoir. Dans le fond, l'esprit est comme un parachute, il marche beaucoup mieux lorsqu'il est grand ouvert.

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

Lorsque je découvrais une nouvelle méthode, je m'efforçais de ne porter aucun jugement, je m'y mettais tout entier afin d'en tirer pleinement bénéfice, puis j'abandonnais ce qui ne me convenait pas ou que je trouvais inapproprié ou sans intérêt. Bien des gens procèdent à l'inverse. Ils critiquent sans même avoir essayé. Ils me font penser à ces enfants qui rejettent un mets sans même l'avoir goûté: «J'aime pas les carottes. » Nous avons parfois du mal à quitter ce qu'on connaît pour explorer de nouveaux espaces. Pema Chodron, dans son fameux petit livre Dire oui à La vie, l'exprimait de cette façon:« Vous ne vous essayez même pas à faire l'expérience du goût amer. » Vous rejetez l'expérience parce que vous restez au niveau de la forme et de la sensation. Pourquoi ne pas faire cette expérience? Pourquoi ne pas essayer et voir ce qui se produit alors? Un méditant a toujours l'esprit curieux, toujours prêt à découvrir et à apprendre. C'est très différent de l'avidité où l'on cherche davantage à combler un vide. Le méditant, à travers l'expérience en pleine conscience, sait qu'il se donne ainsi la possibilité de révéler ce qu'il est réellement. Nous croyons rester libres en rejetant ce qui, à première vue, ne nous plaît pas, passant ainsi à côté de nombreuses possibilités. L'inverse est d'ailleurs tout aussi vrai, adhérer aveuglément à un système ou à un dogme sans jamais le remettre en question nous prive aussi de nombreuses possibilités. Je n'aijamais voulu adhérer à un dogme, quel qu'il soit, ni à une philosophie en particulier et surtout, j'ai toujours évité les idées toutes faites. Beaucoup de gens semblent avoir un avis sur tout, et sur le sens de la vie elle-même. J'avoue que j'ai grand-peine à me faire une opinion. L'existence est bien trop vaste et infinie pour qu'on l'enferme dans un concept, aussi génial soit-il.

" Le sage n'a pas d'opinion, il essaie de comprendre. " Christmas Humphreys

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Cela faisait des mois que je me consacrais à la méditation dans diverses régions du sud de la France, jusqu'au jour où l'on me parla d'un stage sur les «ondes alpha». Je ne savais trop quoi en penser, mais j'avais envie d'aller voir. Tout ce qui touchait à l'esprit piquait ma curiosité, il fallait que je m'y rende pour voir. Je repris donc le chemin vers Paris, mais en train cette fois. C'était un petit groupe d'une vingtaine de personnes. Dès les premières heures du stage, je compris que je risquais fort de m'ennuyer. Cela relevait davantage de la méthode gadget que d'une vraie démarche d'accomplissement personnel. Le formateur se contentait de répéter ce qu'il avait appris sans réellement en comprendre le sens. Ses séances de relaxation ressemblaient davantage à une forme d'hypnose très inductive durant lesquelles il prenait volontairement une voix «envoûtante» qui avait pour effet de nous crisper plutôt que de nous détendre. Je serais probablement parti dès la pause si mon attention n'avait été attirée par une jeune femme aux allures presque« princières», trop sûre d'elle pour ne pas masquer un certain manque de confiance. Je n'écoutais plus le formateur depuis un moment, je n'avais d'yeux que pour cette jeune femme qui se tenait telle une cavalière sur son cheval. Je découvris plus tard, en effet, que cette toute jeune femme d'à peine 20 ans, descendante d'une riche famille de la région d'Alsace, possédait plusieurs chevaux. Nous fîmes un peu connaissance, admettant l'un et l'autre que, touchant à notre démarche, nous nous étions trompés d'adresse. Un mois plus tard, je me retrouvai à Strasbourg, où débuta une idylle amoureuse qui dura quatre ans. Elle vivait dans un duplex au dernier étage d'un immeuble prestigieux du centre de Strasbourg. Il appartenait à sa famille, en possession de nombreux biens un peu partout en France. Je commençai une vie bien différente de celle que je venais de mener dans le sud ou à Paris. Je m'amusais de découvrir, alors que

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je venais de renoncer à la richesse offerte par mon ami américain, que la vie semblait s'évertuer à me faire côtoyer ce monde où l'argent était une valeur fondamentale. J'avais très certainement un enseignement à retirer de ce nouvel épisode de ma vie.

«Nous sommes dans une grande école, et la vie est notre professeur. "

Muriel James

Ce fut une très belle relation à travers laquelle j'appris énormément. Je découvrais un univers avec lequel je n'étais pas du tout familiarisé, où la valeur de l'individu semble beaucoup se mesurer à la grosseur de son portefeuille. Ce monde était fait de conventions, de règles et d'habitudes que je trouvais parfois étouf- fantes, moi qui venais de mener une existence bohème. Je n'étais sans doute pas là par hasard. Je m'étais contenté jusque-là de fuir les règles, non de les dépasser. Nous ne devenons pas plus libres parce que nous vivons en marge, parce que nous rejetons les règles, on ne peut pas se libérer de ce qu'on ne connaît pas, c'est parce que nous les avons comprises que nous pouvons nous en libérer.

«Les règles ne sont pas là pour nous enfermer, mais pour nous libérer, si nous en comprenons le sens profond nous pouvons les dépasser et nous en affranchir. Un homme accompli ne rejette pas les règles, il s'en est libéré."

Dalaï-lama

Bouddha mettait ses disciples en garde contre l'attachement aux règles qui, finalement, montre que nous ne sommes toujours pas libres et que nous avons encore besoin de points de repère pour avancer dans 1' existence. Rester éternellement sur un chemin balisé

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Notre existence ne change

ne nous permet pas de découvrir la vie dans toute son étendue. Les règles peuvent être nécessaires un certain temps, mais nous devons avant tout voir par nous-mêmes et ne plus dépendre d'une autorité. Ce serait comme de s'arrêter aux feux rouges dans une ville fantôme. Nous devons expérimenter et réaliser ce qui est réellement source de bonheur pour le privilégier, et ce qui est réellement source de souffrance pour nous en défaire. Pour cela, nous ne devons pas rester à la surface, mais aller au cœur des choses. Pour les êtres accomplis, la sagesse ne consiste pas à être gentil, mais à être «approprié». Notre bonheur ne peut dépendre d'une autorité extérieure, parce que personne ne peut créer notre vie à notre place, personne ne peut penser pour nous, savoir ce qui est juste ou pas. Nous seuls pouvons savoir à condition d'avancer de manière éclairée. Sans conscience nous sommes comme un aveugle qui se heurte à tout sans comprendre ce qui lui arrive. Se contenter de répondre aux règles sans en comprendre le sens est aussi vain que de les rejeter. Cet univers de conventions peut paraître rassurant à ceux et celles qui en font partie, mais il est avant tout une prison. Les apparences y font loi et comptent bien plus que l'individu lui-même. On en oublierait qu'au-delà de ces apparences un être vit et respire, simplement. Où se trouve le bonheur dans un monde où l'opinion des autres est si importante que nous n'osons plus faire un pas de côté? Où être simplement soi semble un bien vilain mot. Il fallait surtout montrer que nous sommes capables de réussir, que nous sommes un gagnant. La culture du paraître se marie mal avec l'être, c'est comme essayer de trouver les profondeurs à la surface de l'eau. Je n'oublierai pas le jour où son père entra dans la pièce où nous étions en s'esclaffant: «Tiens ! Ce matin j'ai perdu 1' équivalent du prix d'une maison.» Je me demandai aussitôt à quel genre de maison il faisait allusion. Le lendemain, il avait récupéré le

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montant de deux maisons de la taille d'un immeuble. Ils jouaient avec l'argent comme nous au Monopoly. La vie que j'ai menée rn'a permis de fréquenter presque toutes les couches de la société, la pauvreté, le monde de la drogue et du vol, le monde artistique et même le show-business, les milieux riches (il y en a plusieurs sortes) et plus tard le monde de la spiritualité, encore bien plus varié que celui de la richesse. Mon existence fut une très grande école qui m'a permis d'expérimenter à quel point le bonheur ne dépend ni du statut social, ni des possessions, ni du savoir, pas même du niveau culturel, et encore moins du nombre d'expériences spirituelles vécues. Le bonheur est indépendant de tout cela, et heureusement, car ainsi chacun, où qu'il se situe dans son existence, peut ainsi le réaliser. Cela faisait un an que nous nous fréquentions, nous habitions dans ce magnifique appartement très éclairé sous les toits. J'aimais beaucoup ce lieu, il y régnait une certaine sérénité. Je découvrais la vie à deux, avec tous ses aspects, même si ma quête spirituelle ne m'avait pas quitté. Je renouais en même temps avec ma famille qui ne sut jamais que j'avais été SDF. Le milieu dans lequel j'évoluais à présent était si différent de celui d'où je venais! Ma compagne en découvrant ma famille eut beaucoup de mal à croire que j'étais né dans cet univers plutôt «rustique» à ses yeux. Le langage de ma famille manquait sans doute de finesse comparé à celui de sa famille à elle. Les goûts, les aspirations étaient diamétralement différents. Ma famille n'allait pas dans les échoppes de luxe, n'évoquait jamais des noms tels Chanel ou Hermès, et ne montait pas à cheval. Pourtant, ma tendre compagne avait passé son bac dans un lycée agricole, sans doute pour provoquer les siens. Et elle venait de quitter une relation avec un «baba cool» pour se retrouver avec un ancien SDF qui n'aspirait qu'à une chose, s'accomplir. Les paroles de sa mère lorsqu'elle me rencontra sont restées gravées à jamais:

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«Mais que vais-je dire à ma famille, ma fille sort avec quelqu'un qui fait de la relaxation ? » J'ai beaucoup ri. J'eus droit à une réunion formelle où je dus donner des explications à la fois sur ma conduite envers leur fille et sur mes objectifs de vie. «Je ne comprends pas, cela fait à peine quinze jours que vous sortez avec ma fille et vous avez déjà eu des relations sexuelles. Les statistiques montrent que les personnes qui ont des rapports tôt ne restent jamais longtemps ensemble. » Je vous passe le reste. Je crois avoir toujours détesté qu'on me dise ce que je devais faire de ma vie. Je lui répondis donc avec un calme et un aplomb qui la désarma: «Madame, savez-vous ce qu'on dit des statistiques? C'est comme les bikinis, ça donne des idées, mais ça cache 1' essentiel. J'en conviens, cela manquait de finesse, mais le résultat fut à la hauteur de mon manque de délicatesse. Sa mère reconnut plus tard avoir été très impressionnée par mon aplomb. Le temps passant, elle eut beaucoup d'affection pour moi, et ce fut réciproque. Au vu de mon existence passée, cette vie était pour moi des plus étranges, presque surréaliste. Mais, dans mon désir de réalisation, tout était un terrain d'apprentissage, une occasion d'élargir encore un peu plus mon champ de conscience. Et puis ma nouvelle compagne me plaisait beaucoup, nous filions le parfait amour. Je retrouvais des sensations charnelles oubliées qui n'étaient pas pour me déplaire. J'essayais de maintenir ma pratique autant que je le pouvais, mais la vie que je menais désormais me confrontait à des situations auxquelles j'avais échappé jusque-là. Plus question en tout cas de rester des heures en méditation. La vie nous ramène sans cesse à ce que nous nous cachons à nous-mêmes. La partie immergée de notre inconscient recèle tout ce que nous ignorons des pensées et des vues que nous avons

»

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construites tout au long de notre existence et de nos existences

fassions pour 1' éviter, notre histoire nous l'examinions sous 1' éclairage

de notre conscience et que nous ne soyons plus abusé par les apparences. Notre réaction est d'ailleurs toujours en proportion avec la profondeur de notre refoulement. Jung disait lui-même que « 1' intensité de la réaction détermine en quelque sorte la profondeur de la blessure que nous tentons vainement de nous cacher à nous-mêmes». Rien de ce qui nous arrive ne se produit par hasard, notre esprit a soif de vérité et, tant que certains aspects n'ont pas bénéficié de la lumière de notre conscience, ils reviennent inlassablement pour être enfin reconnus, acceptés et libérés. Tout comme nous devons reconnaître la maladie pour faire le choix de la soigner et décider du remède à appliquer pour guérir. Le méditant accepte cela et ne lutte plus contre ce qui lui arrive puisque c'est une chance de se libérer de la souffrance et de connaître enfin un bonheur durable. Cela ne lui évite pas la souffrance et le désagrément, mais il sait «transformer le venin en remède» pour emprunter une expression de Julius Evola.

passées. Quoi que nous nous rattrape pour que

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Il n'y a pas de hasard,

tout est lié

Le pouvoir incommensurable de l'amour, faits réels

J e tentais du mieux que je pouvais de m'intégrer à la société. Je cherchais sans trop de conviction un travail, et naturellement

je n'en trouvais pas. Lorsque je parlai de ma formation à ce qu'on appelait encore l'ANPE, on se moqua ouvertement de moi. Le conseiller me fit comprendre qu'avec un tel cursus j'avais bien peu de chance de trouver un emploi. Les angoisses commençaient à m'envahir, qu'allais-je bien pouvoir faire et comment allais-je gagner ma vie? Mais, dans le fond, je crois que ce qui rn' angoissait le plus était de connaître cette vie ennuyeuse qu'ont menée mes parents, d'entrer dans un « mode survie», de gagner sa vie uniquement pour payer ses factures, de sortir le dimanche pour rendre visite à belle-maman, ou à sa propre famille, de rentrer le soir épuisé après une journée de travail harassante, etc.

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Cette vie était très loin de mes aspirations. Ce n'est pas le cadeau que je voulais me faire. Mais je ne savais pas encore très clairement ce que je désirais, ou plutôt je ne voulais pas me 1' avouer, par peur du qu'en-dira-t-on, de l'échec, de la réussite elle-même, de ne pas y arriver. Je ne savais trop quoi penser. Alors, comme je l'avais toujours fait jusque-là, je me suis mis à méditer et à prier. Je recourus à une technique enseignée dans la méthode de celui qui, plus tard, devint un très grand ami et guide. J'espérais ainsi trouver 1' inspiration et, par là même, ma voie dans le monde concret. Deux jours plus tard, nous nous trouvions dans la résidence secondaire de ses parents, où ma tendre compagne me fit découvrir l'univers des chevaux. Je ne me sentais pas particulièrement à l'aise avec ses «grosses bêtes». Elle en possédait quatre dont une jument pratiquement sauvage que personne ne pouvait monter à part elle. C'était encore une fois l'occasion de mettre en pratique ce que j'avais appris tout au long de mon cheminement. Je voulais me sentir en paix avec nos amis équidés. Je me retirai dans ma chambre, me détendis profondément, j'éveillai un sentiment d'amour et pensai à ces quatre chevaux dans le pré. Je les percevais clairement, j'imaginais toutes sortes de scènes avec eux, mais surtout, je ressentis beaucoup d'amour à leur égard. Je m'aban- donnais complètement. Je me sentis rapidement en parfaite unité avec eux, rempli de tendresse et d'affection. Ce qui se produisit ensuite fut tout simplement spectaculaire. Je sortis de la maison, les quatre chevaux paissaient en haut du pré qui se trouvait sur un flanc de colline. Ils se retournèrent comme s'ils avaient senti ma présence, poussèrent un hennissement retentissant qui résonna dans les montagnes, avant de galoper dans ma direction. Je ne savais trop quoi faire, mais quelque chose me disait de ne pas bouger. Arrivés à ma hauteur, ils s'arrêtèrent

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Il nya pas de hasard tout est

lié

brusquement, baissèrent la tête comme s'ils attendaient une caresse. Même la jument à moitié sauvage était là. Je caressai chacun d'eux entre les oreilles en signe d'amitié. Mon amie n'en revenait pas, elle n'avait jamais vu ça. Cette jument avait toujours refusé de se faire caresser de la sorte, même

par elle.

n' était que le début de magnifiques expériences qui ont jalonné

plus tard toute mon existence.

la vie m'a donné l'occasion de voir combien

les animaux sont sensibles à la vibration dans laquelle nous nous trouvons et à l'état d'esprit que nous cultivons. Ils sont pour nous

de véritables baromètres dans notre accomplissement personnel et un précieux repère surtout lorsque nous les respectons.

Une fois encore,

le pouvoir de l' amour avait opéré.

Ce

Plus d'une fois,

Quand la magie opère

Mais je n'aurais pu imaginer ce qui allait se produire au cours

du week-end,

mystère. Je montrai l'exercice que j'avais pratiqué deux jours avant de venir à mon amie, quand le téléphone sonna dans la résidence, une

un phénomène insensé qui demeure à ce jour un

ferme entièrement rénovée à flanc de colline. Mon amie descendit pour répondre et revint en me disant que quelqu'un me demandait.

pouvait

un lieu où je ne connaissais pas moi-même le

numéro

méfiant, mais surtout très surpris d'entendre une voix qui m'était familière pour 1' avoir maintes fois écoutée sur les enregistrements

de cette formation que j'avais suivie à distance. L' homme au bout du fil me demanda, puisque j'avais suivi sa

formation à distance,

si j'avais des projets. Je ne savais trop quoi

Comment cela pouvait-il être

possible?

Qui

donc

m'appeler dans

de téléphone, un dimanche de

surcroît? J'étais plutôt

125

Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

répondre. J'avais certes fait quelques tentatives, mais rien de bien fructueux. Il m'invita alors à venir à Genève pour qu'on en discute. La conversation terminée je raccrochais, toujours un peu méfiant, me demandant ce que pouvait bien attendre cet homme de moi. Mais surtout un mystère planait. Comment avait-il eu ce numéro de téléphone? J'avais suivi sa formation lorsque je vivais à Paris en donnant une adresse qui n'existait plus. Comment rn' avait-il retrouvé? J'espérais trouver des réponses plus tard. Malgré ma méfiance, je ne pus résister, quinze jours plus tard,

à l'envie de le rappeler pour prendre rendez-vous. Nous étions en

avril. Le 1erjuin de cette même année, je rencontrai celui qui fut un

véritable et très grand ami durant de longues années. Un homme hors norme à l'intelligence vive et un grand visionnaire. Nous étions à l' hôtel Comavin dans le centre de Genève. Il était venu, accompagné de son fils et de sa fille qui avaient pratiquement le même âge que moi, de son petit-fils, de sa compagne du moment et de quelques autres personnes. J'eus immédiatement le sentiment d'être en famille. Tout se passait de manière tellement naturelle et simple que c'en était désarmant. Il me parla un peu de lui, de son parcours, qu'après ses études en physique nucléaire il était parti en Inde grâce à un de ses amis et camarades de fac, fils de maharaja, qui lui fit rencontrer un de

ses maîtres spirituels. Il me conta une histoire étonnante qui lui était arrivée lors d'un de ses voyages en Inde. Alors qu' il était allongé sur son lit en train de lire un roman policier dans la chambre d'un hôtel de Calcutta où il séjournait, à la veille d'aller voir un sage dans un ashram non loin de là, son esprit fut soudain accaparé par la phrase «Il n'y a pas de hasard, tout est lié, il n'y a pas de hasard, tout est lié». C'était

à un point tel qu'il dut arrêter de lire. Le lendemain, il se rendit à l'ashram en question où il rencontra ce grand maître reconnu pour sa grande sagesse. Alors qu' il lui

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JI nya pas de hasard, tout est lié

tendait la main pour le saluer, le maître, en lui tendant la sienne, le regarda dans les yeux et lui dit: «Il n'y a pas de hasard, tout est lié. » Il me confia que son intellect de scientifique vola soudain en éclats. Comment cela était-il possible? Pour lui aussi ce n'était que le début d'expériences toutes plus incroyables les unes que les autres. La vie est pleine de magie lorsque nous savons nous abandonner. Ce que je vécus moi-même plus tard fut tout aussi déroutant pour mon esprit cartésien.

,, Il nya pas de hasard, il nya que des rendez-vous."

Paul Éluard

Je rentrai à Strasbourg avec mon amie, me demandant encore ce que j'allais bien pouvoir faire. Cet homme me proposait d'ouvrir un cabinet et d'enseigner sa méthode, mais je ne me sentais pas à l'aise avec ce projet. Je n'avais pas fait toutes ces démarches pour enseigner un jour, mais pour répondre à mes questions. J'étais loin d'avoir trouvé la sérénité que je cherchais. Je me sentais encore facilement chahuté par les circonstances extérieures, et je ne voyais pas bien ce que j'allais pouvoir apporter aux autres, surtout à mon âge, je venais d'avoir 25 ans. Mais, malgré moi, je me retrouvai dans les semaines et les mois qui suivirent avec un cabinet à gérer. La mère de mon amie qui avait eu vent de mes formations m'envoya une personne dans la difficulté. Je ne me sentais pas particulièrement à l'aise pour ce premier rendez-vous. Pourtant, la personne qui vint me voir fut tellement enchantée des résultats obtenus qu'elle commença à m'envoyer du monde. Elle possédait un immense réseau et, grâce à elle, je me trouvais rapidement avec plusieurs nouveaux clients. Les débuts furent laborieux. Ma clientèle n'était pas vraiment celle que j'aurais imaginée. Et surtout je ne savais pas encore très

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Quand la vague réalise qu'elle est J'océan

bien gérer la situation dans laquelle je me trouvais désormais. Je demandai alors des conseils à mon nouvel et grand ami qui m'invita à revenir à Genève pour m'aider. C'est ici que le mystère sur notre rencontre s'épaissit. Je passai quatre jours avec lui. C'était magique, nous nous tutoyions, il avait 20 ans de plus que moi. J'aimais son naturel, son aisance en tout. Il était un modèle pour moi, moi qui en avais toujours cruellement manqué. J'appris beaucoup à son contact.

Je profitais d'ailleurs de cette rencontre pour lui poser quelques questions.

- Combien de personnes as-tu formées avec ta méthode?

- Un millier environ.

- Et combien ont suivi tout le cursus?

-400.

- Et combien de personnes ont été contactées?

- Seulement toi.

Là, ça devenait purement incroyable, mais la réponse à la

question suivante le fut encore plus.

- Mais comment as-tu eu mon téléphone, personne ne le

connaissait? Il eut un moment de silence comme s'il cherchait

quelque chose et me répondit.

- Ce n'est pas toi qui m'as appelé? -Mais non, lui dis-je.

- C'est bizarre, je ne me souviens plus.

C'était tout bonnement insensé. Plus insensé encore lorsque, quelques mois plus tard, une panne informatique lui fit perdre tout son fichier client, sauf mon adresse restée inscrite dans la base de données.

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Il nya pas de hasard, tout est lié

Mes plus grands maîtres

Je démarrai mon activité avec plus ou moins de succès. Je ressentais un immense stress, car j'allais devoir tout apprendre sur la création d'entreprises, la gestion client, les contacts adminis- tratifs, et je détestais ça. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé avec une quantité de tâches importantes à accomplir auxquelles je ne rn' attendais pas. Tout cela me paraissait quelque peu « ésoté- rique». Je n'étais qu'un amateur dans ce domaine. Je construisis donc mon entreprise tant bien que mal et plus souvent mal que bien. Je réalisai combien ma sérénité demeurait encore très fragile et dépendante des circonstances extérieures. Heureusement, la pratique de la méditation me permettait de retrouver rapidement le recul suffisant et de restaurer mon équilibre et mon bien-être.

Confronté à ces circonstances, je devais rn' avouer combien les responsabilités que j'avais réussi à fuir jusque-là me faisaient terri- blement peur. J'avais un sens de l'organisation déplorable et mon bagage intellectuel était très insuffisant pour répondre de manière correcte à cette nouvelle aventure. Mais l'idée seule de retourner en entreprise restait un moteur suffisant pour me donner l'énergie de persévérer et d'apprendre ce que j'avais à apprendre pour y parvenir. Je me trouvais dans une nouvelle école, celle de l'autonomie. J'apprenais à façonner mon propre métier et à construire mon avenir. Même si j'en éprouvais un stress certain, j'étais très excité à l'idée de prendre mon destin en main. Cette fois, je me trouvais

concret, je pouvais mettre en application ce que j ' avais

acquis tout au long de ma pratique qui, je m'en rendais compte, m' avait donné une certaine vivacité d'esprit, et la capacité à me détacher lorsque cela était nécessaire.

dans le

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

Les quelques clients que j'avais étaient très insuffisants pour vivre correctement. Non seulement je devais gérer toute cette organisation, trouver de nouveaux clients, mais il fallait avant tout que je réponde à ces personnes qui venaient chercher des expli- cations à leurs difficultés. Dans cette situation, mon jeune âge ne présentait pas que des avantages. Je devais redoubler d'efforts pour gagner leur confiance, en raison d'un manque d'expérience qui me pénalisait vraiment. J'avais pourtant très à cœur de donner le meilleur de moi-même pour apporter 1' aide à laquelle tous avaient droit. Je continuais donc à étudier, mais surtout à pratiquer. Les souffrances et les interrogations de mes clients m'obligeaient à creuser la question pour moi-même, pour cela je méditais jusqu'à ce que la situation devienne si claire, si évidente qu'aucune émotion ne parvenait à troubler mon esprit. Je faisais miennes leurs difficultés qui entraient inévitablement en résonance avec mes propres zones d'ombre. En clarifiant pour moi-même, j'aidais ceux qui venaient me consulter. Tout ce que j'avais appris au cours de mes recherches et de ma pratique m'aidait beaucoup. Dès que je me sentais en difficulté avec quelqu'un ou avec un groupe, j'essayais aussitôt de prendre de la hauteur. Je pratiquais jusqu'à ce que je sois capable d'accepter la situation inconditionnellement et que cela ne réveille plus en moi la moindre réaction. Grâce à cette façon de faire, je gagnais en aisance et en sérénité. Si nous désirons réellement aider autrui, nous devons être capables d'une totale honnêteté envers nous-mêmes, et accepter le fait que, si la difficulté de l'autre, qu'il soit client ou proche, perturbe notre sérénité, c'est parce qu'elle révèle une de nos propres blessures. Sinon pourquoi réagirions-nous? Si 1' on jette un caillou dans la mare et qu'il n'y a pas de vase, 1' eau ne se trouble pas. Il en va de même pour notre esprit. C'est pour nous une chance de nous libérer davantage et d'élargir notre champ de conscience.

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Il nya pas de hasard, tout est lié

La plupart d'entre nous entrent en conflit avec ce que nous ressentons. Nous ne voulons que l'agréable. Nous espérons pouvoir ainsi nous affranchir de la souffrance qui pourrait découler du reste. Cette démarche est complètement vaine et conduit imman- quablement à une impasse. La seule véritable manière de trouver enfin la sérénité, c'est, en premier lieu, d'accepter la réaction qui s'élève à la conscience pour ensuite s'en détacher. C'est un processus de dissolution qui s'opère au sein de notre esprit. Plus nous parvenons à pratiquer de la sorte, plus les circonstances de notre vie deviennent une source d'enrichissement. Personne ne peut éviter le stress tant qu'il nes' est pas libéré de ce qui le génère en lui.

"Pourquoi donc vous inquiéter de ce qui vous arrive, puisque de toute façon ça vous arrive."

Sans le savoir, mes clients étaient ainsi devenus mes plus grands maîtres. Leurs propres réactions, leurs critiques, leur manière d'être me donnaient autant d'occasions de me réaliser moi-même. J'avais là un superbe terrain d'entraînement pour mon propre accomplis- sement. L'autre nous donne cette chance unique de développer notre capacité à aimer, et donc à faire de nous un être plus mature et plus accompli. Prendre soin de soi c'est prendre soin des autres, et prendre soin des autres c'est aussi apprendre à s'aimer un peu plus. J'ai lu, dans un ouvrage de méditation, qu'un grand maître respecté et aimé par sa communauté demandait à ce qu'on lui

envoie des personnes susceptibles de 1' irriter afin de s'affranchir

encore plus.

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

Le pouvoir incommensurable de l'amour et de la compassion

J'ai conscience que ce n'est pas toujours facile à mettre en appli- cation. Parfois, cela représente même un très grand défi. Mais, dans le fond, plus le défi est grand, plus la réalisation qui en découle 1' est aussi . Toutes les personnes que je rencontrais étaient pour moi une chance d'être confronté à ce que je ne voyais pas toujours de moi, par la méditation. Je cultivais en permanence le souhait de leur être bénéfique et d'apporter tout ce qui pouvait les aider à se réaliser. Cela nécessitait de constamment me réformer moi-même. J'étais peut-être l'enseignant, mais comme eux j'étais dans une grande école. Je m'évertuais à trouver la meilleure attitude qui soit pour répondre de manière appropriée à la situation. J'ai commis de nombreuses erreurs et je n'ai pas toujours été très fier de ce que j'ai pu faire ou dire. Mais mon désir d'accomplissement, pour moi et pour les autres, était si intense que je m'efforçais de toujours tirer le meilleur parti de toutes ces erreurs qui font inévitablement partie du processus d'accomplissement. J'étais profondément désireux de trouver les mots et l'attitude justes pour offrir la meilleure façon d'aider. L'exercice de l'ensei- gnement était tout aussi transformateur pour moi que la pratique de la méditation.

"Ce n'est pas ce que vous faites qui détermine les conséquences de vos actes, mais la ou les raisons pour lesquelles vous le faites. "

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Sogyal Rinpoché

Il nya pas de hasard tout est lié

Je maintenais le plus souvent possible une intention altruiste qui me servait de fil conducteur pour ne pas me perdre dans les désirs conjoints de mon ego particulièrement habile et rusé à détourner des aspirations au bonheur. Je devais composer avec les nombreuses tendances encore présentes en moi. Il ne suffit pas de garder à 1'esprit une intention comme le prétendent certains auteurs. Si nous ne nous libérons pas de ce qui fait obstacle à ce que nous sommes au plus profond de nous, nous retournons immanquablement à nos habitudes mentales. Cette «grande lessive» est inévitable pour nous permettre d'accéder de plus en plus aisément à notre véritable nature. Il n'y a rien de plus dangereux dans ce domaine que de se croire plus avancé. Tous les grands maîtres dignes de ce nom que j'ai pu rencontrer étaient d'une authentique et profonde humilité. Tout, dans leurs gestes et leurs attitudes, traduisait ce profond degré de liberté dans laquelle il n'est point besoin de se comparer. Ils étaient tout simplement devenus ce qu'ils ont toujours été. Ils l'avaient pleinement réalisé, ce qui les exemptait du besoin d'être quelqu' un. Seul l'ego, qui n'a pas conscience de sa vraie nature, se croit plus grand ou plus avancé. C'est là une marque de son ignorance. De manière consciente ou inconsciente, beaucoup de personnes vivent un conflit permanent entre ce qu'elles désirent ou désirent être et ce qui se manifeste réellement en elles. Elles ne parviennent pas à accepter que tout ce qui s'élève à la conscience provient uniquement de ce qu'elles font exister à leur propre insu. Nous avons ce réflexe si prompt d'accuser les autres et les circonstances extérieures d'être responsables de nos maux, alors qu'elles n'en sont que 1' expression manifestée en même temps que le révélateur. Accusons-nous le caillou de brouiller l'eau? Nous savons, encore une fois, qu'en l'absence de boue au fond du lac elle demeure pure et limpide. Le caillou ne fait que révéler l'absence ou la présence de la vase.

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

Si nous voulons que le soleil entre dans nos vies, il convient de «nettoyer» la vitre de notre mental. La réalisation de soi n'est pas l'accumulation de connaissances ou d'expériences. C'est, au contraire, un dépouillement. Il ne s'agit pas de renoncer à nos biens, mais d'abandonner toutes nos croyances pour voir enfin la réalité telle qu'elle est. Il ne s'agit pas là d'un acte, mais d'une conscience qui perçoit l'illusion et la vanité de la croyance.

"La vie se moque de vos croyances. "

Dan Millman

Le meilleur antidote à la culpabilité

Je découvris plus tard, grâce à l'étude du bouddhisme, la pratique de 1' équanimité des sentiments. Cette pratique puissante, qui me permit de connaître une profonde transformation, est sans aucun doute le meilleur antidote à la culpabilité que je connaisse, ainsi qu'à tous ses effets pervers sur notre vie. Pratiquer cet «état d' esprit» en profondeur permet de dégager des mémoires enfouies à la vitesse de la lumière et de donner un sens profond à notre existence. J'en parlerai plus loin. J'appliquai régulièrement cette «technique». Lorsque je me trouvais en difficulté avec un client, j'évacuais d'abord la vague d ' émotions que cette situation pouvait su sciter, en 1' acceptant complètement. Je souhaitais ensuite à cette personne, du plus profond de mon être, de trouver le bonheur. Les résultats étaient tout simplement magiques. Ma relation avec mes clients devenait de plus en plus empreinte d'amitié et de respect. J'étais réellement surpris de voir que des situations récurrentes disparaissaient progressivement comme par magie pour ne jamais revenir.

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Il nya pas de hasard tout est lié

«Ce que vous faites pour les autres, vous le faites aussi pour vous-même, guérir les autres c'est se guérir soi et se guérir c'est donner aux autres la possibilité de se libérer également. » Ce n'était certes pas parfait et je sentais au fond de moi que je n'étais pas complètement en paix, mais chaque fois que j'appliquai cette méthode je faisais un pas de plus vers le bonheur. L'amour et la compassion mettent réellement de la magie dans nos vies, même si cela exige parfois une bonne dose de courage. Aimer inconditionnellement les gens qui venaient me voir était devenu pour moi presque un défi parce que plus je pratiquais de cette manière, plus je me sentais serein face aux situations adverses. Des vagues d'émotions me traversaient, mais perdaient progressi- vement de leur intensité. Du tsunami émotionnel, je parvenais avec patience et persévérance à un simple ressac. La pratique n'entraîne pas systématiquement un état de paix, parfois nous pouvons nous trouver aux prises avec des émotions violentes, parce que nous avons momentanément relâché notre contrôle, comme lorsqu'on supprime un barrage sur une rivière. Il convient alors d'attendre que 1'eau reprenne son cours naturel. Lorsque je pratiquais de manière profonde et intense, je me retrouvais parfois, dans les heures ou les jours qui suivaient, aux prises avec des émotions négatives intenses. Au début, je trouvais cela particulièrement déroutant. Je pensais que ma pratique n'était pas correcte. Je compris plus tard que cette réaction montrait au contraire qu'elle avait atteint sa cible. À l'instar de certains remèdes naturels qui, pendant un moment, exacerbent nos symptômes au lieu de les apaiser. Mais, à long terme, la magie opérait toujours. Dans une culture du paraître comme la nôtre, la plupart des gens supportent mal d'être face à leurs émotions négatives et à leurs souffrances. Ils considèrent, de fait, que la pratique est improductive, parfois que

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

c'est même pire qu'avant, et ils arrêtent. Pourtant, ils se trouvaient sans doute proches du changement souhaité. L'amour et la compassion sont des projecteurs qui éclairent ce que nous nous efforçons de nous cacher à nous-mêmes, et, comme on le verra plus loin, l'émotion qui s'élève n'est pas, en soi, négative, pas plus qu'un nuage sombre ne l'est plus qu'une éclaircie. Si Rainer Maria Rilke disait que «nos peurs sont les gardiens de nos plus grands trésors», il aurait pu en dire autant de toutes nos émotions. Avoir le courage de les traverser, même lorsqu'elles paraissent violentes, nous donne l'occasion non seulement de nous en libérer, mais aussi de découvrir l'immense champ de possibilités que représente notre vraie nature. Un matin avant de partir à son bureau, un de mes amis avait appliqué la technique de l'équanimité. Il se sentait tellement absorbé dans sa pratique qu'il en a éprouvé un sentiment d'amour comme il n'en avait jamais vécu de sa vie. Il était convaincu, après cette séance, qu'il allait vivre la plus belle journée de sa vie. C'est exactement le contraire qui se produisit. Il a vécu une journée épouvantable où rien ne se passait comme ille souhaitait. Malheureusement, au lieu de réaliser qu'il était en train de se libérer de structures rigides, il en a conclu que cette pratique était néfaste. Il n'a plus jamais voulu l'appliquer et s'est même complètement détourné de ce genre de démarches. Je suis pourtant convaincu qu'il aurait pu connaître de très grands changements en persévérant. Naturellement, nous devons avancer à notre rythme sans rien forcer. Il n'est pas nécessaire de vouloir tout obtenir très vite, en poussant trop loin la pratique. Notre esprit a besoin de se familia- riser avec ces nouveaux paradigmes mentaux que nous générons ainsi. Lorsque nous pratiquons puissamment, nous devons nous attendre à une réaction en proportion avec l'intensité de notre

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fi nya pas de hasard tout est lié

pratique. Plus il y a de boue au fond du lac, plus le brouillard qui va s'élever lorsque nous allons remuer 1' eau sera dense et important. Mais avec le temps ces émotions finissent toujours par se pacifier. Certaines mémoires enfouies dans notre inconscient possèdent parfois des ramifications très profondes qui ne peuvent se libérer qu'avec du temps et de la persévérance.

"Les événements sont un retour vers soi du passé.,

Précepte bouddhiste

Entre amour et attachement

C'est un domaine où règne beaucoup de confusion chez un grand nombre de personnes qui confondent amour et attachement. Fondamentalement, 1' amour est sans condition et ne peut dépendre de l'attitude d'autrui. Il s'appuie sur le fait que tous les êtres aspirent et ont droit au bonheur. L'amour peut donc revêtir une forme «passive» lorsque nous émettons le souhait que les autres atteignent le bonheur et/ou «active» lorsque nous allons agir pour les aider à s'accomplir et à trouver le bonheur. Les enseignements d'un maître sont, peut-on dire, une forme active de l'amour. Quant à la compassion, elle repose sur le fait que tous les êtres aspirent à se libérer de la souffrance et ont droit de le réaliser. Comme pour l'amour, la compassion peut être passive et/ou active. Pour bien saisir cette notion, il convient de comprendre que l'amour n'est pas une qualité qui se développe. C'est la nature même de notre esprit que certains appellent le soi. Tout comme la nature du soleil est de chauffer et de rayonner, «la nature de l'esprit» est de révéler l'amour et la compassion. Autrement dit, nous ne «développons» pas l'amour, nous le libérons. L'amour et la compassion, dénués d'attentes et d'espoirs, demeurent donc impartiaux. Si l'amour se limite à nos proches,

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

nous ne pouvons pas vraiment parler d'amour altruiste, car il est fondé dans la majorité des cas sur une attente plus ou moins reconnue envers l'autre. Il y a donc attachement puisque nous risquons d'être déçus si la personne n'abonde pas dans le sens de nos désirs. Tous les êtres ont droit au bonheur et pas seulement nos proches. Certes, il n'y a rien de mal à s'attacher, on peut même dire que c'est inévitable, c'est une étape vers un amour plus «inconditionnel», car, la maturité aidant, nous pouvons développer envers nos proches un amour plus altruiste qui nous enjoindra à leur souhaiter très authentiquement de connaître le bonheur, et ce sans attente. Il convient de noter que plus l'attachement est important, plus la souffrance que nous éprouverons lors d'un deuil, d'une séparation, d'une attente non satisfaite sera grande, et plus il y aura d'amour, plus la compassion sera grande envers l'autre. Si nous voulons réellement aider un proche, comme nos enfants par exemple, nous devons être capables de nous «détacher » d'eux, au moins un moment, afin de pouvoir les voir tels qu'ils sont, c'est- à-dire comme des individus à part entière et leur souhaiter ainsi de trouver un bonheur indépendamment de nous. Un parent authenti- quement aimant œuvrera pour que son enfant gagne en autonomie. Pour qu'il soit capable de construire lui-même son bonheur lorsqu'il aura atteint 1' âge adulte, en lui donnant les moyens de le réaliser. L'amour actif d'un parent est donc d'apporter à son enfant les moyens de construire lui-même son bonheur. Lorsqu ' il y a un fort attachement, il est plus difficile d'accepter que le bonheur de l'autre s' accomplisse sans nous. Nous nous trouvons de fait en grande difficulté pour les aider. Transmuer 1' amour attachement en amour altruiste représente parfois un grand défi que tout le monde n'est pas prêt à réaliser. Lorsque l' on parle de détachement, beaucoup de gens réagissent de manière très négative, car pour eux le détachement est souvent

138

li nya pas de hasard tout est lié

associé à l'idée d'indifférence, d'insensibilité, ou encore d'absence ou de perte d'amour ou de sentiment. Rien n'est plus faux. En réalité, lorsqu'on examine cela de près, on voit que c'est exactement l'inverse. L'amour nous rend bien plus respectueux envers les autres et plus attentifs à leur bien-être.

que 1' amour n'est pas une

émotion ou un sentiment, mais un état. Pour utiliser une image, les émotions correspondraient aux nuages, 1' amour et la compassion

quant à eux seraient la nature même du ciel. Il suffit que les nuages

se dispersent pour que

faut-il que, dans notre ignorance, nous ne confondions pas les deux. Concrètement, lorsque nous pratiquons, nous changeons de «niveau de conscience » pour nous «relier » au ciel de notre esprit en cessant de nous attacher aux nuages qui eux ne font que passer. Quelqu'un qui est en «état d'amour» verra aussi des émotions se manifester à la conscience, mais ne leur donnera pas de pouvoir. Il peut même arriver que les émotions soient complètement suspendues. L'amour authentique apporte une très grande paix à celui qui le vit. Il ne ressent pas d'attachement, mais plutôt une liberté. Il n'éprouve pas le besoin de s'approprier 1' autre ou de lui appartenir, il devient beaucoup plus capable de l'aimer pour ce qu'il est, tel qu'il est. Lorsque nous nous trouvons dans cette « disposition d'esprit»,

Encore

En outre, il

convient de comprendre

1' amour se manifeste naturellement.

nous sommes en mesure d'apprécier la situation dans un complet détachement. L'amour s'élève naturellement et se manifeste comme une lumière qui éclaire tout. Ce «détachement» n'est donc pas de l'indifférence ou un manque de sensibilité. Une personne authentiquement aimante se sent naturellement concernée par le sort d'autrui, seulement il n'y a pas de réaction émotionnelle. La réaction émotionnelle prend sa source dans la perception que nous avons de la situation, elle est donc propre à chacun. Si nous n'éprouvons plus de sentiment à l'égard de quelqu'un, cela

139

Quand la vague réalisequ'elle est l'océan

est indépendant de l'amour qui demeure quoi qu'il arrive. La perte de sentiment se manifeste lorsque nous sommes déçus parce que la situation n'a pas évolué dans le sens de nos désirs. Il con vient ici de distinguer la relation de 1' amour qui la sous-tend. Nous pouvons avoir toutes sortes de relations, pour des raisons plus ou moins claires, qui se créent en rapport à notre histoire personnelle. Mais c'est l'amour qui crée le lien authentique et permet à la «rencontre» de se faire. Notre histoire, lorsqu'elle n'est pas vécue en pleine conscience, est la juste continuité de notre passé. Dans cette situation, nous ne faisons que récolter ce que nous avons semé sans même nous en rendre compte. Nous laissons ainsi des « empreintes» sur notre conscience, empreintes qui s'autoentretiennent, voire se renforcent chaque fois que nous revivons l'histoire en question. Dans notre inconscience, nous ne voyons pas comment nous alimentons nos difficultés et nos souffrances, comment chaque fois nous creusons ces empreintes un peu plus profondément et pourquoi il devient alors de plus en plus difficile de s'en défaire. Vivre en conscience, qui est l'objectif de la méditation, nous permet non seulement de «voir» comment nous avons construit et comment nous construisons notre histoire, mais aussi comment nous pouvons faire des choix différents et créer de manière plus heureuse. Lorsque notre conscience s'éveille, nous continuons pendant un temps à agir et à penser de la même manière, mais un détachement subtil qui commence à s'opérer nous permet de nous voir faire et de modifier cet état de fait. Il suffit alors de cesser de suivre telle ou telle pensée, d'attendre que sa force coercitive s'arrête, pour donner ensuite une nouvelle orientation à notre vie. C 'est comme si nous nous plaignions de voir les flammes continuer à brûler alors que, dans notre ignorance, nous ne perce- vions pas que nous nourrissons nous-mêmes le feu en jetant du

140

Il nya pas de hasard, tout est lié

bois dedans. Cette prise de conscience suffit

faire

à

elle seule

devons

cesser d'alimenter le

feu.

Toutefois, nous

nous

avoir à

à

la conscience que

le feu

continuera de

brûler aussi

longtemps

Il convient donc de faire preuve de

patience et d'attendre que nos réactions émotionnelles s'épuisent

complètement. Mais, trop habitués par nos gestes qui ont creusé un sillon sur

notre conscience,

une bûche. Nous devons parvenir à un renoncement tel que nous

attention

ne

atteindra alors des niveaux bien plus importants.

qu'il restera du bois dedans.

nous

pouvons parfois

faire

exister la

être tentés de remettre

Notre

souhaiterions plus

situation.

En

conscience,

nous

continuons

à

revivre

chacune

de

nos

histoires, mais à la différence près que nous

cette fois

capables de voir ce qu'elles réveillent en nous. Nous pouvons ainsi

effacer progressivement les mémoires qui leur sont liées. Dès lors

sommes

qu'elles ne sont plus activées, elles ne peuvent plus créer, comme

le disent les bouddhistes, de karma.

L'histoire

se

répète

aussi

longtemps

que

la mémoire qui

la

sous-tend demeure présente. Pour en être complètement délivrés, nous devons aller à sa racine. Pratiquer 1' amour altruiste comme j'en ai parlé plus haut est un moyen puissant de libérer le potentiel de guérison de notre vraie

nature.

aux rayons du soleil pour l'assainir.

disparaîtront.

Une relation sans amour et sans compassion en toile de fond

scène de théâtre qui se rejoue

inlassablement.

mais aussi pour nous et pour nourrir la relation. Si nous sommes capables d'aimer notre relation, nous allons en prendre soin et la

chérir, l'aider à tendre vers l'harmonie.

C'est comme si vous mettiez au jour une cave,

1' exposant

Les moisissures sécheront et

L'herbe verte pourra alors commencer à repousser.

est uniquement la répétition d'une

L'amour ne doit pas être seulement pour l'autre,

141

Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

"L'amour, c'est ce qui reste quand on a tout traversé ensemble.,

le coup de foudre, est-ce de 1' amour? Certains vont

probablement être déçus en entendant la réponse; non, ce n'est pas de l'amour, c'est aussi lié à une mémoire qui s'active dans une circonstance particulière. Cela veut-il dire que pour vivre une relation dans l'amour nous ne devons pas avoir d'émotions? De la même manière que les nuages font aussi partie de la réalité, nous ne pouvons pas ne pas avoir d'émotions. Mais nous pouvons les vivre en pleine conscience en les acceptant et en les utilisant pour nous réaliser. La relation est une chance que nous avons de nous accomplir et de révéler l'amour qui est intrinsèquement notre vraie nature, car c'est en vivant pleinement nos émotions que nous pouvons les transcender. Nier nos émotions et s'interdire de les vivre nous priverait de la chance de découvrir ce qui se trouve au-delà, ainsi que toutes les richesses que recèle notre vraie nature.

Mais alors,

Comment améliorer sa relation avec ses parents ou ses enfants

La pratique qui transforme l'amour attachement en amour altruiste

C'est parce que nous sommes sous 1' emprise de vues fausses que nous avons grand-peine à maintenir des relations épanouissantes et riches avec les autres. Le mari voit sa femme comme sa femme, la femme voit son mari comme son mari, et non comme un être à part entière qui aspire au bonheur. De la même manière, la mère

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If nya pas de hasard tout est lié

ou le père ne voit pas en leurs enfants des êtres à part entière qui aspirent au bonheur, mais ils voient leurs enfants. La même chose se produit pour les enfants envers leurs parents. Nous voulons nous approprier les autres, pensant trouver dans cette «possession» la source de notre bonheur. Mais cela crée beaucoup d'attentes et donc forcément beaucoup de souffrances. Nous perdons notre recul, nous avons de la peine à penser et agir de manière appropriée. De la même façon, dans le domaine professionnel, nous sommes prisonniers de nos fonctions respectives, ce qui nous empêche d'avoir des relations authen- tiques qui seraient d'autant plus constructives. Nous ne voyons pas la personne qui aspire au bonheur, mais notre patron ou notre subordonné. Nous sommes tellement identifiés à notre fonction que nous en perdons tout recul. Il convient donc de prendre de la hauteur et de s'efforcer de voir en l'autre un être à part entière. Même en tant que parents, notre enfant reste un être libre qui a droit au bonheur. Notre objectif n'est pas de nous l'approprier, de souhaiter qu'il pense comme nous. Si notre rôle de parent nous conduit durant un temps à le protéger, l'éduquer et lui donner de l'amour, ce doit être uniquement pour lui permettre, plus tard, de voler de ses propres ailes. Le dalaï-lama disait que toutes les relations devraient se construire en ayant en toile de fond l'amour et la compassion. C'est d'autant plus vrai si nous avons un conflit avec quelqu'un. Garder à l'esprit que cette personne a droit au bonheur peut nous prémunir contre les effets de notre propre négativité. Certes, sur le plan ordinaire nous n'apprécions pas cette personne, mais indépen- damment de nos sentiments négatifs, en toute objectivité, elle a droit au bonheur. La pratique de l'impartialité m'était presque imposée par ma fonction, tout comme un médecin soigne ses patients non pas en fonction de ses préférences affectives, mais des nécessités

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

de la situation. Ce fut un excellent apprentissage pour moi. Un enseignement qui m'apprit non seulement à être le plus impartial possible, mais aussi à être capable de faire la part des choses entre mes sentiments personnels et le comportement de la personne, qui parfois pouvait nécessiter un recadrage. Il est naturellement très difficile d'être toujours objectif et complètement impartial. Le courant de sympathie que nous pouvons éprouver à l'égard de certaines personnes influence inévitablement nos choix et nos comportements. L'exercice de l'enseignement fut une superbe expérience qui me fit gagner en maturité. La difficulté est à la hauteur des résultats que nous pouvons obtenir, si nous savons nous y prendre correctement. C'est un enrichissement de chaque jour, de chaque instant. Pour le méditant averti, chaque situation de l'existence repré- sente un terrain d'entraînement à la pratique et une occasion de gagner un peu plus en liberté.

- Qu'est-ce que selon vous la maturité d'un individu? demandait Howard Cutler à Sa Sainteté le dalaï-lama lors d'un entretien. -Plus un être est capable d'amour et de compassion dénuée d'attachement, plus il fait preuve d'une grande maturité d'esprit.

C'est en vivant pleinement l'ordinaire que nous pouvons atteindre l'extraordinaire

Je me suis, moi aussi, attaché à des expériences très fortes. Moi aussi, je pensais qu'il fallait éprouver de puissantes sensations pour mener une vie extraordinaire. Moi aussi, j ' ai cru qu'en rencontrant telle ou telle personne particulière j'allais transformer ma vie. Mais rien n'est plus faux. Ce n'est que notre ego, avide de sensations,

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JI nya pas de hasard tout est lié

qui nous pousse à rechercher des expériences toujours plus fortes,

espérant un jour connaître le bonheur. Finalement, cela ne fait que témoigner du fossé qui nous sépare de notre vraie nature.

que l' expérience d'éveil que j'ai vécue était hors

norme. Mais le fait de vouloir la revivre à tout prix et de penser qu'il fallait que j'aille plus loin, plus haut, plus profond, m'a

complètement fait perdre de vue comment j'étais au moment où je 1' ai vécue: ouvert, disponible, sans attente, sans espoir.

Il est vrai

"Ne voit que celui qui est prêt à voir."

Le Christ

Un sage indien s'amusait de nous, Occidentaux:

" Vous allez très loin en Inde pour trouver la sagesse, alors qu'elle est là où vous êtes déjà. Vous n'avez nul besoin de voyager, d'aller en Inde pour trouver ce que vous cherchez parce que c'est là, en vous."

Certains auteurs ne manquent pas de préciser en exergue qu'ils sont allés en Inde pendant des mois, des années, comme si cela était la preuve de leur accomplissement. Vous pourriez passer vingt ans en Inde auprès du Bouddha lui-même et ne rien réaliser du tout. Je ne suis jamais allé en Inde ni au Tibet. Cela ne m'a pas empêché de trouver ce bonheur que je cherchais tant.

"Rien n'est là-bas qui ne soit déjà ici."

Précepte zen

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

Mais tant que nous ne sommes pas prêts à entendre et à voir ce qui est simplement là, ce qui nous est donné, nous ne recevons rien de plus que ce que nous croyons mériter. Je venais de lire une phrase qui m'ouvrit soudain l'esprit:

«C'est dans l'ordinaire que se trouve l'extraordinaire, c'est dans la chose la plus banale que se trouve la voie vers la réalisation.» Soudain tout s'éclairait, pourquoi chercher ailleurs en effet. Tout était en moi, tout était dans la manière de traverser ce que je vivais à chaque instant.

146

Ni Dieu, ni maître, ni éveil

C

_Je gagnais

en aisance meme SI certames situatiOns me mettaient encore

ela ~aisaitde~x an~que j~ense~gna~sla

méthode.

en difficulté. Je donnais les cours dans le salon de l' appar- tement où je vivais avec ma compagne. Ce n'était pas toujours très pratique et cela nécessitait une certaine organisation. Mais je ne gagnais pas encore suffisamment d'argent pour payer le loyer d'un local. Grâce à la famille de mon amie, j'avais la chance de pouvoir passer du temps à la campagne. Elle était étudiante et pouvait ainsi bénéficier régulièrement de temps libre pour qu'on puisse s'échapper dans ce lieu paradisiaque qu'était leur résidence secon- daire. Je me familiarisais avec l'univers des chevaux. Je découvrais parfois avec tristesse qu'ils étaient utilisés comme faire-valoir, comme un jouet laissé toute la semaine enfermé dans un box pour être sorti le dimanche et les jours de congé. Peu de cavaliers, parmi ceux que je rencontrais dans les clubs, appréciaient cet animal en tant qu'être sensible qui pouvait connaître la joie, la tristesse, ou

la souffrance.

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Quand la vague réalise qu'elle est l'océan

"Nous sommes avec les autres comme nous sommes avec nous-mêmes. "

Les chevaux de mon amie avaient cette chance de pouvoir gambader librement sur quatre hectares de terre. J'avais tissé avec eux un lien de complicité qu'ils me rendaient bien. J'adorais passer du temps dans les prés en leur compagnie et prendre soin d'eux. Je n'avais pas particulièrement envie de leur monter dessus, leur présence seule me suffisait amplement. Sur le fond, je me sentais heureux, j'aimais cette vie que je m'étais donnée, j'accueillais les événements comme un ensei- gnement même si je n'étais pas épargné par le stress. Cette année-là, je me suis trouvé plusieurs fois à nouveau dans cet état d'unité. Cela ne durait pas très longtemps, parfois quelques minutes, d'autres fois plusieurs heures. Ce qui me faisait parfois passer d'un état de joie profonde à des moments de stress intense en raison du décalage que je vivais. Je n'étais pas encore parvenu à «stabiliser la vue», comme disent les bouddhistes. J'étais un véritable yo-yo et je ne comprenais pas toujours ce qui m'arrivait, ma compagne non plus d'ailleurs. J'avais conscience que la vie que je menais était loin de refléter ce que j'avais perçu dans ces moments de grande paix. Je souhaitais que toute mon existence soit ainsi, que je puisse être capable de vivre chaque moment sans être charrié par toutes ces émotions qui venaient perturber cette paix intérieure. Je n'en étais pas là, mais avec le temps mon aspiration ne faisait que s'accroître. Je savais au fond de moi qu'il était possible de se libérer pour de bon de cette souffrance pour enfin connaître la paix, même si je ne possédais pas encore la clé. En attendant, je devais composer avec toutes ces contingences matérielles qui m'ennuyaient. Payer le loyer, gagner suffisamment pour ça, évidemment me nourrir et me vêtir, mais surtout gérer

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Ni Dieu, ni maitre, ni éveil

1' administratif auquel je ne comprenais pas grand-chose. J'avais le sentiment de délaisser ma quête du bonheur pour m'occuper de tâches «bassement» matérielles. Pourtant, je devais prendre tout cela en considération, en somme apprendre à concilier mes devoirs et mes désirs, trouver un équilibre entre mon aspiration au bonheur, la vie matérielle et ses nécessités, pour préserver cette paix encore fragile. Non seulement il me fallait accepter cela, mais aussi m'y mettre pour de bon. On n'apprend pas à faire de la bicyclette simplement en la regardant. Je téléphonais régulièrement à mon ami de Genève. Je l'abreuvais de mes questions. Je voulais tout savoir. Il était à lui seul un enseignement vivant, un homme d'une très grande intel- ligence. Sa façon d'enseigner était extraordinairement claire et simple, c'était un pédagogue hors norme. Sa manière de trans- mettre était très synthétique parce qu'il avait parfaitement intégré ce qu'il enseignait. Comme je lui dis un jour: «En 10 minutes, tu viens de me faire comprendre ce que j'ai mis des années à essayer

de saisir par la psychologie. » J'adorais passer du temps avec lui et, dès que je le pouvais, j'allais le rejoindre à Genève. Ses enfants étaient particulièrement épanouis et équilibrés. Un jour il rn' appela et me dit tout de go :

- Est-ce que ça te dirait de rencontrer un grand maître spirituel? Sans réfléchir, parce que pour moi la question ne se posait même pas, je lui répondis :

- Bien sûr, oui.

Il m'expliqua qu'il avait rencontré un grand maître tibétain considéré par sa communauté comme étant la réincarnation d'un des disciples de Padmasambhava, un des trois grands maîtres bouddhistes qui ont amené le bouddhisme au Tibet. Dans le bouddhisme, on considère qu'il n'existe que 40 tulkus. Les tulkus sont des êtres qui auraient atteint un très haut niveau de

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Quand la vague réalisequ'elle est l'océan

réalisation. Le maître dont me parlait mon ami en était un. C' était donc pour moi une chance inouïe de pouvoir rencontrer un tel « personnage ».

"Il est aussi rare de rencontrer un être accompli que de voir une tortue passer sa tête dans un cercle en bois flottant au milieu de l'océan lorsqu'elle remonte à la surface pour respirer. "

Précepte bouddhiste

Mais mon ami me répondit:

- Tu es vraiment sûr de vouloir le rencontrer?

- Oui bien sûr, quelle question.

Il insista à nouveau:

- Tu es vraiment sûr? Parce que tu ne réalises pas ce qu'im- plique de rencontrer un tel être. En effet, je ne réalisais pas, mais je voulais vraiment le rencontrer. C'est ainsi que j'allais me retrouver, une semaine plus tard, face à l'homme qui bouleversera complètement ma vision de la réalité.

Il était LA réponse

Il était là, en face de moi, ce que je ressentais était indéfinis- sable. Je vivais un paradoxe. J'étais déçu, j 'étais face à un vieil homme assis dans un fauteuil. Il avait 1' air au ssi commun que vous et moi, et en même temps je sentais qu'il se passait quelque chose que je n'arrivais pas à saisir. Peut-être avais-je espéré voir jaillir des étincelles de partout, un phénomène particulier comme une aura brillante, ou de télépathie,

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Ni Dieu, ni maitre, ni éveil