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IL ÉTAIT UNE FOIS...

DES ENFANTS DANS DES QUARTIERS


GENTRIFIÉS À PARIS ET À SAN FRANCISCO
Jean-Yves Authier et Sonia Lehman-Frisch

Le Seuil | « Actes de la recherche en sciences sociales »

2012/5 n° 195 | pages 58 à 73


ISSN 0335-5322
ISBN 9782021097917
Article disponible en ligne à l'adresse :
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sociales-2012-5-page-58.htm
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Une fin de semaine « familiale » sur la 24e rue dans Noe Valley (San Francisco).

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Jean-Yves Authier et Sonia Lehman-Frisch

Il était une fois… des enfants


dans des quartiers gentrifiés
à Paris et à San Francisco

La « gentrification » désigne le processus de classes moyennes, pour saisir les dans le centre des villes7. Autrement
à travers lequel des ménages appartenant rapports qu’elles entretiennent à la dit, dans cet ensemble relativement
aux couches moyennes et supérieures « mixité sociale » (ou à la « diversité limité de travaux, les chercheurs
s’installent dans des vieux quartiers sociale ») qui caractérise les quartiers ont porté leur regard davantage sur
populaires situés en centre-ville, gentrifiés5. Dans une perspective relati- les familles de classes moyennes que
réhabilitent l’habitat vétuste et dégradé vement proche, d’autres chercheurs, sur les familles de milieux populaires.
et remplacent (en partie) les anciens moins nombreux, ont exploré les choix Plus encore, ils se sont davantage
habitants. Mis en évidence dès le début de prise en charge de la petite enfance intéressés aux parents qu’aux enfants,
des années 1960 à Londres1, ce phéno- effectués par des parents habitant dans à partir d’enquêtes réalisées exclusive-

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mène a fait l’objet d’une abondante ces quartiers et appartenant égale- ment auprès d’adultes.
littérature2. Mais comme le soulignait ment aux classes moyennes 6. Enfin, Cet article se propose de combler
récemment Anne Clerval 3, dans les quelques auteurs ont étudié les choix ce manque, en examinant la place et le
études sur la gentrification « la place résidentiels de familles de classes rôle des enfants dans la gentrification
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des familles et des enfants […] n’a […] moyennes qui, plutôt que de s’instal- des centres-villes8. Il s’agit de trans-
été que peu abordée jusqu’ici »4. ler dans des banlieues résidentielles, poser aux enfants les interrogations
Lorsqu’elle l’a été, les auteurs se comme c’est généralement le cas, ont habituellement soulevées au sujet des
sont principalement attachés à analy- préféré emménager, et élever leurs adultes : comment les enfants, origi-
ser les stratégies scolaires des familles enfants, dans des quartiers gentrifiés naires de milieux sociaux différents,

1. Voir Ruth Glass, “Introduction: aspects reau, « La réanimation urbaine et la recon- et à la Croix-Rousse, 1975-2005 », thèse 8. Ce manque, loin d’être propre à la
of change”, in Center for Urban Studies quête des quartiers anciens par les couches de doctorat de sociologie, Lyon, univer- littérature sur la gentrification, est une
(éd.), London: Aspects of Change, Londres, moyennes : tour d’horizon de la littérature sité Lumière Lyon 2, 2010 ; Marco Oberti, caractéristique des sciences sociales
McGibbon & Kee, 1964, p. 12-61. nord-américaine », Sociologie du travail, L’École dans la ville. Ségrégation – mixité francophones qui se sont peu intéressées
2. Voir Rowland Atkinson et Gary Bridge 21(2), 1985, p. 191-205 ; Mathieu Van – carte scolaire, Paris, Les Presses de aux âges précédant l’adolescence (voir
(dir.), Gentrification in a Global Context. The Criekingen, « Réurbanisation ou gentrifica- Sciences Po, 2007 ; Agnès van Zanten, Régine Sirota (dir.), Éléments pour une
New Urban Colonialism, Milton Park, Rout- tion ? Parcours d’entrée dans la vie adulte et Choisir son école. Stratégies familiales sociologie de l’enfance, Rennes, PUR,
ledge, 2005 ; Loretta Lees, Tom Slater changements urbains à Bruxelles », Espaces et médiations locales, Paris, PUF, coll. coll. « Le sens social », 2006) et en
et Elvin Wyly, Gentrification, Londres/ et Sociétés, 134, 2008, p. 149-166. Mais « Le lien social », 2009. particulier aux pratiques urbaines des
New York, Routledge, 2008 ; Jean-Yves de nombreuses situations de gentrification 6. Voir Stephen J. Ball, Carol Vincent et enfants (voir Isabelle Danic, Julie Dela-
Authier et Catherine Bidou-Zachariasen mettent en jeu des ménages familiaux. Sophie Kemp, « “Un agréable mélange lande et Patrick Rayou, Enquêter auprès
(dir.), « La gentrification urbaine », Espaces 5. Voir Tim Butler, “Living in the bubble: d’enfants...” : prise en charge de la d’enfants et de jeunes. Objets, méthodes
et Sociétés, 132-133, 2008. gentrification and its ‘others’ in North petite enfance, mixité sociale et classes et terrains de recherche en sciences
3. Anne Clerval, « La gentrification à Paris London”, Urban Studies, 40(12), 2003, moyennes », Éducation et Sociétés, 14, sociales, Rennes, PUR, coll. « Didact
intra-muros : dynamiques spatiales, rapports p. 2469-2486 ; Tim Butler avec Gary 2004, p. 13-31. Éducation, 2006). Dans la littérature
sociaux et politiques publiques », thèse de Robson, London Calling. The Middle 7. Voir Lia Karsten, “Family gentrifiers: chal- scientifique anglophone, les recherches
doctorat de géographie, Paris, université Classes and the Re-making of Inner Lon- lenging the city as a place simultaneously to sur les enfants et la ville ont en revanche
Paris 1-Panthéon-Sorbonne, 2008. don, Oxford, Berg Publishers, 2003 ; build a career and to raise children”, Urban connu un essor important, à partir des
4. La gentrification, il est vrai, n’est pas A. Clerval, « La gentrification à Paris intra- Studies, 40(12), 2003, p. 2573-2584 ; Lia années 1990, avec le développement des
toujours une affaire de familles et d’enfants. muros… », op. cit. ; Anaïs Collet, « Géné- Karsten, “Housing as a way of life: towards Children’s Studies (voir Sonia Lehman-
Dans certains contextes, elle est davantage rations de classes moyennes et travail an understanding of middle-class families’ Frisch et Jeanne Vivet, « Géographies
le fait de personnes seules ou de jeunes de gentrification : changement social et preference for an urban residential location”, des enfants et des jeunes », Carnets de
couples sans enfants. Voir Francine Danse- changement urbain dans le Bas-Montreuil Housing Studies, 22(1), 2007, p. 83-98. géographes, 3, 2011, p. 1-19).

ACTES DE LA RECHERCHE EN SCIENCES SOCIALES numéro 195 p. 58-73 59


Jean-Yves Authier et Sonia Lehman-Frisch

qui résident dans les quartiers gentrifiés de jeunes couples sans enfants ou des (avec la présence de populations d’ori-
habitent-ils et cohabitent-ils ? Cette personnes seules, ils cultivent une image gine hispanique, asiatique, européenne,
transposition conduit en particulier de quartiers familiaux. Les enfants de ou encore d’homosexuels).
à se demander si, dans un contexte moins de dix ans y sont surreprésentés L’enquête a consisté à sélectionner,
de gentrification, les enfants donnent et localement très visibles : le samedi ou dans chaque quartier, une école publique
à voir un plus grand mélange social le dimanche matin, la circulation devient et une école privée, et dans chaque école,
que les  adultes 9. Il s’agit aussi de presque difficile sur les trottoirs de la rue une classe de CM1 ou de CM2 (ou
s’interroger sur les interrelations entre des Moines comme de la 24e rue, très d’un niveau équivalent14). Les classes
les enfants et les parents : dans quelle vite encombrés par les poussettes ou les comptent environ 25 élèves chacune
mesure les premiers interviennent-ils, petits pas des jeunes enfants. Enfin, les (sauf celle de l’école privée de Noe Valley
par leurs activités et leurs relations Batignolles et Noe Valley n’abritent pas – 14 élèves) et sont composées
locales, dans les manières d’habiter seulement de jeunes ménages de cadres presqu’également de garçons et de filles.
et de cohabiter des seconds ? Inversement, avec enfants, mais aussi des employés et Le public de ces écoles se caractérise
comment les parents structurent-ils des ouvriers, en activité ou à la retraite par une mixité socio-ethnique [voir
les pratiques et les sociabilités de proxi- [voir tableau 1, ci-contre]. tableau 2, p. 62] plus marquée que parmi
mité des enfants, dans ces contextes Il existe cependant des différences les habitants du quartier, certains élèves
de diversité sociale ? entre les deux quartiers. L’habitat des venant de quartiers limitrophes (comme
Batignolles est constitué d’immeubles le quartier des Épinettes aux Batignolles).
en pierre de Paris de six étages en Le nombre d’enfants résidant dans le
Une enquête aux Batignolles moyenne, séparés par des rues relati- quartier lui-même est plus faible à
et à Noe Valley vement étroites, alors que Noe Valley Noe Valley (10 enfants, contre 22 aux
L’enquête a été réalisée auprès d’enfants se compose de maisons individuelles Batignolles) [voir tableau 3, p. 62], en
âgés de 9 à 11 ans (et de leurs parents), victoriennes en bois peint, assorties de raison de la moindre densité de l’habitat,
résidant dans deux quartiers gentri- petits jardins, ou parfois de bâtiments de la plus forte motorisation des ménages
fiés de Paris et de San Francisco : les rassemblant deux à quatre logements, et, surtout, du système d’affectation des
Batignolles et Noe Valley10. Ces deux de part et d’autre de rues relativement écoles publiques, qui n’est pas fondé
quartiers ont des points communs. larges. Les Batignolles sont donc nette- sur une sectorisation géographique15.
Ils sont l’un et l’autre des quartiers ment plus denses que Noe Valley. Par Dans les deux quartiers, la mixité,
centraux à l’échelle de leurs agglomé- ailleurs, la gentrification y est moins sous quelque rapport qu’on la mesure,
rations, tout en occupant une position poussée qu’à Noe Valley, qualifié de est plus prononcée dans les écoles
péricentrale à l’intérieur de Paris et de quartier « supergentrifié »12. Et si l’on publiques que dans les écoles privées
San Francisco : les Batignolles sont peut parler de « mixité sociale » dans les (où des frais de scolarité sont requis).

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situées dans le nord du 17e arrondisse- deux cas, c’est dans un sens légèrement Les premières représentent ainsi un
ment de Paris et Noe Valley appartient différent : le quartier des Batignolles spectre socio-économique plus large
au quart nord-est de la ville [voir cartes 1 fait figure de « quartier intermé- que les secondes. Aux Batignolles, dans
et 3, p. 64 et 67]. Organisés autour diaire »13 au regard de sa composition la classe de l’école publique, les enfants
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d’une rue commerçante principale, de sociale et de sa position géographique des classes populaires (pour certains
parcs, d’écoles et d’une ou plusieurs (il est encadré d’un côté par le quartier issus du quartier des Épinettes) sont
églises, ces anciens quartiers populaires populaire des Épinettes et de l’autre plus nombreux que ceux des couches
se sont progressivement gentrifiés à par le quartier bourgeois Ternes- moyennes supérieures, soit un profil
partir des années 1990 avec l’arrivée Monceau) ; Noe Valley est davantage inversé par rapport à la population
de ménages de couches moyennes dominé par les classes moyennes du quartier. La diversité culturelle est
« de retour en ville »11. Contrairement supérieures et c’est plutôt en termes également moindre dans les écoles
à d’autres quartiers gentrifiés plus ethniques, voire culturels, que le privées que publiques (même s’il faut
centraux, plus « branchés », habités par quartier peut être qualifié de « mixte » noter qu’elle ne prend pas les mêmes

9. Voir Patrick Simon, « La société partagée. la fois des tendances communes et des une de leurs préoccupations majeures. Les de San Francisco », Espaces et Sociétés,
Relations interethniques et interclasses dans différenciations locales dans les manières quartiers retenus dans ces trois villes sont à 108-109, 2002, p. 47-70.
un quartier en rénovation. Belleville, Paris d’habiter et de cohabiter des enfants (et de la fois gentrifiés et habités par des familles 13. Lise Bernard, « Le 17e arrondissement
XXe », Cahiers internationaux de sociologie, leurs parents) dans les quartiers gentrifiés. et des enfants. de Paris : des cicatrices profondes, une
98, 1995, p. 161-190 ; Sonia Lehman-Frisch, Les villes de Paris, Londres et San Francisco 11. Voir Dennis E. Gale, The Back-to- mixité introuvable », mémoire non publié,
« “Gentrifieurs, gentrifiés” : cohabiter dans ont été sélectionnées car le processus de the-City Movement Revisited. A Survey Paris, université René Descartes-Paris 5,
le quartier de la Mission (San Francisco) », gentrification y est particulièrement déve- of Recent Homebuyers in the Capitol 2004.
Espaces et Sociétés, 132-133, 2008, loppé (voir A. Clerval, « La gentrification Hill Neighborhood in Washington DC, 14. Précisément, les enfants sont dans une
p. 143-160. à Paris intra-muros… », op. cit. ; T. Butler Washington, Department of Urban and classe de CM1 dans l’école publique des
10. Ces deux quartiers ont été étudiés, avec avec G. Robson, London Calling…, op. cit. ; Regional Planning, George Washington Batignolles, et de 4th Grade dans l’école
le quartier de Stoke Newington à Londres Sonia Lehman-Frisch, « La rue commerçante University, 1976 ; Catherine Bidou-Zacha- privée de Noe Valley, de CM2 dans l’école
– dont il ne sera pas question dans cet dans l’expérience urbaine aux États-Unis : riasen (dir.), Retours en ville. Des processus privée des Batignolles et de 4th et 5th Grade
article –, dans le cadre d’une recherche transformation et renouveau des quartiers de gentrification urbaine aux politiques de dans l’école publique de Noe Valley.
(réalisée en collaboration avec Frédéric de San Francisco (1950-2000) », thèse de revitalisation des centres, Paris, Descartes 15. En 2002, le San Francisco Unified
Dufaux) qui a été financée par la Caisse doctorat de géographie, Paris, université & Cie, 2003. School District a mis en place un système
nationale des allocations familiales (CNAF). de Paris 10-Nanterre, 2001) et que les 12. Sonia Lehman-Frisch, « “Like a Vil- d’affectation scolaire reposant sur une
Le choix de ces trois terrains est un parti gouvernements urbains de ces trois villes lage” : les habitants et leur rue commer- loterie visant à maximiser la diversité
pris comparatif visant à mettre au jour à ont désigné la question des enfants comme çante dans Noe Valley, un quartier gentrifié sociale des écoles.

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Il était une fois… des enfants dans des quartiers gentrifiés à Paris et à San Francisco

Tableau 1

Profil socio-démographique des Batignolles et de Noe Valley

Batignolles* Noe Valley**

Population 25 482 habitants 30 669 habitants


totale et densité 27 740 habitants par km2 9 706 habitants par km2

Population active Population active


(plus de 15 ans) : 13 499 (plus de 16 ans) : 24 033
Distribution par PCS : Distribution par Occupations :
Artisans, commerçants, Management, professional
chefs d’entreprise : 4,9 % and related : 66,3 %
Diversité Cadres et professions Service : 9,6 %
socio-professionnelle intellectuelles supérieures : 52,5 % Sales and office : 18,9 %
Professions intermédiaires : 21,8 % Construction, maintenance
Employés : 14,7 % and repair : 2,8 %
Ouvriers : 6,0 % Production, transportation
and material moving : 2,3 %

Population née à l’étranger : Population née


20,2 % à l’étranger : 18,3 %
« Races » les plus représentées :
Blancs : 75,8 %
Asiatiques : 11,5 %
Diversité des Noirs ou Afro-américains : 2,9 %

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origines ethniques Autre race : 4,8 %
et culturelles 2 races ou plus : 5,5 %
Hispaniques (quelle que
soit la race) : 14,4 %
Homosexuels : 3,5 %
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des ménages en couple

Familles avec enfants de moins Familles avec enfants de moins


de 18 ans : 23,6 % des ménages : de 18 ans : 17,3 % des ménages :
dont couples avec enfants : dont couples mariés avec enfants :
17,1 % des ménages 13,4 % des ménages
Part des familles dont familles monoparentales : dont mères seules avec enfants :
6,5 % des ménages 2,9 % des ménages
et des enfants
Enfants de moins de 15 ans : Enfants de moins de 15 ans :
15,2 % de la population 11,0 % de la population
Enfants de moins de 10 ans : Enfants de moins de 10 ans :
11,6 % de la population 8,8 % de la population

*Le quartier d’enquête des Batignolles correspond aux IRIS « Batignolles » 1 à 6, 12 et 13 et aux deux IRIS « Épinettes » 2 et 6.
Son périmètre est plus restreint que celui du quartier « Batignolles » de l’INSEE, qui regroupe au total 16 IRIS. Les données sur la population
du quartier sont issues du Recensement général de la population de l’INSEE de 2007.
**Le quartier de Noe Valley est défini comme les îlots 207 et 210 à 216. Les données sont tirées du Recensement décennal
2010 et de l’American Community Survey 2005-2009.

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Jean-Yves Authier et Sonia Lehman-Frisch

Tableau 2

Profils socio-démographiques des écoles enquêtées

Batignolles Noe Valley

École publique École privée École publique École privée

10 classes 5 classes 22 classes 6 classes


Nombre
du CP au CM2 du CP au CM2 du Kindergarden du Kindergarden
de classes
au Grade 5 au Grade 5

Distribution « Le spectre est 40 % des élèves Frais de scolarité :


des élèves assez large » avec bénéficient de repas 5 000 $ par an.
en fonction du « à la fois des gens pris en charge par 18 élèves en
quotient familial* : très simples, très le School District. sont partiellement
Diversité modestes, et puis
<384 € : 22,3 % dispensés.
socio-économique des familles, entre
<959 € : 25,8 %
guillemets, plus
<2 100 € : 19,4 % “bobos” » (selon
>2 100 € : 30,3 % la directrice).

Distribution des Pas de données Deux filières : une Origines ethniques


élèves en fonction statistiques filière générale, des élèves :
de leur nationalité : à l’échelle de et une filière Blancs : 60,5 %
France : 77,7 % l’école. espagnole. Hispaniques : 16 %
Reste de l’Europe : Origines ethniques Asiatiques : 5 %
5,7 % des élèves : Afro-Américains : 2 %
Afrique du Caucasiens : 26 % Mixtes : 16,5 %
Diversité
Nord : 4,7 % Hispaniques : 46,5 % 2 élèves ne parlent pas
des origines
Afrique sub- Afro-Américains : 7,2 % couramment l’anglais.
saharienne : 3,8 % Asiatiques : 4,3 %

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Asie : 6,6 % Autres : 16 %
Amérique Centrale
32 % des élèves ne
et du Sud : 1,4 %
parlent pas l’anglais
couramment.
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*Le quotient familial, défini par la Caisse d’allocations familiales, correspond aux ressources mensuelles du ménage, hors prestations, divisées par le nombre
de parts correspondant au foyer (deux parts pour un couple ou parent isolé, une demie part pour les enfants à charge, sauf pour le troisième qui compte
pour une part entière). Ce quotient sert à calculer les tarifs proposés pour la cantine, l’étude et les activités périscolaires organisées dans l’école.

Tableau 3

Répartition des enfants enquêtés habitant les Batignolles


et Noe Valley (selon le type d’école et le milieu social)

Batignolles Noe Valley

École publique 17 6
École privée 5 4
Couches moyennes-supérieures* 12 7
Couches populaires** 10 3
Total 22 10

*Les « couches populaires » renvoient aux familles dont la personne de référence est employé ou ouvrier.
**Les « couches moyennes et supérieures » désignent les familles dont la personne de référence est profession intermédiaire,
cadre supérieur ou artisan-commerçant (le premier type de PCS étant le plus représenté, notamment à Noe Valley).

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Il était une fois… des enfants dans des quartiers gentrifiés à Paris et à San Francisco

formes aux Batignolles – où les élèves partir de questions associées à chaque Les enfants semblent beaucoup apprécier
d’origine étrangère proviennent surtout photo, des informations sur leurs leur quartier. Aux Batignolles – qu’un
d’Europe du Sud et d’Afrique du usages du quartier, leurs déplacements enfant nomme sur son dessin « le
Nord – et à Noe Valley – où ils sont ou encore leurs sociabilités. Enquêter à quartier du bonheur » –, ils mettent
originaires à la fois d’Europe, d’Asie l’école introduit cependant un biais (les en valeur la présence des parcs et
et d’Amérique latine, sans compter les enfants ne produisent pas les mêmes des squares – en particulier le parc
Afro-américains). Enfin, la variété des réponses, et ne s’expriment pas de la Cardinet qui constitue le lieu préféré
configurations familiales (tous les enfants même manière quand ils sont interro- le plus souvent cité21 –, la présence
ne vivent pas avec leurs deux parents gés en milieu scolaire ou, par exemple, des copains ou des copines et parfois
biologiques) est moins marquée dans à leur domicile) et, en fonction de leur de la famille élargie, ou encore la proxi-
les écoles privées (qui revendiquent des milieu social, les élèves ont certaine- mité des commerces (notamment le
valeurs catholiques). ment compris de façon différenciée marché des Batignolles). À Noe Valley,
Le fait que les enfants enquêtés les consignes. Aussi, les informations ces éléments sont également cités, mais
aient entre 9 et 11 ans présente plusieurs recueillies auprès d’eux ont été complé- c’est d’abord la dimension sécuritaire
avantages. D’une part, il s’agit de l’âge tées par des observations (notamment qui est mise en avant pour souligner
où l’on commence à acquérir une dans les parcs), des entretiens avec les l’attrait du quartier.
certaine autonomie spatiale, à dévelop- enseignants de ces enfants et avec leurs
per une conscience plus aiguë de son parents. Les analyses présentées ici ne « On peut faire plusieurs choses, y a un
environnement, et à exprimer son concernent que les enfants résidant aux nouveau parc, y a un deuxième parc pas
très loin, on n’y va pas trop souvent, on a
expérience de façon élaborée16. D’autre Batignolles et à Noe Valley, soit au total
des magasins, c’est bien. » [Paul, classe
part, cet âge précède juste l’entrée au 32 enfants [voir cartes 2 et 4, p. 65 et 68 et,
moyenne supérieure, école publique
collège, qui marque une rupture dans tableau 3, ci-contre].
Batignolles].
les stratégies scolaires des parents17 « J’ai beaucoup de copines qui sont
et une nouvelle étape du rapport des à côté de chez moi, j’ai de la famille,
enfants au quartier (marquée par une
« Un agréable mélange d’enfants »
donc c’est sympa. On se voit souvent,
accélération de leur autonomie spatiale Dans les deux contextes, les enfants on s’amuse, voilà. » [Antonia, milieu
et un élargissement de leur territoire, ont une bonne connaissance de leur populaire, école publique Batignolles].
le collège pouvant être situé hors du lieu de résidence. Lors des entretiens, « C’est vraiment un quartier agréable.
quartier de résidence). L’âge des enquê- Il n’y a jamais de problème. » [Elena,
la plupart d’entre eux ont identifié sans
classe moyenne supérieure, école
tés pose bien entendu des problèmes beaucoup de difficultés les différentes
publique Noe Valley].
de méthodes, même s’il n’est pas un photographies du quartier présentées. « Il n’y a jamais de problème et tout. Par
obstacle insurmontable18. Nous avons À Noe Valley, la délimitation (voire la

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exemple, si on va dans les parcs, il n’y
choisi de mettre en place un dispositif définition) du quartier a suscité cepen- a pas… il n’y pas d’ados qui embêtent
ludique qui comportait, pour chaque dant davantage d’hésitations qu’aux les enfants et tout. » [Grace, milieu
classe, deux étapes. Batignolles, sans doute en raison de populaire, école publique Noe Valley].
On demandait d’abord aux enfants la plus forte dispersion géographique
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de dessiner leur quartier19, avant de réali- des enfants : à San Francisco, nombre Ces appréciations renvoient à leur
ser avec eux des entretiens individuels d’entre eux habitent, et ont conscience pratique du quartier. Aux Batignolles,
d’une quinzaine de minutes, à partir d’habiter, dans les marges du quartier. les enfants sont très nombreux à
d’un jeu de sept photos des quartiers En outre, à Noe Valley, plusieurs fréquenter le parc Cardinet et les
d’enquête, dans lequel figuraient la enfants se caractérisent par des situa- commerces. Ils fréquentent aussi,
bibliothèque du quartier, le parc, une rue tions résidentielles complexes qui pour un certain nombre d’entre eux,
commerçante, une bouche de métro (du illustrent bien les forces centripètes que la bibliothèque Brochant, le cinéma
Bay Area Rapid Transit (BART) pour la gentrification, lorsqu’elle est parti- Place Clichy, les activités multis-
San Francisco), l’autre école enquêtée culièrement développée, fait peser sur ports (proposées le mercredi à l’école
dans le quartier, le marché couvert (sans les milieux populaires. Par exemple, publique), le catéchisme et l’aumône-
équivalent à Noe Valley) et une place pour un enfant qui réside la semaine rie (à l’école privée), l’Église Sainte-
située à la limite du quartier (rempla- dans le quartier chez ses grands-parents Marie des Batignolles le dimanche, etc.
cée, pour San Francisco, par la place mais le week-end chez ses parents qui À Noe Valley, les enfants se rendent
centrale du centre-ville, Union Square) habitent ailleurs dans l’agglomération, dans les différents parcs du quartier
[voir cartes 2 et 4, p. 65 et 68]. Ces photos, la question du quartier est ambiguë : (même s’ils délaissent un peu le parc
que les enfants étaient invités à « C’est la maison de ma grand-mère… Dolores qui est le plus vaste mais qui
commenter, permettaient de saisir leurs ma maison parce que j’y vais très est situé à la périphérie du quartier) et
connaissances et représentations du souvent » [Joselito, milieu populaire, fréquentent, encore plus régulièrement,
quartier, mais aussi de recueillir, à école publique20]. la 24e rue et ses commerces. La classe

16. Voir Gill Valentine, Public Space and René Descartes-Paris 5, 2003. 19. Pour l’analyse de ces dessins, voir 20. Pour préserver l’anonymat des enfants
the Culture of Childhood, Londres, Ash- 17. Voir A. van Zanten, Choisir son école…, Sonia Lehman-Frisch, Jean-Yves Authier et enquêtés, les prénoms ont été changés.
gate, 2004 ; Sandrine Depeau, « L’enfant op. cit. Frédéric Dufaux, “’Draw me your neighbour- 21. Le parc Cardinet est le nom com-
en ville : autonomie de déplacement et 18. Voir I. Danic, J. Delalande et P. Rayou, hood‘: a gentrified Paris neighbourhood munément donné au parc officiellement
accessibilité environnementale », thèse de Enquêter auprès d’enfants et de jeunes…, through its children’s eyes”, Children’s appelé le parc Martin L. King.
doctorat de psychologie, Paris, université op. cit. Geographies, 10(1), 2012, p. 17-34.

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Jean-Yves Authier et Sonia Lehman-Frisch

Carte 1

Localisation du quartier des Batignolles (Paris) et des enfants enquêtés

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Source : D'après Openstreetmap.org.


Cartographie : Julie Robert, Université Paris Ouest Nanterre, juillet 2011.

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Il était une fois… des enfants dans des quartiers gentrifiés à Paris et à San Francisco

Carte 2

Localisation des enfants résidant dans le quartier des Batignolles

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Source : D'après Géoportail — www.geoportail.fr.


Cartographie : Julie Robert, Université Paris Ouest Nanterre, juillet 2011.

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Jean-Yves Authier et Sonia Lehman-Frisch

s’arrêtant en début d’après-midi, ils le domicile des enfants n’est qu’un pratiques très diversifiées (fréquentation
sont de surcroît nombreux à rester à lieu de rencontres occasionnel, pour des parcs, participation à des activités
l’afterschool, la garderie de l’école, et la célébration des anniversaires avec extrascolaires, etc.) et en même temps
à pratiquer des activités sportives ou les copains/copines ou à des occasions fortement encadrées par leurs parents,
artistiques offertes au sein des écoles diverses (jouer, goûters, soirées- qui accompagnent (personnellement
ou dans le quartier. Dans les deux cas, pyjamas, etc.). À Noe Valley, aucun ou par l’intermédiaire d’un grand-
les enfants s’avèrent donc « habiter » parc ne joue un rôle comparable au parc parent, d’une baby-sitter, d’une jeune
véritablement ces quartiers gentrifiés. Cardinet ; les enfants rencontrent plus fille au pair) la plupart des déplace-
Mais ils sortent aussi régulièrement rarement leurs copains/copines dans ments. Ces pratiques se combinent
de ces derniers, par exemple à l’occa- les parcs du quartier. La rue commer- de surcroît à de nombreuses activités
sion d’activités sportives ou artistiques çante (la 24e rue) s’impose en revanche « distinctives » réalisées à l’extérieur
ou lorsqu’ils fréquentent des musées comme un lieu de rencontres fréquent. du quartier : musique, théâtre, équita-
ou des centres commerciaux. Mais c’est surtout le logement qui tion, fréquentation des musées avec
Le quartier est aussi, pour les apparaît le support privilégié des socia- les parents, etc. Les sociabilités dans le
enfants, un lieu important de sociabi- bilités hors école : les invitations à venir quartier (et hors du quartier) sont égale-
lité. Quand les parents des Batignolles jouer ou dormir dans le logement ment nombreuses, mais plus homogènes
sont interrogés sur la localisation (« playdates » ou « sleepovers »), souvent que celles qui sont liées à l’école, comme
résidentielle des amis de leurs enfants, organisées à l’avance, parfois improvi- si les parents orchestraient une sorte
ils répondent spontanément et sur sées, sont des pratiques beaucoup plus de « rééquilibrage social » par rapport
le ton de l’évidence : « le quartier ». fréquentes que dans le quartier parisien. aux relations très mixtes entretenues
Même si elles sont plus dispersées à l’école. Les invitations au domicile,
à Noe Valley (en raison du système nettement plus fréquentes dans les
d’affectation scolaire et, plus généra-
Des vies de quartier classes moyennes que dans les milieux
lement, de la plus forte mobilité des socialement différenciées populaires, se ressentent d’ailleurs
ménages), les sociabilités des enfants Si, pris dans leur ensemble, les enfants de ces mécanismes.
restent concentrées dans le quartier. sont des habitants beaucoup plus ancrés Par contraste, les enfants de milieux
C’est que, dans les deux cas, les localement que les adultes qui résident populaires ont des usages du quartier
relations des enfants sont liées à l’école dans ces quartiers gentrifiés, ils n’ont plus limités et moins diversifiés.
et plus encore à la classe dans lesquelles pas tous le même rapport au quartier. Aux Batignolles, ils fréquentent surtout
ils sont scolarisés : l’établissement Comme dans d’autres contextes urbains, le parc Cardinet et, dans une moindre
scolaire constitue ainsi le support et le certaines différenciations sont liées mesure, les commerces. Ils sont moins
vecteur privilégié des sociabilités enfan- au genre et à l’âge des enfants24. Aux enclins que leurs camarades des classes

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tines. Ces réseaux de sociabilité, s’ils Batignolles par exemple, les garçons moyennes supérieures à fréquenter la
sont presque systématiquement clivés fréquentent plus massivement, et bibliothèque ou à pratiquer des activi-
selon le genre, attestent en revanche plus souvent, le parc Cardinet que les tés extrascolaires. En même temps, ils
un « agréable mélange d’enfants » 22 filles, qui, à l’inverse, ont plus souvent sont plus autonomes dans leurs usages
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en termes de milieux sociaux ou tendance que les garçons à fréquenter du quartier et leur vie sociale est plus
d’origines ethniques, qui contrastent les commerces du quartier et pratiquent concentrée localement. À Noe Valley,
avec les interactions très limitées beaucoup plus les réceptions ou invita- en raison notamment de leur situa-
qui s’observent, parmi les adultes, tions au domicile. Autre illustration, aux tion résidentielle complexe (cf. supra),
entre « gentrifieurs » et « gentrifiés »23. Batignolles, comme à Noe Valley, les les enfants de milieux populaires ont
La mixité sociale des relations garçons sont moins souvent accompa- à la fois des usages de leur quartier
sociales semble cependant due, pour gnés par des adultes (parents, grands- encore plus limités (concentrés princi-
une grande part, à l’école et les fréquen- parents, baby-sitters) dans leurs usages palement dans la 24 e  rue) et des
tations hors de l’école (inégalement du quartier que les filles. S’agissant de pratiques sociales plus dispersées dans
liées, selon les cas, aux camarades de l’âge, les enfants de 11 ans ont généra- la ville – qui là aussi ne sont pas de
classe) tendent à s’établir avec des lement des pratiques moins développées même nature que celles des enfants
enfants issus du même milieu social. au sein du quartier que les plus jeunes des couches moyennes supérieures25.
Ces pratiques de sociabilité hors des de 9 ans, mais jouissent bien souvent Dans les deux quartiers, les enfants
murs de l’école ne se déploient pas d’une plus grande autonomie dans leur de milieux populaires, pris dans leur
exactement dans les mêmes types de « vie de quartier ». ensemble, ont également des relations
lieux aux Batignolles et à Noe Valley. Ces variations induites par le genre et sociales moins développées et reçoivent
Dans le premier cas, elles ont essentiel- l’âge s’allient à des différenciations liées moins leurs amis dans leur logement.
lement pour cadre le parc Cardinet et, au milieu social. Dans les deux quartiers Un garçon de Noe Valley explique ainsi
dans une moindre mesure, le cinéma de gentrifiés, les enfants des classes qu’il n’a jamais reçu personne chez
la place Clichy et le McDonald proche ; moyennes supérieures cumulent des lui parce que sa maison est « vraiment

22. S. J. Ball., C. Vincent et S. Kemp, « Un 24. Sur ce point, voir Roger Hart, Chil- 25. Contrairement aux enfants des fréquentent pas les musées. En revanche,
agréable mélange d’enfants... », art. cit. dren’s Experience of Place: A Development classes moyennes supérieures, les ils rendent souvent visite à leur famille
23. Voir P. Simon, « La société parta- Study, New York, Irvington Publishers, enfants des milieux populaires de Noe Val- dans diverses localités de l’agglomération.
gée… », art. cit. ; S. Lehman-Frisch, « Gen- 1979 ; G. Valentine, Public Space and the ley vont par exemple rarement dans le
trifieurs, gentrifiés… », art. cit. Culture of Childhood, op. cit. Golden Gate Park ou au centre-ville et ne

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Il était une fois… des enfants dans des quartiers gentrifiés à Paris et à San Francisco

Carte 3

Localisation du quartier de Noe Valley (San Fransico) et des enfants enquêtés

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Source : D'après San Fransisco Planning Departement.


Cartographie : Julie Robert, Université Paris Ouest Nanterre, juillet 2011.

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Jean-Yves Authier et Sonia Lehman-Frisch

Carte 4

Localisation des enfants résidant dans le quartier de Noe Valley

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Source : D'après San Fransisco Planning Departement.


Cartographie : Julie Robert, Université Paris Ouest Nanterre, juillet 2011.

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Il était une fois… des enfants dans des quartiers gentrifiés à Paris et à San Francisco

en bazar » [Joselito, milieu populaire, des Batignolles, ni dans leur quartier – et qui permet aussi à leurs enfants
école publique]. Plus largement, à de résidence. La proximité spatiale d’envisager éventuellement leur propre
l’inverse de ce que l’on observe à l’école, joue donc ici un rôle central dans la différence avec sérénité. Les parents
les relations des enfants de milieux proximité sociale. peuvent ainsi insister sur la nécessité
populaires dans le quartier se caracté- d’« un apprentissage de la diversité »,
risent par des formes assez marquées même s’ils se réfèrent à des concep-
d’entre-soi social, qui apparaissent Des rapports au quartier tions différentes de la diversité (sociale,
plus contraintes que choisies – et qui, et à la mixité sociale co-construits : ethnique ou culturelle, d’orientation
souvent, sont renforcées par la présence les enfants et leurs parents sexuelle, de performance scolaire, voire
dans leur voisinage de la famille élargie. Les entretiens réalisés avec des mères de handicap). Mais ils sont plus ou
permettent de pousser plus loin l’ana- moins enclins à exposer leurs enfants
lyse28. En effet, les enfants construisent à la diversité selon les lieux où elle se
Des contextes singuliers déploie : à l’école (sous réserve que
leur rapport au quartier en étroite
de socialisation ? la mixité n’altère pas la performance
relation avec leurs parents. D’un côté,
Si l’on retrouve bien ici certaines carac- les enfants structurent le rapport scolaire), dans le quartier, dans la ville,
téristiques génériques des pratiques au quartier de leurs parents29 : avec voire au-delà. L’influence des parents
quotidiennes des enfants de classes l’arrivée de leurs enfants, ces derniers sur le quartier des enfants se traduit par
moyennes supérieures et des enfants recentrent leurs pratiques sur le quartier un fort encadrement de leurs usages du
des milieux populaires, à l’exemple du et développent localement de nouvelles quartier, mais aussi par une « maîtrise »
fort encadrement parental des pratiques sociabilités. Parfois, les pratiques et les de leurs pratiques, de leurs relations et
des premiers ou de la plus grande sociabilités locales des parents et des de leurs activités, qui passe en partie par
autonomie de mouvement accordée aux enfants sont très imbriquées : les trajets les choix scolaires. Simultanément, dans
seconds26, les enfants des Batignolles à l’école, les courses, le parc, les restau- les classes moyennes supérieures, le
et de Noe Valley ont en même temps rants, etc., donnent lieu à de nombreuses rapport des parents au quartier connaît
des pratiques spécifiques liées à leur pratiques conjointes qui peuvent évoluer des variations, en fonction du secteur
quartier. Cohabitant dans un même en « traditions familiales » ; des « sociabi- d’activité (les professions liées à l’éduca-
espace et ayant effectivement entre eux lités de famille » se développent, renfor- tion ou aux activités culturelles et artis-
des relations, à l’école et parfois hors de cées par la proximité socio-spatiale tiques présentent des spécificités et on
l’école, ces enfants de classes moyennes et par les amitiés croisées des enfants observe des différences entre « gens du
supérieures et de milieux populaires et des parents. Les mères jouent un rôle- public » et « gens du privé »), du temps
peuvent avoir des pratiques communes. clé dans ces relations et plus elles sont dont les parents disposent pour s’inves-
Ces sociabilités interclasses peuvent impliquées dans l’école, plus le recouvre- tir dans le quartier (temps plein ou

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par exemple intensifier la fréquenta- ment de leur quartier avec celui de leurs partiel, mère au foyer, etc.), de leur
tion des espaces publics par les enfants enfants est fort. Cependant, les enfants situation familiale (couples « mixtes »,
des classes moyennes supérieures, ou ont des pratiques et des sociabilités dans mères seules, etc.) ou du souvenir qu’ils
conduire les enfants de milieu populaire le quartier globalement plus intenses ont de leurs pratiques et sociabilités
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à participer à des activités organisées, que leurs parents, notamment du fait locales dans leur enfance. Les quatre
à l’école ou hors de l’école, auquel ils qu’ils développent, hors du contrôle des portraits qui suivent donnent à voir des
n’auraient pas pris part dans d’autres parents, une sociabilité « entre pairs » qui formes différentes que peut revêtir cette
contextes urbains 27 . Les quartiers leur est propre, à l’école, sur le chemin construction imbriquée du rapport au
gentrifiés offrent ainsi aux enfants de l’école ou au parc. quartier des enfants et de leurs parents.
qui y résident et qui les « habitent » D’un autre côté, le rapport des
des contextes relativement singuliers enfants au quartier est fortement struc- Le quartier : « une école de la vie »
de socialisation. Il est intéressant, à cet turé par les stratégies éducatives de Olivier (10 ans) et sa mère, Mme A.
égard, de comparer, parmi les enfants leurs parents30 : il est ainsi affecté par (38 ans, divorcée), représentent un
d’origine populaire de l’école publique les représentations du quartier et de ses premier cas de figure : tous deux ont une
des Batignolles, ceux qui habitent habitants que se font leurs parents, par vie de quartier très développée, celle de
le quartier et ceux qui viennent du l’importance qu’ils accordent, dans leurs l’enfant étant étroitement liée à l’impor-
quartier voisin des Épinettes : compa- projets éducatifs, à la vie de quartier tance que sa mère accorde au lieu de
rativement aux premiers, les seconds de leurs enfants, voire à leur intégra- socialisation qu’est le quartier et à l’expé-
ont moins de relations avec les enfants tion à une communauté locale. Il est rience socialisatrice consistant à côtoyer
des classes moyennes supérieures, enfin fonction de leur rapport à la des personnes différentes de soi.
y compris à l’école, et ne participent mixité sociale, considérée comme Olivier est scolarisé à l’école
pas (pour la plupart) à des activités simple « effet paysage »31 ou investie publique. Il habite le quartier des
organisées, ni à l’école, ni dans le quartier d’une dimension éducative structurante Batignolles depuis sa naissance et vit

26. Voir Annette Lareau, Unequal Child- tés dans le cadre de cet article (quatre cence des couches populaires vis-à-vis de la 29. Voir L. Karsten, “Housing as a way of
hoods: Class, Race and Family Life, Berke- aux Batignolles, six à Noe Valley) se sont démarche de recherche dans ces quartiers. life…”, art. cit.
ley-Los Angeles-Londres, University of prêtées au jeu de l’entretien, attestant leur Si nous n’avons pas eu accès aux pères des 30. Voir G. Valentine, Public Space and
California Press, 2003. rôle important dans la vie quotidienne des enfants vivant avec leurs deux parents, nous the Culture of Childhood, op. cit.
27. Ibid. enfants. Elles sont toutes issues des classes avons mené des entretiens auprès de pères 31. Voir P. Simon, « La société parta-
28. Les mères de dix des enfants enquê- moyennes supérieures, ce qui illustre la réti- d’autres enfants de ces écoles. gée… », art. cit.

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Jean-Yves Authier et Sonia Lehman-Frisch

dans un logement de petite taille, avec Ainsi, même si Olivier et sa mère ont (faire des courses ou aller à la biblio-
sa sœur, âgée de 11 ans et demi, sa des vies de quartier relativement diffé- thèque), comme ses déplacements
mère et le nouveau compagnon de sa rentes, tous deux habitent fortement (notamment aller à l’école) sont très
mère. Dans ce quartier, qu’il connaît les Batignolles. Pour Mme A., avoir une encadrés, par sa mère ou par la jeune
très bien et qu’il apprécie beaucoup, vie de quartier, et scolariser ses enfants fille au pair qui la garde régulièrement.
Olivier s’adonne à de nombreuses dans le quartier, constitue en effet une Dans sa classe, elle fréquente quelques
pratiques : le handball dans le cadre chose « très importante » : « Moi, j’ai pas filles de milieux populaires et d’ori-
des activités multisports organisées eu cette chance d’être dans mon école de gines étrangères, qu’elle ne rencontre
à l’école le mercredi, le catéchisme, quartier. Et je trouve que pour tisser des pas beaucoup en dehors de l’école et
la fréquentation du marché, et parfois relations c’est, enfin la vie des copines qu’elle invite rarement chez elle, et elle
des commerces, la fréquentation du et des copains est aussi importante que a peu de relations avec les autres enfants
cinéma de la place Clichy, etc. En ce qu’on fait au collège et à l’école. » du quartier. Elle fréquente davantage
revanche, il fréquente peu le parc Elle apprécie le quartier des Batignolles ses cousins et cousines et des copines
Cardinet, contrairement aux autres (qu’elle oppose au quartier voisin de rencontrées dans le cadre de ses activités
garçons de sa classe : la semaine, il Monceau qui est « vraiment le 17 e de loisirs ou dans le cadre de colonies
préfère jouer à la maison et, un week- bourgeois et traditionnel ») et lui prête de vacances.
end sur deux, il se rend chez son père des vertus socialisatrices pour ses Cet usage très limité du quartier
qui habite en banlieue. Ses déplace- enfants : « Je l’aime bien ce quartier. gentrifié et cette faible ouverture à la
ments dans le quartier sont souvent […] ça permet d’accéder à une mixité diversité sociale paraissent orchestrés
encadrés, mais il va tout seul à l’école ethnique et sociale, qui est intéressante. par sa mère. Âgée de 44 ans, Mme B.
(qui est proche de son domicile). Les Je trouve ça chouette. J’en tire une est veuve et exerce le métier d’archi-
relations d’Olivier se composent de richesse. […] Je pense pas qu’on puisse tecte comme salariée dans une agence
copains d’école et sont socialement s’épanouir et avoir une connaissance de située à Paris. À la suite du décès de son
mixtes, mais ses meilleurs copains sont la vie en vivant dans un milieu fermé, mari, elle a quitté la banlieue parisienne
des « musulmans », de « milieux défavo- avec des gens qui nous ressemblent, qui et a acheté un grand logement de type
risés » (selon les propos de sa mère) ont les mêmes activités. Je crois que le haussmannien aux Batignolles, où elle
qui habitent aux Épinettes. Il les invite monde est fait pour qu’on se connaisse, a emménagé avec sa fille et son fils (âgé
parfois chez lui mais ne se rend pas qu’on se rencontre. » de 11 ans au moment de l’enquête).
chez eux et il les côtoie très rarement Cette vision du quartier comme Elle souhaitait se rapprocher de ses
au parc Cardinet. Olivier a ainsi une vie « école de la vie » n’est sans doute pas parents et habiter un bon quartier, dans
de quartier relativement conséquente étrangère à des particularités biogra- un logement à « proximité de beaucoup
et son réseau relationnel comprend phiques de Mme A. Enfant, elle a eu de choses » : des écoles, des commerces,

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des enfants différents de lui. du mal à tisser dans son quartier du métro. Mais le quartier gentrifié ne
Professeur des écoles-formatrice, des relations amicales parce qu’elle correspond pas au quartier « bobo » où
travaillant pour une part dans son était scolarisée loin de son domicile. elle avait cru s’installer. Si elle apprécie
logement, M me A. passe également Par ailleurs, le père d’Olivier, avec la diversité des commerces, et le mélange
lequel elle a vécu de nombreuses « de gens âgés charmants et de jeunes
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« beaucoup de temps » dans le quartier.


Outre les courses (qu’elle fait seule le années, est d’une autre origine cultu- qui ont des enfants », elle le considère
plus souvent), elle y fait « beaucoup de relle (asiatique) qu’elle (française). trop mixte socialement :
choses » : elle fréquente des bars ou des Enfin, son activité professionnelle
restaurants (avec son compagnon, des la rend sensible à la mixité : elle « D’ailleurs je pense toujours que si mon
enseigne en ZEP et en REP (« enfin mari était là, on n’aurait jamais habité,
amies, plus rarement ses enfants), elle va
des milieux difficiles en banlieue »), enfin mes enfants n’auraient jamais
au cinéma Place Clichy (avec des amies) été dans cette école là où y’a une
et à la bibliothèque (avec sa fille), elle se dans des établissements très peu
grande diversité sociale. La diversité
rend à des réunions de parents d’élèves, diversifiés socialement.
sociale elle est… elle est bien jusqu’à
etc. Mais sa vie sociale ne se limite pas cette limite que là je suis en train de
au quartier : « petitement logée », elle La diversité sociale a ses limites passer avec l’insécurité. Parce que là
profite (en famille ou avec des amis) Olivia (10 ans) est scolarisée dans la c’est quand même pas… les jeunes là,
« de l’extérieur », « de ce que Paris peut même classe qu’Olivier. Mais sa mère, qu’on voit dans la rue, qui font du tapage
lui proposer » (en termes de sorties, de Mme B., et elle entretiennent un tout nocturne, qui font des problèmes…
qui nous menacent un peu, qui nous font
spectacles, etc.), et elle part souvent autre rapport au quartier gentrifié,
un peu peur, c’est pas des jeunes gens
aussi en week-end, avec son compa- à la diversité sociale et aux valeurs
de familles bobos. Ça c’est clair. »
gnon, et pendant les vacances scolaires. éducatives. Olivia ne participe pas
Dans le quartier, M me A. entretient aux activités multisports organisées le Mme B., contrairement à la mère d’Olivier,
également des relations de sociabilité, mercredi, ne va pas au parc Cardinet considère que la diversité sociale ne
avec ses voisins et avec d’autres parents et ne fréquente guère le marché et les saurait être pour ses enfants qu’une
d’élèves (de l’école publique et du commerces du quartier. Sa vie sociale expérience limitée, dans le temps et
collège où est scolarisée sa fille). Mais se déroule, pour une bonne part, à dans l’espace :
ses relations apparaissent plus superfi- l’extérieur des Batignolles : au parc
cielles que celles de ses enfants : « Si on Monceau, au parc Floral, à Neuilly, « Ma fille elle a ses trois meilleures
quittait le quartier, explique-t-elle, à la piscine de la Porte Champerret. copines : marocaine, chinoise et turque.
je pense que je ne reverrais personne ». Ses (rares) pratiques dans le quartier Voilà. Donc je trouve ça génial. Et je me

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Il était une fois… des enfants dans des quartiers gentrifiés à Paris et à San Francisco

faisais la réflexion d’ailleurs, l’autre jour, L’attachement à une « community » de ses enfants dans un parc local,
elle n’a pas de copine euh… elle n’a pas par un « groupe de mamans »32 , par
Neils (11 ans) et sa mère, M me O.
choisi des… enfin bon, c’est comme le football ou par l’école. Les liens
ça hein. Je trouve ça génial mais à un
(51 ans) habitent à Noe Valley. Ils ont
des pratiques et des sociabilités à la fois qui l’unissent à ces amis sont d’autant
moment donné je crois qu’on est plus à
très centrées sur le quartier, profon- plus forts qu’ils relèvent d’une socia-
l’aise dans un endroit… enfin, en grandis-
dément imbriquées, et marquées par bilité familiale fondée sur la proxi-
sant faut voir hein… avec des gens qui
nous ressemblent on est plus à l’aise. l’entre-soi social : la mixité est acceptée mité spatiale (et sociale) et sur les
Enfin moi je suis plus à l’aise en tout cas. dans le cadre de l’école publique, amitiés croisées entre enfants et entre
Parce qu’après les différences elles sont mais maintenue à distance par la mère parents : ces amis sont des « familles
très enrichissantes mais faut savoir les comme par le fils. de secours », susceptibles de lui rendre
mesurer. [Mon fils], quand il était en CM2 Neils habite avec ses parents, sa des services d’urgence.
y’avait des gamins qui étaient absolu-
sœur aînée et son frère jumeau dans C’est par le biais de l’école primaire
ment charmants mais arrivés dans le que Mme O. et Neils sont confrontés
une maison au cœur de Noe Valley.
milieu pro, euh familial, c’était une catas- à la mixité socio-ethnique. Pour sa
Ses pratiques du quartier sont intenses
trophe. C’était une catastrophe. Les fille aînée, après avoir écarté l’option
parents s’en fichaient complètement. »
et diversifiées (il va souvent au parc,
à la bibliothèque, dans la rue commer- privée pour des raisons financières,
çante, à ses cours de piano, chez des elle a choisi un établissement hors
Si, pour apporter « une ouverture
amis) et assez autonomes (il se déplace du quartier dont la performance
d’esprit » à ses enfants, Mme B. a scolarisé
souvent avec son frère). Sa pratique du scolaire, la prédominance de familles
Olivia (et son frère) à l’école publique
football, mais aussi les sorties culturelles diplômées et le dynamisme de l’associa-
du quartier, elle ne l’encourage pas à
en famille le week-end le conduisent tion de parents lui ont plu : « Alors on
avoir en dehors de l’école des pratiques
à fréquenter régulièrement d’autres s’est senti à notre place. » Mais la loterie
et des relations avec des enfants diffé-
quartiers de la ville. Dans sa classe, a affecté l’enfant à l’école publique
rents d’elle et elle ne l’enverra pas dans
où le groupe des garçons est majori- la plus proche de leur domicile.
le collège public de secteur localisé dans
tairement composé d’enfants issus Elle apprécie finalement beaucoup
le quartier populaire des Épinettes :
des milieux populaires ou des couches cette école, où elle a ensuite scola-
moyennes inférieures, il n’est pas risé Neils et son frère. Elle la décrit
« Ça, je peux pas. Pour une raison de
fréquentation, de diversité sociale… solitaire mais il n’a pas véritablement aujourd’hui comme très vivante, mixte,
Jusqu’en primaire ça va à peu près mais d’ami. Ses relations les plus proches avec de bons enseignants, et, surtout,
après des enfants qui sont pas encadrés dans le quartier sont des enfants qui ont un fort « sentiment de communauté » lié
à la maison et qui font que des bêtises… changé de classe ou d’école, des amis à l’association de parents :
Ça va encore en petite classe mais plus du football, des voisins ou les enfants

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ça va… Je suis très préoccupée des « Ce que j’aime le plus… le sentiment
d’amis de sa mère. Au total, il semble en
fréquentations de mes enfants, euh, de communauté est incroyable dans
retrait de la mixité dans ses sociabilités cet te école. […] La par ticipation
de l’éducation de mes enfants. Je ne
à l’école et a fortiori dans le quartier. des parents est super. On s’amuse
suis pas trop disponible et donc j’essaie
de les mettre dans un environnement
Ce fort ancrage local fait écho au beaucoup avec ces gens.
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plus encadré. Enfin, ils ne sont pas très rapport de sa mère au quartier. Mme O., Aussi le fait que les enfants… il y a
encadrés à Pierre de Ronsard mais d’origine suédoise, est pharmacienne à toutes les dimensions de la vie repré-
le niveau général est quand même… temps partiel (son mari, Canadien, est sentées : il y a [une grande diversité]
Y’a aussi des problèmes évidemment professeur d’université). Elle appré- du point de vue ethnique, du point
mais je me sens plus rassurée. C’est cie beaucoup Noe Valley, qu’elle de vue financier, du point de vue
plus des gens qui me ressemblent. » décrit comme un quartier de « classes scolaire… il y a de tout, d’un bout du
spectre à l’autre, mais c’est quand
moyennes supérieures », ethniquement
même une école qui marche très bien,
M me B. a une vie de quartier très peu diversifié, et surtout très familial :
où le niveau scolaire est bon. »
limitée et elle tient largement sa fille « Nous, notre famille, on adore notre
à distance des Batignolles et de ses quartier. » Elle a fortement investi son Si elle considère que la mixité (qu’elle
habitants. Le quartier gentrifié, jugé quartier (ainsi que son logement). entend comme ethnique, sociale et de
trop « populaire », ne correspond Elle y fait ses courses ; elle est très impli- niveaux scolaires) est une qualité de
pas aux normes et aux valeurs de quée à l’école. Le trajet à pied à l’école l’école, le critère de la performance
Mme B., qui se considère « bourgeoise le matin ou le dîner hebdomadaire scolaire lui semble plus important
plutôt, (mais) pas bohème » et qui dans un restaurant local sont devenus (notamment pour le collège) et sa
appartient à un milieu profession- des traditions familiales. Elle-même sociabilité avec les parents hispaniques
nel très différent de celui de M me A. ne quitte le quartier, seule, que pour de l’école est limitée aux accompagne-
Peut-être cependant que le fait qu’elle travailler, faire certaines courses, ou ments de sorties scolaires.
élève seule ses enfants et le fait que se rendre aux réunions de l’association
son activité professionnelle la tienne de femmes de son pays d’origine. « Dans ces deux classes, [Neils et
à l’écart du quartier dix heures par La plupart de ses amis habitent le son frère] ont peut-être deux ou trois
jour, pèsent sur sa vision des choses. quartier : elle les a rencontrés autour amis parce que les autres enfants

32. Très répandus aux États-Unis, ces groupes de support sont destinés aux jeunes parents (et surtout aux mères). Ils visent à développer les relations sociales entre
parents et entre enfants, à échanger des conseils sur les questions touchant aux enfants, et proposent parfois des formations spécifiques. Créés à l’initiative de particuliers
ou d’entités publiques ou privées, ils reposent le plus souvent sur la proximité géographique.

71
Jean-Yves Authier et Sonia Lehman-Frisch

sont très durs. Ils viennent de familles des années 1990, peu après leur arrivée Pour scolariser l’aîné, Mme Y. a visité
différentes, qui ne sont pas compa- d’Europe, en partage avec un couple une douzaine d’établissements publics
tibles avec notre façon d’éduquer nos d’amis qui y réside toujours (les parents avant de faire son choix.
enfants, leur apprendre le respect
de Kaetlin, la meilleure amie de Fiora).
et tout ça, et aussi leur met tre la « C’est les activités artistiques qui m’ont
Fiora apprécie beaucoup Noe Valley
pression pour l’école. » attirée dans cette école, et la diversité.
pour sa « sécurité », un critère qu’elle
invoque souvent pour juger des lieux […] Mes enfants sont des citadins et je
Les pratiques et les sociabilités locales veux qu’ils vivent l’expérience de la ville.
qu’elle fréquente. Elle y a, sous le
de Neils et de sa mère, leur intensité et Je veux juste que [mes enfants] soient
contrôle de sa mère, des pratiques
leur fort recouvrement sont à mettre en plus équilibrés, je dirais. Et tolérants.
intenses et variées, se rendant à des J’aime aussi le fait que les écoles
relation avec certains choix de Mme  O. :
leçons de piano, mais aussi au parc publiques ont des enfants qui ont des
celui du temps partiel pour s’occuper
Dolores, dans la 24e rue ou à la biblio- difficultés et je pense que c’est super
de ses enfants, et celui de Noe Valley
thèque. Elle a également de nombreuses pour des enfants de côtoyer ça pour
comme lui semblant adapté à la vie de
pratiques hors quartier, avec son club qu’ils ne soient pas… quand ils voient
famille. De plus, elles témoignent d’un
de basket ou de football, avec les sorties un enfant dans un fauteuil roulant ou
repli social relatif (l’enfant est tout quelqu’un qui est différent… »
culturelles familiales, mais aussi rue
de même scolarisé dans le public) et
Mission avec son père. Ses sociabili-
ambigu. En effet, en choisissant l’école, Pour Mme Y. la mixité est pensée en
tés sont très centrées sur Noe Valley,
Mme O. a cherché, plus que la mixité, une termes ethniques mais aussi en termes
en particulier avec son amie et voisine
« communauté » qui offrirait à son fils de handicap et d’orientation sexuelle
Kaetlin. Elle fréquente aussi souvent
un cadre de socialisation « compatible » (elle se déclare tout aussi ouverte
ses amies du « groupe des cinq filles »
avec ses « valeurs » (la performance à la diversité d’orientation sexuelle
de sa classe, presque toutes issues
scolaire mais aussi le respect des autres) ; des relations amoureuses à venir
du même milieu social et habitant
la « communauté », cristallisée par la de ses enfants, « du moment qu’ils sont
le quartier ou à proximité.
puissante association de parents (PTA), heureux »). Cette conception de la mixité
L’ancrage de Fiora dans Noe Valley
est ouverte aux familles populaires hispa- doit être mise en relation avec la place
contraste avec le rapport au quartier
niques mais dominée par des familles des qu’occupe aux États-Unis la question
ambivalent de sa mère. Mme Y. (au foyer
classes moyennes supérieures blanches. des « minorités », définies comme tout
– son mari est consultant indépendant)
Elle envisage donc la mixité de l’école groupe différent de et dominé par
apprécie en effet particulièrement la
avec d’autant plus de sérénité qu’elle le groupe dominant des hommes adultes
situation de leur logement à la limite de
est maîtrisée par la PTA, où elle-même blancs anglo-protestants (WASP) et les
Noe Valley et de la Mission et la mixité
est très présente. Au delà de l’école, elle normes qu’ils ont établies. Elle contraste
ethnique et sociale qui en découle :

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a aussi trouvé cette « communauté » avec la conception française de la mixité,
« C’est pas vraiment Noe. J’aime bien.
à Noe Valley, malgré la faible visibilité qui repose, elle, sur l’idée d’une société
J’ai pas envie de faire partie de Noe.
des minorités socio-ethniques dans fondée sur le principe d’universalité,
J’aime pouvoir aller de l’autre côté
le quartier, de par sa proximité sociale qui, par conséquent, ne reconnaît
(en désignant le côté de la Mission). »
avec la majorité des habitants, diplômés pas les différences culturelles33.
Sans ses enfants, ses pratiques sont
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et ouverts à l’idée de mixité. Fiora a ensuite rejoint son frère à


plutôt orientées vers le reste de la
ville (gym, bateau), et en particulier l’école publique. Sa petite sœur égale-
Habiter à la marge de Noe Valley : vers la Mission, où elle fait certaines ment, mais dans la section Espagnol,
les ajustements du territoire courses et dont elle aime fréquenter où elle fréquente davantage d’enfants
Fiora (11 ans) et sa mère, M me Y., parfois les restaurants ou les clubs hispaniques, ce dont sa mère se réjouit.
attestent également de forts rapports de musique avec son mari : « Et c’est Pour Mme Y., le rapport à la mixité est
au quartier de Noe Valley et d’une juste plus intéressant. C’est un peu une dimension importante de l’édu-
articulation étroite de leurs pratiques plus branché. Alors que la 24e rue n’est cation de ses enfants. Elle estime
et de leurs sociabilités, mais Mme Y. fait pas tellement branchée. » que l’école doit être « diverse » car
preuve d’une plus grande ouverture à Mais ses pratiques sont, en raison elle constitue un lieu d’apprentissage
la mixité que Mme O. Elle joue de la des contraintes que représentent les quotidien de la vie urbaine. Au-delà
situation de son domicile, à la marge de enfants, fortement ancrées à Noe Valley. de l’école, elle apprécie la mixité
Noe Valley et à proximité du quartier Elle est très active à l’école et accom- socio-ethnique (et commerçante) des
populaire de la Mission, pour ajuster pagne Fiora (et sa sœur) à leurs diffé- alentours de son domicile, à la marge
finement les territoires quotidiens des rentes activités. Ses sociabilités sont de Noe Valley.
membres de sa famille et contrôler leur très locales et fortement liées à ses Il reste que cet attachement à la
exposition aux différentes dimensions enfants : elle a rencontré plusieurs mixité n’a guère d’effet sur sa sociabilité,
de la mixité. amies dans le « groupe de mamans » ni sur celle de ses enfants. Par ailleurs,
Fiora vit avec ses parents, son frère ou par l’école et elle organise chaque au moment du choix du collège, Mme Y.
(12 ans) et sa sœur (6 ans) dans la maison vendredi soir un dîner familial avec a attaché moins d’importance à la mixité
que ses parents ont achetée au milieu leurs amis-voisins. qu’à la question de l’environnement

33. Voir Denis Lacorne, La Crise de l’identité américaine. Du melting-pot au multiculturalisme, Paris, Fayard, 1997 ; Béatrice Collignon, « La géographie et les minorités :
Déconstruire et dénoncer les discours dominants – Introduction », in Jean-François Staszak, Béatrice Collignon, Christine Chivallon, Bertrand Debarbieux, Isabelle Géneau
de Lamarlière et Claire Hancock (dir.), Géographies anglo-saxonnes. Tendances contemporaines, Paris, Belin, coll. « Mappemonde », 2001, p. 23-29.

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Il était une fois… des enfants dans des quartiers gentrifiés à Paris et à San Francisco

(du collège et de son quartier) et surtout nombreuses et plus diversifiées que et ont à l’extérieur de leur quartier des
de la performance scolaire. Enfin, si elle- leurs parents et, plus largement, que pratiques et des relations très clivées
même pratique volontiers la diversité les adultes qui résident dans ce type de socialement.
des marges de Noe Valley, les usages contextes urbains. Dans ces quartiers, Dans tous les cas, les manières
de Fiora sont très centrés sur le cœur de les enfants jouent donc davantage d’habiter et de cohabiter des enfants,
Noe Valley et Mme Y. encadre systéma- le jeu de la mixité sociale. Ils entre- dans le quartier et hors du quartier,
tiquement ses déplacements. « Je crois tiennent, à l’école – mais aussi parfois sont étroitement liées à la manière dont
que c’est parce que c’est une fille », se à l’extérieur – des relations avec des les parents orientent (encouragent ou
justifie-t-elle. Si elle laisse davantage de enfants différents d’eux, partageant limitent) la vie de quartier et hors du
liberté de déplacement à son fils aîné, des pratiques qu’ils n’adopteraient quartier de leurs enfants, en fonction
elle la restreint strictement au cœur pas dans des contextes socialement des rapports qu’ils entretiennent
du quartier de Noe Valley, assimilant plus homogènes. En cela, les quartiers eux-mêmes avec le quartier et avec ses
implicitement la mixité urbaine à l’idée gentrifiés apparaissent, aussi, pour les habitants, en fonction de l’importance
d’insécurité : « Il reste dans le quartier, enfants, comme des contextes relative- qu’ils accordent, aux côtés de l’école,
dans Noe Valley, […] Noe Valley, ment singuliers de socialisation. au quartier et à la vie de quartier dans
je trouve, est un quartier très sûr alors Le mélange social entre enfants l’éducation de leurs enfants, en fonction
que le quartier plus branché, la Mission, de couches moyennes supérieures aussi, et plus largement, des rapports
je ne suis pas à l’aise pour l’instant avec et de milieux populaires a toutefois qu’ils entretiennent à la diversité sociale :
l’idée qu’ils aillent par là-bas. » des limites. Aux Batignolles comme à à l’école, dans le quartier, dans la ville,
Finalement, Mme Y. contrôle étroi- Noe Valley, tous les enfants n’habitent etc. Inversement, dans ces quartiers
tement le rapport à la mixité de ses pas le quartier de la même manière gentrifiés de centre-ville, les enfants
enfants en modulant leurs territoires et ne se mélangent pas pareillement. jouent parfois un rôle important dans
(l’école mais pas le collège, le cœur Contrairement à d’autres contextes34, la structuration des manières d’habiter
de Noe Valley mais ni les marges la proximité spatiale semble ici favori- et de cohabiter de leurs parents, et en
ni le quartier populaire voisin) et leur ser la proximité sociale. Mais en même particulier dans les pratiques et sociabilités
autonomie en fonction de leur âge temps, les enfants qui se mélangent le locales des mères des classes moyennes
et de leur genre. moins aux autres, comme les enfants supérieures. Un prolongement possible à
des milieux populaires du quartier ces analyses consisterait à examiner l’arti-
L’observation des manières d’habiter « super-gentrifié » de Noe Valley ou les culation entre les manières d’habiter et de
et de cohabiter des enfants qui résident enfants de milieux populaires scolari- cohabiter des parents et des enfants au
dans des quartiers gentrifiés apporte sés à l’école publique des Batignolles sein des familles des milieux populaires
un regard original sur les quartiers et qui résident aux Épinettes, sont qui habitent les quartiers gentrifiés ou,

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de centre-ville et les rapports de ceux qui sont le plus éloignés sociale- dans une autre perspective, à mieux
cohabitation qui s’y déploient. Aux ment des autres enfants. De surcroît, comprendre comment les expériences
Batignolles, comme à Noe Valley, les à Paris, comme à San Francisco, de la diversité sociale vécues dans ces
enfants investissent fortement leur les enfants de classes moyennes quartiers par les enfants contribuent
quartier de résidence et ont locale- supérieures et de milieux populaires ne à leur formation sociale. Mais il s’agit
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ment des relations sociales plus vivent pas seulement dans leur quartier d’une autre histoire…

34. Voir Jean-Claude Chamboredon et Madeleine Lemaire, « Proximité spatiale et distance sociale. Les grands ensembles et leur peuplement », Revue française de socio-
logie, 11(1), 1970, p. 3-33.

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