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Les traits grammaticalisés de temps/aspect/mode (TAM) en français

Perspective psychomécanique (Gustave Guillaume).

La linguistique s’intéresse et aux observables directs (analyse de corpus, description d’énoncés


effectivement lus ou entendus : linguistique du DISCOURS), et aux faits de système qui les sous-tendent
(étude de la LANGUE). Selon Gustave Guillaume, la dernière démarche présenterait plus d’intérêt
théorique que la première.

Point de vue partagé à la fois par Ferdinand de Saussure, dont Guillaume est l’héritier direct (le
structuralisme linguistique privilégiait l’étude des faits de langue sur celle des faits de parole)
et par Noam Chomsky (en Grammaire Générative, on dira que l’étude de la compétence du
locuteur-auditeur idéal est plus intéressante que celle des performances effectives de locuteurs
ou d’auditeurs réels).

Gustave Guillaume a été l’un des (relativement peu nombreux) linguistes français créateurs de système.
Il a été l’auteur d’une approche théorique de large haleine, qui rend compte aussi bien de faits de langue
(domaine de la représentation, des virtualités) que de faits de discours (domaine de l’expression, de
l’actualisation).
En ce qui concerne la langue, il s’est intéressé à :

- à la systématique des formes verbales observées (structure sémiologique : le fait que -R- en
français soit à la fois un marqueur d’infinitif, de futur et de conditionnel n’est peut-être pas
tellement arbitraire) ;
- à la systématique des catégories qui sous-tendent (et motivent) ces formes (structures
psychologiques : représentations conceptuelles – schèmes et notions) ;
- aux mécanismes de construction de ces catégories, par l’esprit (opérations psychiques en cours :
Guillaume parle de « temps opératif » là où les sciences cognitives modernes parleront de
mémoire de travail et/ou de mémoire procédurale vs notionnelle1).

Il a abordé dans cette perspective le verbe, dans sa relation aux inflexions de temps, le nom substantif, dans sa
relation au nombre et à l’article. Nous nous intéresserons ici uniquement à sa théorie des temps verbaux.

Son modèle est connu sous le nom de « psychomécanique » – ce qui rend justice à la partie que
Guillaume lui-même considère comme le noyau dur de sa théorie, ainsi qu’à la position première
des mécanismes de construction catégorielle, par rapport à la fois aux systèmes de catégories
ainsi créés et aux formes qui les réalisent en langue (en particulier2, en français).

Les formes temporelles (tiroirs verbaux) du français, à apparence souvent irrégulière (beaucoup de
catégories, classes et sous-classes et plein d’exceptions – qui ont fait les délices de vos cours en
morphologie flexionnelle) sont envisagés, dans ce cadre théorique, en tant que résultat et expression

1
De fait on oppose la mémoire de travail (une mémoire à court terme) à la mémoire à long terme ; et la mémoire inconsciente,
implicite, non-déclarative, à la mémoire explicite, consciente, déclarative. La mémoire procédurale (mémoire des
automatismes : savoir-faire impossible à verbaliser/ décrire) et la mémoire perceptive (mémoire des lieux, des visages, des
voix, des bruits, des odeurs etc., en-deçà du contrôle du sujet, à l’instar de la mémoire procédurale, et liée à des expériences
personnelles) sont des mémoires implicites. La mémoire épisodique (mémoire autobiographique : souvenirs d’expériences que
l’on a faites, scénarios ou cadres d’activités sociales) et la mémoire notionnelle (ou : sémantique – concepts généraux et
particuliers, hiérarchies conceptuelles plus ou moins abstraites, en prise plus ou moins directe sur nos perceptions et sur nos
mouvements, ainsi que sur nos attitudes fondamentales : sentiment du réel/vrai, évaluation subjective comme agréable ou
désagréable, désir), des mémoires explicites ou : déclaratives (savoir, savoir-faire ou savoir-être dont on peut parler, que l’on
peut décrire).
2
Puisque c’est là l’objet de cette présentation. Guillaume a étudié dans cette même perspective les systèmes verbo-temporels
d’autres langues, mortes ou vivantes…
actuelle (en discours) d’un système de représentation abstrait (valeurs inscrites en langue : virtualités)
qui serait, lui, très homogène et hautement structuré.

C’est une théorie qui s’attache à expliquer les irrégularités apparentes de la conjugaison française : très
utile, pour un étudiant en FLE, on dirait.

Pour Guillaume donc (en résumant ses idées de façon sans doute outrancière3) :
(i) Une langue est un système de systèmes [héritage structuraliste étoffé : pour Saussure, c’était
un système d’oppositions, de relations donnant aux signes leurs VALEURS].
(ii) Le système verbo-temporel en est un exemple.
(iii) Il y a une relation constitutive entre catégorie lexicale du Verbe et Temps, et entre catégorie
lexicale du Nom et Espace.
(iv) La construction de l’image-temps dans la langue (par schématisation et par abstraction) est
inséparable des procès désignés par les verbes (de la sémantique lexicale du verbe), et le
sens lexical du verbe est par hypothèse lié au temps comme cadre d’expérience [idée
kantienne : le temps et l’espace sont les deux « formes a priori du sensible »].
(v) L’espace est antérieur, dans l’ordre cognitif, au temps, le nom est antérieur, dans l’ordre
notionnel, au verbe, et la langue enregistre bien cette asymétrie, dès que l’on peut dire un
espace de temps (traiter le temps comme de l’espace), mais non pas un #temps d’espace
(traiter l’espace comme du temps).
(vi) Le nom est une catégorie lexicale à incidence interne (il désigne en autonomie, sont sens
lexical ne requiert pas le support d’une autre entité). Le verbe et l’adjectif sont des
catégories à incidence (lexicale) externe, ils portent par hypothèse sur des noms (apport de
sens, à un support) [catégories intrinsèquement relationnelles : sélection d’arguments].

👓
(…) l’univers expérimental, c’est d’abord l’espace et le temps, que Kant appelle les deux formes à priori
du sensible. Et à l’intersection de l’espace et du temps, il y a le mouvement, qui participe des deux à la
fois. Les moments du mouvement forment une succession et dans l’espace, et dans le temps. Il n’y a
donc rien d’étonnant à ce que la langue se compose de successivités, puisque celles-ci sont le schème
abstrait, la formule algébrique des successions (Blanchaud 20104 : 37)

[En effet, les verbes sont une classe de mots (partie du discours) à affinité pour les représentations de
procès (au sens le plus large5 : entités quadridimensionnelles, ayant lieu dans l’espace et dans le temps
à la fois). Le sens lexical (propriétés purement sémantiques) d’un verbe (enfin, d’un verbe qui en est
pourvu : comme nous l’avons déjà vu, les langues disposent aussi de verbes sémantiquement très légers
voir purement explétifs, simples racines porteuses fournissant un support phonologique aux morphèmes

3
Nos commentaires (censés vous aider à situer les idées de Guillaume par rapport à des notions que vous avez déjà acquises
sur les catégories linguistiques), seront insérés entre crochets, dans le texte de l’exposé (de ces idées). Lorsque nous endossons
4
Blanchaud, Pierre (2010) – « D'un concept à l'autre: temps opératif, acte de langage, effection, actualisation », Le Concept
d'actualisation en psychomécanique du langage (Arabyan, Marc; Bres, Jacques ; Van Raemdonck, Dan; Vachon-L'Heureux,
Pierette (éds), Limoges : Lambert-Lucas, p. 35-46.
5
Sans égard aux classes d’aspect lexical, qui distinguent, parmi les éventualités dynamiques, des procès, des événements et
des événements ponctuels et les oppose aux états (éventualités non-dynamiques). Le terme de procès employé à la G. Guillaume
est plutôt synonyme d’éventualité dynamique au sens d’Emmon Bach (pour une application au français du système de Bach,
voir Vikner 1985). Les procès de Bach étaient nommés activités par Zeno Vendler (dont on a déjà évoqué le classement dans
la section traitant des distinctions entre temps et temporalité, aspect et aspectualité et mode et modalité), les événements,
accomplissements, et les événements ponctuels, achèvements ; les états sont nommés états dans les deux systématisations de
l’aspect lexical.
Bach, Emmon (1981) – “On Time, Tense and Aspect: An Essay in English Metaphysics”, Radical Pragmatics (Peter
Cole, ed.), New York: Academic Press, p. 63-81.
Bach, Emmon (1986) – “The algebra of events”, Linguistics and Philosophy 9: 5-16.
Vikner, Carl (1985) – « L’aspect comme modificateur du mode d’action: à propos de la construction être + participe
passé », Langue française, n° 67, 95-113.
flexionnels, qui sont par hypothèse des morphèmes liés6) est donc la conceptualisation d’un procès (pour
plus de précision, on dira ici : d’une certaine éventualité – procès, événement voire : état), représenté(e)
en mode séquentiel. Les événements et procès consistent en phases qui se suivent les unes aux autres de
manière non-aléatoire (ordonnée7), les états peuvent être assimilés à des procès à une seule phase interne
non-différenciée.

Par contre, les objets physiques sont des entités tridimensionnelles (spatiales), dont la
perception fonctionne par définition en mode parallèle : on ne perçoit pas d’abord la couleur et
ensuite la forme d’une chaise ou d’une table, ou, dans la forme, d’abord les lignes droites et
ensuite seulement les angles ou les marges ; l’essence de la perception (nous avons pris ici
l’exemple de la perception visuelle) est que toutes les propriétés de l’objet soient présentes à
l’esprit en même temps.

Nous venons de voir que Gustave Guillaume formulait la relation entre noms et verbes en termes de la
relation entre espace et temps : nous avons seulement suggéré ci-avant une possible interface de cette
idée, à une théorie de la performance cérébrale (en parlant de programmes de perception vs programmes
pré-moteurs et moteurs, ou de modes de traitement (de l’information) parallèle vs séquentiel).

Une distinction que Guillaume n’exploite (n’explicite) pas est celle entre catégorie lexicale du verbe (le
V des notations générativistes, le trait CAT8 de « Catégories et transformations »9), d’une part, et
lexèmes verbaux, de l’autre (substance purement sémantique d’un verbe en particulier, plus ou moins
telle que définie dans les entrées lexicographiques par exemple).

Or, cette question a un contenu empirique et de l’intérêt théorique. Les noms substantifs peuvent
être envisagés comme des cadres de langue construits à l’image de la perception des objets
physiques, et les verbes, comme des cadres de langue construits à l’image des mouvements10,
séquentiels par nature.

Que ces cadres soient de temps à autre investis par des racines porteuses de significations
étrangères à leur nature (il y a des verbes non-dynamiques et des noms d’action ou de procès)
ne les empêche pas, même dans ces circonstances défavorables, d’imposer leur « loi » : Marie
est prise d’un fou rire et Marie se met à rire aux éclats offrent des descriptions différentes de la
même activité, saisie dans sa phase initiale (aspect rendu par les verbes être pris(e) de et se
mettre à respectivement). Le fou rire aurait pu être – sans quitter la saisie nominale – du rire
aux éclats (Le rire aux éclats nuirait-il à la santé ?), là n’est pas la question. Ce qui compte,
c’est que sous le genre, le nombre et l’article (ici : défini), l’activité voit son caractère
dynamique non pas délité, mais en tout cas passer au plan second : la nominalisation peut
toujours recevoir des compléments de durée – le rire aux éclats pendant des heures peut nuire
à la santé, préserver la structure d’arguments du verbe (le fou rire de Marie), mais ne pourra
toutefois pas (ou pas systématiquement11) entrer dans des constructions comparables à celle qui
confirme le caractère dynamique du verbe d’activité correspondant : être en train de rire, c’est
bon, mais #en cours de rire n’est pas attesté12. Alors que nous pouvons par exemple avoir des

6
Do –support, en anglais en est un exemple presque incontestable, les auxiliaires de temps avoir et être du français
éventuellement… il n’y a pas de vrai consensus dans la littérature à cet égard : la linguistique cognitive par exemple (Ronald
Langacker) ne partage pas cette idée.
7
Les « successions » dont parle Guillaume et qu’évoque le psychomécanicien Pierre Blanchaud, dans la citation proposée ci-
avant comme sujet de réflexion.
8
CAT: V, CAT: N, CAT: A, CAT: P – les catégories substantives, douées (aussi) de substance sémantique pure.
9
Chomsky (1995) –Minimalist Program, MIT Press, chap. 4
10
En termes moins intuitifs mais plus exacts, car reformulant la corrélation au niveau de mécanismes sub-personnels, on peut
parler de programmes pré-moteurs et moteurs vs programmes de perception (programmes cérébraux : réseaux experts de
neurones).
11
C’est –à-dire : certains déverbaux si, d’autres, non. Dans le cas du déverbal (le) rire, non.
12
Ce que note le petit dièse.
artistes imposant, en cours de danse (+quand ils sont en train de danser), leur manière
d’exécuter tel ou tel autre pas, nous n’allons pas pouvoir dire qu’ils imposent leur manière
d’exécuter ce pas #en cours de rire (« alors qu’ils sont en train de rire, tout en riant »).]

Le verbe est actualisé/ déterminé en discours [dans la phrase] par le Temps (temps grammatical d’abord :
morphologie verbale) et par la personne (incidence du verbe à ses arguments, d’abord à un sujet avec
qui il s’accorde en personne).

Pour Guillaume, verbe et temps/ temps et verbe sont indissociables à l’esprit, au plan de la
représentation de langue (en système), bien que les notions temporelles puissent par ailleurs être
exprimées aussi par des adverbes (quand, alors, avant, après…), des adjectifs (antérieur, simultané,
postérieur, temporel, …) ou des noms (temporalité, temps, simultanéité, antériorité, postériorité,
secondes, minutes, heures, jours, mois, années, siècles, …), au plan de l’expression (niveau de la phrase
énoncée) – voir Ortigues 1962 : chap. 6.

La construction du système des catégories de Temps (mode, aspect, temps) dans l’esprit du sujet parlant
prend elle aussi du temps, aussi bref qu’on le voudra : du temps que Guillaume appelle (comme nous
l’avons déjà vu) temps opératif.

Le mécanisme de construction de ces catégories serait principalement de l’ordre de la schématisation :


Guillaume répétait souvent à ses étudiants le conseil de Leibniz, leur recommandant de « penser en
figures ».

Pour lui, la conceptualisation, en général, participait surtout des représentations visuelles. Le


langage était une traduction du VISIBLE, du MENTALEMENT VU, en DICIBLE, et les
schèmes ou diagrammes du linguiste – des retraductions du DICIBLE [tel que manifesté dans
les observables linguistiques] en VISIBLE [concept ou mécanisme mental sous-jacent].

La mise en place du système de catégories temporelles est donc synonyme de mise en place de schèmes
en quoi consiste l’image-temps. Autrement dit, le terme image est pris ici dans son sens propre et plein,
et non par extension. Les catégories temporelles participent d’une visualisation du temps : les schèmes
que sont ces catégories (du moins en première instance : les schèmes qui donnent leur contenu à ces
catégories serait une formulation plus prudente) représentent le temps, comme du mouvement à travers
l’espace. Un mécanisme pour l’essentiel métaphorique, appelé spatialisation du temps (un cadre
d’expérience représenté en termes de l’autre).

Non seulement les schèmes (nous en verrons bientôt quelques-uns des plus représentatifs)
étaient pour Guillaume des auxiliaires de la pensée [ayant donc une vertu heuristique :
instruments de découverte pour le linguiste], mais il va jusqu’à les envisager comme étant le
« meilleur mode de définition » des concepts, des catégories (leçon du 27 février 1958).

Qu’en termes choisis…

Vous connaissez sans doute déjà les termes (assez courants) de chronologie (ordre des événements
dans le temps, ordre temporel), chronologique (collocation : par ordre chronologique) – qui viennent
du nom du dieu grec du Temps – Chronos13. Pendant ce cours, nous allons rencontrer d’autres termes
forgés sur le même modèle (à partir du nom du dieu grec du Temps), des termes relatifs à la
description linguistique (termes métalinguistiques donc) :

- Chronogénèse – dont le sens compositionnel est assez facile à saisir ‘genèse (naissance) du
temps’, mais qui se réfère de fait à la naissance de l’image-temps (nous verrons tout à l’heure à
quoi ça rime au juste) ;

13
Ne pas confondre avec le Titan (Kronos) qui mangeait ses enfants…
- Chronothèse, chronothétique, chronotype – qui ont l’air bien plus rébarbatifs et opaques (une
thèse sur le temps ?! qui est en relation à une thèse sur le temps ?! un type de temps ?)

Afin d’approcher les termes le plus opaques (chronothèse, chronothétique) à partir de leurs signifiants
compositionnels (qui renvoient à des signifiés compositionnels), demandons-nous d’abord quel est le
sens du formant thèse, dans le composé savant chronothèse. Le sens originaire, actionnel, du terme grec,
tel que récupéré en phénoménologie (courant philosophique) semble un bon candidat : « action de poser
par la pensée » (TLFi, thèse n.f., PHÉNOMÉNOL, nous soulignons).

Nous verrons que la définition du concept technique désigné par chronothèse en psychomécanique
guillaumienne est de fait compatible avec cette appréhension, avant la lettre, du signifié compositionnel
de ce terme.

L’opération de construction de l’image-temps dans l’esprit du sujet parlant est donc appelée
chronogénèse (littéralement : ‘naissance du temps’), et le temps que prend cette opération, temps
chronogénétique : une instance de temps opératif.

Il est moins important, cela dit, de retenir ces termes savants, que de comprendre l’essence des notions
qu’ils désignent : la spatialisation du temps prend appui sur du temps à l’état pur, en cours, qui fournit
une base, aux processus analogiques/ iconiques dont procèdent les schèmes – sinon une vraie base
d’illustration procédurale, à l’abstraction de primitives notionnelles, pour les catégories temporelles de
la grammaire (pour le système verbo-temporel d’une langue donnée)14.

Les résultats de la spatialisation du temps étaient, pour Guillaume, en effet, de l’ordre du


passage au schématique (visualisation) et non de l’ordre du passage à l’abstrait (figement
notionnel : capturer l’essence d’un phénomène fuyant, par abstraction). Le commun
dénominateur, la définition par l’exemple ne sont pas (ou, en tout cas, pas explicitement)
envisagés, dans ses textes, comme ayant une quelconque pertinence explicative, pour la
construction des systèmes catégoriels.

Le linguiste a même eu recours à une schématisation du temps opératif de la construction de l’image-


temps, pour nous aider à visualiser ce processus de passage depuis le temps opératif en cours, aux divers
avatars de l’image-temps (aux diverses images-temps construites et « posées par la pensée »). Voir
Figure 1 ci-contre, où cette dynamique est suggérée par la flèche en pointillé, qu’il faut imaginer comme
continuellement en train de courir, de se dérouler, depuis son origine, à sa limite finale :

14
Évidemment, alors même qu’il avait toujours fait la belle part aux processus analogiques, Guillaume lui-même ne parlait pas
du temps ni du verbe exactement dans ces termes-là, qu’il faut situer dans un autre cadre théorique : la neurolinguistique
contemporaine
Les hypothèses d’une théorie peuvent être exploitées comme hypothèses d’observation d’une autre théorie : les textes de
Guillaume étant assez abscons et sa terminologie, des plus originales et souvent opaque, on peut se poser la question de savoir
à quoi ses hypothèses pourraient au juste correspondre, dans l’ordre de la performance cérébrale.
De grands noms de la linguistique guillaumienne auront pris cette route bien avant moi, et avec des résultats des plus
significatifs (la « neurosémantique » de Maurice Toussaint, les recherches sur la fortune neurolingusitique des théories
guillaumiennes par Philippe Monneret, …).
Par ailleurs, vers la fin de sa vie, le linguiste lui-même a semblé de plus en plus préoccupé par la question des fondements
matériels, réels de ses hypothèses : « Ce fut un temps où je qualifiais mes diagrammes de figurations analytico-synthétiques et
m’en tenais là. Or, depuis, je me suis senti mauvaise conscience à m’en tenir là, mauvaise conscience au point d’être
malheureux, et j’ai voulu savoir ce qu’étaient en eux-mêmes ces diagrammes explicatifs. (…) mes diagrammes explicatifs ne
sont pas une commodité explicative, mais une image fidèle de la réalité psycholinguistique » (Leçon du 14 mai 1959, p. 206)
Guillaume, Gustave (1995) – Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, Tome 13. Leçons des années 1958-1959
et 1958-1960 (Roch Valin et Walter Hirtle, éds), Québec: Presses de l'Université Laval/ Paris: Klincksieck.
Visée incomplète T-q
-époque

Temps en devenir
Temps en puissance

Temps en réalité
Mode subjonctif
Modes nominaux

Mode indicatif
q

Visée complète T
-époque
-personne, -époques +personne, -époques +personne, +époques
-époque -époque -époque
Figure 1. Chronogénèse (naissance de l’image-temps)

Explication du processus dont le diagramme rend compte


Dans le processus mental de la construction de l’image-temps, l’esprit saisit des moments privilégiés
qu’il « instantanéise » (qu’il fige, afin de mieux les observer) :

- le « temps en puissance » (lat. in posse), du temps entièrement virtuel (image-temps pas encore
formée) : les modes nominaux, à commencer par l’infinitif (le moins déterminé de tous) ; le
participe dit présent (V-ant), le participe dit passé ;
- le « temps en devenir » (lat. in fieri), qui intègre déjà la personne, mais pas encore l’opposition
des deux époques passée et future : le mode subjonctif, mode personnel mais pas encore (ou pas
tout-à-fait) temporel ;
- le « temps en réalité » (lat. in esse), qui seul intègre la division en époques : l’indicatif comme
mode à la fois personnel et (pleinement) temporel.

Les trois moments clés du temps chronogénétique sont schématisés comme sections transversales sur
l’axe symbolisant ce temps opératif : chacun des trois « profils » pose par (et dans) la pensée une certaine
version (plus ou moins achevée) de l’image-temps. Ces profils sont appelés chronothèses. Si le temps
chrogénétique est le temps de la représentation (où représentation est un nom d’action : notons cette
acception représentationACT), une chronothèse, c’est une représentation du temps (en termes résultatifs :
du temps représenté). Chaque chronothèse donne lieu à la construction d’un mode (le mode non-
personnel, le mode subjonctif et le mode indicatif).
Le mode est donc entendu comme une étape dans le devenir du temps.

Distinctions à retenir (termes guillaumiens en italiques) :

Temps opératif = temps d’une opération mentale (quelle qu’elle soit)


Temps chronogénétique = temps de l’opération (mentale) de construction de l’image-temps =
temps de la représentationACT (du temps) = une instance du temps opératif

vs

Temps représenté = résultat de la représentation du temps

Représentation du temps = spatialisation (représentation du temps comme du


mouvement à travers l’espace)

La flèche en pointillé est censée schématiser le temps opératif de la construction de l’image-temps, et


les flèches en continu, parallèles à celle-ci, représentent l’opération de visée qui déclenche ce processus
et construit, dans les faits, cette image.
Une opération de pensée qui permet de passer, dans le procès de formation de l’image-temps,
du temps en puissance, au temps en devenir et au temps en réalité. La visée est définie (dès TV)
comme opération réalisatrice du temps qui est en même temps opération réalisatrice du verbe
[entendre : du procès désigné par celui-ci].

Le petit q note un quantum interceptif faisant écran à la visée, et arrêtant la chronogénèse avant
d’être parachevée : une idée regardante qui oblige le verbe « regardé » à rester dans le temps en
devenir (subjonctif) : désir, sentiment, évaluation subjective, doute…

Pour faire plus concret, les notions de chronogénèse et de visée ont été interprétées en termes de
l’intention de communication, du vouloir dire du sujet parlant, et des choix paradigmatiques (tant
lexicaux que grammaticaux que celui-ci opère en-deçà de la phrase à énoncer : « la chronogénèse
correspond à l’opération inconsciente à laquelle se livre le sujet parlant en instance de discours,
préalablement à l’emploi de toute forme verbale : il parcourt l’entier du système verbal en s’arrêtant à
la position systématique qui répond à sa visée, à son intention de discours » (Vocabulaire technique de
la psychomécanique du langage, entrée CHRONOGÉNÈSE, nous soulignons15).

Cette réinterprétation de l’opération de visée en termes directement personnels permet de mieux saisir
ce que voulait dire la formulation « opération réalisatrice du temps qui est en même temps opération
réalisatrice du verbe » : si la visée est tout simplement un avatar de l’intention du sujet (pensant/parlant),
la chronogénèse sera elle-même à la fois posée comme :

a) comme opération créatrice de l’image-temps en langue – opération qui met en place la


procédure (les schématisations) et (à l’intérieur de ce cadre de représentation mentale) les
positions pertinentes pour les catégories grammaticales de mode, aspect ou temps, autrement
dit : une opération qui crée le système de catégories de mode-aspect-temps,
et
b) comme opération créatrice d’une image-temps, en discours : opération d’actualisation (selon
ces mêmes catégories) d’un verbe particulier, d’une occurrence particulière de ce verbe, au sein
d’une certaine phrase qui correspond au vouloir dire du locuteur actuel ; la chronogénèse est
réitérée à chaque occurrence de chaque verbe (en discours, par un locuteur donné, avec une
visée donnée)16.

En outre, et c’est là un élément essentiel pour bien comprendre les diagrammes temporels de Guillaume,
l’opération de visée présuppose, dans le système de la langue déjà, une personne qui assume la
représentation du temps (centre de perspective : sujet pensant, sujet parlant) ; cette personne
présupposée même en-deçà de toute actualisation en discours, est à distinguer de la personne
représentée qui ne sera posée que pendant les étapes plus avancées de la construction mentale de
l’image-temps – dans les modes personnels (subjonctif comme temps en devenir et indicatif-
conditionnel comme temps en réalité).

Vous avez sans doute remarqué que si, dans les saisies transversales initiale et médiane, la flèche est
doublement orientée (ce qui traduit l’absence de détermination temporelle propre dans les modes
nominaux et dans le subjonctif), la flèche du temps est bien orientée vers le bas, au niveau de la saisie
finale, qui note l’achèvement de la chronogénèse, l’image-temps achevée, dans le mode indicatif.

15
http://nlip.pcu.ac.kr/guillaume/oldguillaume/dico/d2-chronogenese.htm (20 février 2019).
16
Voir aussi, pour ce positionnement du problème, Guillaume 2003 : 82, où la chrogénèse est explicitement posée comme
« genèse, non pas historique mais systématique et instantanée, pouvant être tout entière évoquée dans l'instant portant
l'accomplissement d'un acte de langage, d'une image-temps progressant dans la pensée du locuteur où (...) elle habite » (nous
soulignons) ; et, pour commentaire, Soutet 2005 : 32.
Guillaume, Gustave (2003) – Prolégomènes à la linguistique structurale, éd. Roch Valin, Québec: P.U. Laval.
Soutet, Olivier (2005) – « Peut-on représenter la chronogénèse sur le tenseur binaire radical ? », Langue française, n°147 (La
langue française au prisme de la psychomécanique du langage. Héritages, hypothèses et controverses), pp. 19-39
Cette ligne (que nous avons représentée dans le diagramme synthétique ci-avant, en anticipant sur les
résultats de la construction du <temps en réalité>, comme étant orientée) est nommée « ligne de
l’actualité », où par actualité il est voulu dire (selon la polysémie du mot français actuel, qui est modal,
en philosophie17 mais purement temporel, dans l’usage courant18) dans un premier temps, du moins,
réalité – l’opposé de virtualité, puissance (en puissance vs en réalité), et non : présent (opposé à la fois
au futur qui n’est pas encore et au passé qui n’est plus). [Mais l’actualité est construite par l’opération
de visée du locuteur actuel (où actuel veut bien dire : « présent »), repère constitutif de l’ici et du
maintenant de l’énonciation.]

Les trois époques (présente, d’abord, et, partant, future et passée) se dessineront à l’esprit sur cette ligne-
là.

La figure 1 ci-avant reproduit assez fidèlement le diagramme guillaumien de Temps et Verbe (Fig. 8),
mais y ajoute :
(a) la notation en pointillé de l’axe du temps chronogénétique (qui en signale l’écoulement continu,
à l’échéance de l’aboutissement de la chrogénèse), et sa vectorisation, héritage direct de la
vectorisation de la visée : en tant qu’opération d’actualisation (à la fois du verbe et du temps),
la visée insère de l’orientation, dans le temps de la construction de l’image-temps.
L’actualisation, c’est la conversion du virtuel, en réel – aussi le temps chronogénétique courra-
t-il, lui, du virtuel vers le réel ;
(b) un commentaire métalinguistique synthétisant les propriétés distinctives des trois phases
pertinentes19 –à titre de simple résumé du texte, à fonction purement mnémotechnique20) ;
(c) une vectorisation de la troisième découpe – la ligne contre laquelle se dessinera le « temps en
réalité », avec sa division en époques.

Les idées de Guillaume sur la représentation mentale du temps, que « traduisent » les morphèmes
temporels du français, évoluent.
Dans Temps et Verbe (désormais : TV), la division des époques « résulte du recoupement du temps
[temps représenté : représentation du temps vs temps de la représentation] par la visée » (p.51), et la
visée (TV, p. 29, Fig. 8, et p.10) court le long de l’axe du temps chronogénétique (temps de la
construction de l’image-temps : du temps opératif, temps de la représentation vs du temps représenté),
comme indiqué dans la figure 1 plus haut.

Si la division des époques résulte du recoupement du temps (représenté), par la visée (et par le temps de
la représentation), alors le passé doit être schématisé d’un côté de l’axe chronogénétique et de la visée,
et le futur, de l’autre.
Au prix d’une rotation à 90° de la Figure 1 supra (dans le sens des aiguilles d’une montre), et en ignorant
les saisies précédentes (les images du temps en devenir et du temps en puissance), nous obtiendrons le
diagramme de « réalisation de l’image verbale dans le temps in esse » (c’est-à-dire : dans le temps en
réalité) – Guillaume 1929 : 51, Fig. 12 (reproduit ci-contre sous la Figure 2) :

17
Qui se réalise ou est réalisé, en passant de la puissance à l'acte. Anton. potentiel, en puissance, virtuel (voir TLFi)
18
Synonyme alors de : présent.
19
Pour une présentation similaire des modes nominaux, du mode subjonctif et du mode indicatif en termes de ces propriétés
voir Le Tallec 2010 : 103. Une présentation similaire mais pas identique à la nôtre, puisque l’auteure donne [époque] – noté
selon le cas /Epoque-/ ou /Epoque+/ comme attribut de trait premier, et [personne] – noté /Personne-/ ou /Personne+/ comme
second, ce qui ne semble pas consistant à la pensée de Guillaume, ni à l’idée fondamentale que la division en époques se
construit d’une manière ou d’une autre autour du présent de l’énonciation – d’où une primauté de l’énonciateur, donc de la
personne.
Le Tallec Lloret, Gabrielle (2010) – La concordance des temps en espagnol moderne : unité du signe, modes, subordination,
Rennes: Presses universitaires de Rennes, Collection Rivages Linguistiques
20
Commentaire censé donc vous aider à retenir l’information.
ω ι α
PASSÉ FUTUR

Sens de la marche du temps

Figure 2. Temps in esse. Version Guillaume 1929 : 51.


Le petit iota y note l’opération de visée.

Dans ce diagramme-ci, les époques passée et future sont données d’entrée de jeu (de part et d’autre de
la visée, que note le petit iota /ι/), ainsi que le sens de la marche du temps (vers le passé – analogue du
vers le réel, dans l’opération d’actualisation qu’est la visée) ; oméga (ou plutôt l’intervalle oméga-iota)
y note du temps « prélevé sur » du passé (le premier instant du passé), alpha (ou plutôt l’intervalle iota-
alpha), du temps « prélevé sur » le futur (le dernier instant du futur, en direction de passé, dans le sens
d’actualisation <virtuel👓 réel>).
Le présent est construit, à proximité immédiate du point de visée, par opposition à la fois au passé et au
futur, comme somme d’une parcelle de passé (oméga) et d’une parcelle de futur (alpha).
On peut aisément imaginer la visée (ι) – en référence à la première schématisation de la chronogénèse
(TV, p. 29, et Figure 1 supra), comme axe perpendiculaire sur la ligne d’actualité (où se dessine, pour la
première fois, à l’esprit, le temps linéaire, orienté du futur, vers le passé).
L’auteur propose en fait d’abord d’abstraire les deux
« types » temporels (ou : chronotypes) – que sont
respectivement <l’instant qui vient de s’écouler> (du temps
qui s’en va), et <l’instant qui va s’écouler> (du temps qui
vient) – et seulement ensuite, de les unir dans une
représentation du présent en cours.
Le présent est donc pourvu d’une durée (aussi minime que
l’on veut, mais bien réelle) : présent d’intervalle, époque
présente (plutôt que moment présent t0). Et il aurait une
définition analytique, par synthèse non pas de propriétés,
mais de phases (définition partitive en extension donc) : « le
présent se recompose dans l’esprit pour partie de l’instant
qui vient de s’écouler et pour partie de l’instant qui va
s’écouler » (Guillaume 1929 : 51).

Une autre nuance à relever : l’ordre de « prélèvement » est pertinent : d’abord on ‘prélève’ sur du ‘temps
qui s’en va’, ensuite seulement sur du ‘temps qui vient’.
Et les deux chronotypes sont représentés à même la ligne d’actualité : époque présente étroite (qui
suggère déjà une possible ré-analyse comme présent vertical), mais figuration des instants constitutifs
directement sur la ligne horizontale du temps représenté, séparés par iota qui y note le point de mire, la
visée.

La visée est ici symbolisée par le petit iota (lettre de l’alphabet grec), sans explication dans le
texte. Peut-être est-ce pour suggérer un homomorphisme entre les deux chronotypes, au sens de
la fonction d’injection canonique que cette lettre de l’alphabet grec note typiquement (à chaque
élément de l’intervalle oméga il correspond un et un seul élément de l’intervalle alpha),
éventuellement étendu aux deux époques passée et future dans leur ensemble ? Guillaume était
féru de mathématiques et d’algèbre, en dépit de son penchant pour le concret et le visuel :
Les esprits ne savent pas conduire leur pensée à moins qu’ils ne s’appuient sur une mécanique
comme l’algèbre (« Essai de mécanique intuitionnelle », p. 178)21

Peut-être est-ce simplement pour suggérer que les deux instants (ainsi que le présent de
composition) sont par hypothèse des durées très petites (iota étant la plus petite lettre de
l’alphabet grec)…

Le texte de TV n’est pas plus explicite sur la nature même de la visée non plus : c’est un terme
supposé transparent (visée du sujet parlant, intention de discours, vouloir dire en amont de l’acte
de langage).
Nous tiendrons pour acquis que l’opération de visée (ou d’actualisation) est une opération du
sujet parlant (du locuteur actuel), et que c’est par là que la personne intervient en tant que repère
constitutif du temps. L’intégration de la personne au temps représenté n’est explicite, dans TV,
ni pour ce qui est du temps en devenir (le mode subjonctif), ni pour ce qui est du temps en réalité
(le mode indicatif).

Dans le diagramme sous Figure 2 ci-avant, Le FUTUR (l’époque future) est construit (e) littéralement
« sur » le chronotype alpha (entendu alors comme « parcelle » de temps prélevée sur « du temps qui
vient » et n’est pas encore, donc sur du « virtuel » en voie d’actualisation – temps qui arrive, ayant mis
le cap sur la visée (notée t) ; le PASSÉ est schématisé directement « sous » le chronotype oméga
(entendu comme « parcelle » de temps prélevée sur du « temps qui s’en va » et n’est déjà plus : du temps
qui s’éloigne de la visée). Le « sens de la marche du temps » y est représenté du côté du passé seulement
(depuis oméga, en direction de passé).

Un quart de siècle plus tard22, le présent sera explicitement schématisé comme vertical, (comparer la
figure 2, reproduite d’après Guillaume 1929, à la figure 3 ci-après, inspirée de Guillaume 1955), et
l’ordre d’adjonction changera : chronotype alpha figuré au-dessus du chronotype oméga, séparés par la
ligne d’actualité elle-même (où seront construites les époques du temps représenté).

Pour nous, en référence (encore) à la schématisation de la chronogénèse dans TV (Guillaume 1929 : 29,
Fig. 8), ce présent vertical est en prise directe sur le temps opératif, et l’ordre d’adjonction des
chronotypes reflète alors directement le cinétisme (l’orientation « vers l’actuel », « vers le réel ») de la
visée et du temps opératif (temps chronogénétique).
Mais cette dynamique échappe à l’auteur du diagramme, et reste au mieux implicite dans le texte
(Guillaume 1955). Ce qui suit est donc notre lecture des diagrammes guillaumiens, et des oppositions
catégorielles suggérées par les diagrammes et/ou explicitement posées dans les textes (Guillaume 1929
et 1955 notamment).

Nous allons donc d’abord mettre en vedette la ligne d’actualité, et renvoyer le temps opératif de la
construction de l’image-temps au plan second, en le symbolisant par les flèches courantes, en pointillé,
perpendiculaires sur celle-ci : dans les figures 3 et 4 ci-après, qui sont de notre main (mais suivent
d’assez près le texte de Guillaume 1955 – à présent « vertical »), nous avons schématisé :

- en (3), la genèse du présent, dans le temps opératif lui-même (temps de la représentation) –


présent en cours : passage d’un instant plus éloigné de la ligne d’actualité, à un instant,
immédiatement postérieur, qui en est plus proche, et ainsi de suite, jusqu’à l’échéance de
l’instant tout juste avant de franchir cette ligne (l’imminence), et de l’instant où elle est à peine
franchie :

21
Guillaume, Gustave (2007) – Essais et mémoires de Gustave Guillaume (Roch Valin, éd.), Laval : Presses de l’Université
de Laval

22
Guillaume, Gustave (1955/1964) – « Époques et niveaux temporels dans le système de la conjugaison française », Langage
et science du langage (recueil posthume d’articles parus entre 1933 et 1958), Paris : Nizet/ Québec : Presses Universitaires du
Laval, pp. 250-271.
virtuel

virtuel Ligne d’actualité

réalisé
réalisé

Présent en cours,
d’illustration procédurale

Figure 3 Temps en réalité. Genèse du présent dans le temps opératif et schématisation par rapport à la ligne d’actualité.

- en (4), la spatialisation (le figement) du présent en cours, en tant que temps représenté, de part
et d’autre de la ligne d’actualité : abstraction des deux chronotypes et synthèse de ceux-ci :

Chronotype incident

alpha

oméga
Chronotype décadent
n-va

Présent en
cours

Figure 4 Temps en réalité. Abstraction des chronotypes incident et décadent (par rapport à la ligne d’actualité), et construction
du présent de composition dans le plan du temps opératif

Commentaire de la figure 3
Une manière d’interpréter les diagrammes de Guillaume 1955 à présent « vertical » né à même le temps
chronogénétique, est de dire que le présent est d’abord conçu par analogie avec l’écoulement du temps
opératif (temps que prend, dans l’esprit, l’opération de construction de l’image-temps en cours de
performance) : du temps courant du virtuel vers l’actuel (réalisé), et que sa définition analytique (présent
de composition), posée dès TV, n’est que seconde.
La définition analogique ancrée dans l’expérience du temps opératif est proche, sur les points pertinents,
d’une définition par illustration (par l’exemple) à l’origine d’abstractions (vs schématisations). À ceci
près que l’illustration en cause est non pas de l’ordre de notions déjà construites23, ni des souvenirs
(mémoire épisodique24), ou des percepts, mais de l’ordre des procédures en cours d’exécution (par

23
Par exemple abstraction de la notion de <fleur> à partir des notions subordonnées de <rose>, <jonquille>, <violette>,
<œillet>, <tulipe> etc.
24
Abstraction d’un concept à partir d’instances particulières (expériences vécues) : à partir de souvenirs de l’expérience
personnelle d’un geste donné, on peut abstraire une notion, très peu élaborée, de ce geste lui-même ; ainsi, à partir d’images
visuo-motrices et surtout tactiles, de ma mère en train de caresser mon front, ou de mon père caressant ma main, ou de ma main
caressant la fourrure soyeuse de mon chien Toma j’ai pu abstraire (en mode non-analytique), une idée (globale) de [caresse].
hypothèse non-verbalisables). Illustration procédurale donc (illustration par des procédures en voie de
performance).

L’idée de <présent> pourrait par ailleurs être abstraite à partir d’instances de la « marche du
temps », comme on peut abstraire l’idée de <désir> de diverses occurrences de ce sentiment ou
attitude fondamentale, dont nous avons fait directement l’expérience. Ce qui se laisse envisager
aussi au plan sub-personnel (ce que fait ou peut faire notre cerveau).
Par exemple, notre cerveau pourrait abstraire l’idée de présent (en cours), à partir du
déroulement séquentiel de programmes moteurs spécifiques, tout comme nous pouvons le faire
(pour faire plus concret) à partir du déroulement séquentiel d’actions spécifiques – par exemple,
l’action de manger une pomme : mordre, mâcher, avaler ; mordre, mâcher, avaler et ainsi de
suite, jusqu’à l’échéance du trognon… il y a, dans le déroulement temporel de tels procès, des
instants où l’une des phases est réalisée et la suivante, sur le point de l’être : ce sont là des
exemples de présent en cours qui peuvent fournir la base de processus d’abstraction, ainsi que
pour des processus analogiques de schématisation.

Commentaire de la figure 4
Mais ce serait davantage dans l’esprit de la théorie guillaumienne des temps verbaux français
d’envisager les primitives absolues comme abstraites de cette façon-là : tension/ détension/
extension (qui sont au centre de l’analyse de l’aspect, dès le temps en puissance) ; les deux
chronotypes alpha et oméga eux-mêmes, comme phases constitutives du présent de
composition…

Le problème est que, dans le texte (Guillaume 1929 déjà), les deux chronotypes correspondent à pour le
moins trois notions minimalement différentes : incidence/décadence (cinétisme) ; virtuel/réel
(position) ; aspect non-sécant/ aspect sécant (itération/ extrapolation du cinétisme).

- Alpha : « du temps qui vient » (« incident »), « promesse de temps », « temps virtuel »,
« qui diffère continûment sa réalisation » (👓vision non-sécante)
- Oméga : « du temps qui s’en va » (« décadent »), « temps réel » (réalisé), « qui opère
continûment sa réalisation » (👓 vision sécante)
(Guillaume 1929 : 52 ; 61)

Venir vers la ligne d’actualité, c’est venir vers le sujet (sujet parlant, locuteur actuel, sujet
psychologique, centre de perspective) ; de même, s’en éloigner, ce sera s’éloigner du sujet.
Remarquer que pour l’instant, nous sommes dans le temps opératif, qui ne cesse de couler. La
personne est en revanche introduite sur la ligne d’actualité, dans le temps représenté (œil qui
regarde couler le temps opératif, du virtuel, vers le réalisé).

La notion correspondant à la schématisation du temps opératif venant vers la ligne d’actualité est
envisagée comme (et sera appelée) incidence (du temps-en-devenir est incident à l’actualité), et la
schématisation de sa déchéance, en dessous de la ligne d’actualité est envisagée comme (et sera appelée)
décadence25. Le chronotype alpha est donc un type temporel incident, et le chronotype oméga, un type
temporel décadent.

25
Dans la version Guillaume 1929, l’incidence et la décadence semblent être directement référées au sujet, à la personne
comme source de la visée. La notion d’incidence sera extrapolée dans les écrits ultérieurs à d’autres faits de langue : incidence
du verbe à ses arguments (à nouveau une espèce d’incidence à la personne : la catégorie du verbe est définie par son incidence
externe), incidence du temps, au verbe (à la sémantique lexicale de celui-ci : détermination de l’occurrence du procès dénoté)
etc.
Qu’en est-il de l’émergence des deux époques passée et future, de part et d’autre du présent de
composition, et de l’orientation de la ligne d’actualité elle-même (« sens de la marche » du temps
représenté) ?

Le temps chronogénétique (temps de la représentation) est, lui, orienté, par hypothèse, toutes
choses égales par ailleurs26, du virtuel, vers l’actuel (= réel). Dans l’opération de visée et dans
le temps de la représentation (temps de la construction de l’image-temps), l’attracteur du temps
est l’actualité, le réel.

L’orientation du temps représenté qui en dérive, par analogie, sera elle aussi vers le réalisé (mais
vers du réalisé désormais intégré au plan de la ligne d’actualité : notre sens d’écriture étant de
gauche à droite, ce serait, en schème, une flèche orientée de droite, à gauche, vers le « déjà
écrit »). Dans le temps représenté, le temps réel est le passé, et le temps virtuel, le futur.

Si l’on transpose le cinétisme du temps opératif (« vers le réel »), par l’intermédiaire des deux types
temporels qui en dérivent directement, sur l’axe (déjà spatialisé, schématisé) du temps-in-esse (ligne
d’actualité : « temps en réalité »), cela donnera du temps « réel » qui n’est plus actuel : le temps
mémoriel. L’époque passée construite ainsi par analogie avec l’écoulement du temps opératif est
schématisée au même niveau que le chronotype décadent oméga ; cette catégorie temporelle correspond
à l’imparfait de l’indicatif (-ais, -ais, -ait…).

L’époque future construite par analogie avec l’écoulement du temps opératif sera schématisée au même
niveau que le chronotype incident alpha : futur catégorique (futur aléthique, inéluctable comme la
Fatalité des Grecs anciens), du temps qui vient vers la personne. Cela correspond au futur simple de la
grammaire traditionnelle (-Rai, -Ras, -Ra…).

Guillaume parle dans les deux cas de construction mentale du temps schématisé/notionnel « sur » tel ou
tel autre chronotype.
Noter en outre que, si la représentation notionnelle du présent d’intervalle intègre par hypothèse les
deux chronotypes, celle des époques passée et future n’en intègre à chaque coup qu’un seul.

Futur-qui-vient

alpha

oméga
Passé-qui-s’en-va

Présent en
cours

Figure 5. La représentation des époques passé, présente et future dans le temps in esse (sur l’axe de l’actualité).
Schématisations analogues aux chronotypes.

Par le jeu des analogies, la langue aura d’abord schématisé (spatialisé : figé) les instants du temps
opératif immédiatement antérieur et postérieur au franchissement de la ligne d’actualité, ensuite abstrait,
de ces instants, leur « substantifique moelle » – les types temporels fondamentaux <temps-qui vient>/
<temps-qui-s’en-va> –, pour finalement extrapoler cette substance, au temps représenté, en construisant
les époques passée (par analogie/extrapolation de l’instant oméga) et future (par analogie/extrapolation
de l’instant alpha), tout en assignant à la ligne d’actualité et au temps ici représenté une orientation
« objective », dérivée en droite ligne du temps de la représentation.

26
C’est-à-dire, à moins d’une interception de la visée (dans le subjonctif).
Le cinétisme descendant, régressif, propre au temps opératif (passage du virtuel au réel) définit, sur la
ligne d’actualité un temps objectif qui traverse pour ainsi dire le sujet, échappant à jamais à son emprise.
C’est la représentation de la fatalité, du futur tout écrit (« les jeux sont faits »), représentation de la fuite
irréparable du temps : un temps inexorablement linéaire.

Par contre, l’orientation ascendante (qui semble avoir été empruntée dans Temps et Verbe – où c’était
alpha qui venait s’ajouter à oméga plutôt que l’inverse27), avait une dynamique essentiellement
subjective (sujet actif, qui avance, lui, du présent vers l’avenir, après avoir traversé le passé en direction
de présent).

Le cinétisme temporel d’orientation ascendante, progressive, prospective procède d’une image-temps


impliquant un sujet de conscience actif, qui se représente soi-même comme parcourant vaillamment le
(ou : un des) chemin(s) du temps, depuis le passé vers l’à venir, du berceau au tombeau, du connu vers

l’inconnu.
Figure 6. La marche du temps, vision ascendante prospective (orientation vers l’à venir

Cette représentation correspond à l’idée (progressiste voire carrément optimiste) que l’on puisse changer
l’avenir par nos décisions actuelles (le scénario de l’avenir ramifié en procède, ontologiquement
parlant).
Sous cet éclairage, l’avenir sera le temps du si p, alors q, le domaine des hypothèses qui peuvent, mais
ne doivent pas nécessairement s’actualiser, et dont certaines ont plus de chances d’actualisation que
d’autres. Ce sera également du temps ramifié (opérateur de « mondes possibles », alternatifs au monde
actuel de ce qui est).

À l’intérieur des époques passée et future construites par analogie aux types temporels schématisés et
abstraits à partir d’instances du temps opératif en action, le français comporte également des
représentations discordantes, par rapport au cinétisme du chronotype (déjà notionnel) qu’elles intègrent :
du passé construit sur chronotype incident (du souvenir qui remonte à la surface de la mémoire, et qui
saisit le procès révolu en bloc, compte non tenu de ses phases internes – valeur exprimée par le passé
simple français) et du futur construit sur chronotype décadent (futur qui s’éloigne du locuteur actuel,
soit en direction du passé – Il m’a dit que vous viendriez le lendemain –, soit en direction du virtuel –
futur hypothétique : S’il faisait beau, je sortirais le chien).
Voir figure suivante :

27
Bien que la parcelle prélevée sur du ‘temps qui s’en va’ définisse un type ou profil temporel noté oméga, et que la parcelle
prélevée sur du ‘temps qui vient’ définisse un type ou profil temporel noté alpha – ce qui suggère un sens de la marche du
temps depuis <alpha> vers <oméga>, du virtuel vers le réel –, l’ordre de prélèvement posé dans TV suggérait au contraire un
cinétisme temporel allant de <oméga>, vers <alpha>, donc du passé vers l’avenir.
Passé-qui-vient Futur-qui-vient

alpha

oméga
Passé-qui-s’en-va
Futur-qui-s’en va

Présent en
cours

Figure 7. La représentation des époques passé, présente et future dans le temps in esse (sur l’axe de l’actualité).
Schématisations analogues aux chronotypes et schématisations discordantes.

Ce ne serait donc pas par hasard que le futur et le passé simple, d’une part, l’imparfait et le conditionnel
(futur du passé ou futur hypothétique) de l’autre partagent, en français, les mêmes réalisateurs
flexionnels.

La langue française organise donc ses formes temporelles autour de la personne, selon des traits
d’orientation symétriques « vers l’actualité du locuteur » (<L0 = limite finale>) et respectivement
« depuis l’actualité du locuteur » (<L0 = limite initiale>) plutôt que selon les traits de cinétisme
ascendant (prospectif) et descendant (rétrospectif) directement (contra Bres 1998, pour qui le passé
simple serait du passé ascendant, et l’imparfait, du passé descendant) :

- « vers l’actualité du locuteur » (que nous noterons <L0 = limite finale>) : trait d’incidence
selon Gustave Guillaume (le temps se rapproche de la personne) ;
- « depuis l’actualité du locuteur » (que nous noterons <L0 = limite initiale>) : trait de
décadence selon Gustave Guillaume (le temps s’éloigne de la personne).

Si la distinction sémantique entre imparfait de l’indicatif et passé simple se laisse ramener (aussi) à
l’opposition (ascendant/ descendant = prospectif/rétrospectif), la parenté formelle entre passé simple et
futur catégorique d’une part28, et entre imparfait (de l’indicatif) et conditionnel (futur hypothétique), de
l’autre, ne saurait s’expliquer dans les mêmes termes, mais par leur partage du trait d’incidence et de
décadence respectivement.

Nous avons représenté dans les diagrammes 3-5 et 7 les passé incident et décadent et le futur incident et
décadent comme référés à la fois à la personne (source de la visée) et à la ligne d’actualité (ligne du
temps représenté vs ligne du temps de la représentation). Nous avons intégré comme seule
caractéristique pertinente des chronotypes transmise aux formes temporelles, leur cinétisme
(incident/décadent), une propriété par hypothèse relationnelle, et non leur vocation pour le virtuel et
respectivement pour le réel (propriété substantive vs relationnelle).

Cette représentation comporte l’avantage de permettre la dérivation de l’orientation de la ligne


d’actualité (orientation du temps représenté sur la ligne d’actualité) à partir de l’orientation intrinsèque
de la visée et du temps chronogénétique (temps opératif), et, du coup, la dérivation des positions
respectives du passé et du futur.
Le système intègre deux parcours temporels, l’un objectif, qui descend du futur dans le présent, et du
présent, dans le passé, et l’autre subjectif, qui remonte de la mémoire, vers le présent, et du présent, dans
le futur.

28
En particulier manifeste aux verbes du premier groupe (-ai/ -as/ -a ; -rai/ -ras/ -ra).
L’analyse de Guillaume 1955 ne permet pas cette démarche, mais fait l’économie du mécanisme de
l’orientation ascendante (vs descendante), puisque toutes les formes temporelles ont la même
orientation, vers le réel :

Futur-qui-vient
Passé-qui-vient
alpha
Passé Futur

oméga

Futur-qui-s’en va
–qui- s’en-va

Présent en
cours

Passé

Figure 8. La représentation des époques passé, présente et future dans le temps in esse (sur l’axe de l’actualité).
Schématisations analogues et schématisations dissimilaires aux chronotypes.

La ligne d’actualité n’est plus envisagée qu’en tant que « ligne de partage » des deux niveaux
d’incidence et respectivement de décadence : tout se joue, en fait de temps représenté, dans le plan même
du temps de la représentation (le temps opératif, temps chronogénétique).

La position des deux époques futur/ passé est donnée d’entrée de jeu : impossible de figurer sinon les
temps non coïncidents, discordants par rapport au cinétisme des chronotypes.

En effet, le passé qui vient est l’équivalent fonctionnel d’une visée retournée du réel, vers le virtuel ; le
futur qui s’en va, celui d’un virtuel tournant le dos à l’actualité et renonçant, du coup, à toute chance
d’actualisation. Ce type de détour modal peut bien être le cas dans le subjonctif (visée détournée), mais
il est par hypothèse exclusif du temps en réalité (du système indicatif-conditionnel).

Le diagramme guillaumien (Guillaume 1955) est en fait le suivant (numéro de la figure de l’original) :
Fig. 2

Une note précise toutefois, dans le texte cité, que « le fait que, dans la figure 2, le passé défini et
le futur thétique aient été placés plus près du présent que l'imparfait et le futur hypothétique n'a aucune
signification. Les deux formes du passé et les deux formes du futur sont aptes à représenter des procès
situés aussi près ou aussi loin que l'on veut du présent ». Ce dont nous avons rendu compte dans notre
version du diagramme en représentant le temps analogue à l’orientation du chronotype et le temps
discordant, l’un à la suite de l’autre, du même côté du présent « vertical ».

En guise de conclusion : une reformulation des schèmes guillaumiens en termes de systèmes de traits
(instructions que la syntaxe peut traiter)

Je marche, nous marchons : -passé, -virtuel, +sécant, +L0-vrai


Je marchais, nous marchions : +passé, (-virtuel), +décadent, +L0-vrai
Je marchai, nous marchâmes : +passé, (-virtuel), +incident, +L0-vrai
Je marcherai, nous marcherons :-passé, +virtuel, +incident, +L0-vrai
Je marcherais, nous marcherions :-passé, +virtuel, +décadent, -L0-vrai

Ajouter un trait de mode « vrai pour le locuteur actuel » semble s’imposer, en regard de la syntaxe des
modalités. Corrélativement, le conditionnel recevra un trait non vrai pour le locuteur actuel (qui vaille
y compris des emplois temporels sous concordance : la concordance des temps indique aussi une
position modale : L0 n’endosse pas le dire d’autrui ou prend des distances par rapport à son propre dire
dans le passé, le cas échéant).

Elle m’a dit que tu viendrais le lendemain, mais tu n’es pas venu.
Je croyais que Paul viendrait me voir le soir même, mais il n’est pas venu.

Relation entre valeurs des chronotypes : l’incidence est-elle synonyme d’aspect global, non-sécant ?
Corrélativement, la décadence est-elle synonyme d’aspect sécant ? Si l’un des traits en présuppose
l’autre, il vaut mieux n’en exprimer qu’un seul (incidence).

L’aspect global est typiquement, mais pas systématiquement associé aux formes temporelles in esse
incidentes à la personne (temps qui vient vers le locuteur).
L’aspect global exprime une vue de l’extérieur sur l’éventualité décrite par le verbe, sans parcours
successif de ses phases internes – dont témoigne l’impossibilité de l’ajout de déjà (*Il parla déjà/ OK Il
parlait déjà).

Pourtant, on retrouve pas mal d’exemples avec déjà et verbe au futur (catégorique) :
Avec mes horaires de travail (7h15-20h), je ne pourrai, au mieux, que la faire téter le matin (très tôt) car elle dormira
déjà le soir, à mon retour.
"Le jour où on mettra aux bonnes places les gens compétents, ça marchera déjà beaucoup mieux"
Justin Timberlake sortira un nouvel album, qui sera disponible le mois prochain. (…) En attendant, un premier single
sortira déjà le 5 janvier.
(Internet)

Le test de déjà est un test aspectuel, susceptible d’aider à la discrimination d’une vision sécante ou bien
globale, sur l’éventualité décrite par le verbe (« temps interne à l’éventualité qui le porte »), et non un
test susceptible de discriminer une vision incidente (rapprochement du centre de perspective), d’une
vision non-incidente (éloignement du centre de perspective) sur la dynamique du « temps externe ». La
condition minimale pour que des énoncés au futur +déjà soient admissibles est que l’aspect global ne
soit pas présupposé par le trait d’incidence. Le trait d’aspect [+global] du futur doit ou bien être ré-
analysé, en général, comme du [-global], ou seulement dans ces énoncés, qui recevraient alors une
analyse identique, sur les points pertinents, à la résolution de figures (métaphores). En tout cas, il faut
que le verbe comporte un trait aspectuel du type [+sécant] sinon [+extensif], dans la portée de déjà, ou
pour le moins un [+global] qui se prête à ré-analyse.

Maintenir les deux catégories (incidence et aspect global) dans le système TAM du français permettrait
de rendre compte à la fois des ressemblances de marqueurs entre passé simple et futur catégorique, et
des ressemblances, symétriques entre formes d’imparfait et de conditionnel, et des regroupements
fonctionnels dont témoigne le test de déjà : non seulement le conditionnel, forme en –ais comme
l’imparfait, accepte déjà, mais aussi le futur, forme ressemblant au passé simple, qui, lui, rejette déjà ;
le futur catégorique serait analogue au passé simple en termes de cinétisme fondamental incident, mais
analogue à l’imparfait et au conditionnel – formes décadentes – par une autre propriété, en partie du
moins, dissociable du trait d’incidence.

Le subjonctif (temps en devenir, sans opposition d’époques, mais ayant intégré la personne)

« L'incomplétude consiste en ce que l'image-temps n'inscrit pas encore en elle l'image étroite du présent,
opératrice de la division du temps en deux époques latérales aussi extensives que l'on voudra : le passé
et le futur. La ligne représentative de l'extension infinie du temps y sépare les deux niveaux temporels
sans porter en elle la coupure du présent. Au lieu et place des époques qui, en l'absence du présent
séparateur, restent indéterminées, il est fait différence de deux parcours de la ligne du temps, l'un orienté
dans le sens descendant (en direction du temps qui s'en est allé) et l'autre orienté dans le sens ascendant
(en direction du temps arrivant, non encore venu).
Le premier de ces deux mouvements s'approprie par affinité le niveau 2 de décadence et le second, par
la même raison d'affinité, le niveau 1 d'incidence. La distinction des deux niveaux, liée à celle des
mouvements directionnellement opposés qu'ils localisent, a pour signifiant les deux temps du subjonctif:
l'imparfait et le présent. L'imparfait du subjonctif signifie, au niveau 2 de décadence, le mouvement
descendant du temps; le présent du subjonctif, au niveau 1 d'incidence, le mouvement ascendant. Soit
figurativement, en psychosystématique, ce qui suit:

La caractéristique psycho-sémiologique de l'imparfait du subjonctif est la présence à toutes les personnes


du thème-voyelle, lequel est en -a dans la série des verbes à -r d'infinitif fermant, et en -i- {Note : Parfois
nasalisé: que je v-in-sse.} ou en -u- dans la série des verbes à -r d'infinitif ouvrant: que je voul-u-sse,
que je vend-i-sse. » (Guillaume 1955/1964).

[Remarques :
(i) la dynamique du temps opératif (axe chronogénétique) n’est plus guère représentée dans la
figure ci-avant (numérotation du texte d’origine)
(ii) la personne n’est pas explicitement intégrée au diagramme non plus
(iii) comment savoir alors quel est le repère des mouvements « ascendant » et « descendant »
allégués ?].
Subjonctif :
- mode de l’inactuel (plus entièrement virtuel, mais pas actuel non plus) ; sans morphème de
virtuel (-R-), mais orienté vers le virtuel par son sens (désir, ordre).
- en-deçà de la conceptualisation du présent d’intervalle (séparateur d’époques sur l’axe du
temps in esse), et donc de la division (opposition) des deux époques passée et future : temps
encore en devenir.
- il a intégré la personne (et donc la subjectivité), pas encore la temporalité au sens propre.

La preuve, la même forme au subjonctif va se référer à une situation révolue, avec un verbe
régissant, et à une situation à venir, avec un autre :

Je regrette qu’il soit venu.


J’attendrai qu’il soit venu29

Le choix subjonctif vs indicatif (dans une subordonnée enchâssée) est affaire de visée (intention de
communication, perspective subjective du locuteur actuel, opération actualisatrice du verbe par le temps
et d’actualisation du temps lui-même, en chronogénèse).
Le subjonctif dans la proposition subordonnée enchâssée (l’idée regardée) est un effet de la sémantique
lexicale et grammaticale de la phrase matrice (en particulier, mais pas seulement, le choix du subjonctif
vs indicatif est fonction de la sémantique lexicale du verbe ou de l’adjectif opérateur régissant la
subordonnée).
Certaines idées regardantes « interceptent » la visée et imposent le choix d’une forme verbale à
sémantique grammaticale concordante – du temps qui n’a pas atteint à la ligne d’actualité, [+personne,
-époques] : le temps in fieri qu’est le subjonctif (voir Fig. 1 supra).

Idées (regardantes : phrase matrice) qui « interceptent la visée », l’empêchant (et empêchant l’idée
regardée : subordonnée) d’arriver sur la ligne d’actualité :

1. inactualité (aléthique, déontique, épistémique)

a. ce qui n’est pas encore : nécessaire aléthique, possible aléthique ; doute épistémique
b. ce qui ne peut jamais être : impossible aléthique ; interdit déontique ; exclu épistémique
c. toutes les autres valeurs déontiques (ce qui est obligatoire, permis, facultatif n’est pas
encore actualisé)

2. désirable (les valeurs modales déontiques sont aussi subsumées à la notion de désirable –
désirable aux yeux de la loi ou de l’autorité ; le volitif-désidératif)

3. évaluation subjective (favorable/défavorable, sentiments)

Le subjonctif imparfait est de moins en moins utilisé, à l’instar du passé simple : ce sont des formes qui
recèlent une contradiction interne :
- entre dynamique d’incidence et vocation mémorielle, et entre orientation prospective (du
temps qui remonte du passé vers le présent) et extériorité du sujet (observateur vs acteur),
pour le second (construit dans le microsystème du temps en réalité),
- entre dynamique rétrospective/décadente héritée (à partir du verbe régissant, par
concordance des temps) et orientation modale intrinsèque vers le virtuel (rejet de
l’actualité) commune au <Temps en devenir> toutes formes confondue, pour le second.
- Le thème voyelle [+incident], qui rapproche en seconde instance, le subjonctif imparfait, du
passé simple incident, serait un dispositif linguistique d’harmonisation après-coup,
d’atténuation de ces inconsistances : cette dynamique incidente évoquerait (connoterait)

29
Temps et Verbe, p. 31.
dans le subjonctif imparfait rétrospectif, le virtuel – par analogie avec le futur catégorique
[+virtuel, -passé, +incident].

[Notre analyse, dans l’esprit de TV notamment, mais intégrant des données de Guillaume 1955 aussi.
Boucle du subjonctif (détournement de la visée)

Prendre littéralement l’hypothèse du détournement de la visée. Attraction de la visée (de la personne


présupposée : sujet parlant), visée orientée vers l’actuel (vers le réel), par la personne représentée
(intégrée au plan du temps en devenir).

Rotation à 90° : ce n’est pas encore du temps retourné vers le virtuel (chances d’actualisation moins de
50% à 0%), mais du non virtuel à actualisation attendue et orientation vers la personne (représentée) :
orientation prospective, direction de la visée antagoniste à la direction du regard : subjonctif
prospectif.
L’orientation prospective est fonction de la relation entre regard représenté (personne) et temps
chronogénétique/visée originelle détournée (visée de la personne présupposée : le sujet parlant, locuteur
actuel) ; même dynamique que dans le cas du futur catégorique prospectif (dresser des plans, faire des
promesses) : sens du regard et sens du temps antagonistes (temps qui vient vers le regard). En schème,
cela semble identique à « Incidence du temps/de la visée, au regard », mais cela n’expliquerait pas la
sémiologie (absence de thème voyelle dans le subjonctif présent).
L’orientation rétrospective : direction du regard et direction du temps ou de la visée coïncident (le regard
suit le temps ou la visée).
Sens ascendant : vers le virtuel
Sens descendant : vers l’actuel (à nouveau)

Dans TV on parle de subjonctif prospectif et rétrospectif, dans Epoques et niveaux temporels…, de


subjonctif ascendant et descendant.
[+virtuel]

retrospectif
descendant

ascendant
prospectif

[+actuel]
Figure 9. Boucle de détournement de la visée, dans le temps in fieri

-virtuel, +prospectif : je veux que Paul sorte, Que Paul sorte !, il est nécessaire qu’il le fasse, il faut
bien qu’il le fasse (actualisation attendue)
-actuel, (ni prospectif, ni rétrospectif : ascendant) : je doute que Paul soit là, il est possible qu’il soit
arrivé, il est exclu qu’il vienne (chances d’actualisation <50% ou nulles)
-actuel, +rétrospectif/ -virtuel, +rétrospectif (attraction vers le réel, par un verbe au passé, dans la
phrase ou la proposition matrice : il voulait que Paul vînt, il doutait qu’elle fût heureuse)

Cas Nominatif avec le subjonctif : quels traits ?

+virtuel ? il existe aussi dans l’infinitif !


+prospectif/ +rétrospectif
Il faut que ce soit du temporel (sélectionnant aussi la personne) !

Choix des valeurs modales


-virtuel (il n’y a pas de -R-) si l’actualisation est attendue
-actuel, si elle est seulement possible, voire exclue

Choix des traits d’orientation personne/temps (catégories temporelles en-deçà de la division


d’époques)
Le rétrospectif implique aussi le descendant, mais le prospectif et l’ascendant restent distincts en
valeur et résultat.]

Les modes nominaux


Le temps en puissance est du temps « intérieur à l’image verbale ». Le temps « interne au procès qui le
porte » est, pour Guillaume, de l’aspect.
C’est l’idée de temps qui fait partie intégrante de la signification lexicale du verbe.

Guillaume n’envisage pour l’aspect que les primitifs tensif, détensif et extensif, dont la combinaison
donnera une vision « globale » pour l’infinitif (tension sans détension aucune : intention d’agir), une
« vision sécante » tensif/détensif pour la forme V-ant (procès en cours, depuis sa première phase, à la
seconde et ainsi de suite : mettant son chapeau), et enfin une forme extensive (qui n’est que pure
détension – par exemple, état résultatif d’une action : mis son chapeau figure le chapeau sur la tête, sans
rien dire en soi du procès ayant eu ce résultat ; avec d’autres verbes, l’aspect extensif ne fait qu’indiquer
que le procès a cessé : marché).
Le système verbo-temporel français comporte deux aspects : l’aspect immanent (formes simples), et
l’aspect transcendant (formes composées avec le participe extensif – participe dit passé). Au participe
passé, l’image verbale est « morte ». C’est alors par un auxiliaire qu’elle sera à nouveau ravivée, et
qu’elle aura la chance de se reporter au plan d’origine de la visée, afin d’entamer une nouvelle
chronogénèse (visant à nouveau – en perspective – la ligne d’actualité, le temps in esse) : avoir chanté,
ayant chanté « reprennent en tension » chanté (dont tout dynamisme était sinon enlevé).

Les aspects immanent et respectivement transcendant sont plus connus, en linguistique française comme
aspects inaccompli/ accompli (Wilmet 2007).

Temps en puissance (modes nominaux)


- Infinitif : [+virtuel], [-sécant]/ [+virtuel] (absence du trait d’aspect en lieu et place du trait
négatif) valant non assignation du Cas structural Nul (infinitif à montée vs infinitif à contrôle)
- V-ant : [-virtuel], [+sécant] ([+sécant] seul, dans les formes complexes à auxiliaire : il va
croissant)
- V-é/i/u/s/t : [+accompli] (= [+extensif])

👓
En guise de conclusion, citons un grand classique du structuralisme (perspective philosophique) –
Edmond Ortigues (Le discours et le symbole, 1962, chap. 6 voué au modèle guillaumien) :

« Le verbe indique la forme d’un procès [indique et forme sont ici les éléments clés : le verbe est donc
entendu comme patron formel grammatical(isé), « partie du discours », « classe de mots », trait CAT
des générativistes dans les textes fondateurs du programme minimaliste ; le procès est le concept pur,
non grammaticalisé, qu’il décrit, son sens lexical]. La représentation temporelle ou le procès [tout
procès est une représentation temporelle, une représentation mentale saisie, par définition, en mode
séquentiel] peut être l’objet ou le contenu d’un substantif [rire et le rire, le chant et chanter, sortir et la
sortie…]. Pour qu’il y ait verbe, il faut qu’une représentation quelconque soit conçue sous des conditions
formelles de temporalisation » [là aussi, l’élément le plus important est : conditions formelles ; cela fait
allusion aux inflexions de temps-mode-aspect qui vont s’ajouter au verbe, au gré de ses actualisations
en discours]

Ce passage est très significatif dans la mesure où y sont distinguées signification lexicale du verbe (ce
qu’il décrit : une notion du type des procès) et signification grammaticale qui s’y ajoute, en discours.

« (…) il ne faut pas confondre l’expression du temps (au sein de la phrase) et la représentation du temps
dans un système morphologique.
Pour qu’il y ait verbe, selon Gustave Guillaume, il faut qu’il y ait genèse de la représentation du temps »

« et comme le temps n’est pas représentable à partir de lui-même mais par l’intermédiaire de l’espace
(cf. Kant), une conjugaison sera constituée par des « cas de spatialisation » du temps. Il s’agit de
symboliser le temps avec du mouvement »