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Louis Van Rymenant, le roi de la combine

Martin Gladu

M e croiriez-vous si je vous disais que Jean-Paul II a déjà provoqué une importante


controverse dans l’industrie québécoise du disque? C’est pourtant vrai.

C’était au printemps 1984. Le Comité d’organisation de la visite du pape et son Directeur des
communications, l’abbé André Lamoureux, s’affairaient aux préparatifs. Ce dernier eut ouïe d’une
cassette qui circulait parmi les fidèles. Elle contenait, disait-on, la voix du souverain pontife, qui y
chantait l’Ave Maria de Gounod en latin et le Notre Père en anglais. Convaicu de l’authenticité de
l’enregistrement par son maître de chapelle, le curé de la paroisse Notre-Dame-des-Sept-
Douleurs de Verdun en vendit une centaine de copies au prix de 4$ l’unité, tout en promettant
de remettre le quart de cette somme à l’église de Pologne, mère patrie de Karol Wojtyla. « J’aime
à croire que c’est lui qui chante, » dit t’il au journal La Presse.

Or plusieurs en doutèrent et voyèrent en ce produit qu’un vulgaire subterfuge pour profiter


financièrement de l’annonce de la venue de l’évêque de Rome dans la Belle Province. Des
Québécois en visite dans cette ville allèrent même jusqu’à apporter des copies dans le but d’en
infirmer l’authenticité, ce que la Secrétairierie d’État du Vatican ne tarda pas à faire, au grand dam
de l’abbé Paul Lebeuf, dépêché sur les lieux.

Un homme d’affaires de Pointe-Claire, René Désautels, était à l’origine de ladite cassette. Certain,
lui aussi, qu’il s’agissait bel et bien du pape, Désautels n’avait pas hésité une seconde à mettre le
nom de son entreprise, Desalco Inc., sur chacun des autocollants apposés sur les cassettes.
Contacté par la station de radio CKAC, Désautels expliqua qu’il s’était servi d’un disque enregistré
entre 1969 et 1972 par une firme belge qu’une immigrante polonaise avait emmené avec elle lors
de sa venue au Canada. Il avait, dit-il, gardé la copie comme preuve.

Le disque est question, c’est celui-ci (remarquez la mention « guaranteed authentic recording ») :

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Nous n’avons aucune raison de douter de la bonne foi de M. Désautels, car, au final, la musique,
ce n’était pas son affaire (il opérait un cabinet de service-conseil). Mais qu’en est-il de la firme
belge qui l’a produit, jouissait-elle d’une bonne réputation?

Bien qu’elle ne dispose plus aujourd’hui que de quelques actifs vieillissants, la société Eurovox était
naguère un holding florissant. Son propriétaire de l’époque, un Flamand né en 1930 et mort en
1992, se nommait Louis Julien Van Rymenant (ou Louis J. Van Rijmenant). M. Van Rymenant était
passé maître de la combine.

Bon vivant et divorcé deux fois, Van Rymenant avait épousé Josée Souffriau en 1964, puis Frieda
Geens en 1976. Il avait, quelques années auparavant, présidé de la section anversoise du Hot Club
de Belgique, organisé une cinquantaine de concerts de jazz, dont Oscar Peterson, Errol Garner,
Nat King Cole, Ella Fitzgerald et Stan Kenton, et édité les magazines Music Parade et Song Parade.
Or sa carrière ne pris son envol qu’en 1948 alors qu’il devint le premier disc-jockey flamand à
l’INR/RTB et à Radio Luxembourg. Il entretiendra d’ailleurs tout au long de sa vie cette passion
pour le divertissement, se prêtant volontiers au rôle de maitre de cérémonie dès qu’il en avait
l’occasion.

Après son passage remarqué à la radio, il entra, en 1955, au service de plusieurs labels comme
producteur indépendant, travaillant avec les Jokers, Anneke Soetaert, The Pebbles, Louis Neefs,
Marc Dex et Micha Marah. Jean Meeusen, le propriétaire des labels Fast, Supreme, Frankie, Inside,
Rocking Chair Records, etc. le prit alors sous son aile. C’est d’ailleurs chez ce dernier qu’il fît la
rencontre de Ping Ping (de son vrai nom Eddy Helder), un chanteur surinamien dont il allait gérer
la carrière, et qu’il prit goût à l’argent. Heureusement pour lui, plusieurs des artistes avec qui il
travailla à cette époque connurent du succès, ce qui l’incita à s’investir davantage.

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Van Rymenant et son poulain Ping Ping en 1961

Bob Marucci, Van Rymenant, le chanteur Frankie Avalon et Joe Napoli en 1962

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Van Rymenant, à la droite du jukebox, en 1960 avec le groupe étasunien The Platters

Entrepreneur dans l’âme, Van Rymenant fît le saut en mars 1964 et fonda Intervox Music PVBA,
dont il s’attarda aussitôt à diversifier les activités, entre autres, en formant la société d’imprimerie
Eurovox Printing Company, reconnue à travers la Belgique pour sa machinerie à la fine pointe de
la technologie; un label, Eurovox Records, l’année suivante; et en investissant massivement dans
la musique d’ambiance et la musique de production.

Pour faire croître ses entreprises, Van Rymenant s’entoura de quelques personnes de confiance :
le compositeur et pianiste Rudy Witt (de son vrai nom Rudy Witteboon), chargé de la promotion
et des ventes, Josef Verbiest, qu’il nomma directeur général, et l’artiste-peintre Jaak Horckmans
(ou Santiago Vasco, mari de l’auteure Teresa del Rincon), placé à la tête des maisons d’édition.
Viendront ensuite s’ajouter d’autres employés clés tels que Tony Bloemen (promotion), Paul
Schrooten (conseiller juridique), Louis Hulshagen (direction générale) et Ben Gijselinck (direction
générale).

D’autres étiquettes de disques virent le jour : Valentine, Cannon, Arcade, Focus, Baltic, Landry,
etc. Les voyages d’affaires se succédèrent. Van Rymenant et Witt, que plusieurs surnommaient les
« MIDEM Hustlers », mirent sous contrat plusieurs artistes et signèrent une multitude d’ententes
avec des compagnies de partout à travers le monde (Gale Music, Sikorski, Peer, Ava, Polydor,
Uehara, Reward Records, Bobbejaan Records, Barclay, EMI, Phonogram, etc.). L’entreprise connu
succès par-dessus succès, et ce, année après année. On décida alors de prendre de l’expansion et
d’acquérir l’immeuble situé au Kastanjelaan 1 à Aartselaar pour y déménager le bureau-chef, alors
sis au Boomsesteenweg 376 à Wilrijk. D’autres bureaux ouvrirent à Las Vegas, à Los Angeles à
Berlin et ailleurs. On arriva même à convaincre Bryan Morrison de la Lupus Music Company
Limited (l’éditeur de Pink Floyd, Captain Beefheart, T. Rex, etc.) de fonder, en 1969, une
coentreprise (50/50, au capital de Bf 250 000), la Lupus Music Company Limited Benelux NV, et
de laisser Messieurs Verbiest, Horckmans et Van Rymemant l’administrer, ce dernier réservant
ses temps libres à l’organisation d’un nouveau festival de musique, le Vlaams Schlager Festival, à la
mise sur pied de concours de talents musicaux et, avec son artiste Louis Neefs, à faire pression
sur l’État belge afin qu’il impose un quota de 25% de musique flamande à la radio.

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Mais l’homme d’affaires avait les doigts longs et plusieurs s’offusquèrent de certaines de ses
pratiques. Fred Bekky du groupe The Pebbles était du nombre :

Il nous a utilisé pour tout et n'importe quoi, y compris pour guider un certain nombre d'artistes vers sa
compagnie de disque, ce que nous avons trouvé étrange, car nous n'avions autrement rien à voir avec
ces personnes. A la longue, nous nous sommes rendu compte que ce partenariat était non seulement
inamusant mais insoutenable. SOURCE : https://vivavlaanderen.radio2.be/the-pebbles/biografie

Il eut aussi mal à partir avec le fisc, comme l’explique Paul Schrooten, l’actuel coactionnaire
d’Eurovox Music et de Glorious Music (avec Kathleen Van Rymenant) :

Il vivait avec au-dessus de ses moyens et voulait jouer dans la cour des grands. Après sa mort en 1992,
les autorités fiscales ont ponctionné une bonne partie de sa fortune, dont il ne reste d’ailleurs pas grand-
chose. SOURCE : https://www.volkskrant.nl/cultuur-media/drie-keer-niks~bc2bbf9d/

Puis, il y eut l’histoire du faux enlèvement d’un de ses poulains :

Louis Van Rijmenant était un homme d'affaires qui ne craignait pas la controverse. Il conçut tout
seul le plan de faire enlever Juul Kabas par des fans de Beerschot. Ce fût un coup fumant dans
lequel les médias furent entraînés. Juul Kabas a été dans les nouvelles nationales pendant des
jours. Juul Kabas se doutait que quelque chose l'attendait. Mais il ne se savait pas ce qui allait lui
arriver ce jour-là. SOURCE : http://www.beerschot-athletic-club.be/kabas/index_juul_kabas.htm

Et c’est sans compter les albums discutables sortis sous sa présidence (par ex. : celui contenant
deux pistes de trois minutes de silence, celui où il parodie Ken Washington, ou encore celui du
pape Jean-Paul II mentionné en introduction), ainsi que son usage sans vergogne du « cut-in » -
généralement par le biais des pseudonymes Joka et Terry Rendall - dans le seul but d’augmenter
sa part de revenus sur les droits d’auteur que généraient les œuvres qu’il endisquait et dont il était
l’éditeur.

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La vie trépidante de président de label étant ce qu’elle est, avec ses voyages nombreux et ses
horaires chargés, des vacances s’imposèrent. Amateur de ski et de beaux endroits, Van Rymenant
fit ses bagages et se dirigea sur Davos en mars 1970, ignorant qu’il allait y faire la rencontre la plus
déterminante de sa carrière.

Alors qu’il se reposait au Sunstar Parkhotel, il fit la rencontre de l’accordéoniste suisse Thomas
Werner, qui y jouait devant une poignée de spectateurs plus ou moins attentifs. Werner avait
l’habitude des publics inattentifs, ce qui ne le troublait guère. C’est qu’il possédait une arme
secrète, un air jovial et entraînant qu’il travaillait depuis quelques années et qu’il appelait Der
Ententanz. Chaque fois qu’il l’entamait la foule s’animait aussitôt.

L’air tira Van Rymenant de son fauteuil. « Je dois connaître l’auteur de cette chanson, » se
dépêcha-t-il de demander, flairant la bonne affaire. « Elle est de moi, » répondit l’instrumentiste,
étonné de l’enthousiasme de son interlocuteur.

Ce qui se passa ensuite entre les deux hommes ce jour-là nul ne le sait vraiment. Nous savons,
cependant, que Van Rymenant pris sur lui-même d’y ajouter des paroles; d’en changer le titre; de
la faire enregistrer par un de ses artistes, Bobby Setter’s Cash & Carry; de la commercialiser; et
d’en céder les droits territoriaux et d’adaptation à divers partenaires commerciaux. Bien qu’il soit
plausible qu’il ait fait signer un contrat d’édition à Thomas, impossible de savoir s’il lui a
communiqué son intention et les actions qu’il entendait prendre pour promouvoir l’œuvre.
Thomas allait bientôt être saisi de l’ampleur du succès de son petit air :

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De Vogeltjesdans (Tchip Tchip) a rapporté environ 30 millions de florins à Intervox / Eurovox Music. Les
escapades de Van Rymenant à Marbella et aux États-Unis ont été financés en grande partie par ces
millions, de sorte que le belge disposait de peu d’argent. SOURCE :
https://www.volkskrant.nl/cultuur-media/drie-keer-niks~bc2bbf9d/

Le succès fût tel que peu de pays purent résister à l’invasion canardesque. Au Québec, la chanson,
popularisée par Nathalie Simard, resta sur les palmarès plusieurs semaines. En France, c’est au
chanteur J. J. Lionel et au producteur Marcel De Keukeleire qui revint le droit de faire danser
jeunes et vieux et d’encaisser le magot.

Mais de lourds nuages ne tardèrent pas à obscurcir le tableau. Et si l’œuvre était un plagiat?

La poursuite était menée par le compositeur Norbert Glanzberg qui, partitions en mains, voyait
dans la musique de La danse des canards trop de ressemblances avec Mon manège à moi, qu'il
avait composé pour Edith Piaf. Il s’agissait d’une action en justice qui, en toute logique, ne devait

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que mettre en cause Thomas Werner et Van Rymenant. Sauf que, pour alimenter sa plainte,
Glanzberg n'hésita pas à relever que, quelques années plus tôt, Hector Delfosse, par ailleurs
compositeur de la face B de La Danse des Canards et instigateur du projet (avec De Keukeleire),
avait enregistré une version instrumentale de Mon manège à moi. Voilà qui suffit à désigner
l'accordéoniste comme complice du plagiat supposé et à emporter tout ce beau monde dans une
descente aux enfers judiciaires qui dura près de huit ans. De Keukeleire mourra prématurément
en 1986, à l'âge de 64 ans, soit quatre ans avant que Glanzberg ne perde son procès dans un arrêt
cinglant, au grand soulagement des ayants droit qui pouvaient maintenant jouir de leur patrimoine
en toute tranquillité :

Le juge a finalement conclu que les deux chansons étaient si banales qu'elles ne devraient même pas
être protégées par le droit d'auteur. Cela signifiait que Van Rijmenant pouvait enfin jouir des millions que
la chanson lui rapportait. Lorsque les autorités fiscales voulurent le taxer d'un seul million l'année
suivante, Van Rijmenant transféra le produit de « la danse des oiseaux » à sa société et s'installa dans
un petit grenier. SOURCE :
https://www.academia.edu/1376376/De_geschiedenis_van_de_Belgische_muziekindustrie

L’orage passé, la SABAM lui décerna en 1988 le prix Tijl Uilenspiegl pour ses vingt-ans de carrière
à l’international. Il décéda quelques années plus tard, peut-être aux piaillements d’oiseaux
moqueurs.

L’album de Rudy Witt

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Le Commandant Van Herck (gérant de Marc Dex), Johan Stolz, Tony Bloemen, un représentant des
Disques Arcade, Marc Dex et Louis Van Rymenant lors de l’événement d’un événement organisé par ce
dernier

Mots-clés : Louis Van Rymenant, Eurovox, Intervox, Jean-Paul II, combine, plagiat, Danse des canards,
De Vogeltjesdans, Tchip Tchip, Werner Thomas.

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