Vous êtes sur la page 1sur 20

Parcours non–verbal, parcours sémiotique 

Les parcours,
entre manifestations non–verbales et métalangage sémiotique

Manar HAMMAD
ESIT – Paris III

Ce texte donne une forme finale au contenu d’une conférence prononcée dans le cadre du 2ème séminaire
de sémiotique architecturale organisé par Alain Renier les 16, 17 et 18 décembre 1980 à l’Unité
Pédagogique d’Architecture N°6. Il devait figurer dans le cadre d’un ouvrage collectif publié à l’issue
de cette rencontre. Je ne l’avais pas transmis à l’époque. Remodelé, il figurera donc dans ce recueil
d’hommage. Après tant d’années, la problématique conserve sa pertinence.

0 Remarques liminaires 1

1 Corpus des parcours de départ 1


1.1 Représentation graphique d’un parcours élémentaire 1
1.2 Remarques méthodologiques : découpage et point de vue 3
1.3 La visite domiciliaire japonaise 4
1.4 Zashiki 8
1.5 Jardins 10
1.6 O Furo Ba ou l’honorable bain 15

2 Les programmes narratifs structurant les parcours 17

3 La structure immanente des parcours 18


3.1 Le parcours graphique et le modèle E 18
3.2 Le parcours de la visite et le modèle F 19
3.3 Le modèle général G 21
3.4 Le parcours du bain 22
3.5 Le parcours du jardin 22
3.6 Le parcours assis du Zashiki 23
3.7 La règle du parcours du sujet d’état :
jonction partielle cumulative 25
3.8 Structure profonde du parcours du sujet d’état 25
3.9 Interprétation aspectuelle du parcours du sujet d’état 29

4 Les parcours du modèle sémiotique greimasien 30


4.1 Les parcours du tarot 31
4.2 Cursus honorum et Curriculum vitae 32
4.3 Le parcours narratif 32
4.4 Le parcours génératif 32

5 Conclusions 33
Parcours non–verbal, parcours sémiotique 

Les parcours,
entre manifestations non–verbales
et métalangage sémiotique

Manar HAMMAD
ESIT – Paris III

© Les photographies et les dessins sont de Manar HAMMAD. 0 Remarques liminaires


© Le Minotarot est conçu et dessiné par Eric PROVOOST. Dans les textes sémiotiques, on peut relever deux usages différents du terme parcours : l’un
est occurrent dans le langage descriptif de la sémiotique du monde naturel, en particulier
en sémiotique de l’espace et de l’architecture, l’autre est occurrent dans le métalangage
méthodologique de la sémiotique comme discipline. Dans cette étude, nous nous proposons
d’aborder les deux usages pour en repérer les ressemblances et les différences, commençant par
le domaine non–verbal et terminant par le métalangage sémiotique.

Avant d’aborder quelques parcours du monde naturel observables dans le cadre des maisons
japonaises, nous nous pencherons sur le cas, apparemment simple, de la représentation graphique
d’un parcours spatial. Les parcours japonais retenus relèvent d’une observation de type
anthropologique des usages dans l’habitat traditionnel rural et urbain. Nous avons directement
observé de tels parcours et nous les illustrerons de quelques photographies. Par souci de clarté
méthodologique, nous commencerons par une suite de descriptions, afin de constituer un corpus
de cas qui seront ensuite repris pour produire une formalisation simple mettant en évidence
quelques concepts descriptifs minimaux et une hypothèse de structure de base.

Le parcours narratif et le parcours génératif seront supposés connus du lecteur sémioticien. Pour
toute précision sur ces questions nous renverrons au Dictionnaire de Greimas et Courtès (1979).
Avant d’aborder ces concepts méthodologiques abstraits, nous examinerons deux exemples
connexes : l’un est celui du tarot, où l’on construit un récit sur le tirage aléatoire de cartes
successives, l’autre est celui du terme latin cursus en quelques uns de ses usages.

Par la multiplication des cas envisagés, nous espérons dégager un modèle général susceptible
d’éclairer à la fois la sémiotique de l’espace et la sémiotique générale. Avec quelques résultats
non–triviaux, nous espérons montrer que la sémiotique du non–verbal est susceptible d’apporter
quelques contributions théoriques à la sémiotique générale.

1 Corpus des parcours de départ

1.1 Représentation graphique d’un parcours élémentaire


Nous partirons de l’une de représentations graphiques possibles du parcours d’un homme en un
lieu. Une solution simple consiste à assimiler l’homme (H) à un point et le lieu (C) à une région.
Si cette solution est pure convention, elle se justifie par l’opposition
homme /vs/ contexte spatial
 Manar HAMMAD Parcours non–verbal, parcours sémiotique 

où l’on privilégie l’aspect spatial du contexte Faisons le bilan des concepts qui nous sont apparus comme nécessaires à la description graphique
ainsi que son caractère étendu et englobant, du parcours :
opposé au caractère concentré et englobé 1. Un sujet parcourant ;
attribuable à l’homme. La forme irrégulière 2. Un espace dans lequel se définit le parcours ;
du contour, dit courbe de Jordan, indique 3. Un sujet observateur défini en deux positions possibles :
C son caractère arbitraire. Son seul rôle est de – dans le voisinage du sujet parcourant ou en syncrétisme avec lui,
H
border –délimiter– la région spatiale servant – rattaché à l’espace contextuel du parcours ;
de contexte au parcours. 4. Un ensemble de points dits positions du sujet parcourant dans l’espace parcouru ;
5. Une relation d’ordre entre lesdites positions.
En termes sémiotiques, ce dessin définit, par
un débrayage graphique, un ici1 du parcours Nous verrons que ces concepts ne sont pas propres à l’énoncé graphique et qu’ils ne font que
(région bordée par la courbe) opposé à transcrire une structure immanente du parcours défini dans le monde naturel.
un ailleurs (région hors de la courbe). Le
lecteur qui comprend intuitivement cette Reprenons la problématique de la description graphique. La trajectoire T, telle que définie ci-
représentation est invité à réfléchir sur le dessus, peut être identifiée comme un espace linéaire (à une dimension). Ainsi reconnue, elle est
mécanisme qui lui a permis de comprendre : susceptible de jouer un rôle de contexte repère pour définir les déplacements du point H : pour
qu’est-ce qui distingue l’intérieur et l’extérieur définir toute position de H, il suffit de le placer sur T, il n’est plus nécessaire de le situer par
Fig.1 Région et point.
de la courbe ? en termes mathématiques rapport à C. Ceci est possible car T joue le rôle d’un voisinage tel que défini dans la première
objectivés, rien ne permet d’en donner une caractérisation formelle. La distinction repose sur présupposition reconnue ci-dessus, i.e. celui d’un système de repère dans l’énoncé débrayé
un mécanisme de débrayage–embrayage : l’intérieur, c’est la région où nous avons placé le par rapport à celui de l’énonciation. D’ailleurs, comme T est situé dans C (ce qui constitue un
point H représentant l’homme englobé dans l’espace et jouant le rôle du sujet délégué dans embrayage rattachant le repère dans l’énoncé au repère de l’énonciation), il est facile de resituer
l’énoncé graphique. Corrélativement, la courbe et la région extérieure sont liées à nous, sujet transitivement H dans C en passant par T.
observateur et énonciateur, point de départ du débrayage permettant de poser H comme sujet
débrayé (délégué). On aurait pu inverser les rôles respectifs des deux régions définies par la Les rôles de T (trajectoire) et de C (contexte) sont comparables : ils servent à séparer, avec des
courbe et tout le raisonnement resterait valide. degrés de précision différents, l’espace dans lequel H se déplace de l’espace dans lequel il ne
se déplace pas :
Une fois dessinée, cette représentation – C est défini comme l’espace contextuel dans lequel les parcours ont lieu, en opposition avec
apparaît insuffisante : le parcours n’y est pas une région où il n’y a pas de parcours ;
H0 identifiable. Une solution simple, et consacrée – T est défini comme l’espace particulier dans lequel un parcours donné a lieu, en opposition à
H1
par l’usage, est de représenter le déplacement d’autres parcours possibles dans la région–contexte identifiée.
C par une ligne (appelée trajectoire T) sur
H2 laquelle le point H est supposé être mobile. Pour repérer le point H sur la trajectoire T, il faudra découper celle-ci en parties plus petites :
H3 Il est possible de construire cette ligne en la puisqu’elle est elle-même un espace, il faudra y définir un ici, dans le voisinage immédiat de
définissant comme l’ensemble des positions H, et un ailleurs, le reste. Nous retrouvons ici, pour la troisième fois mis en œuvre, un même
successives du point dans son contexte. Une mécanisme de base : pour saisir l’espace, il faut le discrétiser. En termes plus prosaïques, nous
telle procédure de construction présuppose pourrions parler de tranches de saucisson. Le problème est : Quelles sortes de tranches faut-il
Hn que : faire ? Quel est le découpage le plus indiqué ? Le choix, entre plusieurs découpages possibles,
• Il est possible de reconnaître des positions pose une double question :
successives et de les distinguer les unes des – Quelle est la pertinence du découpage ?
autres, ce qui est la condition minimale pour la – Quelle méthode suivre pour le réaliser ?
reconnaissance du mouvement dans l’espace.
Cette condition ne nécessite que des repères 1.2 Remarques méthodologiques : découpage et point de vue
Fig.1 Région, trajectoire et points.
(pris dans C) inclus dans le voisinage immédiat Considérons le cas d’une salle des pas perdus dans une gare ou un aéroport. Regardons des
du point. Un tel voisinage constitue un contexte local et joue un rôle comparable à celui de C : voyageurs, ou des parents venus attendre un voyageur. Dans l’attente, on les voit marcher, allant
sémiotiquement, c’est un ici débrayé à partir de C, définissant des repères dans l’énoncé. nulle part, perdant leurs pas. Leurs déplacements tracent des trajectoires. Comment décrire
• Il est possible de repérer ces positions dans le contexte C, ce qui suppose un système de leurs parcours ? Sur les planchers unis de ces lieux, les mouvements ne dépendent pas de la
repères général relatif à C, donc rattaché à l’instance d’énonciation de l’observateur2. configuration du sol. Ils dépendent bien plus des autres voyageurs (isolés ou en groupe, mobiles
• La ligne trajectoire est construite en respectant l’ordre de succession. Ceci fait apparaître, à ou arrêtés) et des accidents constitués par les portes, les fenêtres, les panneaux d’affichage…
l’intérieur de l’énoncé graphique, une nouvelle propriété, d’ordre syntaxique. Un problème comparable est posé par les espaces libres entre les bâtiments d’un ensemble
 Manar HAMMAD Parcours non–verbal, parcours sémiotique 

résidentiel. Dans le cadre d’une recherche menée avec le Groupe 107, portant sur le grand
ensemble de Grigny la Grande Borne, nous avons tenté un découpage des espaces libres en unités
discrètes plus petites. Nous avons mis au point un outil formel, fondé sur un modèle topologique
proposé par le mathématicien J.C.Maxwell. La mise en œuvre de cet outil permet d’opérer un
découpage univoque (il n’y a qu’une solution) produisant une partition complète (ou pavage) de P6 P5 P4
la région étudiée. Dans le cas de Grigny, cela produit 209 régions, que nous avons caractérisées
par trois descripteurs déterminés en fonction d’une pertinence d’analyse ouverture/fermeture
des régions. L’un des descripteurs, la connexité, permet d’analyser les questions de parcours
possibles dans l’ensemble résidentiel considéré. Cependant, sa transposition aux salles des pas
N
perdus n’est pas aussi fructueuse : les situations dans un tel lieu sont beaucoup plus fluides, un
modèle plus dynamique est nécessaire.
b4 b3 b2

Conclusion : il ne suffit pas de produire une segmentation sur un espace, aussi contrôlée et Fig.4 Plan
P3 P2 P1
formelle soit-elle, pour qu’elle soit pertinente. Sa pertinence dépend du domaine de signification schématique
que l’on cherche à cerner à travers les manipulations sur l’expression. Or qu’est-ce qui nous d’une maison
intéresse dans les parcours ? La poursuite du travail dépend du point de vue que nous adopterons. traditionnelle.
Ce point de vue, c’est celui de l’analyste. Si nous assimilons le parcours à un énoncé doté d’un b1
sujet, nous nous retrouvons dans la position d’un énonciataire qui interprète ce qu’il voit. Ainsi,
notre point de vue est interprétatif.3 Ce que nous cherchons à comprendre, à interpréter, c’est la
Entrée
notion encore vague de parcours, bien qu’un certain nombre de phénomènes observables soient
• Si B est un marchand, un livreur, ou un
couramment identifiés comme des parcours.
commis quelconque, il ne sera pas autorisé à
pénétrer dans la maison. Le maître des lieux,
ou l’un de ses représentants (femme, enfant,
domestique) traitera l’affaire sur le seuil, et B
repart sans pénétrer dans la maison, i.e. sans
traverser le bord qui nous sert de repère. Dans
ce cas, il n’y a pas de parcours de B dans C, et
il n’y aurait pas lieu d’en parler si cet exemple
ne servait à manifester la pertinence du bord
comme repère de la maison.
• Si B est une personne (ou un groupe) connu
de la famille A et qu’il existe entre eux un
Fig.3 Résidence Kikuno, portail de l’enceinte. Bourg de Inami, Province de Toyama, Japon. certain type de relations sociales (amitié,
1.3 La visite domiciliaire japonaise parenté, voisinage), il sera invité à franchir le
seuil b1 et à rentrer dans la maison. Au cas où
Considérons le un cas de la visite dans une maison japonaise4. Le dessin ci-contre est un schéma
B est la voisine venue « tailler une bavette »
simplifié du plan des maisons traditionnelles. Il montre un contour général rectangulaire, une
avec Mme A, elle vont s’asseoir sur le bord b2
zone N à l’entrée traversant la maison de part en part, et deux rangées de pièces p1, p2, p3 en
du sol artificiel surélevé de la maison. Elles
façade, p4, p5, p6 à l’arrière. Ce plan joue le rôle du contexte C défini au paragraphe 1.1. Les
n’enlèveront pas leurs chaussures (ou leurs
lignes qui le subdivisent définissent une partition en pièces, ce qui constitue un découpage
sabots) et Mme B repartira sans avoir pénétré
a priori en éléments discrets du contexte C. Nous verrons que ce découpage est pertinent à
plus avant dans la maison.
l’analyse du parcours de la visite.
• Si B est un ami qui vient de loin, ou qui vient
peu souvent,
La maison sera dite celle de A, notation arbitraire du patronyme du maître des lieux. Une
– Il sera invité à passer le seuil b1, Fig.5 Entrée de la résidence Kikuno à Inami.
personne B vient de l’extérieur. Nous n’analyserons pas les parcours qu’elle a accomplis dans
– Il sera invité à se déchausser et à passer le Le seuil b1 est au bas de l’image. Le seuil b2 est
cet ailleurs. Il suffira que son parcours d’arrivée jusqu’à la maison A soit présupposé, et il
seuil b2, à gauche, au haut de la marche.
n’en sera question que dans la mesure où cela peut déterminer son parcours dans la maison
– Là, dans la pièce p1, A et B échangeront les Ici, l’espace N est coupé par deux portes
A définie comme contexte. Arrivé à l’entrée de la maison A, B s’arrêt au seuil b1 et appelle :
salutations d’usage, se prosternant jusqu’au sol. coulissantes masquant la vue.
traditionnellement, il n’y a pas de sonnette.
 Manar HAMMAD Parcours non–verbal, parcours sémiotique 

– A invitera B à passer le seuil b3 avant lui. B se récusera poliment. A insistera et B passera b3


le premier,
– Au seuil b4, la cérémonie se répète : passez devant je vous prie, je n’en ferai rien, j’insiste…
B passera b4 avant A.

Si la maison est riche, l’enfilade des pièces est plus longue, il y a plus de seuils et chaque
franchissement de seuil donne lieu à une petite cérémonie de passage, laquelle manifeste que le
seuil est pertinent pour l’analyse. La dernière pièce de l’enfilade (pièces en façade) est la pièce
la plus honorable, dite Zashiki. Seuls les visiteurs les plus honorables y ont accès. Un visiteur
de moindre importance sera invité à s’asseoir dans une pièce intermédiaire, correspondant à son
rang social.

Ces observations permettent de mettre en évidence quelques faits :


1.31 Les seuils sont pertinents pour la description syntaxique du parcours.
1.32 La profondeur de la pénétration du visiteur, ou en d’autres termes le point terminal de
sa trajectoire, est corrélée avec son rang social. Le point essentiel ici est le suivant : la
succession des pièces définit une relation d’ordre dans le parcours et cette relation d’ordre
est mise en relation avec un ordre social.
1.33 Le rang social de B se mesure à celui de A : ceux dont le rang est supérieur ou égal à celui
de A iront jusqu’au Zashiki. Les autres sont arrêtés en route.
1.34 Le parcours de la visite n’est pas le fait d’un seul actant sujet, mais il implique deux
actants. En termes sémiotiques, la visite est un énoncé à deux actants sujet. Il faudra dès
Fig.6 Résidence Kikuno, photographie prise du seuil b2. Les panneaux coulissants munis de lors poser la question de leurs rapports actantiels. Chacun des deux actants (Visiteur et
joncs marquent le seuil b3. Un petit sanctuaire shintoiste est placé en hauteur avant b3. Maître des lieux) peut être manifesté par un ou plusieurs acteurs figuratifs.
1.35 Lorsque B se présente devant la porte de A, il demande l’entrée, ne serait-ce que de
Fig.7 Résidence Kikuno, enfilade des pièces vues de l’intérieur vers l’entrée. Au sol, on voit manière implicite (cas où « B ne fait que passer », A le voit et l’invite à entrer). En ceci, il
les seuils b4 et b3, marqués par des parois coulissantes. se manifeste comme sujet manipulateur. Cependant, dès qu’il a traversé le seuil b1, il perd
l’initiative : A lui indique (lui prescrit) les seuils à traverser, de même qu’il lui assigne un
emplacement pour s’asseoir : B apparaît comme sujet manipulé par A.

Avec la progression du parcours de A et B, ce ne sont pas seulement les seuils qui sont traversés.
Si, au lieu de considérer les bords que sont les seuils nous considérions les régions bordées que
sont les pièces, chaque franchissement de seuil équivaut à un pouvoir se conjoindre accordé
par A à B : les lieux dont l’accès est ainsi permis équivalent à des dons offerts par A à B, ces
dons étant porteurs de la modalité du pouvoir. Ainsi, le parcours de B s’accompagne d’une
transformation de son être sémiotique : il se conjoint avec une série d’objets–valeur spatiaux,
et sa compétence s’en trouve augmentée d’autant. Dans ce procès, A est le sujet opérateur de la
transformation : il confère à B des dons symboliques équivalents à la compétence sociale qui est
reconnue à ce dernier en dehors de la maison (i.e. son rang social). Ainsi interprété, le parcours
de la visite apparaît comme une aspectualisation graduée de la compétence du sujet B.
Si A fait fonction de destinateur donateur de biens symboliques dans cette séquence, cela ne
doit pas faire illusion : il le fait par devoir, et ce devoir a été installé par B lorsque ce dernier
s’est présenté à la porte de la maison. Si A refuse de recevoir B, B est en droit de se fâcher et
de rompre ses relations avec A. Sur un fond de relation contractuelle, nous voyons donc se
développer une relation polémique : A cède à B un certain nombre de lieux (topoï p1, p2, p3)
alors qu’il se réserve une série équivalente (topoï p4, p5, p6) interdite à B et dont le contrôle sert
d’expression à la compétence de A selon le pouvoir (pouvoir d’accès, pouvoir de conjonction
avec les topoï).
 Manar HAMMAD Parcours non–verbal, parcours sémiotique 

Cette analyse montre deux choses : 1


• Le parcours de la visite exige, pour être décrit de manière satisfaisante, non pas deux actants Espace
seulement mais un troisième actant, reconnaissable dans la catégorie de l’objet–valeur transféré de B
entre un destinateur et un destinataire.
• Par le transfert symbolique des topoï, le parcours apparaît comme une aspectualisation spatiale
Espace i
de la compétence (aussi bien de A que de B). Cette aspectualisation est cumulative. Trou INFi SUPi
de A
vide
B1 et de B
1.4 Zashiki
Considérons le cas où B est invité à s’asseoir dans
Espace j
le Zashiki. A lui attribue l’emplacement le plus de A
INFj SUPj
honorable, près d’une niche appelée Tokonoma.
De manière régulière, cette niche se trouve dans
le coin le plus éloigné de la porte d’entrée du Configuration topique Configuration topique
B3 B2 contractuelle polémique
Zashiki, ce qui illustre, dans le système repère
de cette pièce en particulier, la logique profonde
n
du parcours : plus le visiteur parcourt d’espace,
plus il acquiert de compétence (ou d’honneur,
en termes figuratifs). B s’assoira en face de A, 1.41 La séquence suppose le non–déplacement des corps : c’est l’état terminatif du parcours.
plus près de la porte, en position inférieure. Cependant, sa structure révèlera de fortes similitudes avec celle du parcours. En tout état
de cause, elle permet de poser la pertinence de l’opposition
Supposons que B ne soit pas une personne seule, A station /vs/ déplacement
et que cet actant visiteur soit manifesté par trois pour l’analyse du parcours, ne serait-ce qu’en état terminatif. Nous verrons avec le jardin
acteurs B1, B2, B3. Parmi les trois visiteurs, il en qu’elle est aussi pertinente en d’autres lieux.
est toujours un qui est supérieur aux autres par Direction du regard 1.42 Topologiquement, l’espace de la station est un espace troué : les différents acteurs sont
l’âge, par le rang social, par la fortune… Comme positionnés autour d’un trou qui demeure vide. Cette même configuration est apparue dans
il y a plusieurs critères possibles, il y a parfois l’analyse des espaces didactiques (HAMMAD & altri 1977) comme étant la configuration
plusieurs candidats à la position supérieure, ce spatiale du contrat, opposée à la configuration spatiale du conflit, laquelle se manifeste
qui donne lieu à un assaut de politesse entre les ici dans les espaces de la compétence de A et de B lors de la séquence dynamique du
visiteurs, chacun voulant honorer l’autre et se déplacement et du don.
placer lui-même en position inférieure. B1 1.43 L’espace topologique de cette station est néanmoins polarisé, avec une tension installée
entre le rôle supérieur occupé par B1 et le pôle inférieur occupé par A. Le long de cet axe
Cependant, quel que soit le critère retenu5, le polarisé, les positions intermédiaires sont couplées deux à deux.
visiteur qui aura été reconnu supérieur sera placé 1.44 A l’intérieur de chaque couple de positions intermédiaires, la position supérieure est celle
près du Tokonoma. Celui qui lui est second dans de la gauche de l’acteur privilégié en position 1.
l’honneur sera placé à la gauche du premier, le
troisième sera à sa droite. Le maître des lieux se B3 B2 Les constats 1.43 et 1.44 ci-dessus manifestent une aspectualisation paradigmatique de
retrouve dans la position inférieure à ses trois la compétence des acteurs. Nous disons paradigmatique pour désigner la simultanéité de la
visiteurs. Les quatre personnes seront disposées relation d’ordre installée entre les acteurs, par opposition à la successivité des dons de topoï
autour d’un espace vide (quelquefois rempli par dans le parcours, laquelle manifestait une aspectualisation syntagmatique. Ici, l’aspectualisation
une table, mais cela n’est pas nécessaire). exploite une relation de polarité et une relation de latéralité pour installer un ordre total sur le
Le cas de cinq visiteurs implique le B5 B4 groupe des acteurs visiteurs et des acteurs visités, d’une manière qui rappelle fort la relation
positionnement ci-contre. d’ordre installée par le parcours.

Parallèlement au fait que la logique de ces Remarquons que l’aspectualisation paradigmatique s’exerce sur le syntagme spatial des acteurs
emplacements est conforme à la logique assemblés in præsentia, alors l’aspectualisation syntagmatique s’exerce sur le paradigme in
générale du parcours comme aspectualisation absentia des acteurs susceptibles de rendre visite à A.
de la compétence, il est possible de relever dans
cette séquence une logique interne spécifique : A

Direction du regard
10 Manar HAMMAD Parcours non–verbal, parcours sémiotique 11

1.5 Jardins
La séquence en station assise du Zashiki a toujours lieu devant le jardin. Il y a deux sortes de
jardin au Japon : le jardin de promenade, le jardin de contemplation. On se promène dans le
premier, on ne pénètre pas dans le second mais on le contemple à partir de la maison ou d’une
plateforme spécialement aménagée à cet effet. Ce qui nous remet en présence de l’opposition
station/déplacement.

L’accès au jardin, comme l’accès à la maison, constitue l’étape initiale de la séquence. Tant
pour les jardins de promenade que pour les jardins de contemplation, l’accès au jardin est
conditionné par l’accès à la maison6. La condition préalable étant remplie, on voit disparaître le
contexte social caractéristique de la visite : le jardin est un espace où le visiteur est laissé libre
de ses parcours : il peut aller partout. Ce qui projette sur ces lieux un effet de sens permissif.
Le jardin s’oppose donc à la maison qui, dans la description précédente, est apparue comme
un espace prescriptif, où les lieux du passage et de la station sont prescrits, de même qu’il y
apparaît des lieux proscrits (interdits : topoï p4, p5, p6).

B ayant la possibilité de parcourir seul le jardin, cette visite n’exige pas la coprésence de A
et de B. Le cadre conceptuel précédemment construit posait trois actants : deux proto-actants
sujet7 (visiteur et maître des lieux) et un actant objet (topoï délimités par des seuils). Avec la
dissolution du couple A–B, on assiste à une disparition corrélative : il n’y a plus de seuils. A vrai
dire, il en subsiste quelques uns8, mais ils ne donnent plus lieu à un cérémonial social au cours
de la visite ordinaire. N’étant pas exploités, restent-ils pertinents pour l’analyse ? Fig.13 Villa impériale de Katsura Rikyu, Kyoto. La sente constituée par des dalles successives
Ce n’est pas tout : dans les pièces japonaises, dépourvues de mobilier, il est loisible de marcher bifurque deux fois de suite, chaque embranchement est dissymétrique.
partout. Nous pourrions dire qu’il y a une latitude aréolaire (surfacique) du passage, seuls les
bords étant marqués. Dans le jardin, la disparition des bords s’accompagne de la disparition de
la liberté aréolaire du parcours physique : le promeneur est tenu de marcher dans les sentes. Fig.14 Jardin Kenrokuen, Kanazawa. La sente passe sur l’eau, mais sa logique reste la même.
Même plus : ses pas sont réglés par des pavés irréguliers espacés dans l’herbe.

Considérons le cas d’une personne H se promenant sur un sentier T dans un jardin C. De


place en place, le sentier présente un embranchement. Les règles du paysagisme japonais
imposent une bifurcation en fourche : à partir de la sente d’arrivée, il y a deux sentes de départ.
Lesquelles doivent ne pas se ressembler : elles manifestent des qualités qui les différencient
et qui permettent d’établir entre elles une relation d’ordre hiérarchique : l’une est principale,
l’autre est secondaire. S’il y a, le long du même sentier, plusieurs bifurcations successives,
elles doivent ne pas se ressembler. Selon ces règles d’une syntaxe du parcours paysager, le
promeneur passe par les points distingués constitués par les bifurcations. A chaque occurrence,
il y a un choix à faire. La règle veut que le promeneur H ne fasse pas de choix volontaire : il se
laisse choisir par le jardin et ses sentes. Par conséquent, le jardin qui avait été reconnu comme
un espace non–prescriptif (pas de devoir imposé au promeneur) apparaît ici comme un espace
non–volitif : le promeneur renonce à vouloir. Il est sujet passif, acceptant la promenade et se
plongeant dans la sensation.

Reprenons la question autrement : H arrive à une bifurcation, il se laisse choisir son chemin. Par
qui ? Par le paysage qu’il voit : le jardin est un espace visuel, les dimensions olfactives et tactiles
ne sont jamais abordées dans le discours japonais sur les jardins9. Que voit H ? Deux paysages
qui l’invitent simultanément. L’une des invitations est plus forte que l’autre, il l’accepte. Ce qui
laisse apparaître les lieux dans le rôle actantiel de sujet manipulateur : une portion de jardin fait
vouloir. Le promeneur est donc un actant manipulé par un actant manipulateur manifesté par
un topos paysager.
12 Manar HAMMAD Parcours non–verbal, parcours sémiotique 13

Fig.15 Jardin de promenade, Katsura Rikyu, Kyoto. Les piquets et cordelettes ont été ajoutés Fig.16 Jardin de contemplation, style Karesansui, Ryogen In, Kyoto. L’étendue limitée du jardin
depuis que la visite est ouverte au tourisme. est offerte à la promenade virtuelle du regard d’un sujet immobile.

A ceci, on peut objecter que le topos paysager n’est pas là tout seul et qu’il présuppose quelqu’un le discours dominant sur les jardins) ; d’autre part, le paysage vu est souvent emprunté, selon
qui l’a arrangé. Dans les jardins célèbres, la tradition historique nomme souvent un concepteur : la terminologie consacrée. Le procédé de l’emprunt consiste à inclure, dans la conception du
tel membre de la famille impériale, tel prince Ashikaga… Dans les paysages naturels, la tradition jardin, une portion du paysage extérieur voisin. Il s’agit souvent d’une montagne, mais il peut
japonaise est prompte à poser l’existence de kami, esprits divins responsables de la beauté s’agir d’une plaine. L’opération d’emprunt commence par la sélection d’un point de vue pour
ou de la laideur des lieux. En somme, le topos paysager ne serait qu’un acteur destinateur lequel il y aura emprunt, puis, en fonction dudit point de vue, faire en sorte que tout ce qui se
délégué derrière lequel se profile un actant destinateur doté d’un vouloir (la création du jardin trouve entre le jardin et le topos emprunté soit gommé par une opération paysagère comme
est volontaire, le créateur est la source du vouloir du promeneur), d’un savoir (il sait comment l’installation d’une haie, d’une rangée d’arbres, d’une colline artificielle… Il est clair, dans
arranger le paysage, selon des règles) et d’un pouvoir (il a disposé des moyens nécessaires pour tous ces cas de paysage emprunté, qu’il n’est pas question que l’observateur aille se conjoindre
arranger le paysage). physiquement avec le topos mis en évidence. Seule la conjonction visuelle est mise en œuvre.
Ce manifeste l’investissement modal de ces conjonctions cognitives : il est de l’ordre du savoir.
Par conséquent, le parcours dans le jardin nécessite quatre positions actantielles : un sujet, un La transformation d’état du sujet promeneur est d’ordre passionnel et cognitif, et le parcours
espace objet parcouru, un destinateur délégué, un destinateur manipulateur. Ils sont manifestés consiste en une aspectualisation de cette compétence.
respectivement par un (ou plusieurs) acteur humain, un jardin, un topos attracteur, un concepteur
humain ou transcendant. Ceci n’est pas sans rappeler le parcours à l’intérieur de la maison. Le Cependant, nous avons vu dans la maison deux variétés de relation d’ordre installées : les unes
parcours du jardin est marqué par des points distingués (les bifurcations) qui jouent sur cet par des conjonctions pragmatiques avec des topoï consécutifs lors du déplacement dans la visite,
espace linéaire le rôle joué par les seuils entre les régions : ils segmentent en parties discrètes les autres par des conjonctions pragmatiques avec des positions relatives dans l’espace lors de
l’espace contextuel du parcours. Dans la maison, l’espace contextuel est aréolaire, segmenté la station assise dans le Zashiki. Si, dans le jardin, il n’y a pas de conjonction pragmatique
par des lignes ; dans le jardin, l’espace contextuel est linéaire, segmenté par des points. C’est en pertinente avec des topoï, il y a des conjonctions pragmatiques pertinentes avec des positions :
ces deux catégories de lieux de la segmentation que s’opère la transformation modale du sujet ce sont les points de vue, lieux à partir desquels s’opère la conjonction cognitive avec les topoï.
parcourant : selon le devoir dans la maison, selon le vouloir dans le jardin. Ce sont des points qui confèrent au promeneur la possibilité de voir : ils sont donc chargés de
la modalité selon le pouvoir (pouvoir voir).
Enfin, la conjonction sujet/objet se manifeste actoriellement de deux manières différentes :
elle est pragmatique dans la maison, où l’acteur sujet pénètre dans le topos offert ; elle est Jusqu’à présent, nous n’avons abordé que les points de bifurcation comme points de vue. Une
cognitive dans le jardin, où l’acteur sujet saisit visuellement le topos offert. Il est des cas où la autre catégorie de points de vue est celle des lieux pour lesquels un paysage emprunté est arrangé.
promenade permet d’aller pénétrer le topos invitant vu. Cependant, la règle générale interdit Ils sont statiques et n’invitent pas à aller quelque part. Non dotés d’investissement volitif, ils
cela : d’une part le promeneur est rivé à son sentier (source d’un devoir prescriptif oblitéré par sont typologiquement proches des lieux prévus pour la vision du jardin de contemplation :
14 Manar HAMMAD Parcours non–verbal, parcours sémiotique 15

conçus pour permettre une vision pré–conçue, ils sont investis de la modalité du pouvoir. Les C divisé en topoï (une explicitation des procédures de segmentation visuelle s’impose)
échappées et les écrans sont installés pour déterminer à l’avance ce qui est à voir et ce qui est comme elle nécessite de poser le sentier comme trajectoire T divisée pragmatiquement et
à ne pas voir. visuellement par des points de vue distingués.

Si jusqu’à présent le parcours dans le jardin paraissait mettre en œuvre les modalités du vouloir 1.6 O Furo Ba ou l’honorable bain
et du savoir, opposables à celles du devoir et du pouvoir manifestées par le parcours dans la L’espace de l’honorable bain nous servira comme quatrième révélateur de la structure des
maison, l’apparition de la modalité du pouvoir dans le jardin de contemplation rompt cette belle parcours. Quand la famille A reçoit un visiteur B (lequel peut être un groupe) et qu’elle veut
symétrie formelle. Il convient de dire que la visite de la maison met aussi en œuvre les modalités l’honorer plus qu’elle ne le ferait pour une visite ordinaire, elle lui offre de prendre un bain.
du vouloir et du savoir, et que leur absence apparente n’est qu’un effet de la description centrée Une telle offre ne se fait pas à la porte, mais après l’accomplissement du parcours d’une visite
sur la notion de parcours. Or il y a d’autres phénomènes advenant lors de la visite. Il n’y avait ordinaire ayant pour terme le Zashiki, où le visiteur aura reçu une boisson et quelques aliments
donc là qu’une fausse symétrie. solides, servis en fonction de l’ordre hiérarchique. Ce n’est qu’après cela que l’on pourra
proposer à l’honorable visiteur de se rafraîchir en prenant un bain.
Le parcours domiciliaire nous a montré les modalités du devoir et du pouvoir fortement liées
à la relation d’ordre entre les activités d’une part, entre les acteurs d’autre part. Or le jardin Un tel bain offert n’est pas une affaire d’hygiène. Il n’est pas comparable à la douche proposée
manifeste des points liés à la modalité du pouvoir, comme les seuils entre topoï le sont aussi. en Occident au visiteur qui a passé une nuit sous le toit de son hôte. C’est plutôt un rite de
Si l’on revient sur l’obligation faite au promeneur de marcher sur le sentier, qui représente un purification comparable aux ablutions accomplies à l’entrée des sanctuaires shintoïstes : elles
devoir faire doublé d’un devoir ne pas faire (il lui est interdit de sortir des sentes), on est amené ont pour but de débarrasser le visiteur du mal qui a pu subrepticement s’y abriter. Le bain offert
à poser la question de la réalisation lorsqu’il y a plusieurs promeneurs. Les sentiers étroits est le prélude à d’autres preuves d’amitié et d’estime : le visiteur sera convié à manger dans le
interdisent à deux personnes de marcher côte à côte, ce qui impose un ordre de succession. La Zashiki, puis il sera invité à y dormir. Considérant cette suite normale des événements, le bain
personne la plus honorable (en haut de la hiérarchie sociale du groupe présent) va la première apparaît comme constitutif de la compétence du visiteur : pour qu’il puisse dormir sous le toit
dans le jardin, les autres la suivent selon l’ordre hiérarchique, à une distance variable les uns de A, il faut qu’il se purifie.
des autres. Le premier promeneur se laissera choisir sa promenade par le jardin, les promeneurs
suivants se laisseront choisir leur promenade par ce choix premier. Ainsi sont éliminés les
problèmes potentiels de préséance qui risqueraient de se poser si deux personnes arrivaient
simultanément à la confluence de deux sentes. Comme on élimine le risque de se retrouver
marchant devant un supérieur hiérarchique. Ainsi, en l’absence d’une interaction sociale directe,
et dans la restriction de la relation au jardin, les acteurs manifestent la relation d’ordre social
qui les lie. En chaque point distingué du parcours, ils passent dans l’ordre prescrit. Ce qui
constitue la troisième manifestation de la relation d’ordre.

Le cas complexe des parcours virtuels occurrents dans le jardin de contemplation ne sera pas
abordé ici, car il mériterait un développement séparé. Son traitement sera facilité par les acquis
dégagés en cette étude.

Récapitulons les concepts mis en œuvre pour l’analyse du parcours dans le jardin de
promenade :
1.51 Le jardin est un espace non–volitif inséré dans un cadre prescriptif.
1.52 Le jardin manifeste des topoïs chargés de vouloir, avec lesquels la conjonction du sujet
est cognitive.
1.53 Le jardin manifeste des point de vue chargés de pouvoir, avec lesquels la conjonction du
sujet est pragmatique.
1.54 Derrière le jardin se profile un actant destinateur qui a ordonnancé la disposition des topoï
chargés de vouloir et des points chargés de pouvoir.
1.55 L’actant promeneur se laisse transformer en son être au long de son parcours dans le
jardin. En plus des transformations de sa compétence selon le vouloir, le devoir, la savoir
et le pouvoir, il est le lieu de sensations et de passions.
1.56 Lorsque l’actant promeneur est manifesté par plusieurs acteurs, ces derniers manifestent
syntagmatiquement la relation d’ordre qui les lie. Fig.17 Résidence Kikuno, Inami. Baignoire aménagée au début du vingtième siècle. Les
1.57 L’analyse du parcours dans le jardin nécessite de poser l’espace du jardin comme contexte planches assemblées formant couvercle préservent la température de l’eau dans la journée.
16 Manar HAMMAD Parcours non–verbal, parcours sémiotique 17

au gaz ou à l’électricité. Le baigneur se déshabille dans une antichambre. Dans la salle de


bain, il devra, avant de se plonger dans la baignoire chaude, se laver soigneusement sur l’aire
prévue à cet effet. Une fois propre, il s’immergera dans la baignoire, sans bouger, souvent fort
longtemps. A sa sortie, il se sèchera sommairement et passera un kimono léger.
Le visiteur le plus honorable prend son bain en premier, suivi par tous les autres visiteurs selon
leur rang hiérarchique. Le maître des lieux suivra, suivi de ses fils mâles, avant la femme et les
filles. Tout ce monde ira se plonger dans la même eau de la baignoire. Cette eau ne sera pas
changée et servira le lendemain.

Ce déroulement autorise plusieurs constats :


1.61 Le lavage hygiénique est exécuté avant l’immersion dans la baignoire.
1.62 L’immersion joue un rôle purificateur rituel.
1.63 Visiteurs et membres de la famille s’immergent dans la même eau purificatrice, comme il
partageront le repas et dormiront sous le même toit.
1.64 La succession dans la baignoire manifeste une relation d’ordre entre les actants (le visiteur
B avant la famille A) et les acteurs (dans l’ordre hiérarchique à l’intérieur de chaque
groupe manifestant un actant).
1.65 Le lieu le plus honorable de la maison, celui dont l’accès est le plus significatif pour le
visiteur (tant qu’il reste visiteur et n’est pas assimilé à la famille), ce n’est pas le Zashiki
comme il est couramment répété, mais l’honorable espace du bain O Furo Ba.
1.66 La relation d’ordre manifestée à propos du bain révèle son investissement modal : c’est un
topos investi de pouvoir, le passage par ce lieu modifie la compétence selon le pouvoir.
1.67 Formellement, le passage par le bain ressemble à la promenade dans le jardin : les acteurs
sont égrenés en chaîne linéaire, ils passent successivement par le même lieu.
Fig.18 Résidence de Motoori Norinaga, Matsuzaka. Baignoire aménagée durant la deuxième 1.68 En termes de conjonction/disjonction, l’expression de ce rituel est comparable à celle du
moitié du dix-neuvième siècle. Le feu est allumé sous les pieds du baigneur dont le haut du parcours–déplacement ordinaire, manifestant une symétrie des rôles actantiels matérialisé
corps est maintenu au chaud dans une espèce de cabine en bois accessible par deux côtés. par des hommes ou par des espaces : si le parcours ordinaire est le passage d’un acteur
humain par plusieurs acteurs spatiaux successifs, le jardin et le bain font passer plusieurs
S’il en est ainsi, comment interpréter le bain en termes modaux ? Réexaminons la séquence
acteurs humains par le même acteur spatial. Les rôles des topoï et des hommes sont
des actions. Le bain ne se trouve pas dans les lieux symboliquement offerts au visiteur lors de
permutés, mais la structure formelle est la même. En termes mathématiques, on dira
la visite (topoï p1, p2, p3). Il se trouve en articulation avec l’espace N du schéma (§3), sans se
qu’il y a dualité entre l’ensemble des topoï et l’ensemble des hommes impliqués. Ce
trouver dans les espaces réservés à A (topoï p4, p5, p6). Pour y aller, le visiteur devra retourner
qui autoriserait à formuler l’énoncé suivant, malgré son apparence paradoxale : le bain
sur ses pas, passer en M puis accéder à l’honorable espace du bain. Sur le chemin du retour, il
parcourt l’espace social des acteurs dans un ordre hiérarchique décroissant.
aura à repasser les seuils b2, b3, b4 comme la première fois, mais ce deuxième passage se fera
dans un état purifié. Dans ce contexte, la purification ou disjonction du mal peut être interprétée 2 Les programmes narratifs structurant les parcours
comme une augmentation de l’être.
La visite de B chez A peut avoir des motifs divers : achat de terrain, demande en mariage,
félicitation pour une naissance… Malgré la multiplicité des programmes narratifs accomplis
Considérons la répétition des visites. D’une visite à l’autre, il y a un gain : les liens entre A
lors de la visite, celle-ci se déroule toujours de la même manière, selon les mêmes schémas
et B se resserrent. La multiplication des visites permet une capitalisation qui, en son stade
spatiaux. Cette récurrence identique appelle une interprétation unique, imposée par la symétrie
ultime, donne à B l’accès à toute la maison : il sera dès lors considéré comme faisant partie de
de la pratique sociale : aux visites de B chez A correspondent des visites de A chez B11. Sous
la famille. Tenant compte de cette remarque qui établit le cumul des bénéfices tirés de chaque
la multiplicité des programmes pragmatiques se profile un programme cognitif unique, celui de
visite et du parcours qui en constitue une partie importante, le deuxième passage du visiteur
la reconnaissance mutuelle : la visite de B chez A confirme A dans son identité, dans son rang,
par les topoï p1, p2, p3 doit être interprété comme un redoublement d’honneur défini selon la
et dans sa maîtrise sur les lieux. L’accueil de B chez A confirme B dans son identité, dans son
modalité du pouvoir, rendu possible par la visite de la salle de bain.
rang, et dans la relation qu’il a avec A, relation qui lui permet d’avoir accès à cette portion du
territoire contrôlé par A.
Le bain même est l’occasion d’un rituel. La salle de bain ne contient qu’une baignoire à côté
d’une aire recouverte d’un caillebotis10. La baignoire contient une eau claire maintenue très
Le parcours de la visite (§1.3) et le positionnement dans Zashiki (§1.4) s’inscrivent dans ce
chaude par des dispositifs variables, allant du feu allumé directement sous le fond métallique
programme narratif de la reconnaissance mutuelle, le premier préparant le second. Le parcours
de la baignoire à la pompe aspirante–refoulante faisant passer l’eau par un serpentin chauffé
exprime l’acquisition de la compétence de B, la station assise exprime la performance de B.
18 Manar HAMMAD Parcours non–verbal, parcours sémiotique 19

Ainsi redéfinie, la station assise est plus que l’aspect terminatif du parcours. Quand le point H parcourt l’espace linéaire T, il passe par chacun de ces points successivement.
Le passage par le bain est une séquence d’acquisition de compétence qui sera suivie par une En d’autres termes, le H se conjoint avec chaque point Pi dans l’ordre de leur succession. Si
station assise et une reconnaissance mutuelle. Son rôle syntaxique n’est donc pas très différent tous ces points ne sont pas d’égale importance, et s’il y a lieu de distinguer certains d’entre eux
de celui du parcours–mouvement faisant passer de l’entrée jusqu’au Zashiki. seulement, l’ensemble des points distingués sera dénombrable. On pourra dès lors tenter une
description formelle du parcours :
Ainsi resitués, les parcours analysés ne constituent pas des programmes narratifs autonomes : 3.10 Avant le début de la séquence, H et T sont disjoints : H ∩ T
ce ne sont que des parties d’un programme englobant. Les deux cas impliquant du mouvement 3.11 Première étape : H se conjoint avec le point P1, il reste disjoint des autres points de T :
apparaissent comme constitutifs de la compétence, le cas statique s’interprète comme une H ∪ P1 ; H ∩ (P2, P3,… Pn)
performance. Une double insuffisance apparaît : 3.12 Deuxième étape : H quitte P1 pour P2 :
• L’examen de programmes narratifs ne jette qu’une lumière limitée sur les parcours considérés. H ∩ P1 ; H ∪ P2 ; H ∩ (P3, P4,… Pn)
En les resituant les uns en fonction des autres, le programme narratif projette sur les parcours 3.13 Troisième étape : H quitte P2 pour P3 : Pi
un effet de sens externe, mais cela n’en éclaire pas la structure immanente. H ∩ (P1, P2) ; H ∪ P3 ; H ∩ (P4, P5,… Pn)
C
• Les parcours considérés ne suffisent pas, seuls, à rendre compte du phénomène complexe et ainsi de suite jusqu’au nième point
qu’est l’interaction visiteur/maître des lieux. 3.1n H ∩ (P1, P2,…Pn-1) ; H ∪ Pn 12 H
Pk

Des conclusions similaires peuvent être tirées des programmes réalisés dans le jardin : s’il Si H et T sont des actants liés par le faire parcourir,
est légitime de les regrouper dans la catégorie de programmes de recherche de l’euphorie, il reste à préciser le statut des points Pi. On peut les
cette qualification reste trop générale : toute réparation du manque est euphorique. Comment considérer comme des acteurs manifestant l’actant T
distinguer la recherche d’un plaisir visuel ? Comment spécifier le calme de la conjonction avec T. Si l’actant H est manifesté par un acteur unique,
la nature ? Comment qualifier le jardin de méditation, où l’illumination (au sens zen du terme) ce dernier se conjoint et se disjoint successivement
est recherchée ? avec les acteurs Pi pendant le parcours. L’actant
observateur (sujet cognitif), dont la nécessité est
Sous la multitude des programmes personnels et des réalisations individuelles de promenades, apparue dès le début, n’est présent que de manière implicite dans la reconnaissance du passage
il est possible d’identifier, à titre hypothétique, un programme de parcours à la découverte de du point H entre deux points successifs Pi et Pj, comme dans celle de la relation entre T et C.
soi–même, en l’absence d’un contact social, à travers une nature préparée par un destinateur. Cette relation peut être repérée de plusieurs manières, la plus courante étant celle de définir
Le cas de la promenade du groupe égrené se ramènerait alors à celui de la découverte de la position du point origine et du point terminal de T. Si T n’a pas de tels points, ce qui est le
l’autre (le premier du groupe), à travers une nature préparée par un destinateur absent. La cas des trajectoires fermées comme le cercle, il est possible de recourir à d’autres moyens, qui
promenade–découverte est faite d’une succession de visions et de sensations qui s’accumulent dépendent du niveau de description géométrique souhaité.
l’une derrière l’autre, les précédentes ayant un effet sur les suivantes : chaque portion parcourue
est préparatoire pour la section suivante. En d’autres termes, la séquence initiale équivaut à une Par souci d’économie dans la suite de cette étude, nous désignerons la description ci-dessus par
acquisition de la compétence pour une performance pathémique, laquelle est intégrée comme l’expression Modèle E.
partie de la compétence pour une performance pathémique ultérieure…
3.2 Le parcours de la visite et le modèle F
3 Structure immanente des parcours Le visiteur B parcourt la maison de A (que nous noterons MA ci-après) en compagnie de A. Mis
Après la représentation graphique du parcours linéaire, nous avons examiné quatre cas à part le seuil b1 de la porte d’entrée, A et B traversent les mêmes seuils et se conjoignent avec
de parcours observés au Japon. Deux correspondent à la notion intuitive de la personne en les mêmes pièces. Considérant qu’ils accomplissent les mêmes actions, on pourrait croire qu’ils
mouvement entre différents lieux du monde naturel, un troisième examine le passage de sont deux acteurs unis pour jouer le rôle d’un actant unique. Cela ne tiendrait pas compte du fait
plusieurs personnes par un même lieu, le quatrième est statique et aréolaire. Faisant appel aux que A prescrit à B son parcours. Dès lors
concepts sémiotiques mis en place par A.J.Greimas, la description a été située au niveau des • B apparaît comme un sujet d’état, défini par une série de jonctions successives ;
structures de surface, avec quelques incursions au niveau des structures discursives, sans faire • A est un sujet de faire opérant les transformations d’état du sujet B. Par la même occasion,
appel aux structures profondes. La comparaison des faits structurels dégagés permettra de les il opère des transformations sur son propre état. Il possède donc un double statut : sujet de
ordonner, pour proposer un modèle général qui sera complété aux niveaux de profondeur et de faire et sujet d’état.
discursivisation. • Lorsque A fait passer B devant lui, il affirme la primauté de B et installe une relation d’ordre
entre lui et B, soit B>A.
3.1 Le parcours graphique et le modèle E • Chacun des actants A et B peut être manifesté par un groupe de plusieurs acteurs : la famille
La description a montré la nécessité de segmenter T, actant parcouru, d’y distinguer des points de A, la famille ou le groupe de B.
et de les ordonner, ce qui amène à écrire : • Chacun des actants A et B peut jouer le rôle de l’actant observateur.
T : (P1, P2… Pi, Pj… Pn) • A un niveau métalinguistique, la présente description présuppose un observateur sémioticien
organisant la description et lui donnant forme.
20 Manar HAMMAD Parcours non–verbal, parcours sémiotique 21

Étant donné que la maison est divisée en pièces P1, P2,…Pn séparées par des seuils b2, b3,…bn, 3.3 Le modèle général G
on peut appliquer au parcours linéaire de la visite le modèle E qui vient d’être formulé ci- Avant de confronter les modèles E et F aux autres cas de parcours considérés, nous les réunirons
dessus. B est invité à travers les pièces P1 et P2 jusqu’à P3 : dans un cadre unique plus général, tenant compte de l’ensemble des résultats sémiotiques
3.20 B ∩ MA obtenus et que nous désignerons comme le Modèle G.
3.21 B ∪ N; B ∩ (P1, P2, P3) 3.31 L’analyse sémiotique du parcours au niveau de surface exige la prise en compte de quatre
3.22 B ∩ N ; B ∪ P1; B ∩ (P2, P3) actants :
3.23 B ∩ (N, P1) ; B ∪ P2; B ∩ P3 • Ob actant observateur, sujet cognitif
3.24 B ∩ (N, P1, P2) ; B ∪ P3 • X actant opérateur, sujet de faire
• Y actant parcourant, sujet d’état
Le nombre des seuils traversés détermine le nombre des états. Arrêtée à l’une quelconque de ses • Z actant parcouru, objet de valeur
étapes, cette chaîne décrit des variétés de parcours convenant à des types de visiteurs : 3.32 Différents syncrétismes actoriels sont possibles entre les actants Ob, A, Y, Z.
3.20 E État des livreurs et des étrangers ; 3.33 Chacun des quatre actants peut être manifesté par plusieurs acteurs.
3.21 E État de la voisine ; 3.34 La définition du parcours exige la manifestation de l’actant Z par un ensemble ordonné
3.22 E État de la salutation, état du visiteur de rang inférieur ; d’acteurs.
3.23 E État du visiteur respecté mais inférieur au maître des lieux ; 3.35 La description du parcours se fait sur les deux niveaux de l’expression et du contenu.
3.24 E État du visiteur honorable. 3.36 Le modèle E’ décrit la forme de l’expression du parcours du sujet d’état :
Y∩Z
Tout en formalisant ces états, la notation du modèle E ne transcrit pas, au niveau de chaque Y ∪ Z1; Y ∩ (Z2,… Zn)
ligne, le fait que l’acteur B y est plus honoré que dans la ligne précédente : rien n’y indique que Y ∩ Z1 ; Y ∪ Z2; Y ∩ (Z3,… Zn)
la pièce P3 est plus chargée d’honneur que la pièce P2. De même, elle ne transcrit pas le fait Y ∩ (Z1, Z2); Y ∪ Z3; Y ∩ (Z4,… Zn)
que la traversée des pièces est interprétée en termes de dons. Ce qui invite à proposer une autre Y ∩ (Z1, … Zn-1); Y ∪ Zn
notation, que nous appellerons modèle F qui exprimera les deux effets de sens cités : 3.37 Le modèle F’ décrit la forme du contenu du parcours du sujet d’état :
3.20 F B ∩ MA Y∩Z
3.21 F B ∪ N; B ∩ (P1, P2, P3) Y ∪ Z1; Y ∩ (Z2,… Zn)
3.22 F B ∪ (N, P1); B ∩ (P2, P3) Y ∪ (Z1, Z2); Y ∩ (Z3,… Zn)
3.23 F B ∪ (N, P1, P2) ; B ∩ P3 Y ∪ (Z1, … Zn)
3.24 F B ∪ (N, P1, P2, P3)
Ce modèle rend compte des deux cas examinés jusqu’à présent, i.e. le parcours graphique et
Le même parcours est toujours décrit en quatre lignes, mais les lignes sont différentes : B y le parcours de la visite. Cependant, il convient de signaler le caractère sommaire du parcours
apparaît cumuler les espaces traversés, ce qui traduit l’augmentation de son être au fur et à graphique pris comme exemple : il ne représente pas la complexité de certains cas manifestés.
mesure qu’il reçoit les dons symboliques d’espace. C’est ainsi que sa compétence est exprimée. Il suffit d’évoquer la description graphique de l’évolution historique des villes ou les projets
La comparaison de deux lignes successives permet de lire immédiatement l’augmentation de la de planification urbaine, les parcours des masses d’air en météorologie, l’évolution des
compétence. Ce qui convient mieux à la notation formelle de notre description–interprétation territoires animaliers en écologie, les variations territoriales des états souverains en histoire, les
de la visite. mouvements des troupes en opérations militaires… Il conviendra donc de considérer le modèle
On pourrait objecter qu’il est matériellement difficile pour un acteur physique de se conjoindre G comme un modèle provisoire qui sera modifié en fonction d’analyses ultérieures.
simultanément avec plusieurs pièces et que le modèle F est paradoxal. D’un point de vue
matériel, le modèle E serait plus satisfaisant, puisque le visiteur passe d’une pièce à l’autre. Les exemples de parcours considérés imposent de formuler deux remarques qui pourront
La comparaison des deux modèles exige l’adoption d’un point de vue qui les dépasse tous prendre la forme de deux règles :
deux. Par sa description adéquate de ce qui advient matériellement au cours de la visite, le 3.38 Lorsqu’un actant sujet opérateur X se trouve manifesté en syncrétisme avec l’actant Y
modèle E formalise (décrit formellement) le niveau de l’expression du phénomène signifiant. sujet d’état parcourant14, une relation d’ordre (hiérarchisante) le lie à l’actant Y sujet parcourant
Par opposition, le modèle F a été conçu pour noter les notions symboliques du don et de manifesté indépendamment dudit syncrétisme : Dans le cadre de la visite domiciliaire japonaise,
l’augmentation d’honneur : il formalise le niveau du contenu13. cette relation d’ordre place invariablement l’acteur syncrétique maître des lieux en position
inférieure à celle du visiteur acteur non syncrétique. Ceci se vérifie dans les quatre cas du
Le modèle F convient à la description des campagnes militaires de conquête, comme il convient parcours de la visite, de la station assise dans le Zashiki, de la promenade dans le jardin, du
pour décrire le parcours graphique examiné en 8.1 dès que l’analyste–observateur se propose de bain.
rendre compte du chemin parcouru et non pas de la position du point à la manière du modèle E. Si nous ne nous limitons pas au cas du Japon où le sens de la relation d’ordre est déjà fixé, nous
Nous voyons reparaître ici l’actant observateur qui avait été provisoirement laissé de côté. Cet pourrons énoncer cette règle formellement en posant une relation d’ordre générale R susceptible
actant est doté d’un programme de description, ou plutôt de deux programmes (parmi d’autres de se manifester, selon les contextes culturels, comme la relation de supériorité ou comme la
possibles) : décrire l’expression du parcours, décrire le contenu du parcours.
22 Manar HAMMAD Parcours non–verbal, parcours sémiotique 23

relation d’infériorité. Ce qui s’écrit : 3.6 Le parcours assis du Zashiki


si X ∪ Y est manifesté par un acteur syncrétique, alors X R Y 15 Nous avons modifié à dessein l’ordre de reprise formelle des exemples : les parcours du bain et
3.39 La description du parcours exige que l’actant objet parcouru Z soit manifesté par du jardin vérifient sans problème le modèle G’, il convenait donc de les rapprocher. Le cas du
un ensemble ordonné d’acteurs. Une question de formulation se pose dès que l’actant sujet Zashiki pose un problème différent : il n’y a plus de mouvement, tout se passe en station assise,
parcourant Y et/ou l’actant sujet opérateur X sont manifestés par un ensemble d’acteurs. Si tel ce qui perturbe (pour ne pas dire contredit) une notion intuitive du parcours. Nous montrerons
est le cas, l’ensemble des acteurs le manifestant est toujours ordonné : qu’il satisfait le modèle G’ et qu’il convient de le reconnaître, à ce titre et pour des raisons
si X = (x1, x2,… xn) alors x1 R x2 R… xn formelles, comme un parcours. Reprenons le modèle G’ pas à pas.
3.61 Toute la séquence du Zashiki est évaluée par un actant observateur. Dans le cadre de la
Ces règles 3.38 et 3.39, que le matériau observé au Japon impose de formuler, se manifestent aussi visite, chaque visiteur joue implicitement ce rôle : il vérifie que tout se passe conformément
au Proche-Orient. Il se peut qu’elles soient liées au caractère traditionnel et/ou conservateur des aux convenances, comme il faut. Dans le cadre de cette analyse, le rôle de l’observateur
sociétés dans lesquelles elles sont observables. Nous ne saurions répondre à une telle question est endossé par le narrateur–analyste ; le lecteur est invité à l’adopter.
en l’état actuel du corpus réuni. En tout état de cause, les relations d’ordre définies par ces 3.62 L’actant opérateur est manifesté par le maître des lieux qui invite les visiteurs à s’asseoir
règles sont reconnaissables au niveau du contenu. Elles sont importantes dans la mesure où aux emplacements qu’il leur désigne.
elles expriment, sous une forme différente, la relation de dualité relevée au paragraphe 1.6 entre 3.63 L’actant parcourant est manifesté par deux acteurs collectifs : les visiteurs et le groupe du
les acteurs humains et les topoï, à propos du bain. Elles montrent que la relation d’ordre est maître des lieux, qui s’assoient dans les positions prescrites selon l’ordre hiérarchique.
présente non seulement dans l’espace physique parcouru (actant Z), mais aussi dans l’espace Nous montrerons (§§ 3.68 et 3.69) que le fait de s’asseoir en position équivaut à un
social parcourant (actants X et Y) : elle organise donc tous les actants impliqués (X, Y, Z) parcours.
indépendamment de leur qualité humaine ou spatiale, de leur rôle sujet d’état ou sujet de faire. 3.64 L’actant parcouru est manifesté par la pièce dite Zashiki, organisée à chaque rencontre
Ce qui constitue une généralisation non triviale de la règle 3.34 ci-dessus (=La définition du autour d’un espace laissé vide entre les acteurs humains. L’anneau entourant ledit vide
parcours exige la manifestation de l’actant Z par un ensemble ordonné d’acteurs). est subdivisé en positions ordonnées selon les critères de la distance et de la latéralité,
Nous dirons dès lors que le modèle G est généralisé en un modèle G’. égrenées entre deux emplacements extrêmes distingués : position supérieure proche du
Cette généralisation s’avèrera nécessaire au paragraphe 3.9 : elle fonde l’expression de la Tokonoma, position inférieure face à la première et proche de la porte d’entrée. La relation
compétence de certains acteurs par leur parcours le long des autres acteurs. Il s’agira d’ordres d’ordre sur ces positions est totale.
corrélés. 3.65 L’actant observateur est en syncrétisme avec l’actant opérateur et l’actant sujet d’état. En
ceci, il manifeste le syncrétisme X ∪ Y, et la règle 3.38 s’applique.
3.4 Le parcours du bain 3.66 Les quatre actants impliqués sont manifestés par plusieurs acteurs chacun. En ceci, la règle
Il est aisé de vérifier que le modèle G’ s’applique totalement au parcours du bain. Le caractère 3.39 s’applique : chacun de ces ensembles est ordonné par une relation hiérarchique.
particulier de ce parcours réside dans le fait que l’actant parcouru y est manifesté par des acteurs 3.67 La description de cette séquence est réalisable sur les deux plans de l’expression et du
sociaux : on y retrouve, ordonnés, les membres du groupe visiteur et les membres du groupe contenu.
maître des lieux. L’actant parcourant est l’honorable espace du bain, ce qui anthropomorphise ce
dernier sans le doter du sème humain. Ce cas est particulièrement intéressant pour la sémiotique 3.68 Application du Modèle E’ : forme de l’expression
de l’espace puisqu’il manifeste un topos dans le rôle syntaxique d’actant sujet. • L’actant parcourant Y est manifesté par le syncrétisme visiteur–maître des lieux : B–A ; avec
Les acteurs humains qui se lavent et se purifient exercent en fait leur activité sur le plan du B>A ou le visiteur est placé en position supérieure à celle du maître des lieux.
paraître. Sur le plan de l’être, ils sont passifs : c’est l’eau, acteur consacré dans un topos • Si B est un acteur collectif (B1, B2,…Bp) où B1>B2>…>Bp
spécifique, qui les purifie16. et si A est un acteur collectif (A1, A2,…Ak) où A1>A2>…>Ak
alors l’actant Y est manifesté par l’ensemble ordonné B1>B2>…>Bp> A1>A2>…>Ak
Notons que les acteurs de l’espace social parcouru sont rangés dans l’ordre hiérarchique Cette chaîne ordonnée occupe, dans la formulation du modèle E’, la place de Y de la manière
décroissant. Ce qui est opposable au cas de la visite, où les topoï de l’espace physique sont suivante :
rangés dans l’ordre croissant. Rappelons que cet ordre (qu’il soit croissant ou décroissant) 0. Y∩Z
est déterminé par l’actant observateur qui joue le rôle de Destinateur judicateur opérant sur la 1. B1 ∪ Z1; B1 ∩ (Z2, Z3… Zp+k)
dimension cognitive. 2. B2 ∪ Z2; B2 ∩ (Z1, Z3… Zp+k)
… … …
3.5 Le parcours du jardin p. Bp ∪ Zp; Bp ∩ (Z1,… Zp-1, Zp+1,… Zp+k)
Il est aisé de vérifier que le modèle G’ s’applique dans toutes ses composantes. Ce qui replace dans p+1. A1 ∪ Zp+1; A1 ∩ (Z1,… Zp, Zp+2,… Zp+k)
un programme narratif passionnel ce parcours de l’acquisition syntaxique de la compétence. p+2. A2 ∪ Zp+2; A2 ∩ (Z1,… Zp+1, Zp+3,… Zp+k)
Signalons que ce parcours illustre un cas où un topos peut jouer le rôle d’un actant destinateur … … …
mandateur. Ce fait est à verser au dossier des rôles syntaxiques du topos (HAMMAD 1979). p+k. Ak ∪ Zp+k; Ak ∩ (Z1,… Zp,… Zp+k-1)
24 Manar HAMMAD Parcours non–verbal, parcours sémiotique 25

Dans le cas de réunions sociales importantes, les nombres cardinaux p et k dépassent plusieurs 3.7 La règle du parcours du sujet d’état : jonction partielle cumulative
dizaines. On notera que dans cette formulation, Y disparaît dès la deuxième ligne, remplacé par
les symboles de ses composantes ventilées selon leur ordre dans la chaîne ordonnée du parcours. La séquence du Zashiki a imposé le réexamen du modèle F’ et sa reformulation. Ce qui la
En d’autres termes : au lieu de voir un Y mono-composant parcourir un espace Z fragmenté en caractérise, sur le plan des relations, c’est la présence à chaque ligne d’un couple ordonné de
passant successivement de Z1 à Z2…à Zp+k, nous voyons un Y fragmenté en p+k composants termes jonctifs (une conjonction, une disjonction) : la liste descriptive des positions aligne deux
distribués et occupant simultanément toutes les p+k positions de Z. Ceci constitue un parcours séries jonctives couplées parallèles, l’une étant croissante et l’autre décroissante18. Quel que
paradigmatique au lieu du parcours syntagmatique observé d’ordinaire. soit le sens de la série, ce qui la distingue est le caractère cumulatif subsumant les deux suites
parallèles : au passage d’une ligne à l’autre, l’effet d’une opération est conservé.
3.69 Application du Modèle F’ : forme du contenu
Les notations de 3.68 décrivent le positionnement des acteurs dans les espaces partiels divisés. Les jonctions opèrent sur les parties d’une entité plus vaste identifiée, ces parties sont ordonnées,
Elles ne rendent pas compte de la relation d’ordre social existant entre ces acteurs. La notation l’ordre sert de base aux opérations jonctives cumulatives. Ainsi, avant le début de la séquence,
suivant l’exprime, ce en quoi elle traduit la forme du contenu : la jonction (sélectionnée par le point de vue) est totale. A la fin de la séquence, la jonction niée
0. Y∩Z symétrique est totale. Entre ces deux stades, la jonction est partielle, distribuée en plusieurs
1. B1 ∪ (Z1, Z2,… Zp+k) positions, parallèlement à la jonction niée partielle corrélée.
2. B2 ∪ (Z2, Z3… Zp+k); B 2 ∩ Z1
3. B3 ∪ (Z3, Z4… Zp+k); B3 ∩ (Z1, Z2) Le concept de jonction partielle cumulative permet de décrire toute ligne du modèle F’’ en la
… … … comparant à ce qui la précède. Cependant, il ne décrit pas la totalité du modèle qui met en jeu
p. Bp ∪ (Zp, Zp+1,… Zp+k); Bp ∩ (Z1, Z2… Zp-1) une série de lignes. Il faut donc introduire la notion d’opération récurrente (ou récursive) qui,
p+1. A1 ∪ (Zp+1, Zp+2,… Zp+k); A1 ∩ (Z1, Z2… Zp) opérant sur une totalité fractionnée et pourvue d’un ordre défini sur ses parties, produit une suite
p+2. A2 ∪ (Zp+2, Zp+3,… Zp+k); A2 ∩ (Z1, Z2… Zp+1) ordonnée de jonctions partielles cumulatives.
… … …
p+k. Ak ∪ (Zp+k); Ak ∩ (Z1, Z2… Zp,… Zp+k-1) Il n’est possible de qualifier la jonction de partielle qu’en la comparant à une totalité qui joue le
Ce qui exprime que l’acteur Bi est inférieur à tous les Bj dont j ∈ (1, i-1). Il est aussi supérieur rôle de contexte. Cette comparaison est le fait de l’observateur, et la totalité peut être considérée,
à tous les Br dont r ∈ (i+1, p) et supérieur à tous les Af. dans sa définition même, comme une marque de cet observateur énonciataire (cf §1). Si le
caractère cumulatif peut être constaté à partir de la comparaison de deux lignes successives,
• Ici comme dans la notation de 3.68 l’actant Y est fractionné en p+k composants ventilés sur l’existence d’une série opérant sur une totalité implique la prise en compte du début et de la fin
les composants de l’actant Z pour définir une distribution dont la forme est celle d’un parcours de la séquence, i.e. ses aspects inchoatif et terminatif. Ces points par rapport auxquels le cumul
paradigmatique. totalisé peut être rapporté sont les repères intrinsèques privilégiés pour être mis en rapport avec
• Ici comme dans la notation de 3.37, les jonctions de Y (ou de ses composants) sont cumulatives : les repères extrinsèques.
il se conjoint avec un paquet de Zi et se disjoint avec un autre paquet, complémentaire du
premier. Ces remarques sont valides pour tous les parcours examinés jusqu’à présent, aussi bien ceux
• A la différence de 3.37, la progression des conjonctions et des disjonctions est inversée : en dont le sujet d’état est humain que ceux dont le sujet d’état est un topos. Elles sont valides pour
3.37, la suite des conjonctions est croissante (et celle des disjonctions décroissante) ; ici, la suite les parcours dotés de mouvement (visite domiciliaire, jardin, bain, description graphique) que
des conjonctions est décroissante et celle des disjonctions croissante. pour ceux qui en sont dépourvus (Zashiki). Si l’on considère que la jonction peut aussi bien
Or nous avons pu voir déjà, avec le parcours du bain, que cette inversion de sens ne change en être cognitive que pragmatique, on obtient un niveau de généralité autorisant à examiner les
rien le caractère parcursif17 du phénomène. Ce qui permet de confirmer d’une part que le cas parcours narratif et génératif mis en place par le modèle sémiotique greimasien. Il convient
présent est aussi un parcours au sens formel du terme. D’autre part, ceci invite à reformuler la auparavant d’approfondir deux points.
règle 3.37 pour la rendre plus générale. Il suffirait de remplacer les symboles ∪ (conjonction)
et ∩ (disjonction) par les symboles ♥ (jonction) et ♠ (non jonction) pour écrire le modèle F’’ 3.8 Structure profonde du parcours du sujet d’état
Y♠Z 3.81 Carré sémiotique du parcours complet
Y ♥ Z1; Y ♠ (Z2,… Zn) Le parcours vient d’être défini par une série de jonctions partielles distribuées entre une jonction
Y ♥ (Z1, Z2); Y ♠ (Z3,… Zn) totale de deux actants (Y,Z) et une jonction niée totale des mêmes actants (passage fractionné
Y ♥ (Z1, … Zn) progressif d’une disjonction totale à une conjonction totale, ou passage inverse). Ce qui se prête
qui, intégré dans le modèle G’ définira le modèle G’’. à une inscription simple sur un carré sémiotique. Afin d’éviter le caractère ardu d’expressions
telles que jonction niée totale et jonction niée partielle, nous optons pour donner en exemple
La conformité formelle ainsi démontrée établit le statut parcursif de la station assise dans le le carré d’un cas particulier, celui qui fait passer de la disjonction à la conjonction en transitant
Zashiki. Par la même occasion, on aura obtenu deux résultats : par la disjonction partielle notée /∩19. Le carré symétrique, assurant le passage fractionné de la
• La possibilité de concevoir un parcours paradigmatique, conjonction à la disjonction se construit par simple transposition.
• La généralisation du modèle F’ de la forme du contenu, ce qui permet de décrire, à partir d’une
forme unique, les parcours à cumul croissant et les parcours à cumul décroissant.
26 Manar HAMMAD Parcours non–verbal, parcours sémiotique 27

Y∩Z Y ‡Z c(p(j)) c(p(¬j)) ¬c(p(¬j)) ¬c(p(j))


disjonction totale conjonction totale

c(¬p(¬j)) c(¬p(j)) ¬c(¬p(j)) ¬c(¬p(¬j))

c(p(j)) c(p(¬j))
Y ‡Z Y /∩ Z
conjonction partielle disjonction partielle
Ce parcours débute par la disjonction totale, passe par la disjonction partielle (position
contradictoire de la position initiale) et se termine par la conjonction totale (position contraire ¬c(p(¬j)) ¬c(p(j))
de la position initiale). Exprimé comme une fonction au sens mathématique du terme, chacun
des termes du carré s’analyse en trois niveaux hiérarchiques : celui des fonctifs20 Y et Z, celui c(¬p(j))
c(¬p(¬j))
du foncteur jonctif, celui du métafoncteur total ou partiel. D’où les formulations possibles
suivantes : totale(jonction(Y,Z)) = t(j(Y,Z)) partielle(disjonction(Y,Z)) = p(j(Y,Z))…
où le caractère modal du métafoncteur total ou partiel est clairement exprimé, et où la lettre j
note la jonction, t note total, p note partiel. Les quatre termes du carré sémiotique se construisent ¬c(¬p(¬j))
l’un à partir de l’autre par la négation du foncteur : ¬c(¬p(j))
(conjonction ––> ¬ conjonction = disjonction)21 d’une part et par la négation du métafoncteur
seraient équivalents s’il n’y avait pas une distinction syntagmatique : c’est la dynamique croissante
(total ––> ¬ total = partiel)22 de l’autre.
ou décroissante des jonctions partielles qui projette sur ces états l’effet de sens en question.
Le caractère cumulatif des jonctions n’est pas noté dans la formulation symbolique ci-dessus.
3.82 Complétude / incomplétude du parcours
En fait, il n’est applicable qu’aux jonctions partielles : celles qui sont totales n’ont que faire de
Les carrés sémiotiques ci-dessus présupposent que le parcours est complet, ou tout du moins
cette qualification. Or on peut noter formellement la jonction partielle cumulative comme une
qu’il a été complété par catalyse. Dans le cas où la totalité parcourue ne peut être précisée par
composition hiérarchique de foncteurs :
catalyse, est-il possible de parler de parcours ?
cumulative(partielle(jonction(Y,Z)))
Revenons à l’expression formelle du modèle G’’ (§§ 3.3 et 3.6). La lecture d’une ligne quelconque
ou, de manière plus condensée en faisant l’économie de la mention des fonctifs présupposés :
décrit un état déterminé par un acteur en conjonction avec un ensemble d’acteurs et en
cumulative(partielle(jonction)) = c(p(j))
disjonction avec un autre ensemble d’acteurs :
Y ∪ (Z1, Z2, Z3) ; Y ∩ (Z4, Z5,… Zn)
La règle formelle qui applique sélectivement l’opérateur de négation sur le foncteur et le
L’indétermination de Z, totalité parcourue, équivaut à une indétermination de l’ensemble
métafoncteur peut être utilisée sur les trois niveaux hiérarchiques de ces expressions pour
(Z1, Z2,… Zn), laquelle peut être due à la non–connaissance de l’élément initial Z1 (d’où
générer les différents termes de la structure sémantique profonde impliquée. Cela produit 23 = 8
viennent les comètes passant à proximité du système solaire ?), à la non–connaissance de
termes qui s’organisent selon la topologie d’un simplex d’ordre 3 :
l’élément final Zn (où vont les étoiles filantes ?), à la non–connaissances des éléments initial et
final (d’où viennent et où vont les voyageurs du métro entré en gare ?), ou à la non connaissance
Ce simplex d’ordre 3 peut être décomposé en deux carrés corrélés, l’un représentant les
d’éléments intermédiaires Zi (apories de la navigation maritime au large). Si l’on adopte une
jonctions partielles cumulatives décrivant la forme du contenu du parcours (modèle F) et
comparaison mathématique et que l’on assimile l’acteur parcouru à un intervalle borné divisé
l’autre représentant les jonctions partielles non–cumulatives décrivant la forme de l’expression
en parties discrètes, les deux premiers cas correspondent à un intervalle semi-ouvert (une seule
du parcours (modèle E).
borne définie), le troisième correspond à un intervalle ouvert (deux bornes non définies), le
quatrième pose les problèmes de la dimension de l’acteur et de son découpage en parties discrètes
D’un point de vue intuitif, il peut être difficile de différencier une conjonction partielle
permettant de repérer le parcours.
cumulative d’une disjonction partielle cumulative, puisque l’acteur Y conjoint avec une partie
de Z est simultanément disjoint de la partie complémentaire du même Z. Cette simultanéité
En tout été de cause, il importe de noter que la lecture d’une ligne du type formel cité ne permet
est exprimée par nos expressions formelles en 3.1 et 3.2. Paradigmatiquement, les deux termes
pas de définir un parcours : elle ne fait que décrire un état. La prise en compte de deux lignes
28 Manar HAMMAD Parcours non–verbal, parcours sémiotique 29

successives ne décrit pas plus un parcours : leur couple ne fait que noter le passage d’un état niveau discursif : le parcours est une configuration discursive. Les deux critères d’organisation
à un autre, ce passage étant brutal et sans transition. Ce n’est qu’avec trois lignes successives interne stable et d’intégration dans des contextes discursifs plus vastes retenus par Greimas et
qu’on peut commencer à parler d’un parcours défini par un état initial, un état final et un état Courtès (Dictionnaire 1979 :60) se trouvent satisfaits. Le carré sémiotique (§ 3.81) montre que
intermédiaire. Si l’état initial peut être reconnu comme une étape quelconque dans un processus le parcours est doté de la structure d’un micro–récit auto–suffisant. J.M. Floch (Floch 1981 : 13)
plus long, cela définit un parcours restreint appartenant à un parcours plus étendu. Dans un tel proposa l’idée que le parcours serait un motif, ce qui rendrait compte de l’ubiquité de son usage.
cas, l’état initial et l’état final ne sont pas des jonctions totales. Par conséquent, le segment de Il nous semble que la notion de configuration discursive est plus adéquate pour recouvrir les
parcours reconnu à partir de trois étapes n’est pas un parcours au plein sens du terme : il n’en caractères que nous avons relevés, même si l’attribution d’une étiquette métalinguistique n’est
est qu’une fraction. En d’autres termes, si la présence de trois étapes constitue une condition pas la question majeure à ce sujet.
nécessaire, elle ne constitue pas une condition suffisante.
3.9 Interprétation aspectuelle du parcours du sujet d’état
Corrélativement, on pourra concevoir les conditions de concaténation de parcours partiels en La caractéristique fondamentale du parcours est celle d’une jonction partielle cumulative liée
définissant les conditions définissant l’identité de l’actant parcourant et de l’actant parcouru à une totalité et à un observateur. Ces conditions réunies évoquent celles de l’aspectualisation,
dans les deux segments de parcours, avec les conditions de l’assimilation de l’état final d’un d’autant plus que le carré sémiotique correspondant au parcours met en évidence l’installation
segment avec l’état initial de l’autre. d’un procès ordonné permettant le passage de la non–jonction totale à la jonction totale définissant
les états extrêmes ab quo et ad quem. Ce qui est aspectualisé dans ce procès, c’est la jonction :
Ces considérations sur la complétude du parcours révèlent un de ses caractères fondamentaux : les actants Y et Z sont amenés à se conjoindre d’une manière fractionnée (partielle) et progressive
son élasticité. Le parcours peut être reconnu à un niveau local minimal, un niveau global (cumulative). Des acteurs humains parcourent les pièces d’une habitation, un acteur spatial (le
maximal, à des niveaux intermédiaires, sans perdre sa qualité de parcours. Un parcours long bain) parcourt les membres d’un groupe social : cette symétrie de l’investissement actoriel des
peut être fractionné en parcours composants, deux parcours courts peuvent être concaténés en rôles actantiels démontre que la nature humaine ou spatiale des acteurs est secondaire, alors
un parcours plus long. que la forme du procès s’impose comme essentielle : c’est la jonction partielle cumulative qui
caractérise le parcours et non pas la nature des actants parcourant et parcouru.
3.83 Le sujet opérateur
L’inscription sur un carré de la structure profonde du parcours du sujet d’état pose la question Si la structure aspectuelle du parcours ne dépend pas de son inscription spatiale, elle ne dépend
du sujet opérateur qui transforme les états du premier : qui opère les jonctions successives ? pas non plus de conditions temporelles extrinsèques : les cas que nous avons considérés ne font
comment le fait-il ? qu’est-ce qui le rend compétent pour le faire ? Dans les séquences qui nous pas appel à la temporalité. Le concept de temps n’a été nécessaire à aucun moment. Seul celui
ont servi de point de départ, ce faire opérateur est particulièrement visible dans la séquence d’ordre a été nécessaire. Et il a été suffisant.
prescriptive du parcours–visite (§ 1.3) ainsi que dans la séquence volitive du jardin–promenade Ainsi, parmi les trois catégories fondamentales du niveau figuratif (acteur, temps, espace), une
(§ 1.5). Ainsi posé, le problème se ramène à l’expression du transfert des modalités virtualisantes seule est nécessaire : celle d’acteur, sans présupposer qu’il s’agisse d’un acteur humain. Avec
et actualisantes faisant passer d’un état à un autre. Dans le cas du parcours–visite, cela s’accomplit la jonction, la relation d’ordre s’est imposée comme nécessaire pour la description du parcours.
par un assaut de politesses à chaque seuil. Dans le cas du jardin–promenade, cela s’accomplit Le concept d’ordre est plus élémentaire et plus général que ceux de temps et d’espace : il les
en des points distingués où le promeneur renonce à son vouloir et accepte celui d’un autre. La organise et les surdétermine, comme il permet d’organiser un ensemble social. Il est aussi à la
description détaillée de ces actions paraît prometteuse pour deux raisons : base de toute idée syntaxique, car la syntaxe repose sur l’exploitation de l’ordre syntagmatique
• Les configurations topiques23 impliquées nous paraissent déterminantes dans la définition de et sur son interprétation sémantique.
la compétence modale du sujet parcourant.
• La comparaison avec le parcours génératif (voir § 4) montre que les actions évoquées ici Si la jonction partielle cumulative admet une analyse en hiérarchie de foncteurs, l’aspectualisation
correspondent aux procédures de conversion entre niveaux de description. Ce qui permet du foncteur jonction est formulable dans les termes des métafoncteurs qui le surdéterminent.
d’espérer que la sémiotique de l’espace puisse effectuer un apport neuf à la sémiotique Reprenons l’expression c(p(j)) où j note le foncteur jonction. Le métafoncteur p = partiel
générale. présuppose un observateur qui identifie l’entité divisée en parties et les jonctions sélectives
Quant au parcours possible du sujet opérateur, il n’a pas encore été abordé. Il pose un problème desdites parties. Le métafoncteur c = cumulatif présuppose un observateur doté de mémoire
de complexité supérieure. reconnaissant la capitalisation des jonctions successives. Le choix d’un terme repère, qui permet
de reconnaître le caractère croissant ou décroissant des jonctions cumulatives, présuppose
3.84 L’autonomie relative du parcours et la question de son statut discursif un observateur qui distingue, dans l’actant parcouru découpé en parties, une partie servant
A travers les exemples considérés, le parcours est apparu comme susceptible de manifestations de référence fixe et à laquelle sont rapportées les autres parties et les jonctions auxquelles
très diverses, tant du point de vue de la dimension (linéaire, aréolaire) que de l’extension elles participent. En ceci, le repère constitue la marque de l’actant cognitif observateur dans
(court, long, fractionné, concaténé). Les parcours du Zashiki et du jardin sont apparus l’objet observé. Si le parcours analysé est posé comme un énoncé, alors le repère apparaît
comme des performances, ceux de la visite et du bain comme des séquences d’acquisition de comme une marque de l’énonciation inscrite dans l’énoncé. Une conclusion immédiate en
la compétence. Ce caractère d’autonomie, ainsi que la possibilité qu’a le parcours de s’insérer résulte : dans la mesure où l’aspectualisation dépend de ce repère, lequel est lié à l’actant
à différents emplacements d’une structure d’accueil, imposent une conséquence située au énonciataire observateur–analyste, alors l’aspectualisation est liée à l’énonciation. Au cas où
30 Manar HAMMAD Parcours non–verbal, parcours sémiotique 31

l’actant observateur est installé dans l’énoncé, cela produit un effet d’objectivation détachant
l’aspectualisation de l’énonciation.

4 Les parcours du modèle sémiotique greimasien


Avant d’aborder le parcours narratif et le parcours génératif du modèle greimasien, considérons
brièvement deux cas particuliers de parcours, l’un emprunté à la pratique du tarot, l’autre au
vocabulaire latin.

4.1 Les parcours du Tarot


Utilisées pour la divination, les cartes du tarot constituent un ensemble borné d’éléments investis
par des éléments de signification (espérance, traquenard, mort, diable, pendu…). Lors d’une
opération de consultation, un sous-ensemble de cartes est tiré dans un ordre aléatoire pour
ranger lesdites cartes dans un ordre linéaire. En suivant l’ordre ainsi produit, l’interprétation
effectue un parcours, rattachant le sens de chaque carte au sujet pour lequel le tirage a été
effectué, extrayant du sens de la succession des cartes et de leurs juxtapositions. Si le tirage au
sort précède la séquence du parcours et ne lui appartient donc pas au sens strict du terme, la
lecture de la séquence tirée correspond parfaitement au modèle du parcours tel que nous l’avons
analysé.

Dans le livret de Meilhac et Halévy pour l’opéra Carmen (musique de Bizet), un passage
célèbre fait tirer les cartes plusieurs fois de suite, la réitération de l’opération ayant pour but de
s’assurer de la véracité de la divination. Dans ledit récit, les tirages successifs sont concordants.
Mais on peut voir les choses autrement. Dans Le château des destins croisés, écrit par Italo
Calvino à partir d’une idée émise par Paolo Fabbri, le récit est construit sur plusieurs tirages au
sort successifs, par lesquels les relations entre les personnages changent d’un tirage à l’autre, jeu de tarot dessiné par Eric Provoost sur le thème de la rencontre entre Thésée, Ariane et le
comme changent les issues des situations conflictuelles ou contractuelles. Dans le Minotarot, Minotaure dans le labyrinthe, la logique combinatoire est poussée et pervertie : les rôles des
acteurs s’échangent, les situations s’inversent, un décalage est installé entre le titre d’une carte
et le dessin qui l’illustre, le récit se démultiplie en un ensemble de variantes entremêlées.

Dans ces procédures, les cartes jouent le rôle des éléments dénombrables d’un ensemble
sémantique fini, le tirage au sort produisant à chaque fois un parcours linéaire de l’expression
(non cumulatif) sur lequel l’interprétation construit un parcours linéaire du contenu (cumulatif).
La multiplication des tirages au sort multiplie les tracés linéaires possibles, faisant apparaître
les cartes comme des points de croisement entre les parcours. En considérant plusieurs parcours
simultanément, la linéarité simple fait place à un réseau multilinéaire complexe. Le nombre des
cartes étant limité, les combinaisons sont limitées en nombre. La longueur des chaînes tirées au
sort augmente le nombre des combinaisons, mais cela reste dénombrable. C’est la variété des
sujets pour lesquels on effectue le tirage au sort, et la variété de l’environnement interprétatif
qu’ils mettent en rapport avec les chaînes tirées au sort, qui introduisent un facteur multiplicatif
rendant difficile le calcul des résultats.

4.2 Cursus, Cursus honorum & Curriculum vitae


Etymologiquement, le terme parcours dérive du latin percursus, construit sur per et currere. Le
verbe currere = courir sert à dériver le terme cursus, qui désigne l’action de courir, prend un sens
spatial (voyage en mer, déplacement des astres, écoulement de l’eau), un sens temporel (évolution
dans le temps), un sens humain (cours de la vie). Dans toutes ces acceptions, le terme français cours
continue le latin cursus. Il y ajoute le dérivé curseur désignant la pièce mobile d’un instrument
déplacée sur une graduation. Dans ces usages, le terme cursus se manifeste sur les dimensions de
la spatialisation, de la temporalisation et de l’actorialisation d’un processus dynamique.
32 Manar HAMMAD Parcours non–verbal, parcours sémiotique 33

Dans le vocabulaire latin, le cursus honorum désigne une suite de magistratures que devaient • Le sujet parcourant est le sens du discours dans son ensemble.
exercer les hommes politiques dans leur carrière. Les magistratures sont des positions de pouvoir, • Le parcours du sens est cumulatif : tout effet de sens du niveau profond est conservé au niveau
en nombre limité, ordonnées selon le pouvoir qu’elles confèrent. Réservées aux membres des de surface… Ce cumul produit un enrichissement du sens : le sens manifesté est plus riche que
familles sénatoriales, elles ne sont pas ouvertes à l’ensemble des citoyens : elles présupposent le sens de surface, lequel est plus riche que le sens profond24.
une compétence sociale. Leur ordonnancement présuppose une acquisition progressive de la • Chaque niveau sémantique est divisé en unités entre lesquelles les parcours narratifs sont
compétence : pour acquérir l’une, il faut avoir exercé les magistratures inférieures. tracés. Les parcours narratifs se retrouvent donc aux trois niveaux du parcours génératif. Il en
Opposé au cursus honorum, le cursus d’un citoyen commun ne se construit pas sur un tel découle que les parcours génératif et narratif sont croisés. Leurs points de croisement définissent
ensemble limité et ordonné : il demeure ouvert sur un plus grand nombre de possibilités, qui ne les concepts du métalangage sémiotique.
sont pas soumises à de strictes règles d’ordre. Comme le curriculum vitae, le cursus ordinaire • Les niveaux sémantiques sont descriptibles de manière intensive (termes abstraits désignant
aligne, dans un ordre chronologique, la suite des événements advenus à un sujet donné. les unités sémantiques) et de manière extensive traduisant l’enrichissement du sens d’un niveau
à l’autre.
Nous voyons apparaître, sur cet ensemble de termes anciens, une opposition distinguant les
ensembles sémantiques porteurs du parcours. Dans le cursus honorum, l’ensemble des positions 5 Conclusions
est limité, les termes sont ordonnés, l’accès est restreint à certains sujets ; dans le curriculum Au terme de cette approche cursive des parcours à travers un certain nombre de leurs variétés,
vitae, l’ensemble des positions est illimité, les termes ne sont pas soumis à un ordre strict, commencée par des occurrences non–verbales et terminée par les parcours du métalangage
l’accès n’est pas restreint à une catégorie de sujets. Dans les deux catégories, des parcours sont sémiotique, nous ne tenterons pas d’en dresser un résumé récapitulatif. Sa démarche progressive
accomplis, traversant partiellement l’ensemble des possibilités. et démonstrative ne s’accomode pas des raccourcis. Nous avons tiré un modèle abstrait de
certains parcours observables, puis nous l’avons projeté ensuite sur les parcours abstraits mis en
4.3 Le parcours narratif œuvre par la sémiotique pour rendre compte des transformations du sens dans le discours. Il ne
Replacé parmi les parcours que nous avons envisagés, la parcours narratif se définit de la reste plus qu’à poser la question de savoir si cette stratégie heuristique apporte quelque chose
manière suivante : de neuf, tant pour les sémioticiens que pour les spécialistes de l’espace et de l’architecture. Cinq
• Il présuppose un espace sémantique dans lequel se déroule le parcours. Le terme espace étant résultats s’imposent, deux questions sont soulevées.
pris ici au sens abstrait des mathématiciens et non pas au sens du monde naturel.
• L’espace sémantique est discrétisé : on y reconnaît des unités différenciées les unes des Commençons par les résultats :
autres. 5.1 Un modèle formel du parcours a été construit pour rendre compte des cas considérés. Sa
• Le parcours narratif passe par un certain nombre d’unités sémantiques, entre une instance confrontation à d’autres cas observables permettra de le confirmer, ou de le modifier afin de lui
initiale et une instance finale. conférer plus de généralité.
• Le parcours narratif équivaut au passage cumulatif d’une entité dotée d’une relative stabilité
et qui, passant par diverses unités sémantiques, retient de celles-ci des effets de sens. Les 5.2 La relation d’ordre domine toutes les questions de parcours, tant au niveau de l’expression
changements d’état par lesquels elle passe ne remettent pas en cause son identité. qu’à celui du contenu, dans les syntagmes comme dans les paradigmes. Sans cette relation, le
• Le parcours narratif est régulé par les étapes d’acquisition de la compétence. concept de parcours est impensable. Si cette relation n’a pas été sémiotiquement abordée, c’est
• L’interaction entre actants impose de considérer plusieurs parcours simultanément, chaque probablement parce qu’elle fonctionne comme un primitif posé dès que le discours est reconnu
actant ayant le sien. Le parcours n’apparaît linéaire et simple que par la sélection d’un point de comme articulé entre un avant et un après25.
vue centrant l’intérêt de la narration sur un actant particulier dont on suivrait le parcours.
5.3 Il convient d’opposer aux parcours sémiotiques, définis au niveau sémantique, des
On notera que cette définition est plus restrictive que celle qui, dans le Dictionnaire de Greimas parcours de l’expression obéissant à une logique différente : les parcours sémantiques sont
et Courtès, recouvre les parcours narratif, génératif, thématique et figuratif : « …disposition cumulatifs, les parcours de l’expression ne le sont pas. Nous retrouvons ici, à propos des parcours,
linéaire et ordonnée des éléments entre lesquels il s’effectue,… une perspective dynamique, une différence naguère signalée par Greimas à propos de la communication : la circulation de
suggérant une progression d’un point à un autre, grâce à des instances intermédiaires… ». certains objets est partitive (quand on s’en départit, on ne les possède plus), la circulation
de certains autres objets est participative (quand on les donne, on les possède encore). La
4.4 Le parcours génératif circulation participative, courante dans la sémantique, détermine le caractère cumulatif des
Replacé parmi les parcours que nous avons envisagés, le parcours génératif se définit de la parcours sémiotiques.
manière suivante :
• Il présuppose un espace sémantique dans lequel se déroule le parcours. 5.4 Au caractère syntagmatique du parcours narratif courant s’oppose le caractère
• L’espace sémantique du parcours génératif est organisé en trois grands sous–espaces, paradigmatique du parcours reconnu dans la séquence du Zashiki. On peut dès lors reconnaître
différenciés par leur degré d’abstraction : niveau profond, niveau de surface, niveau de un caractère paradigmatique au parcours génératif : nulle consécution n’est reconnaissable entre
manifestation. les différents niveaux d’abstraction, tout se déroule dans la simultanéité, le modèle des niveaux
• Les niveaux du parcours génératif sont ordonnés, le parcours est orienté : effectué de la est distributionnel (on y répartit des éléments sémantiques selon leur degré d’abstraction). Le
profondeur vers la manifestation. parcours paradigmatique est reconnu comme tel pour les raisons formelles que nous avons vues.
34 Manar HAMMAD Parcours non–verbal, parcours sémiotique 35

5.5 Les cas du bain et du jardin japonais imposent de reconnaître une symétrie formelle entre GROUPE 107 1974, Sémiotique des plans en architecture, volume I, CORDA,
les acteurs humains et les acteurs spatiaux dans le déroulement des parcours. Dès qu’une portion Paris.
de l’espace est dotée d’un rôle actantiel, elle ne joue plus le rôle du circonstant auquel s’est GROUPE 107 1976, Sémiotique des plans en architecture, volume II,
habituée à la restreindre la linguistique traditionnelle. Dans les rôles de l’actant et de l’acteur, CORDA, Paris.
elle est comparable aux acteurs humains, les deux catégories jouant des rôles symétriques26. HAMMAD, Manar, 1979, Définition syntaxique du Topos, Le Bulletin 10, GRSL-
EHESS.
HAMMAD, Manar, 1985, Le bonhomme d’Ampère, Actes Sémiotiques VIII,
Les questions sémiotiques soulevées sont les suivantes : GRSL-EHESS, repris dans Lire l’espace, comprendre
5.6 La reconnaissance d’un parcours dans l’expression spatiale amène à poser une question l’architecture, PULIM, Limoges & GEUTHNER, Paris.
de dimensionnalité, non examinée en sémiotique jusqu’à présent : Le parcours du point sur une HAMMAD, Manar, 1989 , La privatisation de l’espace, PULIM, Limoges, repris
ligne déplace une entité de dimension zéro sur une entité linéaire de dimension un, manifesté dans Lire l’espace, comprendre l’architecture, PULIM,
par le parcours de la visite et le parcours du bain. Seul compte le mouvement relatif : peu Limoges & GEUTHNER, Paris.
importe que la ligne soit fixe et le point mobile (cas de la visite), ou inversement, que le point HAMMAD, Manar, 2006, Lire l’espace, comprendre l’architecture, PULIM, Limoges
soit physiquement fixe et la ligne mobile (cas du bain traversé par un groupe social ordonné). & GEUTHNER, Paris.
Le cas apparemment statique de la station assise du Zashiki, qui a fait apparaître la pertinence HAMMAD, ARANGO, KUYPER & POPPE, 1977, L’espace du séminaire, in COMMUNICATIONS
d’un parcours paradigmatique opposable au parcours syntagmatique, place une entité linéaire 27, Seuil, Paris, repris dans HAMMAD 2006.
monodimensionnelle (groupe social ordonné) dans un espace aréolaire bidimensionnel KALINOWSKI, Georges 1981, Carré sémiotique et carré logique, Le BULLETIN 17,
GRSL-EHESS.
(configuration des positions assises). Dans les deux cas, l’entité parcourante est dotée d’une
PROVOOST, Eric, 1982, Minotarot, Paris.
dimension inférieure à celle de l’espace parcouru : respectivement 0/vs/1 et 1/vs/2. Cette RENIER, Alain, 1981, Le parcours comme l’une des orientations de recherche
question dimensionnelle, manifestée dans les exemples non-verbaux, amène à poser la question en sémiotique de l’architecture, Le Bulletin 18, GRSL-
d’éventuelles dimensions sémantiques qu’il serait possible de reconnaître pour distinguer un EHESS.
actant dans un parcours narratif, ou un parcours génératif dans un espace sémantique. Cette REY, Alain, 1992, Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert,
question n’est pas posée en sémiotique. Elle mériterait d’être examinée. Paris.

5.7 L’aspectualisation des parcours a montré un aspect paradigmatique des syntagmes et un


aspect syntagmatique des paradigmes. Parallèlement, la notion d’aspectalisation a été utile à NOTES
propos de la manifestation discrète (pour ne pas dire discontinue) des parcours, alors que l’on 1 Pour l’opposition ici/ailleurs, fondatrice de la transformation de l’étendue en espace, cf. GREIMAS
tend à réserver la notion d’aspect à des manifestations continues impliquant simultanément A.J., 1974.
l’espace et le temps. Ce qui mérite examen. 2 La question des systèmes de repères corrélés et de leurs relations d’embrayage–débrayage est traitée
dans Le bonhomme d’Ampère, 1985.
Loin d’épuiser la question des parcours, ces quelques pages auront rempli leur mission si elles 3 Notre analyse du parcours ne s’inscrit pas directement dans le cadre de la projetation architecturale :
ont fait avancer la problématique. avant de faire du projet, nous essayons de comprendre ce qui se passe. Une fois en possession d’une
théorie interprétative, nous pourrons en tirer des opérations utiles au processus du projet architectural.
Manar HAMMAD 4 HAMMAD 1979.
5 Tous ces critères relèvent de l’univers social extérieur à la maison.
6 Ce n’est que récemment que les touristes sont admis à des jardins dont les résidences restent fermées,
BIBLIOGRAPHIE mais la visite touristique n’obéit pas aux règles de la visite socialement normée.
7 cf. Greimas et courtès, Dictionnaire…
BLANCHÉ, Robert 1966, Structures intellectuelles, Vrin, Paris.
CALVINO, Italo, 1985, Le château des destins croisés, Seuil, Paris. 8 Un seuil formel reste marqué dans les jardins du thé pour sépare le Soto-Roji (jardin extérieur) du
FLOCH, Jean-Marie, 1981, Sur l’usage du terme parcours dans le discours, Le Naka-Roji (jardin intérieur). Mais le jardin du thé ne relève pas de la catégorie des jardins ordinaires : il
Bulletin 18, GRSL-EHESS. est totalement surdéterminé par des modalités déontiques (devoir faire). Le passage du seuil y est décidé
GREIMAS Algirdas Julien, 1963, Comment définir les indéfinis, Etudes de linguistique par le maître des lieux selon des règles prédéfinies.
appliquée 2, Klincksieck, Paris. 9 Il y a des remarques auditives qui nous paraissent secondaires.
GREIMAS Algirdas Julien, 1966, Sémantique structurale, Larousse, Paris. 10 Il serait impensable d’y trouver une cuvette d’aisances : une telle chose est impure et ne saurait
GREIMAS Algirdas Julien, 1974, Pour une sémiotique topologique, actes du Colloque exister dans le lieu de purification qu’est la salle de bain.
Sémiotique de l’espace, Institut de l’Environnement, 11 cf HAMMAD 1989.
Paris ; réédité en 1976, ed. Gonthier, Paris ; repris dans 12 Si les opérations conjonctive et disjonctive de la séquence sont poursuivies une fois de plus, le
GREIMAS A.J., 1976, Sémiotique et sciences sociales, point H sera de nouveau disjoint de T, comme lors de l’état initial 0. Dans un tel cas, H aura traversé
Seuil, Paris. T, réalisant l’un des sens anciens du verbe parcourir : voir le Dictionnaire Historique de la Langue
GREIMAS, A.J. et COURTÈS, J. 1979, Sémiotique, dictionnaire raisonné de la théorie du Française, article Parcourir.
langage, Hachette, Paris.
36 Manar HAMMAD

13 Notons au passage que la différence d’expression formelle entre les deux niveaux manifeste leur
non–isomorphisme (au sens Hjelmslevien du terme). Ce qui montre formellement que la sémiotique de
l’espace est biplane, et que l’analyse du contenu ne s’y réduit pas à la description de l’expression.
14 Nous verrons que cette règle se vérifie aussi dans le cas de manifestation syncrétique réunissant en
un même acteur l’actant sujet opérateur X et l’actant objet parcouru Z.
15 X > Y ou X < Y
16 Toute eau n’est pas purificatrice. La tradition sémitique, toujours vivante avec l’Islam, est très
explicite à ce sujet.
17 Néologisme dérivé de parcours, comme discursif est dérivé de discours.
18 Le sens de la croissance ou de la décroissance est lié au point de vue de l’observateur.
19 Le symbole / placé devant une jonction (∪ ou ∩) signifiera qu’elle est partielle.
20 Une fonction f(x,y) est faite d’un foncteur f prenant en charge des fonctifs (ici : x et y).
21 Le symbole ¬ logique placé devant un foncteur signifiera la négation de ce dernier :
¬ conjonction = non conjonction ; ¬ total = non total.
22 Les logiciens Robert Blanché et Georges Kalinowski font appel à une notation très proche de celle-
ci. On trouve dans le dictionnaire de Greimas et Courtès, à l’article jonction, un carré qui fonctionne de
manière similaire quoique non identique.
23 Dans plusieurs analyses de sémiotique spatiale, il est apparu avec récurrence que les modalités
ne sont pas véhiculées par des portions discrètes de l’espace (ou topos) se conjoignant avec tel ou tel
actant à la manière des objets–valeurs de la narration, mais qu’un ensemble de topoï, organisé en une
configuration topique, confère un ensemble de modalités aux actants conjoints avec lesdits topoï. Le
changement d’état modal n’est donc pas le fait de tel ou tel actant isolé, mais il affecte simultanément
tous les actants en interaction. La configuration topique est atemporelle et reflète, sur le plan spatial, les
rapports des rôles actantiels engagés dans l’interaction.
24 Dans un séminaire en date du 22 novembre 1989 , Greimas a affirmé qu’il n’y a pas équivalence
logique entre les niveaux du parcours génératif mais augmentation du sens. Il signalait qu’en ceci il
divergeait de l’opinion de Paul Ricœur, pour qui le transfert du sens d’un niveau à l’autre conserverait
le sens.
25 Greimas, Sémantique structurale.
26 Le même résultat a été établi par d’autres moyens dans La privatisation de l’espace (1989). Ce qui
le confirme et joue un rôle véridictoire.