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5.2.6. Polysémie des verbes modaux pouvoir et devoir.

5.2.6.1. Notions opératoires.

● Valeur radicale/ valeur épistémique1 : une saisie lexico-sémantique.

La valeur radicale correspond à la valeur d'origine du verbe modal (sens lexical premier), la valeur épistémique,
à une acception dérivée ; le verbe modal en vient ainsi à indiquer un degré (quelconque) de probabilité
d'actualisation du procès, allant du moins probable (éventualité) au très probable (vraie probabilité
d'actualisation, quasi-certitude) : les modaux à vocation sémantique première aléthique et/ou déontique
peuvent tous développer des valeurs épistémiques (selon le cas : éventuel, probable).

Valeurs radicales des verbes pouvoir et devoir

Nature du « causatif » POUVOIR DEVOIR


Causatif externe (au sujet) possibilité2 nécessité
[-animé]
Causatif externe (au sujet) permission3 obligation
[+humain]/ [+animé]
Causatif interne (au capacité4 ___
sujet : propriété stable du sujet)
(cf. Sueur 1979)

Noter l’absence de corrélat pour la lecture radicale de « capacité » du verbe pouvoir, dans le cas du modal
devoir. Il manque à ce verbe modal, selon l’analyse citée, l’expression d’une nécessité dont le causatif serait de
l’ordre des qualités inhérentes du sujet – emploi réalisée, dans les langues germaniques, par des verbes
distincts de ceux qui expriment typiquement la nécessité externe : voir l’opposition sollen (nécessité externe)/
müssen (nécessité interne), en allemand.
Vetters 20045 identifie ce type d’emploi du verbe français devoir (qu’il appellera « auto-obligation ») dans un
roman de série noire célèbre, porté à l’écran, en 1983, avec Lino Ventura dans le rôle d’Aldo : [Aldo] pouvait
avaler une boisson brûlante, tandis qu’Anselme devait attendre qu’elle tiédisse (Le Ruffian, p. 32). Nous ne
manquerons pas de noter que c’est le parallélisme pouvoir (capacité)/ devoir (___ ?) qui favorise
l’interprétation de « nécessité à causatif interne » pour devoir. Par ailleurs, bien que les exemples allemands à
müssen et valeur caractérisée de nécessité interne se laissent traduire en français par devoir, ils le sont, le plus
souvent, par avoir besoin de… voire par double négation de pouvoir radical à interprétation de capacité (ne pas
pouvoir ne pas…)6. Pour arguments en faveur de la valeur d’auto-obligation, voir aussi Barbet 20087.

Il faut en outre noter que, dans les exemples se prêtant à interprétation en termes de propriété inhérente
stable du sujet (appelée, dans la littérature, souvent : disposition – d’où : interprétation dispositionnelle vs
épisodique), cette propriété sera typiquement inattendue, insolite, avec pouvoir (interprétation de capacité),
mais notoire, attendue, avec devoir (cas particulier de nécessité pratique ? auto-obligation ?) :

Le mercure peut s’évaporer./ ???L’eau peut s’évaporer.(OKL’eau s’évapore)


Les colibris peuvent voler à reculons. / ?? Les colibris peuvent voler. (OKLes colibris volent)

L’homme doit mourir.


Tôt ou tard, notre soleil doit exploser.

● Modalité du faire/ modalité de l’être8 : propriétés sémantiques du dictum.

1
Tradition anglo-saxone.
2
Source de la possibilité = conditions matérielles possibilité matérielle (Le Querler 2001 : 22).
3
Source de la possibilité = animé humain permission (idem).
4
Source de la possibilité = qualité du sujet capacité (ibid.)
5
Vetters, C. (2004) – « Les verbes modaux pouvoir et devoir » en français, Revue belge de philologie et d’histoire LXXXIII, p.
657-671.
6
Ich musste enorm viel schlafen : Moi-même j’avais besoin d’énormes quantités de sommeil. http://www.linguee.de/deutsch-
franzoesisch/uebersetzung/ich+muss+schlafen.html; et, dans le dictionnaire allemand-français de Pierre Grappin (Larousse
1963), on retrouve la même tendance à ne pas rendre par devoir les occurrences à lecture d’« auto-obligation » de müssen :
Man musste die Klarheit seiner analyse bewundern : on ne pouvait pas ne pas admirer la clarté de son analyse. Da muss ich
lachen : laissez-moi rire !
7
Cécile Barbet note, dans son projet de thèse : « Van der Auwera & Plungian (1998: 80) parlent quant à eux, dans leurs cartes
sémantiques diachroniques de la modalité, de « participant internal necessity (need) » ; ils proposent l’exemple (2), que l’on
peut aisément traduire en français avec devoir, cf. (3) :
(2) Boris needs to sleep ten hours every night for him to function properly.
(3) Boris doit dormir dix heures par nuit pour être en forme, être efficace » (Barbet 2008 : 2).
D’autre part, elle propose de réinterpréter l’auto-obligation comme cas particulier de nécessité pratique.
8
KrØnning 1996, 2001. Les valeurs modales du verbe devoir, dans KrØnning 1996 : 4.1. sont en effet définies en termes de la
distinction (métalinguistique) ÊTRE/ FAIRE ÊTRE: NÉCESSITÉ DE FAIRE ÊTRE véridicible (nécessité déontique : obligation/
Les valeurs radicales du verbe modal ne sont compatibles qu’avec un prédicat modalisé de l’ordre des activités
(Elle peut[capacité]/ doit [obligation] nager pendant trois heures), des accomplissements (Elle peut [capacité]/
doit [obligation] peindre le tableau en une heure) ou des achèvements (Si quelqu’un peut [capacité] trouver
votre chien en moins de 24 heures, c’est bien elle/ Elle doit [obligation] trouver votre chien en 24 heures/ Les
élèves internes peuvent [permission] sortir jusqu’à telle heure/ doivent [obligation] rentrer avant telle heure) –
tous ces dictums étant de l’ordre du faire, donc.

La valeur épistémique, par contre, est surtout compatible avec un prédicat modalisé de l’ordre des états : Elle
peut/doit être fatiguée, Elle peut/doit aimer la linguistique…9 – ou avec les formes perfectives de prédicats du
faire, qui envisagent la situation concernée (activité, accomplissement ou achèvement) en question comme
ayant atteint sa limite finale : Elle peut [éventualité : probabilité faible]/ doit [probabilité forte] avoir nagé
pendant trois heures.

● Modalité référée au sujet/ modalité référée à l’énonciateur10 : relation du modal au sujet


grammatical.

Les valeurs modales radicales seraient référées, au premier degré, au sujet grammatical du modal, et
seulement au second degré, à l’énonciateur (Guimier 1989).
C’est ce que signale par ailleurs aussi la qualification de « modalités orientées vers l’agent »
(Bybee & al. 1994).

Par contre, les valeurs modales épistémiques seraient directement référées à l’énonciateur.

● Portée sémantique11 intra-prédicative/ extra-prédicative : relation de l’auxiliaire modal au


verbe plein (opérations de ‘visée phrastique’ différentes) 12.

Les valeurs radicales seraient conditionnées selon cette analyse, à une coalescence du modal avec le verbe
modalisé. Le modal (entendu alors comme auxiliaire) porterait sur le verbe « plein » (et son ou ses
compléments sélectionnés, obligatoires ou optionnels13 – donc en fait : sur le prédicat), en-deçà de la relation
de celui-ci avec le sujet. Le sujet serait incident (au sens guillaumien du terme) à l’ensemble
{modal+verbe+…}, et non pas au prédicat modalisé tout seul, ni au modal pris de manière autonome.

La distinction entre valeurs modales radicales et valeurs modales épistémiques d’un même marqueur
modal supposément polysémique serait à ramener à des opérations de ‘visée phrastique’ différentes,
dans la ‘genèse mentale de l’énoncé’ (introduction dudit modalisateur respectivement précoce (avant
introduction du sujet) et tardive (après introduction du sujet)) 14.

● Portée interne/ externe (du modal, par rapport à la proposition) – opposition syntaxique
corrélative à l’opposition valeurs « radicales »/ valeurs « épistémiques » (Sueur 1979, 107-
113 ; 1983, 167-168, apud Fuchs 1989 : 83) ; terminologie Le Querler 1994, 2001 :
incidence (syntaxique) intra-prédicative/ incidence (syntaxique) extra-prédicative.

● modalité de re (modus inséré dans le dictum)/ modalité de dicto (modus extérieur au


dictum, dictum = sujet du modus) : relation du modus au dictum, définie en termes de l’ordre
des mots observé – opposition donc pour l’essentiel équivalente à : portée interne/ portée
externe, incidence intra-prédicative/ incidence extra-prédicative.

5.2.6.2. Constructions syntaxiques (analyse GB15).

NÉCESSITÉ D’ÊTRE véridicible (nécessité logique : nécessité aléthique)/ NÉCESSITÉ D’ÊTRE non véridicible mais montrable
(nécessité épistémique : haute probabilité) – cf. op. cit., p. 29 ; 72. Nous avons explicité, ici, l’opposition <faire (être)/ être>
en termes du contenu sémantique de la proposition modalisée, dans une perspective explicite d’interprétation de l’énoncé
(discrimination de la valeur modale).
9
Noter que la construction aspectuelle être en train de+infinitif, tout en filtrant (test distributionnel) des activités et des
accomplissements (aspect lexical [+dynamique]), est elle-même de l’ordre des états : aussi des énoncés du type de Elle peut/
doit être en train de courir auront-ils des lectures épistémiques (respectivement : éventualité/ probabilité forte).
10
Guimier 1989.
11
Entendue comme distincte de l’incidence syntaxique (Le Querler 2001).
12
Guimier 1989.
13
Certains compléments de verbe non obligatoires (optionnels) ne laissent pas de faire l’objet d’une certaine forme de
sélection sémantique – il en va ainsi des compléments de manière, qui ne peuvent se combiner librement avec n’importe quel
verbe : les verbes moyens, par exemple, ainsi que nous l’avons appris dès le chapitre introductif, sont à la fois rébarbatifs à la
complémentation (modification) de manière, et au passif.
14
Guimier 1989.
15
‘Théorie du gouvernement et du liage’. Dénomination à la fois d’une version de la grammaire générative chomskyenne
postérieure à la ‘Théorie standard étendue’, et d’un (couple de) module(s) de la grammaire, à l’intérieur de la variante
parachevée de cette théorie, connue sous le nom de ‘théorie des principes et des paramètres’ (à côté d’autres modules, telles la
théorie X-barre ou la théorie des traces (déjà formulées en termes TSE), la théorie des rôles thématiques, la théorie du Cas, la
À la différence de l’analyse générative-transformationnelle standard des modalités d’énoncé – parfaitement
compatible avec l’idée d’une coalescence du modal (= auxiliaire de mode) avec le verbe modalisé (=verbe
lexical plein), et avec l’idée d’une composition entre modal et verbe modalisé qui précède la mise en place de la
relation de prédication (groupe verbal-sujet)16, la théorie du gouvernement et du liage propose une approche
différente de la distinction entre emplois radicaux et emplois épistémiques, qui rend au modal son statut de
verbe plein, régissant une proposition complétive. Selon que le verbe modal assigne ou non un rôle thématique
au groupe nominal qui en surface occupe la position de sujet modal, distinction sera faite entre constructions à
contrôle et constructions à montée.

Pouvoir/ devoir « radicaux » : verbes à contrôle17.

Verbes pleins, qui sélectionnent thématiquement deux arguments internes, dont leur sujet superficiel :
● un argument propositionnel (une proposition infinitive), qui remplit le rôle-θ18 typiquement appelé
<Thème> : en l’occurrence, il s’agira de l’objet de la capacité, de la permission (pouvoir), ou de
l’obligation (devoir)) – argument introduit en syntaxe comme complément (= sœur) du verbe modal
(un CP19 : [CP C [IP …]]) ; cet argument représente, en termes d’analyse des modalités d’énoncé, le
dictum ;
● et un argument nominal qui remplit le rôle-θ de <siège> de la capacité (pouvoir) ou de <cible> de la
permission (pouvoir), de l’obligation (devoir) ou de l’interdiction (devoir ne pas…, ne pas pouvoir…)) –
argument réalisé syntaxiquement comme sujet du verbe modal (syntagme nominal porteur du Cas
Nominatif20).

La proposition infinitive aura, elle, pour sujet21 un pronom non épelé (étiqueté PRO) :
● qui reçoit un rôle sémantique de la tête lexicale prédicat dans cette proposition (un verbe plein à
l’infinitif (cas le plus fréquent : Paul peut nager 100m en deux minutes), mais également, sous réserve
de compatibilités sémantiques22, un adjectif ou une préposition têtes du syntagme attribut du sujet23
(Ces jours-ci, les épargnants doivent être attentifsA (= doivent prêter attention/ faire attention/ faire
gaffe) au moindre changement du taux d’intérêt/ Tous les associés devront être présentsA (= se
présenter, venir) à cette réunion du Conseil d’administration/ Le jour de l’Assemblée générale des
actionnaires vous devrez être tous devantP le siège de la société avant 8h15) ;
● qui se voit assigner un Cas abstrait par la tête fonctionnelle I (correspondant syntaxique de l’affixe
d’infinitif) – un Cas structural, non interprétable à l’interface sémantico-logique (à l’instar du Cas

théorie des Barrières, la théorie du gouvernement propre et la théorie du contrôle – dont il s’agira précisément dans cette
section).
16
Pouvoir et devoir sont censés être introduits en syntaxe sous le nœud M(odal) de l’Aux(iliaire), et le verbe plein à l’infinitif,
sous V, tête du groupe verbal.
Rappelons que sous cette analyse du verbe et de ses inflexions, la catégorie (abstraite) Auxiliaire regroupe plusieurs têtes
fonctionnelles, la tête (obligatoire) regroupant les traits de temps-mode-aspect (non perfectif), ainsi que les traits de nombre
et de personne (traits d’accord), tête notée Tps (= Temps) ; une tête qui introduit l’aspect accompli (avoir ou être et l’affixe de
participe passé), notée Parf (ait) ; une tête qui regroupe les modalités d’énoncé et les modaux aspectuels, notée M (=Modal),
qui peut être ou bien un marqueur de modalités (abrégé Mod) ou bien un aspectuel (noté Asp), nécessairement suivis de
l’infinitif. Mod introduit les modalités d’énoncé telles les modalités réalisées par pouvoir ou devoir. L’aspectuel introduit en
syntaxe des périphrases aspectuelles comme aller+inf., venir de+inf., être en train de + inf., être sur le point de+inf. La tête
Parf est itérable, sous le nœud Auxiliaire, pour que la modélisation rende compte de la possibilité de formes composées
perfectives aussi bien pour V que pour le modal ou l’aspectuel, ainsi que des formes aspectuelles dites surcomposées (cf.
Dubois et Dubois-Charlier 1970 : 105-111).
Le groupe verbal est analysé comme complément de l’Auxiliaire, avec qui il formerait un constituant SV (syntagme verbal), qui
sera, lui, composé, par la suite, avec le sujet grammatical, sous le nœud maximal P (phrase) – cf. Dubois et Dubois-Charlier
1970 : 93-104.
Il est aisé de voir que cette analyse corrobore directement l’idée d’une composition du verbe modal avec le verbe plein à
l’infinitif, avant composition de l’ensemble [modal+ verbe plein], avec le sujet de la phrase.
17
Cf. Hirschbühler, Paul et Marie Labelle (1994) – Syntaxe du français. L’universel et le particulier dans la langue, Université
du Québec à Montréal, polycopié (317p). Pour analyse des constructions à montée et à contrôle françaises, en termes de la
Théorie des principes et des paramètres : 283-293 ; 302-314 ; pour la suggestion d’analyser les verbes modaux devoir et
pouvoir comme susceptibles d’instancier les deux constructions : 313, (61a). Application effective de l’analyse des deux
constructions à ces verbes, de notre main.
18
Rôle sémantique assigné par une tête (d’où le symbole de : ‘θ’) lexicale, à statut de prédicat sémantique (un verbe, un
adjectif, une préposition) à son argument sélectionné.
19
Rappel : syntagme complément(is)eur, à tête C épelée (que + TP (T de [+Temps]), de/ à + IP (propositions [-Temps],
telles les infinitives) ou non épelée (Ø + IP), qui a la vertu de « protéger » son domaine phrastique (son complément) TP ou IP
de toute « influence »/ « ingérence » syntaxique externe (assignation casuelle, processus d’accord). Avec les modaux :
complémentiseur phonétiquement nul, suivi d’une proposition infinitive (le dictum : IP).
20
Si le modal est lui-même un verbe fini (verbe à un mode personnel), et que donc la proposition soit [+ Temps].
21
Sujet dictal (= sujet du dictum) donc.
22
Voir à cet égard les paraphrases entre parenthèses, qui attestent de la sémantique de type « faire » (ou du moins
[+intentionnelle]) des prédicats concernés (malgré la construction copulative – par défaut vouée à interprétation « état »).
23
Dans le cas de locutions adjectives telle surP le qui-vive (Ces jours-ci, les épargnants doivent être sur le qui-vive (= doivent
ouvrir l’œil)), le rôle sémantique <Thème> sera assigné au pronom non épelé PRO par la locution comme un tout (fonctionnant
comme un adjectif), et non par la tête P de sémantique (compositionnelle) situative.
Nominatif assigné par T24), appelé « Cas nul », puisque à la fois postulé pour un constituant nominal
non épelé, et assigné par une tête I, exclusive de traits syntaxiques d’accord susceptibles de signaler,
en surface (grâce à leur réalisation morphologique), la présence et la composition de traits du nominal
non épelé (postulé par l’analyse) 25;
● et dont l’interprétation référentielle est contrôlée par le sujet du verbe modal (même référent) 26.

Pouvoir/ devoir « épistémiques » : verbes à montée

Verbes pleins, qui ne sélectionnent thématiquement qu’un argument propositionnel IP (leur dictum), et qui
n’assignent donc pas de rôle sémantique à leur sujet syntaxique (au syntagme nominal porteur du Cas
Nominatif).

Le nominal sujet du verbe modal sera donc argument sémantique du verbe dictal (ou de la tête lexicale A ou P
tête d’un syntagme attribut du sujet): il aura été introduit en syntaxe auprès de cette tête lexicale, dans la
proposition infinitive, et montera auprès de la catégorie fonctionnelle T qui spécifie les traits de temps(-aspect-
mode) du verbe modal, à la recherche d’un Cas structural.

À la différence de la tête I dans les constructions infinitives dites « à contrôle », l’infinitif des
constructions « à montée » n’assigne pas de Cas nul (=variété de Cas structural).

Pour que le nominal puisse monter auprès de la catégorie fonctionnelle qui lui assignera le Cas, dans la phrase
racine, encore faut-il que le constituant IP dont il procède ne soit pas « protégé », lui, contre toute influence de
cette catégorie, par un domaine CP.

5.2.6.3. Polysémie du verbe modal POUVOIR

Schéma de référence (Sueur 1979)

Selon le contexte dans lequel ils sont employés (voir passages soulignés dans les exemples ci-contre), des
énoncés comme elle peut venir à pied ou elle peut faire les calculs peuvent avoir au moins quatre effets de
sens :

I. Emplois radicaux27 (modalité du faire28) – portée sémantique29 intra-prédicative


(modalité référée au sujet syntaxique30) :

a. Possible, pour le sujet, par ses qualités inhérentes (=capacité31 physique ou intellectuelle due au sujet
lui-même) :

24
Distinction est faite, en grammaire générative, entre Cas structural (marqué typiquement par la position du syntagme
nominal qui en est porteur, en particulier dans les langues à morphologie nominale pauvre, tel le français) – le Nominatif
(assigné par T) et l’Accusatif (assigné par le verbe transitif (verbe de sémantique causative), en général à son argument interne
à rôle-θ de <Thème>), d’une part, et Cas inhérent (ou : Oblique), de l’autre – marqué, en français, par une préposition (en
roumain, par une préposition et/ ou par la flexion (désinences casuelles)). Si le Cas structural n’est pas interprété à l’interface
logico-sémantique, le Cas inhérent le sera (trait syntaxique pleinement interprétable, donc). Si le Cas structural est assigné à
une position syntaxique dérivée (appelée de ce fait position casuelle – excepté le Cas Nominatif des explétifs impurs tel Il en
français (Il n’y a que trois étudiants dans l’amphi, il est arrivé trois étudiants, il était une fois…), assigné à la position d’insertion
lexicale de l’explétif (position de base)), le Cas inhérent est assigné à l’argument nominal dans sa position de base (position
argumentale).
L’inventaire des Cas inhérents n’est cela dit pas très bien spécifié, dans ce cadre théorique : Partitif (sujet postverbal (indéfini)
associé d’un explétif : Il est arrivé des étudiants), Locatif, Ablatif, Allatif, … – autant de termes empruntés aux grammaires de
langues à morphologie casuelle riche (tel le finnois), et/ou à la grammaire casuelle localiste (où les notions correspondantes
étaient directement définies en tant que rôles sémantiques susceptibles de réalisations superficielles par divers marqueurs :
Position, Pré-/Postposition, Flexion).
Noter la re-conversion syntaxique des concepts respectifs, au sens de la Théorie du Cas abstrait, en GB : on y opposera, en
effet, rôle sémantique et Cas abstrait (Cas syntaxique), d’une part, mais également Cas abstrait (Cas syntaxique) et cas
morphologique (réalisation en surface du cas abstrait syntaxique), de l’autre.
25
À la différence du sujet nul des langues romanes tel l’italien ou le roumain, dans les phrases à verbe fini, dont on peut
inférer la composition de traits d’accord (personne et nombre notamment) à partir des désinences personnelles du verbe : am
(1sg) citit scrisoarea, a (3sg) citit scrisoarea …, et qui est censé porter le Cas Nominatif, comme ses correspondants épelés en
français : j’ai lu la lettre, il a lu la lettre. Ce sujet nul-ci était étiqueté pro, en termes de la Théorie du Gouvernement et du
Liage.
26
PRO explétif et verbes modaux : rare (emplois radicaux de dicto ou externes). Exemple emprunté à KrØnning 1996 : 79.
Dès le premier jour, il ne doit plus y avoir de levain dans vos maisons (JEAN 19 :7, Bible 1982)
27
Cf. Sueur 1979, 1983.
28
KrØnning 1996, 2001.
29
Pour la distinction portée sémantique/ incidence syntaxique, voir Le Querler 2001.
30
Guimier 1989.
31
Cf. Sueur 1979, 1983.
Elle peut venir à pied, sa jambe est déplâtrée (capacité physique)32.

Elle peut faire ces calculs plus vite que vous (capacité intellectuelle).

b. Possible, pour le sujet, par les circonstances en général (=‘possibilité matérielle’33, pour le sujet, de
faire quelque chose = capacité due à une situation dans laquelle se trouve le sujet, ne dépendant pas
de lui-même) :

Elle peut venir à pied, puisqu’il n’y a plus de verglas34.


Elle peut faire ces calculs maintenant : elle vient de recevoir les derniers chiffres de vente.

c. Possible, pour le sujet, par le truchement d’un individu ou d’une institution investis d’autorité
(=permission35) :

Elle peut venir à pied, son médecin l’y autorise.


Elle peut faire ces calculs, son client l’y a autorisée.

Valeur primaire (primitive) : <Possible, pour le sujet (…)> = « non impossible » (possible
unilatéral36).

II. Emploi épistémique37 (modalité de l’être38) – portée sémantique extra-prédicative


(modalité référée à l’énonciateur39) – éventualité (« ni nécessaire, ni impossible » -
possible bilatéral40):

Pour faire de l’exercice, elle peut bien venir à pied, malgré la pluie.

Emplois qui s’intègrent mal à ce schéma :

III. sporadicité (référentielle, temporelle41) :

Les Alsaciens peuvent être obèses (= « certains Alsaciens sont obèses, d’autres pas » :
sporadicité référentielle, quantification sur le sujet)

Georges peut manger du lard (= « Georges mange parfois du lard » : sporadicité temporelle,
quantification sur le prédicat, lecture habituelle)

IV. valeurs illocutoires (emplois post-modaux42) :

a. Concession : Elle peut prendre le métro, en tout cas, nous ne l’attendrons pas.
b. Délibération : Je me demande comment je pourrais encore y arriver à temps.

32
Elle peut nager 100 mètres en 2 minutes
33
Cf. Sueur 1979, 1983).
34
Elle peut passer, on a dégagé la route
35
Cf. Sueur 1979, 1983.
36
Terme de Gardies 1979, qui interprète le texte de l’Organon, quand à la bivalence du terme de possible : « (…) possible
n’est pas un terme absolu : tantôt il exprime la réalité en tant qu’elle est en acte, quand on dit, par exemple, qu’un homme
peut se promener parce qu’il se promène en fait, et, d’une façon générale, [qu’]une chose est possible parce que se trouve déjà
réalisé en acte ce qui est affirmé être possible, tantôt possible exprime que la chose pourrait [seulement] se réaliser, quand on
dit par exemple [sans autre] qu’un homme peut se promener » (Aristote, Organon, p. 135).
En d’autres termes (telle semble avoir été l’interprétation de Guillaume d’Ockham (XIV ième siècle), qui est à l’origine de
l’approche moderne aux modalités aléthiques sous forme de carré modal, distinguant de manière non univoque <possible> et
<contingent>):
● il y aurait un <possible> qui suit du <nécessaire> (relation logique de subalternation), s’opposant à
l’<impossible> (relation logique de contradiction): <possible que p> (le possible) ;
● et un <possible> qui s’oppose au <nécessaire> (relation logique de contradiction), suivant de l’<impossible>
(relation logique de subalternation) : <possible que non-p> (le contingent).
Gardies 1979 interprète ce même passage d’une manière quelque peut différente, distinguant un possible « opposé
(seulement) à l’<impossible> » (possible appelé, de ce fait, unilatéral), et un possible « opposé à la fois au <nécessaire> et
à l’<impossible> » : le <potentiel> (possible bilatéral).
37
Cf. Sueur 1979, 1983.
38
KrØnning 1996, 2001.
39
Guimier 1989.
40
Au sens de Gardies 1979.
41
Kleiber 1983.
42
Van der Auwera & Plungian 1998, Vetters
c. Intensification : Qu’est-ce qu’elle peut être agaçante !
d. Suggestion de faire43 : Vous pouvez venir à pied, si ça vous dit
e. Injonction : Tu peux te taire, oui !44
f. Question-requête : Pouvez-vous me passer le sel, s’il vous plaît ?45
g. Question-offre : Puis-je vous offrir un digestif ?
h. Question-demande de permission : Puis-je m’asseoir ?46
i. Question-excuse : Puis-je m’excuser de vous avoir importunée ?
j. Question-aveu : Puis-je vous dire que je vous aime plus que bien ?

Ces emplois, qui ont tous un rapport avec la force illocutoire de l’énoncé, semblent être du
type que Van der Auwera & Plungian (1998) appellent emplois postmodaux. L’approche
typologique de Van der Auwera & Plungian (1998) suggère que de façon universelle l’évolution
diachronique que subissent les expressions modales est :

Modalité du faire 🡪 modalité de l’être 🡪 Valeurs post-modales (ou : illocutoires)

Dans une étude présentée au 7e Colloque Chronos, Carl Vetters et Claude Barbet se sont
attachés à tester cette hypothèse sur des corpus diachroniques français. Les données
analysées confirment, pour le français au moins, le bien-fondé des hypothèses de Van der
Auwera & Plungian : en ancien et en moyen français, les emplois radicaux sont prédominants,
alors que la valeur épistémique est plutôt rare. Quant aux valeurs postmodales, elles
apparaissent – mis à part quelques occurrences isolées plus anciennes – au XVIIe siècle et
deviennent vraiment courantes au XVIIIe siècle.

Portée sémantique vs incidence syntaxique

Il n’y a pas de corrélation systématique entre, d’une part, incidence syntaxique intra-prédicative et, de l’autre,
emplois radicaux du modal pouvoir (portée sémantique intra-prédicative), ni entre incidence syntaxique extra-
prédicative, et portée sémantique extra-prédicative (qui caractériserait aussi bien l’emploi épistémique que les
emplois sporadique et concessif) – puisque, si les effets de sens radicaux (portée sémantique intra-prédicative)
sont systématiquement réalisés par des constructions syntaxiques à incidence intra-prédicative du modal, la
lecture épistémique peut être aussi bien le fait de constructions à incidence syntaxique extra-prédicative, que
de constructions à incidence syntaxique intra-prédicative.

Incidence syntaxique intra-prédicative : pouvoir porterait sur le prédicat en-deçà de la relation prédicative
pouvoir-sujet du modal. Prédicat complexe qui assignerait un rôle sémantique (unique) au sujet grammatical.
Siège de la capacité, cible de l’autorisation.

Mais pouvoir extra-prédicatif a pour sujet un pronom impersonnel (un explétif), donc du point de vue des rôles
thématiques on est dans la même situation : un seul rôle, et ce n’est pas pouvoir qui l’assigne, mais le prédicat
du dictum (proposition enchâssée). D’où l’idée que de fait tant dans Il se peut qu’elle vienne à pied que dans
Elle peut bien être venue à pied, le rôle thématique est assigné à elle par le verbe dictal, pouvoir ne
sélectionnant, lui, qu’un argument interne du type sémantique <proposition> (<situation>).

Dans les phrases du type de Elle peut bien être venue à pied, le syntagme nominal auquel le verbe dictal
assigne un rôle thématique recevra un Cas structural auprès de la catégorie de Temps qui actualise le verbe
modal pouv- : il devra monter auprès de cette tête fonctionnelle. La proposition infinitive devra ne pas
empêcher l’argument (épelé) du verbe dictal, d’aller chercher une valeur pour son trait de Cas structural auprès
du T de la phrase matrice :
- La tête Inf° (infinitif) ne peut de toute manière pas assigner de trait de temps à ce
nominal,
- Ce qu’il faut faire, c’est de ne pas introduire de complémenteur C qui « protège » IP
contre toute influence du dehors mais également empêche tout élément de IP de
sortir de son domaine.

Il se peut qu’elle vienne à pied.

Pouvoirépistémique + infinitif à montée :


__ peut bien [IP ti être venue à pied]  Ellei peut bien [IP ti être venue à pied]

Pouvoirradical + infinitif à contrôle :


Ellei peut [IP PROi lire 100 pages par jour]

43
Le Querler 2001.
44
Charaudeau 1992.
45
« Impératif poli » in Vetters & Barbet 2006.
46
Comparer à l’énoncé d’octroi de permission (valeur radicale de « permission ») : Vous pouvez vous asseoir.
Critères de discrimination distributionnels :

Emplois radicaux (Modalité du faire) – portée Emploi épistémique (Modalité de l’être) –portée
sémantique intra-prédicative sémantique extra-prédicative

OKNégation : *Négation :
elle ne peut pas venir à pied, *Pour faire de l’exercice, elle ne peut pas bien venir à
son médecin l’interdit/ elle a une jambe dans le pied.
plâtre/ il y a du verglas.

OKInterrogation : *Interrogation
Peut-elle venir à pied ? *Pour faire de l’exercice, peut-elle bien venir à pied ?

OKquestion-QU : ____
Qui peut venir à pied ?
Quand peut-elle venir à pied ?
Comment peut-elle grimper la pente ?
+circonstant temporel, +circonstant de Après une circonstancielle causale ou finale, et
manière : avec un infinitif dit ‘passé’ (= infinitif perfectif) :
Aujourd’hui elle peut grimper la pente. Pour faire de l’exercice, elle peut être rentrée à pied.
Elle peut grimper la pente en s’appuyant sur une
canne. (capacité)

dans une subordonnée finale : Avec l’adverbe épistémique bien :


Enlevons ce plâtre, afin qu’elle puisse se dégourdir Elle peut bien être malade.
les jambes.(capacité) Elle peut bien venir à pied.
Elle peut bien être venue à pied47.

dans une macro-structure conditionnelle dans l’apodose d’une conditionnelle [=inférence


(protase, apodose) : à partir d’une protase ‘de type véridictoire’]
Si vous pouviez venir à pied, je vous en saurais gré. (si = « admettons que », « à supposer que »,
(capacité) « au cas où ») :
Si vous arrivez avant nous, vous pouvez entrer sans Si ce que vous dites est vrai, elle peut être en train
sonner. (permission) de préparer sa candidature à un poste de maître de
conférences.
à l’infinitif (+infinitif non perfectif), dans une
phrase simple (emploi non subordonné48), sous
interrogation/ exclamation :
Moi, pouvoir grimper cette pente ?/ !/ ?! (capacité)
Moi, pouvoir rater le bus ?/!/ ?! (possibilité49)

à l’infinitif (non perfectif) complément d’un à l’infinitif (+infinitif non perfectif), dans une
verbe, dans une phrase complexe, sous réserve phrase complexe, avec une
de prédication non exclusive du contrôle d’un prédication exclusive du contrôle de l’agent:
agent :

Il se réjouit de pouvoir grimper cette pente. Il déplore de pouvoir rater son bus.
Il déplore de pouvoir manger autant. (= « il déplore cette éventualité »)
(capacité)
OKPronominalisation en le du complément de *Pronominalisation en le du complément de
pouvoir : pouvoir :
-Peut-elle venir à pied ? -Peut-elle venir à pied ?
-Elle le peut, sa jambe est déplâtrée. - *Pour faire de l’exercice, elle le peut bien. (OK Elle
peut bien le faire)

47
Noter, ici, également l’infinitif perfectif du verbe modalisé.
48
Noter que les exemples du type de : Moi, pouvoir grimper cette pente, exclu ! sont en fait une abréviation de Moi, pouvoir
grimper cette pente ? C’est exclu ! où l’infinitive à verbe modal n’est pas syntaxiquement subordonnée au participe passé
exclu,à l’encontre de : il est exclu de pouvoir grimper cette pente.
49
L’interprétation délibérative (et donc épistémique) me semble toujours possible, vu la nature non agentive du prédicat
modalisé.
Références

Charaudeau, P. (1992). Grammaire du sens et de l’expression, Paris : Hachette (Education).


Kleiber, G. (1983). « L’emploi ‘sporadique’ du verbe pouvoir en français », in J. David ; G. Kleiber, (éds), La notion sémantico-
logique de modalité. Paris : Klincksieck, Collection Recherches Linguistiques, vol. 8, 183-201.
Kronning H. (1996). Modalité, cognition et polysémie : sémantique du verbe modal « devoir », Uppsala ; Stockholm : Acta
Universitatis Upsaliensis : Almqvist & Wiksell International.
Kronning, H. (2001). « Pour une tripartition des emplois du modal devoir », Cahiers Chronos 8 : 67-84.
Le Querler, N. (1996). Typologie des modalités, Caen : Presses Universitaires de Caen.
Le Querler, N. (2001). « La place du verbe modal pouvoir dans une typologie des modalités », Cahiers Chronos 8, Amsterdam-
Atlanta : Rodopi, 17-32.
Sueur, J.-P. (1979). Une analyse sémantique des verbes « devoir » et « pouvoir », Le français moderne 47.2 : 97-120.
Sueur, J.-P. (1983). Les verbes modaux sont-ils ambigus ?, in : J. David ; G. Kleiber, (éds), La notion sémantico-logique de
modalité, Paris : Klincksieck, Collection Recherches Linguistiques, vol. 8, 165-182.
Van der Auwera, J. ; Plungian, V. (1998). Modality’s semantic map, Linguistic Typology 2 : 79-124.
Barbet, Cécile & Carl Vetters (2013). « Pour une étude diachronique du verbe modal pouvoir en français : les emplois
‘postmodaux' »,Cahiers Chronos 26 : 315–336