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Séquence 4 – Le personnage féminin dans les romans

Texte 3 : extrait de Zola, Nana – proposition de commentaire littéraire

Publié en 1880, Nana est le neuvième roman du cycle des Rougon-Macquart écrit par Zola, relatant
l’histoire d’une jeune prostituée. Par l’intermédiaire de ce roman Zola, en vrai romancier naturaliste, ne
peint pas seulement l’existence d’une femme mais cherche à montrer au lecteur un aspect de la société de
son époque, le Second Empire.
Cet extrait du chapitre central, le chapitre VII présente une scène intime et érotique entre Nana et son
amant Muffat, selon un double, voire triple regard : Nana s’admire dans la glace, sous l’œil fasciné de
Muffat, le lecteur étant placé dans la position du troisième spectateur.
A travers cette description de Nana, nous allons étudier toute la richesse et l’ambiguïté de ce personnage,
tout d’abord son portrait élogieux, sa posture entre la femme et l’enfant, et enfin son influence paradoxale
sur Muffat.

On peut remarquer que le portrait de Nana est extrêmement élogieux ; dépeinte à travers le point de vue
interne de Muffat, comme le prouvent les verbes de vision tels « il leva les yeux » (l. 1), « regarder » (l. 15),
« contempler » (l. 11), Nana ressemble presque à un personnage de tableau, ce qui est confirmé lorsqu’elle
est comparée à une « Vénus grasse » évoquant certains tableaux illustres tel celui de Botticelli, ce qui la
place dans la lignée des déesses mythologiques.
Le vocabulaire pour la décrire est extrêmement mélioratif et met en évidence la vigueur de son corps,
assimilé à celui d’une « cavale » (l. 26) (« flancs tendus », « reins solides », « muscles forts » aux lignes 20-
21), vigueur qui s’entend dans les allitérations en [d] et [g] de « gorge dure d’une guerrière », ligne 21. Sa
peau est comparée au tissu le plus soyeux (« grain satiné », l. 21, « reflets de soie », l. 24, « velours », l. 26),
et ses courbes sont parfaites, la « ligne fine », le « profil si tendre ». Enfin, son principal atout, sa longue
chevelure blonde, lui donne une apparence de félin comme le montre la métaphore filée, « poil de lionne »,
« fauve » et « bête d’or », dans les lignes 20 à 28. La beauté de Nana éclate dans ce passage, rehaussée par
les « lueurs dorées » des « flammes des bougies » (l. 23).

D’autre part, à côté du vieux Muffat, Nana resplendit dans toute sa jeunesse et sa fraîcheur. A peine à
l’aube de sa « puberté », elle a gardé un comportement enfantin dénoté par le lexique du jeu et de
l’amusement : « drôle », « amusée » (l. 4-5), « jeu » (l. 8), « rire » (l. 19). Uniquement « absorbée » par
l’image d’elle-même, selon l’égoïsme inhérent aux enfants, elle explore avec un plaisir narcissique son corps
de « jeune fille » en pleine métamorphose, comme l’indiquent les verbes « étudier » et « découvrir » (lignes
4 et 6), présupposant son inexpérience, ainsi que le vocabulaire de l’étonnement : « curiosités » (l. 5),
« surprenait », « air étonné » (l. 5-6). Le choix même du prénom Nana, diminutif d’Anna, peut également
suggérer son aspect enfantin.
Pourtant, elle ne semble pas si innocente que son âge et son comportement le laissent supposer et elle
s’affiche avec impudeur, dévoilant les parties les plus intimes de son être et le champ lexical du corps
parcourt tout le texte : « hanche », « taille », « gorge », « cuisse », « reins », « croupe », « sexe », « sein »,
lui conférant une charge érotique évidente. De plus, elle alterne différentes poses et mouvements qui
prennent l’allure d’une danse de séduction comparable à la « danse du ventre » suggestive d’une « almée »
(l. 10). Enfin ces mouvements culminent au quatrième paragraphe, et les gestes se font de plus en plus
précis : mouvements des mains sur ses seins, « étreinte », « caresse », baisers, entraînant un « désir », puis
un « plaisir » (l. 36 à 38) solitaires. Les motivations de cette femme-enfant sont tout aussi ambigües que son
rapport au corps : pure fascination d’elle-même ou tentative consciente et efficace d’exaspération du désir
masculin ?

En effet, devant ce spectacle, Muffat est fasciné, au sens propre du terme, envouté ainsi que le souligne
avec insistance l’emploi des verbes de sonorité proches « obsédé » et « possédé », ligne 28. La comparaison
finale « tout fut emporté en lui, comme par un grand vent », ligne 39 décrit la tempête intérieure qui le
dévaste et le vide de sa volonté comme le confirme le verbe de pouvoir à la forme négative « ne pouvant
détourner les yeux », l. 16. Incapable de résister à ses pulsions sexuelles, il commet d’ailleurs dans les
dernières lignes du texte un passage à l’acte évoquant une tentative de viol et marqué par le lexique de la
violence, « brusquement », « brutalité », « jeta », arrachant le cri de Nana « tu me fais du mal ! ». Si Muffat
gère aussi mal ses émotions, c’est que pour lui cette situation est nouvelle et inattendue, ainsi que l’exprime
l’emploi de l’irréel du passé « n’aurait pas soupçonnés » (l. 13). L’indice de durée « en trois mois » (l. 12)
signale avec quelle rapidité Nana a bouleversé sa vie, ce qui provoque cette « peur » (l. 11), génératrice de
cauchemars.
En effet, Nana est perçue par lui comme une créature cauchemardesque, mi-femme, mi-bête, rappelant les
monstres antiques. Le champ lexical de l’animal (« duvet », « croupe », « fauve ») est adroitement mêlé à
celui du corps humain et sa « bouche goulue » évoque les appétits voraces d’un prédateur. La stratégie de
Nana ne semble pas réfléchie mais plutôt instinctive et c’est cette inconscience qui constitue sa « force »,
mais aussi sa dangerosité car elle est imprévisible. Pour Muffat, elle constitue une menace : il compare le
désir qu’il a pour elle à une sorte de mal à une sorte de maladie nocive comme le montre tout le champ
lexical du pourrissement, dans le second paragraphe : « gâté », « ce ferment », « pourri », « corrompu ». La
gradation « lui empoisonné, sa famille détruite, un coin de société qui craquait et s’effondrait » assimile
Nana à un véritable fléau qui se propage tel une épidémie. Il paraît évident que la vision négative qu’il a des
femmes, empreinte de « dégoût » et d’ « horreur » lui est dicté par sa croyance religieuse ainsi que le révèle
sa référence à l’« Ecriture », c’est-à-dire la Bible. Nana, à ses yeux, est une créature infernale venue des
« ténèbres » (l. 30) pour s’emparer de son corps et de son âme.

On le voit, dans cet extrait Nana se révèle un vrai paradoxe vivant : jeune fille encore enfant, elle est aussi
une femme dont le pouvoir érotique est sans pareil ; présentée de façon élogieuse telle la déesse
mythologique de tableaux anciens, elle est aussi, pour Muffat, une sorte de monstre redoutable, dont la force
de corruption est peut-être la métaphore de celle qui, selon Zola, régnait sur le Second Empire.
La description de Nana est donc à la fois fidèle à l’esthétique naturaliste chère à Zola, précise et détaillée,
tout en prenant une dimension mythique, symbolique et métaphorique, témoignant du génie d’un auteur qui
ne s’enferme pas dans un mouvement littéraire mais le dépasse pour créer des personnages riches et
profonds.