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Georges KLEIBER U niversité M ore Bloch de Strasbourg & Scolia

SUR LE SENS DES PROVERBES

0. Introduction

Tous les proverbes mènent aux hommes.

Y a-t-il une sémantique des proverbes ? Les proverbes forment-ils une classe d'expres­ sions linguistiques homogènes, présentant des propriétés identifiables communes? Deux courants se disputent aujourd'hui le marché parémiologique. Une tendance «optimiste» qui défend l'idée d'une caractérisation positive des proverbes1 et une tendance plutôt « pessimiste »2qui estime, preuves à l'appui, que le scepticisme d'un Taylor (1931 : 3) est toujours de rigueur : « The définition of a proverb is too difficult to repay the underta- king »3. L'objectif de cet article est de poursuivre le débat en apportant de nouvelles pièces, essentiellement sémantiques, au dossier et de contribuer ainsi à une meilleure connaissance linguistique de ce type d'expressions. Dans le prolongement de nos travaux antérieurs (Kleiber, 1989, repris dans 1994 : ch. 11, 1999 a, b, c et à paraître a), nous entendons contri­ buer à la définition sémantique des proverbes en essayant de mettre en relief les principales conditions auxquelles doit satisfaire une phrase pour prétendre au statut de proverbe. Notre investigation prendra comme point de départ la double caractérisation de dénomi­ nation et de phrase générique que nous leur avons reconnue (Anscombre, 1989 ; Kleiber, 1989) et posera la question de l'existence ou non d'un sens spécifique associé à la catégo­ rie des proverbes. Elle essaiera ensuite, dans une deuxième et troisième parties, de préci­ ser quel est ce sens unitaire en délimitant le type d'entités qu'ils dénomment et en traçant les grandes lignes de leur structuration sémantique commune. Chemin faisant, on le verra, on sera amené à dégager les principaux mécanismes (métaphorique, hypo/hyperony- mique, sens indirect) d'une interprétation proverbiale.

1. On peut ranger ici Milncr (1969), Kanyo(1981), Krikmann (1984), Norrick (1985), Riegel (1987), Kleiber (1989 et 1999 a et b), Arnaud (1991 et 1992), Anscombre (1994) et la remarquable synthèse de Schapira

(1999).

2. On citera ici essentiellement, outre Taylor (1931), Whiting (1932), Franken (1995), Michaux (1995,19%

et 1998), Schapira (1997) et Gouvard (19% et 1997).

3. Schapira (1997: 35) cite le constat négatif de Whiting (1932 : 273) : « [

several centuries of expérience

and endeavor hâve shown that there is nothing so elusive, so evasive, as the exact sentence or group of sentences, which should constitute such a définition >*. Voir aussi Schapira (1999 : 55-56).

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1.

Un point de départ

1.1. Proverbes : dénomination, phrase et généricité

Il nous faut commencer par une mise au point qui concerne la notion de dénomination que nous avons utilisée pour définir les proverbes dans notre travail de 1989. Elle a été mal comprise, en particulier par Michaux (1998 et 1999), qui, l'assimilant à celle de nom commun, nous attribue une conception nominale4 du proverbe qui n'a jamais été et qui ne sera jamais la nôtre. Nous n'avons jamais défendu l'idée que le proverbe fonctionnait comme un nom commun45 ni prétendu que le « proverbe renvoie à une entité générale à la manière des noms communs » (Michaux, 1998: 186). Nous avons en effet bien pris soin de préciser que la notion de dénomination était à prendre dans le sens de name et non dans celui de noun et qu'en conséquence elle portait aussi bien sur les noms que les autres caté­ gories lexicales, expressions figées ou idiomatiques y compris. Il s'ensuit que la plus grande partie des critiques émises sur la base de ce faux rapprochement entre proverbe et nom commun ne tient pas la route. Il est en effet faux de penser que « si l'on veut tester la vali­ dité d'un éventuel rapprochement entre le proverbe et la dénomination métalinguistique, on ne peut le faire qu'en comparant les fonctionnements respectifs du proverbe et du nom commun » (Michaux, 1998: 195). Et, ipso facto, il est tout aussi faux de s'appuyer sur des capacités de désignation qu'a le nom commun et que l'on ne retrouve pas chez le proverbe, de mettre en avant l'absence de forme logique du côté du nom commun, de jouer sur la différence de dénotation6 - les proverbes ne dénotant pas des concepts, mais des situations - pour enterrer notre conception dénominative du proverbe.

En parlant de dénomination pour le proverbe, il ne faut entendre qu'une et une seule chose: le fait qu'il s'agit d'une expression idiomatique ou figée78, c'est-à-dire d'une unité polylexicalc codée, possédant à la fois une certaine rigidité ou fixité de forme et une cer­ taine « fixité » référentielle ou stabilité sémantique, qui se traduit par un sens préconstruit, c'est-à-dire fixé par convention pour tout locuteur, qui fait donc partie du code linguistique commun”. Cette vertu de name lui permet de catégoriser, c'est-à-dire de ranger ou ras­ sembler dans la catégorie dont il est la dénomination, des occurrences particulières qui le vérifient. Il n'y a donc pas de rapprochement ou d'assimilation à effectuer avec les noms communs, même si ceux-ci peuvent passer à plus ou moins juste titre pour les prototypes des dénominations. Postuler qu'un verbe comme siffler ou une expression figée comme pédaler dans la choucroute sont des dénominations ne revient donc nullement à postuler qu'ils fonctionnent comme des noms communs et l'on ne saurait donc tirer parti d'une dif­ férence de fonctionnement sémantico-référentiel entre les noms communs et eux pour inva­ lider leur statut de dénomination. Il en va évidemment de même pour les proverbes : il n'est absolument pas pertinent de les confronter aux noms communs.

4. Cf. le titre du ch. II de la thèse de Michaux (1998) intitulé Une conception nominale du proverbe. La théo­

» (Michaux,

rie de Georges Kleiber, et l'affirmation « Si le proverbe est un nom, comme le soutient Kleiber,

1999).

5. Cf. « Kleiber affine encore l'idée de référence proverbiale en postulant que le proverbe fonctionne

comme un nom commun » (Michaux, 1998: 183).

6. Pour une réponse à ces critiques, voir Kleiber (1999 c et à paraître a).

7. 11 figure de ce fait fort logiquement dans les études consacrées aux expressions figées (Gross, 19%,

Mejri, 1997 et 1999).

8. « As an inventorized unit belonging to a particular language, a proverb has its own customary mea-

ning, its standard proverbial interprétation » (Norrick, 1985: 1).

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Nous avons au contraire insisté sur ce qui fait leur particularité sém iotique par rapport

aux autres d énom inations, à savoir que ce sont dénom inations-phrases91011. Leur statut catégoriel

nations plus classiques qu e sont les noms, verbes et adjectifs, et expressions figées non phrastiques com m e pédaler dans la choucroute, etc., m ais fonde leur originalité sém iotiqu e.

C om m e nous l'avions souligné en 1989, ce sont des signes-phrases, qui possèdent les

vertus des dénom inations sans perdre pour autant leur caractère d e phrase, de m êm e qu e substantifs, verbes, adjectifs, etc., sont des dénom inations qui conservent les attributs sp é­

cifiques des catégories gram m aticales qu'ils représentent. D om inicy (1999) nous rejoint,

lorsqu'il observe que « certains énoncés (par exem ple, les proverbes) et certains d iscou rs

au sen s de Jakobson) transfèrent (hypostasient) à un niveau su p érieu r

(com m e ceux d e la ph rase ou du vers) les propriétés form elles (n otam m ent prosodiques)

et cognitives du m ot sim p le » ,0.

des expressions ayan t le statut h yb rid e d e de phrase les éloigne en effet des d énom i­

(les textes poétiques

Et si l'on ajoute qu e la phrase que constitue le proverbe est une phrase générique " , on com prend aisém ent qu e l'entité dénotée ne peut plus ressem bler ni de près ni de loin aux

entités « nom inales » auxquelles renvoient les nom s com m uns. C e param ètre est essentiel.

Il conduit en effet à co n cevo ir le référent d én o m m é com m e étan t une situation ou un état

de choses générique. Les proverbes ne sont pas des phrases ép isod iqu es: ils renvoient,

co m m e le dit Kuroda

rant ». Leur dom aine,

d es occurrences spécifiques d'individus ou d'événem ents, m ais bien celui du niveau gno-

(1973 : 88), « à un certain état de choses, gén éral, habituel ou co u ­ ce n'est pas celui de la contingence, de la factualité, d e l'accid en tel

m

ique ou law-like (D ahl, 1985) d es phrases génériques, où les relations exp rim ées sont,

m

êm e s'il subsiste un lien indirect, devenues en quelque sorte indépendantes des situations

particulières. Les proverbes en tant que phrases génériques exprim ent ainsi des régu lari­ tés structurantes et non d es assertions sur des faits particuliers. Leur généricité, on le rap­ pelle, se manifeste dans deux propriétés caractéristiques de ce type de phrases :

- com m e les phrases génériques, ils ne se trouvent pas infirm és par d 'éventuels contre-

exem ples, com m e le m ontrent les exem ples (1 ) et (2) em pruntés à A nscom bre (1994 : 103) :

( 1)

Les singes mangent des bananes, mais pis Cheetah

(2)

Pierre qui roule n'amasse pas mousse. Et pourtant, ce globe-trotter a amassé une fortune

- ils autorisent, com m e les phrases génériques, des inférences par défaut sur les situ a­

tions particulières rencontrées. L'exem ple d es ânes têtus de ter M eu len (1985), ap p elé à la rescousse en 1989, nous servira à nouveau d'exem ple. A dm ettons que, sur un sentier de

m

ontagne où deux personnes ne peuvent se croiser, je me trouve nez à nez avec un âne.

A

dm ettons encore qu e j'ad h ère à

la vérité d e la phrase génériqu e Les ânes sont têtus. À ce

m

om ent-là, la phrase g énériqu e m e déterm ine un ensem ble d 'o p tio n s p ertin en tes: je

p u is

rebrousser chem in ou crier pour faire peur à l'anim al, etc. La situation où l'ân e recule de

exclue, m ais sera considérée com m e une situation récalcitrante (un

contre-exem ple) qui peut m 'am ener à changer ou non ma croyance su r la relation âne - être

têtu. Il en va d e m êm e avec le proverbe Chien

lui-m êm e n'est pas

qui aboie ne mord pas, par exem ple.

S'il en tre

9. Contrairement à ce que donne à penser Michaux (1998 et 1999), notre conception ne s'oppose donc nullement à une conception propositionnaliste du proverbe et ne méconnaît pas non plus la nécessité d'une forme logique et d'un référent situationnel. Le fait de souligner l'aspect phrastique de la dénomi­ nation implique la dimension propositionnclle et engage à postuler un concept général qui ne soit pas un concept d'objet (voir Kleiber, 1989 et 1994: 220-224).

10. Position reprise également par Michaux (1998) qui retrouve ainsi la principale conclusion de notre

travail de 1989 !

11. Voir à ce sujet la place décisive qu'occupent les phrases génériques dans le modèle sémantique des

« stéréotypes » d'Anscombre (1989,1990,1994 et 1995).

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en vigueur pour la situation où, par exemple, un professeur engueule un élève, ce dernier pourra en tirer des conséquences meaningful sur l'attitude à adopter vis-à-vis de son aboyeur de professeur.

La trinité dénomination - phrase - généricité qui articule notre conception du proverbe a des conséquences et corollaires nombreux qui explicitent et rendent justice à des traits et propriétés souvent assignés au proverbe et qui rendent par là-même particulièrement féconde l'approche de dénomination phrastique adoptée. Il n'y a donc rien de surprenant à ce qu'on la retrouve çà et là, avec des modifications ou non, en totalité ou seulement en partie (voir, entre autres, Arnaud, 1991, Anscombre, 1994, Gouvard, 1996 et 1997, Anastassiadis-Syméonidis, 1998, Mejri, 1999). Même si elle peut susciter des critiques et des demandes de précisions tout à fait légitimes1213, la notion de dénomination nous semble une donnée stable pour les proverbes. Il en va de même pour leur rapprochement (et non leur assimilation - interdite par avance par leur statut dénominatif) avec les phrases géné­ riques ,3.

1.2. Le problème du sens des proverbes

Cette trinité n'est évidemment qu'un point de départ. Dire que les proverbes sont des dénominations phrastiques de niveau générique ne clôture de loin pas une analyse séman­ tique des proverbes. À ce stade de la description, se pose la redoutable question du type de sens qu'il faut associer au proverbe, question que l'on peut reformuler en termes dénomi­ natifs en se demandant, si ce sont des dénominations, que dénomment donc les proverbes ? Précisons d'emblée qu'il ne s'agit pas de dire quel est le sens précis de tel ou tel proverbe particulier, entreprise qui, empressons-nous de le souligner, pour être souvent faite, notam­ ment dans les dictionnaires, n'en est pas moins difficile, des confusions, soit entre sens « lit­ téral » et sens du proverbe (cf. infra) ou entre sens et fonction (ou utilité)14 du proverbe, venant brouiller les choses. La question posée est bien celle du sens général que l'on doit associer au proverbe en tant que tel. Dit encore autrement, la catégorie des proverbes a-t- elle un sens qui lui est propre? Si l'on accepte que ce sont des dénominations et des phrases, à quel sens spécifique donne naissance cette combinaison tout à fait hybride d'un statut d'unité polylexicale codée et d'un statut de phrase générique ?

Ce type de questions suppose évidemment que l'on fasse l'hypothèse - le pari - d'un tel sens. Hypothèse qui ne va nullement de soi, puisqu'on peut parfaitement plaider en faveur de l'hétérogénéité des proverbes et dire qu'au fond il ne faut pas « mettre tous les proverbes dans le même panier », comme le plaide fort joliment le titre de Michaux. On peut renforcer un tel pessimisme en soulignant en plus qu'une analyse linguistique des pro­ verbes est toujours trop courte et qu'en conséquence une description sémantique est par avance vouée à l'échec, parce qu'elle ne prend pas en compte la dimension discursive du proverbe (Michaux, à paraître). Le verdict de Michaux (1998: 218) est à ce propos sans appel : « L'analyse des théories d'Anscombre et de Kleiber met en lumière l'échec d'une approche purement sémantique du proverbe ». On peut enfin invoquer un constat : même

12. Comme celles exposées par Forest (1996) ou par Irène Tamba au Colloque Lexique et Grammaire des

langues romanes de Guernesey (3-7 octobre 1998), notamment à propos de l’impossibilité d'employer les prédicats métalinguistiques d'appellation. Voir Kleiber (1999 c) pour une réponse à certaines d'entre elles et Gouvard (1999) pour une critique de l'analyse faite par Michaux (1998 et 1999) de *Je trouve que les cor­ donniers sont les plus mal chaussés.

13. Voir les arguments supplémentaires apportés par Anscombre (1994: 103-105).

14. Voir Arnaud (1991 : 17) qui montre que les dictionnaires donnent parfois comme sens le sens « fonc­

tionnel » du proverbe et non son sens « propositionnel ».

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les travaux les plus récents n'ont pas réussi à proposer une définition sém antique unitaire achevée de la catégorie des proverbes. Les caractérisations proposées restent en effet encore

et com m odém ent vagues. Non pas qu 'elles soient

incorrectes - elles pointent généralement dans la bonne direction - mais se contentent d 'in­

diquer qu'il s'agit de vérités générales ou collectives concernant la nature, la conduite des hommes et leur rôle dans l'univers. Caractérisation qui, parce qu'elle convient aussi à la

maxime - « La maxime, tout com m e le proverbe, écrit M eleuc (1969: 69), énonce un

versel à propos de l'homme » 16 - ne suffit pas à définir la spécificité sém antique du pro­ verbe. On peut certes prétendre que c'est la différence « sujet collectif (proverbe) » - « sujet individuel (m axim e) » qui assure le départ entre m axim e et proverbe, mais le sim ple fait

que certaines maximes et pas d'autres peuvent prétendre devenir des proverbes montre

que la différence de paternité ne saurait être le facteur décisif (cf. infra). Ce qui manque, en effet, c'est la m ise en avant des conditions auxquelles doit satisfaire une phrase pour pou­ voir devenir proverbe ou non. Nous ne disposons pas, pour le moment, d'une analyse qui

nous dise clairem ent pourquoi par exemple

cilement au statut de proverbe, m êm e dans l'optique d 'u ne

Taylor, ainsi que le rapporte Schapira (1997: 35), pense qu 'il n'est guère possible de spéci­

fier semblables conditions: « même si par bonheur nous arrivions à réunir en une seule définition tous les éléments essentiels, et à donner à chacun l'importance qui lui revient, nous ne disposerions même pas alors d'une pierre de touche. Une qualité incommunicable nous révèle que, de deux phrases, l'une est un proverbe et l'autre ne l'est pas ».

Nous ne choisirons pas cette attitude négative. Plusieurs faits militent pour une approche définitoire sémantique « optimiste » du proverbe. D'abord, le constat fait avant peut être repris sous une forme positive. Il y a eu, on ne peut le nier, d'incontestables pro­ grès réalisés dans la description du fonctionnement sémantico-pragmatique des proverbes de telle sorte qu'on peut tabler raisonnablement sur une poursuite de ces avancées, avan­ cées qui concernent, entre autres, la question polyphonique, le caractère de vérité générale, la nature stéréotypique, le rôle argumentatif, la portée métaphorique, le traitem ent auto­ matique, etc., toutes choses qui ont considérablem ent enrichi notre connaissance des pro­ verbes et qui interdisent de reprendre le problème à zéro, dans le cadre d'une linguistique out o f the blue ou « linguistique-lasso » type Zorro est arrivé.

trop générales15, souvent im précises

uni­

Les castors sont amusants peut prétendre diffi­

interprétation métaphorique.

En deuxièm e lieu, nous avons une com pétence

de ce qu'est sém antiquem ent (et for­

mellement 1718aussi, mais le problème est un peu différent) un proverbe, mêm e s'il y a des hésitations et des erreurs possibles dans les listes et mêm e si nous ne pouvons pas définir le plus souvent en quoi consiste cette compétence : « On dirait que chaque parémiographe, note Milner (1969: 5 0 )IH, sait intuitivement ce que c'est qu'un proverbe, et qu'il a pourtant une difficulté à donner de bonnes raisons pour admettre les uns et pour écarter les autres ».

15. L'analyse de Lakoff et Turner (1989) est à la fois trop faible en ce qu'elle n'arrive pas à traiter les pro­

verbes non métaphoriques, comme nous le verrons ci-dessous, et trop puissante en ce qu'elle convient aussi pour des expressions figées non proverbiales (cf. l'expression jelly in vise traitée longuement comme proverbe pp. 186-189).

doit nécessairement exprimer une opinion concernant

l'homme et la condition humaine sous un de ses aspects : physique, psychologique, social et politique ».

16. Voir Schapira (1997: 50) : « (

)

la maxime (

)

17. L'aspect formel est décisif (voir Anscombre, 1999 et ici-même).

18. Cité par Schapira (1997:33-34) qui rapporte aussi que Milner (1969: 51) réagit vivement contre le pes­

simisme de Taylor et son avis sur l'impossibilité de dire ce qui sépare un proverbe d'une phrase qui n'en

est pas un : « Il nous incombe (

muniquer ce que M. Taylor considère comme étant de nature incommunicable ».

J

d'affronter la difficulté jusqu'à ce que nous soyons à même de com­

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Nous pouvons en effet, plus ou moins bien, faire le départ sémantique entre une phrase qui est un proverbe (ou qui pourrait en être un) et une phrase qui n'en est pas (ou qui ne peut pas le devenir). C'est ainsi que si nous prenons les énoncés (3) et (4) :

(3)

Si Dieu n'existait pas, ilfaudrait l'inventer (Voltaire)

(4)

Un sot sai>ant est sot plus qu’un sot ignorant (Molière, Les femmes savantes)

nous ne ferons que de (4) un candidat au statut de proverbe, alors même que, comme le signale Arnaud (1991 : 11), l'aphorisme (3) satisfait à plusieurs des critères définitoires, notamment formels, des proverbes postulés par Arnaudlv. Ce ne peut être une question d'auteur qui guide notre choix, puisque (4) aussi est l'œuvre d'un locuteur particulier ; c'est bien une question de moule ou de schème sémantique proverbial qui est en jeu.

C'est cette même structure sémantique qui doit nous guider dans une autre manifes­

tation, souvent signalée, de notre compétence sémantique proverbiale, à savoir l'aptitude

à fabriquer des phrases, appelées formes proverbiales par Gouvard (1996: 48)), qui cite en

exemple, À pluie battante, eaux combattantes et Celui qui bêche tôt cueillera, qui, autant du point de vue formel, le côté le plus visible1920, que du côté sémantique, peuvent passer pour des proverbes. Cette aptitude à confectionner des proverbes représente à notre avis un des arguments les plus forts en faveur de l'hypothèse d'un sens propre attaché à la catégorie des proverbes. Si l'on peut fabriquer des proverbes, c'est bien que l'on dispose d'un modèle de la structure sémantique des proverbes.

Un autre argument, qui relève toujours de notre compétence sémantique des proverbes, vient prolonger celui de la confection proverbiale. Il s'agit de notre capacité, toute relative, mais capacité quand même, d'interpréter21 un proverbe non connu, comme par exemple un proverbe sorti de l'usage ou un proverbe provenant d'une autre langue et culture. Nous avons pu le vérifier nous-même avec (5) :

(5)

Frog forgets he had a tail22

qui nous était totalement inconnu et que nous avons pourtant réussi à interpréter comme

il fallait. Certes, cela ne réussit pas toujours, nous l'avons souligné. Lorsque nous avons

proposé à des informateurs le proverbe (6) :

(6)

La chance est chauve par derrière

peu ont compris ce qu'il signifiait. Mais, même dans ce cas, il est intéressant de noter que l'essai d'interprétation ne se fait pas n'importe comment, mais se trouve subordonné à un schème sémantique. Arnaud (1992: 209) en apporte une belle preuve avec le proverbe (7) :

(7)

Pierre qui roule n’amasse pas mousse

qu'un des étudiants, auxquels il était demandé de donner le sens des proverbes proposés,

a doté d'un sens différent du sens standard, mais un sens, exprimé en (8), tout à fait com­ patible avec la sémantique des proverbes :

(8)

« Quelqu’un d'actif ne devient pas gâteux »

19. À savoir les critères de lexicalité, d'autonomie syntaxique, d'autonomie textuelle et de valeur de

vérité générale.

20. Comme le prouvent les détournements des proverbes (Grésillon et Maingueneau, 1984, Franken, 1995

et Sabban, 1998), la forme constitue un des aspects les plus importants des proverbes (voir Anscombre ici-même). Rien de surprenant à cela si on accepte d'y voir des phrases qui forment une unité lexicale, c'est-à-dire une dénomination.

21. Le fait de pouvoir exprimer ce sens est une autre paire de manches que nous retrousserons ci-des­

sous.

22. Cité par Lakoff et Turner (1989: 161), qui signalent qu'il s'agit d'un proverbe traduit en anglais par

W.S. Mervin dans Asian Figures.

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Nous aurions peut-être encore pu invoquer la quasi-universalité du proverbe en faveur de l'hypothèse d'un sens spécifique associé aux proverbes, mais la cause nous semble entendue. Si nous pouvons reconnaître, fabriquer, interpréter ou essayer d'interpréter des proverbes, si nous pouvons décider si telle phrase pourrait ou non devenir un proverbe, c'est parce que nous avons la compétence du sens proverbial, la connaissance (devenue) intuitive d'une structure sémantique générale sur laquelle s'articulent les proverbes parti­ culiers. Et donc on peut - et on doit - essayer de mettre en relief ce sens définitoire unitaire.

2. Quel est ce sens ?

2.1.

Restriction aux hommes

Nous le ferons à partir du rapprochement effectué avec les phrases génériques en essayant de voir quel type de phrases génériques peut devenir - et à quelles conditions - un proverbe. La première restriction observée est un fait signalé depuis longtemps dans la littérature sur les proverbes et que nous avons déjà mentionné ci-dessus avec Meleuc à propos de la maxime : alors que les phrases génériques peuvent porter sur tout type d'en­ tités, les proverbes semblent restreints aux hommes. On peut le montrer de deux façons. D'une part, en prenant, comme nous l'avons fait en 1989, une phrase générique ayant pour sujet une entité non humaine comme, par exemple (9) :

(9) L'or est jaune

et en constatant que l'accès au statut proverbial lui semble barré. D'autre part, en prenant des proverbes qui parlent apparemment de choses « non humaines »>, comme (10) - (14) :

(10)

Les chiens nefont fhis des chats

(11)

Petit poisson deviendra grand

(12)

Tel arbre, telfruit

(13)

Il n'y a pas de rose sans épines

(14)

Après la pluie, le beau temps

et en observant que, malgré tout, nous les interprétons comme portant sur les hommes, ainsi que le soulignent Lakoff et Turner (1989: 166): « Proverbs concern people, though they often look superficially as if they concern other things - cows, frogs, peppers, knives, charcoal. » Dans le cas de (9), il faut souligner qu'une interprétation proverbiale échoue, parce qu'une transposition métaphorique sur le plan des humains échoue. Dans la deuxième situation, ce n'est que la réussite d'un tel transfert - Meyer (1997) parle d'allégo­ rie - qui conduit à l'interprétation proverbiale : alors que rien dans le sens des termes pré­ sents dans les proverbes de (10) - (14) n'évoque la condition humaine, nous savons néanmoins qu'ils portent sur les hommes et non sur les chiens, les poissons, les arbres, les roses et le mauvais ou beau temps. On pourrait penser que c'est le contexte dans lequel se trouve employé le proverbe qui, dans cette deuxième situation, est responsable de l'inter­ prétation en termes d'hommes, mais même sans contexte (donc par défaut), il y a trans­ position sur le plan humain, comme le notent Lakoff et Turner (1989: 175) : « Suppose we encounter the proverb Big thunder Utile raiti out of context, as in a list of proverbs. There is no explicit discourse situation to indicate the target domain. Nonetheless we are not incli- ned to take the statement as purely a description of a storm, because we already know that proverbs concern general issues about the nature of our being, the nature of people and situations we encounter and our rôle in the universe ». C'est donc que ce trait « humain » est bien une condition d'applicabilité, une condition sémantique donc, à laquelle doit satis­ faire une phrase générique pour prétendre être ou pouvoir devenir proverbe. Ou, dit encore autrement, dans notre compétence du proverbe figure la nécessité de concerner les hommes.

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Cette restriction, qui a été signalée, rappelons-le, par la plupart des commentateurs, ne va toutefois pas sans difficultés. Les dictons en constituent une. Le trait « humain » les exclut normalement des proverbes et conduit à considérer que la phrase (15) :

(15)

Petite pluie abat grand vent (citée par Buridant, 1976 et 1984)

« n'est que dicton, si elle se cantonne au sens littéral en enregistrant une habitualité uni­ quement météorologique, mais fonctionne comme proverbe si elle se charge d'un sens figuré qui en fait une règle par défaut concernant les hommes » (Kleiber, 1989). Or, « il y a des cas qui laissent perplexe » (Anscombre, 1994: 98). Ainsi (16) :

(16)

Noël au balcon, Pâques aux tisons

quoique classé généralement parmi les dictons météorologiques, comporte néanmoins, comme le remarque Anscombre (1994: 98), des items lexicaux qui se rapportent aux situa­ tions humaines. Qu'en faire alors ? Ensuite, le vague de la condition « relatif aux hommes » ou « qui porte sur les hommes ** permet facilement d'intégrer tous les dictons météorolo­ giques, tout simplement parce qu'on peut défendre l'idée que les questions de météorologie concernent bien les hommes (Schapira, 1999: 69-71), puisqu'ils régulent, surtout chez les paysans, une bonne partie de leurs activités et aussi parce qu'ils influent grandement sur leur humeur. S'y ajoute le fait, signalé également par Anscombre (1994: 98 et 106), que, même dans son interprétation littérale (donc « non humain >»ou -H), (15) reste cependant « relatif aux conduites humaines » (Zumthor, 1976: 314), dans le sens où, comme les autres proverbes, il recouvre un principe général de raisonnement, celui de dénoter un topos, « c'est- à-dire le garant d'un raisonnement qui fait passer, dans un raisonnement, du chaînon P au chaînon Q » (Anscombre, 1994:106). Anscombre montre par là fort justement que proverbes et dictons « sont des régulateurs de cette activité humaine qu'est le raisonnement ». Toutefois, il ne s'agit pas là d'une remise en cause de la restriction dénotationnelle des pro­ verbes aux situations humaines - Anscombre ne visait d'ailleurs pas ce but - mais de la mise en avant de propriétés discursives communes aux proverbes et aux dictons provenant sans doute de leur identité presque totale (structure formelle et sémantique), les deux ne se sépa­ rant que par le trait (+/-H]. Les deux premières critiques demandent par contre réponse. Pour (16), on peut maintenir que, malgré les lexèmes à portée humaine qu'il comporte, le dicton ne porte en fait pas sur les hommes, mais bien sur le temps. Le sens de (16) est en effet « s'il fait chaud à Noël, il fait froid à Pâques ». Pour ce qui est de la deuxième critique, la seule façon d'y répondre consiste à produire une caractérisation plus précise de ce que l'on entend par « qui concerne les hommes », ou « qui porte sur les hommes » ou encore « situa­ tion humaine », « conduite humaine », etc. C'est l'imprécision de ces formulations qui permet d'intégrer les dictons à teneur météorologique comme (15) ou (17) :

( 17)

Neige en novembre, neige en décembre

dans le giron des phrases qui ont trait aux « choses des hommes ». Il est toutefois significa­ tif que seul (15) et non (17) se prête à une lecture métaphorique « humaine», donc non météorologique. Ce fait et, partant, la possibilité pour (15) de deux interprétations, dont une non météorologique, interdisent d'assimiler dictons et proverbes sur la base d'une identité de dénotation : si (15) portait de la même manière sur les hommes dans les deux interpré­ tations, il n'y aurait en effet pas de lecture métaphorique possible et, du coup, plus double interprétation. C'est bien la preuve qu'il faut distinguer du point de vue du champ d'appli­ cation sémantico-référentiel proverbes et dictons23. Les dictons sont des phrases génériques qui portent directement sur les phénomènes naturels et donc qu'indirectement, si l'on veut, sur les hommes, les proverbes sont des phrases génériques qui portent directement sur les hommes. La structure que l'on attribuera aux proverbes ci-dessous rendra ce point plus clair.

23. Ils peuvent être identiques pour tous les autres aspects, notamment ceux qui découlent de leur statut dénominatif commun (voir ci-dessus les observations d'Anscombre sur leur comportement argumentatif).

46

Une deuxième difficulté attend la thèse de la restriction des proverbes aux hommes : la possibilité pour des proverbes « humains», métaphoriques ou non, d'être employés pour des non-humains. Plusieurs cas peuvent se présenter. Tout d'abord l'emploi « littéral » du proverbe métaphorique, comme l'emploi de (18) :

(18)

Chien qui aboie ne mord pas

pour une situation qui nous met réellement en présence d'un chien qui aboie. Ensuite la possibilité d'utiliser un proverbe non métaphorique, portant littéralement déjà sur les hommes, comme (19) :

(19)

Tel père, tel fils

pour des entités non humaines, comme, par exemple, pour un chien et son chiot, ou encore, avec fils en entité non humaine, pour un inventeur et son invention (Norrick, 1985) ou un peintre et ses œuvres (Michaux, 1998: 193 et 1999). Enfin, situation imaginée par Lakoff et Turner (1989, l'emploi non littéral d'un proverbe métaphorique comme (20) :

(20)

Big tltunder Utile rain

pour des non-humains, comme ils l'envisagent dans (21) et (22) :

(21)

« Big tltunder Utile rain might be applied to a viciously barking dog, as way of saying that

(22)

there's no reason to be afraid » (1989: 179) « Imagine a situation in which an earthquake has just make a large rumbling noise, and someone says Big thunder Utile rain to indicate that the earthquake won't cause much damage *»(1989: 179).

Deux options sont possibles pour résoudre cette difficulté. On peut postuler que les

proverbes ont un champ d'application très abstrait, qui subsume les différents types d'en­ tités : humains, animaux, objets naturels, objets artificiels, etc., et donc un sens très général, possédant des variables qui se trouvent saturées lors des emplois particuliers. Mais du coup, on renonce à la condition définitoire qui les restreint aux humains2425. Une telle solu­ tion ne nous semble pas satisfaisante, parce qu'elle prédit des emplois qui ne se font pas, comme par exemple, la situation (22) à laquelle le proverbe (20) ne peut pas s'appliquer, contrairement à ce que pensent Lakoff et Turner. La deuxième option consiste à maintenir la restriction, mais à expliquer les emplois « non humains » constatés. Pour (22), la réponse

a déjà été donnée : l'emploi ne nous paraît guère recevable. Pour les autres, il faut traiter à

part le cas de l'emploi littéral de (18). De même qu'il est toujours possible de (ré)utiliser une expression figée littéralement, comme mettre la charrue devant les bœufs25 dans (23) :

(23)

Il a mis la charrue devant les bœufs

pour décrire la scène où quelqu'un a réellement accroché la charrue devant les bœufs, de même il est possible d'employer littéralement un proverbe comme (18). Dans les deux cas,

il n'y a plus totalement expression figée ni proverbe, avec une différence notable pour le

proverbe, à savoir que le défigement ne concerne que le sens, la persistance de la forme (si elle est marquée, ce qui est souvent le cas) faisant également « persister » par cet aspect-là le proverbe. Pour ce qui est de (19) et de (20)-(21), plutôt que celle de Michaux (1998 et 1999), qui y voit une instanciation d'un schéma général, c'est la solution de Norrick (1985) qui est, je crois, la meilleure, : il faut parler d'emploi figuré ou métaphorique du proverbe :

c'est-à-dire accepter l'idée qu'un proverbe, issu d'une métaphore ou non, puisse lui-même être employé métaphoriquement, c'est-à-dire pour des entités auxquelles il n'était pas

24. Lakoff et Turner sont sur ce point contradictoires: d'un côté, ils restreignent les proverbes aux

humains, de l'autre, ils prédisent leur application aux non-humains.

25. À ne pas confondre avec le proverbe II ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs !

47

destiné au départ26. Ainsi Tel père tel fils peut convenir pour la relation inventeur-invention, peintre-œuvres, chien-chiot selon des modalités qu'il conviendrait de préciser.

2.2.

Une structure implicative

Nous avons à la fois avancé beaucoup et peu. Beaucoup, parce que certains aspects importants du sens et du fonctionnement des proverbes ont été sensiblement éclaircis. Peu, parce que, pour ce qui est de la connaissance du sens définitoire, nous n'en sommes pas plus loin que la mention classique de la condition [+ humain). Or, celle-ci est notoirement insuffisante, même si elle nous paraît, comme nous venons de le voir, décisive.

Un pas de plus est réalisé lorsqu'on se demande quelles phrases génériques portant sur les hommes peuvent prétendre devenir des énoncés parémiques. Premier constat, les phrases du type Les / L7 Un honirne(s)s SV paraissent totalement exclues :

(24)

Les hommes sont mortels

(25)

L' / Un homme est fragile

Autrement dit, même si les proverbes portent sur les hommes, leur sens ne peut se réduire à l'attribution d'un prédicat à la classe des hommes. On ne saurait donc les représenter27 par une proposition universelle telle que (26) :

(26)

Si

Vx (x est un homme -> x est mortel / fragile)

nous

prenons

à

présent

des énoncés

mettant en jeu

d'hommes comme (27) - (28) :

(27)

Les instituteurs gagnent beaucoup d'argent

(28)

Les Alsaciens boivent de la bière

des

sous-classes

stables

on constate également qu'ils ne font pas figure de proverbes virtuels. Et on peut en conclure, comme nous l'avions fait en 1989 (1994: 223), que leur sens ne peut se réduire à l'attribution d'un prédicat à une sous-classe établie d'hommes et qu'il ne pouvait être représenté par une proposition universelle du type de (29) :

(29)

Vx (x est un instituteur / Alsacien -> x gagne beaucoup d'argent / boit de la bière)

La situation, on le voit, est paradoxale : d'un côté, nous postulons que le proverbe porte sur les hommes et de l'autre, nous excluons qu'il puisse consister en l'attribution d'un pré­ dicat à la classe des hommes ou à une sous-classe stable d'hommes. Le paradoxe n'est qu'apparent : il y a en effet une solution qui satisfait au trait [+ humain] et qui ne s'appa­ rente pas pour autant à une prédication générique portant directement sur les hommes ou sur une sous-classe stable d'hommes. C'est celle où le prédicat est attribué aux hommes envisagés dans tel ou tel état ou propriété et/ou dans telle ou telle action ou événément. Dans ce cas, l'implication des hommes dans telle ou telle situation stative et/ou événe­ mentielle, tout en empêchant le prédicat de porter directement sur la classe des hommes, n'entraîne pas la constitution d'une sous-classe nominale d'hommes, présupposée exister. Ce qui se trouve au cœur de la prédication, c'est l'homme, s'il est comme ceci ou cela, s'il fait ceci ou cela, etc. Le prédicat ne se trouve ainsi pas rapporté à une classe ou sous-classe d'individus, mais s'applique aux hommes dans telle ou telle circonstance. Ce n'est que si un homme est ceci ou cela ou fait ceci et cela que le prédicat devient valide. La différence avec (26) et (29) réside dans cette différence d'antécédent : l'antécédent de l'implication est

26. Il faudrait bien entendu une analyse beaucoup plus détaillée de la chose.

27. Cela ne signifie nullement que nous adhérons à une analyse en termes de quantification universelle

et d'implication des phrases génériques du type de (24) - (25). Voir Kleiber (1987) et nos autres travaux

sur la généricité (1985, 1988, etc.).

48

formé cette fois-ci, non pas par un prédicat de type nominal ou prédicat de classe (les homme) ou de sous-classe (instituteur / Alsacien) qui restreint la variable individuelle x,

mais par un ou des prédicats statifs ou événementiels qui restreint non plus les x, mais les

hommes: c'est un homme ou les hommes, s'il(s) SV, alors

raître par la conjonction si le côté conditionnel de la restriction et indique quel est le schème sémantique des proverbes : il s'agit d'une structure implicative de type « si un homme est engagé dans telle ou telle situation (état, processus), alors il s'ensuit telle ou telle situation ». Si l'on tient sur le modèle de (26) - (29) à conserver le quantificateur universel, on aura pour (30) par exemple :

Notre formulation fait déjà appa­

(30)

Qui aime bien châtie bien

une proposition du type (31):

(31)

Hx2”, (x aime bien -> x châtie bien)

Si on veut éviter la trop grande puissance de ce quantificateur282930, qui ne souffre guère de contre-exemples, on peut recourir, comme le fait Riegel (1987: 95), à Vabstracteur de classe (noté Ax) dont se servent les logiciens pour représenter une classe à partir du prédicat ou de la fonction propositionnelle définitoire vérifiée par chacun de ses membres et rempla­ cer ainsi (31) par (32) :

(32)

AxHx, (x aime bien -> x châtie bien)

qui se lit : « la classe générique des hommes vérifie collectivement le prédicat complexe (x aime bien -> x châtie bien) » ou, en langage plus ordinaire, comme le propose Riegel (1987: 95), « l'espèce des hommes vérifie / est caractérisée par la propriété : si un homme aime bien, il châtie bien ». Ce que nous pouvons encore paraphraser par (33) :

(33)

a)

Il est vrai des hommes que s’ils aiment bien, ils châtient bien

b) À propos des hommes, s’ils aiment bien, ils châtient bien

c) Si un homme aime bien, il châtie bien

2.3.

Corollaires

Le résultat obtenu peut ne pas sembler spectaculaire, pour des raisons que nous don­ nerons ci-dessous. Il l'est cependant plus qu'il n'y paraît. Il indique en effet clairement que, contrairement aux phrases génériques standard du type Les hommes / les castors / les chaises SV, les proverbes sont des phrases génériques dont le contenu sémantique correspond tou­ jours à une implication. Apparemment, il en va également ainsi pour les phrases géné­ riques standard, puisqu'on les représente couramment par des propositions du type (26). Ceci est tout à fait vrai, mais cache l'essentiel : à savoir que si l'on renonce à la quantifica­ tion sur les variables, qui n'a cours qu'en logique, mais non en langue naturelle, où la quantification a lieu sur des classes déjà constituées (présupposées ou préconstruites : on ne parle pas de x I)10, alors on voit clairement que (24), (25), (27) et (28) :

(24)

Les hommes sont mortels

(25)

L' / Un homme est fragile

(27)

Les instituteurs gagnent beaucoup d'argent

(28)

Les Alsaciens boivent de la bière

28. Ou V x e H (pour tout x appartenant à H, la classe des hommes).

29. Problème bien connu et qui a donné lieu à une abondante littérature (voir Kleiber, 1985, 1988 et 1990).

Il faut en effet distinguer l'ensemble des membres de cet ensemble. Nous avons parlé de métonymie inté­ grée pour régler ce problème (1994) : il suffit qu’une part suffisamment représentative de l'ensemble véri­ fie la propriété en question pour qu'elle puisse s'appliquer de façon pertinente à l'ensemble.

30. Voir Ducrot (1972 : 235) et Kleiber (1981 : 80-81).

49

ne sont plus guère sém antiquem ent des structures dans (26) et (29) :

conditionnelles. M ême si on remplace

(26)

Vx (x est un homme -> x est mortel / fragile)

(29)

Vx (x est un instituteur / Alsacien -> x gagne beaucoup d'argent / boit de la bière)

le quantificateur universel trop fort par l'abstracteur de classe Ax, le résultat obtenu (34) et

(35):

(34)

AxHx, (x est un homme -> x est mortel / fragile)

(35)

Axlx / AxAx, (x est un instituteur / Alsacien -> x gagne beaucoup d'argent / boit de la bière) (où I = instituteur et A = Alsacien)

se révèle intenable, puisqu'il revient à dire des hommes ou des instituteurs et Alsaciens que s'ils sont hommes, instituteurs et Alsaciens, ils sont ceci et cela. Pour les sous-classes, il est possible d'envisager la solution (36) :

(36)

AxHx, (x est un instituteur / Alsacien -> x gagne beaucoup d'argent / boit de la bière)

qui paraît moins anom ale. Mais cette solution qui revient à dire des hommes que s'ils sont Alsaciens ou instituteurs, alors ils boivent de la bière ou gagnent beaucoup d'argent n'est pas pertinente non plus, parce que le fait qu'il s'agit de sous-classes déjà constituées s'y oppose: parler des hommes qui sont des Alsaciens ou qui sont des instituteurs revient à parler des Alsaciens et des instituteurs, de même que parler d'une sous-classe d'oiseaux

com m e les m oineaux, c'est

(37) des paraphrases implicatives du type (38) :

parler directement des moineaux. On ne peut concevoir pour

(37)

Les moineaux volent /piaillent

(38)

a)

??? Il est vrai des oiseaux que s'ils sont des moineaux, ils votent /ils piaillent

b)

??? À propos des oiseaux, s’ils sont moineaux, ils volent / ils piaillent

c)

? si un oiseau est un moineau, il vole /il piaille

On le voit à présent, le résultat est moins trivial qu'on aurait pu le croire, puisqu'il nous permet d'expliquer clairement quelles phrases génériques peuvent donner lieu à un pro­

verbe et lesquelles ne peuvent p as11. Seules celles qui correspondent à un contenu sém an­ tique implicatif sont candidates à devenir proverbes. Se trouvent ainsi éliminées les phrases génériques standard du type Les hommes® /Les castors SV, tout simplement parce que leur contenu propositionnel n'est pas une implication. L'aspect hypothétique ou im plicatif qu'elles présentent n'est, com m e nous l'avons montré ailleurs (Kleiber, 1987: 80), qu'une conséquence de leur caractère non contingent, alors qu'il représente la structure sém an­ tique même des proverbes. Se trouve explicitée également l'élimination des dictons météo­

rologiques, puisque, même

ne peuvent être rapportées aux hom m es, comme le montrent pour (16) Noël au balcon,

Pâques aux tisons les paraphrases (39) :

s'ils constituent des

implications com m e les proverbes, celles-ci

(39)

a)

??? Il est vrai des hommes que s'il fait chaud à Noël, ilfait froid à Pâques

b)

??? À propos des hommes, s ’il fait chaud à Noël, ilfait froid à Pâques

et l'impossibilité totale d'une paraphrase en Si un homme explicité égalem ent et de la même m anière le rejet de (3) :

Si Dieu n’existait pas, ilfaudrait l'inventer

com m e le montre (40) :

(3)

correspondant à (33 c). Se trouve

(40)

??? Il est vrai des hommes /À propos des hommes, si Dieu n'existait f>as, il faudrait l'inventer3132

31. Nous expliquerons dans un autre travail pourquoi les phrases génériques standard ne sauraient

devenir des dénominations.

32. On a bien un proverbe comme L’homme est un loup pour l'homme, mais il satisfait à la condition exigée

des proverbes, puisqu'il comporte une restriction du type ««les hommes entre eux » ou « si un homme a à faire avec un autre homme », alors

50

On peut revenir à présent aux raisons qui rendent l'hypothèse de la structure implica- tive appliquée à la classe des hommes peu spectaculaire. Elles sont de deux types. D'une part, l'hypothèse n'est pas nouvelle, puisqu'on la trouve formulée chez beaucoup de paré- miologues33, en particulier chez Kanyo (1981), qui réduit de façon systématique tous les proverbes à une proposition canonique de type « pour tout x, si Ax -> Bx », et chez Riegel (1987), qui explore avec une judicieuse sagacité les configurations sémantico-logiques spé­ cifiques rapportées au principe général de l'implication que possèdent les proverbes du type Qui dort dîne3435. D'autre part, elle ne semble pas valide pour tous les proverbes, puis­ qu'elle se trouve battue en brèche par les contre-exemples que constituent les nombreux proverbes, comme par exemple (41) :

(41)

L’argent ne fait /ws le bonheur Un âne gratte l’autre

dont le sens littéral se laisse difficilement réduire à une implication. On peut donc nous accuser à la fois d'être ringard en repeignant la vieille lune de l'implication parémique et de nous tromper en persistant à défendre une hypothèse qu'on sait trop courte. L'une et l'autre critiques sont justes, mais nous maintiendrons toutefois l'hypothèse du schème sémantique implicatif. Avec une différence capitale néanmoins, qui explique pourquoi cette piste a pu être abandonnée, alors qu'elle semblait la bonne à beaucoup de commentateurs :

le sens implicatif n'a pas à être celui du sens littéral. L'erreur des défenseurs de la thèse implicative a été de vouloir retrouver dans le sens littéral à tout prix une implication. Certes, une telle opération marche assez bien pour les proverbes prototypiques à double prédicat et pronom relatif sans antécédent préfixé comme le Qui dort dîne, dont la forme lexico-syntaxique, comme le souligne Riegel (1987: 87), apparaît remarquablement iso­ morphe du schéma de l'implication formelle:

(42)

a)

b)

c)

V x, Fx -> Gx

Qui- SV0-SV1 Qui dort dîne

Elle peut convenir aussi pour des proverbes métaphoriques du type de (43) :

(43)

Chien qui aboie ne mord pas

dans la mesure où la relative du SN sujet peut servir d'appui à un antécédent hypothétique de la forme si un chien aboie, il ne mord pas. Mais lorsqu'on passe à des proverbes comme (40), l'on est obligé de se livrer à des contorsions peu convaincantes pour y voir une struc­ ture implicative littérale. Mais même si elle marchait encore pour (40), cette solution man­ querait son but fondamental, celui de donner le sens du proverbe et non son sens littéral.

Ce qu'il s'agit en effet de mettre en relief, ce n'est pas le sens de la phrase qui constitue la forme du proverbe, mais bien le sens du proverbe lui-même. Et là nous revenons au pro­ blème de la dénomination ou de l'unité polylexicale codée ou préconstruite qu'est un pro­ verbe. Lorsqu'il s'agit de donner le sens d'une expression figée telle que Les carottes sont cuites ou Un ange passe, il ne s'agit pas de donner le sens de la phrase qui sert de forme à l'expression figée, en somme, il ne s'agit pas de dire ce que signifient les phrases Les carottes sont cuites ou Un ange passe lorsque ce ne sont pas des expressions figées. De même, lors­ qu'on s'interroge sur la structure sémantique du proverbe, il ne s'agit nullement de donner la structure sémantique de la phrase lorsqu'elle n'est pas proverbe. Nous avons bien pris soin de souligner^5 (Kleiber, 1994: 212-213) que le sens d'un proverbe n'était jamais

33. Voir entre autres Buridant (1984), Bloc-Duraffour (1984), etc.

34. Voir aussi Schapira (1999: 81-83).

35. Nous avions commis une erreur, celle de parler d'absence de transparence. Les proverbes ne sont en

effet pas opaques comme le sont les unités lexicales simples (voir à ce sujet Mcjri, 1997 et 1999).

51

totalement celui de la combinaison de ses constituants et que, par conséquent, son inter­ prétation standard n'était jamais donnée entièrement compositionnellement. Même dans les cas les plus favorables à la thèse implicative (cf. Qui dort dîne, Tel père, telfils ou encore Chose promise, chose due), le pivot implicatif, pourtant nécessaire à la thèse, ne se trouve nul­ lement présent. Sémantiquement, ces phrases ne sont donc pas des implicatives, comme nous l'avons signalé ci-dessus pour les phrases génériques standard Les N SV, mais elles donnent lieu, tout comme ces mêmes phrases génériques standard, à un effet de sens impli­ catif, donc à une inférence implicative. Et la thèse que nous défendrons, c'est que c'est cet effet de sens implicatif que dénomme le proverbe et qui devient donc le sens du proverbe, son moule sémantique.

Allons un pas encore plus loin dans la démonstration : si nous reprenons Qui dort dîne, on voit que, non seulement il faut ajouter l'opérateur d'implication pour avoir le sens du proverbe, mais il faut encore aller au-delà du sens des prédicats impliqués dormir et dîner, dans la mesure où le proverbe ne se restreint nullement aux activités de dormir et de dîner, mais s'applique en fait à une classe d'activités beaucoup plus large (cf. infra). C'est dire que - et c'est le point essentiel - le sens du proverbe, à savoir sa structure sémantique qui doit être celle d'une phrase, puisqu'il s'agit d'une dénomination-phrase, et son contenu déno- tationnel (individus, événements, états, choses, etc.) peuvent être considérablement diffé­ rents de la structure et du matériel lexical de la phrase qui sert de forme au proverbe. Cela ne signifie pas qu'il n'y a pas de rapport entre le sens dit littéral, c'est-à-dire celui de la phrase qui sert de signifiant au proverbe, et le sens du proverbe - nous en parlerons ci-des­ sous - mais que l'implication qui sert de schème sémantique au proverbe n'a pas besoin de se retrouver déjà dans le sens de cette phrase-signifiant. Autrement dit que L'argent nefait pas le bonheur a un sens implicatif en tant que proverbe (quelque chose du type « si un homme est riche, il n'est pas forcément heureux »), alors qu'il n'en a pas en tant que simple phrase générique portant sur l'argent.

Cela signifie aussi que ce sens implicatif peut être beaucoup plus complexe que celui de

la phrase littérale et ne se résume pas forcément à un antécédent simple et à un conséquent simple comme la prise en compte de la structure du sens littéral peut nous y pousser: les situations en relation d'implication dénommées par le proverbe peuvent être complexes

etc., et de plusieurs conséquences, etc.). La

liberté relative que nous leur accordons par rapport au sens littéral fait qu'elles ne peuvent

pas toujours être exprimées avec facilité, élégance et même de manière complète. Rien de surprenant à cela : ce n'est que le fait du statut de dénomination. La difficulté d'exprimer de façon claire et complète le sens d'un proverbe se retrouve en effet avec les unités lexi­ cales simples et les expressions figées. Elle est inhérente au statut dénominatif : une déno­ mination n'est jamais équivalente sémantiquement à sa ou ses paraphrases, précisément parce que les paraphrases n'ont pas le statut de dénomination. Et si la formulation du sens peut être maladroite ou paraître artificielle, c'est bien souvent la preuve de l'utilité même de la dénomination.

(formées de plusieurs conditions : si

et quand

3.

3.1.

Arguments

Référence virtuelle

Nous ne disposons plus de l'argument que représentaient les proverbes à structure binaire du type Qui dort dîne, puisque, sans couper le lien entre les deux, nous venons d'ex­ pliquer que si le proverbe dénomme une implication, celle-ci n'a guère besoin d'être déjà iconiquement présente sous telle ou telle forme dans le sens littéral, même si une telle

52

présence ne peut qu'aider à la chose. Il est cependant d'autres moyens de prouver notre hypothèse sur la structuration implicative du sens proverbial. En premier lieu, l'aire d'ap­ plication des proverbes ou, dit autrement, les occurrences particulières qu'ils rassemblent en tant que dénomination, représentent un des arguments les plus forts. La référence vir­ tuelle (Milner, 1978) des proverbes, c'est-à-dire les situations auxquelles ils peuvent conve­ nir, font apparaître une constante référentielle qui répond à la structuration sémantique proposée pour définir le sens propre à la catégorie parémiquc : quel que soit le proverbe, lorsqu'on avance une situation particulière destinée à illustrer son sens ou montrer dans quel cas il est pertinent ou peut s'employer, cette situation se laisse toujours décomposer en une partie qui met en avant un ou des hommes dans telle ou telle circonstance et une autre partie qui est présentée comme étant ou pouvant être la conséquence de la première. Les exemples (44)-(47) tirés de la littérature sur les proverbes suffiront à s'en convaincre :

(44)

Pierre : Henri a gagné à lafois au Loto et au Ketio ! Ça ne m'aurait pas déplu. Comme on dit, abon­

(45)

dance de biens ne nuit pas (Gouvard, 1996: 57) Les toxicomanes, unefois guéris, ne donnent bien souvent plus jamais signe de vie : pas de nou­

(46)

velles, bonnes nouvelles (Scietices & Vie, cité par Arnaud, 1992: 1%) Paul a très envie d'aller à Madagascar. Rien ne dit qu’il réalisera un jour son rêve. Uy a loin de

(47)

la coupe aux lèvres (Michaux, 1998: 101) « Suppose a presidential candidate knowingly com mits some personal impropriety (though not illégal and not related to political issues), and his candidacy is destroyed by the press's reporting of the impropriety. He blâmes the press for reporting it rather than himself for committing it. Suppose we think he should hâve recognized the realities of political press coverage when he chose to commit the impropriety. We express our judg- ment by saying Blind blâmes the ditch «(Lakoff et Turner, 1989: 163)

Ce qu'il y a de commun, c'est que l'application particulière représentée, de façon illustra- tivement rapide dans (44)-(46) et beaucoup plus développée dans (47), met à chaque fois en jeu une double prédication à propos d'hommes particuliers, où la première sert d'anté­ cédent et la seconde (qui peut ne pas être réalisée, mais se trouve alors envisagée comme pouvant survenir) de conséquent. Les occurrences particulières des proverbes confirment ainsi spectaculairement que le moule sémantique des proverbes est celui d'une implication entre deux situations engageant les hommes.

3.2. Phrases génériques

Notre deuxième argument, déjà initié ci-dessus avec des énoncés comme (3) Si Dieu n ’existait pas, il faudrait l’inventer, (9) L’or est jaune, (24) Les hommes sont mortels, (28) Les Alsaciens boivent de la bière, etc., consiste à montrer qu'une phrase qui ne donne pas accès au dénominateur sémantique commun des proverbes que constitue la structure implicative n'est guère un bon candidat pour devenir proverbe. De même que le moule sémantique mis en relief nous guide dans l'interprétation d'un proverbe non connu16, de même il représente un critère qui nous permet de faire le départ entre phrases qui peuvent passer pour des proverbes et phrases qui ne le peuvent pas. Nous ne reviendrons plus sur l'ex­ clusion des phrases génériques portant sur les classes ou sous-classes (type (9), (24), (28), etc.), ni sur celles comme (3) qui ne portent pas sur les hommes. Nous nous intéresserons tout d'abord au cas de (48), déjà évoqué ci-dessus :

(48) Les castors construisent des barrages

36. C'est lui qui nous a guidé dans l'interprétation du proverbe (5) Frog forgels he had a tail et qui a conduit l'étudiant d'Arnaud (1992) à produire (8) »Quelqu'un d'actif ne devient pas gâteux » comme sens de

(7) Pierre qui roule n’amasse pas mousse.

53

En tant que phrase générique portant sur les castors, il ne peut franchir « littéralement » le stade qui mène au proverlx*. Le peut-il, et dans quelles conditions, de façon non littérale? Confrontons-le à des cas comme (49) et (50) :

(49)

(50)

Les ânes sont têtus Un singe est toujours amusant

qui, dans leur interprétation générique de phrase portant sur les ânes et les singes ne peu­ vent pas non plus conduire littéralement au proverbe. On observe toutefois que (49) et (50) passent plus facilement la rampe interprétative proverbiale en interprétation non littérale que (48). D'un point de vue sémantique - le côté formel est un autre facteur, crucial, que nous laissons ici de côté - ils sont en effet plus facilement recrutables comme proverbes que (48). On peut pourtant envisager pour les trois une métaphorisation « animal -> homme ►> et donc ce n'est pas le fait qu'il ne s'agit pas d'hommes dans le sens littéral qui freine le pas­ sage de (48) au proverbe. Le responsable de la différence de « proverbialité » sémantique est la plus grande difficulté à trouver une situation implicative du type de celle que nous avons postulée pour le proverbe. De façon plus précise, les lexèmes âne et singe, étant donné qu'on peut leur associer a priori déjà une valeur métaphorique exploitable pour les hommes, rendent disponible une circonstance qui à la fois correspond à l'antécédent de l'implication proverbiale: «si un homme est un âne», c'est-à-dire «s'il est par exemple bête », etc., et « si un homme est un singe » (se comporte comme un singe), et qui est par­ faitement compatible avec l'implication postulée : à savoir que c'est le fait pour un homme d'être bête comme un âne qui le rend têtu et celui pour un homme de se comporter en singe qui le rend amusant. Semblable situation antécédente n'est guère potentiellement présente avec castors : quelle propriété, quel événement peut-on attribuer à un homme qui soit tel qu'il implique de façon acceptable une situation à laquelle renvoie directement ou indirectement le prédicat construire des barrages ? Empressons-nous de dire que nous n'in­ terdisons nullement à un énoncé comme (48) de ne jamais pouvoir devenir proverbe. Pour qu'une telle promotion ait lieu, il faudrait concevoir un contexte tout à fait spécial (un conte ou une fable?) qui construise des passerelles interprétatives vers une implication situa­ tionnelle satisfaisant au schème sémantique parémique. Le point important est que, quel que soit le matériel sémantique de départ, donc en somme, le sens littéral, celui-ci puisse être interprété sur la base d'une implication. Ou, autrement dit encore, quels que soient la structure et le matériel lexical d'une phrase générique, ils ne peuvent donner lieu à un pro­ verbe que s'ils sont aptes à nous fournir les conditions d'une interprétation implicative situationnelle relative aux ou vraie des hommes.

Nous devrions développer dans cette optique le rapport entre le sens littéral et le sens du proverbe. Une telle étude, en même temps qu'elle cemera(it) de plus près les différents types de phrases candidates à une proverbialisation et les conditions dans lesquelles peut s'établir une telle proverbialisation, débouchera(it) en effet sur une typologie des pro­ verbes, qui montrera(it) deux choses :

(i) que l'hétérogénéité des proverbes se révèle uniquement à ce niveau-là : tous les pro­

verbes se mettent dans un même panier, mais ils ont des couleurs et des formes différentes ;

(ii) qu'elle se manifeste par d'intéressantes différences d'emplois, souvent assimilées abu­

sivement à différents types de sens que présenterait un proverbe.

3.3. Le facteur implicatif

Nous nous contenterons, pour terminer, de souligner les conséquences qu'entraîne le facteur implicatif sur le recrutement et le fonctionnement interprétatif des proverbes. Nous avons défendu en 1989 (1994 : 220) l'idée que les proverbes correspondaient plutôt à des phrases génériques non vraies a priori qu'à des phrases génériques vraies a priori (du type

54

Les voitures ont quatre roues). Anscombre (1994: 104-105) et Gouvard (1996: 60) ont montré qu'une telle position était fausse et qu'il était plus pertinent d'envisager les proverbes comme des phrases jouant « le rôle de stéréotype » (Anscombre, 1994: 105) v . Nous ne pou­ vons faire qu'amende honorable wet souligner que c'est l'implication postulée373839 qui est res­ ponsable de cette stéréotypicalité. Sa pertinence se manifeste de façon fort instructive, d'une part, par le rejet de certaines phrases comme proverbes, même si elles satisfont au schème implicatif [+HJ, d'autre part, par le déclenchement, dans certains cas, d'une montée abstractive de type hypo/hyperonymique imposée au sens littéral ou métaphorique pour qu'il puisse devenir le sens d'un proverbe.

Deux exemples suffiront pour illustrer le premier phénomène. Si des « pseudo-pro­ verbes » (Riegel, 1987: 95) comme (51) et (52) :

(51 )

Qui est

blond fait des bonds

(52)

Qui vole un veuf vole un bœuf

paraissent burlesques, c'est, comme l'explique Riegel (1987: 95), parce que « ces construc­ tions associent des prédicats entre lesquels aucune connexion stable n'est empiriquement observable qui associerait, par exemple, au fait d'être blond la propension à faire des

bonds,

rien de stéréotypique40. Il en va de même pour un précepte tel que (53) :

». Bref, c'est parce que l'implication ne paraît guère être justifiée a priori : elle n'a

(53)

Il faut se laver les mains avant de manger

qui, quoiqu'il puisse s'analyser sur le modèle implicatif des proverbes (cf. «si on veut manger, il faut se laver les mains avant ») ne peut revêtir une livrée parémique, parce que, précisément, le fait de se laver les mains n'est pas saisi comme une conséquence logique qui découle du fait de manger : on peut fort bien manger sans se laver les mains au préa­ lable !

3.4. D'une situation implicative hyponymique à une situation implicative hyperonymique

Le second (55) et (56):

phénomène est constitué par la différence entre les proverbes de type (54)-

(54)

(55)

(56)

à)

b) Ce sont les cordonniers les plus mal chaussés

C)

d)

e) L’habit nefait pas le moine

0

a)

b)

a)

b) Un homme ai>erti en vaut deux

c) Qui ne dit mot consent

A chacun son métier

Il

ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs

C

’est en forgeant qu’on devient forgeron

Qui w à la clmsse fh'rd sa place Chat échaudé craint l’eau froide

Pierre qui roule n’amasse pas mousse L’union fait la force

37. « Le proverbe renvoie donc à un savoir stéréotypique sur les situations humaines » (Gouvard, 1996 :

60). Voir aussi Riegel qui parle de stéréotypes parémiques (1987: 99).

38. Après celle faite sur l'opacité des proverbes, c'est donc notre deuxième grosse erreur !

39. En combinaison avec l'abandon de la quantification universelle (voir ci-dessus, Kleiber, 1989, Riegel,

1987 et Anscombre, 1994).

40. Le fait qu'il doive s'agir d'une relation déjà stéréotypique, donc a priori, explique pourquoi il n'y a

généralement pas de marqueur d'implication (voir supra).

55

d)

Bien mal acquis ne profite jamais

e) À quelque chose malheur est bon

f) Qui peut le plus peut le moins

On observe que, contrairement à (56), dans (54), proverbes non métaphoriques, et (55), pro­ verbes métaphoriques, il faut supposer, pour atteindre le sens du proverbe, une montée

abstractive d'un sens, littéral ou déjà métaphorique, hyponymique vers un sens proverbial hyperonymique. Nous n'avons fait que l'évoquer ci-dessus à propos de Qui dort dîne pour souligner que le sens du proverbe peut être considérablement différent de celui de la struc­ ture et du sens lexical de la phrase qui sert de forme au proverbe. Il nous faut à présent expliquer cette élévation hyperonymique qui fait que, dans certains cas et dans certains cas seulement, comme le prouve (56), il y a, aussi bien dans les proverbes à sens littéral (-H), dits en conséquence métaphoriques comme (55) que dans ceux qui portent déjà sur les humains (+H) comme (54), une relation orientée dans le sens hyponymie -> hyperonymie. Prenons par exemple (54.d): le sens du proverbe porte dès le départ sur les hommes, puisque le sens littéral parle des forgerons. Il répond aussi à la restriction que nous avons postulée, puisqu'il fournit une circonstance hypothétique du type «si un homme s'exerce

à l'activité de forger » de laquelle découle la situation « il devient forgeron ». Le sens litté­

ral fournit ainsi de quoi établir la structure implicative sur laquelle s'articule le sens des proverbes. Or, si l'on considère le sens du proverbe (via son application référentielle), on constate clairement qu'il dépasse le cadre des forgerons, puisqu'il s'applique plus ou moins

à toute activité, pour signifier que c'est en exerçant cette activité qu'on devient un spécia­

liste de cette activité. Le sens littéral du proverbe n'est en somme qu'un hyponyme d'un sens hyperonymique, qui est celui du proverbe « si on s'exerce à une activité, on devient un spécialiste ou un expert de cette activité » et l'on a pu parler (Meyer, 1997) de synecdoque de l'espèce pour le genre ou de conceptual synecdoche (Krikmann, 1994: 121). Il en va de même pour les proverbes métaphoriques de (55), même si le fait métaphorique a contribué à cacher le phénomène41. Prenons (55.a) Chat échaudé craint l'eau froide. Le transfert méta­ phorique vers les hommes ne suffit pas, puisque le résultat obtenu nous mène au même niveau sémantique que celui des proverbes non métaphoriques de (54). En effet, Homme échaudé craint l'eaufroide nécessite également une montée abstractive de type hypo/hypero-

nymique vers le véritable sens du proverbe. La brûlure par l'eau chaude n'est qu'un cas particulier d'une catégorie plus générale d'événements désagréables et le proverbe signi­ fie en conséquence que « si quelqu'un a subi un événément particulièrement désagréable, il se méfiera d'événements qui entrent dans le même type que l'événement désagréable, mais pour lesquels il n'y a normalement pas de raison de se méfier».

Lakoff et Turner (1989) ne s'embarrassent pas de fioritures pour expliquer la promotion d'un cas particulier vers une situation générique subsumante. D'une part, ils en font un cri­ tère sémantique définitoire du proverbe et, d'autre part, ils en rendent compte en y voyant une métaphore de niveau générique qu'ils nomment GENERIC IS SPECIFIC (1989: 162- 165) et qui s'avère être la plaque tournante de leur modèle sémantico-pragmatique du pro­ verbe. Inutile de s'attarder sur le premier aspect : la montée particulier ou spécifique -> générique ne peut être retenue comme un trait définissant les proverbes, puisqu'elle n'est pas présente dans beaucoup de proverbes comme le montre éloquemment (56). Et la jus­ tifier, lorsqu'elle a réellement lieu, en termes de métaphore n'est guère adéquat non plus. Tout simplement parce qu'on ne voit pas en quoi une relation hypo/hyperonymique s'ap­ parenterait de loin ou de près à un processus métaphorique. Si figure ou trope il devait y avoir, ce serait, comme nous l'avons mentionné ci-dessus, plutôt du côté de la synecdoque

41. Lakoff et Turner ont fort bien entrevu l'élévation en question. Krikmann (1994) et Meyer (1997) l'ont également mise en relief.

56

qu'il faudrait se tourner, étant donné que l'emploi d 'u n hyponyme pour un hyperonyme

a pu être rangé parmi les synecdoques du type « l'espèce pour le genre » (Meyer, 1995 et Del ha y, 1997)4243.

Comment expliquer alors qu'il y a nécessairement cette élévation dans (54) et (55), mais non dans (56) ? C'est là qu'intervient, à notre avis, le facteur im plicatif : selon le niveau de vérité où l'implication se révèle valide, il y a montée hyperonymique ou non. Dans (54) et (55), l'abstraction hyperonymique s'installe, parce que l'implication entre les situations

« spécifiques » tient en vertu d'un principe im plicatif supérieur. Autrem ent

tion « spécifique » n'est vraie que par héritage. Du coup, restreindre l'im plication qui fait le sens du proverbe à ce niveau spécifique contreviendrait à la maxime de quantité gricéenne, puisqu'elle donnerait à croire qu'elle ne s'applique pas dans d'autres situations, m ais est

vraiment propre aux situations exprimées. Il y a donc montée jusqu'à la situation hypero­ nymique m ère pour que la portée informative du proverbe soit pertinente. Dans (56), cette montée abstractive n'a aucune raison d'être, parce que l'implication exhibée entre les deux situations littérales ne se fait pas par héritage : elle est directement informative, valide plei­ nement et spécifiquement au niveau situationnel exprim é, sans dépendance aucune avec un principe supérieur. Si dans (56.a) L'union fait la fo rce ou (56.0 Qui peut le plus peut le moins, par exemple, on en reste au sens implicatif en quelque sorte « littéral », c'est tout sim­ plement parce que la vérité de « si les hommes s'unissent (pour faire ceci ou cela), ils sont plus forts (pour faire ceci ou cela) » ou « si quelqu'un est capable des plus grandes choses,

il est aussi capable des plus petites » n'est pas héritée d'une implication supérieure. Si l'on

prend par contre (54.e) L'Iiabit n e fait pas le moine, on comprend que la vérité « littérale » n'est pas cantonnée aux moines et à leur vêtement ecclésiastique, mais provient d'une vérité implicative supérieure qui fait que si elle est vraie, c'est-à-dire si les gens habillés en moine ne se comportent pas forcément comme des moines ou ne sont pas vraiment des

moines, c'est uniquement parce que l'apparence des gens (ou la mine des gens) est souvent trompeuse. Avec le proverbe métaphorique (55.a) Chat échaudé craint l'eau froide, il en va strictement de même. Une fois le passage effectué du monde animal au m onde des hommes, il faut encore une m ontée hyperonymique des brûlures à toute situation générale où une personne qui a subi un dommage craint par la suite toutes les circonstances évo­

quant celles qui l'ont entraîné, m êm e si les apparences

dit, l'im plica­

sont trompeuses et le danger nul.

Pour une sim ple raison, la m éfiance

heureuse d'eau brûlante s'explique à partir d'une m éfiance de portée plus générale: si on

a fait une expérience désagréable et qu'il s'en représente une du même type, il est normal qu'on se m éfie même s'il n'y a pas ou plus de risque.

Si on accepte notre hypothèse sur la montée abstractive hypo/hyperonymique, alors se pose la question du choix d 'u n e situation hyponymique pour désigner une situation hyperonymique. Nous nous contenterons d'indiquer ici deux pistes à suivre, qui nous sem ­ blent plus importantes que les autres :

- la maladresse fréquente des formulations du sens im plicatif des proverbes signale que

bien souvent les situations hyperonymiques visées n'ont pas de correspondant lexical approprié, ce qui justifie leur dénomination par une situation hyponym ique;

- les situations particulières ont bien souvent un rôle de garant de vérité, dans la mesure

où elles correspondent à une vérité universelle (cf. Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs), alors que celle de l'implication de niveau hyperonymique ne répond qu'à une vérité

vis-à-vis de l'eau froide après une expérience mal­

de

type il est généralement vrai ou même il est beaucoup de fois vrai4*.

42.

Delhay (1997: 294) rappelle toutefois que chez Aristote la métaphore recouvrait également le dépla­

cement soit du genre à l'espèce, soit de l'espèce au genre.

43. Pour la vérité générique du type quantificationnel «<beaucoup », voir Kleiber (1999 b).

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Conclusion

Notre titre Sur le sens des proverbes est bien commode : il nous permet de conclure serei­ nement même si notre enquête sur le sens des proverbes - nous venons de le voir - n'est pas terminée. L'essentiel a cependant été réalisé et se laisse condenser dans les points conclusifs suivants :

- les proverbes sont des dénominations-phrases de niveau générique ;

- ils possèdent un sens qui leur est propre, c'est celui d'une implication entre deux situa­ tions engageant les hommes ;

- ils peuvent eux-mêmes connaître des emplois métaphoriques oufigurés ;

- le sens implicatif est le schème sémantique qui sert de guide dans la reconnaissance des

proverbes, la construction de proverbes, l'interprétation des proverbes, etc., et, surtout, il permet de prédire quelles phrases génériques pourraient devenir, et à quelles conditions, des proverbes ou non ;

- le facteur implicatif explique dans une perspective gricéenne pourquoi certains pro­

verbes et pas d'autres ont un sens implicatif qui est l'hyperonyme de la situation implica- tive « littérale ».

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