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SOUS LA DIRECTION DE

Laënnec HURBON
docteur en Théologie (Institut catholique de Paris) et en Sociologie (Sorbonne),
directeur de recherche au CNRS et professeur à l'Université Quisqueya de Port-au-Prince

(1996)

LES TRANSITIONS
DÉMOCRATIQUES.
Actes du colloque international
de Port-au-Prince, Haïti.

Un document produit en version numérique par Rency Inson MICHEL, bénévole,


Étudiant en sociologie à la Faculté d’ethnologie de l’Université d’État d’Haïti
fondateur du Réseau des jeunes bénévoles des Classiques des sciences sociales en Haïti.
Page web. Courriel: rencyinson@gmail.com

Dans le cadre de: "Les classiques des sciences sociales"


Une bibliothèque numérique fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay,
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi
Site web: http://classiques.uqac.ca/

Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque


Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi
Site web: http://bibliotheque.uqac.ca/
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 2

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Jean-Marie Tremblay, sociologue


Fondateur et Président-directeur général,
LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 3

Cette édition électronique a été réalisée par Rency Inson Michel, bénévole,
étudiant en sociologie à la Faculté d’ethnologie à l’Université d’État
d’Haïti et fondateur du Réseau des jeunes bénévoles des Classiques des
sciences sociales en Haït, à partir de :

Sous la direction de
Laënnec HURBON

Les transitions démocratiques. Actes du colloque international


de Port-au-Prince, Haïti.

Paris : Les Éditions Syros, 1996, 384 pp.

[Autorisation formelle accordée par l’auteur le 20 septembre 2016 de diffuser


ce livre en libre accès à tous dans Les Classiques des sciences sociales.]

Courriel : lhurbon@yahoo.com

Polices de caractères utilisée :

Pour le texte: Times New Roman, 14 points.


Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 12 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2008


pour Macintosh.

Mise en page sur papier format : LETTRE US, 8.5’’ x 11’’.

Édition numérique réalisée le 8 mai 2017 à Chicoutimi, Ville


de Saguenay, Québec.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 4

Merci aux universitaires bénévoles


regroupés en association sous le nom de:

Réseau des jeunes bénévoles


des Classiques des sciences sociales
en Haïti.

Un organisme communau-
taire œuvrant à la diffusion en
libre accès du patrimoine intel-
lectuel haïtien, animé par Ren-
cy Inson Michel et Anderson
Layann Pierre.

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des-jeunes-bénévoles-des-Classiques-de-sc-soc-en-Haïti-
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Courriels :

Rency Inson Michel : rencyinson@g-


mail.com
Anderson Laymann Pierre : anderson-
pierre59@gmail.com

Ci-contre : la photo de Rency Inson MICHEL.


Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 5

SOUS LA DIRECTION DE
Laënnec HURBON
docteur en Théologie (Institut catholique de Paris) et en Sociologie (Sorbonne),
directeur de recherche au CNRS et professeur à l'Université Quisqueya de Port-au-Prince

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.

Paris : Les Éditions Syros, 1996, 384 pp.


Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 6

Un grand merci à Ricarson DORCÉ, directeur de la collec-


tion “Études haïtiennes”, pour nous avoir
prêté son exemplaire de ce livre afin que
nous puissions en produire une édition
numérique en libre accès à tous dans Les
Classiques des sciences sociales.

jean-marie tremblay, C.Q.,


sociologue, fondateur
Les Classiques des sciences sociales,
7 mai 2017.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 7

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.

Quatrième de couverture

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La démocratie ne se construit pas au Port-au-Prince comme à Lo-


mé ou à Prague, et pas seulement à cause de l'histoire et de la géogra-
phie.
À chacun sa spécificité, sa culture...
Quelles peuvent être les réponses locales face au nouvel ordre
mondial ? Peut-on sortir de la misère et conserver intacte sa culture ?
Quels équilibres entre démocratie et justice sociale, libéralisme et dé-
veloppement harmonieux, justice et réconciliation ?
Comment créer et organiser des structures juridiques et un espace
public de discussion ? Retisser des liens sociaux ? Comment faire face
aux soubresauts de la dictature ou aux modes de pensée induites par
elle ? Quel peut être le rôle de l'armée, des Églises, de l'éducation, des
politiques de santé ?
Comment passer du « droit à avoir des droits » à la consolidation
démocratique ?
Transition ou processus démocratique, transition vers la démocra-
tie, démocratiser la transition : les analyses alternent ici sur les enjeux,
les freins, les fondements ; les cas de Haïti, du Brésil, de l'Argentine,
du Cap-Vert de la Guinée-Bissau, de la Pologne... illustrent des ques-
tions qui se posent différemment, mais dans une optique universelle.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 8

La notion de transition vers la démocratie, ou celle de retour au


droit des peuples à disposer tout simplement d’eux-mêmes, à un bel
avenir, pourvu qu’elle n’oublie pas comment se firent et se font les
violentes transitions parfois sans transition vers l’intolérance et la dic-
tature.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 9

Note pour la version numérique : la pagination correspondant à


l'édition d'origine est indiquée entre crochets dans le texte.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 10

[4]

Conception et réalisation graphique de la couverture : Didier Go-


nord
Illustration de couverture : détail de The American Inversion
(1915-1994), de Frantz Zéphirin. UCLA Fowler Museum of Cultural
History, exposition « Sacred Arts of Haitian Vodou », photo de Denis
Nervig.
Conception et réalisation de l’intérieur : Ici & ailleurs
Suivi éditorial : Jutta Hepke
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 11

[4]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.

REMERCIEMENTS

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Le Comité d'organisation du colloque tient à exprimer ses plus vifs


remerciements à l’ex-Premier ministre Smarck Michel qui a su com-
prendre très tôt l'importance et l'intérêt de ce colloque pour le débat
public en Haïti et qui, dans le désintéressement le plus complet, a don-
né son soutien à la réalisation du colloque.
Nous devons remercier également le secrétariat particulier du pré-
sident Aristide ainsi que Florence Elie pour le soutien exceptionnel
qu'ils ont apporté au comité pour l'accueil des participants étrangers et
la réalisation du gala culturel. Le directeur général de l'UNESCO, Fre-
derico Mayor, a spécialement accordé le plus grand intérêt à l'initia-
tive du colloque et a appuyé sans relâche à travers la représentation de
l'Unesco en Haïti, les efforts du comité d'organisation. Le ministre de
la Culture, Jean-Claude Bajeux a donné tout son soutien à cette initia-
tive venue de la société civile.
Notre reconnaissance s'étend également à Françoise Mari, alors di-
rectrice de l'AUPELF, qui a su partager avec le comité les tâches de
préparation et d'organisation scientifique du colloque. Le comité d'or-
ganisation se souviendra aussi que, au milieu des difficultés et des ten-
tations de découragement, le secrétariat du colloque constitué par Ket-
ty Dépestre et Béatrice E. Alismé, a su manifester une grande
constance et maintenir le niveau d'engagement nécessaire à la réussite
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 12

du colloque. Nous n'oublierons pas non plus la performance du comité


d'accueil supervisé par Edith Adrien.
Nos remerciements enfin, aux productions Batofou de Syto Cavé et
d'Anthony Phelps et au Ballet folklorique d'Haïti dirigé par Nicole Lu-
marque, qui ont su, par la qualité de leur contribution au gala de clô-
ture, favoriser la réussite de cet événement culturel.

Cet ouvrage a été publié avec le concours des éditions du CIDIH-


CA (Centre international de documentation et d’information haïtien,
caribéen et afro-canadien).

© Syros, 1996 9 bis, rue Abel-Hovelacque 75013 Paris Tél. : (1) 44


08 83 80 ISBN : 2 84146 300 1
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 13

[5]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.

Table des matières


Quatrième de couverture
Remerciements [4]
Introduction [9]

PREMIÈRE PARTIE
Les expériences démocratiques [13]

Raoul Alfonsin, “Transition démocratique en Argentine.” [15]


Daniel van Eeuwen, “Transitions et consolidations démocratiques en Amérique
latine et dans les Caraïbes. [17]
Ricardo Lopez Munoz, “Les limites de la transition chilienne à la démocratie.”
[29]
Gilberto Lopez Y Rivas, “La question nationale et la démocratie,” [35]
Patrick Michel, “La « transition » polonaise : remarques sur les difficultés du pas-
sage à un politique désenchanté.” [45]
Michael Lówy, “L’Église catholique et la transition vers la démocratie au Brésil.”
[55]
Max Dominique, “Rôle de la théologie de la libération dans la transition démocra-
tique en Haïti.” [63]
Débat : Transition démocratique et religion [73]
Pierre Franklin Tavares, “Iles du Cap-Vert et Guinée-Bissau : transitions emblé-
matiques.” [79]
Dominique Bangoura, “Armées et défis démocratiques en Afrique.” [91]
Débat : Transition démocratique et droits de l’homme [101]
Luc de Heusch, “De quelques sociétés africaines, hier et aujourd’hui.” [105]
Paulin Houtoundji, “Les lendemains de fêtes (résumé).” [111]
Fred Constant, “La démocratisation dans les Caraïbes du Commonwealth, ci-
toyenneté, ethnicité, égalité.” [113]
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 14

Max Puig, “La transition démocratique dans la région de la Caraïbe.” [127]


Onofre Rojas, “État-nation, souveraineté et autodétermination dans la Caraïbe.”
[139]
Débat : Transition démocratique et culture de la paix [153]

DEUXIÈME PARTIE
Transition démocratique en Haïti [159]

Jean Bertrand Aristide, président de la République d'Haïti, témoin et acteur de la


transition démocratique en Haïti, s'interroge. [159]
Laënnec Hurbon, “Haïti entre la guerre froide et le nouvel ordre mondial.” [161]
Gérard Pierre-Charles, “Démocratie et le nouvel ordre international.” [175]
Franklin Midy, “La transition vers la démocratie : lever les obstacles ou poser les
fondements ?” [181]
Frank Laraque, “Du sol soyons seuls maîtres.” [203]
Émile Ollivier, “Du nationalisme identitaire au patriotisme constitutionnel.” [215]
Michel Rolph Trouillot, “Démocratie et société civile.” [225]
Jachy Lumarque, “Éducation et transition démocratique.” [233]

Débat : Transition démocratique et éducation. [237]

Mats Lundahl, “Les forces économiques et politiques dans le sous-développement


haïtien.” [243]
Paul Farmer, “Quelles possibilités de réponses locales face au nouvel ordre mon-
dial ?” [257]
Patrick Staelens, “Les droits fondamentaux des travailleurs dans un processus de
transition démocratique.” [265]
Etzer Charles, “Libéralisme et démocratie.” [271]
Bernardo Vega, “Les relations économiques dominico-haïtiennes.” [277]
André Corten, “L’État faible haïtien. Économie et politique.” [287]
Hans Christoph Buch “Savane Zombi.” [307]
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 15

TROISIÈME PARTIE
Interrogations et incertitudes [313]

Jean Ziegler, “Démocratie – nation - république.” [315]


Samir Amin, “Pour une stratégie de la libération.” [321]
Yves Benot, “Démocratie et révolution.” [337]
Enrique Dussel, “La démocratie matérielle et formelle. Réflexion à partir d’une
éthique de la libération.” [347]
Alain Ménil, “Transition démocratique : un concept problématique.” [359]
Jacques Rancière, “La déviation démocratique.” [379]
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 16

[9]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.

INTRODUCTION

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Une grande solidarité internationale s’est manifestée en faveur du


peuple haïtien depuis 1986, année de la chute de la dictature de Duva-
lier. Pendant les trois ans qu’a duré le coup d’État sanglant, les ins-
tances internationales, dont notamment l’OEA et l’ONU, ont sans
désemparer tenu à faire échec au retour d’une dictature militaire en
Haïti, et ont fini par s’entendre pour autoriser les États-Unis à s’enga-
ger dans une intervention armée pour le retour du président légitime à
ses fonctions. Cet événement sans précédent dans l’histoire des rela-
tions internationales ne peut manquer de susciter des interrogations.
Un débat public, international s’imposait pour approfondir le sens
d’un tel événement, non seulement pour Haïti, mais aussi pour tous
les pays qui connaissent, au cours de cette décennie, de nombreuses
difficultés pour accéder à la démocratie.
En prenant le risque de donner à cette période de l’histoire poli-
tique l’appellation « transition démocratique » nous étions conscients
de céder à un optimisme que les faits ne semblent guère renforcer. La
plupart des intervenants du colloque n’ont pas ménagé leurs critiques
à propos de l’emploi du concept de transition démocratique. Mais jus-
tement, c’est là pour nous le premier résultat positif des confrontations
des différentes analyses de cette période de l’histoire que nous traver-
sons. Nous voulions avant tout, conduire à penser les incertitudes, les
difficultés et mêmes les apories de la démocratie que d’aucuns veulent
faire passer pour un régime - celui déjà établi dans les pays occiden-
taux - qu’il suffirait d’appliquer à d’autres peuples encore enfermés
dans des traditions despotiques dictatoriales ou totalitaires. Le col-
loque tenu à Port-au-Prince, en juillet dernier, a choisi de se réaliser
sous le signe de l’interrogation. Car nulle part encore, aucun régime
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 17

démocratique ne peut se prévaloir d’être instauré une fois pour toutes.


Seules les dictatures savent toujours déjà, se targuent de disposer de
certitudes et ne souffrent point de contradictions. En ce sens, cet ou-
vrage ne saurait avoir qu’une prétention : contribuer à maintenir tous
ceux qui luttent pour la démocratie sur le fruit du questionnement ra-
dical. Une telle réflexion n’est possible que si l’on accepte de sortir de
l’étroite vision nationaliste pour se hausser au niveau même de l’enjeu
mondial que porte le processus démocratique dans un pays particulier.
[10]
Que ce colloque ait eu Haïti pour pays d’accueil, cela se comprend
encore au moins pour deux raisons principales. La première est
qu’Haïti a connu l’une des plus longues phases de transitions démo-
cratiques (ou si l’on veut de fin de dictature), soit 1986-1995 ; la se-
conde est que ce pays, bien qu’ayant eu son indépendance politique au
cours des années de la proclamation de l’universalité des droits de
l’homme, n’a connu, pendant près de deux siècles, que des régimes
despotiques et se situe au plus bas de l’échelle des pays sous-dévelop-
pés économiquement. Mais nous avons voulu donner à ce colloque la
forme d’un débat qui dépasse le seul cadre d’Haïti et d’abord qui vise
à inscrire le problème politique haïtien dans le cadre de la Caraïbe et
de l’Amérique latine auquel une partie importante de l’ouvrage est
consacrée. Inauguré conjointement par l’ex-président de la Répu-
blique d’Argentine, Raoul Alfonsin, et par le président Aristide, ce
colloque tentait de rendre hommage à toues les victimes des longues
dictatures militaires, car ce sont les cris de tous ceux qui ont combattu
pour la liberté, qui ont souffert toutes sortes de tortures, que nous vou-
lions encore entendre à travers les analyses savantes des transitions
démocratiques. Là où la mémoire des crimes commis par les dicta-
tures et leurs alliés est effacée, la démocratie peut de nouveau être fa-
cilement emportée comme un fétu de paille.
Nous avons également, dans la mesure du possible, étendu le ques-
tionnement sur la démocratie aux pays de l’Est et de l’Afrique noire.
Les difficultés de communication et les délais que nous nous étions
fixés pour la réalisation du colloque ont fait de cet événement en Haïti
une gageure. Mais un débat intellectuel n’est jamais prématuré.
L’accueil fait au projet du colloque a dépassé toutes nos espé-
rances. Plus d’une centaine d’intellectuels de pays différents ont ré-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 18

pondu positivement à l’invitation. A Port-au-Prince, un milliers de


participants - en majorité des étudiants et des éducateurs - se sont ins-
crits dans divers ateliers thématiques et ont confronté leurs opinions
sur l’avenir de la démocratie en Haïti et dans le monde. Nous ne pou-
vons malheureusement rendre compte de toutes les interventions, de
tous les débats auxquels ce colloque a donné lieu. Les contraintes de
l’édition nous ont conduit à faire des coupures et à faire des choix
entre certaines communications. La soif de comprendre, la curiosité
intellectuelle à vif que les participants ont exprimée au cours du col-
loque est un encouragement à créer les conditions de poursuivre la ré-
flexion.
Si des leçons doivent être tirées autour de cette expérience de
confrontations intellectuelles sur des thèmes aussi divers que le rôle
de la théologie de la libération dans les processus démocratiques en
Amérique latine et en Haïti, les rapports entre éducation et démocra-
tie, entre nationalisme et le [11] droit à l’ingérence, le néolibéralisme
et la production des inégalités sociales, entre l’armée et les droits de
l’homme, etc., il reste qu’un des problèmes fondamentaux apparus au
cours de ce colloque réside dans le rôle des États face au nouvel ordre
mondial, autant qu’aux nombreux défis internes à chaque pays et à
chaque culture.
Ces confrontations ont été menées avec sérénité grâce à un effort
de distanciation épistémologique qu’on découvre à travers les inter-
ventions philosophiques sous les fondements de la démocratie, sur les
freins internes et externes aux transitions vers la démocratie, repé-
rables dans des pays aussi différents que la Pologne, le Brésil, la Gui-
née-Bissau, l’Argentine, Haïti et la Caraïbe anglophone.
Le comité de réflexion sur les transitions démocratiques a donc ré-
solu de continuer à explorer et à approfondir les questions relevant du
champ de l’État, pour une appréhension des transformations du rôle
de l’État face aux exigences des citoyens dans le nouveau contexte de
la mondialisation.
Jacky Lumarque et Laënnec Hurbon
[12]
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 19

[13]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.

Première partie
LES EXPÉRIENCES
DÉMOCRATIQUES

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[14]
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 20

[15]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Première partie. Les expériences démocratiques.

“Transition démocratique
en Argentine.”
extrait de la communication de Raoul Alfonsin,
ex-président de la République d’Argentine

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Parmi les valeurs qui doivent aboutir à l’unité démocratique, le


pluralisme est primordial. Il signifie la reconnaissance des diver-
gences, la reconnaissance des autres, la reconnaissance de l’adver-
saire. Rapport de tous est indispensable. Une autre valeur fondamen-
tale qui doit avoir sa place dans la société démocratique est l’éthique
de la solidarité, sans laquelle on ne peut aboutir à la démocratie
réelle...
L’éthique de la solidarité signifie que l’État doit regarder la société
surtout à partir de ceux qui sont les plus vulnérables, les secteurs les
plus faibles, les plus démunis. Il ne s’agit pas seulement de la légalité
formelle face à la loi, il s’agit aussi de la légalité d’opportunité face à
la vie. C’est un problème moral : il faut résoudre les difficultés de
ceux qui souffrent davantage et qui sont moins pourvus dans la socié-
té...
En plus donc de ces deux valeurs de l’éthique de la solidarité et du
pluralisme, il faut avoir un troisième élément, qui est justement la par-
ticipation. La démocratie n’est pas seulement la liberté, on le sait, on a
besoin de la volonté de participation de chacun. Pour que ces volontés
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 21

puissent s’exprimer, il faut que chacun puisse se sentir responsable


face à soi-même mais aussi comme une partie du destin commun de la
nation. C’est pour cela que nous ne pensons que soit une véritable dé-
mocratie ce qu’on appelle la démocratie élitiste. ..
La lutte est assez dure surtout quand on a conscience que l’on vit
une transition. L’apparition du sujet démocratique n’est pas un mi-
racle, c’est tout un apprentissage très dur parce qu’il faut reconnaître
que nous tous devrons tuer les petits fascistes que nous avons dans
notre cœur et dans notre esprit.
Je crois qu’il y a trois façons d’agir par rapport aux violations des
droits de l’homme :

1) la première est la plus commune dans le monde entier et même


en Amérique latine qui consiste en l’oubli, l’amnistie.
2) Le deuxième c’est de poursuivre tous ceux qui peuvent être
poursuivis, cela en réalité n’a eu lieu dans aucun pays du monde
et c’est pratiquement difficile de le faire.
[16]
3) Une troisième, celle que nous mettons en pratique : établir une
ligne pour qu’il n’existe plus d’impunité dans le futur.

Déjà dans la campagne électorale, avant de devenir président,


j’avais dit qu’il y avait trois cas de responsabilité : ceux qui donnaient
des ordres, ceux qui exécutaient et ceux qui commettaient des excès
même par rapport à ces ordres. Je pense que ni en Afrique, ni en Asie,
ni en Europe, ni en Amérique latine, il n’existe un seul pays dans le-
quel on a fait des poursuites comme on a fait en Argentine, c’est-à-
dire comme on a abordé les problèmes du passé, l’action du gouverne-
ment doit être fondé aussi sur les revendications de la population. Il
faut comprendre la manière dont la population sent les problèmes de
sanction et d’impunité.
L’autre problème fondamental qui se pose dans ce type de transi-
tion et ce qui s’est posé là-bas c’est de savoir jusqu’où peut aller un
gouvernement en ce qui concerne les sanctions dans les procès du pas-
sé sans compromettre le futur.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 22

Il est clair qu’on ne peut pas construire la démocratie sur la base


d’une espèce de claudication éthique, de dire bon c’est passé, ce n’est
pas possible, j’ai créé une commission sitôt que j’ai pris le pouvoir.
Cette commission a publié un livre intitulé Nunca Mas qui a frappé
profondément la conscience des Argentins.
Un autre aspect très important trouvé surtout dans le processus de
transition, c’est la possibilité que la société puisse établir un pouvoir
judiciaire indépendant qui surtout offre à la population elle-même les
garanties de cette impartialité…
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 23

[17]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Première partie. Les expériences démocratiques.

“Transitions et consolidations
démocratiques en Amérique latine
et dans les Caraïbes.”

Daniel van Eeuwen 1


directeur des études politiques du Centre de recherches sur
l’Amérique latine et les Caraïbes (CREALC) et de la for-
mation doctorale Amérique latine-Caraïbes de science poli-
tique comparative à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-
Provence.

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Au début des années 1970, en Amérique latine, les régimes autori-


taires étaient la règle, et les démocraties l’exception. À la fin des an-
nées 1980, la situation était inverse, et la décennie écoulée a ouvert
l’ère des transitions démocratiques. Aujourd’hui, tous les pays latino-
américains et caraïbes connaissent un cycle régulier d’élections -
certes plus ou moins « régulières » - et leurs dirigeants, à l’exception
de Cuba, sont désignés au suffrage universel. S’il est généralement ad-
mis que s’est ainsi ouverte la voie des transitions vers la démocratie,

1 Président honoraire de l’Association européenne de recherches sur


l’Amérique latine et les Caraïbes (ASSERCA). hauteur remercie Yolande Pi-
zetty, dont les recherches en science politique comparative consacrées aux
transitions démocratiques, lui ont été précieuses.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 24

on peut s’interroger sur le rythme et le degré de stabilisation des insti-


tutions et des pratiques politiques démocratiques.

Régimes autoritaires
et changements politiques

La transition est une période intermédiaire, un intervalle durant le-


quel se produit un changement de régime politique. Le point de départ
en est la rupture avec la négation du pluralisme, qui se produit au
cours d’une période plus ou moins longue et peut être marquée par
une libéralisation interne au régime autoritaire, telle celle entreprise
par les militaires brésiliens à partir de 1974. L’intervalle, au sens
strict, est caractérisé par une évolution vers l’ouverture d’espaces poli-
tiques et la reconnaissance du principe de citoyenneté. À [18] terme -
incertain - la « sortie » se traduit par une institutionnalisation des
règles pouvant déboucher sur une véritable consolidation démocra-
tique.
Plusieurs scénarios de démocratisation, ou de redémocratisation,
sont possibles. C’est l’intervention violente de forces internes (révolu-
tions, guerres civiles, coups d’État) qui a permis l’émergence des dé-
mocraties occidentales entre le XVIIe et le XIXe siècle. Ailleurs, les
transitions peuvent être impulsées par des forces extérieures (interven-
tions étrangères, guerres, conquêtes, putschs dirigés de l’étranger) ;
ainsi en est-il de l’Allemagne et du Japon à la fin de la Seconde
Guerre mondiale ou du Panama en 1989, ce sont ces situations que
Laurence Whitehead a pu qualifier de « démocratie imposée 2 ». Enfin,
se produisent des transitions continues nées des crises internes des ré-
gimes autoritaires comme en Europe du Sud (Espagne, Grèce, Portu-
gal) et de l’Est, dans le Sud-Est asiatique et en Amérique latine.

2 Laurence Whitehead, « The imposition of Democracy », communication


au colloque AFSP-AFSSAL « Voter en Amérique latine », Paris, 24-25 jan-
vier 1991.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 25

Guillermo O’Donnell et Philippe Schmitter 3 estiment que ces


crises ont pour origine une rupture du consensus entre les acteurs oc-
cupant une position dominante - tels l’appareil militaire ou la coalition
soutenant le pouvoir. Certains, estimant que leurs intérêts ne sont plus
convenablement servis par le statu quo, par les modalités de partage et
de contrôle des processus de décision politique, vont modifier leur
stratégie. La perte de légitimité de l’exercice du monopole de la coer-
cition et de la répression provient de la baisse de la capacité du régime
à contrôler le changement politique et la montée des mouvements po-
pulaires d’opposition. Elle est particulièrement nette lorsque les forces
armées au pouvoir s’avèrent incapables de faire correctement leur mé-
tier principal, à savoir gagner les guerres d’Argentine et les Ma-
louines). La transition, fruit du compromis entre les groupes sociaux
dominants, peut se traduire par un pacte explicite entre les élites sur la
définition de nouvelles règles du jeu : Costa Rica en 1948, Colombie
en 1957, Venezuela en 1958, Chili en 1988-1989. Elle apparaît donc
comme davantage contrôlée par l’État que par la société civile, oc-
troyée voire imposée d’en haut.
À côté de ces facteurs politiques apparaissent des facteurs écono-
miques décisifs : chocs successifs depuis 1973, crise du modèle de dé-
veloppement et inefficacité de la plupart des régimes militaires. La
globalisation s’accompagne d’une réémergence du courant démo-libé-
ral et les nouvelles politiques d’ajustement accentuent les dissensions
au sein des coalitions dominantes entre tenants de l’ouverture et du
protectionnisme ; elles aggravent aussi, par leur coût pour les plus
pauvres, les tensions sociales.
[19]
Il semble bien que les variables internes et externes, politiques et
économiques doivent être combinées, comme le propose Samuel Hun-
tington, pour parvenir à une explication opératoire de la désaffection
envers les régimes autoritaires 4.

3 Guillermo O’Donnell, Philippe Schmitter, Laurence Whitehead (eds),


Transitions from Authoritarian Rule, Baltimore, The Johns Hopkins Univer-
sity Press, 1986.
4 Samuel Huntington « Will more countries become démocratie ? », Poli-
tical Science Quateriy, vol. 99, n° 2, été 1984, p. 193-219.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 26

Quelle « sortie » des processus de transition ?

Si l’analyse comparée des processus de transition vers la démocra-


tie débouche sur une assez large convergence entre les différents au-
teurs (mise en route par les régimes contestés, établissement « pacté »
d’un régime polyarchique n’affectant pas les structures économiques
et sociales), il est plus délicat de statuer sur la teneur de la consolida-
tion démocratique. Il s’agit bien d’un processus tendant vers un objec-
tif, mais afin de ne pas alourdir cette étude, nous nous garderons de
rechercher une définition de l’essence de la démocratie, pour nous at-
tacher au continuum, à l’examen des différentes pratiques politiques
démocratiques et de leurs effets. Diane Ethier 5, qui a analysé les indi-
cateurs théoriques dégagés par les auteurs les plus significatifs de la
décennie 1980, recense ainsi les principes et types de changements
susceptibles de favoriser la consolidation de systèmes « polyar-
chiques » :

1. Libre expression d’intérêts divergents du fait de l’autonomisa-


tion de la société civile et de la naissance d’organisations repré-
sentatives des divers groupes sociaux.
2. Formation de gouvernements issus de la majorité et alternance
pacifique au pouvoir par suite du développement de partis poli-
tiques idéologiquement pluralistes, à l’organisation unifiée, et
légitimes du fait de leur large base sociale et territoriale.
3. Renforcement de la légitimité des organisations de la société ci-
vile et de l’efficacité de la représentation politique des intérêts,
induit par l’approfondissement des relations entre partis poli-
tiques et groupes d’intérêts.
4. Acceptation de la Constitution par une majorité de citoyens, de
groupes d’intérêts et de partis politiques.

5 Diane Ethier, « Introduction : Processes of Transition and Démocratie


Consolidation : Theoretical Indicators » in D. Ethier (ed.), Democratic
Transition and Consolidation in Southern Europe, Latin America and South
East Asia, Londres, Mac Millan, 1990, pp. 16-18.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 27

5. Mise en place de mécanismes, formels ou informels, tempo-


raires ou permanents de consultation-concertation entre l’État,
les partis politiques et les principaux groupes d’intérêts - no-
tamment les syndicats.
[20]
6. Approfondissement de la reconnaissance effective du principe
de citoyenneté : décentralisation administrative et territoriale,
accès à l’information sur les décisions gouvernementales, pro-
tection des droits des minorités.

Une « consolidation » partielle et faible

Au regard de ces critères, qu’il s’agisse de l’Europe ou des pays la-


tino- américains, la consolidation démocratique est incertaine, du fait,
notamment, de la fragilité du consensus social. Mais si, en Amérique
latine, elle s’avère partielle et faible, cela tient à un faisceau de fac-
teurs plus spécifiques 6 : tout d’abord, au système institutionnel et aux
types de structures politiques, les régimes présidentialistes sont carac-
térisés par une forte personnalisation du pouvoir, une dimension plé-
biscitaire et une permanence des pratiques clientélistes ( les néo-popu-
lismes péruvien et argentin en sont une bonne illustration), et les par-
tis, dont la base sociale est souvent mince et la volatilité parfois ex-
trême (Brésil) participent peu à l’élaboration des décisions politiques ;
ils contribuent plutôt à renforcer et protéger le pouvoir exécutif. À la
perpétuation du rôle des forces armées (Chili, Guatemala, Paraguay)
et à la faible densité de la société civile s’ajoutent ici ou là des déficits
de gouvernabilité (présidents privés de majorité parlementaire comme
au Venezuela ou en Uruguay). Sans omettre le cas de dirigeants dé-
pourvus de vraie légitimité (République Dominicaine). Par ailleurs,
l’idée démocratique n’est pas enracinée dans la culture politique d’un
continent qui a certes importé des modèles occidentaux formels mais
est séculairement marqué par la révérence vis-à-vis du « patron », du
« cacique » ou du « caudillo ». Et, le plus souvent, le mode de déve-
6 César Cansino, « La consolidacion de la democracia en America Latina :
problemas y desafios » , Foro International, octobre-décembre 1993, pp.
716-736.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 28

loppement n’a pas donné naissance à des groupes sociaux centraux


susceptibles d’apporter un ferme soutien à une pratique démocratique
(Bolivie, Equateur). Enfin, l’adoption récente de politiques macro-
économiques d’ajustement générant des coûts extrêmement élevés
pour les plus pauvres entraîne une absence quasi générale de consen-
sus social ainsi qu’un véritable désenchantement à l’égard des démo-
craties en cours de construction.
La question des transitions et des consolidations démocratiques dé-
bouche sur celles de la mutation des modèles politiques ou écono-
miques et du rythme des changements structurels ou culturels. Il nous
semble donc nécessaire de nous attacher à deux éléments clés : la re-
définition du rôle de l’État et l’instauration effective de la citoyenneté.
[21]

Transformer l’État et instaurer la citoyenneté

L’effondrement de l’État-providence, entrepreneur, intervention-


niste et redistributeur a ouvert la voie à la préconisation néo-libérale
d’une réduction drastique de l’action étatique. Ce retrait généralisé
implique que l’État ne remplit plus un certain nombre de tâches, au
moment même où la fin des régimes autoritaires se traduit par un té-
lescopage d’attentes et de demandes bien souvent contradictoires.
« Moins d’État » peut aussi signifier moins de réformes sociales,
pourtant indispensables à l’affermissement démocratique.
La réduction du secteur public entraîne une destruction catastro-
phique d’emplois, dont on peut mesurer l’impact puisque l’on sait
qu’environ un fonctionnaire sur deux serait en surnombre au Brésil.
La contraction du déficit budgétaire détermine, par ailleurs, une dimi-
nution de la protection sociale. Quant à l’intégration économique, cer-
tains estiment quelle contribuera à une sorte d’harmonisation politique
rendant plus difficile le retour aux régimes autoritaires. Mais
l’exemple de l’Asie du Sud plaide en sens contraire et surtout les lo-
giques du marché, qui sous-tendent les actuels regroupements écono-
miques, conduiront à la disparition de secteurs entiers, fragiles et au-
paravant plus ou moins protégés. Enfin, le secteur informel, considéré
par certains théoriciens néo-libéraux comme le nouveau moteur des
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 29

économies latino- américaines ne cessera de croître, ressuscitant la


tentation du contrôle social ou politique et les pratiques clientélistes (à
l’instar de celles du président Fujimori envers les « pobladores »),
L’État doit assurément être modernisé, décentralisé, et rendu plus
efficient, mais il lui faut à la fois répondre à la demande de biens col-
lectifs (éducation, santé, infrastructures) et au besoin de justice, exer-
cer pleinement un rôle régulateur et apurer la « dette sociale ». Faute
de quoi, les oligarchies, à l’intérieur, les firmes multinationales des
marchés intégrés, à l’extérieur, ne serviraient que leurs propres inté-
rêts, l’injustice sociale s’en trouverait aggravée et donc la violence
collective, générant un fort risque de déstabilisation des démocraties
incipientes et fragiles.
La consolidation démocratique exige et produit à la fois une ci-
toyenneté plénière. Celle-ci est pluridimensionnelle. Juridique et ci-
vile, elle concerne l’égalité devant la loi, la jouissance des droits et
des devoirs civiques attachés à la nationalité (droit de vote, éligibilité),
ainsi que les libertés publiques donnant un sens à la participation poli-
tique. Sociale, elle a trait au rôle du citoyen dans un univers politique,
à sa fonction de légitimation des gouvernants par le suffrage dans les
régimes représentatifs. Économique, elle concerne l’inclusion dans le
monde du travail ou la vie dans l’entreprise. Elle a aussi un aspect mo-
ral, caractérisé par l’existence d’une certaine culture civique, Guy
Hermet parlant même de « vertu civique », de l’indispensable convic-
tion que l’on a un [22] rôle, que l’on peut exercer une influence au
sein de la communauté nationale, solidairement avec ses membres.
« En outre, les fortes connotations symboliques de la notion de ci-
toyenneté - égalité, responsabilité, indépendance de jugement -
tendent à faire de l’identité citoyenne une qualité abstraite, qui rejette
dans l’ombre les inégalités concrètes de statut social et de compétence
politique 7. »
En Amérique latine, la citoyenneté juridique est reconnue depuis
longtemps, mais son exercice n’est pas effectif. Après l’Indépendance,
la proclamation des droits de l’homme universels a eu pour consé-
quence la fin de la protection des Indiens, et la perpétuation des men-

7 G. Hermet, B. Badie, P Birnbaum, Ph. Braud (dir.), Dictionnaire de la


science politique et des institutions politiques, Paris, Armand Colin, 1994, p.
49.50.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 30

talités d’une société de castes 8 a entraîné de véritables dénis de ci-


toyenneté. Le clientélisme, renforcé par le populisme, a, par ailleurs,
transformé en pure fiction les systèmes juridiques et constitutionnels
souvent sophistiqués. La règle « aux ennemis la loi, aux amis tout »
est le plus souvent appliquée, les normes juridiques participant peu à
la régulation des rapports sociaux. Dans les sociétés latino-améri-
caines de type holiste où le rôle de la personne l’emporte sur les droits
de l’individu, la citoyenneté paraît antinomique à l’allégeance au « pa-
tron ». Enfin, l’usage du bulletin de vote a été souvent perçu comme
la participation à une comédie, du fait des fraudes et de la multiplica-
tion des « élections-ratifications », sans véritable liberté de choix. La
démocratie elle-même était vue comme un régime faible, divisé, inca-
pable de résoudre les problèmes et appelé régulièrement à s’effacer au
profit de gouvernements autoritaires 9.
Aujourd’hui, l’accès à la citoyenneté emprunte des voies extrême-
ment diverses. Selon Rigoberta Menchu, loin des luttes pour nations
privilégiées, « au Guatemala et en Amérique centrale, nous en
sommes encore à nous battre pour ces droits simples : la santé, l’édu-
cation, le travail rémunéré, etc. Et pour « une femme, un vote 10 ». Il
n’existe plus guère de groupes, d’organisations, de partis qui prennent
en compte la marginalisation pure et simple d’un très grand nombre
ou qui soient en mesure de représenter l’immense catégorie des exclus
(femmes, Indiens, pauvres, régions entières, secteur informel). On ob-
serve un retard considérable dans l’émergence de nouvelles institu-
tions susceptibles de donner corps à une citoyenneté dont le contenu
est en mutation 11. Ainsi, ce concept universaliste devient particula-

8 Cf. José Manuel Briceno Guerrero, Europa y America en el pensar man-


tuano, Monte Avila Editores, Caracas, 1981 (ouvrage consacré à la pensée
de la noblesse créole) et Le discours sauvage, éditions de l’Aube, La Tour
d’Aigues, 1994 (ouvrage sur le discours non occidental de l’Amérique la-
tine).
9 G. Hermet, « La citoyenneté en Amérique latine », communication au
colloque AFSP-AFSSAL « Voter en Amérique latine », Paris, 24-25 janvier
1991.
10 Rigoberta Menchu, « Une femme indienne, un vote », Le Nouvel Obser-
vateur, 7-13 septembre 1995, p. 8.
11 Sur ce point, nous empruntons à la communication présentée par Manuel
Antonio Garreton, lors de la table ronde organisée à Paris par le GDR 26 du
CNRS, le 31 mai 1995, sur le thème : « Transformations de l’État, démocra-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 31

riste, fondé sur l’équité [23] plus que sur l’égalité ; il acquiert parfois
une dimension qualitative Oorsque, par exemple, l’accès à un certain
type d’éducation, et non à la seule alphabétisation, est revendiqué).
Enfin, il existe désormais une véritable échelle d’allégeances ci-
toyennes : démocratie de proximité, nationalité, participation aux en-
sembles régionaux intégrés.
Si les chemins de la citoyenneté sont encore semés d’embûches, on
peut toutefois noter un certain nombre d’indices positifs récents, no-
tamment en matière d’exercice du droit de vote. Nous pouvons jeter
un regard rétrospectif sur la stabilisation de cette institution clé de la
démocratie qu’est la sélection des dirigeants au moyen d’élections
concurrentielles 12.

Élections et choix démocratiques

Au cours des trois dernières années, entre octobre 1992 et octobre


1995, la quasi-totalité des pays d’Amérique latine et des Caraïbes ont
connu des élections alors que simultanément se déroulaient une di-
zaine de consultations référendaires.
Selon les pays, il s’agit de la troisième ou de la quatrième vague
électorale depuis la chute des dictatures, au terme d’une décennie de
politiques néo-libérales d’ajustement, génératrices d’un vaste mécon-
tentement. Il apparaît que les électeurs ont émis des signaux et envoyé
des messages extrêmement divers, voire contradictoires.
En termes de participation électorale, on a pu évoquer la « lassi-
tude civique » de l’Equateur, de la Colombie, du Venezuela ou même
du Salvador. Dans le cas colombien, notamment, les électeurs ont eu
du mal à distinguer les programmes de candidats présentant une même
option de « croissance et désinflation assorties d’équité et de justice
sociale ». Mais cette apathie est loin d’être générale, les taux d’absten-
tion étant très faibles (entre 10 et 22%) au Chili, au Costa Rica, en Bo-
livie, au Guatemala et au Mexique.
tie et développement économique en Amérique latine ».
12 Une première version des lignes qui suivent a été publiée en avant-pro-
pos de D. van Eeuwen et Y. Pizetty (dir.), Élections et Démocratie, Amé-
rique latine-Caraïbes, Aix-en-Provence, CREALC/IER 1995 p. 9-12.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 32

Quant au choix des dirigeants, comme l’indique le nouveau pré-


sident uruguayen Julio Maria Sanguinetti : « L’heure est plus à la
continuité qu’au changement. Ou bien aux alternances en douceur.
Chose impensable il y a quelques années 13. « En effet, les électeurs
n’ont pas systématiquement « sorti les sortants » comme ils avaient pu
le faire lors de la vague d’élections de 1989-1990. On note une di-
zaine de « gouvernements » reconduits et autant de changements.
Mais ces derniers ont lieu à l’intérieur du système (Bolivie, Honduras,
Caraïbe anglophone), lequel est même conforté au Costa Rica. Au
[24] Guyana, c’est un ancien Premier ministre qui accède à la tête de
l’État, et un ex-président qui est élu au Venezuela. Ce pays voit toute-
fois s’interrompre un fonctionnement bipartisan vieux de trente-cinq
ans.
Si les systèmes partisans traditionnels demeurent vigoureux - le ca-
ciquisme revenant même en force en Colombie -, la désaffection à
l’égard des formations classiques se manifeste aussi avec l’apparition
de candidats « indépendants » et le bourgeonnement de nouveaux
mouvements politiques (Venezuela, Bolivie, Jamaïque, Pérou, mairie
de Bogota).
Dans un contexte de soulèvements armés (Chiapas), de grèves gé-
nérales, de manifestations indiennes et paysannes pour l’attribution de
terres, d’agitation syndicale et sociale, certains candidats ont été tentés
par les promesses, démagogiques (Mexique), et les néo-populistes ont
réalisé des scores élevés (Bolivie).
Une « nouvelle gauche » latino-américaine, apparaissant bien sou-
vent comme une « troisième voie », a parfois tiré avantage de la nou-
velle donne politique, en Uruguay, au Chili, en Argentine, voire au
Salvador. Mais elle n’a pas remporté l’élection exemplaire du Brésil ;
elle s’est tassée au Mexique et a échoué en Bolivie, en Colombie et en
Argentine.
En revanche, si la société civile s’est mobilisée au Mexique pour
assurer la transparence du scrutin, et si quelques signes de son émer-
gence existent ailleurs, on n’assiste pas à la consolidation d’une « dé-
mocratie de proximité », matrice de candidatures étrangères aux états-
majors traditionnels. À l’exception de l’Uruguay qui use avec entrain
13 J.M. Sanguinetti dans El Païs, repris par Courrier International, n° 173,
24 février-2 mars 1994, p. 19.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 33

de l’« initiative populaire », les référendums qui ont souvent tourné au


plébiscite ou au vote-sanction n’ont pas entraîné de changements sta-
tutaires, institutionnels ou politiques significatifs.
En définitive, les consultations des deux dernières années se sont
caractérisées par l’amélioration des procédures et une meilleure trans-
parence, elles apparaissent, selon les pays, comme une simple institu-
tionnalisation électorale ou comme une véritable étape de la consoli-
dation démocratique. Les enjeux ont été partiellement rationalisés : la
question des nouveaux modèles de développement - surtout depuis
qu’ils font l’objet d’une sorte de consensus entre élites économiques
et politiques - est devenue centrale, et de nouveaux thèmes de débat
sont apparus (corruption, réforme institutionnelle). Les résultats ma-
cro-économiques et la désinflation ont parfois tenu lieu de bilan et de
programme, permettant à un « outsider » de l’emporter (Brésil) et à
certains présidents de prétendre avec succès à une réélection jusque là
interdite (Pérou, Argentine). Ailleurs, c’est l’hostilité aux privatisa-
tions - clairement manifestée par les Uruguayens - qui est source de
clivages et d’affrontements (Équateur, Bolivie). Mais ces élections ne
règlent pas la question du déficit de gouvernabilité des nouveaux ré-
gimes « démocratiques », malgré les pactes auxquels [25] ont été, ou
seront, contraints certains gouvernants. Ici ou là, la démocratie n’est
qu’« en développement » ou demeure « sous surveillance » (Chili).
Elle se caractérise fréquemment par son « inertie », en l’absence de
solutions à la crise de représentativité et du fait de l’extrême lenteur
de la transformation des cultures politiques et des mécanismes de ré-
gulation sociale.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 34

Du « temps latino-américain »
à la « longue durée » :
les chantiers de la stabilisation démocratique

Il semble nécessaire, pour conclure, de s’interroger sur la « longue


durée », au-delà du « temps latino-américain » actuel marqué par la
prolifération d’élections et de gouvernements néo-libéraux. L’Amé-
rique latine, elle aussi, semble être entrée dans cet âge que Bernard
Manin qualifie de « démocratie du public » : les dirigeants, qui
doivent être des « figures médiatiques », demandent à leurs électeurs
un acte de confiance personnelle et ceux-là se déterminent moins sur
des idées et des programmes que sur des images 14. Faut-il pour autant
penser que l’« Extrême Occident » 15 serait prédisposé à la démocratie
alors que de nombreuses analyses ont, par le passé, voué le sous-
continent à la fatalité autoritaire ? Tout d’abord, en dépit des égare-
ments de Francis Fukuyama, rien n’indique que la conjonction entre
économie de marché et démocratie soit un horizon indépassable ni que
les régimes démocratiques soient l’unique terme d’une prétendue évo-
lution modernisatrice. Par ailleurs, aucune variable lourde - culturelle
ou économique - ne s’avérant déterminante, l’action des dirigeants po-
litiques de chaque pays est décisive.
Toute stabilisation démocratique dépend aujourd’hui en Amérique
latine et dans les Caraïbes de la capacité des gouvernants à mener à
bien trois vastes chantiers de transformations :

- assurer la neutralité des forces armées en luttant contre les tradi-


tions de militarisation de la vie politique (Argentine, Bolivie, El
Salvador) et en brisant les enclaves autoritaires (Chili, Guate-
mala, Paraguay). La question de l’impunité ou du jugement des
militaires responsables de la répression est, à cet égard, primor-
14 Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Paris,
Calmann-Lévy, 1995.
15 Selon le titre de l’ouvrage d’Alain Rouquié, Amérique latine - Intro-
duction à l’Extrême Occident, Paris, Seuil, 1984.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 35

diale, car la demande de justice est forte, comme les pressions


des prétoriens ;
- créer un consensus autour de la démocratie. Or, celle-ci est sou-
mise, dans l’esprit des citoyens, à une obligation de résultats et
non plus à une simple obligation de moyens. « Ce qu’on lui de-
mande aujourd’hui de plus en plus, c’est qu’elle étende au do-
maine social l’égalité politique que confère le [26] droit de
vote 16. » Il lui faut répondre aux attentes d’efficacité et de sécu-
rité face à l’inflation, l’exclusion ou la violence armée, alors
que le nouveau modèle de développement néo-libéral, qui pro-
pose des solutions macro-économiques, abonde en effets per-
vers ;
- définir un nouveau type de rapports entre l’État, la société poli-
tique et la société civile. Cette dernière doit être « densifiée » -
selon les termes de M.A. Garreton -, ce qui passe notamment
par une négociation avec les nouveaux acteurs sociaux. La redé-
finition du rôle de l’État implique un renforcement de sa capaci-
té de régulation. Enfin, au cœur des nouvelles institutions à
mettre en place, l’émergence d’un système de partis forts, auto-
nomes et représentatifs sera essentielle (le Mexique, le Brésil,
Haïti, et tant d’autres, illustrent cette exigence).

L’histoire du « temps long » montre que la démocratie n’est jamais


acquise, qu’elle est au contraire un combat permanent contre les re-
tours de balancier.

Références bibliographiques

(à l’exclusion des références indiquées dans les notes de bas de


page)
L. Albala-Bertrand (coord.), Democratic Culture and Governance.
Latin America on the Threshold of the Third Millenium,
UNESCO/HISPAMERICA, 1992.

16 J.M. Sanguinetti, op. cit.


Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 36

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Pittsburgh Press, 1987.
[27]
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plicative », Rivista Italiana di Scienza Politica, vol. 16, 1983, p. 439-
459.
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Centro América, San José, Editorial de la Universidad de Costa Rica,
1993
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 37

Third World Quaterly, vol. 14, n° 3, 1993. Volume consacré à la


démocratisation dans le tiers monde.
D. van Eeuwen, La Transformation de l’État en Amérique latine,
légitimation et intégration, Paris, Karthala/CREALC, 1994.

[28]
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 38

[29]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Première partie. Les expériences démocratiques.

“Les limites de la transition chilienne


à la démocratie.”

Ricardo Lopez Muñoz


professeur à l’université de Santiago, Chili

Retour à la table des matières

Dans le langage politique chilien - et, dans celui des historiens - on


nomme « période de transition à la démocratie chilienne » celle qui
succéda en 1990 à la dictature militaire d’Augusto Pinochet. Cepen-
dant, le Chili commença à « transiter » vers la démocratie bien avant
cette date. À notre avis, ce fut pendant la décennie des années 1980
que, pour la première fois depuis le coup d’État de 1973, la société
chilienne commença à poser le problème de la possibilité de renverser
la dictature militaire et d’ouvrir le chemin du retour à la démocratie.
En effet, après dix années de régime dictatorial et d’hégémonie du
capita l financier au Chili, la Banque chilienne était virtuellement en
faillite, la dette externe nationale avait augmenté, cela était insoute-
nable, et les entreprises tendaient de manière croissante à entrer en
crises productives. Les effets sociaux de cette chute de l’économie se
traduisaient par une détérioration progressive de l’emploi et du pou-
voir d’achat. Tout cela dans un contexte où le régime avait réussi à
désarticuler l’opposition politique - privilégiant la répression légale et
extralégale et interdisant toutes les expressions de participation ci-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 39

vique. L’unique référence de légalité était la constitution pinochiste de


1980, votée de façon plébiscitaire, et qui fut alors largement contro-
versée par l’opinion publique nationale et internationale.
De plus, l’effet des dix années de dictature était caractérisé par
l’appauvrissement de la population et, par conséquent l’augmentation
des différenciations sociales qui contribuaient à la montée d’une nou-
velle - mais réduite - classe moyenne de haute qualification technique
liée au secteur des finances et au commerce d’exportation. C’est dans
ces circonstances que se mit en place un processus de protestation so-
ciale singulière qui marqua la période de 1983 à 1986. Durant ces
trois années, se succédèrent une chaîne de violentes manifestations
dont le signe le plus important fut que les participants, et beaucoup de
dirigeants, provenaient des quartiers populaires désignés au Chili par
le terme de « bidonvilles ».
[30]
Dans ces quartiers populaires, où l’on trouvait les secteurs sociaux
qui avaient été les principales victimes de la répression des premières
années de la dictature (et qui étaient aussi les principales victimes de
la crise économique dont souffrait le pays), des formes particulières
d’organisation populaire ont vu le jour, éloignées de celles imposées
jusqu’en 1973 par les partis politiques de gauche (Mouvement de
gauche révolutionnaire, Parti communiste et Parti socialiste). Ces or-
ganisations nouvelles 17 (organisations de quartiers, organisations de
femmes, organisations de jeunes chrétiens, organisations de jeunes,
coopératives en faveur du logement ou de l’approvisionnement en
commun) furent celles qui prirent la tête des protestations populaires
contre la dictature. Elles furent - comme le résume un historien - l’ex-
pression massive du mécontentement, l’expression du recours à des
formes de luttes variées et inédites, l’expression d’articulations so-
ciales et politiques ouvertes et inédites de l’incorporation de la majori-
té populaire à la lutte politique, d’un déploiement substantiel de
l’énergie et de la vie des jeunes, des hommes et des femmes provenant
des secteurs les plus appauvris de la société chilienne.
17 En réalité, leur existence n’était pas totalement nouvelle, aujourd’hui,
nous savons que les expressions autonomes et originales d’organisation po-
pulaire existaient déjà au Chili depuis le début du siècle, mais elles furent
dépassées par le poids des partis politiques dans la dynamique sociale en
cours jusqu’en 1973 au Chili.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 40

Cependant, ces trois années de protestation ne furent pas capables


de renverser la dictature. Les raisons en sont multiples. D’une part, les
discours politiques véhiculés par ces mouvements ne furent pas tou-
jours globalement cohérents. Pendant ces trois années, le mouvement
populaire fut plutôt porteur d’une « intention » collective de renverser
la dictature que d’un « projet » largement démocratique où les mouve-
ment populaires auraient une importante participation. On ne trouvait
pas dans leur discours une proposition réelle de transformation poli-
tique précise qui donnerait forme à cette aspiration.
D’autre part, à partir de ces aspirations « surgirent » les partis poli-
tiques antidictatoriaux - dont la restructuration est due en bonne par-
tie, à l’existence de ce mouvement -, sur lesquels retombèrent tout
type de répression de la part de la dictature. Vers 1986, avant l’affai-
blissement du mouvement populaire, ces partis arrivèrent à capitaliser
sur l’espace de liberté temporaire, et réussirent à prendre la tête de
l’opposition au régime militaire dans la recherche d’une transition
vers la démocratie.
En 1987, quoique les organisations populaires continuaient à avoir
une présence importante à l’intérieur de l’espace social qui les avait
fait naître, il n’y avait pas encore un mouvement massif de protesta-
tion populaire. Le pays ne faisait pas non plus face à une crise écono-
mique comme celle qui avait [31] déchaîné les protestations ; au
contraire, la dictature prenait les premières mesures qui allait la mener
vers ce qu’on se plaît à appeler aujourd’hui « le miracle économique
chilien ». Dans ces conditions, le régime de Pinochet se sentit suffi-
samment rassuré pour réaffirmer l’itinéraire politique qu’il avait tracé
à la promulgation de la Constitution contestée de 1980, qui établissait
le retour à une démocratie « protégée » en 1990. Les partis politiques
d’opposition, de leur côté, sentirent la nécessité de privilégier une sor-
tie institutionnelle à la dictature, sortie, qui leur assurerait une place
dans le nouvel espace politique proposé, malgré le coût de l’accepta-
tion de la présence du dictateur au commandement de l’armée après
1990. A cela, il faut ajouter l’ensemble des mesures qui tendaient à
empêcher toute altération substantielle de la Constitution, d’ailleurs
élaborée à la mesure du régime militaire d’alors.
Dans ce contexte, les partis politiques d’opposition se tournèrent
vers le mouvement populaire en quête d’un support, non d’un leader-
ship. Aussi, quelques unes des revendications populaires furent négo-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 41

ciées et inclut dans le programme du futur gouvernement démocra-


tique en échange de son soutien ; mais certaines d’entre elles qui pour-
raient mettre en péril la sortie institutionnelle vers la démocratie furent
laissées en suspens.
En 1988, dans ces conditions, et à la suite d’un plébiscite enlevant
au Général la possibilité de rester au pouvoir durant huit années de
plus, on procéda pour la première fois - depuis dix-huit ans - à des
élections présidentielles et parlementaires avec pour résultat l’avène-
ment de Patricio Aylwin comme premier mandataire.
Mais, étant donné les conditions de sa gestation, la démocratie qui
s’installa au Chili en 1990 ne pouvait avoir des caractéristiques qui la
lieraient au régime dictatorial précédent. Car avec ce régime, la liberté
d’opinion, de s’organiser, de choisir à travers le vote, va faire partie de
la vie quotidienne des Chiliens. Cependant, le nouveau régime recelait
encore d’importantes enclaves d’autoritarisme. Au parlement, c’était
la présence de sénateurs désignés par des pouvoirs en dehors du choix
populaire ; les commandants en chefs des forces armées ne pouvaient
être destitués par le président de la République : le pouvoir judiciaire,
le tribunal constitutionnel et le Conseil de sécurité national pouvaient
mettre un veto sur les résolutions du gouvernement. Aussi, le secteur
social « détrôné » par le retour à la démocratie des entreprises et le
FFAA) a pu maintenir, dans la pratique, une présence effective et arro-
gante dans les décisions politiques du pays et a pu continuer à agir
comme « pouvoir de facto ».
Le régime démocratique héritait du problème des violations des
droits de l’homme et de la mise en vigueur d’une loi d’amnistie qui
empêchait la pleine investigation des faits liés aux violations. Tout
cela, alors que les responsables [32] de la répression continuaient à
occuper des fonctions à l’intérieur des grandes institutions (anciens of-
ficiels de haut rang de l’armée, les juges, etc.).
Parallèlement, un important secteur de la société, qui eut à plaider
pour une sortie radicale vers la démocratie, resta en marge de la pra-
tique politique de 1990. Les nouveaux gouvernants se dirigèrent vers
ce secteur avec le désir sincère de résoudre ou de pallier ses pro-
blèmes, mais ils ne lui assignèrent pas un rôle d’acteur dans l’adminis-
tration du pays.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 42

Cela obligea les fractions nationales timides à accepter les condi-


tions que le gouvernement leur imposait en vue de l’amélioration ma-
térielle et sociale de leurs conditions, ou les força à se résigner et à
rester en marge des bénéfices sociaux que la démocratie apportait en
principe.
L’effet le plus évident du passage négocié du Chili à la démocratie
se manifeste plus probablement dans le culturel. Avec l’échec des
mouvements populaires des années 1983 à 1986 moururent aussi les
derniers projets de l’anticapitalisme, lequel était autrefois présent tant
au niveau de la grande créativité des organisations qu’à travers les dis-
cours inspirés de l’unité populaire et du gouvernement de Salvador
Allende. La fin des protestations populaires - dont la date coïncide à
peu près avec le moment de la faillite du socialisme en Europe - et
correspond dans la culture de gauche à l’abandon et au renoncement
de tous les points forts idéologiques, de la trajectoire historique et de
la nostalgie permanente de cette quête de lendemains meilleurs.
Pour ces mêmes raisons, la participation des représentants de la
gauche dans l’administration de l’État se transforme en un exercice de
« service public », une sorte de présence dite nécessaire au bénéfice
du pays, mais ne correspond pas à l’introduction de projets qui altére-
raient l’ordre, le consensus et la négociation. Ces trois aspects ont été
importants dans le cheminement vers la démocratie (négociée), et au-
jourd’hui encore ils sont importants. De cette manière, les identités
politiques historiques des partis de gauche qui travaillent au niveau du
gouvernement ont été reléguées au musée.
Ce qui n’a pas disparu, ce sont les projets « sociaux rénovateurs »
de la droite, auparavant pinochiste et aujourd’hui démocratique. Cette
droite est arrivée à la démocratie, convaincue que celle-ci était « son
œuvre » - et elle avait raison. Elle devait maintenir non seulement son
projet politique mais aussi sa culture. Cette culture se traduisait en un
haut libéralisme sur le plan des valeurs morales, et de ce que devait
être la politique et ses discours. Cette culture fit irruption dans la vie
culturelle des Chiliens au moment de la réinauguration de la démocra-
tie, et prima dans presque tous les messages provenant des diverses
instances.
Et les choses continuent ainsi.
[33]
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 43

La démocratie chilienne se situe, de façon permanente, à une inter-


section, elle a eu l’« opportunité » de naître avec un contenu populaire
d’une force et d’une projection plus large ; mais les circonstances de
l’histoire ont cependant fait qu’elle naît à partir d’un pacte qui pour-
rait être sa propre sépulture.
Dans ces conditions, l’aspiration d’élargir cette démocratie devient
une véritable provocation qui invite à l’instabilité politique, à la rup-
ture des consensus et à la menace d’une intervention des véritables
« pères tutélaires du régime démocratique », c’est-à-dire, les forces ar-
mées.
D’autre part, en marge de l’honnêteté politique et personnelle des
gouvernants, l’intérêt pour la démocratie ne paraît pas évident surtout
qu’à l’intérieur des règles établies pour son rétablissement subsistaient
des mesures créées, pour empêcher la « vraie » démocratisation de la
société chilienne. Ensuite, la dernière alternative, qui serait celle de
forcer la démocratisation à partir d’un large mouvement social, paraît
être une option dont personne ne veut vraiment. Pour le gouverne-
ment, cela constituerait une « provocation » qui altérerait la « convi-
vialité atteinte » - slogan utilisé de manière récurrente afin de mettre
en évidence la paix sociale découlant de cette démocratie. De toutes
les manières, le camp populaire se trouve pris au piège - peut-être de-
vrions-nous dire, pris en chantage - par les politiques du gouverne-
ment destinées à éradiquer ou à pallier la pauvreté, qui exigent des
pauvres qu’ils limitent leurs demandes, leurs revendications, afin que
celles-ci soient bien accueillies.
Ainsi, il semble que la démocratie chilienne consiste surtout à fer-
mer les yeux ; fermer les yeux sur le passé, sur les violations des
droits de l’homme, sur les enclaves autoritaires encore présentes, sur
la culture conservatrice prédominante, sur les demandes sociales exa-
cerbées. Il n’est pas question que nous perdions cette démocratie, et
qu’ils nous disent ensuite, que c’est de notre faute.
[34]
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 44

[35]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Première partie. Les expériences démocratiques.

“La question nationale


et la démocratie.”

Gilberto López Y Rivas *


spécialiste en sciences sociales, secrétariat des droits de
l’homme et des peuples indiens à la direction nationale du
PRD (Parti de la révolution démocratique), Mexique

Retour à la table des matières

L’étude de la question nationale, qui traite fondamentalement des


problèmes de la nation, de sa composition ethnique et raciale et des
diverses formes de domination internes et externes, est une des théma-
tiques de la plus grande actualité en cette fin de siècle.
La disparition de l’URSS, les guerres entre groupes nationaux en
Ex-Yougoslavie et dans la région du Caucase de l’actuelle Fédération
de Russie, les affrontements ethniques et raciaux en Inde et dans cer-
tains pays d’Afrique, les graves conditions de misère et de discrimina-
tion dans lesquelles vivent les peuples indiens d’Amérique, la subordi-
nation des nationalités mexicaines et noires aux États-Unis, la résur-
gence du racisme dans une bonne partie de l’Europe et l’extraordi-
naire soulèvement indigène au Chiapas sont autant de problèmes aux-
quels la recherche sur la question nationale doit faire face dans les
prochaines années.
* Traduit de l’espagnol par Clotaire Saint-Natus.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 45

Avec l’extension du capitalisme au niveau mondial, on impose


l’État- nation comme forme d’organisation politique dans les terri-
toires d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine libérés du colonialisme.
Ainsi, les problèmes de différenciation culturelle et raciale se posent
dans le cadre des sociétés nationales dans lesquelles s’établissent des
politiques étatiques qui oscillent entre l’assimilation-intégration et la
ségrégation-reproduction des différences, toutes deux fonctionnant
dans des structures de domination.
Avec pour arrière-plan conceptuel ce qui arriva au Mexique en
1994, à l’origine du soulèvement indigène du 1 er janvier, nous pou-
vons observer de manière répétée un débat idéologique autour de la
nation cherchant à redéfinir les termes et les conditions de son exis-
tence interne et de son insertion dans le monde extérieur, et autour des
formes et des contenus qui, en accord avec les différentes forces so-
ciales et politiques en conflit, pourraient se développer dans le futur
immédiat de l’État national mexicain.
[36]
Ainsi, pendant l’année 1994, le questionnement populaire et démo-
cratique (exprimé fondamentalement au niveau des mouvements car-
deniste et zapatiste) a atteint une force particulière dans le système na-
tional d’hégémonie en vigueur dès le triomphe de la révolution des
premières décennies de ce siècle.
Comme dans beaucoup de pays, il existe des projets nationaux di-
vergents et antagonistes qui luttent pour s’imposer ; ils expriment à la
fois les tendances sociopolitiques et, à l’échelle internationale, ils
cherchent à réaliser des transformations dans la nation et dans l’État-
nation qui ont surgi pendant le XX siècle, cela, pour faire face, dans des
e

perspectives différentes, aux défis de cette fin de siècle.


Nous identifions dans ce contexte les classes et les groupes sociaux
qui investissent de leur confiance le modèle néo-libéral, pour lequel
les nations n’ont de raison d’exister qu’en fonction des processus d’in-
tégration régionaux et mondiaux, avec des frontières qui virtuellement
disparaissent avant le déferlement du marché corporatif, et des souve-
rainetés de plus en plus limitées face à l’interventionnisme des orga-
nismes supra-nationaux ou multinationaux qui se placent au-dessus
des États nationaux pour dicter les politiques économiques ou sociales
voire militaires.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 46

De cette manière, en ce qui concerne la question nationale de nos


jours, deux perspectives de base se développent. L’une est la réaffir-
mation des identités nationales des peuples en faveur d’un mouvement
de développement de la nation dans le cadre de la démocratie dans la
plus large acception du terme ; l’autre, néo-libéral, tente d’affaiblir ces
identités, de provoquer la dissolution des sentiments de loyauté vis-à-
vis la nation ; il s’agit d’une tendance qui affaiblit les États nationaux
du capitalisme du sous-développement, à partir d’une alliance straté-
gique entre les groupes monopolisant les centres du pouvoir mondial
et les groupes oligarchiques financiers locaux qui dominent ou ont
l’hégémonie sur ces États nationaux.
Cela signifie que le nationalisme, appelé à mourir ou à disparaître
comme un phénomène « réactionnaire » de fin de siècle, mais qui en
Europe est considéré comme « tribalisme », continuera à jouer - en ac-
cord avec l’idée du socialisme libertaire ou démocratique - un rôle im-
portant dans le développement de nos nations.
Ici, nous nous trouvons face à la vision eurocentrique traditionnelle
du problème national, qui imprègne substantiellement les courants
marxistes dès leur origine. En effet, Marx et Engels qualifiaient de
« peuples sans Histoire » toutes ces nationalités qui n’avaient pas pu
se constituer comme États et qui considéraient les pays comme le
Mexique aptes à être rachetés dans ce cas, par [37] la civilisation capi-
taliste, à partir de l’invasion et de l’annexion de ces territoires par les
États-Unis 18.
Je voudrais établir une différence spécifique entre le nationalisme
étatique et le nationalisme populaire, tous deux enracinés dans l’his-
toire même des nations, y compris les nations européennes « clas-
siques ». Je me réfère à deux processus contradictoires et opposés.
L’un est le rôle joué par la bourgeoisie comme force hégémonique qui
introduit l’idée de nation. Elle fixe donc les nations contemporaines à
partir de leur hégémonie politique et militaire sur des territoires bien
18 Salomon Bloom, El mundo de las naciones : el problema nacional en
Marx, Buenos Aires, Siglo XXI, 1975. Horace Davis, Nacionalismo y socia-
lismo, Barcelona, Ediciones Penmsula 1972. Karl Marx y Friedrich Engels,
Imperio y colonia, escritos sobre Irlanda, México, Cuademos de pasado y
présente, 1979. Georges Haupt, Michael Lôwyy Claudie Weill, Los marxis-
tasy la cuestión nacional, Barcelona, Fontamara, 1982. Roman Rosdolsky,
El problema de los pueblos sin historia, Barcelona, Fontamara, 1979.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 47

précis. Ce sont des nations qui naissent des forces bourgeoises à la re-
cherche de marchés internes permanent, d’où la nécessité de délimita-
tion des frontières d’un territoire dans lequel juridiquement s’unifor-
mise l’exploitation du travail par le capital à travers des codes légaux,
linguistiques et culturels.
Aussi, dès l’émergence des sociétés nationales, apparaissent
d’autres sujets sociopolitiques tels que les classes exploitées et margi-
nales, les classes dépossédées, les entités socio-ethniques. Cet en-
semble de classes et de groupes sociaux que forme le peuple s’intègre
de plus en plus au sein d’un processus de formation de la nation dans
une lutte permanente pour la survie et le développement, pour finale-
ment rompre avec les schémas de domination et d’exploitation capita-
liste. Le peuple-nation imprime ainsi ses caractéristiques particulières
à la nation à travers sa participation aux luttes pour l’indépendance
nationale, pour l’amélioration de ses conditions de travail et sociales,
et par une résistance permanente à travers tous les espaces culturels,
politiques et sociaux 19.
Cette idée de nationalisme populaire est présentée par Lénine dans
un bref écrit intitulé « l’orgueil national des Russes 20 » où il spécifie
que l’amour de la patrie s’exprime dans la lutte contre l’oppression
des classes dominantes, idées qui certainement aujourd’hui tiennent
encore une place importante [38] dans le discours politique de l’Ar-
mée zapatiste de libération nationale (EZLN) 21
Lénine n’a pas développé sa pensée dans cette direction car il
considérait, entre autres, que les problèmes nationaux devaient aboutir
à l’indépendance politique. Aujourd’hui, il est clair que l’indépen-
dance politique n’est pas suffisante, que le développement de la nation
continue à partir d’une nation dominée par la bourgeoisie vers l’éta-

19 Jorge Ibarra, Nación y cultura nacional, La Habana, Editorial Letras Cu-


banas, 1981. Kohn, Historia del nacionalismo, Mexico, Fondo de Cultura
Economica, 1949.
20 Lenin, Acerca de la emancipación social y nacional, Moscou, Editorial
Progreso, 1990. Dans cette œuvre Lénine affirme : « Nous ne pouvons “dé-
fendre la patrie” d’autres manières qu’en luttant par tous les moyens révolu-
tionnaires contre la monarchie, les propriétaires fonciers et les capitalistes de
la patrie même [...]. »
21 Troisième déclaration de Selva Lacandona.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 48

blissement d’une nation démocratique dominée par les forces popu-


laires.
En ce sens, le développement de la nation devrait rompre avec ses
limites et dépasser les contradictions de la nation bourgeoise, les-
quelles s’expriment fondamentalement dans l’exploitation des classes,
le racisme, la ségrégation des peuples indiens, l’oppression particu-
lière de la femme et le contrôle impérialiste de nos économies et de
nos sociétés.
Pour atteindre cet objectif, il faut dépasser la vieille idée marxiste
sur la mission historique d’une classe destinée par la providence à li-
bérer la société nationale dans son ensemble. En ce sens, la critique
sérieuse sur les positions ouvrières ou prolétaires qui magnifièrent le
rôle de la classe ouvrière dans la construction de la nouvelle société
est nécessaire. La question nationale se manifeste avec une telle pro-
fondeur que dans la construction socio-économique et politique de la
nation qu’on ne peut seulement se reposer sur le caractère protago-
niste d’une classe ou d’un secteur national, pour important ou « straté-
gique » qu’il soit.
Il est nécessaire de reconnaître toute la richesse, toute la gamme de
possibilités de la composition sociale et socio-ethnique de la nation
dont l’objectif est de compter sur un projet contre-hégémonique non
de nature « prolétaire » ou « paysanne » mais bien plutôt de nature na-
tionale couvrant tous les secteurs de la société nationale 22.
Le soulèvement de EZLN constitue en réalité le premier mouve-
ment armé contre le néo-libéralisme en Amérique latine, et, par consé-
quent, un des aspects fondamentaux quant à son caractère contempo-
rain au sens strict du terme.
Le soulèvement de Chiapas montre que la vie des groupes eth-
niques est sérieusement menacée par le néo-libéralisme pour que l’ex-
périence zapatiste se répète dans d’autres régions ethniques du
Mexique et de notre Amérique.
L’Armée zapatiste de libération nationale s’est remise sans coup
férir aux forces démocratiques du Mexique et a exprimé des senti-
ments qui n’ont rien à [39] voir avec le modèle néo-libéral et le cy-

22 Leopoldo Mamona, El concepto socialista de Nación, Mexico, Cuade-


mos de pasado y presente, 1986.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 49

nisme des intellectuels du système et des politiciens tombés dans la


corruption et l'autoritarisme. Ces sentiments sont sans nul doute inspi-
rés par l’amour de la patrie, le sens de la moralisation de la politique
et la certitude qu’il est nécessaire de lutter pour une vie meilleure.

Néo-libéralisme et nation

La nation moderne fait son apparition, se consolide et s’universa-


lise avec le capitalisme. Cette unité territoriale, économique, politique,
linguistique et culturelle exprime la nature contradictoire du capital :
d’un côté sa fragmentation en capitaux nationaux, qui constitue sa ten-
dance particularisante ; et de l’autre, son universalisation constituant
sa condition internationale. La nation se présente alors comme l’étalon
entre les déterminations contradictoires qui sont à la base même du
capital.
De même, l’État comme structuration juridico-politique de la na-
tion, est un phénomène historiquement lié au développement et à l’ex-
pansion du capitalisme, avec le processus d’institutionnalisation de la
nation en tant que formation sociale. Cela signifie que nous devons
distinguer la nation et l’État comme deux réalités distinctes qui consti-
tuent le résultat des processus à la fois autonomes et interdépendants.
L’État national va jouer un rôle important dans le processus de natio-
nalisme comme instrument politique d’unification, de centralisation,
et d’homogénéisation dans les contextes linguistiques culturels et édu-
catifs, dans la formation d’une bureaucratie administrative centralisée
avec sa division territoriale subséquente, l’unification du système
douanier, du système fiscal, etc., et l’unification de la législation à tra-
vers les lois surtout exprimées au niveau des lettres constitutionnelles
qui introduisent l’égalité formelle devant la loi et universalisent la ci-
toyenneté.
Dans ce processus, les frontières, qui font partie intégrante des dé-
finitions conceptuelles de la nation et de l’État national, délimitent des
espaces territoriaux qui unissent et séparent, établissent les contours
de la souveraineté politique de ces États, les liens juridictionnels des
marchés et des relations entre le capital et le travail, les frontières des
matrices historiques, linguistiques et culturelles où ont lieu les luttes
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 50

des classes et des groupes sociaux de natures diverses pour imposer


ou mettre en place un système national d’hégémonie 23.
Précisément, même en ces temps de colère, ceux qui sont en
marche dans le modèle néo-libéral de globalisation, les nations, les
États nationaux et [40] les frontières internationales qui les délimitent,
continuent d’exprimer et de manifester l’essence contradictoire du
système capitaliste. Ce système à des degrés divers, et selon les consé-
quences historiques et géopolitiques, à la fois particularise les formes
nationales d’exploitation et de contrôle des classes ouvrières à travers
les bourgeoisies locales ou nationales, et universalise en un marché
mondial ses besoins d’expansion et de reproductions permanentes via
les bourgeoisies cosmopolites alliées aux capitaux des grandes multi-
nationales. Comme l’a si bien signalé L.A. Herzog :

« Bien que les nouvelles technologies de production, les systèmes de


capital financier et les stratégies de marché opèrent sur des bases mon-
diales, les États-nations restent et demeurent un élément vital de l’écono-
mie du monde. Naturellement, cela continue à être considéré politique-
ment comme la seule forme viable permettant de maintenir l’ordre mon-
dial. Dans cette perspective, les frontières deviennent essentielles au main-
tien de l’intégrité territoriale et à l’organisation politique d’un système
mondial qui reconnaît le droit souverain des nations 24. »

Il est nécessaire de savoir si le processus de globalisation que les


politiques néo-libérales tentent de développer peut conduire à une in-
tégration réussie des blocs supranationaux, surtout quand la partie la
plus étendue de l’Europe même, montre, en cette fin de siècle, un pro-
cessus radicalement inverse : la disparition via la fragmentation ou la
balkanisation nationaliste des autres grandes unités fédératives multi-
nationales, par exemple l’ex-Union soviétique, la Yougoslavie et la
Tchécoslovaquie.

23 Alicia Castellanos Guerrero y Gilberto López y Rivas, 1992, El debate


de la nación : Question nacional, y autonomía, op. cit.
24 Lawrence A. Herzog, Where North Meets South : Cities, Space and Poli-
tics on the U.S. México Border, San Diego, 1990.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 51

Les nombreuses nations surgies de ce processus sont entrées d’un


seul coup, avec leurs particularités, dans l’orbite du capitalisme mon-
dial, et leur population souffre aussi des conséquences des économies
néo-libérales 25.
De cette manière, nous avons d’une part, sur un même continent, la
dissolution apparente des différences nationales des manifestations xé-
nophobes et racistes en Allemagne et en France montrent l’autre vi-
sage de « l’unité européenne »), tandis que d’autre part, nous obser-
vons les guerres classiques de territoires de définitions des frontières,
de séparations forcées [41] des groupes nationaux qui ont caractérisé
le XIXe siècle et la première partie de notre siècle 26.
Dans tous les cas, dans le cadre international de l’État-nation, on se
trouve en présence d’un processus qui exprime un concept de nation
diamétralement opposé où les aspects économiques et politiques ne
sont pas directement comparables. Nous pouvons distinguer :
Ceux qui maintiennent les secteurs oligarchiques liés au capital fi-
nancier et qui imposent leur propre projet de globalisation néo-libérale
à partir de la création de blocs supranationaux sous les auspices des
États-Unis, de l’Allemagne et du Japon pour qui les nations et la sou-
veraineté nationale constituent des obstacles qui doivent obéir à la
libre circulation des capitaux et l’ouverture de marchés.
Ceux qui résultent des processus des pays ex-socialistes où la ques-
tion nationale a été une des formes principales de confrontation poli-
tique entre les forces et les secteurs sociaux et les profondes contra-
dictions générées par le socialisme réel. Dans plusieurs régions de
l’Ex-Union soviétique et surtout de la Yougoslavie, il a surgi de cette
problématique un nationalisme raciste et xénophobe avec une pratique

25 L’académicien Oleg Bogomolov signala : « La tombée du niveau de vie


en Russie durant les deux dernières années dépassa de beaucoup le temps
célèbre des années trente dans l’Union soviétique de Staline, Vladimir Go-
lovchansky, « Le rêve russe de l’économie de marché tourne aux cauche-
mars » La Jornada, 16 novembre 1992.
26 Cette situation porte le secrétaire général de l’ONU, Boutros Boutros-
Ghali, à déclarer que : « Au lieu de 100 à 200 pays, nous pouvons avoir à la
fin du siècle 400 nations et nous ne pourrions rien faire pour leur développe-
ment et encore moins résoudre les disputes sur les limitations des fron-
tières », La Jornada, 21 septembre 1992.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 52

aberrante de ségrégation des populations nationales en accord avec ce


qui a été appelé la « pureté ethnique ».
Ceux qui ont pris naissance dans quelques pays du monde sous-
développés comme le Mexique et le Brésil, par exemple, qui, à travers
la confrontation entre force politique et groupes sociaux, terminèrent
avec les luttes pour un nouvel ordre mondial basé sur l’équité, la réci-
procité entre les États, la mise en valeur de la souveraineté, l’autodé-
termination, la démocratisation de la société, les droits des ethnies à la
libre détermination et à l’autonomie, tout cela dans le cadre de l’actua-
lisation des nouveaux États-nations actuels et aussi à partir d’un natio-
nalisme de défense et de survie correspondant aux intérêts des grandes
majorités nationales.
Par la nature contradictoire universaliste et particulariste de la na-
tion, son déplacement dans un futur proche par des formes supranatio-
nales, encouragé par les processus actuels de transnationalisation libé-
rale, nous paraît improbable.
Même dans le cas de l’Europe occidentale, où le projet de former
une entité qui reconsidère les frontières nationales actuelles est le plus
avancé, nous trouvons des forces et des secteurs économiques, poli-
tiques et sociaux [42] de différentes natures idéologiques qui s’y op-
posent vigoureusement. Étant donné que le néo-libéralisme contempo-
rain bénéficie au cercle oligarchique-financier et aux monopoles na-
tionaux et étrangers, et que cela consacre le déplacement d’autres
couches de la bourgeoisie et l’appauvrissement des couches moyennes
et de l’ensemble de la classe ouvrière, nous sommes en présence de
résistances importantes, quoique dans plusieurs cas non organiques,
de forces sociales qui s’opposent au noyau oligarchique, national et
étranger 27.
Dans la même direction, le système mondial des relations interna-
tionales trouve actuellement son fondement dans les États-nations, et
ceux-ci conservent un poids politique d’inégale importance, malgré
les stratégies néolibérales en sens inverse.
Ainsi, nous ne sommes pas d’accord avec Eric Hobsbawn quand il
affirme que l’État-nation et la nation tendent à disparaître en cette fin
de siècle parce qu’ils ne constituent pas des facteurs de développe-
27 Igor Sheremetiev, El capitalismo de Estado en los paises de America La-
tina, Éditorial Progreso. URSS, 1990.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 53

ment historique ni ne jouent un rôle important dans l’économie ac-


tuelle, dans un monde ou les entités supranationales, les fédérations et
les entités internationales sont sur le point de les remplacer. 28
En réalité, les États nationaux délabrés sont ceux contrôlés par les
secteurs oligarchiques et financiers étroitement liés aux grandes cor-
porations multinationales. Je répète que ces secteurs hégémoniques
ont condamné à la misère, aux sous-emplois et à la simple survie des
millions de personnes partout dans le monde ; parce qu’ils se sont
constitués, de fait, en forces antinationales 29 qui peuvent être rempla-
cées à la direction de nos pays par des mouvements de base, popu-
laires, démocratiques et anticapitalistes, qui mèneraient le développe-
ment national au-delà des limites d’une nation sous la coupe de la
bourgeoisie et au-delà des limites des modèles du socialisme réel de
nature autoritaire et bureaucratique. Se retrouve également en crise,
l’État-nation qui [43] ne reconnaît pas le caractère multi-ethnique et
multinational du peuple-nation, ce qui a été une des questions cru-
ciales des mouvements représentatifs des peuples indiens, dans le cas
de l’Amérique latine.
La conscience nationale, les sentiments d’appartenance à la nation
- non nécessairement identifiés avec un État national donné - pro-
voquent actuellement dans beaucoup de nos pays la montée d’un na-
tionalisme de résistance, de défense, de survie, dont la force et le dé-
veloppement potentiel n’ont pas été identifiés dans leur juste dimen-
sion par les tenants du néo-libéralisme, qui de manière empressée pré-
parent les funérailles des formations nationales et se trompent dans
leur jugement sur le type de ces nationalismes.

28 Nation and Nationalism since 1780, op cit.


29 Raphaël Montesinos dans un article sur la culture des entreprises mexi-
caines écrit : « Le capital n’a pas de patrie » a été converti comme slogan de
n’importe quelle entreprise qui possède une fortune « considérable ». Cela
reflète la mentalité des entreprises mexicaines par rapport à son compromis
avec la nation. En ce sens, elles ne sont pas nationalistes, quoique dans cer-
taines occasions, elles paraissent l’être dans le contexte d’une reconversion
économique agressive au niveau international. » (« La cultura empresarial
emergente y la coyuntura de 1994 » , Coyuntura, septembre 1993, p. 12) ;
cependant notre jugement va au-delà car, de fait, l’élite de ce secteur agit
objectivement contre l’intérêt de la nation.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 54

Comme à toutes les époques de crises nationales où est mise en


doute l’existence même de la nation en termes d’indépendance et de
souveraineté réelle et effective, il y a une mise en évidence de la
conséquence des nationalismes des différentes classes sociales et de la
nature réelle des groupes socio- ethniques et nationaux qui vivent en-
semble au sein d’une même nation.
Dans ces conditions, nous devons reconnaître la force et le poten-
tiel futur des mouvements populaires qui cherchent à démocratiser nos
pays non seulement sur les terrains sociopolitiques, mais également
sur les terrains économiques et culturels en mettant l’accent sur le ca-
ractère profondément national des objectifs et des contenus. Ce der-
nier élément, c’est-à-dire le caractère national et patriotique des luttes
populaires, dépouillé de la rhétorique et des lieux communs, a aujour-
d’hui une importance fondamentale, vu que, précisément, les idéolo-
gies néo-libérales prétendent détruire tout sentiment national et le
remplacer par le cosmopolitisme, l’appartenance diffuse à une civili-
sation internationale liée aux valeurs, aux modes de vie et aux mo-
dèles de consommation des bourgeoisies transnationales. Aussi, les
secteurs collaborationnistes et ceux qui pratiquent le néo-libéralisme à
l’intérieur des nations prétendent troubler la conscience nationale des
secteurs populaires en les appelant à l’unité nationale autour de leur
projet, à travers le discours classique du nationalisme étatique qui pré-
tend identifier l’État avec la nation.
À partir des paradigmes qui ont disparu dans la débâcle du socia-
lisme réel, la nation est une réalité à laquelle les mouvements démo-
cratiques d’orientation socialiste doivent faire face. Ce type de mou-
vement peut pousser au développement continu de la nation et faire
partie des nouveaux paradigmes que cette fin de siècle requiert.

[44]
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 55

[45]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Première partie. Les expériences démocratiques.

“La «transition» polonaise :


remarques sur les difficultés du passage
à un politique désenchanté.”

Patrick Michel *
sociologue (CNRS), groupe de sociologie des religions,
spécialiste de l’Europe de l’Est.

Retour à la table des matières

Selon Lucien Febvre, le premier devoir de l’historien est de « dater


finement ». Tout moment renvoie, de fait, simultanément à plusieurs
registres de temps, dont il ne figurerait jamais que la simple intersec-
tion, redistribuant les logiques propres à chacun de ces registres et les
redéployant. Pour reprendre la classification braudelienne, dans cha-
cun des registres - le temps qui s’agite, le temps qui respire, le temps
immobile - le même moment peut évidemment revêtir des significa-

* Le présent texte est, dans mon travail de recherche, un propos d’étape. Il


reprend de fait des éléments développés dans mon livre Politique et religion
- la grande mutation, Albin-Michel, Paris, 1994, 178 p., ainsi que des élé-
ments issus d’une étude sur la Pologne des années 1989-1995, réalisée en
collaboration avec Marcin Frybes, et qui fera l’objet d’un ouvrage à paraître
en 1996. Cette dernière étude s’inscrit dans une recherche plus large sur les
transitions à l’Est initiée par Alain Touraine et dirigée par Michel Wieviorka,
dans la cadre du CADIS (EHESS-CNRS).
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 56

tions différentes, voire contradictoires 30. Évaluer l’actuelle transition


(puisque tel est le terme consacré par l’usage courant) à la seule aune
du temps qui s’agite conduit à l’évidence à des contresens majeurs.
La transition polonaise (comme d’ailleurs tous les autres processus
similaires en Europe centrale et orientale) ne saurait en effet se réduire
à une seule procédure de « sortie du communisme » ou d’« adaptation
à une (supposée) normalité à l’occidentale ». Il s’agit bien plutôt d’un
complexe de redistributions et de recompositions diverses à travers le-
quel les Polonais sont aujourd’hui confrontés à la liquidation progres-
sive de trois mythes majeurs qui permettaient et autorisaient jus-
qu’alors la construction réactive d’identités opératoires (c’est-à-dire
d’identités enchantées ou référant à un rapport enchanté au politique,
au réel et au temps) et qui structuraient donc mentalités et comporte-
ments : sont de fait étroitement articulés la disparition de Solidarité, et
donc de la fiction d’une société toute entière unie contre le pouvoir ;
l’effondrement de la référence, positive ou négative, à un politique en-
chanté auquel renvoyait le projet communiste, et par conséquent la né-
cessité [46] de redessiner les contours d’un nouvel espace public ;
l’écroulement enfin du mythe romantique de la nation polonaise, ce
qui contraint à repenser jusqu’aux critères constitutifs des identités,
tant nationales que sociales ou individuelles.
Cette vaste recomposition prend dès lors la forme d’une triple crise
affectant, outre l’identité, la médiation et le rapport à la centralité.
Surtout, chacun des « événements », des redistributions, ou même des
simples prises de position constitutifs de l’évolution polonaise depuis
1989 se joue simultanément sur ces trois scènes, qui s’inscrivent elles-
mêmes dans trois registres de temps différents, renvoyant à trois
modes distincts de construction de significations : la disparition de So-
lidarité participe du temps court, celle du mythe romantique du temps
long, celle enfin de la référence centrale au politique enchanté d’un
temps intermédiaire.
On développe ailleurs l’ensemble de cette problématique 31. On se
bornera donc ici à articuler quelques remarques autour de cette der-

30 Fernand Braudel, Grammaire des civilisations, Paris, Arthaud-Flamma-


rion, 1987, pp. 66-67.
31 Dans l’ouvrage mentionné ci-dessus (note 1).
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 57

nière référence, c’est-à-dire des difficultés du passage à un politique


désenchanté.
Il ne fait pas de doute qu’un des traits majeurs de la période ou-
verte par l’écroulement du mur de Berlin soit - l’euphorie des retrou-
vailles entre l’Est et l’Ouest une fois dissipée - un certain type de nos-
talgie portant naturellement non tant sur l’existence d’un système de
type soviétique que sur la fiction de centralité et donc de stabilité à la-
quelle il permettait de donner quelque plausibilité. Cette nostalgie oc-
culte mal notre incapacité, comme orphelins de la centralité, de penser
la signification globale de cet événement majeur qu’est l’effondre-
ment du communisme. La « transition » se joue, majoritairement, sur
fond de recomposition et de redistribution générales, ainsi que sur le
mode de l’incertitude inquiète de soi. Il est en conséquence plus que
douteux que les critères gestionnaires d’évaluation d’une implantation
et d’un développement d’institutions démocratiques ainsi que d’un
passage à l’économie de marché à l’Est puissent permettre d’en rendre
compte.
L’écart entre réel et mentalités se manifeste de fait également dans
les dispositifs d’analyse mis en place pour rendre compte du mouve-
ment contemporain. Les catégories utilisées renvoient en effet trop
souvent au cadre dépassé dont nous relevions hier.
Ainsi, la définition « usuelle » de la « transition » l’appréhende
comme la période ouverte à l’Est par les événements révolutionnaires
de 1989, caractérisée par l’implantation de systèmes politiques démo-
cratiques, la construction d’une économie de marché et la gestion, né-
cessairement complexe, des bouleversements sociaux et culturels in-
duits par cette évolution. Cette définition, qui procède de l’histoire im-
médiate, ne réfère en dernière instance qu’à [47] l’Europe de l’Est so-
viétisée, n’acceptant d’intégrer le reste du monde dans son champ
qu’au titre de la seule prise en compte des conséquences des boulever-
sements intervenus dans la zone visée (par exemple, l’afflux en Eu-
rope occidentale de « réfugiés » en provenance de l’Est, les problèmes
posés à l’économie mondiale du fait de l’intégration de la RDA dans
la RFA, etc.).
Cette définition a assez largement vécu, sans qu’on en ait toujours
bien pris conscience. Ses limites ont été rapidement atteintes, au fur et
à mesure qu’il apparaissait d’une part, que le problème n’était pas ce-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 58

lui de la « correction » d’une situation « anormale » - les sociétés de


l’Europe du Centre-Est adhérant spontanément aux catégories occi-
dentales -, et d’autre part, que les sociétés occidentales étaient, du fait
de l’effondrement du communisme, en face de mutations beaucoup
plus amples que la simple gestion des conséquences inévitables de
l’événement.
D’où la nécessité de recourir à une autre définition, qui poserait la
transition comme le laps de temps nécessaire afin de combler le déca-
lage entre réalité et mentalités, et d’assurer la coïncidence entre la réa-
lité d’un dégagement du système de type soviétique et des mentalités
devant intégrer et s’adapter à cette réalité. Dès lors la transition com-
porterait deux étapes, caractérisées l’une par une relative anticipation
des mentalités sur la réalité, l’autre par une anticipation inverse.
La première étape serait constituée par le long processus de pas-
sage au politique de sociétés jusqu’alors artificiellement maintenues
dans l’infra ou dans le meta-politique, passage assuré par le recours à
de l’infra ou à du meta-politique 32. Pour la Pologne, par exemple, elle
commencerait au milieu des années 1970, intégrant d’ailleurs des élé-
ments antérieurs, et s’achèverait avec la table ronde.
La deuxième étape s’ouvrirait avec la pluralisation effective de la
scène politique (en Pologne, la constitution du gouvernement Mazo-
wiecki) et serait caractérisée par la difficile gestion d’une recomposi-
tion globale doublement entravée par un trop-plein de références infra
et meta-politiques et un manque d’épaisseur de référence politique.
La pratique de type soviétique (c’est-à-dire l’ensemble des atti-
tudes et comportements politiques que cette pratique induisait ou sus-
citait) participait en fait d’une référence croisée à trois modèles : le
modèle officiel, le modèle de la résistance et le modèle occidental. Or,
le premier, en érigeant le politique en substitut sécularisé du religieux,
ne relevait que très marginalement du politique, conduisant ainsi le se-
cond à camper dans du pré-politique, dans une [48] démarche
(d’ailleurs indispensable) de limitation du politique officiel. Enfin le

32 L’infra-politique commençant avec le refus de traverser dans les clous


ou, plus encore, avec la « reprise individuelle » pratiquée sur le lieu de tra-
vail. Quant au meta-politique, une large partie de l’activité oppositionnelle à
l’Est en relevait directement. Les attendus de la création de la Charte 77 en
Tchécoslovaquie en témoignent abondamment.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 59

troisième modèle, repoussoir ou utopie, au cœur donc des fantasmes


présents sur la scène publique, n’acquiert une signification concrète
qu’avec le passage au politique des sociétés est-européennes en 1989-
1990, c’est-à-dire la disparition effective des deux autres modèles
(sans que pour autant toutes les attitudes que ces deux autres modèles
induisaient aient été, tant s’en faut, éliminées). Mais il ne fait pas né-
cessairement l’objet d’un choix positif. Il n’y a très simplement pas
d’alternative possible. Or, il apparaît rapidement sinon comme inadap-
té, au moins comme insusceptible de résoudre à court terme des pro-
blèmes auxquels sont confrontées les sociétés concernées.
La période communiste avait abouti à une schématisation com-
mode (« eux » et « nous »), qui permettait de faire l’économie de tout
travail supplémentaire de définition. La situation est naturellement de-
puis beaucoup plus compliquée : critères « ouverts » ou « fermés »
d’appartenance s’affrontent, cristallisant des positions politiques qui
concernent bien sûr la nation mais aussi, et très logiquement, l’État 33.
Le mythe de Solidarité était en fait étroitement lié à celui du poli-
tique enchanté, cette liaison valait en amont comme en aval : Solidari-
té, pour se construire, pour fonctionner, pour atteindre à l’opérationna-
lité politique requise par la situation, a eu besoin de recourir à du
« politique enchanté », en fabriquant et en alimentant, notamment, la
fiction d’une société homogène, toute entière unie dans sa dénoncia-
tion du socialisme réel.
L’effondrement des mythes portés par Solidarité, c’est-à-dire en
dernière instance de la fiction unanimiste sur laquelle il tournait, fic-
33 Nation et société chrétiennes versus nation et société séculières (libé-
rales, libertines...) et donc État chrétien versus État laïc (libéral, libertin...)...
En fait, comme le notent fort justement Georges Mink et Jean- Charles Szu-
rek : « Le mythe de l’homo sovieticus, forgé au cours de longues années,
prenait pour du réel ce qui n’était qu’une façade, à savoir la réussite du Wel-
fare socialiste. La rupture de 1989 a introduit un autre mythe qui se superpo-
sa au premier : celui de pouvoir vivre, presque du jour au lendemain, dans
un système libéral. Mais [...] plus on s’éloigne de la césure révolutionnaire,
plus les populations s’opposent aux projets de privatisation, donc aux ré-
formes, donc à la sortie du soviétisme. Lune des contradictions de la transi-
tion postcommuniste est de renforcer le mythe de l’État-providence : anti-
utopie qui détruit la légitimité révolutionnaire de l’utopie libérale. » Georges
Mink et Jean-Charles Szurek, « Rupture et transitions » in Cet étrange post-
communisme, Presses du CNRS/La Découverte, Paris, 1992, p.10
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 60

tion elle-même étroitement liée à la nature même du dispositif de légi-


timisation dont le communisme dépendait, intervient, comme il est lo-
gique, après l’effondrement du communisme, en constituant, si l’on
peut dire, le dernier signe, l’ultime vérification. Il valide cet effondre-
ment et accélère donc, sur un mode majeur, la mise en cause, ajournée
durant plus de quatre décennies, de quelque référence que ce soit à un
politique enchanté. La procédure qui est visée là consiste en une dé-
construction/disparition des catégories liées au communisme et/ou à la
lutte contre le communisme, c’est-à-dire en dernière instance à ce po-
litique enchanté qui pouvait s’incarner soit dans le communisme [49]
comme « projet messianique » ou plus simplement comme entreprise
de modernisation (changer l’homme et le monde), soit dans la lutte
contre le communisme, c’est-à-dire la constitution, à partir de l’hété-
rogène, d’un front fictivement homogène de « lutte antitotalitaire »,
reposant pour l’essentiel sur la reconnaissance de la nécessité de nier
les équivoques desquelles dépendait la constitution de ce front.
Si ce processus d’érosion de la référence au politique enchanté est
clairement identifiable, fut-ce sur le mode de la frustration ou de
l’amertume 34, il importe toutefois d’en souligner d’emblée certaines
limites, ou d’inventorier quelques unes des contraintes qui lui sont op-
posables.
En tout premier lieu, la démocratie n’a pas fait nécessairement
l’objet d’un choix positif. La référence constante et appuyée aux va-
leurs de la démocratie au cours de « l’automne des peuples » n’était
souvent qu’une manifestation de rejet de la réalité communiste. Il ne
s’ensuivait pas une quelconque réflexion ni sur les éventuels coûts so-
ciaux d’une « sortie du communisme » ni sur les possibles dimensions
du projet communiste que les sociétés d’Europe de l’Est n’avaient
nullement l’intention d’abandonner. Ainsi, l’Ouest était au fond
d’abord perçu sur la base d’une équation démocratie égale prospérité.
Or l’instauration de la démocratie (réelle même si elle est fragile) ne
s’est pas accompagnée d’une amélioration du niveau de vie (il s’agit
là d’un doux euphémisme). Le résultat en est que persiste dans l’ap-
préhension de la réalité sociale le clivage hérité de la période précé-
34 « Ceux qui perdent, ceux qui gagnent, ceux qui sont perdus », titrait un
article paru dans Gazeta Wyborcza en 1991 ébauchait ainsi un bilan du pro-
cessus de transformation, sans dissimuler que la troisième catégorie était de
loin la plus nombreuse.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 61

dente entre « eux » et « nous ». Quand au passé communiste, il n’est


pas plus assumé et digéré que les mythes de la résistance qui lui sont
indissolublement liés, ce qui grève lourdement le présent.
En d’autres termes, d’une part l’effondrement du communisme ré-
sulte davantage de l’usure des logiques qui le sous-tendaient que
d’une adhésion enthousiaste et réelle aux catégories propres d’une dé-
mocratie définie comme l’incarnation « la moins mauvaise » du poli-
tique désenchanté moderne. En second lieu, compte tenu des formi-
dables espoirs placés dans le nouveau cours politique, et des non
moins formidables enjeux du travail de reconstruction (politique, éco-
nomique, social, mental, etc.) auquel se trouve confronté le pays, la
charge d’attente à l’égard de la démocratie est telle que celle-ci en est,
au départ, presque par effet automatique, perçue comme « enchan-
tée », avec les avantages et les inconvénients d’une telle situation.
Les avantages dans la mesure où les équivoques pesant sur la défi-
nition de la démocratie sont susceptibles d’être instrumentalisées poli-
tiquement, [50] dans le cadre d’une sorte d’autopédagogie de masse ;
les inconvénients car tout échec, ou toute situation perçue comme
s’analysant en termes d’échec, sera portée au débit même de la démo-
cratie, avec des risques de dérive évidents, encore accrus par l’absence
d’épaisseur de référence suffisante, par la carence de traditions démo-
cratiques. Enfin, il n’est, tout simplement, pas facile de sortir du poli-
tique enchanté, même par une voie fondamentalement caractérisée par
l’absence d’alternative. La trop faible maîtrise, pour ne pas dire l’ab-
sence totale, de préparation aux règles du jeu démocratique, associée à
l’ampleur des problèmes à résoudre, peut déboucher, on l’a dit, sur
une sorte de « nostalgie » un « désir de retour », plus ou moins diffus,
à un politique plus « simple », davantage cernable dans les catégories
auxquelles on était habitué. Cette nostalgie, pour prévisible qu’elle ait
pu être et sans doute pour souhaitable quelle soit (parce qu’elle sert de
support à un travail global accompli par la société pour relire son pas-
sé, le reparcourir à des fins de fondation même du présent et donc de
l’avenir), brouille cependant davantage encore les cartes, là où l’ur-
gence des défis ne l’aurait pas exigé.
C’est à cette nostalgie - au moins pour partie - qu’ont été référés
les résultats des élections législatives de l’automne 1993. S’il n’est
pas interdit de voir dans ces résultats, sur le court terme, la sanction
du coût social, jugé exorbitant par la société, de l’œuvre des gouver-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 62

nements de Solidarité, une autre interprétation semble pouvoir, sur le


plus long terme, être avancée : la fin de Solidarité signe aussi (même
si paradoxalement sous la forme, sinon du retour au pouvoir des com-
munistes, au moins de la victoire des post-communistes) la fin du
communisme, c’est-à-dire de la peur du communisme, de sa non- ré-
versibilité et surtout de son caractère proprement idéologique. Mais le
choix des électeurs n’est en dernière instance pas à mettre au compte
d’un désir de ré-enchantement du politique. Bien au contraire. Les ex-
communistes ne se présentent pas comme idéologues mais comme des
pragmatiques. Ils témoignent en fait, là aussi paradoxalement, de la
difficulté croissante à plausibiliser du politique enchanté. Il est à cet
égard très significatif que ces élections aient surtout été commentées
en Pologne à l’aune de l’échec historique des prétentions de l’Église,
ou plus exactement de la tentative pour instrumentaliser le religieux à
des fins de refondation-légitimisation d’un politique enchanté. Mais la
défaite des nombreux partis politiques issus de Solidarité, dont un
grand nombre se voient exclus subitement du jeu parlementaire,
constitue aussi un témoignage d’un rejet, par de larges couches de la
société, d’un politique enchanté, d’un politique se référant de façon
explicite à un système de valeurs. Ces partis ont essayé en effet de
s’appuyer, tout au long de la campagne électorale, sur des discours
s’efforçant de réactualiser les anciens clivages, de ré-idéologiser la
scène polonaise.
[51]
On est ici en face du problème majeur posé par la transition à l’Est
(comme d’ailleurs à l’Ouest...), celui de la (re)définition même du po-
litique. L’existence d’un système soviétique (et du dispositif de légiti-
misation auquel il s’adossait et dont il se réclamait, quelles qu’aient
pu être par ailleurs les transactions forcées passées par ce système
avec le réel) a conduit à une idéologisation de la démocratie, consti-
tuée en espace d’incarnation du Bien face à l’empire du Mal. Cette ir-
ruption de catégories éthiques relevait d’un enchantement du politique
et traduisait en fait la prégnance de l’univers de sens que visait à ac-
créditer le communisme, comme utopie, constituée en ultime réservoir
de légitimité pour le système soviétique.
Le problème n’est ici naturellement pas celui du « sens de l’his-
toire », dans son acceptation triviale (encore que cette fiction-là n’ait
pas été sans fonctionner avec quelque efficacité à un certain moment
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 63

et pour certaines fractions des sociétés contemporaines). La question


serait, plus précisément, que cet univers de sens fait procéder le poli-
tique d’une lutte pour la finalité, pour le sens, pour la valeur. Le poli-
tique procède du bien et s’oriente vers le bien. Conception en boucle,
logique fermée, où le politique aurait un sens en lui- même et par lui-
même. De là l’idée que le pouvoir est localisable. Poussée à l’extrême,
l’idée que le pouvoir politique est au centre, est le Centre.
En fait, cette fiction de l’existence d’un centre, relayée au niveau
international par la polarité d’ultime référence dont l’existence de ce
centre était la condition majeure, occultait hier l’urgence d’une inter-
rogation de fond sur le croire, en permettant d’organiser l’univers de
sens autour de la critique de ce qui n’était plus croyable (pour faire
court : le communisme comme horizon radieux...), le problème étant
qu’afin d’être opérationnelle, cette critique à l’encontre de la totalité
empruntait à la totalité et se déployait en référence à elle. Or, plus que
cette critique, c’est la lente confrontation entre une prétention à habi-
ter la totalité d’une part, la réalité du relatif de l’autre, qui est venue à
bout du système de type soviétique. Et c’est aujourd’hui l’interroga-
tion de fond sur les modalités d’un croire en relatif qui ressurgit.
J’ai, par ailleurs 35, développé l’idée selon laquelle, dans l’histoire
longue, le communisme aurait été, paradoxalement, une ultime tenta-
tive, et d’un certain point de vue pathétique, pour ré-enchanter le
monde à partir des instruments mêmes de son désenchantement reli-
gieux. Or, l’une des conditions de l’enchantement est d’accréditer la
fiction de l’existence d’un « centre ». Dans l’univers du relatif, qui est
aussi celui du politique désenchanté, il n’y a plus [52] de centre, ou
plus exactement, il n’y a plus de centre dont on puisse accréditer la
fiction qu’il soit permanent.
On était hier encore dans une logique de la totalité. Ce fut la
grande force (mais aussi la grande faiblesse) du système de type so-
viétique que d’avoir donné une plausibilité à un univers de sens arti-
culé autour de la référence à la totalité.

35 « Pour une sociologie des itinéraires de sens : une lecture politique du


rapport entre croire et institution - hommage à Michel de Certeau », in Ar-
chives de Sciences sociales des religions, CNRS, Paris, n° 81, juillet-sep-
tembre 1993.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 64

Une grande force dans la mesure où, en dernière instance, c’est ce


système qui donnait le la, qui menait la danse, comme en témoigne
doublement le besoin des démocraties d’éthiciser leur conflit de base
avec le système soviétique, mais aussi l’État de profonde imprépara-
tion de ces mêmes « démocraties occidentales » face à l’effondrement
du communisme 36.
Une grande faiblesse, parce que, référant à une finalité, le système
de type soviétique devait être évalué à l’aune de la progression vers
cette finalité. Ne disposant pas, comme les synthèses religieuses, de la
possibilité de se redéployer à l’infini, en mobilisant de l’hors-monde,
il était doublement sensible à l’érosion du réel : comme tout système
politique, d’une part, et comme système prétendant mieux que les
autres rendre compte du réel et le transformer d’autre part.
Orphelins de la totalité, nous le sommes aujourd’hui à divers titres.
Peut-être surtout, le communisme nous manque-t-il parce qu’il consti-
tuait la dernière pensée séculière se réclamant d’une finalité. Il fait au-
jourd’hui « défaut » à tous les niveaux, que l’on ait hier adhéré à cette
finalité ou qu’on s’en soit saisi pour en démontrer la vanité - ou la va-
cuité - et donc combattre le système qui s’en réclamait (ou le plus sou-
vent, et plus simplement, s’en servir comme d’un épouvantail ou d’un
repoussoir) 37. De là, les multiples fadaises autour du « supplément
d’âme » à trouver à l’Est, simple articulation nouvelle de cette relation
ambiguë, contradictoire mais privilégiée des adversaires du commu-
nisme avec lui 38.

36 Mais aussi le tiers monde : la guerre du Golfe procède ainsi sans nul
doute d’une profonde erreur d’interprétation de Saddam Hussein sur la si-
tuation internationale réelle après l’effondrement du communisme.
37 Comme le dit fort bien Jacek Kuron : « L’ordre mondial s’est effondré.
Si le conflit bosniaque avait éclaté [avant cet effondrement], les deux grands
auraient pu le régler en une demi-heure s’ils l’avaient voulu, et sans doute
l’auraient-ils voulu. Aujourd’hui, le communisme c’est fini. Or la course
entre les deux blocs motivait l’activité humaine. Je suis même convaincu
que dans le futur, on tirera un bilan positif de cette course. Elle a permis
l’émancipation de races, de classes, de nations ; la domination des droits de
l’homme, c’est aussi le résultat de cette course. Mais tout cela est terminé, et
certains n’ont pas encore compris. » Voir « On ne peut pas bâtir sur les
mythes du passé », in Libération, 3 août 1993.
38 Concernant le « supplément d’âme », se reporter à la réaction du pasteur
Milos Rejchrt, ancien porte-parole de la Charte 77, dans son texte « Vers la
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 65

Manquent en fait cruellement à l’Est, en amont comme en aval, les


repères qui pourraient permettre de baliser le présent. Tant le passé
communiste [53] que le modèle occidental sont vécus et pensés au tra-
vers de multiples non-dits, mythologies croisées et frustrations non di-
gérées.
Le discours éthique, qui s’était ainsi, en Europe de l’Est, adossé
pour se construire à des catégories religieuses, a été hier un discours
libérateur, d’une très grande efficacité potentielle ou réelle. Il devient,
avec la « pluralisation » de la société, un discours d’exclusion fondé
sur des catégories perverties, articulant du religieux, de l’identitaire et
de la soi-disant norme morale.
Cette évolution témoigne de la difficulté de passer d’un système de
discours clos à un système ouvert, et de l’utopie mobilisatrice à la ges-
tion d’un réel polymorphe et éclaté : on se heurte doublement à la dif-
ficulté de croire au bien-fondé des critères stables structurant une
identité quelle qu’elle soit mais aussi à la difficulté de se priver de la
fiction de ces critères stables et de leur substituer des critères ouverts ;
à la difficulté de définir des identités dans un échange et dans une cir-
culation ; à la difficulté d’accepter qu’une identité soit nécessairement
plurielle.
Ce qui se joue au-delà (et donc au-delà aussi des instrumentalisa-
tions politiques de cette aspiration), et ce que la période met en évi-
dence, c’est - au-delà de la nostalgie d’une centralité de référence, dis-
tributrice d’une stabilité qui, pour fictive qu’elle ait pu être, n’en exis-
tait pas moins - la difficulté, aujourd’hui, d’articuler une relation au
mouvement et au pluralisme, difficulté débouchant sur un flottement
généralisé des identités.
Cet évident dé-saisissement et re-saisissement identitaires, cette
large dérégulation des dispositifs de définition identitaire se manifeste
à plusieurs niveaux. On a vu ainsi, sur le plan « national », voler en
éclats « l’identité soviétique », « l’identité tchécoslovaque » et, d’une
façon particulièrement dramatique, « l’identité yougoslave ». Mais
cette remise en cause vaut aussi pour l’Ouest : la Belgique, l’Italie et
jusqu’à la Suisse sont travaillées par des logiques centrifuges, tandis
que le débat identitaire connaît, sous couvert de gestion des problèmes

démocratie et l’économie de marché » in L’Autre Europe, n° 26-27, Paris,


1993, notamment pp. 76-77.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 66

sécuritaires et de recomposition économique, une forte relance partout


en Europe, et notamment dans des pays comme la France ou l’Alle-
magne.
Cette procédure se fait également sentir en matière politique. Il
n’est pas surprenant que le débat sur le traité de Maastricht ait fait
émerger des clivages nouveaux où le maintien de discours, d’attitudes
et de comportements référant à la « droite » et à la « gauche » histo-
riques s’est doublé de l’apparition de discours, d’attitudes et de com-
portements liés à la résurgence d’une référence à une polarité ordre-
mouvement dont l’opposition droite-gauche n’a jamais figuré qu’une
formalisation réductrice mais occultante.
Dans le vide actuel de repères où se débat l’ancienne Europe sovié-
tisée, mais aussi l’Occident, le politique apparaît simplement peu
« croyable ». C’est [54] ce déficit de politique plausible qui explique
le recours à des catégories « religieuses », sécularisées ou pas, à des
totalités (« Lorsque le politique fléchit, le religieux revient », disait
Michel de Certeau), et l’articulation de ces catégories à une théma-
tique identitaire.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 67

[55]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Première partie. Les expériences démocratiques.

“L’Église catholique
et la transition vers
la démocratie au Brésil.”

Michael Löwy
sociologue, directeur de recherche au CNRS

Retour à la table des matières

L’Église catholique brésilienne a connu une évolution étonnante au


cours des années du régime d’exception (1964-1984) : après avoir ex-
plicitement soutenu le coup d’État, elle est devenue une des princi-
pales forces d’opposition et un des moteurs de la re-démocratisation
du pays. Comment expliquer ce changement ?
Examinons d’abord les événements tels qu’ils se sont déroulés au
cours de ces années décisives.
En avril 1964, un coup d’État militaire renverse le président consti-
tutionnel João Goulart (centre-gauche modéré) et établit un régime au-
toritaire, directement contrôlé par les forces armées. Comment réagit
l’Église ? La Conférence nationale des évêques brésiliens, après deux
mois de réflexion, publie le 2 juin 1964 une déclaration officielle qui
affirme : « Répondant à l’attente anxieuse et générale du peuple brési-
lien, qui voyait la marche accélérée du communisme vers la conquête
du pouvoir, les forces armées sont intervenues à temps, et ont évité
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 68

l’achèvement de l’implantation du régime bolcheviste dans notre


terre. [...] En rendant grâce à Dieu, qui a répondu aux oraisons de mil-
lions de Brésiliens et nous a libérés du péril communiste, nous remer-
cions les militaires qui, avec un grave risque pour leurs vies, se sont
soulevés au nom des intérêts suprêmes de la nation, et nous sommes
reconnaissants à tous ceux qui ont contribué à nous libérer de l’abîme
imminent. » L’Église légitimait ainsi l’avènement d’un état d’excep-
tion qui allait supprimer les libertés démocratiques pendant une ving-
taine d’années au Brésil 39.
Malgré l’impact de la politique d’ouverture prônée par Jean XXIII,
malgré les premiers débats du concile Vatican II, malgré l’orientation
favorable aux réformes sociales de plusieurs prélats brésiliens, dans
une conjoncture critique, l’Église a choisi le camp des forces antidé-
mocratiques, autoritaires et [56] conservatrices, au nom d’arguments
issus de la guerre froide : un prétendu « péril bolcheviste » largement
imaginaire.
Si cette prise de position semblait jouir du soutien de l’ensemble
de l’épiscopat (malgré certaines réserves de sa composante plus ou-
verte, représentée par D. Helder Câmara), elle était loin d’être parta-
gée par les militants laïcs ou religieux de l’Action catholique. En 1960
était apparu au sein de l’Église catholique brésilienne un courant radi-
cal qui est rapidement devenu très influent dans les principales struc-
tures de l’Action catholique, comme la JUC, la JEC, la JOC, ou le
Mouvement d’éducation de base. Ce courant, souvent désigné par le
terme - quelque peu inadéquat - de « gauche chrétienne », avait for-
mulé, au début des années soixante, en s’inspirant de la culture catho-
lique française la plus avancée - le père Lebret, Emmanuel Mounier,
les prêtres ouvriers, Jean Cardonnel - une réflexion critique originale
sur la réalité brésilienne. Préparant le terrain pour le futur avènement
de la théologie de la libération, cette « nouvelle pensée » chrétienne -
la première spécifiquement latino-américaine -, à coloration fortement
anticapitaliste, va inspirer différentes formes d’engagement social et
politique des chrétiens auprès des classes subalternes de la société.

39 Cité dans F. Prandini, V Pétrucci, Frei Romeu Dale O.P, As Relaçôes


Igreja-Estado no Brasil, Ed. Loyola, São Paulo, 1986, vol. 1 (1964-67), pp.
36-37.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 69

Ces militants, parmi lesquels des nombreux religieux, notamment


dominicains, associés comme aumôniers ou conseillers aux activités
de l’Action catholique, vont s’opposer dès le début au régime mili-
taire, et plusieurs parmi eux vont figurer parmi les premières victimes
de la répression déclenchée par les nouvelles autorités. Dans un pre-
mier temps, cette « gauche chrétienne » est démantelée et marginali-
sée.
Cependant, se développe peu à peu, en convergence avec l’opposi-
tion dans la société civile, une résistance croissante de secteurs de
l’Église au régime autoritaire. Cela devient évident au cours des an-
nées 1967-70 : dans une spirale ascendante, la participation des chré-
tiens à des actions considérées comme « subversives » par le régime
est suivie d’une répression de plus en plus dure - expulsions, empri-
sonnements, tortures, assassinats - envers des personnes liées à
l’Église et même des membres du clergé (notamment des ordres reli-
gieux masculins et féminins), surtout après l’acte institutionnel n° 5 de
décembre 1968, qui abolit les dernières libertés ou garanties juridiques
subsistantes.
La hiérarchie religieuse reste très prudente, hésitant entre sa dispo-
sition à collaborer avec le gouvernement et son désir d’un retour gra-
duel à l’ordre institutionnel. Malgré l’assassinat d’un prêtre (Henrique
Pereira Neto, assesseur de la Jeunesse universitaire à Recife) en mai
1969, et les informations terrifiantes sur les tortures infligées à des re-
ligieux et religieuses par la police, les évêques tardent à prendre posi-
tion contre le régime. D. Agnelo Rossi, l’archevêque [57] de São Pau-
lo - le plus grand diocèse du Brésil - refuse de faire la moindre cri-
tique à l’État d’exception, ou de mentionner les nombreux cas de vio-
lation des droits de l’homme. D’autres prélats, comme l’évêque auxi-
liaire de São Paulo, Dom Lucas Moreira Neves, s’abstiennent de té-
moigner sur les cas de torture de religieux dominicains, pour ne pas
« porter préjudice à leur action pastorale ».
Cependant, le scandale de la torture dans les prisons brésiliennes et
la présence de nombreux catholiques (militants laïcs ou membres du
clergé) parmi les victimes commence à émouvoir l’opinion catholique
internationale et la Curie romaine (prises de position de la commission
Justice et Paix et de Paul VI lui même). En mai 1970, lors d’un
voyage à Paris, D. Helder Câmara dénonce publiquement, pour la pre-
mière fois, la torture au Brésil - ce qui provoque une virulente cam-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 70

pagne de la part des autorités et de la presse aux ordres, qui l’accusent


de « calomnier notre patrie à l’étranger ». Fin mai se réunit la CNBB,
à Brasilia qui, dans un document pastoral, prend position, de forme
extrêmement prudente, sur la question : tout en condamnant, par prin-
cipe, tout recours à la torture, elle déclare que la vérification juridique
des dénonciations à ce sujet « échappe à notre compétence ». Elle va
jusqu’à proclamer sa conviction selon laquelle « si de tels faits étaient
prouvés, ils pourraient difficilement correspondre à une orientation of-
ficielle du gouvernement ». La presse pro-gouvernementale n’a pas
manqué de saluer ce document complaisant comme une victoire du ré-
gime 40.
Tout commence à changer quelques mois après : fin 1970, D.
Agnelo Rossi est désigné à un poste à la Curie romaine et le Vatican
nomme à sa place, comme archevêque de São Paulo, D. Paulo Evaris-
to Ams, connu pour son engagement en faveur des droits de l’homme
(et en particulier des religieux emprisonnés). Peu après, en 1971, la
CNBB se choisit un nouveau président, D. Aloisio Lorscheider, qui
va, de façon prudente mais ferme, conduire l’Église vers une opposi-
tion de plus en plus directe au régime militaire.
Le changement est tellement profond qu’au cours des années 70,
après l’écrasement de la gauche clandestine, l’Église apparaît, aux
yeux de la société civile et à ceux des militaires eux-mêmes, comme
le principal adversaire du régime d’exception - un adversaire bien plus
puissant (et radical) que l’opposition parlementaire tolérée de MDB,
Mouvement démocratique brésilien). L’Église, par la parole de ses
évêques, critique de façon de plus en plus directe et explicite les viola-
tions des droits de l’homme et exige le retour de la démocratie ; elle
dénonce aussi le modèle de développement imposé par les militaires
comme injuste et fondé sur l’oppression sociale et économique des
[58] pauvres. Certains des évêques les plus virulents, notamment dans
les régions les plus pauvres du pays (le nord-est et le centre-ouest),
n’hésitent pas à dénoncer le capitalisme lui-même comme la racine du
mal et la cause de toutes les souffrances du peuple brésilien : faim,
chômage, misère, mortalité infantile, prostitution, criminalité.
L’Église, ou du moins sa tendance la plus progressiste, apparaît ainsi
comme porteuse d’une exigence de démocratisation intégrale, à la fois
politique, sociale et économique.
40 As relações Igreja-Estado no Brasil, vol. 3, pp. 33-34.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 71

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que les évêques opposi-
tionnels deviennent la « bête noire » du régime et soient accusés de
menées subversives. Certains idéologues du régime militaire attaquent
aussi l’Église, la qualifiant utopiste, féodale et rétrograde en raison de
son opposition à la « modernisation » et au « progrès » tels que les
conçoivent les experts du gouvernement. D’autre part, de nombreux
mouvements sociaux, de défense des droits de l’homme ou de lutte
syndicale se réfugient sous le parapluie protecteur de l’Église, qui
connaît, au cours de ces années, l’essor de deux phénomènes nou-
veaux : la théologie de la libération et les communautés ecclésiales de
base.
Les théologiens de la libération - les frères Leonardo et Clodovis
Boff, Frei Betto (emprisonné pendant plusieurs années par les mili-
taires), Hugo Assmann, Yvo Lesbaupin Gui aussi emprisonné), les bi-
blistes Carlos Mesters et Frei Gorgulho, et beaucoup d’autres - contri-
buent à façonner une nouvelle culture religieuse, anti-autoritaire, dé-
mocratique et égalitaire. Leurs critiques de la dictature et du capita-
lisme dépendant vont inspirer, à partir de 1971, toute une génération
de militants chrétiens. Le thème principal de leurs écrits est la trans-
formation des pauvres en sujets de leur propre histoire, en acteurs de
leur propre libération, avec l’aide de Dieu - en suivant le paradigme
rédempteur de l’Exode vétero-testamentaire.
Quant aux communautés ecclésiales de base, leur essor au cours
des années 1970 est impressionnant : on calcule leur nombre à environ
100 000, regroupant plus d’un million de croyants. Composées en leur
majorité de femmes, les CEBs sont aussi souvent animées par des
sœurs appartenant aux ordres religieux féminins. Il s’agit, bien enten-
du, d’une « minorité prophétique » dans l’Église, mais, par leur im-
plantation dans les couches populaires (aussi bien urbaines que ru-
rales), elles vont fournir, au cours des prochaines années, une bonne
partie des activistes du mouvement populaire, ouvrier et paysan qui
lutte contre l’état d’exception 41.

41 Il est difficile d’estimer le nombre de CEBs au Brésil : Scott Mainwa-


ring (Church and Politics in Brazil 1919-1985) parle de 80 000 communau-
tés et deux millions de membres, une évaluation partagée par la plupart des
auteurs. Une étude récente propose le chiffre de cent mille CEBs - cf. Roge-
rio Valle and Marcelo Pitta, Comunidades Eclesiais Catolicas, Ceris/Vozes,
1994.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 72

[59]
La souffrance commune (pauvreté) et l’espoir de rédemption sont
des composantes essentielles de la culture politico/religieuse des
CEBs brésiliennes, dont l’ethos présente beaucoup de traits communs
avec l’idéal-type de la religion de communauté (Gemeindereligiosität)
décrit par Max Weber dans sa « Parenthèse théorique » : prophéties de
salut fondées sur la souffrance commune des croyants, éthique de réci-
procité entre voisins sublimée dans une système de valeurs absolues,
enfin un « communisme d’amour » fondé sur la fraternité (brüder-
liche Liebeskommunismus) 42.
Comment expliquer le changement si rapide (six ou sept années)
qui a conduit l’Église à cesser d’être un des piliers du régime autori-
taire pour se transformer en un de ses principaux adversaires ? La ré-
pression contre des secteurs de l’Église a sans doute joué un rôle dans
cette radicalisation des évêques ; mais en soi-même cela n’est pas une
explication suffisante, comme le montre avec force le contre-exemple
argentin... On peut mentionner aussi l’influence du concile Vatican II,
celle, plus proche et plus radicale, de la conférence de Medellin
(1968), ou encore le rôle grandissant des laïcs et des ordres religieux.
Essayant de rendre compte du tournant de l’Église brésilienne
l’éminent spécialiste américain Scott Mainwaring écrit : « Ce ne fut ni
une stratégie consciente pour protéger des intérêts institutionnels, ni le
processus politique en soi même qui ont amené l’Église à changer.
C’est plutôt la combinaison d’une nouvelle identité institutionnelle
avec des conditions sociales, politiques et économiques nouvelles qui
explique le changement de l’Église. Présenter soit les conditions so-
ciales et politiques, soit la nouvelle idéologie institutionnelle comme
le seul facteur de changement serait rater le caractère dialectique de ce
processus 43. » Ce qui est quelque peu absent de cette analyse, par
ailleurs intéressante, c’est le rôle de la « base » religieuse, les milliers
de chrétiens - laïcs ou membres du clergé, militants de la JUC et de la
JOC, religieux et religieuses, intellectuels et ouvriers - activement en-
gagés dans le combat contre le régime d’exception, qui ont été sans
42 Max Weber, « Zwischenbetrachtung », in Die Wirtschatftsethik der
Weltreligionen. Konfuzianismus und Taoismus, Tübingen, JCB
Mohr, 1989, p. 486.
43 Scott Mainwaring, The Catholic Church and Brazilian Politics 1916-
1985, p. 115.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 73

doute le « moteur » de la transformation de l’institution. L’opposition


énergique de l’Église (la CNBB) a certes été un des facteurs qui ont
conduit les militaires au pouvoir à envisager, vers la fin des années
1970 une redémocratisation « lente, graduelle et contrôlée » (selon
leurs propres termes). Mais au moins aussi important a été le rôle de
mouvements sociaux et politiques animés par les acteurs laïcs et reli-
gieux liés aux CEBs et aux pastorales populaires, qui vont se dévelop-
per à partir de [60] 1978 : associations de quartiers, groupes de
femmes, mouvements de paysans sans terre, nouveaux partis poli-
tiques (comme le Parti des travailleurs, fondé en 1980), nouvelles or-
ganisations syndicales (comme la Centrale unique des travailleurs,
créée en 1983), etc.
En 1984 a lieu un des plus grands mouvements populaires de l’his-
toire du pays : la campagne pour les élections directes, menée par les
partis politiques d’opposition (notamment le PMDB et le Parti des tra-
vailleurs) et par la société civile (organisations d’avocats, syndicats
ouvriers, intellectuels), avec le soutien de l’Église : c’est la fin de la
dictature militaire et le début de la démocratisation effective du pays.
Il est vrai que le régime a refusé les élections directes et que l’opposi-
tion libérale a accepté un compromis - l’élection indirecte (parlemen-
taire) d’un opposant modéré, Tancredo Neves, comme président, et
d’un ancien porte-parole des militaires, fraîchement rallié à l’opposi-
tion, José Sarney, comme vice-président. Malgré tout, la page était
tournée, les militaires sont rentrés dans leurs casernes et une période
nouvelle de transition à la démocratie a commencé. Cette transition
est loin d’être achevée, dans la mesure où la majorité pauvre de la po-
pulation continue à être exclue de toute participation effective aux dé-
cisions, qui sont monopolisées par l’élite économique et politique.
L’Église a beaucoup contribué à la lutte pour la démocratisation,
par son rôle institutionnel d’opposition au régime. Après la fondation
de la « Nouvelle République » en 1985, beaucoup d’observateurs
croyaient qu’à partir de ce moment l’Église allait « s’occuper de ses
propres affaires » et se limiter au domaine de la liturgie et du culte. En
fait, sous l’hégémonie des évêques progressistes, elle a continué, pen-
dant une bonne dizaine d’années encore, à jouer un rôle démocratisa-
teur, aussi bien dans la défense des droits de l’homme que dans la pro-
motion d’aspirations à la démocratie sociale et économique, en défen-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 74

dant des réformes pouvant permettre l’accès de tous les exclus de la


société brésilienne à une pleine citoyenneté.
D’autre part, les communautés de base et les mouvements sociaux
d’inspiration chrétienne ont eu, eux aussi, un impact profond sur la vie
politique du pays : ils ont contribué à la démocratisation de l’État et à
la création d’une nouvelle culture politique, la « démocratie des
bases », en rupture non seulement avec l’autoritarisme militaire, mais
aussi avec les trois principales traditions politiques du pays : le clien-
télisme - exercé dans les régions rurales par ceux qu’on appelle les
« colonels », c’est à dire les propriétaires fonciers, et dans les régions
urbaines par des politiciens professionnels qui distribuent les faveurs
(emplois, argent, travaux publics) ; le populisme, qui sous Vargas et
ses successeurs a permis le contrôle étatique du mouvement syndical
et populaire ; [61]et le verticalisme, pratiquée par les principales orga-
nisations de la gauche « ancienne », suivant l’exemple soviétique ou
chinois.
Les nouveaux mouvements politiques et sociaux surgis au Brésil
au cours des quinze dernières années - le Parti des travailleurs, la Cen-
trale unique des travailleurs, le Mouvement des paysans sans terre -
sont fortement influencés par cette culture de la « démocratie des
bases » d’origine chrétienne. Cependant, il s’agit de mouvements es-
sentiellement laïcs, qui n’ont aucune identité ou affiliation religieuse.
Cela correspond à deux propositions centrales de la théologie de la li-
bération et des mouvements sociaux qui s’en inspirent : la séparation
entre l’Église et l’État, et la reconnaissance, par les chrétiens, de la
pleine autonomie des partis politiques et des syndicats - en d’autres
termes, le refus de constituer des partis ou des syndicats confession-
nels. Cela aussi fait partie du processus de démocratisation du Brésil...
Le talon d’Achille de l’Église brésilienne, c’est l’absence de démo-
cratie... dans l’Église elle-même. L’autorité étant structurée en son
sein de forme verticale et hiérarchique, l’évolution de l’activité pasto-
rale dépend des évêques, et ceux-ci dépendent du Vatican. L’hostilité
de Rome à la théologie de la libération a conduit à la nomination sys-
tématique d’évêques conservateurs, qui se donnent pour objectif le dé-
mantèlement des pastorales populaires et des CEBs « trop engagées »
dans leur diocèse. L’exemple le plus connu est celui de Monseigneur
José Cardoso, le successeur de Monseigneur Helder Câmara à la tête
du diocèse de Recife, qui a pratiquement mis fin aux expériences de
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 75

promotion et participation populaire de son prédécesseur. Par cette po-


litique de reprise en main conservatrice, le Vatican visait à renverser la
majorité progressiste et réformatrice qui exerçait une influence domi-
nante dans la Conférence nationale des évêques brésiliens. Cet objec-
tif a été atteint en 1995, quand, pour la première fois depuis 1971, la
CNBB a changé de majorité et a élu comme président un prélat
conservateur, aligné sur la politique du Vatican, Dom Lucas Moreira
Alves - celui même qui s’était distingué pour sa prudence face aux
violations des droits de l’homme par le régime militaire en 1970.
Le résultat prévisible de ce choix sera un repli de l’Église sur son
champ d’intervention traditionnel, en fonction des priorités établies
par le Vatican : résistance à la sécularisation, lutte contre la contracep-
tion, le divorce et l’avortement. Mais il est peu probable que les deux
générations de militants chrétiens engagés dans le combat pour la dé-
mocratisation renoncent à leur « option prioritaire pour les pauvres ».
Une comparaison entre le rôle de l’Église dans la transition vers la
démocratie au Brésil et en Haïti permet de mettre en évidence à la fois
des aspects communs et des différences notables.
[62]
Dans les deux cas, les communautés de base ont joué un rôle déter-
minant dans la crise et le déclin des régimes autoritaires. Les deux
Églises, après avoir été compromises avec la dictature, sont devenues
des forces d’opposition et ont apporté une contribution significative à
la démocratisation.
Toutefois, tandis que l’Église brésilienne a été, comme nous
l’avons vu, un adversaire résolu de l’État d’exception de 1971 à 1985,
et une force solidaire des mouvements populaires jusqu’à 1995, en
Haïti, les évêques n’ont joué un rôle critique et démocratique que pen-
dant une courte période, de 1982 à 1986. Suivant l’appel de Jean Paul
II - « il faut que cela change ! » -, ils ont contribué de façon significa-
tive à la chute du régime de Jean-Claude Duvalier. Cependant, à partir
de 1986, ce sont les communautés de base - les ti l’Egliz - qui ont pris
le relais, menant, avec le soutien d’un prêtre charismatique inspiré par
la théologie de la libération, Jean-Bertrand Aristide, un combat diffi-
cile contre le duvaliérisme, le macoutisme et l’arbitraire militaire. De
1988 à 1994, la majorité des évêques haïtiens - sauf des rares excep-
tions comme Monseigneur Romulus - se sont opposés à ce combat et
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 76

ont même, avec le soutien du nonce apostolique, dénoncé l’engage-


ment trop « politique » d’Aristide. Finalement, ils ont apporté un sou-
tien à peine déguisé au régime de facto instauré par les militaires de
1991 à 1994, suivant ainsi l’orientation du Vatican, qui a été le seul
État à donner à celui-ci une caution diplomatique.
Tandis qu’au Brésil la CNBB a soutenu activement le processus de
démocratisation et a apporté sa caution aux pastorales populaires et
aux CEBs, en Haïti, tout semble se passer comme si l’hiérarchie de
l’Église (et le Vatican), emporté par la logique de son affrontement
avec Aristide, les ti l’Egliz et la théologie de la libération, s’est trou-
vée, au cours des années décisives (1990- 1994) dans le camp des
forces militaires régressives et antidémocratiques.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 77

[63]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Première partie. Les expériences démocratiques.

“Rôle de la théologie de la libération


dans la transition démocratique
en Haïti.”

Max DOMINIQUE
prêtre spiritain, professeur à l’École normale supérieure
d’Haïti

Préambules

Retour à la table des matières

Quelques assertions guideront cet exposé, heuristique et comme tâ-


tonnant, puisqu’il s’agit de cerner une expérience de vie, une réalité
mouvante, nommée de façon encore incertaine « transition démocra-
tique ».
Parler du rôle de la théologie de la libération dans cette transition
en Haïti, c’est lui fixer d’emblée une fonction seconde. Ce qui est pre-
mier, c’est le mouvement de libération. Si la théologie est un discours
sur Dieu, une intelligence de la foi à partir du cri articulé des pauvres,
elle se construira sur la base de l’action, des pratiques libératrices des
opprimés. Les théologiens de la libération entendent « opprimés » en
un sens large : classes, races, cultures opprimées. Le cri articulé des
pauvres interpelle, invite à l’organisation de ces pauvres. Et de ce cri,
au cœur de cette action, de ces pratiques d’organisation, de résistance
et de luttes, les théologiens dégagent une parole de Dieu, un visage de
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 78

Dieu. Ils rencontrent - et disent analogiquement, imparfaitement -


Dieu. Les pauvres donc par leur action libératrice, souvent animée et
comme vivifiée de leur foi chrétienne, font irruption dans l’Église
comme sujets de l’histoire, et évangélisent l’ensemble du peuple de
Dieu.
Puisque la théologie est un mouvement second, il lui sera permis
d’évaluer critiquement l’action des pauvres. Les pauvres, selon
l’Evangile, sont l’icône de Dieu. L’option pour les pauvres vient de
Dieu lui-même ; c’est Dieu d’abord qui opte pour les pauvres. Il s’agit
d’un choix avant tout théologal, fondé en Dieu. Dieu ne privilégie pas
les pauvres pour leurs qualités esthétiques, morales ou spirituelles,
comme manque et comme scandale. Si le pauvre est une icône de
Dieu, il ne saurait être Dieu, mais le révèle à qui sait écouter la voix
de Dieu dans ses signes, dans ses icônes, car Dieu est toujours plus
grand et au-delà : c’est le « Dios mayor » des théologiens de la libéra-
tion.
[64]
Enfin, la théologie pourra insuffler comme une force mystique aux
luttes de libération. Dans la longue lutte des pauvres, parfois sur-
gissent des moments d’incertitude, une perplexité sur l’avenir même
d’une société fraternelle, d’une société fondée sur les pauvres. Des hé-
rauts du capitalisme proclament triomphalement la fin de l’histoire ar-
guant que le capitalisme qui instaure partout ses criantes inégalités et
sa quête de profit serait le dernier mot de l’histoire. Les théologiens de
la libération relient les pauvres-sujets de l’histoire à cet absolu théolo-
gal de l’option de Dieu pour les pauvres. Ils proclament comme espé-
rance continuelle la viabilité d’un projet des pauvres. Même si toutes
les analyses économiques, politiques, sociales, culturelles, arrivaient à
démontrer que le projet des pauvres n’est pas viable actuellement, la
théologie de la libération nous dit qu’il le sera plus tard, et qu’il nous
faut continuer à travailler à le rendre viable. Car si le projet des
pauvres ne peut se réaliser, Dieu lui-même est mis en échec, en ques-
tion.
En Haïti, on a souvent assigné à la théologie de la libération un
rôle premier, comme si les couches opprimées attendaient des théolo-
giens des mots d’ordre autour des médiations de leur projet de
pauvres, ce qui a créé bien des confusions. Il faudrait un profond
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 79

changement de mentalités pour comprendre que ce qui vient d’abord,


en premier lieu, c’est le mouvement de libération mené par les organi-
sations populaires ou/et révolutionnaires ; la théologie arrive après,
elle accompagne les luttes des pauvres. Celles-ci marchent au premier
plan ; la théologie est un effort second de réflexion critique.
Ces prémices vont orienter une tentative de périodisation qui va de
1980 à nos jours. Une vision plus compréhensive de ce qu’on nomme
la « transition démocratique » devrait embrasser la longue dictature
des Duvalier ; elle devrait inclure la résistance de groupes religieux au
duvaliérisme, au nom d’abord d’intérêts de classe liés à l’ancien ré-
gime (1957-1961), puis l’opposition plus épurée de minorités chré-
tiennes à la dictature comme telle (1961- 1966) ; parcourir enfin la
longue période de servitude et de domestication de l’Église, nommée
par le tyran « harmonie du spirituel et du temporel » (1966- 1980), au
cours de laquelle dès 1976, le vent de liberté, qu’exigeait la pénétra-
tion d’un capitalisme agressif, permet aux croyants d’apporter un sou-
tien effectif au mouvement dit de libéralisation, et favorise la lente
prégnante et silencieuse liaison à la paysannerie pauvre de ces nom-
breux prêtres et agents pastoraux qu’on nommera bien un jour les
pères fondateurs de notre démocratie. Une fois admis que cette pé-
riode d’asservissement a laissé sur tout le corps ecclésial des marques
et entailles profondes, la périodisation qui va suivre s’attachera à si-
gnaler les nouvelles orientations, à rappeler les faits marquants du
mouvement de libéralisation. Pour chaque période, des questions [65]
théologiques surgiront de la pratique de libération, qu’elles aient ou
non été traitées à cette époque.

L’Église synodale,
voix des sans voix (1980-1986)

Novembre 1980 : l’accession au pouvoir de Ronald Reagan aux


États-Unis met un terme brutal au mouvement de libéralisation, inau-
guré vers la fin des années 1970. La Conférence haïtienne des reli-
gieux (CHR) proteste contre l’expulsion de journalistes et militants
qui, grâce au relâchement de la répression et au relatif climat de liber-
té que réclamaient les pressions du capitalisme international, menaient
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 80

un réel combat pour l’avènement de la démocratie. Le message de la


CHR est soutenu par le nonce, et sera suivi du message de Noël de la
conférence épiscopale d’Haïti (CEH). Sous l’influence des idées de
Medellin et de Puebla apparaissent les TKL, ti kominote legliz, com-
munautés ecclésiales de base, conjointement au Nord (Pilate), au Pla-
teau central (Thomassique) et dans l’Artibonite (Verrettes). A partir du
travail d’animation de l’équipe missionnaire de Jean Rabel, s’orga-
nisent les gwoupman ti associations de paysans pauvres pour la dé-
fense de leurs intérêts propres ; ils donneront jour plus tard aux orga-
nisations paysannes issues de l’Église, mais de plus en plus auto-
nomes : Tèt kole ti peyizan dans le Nord, le Nord-Ouest et l’Artibo-
nite, Mouvman Peyzan Papay au Plateau central et Soley leve dans le
Sud. C’est l’époque aussi des luttes menées contre le projet de barrage
hydroélectrique dans la vallée de l’Artibonite, qui menaçait la survie
de plusieurs familles paysannes, contre le massacre des porcs, recours
financier permanent dans la paysannerie. Au symposium de 1982, la
communauté ecclésiale rassemblée demande pardon au peuple haïtien
et lance son slogan unitaire : Legliz se nou, nou se legliz (L’Église
c’est nous, nous sommes l’Église). La visite du pape Jean-Paul II, lors
du Congrès eucharistique et marial, s’inscrit après la réussite d’un fort
mouvement de solidarité pour obtenir l’élargissement d’un animateur
des TKL jeté en prison, Gérard Duclervil ; elle va conforter cette
Église de communion synodale, qui fournit alors au mouvement de li-
béralisation sa charpente et ses principaux leaders. Le mot du pape :
« Il faut que quelque chose change en Haïti » met en branle l’agitation
des jeunes dans les villes de province. De grands documents de l’épis-
copat, Fondements de l’intervention de l’Église dans le domaine so-
cial et politique, et surtout la Charte de l’Église d’Haïti pour la pro-
motion humaine, accompagnent ce mouvement contestataire qui va
des émeutes de la faim de 1984 aux Gonaïves, au Cap et à Hinche, des
protestations contre la fermeture de l’incisive radio catholique Radio
Soley et contre l’expulsion de trois prêtres missionnaires, aux congrès
de jeunes aux Cayes et à Jérémie, à l’assassinat de trois écoliers aux
Gonaïves en novembre 1985 et au départ forcé du dictateur le 7 fé-
vrier 1986.
[66]
La démarche théologique cherche à fonder le devoir d’intervention
de l’Église dans le champ socio-politique comme l’expriment les
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 81

textes majeurs de l’épiscopat. Devant le raidissement froid et cynique


de la dictature et sous la pression des paysans et des jeunes qui
forment la poussée et le fer de lance de son action, l’Église synodale
fait corps. Ce qui rend justement la cohésion, la communion possible,
c’est l’excès et l’intempérance des réclamations de Monseigneur Li-
gondé. Correspondant du duvaliérisme ne demande-t-il pas au recteur
du grand séminaire, dans une lettre de 1981, de préparer les futurs
prêtres à chanter des... Te Deum ! Ces outrances suscitent un nouveau
rapport au sein de la Conférence épiscopale, où les positions de Li-
gondé seront neutralisées alors que s’élève chaque jour plus haut la
voix de Monseigneur Romélus jusqu’à sa fameuse harangue à proxi-
mité du Palais national.
À bien lire cependant ces démarches d’Église, on peut discerner
différentes approches d’une réalité mouvante : alors que les prêtres et
laïcs enfouissent leur militance dans une liaison tout azimut à la base,
les évêques privilégient la commission mixte Église-État. Il est signi-
ficatif que l’une de leurs revendications contre la loi sur les partis po-
litiques concerne la référence explicite à la religion chrétienne : deux
partis d’opposition ne portent-ils pas le nom de chrétien ? Par-delà la
volonté d’une influence politique de l’Église comme corps se posent
déjà des questions de l’articulation du politique ou religieux et de
l’unité ecclésiale dans les options politiques.

Premières tensions :
où campe l’Église ? (1986-1987)

C’est encore l’Église synodale, qu’illustre un autre document ma-


jeur de l’épiscopat, la Charte fondamentale pour le passage à une so-
ciété démocratique, établi, en juin 1986, selon la doctrine et l’expé-
rience de l’Église, les congrès de jeunes et de paysans, le second sym-
posium qui proclame l’année 1987 « Année des paysans », et plus tard
le refus d’élections dirigées par l’armée en 1988, bien que le candidat
choisi se réclame du courant de la démocratie chrétienne. Des ques-
tions surgissent cependant très tôt : le discours quelque peu triompha-
liste des évêques du Cap et des Gonaïves n’invite-t-il pas à pratiquer
sans discernement la réconciliation et le pardon, n’attaque-t-il pas, ne
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 82

vilipende-t-il pas ouvertement le vaudou et le communisme ? Lors du


massacre des paysans de Jean Rabel, tout un pan de l’Église n’est-il
pas lié sinon aux massacreurs, du moins à la cause des propriétaires
fonciers ? Après la tentative d’assassinat de Freycineau paraît une pre-
mière lettre épiscopale quasi vengeresse contre l’Église dite populaire :
les victimes d’alors deviennent étrangement des cibles livrées à la fu-
reur « doctrinale ». Inversement, le mot d’ordre de l’évêque de Jéré-
mie qui exige le départ du gouvernement militaire, quoique [67] repris
de façon incantatoire par les organisations démocratiques, prouve son
inefficacité politique immédiate.
En nombre serré, une série de problèmes théologiques vont irriguer
cette période et influencer les suivantes : quelques présentations de la
théologie de la libération en Amérique latine suscitent des débats,
voire des polémiques qui permirent de la distinguer de la théologie eu-
ropéenne de la révolution, de dégager le sens de la gratuité de Dieu
dans ce discours théologique et de refuser la comparaison quelque peu
grotesque entre les prêtres militants d’alors et les ecclésiastiques qui
avaient rallié ou défendu le duvaliérisme macoute. Ces questions légi-
times serviront ultérieurement de garde-fous aux avancées du mouve-
ment populaire. De même, les évêques ajustèrent leur tir en liant l’ef-
fort de réconciliation à la revendication de justice ; un excellent dos-
sier de la CHR, trop peu connu, dessine la problématique des couches
populaires qui demandent ardemment où se situe l’Église. A la lettre
des évêques contre l’Église dite populaire répond l’affirmation sereine
d’une Église des pauvres perçue comme nouveau modèle d’Église, qui
veut partir non des avenues du pouvoir, mais de sa propre liaison avec
les problèmes et les luttes des opprimés. L’analyse de cette lettre pas-
sionnelle dévoile un discours moins religieux que politique : à travers
une confuse diatribe contre les idéologies socialistes, le lecteur attentif
perçoit le désir de l’épiscopat d’enrégimenter, à la manière de l’Église
polonaise, les masses sous leur propre choix politique, en l’occurrence
le réformisme modéré de la démocratie chrétienne.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 83

Offensive néo-conservatrice (1988-1991)

Plaçons cette période sous le signe de l’intolérance. Les enjeux po-


litiques de la lutte pour le pouvoir deviennent plus serrés, puisque
s’esquisse, avec le retour autorisé de barons du duvaliérisme, la possi-
bilité d’une conquête légalisée du pouvoir par ces derniers. Au plan de
la vie ecclésiale, une attaque en règle, de jour en jour plus virulente,
du secteur néo-conservateur de l’Église se livre contre l’Église des
pauvres : 28 avril 1988, fermeture soudaine et inexpliquée de la mis-
sion Alpha, qui menait la campagne d’alphabétisation de l’Église ; 7
octobre 1988 : deuxième lettre comminatoire des évêques, un mois
après le massacre et l’incendie de Saint-Jean-Bosco, contre l’Église
populaire ; décembre 1988 : expulsion du père Jean-Bertrand Aristide
de sa congrégation religieuse des Salésiens ; 9 juin 1989 : limogeage
de la dynamique équipe de Radio Soley ; contrôle de la Caritas désor-
mais orientée vers l’assistance et non plus vers la conscientisation ;
contrôle des séminaires avec le départ forcé des professeurs qualifiés ;
tentative de verrouiller le CHR. La direction de l’Église mène une
vraie offensive et fait preuve d’une rare intolérance.
[68]
Nous avons essayé, du sein de l’Église des pauvres, d’en recher-
cher les causes. Elle s’alimente assurément au mouvement néo-
conservateur de l’Église universelle, à la crispation romaine qui frappe
évêques et théologiens de renommé mondiale et favorise l’essor de
mouvements réactionnaires comme l’Opus Dei. A l’orée de la ren-
contre du CELAM à Santo Domingo, ne fallait-il pas mater une Église
trop remuante et trop vocale, et contourner le mauvais exemple haï-
tien, en fixant la célébration du cinquième centenaire sur la partie est
de l’île, malgré les données claires de l’histoire d’Hispaniola ? Il faut
sans doute ajouter à cela l’autoritarisme suranné de la plupart de nos
évêques, qui reproduit la susceptibilité ombrageuse de Rome autour
de toute question concernant le pouvoir religieux.
Il a fallu surtout vivre douloureusement les conséquences de cette
offensive : au sein de la Conférence épiscopale, les alliances et le rap-
port de forces sont renversés ; la voix de Monseigneur Romélus est
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 84

maintenant neutralisée et celle de Ligondé se porte en avant pour inci-


ter la tentative (avortée) du coup d’État de janvier 1991. Nous vivons
alors, dans un mouvement de repli, une théologie de la captivité, de
l’exil, du désert, du silence de Dieu. L’offensive attire, en revanche,
l’intolérance populaire, une sorte de colère ardente contre les positions
de ces fractions d’Église, qui manifeste les frustrations, les attentes
non comblées du mouvement populaire. Certains commencent à pen-
ser l’autonomie du politique, à vouloir rompre avec l’utilisation erro-
née, bassement utilitaire, du langage religieux qui sert de tous bords à
toutes fins. Il paraît du moins évident d’éviter toute confrontation avec
cette recherche effrénée d’un pouvoir politico-religieux, ou d’une in-
fluence sur le pouvoir, de la part des évêques les plus conservateurs ;
ceux-là naturellement s’isolent chaque jour davantage des forces vives
du mouvement populaire. Enfin, s’esquisse la recherche vivante d’une
nouvelle théologie du sacerdoce : en font preuve la lettre de solidarité
des prêtres d’Haïti au père Jean-Bertrand Aristide lors de son expul-
sion des Salésiens (janvier 1989), la défense d’Aristide dans son pre-
mier livre, La Vérité en vérité, et les explications apportées à la candi-
dature de ce dernier, invoquant non seulement des raisons politiques
obvies (menace d’un possible pouvoir macoute, faiblesse de la classe
politique d’opposition), mais aussi théologiques, puisqu’elles mettent
à jour un charisme spécifique, l’alliance du prêtre au prophète qui
veut, comme Jozias et Néhémie, bâtir les remparts de la cité...

Confrontation et résistance (1991-1994)

Le coup d’État de septembre 1991 charrie durant trois ans, avec


des pointes cruelles et des retombées, une répression sans nom, tantôt
diluée et frappant à l’aveuglette, tantôt cyniquement ciblée, qui
s’exerce surtout sur les [69] quartiers et couches populaires de la ville
et de la campagne, et sur l’Église des pauvres. À considérer l’excès de
cette violence et les raisons spontanées qui explicitement l’animent, il
faut parler d’une persécution non point seulement politique, mais spé-
cifiquement religieuse, attaquant les lieux propres du religieux, la ca-
téchèse, la prédication, la proclamation de la Parole, la louange eucha-
ristique. Cette violence physique s’acharnant sur le corps des pauvres-
icônes de Dieu s’accompagne d’une rare violence verbale : dans leurs
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 85

tentatives toujours avortées d’une justification idéologique du coup


d’État, ses acteurs étalent à l’envie la haine du populaire. Jamais celle-
ci n’a été poussée si loin.
La résistance vient des secteurs divers, particulièrement des étu-
diants et lycéens, pointe des luttes populaires, d’organisations pay-
sannes qui amorceront même des tentatives d’affrontement armé, tar-
dives, isolées et stériles, et de secteurs ecclésiaux. Il y eut des
condamnations de la hiérarchie, celles de Monseigneur Hubert
Constant de Fort Liberté, entouré et pressé des voix du presbytérium,
de Monseigneur Willy Romélus à Jérémie, et autour de cas ponctuels
et précis, de Monseigneur Emmanuel Constant aux Gonaïves sur le
massacre de Raboteau, de Monseigneur Alix Verrier aux Cayes, quand
l’évêché lui-même fut sous le coup de la répression. Ce sont cepen-
dant des voix isolées ou limitées par une circonstance nette. En fait, la
hiérarchie, dans les déclarations collectives de l’épiscopat et par les
actes outrageants d’évêques ouvertement putschistes, appuie le coup
d’État, reproduisant parfois le langage des usurpateurs, sur le thème
de l’embargo par exemple, et ralliant le soutien de congrégations reli-
gieuses au service des classes aisées de la population. La résistance de
l’Église des pauvres se situe sur deux plans : elle dénonce dans sa pré-
dication le mensonge ambiant et suscite un effort de clarification
conceptuelle, qui sera prolongé par le numéro spécial de la revue Che-
mins critiques sur le nationalisme. Elle insiste sur la portée et la san-
glante cruauté de la répression à travers les marches militantes de la
CHR, sa participation à la conférence de Miami et le congrès sur les
migrations. D’autre part, par des déclarations publiques ou plus sou-
vent des lettres critiques envoyées à la CEH, elle s’efforce de contrer
le soutien de « l’Église des riches » au coup d’État. Elle dénonce en
particulier la duplicité de langage des dernières déclarations épisco-
pales, la pratique concertée de l’amalgame par l’emploi des pronoms
indéfinis (ce « on » qui tue et assassine peut se référer aussi bien aux
putschistes, à l’armée qu’aux « hordes lavalassiennes ») et englobant
(ambiguïté du « nous »). Elle montre que les cibles toujours explicites
de ce langage sont la communauté internationale et les couches popu-
laires.
La théologie, comme il appert de ces données, insuffle au combat
le puissant souffle mystique dont nous parlions. Elle inaugure une ré-
flexion sur [70] l’insertion et l’inculturation d’équipes religieuses
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 86

cherchant à vivre dans ses tréfonds la vie menacée des pauvres. Elle
balbutie un discours tremblant sur la mort, le témoignage, le martyre,
à partir de l’assassinat de notre frère, Jean-Marie Vincent. Enfin, les
urgences se font jour de la critique et de l’autocritique. La théologie
est perçue de plus en plus comme langage critique, utopique et escha-
tologique en ces temps très sombres d’apocalypse.

Du retour et de la construction
de la démocratie (1994-....)

Retour acclamé du gouvernement légitime, mais les conditions du


retour le rendent ambigu. Il permet certes la construction de la démo-
cratie, celle d’institutions garantissant un État de droit et rendant pos-
sible, par la transparence et les débats publics, une éventuelle démo-
cratie participative. Toutefois, le gouvernement est enserré sous l’étau
de modèles et volontés impérialistes.
Les questions théologiques deviennent plus complexes, plus ar-
dues, plus drues. Pour plusieurs chrétiens sonne l’heure de la perplexi-
té. Le premier débat porterait sur la réconciliation à l’intérieur de
l’Église : dans un discours saluant le retour des spiritains à Saint-Mar-
tial, le ministre de la Culture, Jean-Claude Bajeux, réclamait avec in-
sistance que de façon exemplaire, le tissu déchiré et éclaté de l’Église
soit recousu, pour l’équilibre du corps social. De part et d’autre, pour-
tant, le fanatisme réduit les chances d’une concertation. Quelles voies
de dialogue et de confrontation sont encore possibles ? Comment
vivre à l’intérieur de l’Église un vrai pluralisme d’options politiques
évangéliques et diverses, sans détourner l’espace liturgique et le lan-
gage religieux de leurs fonctions propres, sans les utiliser indûment,
en allant en tant que citoyens vers l’agora pour des débats publics qui
consolideraient l’autonomie relative du politique ? Comment
construire, quels outils de négociation en Église proposer pour vivre
effectivement une vraie communion, pour retrouver l’Église synodale
au service des exclus, où l’option théologale pour les pauvres ne soit
ni paravent, ni vain mot ?
Un dialogue s’impose aussi au sein de l’Église des pauvres où
émergent hésitations et incertitudes. D’un côté, tout un pan de cette
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 87

Église pense rebâtir les murs de la cité en fréquentant les avenues du


pouvoir. Que devient alors le nouveau modèle d’Église proposé, qui se
construit et se consolide par le bas, et la participation populaire : a-t-
on assez jaugé l’ambiguïté, les pesanteurs, l’érosion décapante d’uto-
pie de tout pouvoir, même populaire, voire simplement populiste ?
Une minorité de cette Église croit préserver l’utopie et ses capacités
prophétiques en ménageant une distance critique vis-à-vis du pouvoir.
La Jérusalem du retour d’exil peut devenir celle qui tue les prophètes.
Accentuer donc la réserve eschatologique pour la défense des nou-
veaux [71] pauvres qu’engendre déjà un faux discours de réconcilia-
tion nationale, là où il n’est pas certain que les adversaires d’antan ac-
ceptent loyalement la main tendue et le néo-libéralisme ambiant,
n’est-ce point en ce sens que Jésus nous rappelle qu’il y aura toujours
des pauvres parmi nous (Mc 14,7 & parallèles) ?
L’urgence nous presse de repenser l’articulation du politique au re-
ligieux, et de préciser, sans coup faillir, la relativité des médiations du
projet des pauvres, l’imperfection des paraboles et signes que nous
traçons. Le royaume de Dieu est un Absolu, toujours en avant de nous,
toujours/encore au-delà. Il est le don gratuit du Dieu des pauvres.

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[72]
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Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 89

[73]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Première partie. Les expériences démocratiques.

TRANSITION DÉMOCRATIQUE
ET RELIGION
(DÉBAT)
Retour à la table des matières

L. de Heusch : Les trois exposés que nous avons entendus se sont


efforcés, tantôt en termes sociologiques et plus généralement en
termes théologiques, de nous présenter un certain christianisme pro-
gressiste, solidaire, voire moteur ou accompagnateur de la démocratie.
Je comprends le sentiment qui anime les orateurs, mais je me de-
mande si nous sommes pas victimes d’une illusion, voire d’un leurre.
Dans tout procès en béatification il y a un avocat du diable ; permet-
tez-moi de jouer ce rôle. Vous avez cité des paroles d’Evangile, certes
fort belles, sur lesquelles s’appuie l’Église des pauvres, mais il y a
aussi dans l’Évangile cet adage qui a toujours fondé la politique du
Vatican : « Rendez à César ce qui est à César ». Et le premier évêque
de cour fut saint Ambroise, qui a introduit dans l’histoire du catholi-
cisme primitif une dimension impériale dont l’Église vaticane catho-
lique de Rome ne s’est jamais départie. Et on ne nous a pas dit que
cette théologie extrêmement généreuse a toujours été condamnée par
le pape. Alors je me demande si ce courant très généreux n’est pas à
contre-courant de la vérité profonde de l’Église, et, d’ailleurs, on vient
de nous expliquer que le courant de la libération au Brésil avait été
contrecarré par la stratégie très habile du Vatican et qu’on y a mis un
point final. Je rappelle qu’en Argentine, il n’y a eu aucune trace de
cette théologie de la libération et je veux bien admettre que, sociologi-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 90

quement, il y a des raisons particulières de comprendre qu’au Brésil, à


un moment donné, cette église a joué un rôle démocratique. Mais je
me permets, Messieurs, de douter de la vérité profonde de vos propos.
M.Löwy : Je ne peux pas répondre en tant que théologien, car je ne
suis qu’un modeste sociologue. En tant que sociologue, je ne sais pas
quelle est la vérité profonde du catholicisme, de l’Église ou des Évan-
giles. Je ne suis pas compétent en la matière. Mais en tant que socio-
logue, je suis obligé de constater un certain nombre de phénomènes.
En Amérique latine et notamment au Brésil, mais aussi en Amérique
centrale, au Chili, au Pérou, en Colombie et même en Argentine, il y a
eu un combat inspiré par la théologie de la libération qui a été actif
pendant toute une période, qui a joué un certain rôle, et qui a été exter-
miné. Il s’agit donc d’une réalité contrastée, très différente selon les
pays, mais quand même continentale avec un point fort, c’est vrai, au
Brésil et en Amérique centrale, où, sinon l’ensemble de l’Église, au
[74] moins une part significative (et dans l’exemple brésilien, qui est
effectivement exceptionnel, pendant une période d’un quart de siècle,
la majorité des évêques) a pris des positions de pointe pour la démo-
cratie et même, au-delà, de critique sociale et d’exigence d’un ordre
social plus fraternel et plus juste. C’est un fait qui n’est pas prévu dans
nos manuels de sociologie et même dans nos manuels de marxisme.
C’est un fait nouveau et je pense qu’on doit l’analyser.
La position du Vatican par rapport à cela a été au début d’une cer-
taine perplexité, puis avec Jean-Paul II de plus en plus hostile. Mais
c’est un jeu complexe qui a pris d’abord la forme d’une polémique
théologique à travers les célèbres instructions sur la théologie de la li-
bération du cardinal Ratzinger au nom du Saint Office. Vous avez cité
la phrase « rendez à César ce qui est à César », mais il y avait une
autre phrase qui réglait le fonctionnement de l’Église pendant des
siècles « Roma locuta, causa finita » (Rome a parlé, la discussion est
finie). Or cela n’a pas marché : Rome a parlé et les théologiens ont ré-
pondu que le cardinal Ratzinger ne les avait pas compris. Rome a
compris qu’elle ne pourrait pas, sur le plan théologique, neutraliser la
théologie de la libération, qu’il fallait essayer de mener la bataille au
niveau du pouvoir épiscopal et elle a réussi à reconquérir l’Église bré-
silienne, notamment, qui avait d’une certaine façon échappé à son
contrôle. On peut discuter de l’avenir de la théologie de la libération
au Brésil et ailleurs. Personnellement, je pense que les jeunes, les mi-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 91

litants chrétiens des communautés de base, des pastorales populaires,


les gens qui ont été éduqués dans les séminaires par la théologie de la
libération vont rester fidèles à leur engagement, quelle que soit la po-
sition des évêques.
Mais, indépendamment de ce que l’on peut penser de l’avenir, je
pense que l’on ne peut pas comprendre ce qui s’est passé en Amérique
latine, dans les trente dernières années, en termes de mouvements so-
ciaux, de mouvements de démocratisation, de contestation, de défense
des droits de l’homme ou de mouvements révolutionnaires, sans
prendre en considération le rôle extrêmement important des chrétiens
engagés, de ce mouvement social qu’on appelle christianisme de la li-
bération, apparu bien avant la théologie de la libération. La théologie
de la libération est venue, en effet, après une pratique d’engagement
social. Voilà comment je vois les choses en tant que sociologue, main-
tenant si cela contredit les fondements théologiques de l’Église, je ne
peux en juger, ce n’est pas mon domaine.
M. Dominique : Je voudrais répondre sur trois plans.
D’abord sur le plan exégétique. Quand on cite l’Évangile, il ne faut
pas le tronquer. Je ne pense pas que la parole de Jésus « rendez à Cé-
sar ce qui est à [75] César » soit une légitimation du pouvoir politique
tel qu’il est. Cette parole dit « rendez à César ce qui est à César et à
Dieu ce qui est à Dieu », ce qui signifie que Dieu est plus grand que
César. Jésus n’est pas mort uniquement pour des raisons religieuses,
parce qu’il revendiquait un être divin ; les accusations portées contre
Jésus ont été politiques. On l’a accusé d’être subversif vis-à-vis du
pouvoir impérial et, dans un certain sens, je crois qu’il faut dire que le
christianisme est profondément subversif.
Le deuxième plan est historique. L’histoire montre que l’Église
s’est longtemps opposée au pouvoir politique : l’Église au Moyen-
Age a mené les luttes du sacerdoce contre l’empire et, jusqu’à mainte-
nant, tous les secteurs de l’Église, et principalement Rome, veulent
jouer un rôle politique. Il suffit de voir l’action du Vatican en Pologne,
dans les pays de l’Est, etc. ; toutes les interventions du Vatican en
Amérique latine sont politiques.
Le troisième aspect est théologique. Nous disons que Dieu fait op-
tion pour les pauvres et que cette option n’intéresse pas seulement les
médiations, à savoir comment les pauvres vont bâtir une autre société,
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 92

mais qu’elle intéresse Dieu lui-même. Dieu est concerné parce que la
situation des pauvres est intolérable. La misère émeut le cœur de
Dieu. Depuis l’exode, Dieu a dit : « J’ai entendu la clameur de mon
peuple ». Je pense que c’est sur cela que se fonde un engagement poli-
tique des chrétiens dans la politique, parce que cette misère a des
causes structurelles qui sont bâties sur des régimes d’oppression.
Maintenant, si votre intervention vise à revendiquer l’autonomie du
politique vis-à-vis du religieux, je suis d’accord et je me bats pour
cela. Mais si nous n’offrons pas une alternative à cette société injuste,
cruelle, qui, de par le monde avec le nouvel ordre international, conti-
nue à exclure les pauvres, à les marginaliser, nous sommes redevables
aux yeux de Dieu lui-même.
S. Silva Gotay : Cette règle selon laquelle il faut donner à César ce
qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu peut apparaître comme un
leurre si l’on donne trop à César. On perdrait ainsi une partie fonda-
mentale de l’Évangile. Je voudrais citer quelques exemples qui
montrent à quel point l’Évangile se préoccupe de la question des
pauvres d’un point de vue social, économique et politique. L’Ancien
Testament insiste déjà sur le fait que Dieu ne veut pas de sacrifices
mais la justice. Alors Dieu leur répond : « Ce n’est pas des sacrifices
que je vous demande, je veux que vous aidiez les pauvres qui frappent
à votre porte et que vous ne maltraitiez pas le travailleur. C’est alors
que vous verrez la gloire du Seigneur. » Isaïe s’occupe de questions
qui sont fondamentalement économiques. Dans un très beau texte où
il est question d’un nouveau ciel et d’une nouvelle terre, Isaïe dit aussi
que dans ce nouveau monde, les gens ne vont pas semer pour que
d’autres mangent, qu’ils ne vont pas construire des [76] maisons pour
que d’autres les habitent. Cette tradition est vivante pour le peuple
juif, et l’on voit cela clairement dans le texte du Magnificat où il est
dit que Dieu renverse les puissants de leur trône et les remplace par
les humbles. En langage politique, on appelle cela une révolution.
Dans le livre de saint Luc, il y a sept épisodes de rencontres entre
riches et pauvres où les mêmes idées reviennent : les pauvres sont ré-
tribués et les riches sont renvoyés les mains vides. D’où la célèbre pa-
role de l’Évangile : « Il est plus facile à un chameau de passer par le
chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux. »
Il y a des centaines de constellations théologiques dans l’Ancien et le
Nouveau Testament qui affirment cette idée. Si l’on disait que les
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 93

chrétiens n’ont pas à s’occuper de la cause de la pauvreté, on adopte-


rait l’attitude de Ponce Pilate. Peut-être l’Évangile aurait-il dû être
autre, mais en tout cas, c’est ce que j’ai lu dans les textes de l’Ancien
et du Nouveau Testament.
L de Heusch : Je connais la grandeur de l’Évangile et je l’admire.
Ma critique ne portait pas sur l’Évangile, mais sur l’Église en tant
qu'institution politique et sociale, et là, il y a un malentendu profond.
Je veux bien mettre les choses au point.
P Michel : A mon avis, ce débat serait beaucoup plus clair si on arri-
vait à distinguer entre religion, virtualité potentiellement libératrice du
religieux, et la façon dont une Église peut ou ne peut pas s’emparer de
ces virtualités libératrices et les opérationnaliser sur une scène poli-
tique et comment elle le fait. Je crois qu’avec l’exemple polonais on
voit très bien comment une Église est parfaitement capable d’intégrer
complètement et d’articuler les uns avec les autres, les différents as-
pects de libération potentielle que véhicule le religieux et comment, à
un moment, l’Église se range dans un tout autre camp, celui des dé-
nonciations de la démocratie, parce que la démocratie, c’est l’abandon
de la référence centrale structurant l’ensemble du paysage politique.
Quand on lit sous la plume du pape, dans la dernière encyclique, la ré-
férence à une saine démocratie, je m’interroge. Je ne sais pas ce que
c’est une « saine démocratie ».
Question : Quelle est, selon vous, l’articulation entre les commu-
nautés de base et les forces sociales civiles dans l’actuel processus dé-
mocratique très fragile en Haïti ?
M. Dominique : Je crois que les communautés de base ont joué un
rôle fondamental dans le processus de démocratisation en Haïti, et
pour illustrer ce rôle, je ferais référence à deux faits assez récents :
lors des négociations pour le retour du gouvernement, il y avait un re-
présentant des communautés ecclésiales [77] de base, au sein même
de la commission présidentielle ; par ailleurs il existe un document ré-
cent très critique publié par les communautés de base qui montre bien
comment elles sont toujours très actives sur le terrain. Mais ces com-
munautés ont subi, peut-être davantage que les prêtres, les religieux,
les pastoraux, une répression épouvantable pendant le coup d’État. Il y
a actuellement des endroits où les communautés de base ont réelle-
ment été écrasées.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 94

En fait, pour refuser les régimes tortionnaires, il n’a y pas mieux


que les chrétiens ; mais lorsqu’il s’agit de construire une société dé-
mocratique, les chrétiens sont souvent inefficaces.
Question : Pourriez-vous nous parler du rôle des sectes dans le pro-
cessus de transition démocratique ?
M. Löwy : Je pense qu’il faut distinguer les Églises protestantes
qui sont progressistes et les Églises néo-pentecôtistes ou néo-évangé-
listes, qu’on appelle souvent les sectes et qui ont, en effet, connu une
croissance importante en Amérique latine au cours des dernières an-
nées. Parfois on présente ce phénomène comme une politique d’ex-
pansion des Églises nord-américaines, comme une politique de
conquête spirituelle de l’Amérique latine, donc comme une sorte de
projection nord-américaine de l’impérialisme américain. Cette image
peut correspondre à certains faits qui ont eu lieu en Amérique centrale,
notamment au cours des années 1980. Au Nicaragua, au Guatemala,
un certain nombre de sectes se sont développés directement en rapport
avec les États-Unis, et des milliers de dollars ont circulé entre une
nouvelle droite évangélique américaine et ses correspondants en Amé-
rique centrale conduisant, dans le cas du Guatemala, à un phénomène
sui gênais, une dictature à caractère évangélique. Cela dit, on ne peut
pas comprendre le phénomène tel qu’il s’est développé dans toute
l’Amérique latine, et notamment dans le cône sud, y compris le Brésil,
le Chili et l’Argentine, uniquement sous l’angle de la politique améri-
caine. Il y a des Églises évangéliques autochtones dont les dirigeants
n’ont rien à voir avec les Églises nord-américaines. Il faut dire que ces
Églises sont soit apolitiques, mais il s’agit d’un apolitisme conserva-
teur, soit directement engagées dans le camp conservateur. Il y a plu-
sieurs éléments qui expliquent leur succès auprès des couches popu-
laires. Le premier, c’est que ces églises demandent à leurs adhérents
un mode de vie extrêmement ascétique, qui implique de ne pas boire,
de ne pas jouer, de ne pas fréquenter les maisons de tolérance. Ces
trois choses changent beaucoup la vie d’une partie de la population
pauvre, et surtout celle des femmes pauvres, qui souffrent beaucoup
de l’alcoolisme de leur mari. D’autre part, ces religions font appel à
des sentiments magiques qui sont présents dans la culture et même
dans la [78] religiosité populaire, comme par exemple la croyance
dans les guérisons magiques. Cela correspond à une situation où il n’y
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 95

a pas de système sanitaire ; la solution magique apparaît comme une


solution possible.
Mais, au fur et à mesure que les Églises recrutent, elles sont obli-
gées de prendre en compte les besoins sociaux, économiques des
couches pauvres, et l’on voit apparaître, phénomène récent, des cou-
rants de gauche très différents de la théologie de la libération, mais qui
correspondent à une vision plus ouverte, plus progressiste.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 96

[79]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Première partie. Les expériences démocratiques.

“Îles du Cap-Vert et Guinée-Bissau :


transitions emblématiques.”

Pierre Franklin Tavares


philosophe

Retour à la table des matières

Dans ce qui suit, transition (mouvement) et régime (stabilité) dé-


mocratiques sont appréhendés comme les deux moments constitutifs
du système (totalité) démocratique. Pour conduire cette précision vers
le thème du colloque, nous déclinerons quatre objets (volets) de pen-
sée : tout d’abord, principe d’exclusion réciproque au sein de ce sys-
tème, l’antinomie structurelle entre transition et régime. Ensuite, de
cette base conceptuelle, nous nous élèverons au principe téléologique
selon lequel il y a absence de toute finalité nécessaire et unique (conti-
nuité) dans le passage de la première à la seconde partie. Puis, nous
prendrons en vue l’idée que toute transition réussie - mise en place ef-
fective d’institutions démocratiques - s’achève dans, par et avec son
auto-suppression légale. Enfin, pour illustrer nos propos de faits histo-
riques récents, nous évoquerons deux transitions africaines ayant va-
leur d’emblème.
Cette communication comprendra donc deux grandes articulations.
La première, doctrinale, s’attachera à dégager le concept de transition
démocratique ; éclaircissement sans lequel notre énoncé ne saurait
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 97

être entendu. La seconde articulation, historique, visera, d’une part, à


illustrer nos propos et, d’autre part, à souligner que les transitions em-
blématiques sont loin d’être typiques des nations riches.
Pour amorcer en propre notre parcours de réflexion, introduisons le
lecteur à quelques brèves considérations historiques.
En concluant ses Leçons sur l’histoire philosophique de l’humani-
té, Hegel affirmera - de manière emphatique - que toute l’histoire uni-
verselle culmine et dévoile son sens dans la Révolution française. Il
ajoutera même, prophétiquement, si l’on s’en tient à la force des faits
actuels, que l’histoire à venir ne consistera qu’à étendre au monde les
grands principes de cette Révolution. Ainsi, pour lui, s’ouvrait aux
hommes ce qu’il a appelé, non sans provocation, « la fin de l’histoire »
- objet de tant d’équivoques et de controverses passionnées.
[80]
Or, voilà que depuis plus d’une dizaine d’années, l’Afrique met ac-
tivement en œuvre un second ébranlement démocratique, en moins
d’un quart de siècle, et dont les ressorts politiques, les références idéo-
logiques et juridiques, et les formes matérielles d’organisation du pou-
voir puisent de façon consciente et ouverte au plus intime de l’expé-
rience de 1789.
Faut-il donc, deux cents ans après, donner raison à Hegel ?
Si la Révolution de 1789 est la fin de l’histoire, ou plus exactement
le début de celle-ci, comme le prétend Hegel, elle confère par là même
aux transitions démocratiques africaines leur signification la plus
haute (ontologie) et leur fondement historique (ontique) et moderne le
plus lointain. Sous ce rapport, et sans exagération, elles peuvent être
conçues comme des prolongements ou des renforcements régionaux
du grand événement français. Mais, plus précieusement encore, elles
(re-)mettent en mouvement, sur la scène mondiale, un héritage poli-
tique considérable : l’œuvre de Toussaint- Louverture, à savoir la pro-
clamation de la Liberté générale qui fit de Saint- Domingue la pre-
mière transition démocratique noire de l’époque moderne. Que le ras-
semblement de la pensée qui entend méditer l’universalité des transi-
tions ait lieu sur le théâtre même de ces événements est loin d’être in-
différent ; d’autant qu’il intervient à un moment de grand péril pour
les démocrates haïtiens et dans une période historique où la souverai-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 98

neté de l’État haïtien - inaliénable et indivisible aux termes de la


Constitution - est mise à rude épreuve. Mais, en une telle situation,
comment ne pas songer à la lumineuse formule de Hölderlin qui ex-
horte au courage : « Là où naît le danger, croît aussi ce qui sauve. »
Du reste, l’histoire passée de l’île montagneuse offre une source
d’espérances pour le présent ; car, comme a pu s’exclamer Rousseau,
« de l’existence du possible, j’en conclus à la nécessité. » Autrement
dit, puisque Haïti a inauguré le cycle des transitions démocratiques
noires, elle peut et doit prendre part au grand déferlement de liberté
culbutrice des dictatures, et, dans ce vaste champ, puiser les raisons et
trouver la force d’une nouvelle audace démocratique.
L’ensemble des précisions et des remarques précédentes introduit
naturellement à des questions importantes : la transition s’exporte-t-
elle ? Ses principes sont-ils universels ou nationaux ? En pays sous-
développés, opère-t-elle de la même manière qu’en pays développés ?
Les premiers font-ils des transitions forcément moins bonnes ?
Quelles classes sociales sont porteuses de transition ? Les transitions
passées sont-elles dotées d’efficace ? Quelle part, par exemple, la
Grèce antique a-t-elle prise, comme idéal, dans la conscience des ré-
volutionnaires français ? On s’en doute bien, ce type de questionne-
ment [81] accompagne toujours, au plus profond d’elle-même, la pro-
blématique de la transition. Au cours de notre recherche, nous ne trai-
terons ces interrogations que de façon latérale. Contentons nous ici de
dire, conformément à notre point de vue, que, dans ses principes
constitutifs, la transition est universelle, mais qu’elle rencontre, inévi-
tablement, les particularités nationales qu’elle pénètre avec plus ou
moins de succès, avec plus ou moins de bonheur.
Cette digression amène au jour une question centrale : qu’est-ce
que cela, au juste, la transition démocratique ? Les questions sont cor-
tège. Comment la déterminer ? Quelle place occupe-t-elle dans le sys-
tème démocratique défini plus haut ? Processus essentiellement poli-
tique, elle est cette rupture du corps politique au cours de laquelle le
peuple - le demos -, l’ensemble des citoyens, reprenant ses droits im-
prescriptibles (naturels), se (re-)convertit brusquement en souverain,
s’identifie à la volonté générale, et, se faisant législateur (commis-
sions, assemblées primaires, soviets...), suspend toute représentation
autre qu’elle même (application du mandat impératif) et se pose
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 99

comme prince ou gouvernement - le cratos -, c’est à dire dépositaire


de l’exécutif.
Bien évidemment provocante, une telle définition appelle quelques
objections. Le lecteur éventuel pourrait à bon droit, par exemple, for-
muler avec pertinence la restriction selon laquelle nous ne retenons et
ne précisons que la forme (processus) et le contenu (rupture et irrup-
tion du peuple) de la transition démocratique, sans égard à son but qui
en fixe pourtant la limite conceptuelle. La science politique, quant à
elle, grande amatrice des catégories figées, nous objectera que cette
définition, dans laquelle les pouvoirs ne sont pas séparés, mais
confondus, et concentrés dans les mains d’un groupe déterminé,
contredit son principe ; autrement dit, qu’une telle transition n’a rien
de démocratique, mis à part l’appellation.
Notre définition se heurte donc à deux types de difficultés. Conce-
vons la première : le but de toute transition démocratique. Attentif, le
lecteur se souviendra qu’elle constitue l’objet du second volet de nos
réflexions consacrées à la discussion du principe téléologique. Qu’il
nous suffise donc ici d’affirmer que toute transition démocratique ne
conduit pas nécessairement au régime du même type. De l’une à
l’autre, l’histoire n’est ni linéaire ni continue ; les méandres sont nom-
breuses, elle est un vaste champ de possibles politiques. Des illustra-
tions éloquentes abondent. Nous y reviendrons. Passons donc à la se-
conde difficulté. Elle est propre à la science politique. En effet, celle-
ci s’attache particulièrement à la recherche méthodique et méticuleuse
des conditions démocratiques de la transition. Ce qui lui importe,
avant tout, c’est le régime démocratique posé comme paradigme
scientifique et politique. La faiblesse de cette démarche consiste dans
le fait de rechercher le régime dans la [82] transition, à prendre celle-
là pour celui-ci, et réciproquement. Le prédicat est pris pour le sujet,
le but (la fin) pour le moyen, et l’une des parties Ce régime) se substi-
tue à l’autre (la transition) et au tout de système). Ce malentendu théo-
rique génère un violent paradoxe méthodologique. En effet, si la tran-
sition comme telle est déterminée par le régime - le mouvement par le
repos -, et non l’inverse ; si, dès les débuts de la recherche, la transi-
tion doit être (conforme au) le régime lui-même, alors la transition
n’est pas nécessaire. C’est pourquoi, aussi, lorsqu’elle est conduite à
parler de transition, selon qu’elle trouve ou pas le régime, la science
politique présentera la transition comme démocratique ou non. Cette
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 100

discipline incline à prendre l’une pour l’autre ; elle ignore l’antinomie


structurelle profonde qui existe entre les deux parties du système dé-
mocratique, ou la résout en les confondant. À présent, le lecteur saisi-
ra avec plus d’acuité la raison pour laquelle d’entrée de pensée nous
avons pris le soin d’insister si fortement sur l’antinomie. Il ne s’agis-
sait pas uniquement de précision théorique mais aussi de poser une
précaution méthodologique, afin de ne pas tomber de Charybde en
Scylla sur le même écueil que la science politique. Pour affiner davan-
tage la conception selon laquelle la transition prime le régime, décla-
rons sans ambages qu’il n’y a jamais eu de régime démocratique sans
transition démocratique, tandis qu’il y a des transitions démocratiques
sans régime démocratique. N’est-ce pas là aussi l’indication que la
transition est le pilier du système ? En tous les cas, dans celui-ci, la
transition occupe une fonction fondamentale et fondatrice, tandis que
le régime est en dépendance structurelle. Mal conduite, incertaine ou
permanente, la transition constitue une menace pour le régime à venir.
Que l’on se souvienne des craintes de Robespierre, au plus fort de la
Révolution, pressentant que la transition, avec tous ses soubresauts,
poussait à l’arrivée d’un militaire au pouvoir. Les mesures prises n’ont
pas fait varier le cours des événements.
En science politique, le régime prime la transition et est assimilé au
système démocratique lui-même, parce qu’il en est la partie stable,
contrairement à la transition. En résumé, la démocratie qui « marche
sur la tête », ou, si l’on veut, sur sa partie la moins dynamique.
Une autre discipline n’est pas restée étrangère à ce débat : la philo-
sophie politique. Pouvait-il en être autrement ?
Dans le Contrat social, le philosophe en vient à méditer, avec
beaucoup de force, l’antinomie structurelle dont nous parlons. S’il y
redoute les formes d’organisation et les conséquences institutionnelles
des transitions démocratiques, dans le même mouvement de pensée,
Rousseau croit également impossible la réalisation du régime démo-
cratique. Son point de vue s’exprime on ne peut plus clairement :
« S’il y avait, note-t-il, un peuple de dieux, il se gouvernerait démo-
cratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des [83]
hommes 44. » Et il achève de déconcerter les démocrates en affirmant

44 Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, p. 128, Paris, Éditions so-


ciales, 1971.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 101

d’un ton déclaratif qu’« à prendre le terme dans toute la rigueur de


l’acception, il n’a jamais existé de démocratie, et il n’en existera ja-
mais 45. »
Avec le penseur des Institutions, devons-nous désenchanter du dé-
mocratique et accepter l’idée que les hommes ne peuvent qu’expéri-
menter des formes imparfaites, limitées et inachevées de la démocra-
tie, cette pure chimère politique ? Nous verrons, plus loin, comment
cette réfutation de Rousseau ne vaut dans les faits que pour le régime
démocratique et nullement pour la transition. Mais Rousseau ne se
contente pas seulement de diviniser le régime démocratique, il radica-
lise, dans le même temps de pensée, la problématique du colloque en
prétendant que si la transition démocratique est humainement réali-
sable, elle est en même temps socialement désastreuse et politique-
ment inacceptable : « Il est contre l’ordre naturel des choses, écrit-il,
que le grand nombre (le peuple) gouverne et que le petit soit gouver-
né. On ne peut imaginer que le peuple reste incessamment assemblé
pour vaquer aux affaires publiques, et l’on voit aisément qu’il ne sau-
rait établir pour cela des commissions, sans que la forme de l’adminis-
tration change 46. » Rousseau récuse donc, du double point de vue so-
cial et politique, l’exercice populaire et permanent du pouvoir. En
somme, s’il perçoit et pose en termes précis l’antinomie entre régime
et transition démocratiques, il la résout de manière opposée à la
science politique, c’est-à-dire en séparant radicalement les deux
termes du système : le régime est repoussé au ciel et la transition est,
sur terre, inacceptable.
Toutefois, cette antinomie - dont nous venons de voir deux modes
théoriques de résolution - ne constitue pas le seul mode de relation
existant entre régime et transition. Il en est une autre, non moins im-
portante, solidaire de l’antinomie et à la considération de laquelle
nous devons passer : l’absence de toute relation causale nécessaire et
unique entre les deux parties du système démocratique. L’idée
contraire d’une corrélation nécessaire prévaut, et nous avons vu la
confusion lourde sur laquelle elle reposait, en dernière instance. En
réalité, la transition démocratique ne garantit pas la mise en place du
régime démocratique. Dans bien des cas historiques, elle est même
une menace pour celle-ci. Lorsque Bonaparte, au lendemain du 18
45 Op. cit., p. 128.
46 Ibid.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 102

brumaire, déclare que « la Révolution est finie », il ne dit pas autre


chose que la transition démocratique est arrêtée, qu’elle n’a dans les
faits plus lieu d’être. La transition démocratique a conduit non pas au
régime promis par la Constitution mythique de 1793, mais à la dicta-
ture consulaire. Il s’en est allé de même au Congo belge, avec l’arres-
tation de Patrice Lumumba ; or, au Chili, avec le suicide [84] de Sal-
vador Allende... pour ne citer que quelques exemples frappants. En
fait, l’histoire est, sous cet angle, un formidable réservoir d’exemples
de transitions avortées. Bien souvent, la transition démocratique
s’abîme en régime antidémocratique.
À cette hauteur de notre réflexion, des deux propositions centrales
acquises (antinomie et absence de relation causale nécessaire entre
transition et régime), nous pouvons déduire que toute transition démo-
cratique est démocratique non parce qu’elle aboutit à un régime démo-
cratique, mais bien parce que le peuple est, dans ce processus, le prin-
cipal acteur historique : le souverain en soi et pour soi. La transition
démocratique a ainsi son propre fondement, et ne le reçoit nullement
de l’extérieur, ou d’un autre phénomène quelle même. Elle est une
monade politique. Aussi, la transition est le seul moment véritable-
ment démocratique ; et contrairement à Rousseau, nous pouvons affir-
mer que dans toute la rigueur de l’acception, la démocratie existe dans
cette phase-là, car le demos est alors cratos. Précisément, toute mise
en place d’un régime démocratique consistera dans la tentative de des-
saisir le peuple de sa souveraineté. Sous ce rapport, le régime démo-
cratique est la perte ou la fragilisation graduée du fondement popu-
laire de la transition démocratique. Ce dessaisissement démocratique
est le troisième volet qu’il nous faut maintenant aborder.
Antinomique du régime et sans finalité propre, comment s’achève
la transition démocratique ? Violemment ou de manière pacifique,
courte ou longue, quelles qu’en soient les modalités, elle se termine
toujours par la confiscation du pouvoir populaire. On se souvient que
Rousseau a précisé les raisons pour lesquelles cela obéissait à un im-
pératif : « Le peuple (ne peut) rester incessamment à vaquer aux af-
faires publiques... (dans des) commissions, sans que la forme de l’ad-
ministration change. » Au demeurant, toute cette problématique décrit
une orbite autour de la notion capitale de souveraineté, plus exacte-
ment de sa nature et de son contenu. Doit-elle être populaire ? Dans ce
cas, le régime est constamment soumis aux exigences pratiques (mou-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 103

vement) de la transition, et en raison de leur antinomie structurelle, est


en instabilité permanente, ce qui contrevient à sa nature : la stabilité.
Faut-il qu’elle soit représentative ? Alors, la représentation nationale
se substitue au peuple. Mais elle peut être de forme mixte, comme en
France où la souveraineté est constituée tout aussi bien par le peuple
que la représentation nationale (le Parlement).
Toujours est-il que toute transition démocratique réussie s’achève
par son auto-suppression et avec la mise en place d’une nouvelle
forme de souveraineté fondée sur un pacte démocratique qui dessaisit
le peuple.
[85]
Après la partie doctrinale, qui visait à préciser l’idée de transition
démocratique, venons-en à deux exemples de transitions africaines
réussies.
Nous l’avons déjà souligné, Rousseau, rejetait comme utopique la
réalisation rigoureuse du régime démocratique. Cet idéal, il ne le pen-
sait que partiellement réalisable ; et il énoncera de façon catégorique
ses cinq conditions de possibilités :

- la petite taille des États (condition territoriale) ;


- le nombre peu élevé de citoyens (condition démographique) ;
- la simplicité des mœurs (condition éthique) ;
- l’égalité dans les rangs et les fortunes (condition sociale) ;
- l’absence ou le peu de luxe (condition économique) 47.

Lorsque cet ensemble de critères se trouve réunis, le régime démo-


cratique peut advenir. Sans aller plus avant, on le voit bien, Rousseau
s’inscrit en faux contre l’opinion largement répandu qui fait de la dé-
mocratie le lot politique des grandes nations. Le philosophe genevois
se pose ici en allié ferme des démocrates noirs. Notons avec profit que
les îles du Cap-Vert et la Guinée-Bissau, non seulement satisfont aux
critères rousseauistes, mais aussi que les démocrates y ont accompli
des transitions emblématiques. Peut-on voir en elles la confirmation
des thèses de Rousseau ? La question demande à rester ouverte. Tou-

47 Ibid.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 104

jours est-il que Rousseau nous conduit vers deux anciennes colonies
portugaises d’Afrique occidentale, aujourd’hui États indépendants.
Un « destin » commun oriente l’histoire de ces deux peuples, de-
puis l’époque des découvertes maritimes et de l’immense trafic né-
grier, jusqu’à leur souveraineté respective, fruit d’une lutte conjointe
et d’une unité anticoloniale.
Cabrai, héros unique, fondateur du prestigieux Parti africain pour
l’indépendance de la Guinée-Bissau et des îles du Cap-Vert (PAIGC) a
rappelé les fondements historiques de cette communauté de destin. Il a
« mené, selon le mot de Gérard Chailland, la guerre la plus juste et la
plus rationnelle du XXe siècle. » Cette guerre, Cabrai l’entendait
d’abord comme un acte de culture.
De cette histoire politique, de cette guerre-culture aux transitions
dont nous parlons, un fait importe relativement à notre problématique.
Parti de « militants armés », engagé dans une « guerre du peuple »,
le PAIGC conduit deux luttes d’indépendance, dans deux territoires
distincts. Cette guerre a deux conséquences majeures. D’une part, le
retour de la démocratie au Portugal. En effet, le Mouvement des
forces armées (MLA), agent [86] essentiel de la transition démocra-
tique qui renverse le régime salazariste en métropole, est comme on le
dit « sorti » de la forêt bissau-guinéenne 48. D’autre part, à sa victoire,
le PAIGC instaure un régime monopartite, mais, cas unique au monde,
dans deux États-nations : aux îles du Cap-Vert et en Guinée-Bissau.
Nous sommes, en cela, hors du cadre classique du régime monopartite
traditionnel.
Bref, au coeur de la deuxième transition démocratique portugaise,
le parti de Cabrai met en place un régime d’unité. Or, l’éclatement de
cette unité déterminera, de façon profonde, les transitions démocra-
tiques qui nous occupent. Décrivons-en le processus.
Un double coup d’État vient mettre un terme à l’unité. Le premier
a lieu en novembre 1980 en Guinée-Bissau. Le second - qui n’a ja-
mais dit son nom et qui a trouvé dans le précédent sa justification - se
déroule au Cap-Vert, où le PAIGC est dissout et remplacé par le Parti

48 Pierre Audibert et Daniel Brignon, Portugal : les nouveaux centurions.


Gianfranco Pasquinho, « Le Portugal : de la dictature corporatiste à la démo-
cratie socialiste » in Mort des dictatures, p. 106.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 105

africain pour l’indépendance du Cap-Vert (PAICV). En Guinée-Bis-


sau, le PAIGC historique conserve son sigle, ce qui n’est pas allé sans
poser de graves conflits d’ordre juridique, constitutionnel et politique
au regard de la nouvelle souveraineté du nouvel État capverdien.
Dès lors, chacune des deux nations suit une trajectoire politique
autonome, l’une et l’autre passant d’un régime monopartite non clas-
sique à un régime monopartite de type traditionnel, et ce au moment
même où le bloc soviétique donne les premiers signes réels et irréver-
sibles de son effondrement ultérieur.
Intéressons nous d’abord à la transition capverdienne, en raison de
son antériorité.
Dans les faits, c’est à l’État capverdien (son Premier ministre) qu’il
reviendra de dissoudre le PAIGC, et de lui substituer, dans le même
temps, le PAICV parti unique et au rôle dirigeant selon la constitution.
Autrement dit, le PAICV arrive au pouvoir, sans élections, mais sur
simple décision (coup) d’État. En rompant de la sorte avec le PAIGC,
quel part de l’héritage historique entendait-il assumer ? Puisque l’uni-
té, la lutte et l’indépendance constituaient la légitimité (historique et
éthique) du PAIGC, sur quelles bases historique, éthique et juridique
nouvelles le PAICV pouvait-il fonder son existence légale et sa pré-
tention constitutionnelle à diriger l’État ? En tous les cas, existence lé-
gale, mais légitimité aucune, telle est la contradiction dans laquelle
l’État capverdien (assurant la continuité) place le PAICV (gérant de la
rupture). Dans cette opération, l’État affaiblit définitivement, et par un
double procédé, [87] le parti unique. D’une part, en le créant pour ain-
si dire de toutes pièces ; d’autre part, en lui conférant un fondement
contingent, extérieur, à savoir le coup d’État bissau-guinéen, et assu-
rant de la sorte sa propre suprématie. Cette opération parachève un
long processus. En effet, le cours le plus intérieur du développement
des courtes séquences historiques (guerre/culture - indépendance -
monopartisme non classique - coups d’État - monopartisme tradition-
nel) a abouti au culte de l’État-nation, contrairement à ce que Cabrai
avait toujours lui-même prémédité. Et c’est dans la phase terminale de
ce processus (affaiblissement continu du Parti) d’une trentaine d’an-
nées (1961-1991) que le multipartisme (qui a existé de fait durant la
période coloniale) re-devient le leitmotiv, l’exigence politique reven-
diquée par l’opposition depuis longtemps habilement étouffée, et dont
les principales composantes sont le Mouvement pour la démocratie
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 106

(animé par des juristes et des francs-maçons), l’Église catholique de-


puis toujours très puissante, et l’immigration, force économico-finan-
ciaire (États-Unis, Hollande, Sénégal, France, Côte d’ivoire, etc.).
Sous la pression active de cette opposition interne, qui trouve un
réel écho dans la population, la constitution abolit le monopartisme,
proclame le pluralisme (en fait le bipolarisme) et des élections sont
prévues. Le pouvoir des urnes amène l’alternance législative et l’alter-
nance présidentielle, en pleine guerre du Golfe, événement qui occu-
pait l’esprit du monde et en a atténué la portée historique.
Remarquable à tous points de vue, cette alternance a été d’une lim-
pidité exemplaire et n’a souffert d’aucune contestation. En Afrique, ja-
mais auparavant la force des urnes (secret de l’isoloir et nouvelle ci-
toyenneté) n’avait été reconnu avec autant d’éclat. Et comment, sous
ce rapport, ne pas souligner la grande maturité de la classe politique
capverdienne : majorité et opposition ; car elles seules ont assuré la
limpidité des scrutins successifs. En cela, cette classe dépassait non
seulement l’expérience démocratique sénégalaise, longtemps présen-
tée comme exceptionnelle en Afrique (au plus fort du système mono-
partite) du fait de son multipartisme annulé par un dispositif d’alter-
nance bloquée (refus des urnes). Mais en instaurant un régime stricte-
ment parlementaire ou représentatif, dans lequel l’Assemblée natio-
nale est dotée de pouvoirs considérables, elle portait la vie démocra-
tique africaine au-delà de ce que l’Europe peut offrir aujourd’hui en la
matière, notamment en France : que n’avait dit Rousseau !
Nous conclurons nos réflexions sur la transition réussie aux îles du
Cap-Vert, en dégageant de façon succincte sa signification historique
profonde, à partir de la définition faite au tout début de notre commu-
nication.
Avec cette alternance s’achève la transition démocratique capver-
dienne, d’une longueur exceptionnelle (30 ans), et qui a débuté avec la
« guerre du [88] peuple », guerre ou culture au cours de laquelle le
peuple était à la fois souverain, législateur et prince. Elle marque donc
le point culminant du processus de dessaisissement (confiscation) du
peuple de tout pouvoir permanent, œuvre historique de la petite bour-
geoisie des Hespérides, qui prend les commandes de l’appareil d’État,
mais classe sociale que Cabrai avait convié à un suicide de classe. En
cela, et avec la mise en place d’un régime démocratique avancé, le
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 107

MPD au pouvoir parachève le lent, le patient, mais sûr, affaiblisse-


ment des partis politiques entrepris par l’État.
Considérons à présent la transition bissau-guinéenne. Elle aura été
bien plus longue que celle des îles du Cap-Vert, et s’est accompli en
fin d’année 1994. Les grandes séquences historico-politiques dont
nous avons parlé à propos du Cap-Vert se retrouvent, mais avec de
fortes nuances qui ont engagé une évolution sensiblement différente.
D’abord, le poids énorme de la guerre sur l’économie, les rapports so-
ciaux et les institutions, avec notamment une présidence forte -
contrairement aux îles du Cap-Vert. Ensuite, l’instabilité quasi chro-
nique de l’État due aux tentatives de putschs militaires ; en l’absence
de grande tradition administrative, et, du fait même de ces deux fac-
teurs, l’État n’a pu affaiblir le régime monopartite, comme ce fut le
cas au Cap-Vert. Le PAIGC, par exemple, n’a pas été dissout après le
coup d’État de novembre 1980. Il a conservé intact son prestige,
même si son influence s’est quelque peu érodée. Ainsi, lors des der-
nières élections législatives, contrairement au PAICV il est non seule-
ment sorti majoritaire, mais a réalisé un score plus élevé que son can-
didat aux présidentielles. Autrement dit, en Guinée-Bissau, le PAIGC
a dominé, de bout en bout, l’ensemble de la transition démocratique,
de son début, avec la « guerre du peuple », jusqu’aux premières élec-
tions générales libres qui mettent en place un régime semi-présidentiel
fort et une Assemblée nationale légitimée par les urnes.
Bref, le grand apport démocratique de la Guinée-Bissau aura été
d’avoir intimement associé l’opposition unie à la procédure démocra-
tique. Jamais en Afrique cela ne s’était vu. On ne risque rien à dire
que l’opposition a été la principale organisatrice des élections qu’elle
a perdues ; et, sans contestation réelle elle en a accepté les résultats.
La transition s’y achève donc d’une toute autre manière. Le peuple
est, certes, définitivement dessaisi de tout pouvoir permanent, mais il
a su, dans cette sorte d’audace politique qui le caractérise, conserver
pour elle le meilleur instrument politique dont il s’est doté dans son
histoire récente : le PAIGC.
L’alternance n’a pas eu lieu ! Ce que nous enseigne cette transition,
c’est que la démocratie ne se ramène pas uniquement à elle.
Ainsi, les deux pays de Cabrai ont-ils chacun, à leur manière, enri-
chi l’expérience démocratique du monde noir. Leur contribution res-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 108

pective invite [89] à penser, comme Rousseau, que la richesse des na-
tions n’est pas le ferment nécessaire de la démocratie. Et surtout tel le
donne à penser Cabrai la culture est l’être lui-même, ou encore,
comme le poétise Rilke 49 :

« Ce qui s’appelle le Destin, c’est cela : faire face rien d’autre que cela
et toujours être en face ! »

[90]

49 Rainer Maria Rilke, Poésies, Œuvres II, p.39, Paris, Seuil, 1972.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 109

[91]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Première partie. Les expériences démocratiques.

“Armées et défis démocratiques


en Afrique.”

Dominique Bangoura
Observatoire politique et stratégique de l’Afrique, Paris

Retour à la table des matières

En accédant à l’indépendance, l’État postcolonial porte les


marques de sa double historicité : européenne avec l’héritage colonial
et africaine avec le patrimoine négro-africain sans pour autant domi-
ner l’une ou l’autre.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 110

Ce mélange non maîtrisé constitue dès le début des années 1960 un


facteur prépondérant de rupture entre État et société en Afrique 50.
Le mimétisme qui s’instaure entre État postcolonial et État colonial
se traduit dans les faits avec la mise en place de l’administration - sur-
tout centrale -, des forces armées et de sécurité - police, gendarmerie -
et des services judiciaires.
Il en résulte, dans le domaine de la défense et de la sécurité, un re-
gain de confusion - déjà présente à l’époque coloniale - entre ces deux
missions de nature différente et entre les forces chargées de les exécu-
ter :

- la défense, orientée principalement vers la sauvegarde de l’inté-


grité territoriale et des populations contre toute menace exté-
rieure ;
- et la sécurité, globalement consacrée à la protection morale et
matérielle des personnes et des biens sur l’ensemble du terri-
toire ainsi qu’au contrôle de l’exécution des lois. Ce problème
se pose d’autant plus que des forces extra ou para-militaires
(gardes présidentielles, milices,...)'viennent s’interposer.

Dès lors, les liens entre État et souveraineté, État et monopole de la


violence « légitime », État, sécurité et développement, qui constituent
les fondements politiques et sociologues des armées dites « nationales »
en Afrique sont gravement perturbés. Il en résulte non seulement un
dysfonctionnement, mais une dénaturation des forces armées.

50 Historiquement, les forces armées africaines ont des origines différentes.


Dans certains cas, peu nombreux, elles naissent à l’occasion de luttes de li-
bération nationale (Algérie, pays lusophones) et précèdent donc l’État. Le
plus souvent, l’armée nationale est une création de l’État colonial (Grande-
Bretagne, France ou Belgique) puis postcolonial sur la base d’accords d’in-
dépendance et de coopération et du transfert aux jeunes États des forces ar-
mées africaines constituées pendant la période coloniale. PF. Gonidec, Les
Systèmes politiques africains, Paris, LGDJ, tome XIV 1971, p. 244. Il faut
relever le cas rarissime d’État sans armée : la Gambie, petit État enclavé. Cf.
E. Sali, « Gambie, le coup d’État de juillet 1994 », L’Afrique politique, Pa-
ris, Karthala, 1995, p. 183.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 111

Premièrement, les forces armées africaines sont créées pour sym-


boliser la souveraineté de l’État nouvellement indépendant sur la
scène internationale. [92] Cependant, les pressions de l’État colonial
en faveur de la continuité 51 et les rapports de dépendance entre États
postcolonial et ex-puissance coloniale sont tels qu’ils hypothèquent
gravement l’autonomie et l’avenir de la défense et de la sécurité en
Afrique. Ils sont amplifiés et relayés à partir du milieu des années
1970 par les rivalités idéologiques et stratégiques Est-Ouest.
Deuxièmement, les gouvernements africains revendiquent la créa-
tion d’armées pour faire face aux menaces extérieures consécutives,
notamment, aux menaces résultant de la délimitation arbitraire des
frontières issues de la colonisation et à la proclamation de leur « intan-
gibilité ».
Or, ces États sont en même temps signataires d’accords de défense
et d’assistance militaire technique avec des puissances extérieures
chargées d’entretenir sur place une présence militaire permanente
(France, Grande-Bretagne au début des années 1960) et de procéder à
la formation et à l’équipement des armées.
En définitive, les forces armées se voient davantage accaparées par
des missions internes diamétralement opposées à leur mission de dé-
fense. En principe, ce n’est qu’à titre exceptionnel, en cas de déborde-
ment des forces de police et de gendarmerie, qu’elles sont mandatées
pour intervenir en renfort de ces dernières dans des missions de main-
tien de l’ordre. Dans les faits, cette pratique se révèle pourtant cou-
rante.
Dans le même temps, les forces de sécurité, destinées à assurer la
protection des personnes et des biens, la sûreté publique, l’application
des lois, se transforment en forces répressives contre les forces poli-
tiques au nom du monopartisme et contre les forces sociales en vertu
du mythe de l’« unité nationale ».
51 La France est la plus attachée à une politique de continuité avec les États
d’Afrique pour des raisons historiques, géopolitiques, stratégiques et écono-
miques. La Grande-Bretagne ne partage pas une telle ambition en Afrique ;
elle est davantage tournée vers l’Asie et le Commonwealth. La Belgique ne
revendique pas de grand dessein politique en Afrique : peu et mal préparée à
l’indépendance, elle est limitée matériellement et militairement. Cf. Actes du
colloque de Bordeaux, La Politique africaine du général de Gaulle, Paris,
Pédone, pp. 229-265, 1979.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 112

Troisièmement, les dirigeants africains des années 1960 et 1970


établissent le lien entre État, sécurité et développement. Selon les
thèses développementalistes 52 en vigueur à l’époque, la sécurité et le
développement sont tributaires d’institutions spécifiques performantes
calquées sur le modèle rationnel occidental.

[93]
Or les forces instituées ne sont porteuses d’aucune sécurité. En réa-
lité, dans les années 1980, la crise politique montre que dans un
contexte de pouvoir autoritaire et illégitime, État plus « sécurité » sans
liberté n’entraînent aucun développement. En l’occurrence, les diri-
geants se protègent à l’aide d’idéologies sécuritaires pour asseoir leur
stabilité.
Par ailleurs, les forces armées, affectées de tâches extra-militaires -
construction de route, et de ponts, travaux agricoles, formation, ensei-
gnement, animation de services civiques... - se montrent très vite dan-
gereuses pour le pouvoir civil (en se rendant indispensables, elles sont
tentées par les coups d’État) et pour elles-mêmes (en se civilisant,
elles perdent leur capacité de défense et leur autonomie). Trois décen-
nies de régimes militaires en Afrique suffisent amplement pour dé-
montrer l’incompatibilité entre armée et développement, du fait que
les militaires ne sont ni préparés ni mandatés pour cela.
Par conséquent, le champ des ruptures naît de la triple crise de
l’État et du pouvoir politique, de la société, des relations entre armée
et société, et peut se définir comme le lieu spécifique de la compéti-
tion pour le contrôle de l’appareil d’État et du pouvoir politique en
soulignant la dimension proprement coercitive du politique 53.

Le champ des ruptures

Les forces armées, placées sous l’autorité d’un pouvoir illégal et


illégitime, se voient rapidement détournées de leur mission de dé-
52 C. Choquet, O. Dollfus, E. Le Roy et M. Vernières (dir.), État des sa-
voirs sur le développement, Paris, Karthala, 1993.
53 Philippe Braud, Sociologie politique, Paris, LGDJ, 1992, pp. 39-41.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 113

fense. Utilisées à des fins politiciennes, elles perdent leur raison d’être
et leurs compétences et deviennent à maints égards conflictuelles.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 114

L’illégalité et l’illégitimité du pouvoir

Le pouvoir politique est issu de la force : soit par coup d’État mili-
taire 54, soit du fait de la nature et de la longévité du pouvoir 55. D’une
part, la majorité des régimes sont militaires, d’autre part, régimes ci-
vils et militaires s’appuient sur un parti unique et des milices armées
pour garantir leur longévité.
Dans les régimes civils, tantôt l’armée devient un instrument du
pouvoir, tantôt elle se voit remplacée par des forces armées concur-
rentes : forces [94] paramilitaires (gardes présidentielles, milices) ou
par les forces de l’ordre (gendarmerie, police…) 56.
De ce fait, les Constitutions, les partis politiques, les élections
existent,, mais restent de pure forme, illustrant un légalisme dénué de
fondement démocratique. Par conséquent, les dirigeants au pouvoir et
la minorité qui les entoure adoptent des idéologies sécuritaires pour
renforcer leur régime, au détriment du peuple.

La confusion entre mission de défense et de sécurité

Depuis l’époque coloniale, les troupes africaines qui servent dans


l’armée de la métropole 57 sont enrôlées de gré, le plus souvent de
force, avec toutes les servitudes que cela comporte et ne représentent
pas des institutions militaires africaines.

54 Maurice Duverger (dir.) Dictatures et légitimité, Paris, PUF, 1982. M.L.


Martin, Réflexions sur la nature et la légitimité du pouvoir martial en
Afrique noire contemporaine, pp. 443-466.
55 J. du Bois du Gaudusson, « Trente ans d’institutions constitutionnelles et
politiques. Points de repères et d’interrogation », Afrique contemporaine,
octobre-décembre, 1992, pp. 50-58.
56 Institut africain d’études stratégiques, Les Armées africaines, Paris, Eco-
nomica, 1986, 147 p. Dominique Bangoura, La Collaboration entre civils et
militaires en régime civil et le problème des forces paramilitaires, pp. 103-
110.
57 E. Tersen, Histoire de la colonisation française, Paris, PUF, 1950.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 115

Leur mission consiste à assurer l’ordre colonial, prélever les im-


pôts, faire appliquer les lois et règlements, réprimer tout soulèvement
parmi les civils ou mutinerie provenant des militaires.
Au moment des indépendances, avec le mimétisme qui s’installe
entre l’État colonial et l’État africain postcolonial 58, les armées afri-
caines se conçoivent, se forment et s’équipent sur le modèle et avec
l’aide des puissances extérieures : France, Grande-Bretagne, Belgique.
Dans les pays lusophones, après une rupture avec le Portugal, une co-
opération similaire s’établit entre les États africains et les pays com-
munistes alliés à l’URSS (RDA, Cuba) et à la Chine à partir des an-
nées 1975. Dans tous les cas, une conception étrangère de l’armée est
appliquée dans le cadre d’un État centralisé 59.
Cet héritage colonial inadapté ainsi que l’exercice dictatorial du
pouvoir entraînent pour les forces armées une confusion entre défense
et sécurité :

- d’une part, les forces armées sont détournées de leur mission de


défense extérieure, au profit d’une mission de sécurité rappro-
chée de la minorité dirigeante et de répression des populations.
Elles se voient ainsi réduites à des tâches secondaires ;
- d’autre part, les forces de sécurité (police, gendarmerie)
prennent une part active à la répression et à la violence poli-
tique au détriment de leur mission de protection des personnes
et des biens. Elles agissent soit aux côtés [95] des forces ar-
mées, soit en rivales de ces dernières, parfois mieux équipées,
mieux formées et bénéficiant de la confiance du chef de l’État.

58 J. F. Médard, « L’africanisation du modèle occidental de l’État » , in


L’Afrique sub-saharienne : sécurité, stabilité et développement, Paris,
SGDN, 1992, pp. 139-153.
59 Dominique Bangoura, Les Armées africaines : 1960-1990, Paris,
CHEAM, 1992, 190 p.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 116

Dysfonctionnement des forces armées

Dans un tel contexte, les forces armées ne peuvent s’apparenter à


une institution militaire. Toute armée normalement constituée se
conçoit comme une organisation d’hommes élaborée conjointement à
un système d’armes en vue d’assurer la défense de l’intégrité territo-
riale, la vie et la survie des populations et celle des institutions libre-
ment choisies par les peuples11.
Or, en Afrique, d’où vient la menace ? Qui est l’ennemi ? Qui doit
être protégé ?
Au regard des faits, la menace est interne et provient, selon les diri-
geants, de toute atteinte, supposée ou réelle à l’exercice et aux préro-
gatives du pouvoir politique en place.
La lutte pour la survie politique de la part du régime civil ou mili-
taire et du groupe qui l’entoure lié par des intérêts divers (parenté,
clientélisme), rend peu à peu toute tentative de développement et de
construction du pays inaccessible aux non-membres, c’est-à-dire à la
grande majorité de la population.
L’armée, dans ses caractéristiques internes, présente des carences
et un dysfonctionnement notoire :

a) De par son organisation, les règles de hiérarchie, de discipline,


de loyauté, les principes de cohésion, d’interdépendance ne sont pas
systématiquement respectés. Les critères militaires classiques sont re-
légués au second plan derrière l’allégeance politique.
Certes, des contingents d’élite disciplinés et compétents existent :
certains, comme au Ghana, au Sénégal, au Nigeria participent même à
des forces multinationales ou internationales (ONU), mais ils sont loin
d’être la règle et ne représentent qu’un maillon plus ou moins cohé-
rent à l’intérieur des forces armées.
b) Du point de vue du recrutement, les cadres militaires doivent da-
vantage leur nomination et leurs promotions à des considérations poli-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 117

tiques ou personnelles (relations des confiance, appartenance eth-


nique...) qu’à leurs aptitudes professionnelles.
Inversement, des officiers réputés pour le sérieux de leur forma-
tion, de leurs compétences, mais ne se prêtant pas au jeu du pouvoir
ou n’étant pas originaires de la même province que le chef de l’État,
se voient disqualifiés, tenus à l’écart voire victimes de purges. 60
[96]
Les soldats, issus de toutes les régions du pays, partagent la même
misère morale et matérielle que les civils. Ils vivent dans l’abandon et
sont parfois obligés de racketer les populations ou piller les magasins
pour nourrir leurs familles 61.
Dans les pays francophones, la conscription prévue au départ n’est
pas appliquée pour des raisons politiques et économiques, les moyens
manquant pour recruter, loger, nourrir et équiper tous les jeunes gens
en âge d’accomplir le service militaire et le pouvoir politique préfé-
rant sélectionner lui-même les éléments fiables qu’il peut contrôler.
En ce qui concerne leur fonctionnement, en arrivant au pouvoir, les
forces armées agissent comme les civils qu’elles ont destitués. Elles se
préoccupent peu de renforcer leurs effectifs et leurs équipements à des
fins de défense, en dépit de budget qui ne cessent d’augmenter.
Lorsque le cas se produit pour certaines armées (Ethiopie, Angola, Ni-
geria) le facteur prépondérant de cette militarisation réside non pas
dans le souci de créer des armées aptes à affronter une menace aux
frontières, mais dans le contexte de pression idéologique et des rivali-
tés Est-Ouest de la guerre froide. Le second facteur d’augmentation
des budgets, des effectifs militaires et de leur capacité de mobilisation
reste l’objectif de sécurité pour le régime en place.
D’ailleurs, les conflits inter-étatiques mettant en confrontation des
armées régulières s’avèrent relativement limités durant ces trois der-
nières décennies : Algérie-Maroc, Ethiopie-Somalie, Tchad-Libye. Le

60 Bernard Boene, La Spécificité militaire, Paris, A. Colin, 1990, 284 p.


61 Zaïre : les émeutes en septembre-octobre 1991 à Kinshasa, les mutine-
ries à Kisangagni, Goma, Kolwezi en décembre 1992, illustrent en partie
l’exaspération de la troupe, mal payée depuis des mois. Cf. Le Monde, « Des
militaires zaïrois ont provoqué de violents troubles à Kinshasa », 30 janvier
1993, p. 1.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 118

conflit qui éclate entre le Mali et le Burkina Faso en décembre 1985


montre les faiblesses morales et matérielles des forces en présence.
Aujourd’hui, avec le désengagement stratégique Est-Ouest, les ex-
vitrines militaires de Moscou et de Washington en Afrique se sont
écroulées (Éthiopie, Somalie, Angola) ou se trouvent très affaiblies
(Nigeria, Afrique du Sud).
De ce triple point de vue, les forces armées africaines ne rem-
plissent pas les conditions nécessaires pour prétendre être des armées.
De surcroît, elles se montrent triplement conflictuelles.
Au regard du peuple tout d’abord, puisqu’elles ne le protègent pas,
qu’elles le répriment et qu’elles n’ont plus de raison d’être, du moins
sous cette forme. Ceci est d’autant plus frappant lorsque les militaires
sont au pouvoir, car l’absence de liberté au sein des forces armées se
répercute directement dans la société.
[97]
Au regard d’elles-mêmes, ensuite, car elles se trouvent divisées,
déséquilibrées, traitées différemment d’un corps à l’autre par le pou-
voir politique, ce qui provoque tensions, rivalités, contre-coup
d’État...
Au regard du pouvoir confisqué enfin, car elles ne sont ni habili-
tées ni aptes à l’exercer.

Le champ des recompositions

Tenter de remédier au champ des ruptures suppose que d’autres so-


lutions relevant d’une nouvelle conception de l’État, du pouvoir poli-
tique et de la société, prenant en compte la diversité et l’ensemble des
données réelles puissent être trouvées.
L’hypothèse de création d’armées nouvelles issues d’un nouveau
champ conceptuel devrait permettre de repenser les relations armée-
peuple et armée- pouvoir sur un fondement démocratique, à partir des
enjeux de société. La question qui se pose est de savoir comment éta-
blir le lien entre État, société, sécurité et démocratie, sachant que ces
deux dernières ont fait défaut jusqu’à présent.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 119

Or, qu’observe-t-on, au quotidien, pendant la période de transition


politique ?

Armée et transition politique

La fin des années 1980, avec l’organisation de partis politiques et


l’émergence de la société civile, connaît une envolée des revendica-
tions démocratiques. Elle marque le début de la transition politique 62 ;
transition entre un ordre politique ancien fait d’autoritarisme et de mo-
nopartisme (en dehors de quelques exceptions comme le Sénégal, le
Ghana, le Nigeria...), et un ordre nouveau en quête de légitimité et de
respect du pluralisme.
Plusieurs questions restent en suspens, notamment celle de savoir
si une transition démocratique nécessite l’apparition ou la formation
d’une élite politique nouvelle ou si elle peut se produire grâce à un
simple « recyclage » des élites préexistentes 63. Plutôt que de transition
« démocratique », ne vaut-il pas mieux dans de telles conditions parler
de transition politique ?
Divers processus ou méthodes de transition politique se dis-
tinguent :

- l’approche constitutionnaliste, destinée à instaurer de nouvelles


constitutions et une nouvelle répartition des pouvoirs, tantôt à
l’aide de conférences nationales souveraines comme au Togo,
au Zaïre, par exemple, tantôt [98] sans la tenue de tels forums
mais avec une révision ou un remodelage de la Constitution en
vigueur 64 ;
- l’approche multipartiste, en vue de rationaliser et ouvrir le jeu
politique, favoriser l’alternance et des élections libres.

62 « Les processus de transition à la démocratie » , Cultures et conflits,


n° 17, printemps 1995, L’Harmattan.
63 Patrick Quantin, « Les élites politiques face aux transitions démocra-
tiques », L’Afrique politique, CEAN, 1995, op. cit, p. 278.
64 Gérard Conac (dir.), L’Afrique en transition vers le pluralisme politique,
Paris, Economica, 1993, 510 p.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 120

La première remarque qui s’impose concerne l’absence ou l’éva-


cuation rapide, à l’occasion de conférences nationales, du débat sur le
rôle et la place des armées dans un État plural et démocratique et dans
la période actuelle de transition politique. Ce manque de dialogue ou
la difficulté de l’engager provient de la rupture profonde entre forces
armées et société et montre tout le chemin qui reste à parcourir pour
rétablir la confiance. Il est également dû à des facteurs politiques, les
militaires au pouvoir opposant une résistance farouche à toute évolu-
tion, risquant selon eux de mettre en péril leur « institution » et leurs
prérogatives.
D’où la seconde remarque concernant le maintien des généraux au
pouvoir. en dehors des cas maliens 65 et béninois où l’armée se retire
pacifiquement de la scène politique, la règle qui prévaut est celle du
statu quo. Malgré une ouverture en direction des forces politiques et
de la représentation ainsi qu’un accroissement des libertés au sein de
la société, les forces armées au pouvoir n’en demeurent pas moins ré-
pressives et autoritaires.
À cet égard, il convient de souligner l’appui extérieur aux chefs
d’État togolais, zaïrois, guinéen, camerounais, nigérian... au nom de la
stabilité politique.
La question qui se pose est la suivante : le départ des militaires ma-
liens et béninois, en tant qu’un des facteurs de transition, a-t-il été
possible ou facilité par des garanties politiques, juridiques, sociales ou
économiques n’ayant pas été réunies ailleurs ? En d’autres termes, des
garanties de « sorite honorable » du pouvoir pour les cadres militaires
et leurs familles, accompagnées de garanties matérielles ou profes-
sionnelles peuvent-elles faciliter un tel processus 66.
Quelle que soit la réponse, qui ne peut-être donnée qu’au cas par
cas au sein d’un débat de société, il apparaît que le rôle des forces ar-
mées est important pour la réussite ou l’interruption d’un processus
politique a fortiori s’il se veut démocratique. Aucune force politique,
65 Amadou Toumani Touré, « Comment j’ai pris le pouvoir. Pourquoi je
l’ai quittée », interview, Jeune Afrique, 62 p. supplément, pp. 1753-1754.
66 Eboussi Boulaga, Les Conférences nationales en Afrique noire. Une af-
faire à suivre, Paris, Karthala, 1993. Souligne les cas béninois, togolais,
congolais.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 121

sociale ou militaire ne peut être tenue à l’écart des enjeux et des pro-
jets de société et c’est là qu’intervient la notion d’État de droit et de
société démocratique.
[99]
La seconde remarque est relative aux conditions économiques dé-
favorables qui agissent sur les forces armées pendant la période de
transition.
Le Fonds monétaire international et la Banque mondiale font pres-
sion sur les gouvernements africains pour obtenir une chute des effec-
tifs militaires - au même titre que les effectifs de la fonction publique -
par souci de rigueur budgétaire. Or, si de telles mesures peuvent trou-
ver justification dans le domaine financier, elles s’avèrent par ailleurs
déstabilisantes aux plans politique, social voire strictement militaire.
Certains pays comme l’Angola, le Mozambique, le Mali, le Niger
sont en cours de restructuration de leurs forces armées - gouverne-
mentales et ex rebelles - en armée réunifiée. Une réduction drastique
des effectifs ne facilite pas les négociations qui ont déjà mis en péril
plusieurs cessez-le-feu ainsi que le processus de transition proprement
dit.
En principe, les forces armées sont conçues pour prévenir ou ré-
pondre à une menace. C’est la nature de la menace qui devrait déter-
miner les effectifs et les équipements nécessaires et non des institu-
tions extérieures, là encore s’impose un vaste débat de société sur les
missions et les moyens à attribuer aux forces armées.
Deux cas devraient attirer l’attention sur l’influence de l’armée
dans un processus de transition politique :

- en Afrique du Sud, le processus s’est déroulé dans des condi-


tions satisfaisantes tenant à plusieurs raisons (charisme de Nel-
son Mandela, lucidité politique de F. de Klerk, usure de l’apar-
theid, soutien de la communauté internationale). Toutefois, le
problème de la sécurité n’est pas résolu, de même que le trans-
fert du pouvoir de la minorité blanche à la majorité noire dans
le domaine des forces armées et de la police.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 122

- au Burundi, le processus de transition a conduit à l’élection de


Melchior Ndadaye, premier président démocratiquement élu
dans ce pays. Son assassinat le 21 octobre 1993, puis la mort de
son fidèle successeur dans un attentat le 6 avril 1994 met en
exergue la lutte pour le pouvoir conduite par les forces armées
opposées au changement et les forces extrémistes ou milices de
tous bords.

Ailleurs, au Congo, au Togo, au Zaïre, le Premier ministre de la


transition, issu de la Conférence nationale est empêché de gouverner
et menacé par les militaires hostiles au verdict du peuple. De même,
les parlements de transition ne peuvent se réunir pour assurer leur
rôle.
[100]

Armée et projet de société

De nos jours, la conflictualité prépondérante en Afrique est une


conflictualité interne et non inter-étatique. Les conflits internes pro-
voquent cependant des répercussions sous-régionales qui menacent la
paix et la sécurité.
Il ne s’agit donc pas de renoncer ou de démanteler les forces ar-
mées, mais de reconsidérer leurs missions et fonctions dans le cadre
d’un projet de société démocratique.
Afin de permettre le bon déroulement des processus de transition
politique en cours 67, au moins deux exigences apparaissent : la récon-
ciliation armée-peuple et la participation du peuple à sa défense et à sa
sécurité.
En somme, pour que le peuple puisse se réconcilier avec l’armée et
lui faire porter des responsabilités collectives, il faut que cette armée
soit conforme aux aspirations et aux idéaux du peuple, que ses anciens
67 Pour J. F. Médard, « L’acclimatation de la démocratie suppose simulta-
nément un allègement des contraintes contextuelles et une responsabilisation
des dirigeants pour un apprentissage des normes démocratique » , in Poli-
tique africaine, « Autoritarismes et démocratie », n° 43, oct. 1991, p. 104.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 123

dirigeants acceptent de modifier leur conception - moyennant des ga-


ranties venant du pouvoir politique -, et que le peuple se sente concer-
né par les questions de défense et de sécurité. Dès lors, la responsabi-
lité et participation des uns et des autres peuvent s’engager dans un
projet commun, nouveau et bénéfique à tous.

Conclusion

Les sociétés africaines sont interpellées à plus d’un titre : non


seulement l’État chargé d’assurer la défense et la sécurité n’honore
pas ses engagements, mais de plus, ces sociétés confrontées à de plus
en plus d’insécurité réclament aide et protection.
Le poids du passé et les pesanteurs du présent en termes d’illégiti-
mité et d’illégalité du pouvoir et de résistance à l’alternance et aux
changements démocratiques de la part des militaires ne favorisent pas
une transition pacifique.
Le besoin de sécurité exprimé par les populations africaines ap-
pelle donc une conception nouvelle de l’armée et des forces de
l’ordre, en concertation et en relation intime et permanente avec le
peuple 68.

68 Maurice Kamto, L’Urgence de la pensée, Yaoundé, Mandara, 1994, 209


p.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 124

[101]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Première partie. Les expériences démocratiques.

TRANSITION DÉMOCRATIQUE
ET DROITS DE L’HOMME
(DÉBAT)

Retour à la table des matières

Atelier dédié à la mémoire de J. M. Vincent, tombé sous les balles


le 28 août 1994, et à l’ensemble du peuple haïtien qui lutte pour l’ins-
tauration de la démocratie et qui a payé un lourd tribut pendant le
coup d’État (une minute de silence a été respectée à la mémoire des 4
000 victimes du coup d’État).
Débat après l’intervention de Dominique Bangoura

P Tavares : Je voudrais apporter une légère nuance à ce qu’a dit


Mme Bangoura. Il y a dans la formation des armées, dans les pays lu-
sophones, un fait qu’elle ne mentionne pas. Il s’agit d’abord et avant
tout de militants armés, qui mènent à l’origine une lutte de libération
nationale et cela a une importance déterminante dans le sens où ja-
mais, y compris en Angola, l’armée n’assure des fonctions de sécurité.
En Angola, l’armée a un rôle géo-politique déterminant. La transition
démocratique en Afrique du Sud eût été beaucoup plus difficile si l’ar-
mée angolaise n’avait pas résisté aux forces militaires du régime
d’apartheid.
D. Bangoura : Bien entendu, les forces armées des pays luso-
phones, issues d’un processus de lutte de libération, ne procèdent pas
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 125

de la même origine sociale et politique que les autres forces armées


des pays qui sont passés à l’indépendance nationale sans lutte armée,
sans guerre. C’est vrai que le processus historique n’est pas le même
et qu’à l’origine les luttes armées ont créé une sorte de symbiose entre
ces militaires, qui au départ étaient des civils, parce qu’ils avaient un
but commun, la libération du pays. Vous avez raison d’apporter cette
précision, je n’ai pu développer ce point faute de temps.
Là où je ne partage pas votre opinion, c’est lorsqu’il s’agit des mis-
sions actuelles des forces armées dans les pays lusophones. Les prési-
dents Dos Santos et Joaquim Chissano s’entourent non seulement de
gardes prétoriennes, mais de forces armées pour leur sécurité. Je ne
suis donc pas sûre que cette unité qui existait dans la lutte de libéra-
tion nationale a duré après les indépendances nationales. D’ailleurs,
s’il y avait eu cette unité, il n’y aurait sans doute pas cette scission que
l’on connaît encore en Angola avec l’Unita, ou que l’on a connue jus-
qu’à ces dernières années au Mozambique avec la Renamo.
[102]
Question : Je voudrais vous demander de clarifier le dernier point
relatif aux relations entre l’armée et la société civile. Quel que soit le
mode de constitution des armées, même s’il s’agit de luttes de libéra-
tion, n’y a-t-il pas une idéologie qui traverse l’armée et qui la sépare
de la société civile ?
Deuxièmement, lorsque la mission de défense n’a pas de raison de
s’exercer, ne se pose-t-il pas le problème de trouver un exutoire pour
l’exercice de cette force que constitue l’armée ?
D. Bangoura : En ce qui concerne le premier point, je crois qu’il ne
faut pas oublier les leçons de l’histoire. Si nous devons retenir ne se-
rait-ce qu’une chose de la chute du Mur de Berlin, c’est que les idéo-
logies, si elles doivent encore exister, doivent être prises avec des pin-
cettes. Je crois que dans le cas des pays d'Afrique, où les projets de so-
ciété sont en train de se mettre sur pied avec l’aide des partis poli-
tiques, il s’agit d’abord d’élaborer un vaste débat public, parce que le
rôle des forces armées doit être défini par la population et ce n’est
qu’à partir de ce moment là que l’armée se sentira en symbiose avec
la société et que, réciproquement, la société aura confiance en celle
qui doit la protéger.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 126

Par ailleurs, il ne faut pas écarter le problème de la défense. Pour


Haïti, il n’y a pas de menaces aux frontières. Mais sur le continent
africain où il y a cinquante pays différents, le problème de la défense
se pose parce que les frontières sont contestées. On l’a vu récemment
avec le conflit entre le Cameroun et le Nigeria pour le contrôle de res-
sources.

Après l’intervention de Françoise Boucard, plusieurs questions ont


été regroupées :

À quoi bon faire la vérité lorsqu’on sait que du point de vue juri-
dique, avec la loi d’amnistie on a pratiquement fermé toutes les possi-
bilités de procédure pour exercer des poursuites légales ?
Le travail de la commission de Vérité et Justice ne devrait-il pas
permettre d’assister à une véritable naissance des droits de l’homme,
qui n’ont rien à voir avec les droits de l’homme dans les sociétés dites
démocratiques ?
La commission rendra-t-elle publics les noms des coupables ?
F. Boucard : Je ne suis pas juriste, mais, si j’en crois ce qu’on m’a
dit lorsque j’ai accepté de prendre cette charge, la loi d’amnistie
concerne uniquement le coup porté à l’État. Le mandat de la commis-
sion consiste à identifier les victimes et à faire le jour sur les graves
violations qui ont été commises au nom de l’État, par des agents de
l’État ou par des personnes attachées au service [103] de ces agents.
Ce qui est du ressort de la loi d’amnistie est donc différent de ce qui
entre dans le mandat de la commission.
Il est vrai, par ailleurs que malgré les résistances de certains pays
(on l’a vu à la conférence du Caire) d’admettre le droit au développe-
ment des peuples, les droits des personnes et des collectivités doivent
être promus dans des sociétés comme les nôtres où, jusqu’à présent,
c’était l’armée qui faisait la loi.
En ce qui concerne le travail de la commission, il n’a commencé
que le premier avril 1995. Ce type de commission existe un peu par-
tout dans le monde, ce qu’on en fera ici dépendra de l’ensemble des
Haïtiens. On a dit que la commission n’avait pas reçu ce qu’il fallait
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 127

pour travailler par suite du manque de volonté politique du pouvoir.


La commission a dû, en effet, se battre pour obtenir des moyens pour
fonctionner, mais à chaque fois qu’elle s’est adressée au gouverne-
ment, il a essayé de trouver les moyens de lui permettre d’avancer
dans ses travaux. Le travail de la commission n’a que deux semaines
de retard par rapport au calendrier initial : les équipes sont prêtes à
partir sur le terrain pour collecter les plaintes de tous les citoyens qui
ont subi des violations pendant les trois ans du coup d’État. En fin de
compte, la commission doit être celle des Haïtiens et non celle des
commissaires.
C’est vrai que tous les Haïtiens se demandent si tout cela ne va pas
aboutir à l’oubli. La commission n’a pas de baguette magique, c’est le
peuple tout entier qui doit œuvrer pour la vérité. La commission peut
apporter une contribution par le sérieux de ses travaux et par la perti-
nence de ce qu’elle aura réussi à dégager. Le reste dépend de nous
tous. La commission invite tout un chacun à participer à ce travail afin
de mettre à jour sinon la Vérité, du moins des éléments de la vérité.
Cette commission s’appelle commission nationale de Vérité et de Jus-
tice, c’est le nom qu’a choisi le président de la République, elle est la
commission de tous les Haïtiens.
La commission doit-elle faire état du nom des coupables. Cela dé-
pendra de l’enquête, la commission ne citera de noms que dans la me-
sure où les faits seront avérés.

C. Chalmers invite alors l’assistance à formuler de nouvelles


questions :

La commission a été mise sur pied par un arrêté du président. Cela


ne menace-t-il pas son autonomie ? N’y a-t-il pas une contradiction
entre la politique de réconciliation nationale et le mandat de la com-
mission ?
La commission ne devrait-elle pas devenir l’organe de la clameur
publique ?
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 128

[104]
F. Boucard : Je suis portée à être vigilante sur l’utilisation que l’on
pourrait faire des résultats de cette commission. Il s’agit de faire que
notre action débouche sur une capacité de la société civile d’agir sur
l’État de manière à ce qu’il dispose d’un cadre constitutionnel qui
puisse permettre à la population de vivre librement.
Être l’organe de la clameur publique peut être un couteau à double
tranchant : la clameur publique peut ne pas être fondée. Il faut que la
justice puisse se prononcer, quelle ait la capacité de faire des enquêtes.
Tant que nous n’aurons pas un système judiciaire qui fonctionne, la
clameur sera notre seul recours. Mais nous devons tendre vers des ins-
titutions solides capables d’assurer la justice.
Dans notre pays, seul le président pouvait instituer cette commis-
sion. Il l’a fait et je ne vois pas en quoi cela rend le travail de la com-
mission impossible. Tout dépend de la conception que l’on a de la ré-
conciliation. Si l’on considère qu’il s’agit d’un concept moral, comme
lorsque les parents disent aux enfants qui se sont disputés « réconci-
liez-vous », ce n’est pas sérieux. Mais si nous considérons qu’il s’agit
de la recherche de la cohésion sociale afin que les conflits soient ré-
glés de façon démocratique et non par l’élimination physique d’un des
protagonistes, alors on peut accepter cette notion de réconciliation.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 129

[105]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Première partie. Les expériences démocratiques.

“De quelques sociétés africaines


hier et aujourd’hui.”

Luc de Heusch
anthropologue, université libre de Bruxelles

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Chers amis haïtiens qui faites l’honneur à un africaniste de partici-


per à ce débat - pour vous brûlant -, j’ai choisi de vous entretenir des
gouvernements africains, d’hier et d’aujourd’hui. Je dois dire immé-
diatement que je suis loin de partager l’optimisme radical de M.
Alexandre Adler. Je crois, au contraire, que la démocratie est partout
en péril.
Force est de constater que l’aide apportée aux pays africains par les
puissances européennes s’est inscrite dans la logique géopolitique de
la guerre froide. Aujourd’hui abolie, ses fâcheuses conséquences se
font toujours sentir, que les gouvernements d’Afrique se soient laissés
séduire par les sirènes d’Occident ou qu’ils se soient jetés dans les
pattes de l’« ours soviétique ». L’échec des politiques de développe-
ment économique est patent. Il s’accompagne presque partout d’un
singulier développement de la tyrannie, en dépit de quelques signes
récents de transformation qu’il me semble prématuré de considérer
comme une transition vers la démocratie. Parmi les rares espoirs :
l’avenir de l’Afrique du Sud au sortir de l’apartheid.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 130

Ce phénomène a-t-il des racines traditionnelles ? C’est évidem-


ment la première question que se pose un anthropologue.
Il y a près de trente ans, en 1967, peu après l’indépendance des
nouveaux États africains, l’Association internationale des sociologues
de langue française, à l’initiative de Georges Balandier, avait organisé
à l’université de Bruxelles des journées d’étude sur le thème - alors ré-
solument nouveau - « Tradition et continuité ». Invité à parler de
l’Afrique, je fis remarquer que les récentes indépendances nationales
furent arrachées par des leaders charismatiques - les Nkrumah, Sékou
Touré, Houphouët-Boigny, Lumumba - qui ne doivent rien aux di-
verses traditions politiques de l’Afrique précoloniale. Ces hommes à
la parole enthousiasmante font face à une situation historique inédite :
ils ont l’ambition de fondre en une seule nation, à l’intérieur des fron-
tières arbitraires dessinées par la colonisation, des peuples de langue
et de culture les plus diverses. Bref, ils assument l’héritage colonial.
[106]
Ils n’étaient pas, ces leaders à la parole nouvelle, des chefs de clan
ni des rois sacrés. Dans la tradition africaine, la royauté sacrée était
l’armature symbolique de l’État. En tant qu’institution, elle était tou-
jours soigneusement distinguée de la personne physique et morale
éphémère du souverain. La royauté, mais non le roi, était identifié à la
nation, le plus souvent pluri-ethnique. Cette dualité s’exprimait jadis
chez les Shilluk du Haut-Nil par un rite impressionnant au moment de
l’intronisation où « la royauté capture le roi », selon la forte expres-
sion de Evans-Pritchard. Bien que le corps même du roi soit transfor-
mé par le rite d’investiture en une sorte de corps « fétiche », respon-
sable de la fertilité, de la fécondité et de la prospérité générale comme
du rythme des saisons - au point d’articulation de l’ordre culturel et de
l’ordre naturel -, la royauté d’essence magico-religieuse ne peut être
confondue avec le culte de la personnalité charismatique que l’on vit
se développer par exemple au Ghana autour de Nkrumah. Dans ce
pays (l’ancienne Gold Coast), la sacralité de l’État était symbolisée
traditionnellement - depuis quelques siècles - pour les Ashanti par un
palladium, le trône d’or. Lorsqu’un anthropologue britannique, David
Apter, suggère que le pouvoir charismatique de Nkrumah s’inspire du
modèle ashanti, il cède à la facilité. Il existe certes un pouvoir ma-
gique de la parole lorsqu’elle se fait « charmeuse », c’est-à-dire lors-
qu’elle se fait « charme » au sens anthropologique fort de ce terme.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 131

Mais cette magie-là est d’une toute autre nature que celle des rois
ashantis, incarnation provisoire d’un pouvoir de nature solaire, dont le
trône d’or est le symbole permanent, le symbole d’une unité réalisée à
travers les violences de l’histoire.
La colonie britannique de Gold Coast réunissait au milieu du XX e

siècle les peuples les plus divers, dont les Ashanti n’étaient que l’une
des composantes. Nrkumah, leader charismatique d’une nation à la re-
cherche d’elle-même doit réaliser, comme d’autres leaders africains,
l’unité problématique de sociétés caractérisées par des systèmes poli-
tiques hétérogènes, parfois antagonistes, sans pouvoir faire appel à
cette dimension essentielle de la royauté sacrée : les rituels magico-re-
ligieux nationaux.
Comment s’étonner, dans ces conditions, que des conflits eth-
niques ou tribaux sont apparus un peu partout et se sont reflétés au tra-
vers des luttes pour le pouvoir central ?
Les leaders africains de l’indépendance, pas plus que leurs succes-
seurs, n’ont évidemment pu forger ces indispensables outils métaphy-
siques du pouvoir. Tout au plus la rumeur publique entretient-elle par-
fois le soupçon qu’ils disposent de puissantes médecines magiques,
plus ou moins redoutables pour leurs adversaires. Mais cet aspect, non
négligeable, de la sacralité du pouvoir - dont Duvalier lui même fut
crédité - n’a jamais été intégré à l’idéologie officielle, qui se veut mo-
derniste. Les chefs d’État africains doivent se contenter [107] d’un cé-
rémonial, généralement militaire, hérité directement de la situation co-
loniale, voire de l’idéologie napoléonienne, comme ce fut le cas de
l’empereur Bokassa qui, mêlant l’ancien et le moderne dans une
étrange synthèse mégalomaniaque, fit appel aux fantasmes de la sor-
cellerie anthropophagique pour consolider de fragiles fastes impé-
riaux. Ultime perversion du système colonial et du système tradition-
nel, envers laquelle, faut-il le rappeler, l’ancien colonisateur fut étran-
gement complaisant.
Il est consternant de constater que tous ces leaders charismatiques -
quelle que fût leur stature - ont sombré dans le despotisme. Le plus
sanguinaire fut celui qui apparaissait alors comme le nationaliste le
plus farouche : Sékou Touré, responsable de l’état de délabrement de
la Guinée. Aucun des autres chefs d’État ne put - ou ne voulut - fonder
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 132

une forme quelconque de démocratie, en dépit, parfois, d’une certaine


tolérance pour les luttes de factions.
Le cas de Patrice Lumumba doit cependant être réservé. Dans la
lancée des grands leaders nationalistes de la fin des années 1950, Lu-
mumba est portée par une vague d’hostilité générale au système colo-
nial belge qui, en dépit d’incontestables réussites en matière de santé
et d’enseignement, se refusa absolument à la formation d’une véri-
table élite de niveau universitaire, susceptible de revendiquer le pou-
voir. Self-made man, Lumumba appartenait lui- même à une ethnie divisée,
les Tetela, déchirée depuis des siècles par des rivalités fondées sur
l’aînesse relative des lignages constitutifs du tissu social. Citadin, Lu-
mumba a rompu très jeune avec le milieu traditionnel où il est né. Il
est l’homme de la ville, l’homme d’un Congo qui n’existe que négati-
vement, dans une commune opposition à la colonisation, et que sa pa-
role enflammée s’efforce de construire. Il propose un nouveau modèle
du pouvoir aux populations congolaises, sollicitées par divers leaders
locaux, qui s’appuient sur une ethnie localement dominante et qui
s’apprêtent à démanteler à leur profit l’héritage colonial. On ne lui
donnera pas les moyens de réaliser son projet : il sera assassiné, vic-
time - on le sait - de ses rivaux qu’appuient de formidables intérêts
économiques belges : le diamant au Kasai, le cuivre au Katanga. Mais
celui qui livrera Lumumba, Premier ministre du Congo, au gouverne-
ment sécessionniste du Katanga dirigé par Moïse Tshombe - qui le
condamnera à mort - n’est autre que l’actuel président Mobutu, ce
faux héros de l’indépendance congolaise dont le singulier destin com-
mence par la « neutralisation » militaire du gouvernement légitime de
Patrice Lumumba. Mobutu, qui s’autoproclamera maréchal, parera
son irrésistible ascension politique des prestiges de l’« authenticité »
africaine. Mais, loin d’être comme il l’affirme le « père » d’une nation
qu’il rebaptise « Zaïre » pour donner une apparence de légitimité à
son entreprise, Mobutu organisera à grande échelle le pillage systéma-
tique à son [108] profit des immenses richesses de son pays, en
contradiction avec toutes les conceptions africaines traditionnelles du
pouvoir.
L’histoire récente de l’Afrique est un laboratoire privilégié pour le
renouvellement de la science politique. Elle présente une série de cas
de figure nouveaux que l’on pourrait interpréter en confrontant les
thèses de Marx et celles de Machiavel. Les penseurs du siècle des Lu-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 133

mières risquent d’être ici de peu d’utilité. Dans cette histoire conster-
nante, où l’idéologie de la décolonisation s’est retournée comme un
gant - un nouveau type d’oppression se substituant à la précédente -,
le délire paranoïaque du pouvoir et de l’appétit du gain se conjuguent
à plaisir.
De telles formules inédites, toutes fondées sur la dictature du parti
unique, s’autorisent parfois d’une prétendue philosophie africaine du
pouvoir, fondée sur le consentement unanime. Il y a quelque mauvaise
foi à identifier la terreur imposée par le bras armé des nouveaux pou-
voirs despotiques, au consensus qui caractérise, en effet, souvent les
décisions politiques des sociétés africaines traditionnelles, indiffé-
rentes aux débats parlementaires codifiés par l’Occident.
Mais il est vain de croire que l’on peut réduire à un modèle unique
la pensée africaine, l’art africain ou l’extraordinaire diversité de la vie
politique en Afrique. La distance est considérable, des petites commu-
nautés, dont l’horizon se limite au village ou à un groupe de villages,
aux grands royaumes d’Afrique centrale ou occidentale. La genèse de
ceux-ci fait problème, et il n’est pas question d’aborder ici ce dossier
anthropologique complexe. Dans ces États sans écriture, sans bureau-
cratie, fondés sur la tradition orale comme dans les sociétés lignagères
plus ou moins « acéphales », le pouvoir central dévolu à un chef sacré
varie considérablement d’un lieu à l’autre, en fonction d’une histoire
contingente, toujours unique. Le despotisme, certes, n’y est pas incon-
nu ni certaines formes d’esclavagisme. Mais l’on y rencontre aussi
d’heureuses exceptions qui laissent entendre qu’une certaine démocra-
tie n’était pas absolument incompatible avec la royauté sacrée.
Je me bornerai à évoquer le petit royaume des Kuba, dans le Kasai,
au cœur du Zaïre. Il avait réussi, en effet, à intégrer de manière har-
monieuse, les différentes factions dans un système politique unifié où
l’opinion publique s’exprimait à différents niveaux. La stratification
sociale est faiblement marquée. Une petite minorité d’esclaves domes-
tiques, une majorité d’hommes libres, membres des clans matrili-
néaires, une minorité d’aristocrates composée des membres du lignage
royal, ainsi que des nombreux fils et petits-fils des rois (grands poly-
games), qui n’appartiennent pas au groupe précédent en vertu du
mode de descendance. La mobilité politique est très grande. Aucune
des nombreuses dignités (charges administratives, judiciaires, mili-
taires) n’est [109] héréditaire : elles sont accessibles, à quelques ex-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 134

ceptions près, à l’ensemble des hommes libres. Trois conseils en-


tourent le roi, veillant soigneusement à contrecarrer toute velléité des-
potique. Au moment de son intronisation, ce roi, bien que sacralisé,
semblable désormais à un esprit de la nature, s’entend rappeler par
trois fois, par le conseil du couronnement, que la tyrannie mène à la
mort. Dans chaque conseil, les décisions sont prises à l’unanimité, au
prix de longs conciliabules, publics ou secrets, sans que l’on procède à
un vote. La volonté de trouver des procédures de conciliation pour
mettre fin aux conflits domine effectivement ici la vie politique.
La formule du parti de masse, que tous les chefs d’État africains
modernes ont imposé, ne restitue évidemment en rien cette forme tra-
ditionnelle très particulière de pouvoir, dans laquelle s’exprime
quelque chose de ce que l’on doit bien considérer comme un aspect
essentiel de toute démocratie : le contrôle du Pouvoir par le plus grand
nombre, sinon par tous. Avec cette particularité, que l’on rencontre
chez les mêmes Kuba : responsable de la fécondité comme du main-
tien de l’ordre social (l’une dépendant de l’autre), le roi sacré est aussi
susceptible, dit-on, de détruire cette même prospérité qu’il est censé
entretenir. Ce grand magicien, lorsqu’il est courroucé, se transforme
alors en dangereux sorcier. Machiavel ne disait pas autre chose en af-
firmant qu’il est de l’essence du Prince de tout se permettre. C’est
pourquoi, concluent les Kuba, il y a lieu d’être vigilants.
Le modèle de la démocratie parlementaire est fondée sur une tout
autre métaphysique celle des droits de l’homme, l’homme magnifié en
tant qu’être solitaire, avant toute affiliation culturelle. Cette philoso-
phie politique est assurément le produit d’une histoire récente, occi-
dentale. J’adhère naturellement à cette religion, la seule qui me pa-
raisse acceptable universellement. Mais cette nouvelle religion ne
porte-t-elle pas sournoisement en elle la marque inquiétante de la su-
périorité absolue de l’Occident, comme le christianisme avant elle ?
Elle n’est réalisable, cette utopie, que lorsqu’un certain nombre de
conditions sociologiques sont remplies. La première me paraît être
celle-ci : un partage acceptable de la richesse nationale, distribuée
dans l’ensemble de la population sans que ne se creuse un écart exces-
sif - voire un abîme - entre les plus riches et les plus pauvres. Le roi
Kuba est, à cet égard, exemplaire à nouveau. Certes, le souverain,
grand entrepreneur économique, est-il l’homme le plus riche du
royaume. Mais tout homme libre a le droit, par son travail, d’acquérir
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 135

les signes du prestige social qui lui ouvre le droit de solliciter l’une ou
l’autre dignité du roi.
La démocratie moderne occidentale implique une autre condition,
étroitement liée à la précédente. Elle repose sur la circulation critique
des [110] idées, que seule l'instruction généralisée permet de générer
et d’entretenir. Cette libre circulation des idées, toujours menacée par
les discours de type magique, est, d’ailleurs, la seule assise véritable
du développement scientifique, technologique et économique. Il n’y a
là aucune illusion à nourrir. Sans un tel développement, la démocratie
moderne, contrôlée à l’échelle planétaire par les puissances de l’ar-
gent, ne serait qu’un leurre.
Oserais-je avouer que l’avenir ne m’inspire guère confiance ?
C’est en réaction contre l’horreur du nazisme - oeuvre d’un leader
charismatique, Adolphe Hitler -, c’est contre cette dégradation absolue
de l’éthique, que les quelques États, peu nombreux, qui constituèrent
après la Seconde Guerre mondiale, l’Organisation des Nations unies,
votèrent avec soulagement, et avec un immense espoir, la déclaration
universelle des droits de l’homme.
Le monde était censé entrer dans le paradis. Nous allions enfin,
après quelques égarements de la raison - travailler vraiment, toutes na-
tions réunies, au progrès social et économique, tout en établissant à ja-
mais la dignité de la personne humaine. Le désenchantement s’est ins-
tallé aujourd’hui dans les esprits, en Occident comme chez les peuples
libérés du colonialisme, qui, le plus souvent, ont découvert à leurs dé-
pens qu’ils étaient désormais victimes d’une double exploitation : sur
le plan économique, celle des anciens maîtres, à présent débarrassés
du souci colonial de maintenir l’ordre, de développer des services ; sur
le plan politique, celle des nouveaux maîtres qui prétendent parler et
agir en leur nom sur la scène internationale.
En fait, les innombrables sociétés africaines différentes, dont les
cultures survivent inégalement aux destructions que leur a infligé la
colonisation, sont totalement étrangères à l’État moderne - ou à sa ca-
ricature - qui leur a été imposé. Il y a une évidente solution de conti-
nuité sociologique, entre cette superstructure plus ou moins récente et
la société civile, paysanne dans son immense majorité, qui lui paie tri-
but. Presque partout, cette paysannerie diversifiée, qui a produit mille
cultures originales, où le pouvoir ne pouvait s’exercer sans un mini-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 136

mum de consentement, se trouve livrée aujourd’hui aux appétits d’une


caste militaire ou d’une bureaucratie rapace et cynique qui prolongent
et développent sur tous les plans les déséquilibres socio-économiques
et moraux introduits par la colonisation.
Trente-cinq ans après sa proclamation solennelle, la Déclaration
des droits de l’homme n’est plus que le mythe fondateur d’une société
universelle impossible. Elle est ainsi le seul garde-fou d’un monde de-
venu dément, l’utopie généreuse à partir de quoi l’Occident peut me-
surer ses propres égarements - celui du stanilisme en particulier - et le
tiers monde l’écart grandissant qui s’est installé entre la conception
traditionnelle de la dignité humaine et sa destruction progressive...
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 137

[111]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Première partie. Les expériences démocratiques.

“Les lendemains de fête.


(Résumé)”

Paulin Houtoundji
Professeur de philosophie, université de Cotonou, Répu-
blique du Bénin

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Les lendemains de fête, tel est le titre de la communication de Pau-


lin Houtoundji, philosophe et homme politique du Bénin, qui a com-
mencé par poser le problème de la peur, cette intériorisation par les
victimes de l’oppression, des normes et valeurs au nom desquelles on
les opprime. C’est pourquoi vaincre la peur est le facteur subjectif dé-
terminant de toute révolution démocratique, car, lorsqu’un peuple ter-
rorisé cesse d’avoir peur, le tyran peut trembler. Ainsi au Bénin, après
vingt ans d’une dictature marxiste-léniniste, le peuple a fêté dans la
joie les libertés enfin retrouvées : liberté d’expression, d’association,
de réunion, de la presse, etc. Mais c’est au lendemain de ces jours
d’allégresse générale que commencent les problèmes. Dans le cas du
Bénin, Houtoundji classe ces problèmes en trois catégories.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 138

La gestion des hostilités


Dans la vie d’un peuple il est peut-être des moments d’une extrême
difficulté où il faut choisir entre la justice et la paix. Lorsque la loi
d’immunité contre le général dictateur marxiste-léniniste a été pro-
mulguée, elle a été fortement contestée. Pourtant, sur le long terme, on
s’est rendu compte que cette loi a permis d’aplanir certaines difficul-
tés.

La gestion de la justice
Pour juger les criminels, il faut un appareil judiciaire efficace et
compétent. Comment faire en sorte que l’un des instruments les plus
importants de l’État de droit cesse d’être inadapté et corrompu ?

La gestion des libertés


Lorsque la liberté est fraîchement recouvrée, la tendance à l’abus
apparaît. Il n’existe pas de droits sans devoirs. L’État et la société ci-
vile doivent mettre en œuvre une pédagogie de la liberté qui définisse
les règles du jeu démocratique. Hormis ces trois éléments clé sur les-
quels viennent buter la [112]construction démocratique au sortir d’une
dictature, deux autres secteurs méritent autant d’attention : le système
éducatif et les réformes économiques. Houtoundji conclut en souli-
gnant la nécessité de renforcer la société civile et de construire la sou-
veraineté nationale en combattant la mentalité d’assisté que les
bailleurs de fonds internationaux ont tout intérêt à maintenir.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 139

[113]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Première partie. Les expériences démocratiques.

“La démocratisation
dans les Caraïbes du Commonwealth,
citoyenneté, ethnicité, égalité.” *

Fred Constant
professeur des universités à l’Institut d’études politiques de
Strasbourg

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Les unités politiques des Caraïbes du Commonwealth (en particu-


lier, la Barbade, la Jamaïque, Trinité-et-Tobago) sont souvent citées en
exemples dans la courte liste des pays démocratiques du tiers monde.
Au lendemain de la décolonisation, les nouveaux États qui adoptent
des formules gouvernementales autoritaires l’emportent, en effet, lar-
gement sur ceux qui adhérent formellement aux procédures démocra-
tiques souvent héritées d’ailleurs de la période coloniale. De nom-
breux auteurs (Stone, 1986 ; Payne, 1993 ; Emmanuel, 1993) ont mis
l’accent sur cette originalité des Caraïbes du Commonwealth dans
l’éventail des situations postcoloniales en soulignant l’attachement de

* Cet article est la version entièrement remaniée de la communication pré-


sentée lors du colloque sur les transitions démocratiques dont ce volume est
issu. Il fait toutefois certains emprunts à des travaux antérieurs (Constant
1994 1995).
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 140

la population au parlementarisme britannique, à la tenue d’élections


régulières, à l’existence d’une presse libre, etc.
Pourtant, la promesse d’un nouveau pacte social corollaire à ces
processus de démocratisation postcoloniale - qu’il s’agisse de proces-
sus consistant à rendre démocratiques des régimes qui ne le sont pas
encore ou qu’il s’agisse de processus consistant à rendre plus démo-
cratiques des régimes qui le sont déjà au moins formellement - n’a
cessé d’être contrariée par l’enchevêtrement de nombreux obstacles
(un développement économique introuvable, un État défaillant s’arti-
culant dans une société civile qui n’en est pas la racine morale, une
subordination à un environnement international peu favorable, une
unité nationale rendue précaire par la distribution et la combinaison
des clivages socio-ethniques et les manipulations politiques auxquels
ils donnent lieu, une forte vulnérabilité vis-à-vis des réseaux interna-
tionaux de narco-trafic, blanchiment de l’argent, etc.).
Parmi ceux-ci, on a donc choisi de privilégier la question « eth-
nique » 69, souvent évoquée comme si elle était une réponse en elle-
même, à la fois le [114] point d’arrivée et le point de départ de l’ana-
lyse. Or, il s’agit précisément de comprendre ce qu’expriment ces
mouvements « ethnicistes » en tant que manipulation des cadres an-
thropologiques d’expression identitaire, comment l’emprise de ces
communautarismes 70 dans l’émergence des loyautés politiques et les
logiques de l’action collective, peut survivre ou survenir dans le
contexte des transitions ou consolidations démocratiques 71, et avec
quels effets ou conséquences politiques mais aussi, tout en restant

69 Pour une bonne mise au point théorique sur la notion d’ethnicité, on


consultera avec profit le recueil de textes réunis par Philippe Poutignat et Jo-
celyne Streiff-Fenart (1995).
70 Par communautarisme, on entend ici les mouvements proto-nationa-
listes, fondés sur des caractères ethno-culturels, apparus le plus souvent au
lendemain des indépendances autour de la réactivation d’antagonismes sou-
vent anciens, et en réaction à un sentiment de vulnérabilité liée à la distribu-
tion inégale des ressources économiques, politiques et culturelles entre les
communautés sub-nationales.
71 Par consolidation démocratique, on entend ici le passage de la démocra-
tie procédurale - où la technologie électorale tient lieu en elle-même de bre-
vet démocratique - à la démocratie substantive - où la technologie n’est
qu’un moyen de servir des valeurs qui la dépassent.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 141

dans des limites raisonnables, informer l’action publique 72 dans cette


« ennoblissement du lien social » que postule la théorie de la citoyen-
neté moderne.
Dans cette perspective, il est permis de combiner au moins deux
approches complémentaires. La première relève de l’histoire et de
l’anthropologie culturelle, dans la mesure où les conflits d’aujourd’hui
trouvent leur source dans le passé et son impact dans la hiérarchisa-
tion holiste de l’univers caraïbéen. La seconde est plus immédiate, liée
aux avatars de l’exercice de la citoyenneté depuis les indépendances
politiques. Elle relève plutôt de la sociologie du clientélisme et des
manipulations, subtiles ou grossières, du cadre formel de la démocra-
tie parlementaire. Enfin, on examine dans quelle mesure et sous
quelles modalités le succès des processus de démocratisation passe
par la conversion des communautarismes inavoués en des multicultu-
ralismes pleinement assumés.

L’histoire ou la délégitimation
de la citoyenneté

Au risque de la caricature, « l’émancipation » politique des Ca-


raïbes du Commonwealth (Trinité-et-Tobago et la Guyana retiendront
tout particulièrement notre attention) a connu au moins trois phases
capitales. La première s’ouvre avec l’abolition de l’esclavage (1834-
1838), la deuxième commence après les troubles sociaux de l’entre-
deux-guerres avec l’introduction du suffrage universel 73, la troisième
est celle de l’organisation d’un système d’autonomie interne et de res-
ponsabilité ministérielle dans les années 1950 préludant [115] aux in-
dépendances politiques de la décennie suivante. Lors de chacune de
ces phases, on a assisté à la conquête nominale d’attributs nouveaux,
72 Rappelons-nous cette belle leçon de Georges Canguilem : « Pourquoi
des professeurs ? Pour savoir, à l’occasion, donner une leçon d’action à ceux
qui jugent ces deux notions incompatibles [. .. ] Avant d’être la sœur du rêve,
l’action doit être la fille de la raison. »
73 Il convient de souligner le rôle décisif de la commission Moyne (1938-
39) - dépêchée par les autorités britanniques - dont le rapport a permis l’in-
troduction progressive de réformes constitutionnelles en faveur de l’accrois-
sement des libertés locales.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 142

mais demeurés théoriques, d’une citoyenneté bien abstraite pour la


grande masse de la population. Au fur et à mesure de l’élargissement
de ces droits, celle-ci se rendra à l’évidence, sans vraiment se résigner,
de la vacuité de droits formels face à la toute-puissance des nouvelles
élites politiques postcoloniales (clôture socio-ethnique de l’équipe au
pouvoir), du décalage des discours « universalistes » par rapport aux
pratiques « particularistes » (prépondérance du clientélisme, du népo-
tisme et de la corruption), de la « colonisation ethnique » de l’État et
des administrations (surreprésentation des afro-antillais) ainsi que de
l’orientation « communaliste » de l’action publique (Hintzen, 1989 ;
Premdas, 1993 ; Constant, 1994).

Une citoyenneté imaginaire et abstraite

Intellectuellement, les élites antillaises cultivées 74 (« les Afro-


Saxons et Indo-Saxons ») se retrouveraient aisément dans la définition
que Jean Leca (1983), après Thomas Marshall (1950), livre de la ci-
toyenneté. Selon celui-ci, le terme désigne en premier lieu un « en-
semble idéal de trois traits formant un statut juridique 75 conférant des
droits et des obligations vis-à-vis de la collectivité politique ». En
deuxième lieu, il est aussi un « ensemble de rôles sociaux spécifiques
(distincts des rôles privés, professionnels, économiques, etc.) par les-
quels chaque citoyen, quelle que soit sa place dans la division du tra-
vail politique, est en mesure d’opérer des choix (ou de les accepter, ou
d’y participer) entre propositions contradictoires [...] ». En troisième
lieu, il est un « ensemble de qualités morales considérées comme né-

74 On fait allusion tout particulièrement aux bourgeoisies politiques postco-


loniales - des Manley de la Jamaïque aux Adams de la Barbade sans oublier
Eric Williams (Trinité-et-Tobago), Cheddi Jagan et Forbes Bumham (Guya-
na) ou encore James Mitchell (Saint-Vincent et les Grenadines) et Eugenia
Charles (la Dominique) - dont la clôture sociale et/ou ethnique est remar-
quable. Toute une génération politique, souvent formée à Londres, plus ou
moins marquée par le fabianisme, pénétrée de la culture européenne, pas-
sionnée de cricket tout en étant farouchement nationaliste.
75 Ce statut juridique se décompose à son tour en trois éléments : l’élément
civil, les droits nécessaires à la liberté individuelle ; l’élément politique,
droit à la participation politique ; l’élément social, accès au « bien com-
mun ».
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 143

cessaires à l’existence du « bon » citoyen, ce que le langage français,


commun et savant, désigne sous le nom de « civisme ».
Cette définition possède, malheureusement, les défauts de ses qua-
lités : d’une part, elle désigne un objectif d’élargissement et de perfec-
tionnement de la participation politique ; d’autre part, elle se concilie
avec toutes les exclusions du corps politique. C’est pourquoi, les élites
politiques antillaises postcoloniales s’y reconnaissent sans l’avouer,
parce qu’elles sont longtemps [116] demeurées fidèles à une concep-
tion réservée de la citoyenneté. Trop classique, puisque toujours répu-
tée compatible avec l’inégalité de droit ou de fait, cette conception de
la citoyenneté transparaît de manière explicite chez les pères des indé-
pendances qui ont su s’appuyer sur la revendication de l’entrée des
masses en politique pour parvenir au pouvoir en détournant les procé-
dures démocratiques de leurs finalités. Dans son célèbre essai (1913),
Arthur Singham a admirablement saisi les contours de cette culture
politique où il s’agit moins de convaincre les masses que d’être suivi
par elles, de les persuader que de les exhorter, moins d’être élus que
de se faire élire, de proposer des vues que de les imposer, d’aimer son
peuple que d’en être aimé...
Ces dérives autoritaires n’ont jamais entièrement échappé à la
masse des populations. Pour s’en convaincre, il faudrait commenter
les chroniques de la vie politique tenues par les chanteurs de Calypso
à l’île de la Trinité (Martin, 1994) ou encore analyser les émeutes ur-
baines qui, périodiquement, détruisent le centre-ville de Port of Spain
ou de Georgetown (Duncan Soomer, 1995). Ces accès de violence
renseignent sur l’idée que les populations se font d’une citoyenneté
désirable, dans une perspective non plus abstraite mais vécue. Et cette
citoyenneté signifie avant tout la garantie effective de l’accès à des
droits (bien-être social, logement, scolarité, emploi, aide alimentaire,
etc.). Le terme se réfère ici plus à une collectivité qu’à un concept ou
un statut. Il désigne la communauté des « pairs », l’ensemble de ceux
qui se ressemblent, gouvernés oubliés des gouvernants, citoyens de
« seconde classe » qui partagent les mêmes hantises mais aussi les
mêmes espoirs.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 144

Des liens communautaires intensément vécus et ressentis

À l’évidence, cette compréhension « particulariste » de la citoyen-


neté reflète largement l’histoire du peuplement et la hiérarchisation
ethnique des pays de la Caraïbe. L’île de la Trinité et Guyana appar-
tiennent incontestablement à l’ensemble des collectivités que les so-
ciologues appellent des « sociétés plurales », c’est-à-dire des collecti-
vités composées de différentes communautés ethniques, maintenues
ensemble par des institutions gouvernementales capturées par un
groupe dominant, vivant côte à côte mais séparément au sein d’une
même entité politique. Chaque communauté tire sa cohésion interne
de sa propre culture et son langage, sa religion, ses propres idées et
modes de vie. Elle n’entretient que des relations fonctionnelles avec
les autres communautés. Les unes n’entrent en contact avec les autres
que sur la base de la division ethnique du travail mise en place par
l’histoire coloniale.
Au sommet de la pyramide sociale se situaient les Britanniques ve-
nus de la métropole, suivis des créoles blancs nés sur place, des mu-
lâtres, des Noirs affranchis et des Indiens venus travailler sur contrat
dans les plantations de [117] canne à sucre au lendemain de l’abolition
de l’esclavage. Cette hiérarchie sociale traduisait non seulement une
discrimination ethnique mais aussi religieuse dans la mesure ou l’ac-
cès aux fonctions administratives, électives, militaires ou épiscopales
était réservé à ceux qui pouvaient démontrer leur capacité à témoigner
de la culture britannique. Dans cette course à l’assimilation aux
normes européennes, les Indo-Antillais en Guyana et à Trinité, parce
que d’apport récent, ont été largement pénalisés par rapport aux Afro-
Antillais (Baber Jeffrey, 1986 ; Laguerre, 1991). Cette course qui ré-
glait aussi le rythme de la mobilité sociale, était arbitrée par des auto-
rités coloniales soucieuses avant tout d’affirmer la prépondérance de
leur culture. Abolie à la lettre à partir des indépendances, cette stratifi-
cation socio-ethnique et les stéréotypes qui lui sont corollaires se sont
maintenus dans les esprits.
La superposition des lignes de division ethnique (Indiens versus
créoles ou Noirs), religieuse (hindous versus chrétiens versus musul-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 145

mans), territoriale (ruraux versus urbains), socioprofessionnelle (sur-


représentation des Afro-Antillais dans le secteur public et les entre-
prises nationales et des Indo-Antillais dans l’agriculture et le com-
merce) a favorisé la politisation des appartenances ethniques
(Constant, 1994). La conjonction de certains paramètres (évolution du
rapport de force numérique entre les communautés, distribution eth-
nique de la mobilité sociale, apparition de mouvements culturels sub-
nationaux, sentiment d’une inégalité devant la loi) devait nourrir
l’éveil dialectique des « indo » et « afro » nationalismes. Dans ce
contexte global, la délégitimation historique de la notion concrète de
citoyenneté, tant pendant l’époque coloniale que par la suite, allait
conférer aux sentiments primordiaux une charge symbolique sans
égal. Les allégeances particularistes exclusives (liens de sang, confes-
sion religieuse, appartenance ethnique voire territoriale) étaient d’au-
tant plus intensément vécues et ressenties que les allégeances univer-
salistes inclusives (dont la citoyenneté est le modèle par excellence)
demeuraient purement formelles.
La compétition politique officielle, tant en Guyana qu’à Trinité,
combine en permanence un double registre : d’une part, un discours
officiel idéologique adressé à l’ensemble des citoyens sans aucune
distinction ; d’autre part, un discours officieux ethnique adressé à une
communauté particulière. Ainsi, le socialisme coopératif de Forbes
Burnham ou les postures nationalistes d’Eric Williams n’ont cédé en
rien aux manipulations politiques des clivages ethniques. L’histoire
électorale apporte maints témoignages de pratiques inéquitables tant
en matière de découpage électoral qu’en ce qui concerne les modes de
scrutin ou le respect du vote secret. L’apprentissage de la « citoyenne-
té politique » a ainsi emprunté les chemins inattendus du vote eth-
nique ou communautaire, parfois mêlé de clientélisme, de népotisme
ou de corruption [118] et, dans tous les cas, de vifs ressentiments
d’une communauté par rapport à l’autre. La socialisation de généra-
tions de nationaux s’est coulée dans les moules déformants de la com-
pétition inter-communautaire. Les « Afro » ne cessent de reprocher
aux « Indo » leur puissance dans l’agriculture et le commerce. Les
« Indo » ne cessent d’accuser les « Afro » de monopoliser le pouvoir
politique et de coloniser le service public en dilapidant les ressources
nationales.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 146

Toutefois, l’histoire politique des sociétés guyanaise et trinida-


dienne semble connaître une évolution récente. Tout d’abord, l’inté-
gration de la communauté indienne (et non plus son exclusion)
semble, être, depuis le milieu des années 1980, le pivot du jeu poli-
tique trinidadien. Ensuite, la Guyana a renoué, en 1992, avec la démo-
cratie électorale, après plus de vingt ans d’autoritarisme caractérisé.
Cheddi Jagan, leader de la communauté indo-guyanaise jusque-là
écartée du pouvoir, en est devenu le président. Si la comparaison doit
être nuancée, les deux pays sont confrontés au même défi : crédibiliser
les liens de citoyenneté sans folkloriser les attaches communautaires.
Dans cette perspective, on a enregistré dans les deux pays la création
d’une commission chargée de veiller à l’égalité devant la loi (en parti-
culier en ce qui concerne l’accès aux prestations étatiques), un obser-
vatoire des relations intercommunautaires, la nomination de certaines
personnalités connues pour leur pondération. La vie politique n’en a
pas fondamentalement changée mais ce qui frappe l’observateur est
désormais la permanence d’un registre politique communautaire alors
même qu’il est en porte-à-faux avec l’infrastructure sociologique qui a
permis son émergence.

La permanence de mobilisations communautaires


malgré un contexte de démocratisation

À condition de s’émanciper des pesants schèmes de la vulgate néo-


marxiste (celle de la « fausse conscience » des acteurs et de l’hypo-
stase des relations de races en relations de classes) et des présupposés
p r i m o r d i a l i s t e s ( q u i « naturalisent » l e s c l i v a g e s
intercommunautaires), il est possible de formuler la double hypothèse
de la mise en forme ethnique de revendications égalitaristes et de l’au-
tonomie relative des représentations sociales liées à la distribution et à
la combinaison des clivages dont elles sont les expressions discur-
sives. La permanence des mobilisations communautaires apparaît
alors liée à des manipulations ethnopolitiques des déficits de citoyen-
neté et à leurs corollaires en matière de représentations sociales.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 147

[119]

Une mise en forme ethnique


des revendications égalitaristes

Cette hypothèse alternative formalise les contours d’une situation


plus complexe que ne le laissent appréhender les clichés classiques de
l’affrontement statique des communautés subnationales afro-an-
tillaises et indo-antillaises. Elle désigne un processus de mise en
forme ethnique d’une demande égalitaire formulée au nom de la diffé-
rence, c’est-à-dire que les cadres anthropologiques d’expression iden-
titaire (en l’occurrence, « l’indianité » et « l’africanité ») vont fournir
les matériaux de la contestation d’une situation jugée inéquitable si-
non illégale. Que cette demande se nourrisse des déficits de citoyen-
neté, réels ou supposés, n’est pas plus étonnant que sa formulation
dans le langage explosif des relations intercommunautaires. Là où
dans d’autres contextes l’appartenance de classe ou le territoire ou la
langue commandent la mise en forme des revendications sociales,
dans les sociétés plurales l’appartenance ethnique gouverne l’engage-
ment politique et l’action collective en subordonnant les autres types
de lien social. Qu’elle suscite des processus idéologiques de refonte
des identités communautaires ne doit pas être interprété comme une
stratégie de défection mais, au contraire, comme une demande de par-
ticipation. Les menées apparemment sécessionnistes ne doivent pas
faire illusion. Elles sont avant tout destinées à appeler l’attention des
gouvernants sur le caractère insupportable d’une situation qui porte
grand préjudice à une communauté. Quelle manifeste l’emprise de ca-
tégories ethniques dans les techniques de mobilisation collective ne si-
gnifie pour autant ni la reproduction des antagonismes identiques à
ceux du passé ni l’inanité des transformations sociales à l’œuvre dans
ces deux sociétés. Un système politique peut parfaitement parvenir à
se reproduire par l’autonomisation de ses règles malgré la transforma-
tion de ses bases socio-ethniques. Sous ce rapport, opposition et majo-
rité manifestent la même impuissance à s’affranchir des catégories et
des stéréotypes ethniques hérités de la période coloniale comme si la
compétition politique était un jeu à somme nulle et que, par consé-
quent, les ressources obtenues par une communauté l'était forcément
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 148

aux dépens de l’autre. On touche là non seulement à la question de


l’égalité réelle des membres d’une même unité politique appartenant à
des communautés ethnoculturelles distinctes mais surtout au problème
de l’autonomie relative des représentations sociales, qui constitue un
autre défi dans les processus de démocratisation en cours.

L’autonomie des représentations sociales

Par autonomie relative des représentations sociales, on entend le


décalage entre les processus sociologiques et leurs expressions discur-
sives qui ne [120] fonctionnent pas selon la même logique, bien
qu’étant les uns et les autres partie d’une même société et se combi-
nant pour en assurer le maintien et l’évolution. La distribution et la
combinaison des clivages ont pourtant sensiblement évolué : ainsi ac-
compagnant une poussée démographique très forte, les communautés
indo-antillaises sont en pleine transformation. Au long d’une différen-
ciation sociale interne croissante, ses membres passent progressive-
ment du secteur secondaire vers le secteur tertiaire, des zones rurales
vers les zones urbaines, et la mesure statistique des niveaux d’inégali-
té intercommunautaire - partout où elle est disponible et fiable - n’éta-
blit plus d’écarts significatifs.
Certes, ces transformations ne marchent pas comme « un seul
homme » dans les deux sociétés de référence. Elles sont incontestable-
ment plus avancées à Trinité-et-Tobago - où la démocratie procédurale
est plus anciennement établie même si elle reste à consolider - qu’en
Guyana - où elle a été rétablie en 1992 ; mais, elles sont, dans les deux
cas, suffisamment sensibles pour souligner le rôle majeur des partis
politiques dans la structuration « communaliste » de l’opinion pu-
blique. Opposition et majorité, leaders afro-antillais et indo-antillais
manifestent la même impuissance à produire une vision de l’intérêt
national susceptible d’échapper aux schémas caricaturaux de l’affron-
tement intercommunautaire. Les compétitions pour la définition de la
réalité se situent alors au cœur de l’action politique qui semble avant
tout un travail sur les représentations.
L’orientation de l’action publique est invariablement reformulée
dans le langage explosif des relations intercommunautaires, et l’uni-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 149

versalité affichée des choix gouvernementaux ne résiste pas à l’auto-


nomie relative des représentations. A titre d’illustration, le président
(indo-guyanais) Cheddi Jagan est, depuis son retour aux affaires, ac-
cusé par l’opposition afro-guyanaise d’avoir endossé la politique
d’ajustement structurel, préconisée par le Fonds monétaire internatio-
nal (notamment le tryptique déréglementation, privatisation, réduction
des dépenses publiques) pour sanctionner la communauté afro-guya-
naise, surreprésentée dans le secteur public et récompenser son électo-
rat indo-guyanais, surreprésenté dans le secteur du commerce et des
affaires. De même à Trinité-et-Tobago, le calendrier des fêtes légales
ou, plus largement, la politique culturelle, est devenue l’enjeu de la
compétition politique. L’opposition indo-trinidadienne reproche à la
majorité afro-trinidadienne de privilégier systématiquement les fêtes
chrétiennes au détriment des autres religions, les pratiques musicales
afro-trinidadiennes au détriment de celles des autres communautés.
On a d’ailleurs assisté à une très vive controverse politique autour de
la décision du Premier ministre, Patrick Manning, de faire du « Pan »
l’instrument national du pays.
[121]

La symétrie des allégations et des dénégations, échangées entre op-


position et majorité en fonction de la position occupée, est alors re-
marquable. Indépendamment de son titulaire, le discours dominant du
pouvoir en place tend à universaliser l’action publique - en la desti-
nant au bien-être de la communauté toute entière des citoyens sans
discrimination de couleur, religion ou autres - tandis que le discours
dominant de l’opposition tend à la particulariser - en « racialisant » les
mesures concernées en fonction de ses intérêts politiques. La bipolari-
sation des forces partisanes renforce encore la symétrie des positions
concurrentes ainsi que le sentiment d’appartenance ethnique.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 150

Répondre à une demande égalitaire


au nom de la différence

Comment donc concilier l’universalité proclamée des droits liés au


statut de citoyen et le particularisme de certaines affiliations ethniques
et culturelles ? Ou le droit à l’autodétermination des communautés et
l’égalité politique et sociale des individus ? Ou encore le souci de
l’unité nationale, la représentation des minorités, la gouvernabilité et
la légitimité de sociétés fondées sur le marché ?
Le problème serait moins insoluble si l’on pouvait récuser le lien
pourtant étroit qui associe, partout dans le monde, les ambitions parti-
cularistes aux aspirations universalistes en se réclamant des secondes
pour éliminer les premières, si les universalistes s’opposaient aux par-
ticularistes (comme les « bons » aux « méchants » !). Mais reconnaître
qu’il entre quelque légitimité dans certaines revendications particula-
ristes implique d’admettre au moins l’ambiguïté de certaines préten-
tions universalistes, et parcourir ensemble les deux moitiés du chemin
n’est pas aussi simple.
Le débat serait moins serré si le relativisme culturel (« l’universa-
lisme est un ethnocentrisme ») et normatif (« tout est opinion ») et le
relativisme scientifique qui lui fait pendant, n’étaient pas de plus en
plus présentés comme un progrès de la démocratie ; si donc les cri-
tères d’évaluation du « juste » et du « vrai » n’étaient pas, apparem-
ment, définitivement remis en cause dans leur portée universelle par le
triomphe des « ethno-vérités » (Boudon, 1995). Dans cette perspec-
tive, on voudrait examiner la question du multiculturalisme - sans re-
visiter le débat décennal entre libéraux et coramunautariens - avant de
préciser les contours d’une citoyenneté moins exclusive tout en étant
plus inclusive. Le défi semble en effet de parvenir à passer pacifique-
ment d’un communautarisme de fait dissimulé par un universalisme
de droit à un multiculturalisme officiel où chacun ne cesserait d’être
membre de sa communauté tout en étant pleinement citoyen.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 151

[122]

Passer d’un communautarisme inavoué


à un multiculturalisme assumé ?

Deux conceptions de l’intégration nationale ont toujours plus ou


moins cohabité dans les Caraïbes du Commonwealth : d’une part, le
modèle, officiel d’inspiration libérale, assimilationniste à prétention
universaliste ; d’autre part, le modèle, officieux et illégal, communau-
tariste à vocation consociative. Avant d’envisager les perspectives
nouvelles susceptibles d’être ouvertes par le multiculturalisme, il
convient de rappeler brièvement les limites de ces deux visions actuel-
lement à l’œuvre dans les sociétés étudiées.
La réappropriation formelle par les élites postcoloniales afro-an-
tillaises du premier modèle postulant une fusion illusoire des commu-
nautés au sein d’un moule national n’a pas résisté à l’épreuve des
faits. A l’utopie d’un lien abstrait supposé garantir l’égalité entre les
citoyens est venue s’ajouter la manipulation politique des apparte-
nances ethniques, religieuses, socio-professionnelles voire territoriales
qui l’ont toujours emporté face à la loyauté vis-à-vis de l’État. Der-
rière une politique officielle universaliste, les gouvernements succes-
sifs ont largement favorisé les valeurs, normes et intérêts de leurs
communautés d’origine en essayant de réduire celles des autres com-
munautés subnationales. Les imperfections de cette vision assimila-
tionniste de l’unité nationale ont suscité quelques correctifs de portée
limitée mais ils n’ont pu contenir la montée dialectique des proto-na-
tionalismes « afro » et « indo » antillais. Car plus grande était la
crainte des communautés « indo-antillaises » de se voir interdire l’ac-
cès aux ressources étatiques, plus forte était leur tendance à résister
aux pressions assimilationnistes du pouvoir « afro-antillais » en res-
serrant leurs liens internes.
Le concept de démocratie consociative (Ramharack, 1992) est
alors apparu dans les débats politico-académiques comme une réponse
possible aux limites du modèle libéral assimilationniste à prétention
universaliste. Au lieu de convertir le sens de l’appartenance ethnique
en sens de la loyauté étatique, en posant la citoyenneté comme la va-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 152

leur cardinale par rapport à laquelle s’ordonnent tous les autres types
de lien social, il s’agit au contraire d’intercaler l’appartenance com-
munautaire dans les relations entre le citoyen et l’État. La démocratie
est alors médiatisée par les communautés subnationales qui co-
exercent le pouvoir politique au moyen d’arrangements institutionnels
garantissant la représentation des minorités. Dans cette vision alterna-
tive de l’unité nationale, l’appartenance ethnique précède tout autre
type d’affiliation sociale ; elle devient le vecteur d’intégration natio-
nale par excellence mais sur la base de petites collectivités plus ou
moins indépendantes les unes des autres. L’ennui est que ces collecti-
vités excluent autant de problèmes et d’acteurs qu’elles en intègrent.
Parmi ceux-ci, trois au moins méritent d’être [123] mentionnés. Tout
d’abord, l’approche consociative présente l’inconvénient de figer les
clivages ethnoculturels en pensant les neutraliser au moyen d’une illu-
soire répartition égalitaire des ressources étatiques. Ensuite, elle sou-
lève la question classique, mais non moins redoutable, de savoir si une
polité peut fonctionner durablement et pacifiquement, si le citoyen n’a
pas d’abord une obligation envers l’État en tant que gouvernement lé-
gitime plutôt qu’envers sa communauté d’origine en tant que « petite
république autonome ». Enfin, elle réduit l’unité nationale à une
simple juxtaposition de communautés subnationales, l’intégration so-
ciale à l’interaction fonctionnelle de ses membres, la paix civile à un
équilibre entre collectivités « particulières » plutôt qu’au partage de
valeurs « transcommunautaires ».
Le multiculturalisme permet-il de sortir de cette impasse commu-
nautariste sans céder pour autant aux illusions du libéralisme assimila-
tionniste ? La démocratisation - tant les transitions que les consolida-
tions démocratiques - passe-t-elle par l’amélioration de la protection
juridique des droits individuels des citoyens ou bien par le renforce-
ment de la cohésion sociale des communautés ? Peut-on se satisfaire
du pieux mensonge du refoulement des différences culturelles dans la
seule sphère du privé ou convient-il désormais de leur assurer une
place dans l’espace politique ? Et laquelle ? Ces questions fondamen-
tales se situent au carrefour des discussions relatives à l’universalisme
démocratique et au relativisme culturel. Avant de leur apporter
quelques éléments de réponse, précisons le terme même de multicultu-
ralisme.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 153

Par multiculturalisme, on entend ici une synthèse doctrinale de si-


tuations :

- ou « existent des groupes prescrits reconnaissables en général


par un marqueur social indélébile, dont en droit ou en pratique
les membres ne peuvent se retirer sur la base de l’association
volontaire bien qu’ils ne soient pas tous mobilisables ni mobili-
sés ;
- dotés parfois de styles de vie et de lois propres ;
- ne dérivant pas de la division du travail social même s’il peut se
faire que celle-ci assigne à un groupe culturel une position
unique dans la stratification sociale et la distribution des
“chances de vie” ;
- revendiquant un droit à la reproduction de leur style de vie et de
leur vue du monde ce qui peut les pousser à des comportements
de “self discrimination” ;
- ... et à la politisation ;
- ce qui pousse au rejet de l’individualisme égalitariste » (Leca,
1994).

Sur la base de ces situations concrètes, les théoriciens du multicul-


turalisme (en particulier Charles Taylor) préconisent une voie intermé-
diaire entre les processus de négativisation de la différence (« l’im-
passe communaliste ») [124] et les mensonges des droits individuels
(« l’intégrisme libéral »). Pour ce faire, ils proposent de réconcilier les
droits individuels et le particularisme de certaines affiliations eth-
niques ou culturelles au lieu de les opposer terme à terme. Après tout,
l’individu abstrait n’existe pas. La liberté revêt forcément une dimen-
sion communautaire. Il faut donc favoriser la naissance de nouveaux
équilibres entre les droits individuels et les « droits communautaires ».
Dans cette perspective, les politiques culturelle et d’éducation natio-
nale sont un enjeu capital, car il s’agit avant tout de rompre les canaux
de la transmission intergénérationnelle des stéréotypes ethnoculturels
en proposant une définition rénovée de la notion de citoyenneté.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 154

Vers une citoyenneté « plurielle » ?

Résumons-nous. Le citoyen n’est sûrement pas le premier pôle


d’identification des individus, et ce pour au moins trois raisons. Tout
d’abord, la séparation entre l’appartenance citoyenne et l’apparte-
nance sociale ne fait plus guère illusion. Elle ne désigne plus une
communauté politique abstraite, un espace spécialisé de règlement des
conflits où le citoyen est censé s’affranchir de toutes déterminations
sociales. Ensuite, le postulat d’un lien exclusif entre le citoyen et
l’État et la loyauté à une seule communauté politique ont volé en
éclats devant la montée d’autres types de collectifs d’appartenance. La
cité politique officielle n’est désormais qu’un site parmi d’autres où
s’affrontent les intérêts et les identités. Enfin, les calculs individuels
de sociabilité détournent d’autant plus les individus de la valeur (répu-
tée) cardinale de la citoyenneté que celle-ci ne fournit pas le ciment
(immatériel) de la communauté nationale mais ouvre seulement l’ac-
cès (souvent théorique) à une gamme de prestations.
Cette crise de la citoyenneté ne signifie pourtant pas la disparition
prochaine de cette forme spécifique de division du travail politique.
Elle manifeste avant tout une mutation en cours qui souligne la néces-
sité de repenser le lien social. Par citoyenneté « plurielle » 76, on en-
tend précisément une redéfinition du rapport social lui-même (qu’est-
ce qui nous lie aux autres ? Qu’est-ce qui fonde les solidarités so-
ciales ? Qu’est-ce qui fait tenir ensemble les diverses composantes
d’une collectivité ?) susceptible de convertir la diversité des affilia-
tions identitaires en ressources pour la régulation sociale. De fait,
l’éclatement de la citoyenneté, en une série de groupes d’appartenance
plus immédiats et plus concrets, affaiblit la communauté politique glo-
bale, ce groupe abstrait toujours ouvert et à construire pour rendre la
société vivable. Afin [125] d’éviter la poursuite de la désagrégation de
cette utopie, deux pistes symétriques semblent devoir être davantage
explorées : d’une part, la nécessité d’octroyer une plus grande place
aux corps intermédiaires (en particulier les communautés culturelles)
pour le maintien de la cohésion sociale et la vie de la cité ; d’autre
part, la défense des droits et des obligations liés au statut de citoyen,

76 Voir l’article « Un universalisme pluriel » de Pierre Hassner (1995).


Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 155

ainsi qu’une meilleure protection juridique de l’accès effectif des indi-


vidus à ceux-ci.
Dans cette perspective, l’État ne doit pas être plus « diabolisé »
que la société civile ne doit être « angélisée ». L’obligation du citoyen
envers la société ne doit pas contrarier son sens du devoir envers
l’État. On touche là à la question des « valeurs communes » sans les-
quelles on voit mal ce qui pourrait fonder le lien social, faire se conju-
guer les différentes composantes d’une société. Ces « valeurs com-
munes » pourraient former un « cadre universel » où les convictions
particulières, les styles de vie, les identités distinctes s’accorderaient
sans se renier ni sombrer, à l’inverse, dans l’impasse du communauta-
risme. Ici encore la « leçon » ne vaut pas que pour la Guyana et Trini-
té-et- Tobago.

Références bibliographiques

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ciety, Londres, Frances Pinter, 1986.
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RFSP, 44 (1), 1994, pp. 49-73 (1995), « La démocratisation à
l’épreuve du communautarisme dans la Caraibe plurale » ; rapport in-
édit.
Neville Duncan, June Soomer, « Violence in the anglophone Carib-
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monwealth Caribbean Cave Hill, ISER, 1993.
Pierre Hassner, La Violence et la Paix, Paris, Éd. Esprit, 1995.
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Jean Leca, « Types de pluralismes et la viabilité de la démocratie »
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science politique, Berlin, août 1994.
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Denis Martin (dir.), Cartes d’identité, Paris, PFNSP 1994.


Anthony Payne Paul Sutton, Modern Caribbean Politics, Kingston,
Ian Randle, 1993.
[126]
Philippe Poutignat et Jocelyne Streiff-Fenart, Théories de l’ethni-
cité, Paris, PUF, 1995.
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Politics, op. cit. 1993, pp. 98-125.
Baytorac Ramharack, « Consociational democracy : a démocratie
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Carl Stone, Class, State and Democracy in Jamaica Kingston, Bla-
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Charles Taylor, Multiculturalisme, différence et démocratie, Paris,
Aubier, 1992.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 157

[127]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Première partie. Les expériences démocratiques.

“La transition démocratique


dans la région de la Caraïbe.”

Max Puig
Professeur à l’université autonome de Santo Domingo, Ré-
publique Dominicaine

Retour à la table des matières

L’implantation européenne sur le continent américain en 1492


commença aux îles caraïbes. La quasi-totalité des expériences de colo-
nisation moderne y ont vu le jour, ce qui a fait de cette région un es-
pace privilégié, témoin des disputes pour la domination économique
mondiale.
Domaine impérialiste tout au long des siècles, la Caraïbe, dès les
débuts du XXe siècle, est devenue une zone incontestée d’influence
nord-américaine et le théâtre principal de la confrontation Est-Ouest
(de 1960 à la dissolution de l’Union soviétique).
Suite au nouveau contexte de post-guerre froide, le territoire diver-
sifié plurilingue et multi-ethnique qu’est la Caraïbe aujourd’hui peut
être encore considéré comme zone de frontière, entre un Nord riche et
un Sud appauvri.
Mais, de quelle « zone caraïbe » parlons-nous ? Il faut y répondre
et mieux définir cette région en fonction de l’élément géographique,
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 158'

ethnoculturel ou géostratégique. Pour des raisons historiques et ethno-


culturelles, certaines des définitions existantes réduisent la Caraïbe
aux Antilles, à Bélize, aux Bahamas et aux Guyanes. Dans le cadre
d’une définition plus large de la région caraïbe, on y ajoute les pays de
l’Amérique centrale. Alors la notion de bassin caraïbe prend nais-
sance. Elle inclut les États riverains, tels que le Mexique, la Colombie
et le Venezuela.
Dans cette conception restreinte de la zone caraïbe, on insiste aussi
sur l’extrême diversité de la région, région dans laquelle les processus
de formation nationale se sont concrétisées, à travers des caractéris-
tiques particulièrement complexes, résultats de mélanges ethniques et
d’expériences coloniales et républicaines hétérogènes. À ce niveau,
les dynamiques ethnies-nations sont nettement visibles entre la Ca-
raïbe hispanique et la Caraïbe non hispanique. Des statuts juridiques
différents caractérisent aussi les pays de la région, allant de ceux
propres aux États qui ont accédé très tôt à leur indépendance, (comme
Haïti en 1804), à ceux qui sont encore sous la tutelle coloniale.
[128]
Par ailleurs, les traditions politiques caraïbéennes sont multiples.
Elles résultent de la structure particulière à chaque société. À la fin du
XIX siècle, conséquence de l’esclavagisme et des économiques de plan-
e

tation, les sociétés caraïbéennes étaient, en général, des sociétés ru-


rales à des degrés divers, avec des populations très peu instruites et
très peu formées, pratiquement isolées du reste du monde, malgré leur
rôle important dans l’édification et le développement du système capi-
taliste mondial.
La conséquence fondamentale d’une telle réalité a été, en ces lieux,
l’établissement de systèmes ; politiques plus ou moins serrés, l’instal-
lation d’un système héréditaire, autoritariste et paternaliste, coercitif et
clientéliste avec de rares différenciations entre le public et le privé.
Telles sont les caractéristiques de ces sociétés caraïbéennes tout au
long de leur histoire, quoiqu’il faille détacher le cas particulier des
pays caraïbes de langue anglaise, dans lesquels l’absence dès les dé-
buts d’une confrontation radicale avec la métropole dans le processus
de décolonisation, a permis une identification initiale de ces élites
avec les valeurs culturelles et les modèles politiques anglo-saxons.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 159

L’appui des États-Unis aux régimes autoritaires de la région a été


constant durant ce siècle. Il s’est renforcé de la confrontation Est-
Ouest et avec l’adhésion de Cuba au bloc socialiste après la résolution
de 1959.
Pendant les années 1980, les tensions politiques s’intensifièrent.
Les conflits militaires dans la Caraïbe et en Amérique centrale prirent
alors le caractère de manifestations régionales, reflétant la confronta-
tion globale Est-Ouest. Il y eut les guerres d’Amérique centrale, la dé-
térioration des relations Cuba/États-Unis, l’intervention militaire
nord-américaine en Grenade et au Panama, et le renforcement des
structures et des forces militaires de sécurité dans toute la région. Les
plans économiques des États-Unis d’Amérique, tels que l’initiative
pour le bassin caraïbe, étaient à cette époque conçus comme une me-
sure de sécurité nationale pour stabiliser la région politiquement.
La fin de la guerre froide a conduit à une redéfinition de la concep-
tion stratégique américaine des structures et des politiques de sécurité.
Ceci a provoqué une réduction significative du volume des ressources
de la structure militaire et du déploiement international des forces
américaines dans le monde. Mais ce processus n’a en rien affecté le
réseau des bases militaires dans la Caraïbe.
La politique nord-américaine envers Cuba, marquée par le blocus
et les sanctions unilatérales, a été maintenue pour l’essentiel, malgré
les condamnations et les protestations incessantes formulées par la
communauté internationale. De plus, le paradigme de la confrontation
globale avec l’URSS et son axiome politique ont été remplacés au ni-
veau de la politique nord-américaine [129] actuelle par une prise en
charge des conflits régionaux et par la participation dans des opéra-
tions de maintien de la paix et des actions anti-drogue.
Aussi, la priorité fondamentale pour la sécurité concerne davantage
les facteurs et les conditionnements économiques que militaires. Le
président Clinton l’a exprimé avec clarté en 1993 quand il déclara :
« Notre première priorité en matière de politique extérieure et notre
priorité interne sont une seule et même chose : revigorer notre écono-
mie. »
En ce sens, l’importance donnée à la démocratie et à la défense des
droits de l’homme devient l’axe principal et l’un des guides dans
l’élaboration des politiques des États-Unis. Selon Anthony Lake, res-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 160

ponsable de la sécurité nationale de Clinton : « Une stratégie d’ouver-


ture de la communauté mondiale à la démocratie de marché devra être
celle qui succède à la doctrine de la contention. »
Ainsi, une des principales conséquences politiques de la fin de la
confrontation Est-Ouest est que, malgré les conflits politiques, la lutte
globale pour le pouvoir dans la Caraïbe est considérée comme déter-
minante pour la sécurité nationale des États-Unis. Aujourd’hui, les
États et les mouvements politiques de la Caraïbe, même quand ils
peuvent se positionner entre eux sur divers pôles du pouvoir mondial,
ne peuvent pas « changer de blocs », étant donné qu’il n’existe pas de
bloc antagonique vers lequel se tourner ou se référer.
Ceci ne constitue pas le seul impact provoqué dans la Caraïbe par
les changements d’économie et la politique mondiale. Les transforma-
tions en cours rendent les économies caraïbéennes de plus en plus ou-
vertes vers l’extérieur, les obligent à adopter des modèles d’organisa-
tion de production plus « efficaces » et compétitifs, renforçant l’éco-
nomie d’exportation de services par l’établissement des zones
franches industrielles et touristiques.
Si à tout ceci on ajoute le fait que les sociétés caraïbéennes ont
subi des changements de manière constante (rapide urbanisation, di-
versification, éducation des populations), on comprendra pourquoi on
assiste dans la Caraïbe à l’amenuisement du mode autoritaire de
l’exercice du pouvoir.
De grands mouvements sociaux et politiques à caractère démocra-
tique ont eu lieu dans la Caraïbe, depuis la fin de la Seconde Guerre
mondiale jusqu’aux mouvements sociaux d’aujourd’hui, en passant
par la révolution cubaine, puis par les luttes antidictatoriales dans les
différents pays, et enfin par le nationalisme radical à dominante ra-
ciale qui se manifesta avec force dans les pays anglophones durant les
années 1970. Tous ces mouvements se sont exprimés sous une forme
ou sous une autre, dans les différents contextes nationaux, en limitant
les modèles politiques autoritaires.
[130]
Le dépassement de l’autoritarisme et, par la suite, le développe-
ment de la démocratie seraient en vigueur dans la Caraïbe. Cependant,
des obstacles de taille apparaissent dans le processus de démocratisa-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 161

tion. Les politiques d’ajustement économique, qui traduisent en elles


une absorption des économies, augmentent l’appauvrissement des po-
pulations caraïbéennes et travaillent à informaliser les économies. Des
tendances patentes de régression dans la redistribution du revenu ont
été constatées dans pratiquement tous les pays de la région durant ces
dernières années. Ces tendances s’accompagnent : d’une détérioration
des services sociaux de base, tels que l’éducation et la 1 santé, le trans-
port et l’énergie.
La logique dominante de la globalisation ou de l’absorption écono-
mique actuelle repose sur une application des politiques néo-libérales
qui s’expriment dans le dynamisme des dépenses publiques menant à
un démantèlement des politiques sociales, suite à une fièvre d’activi-
tés productives et de déficits commerciaux résultant d’une libération
massive des importations. Dans cette perspective, l’insertion au nou-
vel ordre international se fait dans un contexte autoritaire et vertica-
liste, et tend à exclure ou à subordonner d’importants acteurs sociaux,
économiques et politiques qui, eux, réclament leurs droits, et par
conséquence la démocratisation de la société.
Les principaux ennemis auxquels fait face le processus de démo-
cratisation dans la Caraïbe sont donc la pauvreté et les politiques d’ex-
clusion. Le défi de fond est d’élargir de manière continue les bases so-
ciales de la démocratie. Autrement, les problèmes de gouvernabilité
mentionnés actuellement dans un grand nombre d’études et d’analyses
sont très évidents. C’est que fortifiées, les démocraties pauvres
s’avèrent complexes, pour ne pas dire impossibles à gérer.
Les situations d’exclusion sociale et économique renforcent les
tendances à l’émigration, particulièrement vers les États-Unis. Les
émigrés cubains, dominicains ou les boat people haïtiens qui prennent la
mer en tentant d’accéder à l’eldorado nord-américain sont la manifesta-
tion la plus évidente de cette situation. En plus des images tragiques
de migrants maritimes, on constate que pour certains pays de la ré-
gion, comme la Jamaïque, la moitié de la population se trouve à
l’étranger.
Alors que de plus en plus de Caraïbéens tentent d’émigrer vers les
États-Unis, l’émigration illégale y est qualifiée de grave atteinte à la
sécurité nationale, au même titre que le trafic de drogue, qui de sur-
croît trouve par la Caraïbe une de ces voies d’accès privilégiées.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 162

Compte tenu de tout ce qui précède, on peut dire que même si le


développement social des pays caraïbéens s’opère en faveur d’un pro-
cessus de démocratisation, et, même si les tendances qui se mani-
festent dans le nouveau [131] contexte international tendent aussi à le
favoriser, il faudra sérieusement poser le problème de la démocratisa-
tion dans la région.
Jusqu’où la pauvreté résistera-t-elle à la démocratie ?
De quelle manière les nouveaux acteurs sociaux et politiques réus-
siront-ils à établir une grille de programme où la question de l’équité
et de solidarité sociale est la base du développement démocratique ?
Quelle y sera dans ces conditions la capacité de changement et
d’adaptation des classes et des groupes dominants habitués à exercer
une autorité traditionnelle ?
Compte tenu de divers éléments « déterminants mais externes à la
démocratie », plusieurs autres questions retiennent l’attention et mé-
ritent aussi d’être élucidées. Il faut analyser comment s’articulent,
avec la réalité politique de la région, les préoccupations des acteurs in-
ternationaux en faveur de la démocratie, la gouvernabilité, la stabilité,
l’émigration, le trafic de drogue et la conservation de l’environne-
ment. Un examen rapide de la crise qui a secoué Haïti, un des pays
des plus peuplés de la région, peut aider à comprendre le processus en
cours de développement.

Le cas haïtien

Haïti, le pays le plus pauvre de l’Amérique, est devenu d’une cer-


taine manière une sorte de laboratoire de la transition démocratique,
ainsi que du nouvel ordre international en vigueur de nos jours. Après
l’expulsion du dictateur Jean-Claude Duvalier, en 1986, on a vu se dé-
velopper en Haïti un grand mouvement national et populaire en faveur
du changement démocratique. Mais ce mouvement a dû faire face à
une résistance tenace de la part des anciens groupes dominants. Cela a
permis de mettre à l’épreuve la notion de gouvernabilité et de stabilité,
avalisée par le système international basé sur le respect des droits de
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 163

l’homme et les principes démocratiques dans l’établissement d’un État


de droit et dans le respect des principes d’un « bon gouvernement ».
En effet, les processus de transitions à la démocratie peuvent être
classifiés soit comme des processus négociés, soit comme la résultante
d’une rupture.
Les premiers supposeraient la réalisation d’accords entre les forces
d’un ancien régime, ou une partie d’entre elles, et les forces politiques
et sociales émergentes. Souvent, on cite la transition du régime fran-
quiste à la démocratie parlementaire en Espagne comme exemple de
transition négociée.
Les transitions par rupture supposeraient, au contraire, une
confrontation entre les forces sociales et politiques qui se solde par la
chute du régime [132] autoritaire. La victoire de l’armée populaire
sandiniste sur l’armée somoziste, au Nicaragua pourrait servir
d’exemple dans ce cas-là.
Haïti représente une situation limite que l’on peut placer hors du
schéma antérieur. Au départ des Duvalier en 1986, des partis poli-
tiques se constituèrent en Haïti et s’efforcèrent de construire un sys-
tème démocratique en tâchant d’établir des accords, infructueux, avec
les secteurs « modérés » de la vieille dictature duvaliériste. Le prêtre
Jean-Bertrand Aristide assuma, du haut de sa chaire et en dehors des
partis, une stratégie de rupture avec des héritiers duvaliéristes qui se
montraient intransigeante et brutal ou qui agissaient de la sorte. Le
choix d’Aristide comme président de la République en décembre
1990, avec 67% des voix lors d’élections supervisées par les Nations
unies, valida la stratégie de rejet de tout type de pacte avec les duva-
liéristes. Aristide perdit le pouvoir et dû partir en exil sept mois après
avoir prix charge du gouvernement. Ce qui se passa par la suite était
jusqu’alors inédit.
La communauté internationale maintint la reconnaissance du gou-
vernement Aristide au nom de la légitimité démocratique. Partant de
ce même principe, l’Organisation des États américains d’abord, et en-
suite les Nations unies imposèrent un embargo pétrolier et d’arme-
ment à la dictature militaire qui l’avait remplacé. Par la suite, le
Conseil de sécurité des Nations unies valida l’occupation militaire
d’Haïti par les États-Unis dans le but de rétablir le gouvernement
constitutionnel et de « créer des conditions » pour le déploiement
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 164

d’une force de paix des Nations unies. L’occupation militaire nord-


américaine se produisit en septembre 1994 et le mois suivant, Jean-
Bertrand Aristide fut réinstallé à la présidence. L’armée d’Haïti fut
pratiquement démantelée, et on procéda à la mise en place d’une nou-
velle force de police sous la direction des Nations unies et avec la par-
ticipation de cette dernière.
En Haïti, ce fut une transition négociée. Les États-Unis assumèrent
militairement la rupture avec l’autoritarisme duvaliériste, avec l’aval
des Nations unies. La notion de souveraineté et le principe de la non-
intervention, pierres angulaires du système international, cédèrent le
pas à une intervention militaire « justifiée », destinée à restaurer la lé-
gitimité démocratique d’un gouvernement, en restant sur le terrain des
discussions ; reste à savoir si la charte des Nations unies permettait
d’accorder un si large mandat.
On peut longtemps discuter sur la possible ambivalence des États-
Unis dans le processus qui conduit à la restauration de Jean-Bertrand
Aristide à la présidence de son pays. La question des migrants mari-
times et d’autres considérations de politique intérieure furent essen-
tielles au moment où Washington devait prendre des décisions. Des
milliers d’Haïtiens, qui envahirent pratiquement [133] les côtes nord-
américaines à la suite du coup d’État, placèrent la question migratoire
au centre de ces décisions.
Parmi les valeurs qui tendent à primer dans le contexte mondial ac-
tuel, la légitimité démocratique est celle qui garantit la gouvernabilité
démocratique, et par conséquent, la stabilité à l’échelle locale et régio-
nale. Cette stabilité est conçue aussi comme moyen de maintenir la
population des différents pays à l’intérieur des frontières nationales.
Sinon, on court le risque que ces populations prennent le chemin des
vieilles démocraties occidentales en trop grand nombre.
Par ailleurs, les États-Unis ont compris que Haïti constituait un test
clé pour le nouvel ordre mondial. Ce qui aura à se passer dans ce pays
serait une preuve de la crédibilité et de l’efficience des institutions in-
ternationales dans le cadre d’un système mondial en transition, et par
rapport aux fondements idéologiques de la politique extérieure nord-
américaine.
Les positions assumées par les États-Unis, suite à la crise haï-
tienne, doivent être vues en fonction des politiques appliquées vis-à-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 165

vis des autres processus de changements qui ont eu lieu dans la Ca-
raïbe récemment, en particulier, ceux de la République Dominicaine et
de Cuba, les deux pays les plus peuplés de la Caraïbe insulaire.

Le cas dominicain

La République Dominicaine, elle aussi, eut à connaître une crise


grave suite aux élections de mai 1994. Trente-trois ans après la mort
du dictateur Raphaël Trujillo, ce pays vit encore une transition vers la
démocratie qui s’avère interminable. Fidèles à la tradition des trente
dernières années, les élections de 1994 se caractérisèrent par la fraude,
dénoncée par la majorité des dizaines d’observateurs internationaux
qui suivirent ces comices. À la chute du président Jean-Bertrand Aris-
tide, le gouvernement dominicain cacha à peine sa satisfaction. Il ne
crut pas que l’embargo imposé par les Nations unies à la dictature mi-
litaire haïtienne allait être strict. Afin d’obtenir sa coopération, les
États-Unis et la communauté internationale durent formuler des de-
mandes de plus en plus ouvertes au gouvernement dominicain. Résul-
tat : le président Balaguer alla jusqu’à accepter la présence des États-
Unis d’Amérique sur sa frontière pour superviser et veiller à l’accom-
plissement de l’embargo commercial haïtien.
La nouvelle attitude de coopération du gouvernement dominicain
ne diminua pas les pressions des États-Unis, qui exigeait la clarifica-
tion des résultats électoraux dominicains, et même l’annulation des
comices et l’établissement [134] d’un gouvernement provisoire. Bala-
guer qualifia ces dénonciations et ces réclamations internationales de
« montage contre la République Dominicaine ».
Les pressions nord-américaine sur le président Joaquim Balaguer,
candidat à la ré-élection à son septième mandat présidentiel, produi-
sirent leur effet. On arriva donc à une sortie hybride de cette crise po-
litique et les trois principales forces politiques signeront le Pacte do-
minicain pour la démocratie. Mais, en dépit du fait que les élections
fuirent validées aux niveaux parlementaire et municipal, il sera aussi
question de tenir de nouvelles élections présidentielles en 1996.
La République Dominicaine est un bon exemple du dilemme des
démocraties caraïbénnes et latino-américianes. Suite à la mort du dic-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 166

tateur Trujillo, en 1961, deux idées forces ont pris corps dans ce pays :
l’idée de démocratie et celle de développement. Après trois décennies,
la plupart des Dominicains sont profondément déçus d’une démocratie
qui a très peu servi à résoudre les besoins primordiaux d’une popula-
tion vivant dans la misère et la pauvreté. Des études à caractère psy-
chosocial récemment réalisées montrent aujourd’hui la prédominance
des sentiments de déception et de frustration chez les Dominicains.
Les analyses montrent aussi un cadre commun de référence : la socié-
té dominicaine se perçoit comme soumise à un processus de change-
ment vertigineux, dénué d’un sens ou d’une direction claire, processus
planifié par les groupes dirigeants et préalablement « avalisé » par la
population.
L’absence d’une autorité de référence et cette perception chaotique
du changement a un rapport avec la crise de l’État et la perception du
gouvernement, qui est vu comme un antre profond au centre duquel
un vieux président, beaucoup plus préoccupé par son programme
d’œuvres publiques, se trouve entouré par une masse informe de fonc-
tionnaires d’identification difficile et d’appétits personnels très pous-
sés, utilisant leurs positions pour s’enrichir, sans que le drame quoti-
dien de la population ne les préoccupe.
L’opinion que la population a des fonctionnaires du gouvernement
s’étend à l’ensemble des dirigeants des partis politiques, considérés
comme corrompus. Le rejet des politiciens et des partis, et leur identi-
fication à la recherche d’un enrichissement personnel, sont des thèmes
communs profondément enracinés dans la société dominicaine. Ces
perceptions entraînent des réactions secondaires de désespoir et de cy-
nisme liées aux réactions primaires d’impotence.
La critique exprimée par rapport aux politiciens n’est pas fonction
d’un désintérêt politique. Au contraire, des études réalisées montrent,
chez la population, un haut niveau d’information et d’intérêt pour les
affaires publiques en République Dominicaine et la conviction que la
politique pourrait être le chemin adéquat pour résoudre les problèmes
du pays, si elle était [135] exercée de manière correcte. Le profond re-
jet des dirigeants politiques est étroitement lié à la perception d’une
politique de « voleurs » qui ont enlevé à la population la possibilité
d’influencer les décisions publiques.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 167

Cette situation a généré un accroissement quantitatif des institu-


tions de la société civile, accroissement, qui de son côté, reflète la
constitution de nouveaux sujets sociaux, lesquels se sentent de moins
en moins représentés par l’État et les partis politiques. Ces nouveaux
groupes trouvent leur base d’identité dans l’origine, la naissance,
l’ethnie, la culture, la religion, l’âge et d’autres éléments prédomi-
nants dans la vie quotidienne. Toutefois, la plupart de ces entités sont
très fragiles. Plusieurs d’entre elles comportent peu de membres, ont
une vie éphémère, une faible structure d’organisation, peu de res-
sources, et une incidence sociale très basse.
Cette faiblesse n’est pas étrangère au contexte culturel et politique
dans lequel se développent ces organisations. En République Domini-
caine prédominent une culture politique autoritaire et d’exclusion et
un État qui représente un obstacle au développement de la société ci-
vile. Il s’agit d’un État hautement centralisé dans lequel le pouvoir
exécutif gère plus de la moitié du budget national. La centralisation à
outrance perçoit toute réclamation de participation comme une me-
nace au système politique.
La méfiance manifestée envers ce système politique, et plus spéci-
fiquement envers les dirigeants qui l’incarnent, ajoutée à la faiblesse
de la société civile, donne une idée des difficultés que peut encourir la
construction d’une société authentiquement démocratique en Répu-
blique Dominicaine.

Le cas cubain

Référons-nous maintenant brièvement aux processus de change-


ment à Cuba. D’aucuns verront en l’occupation d’Haïti un précédent
décisif avec des visées d’éventuelle intervention nord-américaine ou
multilatérale à Cuba. Une telle interprétation est superficielle.
Face au nouveau contexte international et bien avant la persistance
du bloc nord-américain, le gouvernement cubain a entrepris un pro-
cessus d’ouverture au capital étranger qui paraît avoir sauvé ce pays
d’une faillite économique. Il s’agissait de préserver, au niveau social,
les conquêtes de la révolution dans les domaines de la santé, de l’édu-
cation et du bien-être social en général.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 168

Au niveau politique, il s’agissait de favoriser la décentralisation et


de stimuler une plus grande participation des organismes dits de
masse, mais toujours dans le cadre d’un système de parti unique.
[136]
Le face-à-face avec les États-Unis atteint son niveau critique en
1994, suite à la décision cubaine de ne pas empêcher l’exode par mer
en direction de la Floride. La mesure eut un double effet : le gouver-
nement du président Clinton dut modifier la politique d’immigration
que son pays avait maintenue face aux Cubains depuis les débuts de la
révolution, ce qui obligea ainsi les États-Unis à entamer avec Cuba un
dialogue en principe limité aux questions migratoires.
En dépit des précarités de la vie dans cette société, le Cuba d’au-
jourd’hui est une société en processus de changement. Les modifica-
tions en cours permettent de constater un certain renforcement de la
société civile et des institutions, ce qui augure d’un développement
d’un plus haut niveau de participation. À travers le maintien du bloc
unilatéral, les États-Unis, en fait, poussent à la désarticulation du ré-
gime cubain. Dans l’hypothèse que cette désarticulation arrive à se
produire de façon violente et désordonnée, on pourrait déboucher sur
une situation chaotique qui affecterait tous les pays de la région, en in-
cluant d’ailleurs les États-Unis.
Dans l’actuel contexte caraïbéen, les difficultés et la possibilité de
construire des sociétés démocratiques sont légion. Comme il est indi-
qué antérieurement, les intérêts géopolitiques des États-Unis pèsent
sur la région. Ceci s’exprime d’ailleurs dans leur nouvel agenda de sé-
curité. Comme il a déjà été dit, le contrôle des migrations et du trafic
de stupéfiant vers le territoire américain sert d’excuse. Ayant déjà
exercé une très grande domination sur la région, grande est la tenta-
tion pour les États-Unis d’imposer maintenant la démocratie avec des
méthodes similaires à celles utilisées auparavant pour mettre en
confiance les dictatures locales durant le XX siècle. e

Mais, de quelle démocratie s’agit-il ? Parce que la démocratie, ce


n’est pas seulement l’acte de voter. Dans son acception originelle
grecque, la démocratie est le pouvoir du peuple et ceci ne s’atteint que
quand les citoyens participent de manière directe et effective aux
prises de décision, surtout s’il s’agit d’affaires qui les intéressent et
qui les affectent. Le processus de construction d’une société authenti-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 169

quement démocratique, où les droits et les libertés de tous les citoyens


sont garantis, suppose le développement d’organisations sociales, ci-
viques et politiques où la démocratie est une pratique quotidienne. On
ne peut démocratiser une société qui ne vit pas tous les jours son ex-
périence démocratique.
En conclusion, on peut ajouter qu’aucune transition démocratique
ne sera possible sans participation, solidarité sociale et équité. Si on
parle de démocratie, il faut l’envisager comme la construction d’une
société solidaire, pluraliste et participative, qu’elle soit donc démocra-
tique de la base jusqu’au sommet. Il faut aussi la concevoir comme
faisant partie du développement [137] d’une politique économique qui
donne un support national et technique aux efforts tendant à éliminer
la pauvreté et les différentes formes de discrimination.
Si la construction de la démocratie n’est pas envisagée dans cette
perspective, nous craignons fort que dans la Caraïbe et dans le monde
nous ne soyons en train de courir après une utopie démocratique.

[138]
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 170

[139]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Première partie. Les expériences démocratiques.

“État-Nation, souveraineté,
et autodétermination
dans la Caraïbe.” 77

Onofre Rojas
Centre d’investigation et de promotion sociale (CIPROS),
Santo Domingo, République Dominicaine

Retour à la table des matières

Aujourd’hui encore, il existe une grande coïncidence d’action entre


la nécessité d’une vision planétaire de la réalité et en particulier, la
question du développement. Nous devons être très prudents pour ne
pas confondre la planète avec les nations les plus puissantes, indépen-
damment du fait qu’elles décident en fait des modèles en vigueur dans
l’ordre international ; cette vision planétaire est supposée répondre
aux intérêts des différents peuples de la terre, non seulement ceux du
Nord mais aussi ceux du Sud et de l’Est. Elle doit le faire en tâchant
de respecter tant leur économie que leur intégrité politique, culturelle
et écologique.
Les changements planétaires sont des faits évidents. Ils incluent :

77 Traduit de l’espagnol par Clotaire Saint-Natus.


Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 171

- la révolution technologique (spécialement l’informatique) et


l’impact des communications.
- la fin de la guerre froide, dans sa dimension la plus planétaire,
exprimée dans les relations États-Unis d’Amérique/URSS.
- la formation des grands blocs économiques et politiques, dont
l’Union européenne est le plus important et le plus développé.
- la prétention de consolider la démocratie représentative et d’en
faire la forme légitime de gouvernement.

Le néo-libéralisme comme
plate-forme économique du nouvel ordre

L’intérêt d’imposer au monde la conception du libéralisme écono-


mique a conduit les pays du monde développé à promouvoir la levée
des barrières douanières et non douanières ainsi que le démantèlement
des institutions d’État ; tout cela conduit à un accroissement des im-
portations de produits de [140] compétition dans des conditions d’im-
portantes inégalités, et en défaveur de la production nationale.
À cet effet, il faut toutefois faire remarquer que le protectionnisme
s’est maintenu dans les pays développés, garantissant les marges de
rentabilité qui permettent de soutenir un marché interne suffisamment
stable pour leurs propres produits, garantissant ainsi leur accroisse-
ment interne et le renforcement des États du centre. Pourtant, tout cela
ne prend pas en compte les intérêts des États nationaux des pays sous-
développés.
Dans le cadre d’analyses micro-économiques, le néo-libéralisme
considère que l’État-nation n’est pas nécessaire à ses fins d’internatio-
nalisation de l’économie et d’individualisation des processus. Je vou-
drais, pour donner un exemple, choisir un problème auquel je suis
confronté de manière permanente dans mon travail. Je me réfère au
problème de l’alimentation. Pendant la décennie 1970 et au début des
années 1980, l’autosuffisance alimentaire a toujours été l’un des pro-
blèmes essentiels des pays périphériques, spécialement des pays lati-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 172

no-américains. Cette revendication avait une référence très concrète :


l’appui à la production agricole, l’application des barrières douanières
et des interdictions de l’État afin de contrôler les importations d’ali-
ments.
La sécurité alimentaire se définit comme l’accès aux aliments, à
tout moment et dans des conditions adéquates. Les organismes inter-
nationaux appliquent cette conception aux micro-espaces familiaux,
aux quartiers populaires et aux sections rurales, mais n’en tiennent pas
compte au niveau national ; de sorte que l’autosuffisance alimentaire
dans la plupart de nos pays se situe autour de 50% 78.
Bien qu’il soit certain que la division internationale du travail est
chaque jour de plus en plus évidente, et que nous vivons dans un
monde de plus en plus interdépendant, il n’en est pas moins sûr que
les pays doivent garantir une production de base de nourriture qui en
assure l’accès physique et économique.
La République Dominicaine a une capacité de stockage très limitée
en cas de désastre et d’urgence. Haïti et Cuba sont deux exemples
clairs de l’importance de cette autosuffisance, et de la sécurité alimen-
taire dont nous parlons, non seulement du point de vue des relations
économiques, mais aussi de celui des relations politiques.
[141]

La nécessité d’une approche plus intégrée

Dans les années 1960, on a vécu l’illusion du développement, tan-


dis qu’aujourd’hui, nous vivons le temps de la désillusion. Cependant,
cette situation difficile est seulement étudiée à la lumière d’approches
économiques ne tenant pas compte de la complexité du monde actuel.
Une analyse intégrant les réalités socio-économiques, politiques,
culturelles et écologiques serait plus souhaitable.

78 Pour de plus amples détails sur ce point, voir notre travail sur « La sécu-
rité alimentaire nationale » publiée dans le Bulletin de l’institut dominicain
pour l’alimentation et la nutrition de la République Dominicaine, vol. l, jan-
vier-mars, 1994.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 173

Malgré la globalisation et la construction de l’Union européenne, il


s’est produit parallèlement le démembrement de l’URSS et la résur-
gence des nationalismes dont la base idéologique, religieuse et cultu-
relle doit être analysée non du point de vue de la dynamique écono-
mique mais plutôt de manière intégrale.

Nouvel ordre, État-nation et autodétermination

Au début, les mouvements de libération nationale se sont donnés


pour tâche fondamentale, l’indépendance, le développement et la
construction nationale. Plusieurs États ont accédé à l’indépendance,
mais les problèmes du développement et ceux de la construction na-
tionale, qui demeurent, requièrent un traitement spécial.
Avec le processus de mondialisation de l’économie, il vient à se
produire des phénomènes qui sont, précisément, globaux. Parmi ceux-
là, relevons notamment :

- l’indépendance ;
- la dimension mondiale de la loi de la valeur qui prévaut sur les
dimensions locales ;
- la mondialisation des relations du pouvoir (politique) et de la
culture spécialement comme moyen fondamental du maintien
de ce système, grâce à un important support des médias ;
- le développement technologique et la globalisation de la pro-
duction provoquent aussi des effets mondiaux sur l’environne-
ment (tel que l’amincissement de la couche d’ozone) ;
- l’immigration qui est un facteur décisif dans les nouvelles rela-
tions mondiales et qui constitue un élément important dans la
constitution de la classe ouvrière des pays du centre.

Nous soulignons l’ensemble des phénomènes les plus importants


qui se produisent, parce que nous nous approchons d’une crise glo-
bale. Mais ces problèmes n’entraînent pas des effets similaires sur
toutes les composantes du système mondial :
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 174

[142]

- l’avantage des grands centres du capital, tels que les États-Unis,


l’Union européenne et le Japon réside dans le fait que ces derniers ne
sont pas menacés par la situation actuelle. Le sociologue Samir Amin
le dit clairement : « Les États-Unis conservent un avantage en gardant
son homogénéité politico-nationale de pays-continent ; le Japon, celle
de son unité nationale, toutefois à l’échelle d’un pays moyen pauvre
en ressources naturelles, et confronté à des voisinages qui peuvent
mettre sa sécurité en danger ; l’Europe subit le désavantage de son hé-
ritage historique, mais elle constitue le centre qui a bénéficié le plus
de la transnationalisation dans la première étape 79 » ;
- l’expansion capitaliste produit les effets tout à fait inverses dans
les pays du centre et de la périphérie ; dans les premiers cas, elle in-
tègre toute la société et fonde ou « éventuellement » renforce la na-
tion. Dans les seconds cas, elle désintègre la société, l’écartèle,
l’aliène, et pourrait même contribuer à détruire la nation ou à annuler
ses potentialités.

Du point de vue du développement de la dynamique mondiale ac-


tuelle, les valeurs telles que l’indépendance et l’autodétermination,
d’ailleurs reconnues comme des droits de l’homme collectifs en ac-
cord avec la charte des Nations unies, passent à un second plan. C’est
ainsi que, les pays en voie de développement ne cessent de perdre la
possibilité de compter effectivement parmi les États nationaux qui ac-
céderaient à l’intégrité territoriale, politique et culturelle pour leur
peuple.
Les relations politiques internationales sont imposées par le groupe
des Sept à travers les Nations unies. Comme exemples typiques, nous
avons le cas de la guerre du Golfe, l’invasion de la Somalie et, plus ré-
cemment, l’intervention en Haïti. Je m’étendrai davantage un peu plus
tard sur ces relations pour les analyser dans une perspective cari-
béenne à partir de ces trois exemples importants que sont Cuba, Répu-
blique Dominicaine et Haïti.

79 Samir Amin, op. cit., p.100.


Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 175

Une bonne partie des politiques des pays développés se sont senti
concernés par le problème de l’immigration vers les métropoles pro-
voqué par les dynamismes politiques, économiques et sociales des
pays en voie de développement.
Il y a eu dans les pays du centre, une ouverture des frontières par
les marchés. Mais, il est curieux que les décisions politiques et que les
questions concernant le milieu ambiant ne soient pas conçues en fonc-
tion des migrants, puisqu’une grande partie de l’orientation de la poli-
tique migratoire est dirigée vers la fixation de la population des pays
du tiers monde à l’intérieur des frontières nationales.
Or, cela devient indispensable « [...] parce que les populations in-
satisfaites de l’Est et du Sud prennent le chemin des vieilles démocra-
ties occidentales. [143] On voit bien qu’elles l’ont déjà pris. Les
conséquences de ce phénomène sont évidentes. De fait, les vieilles dé-
mocraties réagissent comme si elles étaient prises d’assaut par des
barbares mettant en danger le bien-être déjà atteint dans ces vieux
pays 80 ».
Enfin, j’aimerais commenter dans ce contexte le rôle que les pays
du Centre ont, jusqu’ici, assigné à la coopération internationale et aux
ONG à l’intérieur du schéma d’amenuisement de l’État, du point de
vue de sa fonction essentielle et sur le plan national.
L’auteur d’origine égyptienne Samir Amin, qui a beaucoup tra-
vaillé sur les problèmes du développement du monde d’aujourd’hui et,
spécialement sur l’échec du monde dit « développé », se questionne
sur l’ancien mode de coopération internationale pour le développe-
ment qui a été remplacé par l’« aide humanitaire ». Le caractère hu-
manitaire de cette aide a été mis en doute ; cela est dû à la cohabita-
tion d’un monde superdéveloppé avec un autre très pauvre et misé-
rable.
D’autres aspects fondamentaux liés à la coopération internationale
posent des problèmes et nous interpellent : comment les politiques
entre les États sont-elles orientées ? Des directives très précises sont
imposées à travers les organismes de coopération. Ces directives sont
80 À cet égard, je suggère de voir les notes du sociologue dominicain Max
Puig sur « Société et Politique dans le nouveau contexte mondial » élaborés
pour l’atelier d’Action social œcuménique latino-américaine, tenue à Los
Teques, Venezuela, juin 1994.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 176

surtout canalisées à travers les ONG et les institutions dites « à but


non lucratif ». En même temps, la participation de l’État s’affaiblit.
Les pays donateurs établissent des conditions où s’inscrivent des
facteurs tels que leur conception du développement, de la démocratie
et de la participation et la projection du pays donateur. Les moyens,
les mécanismes, les objectifs et les priorités sont définis dans le
contexte des relations internationales et non en fonction des nécessités
et des priorités nationales réelles.

Le nouvel ordre et la conjoncture caraïbéenne :


Cuba, Haïti et la République Dominicaine

L’Association des États de la Caraïbe

La constitution de l’Association des États de la Caraïbe (AEC), le


24 juillet 1994 à Carthagène, en Colombie, a été considérée comme
un fait d’importance pour le développement des relations de coopéra-
tion et d’intégration régionale. Elle devait contribuer à renforcer la co-
opération et les relations [144] culturelles, économiques, politiques,
scientifiques, sociales et technologiques entre ses membres.
En accord avec les fondements qui la sous-tendent, elle devait
« trouver une réponse opportune et effective aux défis et aux opportu-
nités de la globalisation de l’économie internationale ainsi qu’à la li-
bération progressive des relations hémisphériques ».
EAEC poursuit l’amélioration du développement économique, so-
cial, scientifique, technologique et culturel de la région, ainsi que
l’étude des moyens d’intégration des économies de la Caraïbe dans le
cadre de la promotion d’un espace économique et commercial en of-
frant des possibilités de coopération et de concertation.
D’autre part, l’AEC est une association composée de vingt-cinq
États indépendants et affiliés. Ces derniers, non indépendants, sont
liés à la France, aux États-Unis, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas. La
domination politique de ces grands pays s’exercent par conséquent sur
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 177

certains membres. Il s’agit donc d’une association composée d’États


et, dans les faits, de gouvernements 81.
Jusqu’à cette date, dans la Caraïbe, les liens économiques entre
pays n’ont pas été très étroits. Il existe le CARICOM comme méca-
nisme d’intégration, mais n’en font pas partie des pays comme Cuba,
la République Dominicaine ou Haïti. Aussi, la recherche de solutions
communes à des problèmes généraux, pour développer les liens histo-
riques, politiques, culturels, etc., entre ces pays et les incorporer à
l’économie mondiale, s’avère être une tâche du présent et du futur.

La crise haïtienne dans le contexte de


la globalisation et les relations haïtiano-dominicaines

D’une façon ou d’une autre, la crise politique haïtienne a eu une


incidence assez directe sur le contexte régional. L’élection de Jean-
Bertrand Aristide à la présidence de la République d’Haïti, en dé-
cembre 1990, marqua aussi une détérioration des rapports officiels
entre les deux États qui partagent l’île d’Hispaniola.
Durant la présidence d’Aristide, il a régné une certaine animosité
dans les relations entre les deux États. Elle atteignit son point culmi-
nant lorsque le gouvernement dominicain expulsa de son territoire des
milliers d’Haïtiens en juin 1991 82.

81 Pour de plus amples détails, voir José Serulle et Jacqueline Boin, « La


Caraïbe : coopération et intégration » , Balance économique, 247, Hoy, 30
juillet 1994.
82 Le processus de rapatriement des nationaux haïtiens, tel que officielle-
ment désigné par le gouvernement dominicain, s’accompagna de mesures de
force qui souvent produisirent la séparation de familles mixtes avec de
graves conséquences pour les enfants de ces dernières.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 178

[145]
Lors de la chute du gouvernement du président Aristide, à la suite
d’un sanglant coup d’État, le gouvernement dominicain cacha à peine
sa satisfaction.
Bien qu’il ait formellement accepté l’embargo, décidé par les
États-Unis, contre Haïti, le gouvernement dominicain manifesta à plu-
sieurs reprises son désaccord à ce sujet. De multiples évidences
montrent que le gouvernement dominicain ne fit pas tous les efforts
nécessaires pour que cet embargo soit strictement observé.
Durant l’évolution de la crise haïtienne, des demandes de plus en
plus directes ont été formulées au gouvernement dominicain, afin
d’obtenir sa coopération pour un respect de l’embargo. La situation
qui prévalait était décrite dans les cercles politiques nord-américains
et notamment dans le New York Times du 10 mai 1994. Dans un édito-
rial publié ce jour-là, cet important journal précise que « l’Administra-
tion (Clinton) peut présenter trois options fermes à la République Do-
minicaine dont la frontière avec Haïti présente une hémorragie qui
nuit à l’embargo pétrolier : patrouiller la frontière de manière efficace,
accepter une aide internationale pour la surveillance de la frontière ou
suspendre toute l’aide nord-américaine 83 ».
Le 25 mai, à partir des dénonciations de fraudes électorales formu-
lées par l’opposition, et tandis que l’ambassadeur des États-Unis en
Haïti, William Swing, dénonçait le fait que la frontière ne respectait
pas l’embargo, on annonça que la président Balaguer s’était mis d’ac-
cord avec l’envoyé du président Clinton, William H. Gray, et celui des
Nations unies et de l’Organisation des États américains, Dante Capu-
to, pour « fermer la frontière ».
Il fut précisé que pour « rendre effective la fermeture totale de la
zone frontalière, l’ONU, l’OEA et le gouvernement nord-américain
apporteraient à la République Dominicaine l’assistance technique, ci-
vile et logistique 84 ». Suite à cette annonce, le New York Times publia,
depuis Santo Domingo, des commentaires qui expliquaient l’accepta-

83 The New York Times, 10 janvier 1994. Soulignées par nous.


84 El Siglo, « JB assumerait la charge de fermer la frontière » par José Mi-
guel Carrion, 26 mai 1994, p. 1.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 179

tion du président dominicain à son intérêt de calmer les critiques des


États-Unis et la pression internationale par les élections du 16 85.
La 24e assemblée générale de l’OEA réunie à Belem do Para dans
les premiers jours de juin, décida de renforcer l’embargo en Haïti. À
la mi-juillet, le Conseil de sécurité des Nations unies autorisa les
États-Unis à prendre la tête d’une action militaire en Haïti « qui per-
mettrait le retour au pays des autorités légitimes ».
[146]
Le 21 juillet, le vice-conseiller dominicain annonça que le pré-
sident Balaguer avait autorisé la présence de militaires nord-améri-
cains sur la frontière dominicaine pour superviser l’accomplissement
de l’embargo commercial contre Haïti.
Le 1er août, les gouvernements des États-Unis et de la République
Dominicaine signèrent un mémorandum d’accord, créant un Groupe
multinational d’observateur (GMO) sous la direction du personnel mi-
litaire nord-américain. Pour accomplir ses fonctions de surveillance de
la frontière, le GMO fut autorisé à se déplacer sur tout le territoire do-
minicain 86.
Les relations politiques haïtiano-dominicaines ont toujours été ca-
ractérisées par certains dilemmes 87 comme celui de l’appui formel au
gouvernement d’Aristide mais avec appui réel aux putschistes. Cette
relation a pour antécédent le cas des opposants antiduvaliériste qui
n’eurent jamais accès au territoire dominicain, et des duvaliéristes qui
furent toujours acceptés avec complaisance. Ce fut la même chose lors
de l’embargo des Nations unies ; le gouvernement dominicain disait
respecter l’embargo, mais ne le faisait pas.
Alors que l’on disait Aristide l’ennemi du peuple dominicain, on
justifiait par ailleurs les crimes de la dictature ; tandis que d’impor-
tants secteurs économiques dominicains disaient « hier » : « Nous ne
pouvons maintenir quatorze millions d’Haïtiens et de Dominicains »,

85 The New York Times, 30 mai 1994.


86 Le texte du mémorandum, qui ne fut pas soumis à la ratification du
Congrès national fut publié dans les journaux dominicains, le 2 août 1994.
87 Max Puig, Notes sur la restauration de la démocratie en Haïti. Panel réa-
lisé à Dajabon, frontière dominicano-haïtienne, août 1994.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 180

aujourd’hui, on réclame l’ouverture de la frontière parce que sa ferme-


ture a occasionné la ruine des producteurs dominicains.
Durant tout le mois d’août et les premiers jours du mois de sep-
tembre 1994, les conditions de motivation de l’intervention militaire
nord-américaine furent créées. Le jour même du 18 septembre, ayant
détaché des soldats nord-américains, il se produisit un accord entre les
militaires et la mission de haut niveau du gouvernement américain,
ayant à sa tête l’ex-président Carter. Ces accords n’étaient pas basés
sur ceux antérieurement signés à l’île des Gouverneurs. La résistance
organisée par l’armée et les civils supposés entraînés pour résister à
l’intervention ne se fit pas sentir.
Durant les premiers jours d’intervention, c’était comme si les
forces d’intervention avaient débarqué pour protéger les assassins et
non le peuple sans défense, car les massacres de civils partisans
d’Aristide continuèrent dans tout le pays. Certains analystes émirent
l’hypothèse qu’en fin de compte l’intervention [147] servirait à offrir
une sortie pour les putschistes et que ceux-ci pourraient s’en aller
jouir de leur richesse dans l’exil « postintervention ».
Ce qui est certain, c’est que le lien apparaît de plus en plus évident
entre les États-Unis et les putschistes. Le New York Times l’a montré très
clairement en disant que le représentant du FRAPH (Emmanuel
Constant) était un salarié de la CIA. Cette version n’a pas été démen-
tie dans les cercles dirigeants nord-américains. Tous les analystes cri-
tiques du processus haïtien s’accordent sur le fait que le coup d’État
n’aurait pu se perpétrer et encore moins se maintenir sans le concours
des États-Unis.
Après le « succès » de l’opération « appui à la démocratie », le pré-
sident Bill Clinton se chargea d’annoncer le retour d’Aristide au pou-
voir ; c’était une preuve palpable du parcours des États nationaux, de
l’indépendance, de la souveraineté et de l’autodétermination des
peuples du tiers monde dans ce nouveau cadre des relations mon-
diales.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 181

La crise postélectorale en République Dominicaine


et la participation nord-américaine

Très tôt le matin du 16 mai 1994, jour des élections nationales, le


docteur Peña Gomez et l’accord de Santo Domingo dénoncèrent la
fraude électorale exécutée fondamentalement par l’exclusion de mil-
liers de votants des listes électorales et la substitution des noms par
d’autres, réels ou supposés.
Tandis que la dénonciation était avalisée par des observateurs in-
ternationaux et par le gouvernement même des États-Unis, le pré-
sident Balaguer qualifia ces dénonciations de fraude dans les élections
d’un « montage contre la République Dominique » la Junte électorale
centrale (JCE), de son côté, fut incapable de clarifier la situation et dé-
signa une commission de vérification qui finit par confirmer dans un
rapport rendu public à la mi-juillet la tenue d’irrégularités graves.
Diverses propositions furent formulées pour trouver une solution à
la crise postélectorale : tandis que les parties liées au gouvernement
signalaient qu’il suffisait que la Junte électorale centrale proclame les
noms des gagnants aux élections pour mettre un terme à la crise,
d’autres poussaient plutôt à l’annulation partielle ou totale des élec-
tions ; tandis que le Parti de libération dominicaine (PLD) proposait la
prolongation de deux années, la période de gouvernement des autori-
tés gouvernementales législatives et municipales en exercice, d’autres
insistaient sur l’établissement d’un gouvernement provisoire.
À la fin, on s’accorda pour trouver une sortie hybride, l’accord des
trois principaux partis politiques (PRSC, PRD, PLD) fut appelé Pacte
pour la démocratie. [148] D’après ce pacte, les législateurs et les auto-
rités municipales élues seraient pleinement reconnus et exerceraient
leurs fonctions durant les quatre années pour lesquelles ils ont été
élus, tandis que le président Balaguer, proclamé gagnant des élections
par la junte électorale centrale, accomplirait un court mandat de dix-
huit mois ramenés à deux ans par une décision de l’Assemblée natio-
nale en fonction de l’Assemblée de révision de la Constitution
d’ailleurs très contestée.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 182

Le Pacte pour la démocratie impliqua la modification de la Consti-


tution de la République dans plusieurs de ces clauses telles que signa-
lé plus haut. Dès la signature du Pacte, on assista à une polémique au-
tour de la terminologie et de son accomplissement par les différents si-
gnataires.
Le gouvernement des États-Unis joua tout au long de la crise un
rôle très direct non seulement en demandant des éclaircissements sur
la fraude électorale mais aussi en signalant le chemin à suivre pour
une sortie de crise : tenir de nouvelles élections. Ce gouvernement, à
travers ses différentes instances, a réclamé l’accomplissement des
termes du Pacte pour la démocratie ; durant la crise, il joua de son in-
fluence sur les différents acteurs en présence, en conditionnant leur
comportement pour trouver la possibilité, exprimée par les représen-
tants gouvernementaux nord-américains, d’imposer des sanctions à la
République Dominicaine en raison de la fraude électorale11.
Dans le Pacte pour la démocratie et la sortie de crise, le rôle joué
par les États-Unis doit être clairement établi par l’application de pres-
sions économiques et politiques, lesquelles sont étroitement liées à sa
politique mondiale et régionale et, plus spécialement, à la sortie d’en-
semble que le gouvernement nord-américain veut appliquer aux deux
plus grandes îles des Antilles.
Finalement, je voudrais faire remarquer que le gouvernement nord-
américain dès le deuxième jour des élections mexicaines présentait ses
félicitations au candidat officiel, Ernesto Zedillo ; de sorte qu’il dé-
montre une fois de plus que les États-Unis travaillent avec deux poids
et deux mesures.

Les États-Unis et Cuba : la crise des balceros


et l’autodétermination des peuples

Le cas cubain est l’exemple typique de la politique des États-Unis


en rapport avec la question des États nationaux, l’autodétermination et
la souveraineté 88 [149] des peuples ; ses droits ne sont pas reconnus
88 Cette possibilité eut un rôle important dans le dénouement de la crise. En
fait, la République Dominicaine (ainsi que d’autres pays de la Caraïbe et de
l’Amérique centrale) exige des États-Unis d’établir un accord sur un traite-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 183

par le gouvernement des États-Unis condamnant ainsi à un holocauste


ce peuple valeureux. Je répète que le droit des peuples comme nation,
reconnu dans le cadre du nouvel ordre, est celui de maintenir les ci-
toyens dans le cadre de leurs frontières. Après des décennies de propa-
gande nord-américaine en rapport avec ceux qui « fuyaient » Cuba, le
gouvernement de Clinton se voit dans l’obligation de rénover les ac-
cords relatifs à l’immigration des Cubains sur le territoire nord-améri-
cain ; c’est en grande partie la crainte de l’invasion des nouveaux
« barbares » qui poussent les États-Unis d’Amérique et des grands
centres mondiaux à l’adoption de leur politique.
Cuba représenterait la permanence du conflit entre capitalisme et
socialisme dans le monde, face à l’Amérique latine spécialement.
Quoique l’URSS ait été démembrée et que ait eu lieu la chute du Mur
de Berlin, aucun autre pays n’a autant d’influence dans les mouve-
ments de libération nationale en Amérique latine que Cuba. Il semble-
rait que la politique des États-Unis envers Cuba maintient la politique
de Santa Fé pour qui la « Caraïbe se convertit en un grand lac mar-
xiste-léniniste ».
En finir avec la régime cubain, provoquer sa chute, même par ina-
nition est un objectif de premier ordre de la politique nord-américaine
et du schéma mondial de pays étroitement connectés au système capi-
taliste global ; de sorte que « la démocratisation » de Cuba est le co-
rollaire de « l’opération pour la démocratie » en Haïti.
La politique des États-Unis dans l’actuelle conjoncture caraïbéenne
a comme point central la mise à mort de l’État national cubain. Il me
semble que comprendre cette dynamique est une question fondamen-
tale non seulement parce qu’elle est la plus importante au niveau terri-
torial dans les Antilles, mais aussi pour ce qu’elle représente pour les
nouvelles générations de Latino-Américains.
Outre celui de confiner les peuples de la Caraïbe dans le cadre de
leurs frontières, la politique des États-Unis pour l’émergence de la dé-
mocratie en Haïti et en République Dominicaine a comme objectif fi-

ment paritaire avec le Mexique surtout en matière d’exportation de produits


textiles. Ce type d’accord est considéré comme indispensable pour contre-
carrer les effets négatifs du Traité de libre commerce (TLC), signé entre les
États-Unis, le Mexique et le Canada pour les pays de la région.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 184

nal de « restaurer la démocratie » dans le seul pays, qui d’après les


États-Unis n’est pas démocratique sur le continent.
Pour l’instant, les États-Unis prétendent rééditer le procédé déjà
utilisé durant la septième conférence des chanceliers de la OEA tenue
à San José en 1960 où on prétendait établir une comparaison entre Fi-
del Castro et Rafaël Léonidas Trujillo, en les condamnant pour leurs
interventions dans les affaires internes d’autres pays.
[150]

Quelques défis du présent et du futur

L’édification d’une économie autocentrée, c’est-à-dire basée sur la


production de moyens de production et de biens pour la consomma-
tion de masse, est une nécessité dans le cadre du maintien d’un véri-
table État national.
Cependant, la poussée d’un modèle de ce type présente tout un en-
semble d’obstacles desquels se détachent les suivants :

- ce que représente les dimensions des différents pays ;


- le grand effort qui signifierait pour le tiers monde de pouvoir
faire une révolution agricole ;
- les processus d’urbanisation accélérés ;
- l’insertion dans le système mondial ;
- les inconvénients internes à chaque pays, vu que les véritables
obstacles sont de caractère social et politique.

Quelques auteurs ont proposé l’idée de développer deux grandes


stratégies comme alternative des pays du tiers monde en vue de pro-
mouvoir un développement national indépendant : une stratégie à long
terme qui impliquerait une déconnexion du système capitaliste mon-
dial, et une à court et moyen terme orientée vers la réduction des ef-
fets nocifs du nouvel ordre mondial. À partir de cette dernière s’insé-
reraient les apports orientés vers la création d’un nouvel ordre écono-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 185

mique international (NOEI) dans la mesure où on prétendait améliorer


les avantages comparatifs du Sud et ajuster un peu les avantages obte-
nus par le Nord en fonction des besoins du Sud.
La réduction de cette faille si importante est ce qui pourrait donner
lieu à un ordre plus équilibré. Il n’est pas possible que, tandis que plus
de 15 millions d’enfants meurent tous les ans de malnutrition, aux
États-Unis, les Nord-Américains dépensent pour leurs mascottes 4
millions de dollars en nourriture.
Plus les processus d’intégration de nos pays sont une nécessité
pour établir entre eux des relations économiques, moins ils seraient
préjudiciables aux intérêts de nos peuples. Mais nous devons faire res-
sortir l’importance des mouvements alternatifs dans les différents pays
et leurs luttes pour l’implantation de politiques justes. Cela est une
tâche qui ne doit être en aucune manière laissée exclusivement aux re-
présentants officiels ; la société civile doit y jouer un rôle beaucoup
plus actif.
Tels que nous les avons analysés, les problèmes du développement
inégal ne se résolvent pas dans le cadre du système capitaliste et de
l’organisation du monde d’aujourd’hui telle qu’elle se présente. Ce-
pendant, celle-ci est une version insuffisante des problèmes actuels et
de la nécessité de les dépasser ; non seulement il faut considérer la re-
lation entre les pays du centre et de [151] la périphérie dans le cadre
du capitalisme, mais on doit aussi tenir compte des problèmes en rela-
tion avec les pays dits socialistes ; nous nous devons également de ré-
fléchir aux problèmes des relations Nord-Sud, mais aussi à celles
d’Est-Ouest dans leur nouvelle dimension.
Les États socialistes ont été considérés comme des États nationaux
populaires 89. Dans ce type de société, l’État remplit des fonctions spé-
cifiques différentes de celles qui s’exercent tant dans les pays capita-
listes développés que dans les pays en sous-développement, vu que,
l’État a été l’instrument de protection et d’affirmation nationale ; on
les a traités comme des États forts, précisément, parce qu’ils sont as-
sez déments, assez déconnectés de ce qu’on appelle Le nouvel ordre
mondial.

89 Samir Amin, op. cit, p.205.


Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 186

Le retour aux relations capitalistes et l’insertion de certains de ces


pays dans l’économie de marché libre aura d’importantes répercutions
sur les caractéristiques de ces États nationaux.

La question de la démocratie

Dans la majorité de ces pays, la démocratie n’a pas été suffisam-


ment développée, et cela génère une contradiction dans la mesure où
les régimes socialistes font appel à un développement démocratique
croissant, dû aux relations de coopération dans lesquelles le système
socialiste doit opérer.
Le développement de la démocratie dans ces pays se pose donc en
fonction des insuffisances que le système politique accuse dans cet
ordre et non au niveau des relations économiques et des relations so-
ciales.
Dans la société capitaliste, il y a une séparation de la gestion éco-
nomique et sociale et la gestion politique, laquelle n’est démocratique
qu’apparemment. La question de la démocratie doit être traitée de fa-
çon totale et non certains aspects comme le préconisent ceux qui pro-
meuvent la mondialisation de la démocratie représentative. La démo-
cratie ne peut plus se résumer au multipartisme et au droit de vote ;
elle doit être large et participative.

Démocratie et réforme de l’État

Les réformes de l’État en vigueur dans la plupart de nos pays sont


indispensables ; mais, ces réformes ne peuvent pas être le fruit des re-
commandations technocratiques de fonctionnaires d’organismes inter-
nationaux et de quelques « spécialistes » nationaux. Il est requis une
plus grande participation citoyenne dans la promotion des réformes
dont le pays a besoin pour atteindre[152] un véritable développement
et non simplement pour s’insérer dans le nouvel ordre.
Les véritables réformes et la démocratisation de nos sociétés
passent par le développement des niveaux locaux et, de ce fait,
doivent commencer dans les quartiers populaires, ainsi que dans la
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 187

municipalité et la province. La démocratisation de la société passe par


une véritable décentralisation de l’État (qui implique l’obtention de
quotas de pouvoir), et n’est pas une simple déconcentration des res-
ponsabilités comme le préconise une bonne partie des organismes in-
ternationaux intéressés à améliorer l’apparence du statut en vigueur.

Les nouveaux sujets politiques

D’importants mouvements de femmes, de mouvements écolo-


gistes, de démocratie locale, etc. ont surgi ; en général, il s’agit de
mouvements transclasses avec une forte participation des couches de
la classe moyenne qui ne peuvent être confondues avec les actions de
la petite bourgeoisie. Ces mouvements ont une grande importance
dans la mesure où ils cherchent à intégrer leurs demandes particulières
dans un contexte plus large, qui promet un véritable développement
national, et qui, en définitive, est un développement qui suscite l’indé-
pendance et l’autodétermination.

L’unité en faveur des droits politiques,


écologiques, économiques et sociaux de la région

Les forces politiques et sociales des différents pays ont le droit in-
aliénable d’impulser un plus large mouvement régional en faveur de
l’unité et de nos droits politiques, écologiques, économiques et so-
ciaux.
Ce mouvement doit prendre en considération nos racines cultu-
relles profondes et les liens qui, historiquement ont uni nos peuples.
Aujourd’hui, nous parlons d’intégration, mais il y a longtemps que
Marti, Duarte, Betances et beaucoup d’autres grands patriotes entre-
prirent le tracé du chemin de l’unité pour maintenir la dignité et la
souveraineté de nos peuples. Cette unité doit permettre les plus grands
liens de coopération possibles, dans une dynamique Sud-Sud, afin de
promouvoir une véritable participation vers le développement et les
avancées de la science et de la technologie.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 188

Je voudrais mettre l’accent sur l’importance que nous devons assi-


gner à cette dernière question. Le développement d’un véritable État
national, indépendant et souverain est aujourd’hui impensable sans
préalablement faire avancer la recherche et le développement des po-
tentialités des individus et de leur nature.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 189

[153]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Première partie. Les expériences démocratiques.

TRANSITION DÉMOCRATIQUE
ET CULTURE DE LA PAIX
(DÉBAT)

Retour à la table des matières

Un représentant de l’UNOH (Union nationale des normaliens


d’Haïti) : Monsieur Montiel a parlé d’enfant cartésien ? Tous les en-
fants du monde ne peuvent-ils être cartésiens ? Si non, pourquoi ?
Par ailleurs, vous avez parlé de l’existence en Haïti d’une école ré-
publicaine. À mon sens, l’école que nous avions, que nous avons en-
core, est loin de cette idée d’école républicaine. Nous ne formons,
dans la grande majorité des cas, que des handicapés intellectuels, des
gens qui ne pensent pas véritablement.
J. Dahomay : C’est vrai qu’il y a le problème de l’école qui ne
transmet que des valeurs occidentales et, de ce fait, apprend aux non-
occidentaux, pour parler de façon schématique, le mépris d’eux-
mêmes. C’est un aspect de la question. Mais, d’un autre côté, je crois
qu’il faut se garder d’une position culturaliste, nationaliste qui pense
que la finalité essentielle de l’école est d’enraciner l’enfant dans sa
culture, dans une identité déjà. Le risque est d’essentialiser l’enfant,
de dire à l’enfant qu’il est martiniquais, haïtien, latino-américain, de
développer la culture du « bon » Martiniquais, du « bon » Haïtien, du
« bon » Latino-Américain ce qui rappelle étrangement le culture du
bon Allemand ou du bon Aryen dans l’Allemagne nazie.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 190

Quand vous dites que, si l’enfant n’a pas l’esprit cartésien, on ne


peut pas le former à l’esprit cartésien, je réponds que le rôle de l’école
est de sortir l’enfant d’où il est pour faire de lui un homme libre. Si
l’on entend par esprit cartésien une manière de penser française, il est
évident que le but de l’école n’est pas de franciser un Haïtien ; mais si
on entend par esprit cartésien la raison ou le bon sens partagés par
tous, on considère que tout homme, quelle que soit sa culture, est ca-
pable d’accéder à une rationalité universelle, une pensée indépendante
de toute autorité. On doit précisément, pour que la démocratie soit
viable, amener l’enfant à cette pensée libre.
Question : Depuis deux jours, on parle de l’éducation donnée par
l’école, alors que je pensais entendre un débat sur l’éducation en géné-
ral. On a parlé de l’école de la République comme moyen de
construire un lien entre la République et le citoyen. Paradoxalement,
on observe que tous les systèmes [154] éducatifs dans le monde sont
remis en cause, parce que tous ne peuvent y accéder et qu’ils ne ré-
pondent plus aux besoins de la population. Est-ce que le débat ne de-
vrait pas porter sur la démocratie dans l’école et non dans la société ?
En outre, l’école n’est pas le seul lieu d’éducation à la citoyenneté.
Que pensez-vous de l’éducation populaire ? N’est-elle pas un espace
de changement dans la transition démocratique ?
E. Montiel : J’ai voulu mettre l’accent sur le fait que le système
éducatif doit se faire avec les éléments identitaires qui sont propres à
la population ; il est nécessaire d’encourager l’auto-estime culturelle
des populations. Il faut leur faire connaître le fonds, la vitalité et la ri-
chesse de la culture de leur région. Je me suis aperçu qu’il y a certains
aspects qui marquent la personnalité du Caribéen : ses rapports avec la
nature et les autres, son sens musical. Il a un esprit dionysiaque au
XVIe siècle on appelait ça le lusianisme, c’était la maladie des Indiens
de la Caraïbe, qui travaillaient peu, qui employaient tout leur temps à
des pratiques de convivialité. Le touriste qui vient ici vient pour parti-
ciper à cela. Comment profiter de ces éléments sur le plan scolaire ? Il
s’agit de mettre en valeur des éléments de convivialité, de tolérance,
de liberté.
Cette réflexion est valable non seulement pour les Caraïbes, mais
pour le reste du continent. Il est important qu’un Haïtien connaisse la
culture inca ou aztèque et qu’un enfant péruvien sache qui était Pé-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 191

tion, Toussaint Louverture, etc. Vous faites partie d’une histoire améri-
caine partagée.
Certains économistes de la Banque mondiale ne s’expliquent pas
comment les gens peuvent vivre avec des revenus par tête si bas ; il
existe dans ces régions des savoir-faire, des stratégies de survie très
riches. La législation considère cette économie comme informelle,
mais c’est cette économie qui nourrit les gens. C’est l’économie
réelle. Comment permettre le développement d’une économie popu-
laire qui puisse permettre aux gens de survivre convenablement ?
Comment le système scolaire peut-il mettre en valeur les stratégies de
survivance ?
E. Matoko : Il est évident qu’il ne faut pas omettre les autres lieux
d’éducation, ni les autres formes, ni les autres cibles. Mais il est clair
que l’école est le lieu essentiel de transmission des valeurs parce
qu’on s’adresse à un groupe d’âge particulièrement réceptif. Cepen-
dant, l’éducation populaire, l’alphabétisation fonctionnelle, liée à des
notions pratiques, sont autant d’espaces qu’il faut exploiter et que l’on
exploite de plus en plus d’ailleurs. Les effets de retour, lorsque les pa-
rents transmettent leurs connaissances à leurs enfants, sont très impor-
tants. Ce sont autant de lieux privilégiés où l’on enseigne la démocra-
tie. Mais ce qui est important, c’est la méthode. On a [155] considéré
que l’école était un lieu de reproduction sociale, et pour tenter de re-
médier à cela on a élaboré, depuis une quinzaine d’années, de nou-
velles méthodes pédagogiques que j’appellerai participatives, mais
que l’on appelait maïeutiques au temps de Socrate où l’élève a une
plus grande participation dans l’apprentissage.

À l’invitation du président de séance, plusieurs questions sont po-


sées dans l’assistance :

* Il faut qu’il y ait une certaine concordance entre transition dé-


mocratique et éducation. Lorsqu’on sait que la famille est fon-
dée sur la domination de l’homme, qu’il existe une lutte entre
christianisme et vaudou, entre créole et français et, donc, que
l’homme haïtien est divisé, ne peut-on pas se demander si l’on
ne va pas vers un échec patent de cette démocratisation ?
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 192

* Les parents qui représentent pour les enfants le symbole de la


sécurité, de l’amour, de la protection mais aussi de l’autorité,
n’ont pas d’autre mode de transmission des messages que la
violence physique et parfois psychologique. On ne s’adresse
pas à l’intellect de l’enfant, on attend de lui une soumission
quasi servile. Peut-on s’étonner que cet enfant, devenu adulte,
reproduise cette intolérance ? Quels moyens peut-on employer
pour transformer cet aspect de la culture haïtienne afin de par-
venir à obtenir des comportements qui vont dans le sens de
cette culture de la paix, de la démocratie ?
* Le défi le plus constant de l’éducation est de former des sujets
sociaux qu’on ne doit pas, selon moi, définir par leurs droits,
mais par leurs actions positives, leur autonomie, leur capacité
critique. La démocratie ne se transmet pas, elle doit être prati-
quée dans le processus éducatif. Ne doit-on pas d’abord démo-
cratiser les structures éducatives afin de former des sujets so-
ciaux capables de favoriser le changement social ?

E. Montiel : Le modèle de l’école républicaine pourrait être d’un


grand intérêt pour Haïti, parce que c’est le type d’école qui pourrait le
mieux satisfaire les désirs d’égalité, de participation. J’ajouterai à
l’idée d’école républicaine celle d’éducation nationale. Je voudrais in-
sister sur la tradition qui existe dans la région. Les politologues euro-
péens sont méfiants lorsque l’on parle de système politique latino-
américain. Or, la république qui est née de la Révolution française a
été très courte, ceux qui ont appliqué la république partout en Amé-
rique, sont des utopistes, comme Bolivar ou Miranda. On a pu dire
que la république est le système politique qui convient le mieux au
tempérament latino-américain parce qu’il existe dans ces sociétés non
dynastiques des traditions municipales et communautaires, et donc des
traditions républicaines, [156] que nous avons aidé à inventer, comme
d’ailleurs l’idée d’indépendance que l’Amérique a introduit en science
politique. Vous me direz que ces républiques étaient des républiques
bananières, consulaires, mais la tradition républicaine et la tradition
juridique sont tout de même assez fortes. Donc, l’école républicaine
est dans nos traditions. Permettre à des enfants, quelle que soit leur
origine sociale, religieuse ou raciale, de partager un même code édu-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 193

catif, c’est un élément de cohésion nationale. En période de transition,


il faut mettre l’accent sur ce qui rassemble, non sur ce qui fracture.
J.N. Montesinos : Il y a un problème qui n’est pas propre à Haïti,
mais à toute la région. Nous sommes dans des sociétés récemment ur-
banisées ; nos villes sont des créations des trois ou quatre dernières
décennies et nos cultures sont des cultures rurales. Les villes repro-
duisent ces cultures, mais, d’un point de vue humain, elles ne sont pas
efficientes. Je ne parle pas ici des identités qu’il faut créer, recréer,
protéger. Il faut que les gens apprennent à coexister dans les villes. Il
n’y a pas de démocratie sans respect de la vie des autres. Qui va se
charger de ce problème ? L’école ? La municipalité ? La famille ?
Je pense qu’il n’y a pas de recette. Nous devons assumer le proces-
sus d’urbanisation. Gabriel Garcia Marquez fait dire à l’un des per-
sonnages : « Laissez-nous faire notre Moyen Age », et, en effet, à bien
ses égards, nous sommes au Moyen Age. Il faut reconnaître ce fait
pour commencer à changer. Mais s’approprier la modernité, ce n’est
pas reproduire les modèles de modernité, c’est trouver une nouvelle
route vers la modernité, et les politiques menées dans ce sens par
l’État doivent être dures, drastiques et inscrites dans le long terme.
Participer, par exemple, à la production scientifique mondiale, cela
suppose une politique très ferme afin de constituer une élite. Or, la
massification de l’éducation se fait souvent au détriment de la qualité.
Il faudra faire des choix car nous n’avons pas les ressources pour tout
faire, et ces décisions doivent être prises par la nation, après un débat
au niveau national.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 194

[157]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.

Deuxième partie
TRANSITIONS
DÉMOCRATIQUES
EN HAÏTI

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[158]
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 195

[159]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Deuxième partie. Transitions démocratiques en Haïti.

“Jean-Bertrand Aristide
président de la République d’Haïti,
témoin et acteur de la transition
démocratique en Haïti, s’interroge...”

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La notion de « transition vers la démocratie » ou celle de retour au


droit... des peuples à disposer tout simplement d’eux-mêmes, a un bel
avenir, pourvu qu’elle n’oublie pas comment se firent ou se font les
violentes transitions - parfois sans transition - vers l’intolérance et la
dictature.
Rien n’est jamais acquis. Sommes-nous, comme d’autres, ou plus
que d’autres, payés - ou volés - pour le savoir ? Notre objet d’étude ici
n’est pas Haïti, mais notre histoire témoigne. Singulière bien sûr, mais
tellement comparable à celle de tant de nos hôtes venus d’Amérique
latine, d’Europe ou d’Afrique.
Ostracisée par les puissants de l’époque, notre première Répu-
blique noire indépendante a vite oublié les principes qui l’avaient fon-
dée, portant dans la seconde moitié du XX siècle l’avilissement des li-
e

bertés à son paroxysme. Comment aujourd’hui sortir de quarante ans


« d’exploitation », d’un système de corruption et de répression où
l’obscurantisme fut érigé en système, en catéchisme ?
Comment l’essor des organisations populaires, le grand réveil des
années 1980, les élections honnêtes garantissent-ils le bond en avant
vers la démocratie ?
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 196

Sans doute la démocratie ne se construira-t-elle pas ici comme à


Lomé ou à Prague. Pas seulement à cause de l’histoire et de la géogra-
phie. À chacun sa spécificité, nous devons, quant à nous, beaucoup à
la résistance de tout un peuple, relayé par un travail diplomatique de
Pénélope et un soutien venu de larges secteurs de l’opinion internatio-
nale.
Ici, la démocratie se fonde sur les revendications de justice, de par-
tage, de transparence, d’éducation. Avec ce corollaire : comment peut
s’exercer la liberté pour celui qui a faim ? Une terrible question posée
hier au prêtre, aujourd’hui devenu président.
Notre pratique de la démocratie, que nous voulons participative,
respecte le bulletin de vote mais appelle les citoyens à être acteurs
permanents, vigilants, sujets de leur devenir, animateurs de contre-
pouvoirs, donc résultante d’une histoire et d’une culture spécifiques,
pas question de la trouver pré-emballée sur le marché !
Installation, stabilisation ou irruption démocratique : le concept et
l’exercice sont permanents, mais périlleux. Utopie et pratique à la
fois, ils se fondent différemment, mais en vue de la construction d’une
même charpente. Il y a [160] tant à résoudre de questions, posées dif-
féremment, mais finalement universelles.
Peut-on sortir de la misère et conserver intacte une culture ? Gar-
der son âme ? Quels compromis économiques pour préserver l’unité ?
Quels équilibres entre démocratie et justice sociale ? Libéralisme
et développement harmonieux ? Justice et réconciliation ? Compromis
et principes ? Comment créer et organiser les structures juridiques et
l’espace public de discussion ? Retisser les liens sociaux ? Comment
faire face aux soubresauts de la dictature ou aux méthodes de pensée
induites par elle ?
Comment passer du « droit à avoir des droits » à la consolidation
démocratique ? Bref, quels archaïsmes combattre ? Au nom de quelle
modernité ? Beaucoup d’interrogations, une matière sans limite à ap-
préhender, à brasser, à tordre dans tous les sens
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 197

[161]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Deuxième partie. Transitions démocratiques en Haïti.

“Haïti entre la guerre froide


et le Nouvel ordre mondial.”

Laënnec Hurbon
directeur de recherche au CNRS

Retour à la table des matières

Comment une intervention militaire étrangère - sous commande-


ment américain de surcroît - peut-elle prétendre avoir pour objectif la
restauration d’un système démocratique ? Comment expliquer un ac-
cueil si chaleureux à des marines américains dans un pays qui a déjà
connu de 1915 à 1934 une occupation américaine de type rigoureuse-
ment colonial et qui se signale, à travers toute son histoire, par un na-
tionalisme sourcilleux et à fleur de peau ? Ces interrogations qui ont
été soulevées un peu partout, après le débarquement de 20 000 GI’s
américains en Haïti, le 19 septembre 1994, n’appellent pas des ré-
ponses dogmatiques et stéréotypées. Je voudrais chercher ici à mon-
trer la complexité du problème que soulève ce mode de retour - par ef-
fraction - de la démocratie en Haïti, en l’inscrivant dans la mesure du
possible dans le cadre du nouvel ordre mondial.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 198

Doutes et incertitudes
sur le nouvel ordre mondial 90

Une remarque préalable s’impose sur la réelle nouveauté de cet


ordre mondial. En gestation depuis la chute du Mur de Berlin en dé-
cembre 1989, il ne laisse découvrir parmi ses caractéristiques princi-
pales que des doutes et des incertitudes. Sans les reprendre ici dans
leur exhaustivité, nous soulignerons celles qui s’avèrent importantes
dans le débat qui nous préoccupe sur les rapports entre le retour d’un
régime démocratique en Haïti et l’intervention américaine.
Ce qui semble tout d’abord poindre à l’horizon avec l’effondre-
ment des régimes communistes des pays de l’Est, ce n’est pas seule-
ment la domination d’une seule grande puissance, mais le triomphe de
l’économie de marché grâce à laquelle les plus forts continuent à exer-
cer le même ancien système de [162] domination. Ce processus im-
plique un réaménagement en profondeur de la géopolitique qui préva-
lait jusqu’ici. En effet, les États-Unis ne conservent plus de la même
manière leur suprématie économique et politique sur le monde. Pour
avoir rompu avec le système de Bretton Woods qui assurait essentiel-
lement l’expansion du capital américain, ils entrent désormais dans
une logique de compétitivité commandée par l’expansion internatio-
nale du capital. Autrement dit, à partir du moment où le dollar n’était
plus convertible en or, les marchés financiers n’étaient plus soumis à
aucun contrôle. Il en résulte que les États-nations vont finir par perdre
leurs capacités à déterminer leur propre politique économique, le capi-
tal international ne pouvant plus accepter en effet de rencontrer des li-
mites juridiques ou territoriales à son expansion. Il suffit dorénavant
que chaque pays s’intègre dans cette nouvelle dynamique, même si
une certaine marge de manœuvre est permise à travers chaque banque
centrale. Le Fonds monétaire international sert justement à ajuster
90 Sur les problèmes relatifs au nouvel ordre mondial, nous nous conten-
tons de renvoyer à quelques ouvrages et articles récents dont ceux de P
Hassner (1994), M. Aglietta (1995), T. Negri (1995), G. Corm (1993), A.
Valladão (1995), J. Michel (1992), et de bien d’autres qu’il nous est impos-
sible de citer ici. La critique que nous suggérons dans cette contribution
s’inspire particulièrement du texte de M. Aglietta.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 199

chaque État à ce nouveau système monétaire international. En théorie,


un pays peut décider de rester en dehors de cette logique, mais à
terme, il lui faudra fermer ses frontières, ce qui semble fort coûteux
socialement et en tout cas fort difficile à cause du processus déjà très
avancé de transnationalisation des besoins.
Y a-t-il un rapport entre le nouvel ordre mondial en émergence et
le processus démocratique en Haïti ? Assurément, mais de manière
oblique seulement. C’est ce qu’il nous faudra préciser. Pour le mo-
ment, il est important de souligner que l’effondrement des régimes
communistes des pays de l’Est et la réalité enfin palpable d’un marché
mondial ne signifient en rien le triomphe assuré de la démocratie. Le
néo-libéralisme aujourd’hui hégémonique ne permet pas de soutenir
que l’humanité ne pourrait pas recommencer la même barbarie qu’elle
nous a donnée en spectacle tout au long de notre siècle. Le monde en-
fin mondialisé peut encore générer un nouvel apartheid entre nations
riches et nations pauvres, en creusant l’écart qui existait déjà entre
elles. Le capital international, dans sa dynamique, prétend seulement
bousculer tous les obstacles à son déploiement. Sa victoire, encore fra-
gile, laisse apparaître des contradictions particulièrement graves, dans
la mesure où, ne pouvant plus invoquer le communisme comme bouc
émissaire, le nouvel ordre mondial semble impuissant devant les
conflits d’ordre ethnique, racial ou national, qui surgissent un peu par-
tout, dans des pays du tiers monde, mais aussi dans des pays industria-
lisés. Ces conflits se donnent comme le symptôme de ce qui a été jus-
qu’ici refoulé ou qui a subsisté comme un reste inassimilable, témoin
de l’absence d’horizon qui semble être l’une des marques du nouveau
système économique mondial. Peine perdue de croire qu’ils peuvent
être résolus ou surmontés en les enfermant dans les territoires où ils se
déroulent. [163] Peine perdue également de continuer à assigner aux
États-Unis la même position hégémonique qu’ils occupaient pendant
les années 1970 : ils ne sont plus le centre d’organisation et de régula-
tion du système économique international, mais sans perdre leur pré-
pondérance, ils ont dû, comme d’autres pays, s’inscrire dans le cadre
de la compétition généralisée ouverte désormais par le nouvel ordre
mondial. La domination impériale du monde ne semble être garantie
pour aucune des grandes puissances, même s’il est clair qu’elle est ac-
tivement recherchée, d’abord par les États-Unis.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 200

Concrètement, l’interprétation de la récente intervention améri-


caine en Haïti sur la base du seul concept d’impérialisme paraît en re-
tard d’une guerre. Ainsi, par exemple, l’opposition exprimée par les
Républicains aux États-Unis, en particulier par l’ex-président Bush et
par Kissinger, à cette intervention qui visait la restauration d’un pré-
sident légitimement élu, prend appui sur le vieux schéma de la guerre
froide 91. En Haïti, les partisans du coup d’État se trouvaient confortés
par une telle opposition. À la limite, il est probable que c’est parce
que les États-Unis n’exercent plus la même domination impériale
qu’ils ont pu se résoudre à s’engager dans ce type d’intervention.
L’opinion publique américaine, dans sa majorité, était non seulement
réticente mais opposée à l’engagement des forces américaines, sen-
sible qu’elle était aux arguments des Républicains, quand ces derniers
soutiennent que les intérêts américains ne sont pas clairement repé-
rables dans une telle entreprise et que, de surcroît, Haïti n’est pas un
pays mûr pour la démocratie à cause de sa pauvreté tant au plan cultu-
rel qu’au plan économique. Tout concourt à montrer que l’intervention
américaine se produit à un moment où nous assistons à un change-
ment progressif de paradigme dans les relations internationales. Nous
pouvons soutenir que les États-Unis n’ont pas pu appliquer pour Haïti
la même politique qu’ils avaient poursuivie au Nicaragua des Sandi-
nistes et au Salvador. Cette politique a été la tentation et le fait du cou-
rant républicain. Le coup d’État sanglant en Haïti et la volonté d’écar-
ter le président Aristide du pouvoir laissent supposer dans la presse
américaine qu’Haïti est un enjeu dans lequel on découvre les difficul-
tés à dépasser le paradigme politique de la guerre froide. Mais les ac-
teurs les plus en vue en Haïti, comme aux États-Unis et peut-être dans
la communauté internationale, ont-ils réellement pris conscience de la
portée d’un événement comme celui d’une intervention qui porte le la-
bel de restauration de la démocratie ? N’y aurait-il pas un retard des
mentalités et des pratiques politiques sur le nouvel ordre mondial qui
émerge à la faveur de l’effondrement [164] des régimes communistes
des pays de l’Est ? Pour ma part, je suis enclin à penser qu’une double
logique serait à l’œuvre à travers l’intervention américaine en Haïti :
91 Voir l’analyse de F. Fukuyama, (1992) pp. 32 et suiv. des thèses pessi-
mistes de Kissinger. Les mêmes thèses ont clairement encore prévalu dans la
complicité des États-Unis dans le coup d’État contre Aristide. Les conclu-
sions de Fukyama sur le nouvel ordre mondial ne sont pas reprises ici, car
chez lui les rapports entre libéralisme et démocratie semblent aller de soi.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 201

une logique d’intérêt et une logique du droit dans son universalité


concrète. La logique d’intérêt a été tout d’abord la plus probable et la
plus plausible pour expliquer la décision américaine et la sympathie
de la communauté internationale exprimée pour cette décision. En ef-
fet, elle contraste radicalement avec les pratiques traditionnelles de
domination impériale des États-Unis. L’exigence de l’universalité des
droits humains et de la démocratie proclamée par les grandes puis-
sances dont les alliés principaux dans le tiers monde ont été depuis
toujours les régimes dits autoritaires semble être une illusion dans la-
quelle le peuple haïtien serait tombé, car la logique d’intérêt demeure-
rait prédominante. Autrement dit, le peuple haïtien se serait trompé et
aurait été dupe, le monde étant régi essentiellement par des rapports
de force où les plus forts gagnent toujours. Cette perspective suppose
un désespoir total vis-à-vis des possibilités d’une hégémonie réelle de
l’idée de démocratie dans le monde. Il est clair qu’une logique d’inté-
rêt ne peut jamais être exclue dans les relations entre les peuples ; de
plus, il se pourrait fort bien qu’il y ait eu coïncidence au moins provi-
soire entre les intérêts politiques du gouvernement de Clinton et ceux
du mouvement démocratique haïtien qui réclamait le retour du pré-
sident Aristide à ses fonctions. Déclarer que le discours formel sur la
restauration de la démocratie ne servait que d’alibi à une intervention
militaire de type impérialiste, c’est s’enfermer dans le paradigme ob-
solète de la guerre froide. Le peuple haïtien, quant à lui, paraît voir
plus loin, quoique confusément, que nombre d’analystes et de polito-
logues, en prenant à la lettre les principes universels du droit et de la
démocratie. Certes, il a fallu que des conditions particulières soient
réunies pour qu’une telle intervention soit possible, car l’événement
demeure sans précédent dans l’histoire universelle. C’est qu’on est
peut-être dans un contexte politique mondial encore ouvert, où rien
n’est encore joué, et où se produit un changement progressif de para-
digme dans l’interprétation des événements nationaux et internatio-
naux. Il faut donc examiner de plus près ce qui a pu déterminer les
couches populaires haïtiennes à accueillir à bras ouverts une interven-
tion, qui, de prime abord, devait heurter le nationalisme lequel est une
constante de notre histoire politique. Ensuite seulement, nous interro-
gerons les possibilités qui s’offrent au pays dans le cadre du nouvel
ordre mondial pour trouver des assises relativement fermes à la mise
en route d’un système démocratique durable qui ne soit pas de l’ordre
du simulacre.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 202

Il s’agit donc de se demander si l’espoir d’un retour réel de la dé-


mocratie placé dans une intervention militaire des États-Unis ne recèle
pas un idéalisme foncier ou une méprise de la part des couches popu-
laires haïtiennes. [165] Cette question ne trouve pas d’éclairage véri-
table si l’on doit se contenter de renvoyer dans le camp des putschistes
(où l’on repère duvaliéristes, néo-duvaliéristes et macoutes) tous ceux
qui, parmi les intellectuels haïtiens, sont réticents ou jettent le plus
clair soupçon sur les intentions américaines concernant l’intervention
en faveur du président Aristide. Nous avons déjà souligné combien ce
soupçon peut être fondé, et l’on est même en droit de lui reconnaître
une vertu salutaire par la vigilance qu’il assurerait dans les relations
entre les deux peuples. Mais il ne saurait servir à bâtir une stratégie
politique, car il ne permet pas de prendre toute la mesure de l’événe-
ment qu’est ce retour par effraction d’un système démocratique inter-
rompu par un coup d’État militaire. Il semble tout d’abord que le
peuple haïtien dans une écrasante majorité a compris que cette inter-
vention n’est point avant tout le fruit de tractations diverses conduites
au niveau des instances internationales. Il s’agirait bien plutôt d’une
longue et extraordinaire résistance contre le coup d’État qui a abouti à
la nécessité de l’intervention. Près de dix ans de lutte ininterrompue
contre le pouvoir militaire et macoute constituent un témoignage écla-
tant de la volonté du peuple haïtien de voir s’instaurer la démocratie.
Dans la pauvreté la plus inhumaine, il réclamait la reconnaissance de
ses droits politiques et non pas d’abord et seulement à manger, à se lo-
ger et à se vêtir. Mais nous précisons de suite que les droits ou libertés
ainsi revendiqués ne supposent pas la négation ni la relativisation des
droits créances ou des demandes sociales et économiques ; bien au
contraire, les droits libertés sont clairement compris comme le cadre
nécessaire à l’expression des revendications sociales. Qu’est-ce qui a
pu donc se passer dans les mentalités pour qu’une telle perspective ait
prévalu en Haïti ? Comprendre cette question c’est comprendre que
nous sommes en présence d’un point culminant de toute une série de
luttes déployées depuis le lendemain de l’indépendance (1804), pour
un accès réel à la condition de citoyens à part entière qui a toujours été
refusée à la majorité de la population.
La participation à la vie politique a été restreinte aux couches ur-
baines de la grande et la petite bourgeoisie lettrée et parlant français,
pendant que les masses paysannes analphabètes et créolophones uni-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 203

lingues voient leur marginalisation fondée dans la loi elle-même. Il est


utile de rappeler ici les schèmes idéologiques qui ont été employés à
cet effet et qui ont favorisé la longue durée d’une telle situation.

Le nationalisme contre la citoyenneté

Pour trouver les mécanismes visant à occulter la problématique des


droits humains fondamentaux après l’indépendance du pays - alors
que la demande de liberté et d’égalité montait en puissance chez les
masses esclaves [166] en insurrection, il faut considérer le rôle rempli
par le nationalisme dans la vie politique haïtienne. Au départ, c’est-à-
dire tout au long du XIXe siècle, ce qui est mis en avant ce n’est pas à
proprement parler le nationalisme mais ce qui est censé préparer son
lit, à savoir la problématique de l’identité culturelle. Concrètement, les
élites se réfugient derrière le principe de l’éducabilité et de la perfecti-
bilité popularisée par Kant et les Lumières, mais pervertie, pour plai-
der en faveur d’une politique des lettrés et des grands propriétaires.
Les éléments disponibles pour fonder l’identité culturelle sont alors
affectés d’un signe négatif. Ainsi par exemple, la langue créole, le
culte du vaudou d’origine africaine, et jusqu’à la couleur dite noire et
l’analphabétisme ne sont conçus qu’à l’intérieur d’une opération de
distinction, de séparation ou d’exclusion. En lutte contre le racisme
dominant en Europe et auquel on cherche à donner des bases scienti-
fiques, les intellectuels se rabattant sur le passé glorieux et héroïque
d’Haïti - qui l’éloignerait de l’Afrique dite encore barbare et lui servi-
rait de rachat de la condition noire. Le problème de la citoyenneté ne
peut apparaître que pour ceux d’entre les Haïtiens qui sont destinés à
représenter le pays auprès de l’étranger. Le « vivre ensemble » haïtien
est ainsi fondé sur le consensus de l’exclusion de tous ceux qui ne
sont pas encore aptes culturellement à exercer leur citoyenneté.
En revanche, pendant et après l’occupation américaine (1915-
1934), l’identité culturelle est articulée au discours nationaliste de ma-
nière positive et explicite. Le vaudou, le créole, la couleur noire, tout
ce qui d’une manière ou d’une autre se rattache à une origine africaine
valorisée. Mais le nationalisme en question, surtout dans la longue pé-
riode de la dictature des Duvalier (père et fils) est censé promouvoir
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 204

l’Haïtien authentique : il suffit désormais d’être haïtien, au sens strict,


pour ne pas avoir à poser le problème de la citoyenneté. Autrement
dit, être haïtien, ce serait non pas appartenir à une nation, mais en
quelque sorte à une ethnie. En définitive, le nationalisme sous ces
deux aspects, celui du XIXe siècle caractérisé par la dénégation des
valeurs culturelles populaires, celui du XXe siècle par l’affirmation de
ces valeurs, s’est révélé contradictoire avec la vieille revendication de
citoyenneté jamais encore prise en compte par l’État et les différents
gouvernements qui se sont succédé depuis près de deux siècles en
Haïti. D’un côté, pendant l’occupation américaine de 1915 à 1934,
seuls les paysans entrent en guerre contre les troupes américaines,
pendant que les élites collaborent ou n’organisent que des protesta-
tions verbales ou culturelles. Le discours nationaliste 92 ne sert point à
souder les élites aux masses, il apparaît bien plutôt comme l’expres-
sion de leur [167] division. D’un autre côté, pendant la période duva-
liériste, le barrage contre toute participation du peuple à la vie poli-
tique est fondé à nouveau dans le discours nationaliste qui permet sur-
tout à partir des années 1970 de réunir, sinon de réconcilier, la bour-
geoisie et une partie non négligeable de la petite-bourgeoisie avec les
macoutes dans la même perspective de pérenniser le pouvoir dictato-
rial duvaliériste. Comment donc, dans un tel contexte, les revendica-
tions de droit et de citoyenneté ont-elles pu émerger jusqu’à devenir
aujourd’hui hégémoniques à travers le pays ? On peut, sans prétendre
ici fournir une explication détaillée, relever deux facteurs principaux :
le premier serait le décrochage des éléments significatifs de la culture
populaire par rapport à la manipulation politique duvaliériste. Concrè-
tement, le créole, le culte du vaudou cessent au moins d’être objet de
honte et en même temps d’appartenir au champ de la dictature. La fis-
sure est créée pour des revendications qui portent sur les droits fonda-
mentaux, nous nous en expliquerons plus loin. Le deuxième facteur
serait la production d’associations volontaires, telles des groupements
communautaires, ou des communautés chrétiennes de base dites TKL
(Ti Kominote legliz) où l’on désapprend à se soumettre aux traditions
toutes faites et non discutables, et où l’on fait l’expérience de la cri-
92 Sur le rapport entre « nationalisme et démocratie », voir notre article
dans Chemins critiques (1994) et notre article de New York Review of Books
(1994). Mais on se reportera aux travaux plus généraux sur le nationalisme
comme de ceux de E. Gellner (1989), M. Wieviorka (1994), G. Hermet
(1993), D. Schnapper (1994), etc.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 205

tique des hiérarchies ou des autorités politiques et religieuses, et où


enfin on tente de fonctionner selon des règles valables pour tous sans
acception de personne. Dans ces associations, la langue créole est uti-
lisée non pas pour exprimer un ressentiment, mais simplement elle de-
vient un moyen normal de communication. Curieusement, en même
temps, ni l’analphabétisme, ni la pauvreté ne peuvent alors passer
pour des obstacles à la participation à la vie politique et inversement
ne sont pas considérés par ces associations comme des vertus à culti-
ver. Ces transformations se produisent, on le sait, en majeure partie
dans le cadre ou à l’ombre de l’Église catholique, dans la mesure où
celle-ci, par ses réseaux d’écoles, d’œuvres sociales implantées à tra-
vers tout le pays, ses liens internationaux, remplit un rôle central dans
la vie quotidienne et peut ainsi concurrencer les gouvernements dans
la production des repères symboliques structurant la collectivité.
Certes, cela n’a pas été sans déchirement interne de l’Église face à des
revendications de droits fondamentaux, parties de couches populaires
catholiques et qui s’adressent non pas à elle-même, mais aux instances
politiques. Dans tous les cas, il s’avère que l’obsession n’a pas été re-
ligieuse, pas plus qu’elle n’a été fondée sur un culturalisme ou un eth-
nicisme. On peut toujours reconnaître que les prises de parole popu-
laire, permises par certaines radios, ont pu faire sauter maints tabous
sociaux et politiques. Mais ce qu’il importe de comprendre, ce sont les
conditions sociologiques de possibilité de ces prises de parole elles-
mêmes. Il ressort des deux facteurs que nous venons d’évoquer à pro-
pos de l’apparition des. revendications de droits fondamentaux, que le
discours nationaliste duvaliériste a dû parvenir à son [168] épuise-
ment, en apparaissant en clair comme négateur de l’humanité de
l’Haïtien et comme alibi à la suppression de ses droits.
Quand Aristide apparaît sur la scène publique depuis la petite cha-
pelle de Saint-Jean-Bosco située dans un quartier populaire de la capi-
tale et proclame le slogan « Tout homme est un homme » (1992), il re-
noue d’un seul coup - est-ce à son insu ? - avec le vieux rêve de l’éga-
lité et de la liberté qui inspirait l’esclave insurgé de la fin du XVIII e
siècle. Ce qu'Aristide pose, c’est l’exigence de l’universalité effective
et concrète du droit fondamental de la participation de tous les Haï-
tiens sans exception à la vie politique. On le perçoit sans doute sou-
vent comme un prophète ou un messie mais cela ne représente qu’une
dérive de son action. Là n’est pas l’essentiel de la place qu’il occupe
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 206

dans le processus de démocratisation de la société haïtienne : il est


plus sûrement l’opérateur symbolique du passage d’un régime de fa-
veurs et donc d’arbitraire à un régime de droit où tous les Haïtiens
sont au moins formellement égaux devant la loi. Il est remarquable
que les troupes américaines venues chasser les militaires putschistes
aient reçu un accueil enthousiaste, en dépit de la propagande nationa-
liste puissamment orchestrée par ces militaires et leurs alliés du parle-
ment, des partis politiques et de la bourgeoisie. C’est, pourrait-on dire
sans exagérer, dans l’effondrement ou, à tout le moins, dans l’essouf-
flement de l’idéologie nationaliste et tout autant dans la désintrication
du culturel et du politique que se lève aujourd’hui la demande de ci-
toyenneté en Haïti et que cette demande passe à son affectation.

Fragilité du processus démocratique en Haïti

Cependant les difficultés surgissent dès lors qu’intervient la phase


de consolidation démocratique. Pour des raisons internes à la vie poli-
tique elle-même en Haïti, mais d’abord à cause des incertitudes qui
caractérisent le nouvel ordre mondial. Le cas d’Haïti a posé et pose
encore des questions embarrassantes aux États-Unis et à travers eux
au nouvel ordre mondial. Vouloir par exemple compter sur le droit in-
ternational pour la résolution de la crise politique créée par le coup
d’État du 30 septembre 1991, c’était en quelque sorte acculer l’OEA
et l’ONU à placer le droit au principe de leur fonctionnement,' alors
que ce sont des instances sujettes le plus souvent à la manipulation po-
litique des grandes puissances et dont les structures de fonctionnement
dépendent encore du paradigme de la guerre froide. La demande
d’une intervention active et efficace contre les putschistes présuppo-
sait que l’imaginaire de l’État-nation ou de la souveraineté nationale
n’avait plus force de mystification auprès du peuple, du moins auprès
des couches populaires en Haïti. La souveraineté nationale a été consi-
dérée comme usurpée et au sens strict supprimée à partir du moment
où la volonté générale exprimée par le vote en faveur [169] d’Aristide
comme président de la république n’a pas été respectée. Cette de-
mande ne conduit pas à la dissolution de toute perspective nationale,
elle procède d’une vision post-nationaliste qui comprend que la soli-
darité internationale peut servir à favoriser le retour de l’exercice de la
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 207

citoyenneté elle-même. La nécessité, reconnue par l’ONU, de s’enga-


ger dans des interventions efficaces à l’intérieur des États dits souve-
rains pour porter secours à des peuples en danger ne relève pas de la
simple compassion humanitaire. Les événements politiques nationaux
en Haïti ont été pris dans les rets d’une série de déterminants interna-
tionaux, depuis fort longtemps. La dictature duvaliériste autant que le
coup d’État n’ont pu durer si longtemps sans la complaisance sinon la
complicité active des États-Unis. L’intervention qui vient rétablir la
légalité constitutionnelle apparaît alors comme un acte de réparation,
en même temps qu’il s’inscrit dans le cadre du droit international. En
ce sens, l’interprétation de l’intervention comme une action qui vien-
drait bloquer le dynamisme politique interne 93 à la société haïtienne
renvoie à une vision abstraite de la crise haïtienne, dans la mesure où
elle met entre parenthèses les forces militaires qui sont aux mains
d’un seul camp politique. Cette thèse est tout à fait assimilable à celle
de la soi-disant immaturité du peuple haïtien pour la démocratie, elle
est finalement celle du duvaliérisme, de l’armée et de la bourgeoisie,
qui, pour assurer la perpétuité du régime de l’arbitraire, déclarent que
le peuple n’est pas encore assez éduqué pour faire un choix rationnel.
Toutefois, l’on devrait en même temps reconnaître que le vote du 16
décembre 1991 en faveur d’Aristide et le retour de la légalité constitu-
tionnelle par la grâce de l’intervention américaine ne suffisent pas
pour une véritable installation d’un régime démocratique. Il y a bien
eu une irruption du peuple sur la scène politique, ou pour reprendre
les termes de Jacques Rancière (1994), une apparition des incomptés,
ou du demos qui n’existait jusqu’ici que sous les espèces d’une mino-
rité qui parlait en son nom, ou d’un leader qui le représentait. Le coup
d’État, autant que sa suppression par le recours à des forces étrangères
témoignent, on s’en doute, de la fragilité du processus démocratique
en Haïti. Mais ce point de vue sociologique ne doit pas nous cacher la
fragilité inhérente à la démocratie comme telle. Tout régime démocra-
tique est par essence fragile, et c’est peut-être même ce qui la dis-
tingue de tous les autres régimes politiques. La possibilité de révoquer
un régime démocratique est permanente, d’autant plus que la démo-
cratie n’est pas une pente naturelle des sociétés humaines. Une démo-
cratie a besoin, entre autres, par exemple, d’être nourrie et soutenue

93 Voir pour de plus amples informations sur le rôle des religions en Haïti
dans les processus démocratique, nos articles (1994 et 1995).
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 208

par des discussions [170] publiques et par une réflexion continue sur
elle-même. De surcroît, et paradoxalement, dès qu’une société accède
à la démocratie, elle entre, comme dit Claude Lefort (1986), dans une
phase d’indétermination foncière, au sens où désormais cette société
accepte de ne pas pouvoir disposer d’un savoir total sur elle-même et
qu’il lui appartient de créer progressivement ses propres repères sans
aucun appui possible sur une définition toute faite de l’homme. Pour
le moment, le processus en cours en Haïti nous donne à voir d’un peu
plus près les multiples tentations qui peuvent le mettre en péril. Nous
nous bornerons à souligner quelques-unes en guise de conclusion.
Au plan intérieur, tout d’abord l’obstacle institutionnel que repré-
sentait l’armée a été surmonté pour la première fois depuis la chute de
Jean-Claude Duvalier en 1986. Toutes les difficultés rencontrées jus-
qu’ici au cours de la longue transition démocratique trouvent leur ex-
plication directe et dernière dans la volonté de l’armée de contrôler ri-
goureusement le jeu démocratique en Haïti. Certes, elle avait coutume
de faire et défaire les présidents, mais c’est depuis l’instauration du ré-
gime de Duvalier (1957), quelle était empêchée d’exercer un tel pou-
voir. En revanche, dès la chute de la dictature, elle s’est crue la juste
héritière du duvaliérisme et ne semblait guère comprendre le phéno-
mène de l’irruption du peuple dans les choses politiques du pays. Le
démantèlement de l’armée ne pouvait apparaître que comme l’ouver-
ture des possibilités de réalisation d’un système politique dans lequel
tous les Haïtiens acquièrent au moins l’égalité formelle devant la loi.
L’armée autant que la bourgeoisie semblent avoir d’ailleurs compris le
vote populaire en faveur d’Aristide comme une sorte de « fin des
temps, ou fin de leur temps ». Il n’y aurait pas d’autre explication à
l’intensité de la répression sans précédent qui s’est abattue sur le
peuple pendant les trois années du coup d’État. Ce n’est pas à force
d’arguments qu’on a mis l’armée hors d’état de nuire, il a fallu l’inter-
vention d’une force plus puissante. C’est dire que la tâche qui consiste
à assurer la sécurité de la population et qui est celle de l’État de droit
naissant demeure entière : d’un côté, la force multinationale devra tôt
ou tard repartir du pays, de l’autre, il convient de créer une police qui
ne peut être préparée dans la hâte et qui devra être assez nombreuse et
assez bien formée pour couvrir tout le territoire national. La tentation
est grande de chercher à combler l’angoisse que peuvent susciter les
difficultés de création ou de réforme des institutions de la police ou de
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 209

la justice. Un processus de rationalisation des tâches de ces institu-


tions suppose une conception du temps qui vient heurter facilement
l’impatience populaire là où le pouvoir ne prend pas le risque de trou-
ver le temps pour expliquer, convaincre et mettre en place les média-
tions institutionnelles durables. Le passé d’arbitraire ne s’abolira pas
de lui-même ou par enchantement, il est encore opérant dans les struc-
tures comme dans [171] les mentalités. Les pratiques réactives, tou-
jours à la recherche de bouc émissaire, auront du succès, à coup sûr,
puisqu’elles cachent l’impuissance à changer le réel. Une posture na-
tionaliste devient ainsi une pente fatale, à la mesure de cette impuis-
sance, car en même temps, on ne voit pas comment on peut soutenir
en terme absolu le principe de la souveraineté nationale quand on a eu
recours à des forces étrangères pour la restauration de la démocratie
dans son pays. Ce recours, nous l’avons vu, était celui du droit inter-
national qui devait permettre de donner des bornes aux forces étran-
gères et de les orienter au service de l’intérêt national et du recouvre-
ment du droit de citoyenneté. Ce n’est point là une faiblesse dans le
mouvement démocratique haïtien. Il conviendrait bien plus de recon-
naître le danger qu’il y aurait, sous couvert de nationalisme, à s’enga-
ger dans des pratiques qui mettent le droit et la loi entre parenthèses.
Mais cette faiblesse peut se convertir paradoxalement en avantage, dès
lors que la discussion collective publique et le procédé argumentatif
sont mis à l’avant-poste de la lutte pour la consolidation d’un régime
démocratique.
Une deuxième tentation du pouvoir en Haïti est celle qui consiste à
laisser croire que les revendications socio-économiques peuvent être
satisfaites dans un court terme. La tâche qui est ouverte au gouverne-
ment haïtien est celle de la création du cadre politico-juridique qui
permette l’expression durable et rationnelle des revendications.
Celles-ci ne peuvent manquer de surgir, à partir du moment où l’État
devient un État qui protège les droits individuels et se préoccupe du
bien commun. Il ne s’agit pas de se contenter d’une démocratie pure-
ment formelle, mais de comprendre que le combat pour la réduction
des inégalités sociales criantes passe par la re-fondation de la société
sur le principe du droit à avoir des droits et la possibilité de les dé-
fendre. Concrètement, il est illusoire de croire que la sortie du sous-
développement économique s’effectuera par le cri ou le pathos, sans la
mise en place systématique, continue d’institutions et de programmes
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 210

clairs qui ne soient pas de la charité, mais qui répondent aux besoins
vitaux de toute la population.
Au plan international, on se souvient que l’affrontement dans l’opi-
nion publique américaine entre pour et contre l’intervention paraissait
une illustration des contradictions dans lesquelles la communauté in-
ternationale tout entière demeurait encore prise en s’engageant dans la
crise politique haïtienne. Que des intérêts politiques immédiats aient
été mêlés à l’intervention américaine en Haïti, que même ait été domi-
nante aux États-Unis la vision de la démocratie comme bonne et es-
sentielle à la société américaine et comme un bien relatif pour d’autres
peuples (ceux du tiers monde en particulier), cela demeure patent ;
mais cela n’empêche pas qu’ait été mise en valeur, du moins [172]
formellement, l’idée d’une humanité universelle, à travers une inter-
vention qui porte le label « Soutien à la démocratie ». Certes, et nous
croyons l’avoir déjà souligné, les couches populaires haïtiennes ont dû
prendre à la lettre l’impératif universel de la démocratie au nouvel
ordre mondial. Mais ce qu’on ne cesse en effet d’observer en Haïti,
après le retour de l’ordre constitutionnel, c’est la recherche par les
États-Unis d’un réaménagement de leur hégémonie, qui semble dispo-
nible à se satisfaire d’un régime démocratique qui serve seulement de
décor à leurs propres intérêts et qui protège ceux-là même qui ont en-
sanglanté le pays pendant les années de la dictature duvaliériste et mi-
litaire. Il n’y a pas par exemple une corrélation nécessaire entre l’ou-
verture au marché mondial et la démocratie, mais cette corrélation
semble aller de soi avec le néolibéralisme triomphant et se moque de
la revendication de justice. Tout se passe alors comme si la démocratie
se vidait peu à peu de tout contenu. Une telle perspective conduit à
l’instrumentalisation systématique des instances internationales au
service du capital international. C’est dire que, le principe du droit
passant au second plan dans les relations internationales, rien ne per-
mettra le dépassement de ce que Hobbes appelait « la guerre de tous
contre tous ». Le soutien que peut accorder la communauté internatio-
nale au processus démocratique en Haïti concerne en dernière instance
l’avenir de la démocratie dans le monde, car il donne à voir à travers
ses hésitations et ses contradictions que le paradigme de la guerre
froide survit dans un monde planétarisé où, comme le dit I. Waller-
stein (1991), « il n’est pas de salut sinon celui de l’humanité tout en-
tière ».
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 211

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[174]
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 213

[175]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Deuxième partie. Transitions démocratiques en Haïti.

“Re-fondation de
la démocratie en Haïti.”

Gérard Pierre CHARLES


directeur du CRESFELD (Centre de recherche et de forma-
tion économique et sociale pour le développement)

Retour à la table des matières

Le concept de « refondation » se situe dans la dimension historique


haïtienne. Il renvoie à notre expérience de peuple et de nation et tra-
duit un processus de création qui secoue le pays depuis une décade,
caractérisé par des phénomènes de rupture, de dépassement et de re-
nouvellement qui ont mis en cause d’importantes structures, institu-
tions et pratiques de caractère politique, social et culturel ; un proces-
sus qui a modifié le cours de notre histoire, comme cela se produit
dans les périodes de réforme et de révolution. En effet, Haïti vit de-
puis dix ans une véritable révolution démocratique, qui se projette par
son contenu universel et des traits de singularité nationale. Il s’agit
d’une révolution anti-oligarchique, d’ample participation populaire en
faveur du suffrage universel, de la citoyenneté pour tous et de l’exer-
cice le plus réel possible de la démocratie. Il s’agit d’un projet rénova-
teur, national, de modernisation de l’État, de justice et de développe-
ment, projet qui dans le contexte du nouvel ordre mondial, a coïncidé
avec les orientations, requis et intérêts de la communauté internatio-
nale.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 214

La difficile transition

Avec le renversement, par un secteur de l’armée de Jean-Claude


Duvalier, en 1986, le vieux système dictatorial se prolongea grâce à
l’armée. Les membres de ce corps, à tous les niveaux, étaient infestés
par l’idéologie fasciste, au même titre que toute une génération de
fonctionnaires et d’intellectuels bourgeois et petits bourgeois, de
même que de nombreux éléments du secteur populaire, éduqués,
conditionnés et modelés par le totalitarisme, dont la marque sur le
corps social continue à se manifester dans de nombreux domaines.
Ainsi, la transition fut extrêmement difficile en raison des sé-
quelles du passé qui freinaient, et dénaturaient, le processus. La lutte
du peuple chassa de nombreux héritiers du duvaliérisme, en particu-
lier, des chefs militaires qui avaient prétendu perpétuer le néo-duvalié-
risme. Ce combat remit en question les membres de la « classe poli-
tique » identifiés au système traditionnel ou [176] perçus comme ser-
viteurs de l’étranger. Le peuple entreprit de promouvoir par la radio,
par des manifestations et des pétitions les revendications les plus di-
verses, de caractère économique, social et culturel. Il s’organisa au ni-
veau local, dans les sections rurales et les quartiers urbains pour s’op-
poser à l’empire de l’armée et des politiciens des micro-partis tradi-
tionnels. Le projet populaire-démocratique s’articula à partir d’un
vaste mouvement d’idées, sans définition organique pour changer le
système traditionnel. Cette lutte aboutit en 1990 à l’élection de Jean-
Bertrand Aristide à la présidence, ce qui laissa croire à l’institutionna-
lisation d’un gouvernement légitime, permettant ainsi d’amorcer la
construction de l’État de droit.
Le coup d’État militaire, des plus sanglants, du 30 septembre 1991
avait pour objectif un retour au régime totalitaire favorable aux seules
minorités traditionnelles. Une fois de plus, le peuple fut chassé de la
scène et soumis à la loi de la force. Les groupes fascistes d’« attachés »
et des membres du Front révolutionnaire armé populaire haïtien
(FRAPH) prirent le contrôle de la rue, instaurant la terreur. Faction
conjuguée du peuple résistant en permanente, et de la communauté in-
ternationale, mit fin à cette entreprise de restauration du totalitarisme
et favorisa le retour à la légitimité...
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 215

Réformes de base du système politique

La récupération de la légitimité républicaine, avec l’arrivée, le 15


octobre 1994, du président Aristide, marqua une étape de l’institution-
nalisation de la démocratie, donnant lieu à d’importantes ruptures et
innovations dans le système politique et la dynamique sociale :

La conquête de la citoyenneté
et de la participation populaire

La participation civique est, sans aucun doute, la conquête la plus


significative du peuple-acteur, qui se sensibilisa aux questions poli-
tiques et sociales. Sortant de sa marginalité politique, en 1986 il s’or-
ganisa en d’innombrables groupements, affirmant sa souveraineté par
des manifestations et revendications tant sur le plan local que national.
Il participa aux élections de 1990, choisissant ses représentants de fa-
çon consciente et avec une vision de la démocratie qui reflétait ses de-
mandes concrètes. Il sut défendre des options électorales, dénoncer
l’arbitraire et l’injustice propres au régime militaire, résister aux im-
posteurs jusqu’au retour à l’ordre démocratique. Cette expérience
donna lieu à une plus grande compréhension du rôle de la communau-
té, et de chaque citoyen dans la construction d’une société plus juste.

L’application de la constitution en 1987

Cette charte, rédigée par une constituante et approuvée massive-


ment par le peuple, treize mois après la chute de la dictature, est l’ex-
pression du [177] projet démocratique. Sa mise en vigueur, retardée
par l’opposition même des militaires, ne prit effet qu’avec le gouver-
nement légitime, dans un premier temps durant les sept mois du gou-
vernement d’Aristide, et ensuite après le retour du président en oc-
tobre 1994. Ses articles concernant la gestion démocratique de la vie
publique sont de première importance, en particulier l’implantation
définitive de l’État de droit, la transformation démocratique des forces
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 216

de sécurité, la décentralisation et l’autonomie des municipalités, la


consécration du créole comme langue officielle à côté du français, ou-
vrirent des perspectives sans précédent à la participation populaire
dans les affaires de l’État. De telles dispositions donnent une signifi-
cation particulière aux élections municipales, législatives et présiden-
tielles de l’année 1995, au cours desquelles le secteur Lavalas a obte-
nu une centaine des 1323 municipalités, une majorité de 100 sièges au
Parlement, et a élu un nouveau président. Ce qui signifie que la
construction de la démocratie et la conduite de la politique écono-
mique se feront depuis les municipalités jusqu’à la direction de l’État.

Le démantèlement de l’armée

Le démantèlement de l’armée au cours de l’année 1995 constitue,


sans aucun doute, une mesure capitale pour la transformation démo-
cratique de l’État. Il commença par l’intervention des forces étran-
gères qui lui porta un coup, à la fois militaire et psychologique. Le
peuple occupa et détruisit de nombreux postes militaires dans tout le
pays, obligeant les soldats à se rendre ou à se disperser.
L’armée ne put être sauvée, malgré certains secteurs de la commu-
nauté internationale, en particulier du Pentagone, qui plaidaient pour
une force réduite de trois mille cinq cents hommes. Trois ans après
son retour, le président Aristide, par décrets et d’autres décisions ad-
ministratives de déplacement, révocation, transfert, mise à la retraite,
renvoya la majorité des sept mille cinq cents membres de cette institu-
tion, incluant un contingent sélectionné de quelque cinq cents ex-mili-
taires, contre lesquels n’était retenue aucune accusation et qui furent
intégrés à une police intérimaire qui devait être dissoute à la fin de
l’entraînement de la nouvelle police nationale.
Ainsi passa dans le domaine de l’histoire cette omnipotente armée,
née de l’intervention étasunienne de 1915, « gardienne de l’ordre », à
la fois force d’occupation et instrument de l’oligarchie, complice et
héritière du duvaliérisme, devenue depuis faiseuse de gouvernement.
À partir de la dissolution de l’armée, et de la mise en place des
moyens légaux confirmant cette mesure, la privant de son budget de
fonctionnement, une disposition constitutionnelle devra être adoptée
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 217

consacrant sa disparition [178] définitive, et faisant d’Haïti, après le


Costa Rica (1948) et le Panama (1993), le troisième pays du continent
à s’être défait de ses forces armées.

La formation de la nouvelle police

Parallèlement au démantèlement de l’armée fut créée une police


nationale à vocation démocratique, dépendante du ministère de la Jus-
tice. Une telle mesure, inspirée des dispositions de la Constitution de
1987, était réclamée par de larges secteurs de la population, conscients
du fait que l’armée après 1986, s’était transformée en un instrument
du néo-duvaliérisme et, à la suite du coup d’État, en une terrible ma-
chine d’oppression et de gangstérisme, opposée à la nation.
Les membres de cette police, dont les effectifs atteignent 5 000
hommes, sont issus, en général, des classes populaires et des couches
basses des classes moyennes. Choisis selon des critères de mérite, ils
sont formés à partir des plans d’études de quatre mois conçus par une
institution patronnée par le ministère de la Justice des États-Unis, ICI-
TAP et, par des entraîneurs américains, français et canadiens.
Il est à espérer qu’il en naisse une institution moderne au service
de la démocratie, qui ne reproduise pas les comportements hérités du
passé. Une des tâches inévitables du moment est donc leur éducation
systématique et leur conversion aux valeurs du patriotisme et du déve-
loppement national.

La reconstruction du corps judiciaire

Cette institution, rongée dans sa structure, son fonctionnement et


son essence même durant trois décennies de totalitarisme, à aucun
moment du processus de transition n’a su répondre ni à ses responsa-
bilités constitutionnelles, ni aux exigences des majorités en faveur de
la justice et contre l’impunité, et moins encore aux demandes de la na-
tion contre la corruption et en faveur de l’État de droit. Cela a suscité
au sein de la population un profond discrédit vis-à-vis de l’appareil ju-
diciaire et des avocats eux-mêmes, identifiés à celui-ci, ce qui a ali-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 218

menté la tendance à faire appel à la justice populaire pour châtier les


criminels politiques. L’impuissance du peuple à faire agir la justice
contre les bourreaux devint encore plus flagrante après le coup d’État.
Dans ce contexte, une réforme profonde du système s’avérait néces-
saire. Elle commença avec la création d’une académie de la magistra-
ture et l’application des dispositions administratives en faveur du re-
nouvellement du personnel judiciaire, y compris les juges, et de la lé-
gislation ainsi que la destitution du corps judiciaire des éléments in-
compétents et corrompus.
[179]

Autonomie et participation municipales

Les élections municipales remplissent un rôle de premier ordre


dans le processus de construction de la démocratie en Haïti ; elles sont
appelées à exercer un pouvoir local dans le cadre de la décentralisa-
tion et la déconcentration. Dans leur nouvelle fonction, elles peuvent
contribuer de façon efficace à la satisfaction des demandes des popu-
lations locales, qui réclament depuis une décennie leur participation à
la gestion de l’État et à la promotion du développement social.
Les élections municipales ont débouché sur une étape significative
de la transition puisque le secteur démocratique et populaire réuni
sous la bannière Lavalas en est sortie majoritaire. Ainsi, l’accès du
peuple au pouvoir communal aide à rompre le vieux moule, car non
seulement il constituait un des fondements du totalitarisme, qui a ca-
nalisé la plus grande partie des ressources de la nation au détriment
des provinces.
L’autonomie communale, cadre du développement participatif,
offre à l’action communautaire coopérative et associative des régions
un lieu propice à la réalisation des programmes de développement
économique ou bien de caractère social, en matière de santé, d’hy-
giène publique, d’alphabétisation, d’éducation, de reforestation, de
culture, et de sport. Elle offre aussi, un entourage approprié pour un
usage plus efficace et rationnel des ressources du pays et à celles de la
coopération décentralisée et non gouvernementale d’origine étrangère.
Elle peut contribuer à constituer des noyaux dynamiques, de petits
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 219

moteurs de « caractère » local, au niveau des CASECs ou des com-


munes pour l’impulsion de la démocratie et du développement. Elle
sert ainsi de base et de point d’appui à d’autres initiatives, de caractère
régional ou national, par le gouvernement central et le capital privé.

Un parlement pour la démocratie

En premier lieu, le Parlement renouvelé durant l’année 1995 à par-


tir d’élections réalisées sous les auspices des Nations unies est formé,
de façon amplement majoritaire, par les secteurs démocratiques popu-
laires intégrés au mouvement Lavalas. Parmi les élus figurent des
cadres politiques jeunes (moins de 30 ans de moyenne d’âge) prove-
nant des organisations et des mouvements religieux de base, anima-
teurs sociaux, professionnels qui, en général, se sont engagés dans la
lutte sociale durant cette dernière décade. Ainsi, au Sénat comme à la
Chambre des députés et dans les municipalités, les secteurs tradition-
nels de l’oligarchie agraire et commerçante, et ceux identifiés au du-
valiérisme, sont réduits à une représentation infirme.
Cette modification de la composition du Parlement représente un
changement historique dans les rapports de pouvoirs au sein du gou-
vernement haïtien [180] dans lesquels, depuis toujours, l’oligarchie a
été dominante. La représentation parlementaire se délivrera de la
mainmise des notables, au niveau régional, où elle était léguée de père
en fils, dans le cadre du clientélisme des politiciens ou des influences
des chefs militaires.

Un gouvernement
pour le développement économique et social

La présence majoritaire des élus Lavalas au Parlement et la victoire


de René Préval aux présidentielles assurent la prolongation de l’expé-
rience gouvernementale commencée avec le triomphe de Jean-Ber-
trand Aristide. Celle-ci, qui avait ouvert une possibilité d’accomplisse-
ment au projet de rénovation de l’État et de modernisation du système,
marqua un approfondissement historique du processus démocratique.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 220

Ainsi, malgré le chaos causé par le coup d’État militaire avec son cor-
tège d’exil, de répression, et ses conséquences, en terme d’embargo et
d’intervention internationale, le peuple a réaffirmé son choix et a assu-
ré la victoire de la légitimité, et de la lutte diplomatique menée avec
une admirable ténacité par le président Aristide.
Ainsi furent créées les conditions pour une nouvelle impulsion his-
torique à l’action de la majorité en faveur du changement, pour renfor-
cer la lutte pour la reconquête de l’espace démocratique, ressusciter
ou restructurer les organisations de la société civile, renforcer l’orga-
nisation politique Lavalas qui s’était constituée, dans les dures condi-
tions imposées par le régime militaire, en un important instrument
structuré de la lutte politique.
Ces acquis organisationnels ont garanti la participation majoritaire
du peuple aux élections municipales, législatives et présidentielles.
L’action et la présence organisatrice de l’OPL, la concertation « Bo
tab la » des diverses branches du mouvement Lavalas, l’appui du pré-
sident Aristide aux candidats de coalition ont assuré la victoire de La-
valas, devenue la force principale au Congrès, au centre de laquelle
émerge l’OPL comme parti majoritaire.
Ainsi, au terme d’une décennie de luttes sociales et politiques pour
la démocratie et le changement, Haïti entre aujourd’hui dans la phase
finale de ce difficile processus historique qui se concrétise à niveau
gouvernemental par des avances réelles.
Cette synthèse des résultats d’un processus complexe, d’une dé-
cennie terrible, marquée de difficultés extrêmes et d’un nombre im-
pressionnant de victimes malgré son caractère pacifique, montre com-
ment la lutte du peuple haïtien a débouché sur un programme fixé dès
1986 : changer l’État premier pas de la re-fondation de la démocratie,
par et pour les majorités et vers une société plus juste...
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 221

[181]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Deuxième partie. Transitions démocratiques en Haïti.

“La transition vers la démocratie :


lever les obstacles
ou poser les fondements ?”

Franklin Midy
département de sociologie, université du Québec à Mont-
réal

Remarques préliminaires

Retour à la table des matières

Tout d’abord, trois remarques préliminaires directement reliées à la


problématique de la transition vers la démocratie.
La première concerne le titre de ma communication, « La transi-
tion vers la démocratie : lever les obstacles ou poser les fonde-
ments ? » Ce titre est une invitation au débat sur les enjeux mêmes de
la transition, une manière d’entrer d’emblée en discussion avec l’argu-
ment du colloque dont le propos explicite est d’« analyser les freins
réels à l’instauration d’un régime authentiquement démocratique...
dans les pays qui ont vécu longtemps sous le régime de dictature...
[car] en régime de transition démocratique, les bottes de la dictature
font encore résonner leurs pas ».
Mais comment arriver à instaurer un régime authentiquement dé-
mocratique, si Ton ne se donne pas au départ la mesure de l’authenti-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 222

cité de la démocratie recherchée, si l’on ne fixe pas au préalable la


norme ou les normes constitutives de la démocratie en général ?
Le problème à résoudre, sur le plan théorique, n’est pas tant, ce me
semble, celui de découvrir les freins qu’opposerait l’ancienne garde de
Tordre dictatorial à la sortie de la dictature que celui de la définition
des voies d’entrée en démocratie. C’est essentiellement le problème
de la définition du nouvel ordre démocratique à instaurer. Le pro-
blème essentiel n’est pas derrière nous, il est devant nous. Comme le
fait remarquer René Girard : « Derrière les obstacles, il n’y a jamais
que des cadavres ; tous les obstacles sont des espèces de tombeaux »
[Girard, 1978],
D’ailleurs, les freins ne sont pas donnés au départ comme tels, ils
sont définis ainsi par l’idée que Ton se fait de la démocratie et par la
problématique que Ton se donne de la construction de la démocratie.
D’un autre côté, la dictature [182] ne se réduit pas aux figures qui la
personnifient ni à une somme de résistances solidifiées devenues
choses-obstacles évidentes qui seraient posées, telles des barricades,
au travers du chemin de la démocratie 94. Dans l’un et l’autre cas, au
contraire, celui de la dictature et celui de la démocratie, on a affaire à
un système social, à un ensemble structuré de rapports sociaux.
Je le répète, le problème théorique n’est pas d’abord du côté des
obstacles à lever, mais avant tout du côté des principes fondateurs à
poser. Il est également dans l’incertitude radicale du processus démo-
cratique, lequel n’est pas assuré de façon prédéterminée d’arriver au
but, tels les fleuves qui tous aboutissent à la mer. Quant aux pro-
blèmes pratiques, ils sont avant tout dans les lacunes conceptuelles
des projets démocratiques proposés et dans l’indécision des acteurs
politiques qui les portent. En somme, les « obstacles » ou les « freins »
seraient les mots qui désignent et indiquent à la fois cette incertitude
radicale du processus démocratique et cette indécision des acteurs po-
litiques engagés dans le processus. Indécision entendue ici dans le
double sens de manque de détermination de la direction politique et de
manque de solidité de l’idée de démocratie mise de l’avant ; indéci-
sion politique des leaders du mouvement, vacillement conceptuel des
projets démocratiques proposés.

94 Démocratie qui serait elle aussi, dans la même représentation chosi-


fiante, campée en pleine évidence de l’autre côté des barricades.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 223

Le titre suggère aussi une approche de la question qui se veut enga-


gée. Il s’agit pour moi de poser les principes qui puissent servir sinon
de guide, du moins de balise, en premier lieu aux acteurs sociaux qui
sont engagés dans le mouvement pour le changement et la démocratie,
et qui luttent pour son institutionnalisation, en second lieu, éventuelle-
ment, aux acteurs politiques qui sont sommés de répondre à la de-
mande sociale de changement, aux revendications d’égalité, de jus-
tice, d’intégration nationale, bref de démocratie.
La deuxième remarque concerne la terminologie. L’expression
« transition démocratique » me paraît problématique sur le plan théo-
rique, elle peut créer des malentendus sur le plan idéologique.
Sur le plan théorique, elle risque d’égarer, quand il s’agit de préci-
ser l’objet à étudier en période de transition. Ce n’est pas la « transi-
tion » en soi, qui n’exprime au départ que l’idée d’un mouvement et
d’un passage et dont il faut déterminer le contenu. L’objet à étudier
pourrait être l’économie de la période de transition, si l’on se place
dans la perspective marxiste, ou bien la politique de cette période, se-
lon la démarche empirique de la science politique contemporaine, ou
bien encore la culture entendue dans son sens de mœurs et représenta-
tions, si l’on définit la démocratie, à la suite de Tocqueville, comme
un État social.
[183]
Sur le plan idéologique, la formule peut prêter à confusion, comme
l’atteste la façon dont l’a entendu l’hebdomadaire Haïti Progrès (livraison
du 20-27 juin 1995). Elle pourrait laisser entendre que la démocratie
politique est déjà une réalité, que la société fonctionne déjà à la démo-
cratie.
L’expression « transition vers la démocratie » me semble plus judi-
cieuse, pouvant en tout cas prêter à confusion. Elle dit seulement un
mouvement vers la démocratie, affirmant clairement que la démocra-
tie est une visée et non une réalité établie. Suivant la perspective choi-
sie, ce peut être le mouvement, théoriquement possible, d’une écono-
mie à une autre, d’un régime politique à un autre, d’une culture à une
autre. N’est-ce pas d’ailleurs l’expression la plus couramment utilisée
dans la littérature concernée par la problématique de la transition ?
l’abondante bibliographie dans ce domaine de recherche et de ré-
flexion en fait foi [Bettelheim, 1968 ; Conac, 1993 ; Godelier, 1991 ;
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 224

Hillman, 1992 ; Lucas, 1978 ; Munk, 1989 ; O’Donnell, 1986 ; Rey,


1971 ; Stephens, 1980 ; Thomas, 1974],
Ma troisième remarque veut indiquer l’intérêt de recherche, tel
qu’il est entendu par Habermas, qui sous-tend ma communication.
« Transition vers la démocratie » ou « transition démocratique » [Di
Palma, 1990], peu importe la terminologie préférée, il s’agit pour moi
dans les deux cas d’une question et non d’un constat. Question sur les
conditions et les formes possibles d’institutionnalisation du mouve-
ment haïtien pour le changement et la démocratie, questionnement cri-
tique des pratiques des acteurs politiques du moment qui sont donnés
ou qui se donnent pour les dirigeants du mouvement vers la démocra-
tie, question évaluative sur les perspectives de la lutte pour la démo-
cratie. Il s’agit de mettre en confrontation la demande sociale de dé-
mocratie et les réponses des leaderships politiques.
Je développerai donc ma communication en trois parties. La pre-
mière partie, théorique et générale, tentera de faire le point sur la pro-
blématique de la transition. La seconde partie traitera, d’un point de
vue éthique et méthodologique, de la question de l’orientation norma-
tive du processus démocratique. La dernière partie, évaluative et cri-
tique, tentera de faire le point sur le mouvement d’arrachement à la
dictature, sur la tension vers la démocratie.

Problématique et problèmes de la transition

Historiquement, le concept de la transition a partie liée avec la


théorie et la tradition marxistes. C’est à partir de l’effort théorique de
Marx pour étudier la différence spécifique du mode de production ca-
pitaliste que le concept de transition va s’imposer, que la transition va
elle-même devenir objet de théorie scientifique : comprendre com-
ment on passe d’un mode de production [184] à un autre [Godelier,
1981]. Les études de Marx sur l’accumulation primitive du capital au
sein du système féodal constitueraient déjà, selon Althusser, une es-
pèce d’esquisse d’une théorie du processus de constitution du mode de
production capitaliste, c’est-à-dire une théorie des formes de transition
du mode de production féodal au mode de production capitaliste [Bet-
telheim, 1968],
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 225

Lorsque dans les analyses marxistes, comme on le voit dès le début


avec Boukharine [Boukharine, 1977], on parle de problèmes de la
transition, on veut évoquer les problèmes de passage d’un mode de
production à un autre, de constitution d’un mode de production, de
transformation d’un système économique. On parle en ce sens
d’« économie de la transition ». Dans la théorie marxiste, ce qui est
objet scientifique de la période de transition, c’est l’économie en tant
que système d’articulation de rapports de production.
Les études marxistes se sont intéressées essentiellement aux pro-
blèmes de deux types d’économie de transition [Bettelheim, 1968].

1. Premièrement, problèmes des économies au lendemain d’une


« révolution socialiste », qui sont ceux de la construction du so-
cialisme. Dès les années 1920, après la révolution russe, Bou-
kharine, par exemple, s’attellera à l’étude des problèmes de la
transition au socialisme dans Économie de la période de transi-
tion : théorie générale des processus de transformation.
2. Se sont par la suite posés les problèmes des économies post-co-
loniales, qui sont, entre autres, ceux de la signification du capi-
talisme d’État. Capitalisme d’État en Inde ou en Algérie [Lucas,
1978], en Egypte ou au Congo-Brazzaville [Rey, 1971].

Bref, dans la perspective marxiste, l’objet d’étude de la période de


transition, c’est la transformation du système économique.
Dans le courant de la science politique contemporaine, ce qui inté-
resse les chercheurs et les penseurs concernés, c’est plutôt la transfor-
mation du système politique. La transition dont il s’agit est le passage
d’un régime dictatorial à un régime démocratique [Goodman, 1990 ;
Huntington, 1991 ; Sorensen, 1993 ; Stephan, 1989]. Guillermo
O’Donnell a édité en 1986, en vue de comparaison et de synthèse, un
ensemble d’études empiriques sur la transition vers la démocratie dans
les pays d’Europe du Sud et d’Amérique latine.
Quelles conclusions provisoires peut-on tirer de la masse d’études
empiriques sur le processus de transition hors des régimes autori-
taires ?
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 226

Ces études montrent, dans la plupart des cas, que l’issue de tels
processus a plutôt été incertaine, et leur développement imprévisible ?
Le résultat final peut tout autant être l’instauration de la démocratie
politique que la restauration [185] d’un régime encore plus autoritaire
(Pakistan) ou d’un ordre social plus injuste [Godelier, 1991 ; Hermet,
1993], Il peut être aussi bien une succession de formules de gouverne-
ment mal définies, instables et précaires (Haïti) que l’installation de
régimes révolutionnaires plus ou moins durables issus d’affrontements
violents (Cambodge). Il ne semble pas y avoir de voie réglée et prédé-
terminée de la transition de l’autoritarisme à la démocratie ; Le pas-
sage de la dictature à la démocratie n’apparaît pas comme un proces-
sus linéaire rationnel. D’un pays à l’autre, celui-ci présente des carac-
téristiques particulières. Il ne semble pas y avoir de théorie détermi-
niste ou de science positive des processus de transition.
Voilà donc qui rend difficile l’étude des processus de transition. On
n’observe pas des États bien définis, on suit des processus indétermi-
nés : va-et-vient des acteurs, scène politique changeante, interactions
fluctuantes, identité labile, stratégies mobiles. En phase de transition,
rien n’est stable. Y aurait-il une théorie qui permette de saisir une réa-
lité en mouvement et en voie de constitution, un objet aussi informe et
fluant, aussi peu déterminé et fixé ?
Il faudra sans doute recourir à une approche multiple qui prenne en
compte la complexité et l’autonomie de processus qui semblent appa-
rentés aux processus vitaux et cognitifs, qui impliqueraient, comme
ces derniers, des phénomènes d’« autopoièse » [Varela, 1986]. O’Don-
nell et Schmitter parlent, de leur côté, de « théorie de l’anormalité ».
Peu importe la justesse de l’expression, elle indique une direction de
recherche nouvelle, invite à une approche multiple. Ces auteurs sou-
lignent la nécessité de prendre en considération le haut degré d’indé-
termination des phénomènes reliés au processus de transition. Ils
conseillent de prendre en compte aussi bien ce qui tient de l’accidentel
(fortuna, chance) et du génie individuel ( charisme personnel) que ce
qui relève des facteurs structurels lourds (système social, régime poli-
tique).
L’analyse du processus de transition en Haïti devra tenir compte
aussi bien de ce qui est de l’ordre du macrostructurel (le système so-
cial haïtien, le régime militaire, la crise structurelle de la société haï-
tienne) que du niveau subjectif et conjoncturel (aspirations à l’égalité,
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 227

réveil de la paysannerie pauvre, émergence d’une « Église populaire »


solidaire des « pauvres », alliance avec les exclus d’une partie signifi-
cative de la jeunesse scolarisée et de la petite-bourgeoisie intellec-
tuelle). L’analyse doit aussi tenir compte du niveau méta naturel (for-
tuna, virtù) relié au champ des interactions aléatoires et aux choix
« libres » d’acteurs peu ou prou informés au départ. Cette approche
multiple, non linéaire et non déterministe, a l’avantage de fixer aussi
l’attention sur des dimensions qui autrement seraient négligées.
[186]
Pour clore ce balisage théorique, quand je parle dans le cas d’Haïti
de transition vers la démocratie, je me réfère essentiellement aux
transformations profondes, aux mutations sociales et culturelles aux-
quelles on assiste aujourd’hui, surtout depuis le début des années
1980. Mutations qui expriment et nourrissent à la fois la crise de la so-
ciété d’exclusion, qui animent et que produit tout ensemble le mouve-
ment social pour le changement et la démocratie. J’aurai l’occasion de
revenir sur les principales expressions des mutations sociales et cultu-
relles en cours, sur la définition de la société d’exclusion et sur les en-
jeux de la transition. Serait-ce de telles transformations profondes, qui
semblent caractériser la transition vers la démocratie hors des régimes
autoritaires, que parle Alexis de Tocqueville ? Celui-ce pense, vers
1835, « qu’un peuple qui a vécu pendant des siècles sous le régime
des castes et des classes ne parvient à un État social démocratique
qu’à travers une longue suite de transformations plus ou moins pé-
nibles ».

Orientations du processus de transition

Je peux maintenant aborder la question de l’orientation normative


du processus de transition vers la démocratie. Je me propose, pour le
faire, de suivre une démarche en trois temps et dans trois directions
différentes.
Il faut d’abord poser les fondements, affirmer les principes de la
démocratie ; considérer ensuite la demande sociale de démocratie en
relation avec le système social haïtien ; puis décider, en partenariat et
en dialogue avec les parties concernées, surtout les nouveaux acteurs
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 228

sociaux, des voies et moyens aptes à incarner les principes affirmés de


démocratie et à satisfaire la demande sociale de démocratie.

Poser les principes

Pour établir les principes constitutifs de la démocratie, je me donne


une triple démarche complémentaire. D’abord, une démarche qui re-
lève de l’approche littéraire, rappelant, de loin sans doute, la stimu-
lante approche de René Girard [Girard, 1961 et 1978] 95. Ensuite, une
autre qui s’apparente à l’approche philosophique et qui tente de mettre
au jour ce qui serait comme [187] le noyau central de l’idée de la dé-
mocratie. En troisième lieu, une démarche sociologique reliée à la
problématique.
Première démarche, prendre une lecture du mythe fondateur de la
démocratie, du mythe grec de l’origine de la démocratie. Il s’agit, à
travers la lecture de ce mythe, de tenter de découvrir le sens profond
de la démocratie. Bien sûr, il ne faut pas ici entendre le mythe dans le
sens commun de fable ou de fabulation, ni dans le sens de construc-
tion idéologique, comme vient de le faire Patrick Michel en parlant du
mythe de Solidamosc en Pologne ; il faut le comprendre dans le sens
anthropologique profond du mot, tel que l’a pensé Claude Lévi-
95 Pas de démocratie possible ni de nation intègre dans l’exclusion institu-
tionnalisée. Toute forme d’exclusion exprime d’emblée un déni de l’univer-
salité de la démocratie et constitue à terme un risque pour son intégrité. Une
exclusion de principe remet en question la substance même de la démocra-
tie, alors qu’une exclusion de fait, qui n’est pas combattue, compromet à
terme la reproduction du régime démocratique en place. Dans une société
donnée, en effet, l’exclusion constitue une injustice radicale ; elle est la re-
connaissance ou la consécration d’une inégalité radicale, au niveau de l’être
même, la constitution d’un État social inégalitaire : tout moun pa moun.
Bien entendu, l’existence d’un régime démocratique n’est pas incompatible
dans les faits avec la présence de formes d’exclusion historiques, comme
l’atteste l’existence de la démocratie à Athènes ou dans l’Amérique des
xvu^-xix6 siècles au milieu de l’esclavage; comme l’atteste aussi aujour-
d’hui l’exclusion de populations nombreuses dans les démocraties occiden-
tales où semble s’accentuer de jour en jour la dualisation sociale. Mais il
s’agit dans tous ces cas de démocratie limitée, sans cesse menacée en son
principe même, qui est donc enjointe de s’élargir, de s’ouvrir aux autres, de
combattre l’exclusion de fait, sous peine de retourner à la tyrannie.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 229

Strauss : langage symbolique, mode d’appréhension et de compréhen-


sion spécifique du réel, discours particulier irréductible au discours ra-
tionnel, qui tente de saisir et de dire la vérité du rapport de l’homme-
femme au monde.
Que dit ce mythe ? À la mort du tyran Polycrate, son successeur
désigné convoque les citoyens sur l’agora, place l’omphalos, le sym-
bole du monde, au centre de l’agora, dispose les citoyens à distance
égale tout autour de l’omphalos. Egalement distants ou proches du
centre du monde, les citoyens ainsi placés sont invités à discourir 96 sur
les affaires de la cité, à décider collectivement de la res publica 97 ?
Que dit donc ce récit ? Qu’énonce-t-il et qu’annonce-t-il tout en-
semble ? Au moins l’articulation de quatre idées et de quatre proposi-
tions essentielles :

- démocratie dit agora, place publique ; elle veut et appelle l’es-


pace public ;
- démocratie dit délibérations collectives, discours public ; elle
veut et appelle l’opinion publique ;
- démocratie implique au départ l’égalité des délibérants définis
comme interlocuteurs ;
- démocratie dit résolution des problèmes de la cité et de la sin-
gularité originaire des individus par le dialogue et la négocia-
tion, et non par la force brute.

Bref, dans le récit du mythe fondateur de la démocratie, démocratie


dit délibérations entre interlocuteurs égaux dans un espace public créé
et indéfiniment [188] reproduit à cette fin et par la pratique, en vue de
la résolution, par le dialogue et la négociation, des problèmes de la ci-
té, dont celui de la distance originaire entre les individus.

96 Je prierai les spécialistes de littérature présents dans la salle de ne pas


m’en vouloir pour cette apparente incursion sauvage dans leur domaine, qui
pourrait ressembler à quelque forme de squattérisation de leur territoire.
97 Cf. Aristote qui définit l’homme-femme comme un animal politique
doué de logos, de discours rationnel.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 230

Seconde démarche, établir les principes constitutifs de l’idée de la


démocratie. Je tenterai de le faire à travers trois références :

- la Révolution française de 1789, avec son mot d’ordre et sa de-


vise : liberté, égalité, fraternité ! Nous avons là clairement énoncés et
annoncés trois principes constitutifs de la démocratie. Liberté à com-
prendre non seulement comme liberté originaire constitutive de l’être
humain (tous les hommes sont nés libres), mais aussi comme liberté
pratique (libertés de conscience, d’expression, d’opinion, de réunion,
d’association, etc.). Egalité à la fois ontologique et juridique, posée dans
l’être et reconnue devant le droit et la loi. Fraternité affirmant la com-
mune condition humaine des individus-citoyens, traduite aujourd’hui
en termes de solidarité éthique, source qui irrigue le vivre-ensemble
social.
- Alexis de Tocqueville. Cette référence me permettra d’expliciter
davantage le principe de l’égalité. Pour Tocqueville, la démocratie est
un État social égalitaire. Démocratie qu’il juge réalisée en Amérique
au cours de sa visite aux États-Unis vers 1830. Il convient de noter
qu’il s’agit d’un État social égalitaire qui se manifeste au niveau de
l’imaginaire, dans la représentation des citoyens. La démocratie ne
fait disparaître ni .le maître, ni le serviteur, mais « elle change, précise
Tocqueville, leur esprit et modifie leurs rapports ». Légalité en ques-
tion est l’égalité des conditions, l’égalité formelle, l’égalité conçue
comme norme constitutive de la démocratie. Distincte de l’égalité des
conditions, la passion de l’égalité, chez Tocqueville, est un sentiment,
une idéologie : l’égalité n’étant jamais complètement réalisée, elle est
sans cesse convoitée. La passion de l’égalité est nourrie par le désir
inassouvissable de combler l’écart incompressible entre l’égalité for-
melle et l’égalité réelle.
- Anaximandre. Ce philosophe présocratique pose le principe de la
justice comme régulation universelle de l’ordre du monde, à travers le
temps. Dans la nature comme dans la société, toute chose et toute
construction sont soumises à ce principe régulateur. Il y a comme une
injonction originelle de faire justice, prescrite par l’ordre du monde, et
la vie sociale consiste dans le mouvement incessant de réparation des
injustices : « Ce dont la génération procède pour les choses qui sont
est aussi ce vers quoi elles retournent sous l’effet de la corruption, se-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 231

lon la nécessité ; car elles se rendent mutuellement justice et réparent


leurs injustices selon l’ordre du temps. »

Troisième démarche, déterminer l’enjeu de la démocratie. Faisons-


le à partir de la problématique de la nation. Précisons qu’il s’agit ici
de l’idée républicaine de la nation. Dans cette perspective, celle de la
philosophie des [189] Lumières, la nation est définie comme l’assem-
blée de citoyens égaux réunis de par leur volonté souveraine sous
l’autorité d’un État de droit auquel ils confèrent légitimité. Ainsi défi-
nie, la nation a les mêmes fondements que la démocratie, à savoir la
liberté, l’égalité, la fraternité. C’est dans un seul et même acte que
furent d’ailleurs proclamées en France et en Amérique la nation et la
démocratie. S’il n’y a pas coïncidence de fait entre la nation et la dé-
mocratie, il y a assurément correspondance entre les deux idées.
Le propre de la nation ainsi comprise [Schnapper, 1990] est d’assu-
rer continûment le maintien des membres au sein de l’assemblée des
citoyens, dans leur place et dans leur rôle d’acteurs ; d’empêcher donc
leur exclusion toujours possible de l’assemblée délibérante. Elle doit
aussi, pour sa reproduction, assurer l’intégration continue en son sein
de nouveaux membres-citoyens. C’est dans cette double intégration
toujours recommencée des déjà-inclus et des non-encore-inclus que
consiste et se manifeste la vie nationale ; réduire sans cesse l’exclu-
sion, tout en cherchant à bloquer son renouvellement, à renforcer et à
renouveler l’intégration 98. C’est sur ce mode politique que se repro-
duit constamment la nation. Il n’y en a pas de reproduction naturelle,
ni par la perpétuation de la race, ni par la conservation des frontières
nationales, ni par la sauvegarde de la culture nationale, encore moins
par le culte des pères fondateurs ou des héros nationaux. Réalité es-
sentiellement politique, la nation se reproduit et se renouvelle avant
tout par des décisions et des actions politiques qui engagent l’en-
semble des citoyens. L’intégration nationale est ce mode politique de
reproduction et de renouvellement de la nation.
Cette incessante intégration nationale jamais achevée est fondée
sur et animée par le principe de fraternité 99. Ce dernier principe se tra-
duit dans les valeurs de la solidarité éthique et de la justice sociale. Il
98 Serait-ce l'invention avant la lettre de la formule et du dispositif poli-
tique de la table ronde de discussion ?
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 232

est en résonance avec le fameux commandement chrétien du « Aime


ton prochain comme toi-même ». Cette intégration est réalisée, à un
premier niveau inconstitutionnel, à travers l’instauration d’un régime
démocratique et la démocratisation continue de la société. À un se-
cond niveau pratique, elle se manifeste par les politiques concrètes
d’équité et de justice sociale qui incombent à tout État de droit : ser-
vices publics, politiques d’emploi, de chômage et de bien-être social,
respect des droits des minorités, etc. 100.
[190]
Voilà, brièvement élucidés et présentés, les principes fondateurs
qui doivent éclairer, orienter toute démarche, tout processus dirigé
vers la démocratie : liberté de pensée critique, égalité de conditions,
fraternité éthique dans la justice et la solidarité. Tous principes qui
sont au fondement à la fois du lien social non asservissant et du poli-
tique défini comme instance et lieu d’intégration sociale permanente.
Finalement, la question de la transition vers la démocratie revient à se
demander comment progressivement arriver à créer les meilleures
conditions d’intégration nationale, sur la base des principes fondateurs
de liberté et d’égalité, de justice et de solidarité, à travers la reconnais-
sance pleine et entière de chacun et la participation de tous à la vie pu-
blique 101.

99 Fraternité entendue ici dans le sens de la philosophie des Lumières. On


parle volontiers aujourd’hui de solidarité éthique.
100 Notons par exemple toutes les assurances publiques et toutes les poli-
tiques de revenu minimum garanti, de salaire minimum, de logement social,
de développement culturel.
101 Voir, sur la problématique du lien social, les réflexions de Michel Juffé
[Juffé, 1995].
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 233

Prendre en compte la demande sociale de démocratie

Une fois posés les principes de la démocratie, il convient de


prendre en compte la demande sociale de démocratie, exprimée à tra-
vers les revendications des groupes sociaux qui aspirent à la démocra-
tie. Ces revendications sociales tracent à chaque moment l’horizon
sans cesse mobile, toujours déplaçable de la démocratie. En Haïti, le
mouvement social pour le changement et la démocratie est l’expres-
sion même de l’incessante mobilité de l’horizon démocratique, qui est
sans cesse redessiné et déplacé par les versions modifiées des revendi-
cations des acteurs sociaux en marche vers la démocratie. Du point de
vue épistémologique, la transition vers la démocratie doit être obser-
vée et analysée aussi bien par rapport à la distance qui éloigne du ré-
gime autoritaire contesté que par rapport à celle qui sépare encore de
l’horizon démocratique ciblé.
Quelles sont les revendications fondamentales du mouvement so-
cial haïtien pour le changement et la démocratie ? J’en distingue
quatre, qui ont été diversement exprimées. Je les rapporte dans leur
expression créole vernaculaire.
D’abord, et réclamée de façon insistante, la fin de leta krazezo, de
l’État massacreur, dont la fonction essentielle est de préserver l’ordre
oligarchique existant et de réprimer sauvagement toute tentative de re-
mise en question de cet ordre. Finisse l’État prédateur qui se nourrit
d’extorsions aux dépens de la majorité travailleuse ! Finisse l’État ty-
rannique qui se préoccupe de contenir cette majorité en dehors de la
vie politique, qui lui interdit de discuter des affaires publiques du pays
(pafoure bouch ou nan afè moun) ! Aussi le mouvement social pour le
changement et la démocratie réclame-t-il avant tout justice [Nicolas,
1991] contre les massacreurs au pouvoir, liberté d’expression et d’as-
sociation, participation aux affaires et à la vie politique du pays [Midy,
1991a].
[191]
Plus profondément est réclamée la fin de la sosyete bourik travay
chwal galonnen, où une majorité besogneuse, donnée pour culturelle-
ment, sinon racialement inférieure, est contrainte au travail pour le bé-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 234

néfice d’une minorité parasite, tout en étant exclue de la vie politique


du pays. Il s’agit là d’une remise en question radicale de la société
d’exclusion fondée tout ensemble sur la subordination économique et
sur l’exclusion politique et culturelle de la majorité travailleuse.
Contre la société d’exclusion, le mouvement social pour le change-
ment et la démocratie lance le mot d’ordre egalego, propose la
construction d’une société d’égalité, qui ne soit plus fondée sur des
rapports maître-serviteur, dont les membres soient tous reconnus ci-
toyens à part entière 102.
Autre revendication fondamentale : la fin de la culture officielle
d’exclusion, qui partage la population en moun sôt/moun lespri. Est
radicalement remise en question la culture dominante qui fait passer
les mœurs, les croyances, les pratiques, la langue, le mode de vie de la
majorité travailleuse pour des superstitions ou des vestiges de la bar-
barie africaine, qui les met à l’index et les pourchasse. Cette culture
dominante, aujourd’hui contestée, donnait la majorité exclue de
l’école et de la vie publique pour une masse ignorante, inapte à la dé-
mocratie, qui n’a pas encore accédé à la pleine humanité. Contre ces
préjugés de culture officielle, le mouvement social réaffirme l’égale
humanité de tous les Haïtiens ( tou moun se moun ! Nan pwen moun
mase moun), invite à l’unité et à la solidarité, au Tètansanm.
Quatrième résolution fondamentale : le mouvement social pour le
changement et la démocratie réclame la fin des politiques de dépen-
dance : peyi a pa pou vann ni an gwo ni an detay, non aux machann
peyi ! Non aux politiques de liquidation nationale, le pays n’est pas à
vendre. Le mouvement appelle à une seconde indépendance qui ar-
rache Haïti à la tutelle étrangère. Non pas à la rhétorique nationaliste,
mais à une indépendance concrète, qui signifiait pour les esclaves de
1804 la libre disposition de soi et la possession pour soi de la terre,
qui signifie aujourd’hui, dans le contexte d’interdépendance, le plein
développement des ressources de chacun et la disponibilité pour cha-
cun des ressources nationales, grâce à des politiques qui seront défi-
nies avant tout en fonction des intérêts des citoyens du pays [Midy,
1991 b].

102 Voir Michel Juffé, « Être en société, c’est être reconnu. » [Juffé, 1995, p.
76.]
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 235

En résumé, tenir compte de la demande sociale de démocratie, telle


qu’elle est explicitée à travers les revendications sociales du moment,
c’est déjà prendre au sérieux le droit du peuple à la participation qui
fait le citoyen, acteur social et interlocuteur politique, ce en quoi se
définit la démocratie au [192]niveau des principes et ce par quoi se
constitue incessamment la société dans les faits. Le mouvement social
crée et recrée la société.

Construire la société démocratique

À la lumière des principes de la démocratie et sur la base de la de-


mande sociale de démocratie, on peut entreprendre avec quelque
chance de succès de construire la société démocratique souhaitée. Plus
précisément, c’est tout ensemble à travers la représentation et la parti-
cipation politiques qu’on semble pouvoir avancer dans cette direction,
que le mouvement social peut s’institutionnaliser sans se figer,
prendre corps sans perdre sa visée. Il s’agit de décider, à travers dis-
cussions et délibérations publiques, des modalités d’inscription des
principes et de réalisation des revendications.
Mais, comment représenter les acteurs sociaux sans figer le mou-
vement social qu’ils animent ? Tel est le défi et l’enjeu capital de la
période de transition. La démocratie représentative exclusive, qui
confierait aux seuls partis politiques la tâche de construire la démocra-
tie, tuerait à coup sûr le mouvement social, à l’instar des divers socia-
lismes de parti unique. À partir du moment où le mouvement social
est bloqué, il y a risque de régression sociale, danger de retour à la
dictature. Un processus de régression, souvent imperceptible au début,
serait mis en branle : démolition de l’agora publique et mise en place
du dispositif destiné à chasser le peuple hors de la scène politique,
puis à le transformer d’« animal politique doué de logos » (Aristote)
en bête apolitique interdite de parole publique (pèp la bèt, li pa dwe-
foure bouch li nana poli- tik).
Après ces propos et propositions sur la marche à suivre pour pen-
ser et réaliser la démocratie, je voudrais présenter le mouvement haï-
tien pour le changement et la démocratie, et quelques considérations
sur les perspectives de transition en Haïti.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 236

Perspectives de transition en Haïti

Rappelons que, depuis le début des années 1970, le peuple haïtien


se trouve tout à la fois engagé, de façon toujours plus nombreuse et
plus radicale, dans un processus de rejet du régime militaire répressif
et de construction d’une société civile critique : dénonciation de la
dictature des Duvalier, remise en question du système oligarchique,
constitution de communautés et de groupes de base voués à l’anima-
tion, à l’organisation, au développement communautaire. Mais c’est
surtout au début des années 1980, après une décennie de gestation
souterraine, qu’est apparu au grand jour ce que j’identifie comme le
mouvement social pour le changement et la démocratie. Ce mouve-
ment [193] devait définitivement s’imposer après 1986 à l’opinion pu-
blique nationale et internationale, après avoir contribué au renverse-
ment de J.-C. Duvalier [Midy, 1991 b].
J’ai ailleurs indiqué que ce mouvement social est porteur essentiel-
lement de revendications socio-démocratiques et ethno-nationales,
que son sens, c’est la fin de la société d’exclusion marquée par la dé-
pendance étrangère et l’assujettissement à un État prédateur, que le
processus de transition se donne lui-même à voir dans le double phé-
nomène interrelié de décomposition de la société d’exclusion structu-
rée en élite/masse et de recomposition d’une société démocratique
d’intégration nationale [Midy, 1991 a]. J’ai enfin, dès septembre 1990,
émis l’hypothèse que le processus de transition qui était passé jusque-
là par diverses étapes devait connaître, au lendemain d’élections
libres, une phase décisive pouvant conduire aussi bien à des retours en
arrière provisoires qu’à des avancées démocratiques durables [Midy,
1993],
Quant à la société d’exclusion, je l’ai définie comme un système
social hiérarchisé fondé sur la séparation/articulation, sanctionnée par
des règlements officiels, d’un côté d’une minorité possédante qui se
donne pour l’élite éclairée de la société et le destinataire naturel du
pouvoir, et de l’autre côté d’une majorité travailleuse, plutôt paysanne,
exclue dès le principe du partage des biens et du pouvoir. Majoritaire-
ment représentée comme une masse inculte, inapte à la démocratie,
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 237

d’humanité embryonnaire, naturellement destinée à servir l’élite au


pouvoir.
Tentons maintenant de tracer l’évolution de la transition à partir de
1986. On pourrait distinguer quatre moments, selon le critère tantôt
retenu de la distance, ou bien d’éloignement par rapport à la dictature,
ou bien de rapprochement par rapport à l’horizon démocratique. Le
premier moment est circonscrit par le renversement de Jean-Claude
Duvalier en février 1986 et l’élection du président Jean-Bertrand Aris-
tide en décembre 1990 ; il a été entièrement dominé par les juntes mi-
litaires et largement orienté par les États-Unis. Le second moment
coïncide avec la courte administration du premier gouvernement de
légitimité populaire ; il correspond à la période du coup d’É- tat mili-
taire qui va du 30 septembre 1991 au 15 octobre 1994 ; c’est la prise
de contrôle du pays par une armée gangstérisée et des bandes de trafi-
quants politiques souvent poussés, parfois tolérés, toujours manipulés
soit par la CIA, soit par des groupes d’intérêt américains ultraconser-
vateurs. Puis est venu le moment actuel critique, avec le retour au
pouvoir du président légitime, dans la foulée de l’intervention améri-
caine.
Le premier moment (février 1986-décembre 1990) a vu se succé-
der au pouvoir, à coups de canon, à travers officiers galonnés et « lea-
ders » politiques autoproclamés, des factions militaires rivales, en
lutte pour le contrôle du pouvoir, [194] du Trésor public, de la contre-
b a n d e e t d u t r a f i c d e d r o g u e : Namphy/Régala-Manigat,
Namphy/Avril, Avril/Rébut-Coileau, Avril/Abraham- Cédras-Ertha
Trouillot. Ce moment correspond au processus de décomposition ac-
célérée du régime militaire et du système oligarchique : généralisation
de la corruption publique, augmentation de la contrebande, contrôle
militaire du trafic de la drogue et criminalisation croissante de l’ar-
mée, multiplication des commandos paramilitaires et des bandes de
zenglendos criminels, montée du terrorisme d’État, prise de contrôle
par des pouvoirs occultes (CIA, trafiquants de drogue colombiens,
contrebandiers locaux) de centres névralgiques d’une armée de plus
en plus balkanisée ; indifférence, voire encouragement, face à la cor-
ruption et à la répression militaires, d’une classe de politiciens en mal
de pouvoir, sourds à la demande sociale de démocratie et tout occupés
à courtiser l’armée ou l’ambassade américaine ; silence souvent ap-
probateur des hiérarchies religieuses face aux crimes de l’État. On as-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 238

siste alors à la chute de la légitimité du pouvoir en place et de l’ordre


social oligarchique. Comme l’avait constaté Tocqueville, dans le cas
du régime royaliste français d’avant 1789, le processus de désertion,
dans l’imaginaire, de la société haïtienne d’exclusion est à toutes fins
pratiques achevé au cours de cette phase.
Dans le même temps, le mouvement social pour le changement et
la démocratie, porté surtout par la paysannerie pauvre, par les popula-
tions marginalisées des bidonvilles et des quartiers pauvres, par les
travailleurs et les petits employés des villes, par la jeunesse marginali-
sée et une fraction significative de la petite-bourgeoisie intellectuelle,
ne cesse d’augmenter son rayonnement et d’accroître sa légitimité, au
plan national comme au niveau international. Il est de plus en plus
perçu comme la seule alternative à la dictature, comme le seul porteur
d’un projet de société démocratique. Durant la période 1986-1990, le
mouvement social a pu marquer des points importants, enregistrer des
gains significatifs au regard de l’avancée vers la démocratie. Sous sa
pression, la Constitution de 1987, en dépit de ses limitations évi-
dentes, a dû enregistrer un certain nombre de principes, de normes, de
règles et de droits essentiels en régime démocratique. Cette Constitu-
tion décrit des orientations fondamentales qui définissent une société
démocratique et une indépendance nationale, inscrit les droits indivi-
duels et collectifs impliqués par la démocratie, prescrit des transfor-
mations sociales majeures (réforme agraire, création d’une police sé-
parée de l’armée, réhabilitation de la culture populaire, décentralisa-
tion de l’administration du pays, etc.). Sur le plan constitutionnel et au
niveau des sensibilités culturelles, on peut dire que la forme de la so-
ciété démocratique est globalement conquise. Reste à donner à cette
forme un contenu réel.
[195]
J’ai décrit ailleurs [Midy, 1993] les expressions des mutations so-
ciales et culturelles de cette première période. J’ai essayé là de docu-
menter l’apparition de phénomènes sociologiques inédits : 1) entrée
sur la scène politique (donc, sortie du marronnage) de la majorité his-
toriquement exclue, dont l’un des effets est de casser le monopole de
l’élite sur le pouvoir et la vie politiques ; 2) libération de la parole de
la masse des exclus qui a pour effet de subvertir l’ordre de la domina-
tion symbolique et de miner l’hégémonie culturelle de l’« élite » ; 3)
prise de conscience de soi par les exclus, de leur place centrale dans la
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 239

production de la société et de la nécessité pour eux de s’organiser pour


promouvoir leurs intérêts propres et ceux de la nation ; 4) alliance
avec les « pauvres », la paysannerie notamment, d’une partie signifi-
cative du clergé catholique, de la jeunesse scolarisée et de la petite-
bourgeoisie intellectuelle. Toutes ces nouveautés sociologiques inau-
gurent une nouvelle histoire nationale, tandis que se clôt l’histoire of-
ficielle sous la gouverne de l’oligarchie.
Le second moment (16 décembre 1990-30 septembre 1991) est dé-
fini par la victoire inaugurale du mouvement social sur le régime mili-
taire, de la société civile sur l’État autoritaire. Pour la première fois
dans l’histoire du pays, un président a été élu par le peuple, contre les
préférences de l’armée, de l’oligarchie et de Washington 103. La pre-
mière entrée en scène des exclus durant la première phase de la transi-
tion se consolide maintenant par leur entrée dans le centre de direction
de l’appareil de l’État : pour la première fois, l’armée cesse d’appa-
raître comme la source du pouvoir et l’oligarchie comme sa détentrice
naturelle.
Plus important encore est le début de concrétisation de l’exigence
d’intégration nationale. Non seulement le mouvement social se déve-
loppe et se densifie en réunissant les sensibilités démocratiques, en
unifiant les volontés de changement, en organisation les « passions de
l’égalité », de la campagne comme de la ville, de l’intérieur comme de
l’extérieur, mais il a aussi réussi à se donner une représentation et des
moyens politiques pour commencer à édifier la nation ou la commu-
nauté des citoyens. Sont ainsi créées des conditions et des possibilités
concrètes de reconnaissance et d’intégration dans la vie nationale, non
seulement des exclus intérieurs, mais aussi des expatriés et des exilés.
Le phénomène des moun andeyò (paysans appelés « gens du dehors »)
et des Haïtiens-diaspora perd son fondement et sa justification. Haïti
peut désormais s’unifier au-delà des frontières sociales et territoriales.

[196]
103 Aux élections présidentielles de 1990, Marc Bazin était le candidat de
Washington. Roger Lafontant, disqualifié pour la course électorale, était
l’homme de l’armée ; il devait dès le 6 janvier 1991 tenter un coup d’État
qui avorta devant l’intervention rapide des masses populaires. Quant à l’oli-
garchie, elle était enlignée derrière deux ou trois candidats de droite, dont
Marc Bazin et Thomas Dézulmé.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 240

C’est durant la deuxième phase de transition que Haïti elle-même


s’est imposée sur la scène internationale, grâce au rayonnement du
mouvement pour le changement et la démocratie. De même, c’est
l’opposition à ce mouvement social qui a rendu évidente l’insertion
d’Haïti dans un réseau international complexe, en interaction forte
avec la communauté internationale, plus particulièrement avec les
États-Unis et la République Dominicaine, comme l’attestent les rami-
fications et les péripéties du coup d’État du 30 septembre 1991. La so-
ciété haïtienne est désormais doublement inscrite dans le champ de la
transnationalité, influencée par l’action de sa diaspora et affectée par
l’intervention d’autres nations qui trouvent en elle leurs intérêts et
leurs avantages et dans lesquelles elle trouve elle-même ses intérêts et
ses avantages.
Le putsch militaire du 30 septembre 1991 ouvre la troisième phase
de la transition vers la démocratie. L’État prédateur achève sa décom-
position durant cette phase, ayant perdu toute légalité et légitimité, ne
bénéficiant plus d’aucune reconnaissance internationale, ne se préoc-
cupant pas lui-même d’offrir quelque service public que ce soit, en-
core moins d’avoir un projet national quelconque. Il cesse d’exister en
fait, en droit, et sur le plan diplomatique. Il achève de mourir comme
institution nationale, alors que déjà durant la première phase il avait
été déserté au niveau de l’imaginaire. Il ne reste plus à la tête du pays
qu’un réseau de bandes armées criminelles qui accaparent l’appareil
d’État à leur profit exclusif, pillant, violant et semant la terreur.
Enfin, que le coup d’État ait pu avoir lieu et se maintenir pendant
trois ans confirme d’autres observations qui ont été faites dans le cas
d’autres pays [O’Donnell, 1986] : le chemin vers la démocratie ne suit
pas une perspective rectiligne : il va par monts et par vaux, souvent
sur des crêtes de précipice ; un système social longtemps institué ne se
défait pas en un jour, et surtout un nouveau système ne peut être insti-
tué seulement à coups de victoires électorales, aussi écrasantes
qu’elles puissent paraître. Une société nouvelle ne se convoque pas
par un fiat, à la vitesse de la lumière. Ce constat peut aider à mieux sai-
sir le contenu conceptuel de la transition.
Avec l’intervention américaine et le retour au pouvoir du président
Aristide dans sa foulée, s’est ouverte une autre phase de la transition
qui, sans doute, n’en sera pas la dernière. La démocratie ne peut
croître, si les décisions qui engagent l’avenir national ne sont pas
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 241

prises par l’assemblée des citoyens et de leurs représentants, mais re-


lèvent d’une volonté et d’une autorité étrangères.
Si l’on ne dispose pas encore de données neuves pour tenter d’ap-
préhender les processus essentiels qui définissent le moment présent,
on peut au moins faire les remarques suivantes :
[197]

- est désormais dissipé le mythe qui semblait jusque-là orienter


l’action des vieux « leaders » politiques, à savoir que, sur la
route du pouvoir d’État, l’armée et le State Department sont in-
contournables, le peuple analphabète ne compte pour rien ;
- la force et le rayonnement du mouvement social pour le change-
ment et la démocratie ont fini par imposer le départ des put-
schistes et le retour du président élu, ont rendu possibles la sup-
pression de l’armée et la relance du processus démocratique.

Un vivat unanime a accueilli ce dénouement inattendu : de mé-


moire d’historien, on n’avait jamais vu un chef d’État renversé par un
putsch militaire remonter sur son fauteuil présidentiel et faire prendre
la sortie à ses tombeurs bottés et casqués. Mais on peut raisonnable-
ment douter que la démocratie puisse être apportée à une société par
livraison express, fût-ce par courrier américain. Le président élu a été
ramené au pouvoir dans des conditions qui limitent sérieusement sa
capacité d’initiative politique. Il a dû s’engager publiquement, en pré-
sence du président Clinton, à ne pas chercher à récupérer le temps per-
du de son mandat de cinq ans. Un mandat déjà rongé aux trois cin-
quièmes par le coup d’État et rendu exsangue par trois ans d’embargo
détourné, de répression télé-conseillée et de pression américaine à la
réconciliation aveugle. La mission principale du président avant son
au revoir comme chef d’État, lui a-t-on fait savoir, est de se mettre à la
réconciliation tous azimuts et de relancer le processus démocratique,
qu’on semble par ailleurs trop vite réduire au processus électoral.
L’ancien régime militaire étant mort, dans les faits et dans l’imagi-
naire social, le champ de bataille semble désormais se déplacer sur le
terrain des élections.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 242

Finalement, comme on le sait, la date des élections législatives,


municipales et locales a été fixée pour le 25 juin et le 23 juillet 1995.
Les partis politiques en lice ont littéralement pullulé, comme par gé-
nération spontanée paraît-il : plus de 25 partis et plus de 12 000 candi-
dats partis à la conquête de 18 postes de sénateurs, 83 de députés, 134
de maires, 561 de responsables communaux à la campagne.
Cette surabondance de partis ne serait-elle pas l’expression d’un
pluralisme politique en pleine floraison dont on devrait plutôt se ré-
jouir ? Pour sûr, c’est un signe du débâillonnement de la liberté d’ex-
pression. En Haïti, comme ailleurs dans d’autres pays qui se réveillent
d’un long sommeil d’autoritarisme, les partis politiques poussent
comme des champignons. Comme ailleurs, nombreux à naître, ils se-
ront probablement aussi peu à survivre. C’est là peut-être un trait par-
ticulier de la période de transition vers la démocratie, ce fourmille-
ment d’associations et de regroupements tant civils que politiques.
Une [198] manifestation, somme toute, de l’écoulement de la sève vi-
tale d’une société longtemps gelée, comprimée !
Tout se passe comme si, conformément à quelque modèle chao-
tique non linéaire, les partis se multipliaient au départ pour se donner
la chance d’être au moins quelques-uns à la ligne d’arrivée, au terme
d’une course pour la survie, à la manière de ces familles de pauvres
qui font le plus d’enfants possible pour avoir la chance de compter
quelques survivants cinq ans après, une fois que se sera exercé
quelque mécanisme de sélection, naturelle ou pas. D’une manière plus
générale, la nature semble prolifère où sont précaires les conditions de
survie. À l’instar des êtres humains coincés dans les zones de misère,
l’espérance de vie des partis politiques au début d’un processus de dé-
mocratisation se révèle étonnamment faible : certains meurent à peine
nés, d’autres demeurent longtemps rachitiques, la plupart dispa-
raissent plus ou moins rapidement sous l’action implacable des élec-
tions démocratiques.
La multiplicité des partis politiques apparaît aussi comme l’expres-
sion de la faible organisation de la société civile. Un régime social est
d’autant plus démocratique que la société civile est fortement auto-or-
ganisée et mobilisée. Tel n’est pas encore le cas en Haïti, où le régime
militaire occupait jusqu’à dernièrement tout l’espace social, où la so-
ciété d’avant le mouvement pour le changement et la démocratie était
tout entière livrée à l’État.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 243

Dans cette Haïti politiquement dominée, « faire de la politique »


était hier encore une profession contrôlée et les politiciens un corps de
métier prêt à défendre son domaine réservé à coups de baïonnettes et
de magouilles, non par la force de la loi et de l’argumentation. Les
élus ou, mieux, les « sélectionnés » ne se comportent pas en manda-
taires ou en représentants de leur circonscription ; ils travaillent à leur
compte et chargent leurs électeurs qu’ils prennent pour leur débiteurs.
Comme tels, ils n’assument pas une charge publique au service de leur
pays, ils sont une charge publique aux dépens de la nation.
Cette culture de politique-pour-soi a été radicalement remise en
question. L’enjeu principal des élections de 1995 est précisément la
fin d’une telle culture, c’est l’instauration d’un régime démocratique
qui puisse subordonner l’État à la société, contraindre les politiciens à
se mettre au service de leurs électeurs et de leur pays. C’était déjà là
l’enjeu fondamental des élections de 1990 et l’épitomé des revendica-
tions populaires depuis le début des années 1980.
Quant aux enjeux immédiats des prochaines élections, ils sont
d’importance capitale pour le progrès du processus démocratique. De
leurs résultats dépend la disparition ou le maintien de l’armée préda-
trice, dépend donc la possibilité ou non de construire un État de droit
stable. Dépendent également [199] de leurs résultats les réformes ma-
jeures prescrites par la Constitution de 1987 : réforme agraire, réforme
du système de la santé et de l’éducation, de la justice et de la police.
La stabilisation du système politique en découlera également, de
même que le lancement des projets de développement économique.
En somme, ce qui est en cause dans le prochain scrutin, c’est la sortie
de la scène politique, en accéléré ou au ralenti, des bandes de politi-
ciens parasites qui phagocytaient jusqu’ici la vie nationale.
Quoi qu’il en soit, les élections de demain ne manqueront pas de
marquer la redéfinition et la reconfiguration des partis politiques : les
dinosaures seront relégués au musée de la préhistoire, tandis qu’émer-
geront lentement les premiers échantillons d’une classe politique mo-
derne branchée sur les besoins de la nation et les aspirations cente-
naires du peuple haïtien.
Que conclure de ce tour d’horizon ? Je me permets de reprendre ici
la conclusion de mon analyse de 1990 [Midy, 1993], alors formulée
sous la forme d’une question. Je la crois encore pertinente.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 244

Où en est aujourd’hui le peuple haïtien sur la voie de la démocra-


tie ? Il paraît bien engagé sur cette voie, à considérer la sortie du mar-
ronnage ou l’entrée en scène politique des exclus, à prendre en compte
également l’alliance nouvelle qui s’est nouée avec eux. Mais la voie
de la démocratie reste périlleuse, incertain reste le processus démocra-
tique. Non pas tant à cause de la réaction ennemie qui n’arrête pas de
bloquer cette voie, mais surtout à cause de l’indécision d’un leader-
ship politique encore enlisé dans les habitudes et les schémas de la so-
ciété d’exclusion. [...] L’« élite politique » prétend vouloir éduquer la
« masse » à la démocratie. Mais qui donc, pour paraphraser Marx, fera
l’éducation démocratique de cette élite autoproclamée ?
[200]

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la nation en 1990, Paris, Gallimard, 1991.
Gérarld J. Schmitz et David Gillies, Le Défi du développement dé-
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Pierre-Philippe Rey, Colonialisme, néocolonialisme et transition
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Francisco J. Varela, Autonomie et connaissance. Essai sur le vi-
vant, Paris, Seuil, 1989.
[202]
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 247

[203]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Deuxième partie. Transitions démocratiques en Haïti.

“Du sol soyons seuls maîtres.” *

Franck Laraque
professeur cinéaste, City College, New York

Retour à la table des matières

Nous remercions le comité de réflexion sur les transitions démo-


cratiques qui nous a invité à participer à une conférence permettant
l’échange d’idées différentes, et mêmes contradictoires, dans le cadre
du retour des libertés individuelles. Nous participons à cette confé-
rence malgré notre frustration face à l’occupation de notre pays parce
que nous sommes convaincus qu’elle ne sera pas l’occasion de dis-
cours rituels ou traditionnels, mais plutôt la quête d’une solution à
l’inacceptable occupation et mise sous tutelle d’Haïti. Dans cet espoir,
nous avons choisi le thème de « transition démocratique et Haïti » au
lieu de « transition démocratique en Haïti » parce qu’il nous semble
qu’une transition démocratique est incompatible avec une occupation
ou une tutelle. Les grandes lignes de notre exposé sont les suivants :
définition de la transition démocratique, préalables ou exigences
d’une transition démocratique, non-existence d’une transition démo-
cratique en Haïti et ses causes, remise sur les rails d’une transition dé-
mocratique en Haïti.

* Hymne national haïtien.


Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 248

Définition d’une transition démocratique

La terminologie « transition » signifie généralement le passage


d’un état à un autre ou plus spécifiquement le passage ménagé d’une
idée, d’un développement à un autre, (Larousse du XXe siècle). Ce pas-
sage ménagé rompt avec un état antérieur et pose les bases d’un état
futur que l’on veut différent et meilleur. C’est pourquoi ce passage
ménagé est très important ; Przeworski en souligne les difficultés :
« Les philosophes politiques ne cessent de chercher, depuis le XVII e
siècle, le secret de l’alchimique transformation du chaos brut d’un
conflit en une vie de coopération sereine. » (Przeworski, 1991, p. 38.
Notre traduction.)
La démocratie est un concept encore plus controversé. S’il est fa-
cile de définir ce qui n’est pas une démocratie, comme l’anarchie, la
dictature, le despotisme, le fascisme, l’autoritarisme, etc., s’il est fa-
cile de définir en termes [204] généraux la démocratie (du grec de-
mos, peuple et krato, pouvoir ou autorité) comme le pouvoir du
peuple, on n’est pas arrivé à se mettre d’accord sur un concept univer-
sel de démocratie, un modèle parfait. En effet, certains pensent que la
démocratie s’entend d’un système politique autonome qui ne nécessite
aucune prévision de justice sociale ou économique. Ainsi, la droite
considère-t-elle qu’un gouvernement de riches pour les riches garan-
tissant les droits humains et les libertés fondamentales est démocra-
tique. Pour d’autres, la gauche par exemple, est démocratique un gou-
vernement représentatif de la majorité des citoyens, garantissant sur-
tout une justice sociale et un système économique équitable. Les di-
vergences de vues donnent lieu à des dénominations différentes : dé-
mocratie bourgeoise, démocratie populaire, démocratie participative,
démocratie représentative, démocratie chrétienne, etc.
En ce qui nous concerne, nous nous arrêterons à la définition de
démocratie « pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple » ou
« puissance souveraine du peuple ». Une transition démocratique
comporterait donc deux éléments importants : l’éradication de la dic-
tature et la mise en place de structures favorables à la démocratie. Une
transition démocratique pourrait donc se définir ainsi : une situation
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 249

où, à la suite d’une dictature, le peuple en pleine souveraineté cherche


à poser les structures de sa vision démocratique.

Préalables ou exigences
d’une transition démocratique

Si le concept d’une transition démocratique s’entend comme l’ab-


sence de la dictature et de l’exercice de la souveraineté nationale, il
s’ensuite que la transition démocratique exclut a fortiori l’occupation
d’un pays par un autre, car l’autorité suprême du pays occupé se
trouve entre les mains de l’occupant. Or, la souveraineté nationale im-
plique le droit exclusif de l’État d’exercer les pouvoirs exécutif, légis-
latif, judiciaire, soit directement, soit indirectement, malgré certaines
restrictions de la Déclaration universelle des droits de l’homme de
l’ONU. La souveraineté internationale d’un État, c‘est son droit d’in-
dépendance, son droit de décision, limité par des restrictions interna-
tionales, mais sans coercition extérieure.

Le cas spécifique d’Haïti

Une courte période de souffle démocratique au prix d’énormes sa-


crifices a permis au peuple haïtien de ratifier la Constitution de 1987
qui, malgré ses imperfections et ses contradictions, demeure un rem-
part solide contre la dictature indigène et l’occupation. Cette constitu-
tion est claire quant aux préalables d’une démocratie haïtienne :
[205]

Préambule
Le peuple haïtien proclame la présente constitution :

• Pour constituer une nation socialement juste, économiquement


libre, et politique indépendante.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 250

• Pour rétablir un État stable et fort, capable de protéger les va-


leurs, les traditions, la souveraineté, l’indépendance et la vision
nationale.
• Pour implanter la démocratie qui implique le pluralisme idéolo-
gique et l’alternance politique et affirmer les droits inviolables
du peuple haïtien.
Art. 1er Haïti est une République, indivisible, souveraine, indé-
pendante, coopérative, libre, démocratique et sociale.
Art. 8-1 Le territoire de la République d’Haïti est inviolable et
ne peut être aliéné ni en tout ni en partie par aucun traité ou
convention.
Art. 58 La souveraineté nationale réside dans l’universalité des
citoyens.
Art. 59 Les citoyens délèguent l’exercice de la souveraineté à
trois pouvoirs :
- le pouvoir législatif,
- le pouvoir exécutif,
- le pouvoir judiciaire.

La constitution de 1987 est donc intransigeante au sujet de la liber-


té économique, de l’indépendance politique, de la souveraineté natio-
nale et de l’inviolabilité du territoire haïtien, en opposition à toute oc-
cupation ou tutelle.

Non-existence d’une transition démocratique


en Haïti et ses causes

L’occupation d’Haïti par les forces américaines et multinationales


est une réalité depuis octobre 1994. Il a été indiqué plus haut l’incom-
patibilité entre une occupation et la souveraineté, l’indépendance
d’une nation. Le démantèlement de l’armée et de la police a créé un
vacuum que comblent les forces américaines sous couvert de l’ONU.
Ces forces, qui ne relèvent pas de l’autorité haïtienne, contrôlent le
pays militairement, politiquement et économiquement. Le président et
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 251

le gouvernement haïtiens n’ont aucun pouvoir réel. Les membres de


l’Administration Clinton et des députés républicains rappellent au pré-
sident sa « promesse » de quitter le pouvoir en 1996, lui demandent de
rester neutre, se croient autorisés à lui dicter sa conduite. On peut dire
de l’occupant ce qu’on a dit de Franco (à la différence qu’il était le
dictateur de son pays) : « Il a tous les atouts en main. Il ne fait pas de
politique, il est la politique. » (Przeworski, 1991, p. 41. Notre traduc-
tion.) Il suffit de parcourir les journaux haïtiens et étrangers pour se
rendre compte que l’occupant en Haïti est le maître là où il est, et il est
partout. À ce sujet il est utile [206] de citer les observations de la plus
importante organisation paysanne haïtienne, le Mouvement paysan de
papaye, dans son bulletin The Peasant (été 1995) :
« Les paysans se sont rendus compte que leur opposition théorique
à l’occupation américaine trouvait sa justification dans la pratique. En
effet, les troupes d’occupation ont protégé les forces répressives, refu-
sé de (les) désarmer, exercé pression sur les organisations populaires,
contrôlé les actions du gouvernement haïtien... Le 17 février 1995, le
commandant régional des forces spéciales américaines, à cette époque
le capitaine Bowling, s’est présenté sans s’annoncer au local du MPR
accompagné de six soldats armés jusqu’aux dents qui se sont mis à
fouiller les lieux. Tout en disant qu’il “en avait plein les bottes” des
rapports accusant le MPP de tramer des actes de violence, il a averti
que n’importe quel incident dans la région le porterait à sévir contre le
MPP Après s’être vanté “de posséder des armes capables de détruire
tout l’endroit en moins de cinq minutes”, il a ajouté que toute fuite à
l’étranger serait futile, les États-Unis trouveront les membres du MPP
où qu’ils soient. Une telle déclaration est faite alors que Toto
Constant, le leader du FRAPH, “se cachait” visiblement aux États-
Unis. » (Notre traduction.)
Le même mouvement note dans sa lettre du 5 juin 1995 :

« Bien que le président soit revenu physiquement, les conditions de


son retour charriaient des contraintes politiques, entre autres un gouverne-
ment de réconciliation (prière de lire d’opposition) et la pression d’adopter
un strict modèle d’économie néo-libérale. De telles contraintes, à peu de
chose près, rendent le président incapable de répondre favorablement aux
appels de justice du peuple, de lui fournir les nécessités de vie essentielles,
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 252

de le laisser dire son mot dans les décisions affectant l’orientation poli-
tique et économique du pays. Le gouvernement américain est plus arro-
gant que jamais, comme le montre si bien l’assistant secrétaire d’État
Strobe Talbott déclarant ostentatoirement en mars au Comité des affaires
étrangères du Sénat : « Je vous donne l’assurance formelle, Monsieur le
Président, que même après notre départ en février 1996, nous continuerons
à diriger par l’intermédiaire de l’Agence des États-Unis pour le développe-
ment international et du secteur privé. » (Notre traduction.)

Cette occupation ou tutelle doit être considérée dans le contexte du


nouvel ordre mondial, qui reste le même, plus il change. La longue ci-
tation suivante indique les objectifs et la justification de la nouvelle »
doctrine.

Idéologie et puissance

Un État, déterminé à maintenir sa prédominance économique, ne


peut pas se contenter de justifier sa puissance en invoquant de sim-
plistes raisons de [207] défense et d’endiguement. Il doit projeter ses
objectifs dans un langage plus noble, plus universel ; aussi l’intelli-
gentsia de la politique étrangère a-t-elle identifié trois objectifs géné-
raux pour définir « la plus grande vision » américaine du nouvel ordre
mondial. Premièrement, les États-Unis doivent saisir « le moment dé-
mocratique » créé par l’effondrement du communisme et l’absence de
tout autre concept idéologique ou géopolitique capable de rivaliser
avec le concept de démocratie (Diamond 1992, p. 26). Deuxième-
ment, bien que tous les pays du monde ne se prêtent pas à la démocra-
tie sur le modèle américain, les États-Unis doivent néanmoins pro-
mouvoir l’expansion de la démocratie et aider ceux qui luttent pour
l’établir (Diamond, 1992, p. 27). Troisièmement, la démocratie n’a
pas beaucoup de chance de s’implanter si ses corollaires, à savoir une
économie de marché libre et un système de libre-échange, ne sont pas
adoptés également. Seuls un système de libre-échange et une écono-
mie de marché libre, et non pas le socialisme ou l’étatisme, peuvent,
en plus de faire pencher la balance en faveur des États-Unis engagés
dans une compétition globale, créer les conditions d’un développe-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 253

ment économique et une distribution des ressources capable de rendre


possible une compétition politique ; créer un État responsable et éta-
blir « les normes élémentaires d’ordre, de justice et de droits hu-
mains » (Coll, 1992, pp. 52-53 ; Diamond, 1992, p. 28).
Comme l’a soutenu Noam Chomsky, l’impérialisme ne peut pas
fonctionner sans un système de rationalisation et de propagande qui,
une fois articulée et assimilé à fond, peut devenir un facteur d’in-
fluence dans les discussions de principe comme l’idéologie domine
les intérêts. Une analyse minutieuse d’une politique révélera générale-
ment une structure de calcul reposant sur son intérêt comme on le
conçoit ; mais dans le monde complexe des prises de décisions et de la
planification politique beaucoup d’autres facteurs peuvent aussi inter-
venir, parfois de façon considérable, y compris le système de
croyances personnelles conçu régulièrement pour déguiser aux autres
et à soi-même ce qui se passe réellement dans le monde. » (Chomsky,
1985, p. 56). « C’est dans ce contexte que nous pouvons mieux com-
prendre le vrais sens du débat sur le nouvel ordre mondial dont les
grandes lignes sont exposées ci-dessus. » (Dupuy, 1995. Notre traduc-
tion.)
Nous croyons avoir démontré, en théorie comme en pratique,
l’axiome généralement admis : la souveraineté nationale s’exerce
seulement dans un pays souverain et indépendant, jamais dans l’étau
d’une occupation ou d’une tutelle. Ayant soutenu que l’occupation est
la cause principale de la non-existence d’une transition démocratique
en Haïti, il nous faut donc pour bien cerner la crise chercher les causes
et le processus de cette occupation. À cet effet, [208] nous croyons
utile de suivre un certain ordre chronologique des faits historiques les
plus saillants.
Les élections présidentielles de décembre 1990 choquent le gou-
vernement américain, l’armée d’Haïti, le secteur patripoche de la
bourgeoisie et les macoutes, mais enthousiasment les masses popu-
laires qui ont donné 67% des voix « au petit prêtre de saint Jean Bos-
co ». Un résultat choquant pour les réactionnaires nationaux et inter-
nationaux, convaincus qu’après vingt-trois années de duvaliérisme
avec les Duvalier et quatre années de dictature militaire (duvaliérisme
sans Duvalier), au cours desquelles leurs candidats bien financés
avaient parcouru en grande pompe le pays tout entier, leurs succès
n’offraient aucun doute. Mais voilà qu’ils sont battus à plate couture
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 254

sans une lutte armée. En conséquence, tout devra être tenté au plus
vite pour se débarrasser de Jean-Bertrand Aristide, le président élu.
Le 6 janvier 1991 marque un tournant historique important. Le
docteur Roger Lafontant, chef des macoutes, protégé par l’armée, allié
d’un secteur bourgeois corrompu et de la hiérarchie catholique, entre
au palais national (pourtant sous contrôle de l’armée) comme dans un
moulin et se déclare président provisoire malgré un mandat d’arrêt de
la justice contre lui. Les masses lavalassiennes, armées de bâtons, de
pics et de machettes, cernent le palais national et obligent les mili-
taires à arrêter Lafontant et ses acolytes. Ce coup raté aura des consé-
quences néfastes et durables. Grâce à la colère populaire massive et
inattendue, Aristide prête serment comme président le 7 février 1991.
En revanche, elle crée l’illusion qu’un appel à cette muraille vivante,
sans autre structure de défense rationnelle, suffit à assurer la sécurité
du nouveau chef d’État et à garantir la durée de son mandat. Les mili-
taires en arrivent à une interprétation bien différente : pour assurer le
succès du prochain coup, il leur faudra tuer dans l’œuf, et à n’importe
quel prix, toute tentative de rassemblement populaire.
Le président de Jean-Bertrand Aristide, de février à septembre
1991, malgré d’intenses conflits, représente une réelle transition dé-
mocratique. En effet, élu au cours d’élections libres et démocratiques,
le représentant de la majorité de la population veut soumettre l’armée
à l’autorité civile, réparer les injustices sociale, intégrer les masses
jusqu’alors marginales dans le courant politique et économique domi-
nant, combattre la corruption, exiger le paiement des taxes et des ar-
riérés, en bref appliquer la constitution de 1987 ! Il s’incline devant la
nécessité de négocier avec le FMI, la Banque mondiale et autres insti-
tutions financières. Il accepte le principe de certains ajustements struc-
turels, mais s’oppose à une dépendance structurelle. Il fait preuve
d’une rare souplesse politique dans le respect des principes. Il n’ou-
blie pas qu’il est le représentant d’une nation souveraine et indépen-
dante, que son contrat avec [209] elle, scellé par les élections de 1990,
s’appuie sur deux piliers immuables : la lutte contre le macoutisme et
la lutte contre la dépendance économique.
Le putsch de 1991 est une interruption catastrophique. Les forces
réactionnaires nationales et internationales estiment que la constitu-
tion de 1987 est un instrument révolutionnaire qu’utilise un déma-
gogue au service de la populace. Elles mettent à exécution le complot
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 255

visant à détruire tout mouvement populaire, directement (invasion de


la République Dominicaine en 1965, de la Grenade en 1983, embargo
contre Cuba, invasion d’Haïti en 1994) ou indirectement (support aux
contras du Nicaragua, aux gouvernements fascistes du Salvador, du Gua-
temala, du Paraguay, du Pérou, etc.). Le putsch de 1991 est fondamen-
talement le renversement d’une transition démocratique pour le réta-
blissement du despotisme ante. Ce coup et ses corollaires se résument
en peu de mots : kidnapping, déportation, mise en otage, chantage.
Une répression aveugle s’abat alors sur le pays. Elle compte à son
actif des milliers de morts, des mutilés, de torturés, de violés, et frise
le génocide. Elle s’accompagne de la destruction systématique des
quelques institutions démocratiques existantes et d’une corruption
« avale-tout ». C’est un ouragan néo-duvaliériste qui démolit les der-
nières structures économiques que le cyclone duvaliériste n’avait pas
emportées de 1957 à 1990. La permanence des crimes, des mutilations
de personnes sans défense et d’autres violations des droits de
l’homme, l’entreprise de désertification des endroits les plus reculés,
ont horrifié la communauté internationale et entraîné l’occupation
souhaitée par l’impérialisme, qui l’a imposée au président comme
l’unique solution au départ des chefs putschistes, à son retour et à l’as-
sistance économique.
L’apparente conversion du président Aristide invite à l’interroga-
tion beaucoup d’Haïtiens : s’agit-il d’un nouvel Aristide ? Pour ré-
pondre à cette question, on doit analyser deux facteurs des plus impor-
tants : le massacre des Lavalassiens le 30 septembre 1991 et l’exil du
président à Washington. Le mitraillage des masses qui avaient garanti
la sécurité pendant tant d’années malgré de multiples tentatives d’as-
sassinat et sauvé sa présidence en janvier 1991 a pu modifier sa
confiance en leur victoire face aux Uzis et Galils des militaires et
autres zenglendos à la solde de la CIA. Son séjour à Washington, siège de
la visible et impitoyable unique superpuissance militaire et écono-
mique du monde aux ordres d’une extrême droite sans conscience, la
sympathie du président Clinton et du vice-président Gore et d’autres
puissants démocrates à la place du dédain glacé de Bush et de Quale,
les promesses mirobolantes de l’ONU, de l’OEA et des pays dits amis
réclamant une certitude de non-violence pour son retour, ont produit
leur effet.
[210]
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 256

Des Haïtiens, convaincus que la politique est un rapport des forces


sur le terrain, ont recommandé la continuité des efforts diplomatiques
fructueux en même temps que le renforcement de la résistance interne
par tous les moyens nécessaires. Le président Aristide, profondément
affecté par le génocide de son peuple et la destruction systématique du
pays, est persuadé qu’en cas de guerre civile, qui serait encore plus
exterminatrice avec son cortège de centaines de milliers de réfugiés
squelettiques, les puissances occidentales, l’Amérique en tête, pren-
draient fait et cause pour les putschistes. Il a préféré s’en remettre à
Washington, à l’OEA et à l’ONU, instruments à peine déguisés de la
politique américaine. Un tel changement de direction, exigeant égale-
ment le remplacement du développement économique (bottom up) par ce-
lui du néo-libéralisme (trickle down) me remet en mémoire les paroles que
citait maître Rousseau, mon brave professeur de classe de sixième
celles prononcées par saint Rémi lors du baptême de Clovis, roi de
France, converti au catholicisme sous l’influence de sa femme Clo-
tilde : « Courbe la tête, fier Sicambre, adore ce que tu as brûlé, brûle
ce que tu as adoré. » L’histoire d’Haïti est riche en exemples de lea-
ders farouches et expérimentés pris dans les rets de promesses falla-
cieuses et le plus souvent fatales. Énumérons-en quelques-uns. Caona-
bo est fasciné par les « bracelets » étincelants offerts par le perfide Es-
pagnol Alonso de Ojeda, sans se douter que ce sont des menottes le
conduisant à la geôle et à la mort. Toussaint Louverture, attiré dans un
piège infâme tendu par le général français Brunet, est emprisonné, dé-
porté en France, et meurt de faim et de soif au fort de Joux. Dessa-
lines, invité à dîner par l’abbé Videau, échappe de justesse à l’empri-
sonnement et sûrement à la mort, grâce aux signes de madame Pageot,
l’intendante du curé. Charlemagne Péralte, malgré conseils et avertis-
sements, fait confiance à Conzé, délateur et traître, et est assassiné,
frappé en plein cœur par une balle tirée à bout portant par le lieutenant
Hermann H. Hanneken, de l’armée d’occupation américaine.
Les traités entre les Indiens d’Amérique et les différents gouverne-
ments américains n’ont jamais cessé d’être violés. Les promesses
d’aide au Nicaragua après les dévastations causées par les contras entraî-
nés et armés par les Reagan, Bush, Olivier North, Abrams, etc., mal-
gré les interdictions du Congrès américain, n’ont pas été tenues, pas
plus que celles de reconstruire les quartiers pauvres réduits en ruines
par les bombardements américains pendant l’invasion du Panama.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 257

La résistance du peuple haïtien de 1991 à 1994 a rendu impuis-


sante les différents gouvernements fantoches mis sur place par les mi-
litaires et les parlementaires indignes, mais n’a pas été organisée pour
prendre le pouvoir. Le retour du président Aristide se révélant incon-
tournable et exigeant le départ des militaires putschistes, le projet
américain a consisté à ramener le président [211] constitutionnel et à
remplacer les militaires haïtiens par des troupes jouant le même rôle.
Il s’agissait d’empêcher Aristide de gouverner, de garantir sa propre
sécurité et celle de son peuple, d’initier un programme économique
favorable à la majorité de la population ; somme toute, de l’empêcher
de ramener la transition démocratique qui existait sous sa présidence
en 1991. Jonglant avec les mots, l’occupation se dit démocratique en
dépit du bon sens. C’est démocratiquement que l’occupant dicte que
les trois années d’exil d’Aristide font partie de son terme de cinq ans,
que des congressmen républicains l’exigent publiquement sans reconnaître
au peuple haïtien et aux hommes de loi le droit à s’exprimer, que
l’ambassadeur Swing et son porte- parole Schrager dirigent les activi-
tés de la nation.

Remise sur les rails


d’une transition démocratique

Le peuple haïtien a consenti à d’énormes sacrifices pour le retour


inconditionnel de son président, en qui il continue d’avoir confiance.
Il sait que ce retour était d’une importance capitale pour une transition
démocratique. Il sait aussi que ce pas de géant n’est pas une fin en soi,
une finalité, mais l’étape première, indispensable pour la transition dé-
mocratique. L’euphorie d’un retour mettant fin à une répression poli-
tique sélective dirigée contre lui fait place à la réflexion, à la volonté
de ce peuple d’aider la nation à reprendre son indépendance, son pré-
sident à assumer les droits conférés par la constitution, l’Haïtien à re-
devenir maître de sa terre et de son destin. Il s’agit d’une mission tita-
nesque exigeant que le président fasse confiance une nouvelle fois aux
masses, reconstitue leur unité grâce à son don de mobilisation et tra-
vaille avec elles à la mise sur pied et à l’exécution d’objectifs clairs,
précis, réalistes. Une orientation nouvelle, dont nous esquissons
quelques grandes lignes s’impose. Il faut abandonner la politique de
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 258

l’autruche, la tête enfouie dans le sable international. Il faut faire face


à la réalité d’un pays aux abois, à la dérive, laisser tomber les discours
rituels, articuler les questions auxquelles le président et les forces
saines doivent répondre ensemble pour une action collective.
Quelques-unes de ces questions essentielles dont dépend l’avenir de
notre pays sont énumérées ci-dessous :

- pour ou contre la tutelle ONU/OEA et la présence des forces


étrangère ;
- pour ou contre l’obéissance passive aux diktats du Fonds moné-
taire international et de la Banque mondiale, qui enrichissent les
classes possédantes au détriment des classes pauvres ;
- pour ou contre le programme de privatisation des entreprises
d’État, qui vise à la création d’une société « autonome indépen-
dante » ;
[212]
- pour ou contre le désarmement total des escadrons de la mort de
FRAPH et autres gangs paramilitaires ;
- pour ou contre la justice avant la réconciliation ;
- pour ou contre un État de droit et la démocratie participative ;
- pour ou contre la souveraineté nationale et la deuxième indé-
pendance (E Laraque, 1995, p. 17).

Les masses seront mobilisées en vue de nouvelles négociations


avec l’ONU et l’OEA dont l’assistance - non pas la tutelle - est désirée
dans le cadre de la souveraineté nationale et de la légitimité du pré-
sident Aristide et de ses droits constitutionnels. Nous sommes d’ac-
cord avec l’interprétation de Przeworski : « Si la souveraineté réside
dans le peuple, le peuple peut décider d’infirmer les garanties données
par les politiciens réunis autour d’une table de négociations. Même les
garanties les plus officielles ne donnent au maximum qu’un haut de-
gré d’assurance, jamais de certitude » (Przeworski, 1991, p. 79).
On gérera mieux le pays en professionnalisant les ministères, en
faisant appel à des gestionnaires compétents et intègres. On créera un
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 259

service de volontariat. Il n’y a pas de raison que le ministère de la


Santé, par exemple, en accord avec les organisations en Haïti, dans la
diaspora, et des institutions étrangères, ne commence pas une vaste
campagne de sanitaire, de construction de dispensaires et d’abris pro-
visoires sans attendre la manne étrangère1.
Nous sommes convaincus que les participants au présent colloque,
des organisations haïtiennes et étrangères, et des pays vraiment amis
peuvent être d’un grand concours pour aider Haïti à se libérer d’une
tutelle humiliante et improductive. C’est dans cet esprit et cet espoir
que je vous salue.
Unis, nous vaincrons. United, we shall overcome. Unidos, vencere-
mos.

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Adam Przeworski, Democracy and the Market, Cambridge, Cam-
bridge University Press, 1991.

104 On trouvera dans notre livre Défi de la pauvreté (pp. 58-93) des recomman-
dations dont certaines sont encore pertinentes.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 260

[214]
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 261

[215]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Deuxième partie. Transitions démocratiques en Haïti.

“Dun nationalisme identitaire


au patriotisme constitutionnel.”

Émile Ollivier
écrivain, université du Québec à Montréal

Retour à la table des matières

Le XXe siècle haïtien a commencé en 1915 avec l’occupation amé-


ricaine. Pourquoi 1915 ? Parce que cette date marque la fin d’années
de turpitude et de brigandage permettant à Haïti de bénéficier par à-
coups de relatives périodes de stabilité, ainsi que l’émergence et le dé-
veloppement de l’idéologie nationaliste avec ses deux variantes :
« l’indigéniste noiriste » et la « négritude socialiste ». Le lieu ne se
prête pas à un bilan de l’occupation américaine. Cependant, les ana-
lystes s’accordent pour dire que si cette occupation a laissé au pays,
outre un certain nombre de services et d’installations publiques, elle
l’a aussi doté d’une armée qui a été un instrument privilégié de domi-
nation, un outil efficace pour les coups d’État qui ont jalonné l’his-
toire contemporaine. À la limite, plus d’un pensent qu’il s’agissait là
d’une « armée-madichon », figure emblématique responsable de
« tous nos malheurs ».
Par une sorte d’ironie dont l’Histoire, avec sa grande hache, détient
le secret, après bien des soubresauts et des ruptures ponctués par les
grondements des luttes sociales et les conjonctures de plus en plus
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 262

sanglantes comme celles de 1946,1956 et de 1986, 1991, Jean-Ber-


trand Aristide, en 1995, a été réinstallé dans sa légitimité démocra-
tique par les États-Unis et les troupes armées d’intervention que, par
euphémisme, on appelle armée d’interposition. Cette restauration du
processus démocratique a coïncidé avec l’anéantissement de l’armée
nationale entraînant une diminution apparente de la souveraineté. On
comprend qu’elle ait fait couler beaucoup d’encre et de salive, laissant
en plein désarroi des intellectuels adeptes du nationalisme pur et dur,
désarroi d’autant plus grand qu’ils avaient traversé le siècle avec des
mots d’ordre contre l’impérialisme, avec des rêves de seconde indé-
pendance et des illusions d’avenirs radieux. Paradoxalement, les Amé-
ricains, entretemps, avaient sur le plan international changé de dis-
cours et de pratiques, et se profilaient comme de vertueux démocrates
venus à la rescousse d’une société dont les tensions et les contradic-
tions sociales et politiques appelaient, dans la plus grande urgence, à
une entrée dans la modernité. Avec le retour du président Aristide, le
XXe siècle haïtien se clôturait et virtuellement - aujourd’hui, [216]
sans être béatement optimistes -, on pourrait parler d’une transition
démocratique.
Dans la réalité, les choses sont autrement plus complexes. Ce qui
s’est passé ces dix dernières années en Haïti ne concerne pas seule-
ment la surface de la société haïtienne. Cette conjoncture a touché des
ondes de fond et remué, de façon peut-être même insoupçonnée, des
courants profonds et opaques de l’identité nationale. Tout au moins,
c’est l’intuition que j’ai. La société haïtienne dans son éclatement et sa
fragmentation souffre d’un déficit de connaissances, d’interprétation
et de sens. Qu’en est-il du lien social aujourd’hui ? Le moment ne se-
rait-il pas venu de revisiter le nationalisme ou tout au moins la vision
que nous en avons, tant sous le rapport de l’identité collective que
sous le rapport du « vivre ensemble ». Car, pourquoi ne pas le dire
tout de suite, ce qui nous semble travailler cette longue et difficile
conjoncture - comme le désir travaille le rêve - c’est la question de la
citoyenneté.
Je voudrais défendre ici l’idée que le nationalisme (surtout s’il en
est un de repli) n’est pas la meilleure posture pour baliser aujourd’hui
le « vivre ensemble », qu’il faudrait appeler de tous nos vœux à la
construction d’un espace public commun et, pour ce faire, développer
davantage, ce que j’appelle un patriotisme constitutionnel. Tout
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 263

d’abord, je précise que je n’oppose pas nationalisme et patriotisme


constitutionnel. Le recours à cette notion, dans ma pensée, réfère da-
vantage à un déplacement d’accent plutôt qu’à une mise en confronta-
tion de deux notions radicalement divergentes. Mais qu’est-ce que le
nationalisme ?
Indépendamment du degré de « conscience nationale », tout natio-
nalisme est la combinaison de deux éléments : le premier exige une
communauté de traits tels que l’origine réelle ou imaginaire, la langue,
la religion ou le territoire, et le second, au nom de cette communauté
de traits, ressentie collectivement, une solidarité qui assigne un sort
politique proposé dans le cadre d’un État, et d’une nation clairement
identifiée.
Cette définition appelle immédiatement trois remarques :
La première permettra d’éviter une confusion. De même que la
carte n’est pas le territoire, le nationalisme n’est pas la nation. Du plus
loin que l’on remonte, les êtres humains se sont rassemblés en com-
munautés dont les membres ressentaient entre eux une solidarité parti-
culière qui les faisait considérer le reste de l’humanité comme des
étrangers. La spécificité du nationalisme est de vouloir faire de cette
solidarité le principe de l’organisation politique des sociétés. Notons
au passage que c’est seulement après l’apparition de la notion d’État
souverain, possédant le monopole de l’autorité sur un territoire, et de
celle de démocratie, qui situe dans le peuple l’origine de toute [217]
autorité politique légitime, que s’est répandue l’idée qu’à un État doit
correspondre un peuple, abstraction faite de la composition ethnique,
linguistique et culturelle
Autrement dit, le concept de l’identité nationale rend nécessaire, à
des fins de souveraineté et d’affirmation de soi, l’organisation de
chaque nation en État.
Pour nous Haïtiens, il existe des liens profonds entre le développe-
ment de notre histoire et le nationalisme. Ce rappel facilite la tâche
d’expliquer pourquoi le maintien de notre vision de l’identité collec-
tive est une démarche aujourd’hui, quasiment obsolète.
La rupture avec la société coloniale et la dissolution des ordres tra-
ditionnels de la société esclavagiste ont entraîné l’émancipation des
individus dans le cadre des libertés civiles.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 264

En théorie, la masse des individus, anciens et nouveaux libres, est


alors susceptible de mobilisation à la fois sur le plan politique comme
citoyens, sur le plan économique, comme main-d’œuvre, sur le plan
militaire, comme conscrits, advenant une guerre et sur le plan culturel
comme individus soumis à des processus de socialisation via des ap-
pareils tels que l’école, l’Église, la famille, etc. En revanche, le prin-
cipe clé qui aurait dû souder le lien social et l’identification collective
à la nation affirmant le statut de celle-ci en regard des autres peuples,
et qui aurait dû organiser les membres de la société en citoyens égaux
en droit n’a pas fonctionné.
En Haïti, cette vision d’une population nationalement homogène
qui correspond à un État est toujours restée, dans la réalité historique
et factuelle, une fiction, un construit idéologique demeuré dans une
large mesure lettre morte.
La deuxième remarque vise à mettre en question une idée reçue au-
tour de la compatibilité entre nationalisme et démocratie. La plupart
des nationalistes que je connais s’affichent comme des démocrates
conséquents attachés à la démocratie, à la justice et à la paix. Il ne
s’agit pas ici de mettre en doute leur sincérité, lors même que pour un
certain nombre d’entre eux, il y aurait quelques raisons de le faire. On
ne peut pas être démocrate quand on cautionne la répression des désirs
de justice d’un peuple. Admettons pour fin de discussion qu’en Haïti,
l’agir politique de certains nationalistes serait le fruit d’une dérive
conjoncturelle, et qu’ils aient été persuadés de la compatibilité entre
leurs sentiments nationalistes et leurs convictions de démocrates. Ap-
paremment, ils auraient l’histoire de leur côté. Cette compatibilité est
plausible, puisque démocratie et nationalisme sont des mouvements
d’idées parentes qui, développés depuis deux siècles, ont en commun
une notion essentielle, celle de la souveraineté du peuple.
[218]
Toutefois, si on va au-delà des apparences, et qu’on se donne la
peine d’analyser les conséquences quelles ont eues, là où elles ont été
mises en œuvre, on s’aperçoit hors de tout doute que nationalisme et
démocratie sont profondément antinomiques.
La démocratie est la forme de gouvernement la plus légitime, celle
dont on se réclame actuellement presque partout, même là où comme
dans nombre de pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, elle
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 265

n’est pas du tout mise en pratique. Elle se présente comme une mé-
thode efficace de gestion pacifique des conflits puisque, là où elle est
appliquée, la vie politique paraît moins violente qu’ailleurs alors que
le nationalisme produit des situations conflictuelles réfractaires aux
procédures de décisions démocratiques. C’est sans doute là une des
principales difficultés politiques. Donc la démocratie, tout en ayant un
lien historique étroit avec le nationalisme, est à notre époque la cause
la plus fréquente de conflits politiques violents.
La troisième remarque amène une distinction : le degré de compa-
tibilité entre nationalisme et démocratie n’est pas le même partout
dans l’histoire, dans le développement des pays, ni même, d’une
conjoncture à l’autre dans un même pays.
Pour pondérer cette distinction, il faut se dépêcher de préciser qu’il
existe deux types de nationalisme, un nationalisme identitaire qui défi-
nit la nation à partir de l’origine, de la langue, de la religion et un na-
tionalisme civique qui met l’accent sur la solidarité nationale incluant
tous les citoyens d’un État. Ces deux types de nationalisme n’ont pas
le même visage et font l’objet, en Amérique comme en Europe de
nombreux débats. L’exemple classique qu’on convoque pour une
meilleure compréhension est celui de la conjoncture qui suit l’an-
nexion de l’Alsace par l’Allemagne en 1871, et qui fut marquée par de
vives polémiques entre Allemands et Français. La position des Alle-
mands relevait du nationalisme identitaire : les Alsaciens, parce que la
plupart d’entre eux parlent allemand, sont des Allemands, quelles que
soient leurs préférences. La position des Français était celle du natio-
nalisme civique : les Alsaciens, parce que la plupart d’entre eux pré-
fèrent être français, sont des français, quelle que soit leur langue.
Toutefois, il convient de remarquer que la discussion a souvent été
obscurcie par le fait qu’on a souvent voulu décider lequel des deux na-
tionalismes était le vrai. Ceux qui approuvent le nationalisme et pré-
fèrent sa variante civique veulent quelle seule soit vraiment du natio-
nalisme, et que l’autre soit du tribalisme, de l’ethnisme ou du racisme.
Ceux qui ne tournent pas vers le nationalisme cherchent à montrer que
celui-ci est toujours identitaire, et préfèrent appeler « patriotisme » sa
variante civique. On pourrait ainsi multiplier les [219] exemples, et le
débat qui traverse actuellement le Québec est à cet effet édifiant.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 266

Je ne crois pas que les mots puissent avoir un vrai sens. La distinc-
tion dont je parle ici n’est pas originale, mais l’utilisation que je fais
des expressions « nationalisme civique » et « nationalisme identitaire »
m’aide à parvenir au cœur du propos. Mon but, par les trois remarques
produites ci-dessus, était de rappeler que le nationalisme est un
construit social et idéologique en même temps que nous devons, mal-
gré leur accouplement historique, prendre acte qu’il n’y a pas une
compatibilité absolue entre nationalisme et démocratie ; il y a lieu de
distinguer entre la variante identitaire et la variante civique. La pre-
mière, selon moi, est celle qui possède le plus grand potentiel de divi-
sion entre les citoyens : elle dégénère parfois en luttes sanglantes, en
tueries sauvages et barbares. On n’a qu’à regarder l’ex-Yougoslavie,
le Rwanda. La variante civique m’apparaît beaucoup plus porteuse de
cohésion sociale, de justice et de paix civile.

En quoi ces propos concernent


la transition démocratique actuelle en Haïti ?

La société haïtienne, comme résultante d’une hybridation de popu-


lations favorisées par les aléas de l’histoire (une longue histoire de sé-
dimentations, de turbulences, de brigandages et de violence), a tou-
jours fait face au problème majeur de l’intégration de ses citoyens.
Depuis l’Indépendance, fille des idées généreuses et modernes de
1789, Haïti n’a jamais pu résoudre ce problème qui traverse toute son
histoire : donner une place digne à chaque membre de sa société.
L’histoire et la socialisation des individus en Haïti a permis d’inté-
rioriser une appartenance culturaliste et non une citoyenneté civique.
Les travaux des sociologues et des anthropologues ont abondamment
illustré cette appartenance culturaliste en mettant l’accent sur la per-
sonnalité de base haïtienne et en développant, jusqu’à saturation, les
dimensions de l’origine, de la langue, de la religion et de la composi-
tion ethnique, pour montrer de quelle matière est faite l’identité.
Je ne veux pas examiner ici, en détail, l’utilisation subtile ou gros-
sière, complexe ou sommaire qui est faite de cette catégorie d’identité
collective), ni dégager son implication théorique et politique dans les
discours et pratiques. Je ne m’y réfère que pour me permettre de sou-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 267

lever deux ordres de questions. Même sans ignorer le voisinage ambi-


valent du discours de l’identité culturelle avec celui de l’identité natio-
nale et la confusion qui est faite souvent entre l’« identité culturelle »
et l’« identité nationale », et en restant à l’intérieur de [220] ces para-
mètres, je crois qu’il y a une mise à jour à effectuer. Les récents déve-
loppements de la société haïtienne, la place particulière qu’Haïti oc-
cupe dans le concert des nations, la force aspirante que constitue le
mouvement migratoire avec ses effets d’extension du territoire haïtien
(cf. l’expression de dixième département) me portent à croire que
l’identité haïtienne n’est plus ce qu’elle était ou ce que certains
pensent qu’elle est encore. Il y a plusieurs manières à l’heure actuelle
d’être haïtien.
Un second point devrait retenir l’attention. C’est un fait connu de-
puis un certain temps qu’il existe quelque chose de supérieur à la
langue, à la race, à la religion ou même à la géographie. C’est la vo-
lonté du vouloir-vivre ensemble. C’est en ce sens que Renan disait
que « la nation est un plébiscite de tous les jours ».
Au fond, ce qui est important, c’est la nature du ciment qui soude
une collectivité humaine, un composite à la fois historique et volonta-
riste. Comme le souligne Renan : « Une nation est une âme, un prin-
cipe spirituel. Lune est dans le passé, l’autre dans le présent. Lune est
la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le
consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de conti-
nuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. »
En Haïti, la monstruosité duvaliériste a accentué l’absence histo-
rique de solidarité. Et récemment encore, on a vu des militaires clouer
le peuple au sol par la répression et la mort et pourtant se réclamer du
nationalisme, de l’identité collective, de « l’être haïtien ». A mon
humble avis, une rupture avec la tyrannie passe par une rupture avec
l’idée d’une identité figée, basée sur des représentations closes de
l’histoire. De plus, Haïti n’échappe pas à la conjoncture mondiale.
Qu’elle soit aujourd’hui ouverte aux exigences démocratiques, voilà
une grande réalisation politique de l’après-duvaliérisme. Ceux qui ont
œuvré pour cette réussite ont tout lieu de s’enorgueillir. Mais pour
qu’un tel résultat gagne en stabilité et solidité, il faut inventer de nou-
velles formes de gestion sociale, qui soient pluralistes et flexibles, et
de nouvelles formes de coexistence, de nouveaux liens sociaux en
mettant en avant et au poste de commande les valeurs du droit, de la
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 268

loi, de l’égalité, du contrat politique et moral. C’est cette épaisseur de


sens que recouvre l’expression « patriotisme constitutionnel », em-
pruntée à Habermas qui la proposait au lendemain de la chute du mur
de Berlin en lieu et place du nationalisme identitaire. D’autres expres-
sions conviendraient aussi : celles de patriotisme de « citoyenneté »
ou d’« identité post-traditionnelle », ou encore de « nationalisme ci-
vique ». Car, au fond, de quoi s’agit-il ?
Il ne s’agit en aucun cas de gommer les identités particulières fon-
dées sur une langue, une culture et une histoire communes. Mais de
prendre acte [221] que la conscience nationale est toujours la
conscience qu’impose une classe ou une catégorie sociale à l’en-
semble de la collectivité. C’est pour cette raison que les principes uni-
versels des droits de l’homme et l’État du droit, dans les formes qui
leur sont propres au sein d’une culture déterminée se doivent d’occu-
per la place centrale. C’est cette place qui fait encore problème.
Si nous réclamons de tous nos vœux, cette nouvelle articulation
entre principes universalistes et identités particulières, c’est qu’aujour-
d’hui, il nous paraît prioritaire de construire un nouvel espace public
dont les fondations reposent non sur le passé ou sur un ailleurs my-
thique et mythifié mais sur la notion d’État de droit. Le « patriotisme
constitutionnel » nous paraît pour l’instant, « le seul patriotisme qui ne
fasse pas de nous des étrangers en Occident ».
Aujourd’hui les données ont changé. Je n’entrerai pas dans la dis-
cussion actuelle portant sur la disparition des États nations. Je n’évo-
querai pas non plus l’atteinte à la souveraineté nationale que constitue
la prise en charge du processus démocratique en Haïti par la MINU-
HA sous le haut commandement des Américains, quoique je com-
prenne très bien que certains réagissent mal à la présence de soldats
étrangers sur le sol haïtien, voyant en cela, la marque d’une blessure à
l’identité nationale. Je me limiterai à quelques considérations qui,
dans le contexte actuel, parlent en faveur d’une décrue du nationa-
lisme identitaire intégral. J’évoquerai à l’appui de cette décrue la
mondialisation des marchés et des communications ainsi que la lourde
internationalisation de la science et de la technologie. Il me semble
que le contact de la population avec cette tendance lourde de l’époque
contemporaine, population jusqu’ici perçue comme homogène (l’a-t-
elle jamais été ?) expose celle-ci à des formes culturelles diverses, à
des genres de vies variés... Il me semble que le noyau dur qui repré-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 269

sentait ce qu’on a coutume d’appeler jusqu’ici l’identité haïtienne se


trouve menacé, attaqué, voire fragilisé par les coups de boutoir de ces
nouvelles réalités.
J’évoquerai également l’impact du mouvement migratoire. Hannah
Arendt voyait dans les gigantesques déplacements forcés de popula-
tion (qu’ils aient eu pour cause, la guerre, l’oppression politique, la
misère économique ou l’internationalisation du marché de l’emploi),
la caractéristique la plus profonde symbolisant notre siècle. Ces dépla-
cements de population ont pratiquement modifié la composition cultu-
relle des sociétés développées et je dirais même, par un effet boome-
rang les sociétés d’origine des migrants. Du coup, les symboles natio-
naux ont perdu de leur prégnance, les identités collectives sont deve-
nues multiples et les modèles d’intégration semblent passer par des
canaux autres que ceux auxquels nous étions traditionnellement habi-
tués. L’orgueil national et l’autosatisfaction collective sont désormais
infiltrés par des [222] orientations et des valeurs universalistes. Ici, je
paraphraserai Habermas. Si cette analyse est réelle et juste, alors on
peut dire que les signes témoignant de la formation d’une identité
post-conventionnelle se multiplient, et que les épouvantails et les sté-
réotypes derrière lesquels on se protège de l’altérité étrangère y fonc-
tionnent de moins en moins bien.

Conclusion

Autour de la question du nationalisme identitaire, deux paradigmes


se sont affrontés (le libéralisme et le néo-marxisme). On connaît les
avatars de ces deux paradigmes. Le moment est venu probablement -
les périodes de transition sont utiles en ce sens - de prendre en compte
la nouveauté du débat politique et des enjeux de la lutte sociale. Peut-
être va-t-il falloir jeter du lest et prendre du champ par rapport à des
analyses jusqu’ici centrées sur les rapports et intérêts de classe et se
pencher davantage sur les institutions publiques, sociales, juridiques et
associatives, celles-ci étant distinctes à la fois de l’État et de l’écono-
mie de marché capitaliste.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 270

Cette distinction amène à réfléchir sur le concept de société civile,


concept indispensable pour saisir les enjeux de ce passage à la démo-
cratie et reconnaître les acteurs les plus indispensables.
Cela dit, la transition démocratique nous met en face d’un triple
défi.

1) Le défi de l’intégration sociale qui ne peut être fondée que sur


les principes de réflexion critique, de résolution discursive des
conflits provoqués par l’exigence d’égalité, d’autonomie, de
participation et de justice sociale.
2) Le défi de dynamiser la société civile en favorisant l’éclosion
de mouvements sociaux axés sur l’élargissement des droits,
avec pour corollaire l’autonomie de la société civile coiffée
d’une démocratisation croissante.
3) Le troisième défi concerne davantage l’imaginaire. Je ne crois
pas qu’il faille choisir, comme le proposait récemment un de
nos leaders politiques, entre la démocratie participative et la dé-
mocratie représentative. Les mouvements sociaux doivent coha-
biter avec un système de partis concurrentiels qui sont comme
le bâti démocratique encadrant une évolution continue des rap-
ports sociaux.

C’est sur ce terrain de la société civile que nous apprendrons à éla-


borer des compromis, à prendre un recul réflexif sur notre propre pers-
pective, recul nécessaire à son élargissement ; que nous apprendrons à
valoriser non la pensée unique mais la pensée convergente ; à recon-
naître et à recréer ce que nous avons en commun. Ainsi, nous parvien-
drons à faire le ménage dans nos traditions afin de repérer celles qui
valent d’être conservées, modifiées ou abandonnées.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 271

[223]

Références bibliographiques

Jürgen Habermas, Écrits politiques, Le Cerf, 1990.


Régine Robin, « Citoyenneté culturaliste, citoyenneté civique » in
Mots, Représentation, Enjeux..., Ottawa, Presses de l’université d’Ot-
tawa, 1994.
Jean-Pierre Derriennic, Nationalisme et Démocratie, Montréal, Bo-
réal, 1995.
Ernest Renan, « Lettre à Strauss » , i n Qu’est-ce qu’une nation ?
Paris, Press Pocket, 1990.

[224]
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 272

[225]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Deuxième partie. Transitions démocratiques en Haïti.

“Démocratie
et société civile.”

par Michel-Rolph Trouillot


professeur d’anthropologie à l’université Johns Hopkins, à
Baltimore, dirige le Institutefor Global Studies in Culture,
Power and History

Introduction

Retour à la table des matières

On aurait pu faire le choix politique le plus facile et prétendre


connaître l’objet du discours. On aurait pu faire le mort sur le titre de
ce colloque « Transitions démocratiques », et ne pas remarquer que la
démocratie n’est ici qu’un adjectif. Que le substantif, le sujet même de
l’affaire c’est la transition. On aurait pu faire silence sur ce « s » qui
fait de cette transition un pluriel lui-même lourd de silences. On aurait
pu ne pas noter l’absence d’article défini. Non pas les transitions dé-
mocratiques. Ni même des transitions démocratiques. Mais transitions
démocratiques. Tout court. Tout court avec un s. Pour faire plus vite.
Ou pour faire plus court.
Je ne fais pas des jeux des mots. Je note plutôt que dans ce flou du
langage qu’indique déjà le titre du colloque, il y a une large place pour
un débat à faire plutôt qu’à éviter. Au nom justement de la démocratie.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 273

Le pluriel ici est-il la marque d’une simple addition ou la marque


d’une différence ? Autrement dit, les transitions démocratiques sont-
elles toutes pareilles ? La transition démocratique est-elle elle-même
démocratique ? Peut-il y avoir une transition arbitraire à la démocra-
tie ? Et quand bien même on pourrait s’entendre sur le concept de dé-
mocratie - ce qui n’est déjà pas facile - ou reconnaître à vue d’œil
cette démocratie, et dire qu’elle existe en France ou en Barbade, au Ja-
pon ou au Canada, en Thaïlande ou aux États-Unis, à quoi reconnaît-
on une transition ?
On aurait pu, disais-je, éviter ces questions difficiles. Seulement,
les organisateurs du colloque ont eu le soin de mettre un emblème au-
dessus du titre. Je vous ferai remarquer que cet emblème est un globe
terrestre au dessus duquel semble flotter quelque chose qui ressemble
à un point d’interrogation. Je prends cela pour une invitation à ques-
tionner. J’y réponds. De même, dans son discours d’ouverture, le pré-
sident Jean-Bertrand Aristide nous a invité à une « réflexion pro-
fonde ». Je le prends au mot. Et puis, surtout, dans son allocution
[226] inaugurale, le président Raül Alfonsin nous a élégamment rap-
pelé que la démocratie se mesurait aussi - et même surtout - dans cer-
tains attributs de la société civile. Si j’ai bien compris les insistances
du docteur Alfonsin, la démocratie serait à la fois l’enjeu et le moyen
d’un débat continu de la société civile avec elle-même. Je réponds à
son invitation implicite de poser les termes de ce débat.

Localiser la transition

Comment identifier une transition ? Ma réponse est simple : pas


dans les institutions politiques, mais dans les gains de la société civile.
Il ne fait aucun doute qu’une vaste majorité de la population haï-
tienne aujourd’hui sent et vit ce quelle traduirait comme une transition
vers la démocratie. Mais le débat n’est pas dans les résultats d’un son-
dage qui vérifierait probablement cette opinion. En mars 1986, un tel
sondage aurait révélé une foi semblable. Les intellectuels et les
hommes politiques réunis ici aujourd’hui se doivent d’aller plus loin
que cette foi. Comment analyser une transition démocratique ? Et
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 274

puisque transition signifie passage, puisque le terme indique une tem-


poralité, quand commence cette transition ?
L’effondrement d’un régime autoritaire, arbitraire ou même totali-
taire est-il nécessairement le point de départ d’une transition démocra-
tique ? Répondre oui revient à définir la transition seulement à partir
de ses origines. On met dans le même panier la Russie de Eltsine et
l’Afrique du Sud de Mandela, l’Argentine et le Burkina Faso, le Chili
et la Pologne.
Le problème de ce panier est qu’une fois entré on n’est pas pressé
d’en sortir. Nous disions du Zimbabwe il y a déjà quelques années ce
que nous disons aujourd’hui de l’Afrique du Sud. Est-ce qu’il s’ensuit
pour autant que la transition démocratique est plus avancée aujour-
d’hui au Zimbabwe qu’en Afrique du Sud ? Le Zimbabwe a vu la fin
de son apartheid et l’ascension à la présidence de Robert Mugabe dans
une euphorie internationale quasi unanime. Depuis, la mainmise sur le
pouvoir par un parti unique, au demeurant populaire et révolution-
naire, l’intimidation de la presse indépendante, l’utilisation de l’appa-
reil juridique à des fins de contrôle politique et surtout, la faible parti-
cipation des masses aux élections depuis 1990 forcent à mettre en
question l’existence même de cette transition qui n’en finit pas de
s’étioler. Y avait-il maldonne dès le départ ? Nul besoin de répondre à
cette question pour noter qu’il n’est pas si facile de savoir quand com-
mence une transition - ni surtout sur quoi elle finit.
S’il n’est pas facile de savoir quand commence une transition, il est
encore plus difficile de mesurer comment elle avance. Marcos et Du-
valier sont [227] partis la même année (1986). Somoza et ldi Amin de
même (1979). En quels termes faudrait-il comparer l’évolution du Ni-
caragua et de l’Ouganda depuis 1979 ou l’évolution des Philippines et
celle d’Haïti de 1986 à nos jours ? Le mot même d’évolution n’est-il
pas trompeur ? Autrement dit, y a-t-il une aune, un baromètre, une
échelle, qui nous permettrait de mesurer qu’une société en transition
démocratique est passée du stade B au stade C, qu’une seconde en est
restée au stade A et qu’une troisième serait déjà au stade F ?
Et quand bien même nous éviterions une progression linéaire,
quelles seraient les conditions qui nous permettraient de dire que la
destruction de l’armée d’Haïti est l’équivalent qualitatif des transmis-
sions pacifiques du pouvoir aux Philippines ? La destruction de l’ar-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 275

mée d’Haïti, que je prends pour une avance incontestable, est-elle un


saut qualitatif comparable à l’apprentissage électoral philippin, que je
prends aussi pour un gain populaire incontestable ?
On le voit : les baromètres ne sont pas évidents. La progression, si
progression il y a, n’est ni linéaire ni quantitative. Une transition dé-
mocratique n’est pas une donnée concrète, ni même une opinion po-
pulaire à vérifier. Son existence est à démontrer à travers une analyse
que supportent les faits. Cette analyse étant elle-même politique,
l’existence de la transition est toujours objet de débat. Quels sont les
critères qui permettent de vérifier l’existence, et de mesurer l’avance
d’une pareille transition, et de poser les termes du débat ?

Démocratie et société civile :


propositions pour un débat

Je ferai trois propositions. La première est d’ordre général et les


deux autres concernent particulièrement Haïti :
Première proposition : L’existence même - et donc la réussite -
d’une transition démocratique dans une société postcoloniale dépend
des gains concrets de la société civile sur l’État dans la période histo-
rique qui suit la chute de l’arbitraire. Ces gains se mesurent à l’aune
des classes les plus défavorisées dans la mesure de leur pouvoir d’in-
tervention sur la direction de l’État. Bref, une seule analyse de la so-
ciété civile peut révéler si oui ou non il y a transition démocratique.
Deuxième proposition : l’État duvaliérien - qui ne se réduit pas aux
régimes des deux Duvalier - a profondément affaibli la société civile
haïtienne en minant systématiquement ses institutions et ses formes
d’expression. Le plus grand perdant a été la paysannerie pauvre dont
le duvaliérisme a fortement ébranlé les ressources institutionnelles et
la capacité de se reproduire.
Troisième proposition : La transition vers la démocratie ne sera
possible que dans la mesure où l’État haïtien, la bourgeoisie et les
classes moyennes [228] qui demeurent soudées à cet État offrent à la
majorité de la population de ce pays, qui demeure paysanne, les
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 276

moyens de se reconstituer institutionnellement. Les gains de la société


civile haïtienne se mesurent finalement à partir de cet espace.
Je n’ai, bien sûr, pas le temps de développer ces trois propositions
dans leurs détails, mais elles retrouvent des thèmes que j’ai abordés
ailleurs et des inquiétudes que je me permets d’exposer depuis au
moins dix ans 105. Je ne ferai que souligner, en lignes plutôt simples, les
points forts de mon analyse, quitte à les détailler durant les débats ou à
renvoyer aux textes cités. Pour faire vite, je dirai que la démocratie -
et donc la transition vers la démocratie - ne se situe pas dans les insti-
tutions politiques. Les institutions politiques font parfois obstacle à la
démocratie : elles ne la garantissent jamais. La démocratie se situe
plutôt dans un type de rapport entre l’État et la société civile, rapport
toujours contesté, discuté, débattu.
Qu’est-ce que cela signifie, concrètement, dans le cas d’Haïti ?
D’abord, qu’on a levé des obstacles majeurs dans la pratique politique
et les institutions qui sous-tendent cette pratique. La fin de la dictature
des Duvalier a été une victoire évidente pour le peuple haïtien. Mais
quand bien même elle augurait d’un changement important dans la
pratique politique haïtienne, la chute de la dictature ne pouvait aucu-
nement signifier la fin du cauchemar haïtien 106. Haïti a engendré deux
Duvaliers. Elle pourrait en engendrer d’autres, ou pire, si les struc-
tures qui ont fait naître le duvaliérisme ne changent pas. L’élimination
des duvaliéristes connus n’est absolument pas une garantie que des
comportements de type duvaliérien ne resurgiront pas dans l’appareil
d’État. La conversion à un régime non-duvaliériste est seulement
l’une des transitions qu’Haïti confronte aujourd’hui. Une deuxième
transition est le passage à une société de droit 107.

105 Voir Michel-Rolph Trouillot, Les Racines historiques de l’État duvalié-


rien, Port-au-Prince, Éditions Henri- Deschamps, 1986. Haïti : State against
Nation. The Origins and Legacy oj Duvalierism, New York et Londres,
Monthly Review Press, 1990.
106 Je reprends ici un argument plus longuement travaillé dans mon texte
« Haïti Nightmare and the Lessons of History », NACLA Report on the
Americas, Volume XXVII, n° 4 (janvier-Fevrier 1994) : 46-51 (Voir aussi,
des extraits du même titre dans Boletin, Program in Latin American Studies,
Princeton University, vol III, n° 2,1994, pp. 6-7, 12. Reproduit aussi dans
Mc Fayden, Diedre and P LaRamée (NACLA), Haïti. Dangerous Cross-
roads, Boston, South End Press, 1995, pp. 121-132.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 277

Mais la réforme institutionnelle qui mènera à cette société de droit


- et dont la destruction de l’armée d’Haïti demeure le signe le plus
concret jusqu’ici - ne suffira pas à garantir la démocratie. Aussi, cette
réforme ne saurait être l’indice majeur de la transition. Ignorants des
spécificités historiques du [228] monde nord-atlantique, certains ob-
servateurs tendent à mesurer la transition haïtienne à travers les ré-
formes institutionnelles. Donnez des cours de droit aux juges, un en-
traînement « civique » à la police, un salaire convenable et des tests
moraux aux douaniers et vous finirez par avoir la démocratie. De ce
point de vue, la transition se mesure au nombre déjugés « convertis »,
au nombre de policiers « entraînés », au nombre de douaniers « puri-
fiés ».
La démocratie ne peut survivre sans support institutionnel. Mais le
baromètre institutionnel est trompeur pour mesurer une transition,
pour des raisons théoriques, historiques et pratiques. Insister sur les
institutions politiques, c’est négliger le fait que la transition démocra-
tique se mesure d’abord dans la société civile. (C’est la critique théo-
rique). De deux, mesurer la transition au Zimbabwe ou en Haïti avec
les outils qui permettent de vérifier et rectifier la démocratie en France
et aux États-Unis, c’est oublier les spécificités historiques du monde
nord-atlantique. La France ou les États-Unis n’ont pas abouti à la dé-
mocratie parce qu’ils avaient des juges compétents et honnêtes. Ils y
ont abouti à cause d’un contrat social qui a permis à une majorité de la
population de miser sur les pratiques démocratiques en dépit des juges
malhonnêtes4 ! (c’est la critique historique). De trois - et c’est la cri-
tique pratique -, l’exemple du Zimbabwe, du Burkina Faso, du Séné-
gal, d’autres pays d’Afrique ou de la Caraïbe - Guyana et le Suriname
notamment - suggère justement la fragilité des réformes institution-
nelles des États postcoloniaux. Les réformes institutionnelles n’ont
pas fait long feu dans les pays où des conflits ethniques ou sociaux
minent la possibilité d’un contrat social.
Dans le cas haïtien, ce contrat n’a jamais existé à cause de l’apar-
theid social. Pis, l’héritage duvaliériste des extrêmes a détérioré les re-
lations entre l’État et la société civile à un point tel que la légitimité
même de l’État est en question - indépendamment de la popularité du
107 Voir, Michel-Rolph Trouillot, « État et duvaliérisme, » dans Gérard Bar-
thélemy et Christian Girault (eds.), La République haïtienne. État des lieux
et perspectives, Paris, Adec-Karthala, pp 189-192.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 278

gouvernement du jour. Le problème haïtien n’est pas seulement un


problème politique. Le problème réside dans la structure de classe du
pays, dans l’organisation paramilitaire d’une société en guerre contre
elle-même, dans un système fiscal décourageant la production et l’in-
vestissement et finalement dans l’élitisme socioculturel. Haïti a vécu
depuis au moins la mort de Christophe un apartheid social masqué de
théâtralités républicaines. La légitimité de l’État exige la fin de cet
apartheid.
Ce que « les affaires » ou les élections en France, « Irangate » ou
un débat budgétaire au Congrès américain révèlent, ce sont à la fois
les limites et les effets des démocraties françaises et américaines.
Dans les deux cas, c’est le contrat social qui garantit l’existence d’une
démocratie dont le principe n’est jamais sérieusement contesté. Qu’on
retire ce contrat et le jeu démocratique est en danger comme c’est le
cas en France autour des émigrés et aux États-Unis, surtout, avec les
montées des extrémistes-militaristes de droite qui, justement, ne
croient plus à ce contrat.
[230]
La démocratie haïtienne exige donc l’établissement d’un contrat
social - c’est-à-dire, la participation de la majorité haïtienne dans les
choix qui influencent la destinée du pays. L’inclusion de la majorité
exige à son tour la reconnaissance par les élites urbaines et leurs parte-
naires étrangers du fait qu’Haïti demeure fondamentalement un pays
de paysans pauvres 108.

108 Il est difficile de changer les vieilles habitudes. Les négociations concer-
nant le retour du président Aristide n’ont pas engagé le monde rural. Iro-
nique et indicateur, puisque la première présidence d’Aristide était en partie
possible à cause des changements politiques profonds dans ce qu’on appelle
encore l’arrière- pays, basés sur les églises rurales et le mouvement paysan
naissant.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 279

Paysannerie et transition

J’en viens donc à mon point fort. Si la transition vers la démocratie


se situe dans un ajustement des rapports entre l’État et la société ci-
vile, en Haïti, cet ajustement passe par une reconnaissance nationale
du fait que la société civile est d’abord paysanne.
Cela n’est pas un vœu. Je ne souhaite pas à Haïti un futur paysan.
Je doute d’ailleurs qu’un pareil futur soit possible. Mais je dis, en re-
vanche, qu’Haïti a un passé paysan et un présent paysan, le présent de
fuite et de désespoir d’une paysannerie qui n’en finit pas de mourir
depuis au moins 1915. Je dis que cette agonie durera encore long-
temps si l’on n’y met pas fin d’une façon ou d’une autre. Je dis surtout
qu’Haïti tout entière ne s’en sortira pas si les gens qui dirigent ce pays
économiquement et politiquement ne donnent pas à cette paysannerie
les moyens de se reconstituer face à l’État.
Cette reconstitution prendra sans doute des voies inattendues qui
ne déboucheront pas forcément sur des options paysannes. Autrement
dit, cette paysannerie ne se reconstituera pas sans doute en tant que
paysannerie. Mais admettre ce doute ne change pas d’un iota ma certi-
tude que le futur économique d’Haïti passe par la question : que faire
de la paysannerie ? Ne pas répondre à cette question, c’est faire l’au-
truche jean-claudiste 109.
L’oubli - social et économique - de la paysannerie, la clef de voûte
du jean-claudisme, a un coût politique énorme. En effet, si l’avenir
économique d’Haïti dépend de la justesse d’une solution à la crise
paysanne, le futur politique d’Haïti dépend de la mesure où les gens
qui sont aujourd’hui paysans, et qui demeurent - j’insiste - la vaste
majorité de la nation, participent à la réponse à la crise. Eécart entre
État et société civile ne peut être gommé, l’apartheid social ne peut
être aboli sans cette participation 110.

109 J’ai largement exposé mes doutes sur tout programme économique qui
ferait fi de la réalité sociale haïtienne pour ne pas y revenir ici. Voir Michel-
Rolph Trouillot, « Aristide’s Challenge, » The New York Review of Books,
1994, pp. 39-40.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 280

[231]
Le fait d’attirer l’attention sur la paysannerie comme étant l’acteur
le plus opprimé et le plus nécessaire de la scène politique haïtienne
n’est pas faire preuve de romantisme. On a vu l’échec total - social,
politique, financier et culturel - du jean-claudisme, qui prétendait faire
la « révolution économique » sans se soucier de la paysannerie et de la
base rurale du peuple. On a vu les blessures infligées au pays, la déva-
luation rapide après un faux « départ » (économique, celui-là). On a
vu surtout, l’émigration en masse vers l’étranger et vers Port-au-
Prince. L’autruche jean-claudiste finit au Brooklyn de toutes parts ou
dans les bateys dominicains 111.
En revanche, accepter ce présent paysan pour un futur à définir re-
vient à faire face à la réalité - et surtout à se donner les moyens d’en
sortir. Mesurer la transition, c’est mesurer le degré où d’autres parte-
naires sociaux modifient le rapport parasitaire de la bourgeoisie et des
classes moyennes à l’État. Mesurer la transition, c’est se demander
vers quoi la paysannerie est en train de transiter, vers quel avenir éco-
nomique, vers quel rapport à l’État la majorité de ce peuple avance.
C’est admettre que le baromètre final se situe au mitan du bien-être de
cette population. C’est admettre que, au bout du compte, la démocra-
tie haïtienne se produira dans les sections rurales ou ne se produira pas
du tout.

[232]

110 Je doute de la détermination sociale des petits-bourgeois ou de la


moyenne bourgeoisie soudés à l’État, qui ont tous besoin de l’État pour se
reproduire. Indépendamment de leur idéologie du jour, leur reproduction
même reproduit aussi cet État et le fossé entre cet État et la société civile.
D’où la nécessité de nouveaux acteurs sociaux dont l’existence et la repro-
duction exigent un autre type de rapport entre État et société civile.
111 Voir Michel-Rolph Trouillot, « La lumpenisation d’une crise, » Les Ca-
hiers du vendredi, n° 2, juillet-août 1987, pp. 10-13.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 281

[233]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Deuxième partie. Transitions démocratiques en Haïti.

“Éducation et transition
démocratique.”

Jacky Lumarque
consultant international en éducation professeur à l’École
normale supérieure de Port-au-Prince

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On croyait la cause entendue. C’était un malentendu. La mésen-


tente (au sens de Jacques Rancière) reste entière. Pendant deux
siècles, les oubliés du décompte sont restés confinés dans l’oubli, si-
lencieux car ne sachant pas parler la langue des autres (de l’autre ?).
L’explosion de parole concomitante à l’extinction apparente de l’ordre
duvalérien a brouillé les ondes et toutes les paroles sont devenues des
bruits. Quand le bruit règle la communication la raison va du côté des
sons les plus forts.
Est-ce le prix à payer pour avoir trop longtemps enfermé la majori-
té de la population active (plus des deux tiers) dans l’ignorance, dans
un monde sans lettres, ni chiffres, sans mesure pour appréhender l’es-
pace et le temps ?
On s’imagine que la fin d’un ordre amène toujours un nouvel
ordre, de là, le sens de la notion de transition, conceptualisée comme
le morceau de l’espace-temps qui est sensé relier les deux ordres.
C’est oublier que la transition elle-même est déjà un ordre en soi, on
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 282

pourrait tout aussi bien parler de désordre - risquant de se stabiliser,


prévenant et empêchant ainsi l’accident démocratique.
Les bruits qui remplissent l’espace du temps présent peuvent durer
bien longtemps si la lettre, le chiffre, la mesure ne viennent au secours
de notre insertion dans un monde qui change à une vitesse époustou-
flante. « Si l’analphabète pas bête » est assez malin pour dévoiler le
mécompte et forcer le renversement d’ordre qui le fait devenir citoyen
probable, il lui manque les outils nécessaires pour maîtriser les transi-
tions et éviter de nouveaux mécomptes, à ses propres dépens.

Un État sans école

En 1995, les effectifs d’élèves inscrits dans une école publique ne


représentent que 33,5% de la population scolarisée. En 1988, les
écoles primaires publiques constituaient 20% de l’ensemble de cette
catégorie. Cette [234] proportion n’est plus que de 16,4% en 1995. Le
tableau n’est pas différent pour les autres ordres d’enseignement, que
l’on parle du nombre d’établissements ou des effectifs. L’évidence est
absolue. Ce qu’il est convenu d’appeler le secteur privé qualifie
somme toute un ensemble d’acteurs très hétérogène : ONG, congréga-
tions religieuses, entrepreneurs motivés par la recherche du profit, as-
sociations à but non lucratif, qui exercent la responsabilité d’éduquer
la majorité des citoyens de la République.
a) La première, l’école haïtienne, rend les parents et les élèves vic-
times d’un leurre dans un rituel où les premiers perdent leur mise et
où les seconds se font priver des outils intellectuels qu’ils viennent
chercher pour accomplir leur rêve d’épanouissement. Les élèves et les
étudiants sont à la recherche d’une formation réelle. Cette exigence de
qualité se concrétise dans les savoir-faire et les aptitudes recherchées à
travers les différentes filières de formation. Si l’État, en l’occurrence,
le ministère de l’Éducation, accepte qu’un bien public aussi important
que l’éducation, dont il est par ailleurs garant vis-à-vis de la société,
soit mis en marché par des opérateurs privés motivés par la recherche
du profit, le corollaire de cette délégation est le devoir des autorités de
garantir que le service fourni corresponde à la qualité voulue. Cette
exigence ne se limite pas ici simplement à la notion de protection du
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 283

consommateur, mais, plus profondément, concerne le respect des


conditions qui président au règlement d’un contrat social.
b) Le système éducatif est opaque à lui même et à ses usagers. Il ne
dit rien de lui-même et ne documente ni ne rend publiques les données
les plus élémentaires sur son fonctionnement et sa performance. Plu-
sieurs rapports et études ont insisté sur les déficiences qui caracté-
risent la production de l’information et sur la difficulté de construire
un horizon de planification pour guider les choix futurs. On connaît la
propension et le goût des ministères de l’Éducation en général pour se
fourvoyer dans des buts formels illusoires et grandioses au détriment
d’objectifs réalistes, simples et accessibles. Un système qui refuse la
transparence, l’auto-évaluation et la communication avec son environ-
nement, un système qui se nourrit du pilotage à vue au détriment de
l’horizon de la planification stratégique se ferme à sa propre transfor-
mation, refuse la démocratisation et se condamne à l’inertie et à la
mort.
c) La forte demande en éducation se traduit par les faits suivants :
un taux net de scolarisation en milieu urbain, en progression de 4,2%
par an, une exceptionnelle contribution des ménages au financement
de l’éducation représentant 12% du PIB en 1994 ; enfin par une
contribution majeure de l'initiative privée dans l’offre de services de
formation avec à son compte [235] (86,4% des écoles primaires du
pays et 84% des collèges d’enseignement secondaire).
Il existe très peu de cas dans le monde où l’effort du secteur privé
dans l’offre des services éducatifs atteint une proportion aussi impor-
tante. Cette situation est à la fois une menace et une opportunité pour
le pays suivant la manière dont les autorités choisiront d’y faire face.
La nervosité des étudiants et des enseignants du public face à ce
qu’ils aperçoivent des desseins réels ou non de privatisation de la
seule université publique du pays, la frilosité des dirigeants de l’Édu-
cation nationale et les inquiétudes des représentants de réseaux d’ins-
titutions privées assombrissent l’horizon du débat sur l’éducation ré-
duisant celui-ci à cette seule dualité. Le débat sur la dualité public/pri-
vé est un faux débat, transposé de problématiques externes sans perti-
nence pour le contexte haïtien. La réalité d’un système d’éducation
laissant reposer sur le secteur la majorité de l’offre de services d’édu-
cation ne peut être remise en cause que moyennant des coûts se situant
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 284

au delà des capacités de l’État. Il ne s’agit donc de ne pas augmenter


mécaniquement la part relative de l’État, et par là de menacer le droit
des acteurs privés, déjà passablement démonisés. La question pour
l’État du « quoi faire » doit assumer cette dimension de la réalité pour
aboutir à un modèle d’action sauvegardant le droit à l’éducation (par
exemple en rendant opératoire l’obligation scolaire dans la limite des
ressources et des besoins) et l’exigence de qualité. L’État doit se pen-
ser comme responsable de l’éducation dans le pays et modifier ses ob-
jectifs et ses comportements, pour réguler par les normes, le contrôle
et l’évaluation d’un dispositif qui, tout en se situant hors de l’État, ne
peut agir, opérer qu’à l’intérieur de son champ de responsabilité
propre.
Il n’a pas d’autre choix que de chercher à optimiser l’emploi de
l’ensemble des ressources mises en jeu par les différents acteurs. Il
peut raisonnablement, et dans les limites connues, compter sur des
partenaires du secteur privé des affaires, naguère indifférents, mais
convertis malgré eux au rejet de l’archaïsme et à l’ouverture sur la
modernité.
La mondialisation des flux de toutes sortes (marchandises, techno-
logies, systèmes de valeur...) ne laisse pas le temps didactique suffi-
sant pour les adaptations et les mises à niveau. La démocratie ne sera
tout au plus qu’un accident, une brève transition vers le retour à
l’ordre des mécomptes si la question éducative n’est pas repensée en
urgence par la totalité des acteurs de la société présentement dotés de
parole.

[236]
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 285

[237]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Deuxième partie. Transitions démocratiques en Haïti.

TRANSITION DÉMOCRATIQUE
ET ÉDUCATION
(DÉBAT)

Retour à la table des matières

R Houtoundji : Il était important d’insister sur les valeurs aux-


quelles l’école républicaine doit permettre d’accéder et du même coup
sur le rôle de l’école dans la formation d’une nation. Je suis cependant
fortement préoccupé par les questions qui n’ont pas été posés.
J’ignore si en Haïti vous avez les mêmes problèmes que dans la plu-
part des pays africains, où l’université est devenue une énorme ma-
chine à fabriquer des chômeurs. J’ai eu le malheur d’être ministre de
l’Éducation pendant la transition au Bénin et c’est un peu pour cette
raison que je pense qu’on ne peut faire l’impasse sur des problèmes de
ce genre. Il faut situer l’école dans l’ensemble du système de produc-
tion et faire en sorte que le jeune homme ou la jeune fille, après ses
études secondaires, règle d’abord le problème de son insertion profes-
sionnelle avant d’entreprendre des études supérieures. Quand on est
capable de gagner sa vie comme plombier, comme menuisier, comme
exploitant agricole ou comme instituteur, on peut alors s’inscrire à
l’université pour apprendre la musique, le chinois, les mathématiques
ou autre chose. Je voudrais donc aller un peu plus loin que le pro-
blème des valeurs pour poser le problème immense de l’insertion du
système éducatif dans l’économie nationale.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 286

J. Dahomay : Il est clair, et cela me semble incontournable, que


l’éducation nationale doit être adaptée aux besoins de la société. Mais
ce n’est pas parce que l’éducation a pour fonction d’assurer à l’enfant
l’accès à un métier, qu’il faut réduire l’éducation à cela. Son rôle n’est
pas réductible aux besoins économiques. Il faut distinguer l’université
de l’enseignement primaire et de l’enseignement secondaire, parce
que quelqu’un qui accède à l’université est quelqu’un qui est instruit
de façon fondamentale. Suivre des études supérieures, c’est déjà ac-
quérir une formation professionnelle. Mais, et pour Haïti c’est essen-
tiel, la base même de l’éducation, c’est le primaire. La fonction pre-
mière de l’école est, bien sûr, d’enrayer l’analphabétisme, puis de
poursuivre l’enseignement au collège, mais de telle sorte que l’enfant
qui va quitter l’école à l’issue de la troisième, de la première ou de la
terminale, et qui sera instituteur [238] ou menuisier, lorsqu’il aura fré-
quenté l’école de la République, aura appris à penser par lui-même.
Le rôle de l’instituteur, c’est d’instituer le citoyen, parce qu’un citoyen
ne peut s’instituer que par la République, parce qu’on ne naît pas ci-
toyen, on le devient, et parce que la famille ou d’autres catégories
d’appartenance naturelles ne peuvent former le citoyen
J . Rancière : Qu’est-ce que cela veut dire qu’une institution ap-
prend aux gens à penser par eux-mêmes ? Qu’est-ce que cela veut dire
exactement qu’il y a des gens qui ont pour fonction d’apprendre aux
autres à penser librement et qui sont donc censés penser librement
l’institution ? On sait très bien que quand l’école publique a fonction-
né à plein, elle n’apprenait pas aux gens à penser librement, elle leur
disait ce qu’il fallait penser. C’est une illusion de croire qu’il y a un
endroit où est déposé le pouvoir de penser librement. Il faut prendre
ses distances par rapport au mythe d’une institution qui transmettrait
le dépôt de la pensée libre.
J. Dahomay : Je pense que Jacques Rancière porte à mon discours
la contradiction la plus forte qui puisse lui être portée. La première
chose que je dirai est que quand je parle d’école républicaine, je ne
fais pas forcément référence à des républiques concrètes, pas même à
la troisième République en France. Je veux dire par là que la Répu-
blique c’est, d’abord et avant tout, la République en idée, c’est une
exigence de la raison. Nous devons penser ce que doit être une école
digne de ce nom, même si, notamment en France, ce devoir être n’a
pas correspondu à l’effectivité concrète.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 287

Deuxièmement une école peut s’affirmer républicaine dans ses


principes et que les maîtres apprennent aux enfants tout autre chose
qu’à penser par eux-mêmes. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il
n’y a pas d’autre voie que l’instruction pour apprendre à l’enfant à
élaborer une pensée plus ou moins libre. On dit de la démocratie que
c’est le moins mauvais des régimes, et bien l’école c’est la moins
mauvaise institution permettant de développer chez l’enfant une pen-
sée libre. Et comme je l’ai dit au début, le meilleur maître n’est pas
celui qui dit à l’enfant ce qu’il faut penser, mais celui qui apprend à
l’enfant à se passer de maître. C’est un idéal que nous essayons d’at-
teindre dans notre enseignement et il n’y a pas d’autre voie. Pourquoi ?
On peut concevoir des gens qui ont été formés à une pensée riche et
même libre autrement que par l’école. Mais une telle éducation ne
peut être qu’aristocratique. Pourquoi l’école est-elle importante ?
Parce que c’est à l’école que l’enfant apprend à mettre de côté son ori-
gine sociale, son origine ethnique, son origine religieuse et à participer
à une vie communautaire avec d’autres. Le lien national démocratique
étant un lien abstrait, le seul lieu où l’enfant peut [239] faire l’appren-
tissage de cette abstraction, c’est l’école républicaine. S’il y a un autre
lieu, qu’on me le cite.
E . Montiel (Unesco) : Je ne sais pas si en Amérique latine, dans
une situation de transition, l’école républicaine peut vraiment servir de
modèle. On a parlé de l’école comme d’un élément fondateur de la na-
tion, c’est une idée intéressante, mais il faut redéfinir la notion de na-
tion : pourquoi ne pourrait-elle pas avoir un fondement clanique ou
tribal ? Qu’est-ce que cela signifie d’être citoyen en Haïti ? Il est né-
cessaire de réfléchir sur le rôle de l’école dans le contexte actuel
d’Haïti de transition démocratique, qui pourrait être appelé aussi
construction de la nation. Cela ne veut pas dire qu’il faut construire un
État monolithique, il faut penser cette construction en termes pluriels.
On peut par exemple se demander quels sont les codes linguistiques
qui pourront être utilisés. Il faut penser cela, plutôt qu’un modèle cou-
pé de l’Histoire et de la réalité haïtienne.
E . Trouillot : Comment peut-on parler d’école républicaine sans
transition linguistique ? Un petit Haïtien n’a pas le droit d’apprendre
dans sa langue. Comment peut-on parler de libre pensée quand les en-
fants sont obligés d’apprendre dans une langue qu’ils ne maîtrisent
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 288

pas ? Que peut-on faire pour que le créole cesse d’être une langue
folklorique ?
Pourquoi ne pas penser à des mesures simples : des examens d’État
dans les deux langues, des manuels scolaires dans les deux langues,
par exemple ?
A . Adler : La question linguistique est centrale dans le processus
démocratique haïtien, mais elle a été centrale dans tous les processus
de démocratisation et de modernisation du tiers monde. Les réponses
qui y ont été données n’ont jamais été évidentes et se situent toutes
dans un contexte de compromis difficile. En Chine, en 1949, la grande
majorité de la population chinoise ne parlait pas chinois. Encore au-
jourd’hui, environ 50% de la population ne le parlent pas. Le choix du
gouvernement a été de réaliser un enseignement obligatoire pour tous
dans la langue régionale, parce que les instituteurs que le régime com-
muniste a envoyé dans toutes les campagnes chinoises avaient appris à
lire et à écrire les caractères qui peuvent être compris dans toutes
sortes de langues différentes en Chine. Mais en même temps, dès l’en-
seignement secondaire, il y a eu un effort fantastique d’unification lin-
guistique, puisque, aujourd’hui, sur 1,2 milliard de Chinois, environ
six cents à sept cents millions comprennent ou parlent le mandarin,
c’est-à-dire le dialecte cultivé de la Chine du Nord, qui joue à peu près
le rôle du français en Haïti. Aujourd’hui, les régions où on ne parle
pas le mandarin, ce sont des [240] régions développées comme Hong-
Kong ou Taïwan, où les gens se refusent à apprendre le mandarin ou
le prononcent fort mal.
En Inde, on a résisté, à cause de l’Inde du Sud, à l’unification par
l’hindi qui est la langue compréhensible dans le nord de l’Inde et non
dans le sud, et l’anglais n’a cessé de progresser. En Algérie, une poli-
tique d’arabisation forcée n’a non seulement pas limité l’extension du
français, mais en a étendu l’usage tout en le privatisant, c’est-à-dire
que, encore aujourd’hui, les vrais examens, les vrais moyens de pro-
motion en Algérie se font à travers l’usage de la langue française et
que celle-ci devient un moyen d’appropriation privée puisque l’ensei-
gnement public l’a expulsée au profit d’un arabe littéral que les Algé-
riens comprennent mal, puisque le rapport à l’arabe littéral est le
même que le rapport au français des créolophones. Ils parlent un arabe
dialectal, qui, lui, n’est pas enseigné, ou des langues berbères qui
n’ont rien à voir avec l’arabe. Le résultat, c’est aussi la guerre civile
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 289

algérienne qui peut aussi, par certains aspects, être comprise comme
une opposition entre arabophones et francophones. Cela n’épuise cer-
tainement pas le sujet, mais c’en est un élément. Donc cette affaire est
compliquée. On a cependant deux pôles de certitude. Le premier, c’est
qu’il n’y aura pas de démocratie si l’immense majorité du peuple haï-
tien continue à être bafouée dans sa langue et n’a pas les moyens de
s’exprimer dans sa langue, ce qui veut dire qu’il faut un programme
massif de traduction en créole d’ouvrage de toutes natures afin de
faire du créole une langue écrite. L’autre pôle de certitude, c’est qu’il
faudra encore et toujours, compte tenu de ce qu’est l’histoire haï-
tienne, une seconde langue de connexion avec le monde extérieur.
Cette langue a été le français avec des réussites exceptionnelles, puis-
qu’il y a de très grands écrivains de langue française qui sont des Haï-
tiens, comme Roumain, J.-S. Alexis, René Depestres. J’ajouterai
même que les Antilles en général ont enrichi, à cause de leur arrière-
plan créole, le français d’une manière extraordinaire. Je pense que le
plus grand écrivain français vivant est Edouard Glissant. Nous avons
avec Chamoiseau un autre grand écrivain et depuis Saint-John Perse,
on voit un enrichissement par le créole de la langue française. En Haï-
ti, l’alternative au français, c’est l’anglais, bien entendu. Or, si l’an-
glais devient dominant, je crains que Haïti reste définitivement dans le
giron américain, donc dans un système ultra-libéral. C’est pourquoi je
crois que la France doit aider Haïti. Dans l’avenir, Haïti, comme Cuba
d’ailleurs, pourrait représenter une alternative à l’ultra-libéralisme
américain.
J. Dahomay : La question de la langue est inséparable de la visée
politique que l’on a. M. Montiel avait l’air de remettre en cause cer-
taines de mes options pour la modernité républicaine, la citoyenneté,
en défendant d’autres [241] formes de lien social comme le clan ou
l’ethnie. Pourquoi rejeter des formes de lien social qui existent depuis
des millénaires ? C’est une question importante. Le lien social peut
être fondé sur le clan ou sur l’ethnie, mais cela entraîne inévitable-
ment la guerre civile, la barbarie.
Il me semble qu’il y a trois grandes visions de l’école correspon-
dant à trois visions politiques : la vision républicaine, la vision techni-
ciste, qui domine actuellement en occident, et enfin la vision d’inspi-
ration nationaliste populiste marxiste. Lorsqu’on croit défendre une
théorie plus concrète de l’école, on est toujours dans l’idéologie, parce
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 290

que de toutes manières, il n’y a pas de politique sans idées. En consé-


quence, la question de la langue est inséparable de la visée qu’on a au
plan politique, au sens large du terme. N’est-il pas illusoire de croire
qu’il y a continuité entre des formes d’identité naturelles et d’autres
formes d’identité plus abstraites qui sont des identités politiques, no-
tamment celles que requiert l’État républicain ? Il y a toujours une
coupure entre la langue de l’État républicain et la langue populaire,
parce que la langue populaire n’est pas une, étant donné que le peuple
n’est pas un. L’unification de la langue est toujours une volonté de
l’État, elle n’est pas impulsée spontanément par la logique populaire.
Elle est dans la volonté populaire mais comme volonté politique de
construction nationale, ce qui est déjà un dépassement de la spontanéi-
té. C’est pour cela que dans tous les pays du monde, chaque fois qu’il
a fallu unifier la langue, il a fallu l’État, l’école républicaine ; et la
langue de la République, de l’instruction, ne cadre pas toujours avec
les parlers naturels de l’enfant.

[242]
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 291

[243]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Deuxième partie. Transitions démocratiques en Haïti.

“Forces économiques et politiques


du sous-développement haïtien.”

Mats Lundahl
École de sciences économiques et commerciales de Stock-
holm

Retour à la table des matières

La situation critique de l’économie haïtienne est bien connue. Ce


pays est l’un des plus pauvres de l’hémisphère occidental, avec un re-
venu estimé, au retour du président Aristide en 1994, à 250-260 dol-
lars US par an, et même moins, surtout dans les zones rurales où vit la
majorité de la population 112. De plus, la majeure partie des revenus ga-
gnés en zone urbaine va à un petit groupe 113, il en résulte que la moitié
de la population, voire plus, doit dépenser 75% au moins de son reve-
nu pour trouver les 1 500 calories nécessaires à son alimentation quo-
tidienne 114.

112 Le Fonds monétaire international (1995), p. 2, la Banque interaméricaine


de développement (1995), p. 28. PNUD (1995), p. 12, donne un PIB par ha-
bitant de 212 dollars US.
113 La Banque mondiale (1981), pp. 6-7 ; Simon Fass (1988), pp. 89-95.
114 Simon Fass, (1988), pp. 89-95.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 292

Même si les chiffres ne sont pas tout à fait exacts 115, les observa-
teurs s’accordent tous pour reconnaître la pauvreté des Haïtiens. Les
Haïtiens ont des salaires si bas qu’ils ne peuvent se permettre d’avoir
un train de vie décent, en ce qui concerne la nourriture, l’eau, l’habi-
tat, les systèmes d’évacuation, l’habillement et l’éducation. De plus,
au cours des dernières années, le niveau de vie a chuté de façon dras-
tique, en raison du régime militaire kleptocratique et des sanctions in-
ternationales qui s’ensuivirent. De 1992 à 1994, la valeur nette du PIB
a diminué de 30% 116, alors que dans le même temps la population du
pays augmentait d’environ 2,3% par an 117, ce qui provoque une ter-
rible détérioration du niveau de vie des groupes les plus vulnérables,
ceux dont les revenus étaient déjà insuffisants avant que le président
Aristide ne soit chassé du pouvoir en 1991.
Les opinions divergent sur les causes de cette pauvreté. Générale-
ment, deux courants de pensée s’opposent. Un courant met l’accent
sur les imperfections [244] du marché, arguant que les masses haï-
tiennes - surtout les paysans - sont exploitées par une minorité de pro-
priétaires terriens, d’intermédiaires, de marchands et d’industriels vi-
vant en milieu urbain 118. D’après le second courant, ceux qui dé-
noncent les imperfections du marché exagèrent, car les marchés
tendent à être compétitifs dans la plupart des cas, à moins que les
forces politiques n’interviennent. Pour les partisans de cette thèse, ce
sont surtout ces forces politiques combinées à des facteurs structurels,
comme la croissance démographique et l’érosion, qui sont respon-
sables du sous-développement en Haïti.
Le but de cette étude est de faire un bilan des facteurs que je crois
déterminants dans le phénomène du sous-développement en Haïti 119.
La discussion portera sur quatre points différents : la croissance démo-
graphique et l’érosion, le fonctionnement des marchés, le manque de
progrès technologique et les caractéristiques de l’État haïtien.

115 Cf. les remarques de Catenese (1995), pp. 4-5.


116 La Banque interaméricaine de développement (1995), p. 3, le Fonds mo-
nétaire international (1995), p. 2.
117 PNUD (1985), p. 12.
118 Cf. Pierre Charles, (1965), Brisson (1968, Luc (1976), Caprio (1979),
Joachim (1979), Girault (1981), trouillot (1986), Dupuy (1989a ; 1989b).
119 La plus grande partie du travail est disponible dans Lundahl (1979),
(1983), (1992).
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 293

Croissance démographique et érosion

À long terme, l’érosion de la terre arable constitue le problème


économique majeur d’Haïti 120. Cette déstructuration a atteint des pro-
portions alarmantes - proportions qui mettent enjeu l’existence même
du pays. En 1492, Colomb découvrit une île couverte de forêts denses
et verdoyantes, qui ont cependant disparu avec la coupe des arbres,
pour la vente, la production de bois d’allumage, de charbon et pour la
culture de la terre. A l’époque de la colonisation française, les bois
précieux d’Haïti (acajou, bois de campêche, bois du brésil) commen-
cèrent à être exploités. Cette pratique continua jusqu’à ce que les res-
sources soient plus ou moins épuisées, vers la fin de la Seconde
Guerre mondiale. La coupe des arbres pour en faire du charbon, quant
à elle, a continué jusqu’à aujourd’hui. Le paysan haïtien n’a en effet
pas d’alternative à l’usage du charbon pour ses besoins en énergie et
par conséquent, il continue à couper les arbres 121.
Mais le besoin de nourriture, qui tend à augmenter passu avec la
population, est plus important que le besoin d’énergie. Plus la popula-
tion augmente, plus le rapport homme-terre augmente, ce qui en re-
tour, rend la production de plus en plus axée sur la main-d’œuvre in-
tensive dans les milieux ruraux. Cela signifie qu’avec le temps, une
terre donnée passera de [245] l’état de forêt à celui de pâturage, puis
de terrain de culture intensive pour devenir une terre à main-d’œuvre
intensive. A chaque étape, les risques d’érosion augmentent, car le sol
est de plus en plus exposé aux pluies, au vent, la couverture perma-
nente étant enlevée et les périodes de repos de la terre raccourcies.
Le pire est que ce processus, une fois déclenchée, tend à être cu-
mulatif et il n’est même plus nécessaire que la croissance démogra-
phique se poursuive pour qu’il s’étende. Ce qui compte c’est le rap-
port homme-terre. Pour une population donnée, une terre arable qui
s’érode donne le même résultat qu’une terre donnée avec une popula-

120 Cf. Lundahl (1979), chapitre 5 pour détails.


121 Pendant la récente période des sanctions internationales, l’abattage des
bois s’est accéléré, suite à la baisse du prix relatif du charbon de bois due à
la forte augmentation du pétrole.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 294

tion qui augmente. C’est-à-dire que l’intensité de la culture augmente


et change la production 122. Durant plusieurs décennies, encore plus de
terre a été enlevée à la production de plantes vivaces de culture inten-
sive, comme celle du café avec son système de racines et de feuillage
protecteur, en faveur de cultures nécessitant que le sol soit mis à nu
pour être cultivé et ensemencé, précisément au moment des pluies tor-
rentielles. Le résultat final inévitable est la destruction de la terre et la
diminution du revenu par tête dans les provinces 123.
Le processus cumulatif de l’érosion du sol est très difficile à arrêter
puisqu’il comporte des facteurs externes importants. Ce qu’un paysan
fait de sa terre l’affecte lui personnellement, mais affecte également
d’autres paysans, surtout ceux qui vivent sur les pentes plus basses.
Cette situation rappelle ce qui, dans la théorie des jeux, est connu sous
le terme du « dilemme du prisonnier » : un jeu ou tout le monde peut
améliorer ses conditions de vie si tous coopèrent, mais où il n’existe
aucun stimulant à la coopération. Tant que tous les paysans d’une
communauté ou d’une zone particulière ne prennent pas les mesures
nécessaires pour combattre l’érosion, ceux qui essaient n’ont pas de
garanties que leurs effets de travail et de débours de capitaux aug-
mentent dans le présent, tandis que les bénéfices n’augmenteront que
dans le futur. Le paysan haïtien est si pauvre qu’il a tendance à accor-
der plus d’importance au présent qu’au futur. De meilleurs revenus
dans le futur ne sont pas aussi importants que la garantie de la survie
dans l’instant présent.
122 Ceci fait suite à une application du théorème de Rybezynski, 1995) qui
constate que, dans une économie où deux biens (actuellement les récoltes
destinées à l’exportation et les récoltes alimentaires du pays), produits à
l’aide de du facteurs Ga terre et la main-d’œuvre), avec des fonctions de
productions homogènes (pas d’économies d’échelle), si les dotations d’un
des facteurs (population et main-d’œuvre) augmentent alors que celles de
l’autre facteur (la terre) n’évoluent pas, à des prix relatifs de marchandises
constants, la production du bien exigeant le facteur en évolution (les récoltes
alimentaires) augmentera alors que la production de l’autre bien (les récoltes
destinées à l’exportation) diminuera. Le même effet se produit lorsque la su-
perficie de terre disponible diminue suite à l’érosion (le théorème de Ryge-
zinski en sens inverse). Ainsi l’érosion aboutit à une augmentation de la pro-
duction des deux biens susceptibles de créer alors plus d’érosion. Dans le
cas haïtien, le processus a également été accéléré par une chute du prix rela-
tif des biens destinés à l’exportation.
123 Cette situation de l’environnement est résumée dans Erlich et al.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 295

[246]

L’économie de marché : bonne ou mauvaise ?

Il est un fait bien établi que les imperfections du marché peuvent


entraver l’économie, détendue de ces imperfections en Haïti et les ef-
fets qu’elles ont eu est un sujet plutôt controversé, comme nous
l’avons fait remarquer dans notre introduction. Que nous montrent ces
faits ?
L’économie haïtienne est une économie de marché par excellence.
Quand les chercheurs de l’Institut américain des sciences agricoles ont
évalué le système des marchés dans les années 1970, ils ont trouvé
plus de 500 pour un minimum de 50 vendeurs et acheteurs actifs un
jour normal de marché 124. Dans ces marchés, où circulent les produits
agricoles, la compétition est en effet élevée 125. Il y a peu de possibili-
tés de pénétrer sur le marché au niveau le plus bas de la vente au dé-
tail et le niveau de profit semble être seulement « normal » ou plutôt
tellement bas, que ce que les détaillants gagnent ressemble aux gages
de leurs efforts de travail plutôt qu’à un profit au sens économique du
terme. Au niveau de la vente au détail, en revanche, les revendeuses
les plus prospères passent aux opérations de vente en gros toutes les
fois que la situation du marché leur permet de manipuler un plus
grand volume de vivres. Dans ce système, les prix sont déterminés
d’après ce qui rappelle beaucoup le modèle du « manuel », avec l’uti-
lisation de procédures telles que le marchandage pour compenser une
qualité que laisse à désirer.
Les cultures d’exportation suivent un schéma différent, avec les
spéculateurs et leurs représentants achetant le café surtout des pay-
sans, le vendant à leur tour à un nombre limité d’exportateurs. En
d’autres termes, le marché du café est oligoponistique, ce qui crée la
possibilité d’exploitation des producteurs par les intermédiaires et sur-
tout par les exportateurs, le débat n’a pas cessé, avec de forte prises de
position par ceux qui arguent que le marché du café est une activité
124 LaGra, Fanfan et Charleston (1975).
125 Cf. Lundahl (1979), chapitre 4, pour un résumé du témoignage dispo-
nible.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 296

essentiellement compétitive malgré le nombre peu élevé d’acteurs, et


ceux qui avancent que la collusion est la règle 126. Il en résulte, je crois,
un tableau mixte - auquel on doit s’attendre dans ce genre de marché -
présentant des périodes de collusion alternant avec une compétition
intense pour des parts de marché, dans une branche où finalement le
prix offert par les exportateurs est déterminé par les conditions préva-
lant sur le marché international. Telle semble avoir été la situation, du
moins depuis le début des années 1950 jusqu’à la moitié des années
1980 127.
[247]
Considérant l’incidence des facteurs, le marché terrien est d’une
importance capitale, car ses imperfections créent facilement à leur
tour des imperfections dans les marchés de crédit et de travail 128. Dans
le cas haïtien, le problème est que les droits de propriété sont généra-
lement chaotiques. Il n’y a pas eu de cadastre établissant clairement
qui possède quoi et qui a quels droits. Cela ouvre la voie à des spécu-
lations plus ou moins fondées. Comme indiqué précédemment, nous
trouvons deux camps opposés, l’un arguant qu’Haïti a un système de
grande concentration terrienne caractéristique de la plupart des pays
latino-américains, et l’autre insinuant que la plupart de ceux qui
vivent à l’intérieur du pays ont accès à la terre de telle manière qu’ils
ne sont pas victimes de l’exploitation par la classe des propriétaires
terriens.
La meilleure façon d’aborder le problème terrien haïtien est d’utili-
ser une approche comparative, et l’objet de comparaison le plus ap-
proprié est le pays voisin : la République Dominicaine 129. Une fois
cette comparaison faite, il devient évident que placer Haïti dans la
même catégorie de concentration terrienne que la plupart des autres
États d’Amérique du Sud et centrale est illogique 130.

126 Voir Lundahl (1979), chapitre 4, Girault (1981), Lundahl (1983), cha-
pitre 10, (1992), Bourdet et Lundahl (1989), pour la principale discussion.
127 Ce résultat, dans l’ensemble, est ensuite confirmé par d’autres enquêtes.
Voir Lopez et Dossainviil (1990) et Lopez et Vous (1993a), (1993b).
128 Cf. Griffin (1969), chapitre 1.
129 Lundahl et Vedovato (1991).
130 Cf. Griffin (1969), p. 72.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 297

Haïti et la République Dominicaine représentent deux types très


différents du développement de la propriété terrienne et les événe-
ments décisifs ont été, d’une part, l’établissement de la colonie escla-
vagiste française de Saint-Domingue, et la rébellion de 1791 qui don-
na jour à la nation indépendante d’Haïti. Une fois que l’économie de
la plantation se fut effondrée par manque de capitaux, de main-
d’œuvre et de marchés, Haïti s’embarqua sur un cours qui en fit fina-
lement une nation de petits propriétaires. Les efforts pour réintroduire
l’agriculture à grande échelle et reprendre les propriétés des paysans
n’ont pas abouti. Cela n’exclut pas les abus internes, mais il serait ab-
surde d’avancer qu’Haïti a un problème de concentration terrienne à
l’échelle nationale.
Un autre marché difficile à analyser est celui du crédit 131. Ces cré-
dits viennent, dans la plupart des cas, des marchés de crédit informels,
dont les principaux créanciers sont des commerçants, des amis, des
parents, des associations de crédit par solde, etc. Dans le tiers monde,
les marchés de crédit informels, ruraux en particulier, ont des taux
d’intérêt élevé 132. Ces taux se prêtent cependant rarement à des inter-
prétations simples et directes. En principe, le taux d’intérêt est déter-
miné par quatre facteurs : le facteur d’opportunité [248] pour l’em-
prunt des fonds, les frais de transaction de chaque prêt, le risque de
non-paiement par l’emprunteur et finalement la présence possible
d’un système de monopole, L’importance relative de chacun de ces
facteurs est exclusivement empirique. L’on doit se garder des conclu-
sions hâtives faites seulement à partir des facteurs de taux. Il y a peu
de preuves pour insinuer que des conditions de monopole ou de semi-
monopole prévalent systématiquement sur les marchés haïtiens infor-
mels de crédit.
En revanche, dans le cas haïtien, les taux élevés semblent naître
des trois autres composantes. Les coûts et les risques des transactions
peuvent aussi être des déterminants. Les prêts sont généralement à
courte échéance. Le paysan emprunte pour s’aider pendant la morte
saison en attendant que la récolte du café lui rapporte de l’argent. Les
prêts à long terme sont plus risqués et ont un taux d’intérêt plus élevé.
Les risques sont presque toujours présents dans les prêts à court terme
131 Lundahl (1979), chapitre 11, Smucker (1983), et Simon Fass (1988),
chapitre 7.
132 Cf. Tun Wai (1957).
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 298

et le paysan haïtien possède rarement de bons recours pour garantir le


remboursement. Les frais de transaction jouent aussi un grand rôle car
une alternative au prêt peut être de vendre un bien pour le racheter (ou
son équivalent) plus tard. Les frais de telles transactions, cependant,
rendent à leur tour intéressants les prêts pouvant a priori avoir un taux
d’intérêt élevé.
Ce qui est encore plus frappant, c’est que le taux d’opportunité de
l’argent paraît très élevé. Comme l’a démontré Simon Fass, dans l’en-
vironnement à haute intensité de main-d’œuvre de Port-au-Prince, il
n’est pas difficile de trouver des crédits si avantageux que l’emprun-
teur est prêt à payer un taux de 25 à 50% par mois (ce dernier taux
pour les transactions à risque). Le marché de crédit est fragmenté et le
taux du facteur temps (la façon dont les additions du facteur temps
sont préférées aux additions des rentrées futures) est élevé.
On ignore à quel point les données de Simon Fass sont applicables
au milieu rural haïtien. Il semble plus difficile de trouver des investis-
sements présentant des taux aussi élevés de rentabilité comparables à
ceux rencontrés par Fass. Cependant, les marchés de crédit urbains et
ruraux sont destinés à être dans une certaine mesure interconnectés.
Les exportateurs de café et les spéculateurs des milieux urbains ont di-
versifié leurs activités pour englober également des milieux urbains, et
il serait étrange que cette diversification n’inclue pas les prêts urbains
comme une alternative aux prêts faits aux paysans à qui sont achetés
les produits agricoles. C’est aussi le cas des femmes qui échangent les
produits agricoles en gros 133.
[249]
Donc, analysant le rôle des marchés dans le sous-développement
en Haïti, notre compréhension est loin d’être parfaite, mais les faits
dont nous disposons semblent largement indiquer que les imperfec-
tions du marché ont, comparativement, un faible poids dans la balance
du sous-développement haïtien. Ceci ne veut pas dire que les mono-
poles (monosonies) ou les oligopoles collusives (oligosonies) n’ont ja-
mais interféré dans le contexte haïtien. Il faut plutôt en conclure que

133 Le marché du travail est compétitif. À la campagne l’exploitation agri-


cole familiale est la forme de travail la plus répandue et dans les zones ur-
baines le marché du travail est quasiment déréglementé même s’il existe des
réglementations concernant le salaire minimum.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 299

leur importance a été globalement faible - et nettement inférieure à ce


qui est avancé par ceux qui veulent faire des imperfections du marché
la cause principale du sous-développement dans les pays.

L’absence, de progrès technologiques

Lun des aspects les plus frappants de l’économie haïtienne est son
faible niveau technologique, dans le secteur agricole particulière-
ment 134. Le paysan haïtien travaille sa terre à l’aide de quelques outils
et une sorte de capital mobile sous la simple forme de grains et
plantes. Les méthodes utilisées exigent une main-d’œuvre très inten-
sive.
L’aspect le plus frappant du facteur sus-mentionné est que, durant
la période coloniale française, un système de plantation utilisant
quelques-unes des pratiques technologiques les plus avancées pour
l’époque s’était développé. Cependant, durant la guerre d’indépen-
dance 1791-1803, et durant les premières décennies de l’indépen-
dance, cette sophistication céda le pas aux techniques plus simples qui
peuvent être observées aujourd’hui. Haïti a subi une régression tech-
nologique dont le pays n’a jamais été capable de se remettre.
Cette régression n’est pas difficile à expliquer. Durant la guerre,
toute la force de travail éduquée disparut avec les Français en même
temps que l’essentiel du stock de capitaux. Ce choc plongea l’écono-
mie haïtienne dans une impasse caractérisée par une faible technolo-
gie qui requiert, pour être surmontée, une formation considérable de
capital humain. Le problème est que l’éducation ou l’accumulation de
connaissances est une activité qui tend généralement à partager la ca-
tégorie déjà formée. Plus le niveau d’éducation d’un pays est élevé,
plus il lui devient facile de s’éduquer davantage. Inversement, dans un
pays où le stock de capital humain est plus ou moins inexistant, il ne
sera pas rentable pour des individus de s’éduquer eux-mêmes. Les bé-
néfices de l’éducation deviennent trop faibles pour que l’effort en
vaille la peine 135. Le manque de capital humain en Haïti vient aussi de
l’échec de l’État à bâtir un système éducatif qui ne discrimine pas les
134 Lundahl (1979), chapitre 12, (1983), chapitres 13-14, (1995).
135 Lundahl (1995).
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 300

masses 136. Ce manquement a dans [250] le passé influencé la de-


mande de façon cumulative. Le manque de moyens lucratifs a décou-
ragé le besoin d’éducation, et le faible taux de demande en matière
d’éducation a découragé la volonté de développer l’éducation. D’où le
manque de volonté des dirigeants haïtiens prédateurs d’investir dans
des activités pouvant augmenter la productivité des Haïtiens.
D’autres facteurs rendent difficile les changements technologiques.
Par exemple, les études sur la Révolution verte ont démontré que
beaucoup d’innovations du secteur agricole sont seulement rentables
dans la mesure où les facteurs de production de matériel, y compris le
capital, sont bon marché, puisque ces innovations tendent à être ba-
sées sur l’utilisation de capital. En Haïti, la situation opposée s’est
présentée dans les marchés. La main-d’œuvre est abondante et bon
marché, tandis que le capital, comme nous l’avons vu dans les discus-
sions sur le marché de crédit, tend à être onéreux. Donc, le paysan
n’adopte pas de techniques plus développées.
Le problème du facteur prix est souvent accentué par certaines in-
novations qui comportent des éléments indivisibles ; un exemple est la
charrue. Elle est essentiellement un outil qui sert à économiser la
main-d’œuvre, et pour que son acquisition soit rentable, le paysan doit
avoir une ferme d’une certaine envergure. S’il ne dispose pas d’assez
d’hectares à labourer, il n’y a pas de raison de faire l’acquisition.
Les innovations dans les secteurs agricoles ont aussi été entravées
par les facteurs de risque. Les paysans ne peuvent se permettre d’ex-
périmenter des techniques qui peuvent faire varier le rendement ou es-
sayer des cultures sujettes à de fortes fluctuations de prix, même s’il y
a promesse de meilleurs rendements que ceux des produits déjà culti-
vés. Puisque leurs rentrées ne leur permettent d’atteindre qu’un niveau
de subsistance, les pays ont tendance à être prudents en ce sens qu’ils
essaient de minimiser les risques de tomber en dessous de ce niveau,
plutôt que d’essayer d’accroître au maximum les profits espérés.

Les politiques de kleptocratie

136 Lundahl (1979), chapitre 10.


Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 301

Lune des sempiternelles questions dans les discussions de politique


!
économique est de savoir si les échecs du gouvernement ont un im-
pact plus négatif sur le niveau de vie que les échecs du marché. Dans
le cas haïtien, la réponse est claire. Avec l’érosion, la dégénération po-
litique est le facteur le plus déterminant de la pauvreté des masses 137.
[251]
La dégénération était présente en Haïti dès le début de son exis-
tence comme État souverain. Le système colonial français était bâti
sur l’exploitation des masses d’esclaves par leurs premiers dirigeants
de la nouvelle nation 138.
Le problème auquel ils faisaient face était le même que celui au-
quel étaient confrontés les Français : comment créer des revenus sans
avoir à travailler la terre eux-mêmes. Dans une situation où les an-
ciens esclaves étaient libres et de plus avaient des quantités illimitées
de terres à leur disposition, cela ne pouvait être accompli que si l’un
ou même les deux avantages susmentionnés étaient abolis. A cette fin,
les masses furent replacées sur les plantations, pour travailler, sous
une surveillance militaire stricte. Le surplus généré servait en partie à
l’achat d’armes et de munitions pouvant être utilisées pour empêcher
les Français de reconquérir la colonie qu’ils avaient perdue, mais le
reste des rentrées était empoché par la nouvelle élite.
En 1809, après ce qu’on peut appeler la première réforme agraire
d’Amérique latine, le système de plantation s’écroula pour de bon en
Haïti. Ceci constituait un dilemme pour la nouvelle élite. Les masses
ne pouvaient plus être réfrénées en termes de liberté personnelle ou
d’accès à la terre. De nouvelles méthodes de gains devaient être
créées. Surtout, il fallait recourir à la taxation. Les paysans pouvaient
toujours être privés de certains de leurs produits par le moyen de taxes
plus ou moins légales imposées par ceux qui étaient au pouvoir. De
cette manière, la politique en Haïti devint une course aux gains et aux
autres acquis de l’administration au cours de la seconde moitié du XIX e

siècle jusqu’à l’occupation américaine en 1915.


Tous les présidents qui sont passés au pouvoir en Haïti de 1843 à
1915 étaient des kleptocrates, purement et simplement. Durant cette

137 Lundahl (1979), chapitres 7-12, (1992), (1995).


138 Lundahl (1992), chapitres 8-9.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 302

période, l’État prédateur atteignit sa maturité. Le processus politique


dégénéra en simple compétition pour obtenir les biens dilapidés par le
pouvoir présidentiel. Les gains personnels devinrent une quintessence
du gouvernement et la plupart des présidents se concentrèrent sur
leurs rentrées au détriment de leur sécurité et le résultat fut qu’ils ne
restaient pas longtemps au pouvoir. Généralement, ils créaient des ré-
gimes (administrations) trop faibles pour empêcher qu’ils soient ren-
versés par des opposants en quête du pouvoir 139. Des vingt-deux chefs
d’État qui se succédèrent de 1843 à 1915, tous, sauf cinq, furent ren-
versés de manière plus ou moins violente et onze d’entre eux restèrent
au pouvoir moins d’un an. Il eut coup d’État sur coup d’État, révolu-
tion sur révolution durant ces années tumultueuses et la plupart du
temps le Trésor public se trouvait soit vide soit sur le point d’être vidé.
[252]
L’occupation américaine d’Haïti (1915-1934) a mis un terme tem-
poraire à la prédation, mais sitôt les Américains partis, les anciennes
pratiques de pillage recommencèrent. Malheureusement, la réalisation
la plus durable de l’occupation fut la substitution de l’ancienne armée
par une autre moderne et relativement efficace ; mesure qui permit
aux présidents de la période postérieure à l’occupation de se concen-
trer davantage sur le village et moins sur la protection des biens. Can-
née avait maintenant le dernier mot dans le choix du moment de
mettre fin au règne d’un dirigeant.
Cet état de fait dura jusqu’à l’élection de François Duvalier à la
présidence en 1957. Duvalier avait observé le sort de ses prédéces-
seurs et était déterminé à ne pas le subir. Dans cette optique, il s’appli-
qua à mettre fin au pouvoir de l’armée, à laquelle il substitua une
structure de pouvoir entièrement nouvelle et exclusivement bâtie sur
l’allégeance à sa propre personne 140.
Les années Duvalier père constituent le commencement de l’apo-
gée de la kleptocratie en Haïti. Son fils devait bâtir son règne, lui aus-
si, sur les fondations posées par son père. En faisant un usage illimité
de l’appareil d’État - y compris des entreprises de l’État - Jean-Claude
Duvalier amena à l’apogée ce que son père avait commencé 141, avec
139 Ibid., chapitre 11.
140 Ibid., chapitre 12.
141 Cf. Maingot (1986-86) et, Danielson et Lundahl (1994).
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 303

l’appropriation par la famille Duvalier de 1,5 à 2 milliards de dollars


entre 1957 et 1986. 1

Les conséquences de la prédation

La prédation qui continua sous les régimes militaires, après la


chute de Baby Doc en 1986, a eu de terribles conséquences en Haïti. Il
n’y a pratiquement pas de limites aux dommages que les petites
cliques, qui gouvernent Haïti depuis sa création comme nation souve-
raine jusqu’à aujourd’hui, sont prêtes à infliger à l’économie dans le
but de redistribuer les revenus en leur faveur. La redistribution dans
un État prédateur comporte typiquement la création de revenus à tra-
vers des régulations gouvernementales quelconques, telles l’établisse-
ment d’entreprises d’État monopolistiques : revenus dont s’appro-
prient les cliques dirigeantes. Ces régulations réforment l’allocation
des ressources et empêchent la croissance ; c’est-à-dire qu’elles ré-
duisent le produit économique brut à un niveau inférieur à celui qui
aurait prévalu dans une économie libre de prédation. Bien sûr, la
clique dirigeante elle-même peut aussi souffrir de la réduction du PIB
- mais seulement dans une mesure plus ou moins proportionnelle à ses
actions dans le PIB, et comme ces actions tendent à être minimes, ou
négligeables, du moins pour les cliques qui n’ont pas été au pouvoir
depuis longtemps, cela veut dire que ces cliques sont prêtes à [253]
tous les extrêmes pour s’enrichir. Une clique qui contrôle 1% du PIB
peut en principe se permettre une réduction totale du PIB cent fois su-
périeure à ses gains sur la redistribution avant de décider que la redis-
tribution n’est pas valable.
Puisque la kleptocracie effective présuppose l’utilisation de l’appa-
reil de l’État à des fins prédatrices, la corruption caractérisa l’adminis-
tration publique à tous les niveaux. En Haïti, la corruption a toujours
commencé au sommet de la pyramide administrative, et de là elle des-
cend aux couches inférieures. Pour pouvoir tirer des revenus de la po-
pulation, un gouvernement corrompu a besoin d’une administration et
cette administration fonctionnera plus ou moins, suivant les mêmes
principes que le gouvernement lui-même. Aussi longtemps que les
couches supérieures reçoivent un revenu qu’elles jugent satisfaisant,
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 304

par le biais de l’administration, elles ne se donnent pas la peine de pu-


nir leurs propres agents qui ne font que suivre l’exemple tracé par
cette même clique au pouvoir.
L’attitude du secteur privé n’est pas différent. Un gouvernement
prédateur et une administration publique corrompue requièrent une at-
tention particulière si on veut diminuer les dommages causés aux en-
treprises privées. Ceci, en retour, empêche l’utilisation des ressources
pour la production de biens et services (il en est de même pour les ré-
glementations imposées par le gouvernement, uniquement à des fins
de redistribution. Les deux types d’activité réduisent l’efficacité de
l’économie).
Les investissements sont aussi enfreinés par l’existence d’un État
prédateur et même s’ils ne le sont pas, généralement parce qu’ils pro-
fitent aux acteurs politiques - ils ne seront pas très productifs. Les en-
trepreneurs privés ne sont pas enclins à étendre leurs activités à moins
qu’ils aient des garanties d’être en mesure de récolter ce qu’ils ont se-
mé, ce qui est, peu probable dans un pays où les dirigeants ont les bras
longs. Un schéma courant est celui d’une collaboration entre des « en-
trepreneurs » plus ou moins obscurs et le gouvernement. Les premiers
reçoivent une sorte de privilège commercial, qui peut être utilisé pour
créer ou accaparer des revenus, le gouvernement à son tour recevra
des pots de vin. De plus, quelque soit l’investissement réalisé par le
gouvernement, il ne sera pas à même d’augmenter la productivité de
l’économie - dans le secteur de l’éducation par exemple - mais servira
plutôt à générer des rentrées disproportionnées pour les tenants du
pouvoir.
Une autre conséquence de la prédation est la création de déséqui-
libres macroéconomiques. En Haïti, le meilleur exemple est probable-
ment celui du début des années 1980, lorsque les déficits fiscaux ré-
sultant des activités effrénées de Jean-Claude Duvalier conduisirent à
l’émission de nouvelles monnaies, [254] à l’inflation, à des demandes
d’importation accrues, à la réduction des exportations et aux déséqui-
libres de la balance de paiement 142.

Conclusion
142 Lundahl (1992), chapitre 19.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 305

Cet essai résume certains de mes points de vue sur ce qui a déter-
miné dans le passé le sous-développement en Haïti. Il est difficile de
ne pas interpréter les données disponibles par rapport aux mécanismes
du marché et de dire que les marchés sont essentiellement compétitifs
en Haïti. Les principales exceptions à cette règle ont eu lieu quand le
processus politique - de nature hautement douteuse - a entravé ces mé-
canismes.
Les éléments principaux dans l’équation du sous-développement
doivent au contraire être trouvés dans des forces structurelles telles
l’interaction entre la croissance démographique et l’érosion - un mé-
canisme qui conduit inexorablement le revenu per capita à décroître
dans les zones rurales - le manque de progrès technologique et l’état
désastreux de la politique. Les deux premiers éléments cités continue-
ront à être présents dans le pays gouverné par des forces démocra-
tiques et un immense effort devra être déployé si ces obstacles doivent
être surmontés. Il n’est pas aisé de prédire une telle réalisation. Le fu-
tur peut se révéler plus sombre que ce que pensent la plupart des ob-
servateurs 143. Cependant, étant donné qu'Haïti a été finalement placée
sur les rails de la démocratie et de l’influence populaire - ce qui reste,
certes, encore à être confirmé - nous avons déjà là 144 au moins un si-
gnal de départ pour un développement futur.

143 Cf. Lundahl (1995).


144 Cf. Fatton (1995).
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 306

[255]

Références bibliographiques*

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[256]
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 308

[257]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Deuxième partie. Transitions démocratiques en Haïti.

“Quelles possibilités
de réponses locales face
au Nouvel Ordre mondial ?”

Paul Farmer
médecin, anthropologue, université de Harvard

Retour à la table des matières

Quel avenir peut-on prévoir pour la démocratie dans un monde de


plus en plus caractérisé par l’inégalité matérielle et, de ce fait, par l’in-
égalité des chances de vie ? La fin de la guerre froide a amené, dit-on,
la possibilité d’un nouvel ordre mondial. Cet ordre serait celui de la
démocratie universelle, de la coopération entre États, et de la loi illi-
mitée du marché. Aux yeux de ces centres accrédités, quel mer-
veilleux accomplissement de l’histoire que ce nouvel ordre mondial !
Mais les mots « nouvel ordre mondial » ont un sens différent lors-
qu’on les entend de l’oreille d’un pauvre. Voyons par exemple la si-
tuation de l’Europe de l’Est, où le même slogan est arrivé un peu
avant ces phénomènes inquiétants : chômage, sans-abri, guerre, et ce
que les médecins appellent dans leur jargon « mortalité excessive ».
Dira-t-on que ces tendances préoccupantes ne sont que les retom-
bées prévisibles d’une transition vers la démocratie ? Ou jugera-t-on
qu’elles sont plutôt les symptômes d’un mal chronique ?
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 309

Mon propre pays, celui qui se croit chargé du mandat de leader de


ce nouvel ordre mondial, s’est construit une pathologie sociale im-
pressionnante. L’inégalité économique n’a jamais été si profonde. Les
riches s’enrichissent, les pauvres s’appauvrissent, et pour ceux qui ont
la malchance de naître pauvre et noir, gare à la prison ! L’ajustement
structurel dans nos grandes villes a laissé le champ libre au trafic de
drogue (qui entraîne sa violence spécifique), à la tuberculose résis-
tante, et au sida. Tout cela à l’ombre, bien sûr, de la croissance écono-
mique, et du rétablissement d’une économie véritablement globale.
Voit-on dans ces images l’avenir d’Haïti ? Une société où l’inégali-
té radicale des chances de vie est permanente, voire croissante, et où
la préservation des grands écarts de fortune est indispensable à l’orga-
nisation politique et économique, cette société-là est caractérisée par
une violence structurale. Structurale, c’est-à-dire intégrée, solidaire
des institutions de cette société, mais aussi planifiée, prise en compte,
car les fléaux dont je parle - la faim, la pauvreté, l’absence de soins
médicaux, la dictature, l’analphabétisme - ne [258] tombent pas des
deux ; bien au contraire, ils résultent de choix humains, et souvent de
choix délibérés.
Que peut-on espérer, au juste, quand le nouvel ordre mondial a
amené partout ailleurs une telle polarisation économique et sociale, et
un tel appauvrissement dans les droits et les choix de la majorité des
individus ? Qu’en est-il de la « transition vers la démocratie » ? Une
démocratie soumise à la loi du marché international, est-ce une démo-
cratie qui fonctionnera pour les pauvres d’Haïti, la majorité ici ? En-
fin, est-ce qu’on peut parler, vraiment, de transitions démocratiques ?
Ne serait-il pas plus juste, et plus modeste aussi, d’insister sur la né-
cessité de démocratiser la transition ?
Ces questions de géopolitique, apparemment abstraites et loin-
taines, agissent d’une façon intime dans la vie des pauvres. Je vous
donnerai maintenant un exemple, tiré de mes cahiers de médecin.
Anita Joseph est née en 1966 dans une famille de paysans qui
avaient perdu leur terre dans l’inondation causée par la construction
d’un barrage hydroélectrique dans le Plateau central. Elle était issue
d’une famille de six enfants. Ses études primaires ont été interrom-
pues par la mort de sa mère, victime de tuberculose pulmonaire et de
la sous-alimentation répandue dans la région du barrage. Anita avait
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 310

alors treize ans. Son père est devenu dépressif et brutal, ce qui l’a dé-
terminé à quitter la maison : « Je ne supportais plus ses engueulades »,
disait-elle plus tard en racontant cette histoire. « J’ai bien vu que
j’étais pauvre, que j’avais faim, et que ça n’allait pas changer. Il fallait
partir pour la ville. J’étais si maigre ! Et partant de là, j’ai cru me sau-
ver la vie. » Avec moins de trois dollars en poche, et ne sachant pas
très bien ce qu’elle allait faire, Anita est partie pour Port-au-Prince.
Elle a travaillé quelque temps comme une restavek, c’est-à-dire
comme bonne à tout faire logée et nourrie, avec un salaire de dix dol-
lars par mois. Mais cette situation a pris fin quand son employeur a
perdu son travail en usine. Jetée à la rue, Anita a fini par trouver asile
chez une tante. Cette parente, vivant dans un quartier misérable au
nord de la capitale, l’a présentée à Vincent, un jeune homme qui tra-
vaillait à l’aéroport comme manutentionnaire. Anita n’avait même pas
quinze ans au début de sa première et unique liaison sexuelle.
« Qu’est-ce que j’ai pu faire ? Il avait un bon emploi. Ma tante m’a
poussée à sortir avec lui. » Vincent, qui au moment de se mettre en
ménage avec Anita avait au moins une autre partenaire sexuelle, est
tombé malade après moins de deux ans de vie commune. Il est mort
victime de nombreuses infections, dont la tuberculose.
Et, bientôt, Anita elle-même est tombée malade, atteinte elle aussi
de la tuberculose pulmonaire. Après son retour au village natal, en
1987, elle a vite réagi aux médicaments antituberculeux, mais
quelques mois plus tard, des examens sérologiques menés au cours
d’une rechute ont révélé que le VIH [259] était la cause de son immu-
nosuppression. Son déclin a alors été lent mais inéluctable. Elle est
morte du sida au mois de février 1988.
Nous autres médecins avons parfois la chance de guérir des ma-
lades, d’alléger leurs souffrances. Mais notre savoir médical ne nous
donne pas à lui seul les moyens d’expliquer d’où vient cette souf-
france et comment elle se répand. Les médecins, les travailleurs so-
ciaux, les psychologues ont beau préparer et publier leurs études de
cas, ils ne percevront pas le noyau dur de la souffrance humaine tant
qu’ils n’auront pas dépassé le niveau de l’expérience individuelle pour
situer chaque cas dans son contexte historique, économique, politique.
Faisons cela avec le cas d’Anita. Par rapport aux séropositifs nord-
américains du même âge, Anita a eu un passé sexuel tout simple - ce
qui est typique, d’après mon expérience, chez les Haïtiens ruraux vic-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 311

times du sida. Dans la biographie d’Anita, comme dans celles de


beaucoup d’autres paysans atteints de cette maladie, on voit, mises à
nu, les forces sociales qui dominent Haïti. Dans chaque cas, la jeune
personne fuit un village rural désespérément pauvre pour affronter la
vie à Port-au-Prince. A la ville, elle travaille comme domestique, sans
pouvoir trouver la sécurité financière tant désirée. Les femmes que
j’ai interviewées n’ont pas caché l’aspect involontaire de leur activité
sexuelle : c’est sous la contrainte de la misère, disaient-elles, qu’elles
avaient accepté des unions défavorables.
Les forces qui alimentent la propagation du sida dans la campagne
haïtienne sont tout autant économiques que culturelles. Parmi elles, au
premier rang, la pauvreté et l’inégalité sociale. Ce sont les deux cofac-
teurs les plus virulents dans la diffusion de cette maladie en Haïti,
comme partout dans le monde.
Si la pauvreté et l’inégalité sociale sont les cofacteurs les plus im-
portants de cette épidémie, est-ce que cette transition, et le plan
d’ajustement structurel qui s’impose, promettent de réduire cette in-
égalité ? Y a-t-il des données à ce sujet ? Je crois que même les gens
qui travaillent pour la Banque mondiale et le FMI ont été obligés
d’avouer que ces plans aggravent, souvent, l’iniquité économique. Les
pauvres d’Afrique et d’Amérique latine répondent en cœur que ces
plans aggravent leur misère. Il y a même des médecins - un groupe qui
n’est pas connu pour ses prises de positions radicales - qui ont deman-
dé que la Banque mondiale soit tenue de faire des évaluations régu-
lières des effets de leurs programmes sur le taux de transmission du
virus du sida.
Revenons-en à la transition actuelle. On aimerait penser que la
toute récente période de dictature ne fut qu’un phénomène passager, et
qu’au retour du président Aristide, le pays se retrouve dans l’état où il
était au mois de février 1991. Hélas, il rien est rien. Le règne des « de
facto » a amené plusieurs [260] changements dont Haïti subira les
conséquences pendant des décennies :

- D’abord, l’anéantissement du mouvement populaire haïtien, qui


a perdu tant de militants.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 312

- Ensuite, les rapports de plus en plus hostiles entre la petite élite


haïtienne et les masses populaires. Aristide fait de son mieux
pour calmer ces sentiments, mais, comme l’a dit l’anthropo-
logue Michel-Rolph Trouillot, en Haïti « le clivage entre classes
est si large qu’on peut parler d’apartheid sociale. »
- Troisièmement, je note le délabrement progressif des infrastruc-
tures et le marasme de l’économie haïtienne. Si en 1991 un ta-
bleau statistique de la souffrance a désigné Haïti, seule parmi
les nations de cette hémisphère, comme un milieu de souffrance
humaine extrême, quels mots marqueront la profondeur de sa
misère pendant la période du coup d’État ?
- Quatrièmement, je vous rappelle le plan de développement éco-
nomique qui ancre Haïti au sein du nouvel ordre mondial. C’est
un plan du plus pur néo-libéralisme.

On ose parler, ici, de « mesures d’austérité ». En Haïti ? Qui est al-


lé plus loin en matière d’austérité que les pauvres d’Haïti ? Il est
grand temps que les institutions (Banque mondiale, FMI, USAID...)
reconsidèrent leur politique haïtienne, y introduisent, justement, un
peu plus de démocratie.
Ne confondons pas les choses : ces quatre grands changements ne
sont pas à mettre dans le même panier que la catastrophe des trois an-
nées de dictature. Il serait faux, gravement faux, de dire qu’il n’y a pas
eu de changement ici. Le fait même que nous puissions aujourd’hui
discuter ouvertement de ces questions, en Haïti, indique un vaste
changement pour ceux d’entre nous qui n’étions pas bien vus des ré-
gimes précédents. La très émouvante intervention de Jean-Claude Ba-
jeux au palais présidentiel nous a rappelé l’importance de ces change-
ments. Ipokrityo sezi vre. Pour nous les intellectuels, il y a maintenant
une réelle liberté.
Mais notre « espèce » ne pèse pas lourd dans un pays comme Haïti,
où la violence structurale domine à un tel point la vie des pauvres.
Pour eux, quelle transition ? On ne peut pas prêcher la démocratie et
la réserver à quelques nantis.
Pour certains, les organisations internationales sont incontour-
nables, et le seul choix qui reste à un président haïtien est de coopérer
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 313

avec elles. On méditera sur l’exemple du Premier ministre jamaïcain


Michael Manley, qui a osé croiser le fer avec le FMI. On sait que
Manley n’a pas gagné cette bataille. [261] Quand on dit « incontour-
nable », c’est à la leçon de Manley que l’on pense : on ne défie pas
impunément le nouvel ordre mondial.
Une autre leçon à tirer quand on se situe dans un système mondial,
c’est de ne pas exagérer le pouvoir des États de la périphérie. Il faut
bien faire la critique, mais il est un peu trop facile de commencer avec
par exemple des critiques de quelqu’un qui ose parler, même dans un
palais, d’une option pour les pauvres.
À mon sens, l’autre leçon à tirer n’est pas celle-ci : il faut s’accom-
moder des plans qui ne font qu’une option préférentielle pour les
riches. Les Haïtiens se sont durement battus pour leur démocratie,
dans ce siècle comme à la fin du XXVIIIe. C’est parce qu’ils sont en
grande majorité pauvres, et parce qu’ils ne veulent pas retrouver la do-
mination de quelques-uns sur les grandes masses, qu’ils ont tenu au
retour du président Aristide. En lui, ils ont vu la promesse d’une socié-
té plus juste, l’espoir d’une démocratie renaissante. Et lui en eux. En
effet, le « pire du pire » n’est pas arrivé. C’est déjà un motif de ré-
jouissance pour une classe sociale qui n’a connu pendant des décen-
nies que désastres sur désastres. Quelle réponse impressionnante face
au nouvel ordre mondial ! Chapo ba pou pep ahishen an.
Alors, comment représenter ce mouvement populaire ? Ferions-
nous mieux que les intellectuels du XIXe siècle en parlant de 1804 ? La
violence structurale dont je parlais tout à l’heure se révèle aussi dans
ces inégalités de représentation théorique ou journalistique. Le sens du
mouvement populaire qui a mis fin à la dynastie Duvalier est à mon
avis à chercher dans la lutte des pauvres pour la visibilité ; ce que les
théologiens de la libération appellent l’« irruption » des pauvres. C’est
pour se faire voir et se faire entendre que les pauvres d’Haïti ont orga-
nisé leurs mouvements populaires, qu’ils ont élu et retenu un théolo-
gien de la libération pour leur président, et qu’ils ont tenu tête aux de
facto.
Mais ils savent que le retour à l’ordre constitutionnel ne peut pas
créer la démocratie, ni même le retour d’Aristide, bien qu’il soit parmi
les leaders les plus progressistes que cette région ait jamais connue.
La démocratie se crée paisiblement quand les citoyens ordinaires
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 314

cherchent à maîtriser leurs propres conditions de vie. Ni les troupes


étrangères ni l’aide militaire, ni les zones d’entreprise, hors douane,
ne suffisent à créer la démocratisation du processus de transition où
nous nous trouvons actuellement, qui doit nous préoccuper.
Malgré tous les motifs d’inquiétude que j’ai soulignés tout à
l’heure, il y a ces jours-ci en Haïti un sens du possible, une foi en
l’avenir, qui n’existaient pas, pendant les longues nuits successives du
duvaliérisme et du règne de la force. Les Haïtiens - je parle du moins
des Haïtiens avec qui j’ai l’honneur de travailler - croient qu’ils
peuvent et doivent reconstruire Haïti. Cette foi dans [262] la possibili-
té de l’action collective doit nous inciter à faire cause commune avec
les pauvres d’Haïti.
Conditions exécrables, moral excellent - cette combinaison de cir-
constances nous donne l’occasion de forger une toute nouvelle al-
liance avec le peuple haïtien. Quand j’ai posé la question « quelles
possibilités de réponses locales face au nouvel ordre mondial ? », je
pensais plutôt à nos réponses à nous. Car il me semble que le peuple
haïtien - pep souvren - sait ce qu’il veut. Est-ce que nous qui ne
sommes pas pauvres pouvons apprendre à respecter les pauvres ? Trop
souvent, nous ne l’avons pas fait dans nos commentaires sur la situa-
tion actuelle. La souffrance du peuple haïtien, cette épopée si baroque,
requiert une explication. Il n’est pas normal, il n’est pas rationnel, que
les choses se passent comme elles ont l’habitude de se passer en Haïti,
et les observateurs étrangers ont obligeamment servi à l’opinion inter-
nationale des explications plus outrées que la réalité. Dans les jour-
naux respectés, tel le New York Times et Le Monde, dans les mémoires
anthropologiques, dans les cahiers d’analyse sociale, on a vu s’aligner
les lieux communs : si les militaires d’Haïti ne répugnent pas à tirer
sur la foule, si les macoutes et les attachés sèment la terreur dans la
rue, l’explication est à chercher dans une prétendue singularité de la
culture haïtienne.
Cette tâche d’occultation accomplie, ainsi pouvions-nous, nous les
Américains, fermer les yeux sur la longue complicité de notre gouver-
nement dans la création, l’encadrement et le soutien de l’armée haï-
tienne. Et ainsi trouvions-nous plus facile de renvoyer dos à dos les
mouvements populaires haïtiens en quelques formules. Les Haïtiens
étaient soit des idéalistes sans expérience pratique, soit des anarchistes
dangereux, au besoin les deux à la fois... Quand il s’agit d’écouter les
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 315

voix, de choisir un avenir, alors les pauvres sont invisibles ; quand il y


a un procès à faire, surtout le procès des obstacles qui rendent la dé-
mocratie introuvable, alors on ne voit que les pauvres. Drôle de lo-
gique !
La première tâche alors est que nous soyons honnêtes, que nous re-
connaissions notre complicité passée avec les forces de la répression.
Car en tant qu’intellectuels, quelle que soit notre nationalité, nous
avons pu tenir à l’écart les souffrances des plus démunis en Haïti. On
peut être du côté des anges et souffrir de myopie quand il s’agit de dé-
couvrir le mal. Je pense aux journalistes, intellectuels, et mêmes aux
militants des droits de l’homme qui ont écrit des rapports courageux
sur la brutalité de l’armée haïtienne envers son propre peuple ; pages
brûlantes, mais où vous ne trouverez pas un mot sur la responsabilité
des marchands de canons et des gouvernements étrangers dans ces
tueries. En tant que médecin, j’appelle cela s’occuper du symptôme
sans vouloir guérir le mal sous-jacent.
[263]
Une deuxième tâche sera de former les liens avec ce qu’on pourrait
appeler les nouveaux intellectuels, les citoyens qui se sont ralliés au
mouvement populaire haïtien. Ces citoyens, qui sont-ils ? Des pay-
sans, des madan sara, des habitants des bidonvilles, des étudiants - en
un mot des représentants de la grande majorité des Haïtiens. Ils mé-
ritent qu’on les écoute, même si je n’en vois pas un parmi nous au-
jourd’hui. A eux appartiennent les espoirs, les besoins et les idées qui
devraient aiguillonner le développement futur en Haïti.
Troisième point : s’opposer à la réaction antidémocratique qui s’or-
ganise à l’intérieur et à l’extérieur d’Haïti. Les pauvres des villes et
des campagnes n’ont pas donné leur aval au plan d’ajustement structu-
rel qui désormais dictera leurs conditions de vie. Pour qu’une démo-
cratie ait sa chance, nous devons formuler une réponse au plan des
banquiers, une réponse fondée sur une solidarité pragmatique avec les
pauvres d’Haïti. Et il faut le faire encore une fois en écoutant les
masses pauvres de ce pays.
Max Dominique a dit qu’il se peut que l’option pour les pauvres ne
soit pas « politiquement viable » en ce moment. Mais il nous a averti
que même si ce système mondial fondé sur la souffrance, sur l’inégali-
té économique, sur l’exportation du malheur, n’a presque plus d’enne-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 316

mis, il ne faut pas que ce bel idéal périsse. Alors, la lutte pour la jus-
tice, une lutte parfois spectaculaire, parfois tragique, parfois pro-
saïque, cette lutte continuera comme elle l’a fait pendant déjà plus de
cinq cents ans.

[264]
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 317

[265]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Deuxième partie. Transitions démocratiques en Haïti.

“Les droits fondamentaux


des travailleurs dans un processus
de transition démocratique.”

Patrick Staelens
professeur-chercheur à l’Universidad Autonoma Metropoli-
tana de Mexico et consultant du Bureau international du
travail

Retour à la table des matières

Je tiens, tout d’abord, à remercier les organisateurs de ce colloque


et plus particulièrement Laënnec Hurbon et Daniel van Eeuwen de
leur invitation et à en souligner, ensuite, son excellente organisation.
Je voudrais également préciser que le thème de ma communication est
extrêmement concret et fait partie à mon sens, pour reprendre une idée
plusieurs fois exprimée ici, du « nécessaire » bien que « non suffisant »
de toute transition démocratique. Enfin, je tiens à rappeler que, depuis
1986, les centrales syndicales haïtiennes luttent pour le respect des
droits fondamentaux des quelques milliers de travailleurs de ce pays.
Cette lutte s’est parfois réalisée au prix de quelques maladresses (mais
rappelons que, en 1986, la plupart des syndicalistes n’avaient pas
connu autre chose que la dictature), mais la violence et la répression
ont constamment essayé de l’entraver. Cette répression anti-ouvrière
provoqua de nombreuses victimes.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 318

De ce fait, parler de « droits fondamentaux des travailleurs », dans


un pays comme Haïti, peut paraître pour certains une provocation,
pour d’autres, au contraire, un rêve impossible à réaliser, puisque
d’une part, le manque d’emploi est un problème crucial, d’autre part,
l’absence de droits pour les travailleurs (tout comme pour les citoyens
en général) caractérise l’histoire du mouvement ouvrier haïtien. Trop
souvent, les processus de démocratisation se limitent aux sphères de la
politique (modifications constitutionnelles, réforme du système élec-
toral, liberté d’expression, etc.) et diffèrent les problèmes de droit du
travail, surtout lorsque la situation économique du pays est en difficul-
té. Cependant, la promotion et la défense d’un certain nombre de
droits élémentaires pour les travailleurs ne doit, sous aucun prétexte,
être absente de tout processus de transition démocratique. En effet, il
s’agit de véritables droits de l’homme que tout gouvernement doit être
fier de promouvoir et [266] dont chaque citoyen doit exiger le respect.
Mais pour cela, il est absolument nécessaire, tout d’abord, d’effectuer
un choix des droits des travailleurs qui seront considérés comme fon-
damentaux, et analyser ensuite les moyens de mettre en œuvre leur ap-
plication.

Quels sont les droits fondamentaux


des travailleurs ?

Il convient tout d’abord de mentionner le droit pour tous les tra-


vailleurs, sans aucune distinction, de constituer les syndicats de leur
choix, sans aucune autorisation préalable. Il s’agit de la liberté syndi-
cale telle que définie dans la Convention 87 de l’OIT. Ce droit consti-
tue, sans aucun doute, le principal droit fondamental des travailleurs,
et on peut même affirmer que, sans le strict respect de cette liberté
syndicale, il n’existe pas de droits des travailleurs puisque dépourvu
de son caractère collectif, le droit qui régit les relations de travail de-
vient alors un droit apparenté au droit civil selon lequel il existe une
égalité théorique entre les parties au contrat de travail. Pour rompre
cette fiction juridique (le travailleur est égal à l’employeur), l’organi-
sation de syndicats puissants, et indépendants de l’employeur mais
aussi du gouvernement, est indispensable. Le droit à la liberté syndi-
cale en est le préalable. Soulignons que deux aspects de ce droit sont
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 319

essentiels. D’une part, tous les travailleurs doivent posséder ce droit :


ceux du secteur privé (travailleurs, employés, cadres) mais aussi ceux
du secteur public (une seule exception peut être faite : les membres de
l’armée et de la police pour lesquels certaines restrictions peuvent être
prévues par la loi). D’autre part, la constitution des syndicats doit se
réaliser sans aucune autorisation préalable des autorités (ministère des
Affaires sociales, par exemple). Seuls les travailleurs peuvent décider
de former une organisation syndicale, ni l’employeur ni le gouverne-
ment ne peuvent y faire obstacle. La seule obligation des travailleurs
consiste à informer les autorités de la constitution du nouveau syndi-
cat par le dépôt de certaines pièces, telles que l’acte de l’assemblée
constitutive, les statuts de la nouvelle organisation, la liste des
membres composant son bureau exécutif ou sa direction. Il convient
de remarquer que cette formalité est totalement différente de la procé-
dure de l’enregistrement en vigueur dans de nombreux pays qui, elle,
constitue, en fait, une véritable autorisation administrative et qui est
utilisée trop souvent comme un moyen de contrôle de la part des gou-
vernements sur le mouvement syndical organisé.
Ce droit de la libre association des travailleurs s’étend également à
la liberté pour les organisations syndicales de former ou de s’affilier
aux fédérations ou confédérations nationales ou internationales de leur
choix.
[267]
Enfin la liberté syndicale implique également l’interdiction de dis-
solution administrative d’un syndicat (comme cela a eu lieu par le
passé dans ce pays).
Mais il faut également comprendre ce droit fondamental des tra-
vailleurs dans un autre sens : le travailleur doit être libre de s’affilier à
l’organisation de son choix ou de ne pas s’affilier. Dans tous les cas,
son emploi ne peut dépendre de son affiliation ou non-affiliation syn-
dicale. Or, nous avons tous de trop nombreux exemples de travailleurs
qui ont perdu leur emploi pour avoir participé à une organisation syn-
dicale ou pour avoir tenté de constituer un syndicat. Ce droit est es-
sentiel pour les travailleurs, et tout processus de transition démocra-
tique doit lui accorder la priorité. Le droit de la liberté syndicale im-
plique, bien entendu le droit pour les travailleurs par l’intermédiaire
de leurs organisations, de négocier collectivement avec les em-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 320

ployeurs les salaires et conditions de travail soit au niveau de l’entre-


prise, de la branche d’activité soit au niveau local ou national.
Le deuxième droit fondamental qui, à mon sens, présente un vif in-
térêt pour Haïti, est l’interdiction du travail forcé. Nul ne peut être
contraint de travailler. Le problème se présente dans certains pays
pour les détenus qui sont parfois obligés d’exercer une activité pro-
ductrice. Dans le cas d’Haïti, le travail dans les bateys dominicains en
constitue un triste exemple souvent dénoncé et condamné au niveau
international.
Un autre exemple, qui malheureusement est très peu pris en
compte, est celui des employées de maison appelées « femmes de mé-
nage » qui sont souvent obligées de demeurer jour et nuit et tous les
jours de la semaine chez leurs employeurs et dont la situation est sou-
vent proche de l’esclavage.
Le troisième droit fondamental des travailleurs consiste à la non-
discrimination, aussi bien en matière d’emploi que de conditions de
travail et de salaire. Aucune discrimination ne doit avoir lieu en raison
du sexe, de la couleur, de la race, de l’appartenance à un syndicat ou
un parti politique. Là encore beaucoup de chemin reste à faire dans ce
domaine même dans les pays les plus développés, et il est important
qu’un gouvernement démocratique développe une telle politique. Sur
ce point, il me semble que la non-discrimination en raison du sexe
mérite une attention particulière puisque, très souvent, pour des rai-
sons culturelles, les femmes ont une très faible participation dans la
vie syndicale, et leur statut en tant que salariée est trop souvent relé-
gué au second plan, alors qu’actuellement la main-d’œuvre féminine
est en augmentation permanente et même largement majoritaire dans
certains secteurs, tels que les entreprises de sous-traitance dans les-
quelles presque 75% du personnel est féminin.
[268]
Finalement, l’interdiction du travail des enfants est un objectif que
devrait avoir tout gouvernement. Face à la réalité économique, de plus
en plus d’enfants sont obligés de travailler pour survivre (entre 150 et
300 millions d’enfants de moins de 14 ans travaillent dans le monde
aujourd’hui). Bien entendu, dans ce domaine, la loi est insuffisante, et
il est nécessaire d’adopter des mesures sociales et éducatives pour éli-
miner ce fléau. Cette lourde tâche doit également être progressive :
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 321

protéger, tout d’abord, les plus jeunes ainsi que ceux qui sont exposés
aux travaux dangereux pour leur santé. Mais la responsabilité de tout
gouvernement est considérable dans ce domaine et tout processus de
démocratisation doit affronter ce problème car les futurs citoyens se
forment dans les écoles et non dans les usines.

Bien entendu, de nombreux droits pourraient s’ajouter à cette liste


comme, par exemple, le respect de l’individu dans son travail, un sa-
laire permettant au travailleur et à sa famille de vivre décemment, des
conditions d’hygiène et de sécurité satisfaisantes dans les entreprises,
etc. Cependant, il est extrêmement important de déterminer les droits
réellement fondamentaux des travailleurs, puis les impulser et surtout
veiller à leur stricte application. Enfin, il me semble important de rap-
peler que les droits fondamentaux des travailleurs constituent une par-
tie intégrante des droits de l’homme et doivent être comme tels consi-
dérés comme de véritables libertés publiques. De ce fait, la reconnais-
sance de ces droits et leur effectivité dans les systèmes juridiques
doivent être totalement indépendantes du contexte économique. Trop
souvent le prétexte de la situation économique nationale a été utilisé
pour nier aux travailleurs leurs droits fondamentaux, il est important
de démystifier ce discours. En effet, la reconnaissance des droits fon-
damentaux des travailleurs n’est pas une cause de la détérioration éco-
nomique d’un pays (l’exemple d’Haïti est illustratif). En revanche,
leur négation constitue, d’une part, une grave violation des droits de
l’homme et, d’autre part, par le jeu croissant de la mondialisation de
l’économie, permet le maintien de zones de main d’œuvre bon marché
et sans droit qui mettent en danger les acquis de travailleurs de pays
plus avancés en matière sociale. Cette pratique est connue sous le vo-
cable de « dumping social » et est à l’origine de l’importance actuelle
du thème de la clause sociale dans les accords d’intégration écono-
mique.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 322

La mise en œuvre de l’application


des droits fondamentaux

Une fois déterminés les droits fondamentaux, quelle est la procé-


dure nécessaire à leur application ? Est-il nécessaire d’envisager une
réforme de la législation nationale, ce qui, dans certains cas, peut pré-
senter certaines difficultés ?
[269]
Bien entendu, la réponse à cette question est variable en fonction
du cadre législatif de chaque pays. Cependant, en règle générale, mais
aussi comme nous le verrons, dans le cas particulier d’Haïti, les ré-
formes législatives ne sont pas prioritaires. En effet, les droits fonda-
mentaux des travailleurs, tels que nous les avons énumérés précédem-
ment - liberté syndicale, droit à la négociation collective, interdiction
du travail forcé, non-discrimination, interdiction du travail des enfants
-, sont inclus dans la plupart des codes du travail, puisqu’il ne s’agit
pas de droits nouveaux mais de revendications anciennes. De plus, les
conventions internationales du travail considèrent ces droits fonda-
mentaux : ainsi la liberté syndicale fait l’objet des Conventions 87 et
98 de l’Organisation internationale du travail (OIT), de même l’inter-
diction du travail forcé est reprise par la Convention 29 et 105, celle
du travail des enfants par plusieurs conventions dont la plus récente
est la 138, et le principe d’égalité et de non-discrimination par les
normes 100 et 111. Ces normes ont été très souvent ratifiées par les
États et du fait de cette ratification ont la même valeur que la loi natio-
nale. Nous voyons que lorsque la convention a été ratifiée, une ré-
forme législative n’est pas prioritaire. Concernant Haïti, il en est ainsi
de l’ensemble de ces conventions sauf la convention 138 relative au
travail des enfants 145.

145 Convention 87 ratifiée par Haïti le 5 juin 1979


Convention 98 ratifiée par Haïti le 12 avril 1957
Convention 29 ratifiée par Haïti le 4 mars 1958
Convention 105 ratifiée par Haïti le 4 mars 1958
Convention 100 ratifiée par Haïti le 4 mars 1958
Convention 111 ratifiée par Haïti le 9novembre 1976.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 323

Il s’agit donc, très souvent, plus d’un problème d’application du


droit que de celui de sa modification. La responsabilité du gouverne-
ment est fondamentale sur ce point mais également celle des acteurs
sociaux. En effet, le gouvernement issu de la transition démocratique
doit corriger les vices antérieurs en particulier en luttant contre la cor-
ruption de ses organes qui sont chargés de l’application du droit du
travail (inspection du travail, conciliateurs, juges). Le rôle de l’État est
primordial en ce qui concerne la promotion des droits fondamentaux
(large diffusion du code du travail mais aussi des conventions interna-
tionales ratifiées) et la formation de ces organes dans ces domaines.
De même, la responsabilité des acteurs sociaux est considérable puis-
qu’ils devront également mieux faire connaître aux travailleurs ces
droits mais aussi surveiller et exiger leur strict respect en s’appuyant,
le cas échéant, sur les possibilités offertes au niveau international. Il y
a, donc, un important besoin de formation syndicale, qui a d’ailleurs
été entreprise dans ce pays, dès 1986, avec l’aide de certains syndicats
nationaux (canadiens, français, par exemple),
[270]
d’organisations syndicales régionales (telles que l’ORIT ou la
CLAT) et d’organisations internationales (PNUD et OIT). Il est urgent
de reprendre et d’accroître cet effort dans le domaine de la formation.
Il convient de préciser que cette formation doit être prioritaire dans les
milieux syndicaux mais également nécessaire au niveau du gouverne-
ment (formation inspecteurs du travail, conciliateurs et juges) et des
employeurs.
Les réformes législatives ne sont donc nécessaires que lorsque la
loi ne stipule pas ces droits fondamentaux ou lorsque certaines contra-
dictions existent entre les textes notamment en matière de liberté syn-
dicale. Dans ce cas, la réforme doit être le résultat d’un consensus et
faire l’objet d’une étude approfondie pour ne pas tomber dans un si-
mulacre tel que celui vécu en Haïti en 1987.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 324

Conclusion

Les droits fondamentaux des travailleurs constituent une très


grande préoccupation actuelle au niveau international. Un socle mini-
mal peut être formé par la liberté syndicale, le droit à la négociation
collective, la non-discrimination, l’interdiction du travail forcé et de
celui des enfants. Tout gouvernement démocratique doit considérer
que la promotion et le respect absolu de ces droits sont prioritaires ;
aucun prétexte d’ordre économique ne peut justifier la négation de ces
droits, puisque au contraire, sans la reconnaissance de ces droits et
leur application à l’ensemble des travailleurs, il ne peut exister de dé-
veloppement économique et social. Cependant un énorme effort de
formation des acteurs sociaux est nécessaire car le problème des droits
fondamentaux et de leur respect dépasse largement le seul cadre juri-
dique.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 325

[271]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Deuxième partie. Transitions démocratiques en Haïti.

“Libéralisme et démocratie.”

Etzer Charles
ambassadeur, délégué permanent d’Haïti auprès de
l’UNESCO

Retour à la table des matières

Pour autant quelle ne constitue pas une entité isolée et qu’elle


s’inscrit dans un espace périphérique, la société haïtienne, à l’instar de
toutes celles qui sont sous-développées, se trouve assujettie à un mode
d’organisation et de fonctionnement bien déterminé au sein de l’ordre
international, régi par le libéralisme. Aussi les réalités qui l’animent
ne sont-elles pas toujours indépendantes des enjeux et des luttes poli-
tiques et économiques que recèle cet ordre, dominé par les grandes
puissances. Ce qui explique le soutien que celles-ci apportent généra-
lement aux classes possédantes ou détentrices du pouvoir en Haïti.
Cela dit, il convient de remarquer que le libéralisme ne conduit pas
nécessairement à la démocratie et au développement. Nombre de ré-
gimes dictatoriaux du tiers monde reposent sur les valeurs libérales.
C’est, par exemple, au nom de celles-ci que le général Pinochet, au
Chili, a réalisé un coup d’État sanglant contre le président Allende et
instauré un régime fasciste. Cela ne signifie pas pour autant qu’il y a
incompatibilité absolue entre libéralisme et démocratie. La compatibi-
lité exige des conditions bien précises, comme c’est le cas dans les
pays développés de l’hémisphère Nord.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 326

Le marché de libre concurrence dont parlent les libéraux n’est


point une réalité purement économique ; il subit les influences des ins-
tances politiques, sociales et idéologiques, lesquelles sont d’ailleurs
envahies par des pratiques de marché. Les agents économiques ou
groupes sociaux y interviennent selon des modalités porteuses d’une
logique de pouvoir, avec tout ce que cela implique de relations de do-
mination, de contradictions, de tensions, d’injustices et de luttes di-
verses. À l’intérieur et autour du marché, où s’organise l’entité so-
ciale, la configuration des rapports de forces et l’ordre public qui en
résulte participent de la gestion politique ou de la relation État-société.
L’État sera plus ou moins dictatorial ou démocratique en fonction,
d’une part, de cette configuration et de la nature des luttes que
connaissent le marché et son environnement socioculturel et, d’autre
part, du degré de culture démocratique dont feront preuve, ou non, les
détenteurs du pouvoir politique.
[272]
En Haïti, le libéralisme, sous sa forme périphérique ou sous-déve-
loppée, ajouté à l’absence de culture démocratique chez les dirigeants,
a toujours abouti à l’échec, par rapport aux besoins de la majorité
pauvre de la population.
Durant la période récente qui va de la chute du dictateur Jean-
Claude Duvalier à l’élection du démocrate progressiste Jean-Bertrand
Aristide, deux principaux camps se sont affrontés sur la scène poli-
tique : d’un côté une minorité bourgeoise attachée à n’importe quel
prix à ses privilèges et à l’État traditionnel, de l’autre, une majorité
pauvre réclamant la démocratie, la justice sociale et le progrès. Massi-
vement élu par cette majorité, le président J.-B. Aristide (à travers le
gouvernement Préval) a commencé une politique de réformes et de
lutte contre la corruption que n’a nullement appréciée l’oligarchie.
Ainsi, les milieux d’affaires, alliés à des chefs militaires et soutenus
par des groupes d’intérêts extérieurs, ont réalisé le coup d’État san-
glant du 29 septembre 1991 et instauré un marché ultralibéral. Liberté
totale d’action, non-paiement d’impôts et de taxes, développement de
la contrebande, trafic de drogue, désagrégation de l’administration
étatique, autant de traits définissant ce que nous pouvons appeler un
« État maffieux » au service absolu d’intérêts privés, sans le moindre
souci de la chose publique ; intérêts de membres de la bourgeoisie et
de leurs alliés des classes moyennes. Nombreux sont les hommes d’af-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 327

faires qui sont parvenus à placer à leur service des militaires, des
fonctionnaires et des bandes armées pour mieux régner sur le marché ;
ce règne pousse même certains à posséder leurs propres « ports ».
Dans cette situation de crise politique particulière, inhérente au
coup d’État, nous assistons, à travers un libéralisme périphérique,
sous-développé, porté jusqu’aux limites extrêmes de ses spécificités, à
une privatisation de l’appareil d’État. Celle-ci est fortement révéla-
trice de l’alliance d’intérêts qui s’est réalisée au sein de l’oligarchie,
entre chefs militaires et hommes d’affaires.
La position ou le pouvoir des agents sur le marché se mesure à leur
degré d’alliance. Dès lors, l’équilibre de ce marché se rapporte à la loi
du plus fort, et l’ordre public, appelé à garantir cet équilibre, devient
celui de la terreur, étant donné la nature de la lutte en cours.
Maintenant, face aux problèmes actuels, la question suivante s’im-
pose : comment peuvent être interprétés les choix libéraux par rapport
à l’ordre démocratique ?
Cette question ne concernent pas seulement Haïti, mais tous les
pays confrontés aux choix libéraux du nouvel ordre international, no-
tamment ceux du tiers monde.
[273]
Parlant de choix libéraux, la question est : dans la quête démocra-
tique actuelle des pays du tiers monde, faut-il moins ou plus d’État,
privatiser tous les secteurs de la production et donner la primauté à
l’individu, ou bien permettre une intervention étatique qui privilégie la
collectivité ?
La question ainsi posée cache quelque peu une certaine hypocrisie
du discours libéral. Car, au fond, l’État est toujours présent, sous des
formes multiples plus ou moins apparentes dans l’espace économique.
Le problème est en réalité celui de la nature de l’intervention, ou en-
core de deux modes particuliers d’intervention qui se définissent par
rapport aux groupes d’intérêts, aux groupes sociaux, bénéficiaires ou
non des mesures étatiques.
Deux principaux groupes s’opposent généralement dans les pays
sous- développés : d’un côté, une minorité dominante très attachée au
libéralisme pour pouvoir s’enrichir davantage, de l’autre, une majorité
pauvre qui exige la démocratie, un meilleur partage des revenus et un
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 328

mieux-vivre. Pour cette majorité, l’idéal démocratique est loin de se


résumer à l’exercice d’un droit politique, mais implique aussi et sur-
tout un certain humanisme, au nom duquel l’État doit penser au bien-
être de tous et à la justice sociale. Compte tenu des dures lois du mar-
ché et de leurs conséquences, il appartient aux instances étatiques
d’intervenir pour garantir, face aux puissants, la protection et l’épa-
nouissement des faibles et des pauvres. Et ce n’est point un hasard si
le débat recoupe souvent l’opposition gauche-droite.
Quant à la question de la privatisation, elle ne doit pas relever
d’une démarche de principe, ni non plus être envisagée à travers une
logique manichéenne mais à travers celle qu’exige, selon la situation,
l’idéal démocratique. Il importe de parvenir à un certain équilibre
dans le rapport des différents groupes d’intérêts en présence.
Cependant, il convient de souligner les risques qu’entraîne une po-
litique de privatisation.
Manquant de sources de revenus, l’État connaît une réduction de sa
marche de manœuvre financière et un accroissement de sa dépendance
à l’égard du secteur privé ou de la bourgeoisie.
Ce secteur, en revanche, voit se renforcer son pouvoir économique
et, par là même, sa capacité d’action ou d’influence sur tous les
rouages politico-administratifs.
En cas de privatisation démesurée (englobant diverses entreprises
clés, y compris les banques) les milieux d’affaires deviennent automa-
tiquement les détenteurs d’un pouvoir considérable, leur permettant de
contrôler et d’influencer tous les circuits de l’économie. Le pouvoir
politique se retrouve dépendant de ces milieux, comme des instances
financières internationales. Il [274] se réalise en quelque sorte un dé-
placement des pôles de pouvoir des sommets de l’État aux sphères do-
minantes de la bourgeoisie, qui n’a plus nécessairement besoin
d’acheter les services de ses alliés habituels (militaires, ministres, pré-
fets, élus, etc.), puisqu’elle est devenue détentrice d’importants
moyens de pression.
La privatisation ne doit être que l’ultime recours d’un gouverne-
ment contraint exceptionnellement de s’y plier pour pouvoir résoudre
un problème bien précis. Or le nouvel ordre international veut en faire
une question de principe, inscrite dans une logique de lutte à la fois
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 329

politique, idéologique et économique, afin de parvenir à un meilleur


contrôle des marchés nationaux et des relations de pouvoir qui s’y dé-
veloppent. Principe dont s’enrichit le libéralisme périphérique du Sud
et auquel résistent difficilement des gouvernements déjà écrasés sous
le poids de leurs dettes externes. Et penser que l’État, en tant que tel,
est inapte à diriger une entreprise est tout à fait illogique ; car com-
ment une structure incapable de gérer une entreprise peut-elle alors
gérer une société tout entière ? En fait, l’État peut, s’il le veut, faire
preuve de rigueur et mettre en œuvre une politique de développement.
Compte tenu de ce qui précède, une situation ultralibérale repré-
sente un grand risque de freinage à tout processus démocratique. Dans
un espace où les pratiques démocratiques sont loin d’être parfaitement
établies, la plupart des organes de la société civile, insuffisamment
structurée, se révèlent incapables de constituer un contre-pouvoir effi-
cace à la toute-puissance des milieux d’affaires. Ceux-ci parviennent,
dans certains pays, à soumettre ministres, parlementaires, hauts fonc-
tionnaires, magistrats, responsables politiques et syndicaux à leur vo-
lonté. Alors que la démocratie s’inscrit dans une logique d’égalité des
droits, le libéralisme favorise au contraire le développement des in-
égalités par la concentration du pouvoir entre les mains d’une minorité
oligarchique, et par la privatisation généralisée ou la commercialisa-
tion de tous les circuits d’épanouissement humain. Une situation
contradictoire, porteuse de contestations populaires face auxquelles
cette oligarchie est toujours tentée de répondre par l’exercice autori-
taire du pouvoir.
Une autre conséquence de l’ultralibéralisme peut être de freiner le
processus de développement. En effet, dans un pays très pauvre, où la
majorité de la population possède un pouvoir d’achat extrêmement
faible et où tous les secteurs de la production sont abandonnés à l’ini-
tiative privée, les investisseurs ne vont nullement se soucier du sort
des dizaines ou des centaines de milliers de gens qui sont sans écoles,
sans électricité, sans hôpitaux, sans centres culturels, sans logements
adéquats, etc., dans la mesure où ceux-ci ne constituent pas un marché
rentable. S’ajoute à cela une augmentation inévitable [275] des prix,
qui appauvrit davantage cette population. Si croissance il y a, elle ne
profite qu’aux riches, tandis que se développe la pauvreté.
Face à de tels risques, dans le cas d’Haïti qui retrouve la voie de la
démocratie, il s’agit tout d’abord de procéder à une nationalisation de
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 330

l’appareil d’État, c’est-à-dire de refaire de ce dernier une structure au


service de l’intérêt national ; et par intérêt national, nous entendons
l’intérêt de la collectivité, celui de tous les Haïtiens. Cette nationalisa-
tion est, en fait, en cours, depuis le retour du président Jean-Bertrand
Aristide.
En effet, seule l’intervention adéquate de l’État peut empêcher le
pire et créer les conditions d’un développement équilibré de la démo-
cratie et de l’économie. Une démocratie participative reposant d’une
part sur la décentralisation et le dialogue permanent avec les organes
de la société civile, et sur la présence de vrais représentants-élus du
peuple au sein de l’État, d’autre part. Ainsi ce dernier va-t-il dépasser
le rôle de gendarme que lui assigne le libéralisme pour assumer plei-
nement ses responsabilités sociales à l’égard de toute la population,
notamment des classes défavorisées. Ces responsabilités réclamant da-
vantage de moyens financiers, les entreprises publiques peuvent
contribuer à répondre à une telle exigence. Cela permet de com-
prendre, en outre, que l’État n’a aucun intérêt à privatiser une entre-
prise susceptible de rentabilité, pour devenir ensuite débiteur de l’ac-
quéreur.
Nulle société n’a connu de progrès social et économique sans un
certain contrôle étatique des circuits économiques et des centres de
décisions déterminants. Aussi, dès l’instant où, sous la poussée de
courants ultralibéraux, ce contrôle s’affaiblit, les inégalités sociales
tendent à s’aggraver. Au nom d’un « ordre naturel spontané »
[Hayek], porteur de cynisme et d’indifférence vis-à-vis des pauvres,
les tenants du libéralisme condamnent plus ou moins l’action sociale
de l’État. Ainsi, s’explique, par exemple, la suppression par des diri-
geants libéraux de nombreuses mesures d’aide sociale même dans les
sociétés développées. Et si celles-ci peuvent aujourd’hui supporter le
poids de quelques réformes libérales, sans de graves déchirures so-
ciales, c’est simplement parce qu’elles possèdent des économies puis-
santes et un espace démocratique très structuré qui permet le dialogue
et l’exercice de contre-pouvoirs. Mais dans les pays sous-développés,
où règnent généralement des bourgeoisies peu portées par une réelle
volonté de développement, réduire la fonction étatique à un rôle de
gendarme et laisser tout l’espace socio-économique au libre jeu des
intérêts personnels et des égoïsmes mènent vers un renforcement du
sous-développement.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 331

En définitive, pour empêcher les dérives du libéralisme et, par là


même, un développement des inégalités et de la pauvreté, les démo-
crates et progressistes du tiers monde doivent cultiver un humanisme
qui donne une dimension [276] sociale à l’économie. Un humanisme
capable d’engendrer l’esprit de solidarité et de fraternité dont a besoin
la démocratie pour être vraiment un rêve commun au profit de tous les
citoyens.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 332

[277]

Les transitions démocratiques.


Actes du colloque international de Port-au-Prince, Haïti.
Deuxième partie. Transitions démocratiques en Haïti.

“Les relations économiques


dominico-haïtiennes.” *

Bernardo Vega
historien et économiste, Santo Domingo, République Do-
minicaine

Retour à la table des matières

Des rencontres entre chefs d’entreprise et dirigeants politiques des


deux pays qui se partagent notre île devraient avoir lieu fréquemment
et régulièrement, étant donné la communauté d’intérêts et les pro-
blèmes qui demandent une attention bilatérale.
Pourtant cela n’a pas été le cas, du moins pendant ces quatre-vingts
dernières années. Auparavant, au contraire, il était fréquent que des
chefs d’entreprise dominicains aient des relations commerciales au
Cap et à Port-au-Prince, que ceux d’Haïti en aient à Santiago et à
Saint-Domingue, et que les présidents des deux pays se rencontrent et
même qu’ils annoncent, comme la construction d’une voie ferrée qui
aurait relié les capitales des deux pays.

* Exposé fait à Port-au-Prince à l’occasion du séminaire organisé sous les


auspices de la Fondation Sogebank, le 20 mai 1995.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 333

Que s’est-il passé après ces contacts fréquents entre nos grands-pa-
rents ?
Il se trouve que, pendant plus de deux générations, il n’y a pas eu
simultanément, de part et d’autre de la frontière, de liberté d’expres-
sion et cela a entraîné l’interruption de contacts qui auraient dû se
poursuivre, pour des motifs d’intérêt commun.
Les deux pays ont fait l’objet d’une occupation militaire qui a
coïncidé avec le commencement de la Première Guerre mondiale.
Quand les Marines américains ont abandonné Haïti en 1934, les Do-
minicains étaient sous le joug de la cruelle dictature de Trujillo ;
lorsque celle-ci a pris fin en 1961, en Haïti, Duvalier était au pouvoir
depuis quatre ans déjà.
Ce n’est qu’en 1986, soixante et onze ans plus tard, que la liberté
d’expression a coïncidé à nouveau des deux côtés de l’île et, là encore,
pendant une période très brève.
En un mot, des deux côtés de l’île, les régimes politiques ont été
une entrave aux relations entre chefs d’entreprise, dirigeants syndi-
caux, intellectuels [278] et politiciens dominicains et haïtiens qui, le
plus souvent, ne se sont connus que lorsqu’ils se sont retrouvés en exil
dans un pays tiers.
Deux périodes de notre histoire ont suscité entre nous des tensions,
des craintes et des suspicions. Ces événements ont beau s’être dérou-
lés il y a longtemps, ils continuent malheureusement à influer sur
l’image que chacun d’entre nous se fait de l’autre.
L’occupation de ce qui est aujourd’hui la République Dominicaine
par les troupes haïtiennes, de 1822 à 1844, et les batailles ultérieures
que se sont livrées les armées des deux pays ont perpétué chez beau-
coup de Dominicains l’impression erronée qu’Haïti continuait à s’in-
téresser au territoire dominicain et qu’une seconde occupation pouvait
se produire. En effet, selon une clause de la Constitution haïtienne, qui
n’est plus en vigueur depuis plus d’un siècle, l’île était « une et indivi-
sible ». Si par la suite, au XX siècle, l’occupation par la voie militaire
e

n’était plus possible, l’objectif présumé se réaliserait par le biais d’une


occupation « pacifique », à savoir l’immigration clandestine.
D’autre part, le régime de Trujillo fut marqué par sa mainmise sur
les principaux dirigeants politiques haïtiens, y compris par la subordi-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 334

nation. Le dictateur dominicain a aidé plusieurs présidents haïtiens et


il a même essayé d’en tuer certains. De nombreux Haïtiens ont vu
dans cette attitude, de même que dans le massacre de plusieurs mil-
liers d’Haïtiens par l’armée de Trujillo - lors des tristement célèbres
Vêpres dominicaines, puis dans le début de la politique anti-haïtienne
de Trujillo à compter du massacre - la preuve qu’il existait un projet
du dictateur dominicain visant à dominer les deux côtés de l’île.
Il est indispensable d’analyser dans leur contexte réel ces périodes
de notre histoire, fort heureusement dépassées, sans les projeter jus-
qu’au jour d’aujourd’hui pour ne pas dénaturer et porter préjudice à
nos relations présentes et futures.
Nous, Haïtiens et Dominicains, sommes comme des frères siamois,
que nous le voulions ou non. Nous devons donc mettre à profit les
possibilités que nous offre cette condition, pour notre bénéfice mutuel.
Ainsi, par exemple, pour la République Dominicaine, Haïti est de-
venu récemment son second marché d’exportation, en importance,
après les États-Unis. Pour Haïti, la République Dominicaine est le
deuxième lieu de résidence de sa diaspora, après l’Amérique du Nord.
[279]

Les stratégies d’intégration économique

Quelle sera la propre stratégie d’intégration économique de chacun


des deux pays et quelles répercussions aura chacun d’elles dans l’autre
pays ?
Malheureusement, aucun gouvernement ou parti politique domini-
cain n’a adopté une stratégie d’intégration suffisamment détaillée pour
être explicite.
Moi-même, en collaboration avec un autre ancien gouverneur de la
Banque centrale de la République Dominicaine, j’ai été chargé par la
plus haute institution du patronat dominicain, le Consejo Nacional de
Hombres de Empresa (Conseil national des chefs d’entreprise), qui re-
groupe aussi bien des industriels que des importateurs et des exploi-
tants agricoles, de réaliser une étude sur ce que devrait être cette stra-
tégie. Après plusieurs voyages de travail dans les pays de la CARI-
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 335

COM, de l’Amérique centrale, à Washington et au Mexique, nous


avons publié cette recherche en 1995 146. Notre conclusion était que le
fait que la République Dominicaine, Haïti, Cuba et Panama soient les
seuls pays du continent américain à ne pas être encore membres de
l’un des systèmes d’intégration ne constituait pas forcément un handi-
cap, car cela leur confère une souplesse que les autres pays n’ont plus.
Concrètement, nous avons recommandé, en ce qui concerne la Répu-
blique Dominicaine, l’adoption d’une politique souple consistant à se
rapprocher de plusieurs systèmes d’intégration à la fois. Nous avons
suggéré un accord bilatéral de libre-échange avec le Marché commun
centraméricain, à partir de listes de produits, sans que la République
Dominicaine soit obligée pour autant d’adopter le tarif douanier exté-
rieur commun centraméricain. Cet accord pourrait se faire sur le mo-
dèle de ceux qu’ont déjà signés le Venezuela et la Colombie avec
l’Amérique centrale. Nous avons également proposé un accord bilaté-
ral de libre-échange avec la CARICOM, à partir d’une liste de pro-
duits, sans l’obligation d’adopter le tarif douanier extérieur commun
de cette région ; cet accord serait similaire à celui négocié par le Vene-
zuela avec la CARICOM. Cependant, nous y avons mis une condition
préalable, à savoir la modification des tarifs douaniers dominicains,
afin que les matières premières et les biens d’équipement paient des
droits de douane similaires à ceux en vigueur en Amérique centrale et
dans la CARICOM, avec un taux maximum de 20% pour les produits
finis à la production dominicaine d’être sur un pied d’égalité en ma-
tière de compétitivité.
Dans une seconde étape, nous avons conseillé des accords bilaté-
raux de libre-échange avec le Mexique, la Colombie et le Venezuela,
c’est-à-dire avec le [280] G3. Ces première et seconde étapes nous
permettraient de nous entraîner et d’accumuler de l’expérience en ma-
tière de libre-échange, tant dans le secteur public que dans le secteur
privé dominicains. Elles serviraient également à réformer des tarifs
douaniers et la fiscalité, puisque la République Dominicaine est, ac-
tuellement, le pays du continent américain qui dépend le plus des im-
pôts aux importations.

146 Bernardo Vega et Carlos Despradel, Estudio sobre la estrategia de inte-


gracion econômica de la Republica Dominicana, Saint-Domingue, mars
1994.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 336

Pendant cette période, qui ne dépasserait pas huit ans, le pays bé-
néficierait de la loi de parité des États-Unis en ce qui concerne ses ex-
portations de produits assemblés dans les zones franches industrielles.
Ensuite, il ferait partie de l’Accord de libre-échange nord-américain
(ALENA). Pour ce dernier, il existe plusieurs possibilités : la Répu-
blique Dominicaine pourrait être invitée par les États-Unis, le
Mexique et le Canada à y participer toute seule ; ou bien conjointe-
ment avec Haïti, ou bien avec Haïti et une Cuba démocratique. Il
existe également la possibilité qu’elle soit invitée à y participer
conjointement avec l’Amérique centrale ou la CARICOM, régions
avec lesquelles la République Dominicaine aurait établi des liens de-
puis plusieurs années déjà, par le biais des accords bilatéraux de libre-
échange cités précédemment. Souvenez-vous que le Mexique, le Ca-
nada et les États-Unis ont conservé leurs tarifs douaniers communs et
que, par conséquent, être membre de l’ALENA n’impliquera pas
l’obligation d’adopter les tarifs douaniers d’autres pays ou régions.
Quant à moi, je considère que le processus consistant à inviter de
nouveaux pays à devenir membres de l’ALENA se fera plus lente-
ment, surtout après le désastre mexicain. Le Chili, l’Argentine et peut-
être la Jamaïque (ou la Trinité-et-Tobago) représentent, dans cet ordre,
le profil probable de cette liste d’attente.
Dans plusieurs de nos ouvrages 147, nous avons expliqué que dans
les pays de la Caraïbe nous bénéficions déjà de l’une des meilleures
conjonctures, car nous avons déjà pratiquement des relations de libre-
échange avec les États-Unis et la Communauté européenne, par le
biais de l’Initiative pour le bassin de la Caraïbe et la convention de
Lomé, sans avoir été obligés pour autant d’accorder à l’Amérique du
Nord ou à l’Europe la réciprocité en matière de commerce. Il n’est
donc nullement urgent pour nous d’être sur cette liste d’invités. Pour
des pays comme la République Dominicaine et Haïti, l’ALENA offri-
rait davantage une garantie de maintien des règles de jeu, ce qui sti-
mulerait les investissements étrangers, que des avantages commer-
ciaux supplémentaires, que nous possédons déjà.
[281]

147 Voir par exemple, Escogiendo entre amigos, exposé fait à la sixième
conférence européo-caribéenne, tenue à Saint-Domingue, le 10 novembre
1993.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 337

Relations avec Haïti

Sur les neuf chapitres de notre étude, deux sont consacrés aux rela-
tions dominico-haïtiennes. Nous y expliquons que le marché haïtien
équivaut, en termes de pouvoir d’achat, à 20% du marché dominicain.
Un fabricant dominicain performant devrait donc pouvoir vendre près
de 20% de sa production en Haïti. Nous avons également établi une
comparaison des coûts de production industriels et agricoles dans les
deux pays, et nous avons recommandé la suppression d’une série de
lois et de décrets dominicains qui stipulent des autorisations et des
restrictions aux exportations dominicaines vers Haïti, qui n’existent
pas pour les exportations vers d’autres pays. Nous y critiquons égale-
ment le rôle de l’armée dominicaine qui entrave les exportations do-
minicaines en direction d’Haïti.
Nous avons également conseillé des investissements conjoints do-
minico-haïtiens dans des entreprises d’assemblage jumelées, de sorte
que la production qui a besoin de la plus forte intensité de main-
d’œuvre s’effectuerait en Haïti et que la seconde étape aurait lieu en
République Dominicaine. Si Haïti parvient à la stabilité politique,
nous sommes convaincus que de nombreuses entreprises de zones
franches, qui sont installées actuellement en République Dominicaine,
partiraient s’établir en Haïti.
Il pourrait également y avoir des investissements conjoints dans
des projets touristiques. Le trajet Saint-Domingue-Barahona-lac Enri-
quillo-étang Saumâtre-Port-au-Prince a également un grand potentiel.
Nous pensons qu’en Haïti comme à Saint-Domingue le tourisme ne se
concentrera pas dans la capitale, car elles sont toutes deux dépourvues
de bonnes places, mais animera plutôt des endroits relativement dis-
tants du pays.
Sur le plan monétaire, le peso dominicain a fait l’objet d’une déva-
luation supérieure à celle de la gourde, ce qui favorise les exportations
dominicaines. Le taux de dévaluation de la gourde est actuellement
celui du peso dominicain en 1987. Pour que la gourde atteigne le ni-
veau de dévaluation du peso dominicain, il faudrait que le taux de
change soit de 67 gourdes pour un dollar.
Sous la direction de Laënnec Hurbon, Les transitions démocratiques. (1996) 338

Nous avons encore conclu que la balance commerciale des


échanges bilatéraux sera apparemment toujours en faveur de la Répu-
blique Dominicaine et que, pour l’équilibrer, il faudrait chercher des
éléments compensateurs dans d’autres rubriques de la balance des
paiements. Nous annoncions dans notre étude ce qui s’est réalisé par
la suite, à savoir l’adoption de principe par Haïti d’un modèle de dé-
veloppement de type Hong Kong, fondé sur des tarifs douaniers les
plus bas possible. Il semble que les producteurs industriels et agricoles
haïtiens devront affronter la concurrence des produits en provenance
de [282] Miami, du Panama et de la République Dominicaine, et que
les exportateurs dominicains auront à exporter vers Port-au-Prince à
des prix compétitifs internationalement. Nous avons suggéré dans
notre étude que, pour que la République Dominicaine soit co