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Ecole Normale Supérieure

des Lettres et Sciences Humaines de


Bouzaréah

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1er ENVOI
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Par Belkacem BENTIFOUR

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Programme annuel

I. La grammaire générale
1. Les sources philosophiques
2. Les grammairiens arabes
3. L’évolution du concept de grammaire
4. Grammaire et linguistique
II. Le structuralisme et la syntaxe
1. La langue comme système
2. Paradigme/syntagme
III. La syntaxe fonctionnaliste

A. Prolégomènes à une théorie


1. La linguistique
2. Le langage
3. La double articulation
4. L’unité minimale
5. La syntaxe
6. Langue/parole
B. Phrase ou énoncé
1. La phrase
2. L’énoncé
C. L’analyse fonctionnaliste
D. Fonctions et classes de monèmes
E. Les modalités
F. Les unités complexes

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I. La grammaire générale

Le terme grammaire vient du grec et signifie « l’art


d’écrire », mais très tôt, il a pris un sens plus large qui
recouvre toute l’étude de la langue. Plus récemment le terme
de grammaire a pris un sens plus restrictif. On le réserve à
« la partie de l’analyse de la langue qui figurait dans la
grammaire classique sous les rubriques flexion et syntaxe. »
(Lyons, Linguistique générale, Introduction.)

La distinction entre la flexion et la syntaxe qui repose sur


l’idée que le mot est l’unité fondamentale de la langue est
ainsi formulée : la flexion traite de la structure interne des
mots ; la syntaxe rend compte de la manière dont les mots se
combinent pour former des phrases.

Actuellement, le terme grammaire est supplanté par celui de


morphosyntaxe.

1. Les sources philosophiques

La réflexion sur le langage humain ne date pas d’hier. C’est


la philosophie grecque qui a donné les principes
fondamentaux d’après lesquels le langage va être pensé. En

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effet, des siècles durant, ce sont les principes mis au point
par les Grecs qui seront à la base de la réflexion européenne.

Cette réflexion s’articule autour du rapport entre langage et


réel, c’est-à-dire de l’étude générale de l’univers et des
institutions sociales. La question était : existe-t-il un rapport
nécessaire entre le sens d’un mot et la réalité qu’il
représente ? Ainsi est-elle née la recherche systématique et
délibérée de l’étymologie formée sur la racine grecque
etymo « vrai, réel ». Ce terme trahit son origine
philosophique en ce sens qu’il signifie établir l’origine d’un
mot et partant de là « son vrai sens » C’était révéler une des
vérités de la nature.

Les philosophes matérialistes fondaient leur réflexion sur


une division, une atomisation des éléments du monde. Ainsi
les lettres étaient-elles considérées comme les atomes
phoniques. Démocrite (460-370 av. J.C.) fût le premier à
employer l’alphabet comme exemple de démonstration
atomistique. Héraclite (576-480 av. J.C.) soutenait que les
qualités des choses se reflétaient dans leur phonétisme. Mais
le type même de l’écriture phonétique a fini par faire

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imposer une conception du langage comme idéalité
réfléchissant un dehors, un autre lien avec lui que
conceptuel. En effet, l’écriture phonétique témoigne d’une
conception analytique de la substance phonique du langage.

Ce qui sera appelé signifiant plus tard est déjà distingué du


référent et du signifié mais il est divisé en éléments
constituants.

Pour les philosophes grecs, le langage est une sonorité. Dès


la tradition homérique, penser est décrit comme parler,
localiser dans le cœur mais surtout dans les poumons. En
partant de cette conception de la pensée comme une parole
vocale, on aboutira à la notion de ratio « raison » et d’oratio
« oraison ». S’il est un vocalisme, le langage est en même
temps propre à un sujet. Il est une faculté vocale subjective.

A travers le célèbre dialogue de Platon (429-349 av. J.C.),


Cratyle, témoigne de ces discussions philosophiques qui
considèrent comme admise la séparation entre langage et
réel. Le langage est une création humaine qui découle de
l’essence des choses qu’il représente. Donc, le langage

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devient une obligation, une loi naturelle pour la société. Le
nom pour Platon signifie loi, coutume, usage.

Le langage est donc pour Platon un instrument de


connaissance (mimesis sur la nature) : « Quand on sait les
noms, on sait les choses. » (Cratyle)

Dans la conception platonicienne, le nom a une place


prépondérante : le langage nomme le réel, mais il est aussi
un objet à créer. Ainsi, selon cette conception, le signifié
précède le signifiant ; le signifié est distinct du référent, il
est lié à un domaine plus vaste qui est celui de l’idée. Créer
des mots consisterait donc à donner une enveloppe phonique
à une idée déjà là. Le langage sera surtout un signifié qu’il
s’agira d’organiser logiquement et grammaticalement. Pour
systématiser le langage ainsi créé, Platon développe une
théorie phonétique qui suit la même logique que sa théorie
du sens : « Puisque c’est avec des sons et des lettres que se
fait l’imitation de l’essence. »

Dans l’ensemble linguistique, Platon distingue une couche


sonore qu’il divise en éléments ; le terme élément est
synonyme de lettre recouvrant la notion de phonème dans la

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conception actuelle : il s’agit, en effet, de l’élément ultime
de la chaîne sonore. Platon distingue également entre
voyelles et consonnes. Ces éléments forment les syllabes
au-delà desquelles on peut retrouver le rythme de l’énoncé.

Chez Platon, les syllabes constituent les noms et les verbes


avec lesquels s’organisent « un grand et bel ensemble »
D’une part, Platon définissait ces grandes classes
grammaticales en termes de logique et non pas en termes de
grammaire comme parties constituantes d’une proposition.
D’autre part, il réunissait en une même classe ce que nous
désignons par verbes et adjectifs.

Platon est le premier à annoncer une catégorisation du


discours. Ce fut par la suite Aristote (384-322 av. J.C.) qui
développera cette théorie en approfondissant la notion de
catégorie du discours. Il a conservé la classification de
Platon en y ajoutant une troisième classe qui est celle de la
conjonction. Il a également introduit un troisième
« genre » : le neutre.

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2. Les grammaires arabes

Nous devons à certains grammairiens arabes de nombreux


traités d’analyse de la langue et de codification de règles.

C’est Abou Aswad Douali qui opéra la distinction des


voyelles courtes : le « soukoun », la « fatha », la « damâ »,
la « kasra », la « chadda », le « tanwine ».

Le grammairien Yahia Ben Yamar a mis au point certaines


catégories grammaticales : « ism », « fiâl », « alharf ».

Le philologue et grammairien arabe Al-Khalil, qui fut le


plus grand représentant de l’école Bosra caractérisée par
l’étude de l’arabe du désert a, quant à lui, élaboré un traité
de grammaire qui codifie les règles de la parodie. C’est à lui
que nous devons le classement des mots selon les lettres de
l’alphabet rangées d’après la position des organes qui
servent à les articuler. Nous lui devons aussi le premier
dictionnaire arabe appelé « lkitab al aïn »

Le grammairien arabe Sibawayh (‘Amr ibn ‘uthmân ibn


Qanbar al-basrî) connu en Occident sous le nom de
Sibouyah, a présenté au Calife Hârûn al-Rachid son traité

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de grammaire (VIIIème siècle) que les arabes appellent « Al
Kitab » (le livre) dans lequel il codifie systématiquement les
problèmes grammaticaux. C’est lui qui définit les trois
parties du discours connues sous l’appellation de « nom »,
de « verbe » et d’ « article ». Il aussi élaboré un recueil où il
explique les règles d’irâab appliquées aux verbes et aux
noms (syntaxe). Rappelons que ce grammairien a pris
comme objet d’analyse l’ « arabe des tribus et du coran » ;
pour ce faire, il utilise les principes d’analogie (Al qiyas).

D’autres grammairiens comme Hillal Al Askari qui a écrit


“kitab el fourouk » ou Al Asmouni qui a travaillé sur la
« morphologie » ont aussi élargi le champ d’investigation de
la langue.

Cependant, contrairement aux grammairiens grecs, les


grammairiens arabes vont s’appuyer sur les mathématiques
pour développer leur théorie grammaticale. En effet, alors
que les grammairiens grecs considèrent les langues comme
des langues closes (il s’agit de parler comme le veut
l’usage : une seule façon de parler est admise), les
grammairiens arabes, eux, considèrent les langues comme

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des langues ouvertes. Ce principe de langues ouvertes va
les mener donc à ne pas s’intéresser à la phrase d’une
manière linéaire (c’est le principe des grammairiens grecs),
mais à se préoccuper de la phrase d’une manière expansive.
Autrement dit, ils vont passer de la phrase à interprétation
unidimensionnelle à la phrase à interprétation
multidimensionnelle. En d’autres termes, ils élèvent la
phrase au niveau du discours parce que, pour les
grammairiens arabes, le discours est ouvert et se prête à de
nombreuses interprétations. Et c’est pour entreprendre
l’analyse de la phrase à plusieurs dimensions que les
grammairiens arabes font faire appel aux mathématiques.
Grâce à cette science, ils vont pouvoir introduire dans leur
grammaire des notions comme celle d’algorithme, celles de
propriétés associatives ou commutatives, etc.

3. L’évolution du concept de grammaire

Bien que tributaire de quelques changements importants au


cours des âges, les classes de mots et les catégories
grammaticales que nous connaissons encore aujourd’hui
nous viennent des grecs. En effet, les premières tentatives

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d’analyse de la langue et construction de classes et de
catégories grammaticales ont commencé dès la création de
l’Académie (Ecole philosophique) par Platon en 387 av.
J.C. Cette construction s’est étalée sur plusieurs siècles et
chaque grammairien a porté son lot de règles pour
déterminer une classe de mots donnée.

3.1. Historique

Ainsi, nous devons à Platon (428 – 348 av. J.C.) la


distinction entre le nom et le verbe. Mais lorsque Platon
débat des propriétés du mot, il définit le nom comme l’objet
de l’acte d’énonciation, comme l’élément à propos duquel
on apporte une information, c’est-à-dire comme le thème (ce
dont on parle) et le verbe comme ce qui peut exprimer
l’action ou la qualité énoncée, c’est-à-dire comme le propos,
(ce que l’on en dit).

Cette distinction rejoint celle de sujet/prédicat mais elle ne


lui est pas équivalente. Le découpage de la phrase en
sujet/prédicat en en effet une distinction syntaxique (SNS +
SV) alors que la notion de thème/propos est d’ordre logique.
Les notions de thème et de propos se situent au niveau de la

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proposition, de l’énoncé, mais au niveau de l’énonciation,
elles s’ordonnent en fonction des intentions du locuteur dans
l’acte de communication.

Pour une distinction d’ordre syntaxique, nous aurons, par


exemple, le découpage suivant :

« Ce célèbre chirurgien a opéré mon fils. »

- Qui est-ce qui a opéré mon fils ? : ce célèbre médecin


(c’est le sujet ou syntagme nominal sujet ) ;

- Qu’a fait ce chirurgien ? : (il) a opéré mon fils (c’est


le prédicat ou syntagme verbal).

« Ma voisine est très généreuse. »

- Qui est-ce qui est très généreuse ? : ma voisine (c’est


le sujet ou syntagme nominal sujet ) ;

- Comment est cette voisine ? : (elle) est très généreuse


(c’est le prédicat ou syntagme verbal).

Pour une distinction d’ordre logique, nous aurons, par


exemple, le découpage suivant :
« Mon fils, c’est ce célèbre chirurgien qui l’a opéré.»

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- De qui parle-t-on ? : mon fils (c’est le thème) ;

- Qu’est-ce qu’on en dit ? : (que) ce célèbre chirurgien


l’a opéré (c’est le propos)

« Ma voisine, elle est très généreuse.»

- De qui parle-t-on ? : ma voisine (c’est le thème) ;

- Qu’est-ce qu’on en dit ? : elle est très généreuse


(c’est le propos)

Ainsi, le découpage syntaxique donne donc :


Ce célèbre chirurgien a opéré mon fils
sujet prédicat
Ma voisine est très généreuse
sujet prédicat

Et le découpage logique donne donc :


Mon fils, c’est ce célèbre chirurgien qui l’a opéré
thème propos
Ma voisine, elle est très généreuse
thème propos

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Avec Aristote (384 – 322 av. J.C.), on découvre une 3ème
partie : la conjonction. Pour Aristote, la conjonction se
définit comme tout ce qui ne renvoie ni au nom, ni au verbe.

De plus, on retrouve chez Aristote la notion de «neutre» de


même que celle de temps dans le verbe (temps
grammatical).

La notion de temps grammatical s’oppose à la notion de


temps aspectuel. Dans le temps grammatical, le procès est
situé dans le temps relativement à un repère qui peut être le
moment de l’énonciation (actions déterminées par rapport
au présent du locuteur ) :

Exemples :

- Hier, le joueur ne s’est pas entraîné. (passé


composé) ;

- Maintenant, elle ne pleure pas. (présent) ;

- La semaine prochaine, mon fils te remettra tes


affaires. (futur simple) ;

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- Les ouvriers travaillaient même les vendredis.
(imparfait).

Autrement dit, le verbe marque les articulations particulières


composant la conjugaison. : passé, présent, futur simple,
passé composé, etc.

Le temps aspectuel est la façon selon laquelle le locuteur


envisage les différents moments du déroulement de l’action,
indépendamment du repère temporel (situation dans le
temps). Autrement dit, c’est le temps qui s’écoule :

Exemples :

- Le film vient de commencer. ( aspect inchoatif : dans


la tranche de temps qui matérialise le présent, l’action
se situe tout au début ce cette tranche de temps) ;

- Mon père vient de terminer son travail. (aspect


terminatif : dans la tranche de temps qui matérialise le
présent, l’action se situe à la fin de ce cette tranche de
temps) ;

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- Mon père dort. (aspect duratif : dans la tranche de
temps qui matérialise le présent, l’action se situe tout
au long ce cette tranche de temps.)

L’Ecole Stoïcienne dont Zénon, Chrysippe et Cléanthe


étaient les fondateurs ajoute une quatrième partie : l’article.

Elle propose en plus les distinctions entre nom propre et


nom commun, entre type actif et type passif et entre verbe
transitif et verbe intransitif.

Ce fut cependant sous les Alexandrins (Ecole de


grammairiens grecs IIIème et IIème siècle av. J.C.) que la
grammaire traditionnelle prit son essor . Les Alexandrins
ont mis en avant l’idée que la langue écrite était plus pure,
plus correcte que la langue parlée.

C’est à Denis de Thrace (IIème siècle av. J.C.) que nous


devons la première codification systématique de la
grammaire grecque. Avec Denis de Thrace, le nombre de
classes de mots passe de quatre à huit avec l’addition de
l’adverbe, du participe, du pronom, de la préposition.

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Trois siècles plus tard, Apollinios Dyscole traitera des
rapports entre les mots en vue de la transmission de la
signification. Il fut le premier à donner une description
explicite de la syntaxe. Ces rapports sont décrits en termes
de préceptes d’agencement, d’accord, de concordance, etc.

Pour Apollinios, il s’agit d’arriver à une description de la


langue qui permettrait de rendre aux textes de poètes
antiques, la pureté originale que la tradition orale et les
« erreurs » des copistes leur avaient fait perdre. Plus tard, et
jusqu’à nos jours, les grammaires furent publiées en vue
d’enseigner à écrire la langue et comme, à travers les
siècles, les références étaient l’histoire de la langue,
l’étymologie, les écrits des auteurs côtés de chaque époque
et bien sûr, l’opinion du grammairien lui-même, et il est
normal que grammaires dites traditionnelles (parce que
issues de la tradition grecque) avaient été et continuent
d’être prescriptives.

On évoque par exemple une prétendue logique tendant à


établir des analogies sur des bases étroites et à proscrire tout
ce qui ne leur est pas conforme : ainsi « dans le but de » ne

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serait pas correcte parce que "but" signifiait à l’origine
"cible". On ne tient pas compte de l’apparition de "but" dans
l’environnement qui lui donne le sens "d’intention".
Si on utilise encore aujourd’hui des règles relativement
complexes sur les accords du participe passé, c’est parce
que Clément Marot (poète français, 1496–1544) a défini ces
règles en les calquant sur la langue italienne.

3.2. Evolution du système descriptif

Dans l’acceptation traditionnelle, la grammaire était définie


comme l’étude des combinaisons de radicaux et de
désinences en mots (morphologie) et des combinaisons de
mots en groupes et en phrases (syntaxe).

Cette grammaire ne rendait compte que des relations qui


existaient entre ces deux niveaux d’analyse.

La dimension normative imposait un code et des règles


auxquels la communauté linguistique devait se conformer.

Pour imposer ce code et ces règles, les grammairiens se


basaient sur des raisons d’ordre socioculturel. Ils décidaient
que tel ou tel type de langue, était une langue de prestige,

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une langue à imiter, une langue à adopter. Dans le « bon
usage » de M. GREVISSE, les exemples de phrase de
« bons auteurs » sont pléthores.

Il y eut dès le Moyen Âge, des descriptions la langue


française. C’est au XVIème siècle que paraissaient les
premières grammaires françaises.

Deux événements de taille allaient permettre le


développement de la réflexion sur la langue française :

- le 1er événement était d’ordre politique, on impose le


français comme langue des tribunaux, c’était en 1539
(ordonnance de VILLERS-COTTERETS).

- Le 2ème événement était d’ordre littéraire, on met le


français sur le même pied d’égalité avec les langues
anciennes, c’était en 1549. (La Défense et illustration
de la langue française).

Cette grammaire traditionnelle que nous connaissons


aujourd’hui et qui est née au XVIème siècle se lie dès son
origine à la grammaire latine. Pourquoi ? Parce que tout l’y
invite : le caractère prestigieux da la langue latine dans le

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contexte socioculturel du XVIème siècle, la filiation évidente
entre les deux langues et aussi sans doute des structures
scolaires qui accordent, à juste titre et pour privilégier la
culture, la part du lion à l’étude du latin.

Et c’est ce parallélisme dans l’enseignement dans


l’enseignement des deux langues qui va être la source de
nombreux problèmes de catégorisations des différentes
parties de discours.

Par exemple, le paradigme des adjectifs est riche en


grammaire latine et la grammaire traditionnelle va tenter
d’accorder les catégories grammaticales de deux langues
différentes quoique voisines.

la voiture rouge me plait


la voiture à toi me plait
la voiture à eux me plait
la voiture à tous me plait

* les adjectifs possessifs, démonstratifs, indéfinis, etc.

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- Comme "rouge", dans "La voiture rouge me plait","à
toi" dans "La voiture à toi" me plait, "à eux" dans "La
voiture à eux me plait " et "à tous" dans "La voiture à
tous me plait " commutent sur l’axe paradigmatique
en latin, ces mots vont appartenir à la même classe de
mots.

la voiture rouge me plait


ta voiture  me plait
leur voiture  me plait
toute voiture  me plait

- En français, "rouge", dans "La voiture rouge me plait


","ta" dans "ta voiture me plait " ou "leur" dans
"Leur voiture me plait " ne commutent pas sur l’axe
paradigmatique et pourtant ils vont appartenir à la
même classe de mots.

Il en est de même pour l’adjectif numéral qui est employé


comme pronom en latin sans que cette classe n’existe en
français.

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- Douze enseignants ont été convoqués par le doyen
(adjectif numéral).
- Trois ne se sont pas présentés (pronom numéral)

Cette grammaire prescriptive (ou normative) qui donne les


règles pour les combinaisons des mots en phrases, qui
exclut, d’un côté, la description phonologique des mots et
de l’autre les descriptions du sens que portent les mots et les
phrases spécifiques ne repose que sur des jugements
subjectifs.

Cet objet de la grammaire traditionnelle va être


complètement modifié par l’avènement de la linguistique.

En effet, la linguistique qui se présente comme scientifique


et objective ne pouvait s’accommoder de la méthode et de
l’objet de la grammaire traditionnelle. Elle va donc étendre
son champ d’investigation aux formes orales d’une langue
en définissant clairement son objet et ses méthodes, en
enregistrant, en classant, en analysant les faits de langue, de
l’ensemble des relations observés sans exclusive sociale ou
esthétique..

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Conclusion

Nous avons pu voir suivre l’évolution de la grammaire


traditionnelle et ses limites en matière de description. Il
faut reconnaître que dans les domaines "rédactionnel" et
"élocutionnel", elle n’a pas trop subi de critiques.

De ce fait, les nouvelles grammaires, telles que la


grammaire distributionnelle, la grammaire générative et
transformationnelle, la grammaire fonctionnelle, etc. vont
tenter de rendre compte, pour toutes les phrases de la
langue, de l’ensemble des relations qui existent entre la
phonétique, la sémantique, la morphologie ou la syntaxe. Le
domaine de la grammaire va donc être élargi pour mieux
rendre compte du fonctionnement de la langue.

Il est évident qu’une grammaire tronquée d’un certain


nombre de paramètre, tel que le paramètre paraverbal ou
celui du non verbal, ne pouvait disposer du concept de
structure comme l’envisagent les nouvelles grammaires qui
vont naître et dont les caractéristiques principales sont la
notion de totalité et d’attitude relationnelle.

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4. Grammaire et linguistique

Le terme "grammaire" a longtemps été le seul employé pour


désigner l’étude de la langue. Depuis presque deux siècles
maintenant, est apparu un nouveau terme, celui de
linguistique bâti sur la racine latine du mot "langue".
Aujourd’hui, ces deux termes ne sont plus synonymes : ils
renvoient à deux démarches différentes.

4.1. De la grammaire à la linguistique

En face d’énoncés comme : "Vous partez ce soir ?" ou


"Moi, y en a beaucoup de sous", deux attitudes sont
possibles.

La première consiste à les classer comme corrects ou non,


à recenser les fautes qu’ils contiennent ou qu’ils ne
contiennent pas, à les corriger pour parvenir à des énoncés
jugés convenables par rapport à une norme donnée. Dans ce
cas, on se représente la langue telle qu’elle devrait être
parlée. Le modèle à suivre est le français parlé par la plus
saine partie de la cour, à quoi il faut ajouter les œuvres de
quelques grands écrivains choisis. C’est ce que l’on appelle

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"le bon usage". Selon le principe de ce bon usage, l’on
demandera aux usagers de la langue de construire ces
énoncés de la manière suivante : " Partez-vous ce soir ?" ou
"Moi, j’ai pas beaucoup d’argent". C’est l’attitude
normative (ou prescriptive). Lorsque nous pratiquons une
grammaire qui s’appuierait essentiellement sur la défense
d’une norme, nous nous inscrivons dans l’optique d’une
grammaire traditionnelle.

La seconde consiste à décrire l’énoncé produit sans


s’interroger sur sa correction par rapport à un usage qu’il
faudrait suivre. Dans ce cas, on se représente la langue telle
qu’elle est parlée. Le désir des linguistes sera de créer des
concepts (notions définies de manière très stricte et
rigoureuse) et leur souci d’appliquer à l’étude du langage
des méthodes scientifiques. C’est l’attitude descriptive.
Lorsque nous étudions une langue en nous écartant de toute
idée de norme comme de tout parti pris esthétique, moral ou
évaluatif, nous nous inscrivons dans une grammaire
moderne appelée "linguistique".

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4.1.1. Grammaire

En nous référant à la définition qui est donnée au terme


"grammaire par "Le Littré (dictionnaire de l’Académie
Française) : "La grammaire est l’art d’exprimer ses pensées
par la parole ou par l’écriture d’une manière conforme aux
règles établies par le bon usage", nous remarquons que la
grammaire figure au nombre des arts. Ce qui implique un
jugement de valeur (beau / laid) voire éthique (bien / mal).
La visée de cette grammaire est proprement normative : la
grammaire prescrit la manière de bien écrire, sur la base de
l’avis de quelques érudits (bons auteurs).

Pour reconnaître les éléments de la phrase, la grammaire


traditionnelle passe par deux types d’analyse : l’analyse
grammaticale et l’analyse logique.

4.1.1.1. l’analyse grammaticale

Il s’agit tout simplement de prendre tous les mots contenus


dans une phrase et de les analyser un par un selon des règles
établies. Ainsi si nous voulons effectuer l’analyse
grammaticale de la phrase "La petite fille de ma voisine

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mangeait du pain rassis dans sa chambre", nous devons
procéder de la manière suivante :

la : article défini, se rapporte au nom "fille, féminin,


singulier.
petite : adjectif qualificatif, épithète du nom "fille", féminin,
singulier.
fille : nom commun de personne, féminin singulier, sujet du
verbe "manger".
de : préposition ; unit le complément déterminatif "voisine"
au nom "fille".
ma : adjectif possessif, se rapporte au nom "voisine",
féminin, singulier.
voisine : nom commun de personne, féminin singulier,
complément du nom "fille".
mangeait : verbe manger, 1er groupe, temps imparfait, mode
indicatif, 3ème personne du singulier, forme active, sens
transitif direct, base de la phrase.
du : article partitif contracté, se rapporte au nom "pain",
masculin, singulier.
pain : nom commun de chose, masculin singulier,
complément d’objet direct du verbe "manger".

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rassis : adjectif qualificatif, épithète du nom "pain",
masculin, singulier.
dans : préposition ; unit le complément circonstanciel
"chambre" au verbe "manger".
sa : adjectif possessif, se rapporte au nom "chambre",
féminin, singulier..
chambre : nom commun de chose, fém. sing., complément
circonstanciel de lieu de "manger".

4.1.1.2. l’analyse logique

Il s’agit tout simplement de prendre toutes les propositions


contenues dans une phrase et de les analyser une par une
selon des règles établies. En grammaire traditionnelle, on
appelle proposition un ensemble de termes groupés autour
d’un verbe. Ainsi si nous voulons effectuer l’analyse
logique de la phrase " Les étudiants aimeraient bien que
leurs professeurs soient plus gentils" ou " Les étudiants qui
se consacrent sérieusement à leurs études fournissent
beaucoup plus d’efforts au moment où arrivent les
examens", nous devons procéder de la manière suivante :

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" Les étudiants aimeraient bien que leurs professeurs soient
plus gentils."
a) Les étudiants aimeraient bien : proposition principale

b) que leurs professeurs soient plus gentils : proposition


subordonnée complétive, complément d’objet direct de
"aimeraient", introduite par la conjonction de subordination
"que".

" Les étudiants qui se consacrent sérieusement à leurs


études fournissent beaucoup plus d’efforts au moment où
arrivent les examens."

a) Les étudiants fournissent beaucoup plus d’efforts :


proposition principale.

b) qui se consacrent sérieusement à leurs études :


proposition subordonnée relative, complément du nom
"étudiants", introduite par le pronom relatif "qui".

c) au moment où arrivent les examens : proposition


subordonnée circonstancielle, complément de temps de

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"fournissent", introduite par la locution conjonctive "au
moment où".

4.1.2. Linguistique

En nous référant à la définition du terme linguistique qui est


donnée par le dictionnaire Robert : La linguistique est
l’étude systématique des éléments constitutifs d’une
langue : sons, formes, mots, procédés" nous remarquons que
l’approche n’est plus la même. En effet, la visée de l’étude
systématique n’est plus prescriptive, mais descriptive et
explicative. Il s’agit d’avoir sur les phénomènes
grammaticaux le même regard que le physicien sur les
phénomènes naturels qu’il observe. Isaac Newton, lorsqu’il
voit la pomme tomber, n’émet aucun jugement esthétique
ou éthique (ce n’est ni beau, ni bien) ; il décrit et tente une
explication. Cette grammaire suit la démarche scientifique,
qui se veut faite de rigueur et de méthode, recherchant
l’exhaustivité (systématique). Elle vise à l’étude objective
de la langue dans ses différentes composantes : pour
reprendre les termes du Robert, sons (phonétique et

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phonologie), formes (morphologie), mots (lexique et
lexicologie), procédés (syntaxe, stylistique ou rhétorique).

Afin d’éviter l’ambiguïté, et eu égard à sa longue tradition


normative, le français a pris l’habitude d’utiliser le mot
grammaire pour désigner la démarche normative. Pour
désigner l’acception scientifique de grammaire, il emploie le
terme linguistique. Cette opposition de terme entre
grammaire et linguistique ne se retrouve pas dans tous les
pays.

4.2. La linguistique

Pour approcher les énoncés, la linguistique se propose


d’aller au delà du mot. C’est ainsi que pour la linguistique
structurale, le concept traditionnel de mot ou de mot-
composé va céder la place à celui de monème, de lexème, de
morphème, de grammème, etc. Pour aller au-delà de la
proposition, la linguistique va répondre par la notion de
constituant immédiat, de sous-constituant, de syntagme
nominal, de syntagme verbal, de syntagme prépositionnel,
de groupe nominal, de groupe verbal, etc. Les procédures

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d’analyse, elles aussi, varient d’une école linguistique à
l’autre.

4.2.1. L’analyse monématique

Ainsi si nous voulons effectuer l’analyse monématique de la


phrase :

"La vaillante et gentille vendeuse qui travaillait à la petite


librairie de Kouba s’occupe depuis la semaine dernière de la
nouvelle collection de livres de sciences naturelles."

a) Transcription :

[lavajάtejάtijvάdzkitRavajεalaptitlibReRidkubasokyp
dɘpγilasmεndεRnjεRdɘlanuvεlkolεksjõdlivRɘdsjάs
natyRεl ]

b) Analyse monématique:

[ l ] morphème déterminant article


[ a…t…j…z ] morphème discontinu du féminin
[ vajά ] lexème adjectif qualificatif
[ e ] morphème conjonction de coordination
[ jάti ] lexème adjectif qualificatif

32
[ vάd ] lexème nom
[ ki ] morphème pronom
[ tRavaj ] lexème verbe
[ ε ] morphème modalité verbale de "l’imparfait " de
l’indicatif
[ a ] morphème préposition
[ la ] morphème déterminant article (dans ce découpage, le
morphème féminin n’apparaît pas parce le lexème "librairie"
possède un genre arbitraire.)
[ ptit ] morphème adjectif qualificatif (dans ce découpage,
le morphème féminin n’apparaît pas parce que le lexème "
librairie " possède un genre arbitraire.)
[ libReRi ] lexème nom
[ d ] morphème préposition (ce morphème n’est pas
amalgamé parce qu’il détermine le lexème "Kouba" qui est
un nom propre de ville.)
[ kuba ] lexème nom propre
[ sokyp ] lexème verbe pronominal
[  ] morphème modalité verbale du "présent" de l’indicatif
[ dɘpγi ] morphème préposition

33
[ la ] morphème déterminant article (dans ce découpage, le
morphème féminin n’apparaît pas parce le lexème
"semaine" possède un genre arbitraire.)
[ smεn ] lexème nom
[ dεRnjεR ] morphème adjectif qualificatif (dans ce
découpage, le morphème féminin n’apparaît pas parce que
le lexème "semaine" possède un genre arbitraire.)
[ d ] morphème préposition
[ la ] morphème déterminant article (dans ce découpage, le
morphème féminin n’apparaît pas parce le lexème
"collection" possède un genre arbitraire.)
[ nuvεl ] morphème adjectif qualificatif (dans ce découpage,
le morphème féminin n’apparaît pas parce que le lexème
"collection" possède un genre arbitraire.)
[ kolεksjõ ] lexème nom
[d] monème amalgamé composé de [d] morphème
préposition et de [ l ] morphème déterminant article et de [ e
] morphème pluriel.
[ livRɘ] lexème nom

34
[ d ] monème amalgamé composé de [d] morphème
préposition et de [ l ] morphème déterminant article et de [ e
] morphème pluriel.
[ sjάs] lexème nom
[ natyRεl ] lexème adjectif qualificatif

4.2.2. Les notions de lexème et de morphème

En linguistique, même si les concepts se recouvrent, la


terminologie utilisée diffère. En effet, le concept d’unité
minimale de sens, par exemple, est appelé "monème" en
linguistique fonctionnelle, "morphème" en linguistique
distributionnelle, "glossème" en glossématique (théorie
linguistique Hjems-levienne), etc.

De plus, chaque école linguistique va affiner son analyse.


En linguistique fonctionnelle, par exemple, on distingue
deux catégories de monème : les lexèmes et les morphèmes.
On appelle "lexèmes", les monèmes appartenant au lexique
et les "morphèmes", les monèmes appartenant à la
grammaire. Les premiers forment ce qu’on appelle une
classe ouverte, c’est-à-dire comportant un nombre variable
d’unités qui apparaissent, qui se forment, qui disparaissent.

35
Le nombre en est considérable. Les morphèmes forment au
contraire une classe fermée : nombre limitée et plus stable
d’unités.

Soit la phrase : "Le petit garçon me racontait des histoires.


"
petit, garçon, racont, histoire : sont des lexèmes ;
le, me, -ait, des, -s : sont des morphèmes.

4.2.3. L’analyse en constituants immédiats


4.2.3.1. Principes

C’est pour répondre à un problème de hiérarchie interne que


la linguistique distributionnelle a élaboré l’analyse en
constituants immédiats. Dans son ouvrage intitulé Le
langage, Bloomfield expose les principes de cette démarche
et ce sont ces principes que nous paraphrasons ici.

Un locuteur qui entend : "Les enfants buvaient un sirop à la


menthe.", perçoit dans cette phrase une organisation à deux
composants : les enfants et buvaient un sirop à la menthe.
Ces composants sont appelés les Constituants Immédiats
(C.I.) de la phrase. Eux-mêmes comportant des constituants

36
immédiats : les et enfants, d’une part et buvaient et un
sirop à la menthe, d’autre part.

Une telle analyse consiste à dégager niveau par niveau,


l’organisation hiérarchisée de la phrase. Chaque unité du
niveau inférieur étant appelée constituant immédiat du
niveau supérieur :

- les et enfants sont les C.I. de les enfants ;


- les enfants et buvaient un sirop à la menthe sont les C.I
de la phrase.

4.2.3.2. Schématisation de l’analyse en constituants


immédiats en linguistique générative et transformationnelle

En grammaire générative et transformationnelle, l’analyse


en constituants immédiats passe par des règles de réécriture
puis par une représentation en arbre de la phrase. Ainsi si
nous voulons effectuer l’analyse en C.I de la phrase :

"Le plan de la villa n’a-t-il pas été élaboré par ce grand


architecte ?",

nous devons procéder de la manière suivante :

37
4.2.3.2.1. Règles de réécriture de la phrase

T+P
T  It + Nég + Pas + Neu
P  ce grand architecte a élaboré le plan de la villa
P  SN + SV
SN  D + SA + N
D  ce
SA  Adj
Adj  grand
N  architecte
SV  V + SN
V  Aux + P.P.
Aux  a
P.P.  élaboré
SN  D + N + SP
D  le
N  plan
SP  Prép. + SN
Prép.  de
SN  D + N
D  la
N  villa

38
4.2.3.2.2. Représentation en arbre

T P

It SN SV

Nég
D Adj N V SN
Pas
Aux P.P D N SP

Neu Prép SN

D N

ce grand architecte a élaboré le plan de la villa

39
APPLICATIONS

Exercice 1

A quel philosophe devons-nous la distinction entre le nom


et le verbe ? Comment avaient été définies ces deux classes
de mots ? Illustrez vos explications par des exemples.

Exercice 2

Est-ce que la notion de thème et propos est équivalente à


celle de sujet et prédicat ? Illustrez vos explications par des
exemples.

Exercice 3

Quel problème pose la classe des adjectifs (qualificatifs,


possessifs, démonstratifs, etc.) en grammaire traditionnelle ?
Comment la grammaire structurale le résout-elle ? Justifiez
votre réponse par des exemples.

Exercice 4

Nous devons à Aristote la notion de temps grammatical ;


en quoi s’oppose-t-elle à la notion de temps aspectuel ?
Vous illustrerez votre réponse par des exemples.

40
Exercice 5

En matière de pratiques grammaticales deux grands courants


s’opposent. Quels sont-ils et en quoi s’opposent-ils ? Vous
illustrerez votre réponse par des exemples.
Exercice 6

Pourquoi les grammaires dites traditionnelles avaient été et


continuent d’être prescriptives ?

Exercice 7

A quel grammairien devons-nous le traitement des rapports


entre les mots en vue de la transmission de la signification .
Comment ce grammairien décrit-il ces rapports ? Illustrez
vos explications par des exemples.

Exercice 8

A propos de grammaire et linguistique, Marc WILMET


dira que "l’on est passé de la prescription à la description et
de l’art grammatical à la science linguistique". Commentez
et expliquez cette citation.

41
Exercice 9

De quelle tradition est issue la grammaire dite


traditionnelle ? Qu’est-ce qui caractérise cette grammaire
traditionnelle ?

Exercice 10

Contrairement aux linguistes grecs, les linguistes arabes


s’appuient sur les mathématiques pour développer leur
théorie grammaticale. Quel impact cette science va-t-elle
avoir sur la grammaire arabe ?

42
REPONSES

Exercice 1

A quel philosophe devons-nous la distinction entre le nom


et le verbe ? Comment avaient été définies ces deux classes
de mots ? Illustrez vos explications par des exemples.

Nous devons à Platon le concept de nom et celui de verbe.


Pour définir ces deux classes de mots, Platon avait fait
appel à la notion de thème de l’allocution (ce dont on
parle) et à celle de propos de l’allocution (ce que l’on en
dit). C’est ainsi que le nom était défini comme l’objet de
l’acte d’énonciation ; il faut comprendre par là que le "nom"
renvoyait au domaine (être ou objet) évoqué, soulevé ou
abordé dans un discours donné. Quant au verbe, il avait été
glosé comme tout ce qui relatait, annonçait, exprimait
l’action, le fait,… accompli par le thème ou la qualité
attribuée au thème dans un discours donné. Il faut entendre
par là que le verbe renvoyait à toute action effectuée par le
thème ou à toute qualité attribuée au thème.

43
Exercice 2

Est-ce que la notion de thème et propos est équivalente à


celle de sujet et prédicat ? Illustrez vos explications par des
exemples.

La notion de thème et de propos n’est pas équivalente à


celle de sujet/prédicat. En effet, le découpage de la phrase
en sujet/prédicat a une distinction syntaxique (SNS + SV)
alors que la notion de thème/propos est d’ordre logique. Les
notions de thème et de propos se situent au niveau de la
proposition, de l’énoncé, mais au niveau de l’énonciation,
elles s’ordonnent en fonction des intentions du locuteur dans
l’acte de communication.

Pour une distinction d’ordre syntaxique, il y a lieu de


procéder de la façon suivante :

« Mon père a acheté une belle voiture. »

- Qui est-ce qui a acheté une belle voiture ? : mon père


(c’est le sujet ou syntagme nominal sujet ) ;

- Qu’a fait mon père ? : (il) a acheté une belle voiture


(c’est le prédicat ou syntagme verbal).

44
« Ce commerçant est assez riche. »

- Qui est-ce qui est assez riche ? : ce commerçant


(c’est le sujet ou syntagme nominal sujet ) ;

- Comment est ce commerçant ? : (il) est assez riche


(c’est le prédicat ou syntagme verbal).

Pour une distinction d’ordre logique, il y a lieu de procéder


de la façon suivante :

« Cette belle voiture, mon père l’a achetée.»

- De quoi parle-t-on ? : une belle voiture (c’est le


thème) ;

- Qu’est-ce qu’on en dit ? : (que) mon père l’a achetée


(c’est le propos)

« Mon oncle, il est assez riche.»

- De qui parle-t-on ? : mon oncle (c’est le thème) ;

- Qu’est-ce qu’on en dit ? : il est assez riche (c’est le


propos)

45
Exercice 3

Quel problème pose la classe des adjectifs (démonstratifs,


qualificatifs, possessifs,...) en grammaire traditionnelle ?
Comment la grammaire structurale le résout-elle ? Jus-
tifiez votre réponse par des exemples.

La grammaire traditionnelle regroupe dans la classe des


adjectifs plusieurs espèces : celle des "qualificatifs", celle
des "démonstratifs", celle des "possessifs", celle des
"indéfinis", etc. Or, lorsque l’on commute, sur l’axe
paradigmatique, un adjectif "qualificatif" avec un adjectif
"démonstratif", avec un adjectif "possessif", avec un adjectif
"indéfini", etc., on se rend compte que la phrase devient
asyntaxique. Par exemple :

J’ai loué une jolie maison


* J’ai loué une cette maison
* J’ai loué une ma maison
* J’ai loué une aucune maison

46
Comme ces différentes espèces ne commutent pas entre
elles, la grammaire structurale considère qu’elles ne peuvent
appartenir à la même classe. Cependant, elle a remarqué que
ces espèces d’adjectifs, à l’exception de l’adjectif numéral
ordinal, commutent avec la classe des articles. Par exemple :

J’ai loué une jolie maison


J’ai loué cette jolie maison
J’ai loué ma jolie maison
Je n’ai loué aucune jolie maison

Aussi, a-t-elle résolu le problème en créant une classe de


"déterminants" où elle a regroupé les "articles", les adjectifs
"démonstratifs", les adjectifs "possessifs", les "indéfinis",
etc

Exercice 4

Nous devons à Aristote la notion de temps grammatical ;


en quoi s’oppose-t-elle à la notion de temps aspectuel ?
Vous illustrerez votre réponse par des exemples.

47
Dans le temps grammatical, le procès est situé dans le temps
relativement à un repère qui peut être le moment de
l’énonciation (actions déterminées par rapport au présent du
locuteur ) :

Exemple : Hier, j’étais absent. Aujourd’hui, je travaille à


huit heures.
Demain, je partirai à Annaba.
J’ai corrigé les copies, la semaine dernière.
Autrement dit, le verbe marque les articulations
particulières composant la conjugaison. : imparfait, présent,
futur, passé composé, etc.
Le temps aspectuel est la façon selon laquelle le locuteur
envisage les différents moments du déroulement de l’action,
indépendamment du repère temporel (situation dans le
temps). Autrement dit, c’est le temps qui s’écoule :
Exemple : Le film vient de commencer. ( aspect inchoatif).
Mon père vient de terminer son travail. (aspect terminatif).
Mon père dort. (aspect duratif.)

48
Exercice 5

En matière de pratiques grammaticales deux grands


courants s’opposent. Quels sont-ils et en quoi s’opposent-
ils ? Vous illustrerez votre réponse par des exemples.

En face d’énoncés comme : "Vous partez ce soir ?" ou


"Moi, y en a beaucoup de sous", deux attitudes sont
possibles.

La première consiste à les classer comme corrects ou non,


à recenser les fautes qu’ils contiennent ou qu’ils ne
contiennent pas, à les corriger pour parvenir à des énoncés
jugés convenables par rapport à une norme donnée. Dans ce
cas, on se représente la langue telle qu’elle devrait être
parlée. Le modèle à suivre est le français parlé par la plus
saine partie de la cour, à quoi il faut ajouter les œuvres de
quelques grands écrivains choisis. C’est ce que l’on appelle
"le bon usage". Selon le principe de ce bon usage, l’on
demandera aux usagers de la langue de construire ces
énoncés de la manière suivante : " Partez-vous ce soir ?" ou

49
"Moi, j’ai pas beaucoup d’argent". C’est l’attitude
normative (ou prescriptive). Lorsque nous pratiquons une
grammaire qui s’appuierait essentiellement sur la défense
d’une norme, nous nous inscrivons dans l’optique d’une
grammaire traditionnelle.

La seconde consiste à décrire l’énoncé produit sans


s’interroger sur sa correction par rapport à un usage qu’il
faudrait suivre. Dans ce cas, on se représente la langue telle
qu’elle est parlée. Le désir des linguistes sera de créer des
concepts (notions définies de manière très stricte et
rigoureuse) et leur souci d’appliquer à l’étude du langage
des méthodes scientifiques. C’est l’attitude descriptive.
Lorsque nous étudions une langue en nous écartant de toute
idée de norme comme de tout parti pris esthétique, moral ou
évaluatif, nous nous inscrivons dans une grammaire
moderne appelée "linguistique".

Exercice 6

Pourquoi les grammaires dites traditionnelles avaient été


et continuent d’être prescriptives ?

50
Les grammaires dites traditionnelles avaient été et
continuent d’être prescriptives parce que, depuis
Apollonios, leur but était d’arriver à une description de la
langue qui permettrait de rendre aux textes de poètes
antiques, la pureté originale que la tradition orale et les
« erreurs » des copistes leur avaient fait perdre. En outre,
même si, auparavant, elles avaient été conçues pour
enseigner à écrire la langue et à travers les siècles, leurs
références avaient été l’histoire de la langue, l’étymologie,
les écrits des auteurs ayant une certaine notoriété de chaque
époque et bien sûr, l’opinion du grammairien lui-même, il
n’en demeure pas moins qu’elles le sont toujours

Exercice 7

A quel grammairien devons-nous le traitement des


rapports entre les mots en vue de la transmission de la
signification . Comment ce grammairien décrit-il ces
rapports ? Illustrez vos explications par des exemples.

Nous devons à APOLLONIOS Dyscole (IIème siècle après J-


C) le traitement des rapports entre les mots en vue de la

51
transmission de la signification. Ce grammairien décrit ces
rapports en termes de préceptes d’agencement, d’accord, de
concordance, etc. Autrement dit, il va énoncer par exemple
des règles pour :

- l’agencement des mots : c’est ainsi qu’il précisera la


différence de sens entre l’adjectif antéposé (une
brave femme ou un pauvre homme) et l’adjectif
postposé (une femme brave ou un homme pauvre) ;

- les accords de participes passés : il expliquera que le


participe passé employé avec l’auxiliaire « avoir » ne
s’accordera pas avec son sujet (les petites filles ont
regardé la télévision) et que le participe passé
employé avec l’auxiliaire « être » s’accordera avec
son sujet (la petite fille est tombée dans les
escaliers) ;

- la concordance des temps : il indiquera que le temps


et le mode des verbes de proposition subordonnée
varient en fonction du temps et du mode des verbes

52
de la proposition subordonnée (dans "Nous savons
que tu réussiras", nous avons un "présent et un futur
de l’indicatif" alors que dans "Nous savions que tu
réussirais, nous avons un "imparfait de l’indicatif et
un présent du conditionnel")
Pour Apollinios, il s’agit d’arriver à une description de la
langue qui permettrait de rendre aux textes de poètes
antiques, la pureté originale que la tradition orale et les
« erreurs » des copistes leur avaient fait perdre. Plus tard, et
jusqu’à nos jours, les grammaires furent publiées en vue
d’enseigner à écrire la langue et comme, à travers les
siècles, les références étaient l’histoire de la langue,
l’étymologie, les écrits des auteurs côtés de chaque époque
et bien sûr, l’opinion du grammairien lui-même, et il est
normal que grammaires dites traditionnelles (parce que
issues de la tradition grecque) avaient été et continuent
d’être prescriptives.

Exercice 8

A propos de grammaire et linguistique, Marc WILMET


dira que "l’on est passé de la prescription à la

53
description et de l’art grammatical à la science
linguistique". Commentez et expliquez cette citation.

Pour Marc WILMET, le passage de la "prescription" à la


"description" ou de l’"art grammatical" à la "science
linguistique" s’explique par le fait que la grammaire
traditionnelle qui est normative s’oppose à la linguistique
qui est explicative. En effet, la grammaire traditionnelle est
définie comme l’Art d’exprimer ses pensées par la parole
ou par l’écriture en se conformant aux règles établies par le
bon usage. Comme cette grammaire évoque toujours des
"règles à suivre", y compris en matière d’orthophonie
("parler correctement") et d’orthographe ("écrire
correctement") et que cette triade "Art", "règles" et " bon
usage", montre assez que cette grammaire met en jeu des
appréciations esthétiques (de l’ordre du beau et du laid) ou
des jugements éthiques (de l’ordre du bien et du mal), il
estime qu’elle s’institue discipline normative. Nous savons
tous que la grammaire traditionnelle impose un code,
condamne les manquements et entend même les réprimer et
en tant que telle, elle est prescriptive.

54
En revanche, la grammaire moderne ou linguistique est
définie comme une grammaire qui prévoit une "étude
systématique" (il faut comprendre par là une étude
"exhaustive", c’est-à-dire complète), puisqu’elle englobe
l’étude des "sons" ou phonétique, l’étude des "formes" ou
morphologie, l’étude des "mots" ou lexicologie, l’étude des
"procédés" ou syntaxe et même l’étude de la "stylistique" et
de la "rhétorique". Mais cette grammaire étudie les énoncés
produits par les locuteurs en les expliquant et sans se référer
à un usage qu’il faut suivre et en tant que telle, Marc
WILMET la considère comme la science linguistique.

Exercice 9

De quelle tradition est issue la grammaire dite


traditionnelle ? Qu’est-ce qui caractérise cette grammaire
traditionnelle ?

Les grammaires dites traditionnelles sont issues de la


tradition grecque. Ces grammaires se caractérisent par le
fait d’être prescriptives. En effet, on évoque par exemple
une prétendue logique tendant à établir des analogies sur des

55
bases étroites et à proscrire tout ce qui ne leur est pas
conforme : ainsi « dans le but de » ne serait pas correcte
parce que « but » signifiait à l’origine « cible ». On ne tient
pas compte de l’apparition de « but » dans l’environnement
qui lui donne le sens « d’intention ».
C’est parce que Clément Marot (1496 – 1544) a défini des
règles du participe passé sur l’italien qu’aujourd’hui encore,
on utilise des règles relativement complexes dans ce
domaine.

Exercice 10

Contrairement aux linguistes grecs, les linguistes arabes


s’appuient sur les mathématiques pour développer leur
théorie grammaticale. Quel impact cette science va-t-elle
avoir sur la grammaire arabe ?

Alors que les grammairiens grecs considèrent les langues


comme des langues closes (il s’agit de parler comme le veut
l’usage : une seule façon de parler est admise), les
grammairiens arabes, eux, considèrent les langues comme

56
des langues ouvertes. Ce principe de langues ouvertes va
les mener donc à ne pas s’intéresser à la phrase d’une
manière linéaire (c’est le principe des grammairiens grecs),
mais à se préoccuper de la phrase d’une manière expansive.
Autrement dit, ils vont passer de la phrase à interprétation
unidimensionnelle à la phrase à interprétation
multidimensionnelle. En d’autres termes, il élève la phrase
au niveau du discours. Pour les grammairiens arabes, le
discours est ouvert et se prête à de nombreuses
interprétations.

Pour entreprendre à l’analyse de la phrase à plusieurs


dimensions, les grammairiens arabes font appel aux
mathématiques. Cette science va leur permettre d’introduire
dans leur grammaire les notions d’algorithme, de propriétés
associatives, commutatives, etc.

57

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