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LE VISAGE DE L'ENFANT OU LE PARADOXE DU SACRÉ

Bruno Huisman

ERES | « Spirale »

2006/4 no 40 | pages 27 à 36
ISSN 1278-4699
ISBN 2749206356
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Le visage de l’enfant
ou le paradoxe du sacré
Bruno Huisman

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Partons d’un constat souvent répété et qui interroge l’attitude des
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parents à l’égard du statut de leur enfant. Si chacun peut, sur la plupart


des sujets, admettre des compromis avec autrui, les parents manifestent à
l’égard de leur progéniture une raideur surprenante qui exclut souvent
toute discussion. « Je sais ce qui est bon pour mon enfant » ou mieux
encore « Ne touchez pas à mes enfants », telle semble être l’attitude com-
mune. Autrement dit, la plupart des parents approuvent cette affirmation
simple : « Mon enfant, c’est sacré. »
Ce point de vue n’est ni fortuit, ni superficiel : il résulte de l’histoire à
travers laquelle chaque parent se constitue comme tel, c’est-à-dire devient
parent lui-même en posant l’enfant comme l’être sacré. Ce sacre de l’en-
fant, ce piédestal sur lequel il est placé afin de servir à chaque parent pour
justifier son attitude et ses comportements, me paraît à la fois universel et
essentiel à l’idée même d’humanité. En radicalisant mon propos, je consi-
dère que l’humain naît à partir de cette sacralisation de l’enfant grâce à
laquelle le parent, mère ou père, accepte de renoncer à ce vers quoi il ten-
drait naturellement si une valeur plus haute, celle que représente l’enfant,
ne l’appelait à un tel renoncement.
Sans doute, sous cette forme, la formulation peut-elle choquer
quelques-uns : si seul le parent devient humain par la sacralisation de
l’enfant, faut-il exclure de l’humanité tous ceux qui n’accèdent pas à la

Bruno Huisman, philosophe.


b.huisman@efap.com
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parentalité ? Évidemment non. Mais convenons d’emblée qu’il n’y aurait


pas d’humanité sans parentalité, sans cette force qu’a conférée à l’huma-
nité l’invention de l’enfance. L’enfant est le propre de l’homme.
Convenons ensuite qu’il est sans doute possible d’être parent au sens
« sacrificiel » du terme sans l’être effectivement par le biais d’un enfant :
bien des humains sont humains par le substitut qu’ils trouvent, qu’ils se
donnent, à l’enfant qu’ils n’ont pas et parfois qu’ils ne veulent pas avoir.
Si la relation parent-enfant, par le sacrifice et le renoncement qu’elle
exige, est fondatrice de l’humanité, elle n’exclut pas la répétition de cette

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relation sous d’autres formes et avec d’autres acteurs dans le champ
social : mais c’est elle qui est originellement le noyau à partir duquel tout
homme, tout être humain, découvre la possibilité du renoncement qui est
offerte à l’homme. Car devient homme celui qui répond à l’appel que
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l’autre lui adresse et qui accepte, en réponse à cette demande, de se


mettre au service d’autrui.
Emmanuel Lévinas me paraît être sur ce point le philosophe dont l’ana-
lyse restitue le plus fidèlement ce processus d’humanisation. En dévelop-
pant l’idée selon laquelle le visage est l’offrande par laquelle je supplie
autrui de ne pas me tuer, en même temps qu’il peut être le moyen d’as-
surer autrui que je ne le tuerai pas, Lévinas a touché le point essentiel de
l’humanité.
Aussi faudrait-il procèder à une démystification du sacré, non pour lui
faire perdre de sa force mais au contraire pour augmenter son efficacité :
le sacré ne nous semble pas être ce qui élève les hommes au-delà des
hommes en les éloignant de l’humanité pour les élever vers une divinité
sans rapport avec leur condition. C’est au contraire, à nos yeux, ce qui
fonde et inscrit l’humain dans l’humain, ce qui est censé interdire à l’hu-
main de quitter l’humain. Et c’est en cela que l’enfant, qui est à la fois une
invention humaine et la réinvention de l’humain dans chaque homme,
constitue la représentation la plus excellente qui soit du sacré.
Les textes mythologiques de l’Antiquité partagent avec les textes reli-
gieux un privilège remarquable : savoir dire en peu de mots, grâce à des
images puissantes, des vérités essentielles pourvu qu’on veuille bien les
travailler, c’est-à-dire les pousser à l’interprétation.
De ce point de vue, les textes d’Homère, l’Iliade et l’Odyssée, comme
les textes regroupés dans l’Ancien Testament, peuvent nous aider à réflé-
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Le visage de l’enfant ou le paradoxe du sacré

chir sur ce qu’est le sacré et pourquoi l’enfant


nous conduit assez directement à la question du
sacré.
L’enfant est l’être démuni par nature, c’est-à-
dire celui qui ne peut subsister sans le secours d’autrui : dans le mythe
d’Épiméthée, Platon racontait déjà à quel point de tous les êtres naturels,
l’homme était le moins bien loti par les dieux puisque tous les animaux
bénéficiaient à la naissance d’une qualité, d’un don leur permettant de
survivre en quelque sorte par eux-mêmes tandis que l’homme, n’ayant

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que son intelligence pour l’aider à croître, était tributaire du développe-
ment de celle-ci et par conséquent tributaire du secours d’autrui pour sub-
venir à sa survie aussi longtemps qu’il ne peut y arriver par lui-même.
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« C’était au temps où les dieux existaient déjà, mais où les races mortelles
n’existaient pas encore. Quand vint le moment marqué par le destin pour la
naissance de celles-ci, voici que les dieux les façonnent à l’intérieur de la
terre avec un mélange de terre et de feu et de toutes les substances qui se
peuvent combiner avec le feu et la terre. Au moment de les produire à la
lumière, les dieux ordonnèrent à Prométhée et à Épiméthée de distribuer
convenablement entre elles toutes les qualités dont elles avaient été pour-
vues. Épiméthée demanda à Prométhée de lui laisser le soin de faire lui-
même la distribution. […] Or Épiméthée, dont la sagesse était imparfaite,
avait déjà dépensé, sans y prendre garde, toutes les facultés en faveur des
animaux, et il lui restait encore à pourvoir l’espèce humaine, pour laquelle
il ne savait que faire. Dans cet embarras survient Prométhée pour inspecter
le travail. Celui-ci voit toutes les autres races harmonieusement équipées, et
l’homme nu, sans armes, sans chaussures, sans couverture. […] Prométhée,
devant cette difficulté, ne sachant quel moyen de salut trouver pour
l’homme, se décide à dérober l’habileté artistique d’Héphaïstos et d’Athéna,
et en même temps le feu – car, sans feu, il était impossible que cette habi-
leté fût acquise par personne ou rendît aucun service –, puis, cela fait, il en
fit présent à l’homme. C’est ainsi que l’homme fut mis en possession des arts
utiles à la vie. »
Platon, Protagoras, 320c-321d.
Le thème philosophique de l’enfant tributaire de l’éducation et des
parents pour survivre traverse l’histoire de la philosophie (Rousseau,
Kant). Et la mythologie de l’enfant sauvage, si vive et si récurrente, sou-

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ligne davantage la nécessité du secours des parents qu’elle ne laisse appa-


raître une réelle possibilité de survie de l’enfant sans eux.
Lévinas ne se contente pas de souligner l’absolue dépendance de l’en-
fant ; il met l’accent sur l’expérience cruciale pour l’adulte de cette dépen-
dance qu’il perçoit et qu’il va, en quelque sorte, retourner, contre lui, pour
se mettre au service de l’enfant. C’est dans cette « servitude » acceptée et
assumée à l’égard de l’enfant que réside l’essence même de l’humanité.
C’est dans la reconnaissance de la valeur absolue que constitue alors l’en-
fant, le sacré, que je me fais homme. Et je suis ici, en ce moment précis,

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au niveau de l’expérience cruciale de l’humain : car il m’est toujours pos-
sible de renoncer à me faire homme, de renoncer à mon devoir d’humain,
de fuir, de partir, d’abandonner. C’est cela que montre assez simplement
le film L’enfant, des frères Dardenne, où Bruno ne peut pas accepter l’en-
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fant c’est-à-dire les sacrifices personnels et tous les renoncements qui font
réellement exister l’enfant aux yeux de ses parents.
Ce face-à-face de l’enfant et de l’adulte, cet échange de regard où se
disent la dépendance et l’obligation de servir, c’est ce que le concept de
visage promu par Lévinas me semble cerner de façon essentielle.
Par contraste avec le geste dans lequel l’adulte reconnaît le sacré de
l’enfant et assume ses obligations, les descriptions de celui qui refuse cette
situation, l’homme de la violence faite à l’enfance, sont saisissantes.
La barbarie, c’est précisément l’acte par lequel le salut que j’offre à l’en-
fant lui est refusé, et par extension le salut que je dois à tout être qui, ana-
logue à l’enfant, a besoin de moi. Car l’expérience fondatrice de l’enfance
sacrée ouvre ensuite à tous ceux qui sont pour moi en position d’être
aidés et secourus.
Dans la Bible, la question du meurtre des enfants est très présente. Elle
est même originelle. L’histoire de Moïse débute dans un tel contexte : c’est
le massacre de tous les enfants mâles des Hébreux qui est commandé par
Pharaon et c’est de ce massacre que réchappe Moïse.
Pourquoi cette question de fond ? Essentiellement parce que le mas-
sacre des enfants, le meurtre d’un enfant, est le tabou par excellence, l’at-
tentat le plus odieux au sacré. Si Dieu autorise le meurtre de l’enfant, alors
tout est permis et il n’y a plus rien de sacré. Voilà pourquoi la Bible peut
être lue comme l’instauration de l’idée de sacré en rendant inacceptable

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Le visage de l’enfant ou le paradoxe du sacré C’est dans cette


« servitude » acceptée
et assumée à l’égard
de l’enfant que réside
le meurtre de l’enfant. Mais alors comment com- l’essence même de
prendre la soi-disant demande adressée par Dieu l’humanité.
à Abraham de lui sacrifier son enfant ?
« Après ces événements, il arriva que Dieu
éprouva Abraham et lui dit : “Abraham ! Abraham !” Il répondit : “Me
voici !” Dieu dit : “Prends ton fils, ton unique, que tu chéris, Isaac, et va-
t’en au pays de Moriyya, et là tu l’offriras en holocauste sur une montagne
que je t’indiquerai.” Abraham se leva tôt, sella son âne et prit avec lui deux

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de ses serviteurs et son fils Isaac. Il fendit le bois de l’holocauste et se mit
en route pour l’endroit que Dieu lui avait dit. Le troisième jour, Abraham,
levant les yeux, vit l’endroit de loin. Abraham dit à ses serviteurs :
“Demeurez ici avec l’âne. Moi et l’enfant nous irons jusque là-bas, nous
adorerons et nous reviendrons vers vous.” Abraham prit le bois de l’holo-
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causte et le chargea sur son fils Isaac, lui-même prit en mains le feu et le
couteau, et ils s’en allèrent tous deux ensemble. Isaac s’adressa à son père
Abraham et lui dit : “Mon père !” Il répondit : “Oui, mon fils !” – ”Eh bien,
reprit-il, voilà le feu et le bois, mais où est l’agneau pour l’holocauste ?”
Abraham répondit : “C’est Dieu qui pourvoira à l’agneau pour l’holocauste,
mon fils”, et ils s’en allèrent tous deux ensemble. Quand ils furent arrivés à
l’endroit que Dieu lui avait indiqué, Abraham y éleva l’autel et disposa le
bois, puis il lia son fils Isaac et le mit sur l’autel, par-dessus le bois. Abraham
étendit la main et saisit le couteau pour immoler son fils. Mais l’Ange de
Yahvé l’appela du ciel et dit : “Abraham ! Abraham !” Il répondit : “Me
voici.” L’Ange dit : “N’étends pas la main contre l’enfant ! Ne lui fais aucun
mal ! Je sais maintenant que tu crains Dieu : tu ne m’as pas refusé ton fils,
ton unique.” Abraham leva les yeux et vit qu’il y avait un bélier pris dans la
broussaille par ses cornes. Abraham alla prendre le bélier et l’offrit en l’ho-
locauste à la place de son fils. »
La Bible, Ancien Testament, Genèse, 22, 1-12,
traduction Louis Segond (1910).
Dans les nombreux commentaires et interprétations qui sont faits de cet
épisode, on met souvent l’accent sur un sens particulier, sur la piété abso-
lue d’Abraham, sa foi sans restriction, qui le conduit à accepter l’ordre de
Dieu sans trouble ou drame de conscience. Dans cette optique, la sain-
teté d’Abraham viendrait de sa capacité à faire taire sa raison au nom de
sa croyance. C’est dans cette direction que l’on interprète parfois le choix

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effectué par Pascal de préférer le Dieu d’Abraham au Dieu des philo-


sophes, le Dieu de la foi au Dieu de la raison.
Nous préférons une autre interprétation. Ce récit raconte le moment où
Dieu a sauvé l’humanité en interdisant même au plus sage ou au plus
fidèle des croyants le droit au sacrifice de l’enfant. Le message divin dit
clairement que la croyance devient aveugle quand elle en arrive à sacri-
fier le sacré. Et la véritable leçon de foi d’Abraham, c’est d’être en lui-
même évidemment convaincu que jamais Dieu ne le laissera aller
jusqu’au bout d’un tel crime. Depuis le début, Abraham en sage humain

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sait qu’un tel crime est incompatible avec la bonté de Dieu. Et sa sérénité
est le signe de la confiance absolue dans l’intervention finale de Dieu qui
mettra un terme à cette mise à l’épreuve. Jamais Abraham ne se tourne
vers Dieu pour se plaindre d’être abandonné car il n’a aucun doute sur
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l’issue finale. La vraie leçon d’Abraham est là : rien ne peut justifier le


sacrifice d’un enfant et par conséquent Dieu ne peut ni le demander ni
l’approuver. Dieu a mis Abraham à l’épreuve et celui-ci n’a jamais douté
que Dieu arrêterait le processus infernal dans lequel paradoxalement
l’histoire avait commencé.
Cette intervention de Dieu dans les affaires humaines, pour rappeler les
hommes aux lois et aux impératifs de la sagesse, c’est le rôle même des
dieux. C’est ce rôle qui est si bien manifesté par Homère dans l’Iliade, où
la question récurrente du récit est de savoir jusqu’où la guerre peut aller
sans conduire les hommes à la barbarie. Il est toujours fascinant de
constater que l’un des premiers textes que l’humanité a produit va direc-
tement à la question essentielle que l’humanité ne cesse de se poser et de
poser encore : jusqu’où ne pas aller trop loin à l’égard des autres hommes
au risque de se perdre comme humain ? Et c’est à cette occasion que sur-
git le sacré comme un « halte-là » qui interdit à l’homme d’aller au-delà
de l’humain.
L’Iliade d’Homère offre aux lecteurs plusieurs situations saisissantes où
la notion même de sacré se dessine de façon durable.
La première, sans doute la plus connue, met en présence le cadavre
d’Hector, cadavre mutilé que souhaite récupérer le père d’Hector, Priam,
et que refuse de rendre Achille, toujours fou de colère et épris de ven-
geance. Priam, finalement, avec l’aide des dieux, réussira à convaincre
Achille de rendre le cadavre afin de pouvoir l’ensevelir et le dérober à la

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dévoration des chiens. Ensevelir un cadavre,


l’enterrer est un droit sacré ; cela touche le sacré
au plus près. Et à travers cela, on comprend que
le sacré concerne l’humain dans ce qu’il y a
d’essentiel. Trop souvent, on pense le sacré dans
les termes de la transcendance, comme s’il n’y avait de sacré que par la
rupture avec l’ordre et la sphère de l’humain ; comme si la sacralisation
était le mouvement par lequel on s’élève au-dessus de la contingence
humaine pour atteindre la nécessité divine. Le sacré est au contraire

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incarné dans la valeur qui permet à l’humain de prolonger et confirmer
son humanité.
Dans ce premier exemple de sacré proposé dans l’Iliade, c’est la conju-
ration de la barbarie qui est la marque même de l’humain. Est sacré ce qui
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m’institue comme homme alors même que, si je cédais à mes pulsions, si


je suivais mes seules humeurs, je deviendrais un barbare c’est-à-dire celui
qui n’est pas capable d’obéir aux lois des hommes. Et si les dieux grecs
(des dieux profondément humains, même s’ils ne cessent de mettre les
hommes à l’épreuve) interviennent pour contraindre Achille à rendre à
Priam le cadavre de son fils, c’est bien parce que la transgression de cette
loi essentielle de l’humanité ferait basculer le héros grec hors de l’humain,
du côté même des bêtes féroces auxquelles il livrerait le cadavre d’Hector.
Jean-Pierre Vernant commente de façon définitive ce passage :
« La chiennerie que dissimule la guerre fait en quelque sorte surface dans
les propos et les conduites des héros qui ne se contentent pas de triompher
au combat, mais qui s’acharnent sur le vaincu, mutilent, découpent, dis-
persent son corps, le privent de sépulture, le livrent aux chiens et aux
oiseaux, faute de le dévorer eux-mêmes, comme si dans la guerre, il s’agis-
sait moins de vaincre, ou même de tuer, que de détruire dans l’ennemi jus-
qu’à la dernière trace d’aspect humain, d’anéantir son être social et
personnel en le rejetant à jamais hors de la culture à laquelle il appartient,
dans un non-être de chaos. »
J.-P. Vernant, Entre mythe et politique, p. 476-477.
Ce non-être de chaos auquel J.-P. Vernant fait référence, c’est l’état de
barbarie dans lequel le sacré n’est plus et où l’enfant ne s’impose plus

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comme la valeur de l’avenir de l’humanité, comme celui qui a la charge


de poursuivre l’effort de l’homme.
Un autre moment où le sacré affleure dans le texte homérique est celui
où Hector, ne se dérobant pas au devoir d’affronter Achille en duel et
convaincu lui-même d’une mort quasi certaine, se présente à sa femme
pour lui faire ses adieux. Sa femme tient dans ses bras leur enfant et dans
un geste à la fois tragique et d’une très grande familiarité, comme l’ultime
argument pour qu’il n’aille pas au combat, elle place cet enfant au creux
de ses bras.

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« Mais Andromakhè, se tenant auprès de lui en pleurant, prit sa main et lui
parla ainsi : […] Hektôr ! Tu es pour moi un père, une mère vénérable, un
frère et un époux plein de jeunesse ! Aie pitié ! Reste sur cette tour ; ne fais
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point ton fils orphelin et ta femme veuve. […]


Et le grand Hektôr au casque mouvant lui répondit :
– Certes, femme, ces inquiétudes me possèdent aussi, mais je redouterais
cruellement les Troiens et les Troiennes aux longs péplos traînants, si,
comme un lâche, je fuyais le combat. Et mon cœur ne me pousse point à
fuir, car j’ai appris à être toujours audacieux et à combattre, parmi les pre-
miers, pour la gloire de mon père et pour la mienne. […]
Ayant ainsi parlé, l’illustre Hektôr tendit les mains vers son fils, mais l’enfant
se rejeta en arrière dans le sein de la nourrice à la belle ceinture, épouvanté
à l’aspect de son père bien-aimé, et de l’airain et de la queue de cheval qui
s’agitait terriblement sur le cône du casque. Et le père bien-aimé sourit et la
mère vénérable aussi. Et l’illustre Hektôr ôta son casque et le déposa res-
plendissant sur la terre. Et il baisa son fils bien-aimé, et, le berçant dans ses
bras, il supplia Zeus et les autres dieux :
– Zeus, et vous, dieux, faites que mon fils s’illustre comme moi parmi les
Troiens, qu’il soit plein de force et qu’il règne puissamment dans Troiè !
Qu’on dise un jour, le voyant revenir du combat : Celui-ci est plus brave
que son père ! Qu’ayant tué le guerrier ennemi, il rapporte de sanglantes
dépouilles, et que le cœur de sa mère en soit réjoui !
Ayant ainsi parlé, il déposa son enfant entre les bras de sa femme bien-
aimée, qui le reçut sur son sein parfumé, en pleurant et en souriant ; et le
guerrier, voyant cela, la caressa de la main et lui dit :
– Malheureuse, ne te désespère point à cause de moi. Aucun guerrier ne
m’enverra chez Aidés contre ma destinée, et nul homme vivant ne peut fuir

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sa destinée, lâche ou brave. Mais retourne dans


tes demeures, prends soin de tes travaux, de la
toile et de la quenouille, et mets tes servantes à
leur tâche. Le souci de la guerre appartient à
tous les guerriers qui sont nés dans Ilios, et sur-
tout à moi. »
Homère, L’Iliade, Chant 6, traduction de Leconte de Lisle
Jacqueline de Romilly commente ainsi cette scène : « Avant l’épisode
de l’enfant, Hector avait déclaré sombrement qu’il savait que Troie tom-

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berait… Après l’épisode de l’enfant, il a comme retrouvé l’idée et l’espé-
rance d’un avenir possible », dans Patience, mon cœur, p. 26.
Cet épisode de l’enfant indique clairement la dimension sacrée d’un tel
personnage qui représente aux yeux de ses parents non seulement leur
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propre avenir mais l’avenir de l’humanité, de l’humain au-delà d’eux-


mêmes.
Quel contraste avec les moments tragiques où l’homme, perdant tout
sens du sacré, cède à la possibilité du meurtre de ses propres enfants. Là
encore, la littérature grecque, notamment dans la tragédie d’Euripide,
Médée, nous offre le spectacle saisissant de celle qui, tourmentée diabo-
liquement par des passions incontrôlables, n’est plus retenue par l’inter-
pellation du sacré et consent aux meurtres de ses enfants en croyant par
là punir ses ennemis. Sans doute de telles tragédies avaient-elles dans l’es-
prit de leur auteur une fonction de « catharsis » afin d’éviter que les
hommes accomplissent dans la réalité ce qu’ils voyaient représenter au
théâtre. Mais en même temps, cette tragédie met en scène la possibilité
même du meurtre de ses propres enfants en montrant que ni la nature, ni
l’instance sociale ne sont en mesure d’interdire immédiatement cela.
C’est dans cette confrontation entre la tendresse d’une scène où Hector
et Andromaque s’apitoient sur l’avenir de leur jeune enfant et la violence
de celle où Médée, ivre de passions, verse vertigineusement dans le
meurtre des siens que réside le paradoxe de la notion de sacré. Car nous
assimilons trop vite le sacré au tragique en croyant que le sacré se révèle
davantage dans le drame accompli que dans celui qui est évité. Ou dans
la transcendance divine plutôt que dans la quotidienneté humaine. Or, et
cela nous ramène une dernière fois à Lévinas, la sainteté n’est pas excep-
tionnelle ; elle est banale, quotidiennne. Elle se manifeste (ou plutôt elle

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ne se manifeste pas tant elle est normale) dans l’exercice quotidien du


sacré qui me retient de faire ce que je ne dois pas faire. Ce souci d’autrui
qui l’emporte sur le souci de moi-même est selon Lévinas l’événement
éthique fondateur de l’humanité, celui à travers lequel l’humanité s’est
fixé comme règle la sainteté ordinaire.
« Et voici que surgit, dans la vie vécue par l’humain – et c’est là que, à pro-
prement parler, l’humain commence, pure éventualité, mais d’emblée éven-
tualité pure et sainte –, du se-vouer-à-l’autre. Dans l’économie générale de

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l’être et de sa tension sur soi, une préoccupation de l’autre jusqu’au sacri-
fice, jusqu’à la possibilité de mourir pour lui ; une responsabilité pour
autrui. Autrement qu’être ! C’est cette rupture de l’indifférence – de l’indif-
férence fût-elle statistiquement dominante –, la possibilité de l’un-pour-
l’autre, qui est l’événement éthique. »
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E. Lévinas, Entre nous, Grasset,1991, p. 10.


Cette rupture de l’indifférence où autrui devient sacré par le biais de
l’amour, c’est le visage de l’enfant comme appel à autrui qui peut en être
le déclencheur. Et c’est là que se fonde en chaque homme le sens du
sacré.
Remonter trois millénaires pour asseoir l’opinion qu’un enfant est sacré
peut paraître excessif puisque chacun semble l’admettre immédiatement.
L’intérêt de cette remontée est peut-être alors de souligner qu’au-delà de
cet accord immédiat et presque irréfléchi, il convient de prendre
conscience que la sacralisation de l’enfant est un effort constant de l’hu-
manité pour s’instituer elle-même. Et que si cet effort qui constitue la ligne
humaine est bordé d’échecs, il fonde néanmoins l’avenir de l’humanité.

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