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La science

et la diversité

Presses Universitaires de France


Unesco Paris 1974
La science
et la diversité
des cultures
Publié par les Presses Universitaires de France,
108, boulevard Saint-Germain,75005 Paris,
et par l'organisation des Nations Unies
pour l'éducation, la science et la culture,
place de Fontenoy, 75700 Paris.

0 Unesco 1974
ISBN g z - ~ - n o ~ o ~ z(Unesco)
-o
Préface

Le présent volume résulte du colloque international organisé


par l’Unesco à Paris,en septembre 1971, sur le thème N Culture
et science :la diversité des cultures et l’universalité de la science
et de la technologie H.
Problème fondamental, au cœur de l’actualité,et dont le reten-
tissement à travers toutes les cultures a provoqué un échange de vues
entre une vingtaine de personnalités appartenant à la philosophie,
aux sciences humaines et aux sciences de la nature,auquel a parti-
cipé un nombre important d’observateurs d’organisationsnon gou-
vernementales.
O n trouvera ici,précédés d’un liminaire et du document de travail
qui a servi de cadre à ces échanges, l’ensemble des exposés ainsi
que le résumé des débats auxquels ceux-ci donnèrent lieu. D e
l’analyse très fianche des problèmes se dégagent des principes
de solution dont le relief ne manquera pas de retenir l’attention.
Les opinions exprimées par les auteurs et les participants et
les points de vue adoptés par eux le sont sous leur entière respon-
sabilité et ne représentent pas nécessairement les vues de 1’Unesco.
NOTES SUR LES AUTEURS
ET SUR LES PARTICIPANTS

JACQUES BERQUE

Sociologueorientaliste.Né en 1910 en Algérie.Docteur ès lettres.Ancien


Directeurd‘étudesd’économiesocialeà l’Institutdeshautesétudesmarocaines.
Directeur d’étudesà I’Ecolepratiquedes hautes études.Professeurau Collège
de France,chaire d‘Histoire sociale de l’Islamcontemporain.
Principaux ouvrages :Structures sociales du Haut-Atlas; Les Arabes ;Les
Arabes d’hierà demain ;L e Maghreb entre deux guerres; Dépossessiondu monde ;
L’Egypte, impérialisme et révolution ;L’Orient second.

A B D E L W A H A B BOUHDIBA

N é à Kairouan (Tunisie) en 1932. Agrégé de philosophie, Docteur ès


lettres,Maître de conférence à la Faculté des lettres de Tunis. En tant que
chercheuret enseignant,il participedepuisune quinzained‘annéesaux activités
menées dans le domainesocialet culturelpar l’universitéde Tuniset le Gou-
vernementtunisien,ainsiquepar plusieursorganisationsinternationales.
Ouvrages:Criminalité et changements sociaux en Tunisie; A la recherche des
normes perdues ;Les préconditions sociales de l’i~idustrialisatioii;Public etjus-
tice ;Sociologie du développement africain ;Islam et sexualité.

J O H N S O N PEPPER C L A R K

Né en 1935 au Nigeria.Ancien journalisteau Daily Express, Lagos.Pro-


fesseur d’anglais,d’abord à l’universitéd’Ibadan et maintenant à l’Univer-
sité de Lagos. Parmises écrits figurent des recueilsde poèmes,comme Song
of a Goat, des œuvres théâtrales (Three prays) et descritiques acerbescontre
plusieurs sociétés qu’ilconnaît bien (Ozidi ;America, their America).

ALISTAIR C. CROMBIE

Né en 1915. Enseigne l’histoire des sciences à Oxford (Royaume-Uni),


où il est FellowofTrinityCollege.Ancienchercheuren biologieà Cambridge,
il a enseignél’histoiredes sciences aux Universités de Washington et de Prin-
ceton (Etats-Unis),ainsiqu’enAustralie.AncienPrésidentdela British Society
for the History of Science et de l’Académie internationalede l’histoiredes
sciences,il est à présent corédacteurde la revue History of Science.
Ses publications portent surl’évolutionde la pensée scientifiqueen Europe
8 Notes sur les auteurs et sur les participants

et sur l’histoire des sciences biomédicales : Augustine to Galileo: Medieval


and early modern science ;Scientific change ; The mechanistic hypothesis and
the scientific study of vision ; Historical studies in scientific thinking. Prix
Galilée pour une œuvre inédite qui s’intitulera Galileo and Mersenne: Science,
Nature and the Senses in the sixteenth and early seventeenth centuries.

MIKHAIL A. D R O B Y C H E V

N é à Karaganda, Kazakhstan (U.R.S.S.) en 1933. Diplômé de l’Institut


des Affaires étrangères de Moscou (1957), a obtenu le doctorat de l’Institut
des Etudes orientales de Moscou (1962). Spécialiste soviétique des études
indiennes à l’Institut d‘Asie de l’Académie des Sciences de Moscou ; mène
aussi des recherches concernant l’archéologie et l’histoire de l’art des peuples
de l’Asie centrale.
Auteur d‘une étude sur Littérature et art indiens en U.R.S.S. présentée
à la Conférence internationale sur l’Asie centrale (New Delhi, 1969), ainsi que
d’une étude sur la non-violence comme principe gandhien en matière d’éco-
nomie, présentée au colloque de l’Unesco sur (< Vérité et non-violence dans
l’humanisme de Gandhi ))(Paris, 1969).

PETER HARPER

Ancien chercheuren biochimie,spécialistedu transfert de la mémoire chezles


rats, il a mené ses travaux dans les Universités d’Exeter et de Sussex (Royaume-
Uni), ainsi qu’à l’université de Michigan (Etats-Unis). Dans cette dernière
Université, il a égaiement entrepris des recherches sur les relations entre la
science et la société. Se consacre actuellement à l’étude de la ((soft technology».

SHUICHI K A T 0

N é à Tokyo en 1919. Docteur en médecine de l’université de Tokyo;


il a pratiqué cette profession pendant un certain temps à l’hôpital de cet
établissement.Ecrivain, sociologue,ancien professeur à l’université libre de
Berlin.
Ouvrages :Form, style, tradition, Reflexions on Japanese art and society.

ANDRAS KOVACS
Cinéaste né en Hongrie en 1925,dont la réputation dépasse les frontières
de son pays. Ses films les plus importants sont : Les intraitables (1964), Les
jours glacés (1966) et Les murs (1968). A u moment de ce colloque, il pré-
parait un film sur les conséquences sociales de la révolution scientifique et
technologique.
Notes sur les auteurs et sur les participants 9

ALI LANKOANDÉ

Né à Tessaoua (Rép.du Niger) en 1930.Licencié de la Facultédes sciences


de Nancy (France)et diplômé d‘étudessupérieuresde physique,ancien Direc-
teur de I’Ecole normale d’instituteurs et d‘institutrices de Ouagadougou.
Mène de front une carrière d’enseignant,d’homme politique et une activité
internationale (ancien Vice-président de l’Association voltaïque pour les
Nations Unies; Vice-présidentdu Conseil scientifiquede l’Afrique(C.S.A.)).
En collaborationavec trois autres auteurs,il a fait une communication à
l’AcadémiefrançaiseintituléeL’étude des transformations subies par des échan-
tillons de quartz soumis à l’action de neutrons.

JEROME Y. LETTVIN

Né à Chicago,111. (Etats-Unis)en 1920. Diplômé de neurophysiologie.


Physiologiste,Département de Psychologic, Rochester. Neuropsychiatre et
physiologiste, Manteno State Hospital. Neurophysiologiste, chercheur en
électronique de laboratoire,Massachusetts InstituteofTechnology.Professeur
de Physiologie des communicationsau M.I.T. Spécialiste de l’épistémologie
expérimentale.

M O C H T A R LUBIS

Né en 1922 à Padang,Sumatra (Indonésie). Publicisteet écrivain réputé,


tant en Indonésie qu’à l’étranger,il a passé près de dix ans en prison ou en
résidence surveillée,à cause de ses idées sociales et politiques.Prix de jour-
nalisme et de littératurede la Fondation Ramon Magsaysay en 1958.Prix de
(< Plume d’Or».
Ouvrages :romans(traduitsen anglaissousles titres Twilight in Djakarta et
The road with HO end, ainsi qu’en espagnol,hindi,italien,koréen,néerlandais
et thai), recueilsde nouvelles,ouvragessur le journalisme et comptes rendus
de voyages en Asie,en Europe et aux Etats-Unis.

ALI A . M A Z R U I

Né à Mombasa, Kenya, en 1933. Etudes à l’université de Manchester


(Royaume-Uni)et à la Columbia University (Etats-Unis).Ph. D. d’Oxford
(Royaume-Uni). Enseignant et chercheur dans plusieurs universités des Etats-
Unis,du Royaume-Uni,à Singapour et en Inde.Directeur et Président du
Carnegie Endowment Institutein Diplomacyde Kampala (Ouganda). Doyen
de la Faculté des Sciences sociales,puis Chef du Département des Sciences
politiques et de l’administrationpublique,Université de Makerere,Kampala.
Vice-présidentde l’Associationinternationaledes Sciences politiques; Vice-
Président du Congrès international des Africanistes.
Prix reçus : Gladstone Memorial Prize (Royaume-Uni,1955) ; Wegner
10 Notes sur les auteurs et sur les participants

Prize for Philosophy, Manchester (Royaume-Uni), 1958 ; Fleure Prize for


international studies, Manchester (Royaume-Uni),1958 et 1960; International
Organization Essay Prize (World Peace Council, Boston, Etats-Unis, 1964).
Auteur de : Towards a Pax Africana, Violence and thought, Protest and
power in Black Africa (ed., avec R. J. Rotberg). A crisis of relevance in East
African universities. Depuis 1969,rédacteur de Africa International.

JOSÉ G U I L H E R M E M E R Q U I O R

N é à Rio de Janeiro (Brésil)en 1941.Essayiste,critique littéraire,professeur


de philosophie. Diplômé en droit et en philosophie de l'université de Guana-
bara (Rio de Janeiro). Docteur en études latino-américaines de l'université
de Paris.
Ouvrages : Razao de poema - cvitica e estetica :Arte e sociedade en
Marcuse, Adorno e Benjamin ;A astucia da mimese (Essais sur la poésie) ;
Saudades do carnaval (Introduction à la crise de la culture) ;Formalismo e tra-
diçao moderna. Egalement auteur d'articles :Vico et Lévi-Strauss ; Analyse
des mythes et analyse des œuvres d'art.

M. S. NARASIMHAN

N é en 1932. Professeur et doyen de la School of Mathematics au Tata


Institute of Fundamental Research,Bombay (NationalCentre of the Govern-
ment of India for Nuclear Science and Mathematics). Docteur en mathéma-
tiques de l'université de Bombay. Ses travaux ont porté sur l'analyse, la
géométrie différentielle et la géométrie algébrique. Actuellement, se consacre
à l'étude des modules pour les fibres vectorielles sur une courbe algébrique.
Membre de l'Indian National ScienceAcademy et de l'lndian Academy of
Sciences.

NASSIF NASSAR

N é au Liban en 1940. Docteur ès lettres de la Sorbonne. Ancien haut


fonctionnaire du Ministère libanais de l'éducation nationale. Actuellement
professeur de philosophie et Directeur de la section de la philosophie à la
Faculté de pédagogie de l'université libanaise.
Ouvrages : L a pensée réaliste d'Ibn Khaldün :Vers une société nouvelle,
essai critique sur la société confessionnelle.

LEON ROZITCHNER

Philosophe marxiste argentin. Docteur en philosophie de la Sorbonne.


A enseigné aux Universités de Buenos Aires, La Plata et La Havane.
Publications :Persona y comunidad; Moral burguesa y revolucih ; Ser
judio ;Freud y los limites del individualism0 burgués.
Notes sur les auteurs et sur les participants 11

FRANÇOIS RUSSO

Né en 1909 à Paris. Ancien élève de I’Ecolepolytechnique,Docteur en


droit.Rédacteurde la revueEtudes (1951-1960).Chef de sectionà l’Institut de
science économique appliquée.Conseiller au Centre catholique international
pour l’Unesco.
Ses travaux portent sur la philosophie et l’histoiredes sciences :Réalité
juridique et réalité sociale ; Histoire de la pensée scientifique; Bibliographie
d’histoire des sciences et des techiziques ; Pour une bibliothèque scientifique.
M. Russo a assisté au colloque en qualité d’observateurpour le Comité
national d’histoiredes sciences (France) et il a bien voulu se charger d’être
le rapporteur des discussionsqui ont eu lieu à cette occasion.

O. P. S H A R M A

Né en Inde en 1931. Docteur en sociologie de l’Indiana University,


Bloomington (Etats-Unis), il est actuellement professeur de sociologie et
Chef du département de sociologie de l’université d‘Udaipur, Rajasthan
(Inde). Rédacteur de plusieurs revues,tant en Inde qu’à l’étranger :Indian
Journal of Social Research et Social Scierzce Review de Kanth (Inde) ; Die
Dritte Welt (Universitéde Cologne) et InternatiotzalJournalof Family (Illinois,
Etats-Unis).
Ouvrages : Emerging patterns of rural leadership in India ; Educational
system and rural social structure in Rajasthmz ;Leadership and social change
in India ; Cultural and human factors resisting rural social change ; Rural-
urban interaction patterns in India ; Collective behaviour and non-violence;
Some aspects of leadership and politics in India.
Membre de ]’Indian Sociological Society (Bombay) et de I’American
Sociological Association (Etats-Unis).

FRIEDRICH H. T E N B R U C K

Né en 1919. Docteur de l’université de Marbourg (R.F.A.). Ancien


professeurdesociologieà New Yorket à l’universitédeFrancfort.Depuis1967,
professeur de sociologieà l’universitéde Tübingen.Spécialistede la sociologie
de la science,de la théorie de la planification,de la sociologie de l’histoire
et de la culture,ainsi que de la sociologie de lajeunesse.
Parmises ouvrageset articlesfigurentnotamment:Jugendund Gesellschaft;
Zur Kritik der planenden Vernunft; La jeunesse moderne, dans Diogène,
Paris;Bildung,Gese!lschaft, Wissenschaft,dansD .Oberndorfer(ed.): Wissen-
schaftliche Politik ; Uber Kultur im Zeitalter der Sozialwissenschaften,dans
Saeculum ; Soziologie der Freundschaft,dans KOlner Zeitschrififür Soziologie
und Sorialpsychologie ; Funktionen der Wissenschaft,dans G.Schulz : Was
wird ails der Universitat?; Limits of Planning,dans Proceedingsof the World
Congress of Sociology,1971 ; Planung in der Geschichte,dans Die moderne
Gesellschaf?. Wissen im Uberblick.
12 Notes sur les auteurs et sur les participants

YAHIA W A N E

N é à Kanel (Sénégal), en 1928. Docteur en sociologie de l’université de


Paris.Ancien professeur de philosophie et de français au Sénégal.Actuellement
Chargé de Recherche au C.N.R.S., à Paris, et Chercheur associé de l’Institut
Fondamental de l’Afrique Noire (I.F.A.N.), de Dakar.
Travaux publiés 1 Sur une forme de solidarité. Le baptême toucouleur ;
Réflexions sur la recherche sociologique en milieu africain ; Sur la recherche
anthropologique en Afrique noire d‘expression française ;L‘organisation N tra-
ditionnelle n et la modernisation sociale au Sénégal ;Sexualité et continences
prénuptiales chez les Toucouleurs du Sénégal; Traditionalitéet modernité,ou per-
manence des civilisations noires, dans Daedalus ;L’idéologie et le travaildans
les sociétés ouest-africaines;Les conditions du travail social et les perspectives
de développement dans les communautés africaines.

JERZY A. WOJCIECHOWSKI

N é en Pologne en 1925. Après avoir fait des études de technologie méca-


nique à l’université technologique de Varsovie, il a étudié la philosophie à
l’université de Louvain (Belgique)et à l’universitéLaval,à Québec (Canada).
Docteur en philosophie. Professeur de philosophie à l’université d’Ottawa
(Canada). Ancien Président de l’Association canadienne de philosophie,
membre du Conseil exécutif du Humanities Research Council of Canada.
Ses articles et ouvrages traitent notamment de la philosophie des sciences,
de l’épistémologie,ainsi que des problèmes ethno-culturels au Canada.

RAMON XIRAU

N é à Barcelone en 1924, naturalisé mexicain. Etudes à l’université du


Mexique, à l’Institut français de l’Amérique latine et à la Sorbonne. Ancien
professeur de philosophie au département de philosophie de l’University of
the Americas. A enseigné dans les universités de Los Angeles et de Penn-
sylvanie (Etats-Unis), ainsi qu’à Oxford, Cambridge, Londres et Bologne.
Actuellement professeur de philosophie à l’universiténationale du Mexique ;
Directeur de la revue Dialogos depuissa création en 1964 au Colegio de México.
Publications récentes : The nature of man (avec Erich Fromm) ; Palabra
y silencio ; Ciudades ;IntroducciOn a la historia de la filosofia;Poesia Ibero-
americana -12 ensayos.
Liminaire

I1 était normal que l’Unesco soumette à l’examend’un groupe


interdisciplinaire de philosophes, de savants et de sociologues
le problème des relations entre culture et science. Tant d’intérêts
y sont engagés pour les cultures des pays développés ou en voie
de développement,pour les représentants de la science en marche
et pour ceux qui bénéficient de ses résultats, qu’il n’était pas
possible que la question posée en ce xxe siècle par l’explosion
scientifique à l’ensemble de la communauté humaine n’alerte
pas la conscience internationale d’une Organisation dont la voca-
tion est l’éducation,la science, la culture et l’information.
Face aux alarmes de ceux qui voient l’ensemble de la culture
menacée par la science et ses résultats,il y a l’optimisme de ceux LJ
qui n’envisagent de progrès pour l’homme qu’à travers la science
et sa diffusion. La question est plus complexe et l’on peut se
demander si une prise de position situant la vérité dans un juste
milieu ne comporte pas une ambiguïté révélatrice d’un refus de
prendre le problème plus profondément et à son origine. Car les
contenus qu’on s’entend généralement à mettre sous les vocables
((science N et ( (culture ) )émanent d’une même humanité, et le
débat se situe entre des aspects différents de la présence de l’homme
au monde. Finalement il s’agit d’une discussion de l’hommeavec
lui-même.
Evidemment, à prendre culture et science comme des résul-
tantes de la puissance transformatrice de l’homme que la grande
concertation internationale d’aujourd’hui met en nécessaire et
hâtive communication malgré la disparité de leurs niveaux de
croissance,on est amené à établir des oppositions -et donc des
choix -qui peut-être ne s’imposentpas. Les verdicts portés sur
14 Liminaire

A les prendre, par contre, à leur origine, là où culture et


science apparaissent comme des intentionnalités différentes d’une
conscience assumant l’universet s’assumant elle-même, leur anta-
gonisme s’atténue. On retrouve alors l’unité de leur inspiration,

I - Science et culture
1 Faut-ilrappeler que la connaissance que nous appelons aujour-
’ d’hui scientifique,caractérisée par la méthode expérimentale et

bJ
dans la mesure du possible par les ressources du langage de la
quantité,précédant ou accompagnant l’expérience,s’est dégagée
lentement de la nébuleuse de connaissances et de démarches par
laquelle l’homme a essayé de comprendre l’universet de se situer
en lui.
La philosophie,en tant qu’activitéréfléchieet critique,a émergé
des mythes cosmologiques, premières tentatives d’explication de
l’origine du monde et de l’histoire,en vue de soumettre à la raison
la part la plus rationalisable de l’expérience humaine. La pensée
scientifique, elle aussi, inaugurée par les rites de la magie et les
recettes empiriques, s’est délivrée peu à peu de l’imaginaire,du
désirable et de l’instinctuel, pour se soumettre au contrôle des
faits répétés, mesurés et prévus.
Mais alors que se distinguent ainsi philosophie et science
comme méthodes d’approchedifférentes,le monde,face à l’homme,
dans la multitude de ses aspects, propose cependant la même
unité complexe et compacte. Et réciproquement l’homme, face
au monde, sous toutes les latitudes, est semblable à lui-même,
avec l’ensemble de ses facultés,potentielles ou actualisées,selon
Liminaire 15

I
la diversité de ses points d’attache à l’univers.I1 développe ici
ses facultéscognitives,là ses facultéscréatrices,ailleurs ses facultés
ludiques,le plus souvent toutes à la fois mais en inégales propor-
tions, et sans jamais les disjoindre de ses facultés de sociabilité.
L’hypothèsed’une mentalité prélogique est depuis longtemps
abandonnée par les sociologues des pays développés. Quant aux
autres, on les étonnerait fort s’ils en étaient informés,et rien ne
les empêcherait de soupçonner leurs interlocuteurs de mentalité
postlogique,et plus généralement de préjugés colonialistes.Non,
la raison est bien la même partout, mais diversement appliquée
à l’univers. Et, ne constituant pas une faculté séparée, elle se
manifeste à travers tout le prisme des activités humaines. I1 s’agit
toujours d’un même thème à travers la richesse surprenante de
ses variations.

D’un même acte de présence au monde l’homme connaît et


veut, et se choisit des méthodes de connaissance et des règles
de vie individuelle ou sociale. D e ce même acte résulteront sa
conception de l’universet le projet éthique de son comportement.
D e là aussi se délieront peu à peu la lecture expérimentale des
structures de l’univers et de ses lois, ainsi que la création esthé-
tique par laquelle il tente de le modeler ou d’y apporter de nou-
velles significations.
Une conclusion importante se dégage immédiatement : on ne
pourra jamais demander à l’un des secteurs d’activités, dont
l’homme est l’unique agent,de prendre le pas sur les autres pour
leur fixer des normes et des limites. Quels que soient par exemple
les développements scientifique ou esthétique, ceux-ci se prévau-
draient d’un privilège usurpé s’ils se reconnaissaient le droit b
d’imposer des buts derniers ou de jouir d‘une prédominance
stratégique. L‘homme qui est à leur principe est aussi à leur
fin - et ces activités ne sont que des moyens relatifs auxquels
lui-même se doit d’indiquer des normes d’utilisation et de crois-
sance. Comment renoncerait-il à son poste de vigilance sans se
démettre de sa responsabilitéà l’égard de l’universet des hommes ?
Or,voilà que depuis plus d’un siècle le secteur de l’activité
scientifique a connu une telle croissance à l’intérieur de l’espace 4 2
culturel ambiant qu’ilsemble se substituerà la totalité de la culture.
Pour certains, il n’y aurait là qu’une illusion produite par la
16 Liminaire

vitesse de cette croissance, mais les lignes de force de la culture I


ne tarderaient pas à surgir de nouveau pour la maîtriser au service
de l’homme. Pour d’autres, ce triomphe récent de la science lui
confère enfin le droit de régenter l’ensemble de la culture qui
d’ailleurs ne mériterait plus son titre que pour autant qu’elle se
laisserait diffuser à travers l’appareil scientifique. D’autres enfin,
effrayés par la manipulation à laquelle l’homme et les sociétés
sont exposés en tombant sous le pouvoir de la science, y voient
se profiler le spectre de la déroute culturelle. I1 faut ajouter que
chacun de ces groupes recrute ses militants dans les pays déve-
loppés aussi bien que dans les pays en voie de développement.
Ces opinions s’opposent tellement dans la complexité de leurs
arguments que recourir, pour arbitrer le débat, à ce centre de
gravitation qu’est l’homme apparaît à la fois bien fondé et cepen-
dant trop simple. L‘approfondissement de l’analyse pourrait mon-
trer combien intimement les énergies humaines sont engagées dans
l’activité scientifique et à partir de quel moment celle-ci semble
leur échapper jusqu’à se retourner parfois contre elles.
S’il faut insister sur la nécessité de fondements valables et
suffisants pour atténuer la tension actuelle entre culture et science,
ce n’est pas seulement afin de transporter à l’intérieur de l’espace
culturel un débat qui autrement risquerait d’égarer ses principes
de solution, mais c’est aussi parce que cet aspect du problème ne
reviendra pas souvent dans les textes qui suivent. Sans doute est-il
\ sous-entendu par eux. Car il est évident qu’entre culture et science
E ne saurait éclater une antinomie fondamentale,mais seulement des
: inadaptations accidentelles en quête d’une complémentarité à redé-
couvrir selon des conjonctures variables. Ce point mérite toutefois
un éclairage spécial parce que sa méconnaissance pourrait entraîner
de graves conséquences pour la civilisation du xxe siècle.

2 - Aux racines culturelles de la science


Par-delà les urgences de la vie et les besoins immédiats, la
quête du savant a toujours été la découverte de la vérité. S’il se
détourne des recettes faciles c’est parce qu’il sait que leur réussite
est trompeuse et que seule la vérité est féconde. Mais il sait aussi
que pour que la vérité ne demeure pas hors de sa prise il doit
y engager la totalité de ses énergies.
Liminaire 17

A travers ses facultés en éveil c’est tout un univers de connais-


sances préalablement acquises, qui s’aventure dans la nuit de
l’inconnu,et l’hypothèse bien fondée qu’il risque à l’épreuve de
l’expérience est tramée pour une part des indices relevés par lui
dans le réel et pour une autre part de sa propre capacité d’inter-
préter le réel.
Sans doute n’est-ce que dans les cultures issues de la Médi-
terranée que l’interrogation scientifique, en s’émancipant des
autres préoccupations humaines, a singularisé son processus de
découvertejusqu’àprovoquer le soupçon sur la valeur de la science
et son objectivité.Raison de plus pour ne pas éviter, ici, de rap-
peler les résultats de ce débat.
Le savant ne déchiffre-t-ildans le monde que sa propre ratio-
nalité ? I1 est reconnu,aujourd’hui,que le savant a beau se mettre
à l’épreuve des faits que la logique d‘un système conçu par lui,
et que les faits eux-mêmes sont en partie façonnés par lui-même,
c’est bien la nature, néanmoins, qui est interpellée et c’est à elle
qu’appartient l’arbitrage. I1 importe peu alors que l’on insiste
davantage sur la constructivité subjective, ou sur la résistance
objective,ou sur le jeu alterné de l’homme et de la nature. Rien
n’empêchera que la vérité scientifique trouve son fondement der-
nier dans une certaine connivence entre la vision scientifique et
le monde, connivence indéfiniment sujette à révision sans doute,
mais incessamment récupérable. La vérité demeure un dialogue
où le savant avance à la rencontre de lui-mêmeen allant à la ren-
contre de l’autre.
Ce dialogue a ses heures étoilées.Lorsque,au terme d’un long
tâtonnement, une théorie scientifique récapitule et synthétise en
une vision unitive toutes les lois isolées ou partiellement reliées
d’un secteur de phénomènes ou de plusieurs secteurs, la joie de
connaître atteint l’un de ses sommets.Tout un continent de l’uni-
vers semble s’ordonner,s’éclairant de rationalité,devenu comme
transparent et intelligible.
La confirmation de la nature n’est d’ailleurs pas la seule que
souhaite le savant, puisque celle de la communauté scientifique
est également nécessaire à la reconnaissance de la vérité. Ainsi le
veut la dimension sociale de l’homme : la possession solitaire
d’une vérité le laisse dans l’insatisfaction et l’incertitude, tant
que sa conviction n’est pas partagée par ses pairs et égaux. La
vérité scientifique ne se sépare pas, en ce point, de toutes les
18 Liminaire

valeurs humaines qui s’établissentsur deux dimensions,personnelle


et sociale, se stimulant et se garantissant réciproquement.
O n voit comment, sur l’intervention de la nature et de la
société, le réel, par deux fois, vient conforter la connaissance
scientifique, même dans les cultures qui ont tenté de dissocier
les branches du savoir. Cette dissociation fut peut-être bénéfique
à la science pour lui permettre de définir spécifiquement ses
possibilités et ses moyens. Provisoirement,elle pourrait être avan-
tageusepour toutes les cultures dans lequellesles savoirs demeurent
comme enveloppés et inarticulés. Le danger est que la dissociation
provisoire ne tourne à l’émancipation définitive et incontrôlée.
Mais il suffit qu’il n’apparaisse plus impossible d’acclimater la
science à l’univers culturel dans lequel elle se développe, pour
espérer infléchir ses tendances et ses finalités au service de l’homme
à quelque culture qu’il appartienne.

3 - Science et technologie
I1 ne faut pas s’étonner,néanmoins, que l’univers scientifique
s’étant désolidarisé de l’ensemble de la culture, aujourd’hui,
renvoie à l’hommeune image déformée de lui-même,si bien qu’une
profonde inquiétude s’est emparée de la conscience du xxe siècle.
Inquiétude salvatrice,peut-être,parce qu’elle prouve la résistance
de l’hommetotal à se laisser réduire à un seul aspect de lui-même.
La science a si vite écartelé les limites du cosmos,elle a déplacé
tant de frontières entre les ordres de la matière, de la vie, et du
psychisme, elle a tellement modifié le réseau des relations sociales
que l’homme ayant vu bouger tous ses repères en a perdu toute
sécurité existentielle. Par compensation et pour retrouver son
assurance,il se tourne vers une multitude de sécurités technolo-
giques. Alerté cependant par les agressions dont son autonomie
et sa liberté sont déjà victimes de la part de toutes les manipula-
tions que les pouvoirs scientifiques font subir à la nature et aux
sociétés,il est alors amené à opposer à la prétention d’universalité
de la science une mise en question radicale non seulement des
résultats de la technologie mais de la validité de tout savoir scien-
tifique. C’est pourquoi voici le lieu de considérer l’articulation
de la technologie à la science,autre point névralgique,après celui
de la relation de la science à la culture.
Liminaire 19

Certains voudraient faire assumer aux excès de la technologie


la crise de civilisation actuelle, en innocentant absolument une
science qui par définition serait désintéressée. N’est-ce pas trop
simplifier le problème ? N’est-ce pas oublier que science et tech-
nique se prêtent de mutuels services chacune propulsant l’autre
vers une nouvelle ascension ? N’est-ce pas feindre d’ignorer que
la science n’existe pas en l’état abstrait mais seulement incarnée
dans des savants eux-mêmesengagés dans des conjonctures sociales
précises,et que ceux-cisont nécessairementinfluencéspar l’attrait
des idéologies qui traversent leur temps et aussi par les réussites
des technologies qui peuvent asseoir leur succès. Autant de ten-
tations qui s’insinuent subrepticement dans la recherche scienti-
fique et lui font une intégrité difficile.
Sans doute la vérité scientifique est-elle moralement neutre,
exposée aux applicationsbienfaisantes ou pernicieuses que l’arsenal
technologique en tirera. Si cependant le savant pressent l’utili-
sation qui en sera faite, un coefficient moral ne vient-il pas se
greffer sur l’intention scientifique si désintéressée soit-elle,même
en son niveau le plus abrité celui de la recherche fondamentale ?
Et peut-il se sentir indeinne des conséquences technologiques
dont il aura été l’occasion favorable ? De même qu’il est prêt à
reconnaître sa paternité à l’égard des bienfaits dont une humanité
harcelée par l’inquiétude de survivre ou de vivre mieux a pu tirer
de sa science, comment aurait-il le droit de ne pas s’éprouver
responsable de leur malfaisante exploitation ?
Drame complexe, position ambivalente, qui montre une fois
de plus que les valeurs humaines avancent en constellation,soli-
daires les unes des autres, et qu’il est difficile de séparer le vrai
du bien. Cette solidarité atteste en tout cas que la science est
compromise avec l’appareil technologique qui échappera très
probablement à son contrôle.
Cette compromission est d’autant plus évidente, aujourd’hui,
que dans les conditions actuelles la découverte scientifique est si
coûteuse que pas une société ne peut s’offrir le luxe, autrefois
privilège du savant, d’une recherche absolument désintéressée et
qui n’émarge pas sur quelque budget prévu à cet effet. Plus sou-
vent, les savants en équipes sont commandités par quelque orga-
nisme,firme,ou entreprise d’Etat,qui n’octroientl’énormebudget
d‘équipement, d’expérimentation et de personnel nécessaires A
la recherche qu’en vue d’une exploitation impatiemment attendue.
20 Liminaire

Et voici la science embarquée, bon gré mal gré, dans la grande


aventure politique.
Constatations réalistes qui mettent cruellement en lumière
l’indispensable recours du savoir scientifique à une culture sur-
plombant à la fois science et technologie, et dans cette culture à
une philosophie générale de l’homme et des sociétés,de leur nature
et de leur devenir. Ainsi donc au terme de toute discussion sur la
science, la technique et la culture, restera toujours ce noyau
irréductible, point de départ et d’arrivée de toute initiative indi-
viduelle ou collective :l’homme, l’homme qui est la raison d‘être
de l’énorme effort de la civilisation, sa source et sa finalité.

4 - Portée mondiale d’un débat


C o m m e on le verra dans les chapitres de ce livre le débat
s’amplifie aux limites du monde quand on songe à la diffusion du
savoir scientifique à travers la diversité des cultures. Ajoutons
seulement un mot sur la principale ligne de partage qui, d‘une
part, groupe les cultures émettrices et, d’autre part, les cultures
réceptrices de science moderne. Ici et là, les conjonctures diffèrent
plus souvent qu’on ne pense. Peut-être même faudrait-il,de façon
plus nuancée, dans chaque groupe distinguer des sous-groupes
dont la diversité d‘attitudes pèsera sur l’avenir du problème.
E n effet, les pays émetteurs de science ne participent pas tous
de la même idéologie.Pour les uns l’homme de l’avenir devra être
enfanté par la science. Leur optimisme est serein, sous condi-
tion d’une répartition équitable du savoir et de ses avantages.
Pour les autres, les valeurs humaines ne procèdent pas toutes
du progrès scientifique. Même s’ils se flattent de se trouver à la
pointe de celui-ci,ils ne voient pas sans méfiance se déséquilibrer
leur édifice culturel. Certains vont jusqu’à refuser les aspects
positifs de la croissance, ne sachant plus comment arrêter ou
ralentir un mécanisme dont la vitesse s’accélère dans la mesure où
il se moque des résistances du réel. La voix des uns et des autres
sera entendue dans les pays qui suivent.
Mais si les effets de l’entente internationale peuvent provi-
soirement masquer les différences abyssales entre les points de
vue, vont-ils les atténuer progressivement au long de l’histoire,
ou, au contraire, les accentuer jusqu’au moment où elles écla-
Liminaire 21

teront au grand jour ? Une fois de plus une philosophie de l’homme


sera l’enjeu de cette confrontation aussi bien spéculativement
que dans les faits. Quelles sont les marges de souplesse du
pluralisme sur lequel s’établit la coexistence pacifique ? L’issue
sans doute échappe à la prévision puisqu’il s’agira de l’homme
tel qu’il sera devenu au terme de l’aventure du xxe siècle. D e
là l’importance, dans ce jeu des forces, du deuxième groupe
de cultures, celui des pays actuellement récepteurs de savoir
scientifique.
Sans doute ces pays sont-ils assez avertis, aujourd‘hui, des
risques encourus par les autres, mais quels moyens adopteront-ils
pour les éviter ? Car il ne s’agit pas pour eux d’être hostiles au
progrès scientifique et technique puisqu’ils en ont besoin pour
survivre et se développer, mais de savoir comment entrer dans
l’ère scientifique en sauvegardant leurs propres fins et en n’accep-
tant pas une juxtaposition facile qui leur arracherait tôt ou tard
leur héritage culturel sans pour autant les intégrer à un patri-
moine depuis longtemps occidental.
I1 ne suffit pas,non plus,de souhaiter tirer parti des expériences
d’autrui en oubliant les différences de contexte historique et socio-
logique qui imposent des solutions foncièrement originales.Reste
donc à entreprendre un effort de création auquel les pays récep-
teurs de science peuvent inviter les autres à collaborer mais dont
l’initiativeleur appartient.Rien ne les empêche d’ailleurs d’accom-
plir l’ensemblede cet effort en toute indépendance et sans consul-
tation étrangère. L‘important est de l’entreprendre sans retard.

5 - Culture et science :avenir d’un dialogue


Cela nous conduit à envisager, en dernier lieu, l’avenir des
rapports de la science avec la culture. Car le problème posé par
la science à l’ensemble des cultures demeure, et se présente para-
doxalement :en effet, c’est au moment où elle lance son défi le
plus audacieux que la science devient une cible de reproches,
de doutes, voire de refus. Son développement la conduit au banc
des accusés alors qu’elle joue encore le rôle d’arbitre dans le
conflit économique des nations.
Pour éviter un jugement sommaire qui sacrifierait l’un des
éléments en présence et mutilerait la civilisation d’une partie de
22 Liminaire

ses richesses,ne faudrait-ilpas,par-delàles résultats de la science,


revenir à l’esprit scientifique dans son élan originel ? Est-ilautre
chose qu’un aspect de la connaissance du monde appelant des
moyens spécifiques mais en contact avec l’ensembledes ressources
humaines, cherchant des vérités mais en solidarité avec toutes
les valeurs propres à l’homme, visant des fins désintéressées ou
utiles mais au service de l’homme intégral?
En remontant ainsi au point d’émergence de la démarche
scientifique ne peut-on retrouver la jonction initiale de l’esprit
de la science et de l’espritde la culture,situer l’entreprise partielle
du premier dans le plan global de l‘autre,et ramener les aptitudes
et énergies consacrées à la recherche scientifique au flot enve-
loppant de la vitalité culturelle et d’un élan intégré à celui de la
culture? Ainsi chaque culture, celle de pays émetteurs et celle
des pays récepteurs de science, serait en mesure de répondre à
sa manière à l’interrogation périlleuse posée par la science du
xxe siècle.
Solution paresseuse que de se retourner contre la science et
ses représentants au lieu de s’en prendre à l’homme, à l’esprit
humain, qui est le vrai responsable des difficultés et des inquié-
tudes présentes. Que signifie, en effet, cette inaptitude de la
conscience universelle à prévoir ses propres repères par rapport
au développement des énergies humaines ? S’agit-ild‘une faiblesse
congénitale qui l’empêchede percevoir les vrais problèmes avant
que ceux-ci ne se soient déclarés dans une tragique actualité et
presque trop tard pour espérer une saine solution ? S’agit-ild’une
attention dispersée se laissant absorber par un aspect fragmen-
taire de problèmes qui ne prennent leur sens que dans la totalité ?
Toutes les histoires particulières sont pourtant entrées en
fusion, aujourd’hui, dans une seule histoire totalisante. Si bien
que les crises vécues dans le passé, demeurées localisées et par
le fait même relativement dangereuses, dressent désormais une
menace absolue pour la totalité. I1 appartient donc à l’hommede
tous les continentsainsi qu’auxconsciencesouvertes sur l’ensemble
des continents de choisir et de modeler la synthèse culturelle la
plus géniale en respectant tout l’homme sans ôter à la science
la place qu’elle mérite au service du destin de l’humanité.
C’estbien dans ce sens qu’a conclu le colloque dont on lira
maintenant les travaux.
Document
de travail
I Présence de l’homme total
dans l’activité scientifique

O n s’occupera d’abord d’examiner, à travers le répertoire


des sciences, le dynamisme culturel qui s’y trouve engagé, sans
vouloir épuiser ce répertoire puisque cela est hors de notre propos.

1 - Activité humaine
La science est inséparable de ses conditions historico-sociales,
mais, parmi celles-ci,lesquelles sont les plus favorables au pro-
grès ? Dans quelle mesure la conjoncture culturelle au sens large
-physionomie d’une société,idées qui la traversent, sensibilité,
goûts, intérêts, état de l’équipement disponible, situation des
chercheurs - aide-t-elleà la découverte ou la freine-t-elle?

2 - L‘idée de lu découverte

L‘hypothèse, avec sa nouveauté et son caractère de prime


abord anormal, monstrueux, comment naît-elle dans la pensée
du chercheur ? Pulsion sociale et pulsion personnelle entrent en
collaboration, peuvent-elles aussi entrer en opposition ? Plus
généralement,quels échanges s’établissent entre le génie personnel
et la société ? Quelle est la part du donné concret,part de l’ima-
gination, part de la raison ou du système conceptuel ?

3 - Les méthodes
Quelles que soient leurs différences d‘une science à une autre,
comportent-elles un acte mental analogue ? Dépasser le donné
par le construit caractérise-t-il aussi bien les mathématiques,
26 Document de travail

dont Auguste Comte disait qu’ellesne sont qu’un simple langage,


que les sciences de la nature et que les sciences humaines ? Après
avoir reconnu le pur formalisme des mathématiques, ne gagne-
rait-on pas à mettre davantage en parallèle les traits spécifiques
des sciences de la nature et de celles de l’homme? La science
s’honore de son esprit objectif, et cependant l’on distingue cou-
ramment la part de l’objectivité et celle de la subjectivité dans
ces trois groupes de sciences.La nature des vérités qui en résultent
doit en porter l’empreinte.Faut-ilà tout prix privilégier les certi-
tudes de la physique mathématique par rapport aux certitudes
morales de la psychologie ou de l’histoire.

4 - Science et réfection du monde


Entre la science et la technologie,les frontières sont-ellespar-
faitement délimitées ? I1 y a des motivations sociales de l’industria-
lisation et de la technologie,mais de la part de l’hommede science,
n’y a-t-ilpas aussi un volontarisme scientifique ?D u monde naturel
au monde refait par l’homme,y a-t-ilrupture ou perfectionne-
ment? L’univers de la science est-il le substitut rigoureux de
l’univers extérieur, si bien qu’il ne serait plus nécessaire de dis-
tinguer le réel scientifique et le réel concret ?La dialectique homme-
nature a pour but, selon Marx, l’humanisation de la nature;
mais une chose est de déchiffrer des utilités humaines dans la
nature, une autre est de transposer la nature sur le plan des
intentions humaines. Cette transposition n’implique-t-ellepas une
activité culturelle (une idéologie par exemple), en tout cas un
contexte mental d‘un autre ordre que l’activitéproprement scien-
tifique ? D e la science à la technique il y a une distance à couvrir :
par incitation purement scientifique ou par appel de l’homme ?
Et il y a aussi un effet en retour de la technique, sur le progrès
de la science : mais puisque la technologie se développe selon
les besoins de l’homme,n’est-cedonc pas que la culture intervient
de plus en plus dans l’activité scientifique ?

5 - Universalité de la science
Qu’entendre au juste par cette expression? S’agit-ild’unevertu
intrinsèque qui serait l’apanagede la science,s’agit-ildes qualités
Présence de l’homme total dans I’activité scientifique 27

du langage utilisé par elle, ou du besoin de l’homme d’expliquer


l’univers et de s’expliquer à lui-même dans l’univers?
Peut-être gagnerait-on à examiner successivement ces trois
points.

a / Dans le premier cas,on pourrait se demander dans quelle


mesure il est légitime de parler d’universalité de la science. La
science constitue-t-elleun corps si compact, progresse-t-ellesur
tous ses fronts (les sciences particulières) d’un mouvement si
synchronisé qu’on puisse penser à une conquête méthodique de
l’univers? Ne s’agit-ilpas plutôt d’effets cumulatifs donnant
l’impression d’une totalisation? O n parle cependant de crises
internes de la science :en quoi consistent-elles? Quels sont leurs
effets sur la science, sur le savant,sur l’homme? Pourquoi ont-
elles des conséquencesplus localisées et moins dévastatricesqu’une
crise de la culture?

b / L’universalité de la science tiendrait-elle à son langage


rigoureusement défini et de plus en plus mathématisé ? Cela la
rend plus généralement communicable,sans doute, mais peut-être
faudrait-ilsonger aussi au poste de réception :à quelles conditions
comprendre le message codé de la science ? Toutes les langues,
toutes les mentalités, toutes les cultures sont-elles également
prêtes à accepter le formalisme mathématique et les concepts de la
science ? Ce formalisme et ces concepts ne sont-ilspas eux-mêmes
déjà attachés à des processus de pensée tributaires d’une certaine
histoire culturelle spécifique ?

c [L’universalité de Ia science pourrait venir de son souci


d’explication.Et il est vrai que,par le moyen de lois,de théories
particulières et de théories générales,cette explication voudrait se
faire totalisante. Mais alors plusieurs questions se posent. Vu les
crises de la science,les effondrementsde théories et la simultanéité
des théories contradictoires (théorie de l’émission,théorie ondula-
toire), s’agit-ild’explicationune et cohérente,ou de réseaux brisés
d’intelligibilitéqui tentent de s’ajuster après coup, et provisoire-
ment? L‘extension de l’explication d’un ordre à un ordre, de la
matière à la vie par exemple,est-ellesigne d’universalisation ou de
réduction ? Et si avec l’évolutionnismeon admet une continuité
entre tous les ordres de l’univers, faut-il finalement expliquer
28 Document de travail

l’hommepar la matière ou la matière par l’homme? Une explica-


tion scientifique peut-elleprétendre à la globalité dans un espace-
temps indéfiniment ouvert dans toutes les directions? En dernière
analyse, il faudrait se demander si a l’explication 1) scientifique
répond réellementau besoin de compréhension ))de l’homme.

6 - La foi en la science
Optimisme scientifique et relativisme scientifique :cette double
possibilité semble désigner de la part des savants des attitudes
culturelles différentes,si bien qu’on pourrait y déchiffrer un élé-
ment de foi (de croyance). Toute généralisation ne suppose-t-elle
pas une affirmation dépassant le champ de l’expérience?Les mathé-
matiques sans nul doute échappent à cette généralisation parce
qu’ellespartent du général,et cela signifie aussi qu’elles sont davan-
tage une logique qu’une science (connaissance du monde), mais le
choix des postulats ou des principes fondamentaux révèle,tout de
même,l’arbitrage d’un jugement de commodité,de cohérence ou
d’esthétisme. Si donc,déjà en mathématiques,intervient une part
de subjectivité,faudra-t-ils’étonnerqu’on puisse parler, s’agissant
de physique, de biologie ou de théories générales, d’une certaine
foi en la science ? Et sans doute faudrait-ildistinguer une foi dans
l’acte par lequel s’énonceune loi et une foi dans l’élan conquérant
de la science globalement prise. D e plus, une distinction s’impose
entre la foi bien fondée du savant qui fait la science,et celle d’une
majorité qui reçoit la science et se contente de l’appliquer.

II Genèse et aventure
de la tension culture-science

Après ces questionsportant sur l’activitéculturelle engagée dans


le processus scientifique,on pourrait se tourner vers la culture elle-
même pour dégager la part d’exigence scientifique qui l’a toujours
accompagnée. Pas plus d’ailleurs qu’il ne s’agissait d’examiner la
science pour elle-même, il ne s’agira maintenant d’analyser la
Genèse et aventure de la tension culture-science 29

culture en soi,mais en tant qu’habitéepar la science, dialoguant


avec elle,la contenant parfois et se laissantparfois élaborer par elle.
L‘ethnologie reconnaît aujourd’hui, avec Lévi-Strauss, qu’il
n’existe pas de mentalité prélogique,et que la raison primitive est
déjà vitalité rationnelle et tentative d’explicationde l’univers.Selon
les conjonctureshistorico-sociales,les choses ou les signesl’auraient
emporté, en diverses proportions et en différentes stratifications,
comme le manifeste la diversité des cultures. A n’importe quel
moment que l’on situe l’apparition de la science dans son accep-
tion actuelle, c’est de ce complexe de possibilités qu’elle se serait
dégagée. Peut-onsoutenir alors que,par nature et originellement,
certaines cultures font intérieurementbarrage à l’élan scientifique,
ou sont inaptes à réveiller en elles le dynamisme de la science ?
Greffer sur elles une science moderne se fera-t-ilnécessairement
aux dépens de leur personnalité historique ? Mais tout d’abord il
faudrait savoir si l’on parle de greffe ou de réactivation ?
Cela, en principe. En fait, la science telle qu’elle se présente
aujourd’hui, a connu un essor et un destin plus complexes, à
l’intérieurdes cultures où elle a émergé,et en rencontrantau-dehors
d’autres cultures.

1 - Du Moyen Age au xxe siècle


Si l‘on s’entend pour situer l’apparition de la science moderne
dans la Méditerranée du Moyen Age (gréco-arabe-hispano-latine)
et dans l’Europe de la Renaissance, ne faut-il pas reconnaître
qu’elledoit son élan à une crise de la culture médiévale ? Quels sont
ses rapports avec la décomposition de l’univers sacral du Moyen
Age et sa synthèse théologico-philosophique? L’entreprise inau-
gurée par Galilée est-elle cause ou effet? A moins qu’on n’y
déchiffre, simplement, les feux tournants de la pensée humaine
prospectant tous les horizons d’explication possible, se délivrant
des totalisations prématurées, en quête d’une unification toujours
ouverte et n’écartanta priori aucun secteur du monde et aucune
sorte d’interprétation? Auquel cas, la crise médiévale éclairerait
d’un nouveau jour la crise du xxe siècle.
Mais cette courbe d’évolution hypothétique ne s’est-elle pas
dramatisée dans les faits en se scandant d’une dialectiqueplus radi-
cale ? Car,après avoir été enkystée dans une culture dominée par la
30 Document de travail

théologie,la curiosité scientifique et avec elle la méthodologie se


dégagent et se développent en faisant craquer de partout la culture.
Juste retour des choses? Le mouvement qui passe par Bacon,
Descartes,Leibniz,Einstein renverse,selon Maritain,le centre de
perspective : l’anthropocentrismeremplace le théocentrisme,bien
que le nouvel esprit scientifique,malgré son originalité, demeure
endetté dans une certaine mesure à l’égard de la logique aristoté-
licienne et médiévale.Le temps semble venu d’une synthèse exclu-
sivement scientifique.N’était-ilpas prévisible,alors,que le volonta-
risme de la science s’exprime ouvertement et déséquilibre à son
avantage la culture où il était apparu ? L’ambition avouée du carté-
sianisme n’est-ellepas l’artde faire des miracles naturels et la
conversion des masses à la transformation des conditions de vie ?
Lorsque au X I Xsiècle
~ le progrès techniquea suffisammentaccumulé
des richessespour qu’explosentl’industrialismeet avec lui le machi-
nisme,ne sera-cepas le même volontarisme qu’on verra à l’œuvre
à l’intérieur de pays industrialisés,et étendant son emprise sur le
reste du monde ?

2 - Au temps présent
Cela pourrait conduire à se demander si le capitalisme,la
structure des sociétés au X I X ~siècle, et plus généralement la phy-
sionomie politique des continents ainsi que leurs réactions au
X I X siècle
~ ne sont pas, en partie,attribuables à la démiurgie scien-
tifique des pays industrialisés,emportés par les tentations de leur
réussite bien au-delà de leurs frontières.
Certaines structures sociales ont payé le prix de cette coalition
de la science avec la puissance économique. D’où les malentendus
d’un prolétariatindustriel national et d’un prolétariat international
(du Tiers Monde) aux prises avec la science.

a A l’intérieurdes pays industrialisés, les couches sociales qui


consommentles applicationsde la science,entrent-ellespour autant
dans la mentalité scientifique ou bien celle-ci ne fait-elleque se
juxtaposer à un fond de culture nationale qui lui demeure hétéro-
gène ? S’il y a pénétration,au prix de quelles détériorations ou au
bénéfice de quelle osmose se fait-elle? La protestation des généra-
tions jeunes des pays industrialisés exprime-t-ellele souhait d’une
Sociologie de la tensiori aujourd’hui 31

propagation de la science et d’un renforcement de la technologie,


ou bien d’une mise en place autrement conçue ? Révèle-t-elleune
dépréciation des valeurs de la science ou bien simplementla reven-
dication de quelque valeur humaine méconnue ?

b / E n dehors des pays industrialisés, il est évident que les pays


moins évolués scientifiquement éprouvent un besoin urgent de
science et de technologie. Mais, portée par une politique volonta-
riste, la science a-t-ellevu sa cause bien défendue ? Cette pénétra-
tion mêlée et ambiguë de la science et de la stratégie politique
a-t-elleservi les idéaux des pays prédominants,a-t-ellecommuniqué
des structures politiques libératrices,a-t-elleinitié au développe-
ment scientifique endogène ? En bref, cette science s’est-ellemise
au service d’un pouvoir aliénant, a-t-elleabouti au refus de la
culture du terroir, a-t-elleconduit à une volonté de réactiver la
culture locale ? En ce sens,la décolonisation est-elleseulement une
libération politique,ou bien se fonde-t-ellesur une ((insurrection
de la valeur », comme dit J, Berque ?

III Sociologie de la tension


aujourd’hui

Mais cette dramatisation historique des affrontements de la


culture et de la science n’empêchepas de revenir à un plan plus
fondamental,afin d’étudier l’aptitudedes cultures à assimiler le
développement scientifique sans y perdre leur spécificité.Et peut-
être faudrait-ilrepérer cette aptitude à plusieurs niveaux de pro-
fondeur.

1 - Au niveau originel
La dialectique homme-natureest-elle semblable dans toutes les
cultures ? Qu’est-ce qui caractérise les cultures africaines, asia-
tiques par exemple,par comparaisonavec les culturesoccidentales :
32 Document de travail

la nature est-elle appréhendée de la même manière, conduit-elleà


une même intégration de l'homme au milieu ambiant,à une même
humanisation,à travers le travail,de l'œuvre utile ou de l'œuvre
d'art ? Une analyse sociologiqueconduite dans des zones rurales en
Afrique, en Amérique du Sud, en Inde serait source de riches
informations :le logement,l'aération, l'agriculture y sont marqués
d'une telle ingéniosité qu'il est difficile de ne pas y déchiffrer les
ressources premières de la science.

2 - A un niveau de transition rapide


Certaines cultures ((refroidies N viennent de manifester une sur-
prenante vitalité scientifique; comment comprendre ce phénomène
de réactivation accélérée ? La culture japonaise semble avoir assi-
milé les secrets du développement scientifique du xxe siècle puis-
qu'elle s'est déjà portée au niveau de production des pays les plus
industrialisés :est-ceau prix d'un effort créateur ou d'un sacrifice
détériorant ? Comment la culture chinoise entre-t-elleaujourd'hui
dans la compétition internationale :sauve-t-elleainsi sa spécificité?
Contenait-elledes virtualités préadaptées à l'évolution scientifique
des temps modernes ?

3 - A un niveau très élaboré


Dans les pays les plus industrialisés où la science est à l'avant-
garde du progrès, on constate également une distance entre les
sciences et la culture nationale :comment les cultures européenne,
soviétique, américaine digèrent-ellesl'avance scientifique ? Pour-
quoi certainesrégions ne sont-ellespas aux prises avec une crise de
la culture alors que d'autres régimes ne peuvent s'empêcher de
l'avouer ? Cette crise débouche-t-ellesur une emprise généralisée de
la science ou sur une action résorbante de la part de la culture ?
Thérapeutique pour une coriciliatioii 33

IV Thérapeutique
pour une conciliation

S’ilnous est arrivé d‘évoquer si souvent,dans ce qui précède,


une tension parfois dramatique entre la science et les cultures,
c’est qu’elle n’est pas imaginaire. Lors même qu’en principe elle
pourrait ne pas exister, un certain ordre dans les continents de la
culture semble difficile à sauvegarder surtout si l’onprend en consi-
dération le dynamisme imposé par l’histoire et les progrès néces-
saires où l’accidentjoue au moins aussi souvent que le contrôle
d’une pensée organisatrice. Ne serait-ilpas illusoire d’envisager,
fût-ce en principe seulement, un développement harmonieux de
tous les ordres et de tous les secteurs de la connaissance et de
l’action? D e s rajustements ne s’imposent-ilspas périodiquement ?
Par surcroît,ces désynchronisations ou ces disharmonies sont
multipliées par l’exubérancede l’histoire et des politiques qui la
trament. Ainsi les faits viennent compliquer un ordre déjà difficile
à maintenir. I1 faudrait donc, en regardant délibérément l’avenir,
imaginer les remèdes et les moyens positifs pouvant atténuer les
inéluctablestensions.
Pour ce faire,peut-être serait-ilutile de distinguer la situation
des pays où la science est en effervescence et ceux quijusqu’ànouvel
ordre ne peuvent qu’en recevoir les retombées?

1 - Pays émetteurs de science moderne


Est-ilvrai que le renouvellement actuel des sciences humaines
(l’ethnologieet l’anthropologie)et de la pensée sociologiquemette
en question la civilisation industrielle, et plus profondément
dénonce l’illusionde la pseudo-totalitéde la science ? Une prise de
conscience à travers la triple crise de la société,de la conscience
occidentale et de l’espèceserait déjà en cours,appelant un dépasse-
ment de la praxéologie scientifique par une récupération des valeurs
ou une découverte de nouvelles valeurs : si cette hypothèse est
exacte,quel effort faut-ilentreprendre en vue de son accélération,
SCIENCE -2
34 Document de travail

au double point de vue de la science d’une part et de la culture


d’autre part ?

a / Jusqu’à quel point les sciences de l’homme peuvent-elles


considérer celui-ci comme un objet ? Ne le rencontrent-ellespas
aussi comme un sujet qui transcende tous ses conditionnements?
Faudrait-il entreprendre une nouvelle critique de la puissance
scientifique et de ses limites ? D e la physique nucléaire, de la bio-
logie la plus récente,de la linguistique,pourrait-ontirer des ensei-
gnements utilesconcernant les rapportsde la scienceet de l’homme?
Dans les programmes d’enseignement, pourrait-on mettre
davantage la science en situation dans son milieu de culture corres-
pondant, mieux équilibrer les formations scientifique et littéraire,
donner plus d’importance aux facultés psychiques en action dans
la découverte comme dans l’inspiration,accroître le reliefdes fina-
lités de la science,de la technique,des industries ?

b / Réciproquement,et du point de vue de la culture cette fois,


les agressions contre la nature (l’environnement)et contre l’homme
(la vie privée), conséquences d’un développement incontrôlé des
applications scientifiques,sont-ellesà mettre sur le compte de la
science elle-mêmeou de l’homme pris de vertige devant ses pou-
voirs nouveaux ?
Faut-ildénoncer une agression technologique dans la nouvelle
littérature (le nouveau roman), la peinture,la musique concrète,
ou bien faut-ily voir une réaction résorbante de la culture à l’égard
de la science ? Ou bien encore faut-ilse féliciter de l’apport massif
de formes nouvelles,de nouveaux matériaux,de procédés ingénieux
qui enrichissent l’art vivant, le pop art, l’architecture,l’ameuble-
ment, l’urbanisme,et en général l’aspect esthétique de la culture ?
Mais l’aspectéthique reste à envisager.Peut-onvoir s’annoncer
de nouvelles valeurs à l’horizon de la culture actuelle, ou bien
assiste-t-onseulement à l’effondrementdes valeurs admises ? Dans
quelle mesure la culture peut-ellese servir des apports de la science
et de la technologiepour préciser des valeurs anciennes ou en décou-
vrir d’encore non exprimées ? Plus généralement, la science peut-
elle ambitionner d’engendrer une éthique ou bien appartient-ilà
la culture de proposer une éthique qui ne méconnaisse aucune des
ressources de la science ?
Tlrévapeutique pour une conciliation 35

2 - Pays récepteurs de science moderne


Il est reconnu que dans ces pays la science s’est présentée sous
le couvert de stratégiespolitiques,imposant ses produits industriels
plus que suscitant un effort scientifique original. La culture locale
en a souvent été traumatisée, réagissant par une idolâtrie de la
sciencemagiquement puissante,ou par une scission sociale accrois-
sant la distance entre une classe éclairée et une masse ignorante,
bousculant ici et là des valeurs culturelles.
II y a donc lieu,comme plus haut, de traiter d‘une thérapeu-
tique de la science,distincte d’une thérapeutique de la culture.

a / Quel effort pédagogique entreprendre pour présenter la


science non pas exclusivement dans ses produits mais simultané-
ment dans son processus de découverte? Certaines sciences (la
biologie,par exemple) sont-ellesplus aptes que d’autres à éveiller
l‘intérêtpour la recherche de la causalité et de la finalité ?
Des exemples bien choisis pourraient-ilsillustrer ((l’acte scien-
tifique ))(observation, hypothèse, expérimentation) et servir de
(( mime ) ) de la méthode? Faudrait-il insister sur l’histoire des
sciences et sur les conditions individuelles et sociales de la
découverte ?
Aux moyens déjà utilisés - formation de Normaliens par
exemple -ne faudrait-ilpas ajouter l’institution de laboratoires
régionaux,de musées ou de parcs technologiques,de moyens audio-
visuels établissant un contact vivant avec les trésors scientifiques
de l’humanité,la genèse et l’évolution des sciences ?

b / Réciproquement,du côté de la culture un effort est à entre-


prendre pour assurer une prise de conscience du problème et pour
y remédier. Les attitudes passéistes préférant l’archaïsme à la
modernisation sont rares, mais les attitudes progressistes visant
une liquidation du passé au bénéfice d’un xxe siècle importé ne
sont-ellespas faussement universalistes ?
La science saisie comme dynamisme rationnel pourrait-elle
servir à discriminer dans l’héritageculturel la part qui mérite de
survivre et celle qui est condamnée à l’étiolement? N’y a-t-ilpas
des énergies et des activités qui,même non rationalisables,et donc
répugnant à la critique et à l’efficacitéscientifiques,ne sont pas à
36 Document de travail

négliger (dans les modes de connaissance,dans l’art,dans certaines


expressions communautaires)?
N’appartient-il pas aux groupes concernés,aidés de l’extérieur
ou sans aide,de récupérer et de ranimer leur héritage culturel dans
les secteurs de la philosophie, de la religion,de la sagesse aussi
bien que dans ceux de leur éthique personnelle et sociale,aussi bien
que dans leurs expressions esthétiques élaborées ou artisanales ?
L‘extension de la formation scientifiqueà toutes les couches de
population n’est-ellepas affaire d’initiative culturelle globale,pré-
parant une maturité politique et une participationdémocratique des
citoyens et des groupes au devenir de la cité ?

V Conclusion : Avenir de la
tension culture-science

Une certaine tension entre les divers secteurs de la connais-


sance et de l’action ne se résorbera sans doute jamais. La science
passera-t-ellebientôt par une période de ralentissement, certaines
branches de la science connaîtront-ellesun ((phénomène de pla-
teau n par rapport à d’autres branches -la physique par exemple
par rapport à la biologie ? Cela est douteux,vu les services réci-
proques que se rendent les sciences et la stimulation qu’apporte
simultanément à toutes les sciences l’apparition d’une nouvelle
théorie générale.Et cela n’est sans doute pas souhaitable,compte
tenu des besoins croissants de l’humanité.
Mais précisément,parce qu’on ne peut que se féliciter de l’iné-
luctable développement de la science et de la technologie qui en
dépend, la culture est en droit de s’interrogersur leur direction.
Science et technologie se mettront-elles au service de l’homme et
de la communauté des hommes? Question qui se pose avec la
même urgence,mais peut-êtrepas de façon aussi tragique,à toutes
les cultures.Pour certaines il y va de leur équilibre,ou de leur épa-
nouissement,pour d’autres il y va de leur existence.
Comment donc imaginer les futures relations de la culture et
de la science? La civilisation, telle qu’elle se présente à nous
aujourd’hui,s’oriente-t-ellevers une intégration de la science et de
Conclusion :Avenir de la tension culture-science 37

\
la technologie à une culture renouvelée? S’avance-t-ellevers une ‘ , .
tension croissante ?
Bergson avait déjà dit que l’univers scientifique était comme
un grand corps en quête d’un supplément d’âme. Ce supplément il
4
d’âme faut-ill’attendred’un nouveau bond de la science ou d’une3
plus profonde et plus universelle culture de l’homme? A fournir?
ce supplémentd’âmetoutes les cultures sont conviées ; l’effortqua-i
litatif à entreprendre par chacune d’elles est-il le même ? A quel
niveau de profondeur une convergence ou une complémentarité
serait-ellepossible ? Et la science,par sa circulation et son exten-
sion, ne pourrait-elley aider grâce aux multiples moyens dont elle
dispose déjà,et à d’autresmoyens en cours d’inventionpeut-être?
Etudes
et discussions
Introduction*

M m e M.-P.Herzog. -Le projet que nous essayons de mettre en


Oeuvre aujourd’hui a été lancé en 1967 par Mlle Hersch, qui m’a
précédée à la direction de la Division de la philosophie de l’Unesco.
Mlle Hersch était, en effet,très soucieuse à la pensée que la science
risquait de sedévelopper comme une entitéextérieure ou semi-étrangère
à L’homme,et son idée directrice,c‘étaitnon pas de réintégrer la science
dans la culture,mais -par une meilleure connaissance du geste scien-
tifique-de rendre cettevérité scientifiqueplus assimilable par la diver-
sité des cultures.Depuis 1967,la situation que redoutait Mlle Hersch
s’est aggravée et cela nous a amenés à refaire un autre plan pour
aborder cette immense question.La science,en effet,est à présent mise
en question par une partie des étudiants et par certains scientifiques
eux-mêmesqui,même s’ilsne veulent pas en ralentirles progrès,s’inter-
rogent sur ses objectifs,surtoutdepuis que les acquisitionsrécentesde la
biologie et de la génétiquerendent la scienceplus susceptibleencoreque
par le passé de transformer la vie de l’hommedans ce qu’ellea de plus
personnel,
D’oùvient donc la coupureque nous constatonsaujourd’huientre la
science et son ((public ))? Dans l’histoireeuropéenne -mais ce n’est
évidemment pas la seule histoire -elle m e paraît venir de ce moment
précis où la science s’est détachée de la philosophie,moment que je
situeraiau XVIII~ siècle,lorsqueKant a distinguédeux sortes de connais-
sances,la connaissance scientifique qui est objective et relative -car
pour Kant elle était l’un et l’autre,et il s’est appliqué à montrer que les
sciencesne peuventen aucuncas atteindrel‘absolu-et la connaissance
métaphysique qui n’existepas selon Kant comme la formulation d‘une
réponse, mais comme le ferment d’une interrogation sans fin sur le
monde et sur L’homme.
Cette coupure, constatée et expliquée par Kant, s’est agrandie de
notretemps:nousnesavonsplusen effet s’ilexisted’autresconnaissances
que la connaissance scientifique,et nombreux sont nos contemporains,
qui, tout en s’inclinant devant les connaissancesd‘un autre type,n’y

* M. François Russo a bien voulu se charger d‘être le rapporteur de


ces discussions.
42 Etudes et discussions

attachent pas d’importance véritable. D’autre part, sur le plan du vécu,


l’écart s’est creusé entre la confiance que nous avons en la science et la
défiance qu’elle nous paraît devoir inspirer parce qu’elle met en question
des options et des manières de vivre fondamentales.
L e débat devient plus douloureux aussi à cause des fluctuations du
mot culture. L a culture, on savait à peu près ce que c’était il y a trente
ans. Aujourd’hui,la culture n’est plus seulement ce qui est, c’est aussi ce
qui pourrait provoquer une transformation complète de l’homme, c’est
aussi le noyau d‘inventions, de passions, d’imaginations qui pourrait
peut-être nous amener plus loin dans le monde où nous sommes. L a
culture permet-elle ce passage à un autre stade, à une synthèse ou à une
mise en place de la science ? Voilà un des aspects de nos préoccupations,
voilà sur quoi aussi nous désirons vous consulter.
I - Présence de l’homme total
dans l’activité scientifique
P A R J. Y. LETTVIN

I1 est inévitableque l’hommesoitdésormaistotalementconcerné


par la science.Ce dernier terme évoque deux choses distinctes :la
science, c’est le fruit du travail des physiciens et des mathémati-
ciens,mais c’est aussi un art magique,un objet de superstitionpour
le grand public.Les deux notions sont liées de la même façon qu’au
Moyen Age la théologie et I’Eglise.Politiquement,c’est la seconde
qui est la plus utile.Mais de même qu’iln’estpas possible de séparer
la doctrine et les préceptes des saints des actes et des méthodes de
l’Inquisition,il n’est pas vraiment possible aujourd’hui de séparer
les théories des savants de l’utilisation tyrannique qu’en font les
gouvernements.Maintenant comme alors,le lien s’établitpar l’in-
termédiaire de 1’Ecole où l’opinion du vulgaire altère les principes
et où les nécessités pratiques orientent les travaux.
Cette opinion des profanes -cette seconde conception,désor-
mais prédominante,de la science -mérite que nous nous y arrê-
tions quelque peu.Dans une telle optique,la science se compose de
faits naturels et d’artefacts :tables de mortalité d’une part, lasers
de l’autre. La théorie est une sorte d’incantation qui assure la
connaissance des faits et l’efficacitéde l’artefact.C’est ainsi qu’une
agence de publicité,désireuse de convaincre le consommateur que
des flocons d’avoine pour le petit déjeuner, fabriqués à l’aide de
détritus de carton,ont été conçus scientifiquement,fait figurer la
formule((E = mc2))en gros caractèresdans la réclame.Les mêmes
absurdités se retrouvent dans d’autres contextes et dans d’autres
44 Etudes et discussions

pays. En soi, elles ne sont pas plus nocives qu’une médaille de


saint Christophe ; mais ce qui est détestable, c’est la foi aveugle
dans un système imposé qu’elles impliquent. La parole du savant
a remplacé la ((parole d’Evangile»,mais l’espritcritiquene s’exerce
pas plus sur l’une qu’elle ne s’exerçait sur l’autre.I1 fut un temps
où la Bible nous enseignait,par la voix des autorités,qu’ilest néces-
saire de faire périr les sorcières,légitime de réduire des hommes en
esclavage,et que pauvreté est vertu ; sous cette forme viciée,elle a
servi d’instrument d’oppression pendant une grande partie de
l’histoire de l’Europe et de l’Amérique. Aujourd‘hui, la science
décrète que les paysans vietnamiens ne disposent pas de l’infra-
structure nécessaire à une économie progressiste et démocratique,
que les Noirs ne sont pas capables de raisonner aussi bien que les
Blancs,et que l’égoïsmeest le critère de l’équilibremental.
Autrefois, le clergé s’assuraitl’autoritétemporelle en promet-
tant le paradis,frappait les populations de stupeur en leur parlant
de miracles des temps anciens, et vendait des indulgences en
échange du pain quotidien.D e nos jours,la religion a fait place à
la foi nouvelle,dont les héros montent tout vivants aux cieux, dont
les miracles se produisent devant nos yeux, et qui distribue des
couteaux à pain électriques en guise de souvenirs. Et, prodige
suprême, ce n’est pas la prière, mais la raison qui dispense ces
largesses. L‘Homme a toujours été Dieu, mais la raison n’est pas
plus compréhensible aujourd’hui que la prière il y a mille ans.Petit
Jean deviendra peut-être un savant, tout comme, à une autre
époque,il eût pu devenir prêtre :il connaîtra les textes sacrés et ses
expériences seront autant de prières. I1 manipulera des appareils
en acier chromé consacrés par une autorité lointaine,il emploiera
une eau purifiée par un triple filtre, et il portera la blouse blanche
aseptisée rendue populaire par la publicité télévisée. Cependant,
c’est toujours la foi qui fait agir les masses. Et les éducateurs
exploitent la crédulité publique en traduisant,tel saint Jérôme,les
textes sacrés en langage administratif,en tenant des conférences de
presse sur les prodiges les plus récents et en les décrivant dans les
périodiques illustrés. Si la radiodiffusiona une telle importance,ce
n’est pas parce qu’ellenous fournit des explications,mais parce que
nous sommes conditionnésde telle façon que notre vie quotidienne
dépend d’une foi capable de déplacer les montagnes.
Comme la religion qu’elle supplante,la foi nouvelle doit avoir
son Messie qui ne saurait être ni la divinité elle-même-la théorie
Présence de l’homme total dans l’activité scientifique 45

scientifique -ni ses œuvres périssables,les gadgets. Ainsi donc,


conçu sans erreur,produit presque au prix coûtant,mis au monde
dans la clinique psychiatrique du docteur Bettelheim au-dessusdes
étoiles nouvelles apparues à l’Orient,et financé sur le tribut versé à
César,vient le fils de l’homme,dont le cerveau électronique nous
délivre de nos maux.Ni humain,ni divin,ni souffrant,ni transcen-
dant,il est là, au bout du fil, à portée de cadran,non pas sur une
colline,bien loin dans le temps et dans l’espace,mais présent en
chair et en os,prêt à répondre,à parler et à ((dire le droit ))avec
un désintéressement interdit aux simples mortels. Et qui plus est,
il restera parmi nous, dans les siècles des siècles.
Je redoute les sentencesde la science,non pas de la science en
tant que savoir péniblement acquis, mais de cette autre science
transformée en culte par une caste sacerdotale qui s’est arrogé le
pouvoir. Le plus diabolique des mensonges proférés par cette
science vulgaire, celui sur lequel se fondent aussi bien les révolu-
tionnaires que les réactionnaires,c’est que la vérité se trouve dans
les nombres,que les nombres ont pour émanation les machines,et
que les machines,n’étantpas humaines,sontjustes ;elles échappent
au péché originel. Cet habile argument, manié par des grands
prêtres sans scrupules et avides de pouvoir,devient un instrument
d’hégémonie,aussi puissant qu’autrefois l’évocation de I‘Homme
eschatologique.
En dépit de différences considérables sur le plan des structures
économiques et sociales, le monde occidental contemporain res-
semble à celui du siècle. La doctrine métaphysique qui a préci-
pité l’humanité,une première fois,dans un âge de ténèbres,fleurit
à nouveau aujourd’hui. Je l’appellerai Antéisme, du nom de ce
malheureux géant qu’Hercule tua en l’empêchantde toucher terre :
c’est le rejet total du monde phénoménal comme source de la
connaissance,
Sans nier la valeur d’autresgenres d’analyse,j’aimeraisque nous
revenions,en gardant ce syndrome présent à l’esprit,sur ce qui
s’est passé vers le milieu du I“ millénaire. Alors comme aujour-
d’hui, les hommes étaient à l’étroit,non pas faute de terres et de
ressources,mais faute de moyens d‘en tirer parti. La morale et la
politique, les rapports entre les hommes étaient alors les princi-
paux sujets de préoccupation et,peu à peu,il devint plus important
d’assujettir les hommes que de maîtriser la nature. Dans les écoles,
l’enseignementdu grec fut abandonné parce qu’on le considérait
46 Etudes et discussions

comme une langue morte, et les mathématiques,jugées inutiles,


tombèrent en décadence. Les sciences naturelles cessèrent de s’em-
ployer à décrire le monde pour se consacrer à une sorte de rumi-
nation stérile fondéesur l’éruditionet le principe d’autorité.A u lieu
de continuer à se plonger de façon quasi sensualistedans l’observa-
tion clinique des malades à la manière d’Hippocrate,on adopta le
système rationaliste de Galien, dont les tendances réapparaissent
dans les manuels de médecine contemporains.Dans un univers régi
par des causes conçues de façon assez générale pour n’admettre
aucune exception,la diversité des effets était purement accidentelle.
A u point de vue du public et des profanes, peu importait que ce
rationalisme ne fût pas véritablement fécond, que le fonctionne-
ment des mécanismes ne fût pas véritablement expliqué par des
propriétés inhérentes, qu’en fait une institution fût devenue assez
puissante pour transformer ses prophéties en réalités. Car le pro-
blème quotidien capital,et si ardu qu’il ternissait l’éclat du soleil
pendant le jour et obscurcissait celui des étoiles pendant la nuit,
était de parvenir à vivre dans un monde où les contraintes exercées
par les hommes étaient bien pires que celles des forces naturelles.
Alors comme maintenant, on vit proliférer des spécialistes de la
manipulation -prêtres autrefois,spécialistes des sciences sociales
aujourd’hui-s’arrogeantle pouvoir en vertu d’un ordre préten-
dument divin,inspiré de dogmes qui sont des parodies de réflexion
véritable, mais toujours propres à maintenir l’homme dans la
sujétion. La religion organisée et organisatrice de cette époque se
souciait aussi peu que nos sciences sociales de la nature véritable
de l’individu,et les modèles de ((l’homme vertueux N proposés tant
par les hérétiques que par les patriarches sont d’une absurdité aussi
surprenante que ( ( l’homo economicus N défini il y a quelques
dizaines d’années,ou que le technicien polyvalent d’aujourd’hui.
A u premier abord, cependant, la situation actuelle paraît
bien différente. La lutte menée pour maîtriser la nature, loin
d’avoir cessé, est plus active et plus fructueuse que jamais aupa-
ravant. I1 semble,en fait, que nous soyons presque tombés dans
l’autre extrême, à savoir une négligence ou une perversion de la
morale et de la politique au profit de progrès qui se manifestent
dans le domaine des biens de consommation. C‘est là toutefois
une vue superficielle,et l’on découvre d’étrangeschoses lorsqu’on
examine de près l’étatvéritable des arts et des sciences.Sauf en ce
qui concerne les sciences physiques, chimie comprise, de nou-
Présence de l’homme total dans E’activitg scientifique 47

velles caractéristiques s’affirment:non-subjectivismepour les arts,


mélange de positivisme et de fonctionnalisme pour les sciences.
L‘ordinateur,cet accident prévu, comme la venue du Christ était
un accident prédit par les Prophètes,a donné naissance à un nou-
veau mode de pensée. De même que le rationalisme des Stoïques
et des Talmudistes avait façonné le personnage de Jésus,puis s’était
allié et enfin confondu avec lui, de même aujourd’hui le rationa-
lisme technologique s’incarne dans l’ordinateur qu’il a créé. Une
double évolution métaphysique s’opère rapidement : d’une part,
on néglige ou on refuse purement et simplementtout principe géné-
rateur au profit de l’algorithme,tellement plus commode ; d’autre
part, on substitue ouvertement les données aux phénomènes, ce
qui modifie le processus de perception lui-même.Ces tendances
peuvent être observées dans le domaine des sciences de l’ingénieur,
de la biologie et de la médecine,et presque tous les spécialistes des
sciences sociales s’en inspirent. Elles sont en outre au cœur même
de la nouvelle religion.
En construisant des modèles du monde,on admettait autrefois
qu’ilest régi par des lois difficiles à découvrir,mais simples.Dans
l’élaborationde la science qui nous a été léguée,le sens de l’éco-
nomie des moyens et de la symétrie a joué un rôle capital. Si les
équations newtoniennes de la gravitation terrestre avaient été aussi
longues que les Principes eux-mêmes,et accompagnées d’un appen-
dice prouvant, d’une façon ou d’une autre, qu’elles ne pouvaient
être plus brèves, elles n’auraient pas été aussi intéressantes, en
dépit de leur exactitude. La beauté naissait de l’économie des
moyens :les idées étaient non seulement faciles à comprendre,mais
universellementapplicables-à la manière de citations de Shakes-
peare. Les lois découvertes étaient nécessaires en ce sens que
l’ensembledu monde et les cieux eux-mêmestémoignaient de leur
justesse. Mais on peut légitimement se demander s’il est indispen-
sable qu’un modèle fonctionnel de l’univers réponde à ce critère
esthétique. Supposons qu’à la place d’une courte série d’équations
très claires l’on dispose d’une longue série de mesures distinctes
couvrant la plupart des cas qui peuvent se rencontrer.Supposons
encore qu’il soit possible d’utiliser une machine gigantesque ayant
une mémoire de grande capacité et à fonctionnement très rapide,
et de démontrer que, pour les tirs d’artillerie,l’évaluationdu fret
ou le calcul des orbites,il n’importe presque jamais,en fait,qu’on
se serve du système de Newton, ou de l’interminable série de
48 Etudes et discussions

mesures. Y aurait-il une seule raison pratique de préférer le sys-


tème de Newton, sinon par l’effet de la superstition du ((goût ))?
Le raisonnement que nous venons d’exposer sous une forme
quelque peu caricaturale à propos de la physique peut s’appliquer
directement à bien d’autres sciences.Grâce aux ordinateurs,nous
sommes infiniment mieux équipés que les hommes d’autrefoispour
travailler à partir de données ponctuelles.I1 est désormais possible,
par exemple,de faire des prévisions météorologiques,de localiser
des gisements de pétrole ou encore d’envoyer un homme sur la
lune en combinant une multitude de données distinctes,parce que
l’ordinateur peut accomplir facilement et rapidement le travail de
tâcheron que représente la compilation de ces données. Réorganisé
par un homme lucide en fonction d’un objectifprécis,ce processus
de compilation relève de l’art; il s’agit de fondre en un tout,afin
d‘obtenir tels ou tels résultats,des processus sans pertinence appa-
rente. Cependant, le procédé n’a pas valeur de théorie au sens
classique du terme : il est empirique, un peu comme une bonne
recette de cuisine. Lorsqu’en revanche ces mêmes algorithmes et
programmes, si efficaces dans le domaine technique,sont utilisés
sans qu’on vise à vérifier une théorie ou à atteindre un but donné,
le système prend un caractère de bizarrerie,à la manière des inven-
tions de Jonathan Swift. Le produit de la machine,quel qu’il soit,
peut alors devenir un but en soi, et le programme la théorie
-comme cela se produit en fait dans certaines branches de la bio-
physique. On finit par perdre de vue la motivation première de
l’entreprise,et il apparaît que le véritable objet du discours est le
mode de fonctionnement de la machine.
C‘est en matière de technologie plus encore que de science que
les machines électroniques excellent. Une sorte de crainte reli-
gieuse vous saisit lorsque vous regardezun dessinateur électronique
tracer une série de plans complexes, une fraiseuse automatique
façonner avec une précision parfaite une pièce de métal, ou un
compositeur automatiquejustifier les lignes d’une page,voire cor-
riger des épreuves. Une si grande part de ce que nous croyions
jusque-làêtre l’applicationde dons ou de compétences spéciales se
révèle soudain n’être qu’unfastidieux exercice,un si grand nombre
de nos tâches n’apparaissentrétrospectivementmême plus comme
un travail,mais comme un esclavage !De plus, puisque les fruits
de la science sont des gadgets et des commodités que la machine
invente et fabrique mieux que l’homme,il n’est pas déraisonnable
Présence de l’homme total dans l’activité scient$que 49

de penser que la science elle-même est par essence de nature ana-


logue. Pour l’homme de la rue, la science s’identifie aux données
que traitent les ordinateurs-à savoir des successions de chiffres,
de préférence très nombreux, comme dans les exposés cosmolo-
giques d’Isaac Asimov. Ainsi la fusion entre la science-religionet
la science-disciplineest déjà en train de s’opérer.
A partir du moment où l’univers est perçu comme un vaste
ensemble d’artifices,la réaction naturelle est de s’endétacher,et de
s’y intéresser à peu près autant qu’à une voiture neuve. Cette atti-
tude est encore renforcée par la technologie qui règne en maîtresse
presque absolue sur notre environnement.Aux yeux de l’enfantdes
villes, le milieu qui l’entoure évoque plutôt un gigantesque spec-
tacle de prestidigitation qu’unecombinaison de processus naturels.
Tout est donc en place pour que 1’Antéisme prospère. Pour celui
qui, renonçant à la perspective esthétique,voit l’universnon plus
comme une chaîne cohérente de causes et d’effets mais comme une
série de corrélations entre des mesures distinctes, régie l’échelon
macroscopique par la probabilité plutôt que par la nécessité, le
monde phénoménal perd peu à peu toute réalité. On finit par ne
plus faire de différence entre la substance du perçu et les schémas
qui le façonnent, ou entre l’essence des divers schémas possibles.
Peut-être néanmoins nos cadres de référence métaphysiques
auraient-ils pu résister si la pression exercée par l’homme sur
l’homme était un peu moins intense.Mais, en même temps que le
monde subissait une dévaluation systématique,la nécessité d’éta-
blir un modus vivendi avec son prochain est devenue de plus en
plus pressante.Le même opportunisme qui aboutit à la destruction
de 1’Ecoleau début du Moyen Age nous menace aujourd‘hui.Nous
négligeons la nature (conçue comme un tout qu’on pourrait expli-
quer entièrement, à la limite,à condition d’y consacrer assez de
temps et d’argent) pour nous préoccuper uniquement de l’homme.
Si les établissements d‘enseignement des Etats-Unissombrent dans
la morosité, ce n’est pas seulement parce qu’on en a fait des
entreprises industrielles ou des pépinières pour l’administration.La
plupart de mes collègues sont prêts -tout comme moi-même-à
se prostituer de façon éhontée pour des raisons financières.Et nous
continuerons bel et bien à mentir, tricher, escroquer et jouer les
entremetteurspour que nos laboratoires puissent fonctionneret nos
élèves toucher des allocations d’études.11 est beaucoup plus démo-
ralisant de découvrir aujourd’hui,aussi bien dans les yeux limpides
50 Etudes et discussions

de ces jeunes gens que dans les yeux injectés de sang de nos admi-
nistrateurs,le reflet d’un monde qui n’est plus un vaste enchaîne-
ment de forces mais un immense puzzle, dont les diverses pièces,
produits du hasard ou de l’artifice, sont assemblées de façon
soit arbitraire, soit conventionnelle. Les puzzles deviennent vite
ennuyeux : c’est pourquoi de nombreux jeunes physiciens et chi-
mistes s’oriententvers la biologie,et de nombreux biologistes vers
la médecine et les sciences sociales, afin de retrouver l’homme.
Cependant la nature de l’homme a été elle aussi corrumpue par
l’esprit de l’époque,par ce même Antéisme propre à toutes les
sciences qui ne s’organisentpas autour d’une théorie centrale.Les
tests psychologiques,l’observationdes effets de la stimulation céré-
brale, la découverte de ((centres ))(de la souffrance ou du plaisir,
par exemple) dans le cerveau,les tentatives faites pour donner la
vue aux aveugles en greffant une sorte d’appareil de télévisionrudi-
mentaire dans le cerveau,les expériences relatives à la dynamique
de groupe, l’étude du processus d‘apprentissagechez l’enfant,en
un mot l’ensemble des activités entreprises de nos jours dans le
domaine de la psychologie et de ce qu’on appelle les sciences du
cerveau,tout cela concourt à représenter l’homme comme le pro-
duit du jeu d’une série de stimuli et de réponses, susceptible de
subir des modifications contingentes,mais qui reste un mécanisme
d’horlogeriedont on peut démonter les rouages. L’épistémologie
est devenue un terme incongru,et c’est à juste titre que les informa-
ticologues qualifient le cerveau de simple ((machine de chair ».
C‘est dans cette optique foncièrement matérialiste et détermi-
niste, qui ramène en fin de compte le fonctionnement de l’esprit
à un mécanisme cartésien, que le spécialiste des sciences sociales
entreprend d’agirsur les groupes humains.On s’efforcemême,dans
la répartition des tâches,d’appliquer les méthodes utilisées autre-
fois par les physiciens. Le psychologue est chargé de mettre en
lumière les caractéristiques propres de la particule sociale qu’est
l’homme,cependant que le sociologue étudie la thermodynamique
des masses, définit la température sociale,l’ordre social,l’équilibre
social,etc. Pour lui,l’hommeest un ensemble de propriétés qui ne
peuvent être déduites que de l’agrégat social. La dynamique de
groupe n’apas plus de senspour l’individuque la températurepour
une particule isolée.Selon des théories antérieures,comme celle de
l’âme tripartite de Platon,inversée par Freud,la société et I’indi-
vidu se reflètent mutuellement ; mais c’est là une conception idéa-
Présence de l’homme total dans l’activité scientifique 51

liste qui fausse la collecte des données,de sorte qu’on l’abandonne


peu à peu.
Voici donc notre nouveau petit curé de campagne,méprisé par
le théologien -c’est-à-direle véritable homme de science -mais
écouté dans les paroisses, où l’on n’ajamais accès aux arcanes du
savoir ; c’est sur lui, bien plus que sur les discussions savantes,
qu’estfondée la nouvelle Eglise.Déjà,son ascétisme susciteI’admi-
ration : si autrefois les pénitents mortifiaient leur chair dans les
sables brûlants de Libye, lui mortifie son esprit dans un désert
climatisé.I1 s’interdit en effet toutes les faiblesses auxquelles sont
exposés indifféremment l’homme ordinaire et le professeur d’uni-
versité :la pitié, l’empathie,la compréhension et surtout le goût,
cette propriété première de l’esprit. En vue d’éprouver sa force,
il se laissera aller jusqu’à discourir de la compassion comme les
ermites dans le désert accueillaient des femmes de mauvaise vie,
afin que leur vertu sorte renforcée de l’épreuve.Entre ses mains
s’opère,selon un rituel qu’ilne lui est pas nécessaire de comprendre,
grâce à des instruments qu’iln’apas besoin de connaître,le miracle
de la transsubstantiation de la chair en nombre.C’est ainsi que les
paysans vietnamiens sont pacifiés par la six-fold connected society,
et que l’on met en œuvre un programme de défoliation après avoir
déterminé le seuil de la famine. Combien d’hommes l’Américain
moyen estime-t-il aujourd’hui que nos armées peuvent se per-
mettre de perdre ? Combien l’ennemi peut-il en perdre avant de
se plier à notre volonté,exprimée en termes précis par des modèles
que même des généraux peuvent comprendre ? Sur le plan inté-
rieur, comment les contestataires sont-ilsrépartis ? Qu’est-cequi
déclenche ou enraye les mouvements politiques ? Comment les
crédits sont-ilspartagés entre les pauvres ? Quelles sont les corréla-
tions entre l’intelligenceet la classe sociale,entre la classe sociale
et l’instruction,entre l’instructionet la profession,et quelle est la
structure de la hiérarchie ? A quelles valeurs immole-t-onle maté-
riel humain ((sacrifié ))? Inutile, n’est-cepas, d’entrer dans les
détails !Vous avez lu les journaux, les Dossiers du Pentagone,
l’étudepénétrante de Noam Chomsky sur la présomption qui carac-
térise nos spécialistes des sciences sociales devenus hommes poli-
tiques, la puissance qui se dissimule derrière le ronronnement des
discours.
Mais il faut lire aussi l’ouvrage du professeur Herrnstein sur
l’infériorité génétique des basses couches de la société, celui du
52 Etudes et discussions

professeur Jansen sur l’infériorité génétique des Noirs, et l’ingé-


nieuse démonstration du fait que l’Amérindien est congénitalement
inapte à apprendre à lire, pour saisir la puissance réelle des innom-
brables statistiques citées dans le flot incessant des publications
qui viennent consolider le trône de nos Césars. Mais pensez-vous
qu’il en aille autrement en Union soviétique, en France ou dans
n’importe quel autre pays développé ? Je ne nie pas, naturellement,
qu’il y ait des spécialistes honnêtes dans ce domaine, de même qu’il
y eut autrefois des moines honnêtes ; peut-être même sont-ils en
majorité, pour autant que je sache ou que je puisse le déterminer
d’après ceux de leurs écrits qu’il m’a été possible de lire. Toutefois
ce n’est pas d’eux que je parle, mais de la nouvelle Eglise dont ils
font partie -ce ne sont pas leurs convictions qui m’intéressent,
mais les politiques gouvernementales qu’ils sanctionnent collecti-
vement. Cependant,afin d’être juste envers eux, de même qu’envers
les spécialistes des sciences naturelles, il importe d’indiquer à quels
problèmes ils se heurtent.
Les hommes sont si nombreux et ont des caractéristiques si
diverses que l’observateurde la réalité sociale est tôt ou tard obligé
de se doter d’un dispositif de collecte et d’organisation des données,
qui joue le rôle d’une sorte de filtre ou de ((lit de Procuste ))des-
tiné à éliminer tout ce qui n’est pas essentiel.Le sociologued’aujour-
d’hui a recours aux questionnaires plutôt qu’aux entretiens, de
crainte d’introduire un biais ; il compte les ( (têtes de pipe )
)et les
mots plutôt qu’il ne s’attache au contenu des réponses - pour
pouvoir définir un ensemble et réduire les individus à des symboles
qu’il vide ensuite de sens ; il a réussi, à l’exemple du mathémati-
cien, à atteindre l’abstraction presque totale, et il peut désormais
parler des relations sociales avec une indifférence toute divine.
I1 est pourtant séduit par l’extraordinaire facilité avec laquelle
la machine est capable de multiplier les combinaisons à l’infini.
Tout comme la tache d’encre de Rorschach, les matrices de corréla-
tions lui suggèrent de multiples interprétations - SOCS f m m e de
modèles qu’il doit ensuite vérifier avec soin et prudence. Etant
donné qu’il s’occupe d’un système extrêmement sensible dont les
divers éléments agissent les uns sur les autres, qui n’est que trop
enclin à se plier à chaque contrainte et qui, en fait, à la manière
d’une geisha transcendentale, a pour fonction d’accomplir tous les
vœux de tous ses clients, il ne peut que se lancer dans une ((folie à
deux », une aventure fondée sur l’illusion mutuelle, avec la société
Présence de l’homme total dans l’activité scienti$que 53

qu’il étudie. Chaque initiative qu’il prend aura un effet qui se


répercutera nécessairement sur le modèle choisi. Dans les autres
branches de la science, découvrir une technique qui permet de
confirmerou d’infirmerune théorie constitueun exploit.En matière
de sciences sociales,l’exploitconsisterait à trouver l’expériencequi
n’auraitpas d’incidencessur les idées de l’observateur.Même l’éco-
nomie,cette discipline pourtant presque respectable,n’échappepas
à la règle.
L‘apparition de l’ordinateur s’est traduite, pour les sciences
sociales comme pour toutes les sciencesqui n’ontpas encore réussi
à s’organiser autour d’un noyau théorique cohérent,par un véri-
table ostracisme à l’égard de l’esthétiqueet du goût en tant que
critères du jugement. Elle a substitué à la compréhension une
mosaïque de règles empiriques qui ne sont souvent ni vérifiées ni
intelligibles.En vertu de l’identificationfallacieuse de la quantifi-
cation à l’abstraction, il est alors possible d’élaborer n’importe
quelle combinaison arbitraire de données et d’en déduire des rap-
ports auxquels on peut donner un nom et qu’on peut vérifier selon
le processus imaginé autrefois par Fritz Mauthner pour décrire la
création des mythes. Qui plus est, on ne saurait mettre en lumière
de l’extérieur i’imposture que constitue cette prétendue science,
puisque les programmes,les sous-programmes,la ((programmerie))
et la quincaillerie sont les mêmes,qu’ils’agissede résoudre un pro-
blème cosmologique ou de calculer la fréquenceprobable des aber-
rations sexuelleschez les étudiants progressistes.
Si je m e suis longuement étendu sur tout cela,c’est pour vous
préparer à la vision du rédempteur qui nous est promis ; il n’est
peut-êtrepas d’entreprisecontemporaine plus noble en théorie et
plus néfaste en fait. Ce roi du monde, cette étoile qui brille au
firmament de notre univers de carton-p&e, c’est le cerveau arti-
ficiel. O n vous a déjà vaguement annoncé sa venue, un jour on
vous dira qu’il est arrivé,mais que vous regardiez ailleurs.
L’entrepriseconsiste à faire de la machine non plus un apprenti
sorcier, mais le sorcier lui-même.Ici encore nous retrouvons les
deux aspects de la science.I1 s’agit,d’une part,d’une tentativefort
sérieusevisant à déterminerd’abord les propriétés et les limitations
des ordinateurs en usage aujourd’huiou de ceux qu’on construira
demain,et ensuite si la perception et lejugementhumains obéissent
à des lois susceptibles d’être formalisées et reproduites par des
machines. Ce sont là des questions complexes et du plus haut
54 Etudes et discussions

intérêt. D’autre part, il y a les promesses que l’on fait au grand


public,en le laissantespérer qu’il disposera bientôt de robots aptes
à jouer parfaitement le rôle de gardes d’enfants,de psychiatres et
de dirigeants d’entreprise. Dans le cadre de chaque projet de
recherche,qu’il soit appliqué au M.I.T.,à Stanford,à Tokyo ou à
Moscou, si certains se préoccupent uniquement de l’aspect théo-
rique du travail,d’autres promettent des résultats sensationnels au
gouvernement qui attend avec impatience un nouvel et puissant
outil. J’ajouterai que pour le gouvernement il n’importe aucune-
ment que l’outil en question soit effectivement utilisable ; il suffit
que son existence soit proclamée,que le public le considère comme
un N golem N inspiré, et que les autorités fassent savoir qu’elles
s’en servent. Wiener faisait trop crédit à l’honnêtetéde nos diri-
geants lorsqu’illes mettait en garde à ce propos dans son ouvrage
intitulé God and Golem.
Un petit fait survenu récemmentvous donnera une idée des buts
visés par ceux qui font de telles promesses. Vous avez peut-être lu
qu’un consortium japonais a convaincu le gouvernement de son
pays d’investir plusieurs millions de dollars dans la construction
d‘un cerveau artificiel,et vous savez sans doute aussi que les Russes
s’intéressent depuis quelque temps à ces recherches.Or,le P.D.G.
d’une des principales sociétés américaines d’informatique s’efforce
actuellementde persuader le gouvernementdes Etats-Unisd’affecter
lui aussi des sommes considérables à un tel projet. 11 souligne en
effet que la première machine de ce genre sera chargée d’en mettre
au point une autre encore plus intelligente,et ainsi de suite,jusqu’à
ce qu’à la troisième ou quatrième génération apparaissela machine
capable de gouverner le monde ; la question est donc de savoir si
les Américains souhaitentêtre gouvernés par la machine des autres
ou être défendus par la leur. Je suppose que nos euphémismes sont
désormais transparents pour la plupart d’entre vous.
C‘est là le genre de langage que César comprend,et s’il est une
qualité dont le spécialiste de l’algèbre administrative fait preuve
dans tous les domaines, c’est bien une astuce de mauvais aloi.
Comparez toutefois,je vous prie,les visées de ceux qui nous admi-
nistrent à la quête désintéressée du savoir menée par les rares
hommes de science qui continuentà ne voir dans l’ordinateurqu’un
objet d’étude.Le même manque de scrupules qui, en faisant des
sciences sociales une technologie, les a profondément perverties,
pousse maintenant le technicien des sciences sociales à s’adjoindre
Présence de l’homme total dans l’activité scientifigue 55

un instrument qui rendra la nouvelle Eglise invincible. Car c’est


bien par cette Eglise,et non par les dirigeants qu’elleparaîtra sou-
tenir,que nous serons désormais gouvernés sous le voile cie i’invi-
sibilité ou de l’impénétrabilité.
Pour m a part, comme beaucoup d’autres enseignants, je
m’avoue d’ores et déjà vaincu. I1 ne s’agit plus d’annoncer l’Apo-
calypse :nous sommes simplementassis,mornes veilleurs au chevet
d’un monde moribond, envahi par 1’Antéisme omniprésent, qui
s’agrippe au couvre-litet divague à propos de sources pures et de
vertes prairies. Les arbres dans le lointain,le bleu du ciel, la lassi-
tude et la colère, m a main et votre corps ne sont véritablement
plus rien que des ensembles,de dimensions variables, au sein d’un
monde entièrement explicable par la théorie des ensembles. Ce
n’est malheureusement pas ce qu’un programmateur pourrait
appeler un univers ordonné,et il semble bien que nous ayons mis
le cap sur l’abîme.
Comme j’en suis venu à craindre l’usageque les administrateurs
peuvent faire de toute expérience, bonne ou mauvaise, dans le
domaine des sciences sociales et des sciences du comportement,je
passe mon temps avec les desservants de l’ordinateur. Pour ces
joyeux lurons de moines, l‘univers se ramène à un ensemble de
propositions relatives à des éléments que l’hommea l’esprit trop
confus pour pouvoir définir avec exactitude. Précisons seulement
les définitions,et il deviendra possible de traiter ces propositions.
O n pense à Confucius et à la rectification des noms. Ils ont fini
par résoudre le problème des rapports entre l’esprit et le corps :
il n’y a pas d’esprit. L’informaticologue polémique devant un
verre :((Eh bien,définissez l’esprit.Je ne supporteraipas que vous
utilisiez des termes sans les avoir définis. ))Bon !Eh bien, définis-
sons l’homme, ce bipède sans plumes que seule la largeur des
ongles de ses pieds distingue d’uncop plumé. Et puis,enfin,qu’en-
tend-il par définir, le bon moine? C o m m e s’il était possible de
définir un phénomène, une pierre, un atome de poussière, un
photon. Voilà pourtant à quoi se ramènent nos discussions ineptes
sur les machines à penser.Et qui plus est, il a sûrement l’avantage,
car nous savons tous deux que la physiologie et la psychologie sont
dans l’impasse,et qu’il est sans doute plus facile de construire un
cerveau que de l’analyser.Quand ce sera fait,l’hommesera devenu
tel qu’il se comportera comme ses modèles.
M o n joyeux moine me téléphone un jour pour m e dire que le
56 Etudes et discussions

professeur Weizenbaum a entrepris de construire un psychanalyste


électronique non directif. J’introduis dans la machine le message
suivant : Ça ne va pas du tout ));il me répond :((Pourquoi est-ce
que ça ne va pas ? N Je dis :((Parce que vous me parlez. ))Et il
m e répond :( (Est-ceque ça vous ennuie que je vous parle ? », etc.
Je connais très bien Weizenbaum ;je sais qu’il a conçu cet appareil
non à des fins thérapeutiques,mais afin de montrer l’inanité de
cette branche de la thérapeutique.C’est ce que je dis à l’informati-
cologue, qui s’écrie : ((Mais voyez-vous une différence entre la
machine et le psychanalyste ? A u point de vue fonctionnel,y a-t-il
une différence ? ) )E t il faut bien le reconnaître,il n’y en a pas.
Ainsi vont les choses :on résout brillamment des problèmes tech-
niques et on accumule les astuces car, pour la religion nouvelle,
l’évolution n’est rien d’autre qu’un enchaînement de ((trucs 1)
ingénieux.
Entre de telles mains,notre vie perd toute valeur.( (L’amour? »,
disent-ils,((revenez dans quinze jours ; en ce moment nous nous
occuponsde traduire les œuvres de Sir John Suckling en islandaisB.
L’ennui,c’est que quinze jours après, un os est apparu dans le
programme de traduction.Des os,il en existe maintenant une véri-
table collection,et on cherche un incinérateur universel,pour éli-
miner ces derniers obstacles sur la voie de la conquête définitive
du savoir.
Leur attitude est contagieuse,malgré la minceur des résultats
qu’ils obtiennent. Nous errons tous comme des malades qui
viennent de subir un électrochoc.Les étoiles, bah !la guerre, et
après !mes amis meurent, et alors !ça me laisse froid, et puis
après... !Et c’est là qu’intervient m a révélation. L’univers,désin-
tégré par l’actionantipoétique,peut désormais être reconstitué sous
une forme non biodégradable. J’en viens à penser que n’importe
quel univers serait préférable au nôtre,et que la métamorphose du
vampire ne saurait se produire assez vite.
Et c’est sans doute là aussi ce que penseront les autres. Tôt ou
tard, après nous avoir promis qu’un penseur patenté nous serait
fournien vue de conseillernos représentants élus,on nous dira qu’il
existe, qu’il vient de passer à quelques mètres d’ici, et enfin que
désormais c’est lui qui gouverne.
Voici donc notre nouveau rédempteur.Et ne croyez pas que sa
suite soit différente de celle de l’Autreaprès la transcription de son
message. Au nombre des adeptes de la religion de l’acier chromé
Présence de l’homme total dans l’activité scientifique 57

figurent certains des fanatiques les plus dangereux que l’on ait
connus depuis saint Siméon Stylite - les traits figés, l’œilvide,
collaborateursanonymes à l’élaborationde programmes qui feront
disparaître,comme s’il s’agissait de palimpsestes,une poésie que
nul d’ailleursne comprend plus. C’està eux que la vérité est révélée,
et dans leurs calculs comme dans les prières des pères du désert,
ncs libertés,nos amours,notre sexualité et notre science se trans-
formeront en une poussière de données sensorielles discontinues.
La science parle, et les pauvres seront marqués jusqu’à la
n-ièmegénération. La science parle,et pas un passereau ne tombe
sans que la machine ne le happe et ne relève son numéro d’identi-
fication.La culture sera préservée,dans cet empire apostolique,et
présentée pendant le week-end sur les murs du musée I.B.M.
Impérialisme culturel, me direz-vous? Mais non : nos machines
porteront la marque du pays qui les commandera.Dans l’ensemble,
les hommes n’auront pas tellement changé. Ils seront parvenus à
l’identité par l’uniformité,comme on l’a prédit. Cependant, de
même qu’aujourd‘huiles émigrés russes à Chicago,ils exécuteront
des danses ukrainiennes une fois par semaine au moins pour ne
pas oublier leur patrimoine. Nos représentants commerciaux,
dûment initiés aux tabous de votre tribu, passeront bientôt vous
voir, et vous ferez affaire avec eux,vous n’avez pas le choix. Tels
sont en effet le nouveau rationalisme,le nouveau messie, la nou-
velle Eglise et le nouvel âge des ténèbres que nous allons connaître.

Discussioiz

M.Lztbis.-O n ne saurait accepter que la science,notamment dans


les pays en voie de développement,conduise à la situation décrite par le
professeur Lettvin.Nous entendons bien accueillir la science,mais en lui
empruntant tout ce qu’ellea de bon. La science ne doit pas être utilisée
pour détruire l’homme,mais pour l’aider à marcher vers un monde
meilleur.
R. Habachi. -Le professeur Lettvin s’estfait le prophète du néant
de l’hommedans l’universde la science.Sansdoute la sciencerecèle-t-elle
des tentations internes.Mais il nous faut revenir au fond du problème :
la scienceest enfant de l’hommeet par là de l’ensemblede la culture.Les
énergies de la sciencedoiventpouvoir être mises au service de l’hommeet
de son progrès et non devenir l’instrumentde sa dégradation.
58 Etudes et discussions

R.Xirau.-Ce n’estpas lascience,ni l’homme de sciencequi doivent


être mis en accusation,mais la magie de la sciencemoderne.Fruit de la
rationalité,la scienceconstitueune desexpressionsles plus authentiques,
les plus valables du projet humain.
J. Berque. -I1 serait infinimentgrave d‘abandonnerles espoirsque
nousavonsmis dans la sciencepour le progrès de l’hommeet de l’huma-
nité.Lesmaux décritspar leprofesseurLettvinviennentdu décalageentre
la vocation profonde de la scienceet l’usagequi en est fait.
L. Rozitchner. - 11 est un aspect de l’opposition entre culture et
scienceque le professeurLettvin n’a pas développé; à savoir le fait que,
c’estassociéeà un systèmepolitique que la scienceatteintlespaysen voie
de développement -ainsi qu’on le constate notamment en Argentine.
Cela empêche les valeurs humainesde la sciencede se manifester.Aussi
avons-nousà chercher une nouvelleformede présence de la sciencedans
ces pays,telle qu’elle serait libérée des contraintes qui l’empêchentde
jouer pleinement son rôle.
J. Wojciechowski. - Le tableau qu’a brossé le professeur Lettvin
n’est pas exagéré.Néanmoins on peut trouver une raison d‘espérerdans
les réactions de l’homme individuelface à la situation décrite,ainsi que
lemontrel’insatisfactioncroissanteà l’égarddel’actuelmode deprésence
de la sciencedans la société.
A. A.Mazrui. -Le pessimismedu professeurLettvin n’estpas fondé.
Même aux Etats-Unis,on observe des tendances idéalistes.NOUS pou-
vons espérer que,tout en domestiquantla technologie à un degré sans
cesse accru,l’homme saura ne pas en devenir l’esclave.
A. Bouhdiba. -I1 faudraitmieux distinguer la science de l’usage qui
en est fait. Lorsque l’on a affaire à une société malade -celle qu’a
présentée le professeur Lettvin -il n’est pas étonnant que la science
y soit aliénante, mystifiante, déshumanisante. Mais cela ne doit pas
être mis au passif de la science en tant qu’œuvre rationnelle,en tant
qu’effort pour insérer l’homme dans la nature :cet état de choses est
imputable à des structuressociales et économiques inadaptées.S’ily a
aliénation par la science,c’est que la science n’a pas pris au sérieux
l’homme dans sa totalité. Or,pour situer la science par rapport à
l’homme,il faut dépasser la science.La science est un fait de culture,
mais qui ne saurait épuiser la totalité de la culture.
M. S. Narasirnhan. - Les hommes de science n’ont aucun désir
de domination.Le savantest un être humble qui cherche à comprendre
Présence de l’homme total dans l’activité scientifique 59

la nature,et,ce qui est plus important,à l’analyser.La science peut


contribuer au progrés de l’homme,et l’universalitéde son esprit et de
sa méthode est un facteur de rapprochementdes hommes.
J. Y. Lettvin. - Je ne me suis nullement attaqué à la science en
elle-même.J’aime la science,je l’admire profondément. Elle a pour
moi une haute valeur esthétique. Mais je m’en prends à ce que l’on a
fait de la science. Par un changement de position métaphysique, on
n’a plus visé que l’efficience et l’on a fait de la science une dictature,
un instrument du conditionnement de l’homme.
O. P. Sharma. - Une coexistence est possible entre la rationalité
non pragmatique de la culture et la rationalité pragmatique de la
science.En Indenotamment,l’unene semblepas devoir détruirel’autre.
R.Habachi. -Il s’agitdonc de savoirsi la scienceva sauverl’homme
ou seretournercontrelui.La vision apocalyptiquedu professeur Lettvin
suscite une angoisse encore aggravée par l’idéeque ce qui est le présent
pour certaines sociétés développées sera le futur pour de nombreuses
autres sociétés dont l’évolutiona été moins rapide,la science devenant
sans cesse plus englobante et plus déshumanisante.
F.Russo. -Pour corriger la situation pathologique décrite par le
professeur Lettvin,il convient de s’interroger plus fondamentalement
sur la vocation de la science et sur sa portée culturelle. Dans cette
perspective,l’on doit souligner les valeurs de culture que représentent
son objectivité,son attitude ((analytique D, son dynamisme créateur,
et aussi son universalité. Certes, ces valeurs peuvent se pervertir,mais
il faut les apprécier pleinement.

J.-J. Salomon. - J’aurais tendance à donner raison au profes-


seur Lettvin, mais pour d’autres raisons que celles qu’il a avancées.
On ne saurait parler de pathologie de la science en tant que telle. S’il
y a une pathologie de la science,c’est celle de son insertion sociale et
de sa fonction.Car,dès son origine,la science est apparue marquée,
par sa nature même, d’un pouvoir de désenchantementdu monde. La
rationalité de la science conduit nécessairement à la situation décrite
par le professeur Lettvin. Pour y porter remède, on nous renvoie à
desconsidérationsdetotalité-totalitédelaculture,totalitédel’homme.
Mais il faut bien noter qu’ilne s’agitplus alors de science.La science
ignore la totalité,l’homme total.
II - Genèse et aventure
de la tension culture-science

1 - Du Moyen Age
au xxe siècle
P A R A . c. CROMBIE”

Je pense qu’il nous faut tout d’abord bien préciser de quoi il


s’agitici. La conclusion du document de travail parle d’unetension
((entre les divers secteurs de la connaissance et de l’action1) -qui
sans doute constituent ensemble une ((culture ))dont la ((science ))
est un secteur. Cela me paraît acceptable,alors que l’opposition
faite dans l’introduction entre une ((culture D quasi personnifiée
et la ((science N est une simple pétition de principe. I1 me paraît
important de proscrire immédiatement cette formulation : la
science est peut-êtreactuellement le secteur dominant et, dans ses
effets,le secteurle plus menaçant des culturesindustriellesavancées,
mais il suffit de réfléchir un instant au rôle des théologies et des
idéologies politiques du passé et du présent pour se rappeler que la
sciencen’offre pas l’uniqueexemple d’unsecteur parvenu à dominer
tous les autres. D u reste, cette affirmation elle-même est, d’une
certaine manière, une pétition de principe, car on peut soutenir
que ce n’est pas tant la science elle-même qui domine le présent
que ses effets, à savoir les convictions et les pratiques des sociétés
existantes,et que ces convictionset pratiques ont des origines qui
ne se rattachent pas entièrement ni même principalement à la
science. Des tensions peuvent évidemment naître entre différents
aspectsd’uneculture sur des sujets très divers,par exemple à propos

* M. Crombie n’a pas été en mesure de présenter lui-même son étude


au colloque.
62 Genèse et aventure de la tension culture-science

de certaines idées et convictions très fermes sur la nature des


choses, à propos des attitudes adoptées vis-à-visde la pollution
et des nuisances industrielles contre les tenants de la notion de
rentabilité,ou encore à propos des pratiques médicales contestables
imposées par la science actuelle peut-être au détriment de l'intérêt
de l'individu. Je considérerai que j'ai pour mission de présenter ici
quelques exemples tirés de l'histoire des sociétés occidentales qui
peuvent éclairer le problème général des rapports entre la diver-
sité des cultures))et 1'((universalité de la science ». C'est l'occasion
ou jamais de traiter l'histoire comme une étude comparative du
comportement humain dans le cadre de l'écologie intellectuelle et
matérielle de sociétésdifférentes.11 s'agit là d'un thème qui appelle
tout d'abord un travail de botaniste ou une étude clinique de cas
particuliers,mais qui risque aussi,vu le caractère général des pro-
blèmes considérés,de nous faire succomber à la fascination de la
spéculation.
Commençons par un exemple de tension à un niveau intellec-
tuel abstrait. La rencontre entre ce que nous pouvons appeler la
cosmologie de la raison et celle de la révélation aux XIII~ et
X I V ~siècles est l'un des épisodes les plus intéressants de l'histoire
intellectuelle de l'occident.Pendant cette période,les intellectuels
de la chrétienté latine ont commencé à gagner une nouvelle assu-
rance face aux réalisations de l'Antiquité, dont ils se considéraient
comme les humbles héritiers, et de la culture musulmane arabe qui
dominait le sud de la Méditerranée, de la Syrie à l'Espagne. En
cessant d'être essentiellement un réceptacle d'influences intellec-
tuelles dans le temps et l'espace, l'occident a mis les connaissances
intellectuelles qu'il venait d'acquérir au service de la mission chré-
tienne dont il était profondément convaincu d'avoir la charge.A la
longue, cette attitude allait prendre un caractère agressivement
culturel autant que religieux,mais au XIII~ siècle un observateur
perspicace comme Roger Bacon pouvait envisager avec modestie
la place de la chrétienté dans le monde, tout en rappelant instam-
ment la responsabilité que lui imposait sa mission de vérité,
Bacon voyait la chrétienté comme une enclave dans un monde
d'incroyants, N et il n'y a personne pour leur montrer la vérité N
(OpusMuius,J. H.Bridges (ed.). Londres,1900,vol. III,p. 122).
II recommandait aux chrétiens d'étudier les autres croyances, de
faire Ia distinction entre elles et d'essayer de découvrir des points
communs, dans le monothéisme, avec le judaïsme et l'Islam,et il
Du M o y e n Age au XX” siècle 63

soulignait qu’il fallait montrer la vérité en recourant non pas à la


force, mais au raisonnement et à l‘exemple. La résistance des
peuples vaincus à la conversion forcée du genre de celle que prati-
quaient les chevaliers teutoniques était une résistance ((à la vio-
lence,non aux arguments ))(ibid.,vol.II,p. 377). D’oùla nécessité
pour les chrétiens de comprendre la philosophie -y compris les
sciences naturelles, mathématiques et expérimentales telles que
Bacon les envisageait -non seulement en raison de son intérêt
intrinsèque, mais aussi ((en considérant comment elle est utile à
1’Eglisede Dieu et utile et nécessaire pour diriger la république des
fidèles et dans quelle mesure elle permet la conversion des infidèles ;
et comment ceux que 1’011ne parvient pas à convertir peuvent être
mis à la raison par la persuasion plutôt que par le recours à la
force ))(Opus tertium,J. S. Brewer (ed.). Londres,1859,p. 3-4).
La science défendrait ainsi la chrétienté à la fois contre la menace
extérieure de l’Islam et des Tartares et contre les méthodes de
( (fascination ))démoniaque qui, selon Bacon,avaient été utilisées
à des fins de subversion intérieure dans la Croisade des enfants et
dans l’étrangeépisode de la révolte des Pastoureaux auquel il avait
assisté en France en 1251,et le seraient de nouveau lorsque vien-
drait l’Antéchrist.De plus, la philosophie pouvait expliquer la
révélation divine et en renforcer la certitude par la certitude de la
raison.
Dans cette situation historique,la rencontreentre la cosmologie
de la révélation et celle de la raison dans la pensée chrétienne a
revêtu un intérêt plus que théorique et nous pouvons y voir un
exemple des attitudes que l’on devait retrouver sous la même
forme chaque fois qu’il y a eu un conflit de doctrines et d’apparte-
nances ayant des origines radicalement différentes.Pareils conflits
présentent une intensité particulière, quoique certainement pas
unique, dans les sociétés occidentales, en raison de l’insistance
mise par les héritiers d’Aristoteet d’Euclide à affirmer que la vérité
doit être ceci ou cela,non seulement à propos de problèmes pra-
tiques limités,mais aussi en ce qui concerne toute la gamme des
théories et des explications de tout ce qui existe.
La tension qui s’est manifestée au X I I Isiècle
~ a concerné non
pas la science de la nature en soi,mais les doctrines théologiques et
philosophiquesauxquelleson s’est mis à associer les questionsscien-
tifiques.La doctrine la plus fondamentale se rapportait à la relation
entre Dieu et le monde et les hommes. Selon la théologie juive et
64 Genèse et aventure de la tension culture-science

chrétienne,Dieu avait créé le monde ex nihilo par un acte totale-


ment libre inspiré par sa volonté toute-puissante.Les traductions
latines d‘Aristote introduisirent dans les milieux intellectuels de
l’occident,au XIII~ siècle,la doctrine diamétralement opposée selon
laquelle le monde n’étaitpas une libre création,dans le temps,de
la volonté impénétrable de Dieu, mais une émanation éternelle et
nécessaire de son intellect,ouverte à l’entendementhumain de telle
sorte qu’il était possible aux hommes de découvrir non seulement
comment le monde était construit,mais aussi pourquoi,en raison
de la nature de Dieu,il devait nécessairementêtre ainsi et pas autre-
ment. Les aristotéliciens les plus convaincus acceptaient le brillant
tour de force accompli dans le D e caelo (II.3) où il était soutenu
que la cosmologie décrite était le seul système possible qui puisse
résulterde ce qu’on savait de l’essencedivine.I1 fallait donc que les
cieux,cherchant à imiter l’activitééternelle de Dieu,soient animés
d’une rotation perpétuelle et uniforme ; il fallait donc que la terre
soit immobile au centre, etc. Nous savons d’après la célèbre liste
des propositions consignées dans le Chartularium de l’université
de Paris (édition établie par H.Denifle et A. Chatelain. Paris,
1889,p. 546-549)que cette argumentation fut condamnée en 1277.
Selon ces propositions,Dieu ne pouvait pas faire mouvoir les corps
célestes autrement qu’ils se mouvaient, ni créer les cieux immo-
biles.Les théologienscondamnèrentces propositionsafin d’affirmer
la liberté absolue et toute-puissantede Dieu. O n a fait valoir que
cette condamnation donna aux philosophes de la nature la liberté
d’explorer dans leurs travaux scolastiques les conséquences de la
création divine de l’univers selon diverses possibilités théoriques,
par exemple avec la terre en mouvement et non les cieux,ou avec
un espace infini contenant plusieurs mondes comme le nôtre. Les
théories postérieures à 1277,dont certaines se réfèrent expressé-
ment à cette affirmation de la toute-puissancedivine, renforcent
l’idée qu’il s’est agi d’une libération,l’exemplele plus impression-
nant étant fourni par Nicole d’Oresme qui, un siècle plus tard,
démontrait qu’il était possible que la terre tournât.
L’affirmationde la toute-puissanteliberté divine a atténué la
tension en restreignant à la fois la portée de la certitude rationnelle
et celle de la révélation. Les héritiers d’Aristote et d’Euclide se
voyaient interdire de tirer du monde certaines conclusions sur les
pensées de son créateur.Poussant les choses à l’extrême,Guillaume
d’Ockham niait la possibilité de toute connaissance rationnelle du
Du Moyen Age au XX‘ siècle 65

monde et réduisait l’ordredes phénomènes naturels à un ordre de


fait,dépendant de la volonté impénétrable de Dieu,que la science
pouvait organiser de façon commode et pratique.En revanche,les
principes exégétiques développés surtout par saint Augustin étaient
employés pour montrer que la révélation divine inscrite dans les
Saintes Ecritures n’allait pas jusqu’à un exposé littéral de la phy-
sique. I1 fallait les interpréter à la lumière de leur but religieux et
non comme une cosmologie scientifique.L’universalitéde la raison
s’est rétrécie face à une culture théologique commune :la croyance
dans le dessein de la création providentielle de Dieu, la chute et
l’incarnation,et la dignité de la responsabilité morale individuelle
assistée par la grâce divine. Dans cette culture,on a commencé à
voir plus clairementce qu’étaitvéritablementcet ordre religieux des
choses.
Pourtant,la tension théologique,sous une forme ou une autre,
sacrée ou profane, est restée, à des degrés divers, une caractéris-
tique durable de la société occidentale.Elle accompagne obligatoi-
rement tout système qui donne un sens à la vie et un fondement
aux valeurs morales. Peut-être,faute d’un tel cadre, toute société
est-elle vouée à la désintégration, mais il n’est guère contestable
que,comme le disait Roger Bacon,une civilisation ne peut survivre
et se développer que dans la mesure où elle procède d’un consen-
tement intérieur et n’est pas imposée de l’extérieur.Evidemment,
la tension n’a pas atteint uniquement la science, mais celle-ci,en
devenant une norme rationnelle dans la quête occidentale de prin-
cipes universellementjustes et par conséquent exclusifs et incontes-
tables dans tous les domaines de la pensée, est aussi devenue une
source notable de conflits de convictions.Les problèmes du Moyen
Age ont trouvé un écho dans les débats publics et les pensées indi-
viduelles,qui ont fait de Galilée,de son vivant même,un symbole
historique du conflit de loyautés qui peut surgir à la fois dans le
cerveau des individus et, extérieurement,dans les rapports entre
la liberté de la recherche et les coutumes et les institutions sociales.
Ces problèmes ont trouvé un nouvel écho dans les controverses du
X I X ~siècle, la géologie et la théorie de l’évolutionparaissant alors
faire peser une menace inexorable sur le système de la providence,
dans les débats suscités par l’utilisationde la nature (apparemment
innocente ou ouvertement intéressée) en tant que norme de la
morale par les philosophespolitiques romantiqueset les sociologues
darwiniens, dans la situation intellectuelle créée par le concept
SCIENCE -3
66 Genèse et aventure de In tension culture-science

soviétique d'orthodoxie marxiste (ou peut-être tout simplement


russe) en matière de scienceset de connaissanceet,à certainségards,
dans l'histoire du positivisme du xxe siècle. Qu'il me soit permis
de donner le dernier mot à l'analyse passionnée de Galilée :
A propos des idées nouvelles. Qui pourrait douter que l'idée toute
nouvelle qui voudrait que des esprits que Dieu a créés libres deviennent
esclaves de la volonté d'autrui donne naissance à de très graves scan-
dales ? Et vouloir que d'autres personnes fassent violence à leur propre
jugement et leur préfèrent le jugement d'autrui, et permettre à des
personnes entièrement ignorantes d'une science ou d'un art de juger
des hommes intelligents et d'avoir la faculté de les soumettre à leur
volonté en vertu des pouvoirs qui leur sont accordés-ne sont-cepas là
des idéesnouvelles qui risquentde perdre les républiques et de renverser
les Etats ?...Prenez garde, théologiens, que si vous voulez faire des
propositions relatives au mouvement et autres caractéristiques du soleil
et de la terre une question de foi,vous risquerez d'avoir à condamner
peut-être à longue échéance comme hérétiques ceux qui ont affirmé
que la terre est immobile et que le soleil se déplace :je dis à longue
échéance,lorsqu'il aura été démontrépar lejugement ou par la nécessité
que la terre tourne et que le soleil reste immobile...Vos doctrines sont
les nouvelles doctrines qui sont néfastes,puisque vous voulez... forcer
l'intelligence et les sens à ne pas comprendre et à ne pas voir... Avec
vos idéesnouvelles,vous portezun gravepréjudice à la religion (Galilée,
Opere. Vol. VII, p. 540-541,544. Florence,G.Barbera, 1968).

C'est la génération de Galilée et de Descartes qui a clarifié la


science,l'a définie comme un mode de pensée rationnelle dans le
monde moderne et lui a conféré une identité reconnaissable et
durable par rapport aux autres formes de savoir. L'acte de défini-
tion a nécessité tout d'abord une restriction, la délimitation des
questionsainsi que des réponsessusceptiblesd'entrer dans le champ
de la recherche rationnelle. II fallait que les questions soient de
nature à recevoir une réponse,sinon immédiatement,du moins en
dernière analyse. Ensuite, la restriction aux questions exclusive-
ment susceptibles d'une réponse a été étendue à tous les domaines
de l'expérience et de la pensée. La première moitié du X V I I siècle
~
est un véritable tournant du point de vue des possibilités de la
culture Occidentale et constitue donc un cas exemplaire dont les
détails éclairent ce qui suit.
Avant que l'orientation générale de la voie à suivre pour par-
venir à des connaissancesscientifiquesadmisessoitdéterminée,qu'il
Du M o y e n Age (ni XX’ .siècle 67

s’agissede l’Antiquitéou du début des Temps modernes,deux ques-


tions générales essentielles restaient posées :quel genre de monde
l’hommehabitait-ilet quel genre de moyens devait-ilemployerpour
explorer,expliquer et dominer ce monde ?En définissant un monde
dans lequel toutes les propositions applicables devaient respecter
le principe de non-contradiction,un monde de rationalitéexclusive
et identifiable,les philosophes grecs de la nature comme Aristote
et Euclide ont interdit sur le plan logique à leurs successeurs occi-
dentaux toutes les autres voies qui auraient peut-être pu être les
bonnes. Mais la société de l’Antiquité n’a jamais ratifié globale-
ment ce parti pris logique et même les philosophes de l’Antiquité
ne sont pas parvenus à se mettre tous d’accord sur les buts, les
méthodes de l’argumentationet les critères de sa valeur. Sans pré-
tendre que la société occidentale moderne soitparvenue à un accord
sur ces principes de base, on peut affirmer que la naissance d‘une
communauté scientifique a coïncidé avec l’apparition, dans le
domaine de l’éducationet des communications,de conditions per-
mettant de parvenir à un consensus sur la rationalité qui n’excluait
pas d’ailleursl’éventualité de désaccords d’ordrerationnel. O n est
en droit d’affirmerqu’ils’agitlà d‘un succès majeur du mouvement
scientifique du XVII~ siècle, puisque,comme l’a dit Francis Bacon,
on en est arrivé à la conclusion que ((pour savoir si l’hommepeut
arriver ou non à connaître la vérité, il est plus raisonnable d‘en
faire l’expérienceque de discuter 1) (Noiuinorganinn,préface).
A l’origine de ce qu’a accompli la génération de Bacon, de
Galilée et de Descartes se trouvent, dans une large mesure, les
critiques formulées contre les systèmesphilosophiquesde l’époque.
I1 était alors à la mode de dire du mal d’Aristote; et tout le monde
critiquait sa physique qualitative et ressentait le besoin de revenir
aux mathématiques et de faire des mesures. Cependant,cette géné-
ration de philosophes de la science en est arrivée pour l’essentielà
prendre le parti d’Aristote, et à soutenir avec lui, contre deux
autres groupes de critiques,que le monde était rationnel et suscep-
tible d’une connaissance rationnelle.Ces deux groupes étaient les
sceptiques, disciples de Montaigne, et les magiciens hermétistes.
Désespérant de pouvoir connaître ou décider quoi que ce soit
rationnellement,les sceptiques se rabattaient sur la coutume,qu’ils
considéraient comme le guide le plus sûr. L’attaque menée contre
cette position par le philosophe français Marin Mersenne est inté-
ressante parce que celui-ci voulait avant tout prouver qu’il était
68 Genèse et aventure de la tension cultuve-science

possible d'avoir une connaissance rationnelle de Dieu. Pour justi-


fier la possibilité d'une connaissance véritable, il en vint à définir
le genre de connaissance que tout homme rationnel devait accepter.
Ce genre de connaissance, il le trouvait dans les découvertes
anciennes et modernes, surtout dans les sciences exactes comme
l'optique, l'acoustique, l'astronomie, la mécanique et par-dessus
tout dans l'œuvre de Galilée. Cependant,il se séparait de Galilée
et d'Aristote sur un point important :Galilée avait soutenu pen-
dant toute la controverse sur Copernic qu'il était capable de trouver
((des preuves irréfutables1) de ( (la véritable constitution de l'uni-
vers. Car cette constitution existe et sous une forme unique, vraie,
tangible, qui ne saurait être différente de ce qu'elle est 1) (Opere.
Vol. V,p. 330,102). C'est ce que dit la théorie des preuves scienti-
fiques d'Aristote. Mersenne rejetait cette argumentation en se fon-
dant sur la logique et sur la théologie. D u point de vue logique,
cette argumentation était exclue parce qu'il est presque toujours
impossible de montrer qu'un résultat donné ne peut avoir été pro-
duit que d'une seule manière possible, si bien que les effets ne
sauraientdéterminerleur cause d'une manière unique.En revanche,
tant l'expérience scientifique que la toute-puissance absolue et
impénétrablede Dieu commandaientun éventaild'explications pos-
sibles,car un monde fait par lui ne pouvait qu'être contingent du
point de vue de l'homme. Les conséquences de cette situation
étaient que le seul espoir qu'avait l'homme de découvrir quoi que
ce soit au sujet du monde était d'utiliser les expériences,les obser-
vations et les mesures pour explorer les faits et les hypothèses les
plus vraisemblables. Ce qui pouvait être découvert, c'étaient les
corrélations quantitatives externes et la fréquence des choses, le
mystère continuant à entourer leur essence et les causes ou les
raisons dont elles dépendaient. Cependant, il s'agissait là d'une
connaissance authentiqueet sûre,d'un guidepour nos acteset d'une
réfutation du scepticisme.
Les autres ennemis de la philosophie rationnelle,que Mersenne
tentait aussi d'anéantir, étaient moins familiers et leur influence
possible est plus difficile à discerner. La philosophie hermétique
ressuscitée par Marsile Ficin et Jean Pic de La Mirandole au
xve siècle, en alliance avec le platonisme, proposait une philo-
sophie de la nature,de Dieu et de l'histoire qui constituait un élé-
ment important de l'ambiance culturelle dans laquelle évoluait la
science aux X V Iet~ X V I Isiècles.
~ Ce qui est particulièrement intéres-
Du Moyen Age au XX“siècle 69

sant,c’estla volonté qu’on trouve dans les traités hétérogènes de la


doctrine hermétique de rechercher la domination de la nature et
des hommes au moyen de formes très variées de magie et d’astro-
logie. U n exemple frappant est la description donnée dans la
Picatrix, œuvre écrite par un Arabe d’Harran probablement au
X I I siècle,
~ de la cité magique qui aurait été fondée par Hermès
Trismégiste en Egypte :
Ily a parmi les Chaldéensdesmaîtresparfaitsdecet artet ils affirment
qu’Hermès a été le premier à construire des figures dont il se servait
pour empêcher le Nil d’obéir aux mouvements de la lune.Cet homme
construisit également un temple dédié au soleil et il savait comment se
dissimuler à la vue de tous de façon que personne ne puisse le voir bien
qu’il fût à l’intérieur.C’est également lui qui construisit dans l’est de
I’Egypteune cité longue de 12 milles dans laquelle il édifia un château
pourvu de 4 portes sur chacun de ses 4 côtés. A la porte faisant face
à l’est,il plaça la figure d’un aigle, à la porte faisant face à l’ouestla
figure d‘un taureau,à la porte faisant face au sud la figure d‘un lion et
à la porte faisant face au nord la figure d‘un chien.I1 introduisit dans
ces effigies des esprits qui parlaient et personne ne pouvait entrer dans
la ville sans leur en avoir demandé la permission. Là, il planta des
arbres au milieu desquels se trouvait un grand arbre qui portait le fruit
de toutes les générations.Au sommet du château,il fit élever une tour
de 30 coudées de haut,au sommet de laquelle il fit placer un phare dont
la couleur changeait quotidiennement jusqu’au septième jour, après
quoi elle retrouvait la première couleur,et ainsi la cité était illuminée
par ces couleurs.Près de la cité,il y avait de l’eauen abondance et de
nombreuses espèces de poissons y vivaient. Tout autour de la cité,
il fit placer des images gravées et les ordonna de telle manière que grâce
à elles les habitants furentrendus vertueux et soustraitsà toute malveil-
lance et à tout mal. Cette cité s’appelait Adocentyne (F.A. Yates,
Giordano Bruno and the hermetic tradition, p. 54. Londres, 1964).
Dans cette Utopie tyrannique, (( les couleurs des planètes
rayonnent de la tour centrale et peut-êtreces figures placées tout
autour de la cité sont-elles des représentations des signes du
zodiaque et des décans qu’Hermèsa su arranger de telle sorte que
seulesles influences célestesbénéfiquespuissent entrer dans la cité ?
Le législateur des Egyptiens édicte des lois qui doivent nécessaire-
ment être obéies,car il contraintles habitants de la cité à être ver-
tueux et leur assure la santéet la sagesse par sa maîtrise de la magie
astrale.L’arbredesgénérationssignifiepeut-êtreaussiqu’ilcontrôle
le pouvoir de procréation de façon à ne laisser naître que les bons,
70 Genèse et aventure de la tension culture-science

les sages, les vertueux et ceux qui sont en bonne santé N (ibid.,
p. 55). Cette cité horrible,née de l’imaginationde l’Arabed’Harran
mais bien connue sous sa version latine en Europe,reflète-t-elleles
possibilités malfaisantes, latentes chez tous les hommes,que seule
une civilisation scientifique peut efficacement concrétiser? Elle a
probablement servi de modèle aux Utopies de Giordano Bruno et
de Tommaso Campanella à une époque florissante en utopies scien-
tifiques.Est-ce la volonté de puissance qui,à ses débuts,a poussé
l’occidentmoderne à la conquête,malgré un bagage intellectuel et
technique qui n’étaitpas pour l’essentielsupérieur à celui des Grecs
de l’Antiquité? Pourquoi les Européens se sont-ils servis de la
science pour leurs agressions contre la nature et l’humanité alors
que les sociétésde l’Antiquiténe l’avaientpas fait?Le docteurYates
poursuit ainsi :((I1 s’agit d’un mouvement de la volonté qui donne
véritablement naissance à un mouvement intellectuel.U n nouveau
centre d’intérêt naît, dans un climat d’excitation émotionnelle ;
l’intellect va dans la direction que lui a indiquée la volonté et il
s’ensuitde nouvelles attitudes,de nouvelles découvertes.Derrière
l’apparition de la science moderne, il y a eu une nouvelle orienta-
tion de la volonté face au monde, à ses merveilles et à ses phéno-
mènes mystérieux, une nouvelle aspiration et une nouvelle résolu-
tion de comprendre ces phénomènes et de s’enservir ))(p. 448).
Quoi qu’onpuisse dire des Anciens,les autres sociétésmodernes
n’ont pas été en reste d’agressivitélorsqu’elles ont acquis de l’occi-
dent des connaissances scientifiques et techniques.Mais l’historien
de la pensée peut être trop facilementtenté de considérer les moti-
vations en termes d’idées abstraites.Lorsque Francis Bacon,Mer-
senne et Descartes entreprirent de maîtriser l’art de faire des
miracles naturels,ils partageaient sans aucun doute avec les magi-
ciens la volonté d’accéderà la puissance par la connaissance,avec
cette différenceque la connaissance à laquelle ils s’intéressaientétait
rationnelle et scientifique. L’expression ((magie naturelle dési-
gnait la science expérimentale,.et ce depuis Roger Bacon au
XIIP siècle.Peut-êtrecela indique-t-ilune orientation durable de la
volonté. Cependant,la recherche du profit a certainement renforcé
cette orientation.Quelle était la rentabilité des inventions décrites
dans les histoires de la technologie,qui les utilisait,et dans quelle
mesure la recherche scientifique était-elleliée à des applications
utiles et profitables? Ce sont là des questions que devraient exa-
miner ensemble les spécialistes de l’histoireéconomique et socialeet
Du Moyen Age au Xx’ siècle 71

ceux de l’histoire de la science.Enfin,dans toutes ces expressions


de la volonté,peut-ontrouver un sentimentde la mission à accom-
plir qui donnerait à l’expansion européenne une coloration évan-
gélique plus marquée que celle de toutesles autres civilisationssûres
d’elles?
Si nous considéronsla sciencemoderne comme un produit de la
culture de l’Europe occidentale qui n’a pas connu d’égal ailleurs,
011 peut certainement en dire autant des arts plastiques et de la
musique qui se sont épanouis à la même époque. Ils illustrent la
tension engendrée par la rationalité triomphante dans la culture.
Dans les deux cas,l’arts’estaccompagné d’unecomposantemathé-
matique sur laquelle il s’est en partie fondé. Le Quattrocento ita-
lien a découvert un nouveau monde visuel en se servant explici-
tement de la théorie grecque de la perspective géométrique ; mais,
comme nous le dit Léonard de Vinci, les obstacles auxquels se
heurte bientôt une analyse purement géométriquede l’espacevisuel
ont contraint les artistes à explorer d’autres techniques telles que
l’utilisation du ton et de l’ombre pour représenter l’éloignementet
l’échelle. Cependant, il a fallu une nouvelle révolution pour
ouvrir la peinture 5 une libre exploration des éléments visuels par
W.M.Turner et les impressionnistesfrançais.Là encore,parallè-
lement,l’étude scientifique des sens,en continuant à découvrir la
diversité de son domaine psychologique et physiologique, s’est
dégagée de son premier programme théorique de simplification
fondé naïvement sur les modèles proposés par la physique. Des
travaux récents sur les mélanges de couleurs nous ont montré, en
fait,qu’unethéorie trop facile fondée sur les indications physiques
peut nous faire passer à côté de phénomènes qui dépendent non
seulement de choses telles que les longueurs d’ondes et les inten-
sités, mais aussi de ce que nous nous attendons à voir. La même
conclusion vaut pour la relation entre l’analysemathématique et ce
que nous entendons vraiment lorsque nous écoutons de la musique.
Le résultat le plus important des récentesétudes expérimentales sur
la perception a peut-être été de montrer que l’organisme vivant,
animal ou humain, n’est pas simplement un récepteur passif de
stimuli,mais qu’ilrecherche activement des modèles et des signifi-
cations dans ces signes et contribue à créer le monde signifiant qu’il
perçoit. Ce n’est pas tant la complexité organisée des organismes
vivants que des phénomènes comme l’attention et l’intentionqui
échappent aux programmes simplificateurs.
72 Genèse et aventure de la tension culture-science

Un signe de la tension intellectuelle (avec les conséquences


morales qu’elle comporte) incorporée à notre culture par sa
confiante rationalité est que certains des plus éminents microbio-
logistes et généticiens contemporains paraissent ressentir le besoin
de revendiquer des domaines beaucoup plus vastes que ne le justi-
fient les confirmationsapportées par les recherches.O n peut cons-
tater ce même besoin apparemment permanent dans les prétentions
des mécanistes cartésiens,des anatomistes romantiques du début
du X I X ~siècle, des évolutionnistes darwiniens,des freudiens. Un
historien curieux devrait noter et rassembler ces indications d‘un
besoin de l’homme ou, tout au moins, d‘un besoin apparent de
notre culture scientifique. II semble qu’on trouve là une tendance
à nier la responsabilité individuelle. Peut-être est-ce là que les
cultures industrielles modernes montrent leurs tensions les plus
fortes et les plus destructrices. I1 serait naïf de supposer que la
rationalité confiante de la science est la cause unique de ce phéno-
mène, surtout lorsque celui-ciparaît dégénérer en une irrationalité
tout aussi confiante. La cité d’Adocentyne pourrait pourtant être
plus qu’un mirage égyptien.
Pour comprendre le sens attribué à une culture par ses protago-
nistes, il est intéressant d’examiner leur conception du temps et de
l’histoire. C‘est une bonne illustration de l’interaction entre les
idées scientifiques et les autres dans la culture occidentale. Parmi
les grands créateurs de civilisations, il semble que ce soient les
Grecs et les Hébreux en Occident, et les Chinois en Orient, qui
aient surtout trouvé leur signification dans l’histoire.En revanche,
les Egyptiens et les Mésopotamiens,comme les Hindous,semblent
s’être préoccupés de la création de mythes plutôt que de l’histoire.
Quiconque lit différentes histoires nationales des mêmes événe-
ments peut voir que la création de mythes destinés à orienter les
attitudes et par conséquent les actes a également été un élément
important de toutes les historiographies. Cependant,la création de
mythes peut être contrôléeet la volonté d’employerles éléments de
preuve de façon critique et juste a été l’un des dons de l’occident
au monde en ce qui concerne l’histoirecomme la science,le droit
et d‘autres aspects de la vie intellectuelle et pratique. La signifi-
cation attribuée à l’histoire se situe à un niveau plus profond que
celui de la compétencecourante de l’historienet elle ne change qu’à
la suite de transformations intellectuelles profondes.
U n exemple éminent d’unetelle transformation nous est fourni
Du Moyen Age au XX” siècle 73

par saintAugustin qui rejeta la conception grecque du temps consi-


déré comme une succession perpétuelle de cycles et donna à l’his-
toire cosmologique et humaine une fin s’exprimant en un temps
linéaire respectant le dessein providentiel de la création. L‘histoire
a un sens : c’est l’histoire d’une société d’individuslibres respon-
sables les uns envers les autres et envers Dieu dans ce destin bien-
heureux. O n peut considérer l’histoire de l’Europe après saint
Augustin comme un effort pour mener à bien la mission chrétienne
consistant à attirer dans cette société gratifiée d’un senspar la béné-
diction divine les barbares ignorants et les infidèles civilisés avec
lesquels les Européens chrétiens étaient en contact, tout d’abord
en ayant eux-mêmesété envahis et ensuite du fait de leur propre
expansion. C’est le contact avec les autres civilisations savantes,
notamment avec l’Islam au Moyen Age et la Chine aux X V I I et ~
XVIII~ siècles,qui a incité les Européens à réfléchir de nouveau à la
nature de leur mission vis-à-vis de l’humanité. Aux X V I I ~et
XVIII~ siècles, l’évolution connexe de la philosophie des sciences et
de la philosophie de la société et de l’histoirea amené une nouvelle
conception du temps,pour expliquerl’ordrenaturel et l’ordresocial,
et a suscité de ce fait une nouvelle conception de l’ordrelui-même.
L‘ancienne conception de l’ordre,héritée des géomètres grecs,
était essentiellement spatiale. Aristote se comportait en géomètre
lorsqu’il liait le comportement individuel des parties à la position
qu’elles occupaient dans le tout, que ce soit dans les organismes
vivants ou dans l’organisationde l’univers.Lorsque au X V I I siècle
~
la totalité de la nature,vivante et inerte,a été traduite en un sys-
tème de mécanismes,elle n’en est pas moins restée pour Newton,
par exemple,la même sur ce point essentiel :elle avait été créée dans
un état d’harmoniestable et resterait ainsi aussi longtemps qu’elle
durerait. Les philosophes tenants du mécanisme, politique ou
naturel, voyaient dans l’ordre existant de la nature et du pouvoir
un état d’équilibre stable entre des forces mécaniques qui étaient
en elles-mêmes impuissantes à provoquer des transformations.
Dans son célèbre essai intitulé D e l’accroissementde la terre habi-
table, Linné a appliqué même aux populations d’êtres humains et
aux différentes espèces animales et végétales qu’on trouve sur la
terre cette conviction de la stabilité perpétuelle et de l’harmonie
préétablie non seulement des lois de la nature mais aussi de leurs
produits pris individuellement.
La conception de la nature et de la société considérées en
74 Genèse et aventure de la tension culture-science

quelque sorte comme les ((filles du temps ))date de Platon et de


Démocrite et, aux X V I I et ~ XVIII~ siècles, elle a été reprise dans
l’étude de l’histoirede l’humanitécomme dans l’étudedes couches
géologiques et de leurs fossiles pris comme documents pour l’his-
toire de la terre et de la vie sur la terre. L’idée essentiellement nou-
velle était d’appliquer le modèle mécaniste à la biologie des popu-
lations sous une forme inédite,en faisant de l’ordre de la nature et
de la société une succession d’états non pas d’harmonie préétablie
mais d’équilibrestatistiqueévoluant avec le temps.Techniquement,
cela signifiaitqu’ilfaliait découvrircomment quantifier un ensemble
de fréquences statistiques déjà identifiées dans l’Antiquité par les
médecins égyptiens,assyriens et disciples d‘Hippocrate dans leurs
efforts pour prévoir,moyennant certains risques personnels et pro-
fessionnels,l’évolution des maladies à partir de séries de symp-
tômes fréquemment mais pas toujours associés. Ce sont les sciences
sociales qui ont été le premier domaine d’application des tech-
niques mathématiques.D u point de vue technique,l’étude mathé-
matique de phénomènes de plus en plus complexes devient de plus
en plus difficile si, comme dans la physique classique,elle se fait
au moyen de nombreuses équations simultanées; mais tout rede-
vient plus facile si les phénomènes sont considérés comme des pro-
blèmes statistiques de populations. A u X V I siècle,
~ la République
de Venise employait un mathématicien chargé de faire les calculs
actuariels nécessaires pour assurer les navires, et, au XVIII~ siècle,
les techniques mathématiques étaient assez développées pour que
Voltaire puisse accroître sa fortune en spéculant en toute sécurité
sur les risques pris par ses semblables.Les techniques de la démo-
graphie scientifique mises au point à la même époque ont fourni à
Malthus la base de son Essai sur le principe de population (1798)
et d’autres techniques ont rendu possible l’analysepar Condorcet
des décisions politiques et judiciaires collectives. Cependant,
l’attractionexercée par le nouveau modèle n’était pas simplement
d’ordre technique ; il s’agissait d’une nouvelle conception de la
nature et de la société. Descartes avait envisagé la construction
de machines capables de se reproduire sans intervention externe et
ne voyait aucune différence entre ces machines et les machines
naturelles que nous appelons organismes vivants. A u milieu du
XVIII~ siècle, le mathématicien et généticien français Maupertuis
formula l’hypothèse selon laquelle une sélection purement statis-
tique par la naissance,la concurrence et la survie finirait inélucta-
Du Moyen Age au XX” siècle 75

blement par créer au bout d’uncertain temps,à partir de variations


fortuites héritées, une diversité et un ordre plus grands sur le plan
de la complexité et du degré d‘adaptation. Il concluait :
N e pourrait-onpas expliquer par là comment de deux seulsindividus
la multiplication des espèces les plus dissemblablesaurait pu s’ensuivre?
Elles n’auraient dû leur première origine qu’à quelques productions
fortuites,dans lesquelles les parties élémentaires n’auraient pas retenu
l’ordrequ’elles tenaient dans les animaux pères et mères :chaque degré
d’erreur aurait fait une nouvelle espèce : et, à force d’écarts répétés,
serait venue la diversité infinie des animaux que nous voyons aujour-
d‘hui,qui s’accroîtrapeut-être encore avec le temps, mais à laquelle
peut-êtrela suite des siècles n’apporte que des accroissements imper-
ceptibles (Système de la nuture, 1751).

Darwin et Wallace se sont servis du taux de survie à la naissance


de Malthus pour donner une expression concrète à cette idée,mais
leur tâche a été facilitée par un attachement solide à un domaine
dans lequel il était naturel de chercher dans des mécanismes statis-
tiques l’explication de l’évolution économique, sociale et biolo-
gique. Ce n’est pas par hasard que les sciences physiques se sont
développées en même temps qu’une conception statistique de
l’ordre naturel vu comme un tout. Des travaux récents ont lié la
microbiologie à la microphysique, avec l’ambition de montrer
comment partout l’ordrepeut sortir du chaos. Considérée comme
la vérité et rien que la vérité, cette affirmation ôterait toute signifi-
cation à l’histoire,à la vie et au temps,nous laissant uniquement
ce que nous voyons de nos propres yeux et les modèles que nous
pouvons créer. La tension crée par l’espoird’unesignification s’est
fait sentir tout autant chez les physiciens et les biologistes que chez
les théologiens séculiers de Moscou et les théologiens religieux de
Rome. Qui peut prétendre que cette aspiration n’est pas juste,
quelque différentes que puissent être ses interprétations?
Lorsque nous étudions l’histoire,nous nous intéressons aux
décisions - quelques-unes grandes et des millions d’autres de
moindre importance -qui ont donné à notre tradition son orien-
tation et l’ont modifiée à la faveur des circonstances. Les philo-
sophes du XVIII~ siècle nous ont appris à les considérer d’une
certainemanière dans le contextede l’écologiehumaine,et les hégé-
liens,les marxistes et les structuralistes à les examiner d’une autre
manière ; l’histoireet avec elle l’anthropologie nous ancrent aux
76 Genèse et aventure de la tension culture-science

faits.Ceux-ciconcernent l’homme dans son environnementmental


et physique,dans toute sa diversité,ses aspects inattendus et pour-
tant familiers.La rationalité confiante à laquelle la science est asso-
ciée mais dont elle n’estnullement synonymepeut détruire l’histoire
de l’humanitéqu’une raison sensible et perspicace peut découvrir.
Les affirmations et les attitudes convaincues fondées sur cette disci-
pline fragile et incertaine qu’est la sociologie, à l’imitation des
succès rationnels des sciencesde la nature,ont fait de leurs auteurs
les charlatans de la scène intellectuellecontemporaine.La tentation
offerte aux parasites en mesure de satisfaire leur désir de formules
toutes faites d’existence grâce à la fausse histoire et à la fausse
science fait peut-êtrepartie des risques inhérents à toute activité
vraiment créatrice.I1 est néanmoins permis de soutenir que la haute
estime dont jouit généralement la science elle-mêmeest largement
imméritée. La science n’est qu’un des moyens qu’utilise notre
culture dans ses rapportsavec la nature et il n’est nullement évident
que ce soit le meilleur si l’on considère que c’est la sensibilité à
l’humanitéet à la raison qui donne à la civilisation sa valeur la plus
élevée. Quelle que soit leur justification ou leur absence de justifi-
cation,les prétentions à l’efficacitérationnelle ont à la fois diminué
la diversité et accru les dimensions. L‘homme libre avec ses rnul-
tiples intérêts, son imagination et ses aspirations légitimes est
écrasé par l’idolâtrieorganiséedu produit national brut ou de l’ins-
titution monolithique (qu’elle soit capitaliste ou communiste).
Dans la mesure où ce sont les rapports de la science avec notre
culture qui nous intéressent,l’histoirepeut nous révéler l’écologie
mentale et physique de l’innovationet de la résistance à I’innova-
tion qui constituent le cadre des décisions. Elle nous montre cer-
taines constantes du comportement intellectuel et pratique qui
peuvent aider à expliquer pourquoi les idées et les possibilités et
certaines formes de tension libèrent de l’énergiecréatrice dans cer-
taines conditionset de l’énergiedestructricedans d‘autres.L’histoire
de l’occidenta laissé sa marque, comme on nous le dit si souvent,
en tant que tentative de domination de notre environnement phy-
sique et mental qui devient chaquejour plus efficace.Les buts de la
magie comme de la philosophie ont été transposés sur le plan scien-
tifique. Dans certaines sciences, le contrôle, faisant appel à une
théorie extrêmement élaborée, est maintenant devenu si efficace
qu’il peut rendre les découvertes de plus en plus difficiles et qu’il
les rend certainement de plus en plus coûteuses. I1 y a là un signe
Du Moyen Age au XX” siècle 77

quelque peu inquiétant pour la programmation de la recherche,


même la plus imaginative,car nous sommesinévitablementconduits
à planifier à partir des réalisationspassées dont il ne reste peut-être
presque plus rien à tirer.
Inquiétant aussi en ce qui concerne à la fois notre compréhen-
sion de notre propre histoire,lorsque nous voyons les différentes
conceptions de la nature se succéder,et notre compréhension de
nos voisins aux traditionsdifférentes,de plus en plus contraints sur
notre globe surpeuplé à subir l’effet de nos enthousiasmes. C o m m e
l’adit Pascal,la nature reste en elle-mêmeimmuable ; mais comme
l’a ajouté Alexandre Koyré,qui a étudié Pascal avec tant d’intelli-
gence et d’humanité,personne ne sait ce qu’est la nature sauf que,
quelle qu’ellesoit,elle dément nos hypothèses.La nature se révèle
aussi -ou semble se révéler-différemment à différentes époques,
à différentes sociétés et à différents individus.Nos contacts avec les
sociétésnon occidentalesne leur apportent pas seulement la science,
la médecine et la technologie ; ils leur apportent aussi de nouveaux
modes de pensée à propos d’elles-mêmes,de la cosmologie, de la
valeur de la vie, de la signification de la santé et de la maladie. La
légitime fierté que nous tirons de l’efficacitéde nos connaissances
solidement établies et de notre empire sur la vie et la mort peut
nous rendre insensibles à d’autresfaçons de répondre à la question
de savoir pourquoi la vie vaut la peine d’être vécue. Ce processus
a eu des précédents dans les contacts de civilisations raffinées et
sûres d’elles-mêmesavec leurs voisines dans le passé. C‘est ce qui
est arrivé à l’Occident au début du Moyen Age. I1 est certain que
nous devrions accorder une attention plus systématique à cet aspect
de l’histoirecomparée,pour notre profit comme pour celui de nos
voisins. I1 est admis que,dans le domaine de l’histoiredes sciences
proprement dite,nous devrions équilibrerl’étudedu développement
interne des différentes sciences par l’étude de l’activitéscientifique
prise comme un tout dans le contexte des sociétés et des époques ;
alors que nous traitons l’histoirecomme l’étude du comportement
humain, il serait tout aussi fructueux de comparer les éléments
recueillis avec ceux qui proviennent de sociétés dont nous ne sau-
rions qualifier de scientifique l’attitude envers la nature.
78 Genèse et aventure de la tension culture-science

Bibliographie

AMERICAN ACADEMYOF ARTSAND SCIENCES.The making of modern science.


Daedalus, vol. 99, no 4, 1970.
CROMBIE,A. C.Augustine to Galileo :the history of science, A.D.400-1950,
éd. rév. Londres, Heinemann, 1970. Traduction française, 2 vol. Paris,
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C. C.The edge of objectivity ;an essay in the history of scientificideas.
GILLISPIE,
Princeton (N.J.), Princeton University Press, 1960.
POWER, F.N.L.(ed.). Medicine and culture. Londres, Wellcome Institute of
the History of Medicine, 1969.

Discussion

R.Habachi. -Contrairement aux vues de Lévy-Bruhl,que d'ailleurs


celui-ci devait abandonner à la fin de sa vie, on ne saurait opposer une
mentalité prélogique à la mentalité logique de la science. Ainsi que l'a
notamment montré Lévi-Strauss, les civilisations les plus primitives
sont dotées de rationalité et elles poursuivent un savoir en vue d'un
pouvoir. Dans toutes les cultures où elle a pris naissance et s'est déve-
loppée, la science paraît procéder d'un effort de connaissance de la
part de l'homme en vue de surmonter les agressions de la nature.
Dans le monde méditerranéen, l'on rencontre trois grandes cultures
-grecque, latine, arabe -et trois grandes révélations -mosaïque,
chrétienne, musulmane. U n e réflexion philosophique s'est très tôt
développée dans ce milieu. Mais, jusqu'au XIIFsiècle, c'est la théologie
qui a prédominé parce que, en l'absence d'autres connaissances suffi-
samment élaborées, elle était le seul moyen pour l'homme de penser
l'univers et de se penser. I1 n'était sans doute pas dans la nature des
révélations de fournir une vision scientifique du monde, mais l'absence
de celle-ci les a contraintes d'en offrir un substitut. L a crise qui s'est
amorcée avec Galilée et Descartes se présente c o m m e une revendication
de la raison scientifique contre son absorption par la théologie,ou du
moins contre une subordination abusive à celle-ci. Ces hommes ne
méconnaissaient pas les révélations,mais ils voulaient rendre à la raison
son domaine propre et l'autonomie de son exercice. Cependant, plus
tard, avec Leibniz, Newton et les penseurs, savants et philosophes
du XVIII~ et du X I X siècle,
~ cette entreprise a pris la forme d'une revanche
sur le théocentrisme. Ainsi notamment dans le système de Hegel, qui
Du M o y e n Age au XX' siècle 79

a identifié l'histoirede l'homme avec l'histoirede Dieu,faisant entrer


la transcendancedans l'immanence.Alors toutesles énergiesqui avaient
été au service d'un pôle transcendant le furent désormais au service
de l'homme, ce qui,en soi,n'a rien de contradictoire si l'on situe à
leurjuste place la connaissancereligieuse et la connaissance rationnelle.
Celles-cisont complémentaires,hiérarchiquement complémentaires,et
non point antagonistes.Néanmoinsl'on a vu sedévelopper au X I X s~iècle
un ((fanatisme ))de la science,une confiance quasi absolue dans la
science,qui devaitjouerun rôle notable,que l'onn'a peut-êtrepas assez
souligné,dans le développement des grands mouvements sociaux mar-
quant cette époque - socialisme,marxisme - et dans l'affirmation
de la prépondérancepolitiqueet économiquedecertainspays sous forme
de colonialismes et d'impérialismes.
S.Kuto. -Je voudrais compléter ce qu'a dit le professeur Habachi
par un parallèle entre le développement de la science en Occident et
en Chine. A cet égard, trois périodes doivent être distinguées.Dans
l'Antiquité et au Moyen Age, on n'observe pas de différence sensible
entre la science occidentale et la science chinoise.Au XVII~siècle,une
importante distinction apparaît du fait que la Chine n'a pas connu
l'algkbre qui devait jouer en Occident un rôle majeur dans le progrès
de la pensée scientifique.Enfin, à partir du X I X ~siècle, on assiste en
Occident à une industrialisation dont le principal moteur est le déve-
loppement d'une science de plus en plus tournée vers les applications,
alors que l'Extrême-Orientne connaîtra l'industrialisation que beau-
coup plus tard.
J. A. Wojciechowski. -- Ce n'est pas seulement l'absence d'algèbre
qui distingue,au X V I Is~iècle,la sciencechinoisede la scienceoccidentale,
mais un facteur plus fondamental : l'absence d'intérêt pour la mesure
et pour les nombres.
M .S. Narusimhan. -Je pense également que le retard du progrès
scientifique en Chine n'est pas dû seulement à l'absence d'algèbre.
Pour moi,il s'explique surtoutpar le fait que la méthode expérimentale
a tardé à s'y introduire.
J. Y. Lettvin. - Aux X V I I e ~t XVIII~siècles, il faut souligner, en
Occident,l'importancedes rechercheslogiquesde Leibnizqui annoncent
l'avènement des machines à calculer et d'une nouvelleentité,l'informa-
tion,distincte de l'énergie. Mais Leibniz a reconnu que les machines ne
peuvent nous fournir que des propositions analytiques et aussi que les
propositions synthétiques sur le monde ne peuvent être converties en
propositions analytiques.
80 Genèse et aventure de la tension culture-science

J. Berque. -Cet échange de vues est assurémentenrichissant,mais


je m e demande s’il se situe bien dans la ligne du colloque,qui vise non
pas l’histoirede la scienceen elle-même,mais l’histoirede la sciencedans
ses rapportsavec la culture. A ce sujet,j’aiété frappépar le passage de
l’étudedu professeur Crombie où est noté ce fait majeur d‘inversionde
situations :alors qu’au xne siècle la science était arabe tandis que le
monde chrétiens’ouvraità peine à elle,on a vu dans les siècles suivants
la science arabe décliner alors que la civilisationchrétienne occidentale
faisait une place croissante à la science.A la lumière de cette histoire,
nous devons nous demander ce qu’il adviendra des cultures qui n’ont
pas encore accueilli la sciencelorsqu’ellesseront touchéespar la révolu-
tion scientifique.Pourront-elless’ouvrir à la science sans modification
de leur situation dans le monde ?
A. A. Mazrui. -C‘est dès avant le X I X ~siècle que Dieu a inspiré la
scienceet ses applications.Ainsi l’éthique protestante a favorisél’esprit
scientifique,et la recherche scientifiquea été dans une certaine mesure
justifiéeen tant que quête visant à expliciterles voies de Dieu.Aujour-
d’hui,sous l’effet de diverses influences,en particulier la philosophie
de Hegel, comme l’a noté le professeur Habachi, nous assistons en
quelque sorte à un retrait de Dieu.La préoccupation centralen’est plus
Dieu,mais l’homme.En conséquence,la science tend à uniformiser la
cultureet nous voyons par ailleurs se développer une sociétépermissive
où l’hommese libère des contraintes morales et sociales,affirmant sans
cesse davantage son autonomie.
A. Bouhdiba. -Revenant sur le problème de la place de la science
dans le monde arabe,je voudrais souligner que l‘on y rencontre sans
doute une tension,mais entre la religion et la philosophie et non pas
entre la science et la religion. Prétendant apporter une explication
complète de l’homme et du monde, la philosophie arabe s’est trouvée
en oppositionavec la religion de l’Islam qui entendaitfournirà elle seule
cetteexplication.La sciencearabeau contraire,qui ne faisait qu’utiliser
la loi du monde à des fins humaines et qui ne visait que l’efficacitéimmé-
diate,n’étaitpas en conflit avec la religion.Tout autre a été la situation
en Occident à partir du x m e siècle,où,notammentavec Descartes,la
science a voulu apporter une vision du monde, conduisant par là à en
écarter lesexplicationsmétaphysiques.Toutefois,chezPascal,on trouve
des vues opposées;Pascal a d‘ailleursjugé préférable de ne pas appro-
fondir les théories de Galilée.
N. Nassar. -I1m e semble cependant qu’il y a eu une tension entre
la science et la religion dans le cadre de la culture arabo-musulmaneau
Moyen Age. Chez les maîtres de l’Islam,notamment chez Ghazali,la
Du Moyen Age au XX” siècle 81

science n’était admise que dans la mesure où elle ne touchait pas à la


Loi.Si,à l’intérieurdeslimitesdanslesquelleselle était admise,la science
n’est pas devenue un facteur culturel dominant,c’est précisément parce
que, notamment avec le triomphe de la doctrine Soufi,la religion a
relégué les autres activités rationnelles au second plan. En outre, la
sciencen’a pas trouvé une idéologiepour la défendre.Cet état de choses
est une sourceprécieuse de réflexions à un moment où nous nous effor-
çons de réintégrer la sciencedans la culturearabemoderne qui s’inspire
toujours de la synthèse prophétique.
A. Bouhdiba. - Pour autant qu’elle débouchait sur l’efficacité
technique, la science bouleversait l’ordre du monde. L‘invention des
techniques de fabrication des armes par exemple se traduisait par un
essor économique qui modifiait radicalement la civilisation. Mais cet
aspect a été admis en tant que tel. Ceci apparaît très clairementdans le
domaine de la médecine.La lutte contre les maladies n’a pas été consi-
déréecommeétant opposéeauxconceptionsdel’Islam:on l’ainterprétée
comme une utilisation à des fins humaines de l’ordre voulu par Dieu.
Mme M.-P. Herzog.-A propos de Descartes,dont M.Bouhdiba
a parlé précédemment,il faut souligner l’importanceque revêtait la
méthode à ses yeux :si l’hommedispose d‘une bonne méthode,il peut
aller jusqu’au bout du savoir. Mais Descartes a toujours maintenu le
rôle premier et indépendant de Dieu.
F.Rcisso. -Si l’onvoulait rendre compte de façon satisfaisante du
passé des rapports entre culture et science,il faudrait disposer d‘une
histoire culturelle.Or,elle fait encore à peu près complètement défaut.
Pour bien apprécierl’impact de la sciencesur la culture,il conviendrait
de mieux souligner que le développement de la science entraîne la per-
ception de nouvellesvaleurs. Toutecultureest l’expressiond‘une ((expé-
rience ))intime. Ainsi K l‘expérience))de la science est génératrice de
culture. Aussi la culture scientifiquen’est-elleaucunement extérieure à
la science.Elle procède de son dynamismele plus profond.Si la science,
à partir du X V I I s
~iècle,s’estheurtée à la religion,c’estdans une grande
mesure parce que la culture qu’elle sécrétait se trouvait sur bien des
points en opposition avec la religion, du fait que celle-ci,dans ses
expressions concrètes,était associée à une culture qui était une culture
traditionnelle,faisantpeu de place aux valeursnouvellesdégagéespar la
science. D e nos jours, cette opposition n’a pas encore entièrement
disparu.D’ailleurs,en Occident,cen’estpasseulementlacultureassociée
au christianisme qui s’esttrouvée en opposition avec la culture scienti-
fique,mais aussi la culture officielle,notamment celle que l’on trouve
à la base de l’enseignement.
82 Genèse et aventure de la tension culture-science

-
G. Monod-Herzen. M.Berque a posé la question de savoir si la
science risque de détruire les cultures, et jusqu’à quel point. Je pense
qu’il faudrait plutôt dire transformer, et que, si un passé disparaît,
c’est en fonction d‘un avenir qui peut fort bien être un progrès, I1 y a
un point sur lequel tout le monde peut se mettre d‘accord :c’est qu’il
existe une donnée des sciences, la méthode scientifique, qui peut être
adoptée sans aucun danger par n’importe quelle culture. I1 est certain
que la science risque de faire évoluer les cultures, mais d‘une manière
qui m e paraît naturelle. C e qui nous laisse espérer, pour l’avenir, la
constitution d‘une unité culturelle humaine. Quant à la forme des chan-
gements que la science peut faire subir aux cultures, eiie dépend essen-
tiellement de ce qui est accepté ou refusé par ceux qui reçoivent une
culture étrangère. Et ce qui est accepté ou refusé dépend de l’évolution
psychologique des individus, de la forme qu’elle a prise, et j’en citerai
un exemple assez frappant. Au lxe siècle, un savant arabe, Djabir, a
écrit un Traité des balances, qui est une préfiguration des idées de
Lavoisier. Djabir n’était pas moins intelligent que Lavoisier, et il dis-
posait de moyens assez comparables à ceux que l’on a eus plus tard en
Europe, mais l’idée de Lavoisier ne faisait pas partie de l‘univers qu’il
acceptait. D e sorte qu’il s’est arrêté à la porte.
Donc, au bout du compte, le problème de l’homme se ramène au
problème de l’homme total, de sa culture, c’est-à-direde son dévelop-
pement. L‘homme n’est pas statique. D e m ê m e qu’il n’y a pas de pays
développés qui ne soient plus en développement, il n’y a pas d’individu
qui ait fini d‘être un h o m m e parfait. Je crois donc que c’est vers l’avenir
qu’il faut diriger nos efforts pour arriver à concilier ce qui nous paraît
actuellement inconciliable.

M. A. Drobychev. - C‘est fort heureusement que s’est manifesté


dans plusieurs interventions le souci de mieux définir les termes,notam-
ment celui de culture. D’autre part, le professeur Crombie a noté avec
raison, dans son étude, qu’il est assez artificiel de séparer science et
culture. Par contre, on aurait souhaité qu’après avoir souligné les rela-
tions étroites qui existaient dans le passé entre la science et la religion le
professeur Crombie marquât mieux qu’elles se sont souvent opposées.

-
H.Marcovitch. L‘existence m ê m e d‘une culture scientifique est
impensable au moins à notre époque, où la spécialisation croissante
isole de plus en plus les chercheurs et rend sans cesse plus difficile la
communication des résultats de leurs travaux.

-
M.S. Narasinhan. L a découverte n’est pas entièrement ration-
nelle ; elle va au-delà des limites de la raison, et l’imagination y joue un
rôle majeur.
Du M o y e n A g e au XX‘ siècle 83

J. Y.Lettvin. -O n ne connaît aucune avancéede la sciencequi soit


due à la méthode scientifique.Toute grande découverte est comme une
révélation.Véritable poème, c’est par sa beauté qu’elle s’impose.
J. A. Wojciechowski. -La méthode est le plus souvent énoncée
a posteriori. Aussi ne joue-t-ellequ’un faible rôle dans l’invention
elle-même.
J.-J.Salomon. -I1fautveiller à distinguer le processus de la décou-
verte où la méthode n’intervient pas nécessairement en tant que telle,
des normes en fonction desquellestoute découverte doit se faire (objec-
tivité,communicabilitédes résultats,repérage des expériences...) qui,
elles,présentent un caractéreméthodique.D’autrepart K la Science ))au
singulier n’existe pas. Mieux vaut parler, en fait,de a sciences ».
R. Habachi. - En réalité, si diverses qu’elles soient,les sciences
offrent des traits communs que plusieurs participants ont d‘ailleurs
déjà notés.
J.-J. Salomon. - La crise actuelle n’a rien de nouveau. Déjà,
aux X V I I ~et XVIII~siècles,plusieurs courants récusaient la science. Ce
qui est nouveau,c’est la dimension prise aujourd’huipar cette contes-
tation de la science.Et aussi le caractère plus fondamental sous lequel
elle s’offre à nous :la science a décentré l’homme par rapport à Dieu,
à la nature et à lui-même,et l’image positiviste du monde qu’elle a
suscitées’esteffondrée en fonctionmême des succès qu’ellea remportés.
Hier, on contestait la science comme méthode (scepticisme) ; aujour-
d’hui,on la récuse dans ses pouvoirs mêmes comme valeur et comme
culture (nihilisme).
2 - Au temps présent
dans les pays industrialisés
P A R F. H. T E N B R U C K

L a place de la science dans les pays développés

C’est le progrès scientifique qui a rendu possibles l’apparition


et le développement de la société moderne. Aujourd’hui,dans les
pays industrialisés,la science est intégrée à chaque objet,à chaque
institution,à chaque activité de l’individu ou de la vie sociale, si
bien que nous sommes en droit de parler à leur sujet de ((civilisa-
tions scientifiques )). En raison de cette influence omniprésente
qu’exerce la science,il est très facile de voir en celle-cil’originede
presque toutes les caractéristiques de notre existence et de notre
société,et très difficile de se faire une idée équitable et équilibrée de
son rôle.
I1 est donc indispensable de bien comprendre comment la
science devient une force agissante dans la société. Pour cela, il
faut ne pas perdre de vue un fait simple et pourtant fondamental :
les effets de la science sont rarement directs.I1 n’y a aucune raison
de dédaigner l’impact intellectuel de la science. Mais ses consé-
quences massives résultent de son utilisation et de son application.
D u point de vue sociologique,la science existe en tant que commu-
nauté de scientifiques dont les membres se tiennent régulièrement
en rapport les uns avec les autres. Pour devenir socialement viable
et efficace,cette communauté a besoin d’une clientèle, c’est-à-dire
d’un groupe de gens auxquels elle puisse s’adresser,qui puisse
conférer considération et récompenses, et qui utilisera et appli-
86 Genèse et aventure de la tension culture-science

quera les découvertes scientifiques.Comme il a été prouvé de façon


convaincante,la sciencemoderne a pris naissancedans des groupes
hétérogènes (comme par exemple celui qui a préfiguré la Royal
Society en Angleterre) qui associaient la curiosité intellectuelle aux
intérêts pratiques en réunissant scientifiques,membres des pro-
fessions libérales, artisans, négociants et citoyens éclairés. Ces
groupements ont permis aux scientifiques de trouver une clientèle
disposée à soutenir leurs travaux et à en tirer parti. La croissance
ultérieure de la sciencea été renduepossible par un réseau de plus
en plus dense de relationsinstitutionnellesqui ont lié la science à la
société.Ainsi, la science acquiert une efficacité sociale par l’inter-
médiaire d’un réseau institutionnel qui permet d’approvisionner
régulièrement en découvertes scientifiques des clients intéressés,
désireux et capables d’en tirer parti ; pour étudier les effets de la
science,il faut donc considérer le cadreinstitutionnelqui transforme
régulièrement les découvertes scientifiques en une réalité sociale. I1
s’ensuitque les pays industrialisés méritent le nom de civilisations
scientifiques,non parce qu’ils donnent à la science ses formes les
plus avancées et les plus développées,mais parce que leurs insti-
tutions sont imprégnées de science.
En ce qui concerne le cadre institutionnelqui permet à la science
d’acquérir son efficacité,il faut noter certains changementsimpor-
tants. Certes, les fondements de la société moderne ont été établis
lorsque les connaissances scientifiques et les possibilités écono-
miques ont contracté une alliance d‘où est sortie notre technique
industrielle. Les gens ont donc tendance à associer les effets de la
science au complexe science-technique-économie.Cependant, si
fondamentalque soit ce complexe,les pays industrialisésont depuis
longtemps dépassé le stade où le secteur industriel public ou privé
avait le quasi-monopolede l’utilisation de la science. Depuis, la
société est devenue si organisée que quantité de responsables
occupent des postes où ils peuvent, et le plus souvent doivent,
utiliser la science. I1 n’appartientplus exclusivement à l’industrie
de transformer les connaissances en réalités sociales.L’utilisation
de la science est une caractéristique constante et quotidienne des
administrations et des organisations.
Ce n’est pas tout. Autrefois, les effets sociaux de la science
résultaient des progrès des sciences de la nature, alors qu’aujour-
d’hui nous sommes au stade où les sciences sociales et humaines
ont commencé à fournir des connaissances qui peuvent servir pour
Au temps présent dans les pays industrialisés s7

une action méthodique. Qui plus est, l’organisation de la société


s’est perfectionnée au point que ces connaissances peuvent être
aisément appliquées. D e même que le X I X ~siècle a jeté les bases
d’une technologie reposant sur l’exploitation des sciences de la
nature, il semble que nous soyons en train de créer une techno-
cratie fondée sur les sciences sociales et humaines. D e même que
l’utilisationde la sciences’est institutionnaliséedans l’ordretechno-
logico-économique du siècle dernier, les sciences sociales et
humaines sont en train de devenir des piliers de l’organisation
sociale actuelle. Si l’on peut dire que la science s’est efforcée de
dominer la nature,les sciences sociales et humaines,dans la mesure
où elles produisent ou viendront à produire des connaissances
pratiquement exploitables, s’efforcent aujourd’hui de parvenir à
dominer directement la vie sociale et, par conséquent, la vie des
individus.

La confiance dans la science

La science n’occupe pas seulement la place d’une institution


sociale ; les gens formulent à son sujet desjugements où ils évaluent
son rôle effectif et potentiel. Comme ces attitudes à l’égard de la
science deviennent elles-mêmesun facteur déterminant de la conti-
nuité,de la croissance et de l’utilisation de la science,elles consti-
tuent un élément essentiel du rôle que joue celle-ci.Dans la mesure
où la science dépend d‘un soutien,il faut convaincre les gens qui
accordent ce soutien,ou qui votent pour l‘accorder ou consentent
à le donner,(a) que la science fournira des connaissances valables,
et (b) que ces connaissancespourront être utilisées à des fins dignes
d’intérêt.Cette confiance dans la science est un facteur important
de son utilisation. Lorsqu’elle est solide, on peut s’attendre à
ce que ceux qui prennent l’initiatived’appliquerla science en tirent
des avantages personnels et un prestige social, assurant ainsi le
recrutement du personnel nécessaire et la mobilisation de I’enthou-
siasme pour les tâches à accomplir. D e plus, bien que les décou-
vertes scientifiques soient utilisées en vue d’un but défini, il est
rare que la décision dépende exclusivement de la valeur intrinsèque
de ce but. Souvent les personnes qui peuvent ou doivent prendre
des décisions au sujet de l‘utilisationde la science ne possèdent pas
elles-mêmes des connaissances suffisantes sur les effets réels de
88 Genèse et aventure de la tension culture-science

cette utilisation. Elles doivent se fier à des conseillers scientifiques.


La mesure dans laquelle elles recherchent et utilisent les connais-
sances scientifiques et la décision qu’elles prennent en pesant les
avis des experts dépendent, entre autres choses, de larges hypo-
thèses qu’elles émettent quant à l’utilité générale de la science.
Bref, la science donne toujours naissance à une idéologie de la
science. Quand la science existe, nous la trouvons entourée d’une
série d’hypothèses très générales et souvent implicites sur l’utilité
et la valeur globales de la science pour l’homme.Cette idéologie
indique dans quelle mesure les gens sont disposés à soutenir et à
utiliser la science, activement ou passivement.
La confiance dans la valeur de la science repose naturellement
sur ses succès passés. Cependant, il ne s’agit pas d’une simple
extrapolation.Après tout, il n’est pas facile de dresser un bilan
complet des réussiteset des échecs de la science.Les conjectures sur
les ultimes possibilités de la science entrent en ligne de compte.
Les abus commis auraient-ilspu être évités ? Peut-onfaire en sorte
qu’à l’avenir la science évite ces abus et échecs ? Autant de ques-
tions auxquelles on ne peut répondre en se fondant strictement sur
des faits,car elles exigent une évaluation des possibilités.Les gens
peuvent également attribuer une certaine valeur à la science en soi.
Ils peuvent croire que l’homme devrait vivre rationnellement et
utiliser la science. C‘est ainsi qu’ils élaborent et entretiennent une
conceptionglobale de la valeur (sociale et individuelle)de la science.
Cette conception a trait à la connaissance effective des effets réels
de la science mais doit transcender ce stade. Elle associe une éva-
luation approximative des effets passés de la science à des hypo-
thèses générales (et vagues) concernant la valeur intrinsèque et les
possibilités ultimes de la science.
La foi dans la science et les idées qu’on s’enfait constituent un
élément important de la continuité, de la croissance et de l’utili-
sation de la science.I1 est difficile de les situer dans le cadre insti-
tutionnel qui transforme la connaissance en réalité.Pourtant elles
jouent un rôle dans la croissance et le fonctionnement de ce réseau
et dans l’établissement des conditions qui régissent le développe-
ment et l’utilisationde la science.Ces convictions (pourla plupart
vagues et implicites) relatives à la science indiquent la vision qu’a
l’homme de la relation entre science et culture puisqu’elles nous
révèlent comment les gens conçoivent le rôle de la science par rap-
port à la totalité des objectifs, des besoins et des aspirations de
Au temps présent dans les pays industrialisés 89

l’homme.Si nous voulons comprendre la relation qui existe entre


science et culture,nous pourrions peut-êtrecommencer par nous
demander comment, dans le passé, les gens ont conçu la science
par rapport aux fins humaines. Qu’escomptaient-ilsen dévelop-
pant et en utilisant la science? Quelle idéologie concernant la
science a régi sa croissance et son utilisation ?I1 faut poser ces ques-
tions,car nos propres idées sur les rapports entre science et culture
ont toutes chances d’êtreinfluencéespar les hypothèses du moment
concernant le rôle de la science. I1 est évident que pour pouvoir
vérifier nos hypothèses, nous devons les expliciter. Le meilleur
moyen d’y parvenir est de nous demander comment les convictions
relatives à la science et les attitudes à son égard se sont formées et
ont évolué à travers l’histoire.

L’évolution des attitudes à l’égard de la science

Au XVIII~siècle, la science a été accueillie avec enthousiasme


dans plusieurs milieux.Les artisans,les administrateurs,les mem-
bres des professions libérales pensaient aux résultats pratiques
immédiats,alors que d’autresgroupes réagissaient spontanément à
une expérience de libération et d’aventure intellectuelles. Mais
l’apportle plus importanta été celui de l’intelligentsianaissante,qui
a considéréles découvertesdes sciences de la nature comme le gage
que la continuation des progrès (et de la diffusion) de la science
conduirait l’hommeet la société vers l’accomplissementde leur des-
tinée et vers le bonheur. Comme l’a si bien démontré Herbert
Butterfield, cette conviction n’émanait nullement des scientifiques
eux-mêmes.I1 a fallu des intellectuels comme Fontenelle pour édi-
fier sur les découverteset les méthodes de la scienceune philosophie
de l’histoire,et pour créer une image de l’homme selon laquelle
celui-ciobéirait à sa nature et à sa destinée en acquérant et en utili-
sant la connaissance. A mesure que les idées, les normes et les
croyances traditionnelles commencèrent à perdre du terrain, et à
mesure que la science commença à déchiffrer les lois de la nature,
les intellectuels conçurent un avenir où l’homme serait libéré de
l’ignoranceet des préjugés et pourrait librement utiliser la science
pour façonner son environnement naturel et social en fonction de
ses intérêts et de ses buts ((véritables ». En somme,la science est
devenue partie d’unephilosophie émancipatrice.Dès lors,la science
90 Genèse et aventure de la tension culture-science

moderne a continué à inspirer l’espoir que la condition humaine


peut être améliorée et que le bonheur de l’homme peut être accru
grâce à l’accumulation et à la diffusion du savoir. L‘intensité de
cette conviction a connu des hauts et des bas ; différents groupes
ont attribué,à différentes époques,des significationsdifférentes aux
idées d‘amélioration et de bonheur ; enfin, de nombreux groupes,
que nous qualifions rétrospectivement de marginaux, sont restés,
à leur époque, étrangers à cette philosophie ou s’y sont même
opposés. Cependant, sous cette réserve, on peut dire que nous
avons hérité de cette conviction.
Cette philosophie émancipatrice a récemment été proposée
comme modèle, de préférence à la conception positiviste de la
science moderne. Les partisans de ce qu’on appelle la sociologie
dialectique (surtoutAdorno et Habermas) nous disent que la science
moderne a dissocié la production et l’utilisationdes connaissances
du problème de sa contribution ultime à la destinée de l’homme.
O n veut ainsi nous amener à croire que la science pourrait être mise
au service des intérêts et des fins véritables de l’humanitépour peu
que nous la replacions dans le cadre d’une philosophie émancipa-
trice. Je me propose de montrer plus loin que ce conseil ne résout
pas notre dilemme actuel. Pour l’instant,je voudrais montrer que
cet avis est fondé sur une mauvaise interprétation de l’histoire.
La question de savoir comment lier la production et l’utilisa-
tion des connaissances à la destinée de l’hommene s’était aucune-
ment posée au X V I I I ~siècle, et les protagonistes du siècle des
lumières n’ont même pas prévu qu’ellepuisse se poser. Dans l’en-
semble,la philosophie émancipatrice n’était qu’une réponse à la
science comme système de connaissances,et non à la science comme
force socialement active. Les applications pratiques de la science
étaient relativement peu nombreuses et n’avaient pas encore créé
une technologie particulière,ni provoqué de grands changements
visibles.Pour le public,les applications de la science n’étaientguère
plus que des prolongements des facultés naturelles de l’homme;
les outillages et les machines devaient rester soumis aux moindres
volontés des individus ; il ne s’agissait que de simples instruments
que l’hommecontinuerait à dominer.Les effets de la science étaient
alors l’objetde pures spéculations qui n’avaient pas à être soumises
à l’épreuvedes faits. Sans doute la philosophie qui prit naissance
au XVIII~ siècle ne cessait d‘affirmer la fin humanitaire et émancipa-
trice de la science ; mais cela était facilepuisqu’onavait posé comme
Au temps présent dans les pays industrialisés 91

postulat que la science ne pouvait que produire des effets humani-


taires. En somme, la philosophie du progrès était une idéologie
ex ante qui pouvait se permettre de négliger les véritables problèmes
que le progrès et l’utilisationde la science devaient faire apparaître.
Dans l’ensemble, cette perspective optimiste est demeurée
intacte et a même gagné du terrain au X I X siècle.
~ Certains soupçons
et certaines résistances apparurent lorsque la recherche gagna le
domaine de la nature vivante (par exemple avec la vivisection,le
darwinisme), lorsque l’industrie et la technique commencèrent à
modifier la surface de la terre, lorsque la science et la technique
quittèrent le domaine de la mécanique et de l’outillagefonctionnant
de manière visible (par exemple, avec le développement de la
chimie), et lorsque le tissu social subitl’impactde l’industrialisation
et de l’urbanisation.Mais, dans l’atmosphère d’optimirm e que
suscitait le progrès, nul n’écoutait ceux qui annonçaient que cer-
taines limites étaient outrepassées; on les accusait d’être des roman-
tiques et des réactionnaires.La classe ouvrière naissante,qui devait
le plus directement subir les conséquences de l’industrialisationet
de la technique,resta quelque temps indécise,puis se tourna non
contre la science,mais contre le système économique et politique.
Ainsi la croyance dans les effets bienfaisants de la science resta
intacte.Pas davantage que le X V I I Isiècle,
~ le X I X ~siècle n’a soup-
çonné ses effets néfastes.
C’est sur cette toile de fond que nous devons considérer le
malaise croissant que suscite la science dans les pays développés.
De toute évidence,il ne s’agit pas de groupes marginaux, c’est-à-
dire hors du courant principal du développementhistorique.Ceux
qui dénoncent le malaise actuel sont des intellectuels,des scienti-
fiques et des partisans du progrès.
Ce malaise n’est pas non plus une manifestation de méfiance à
l’égard de la science elle-même.Au contraire,les gens se tournent
sans hésiter vers la sciencepour se renseigner.Ils l’acceptentcomme
le dépositaireincontestéde la vérité et s’adressentà elle chaque fois
qu’un problème se pose. Nous privilégions la connaissance et la
compétence scientifiques dans l’enseignement,dans l’activité pro-
fessionnelle,dans les débats publics et dans la vie courante.Notre
environnement et nos institutions ont été édifiés sur la science et
nous savons que leur fonctionnement dépend d’elle.I1 n’y a plus
de tabous ni de limites imposés à la recherche (comme le montrent
les recherches sur le comportement sexuel). Les gens ont une
92 Genèse et aventure de la tension culture-science

confiance innée dans la science.C‘est l’uniqueautorité universelle.


Toute personne,tout groupe qui désire se faire entendre doit parler
au nom de la science,ou du moins s’en arroger les attributs.
Ce qui a été ébranlé,cependant,c’est la conviction que le pro-
grès scientifique entraîne automatiquement des effets bienfaisants.
Alors que les XVIII~ et X I X ~siècles considéraient le progrès scienti-
fique comme le problème majeur, on s’attache plutôt maintenant
aux problèmes des utilisations et des effets de la science. L’orienta-
tion et l’utilisationde la science deviennent des thèmes essentiels
pour l’opinionpublique. Une attitude ambivalente à l’égard de la
science apparaît donc dans les pays développés. D’une part, la
sciencejouit d’un prestige exceptionnelen tant que seule et univer-
selle autorité en matière de connaissance; et l’onreconnaîtuniver-
sellement que la science peut à un point extraordinaire changer les
conditions et atteindre des objectifs. D’autre part, les effets de la
science créent un malaise croissant qui fait rechercher des moyens
de l’orienter et de s’en rendre maître. Ce soupçon ne vise que les
sciences de la nature ; il ne s’étend pas aux sciences sociales et
humaines. Cela est d’autant plus remarquable que ces dernières
envahissent actuellement les institutionsdes pays développés beau-
coup plus rapidement que ne l’avaientfait les sciences de la nature.
L‘enseignement,la législation,la justice,la politique,l’urbanisme,
le service social,etc., sont dirigés, organisés et réformés selon les
conseils et les connaissances de spécialistes des sciences sociales et
humaines. I1 semble cependant que,dans ce domaine,l’optimisme
d’autrefoisait trouvé unbon refuge.Des gens qui fontpreuve d’une
méfiance marquée pour la science et la technique mettent mainte-
nant leurs espoirs dans une technologiesocialedes plus ambitieuses,
avec la même candeur que leurs ancêtres qui avaient tant attendu
des sciences de la nature.
Certaines des raisons de cette évolution sont évidentes. Les
bombes atomiques constituent une démonstration visible du pou-
voir destructeur de la science. Les gens ont également tiré la leçon
du fait qu’une partie de notre puissance économique et technique
est maintenant employée à lutter contre les effets néfastes et dan-
gereux de découvertes, d’inventions et d’applications antérieures
qui, en leur temps,avaient été saluées comme des progrès tout à
fait bienfaisants.Ils commencent à se poser des questions sur une
civilisation qui réussit à présenter l’avenir comme un choix entre
plusieurs solutions de grande envergure ou entre diverses options à
Au temps présent dans les pays industrialisés 93

long terme, mais est en revanche incapable de prévoir les effets


secondaireset les conséquencesà long terme des manipulations aux-
quelles elle soumet constamment le milieu.
Dans cette mesure,le malaise actuel repose sur des contradic-
tions et des tensions manifestes que le public peut facilementperce-
voir. I1 est pourtant très vraisemblable que des tensions moins
visibles contribuent au malaise croissant que suscite le rôle de la
science.Nous aborderons ce problème plus loin,lorsque nous exa-
minerons les effets sociaux de la science.

L e volontarisme scientiJique

Le malaise causé par le rôle ambigu de la science conduit tout


naturellement à se poser la question de sa responsabilité dans les
erreurs,les échecs et les négligences passés. O n parle souvent à ce
sujet d’un volontarisme scientifique. La science est soupçonnée ou
même accusée d’avoir nourri l’ambition de dominer la nature,
depassani ainsi ses possibiiités ; on reproche aux scientifiques
d’avoir été saisis d’une espèce d’ivresse,de s’être laissé emporter
par leur réussite bien au-delà des limites de leur domaine. Cette
opinion mérite d‘être examinée sérieusementdans la mesure où elle
ne constitue pas seulement une hypothèse historique, mais où elle
contient aussi une leçon en ce qui concerne l’utilisationet la maî-
trise futures de la science.
Des études récentes ont tenté de démontrer l’existence d’un
volontarisme scientifique de ce genre. O n y constate que les pro-
phéties et les promesses selon lesquelles la science pourrait rendre
l’hommemaître de son milieu se sont succédé sans interruption à
travers toute l’histoirede la science moderne.Certes,nous ne savons
pas vraiment quelle est la proportion des scientifiques qui ont par-
tagé cette opinion. I1 n’est pas non plus facile de donner un sens
uniforme à leurs déclarations.Cependant, dans l’ensemble,il n’y
a pas de raison de douter qu’à mesure que la science progressait et
démontrait son utilité,les scientifiques sont devenus de plus en plus
convaincus de son aptitude à remodeler le monde, voire à l’assu-
jettir complètement aux desseins de l’homme.
Mais ce volontarisme scientifique n’était pas l’apanage des
hommes de science.Après tout,il s’agissait de la conviction com-
mune de l’élite libérale et progressiste et il devait plus aux intellec-
94 Genèse et aventure de la tension culture-science

tuels qu’aux scientifiques.Si ceux-ci se sont montrés sensibles à


l’idéologied’un progrès indéfini permettant d’accroître la maîtrise
de l’hommesur la nature,d’autres groupes ont fait de même. I1 est
vrai que les scientifiques du X I X siècle
~ se considéraient comme des
pionniers qui franchissaient hardiment les frontièrestraditionnelles
pour conquérir la nature.Pourtant,ils étaient aussi profondément
convaincus que leurs efforts libéreraientl’humanité de ia faim,de
la pauvreté,d’un labeur harassant,de la maladie,bref des contin-
gences et de l’insécuritéde l’existencenaturelle de l’homme.
Le véritable problème est néanmoinsplus profond. L’expression
((volontarisme scientifique N laisse entendre que la volonté de
dominer la nature a poussé les scientifiques à découvrir des connais-
sances aux conséquences dangereuses.I1 s’ensuitimplicitementque
les scientifiques auraient pu (et donc auraient dû) rester maîtres des
effets de la science en ne recherchant que les connaissances suscep-
tibles de produire des conséquences bienfaisantes.
Est-ilvraiment possible de rester ainsi maître des effets de la
science ? Pour s’attaquerà ce problème,il faut garder bien présents
à l’espritquelquespoints fondamentaux.Toute connaissance empi-
rique donne à l’hommeune prise potentielle sur la réalité parce
qu’elle lui permet au moins de mieux prévoir les événements,ou
même d’influencerles circonstances. Mais, une connaissance étant
donnée, il est impossible de prédire les fins auxquelles elle pourra
être employée.Toute parcelle de connaissancepeut être utilisée de
maintes façons,bonnes ou mauvaises.En fait,le nombre des modes
et des buts possibles de cette utilisation est infini.Une découverte
scientifique sert généralement à plusieurs fins et peut toujours
trouver de nouvelles applications. Cette non-spécificité de la
connaissance en ce qui concerne ses utilisations est un fait fonda-
mental,qui explique de lui-mêmepourquoi on finance la recherche
fondamentalemême si ses résultats sont dépourvus d‘utilité immé-
diate. La croissance extraordinaire de la science moderne a com-
mencé lorsque le xrxe siècle a eu assimilé cette idée de l’utilitépra-
tique de la recherche fondamentale,alors que le XVIII~ siècle s’était
borné à rechercher des résultats directement exploitables.
‘I1 s’ensuit que les scientifiques ne peuvent manifestement pas
prévoir les utilisations qui pourront être faites de leursdécouvertes.
Dans le meilleur des cas, ils en connaissent quelques utilisations
immédiates. I1 s’ensuit également qu’aucune recherche, aucune
découverte ne saurait être intrinsèquement bonne ou mauvaise,
Au temps présent dans les pays industrialisés 95

encore que les sciences sociales et les sciences humaines obligent à


atténuer quelque peu cette affirmation, car elles produisent des
connaissances qui ont un rapport direct avec le comportement
humain et peuvent exercer sur lui une influence directe. Les
recherches sur la paix, par exemple,ne sont nullement ((bonnes D
en soi ; leurs résultats servent aussi bien le but qui est de parvenir
à la paix que des fins diamétralement opposées.Dès lors que des
connaissances sont valables, elles peuvent servir à influencer la
réalité dans de nombreuses directions.I1 est inutile de demander
aux scientifiques de subordonner leurs recherches à des considéra-
tions relatives au bien-êtrede l’homme.C’est une idée séduisante,
inais une erreur profonde de croire que les effets de la science
pourraient être orientés par une éthique scientifique humanitaire.
Les effets négatifs de la science ne sont pas dus à l’absenced’une
telle éthique humanitaire chez des scientifiques, et la volonté de
dominer la nature qu’on leur prête a été inspirée par leur croyance
dans les effets bienfaisants de la science plutôt que par toute autre
considération.

Les effets sociaux de 1’industr.ialisation

La science n’a acquis d’efficacitésociale qu’une fois associée à


la technique et à l’économie pour donner naissance au processus
d’industrialisation.Mais la condition de ce processus était I’exis-
tence d’institutions et de services complémentaires et subsidiaires.
A cela ont pourvu 1’Etat (investissements,transports, Iégislation,
enseignement, administration, etc.) et l’initiative privée (associa-
tions volontaires,servicesde toutes sortes,etc.). L’industrialisation
ne se prête pas à une explication unique. C o m m e le montre une
analyse comparative,il s’agit d’un processus autonome qui peut
prendre diverses formes. C’est ainsi que les initiatives nécessîires
peuvent venir d’entrepreneursprivés,de la bureaucratie d’Etat ou
d’une élite politique. D e même,les innovations requises ne pro-
viennent pas d’un seul secteur.La science a donc fourni à la tech-
nique les connaissancesnécessaires; mais elle a aussi profité de la
technique de maintes manières.Les progrès de la science ont même
finipar dépendre du matériel technique et,par conséquent,du pro-
grès technique.Et les progrès de la science et de la technique ont
eux-mêmesété fonction de l’évolutionde la structure sociale (divi-
96 Genèse et aventure de la tension culture-science

sion du travail, institutions sociales, économiques et politiques),


seule capable de fournir lesmoyens de financeret d’utiliserla science
et la technique.
Mais,quelle que soit la forme qu’aitprise l’industrialisation,elle
a produit fondamentalementles mêmes effets, et posé fondamenta-
lement les mêmes problèmes. Son effet global n’a été rien de moins
qu’une transformation complète de la société.Non seulement les
changements ont été nombreux et radicaux, mais ils ont eu une
même orientation et une même apparence. Dans la société préin-
dustrielle,les hommes avaient trouvé leur place,peut-êtremodeste,
dans un système statique qui leur donnait un minimum de sécurité
économique et sociale. Les circonstances ne permettaient guère
d‘interventions d’en haut. Les relations étaient avant tout person-
nelles et directes,de sorte que tous les comportements étaient assu-
jettis aux normeset aux contraintesglobales imposées par le groupe
social. La famille,la corporation et la communauté constituant le
champ de l’action sociale,les gens pouvaient être assurés de leur
survie économique et de leur appartenance sociale.Les différences
de richesse étaient atténuées par les liens sociaux et les obligations
mutuelles,si bien que la réputation sociale et la dignitépersonnelle
reposaient sur le caractère et le comportement plutôt que sur la
situation économique.
L’industrialisationa complètement dissous ces groupes ou les a
-
réduits à des relations -sans importance sociale de choix per-
sonnel et de caractèreprivé. En même temps se structuraitla société
moderne,réseau d’institutionsdistinctes,différenciéeset ayant leur
organisation propre, et dont chacune est conçue pour accomplir
une fonction spécifique,d’une manière rationnelle,économique et
efficace.
Le trait le plus significatif,et vraiment symbolique,de tout le
processus a été la séparation entre le travail et la vie familiale :elle
a marqué le début de l’impactsocial de l’industrialisation.Dans la
société préindustrielle,le travail était un aspect du déroulement de
l’existence.II était pris dans un tissu de liens de groupes où inter-
venaient les relations personnelles ; il respectait les rythmes natu-
rels, les rapports sociaux,et le jeu.Lorsque le travail a été intégré
à l’organisationdes usines ou des bureaucraties,on l’a assujetti à
de simples principes d’efficacité de la production ou de l’organi-
sation. En d’autres termes, il est devenu du travail K pur I), très
exigeant sur le plan de la discipline humaine.
A u temps présent dans les pays industrialisés 97

O n sait que c’estla classe ouvrière qui a eu à subir ces change-


ments sous leur forme la plus brutale.La mécanisation a fragmenté
des activités auparavant complètes en des séries d’opérations répé-
titives rudimentaires.A u cours du processus d’industrialisation,les
gens se sont adaptés de maintes façonsà la situation,et le caractère
du travail a lui aussi évolué. Mais il ne peut y avoir de doute sur le
fait que,dans la sociétémoderne,la fragmentationa rendu le travail
plus facile,mais aussi plus dépourvu d’intérêt.
En perdant sa focction d’unité de production, le foyer est
devenu le domaine de la vie privée pour une cellule familiale
réduite qui s’est développée face aux exigences et aux possibilités
d’une société mobile. Ce type de famille offrait de nouvelles possi-
bilités de relations personnalisées et de styles de vie individualisés;
mais en même temps de nombreux problèmes sont apparus :stabi-
lisation psychologique,espoirs d’épanouissementde la personna-
lité, emploi des loisirs,sans parler des problèmes relatifs au rôle de
la femme, qu’elle reste à la maison ou travaille au-dehors.
Le problème social,peut-êtrele plus grave que la nouvelle forme
de production ait suscité,est celui de l’inégalitésociale.Les diffé-
rences économiques qui existaient dans Ia société préindustrielle y
étaient tempérées par la tradition,par les obligations mutuelles,
par la fonction sociale visible des situations sociales et par des
considérations de comportement et de caractère personnels. Mais
l’industrialisationa créé des divisions sociales radicales. Dans ses
premières phases, il y a eu non seulement une accentuation des
différenceséconomiques,mais aussi une polarisation qualitative de
la population du fait que les travailleurs avaient perdu les moyens
de production (sort que devaient finir par subir des élémentsde plus
en plus nombreux de la population,les gens ne parvenant pas à
réunir les capitaux nécessaires pour conserver l’indépendanceéco-
nomique). Or,le nouvel ordre industriel a imposé d’autres divi-
sions,non moins tranchées.L’éducation,devenant un moyen indis-
pensable d’orientation dans un monde complexe, a également
commencé à diviser la population en deux communautés séparées
par le mode d’expression,les idées et le système de valeurs. Enfin,
dans l’anonymatet la mobilité de Ia vie urbaine, les gens se sont
trouvés rtduits à un statut social ne correspondant guère qu’à leur
pouvoir d’achat.
L’industrialisationa également transformé l’appareilpolitique.
La naissance d’une civilisation scientifique a aussi marqué le pas-
SCIENCE -4
98 Genèse et aventure de la tension culture-science

sage de conditions données, immuables et ((naturelles N, à un


monde organisé et modelé par l’homme,où l’effort humain crée
sans cesse de nouvelles conditions ; celles-ci résultent de décisions
et peuvent donc être,dans une large mesure,modifiées par d’autres
décisions.Les hommes ont réagi en formant des associations et des
coalitions politiques pour assurer la défense de leurs intérêts.C’est
cette situation qui a créé les conditions de l’apparition des partis
politiques et des groupes d’intérêtset,partant,du système de repré-
sentation démocratique.
La montée des idéologies a été liée à cette transformation de
l’organisme politique. Les idées traditionnelles et l’expérience
immédiate ne pouvaient plus fournir d’explications satisfaisantes
des changements en cours. Les partis durent présenter des théories
plus ou moins explicites concernant les mécanismes régissant le
fonctionnement de la société.Dans une société soumise à un flux
continu de réglementationset de décisions,ils furent contraints de
proposer une image de ce que la société devrait être ou devenir.
Enfin,comme ils se disputaientles suffrages de l’électorat,les partis
durent s’efforcerdejustifierleursprogrammes sur le plan de l’intérêt
général.C‘est ainsi que les besoins individuels d’orientation et les
exigences de la vie politique concoururent à favoriser la montée des
idéologies.En fait,les idéologies doivent être considérées comme
des systèmestypiques d’orientation,notamment d’orientationpoli-
tique,dans une société complexe.
Il y a dans tout cela une bonne dose d’ironie,si l’on considère
les espoirs qu’avaitinitialement suscités l’essor de la science dans
une société éclairée. Sous le règne de la science,les gens finiraient
par reconnaître leurs véritables intérêts communs, les croyances
sans fondement disparaîtraient,les décisions reposeraient finale-
ment sur des connaissances sûres :telles étaient les prédictions sim-
plistes que l’histoirea démenties intégralement.Certes,les systèmes
religieux et les autres systèmes de croyances traditionnellesont dû
céder du terrain devant l’autoritéde la science ; mais,au X I X siècle,
~
les idéologies ont commencé à se développer comme systèmes de
croyances, indispensables dans l’opinion publique aussi bien que
chez les individus. Sans doute a-t-onproclamé maintes fois la
((mort de l’idéologie». Mais le fait est que la science nepeut satis-
faire le besoin légitime d’orientation qu’éprouve l’homme. Au
contraire, l’énergierénovatrice de la science a donné ses assises à
la montée des idéologies en mettant les gens en présence de chan-
Au temps présent dam les pays industrialisés 99

gements complexes et profonds, en donnant à la société un avenir


(
( ouvert », en faisant subir aux circonstances des changements sys-
tématiques,en encourageant et en exigeant une participation poli-
tique à ces décisions,en dissolvant les groupes où régnait une soli-
darité générale et en forçant les gens à s’organiser en groupes sur
la base de programmes politiques et d‘une communauté d’intérêts.
En fait, les idéologies sont inséparables de la société moderne, à
laquelle elles fournissent les systèmes de croyances nécessaires pour
sous-tendrel’actionpolitique et sociale.Ces systèmes peuvent être
de nature explicite ou implicite ; ils peuvent rester latents pendant
un certain temps ; leur influence peut être limitée pour tenir compte
des réalités; mais ils jouent, et continueront à jouer, un rôle
énorme dans la société moderne. La lutte idéologique,miroir des
problèmes sociaux et des divergences d’intérêts,est donc un trait
permanent des pays en voie de développement comme des pays
développés,et une sourcepolitique de conflits entre groupes sociaux
comme entre nations. Qu’elle puisse être maintenue à un niveau
assez bas pour laisser le choix entre diverses possibilités ou qu’elle
dégénère en hostilité politique radicale, elle pose dans la société
moderne un problème fondamental.C’est à la lumière de toutes ces
considérations qu’il faut considérer l’attrait qu’ont exercé et que
continuent d‘exercer les deux idéologies les plus dynamiques :le
marxisme,idéologie explicite qui répond au fait fondamentalde la
divergence des intérêts économiques dans la société moderne, et le
nationalisme,idéologie implicite qui répond au rôle fondamental
que jouent les nations dans la création et le changement des condi-
tions,y compris les conditions économiques.
Il faut ici examiner un autre groupe de changements.L’énergie
rénovatrice de la science n’a pas seulement exercé son influence à
l‘intérieurdes pays industrialisés ; elle a également modifié les rap-
ports entre sociétés.Le caractère expansionnistedes pays industriels
s’est révélé générateur d’oppositions et de conflits d’autant plus
désastreux que la technique a permis d’accroître la puissance mili-
taire et les armements. Pour des raisons analogues, l’expansion
économiquejointe aux intérêts des puissances a changé les rapports
entre sociétés industrielles et sociétés non développées.I1 y avait eu
déjà des colonies ; mais la pénétration économique intensive et la
domination politique ont été l’apanage des pays industriels. Les
pays non développés ont été attirés dans l’orbitedes pays indus-
triels, et c’est également ainsi qu’ont été semés les germes de nou-
100 Genèse et aventure de la tension culture-science

veaux conflits,mais aussi de l’accessionultérieure de ces pays non


développés à une indépendancetournée vers la modernisation.
Si l’on examine rétrospectivement les changements que le pro-
grès scientifique a favorisés,il est presque impossible de ies évaluer.
Ce qui apparaît le plus clairement,c’est que la plupart des effets
de la science ont été complètementimprévus. U n autre fait saillant
est que chaque progrès de la science a entraîné de multiples consé-
quences. Enfin,une certaine prudence s’impose,car le recul histo-
rique conduit à la simplification.

L’esprit scientiJiqueet les masses

Lorsque,au X V I I Isiècle,
~ les intellectuelsont construitautour de
la science (en englobant dans ce terme les sciences de la nature et
les autres sciences) une croyance semi-religieuseselon laquelle les
hommes pourraient se racheter,individuellementet collectivement,
grâce à la science,ils ont également créé le problème ((de l’esprit
scientifique et des masses ». Ce problème est resté, depuis cette
époque,un de leurs sujets favoris.Lorsque les nations se sont lan-
cées dans la voie de l’industrialisation,elles ont dû vaincre l’igno-
rance et la résistance de la masse du peuple, étant donné qu’une
certaine familiarité avec la science, ses méthodes et ses résultats
devenait indispensable à la fois pour que la science progresse et
pour que les individus remplissent leur rôle dans la société.Tous
les pays en voie d’industrialisation étaient obligés d’adapter leur
système d’enseignementà ces besoins, et ils l’ont fait,fût-ceavec
parcimonie,hésitation ou retard.
Cependant, la résistance à la science a été surmontée et la
science jouit dans les pays développés d’une autorité illimitée. Les
changementsintervenusdans le travail,I’enseignementet les moyens
d‘information,de même que les succès manifestes de la science ont
amené les masses à accepter son autorité. De plus, de larges sec-
teurs de la population ont maintenant une compréhension rudimen-
taire de l’approchescientifiqueet leur attitudegénérale est au moins
conforme à la méthode scientifique,c’est-à-direexpérimentale,réa-
liste,pragmatique,empirique.L’écoleet le travail familiarisentune
proportion sans cesse croissante de la population avec les éléments
de la scienceou avec tel secteur de la science appliquée.La tendance
à la professionnalisation montre que la méthode et les connais-
Au temps présent dans les pays industrialisés 101

sances scientifiques s’introduisent dans un nombre toujours plus


grand de métiers. Par contre,la recherche révèle que la majorité
de la population n’a pas une compréhension objectivement adé-
quate de la méthode et du rôle de la science.Nous savons aussi que
très peu de gens, lorsqu’ilsconsomment ou utilisent de quelque
autre manière les produits de la science appliquée,témoignentvrai-
ment d’une mentalité scientifique.
La question de savoir si, tout bien pesé,nous devons considérer
cette situation comme satisfaisantedépend,bien entendu,des effets
que nous attendons de l’expansionde la science.Si nous comparons
la situation actuelle aux espoirs que les siècles précédents avaient
placés dans l’idéede l’espritscientifique et des masses et auxquels
on n’a pas renoncé aujourd’hui,nous constatonsque nous sommes
encore très loin d’unescilution satisfaisante.Selon la croyancedans
le pouvoir rédempteur de la science,tous les progrès de la science
ne commenceront vraiment à porter leurs fruits que lorsque,enfin,
les masses serontacquises à l’espritscientifique.Toutesles décisions
reposeront alors sur la base universelle et commune de la science
dont il ne pourra résulter aucune erreur ou discordance,une fois
que les préjugés et l’ignoranceauront enfin été vaincus.
Mais que pouvons-nousraisonnablement attendre de la diffu-
sion des Connaissances scientifiques? Cette question paraît tout à
fait pertinente au moment où la science, par l’éducation et les
moyens d’information,grâce aussi à l’universalité de ses utilisa-
tions et de ses applications,joue un rôle prépondérant dans les
idées et les représentationsdes gens.I1 est certain qu’un((gradient ))
de connaissance et d’intellection est intégré à la structure d’une
société fondée sur la division et la spécialisation du travail. Mais
l’ancienne différenciation verticale qui séparait l’élite cultivée des
masses ignorantesne reflèteplus les véritables problèmes d’unecivi-
lisation scientifique.Après tout,elle est en train d’être remplacée
par une différenciation horizontale de la connaissance,qui résulte
de la spécialisationtoujours croissante de la science.Nous sommes
tous devenus d’une certaine manière des ignorants. Les experts
sont compétents dans leur discipline réduite ; mais même leurs
connaissances sont bientôt rendues caduques par la croissance
explosive des connaissances.Ces dix dernières années,on a beau-
coup parlé des deux cultures. Mais la science et la connaissance
sont fragmentées en un nombre bien plus grand de cultures. Et
I’universalitétant vantée de la méthode scientifique s’est réduite à
102 Genèse et aventure de la tension culture-science

quelques généralités de la philosophie de la science,qui ne peuvent


plus permettre de bien comprendre le fonctionnementet les résul-
tats des nombreuses sciences. Nous devons tous nous fier à des
experts et,dans la vie de tous les jours,nous consommons les pro-
duits de la science comme s’il s’agissait d’une chose allant de soi.
Max Weber a dit que les membres d’une tribu primitive ont une
connaissance adéquate et complète de leur société,de leur culture
et de leur technique.I1n’enva pas de même pour l’hommemoderne.
Sa rationalité consiste pour une grande part dans le fait qu’il sait
qu’il existe des experts compétents pour les multiples éléments ou
aspects de la réalité.Contrairement à toute attente,ces deux siècles
et demi d’essor et de diffusion de la science n’ont pas créé une
société rationnelle ; ils ont créé une civilisation scientifique. En
dépit de connaissances accrues,nous ne savons pas mieux résoudre
nos problèmes individuels ou sociaux et nous n’avonspas moins de
difficultés à nous accorder sur des buts communs.
L‘idée que cette tendance pourrait être renverséepar la diffusion
de la science n’a aucun fondement dans la réalité.En fait,il semble
que nous entrions dans une nouvelle phase où la diffusion des
connaissances devient quelque chose de très problématique. La
complexité de la science moderne, sa spécialisationet le renouvel-
lement rapide des connaissances ont compliqué la relation entre
les scientifiques et le public. Au XVIII~ siècle, la plupart des gens
instruits pouvaient suivre les travaux originaux des scientifiques.
La croissance de la science a dressé un écran entre les scienti-
fiques et leur public en ce sens que d’innombrables professions
et activités médiatrices sont maintenant nécessaires pour commu-
niquer les résultats des recherchesau public et que la croissance des
moyens ou organes d’information a multiplié et renforcé ces posi-
tions médiatrices. Pour agir sur l’opinion publique, la science
en vient par conséquent à dépendre d‘un groupe de médiateurs
professionnels.
L’apparition de médiateurs professionnels est le signe d’une
évolution profonde de ce qui, pour la sociologie de la science,
constitue la base sociale de la science, à savoir la relation entre les
scientifiques et leur public. Mais il n’estpas besoin de connaître la
sociologiede la sciencepour distinguer certaines conséquencespos-
sibles.Les moyens et organismes d’information ont leurs exigences
propres, et les médiateurs peuvent se créer leur idéologie propre
puisqu’ils ne sont pas liés rigoureusement par les normes et les
Au temps présent dans les pays industrialisés 103

sanctions qui s’imposentaux scientifiques.D e plus, les nouveaux


moyens et organes d’information permettent au scientifique de
gagner l’adhésion du public à ses théories,c’est-à-dired’éviter ce
débat entre scientifiquessans lequelune théoriene peut être déclarée
utilisable sur le plan public. Les graves conséquences de ce chan-
gement deviennent évidentes si l’on opère un rapprochementavec
une autre évolution récente. Pour bon nombre de raisons, les
sciences socialeset humainesen plein essor sontactuellementl’objet
d’une large diffusion dans les pays développés.En moins de dix
années, des catégories et des arguments empruntés aux sciences
sociales sont entrés dans le langage courant et dans les débats
publics. Cette acceptation traduit une réorientation fondamentale
des catégories par l’intermédiairedesquelles les gens perçoivent,
structurent,conceptualisent,exprimentet communiquentla réalité.
L’opinion publique et les décisions politiques sont ainsi tombées
sous l’influence des connaissances des sciences sociales qui se dif-
fusent dans la société.
Semblable en cela à toutes les sciences, la connaissance des
sciencessocialesdevait conduireà des débatsrationnels,fournir des
bases solides aux décisions,faciliter la conciliation entre groupes
ayant des intérêts divergents en leur fournissant des preuves
incontestables de l’interdépendance effective de leurs intérêts et
réduire au minimum les préjugés et l’ignorance.
Or,il semble que le résultat ait été effectivement le contraire.
Malgré l’apparencescientifiquede beaucoup de débats publics,les
échanges d’arguments sont devenus moins rationnels et plus pas-
sionnés et le vocabulaire plus incisif;les faits et les problèmes ne
sont pas mis au grand jour mais plutôt dissimulés sous une lourde
terminologie scientifique.I1 apparaît que la connaissance sociolo-
gique est si fragile et si complexequ’elleacquiert de nouvelles signi-
fications,une nouvelle portée et une virulence nouvelle lorsqu’elle
est largement diffusée. Cette diffusion donne aux résultats des
sciences sociales un caractère idéologique. C’est là que les média-
teurs ont remplacé les scientifiquesen présentant et en interprétant
sélectivement les résultats des sciences sociales. Et c’est là que la
diffusion des connaissances paraît créer un fossé, non entre la
science et les masses ignorantes, mais entre la science des gens
compétents et la science des idéologues. O n peut considérer cela
comme une calamité fondamentale d’une civilisation scientifique,
présageant de nombreuses difficultés pour l’avenir,
104 Genèse et aventure de la tension culture-science

La science, la culture et l’homme


L‘homme moderne est soumis à des tensions du fait de condi-
tions externes résultant de la croissance et de l’utilisation de la
science.I1 n’est satisfait ni de son environnement artificiel, ni des
conditions sociales dans lesquelles il vit. Mais il existe d’autres
tensions résultant de la condition humaine plutôt que des condi-
tions dans lesquelles vivent les hommes.Ces tensions se rapportent
à la capacité humaine d’acquérirune culture et une personnalité,
à la morale et au monde des significations,bref, aux faits impal-
pables de la réalité intérieure.
I1 est caractéristique que ces faits soient omis lorsqu’on définit
l’hommecomme un être rationnel qui n’ade contactsavec la réalité
que par ses sens, cognitivement, et instrumentalement. Mais la
vérité est que l’expériencehumaine de la réalité est marquée par un
flux continuel d’états affectifs et d’émotions,d’humeurs et d’états
d’âme, de désirs -la réalité,pourrions-nous dire, acquérant un
sens pour l’hommegrâce à ces expériences intérieuresqui motivent
ses actes et déterminentses satisfactions. Ces expériences intérieures
sont des sentiments et des représentations indistincts auxquels
l’homme doit donner une forme et un sens en les exprimant. La
culture fournit à l’homme le moyen de formuler ses expériences
intérieures. L’homme doit composer avec elles. I1 doit s’accom-
moder de la déception et de lajoie,de la chance et de la malchance,
de ses réussites et de ses échecs,des contingences et de lui-même.
Son empire sur les conditions extérieures est limité et il n’a pas de
pouvoir direct sur ses expériences intérieures. Toutefois, pour
atteindre un équilibre interne,l’homme doit être capable d’inter-
préter ses expériences intérieures et d’adapter en conséquence ses
objectifs et ses préférences. Là encore, la culture lui fournit les
moyens nécessaires pour y parvenir.I1 y a beaucoup d’autrespro-
cessus intérieurs qui jouent un rôle dans ses expériences et dans ses
actes.Mais il suffit d’affirmerque,pour l’homme,la réalité est plus
que les effets de conditions extérieures.Constamment,des idées et
des significations,des valeurs et des normes,des affects et des émo-
tions entrent dans son expérience de la réalité.La satisfactionqu’il
tire de la vie n’est donc pas seulement une question de conditions,
quelque importancequ’elles puissent avoir. Elle dépend de ce qu’il
en fait et de la façon dont il s’en accommode. La personnalité,
Au temps puisent dans les pays industrialisés 105

pourrions-nousdire,constitue la forme organiséede ces expériences


intérieures,que l’homme extériorise en culture. Bien entendu,les
normes de la science moderne ne peuvent rendre compte de façon
satisfaisantede ces aspects de l’existencehumaine.Mais les faits ne
sont pas moins réels parce que nous sommes incapables de les
expliquer scientifiquement.
I1 semble ici utile de dire quelques mots sur le terme de culture.
Ce ternie a servi à un moment donné à désigner la vie morale,spi-
rituelle et intellectuelledes hommes,dont l’expressionla plus remar-
quable est,par exemple,la religion,ou encore l’artou la littérature.
Pour de bonnes raisons,les sciences sociales ont donné à ce terme
une acception plus large,ce qui a eu cependant pour effet de nous
priver d’un concept désignant essentiellement ces domaines de
signification symboliques,expressifs, non objectifs et non instru-
mentaux. J’adopteraiici l’ancienne acception du mot culture. Les
œuvres d’art et la littérature,les systèmes religieux ou philoso-
phiques ne sont que des objectivations culturelles particulièrement
évidentes qui peuvent être considérées dans une certaine mesure
comme des équivalents fonctionnels : ce sont en effet différentes
formes de satisfaction du besoin qu’al’homme de concrétiser ses
expériences intérieures.I1 existe des formes culturelles moins évi-
dentes qui imprègnent le langage,les idées,les émotions ou l’uni-
vers de la communication sociale, si bien que nous devons nous
garder d’évaluer le besoin de culture de l’homme en mesurant
l’intérêt qu’il porte à ces objectivations visibles ou le temps qu’il
consacre à les lire. I1 semble pourtant que l’on soit en droit de sup-
poser que ces formes et ces modes mineurs de culture ne peuvent
exister sans quelques ((objectivations N du genre de celles qu’offrent
la littérature et les arts.
Les questions qui se posent sont donc les suivantes : quelle
influence la montée de la civilisation scientifique a-t-elleeue sur la
culture ? La société moderne apporte-t-elleà l’hommeune culture
qui lui permet d’exprimer de façon appropriée ses expériences ? Le
monde d’aujourd’hui fournit-il à l’homme des expériences que
celui-ci peut transformer en expressions culturelles? La société
moderne favorise-t-elleun sentiment d’épanouissementet d’iden-
tité ? La culture moderne est-elle viable ?
Quelle que soit la position que nous soyons portés à adopter
sur ces questions,il y a maintes bonnes raisons de les poser. Le
sentiment d’identité,le sentiment d’épanouissement,l’aptitude à
106 Genèse et aventure de la tension culture-science

composer avec la réalité,la capacité de résoudre ses propres pro-


blèmes ne sont guère des caractéristiques frappantes de la civili-
sation moderne et il y a beaucoup de gens pour dire que nous vivons
dans une société malade.Nous ne pouvons non plus nous borner à
dédaigner les voix nombreuses, bien qu’un peu discordantes, de
ceux qui soutiennent que la culture moderne devient superficielle,
la personnalité moderne sans profondeur et la vie moderne vide
et sans intérêt.Ces convictionssont des faitssociaux,même si nous
sommes peu enclins à les faire nôtres. Une partie considérable de
notre intelligentsia moderne souscrit ouvertement à cesjugements;
bien plus encore éprouvent devant la culture moderne un malaise
ou un sentiment d’aliénation. Et ces indicateurs éminemment sen-
sibles qui souvent révèlent,comme des sismogrammes,la situation
de la culture et annoncentce qui va se passer,semblentplutôt étayer
ces conclusions :les formalismes,les convulsions,le désespoir,le
négativisme,les contorsions de l’art et de la littérature contempo-
rains peuvent difficilement être considérés comme des indices d‘une
culture saine.S’ilsconstituent des reflets fidèles de la vie moderne,
s’ils en condensent la signification dans des objectivations cultu-
relles, ils n’ont pas grand-choseà nous révéler sinon notre déraci-
nement, notre désespoir et notre aliénation. De fait, les chefs de
file de l’artet de la littérature tendent aujourd’huià rejeter comme
périmée l’idéemême d’art,de littérature ou de culture.
Que signifie tout cela ? Et dans quelle mesure peut-ils’agird’un
effet de la science sur la culture ?Pour trouverla réponse à ces ques-
tions, il faut observer que la science a modifié radicalement le
rapport entre l’homme et la réalité. Dans les sociétés préscienti-
fiques,il fallait accepter les conditionsnaturelleset sociales comme
des réalités immuables dont les hommes devaient s’accommoder.
Dans cette lutte contre des conditions difficiles,face à l’insécurité
et à un environnementimprévisible et incompréhensible,l’hommea
toujours rêvé d’un pouvoir et d’une connaissancesupérieurs qui lui
permettraient de dominer sa condition. En un sens, notre civili-
sation scientifique est donc la réalisation de ce rêve. Nous vivons
désormais dans un monde façonné par l’homme et nous pouvons
modifier, par un effort concerté,presque n’importe quel élément
de la réalité.Or,plus nous agissons en ce sens, plus ténu devient
notre lien avec la réalité.A mesure que s’accroîtnotre empire sur
les conditions,que la science nous ouvre plus de possibilités que
nous ne pouvons en imaginer,que les sciences humaines et sociales,
Au temps présent dans les pays industrialisés 107

associées à une organisation sociale de plus en plus perfectionnée,


nous permettent de dominer de nouveaux secteurs de la réalité,
que nos interventions se multiplient, que nos plans s’étendentsans
cesse davantage dans l’avenir,que nos programmes sont conçus à
une échelle toujours plus grande,les rapports de l’homme avec la
réalité subissent une transformation fondamentale.Pour nous, la
réalité devient un simple arrangement provisoire, un état tempo-
raire, quelque chose qui est destiné à être modifié et réorganisé,
quelque chose qui souffre difficilementla comparaison avec ce que
nous attendons de l’avenir.Elle n’est plus une réalité qu’il nous
faut accepter,que nous devons prendre au sérieux,traiter comme
s’il s’agissait d’un fait matériel. Intérieurement,nous n’avons pas
besoin d’y pénétrer, nous pouvons nous en passer, la rejeter, la
contester.
Notre société ne fait pas que changer constamment;la science a
ajouté à la réalité la perspective et l’attentede changements futurs,
dimension nouvelle de la réalité. Mais le prix que cela exige est
-semble-t-il-une constante dépréciation de la réalité. Comme
nous pouvons, si la réalité nous oppose la moindre résistance,la
rejeter tout simplement,nous ne sommes pas contraints d’ydécou-
vrir des mesures de satisfactionet de lui donner un sens.Les condi-
tions actuelles ne sont que les prémices de conditions meilleures ;
mais tout ce qui se réalisera risquera de devenir bientôt la proie
du même mécanisme de dépréciation.Une certaine stabilité des
conditions est indispensablepour que l’homme crée une culture.
Les expressions valables de ses expériences intérieures ne s’éla-
borent que lentement,et elles en sont empêchées quand les condi-
tions changent si rapidement que l‘hommene peut y participer par
son engagement intérieur.
La science tend ainsi à délivrer l’homme de l’obligation de
s’accommoderintérieurementde la réalité.Le rôle qu’ellejoue dans
la vie et dans l’éducation entraîne une intellectualisationde plus en
plus grande. Nous sommes sensibles aux qualités objectives,non à
l’expérience intérieure. L‘immédiateté de la connaissance de soi
s’affaiblitparce qu’on nous enseigne à nous regarder à travers les
yeux de la science.A mesure que les catégories anthropologiques,
psychologiques et sociologiques deviennent des connaissances
banales, nous en arrivons à nous considérer comme des objets
distants et à observer nos mouvements intérieurs comme des mani-
festations de lois objectives, et nous comptons sur toutes sortes
108 Genèse et aventure de la tension culture-science

d’experts et de servicespour régler nos problèmes, c’est-à-direnous


libérer de l’obligation de les résoudre par nous-mêmes.
Demême,l’immenseorganisation sociale de la vie tend à libérer
l’homme de son obligation d’élaborer son propre destin et réduit
pour lui le défi de la réalité. Tous ses besoins manifestes sont pris
en charge par quelque institution,quelque service, etc. Dans de
larges secteurs,les rapportsentre l’hommeet la réalité ne sont donc
qu’indirects.Le travail a été réduit à la monotonie ou à des règles
explicites,fondées sur des connaissancesà acquérir.Quant au reste,
la vie est une question de goûts et de préférences personnels dans
un cercle privé où l’homme,libre de mettre à profit les nombreuses
possibilités de loisirs que lui offre la société,peut faire ce qui lui
plaît. C’est cette situation qui nous aide à comprendre l’accusation,
objectivement dénuée de sens et contradictoire, portée contre le
caractère répressif de la liberté dans la société moderne.
Cet affaiblissement du sens de la réalité se reflète dans les chan-
gements fondamentaux subis par les catégories dans l’ordre moral.
D e façon caractéristique,les responsabilités sont rejetées sur les
autres. La satisfaction et le bonheur en viennent à être considérés
comme des biens que la sociétépeut et doit fournir,les satisfactions
n’étant que les effets mécaniques de conditions déterminées. La
société ou des groupes et des institutionsdéterminés sont tenuspour
responsablesde presque toutes les expériences négatives.La concep-
tion selon laquelle l’homme,en tant qu’individu,doit forger son
destin et, en dernière analyse,s’accommoder intérieurement de la
situation est en voie de disparition.
En résumé,lorsque la science facilite l’organisationrationnelle
de presque tous les aspects de l’existence,lorsque la connaissance
scientifique devient l’organe habituel par lequel l’homme perçoit
la réalité,la situation de la culture devient très précaire.La culture
est fondée sur l’aptitudede l’homme à l’expérienceintérieure,sur
sa capacité de la percevoir,de l’accepteret, pour ainsi dire, de la
traiter,sur son besoin de lui donner une expression de maniére à
acquérir un sentiment d’identité qui lui permette d’affirmer et de
réaffirmer son moi face à la réalité.Une civilisationscientifiquetend
à-détruire cela,qui est la base même de la culture.
A u temps présent duns les pays industrialisés 109

L e mouvement de contestation :
crise passagère ou signal d’alarme ?

Presque toutes les tensions entre science et culture jouent un


rôle dans le mouvement de contestation; certaines lui fournissant
ses objectifsmêmes,d’autresses motivations.Bien entendu,comme
tous les phénomènes historiques,ce mouvement est un phénomène
extrêmement complexe ; son élan lui est donné par un mélange
d’impulsionspragmatiques,mesquines,idéalistes,personnelles,cri-
minelles ou autres et il se nourrit des insuffisances des établisse-
ments d’enseignementoù entrent de nouvelles masses d’élèves,ainsi
que des problèmes sociaux et politiques qui se posent dans les pays
en voie d’évolutionrapide.La naissance apparemment soudaine et
l’expansionquasi mondiale du mouvement ne sauraientnéanmoins
s’expliquerpar référence à des institutions ou à des problèmes qui
diffèrent considérablementd’un pays à l’autre.
Le mouvement de contestation est formé presque uniquement
d’intellectuels.Ils représentent la première génération qui s’est
développée dans notre civilisation scientifique à un moment où
celle-ciest devenue pleinement consciente,pour ainsi dire, du rôle
crucial de la science,tant en ce qui concerne ses effets que ses
possibilités.
I1 n’estguère étonnant que le contact de cette génération avec la
science se soit traduit par une protestation qui exprime tous les
espoirs et toutes les craintes que notre génération en était venue à
associer à Ia science.Conscients des effets imprévus et des possibi-
lités redoutables de la science,mais aussi amenés à croire en sa
grandeur comme force de libération individuelle et sociale, et
conduits à y voir l’instrumentde la créationd’un avenir sur mesure,
les étudiants ont éprouvé un sentimentde frustration devantI’objec-
tivité et l’impersonnalitédu travail scientifique.
II n’est guère étonnant non plus que le conflit ait mis en évi-
dence les attitudes mêmes que favorise une civilisation scientifique:
l’orientation exclusive vers l’avenir la dépréciation de la réalité,
l’amoindrissementdu lien avec la réalité,perçue et mesurée en fonc-
tion du seul critère de programmes et de plans,l’idéeque le bonheur
est une simple conséquence de conditions extérieures,la responsa-
bilité de la société pour presque tout, la difficulté d’accepter ses
expériences et sa situation,le remplacement de la réalité de I’expé-
110 Genèse et aventure de la tension culture-science

rience humaine par la connaissance abstraite, les espoirs exaltés


d’un bonheur complet, la croyance que la connaissanceet la ratio-
nalité constituentle seul et unique guide parfait,enfin la tendance à
mettre la science au service d’une idéologie.
Mais le succès et la violence de l’explosiontraduisent des frus-
trations et des déséquilibres profonds. Lorsque les étudiants
affirment que la civilisation moderne est inhumaine, que la liberté
a un caractère répressif,que la vie perd tout sens, que l’organisa-
tion et la hiérarchie sont oppressives,ils expriment leurs expériences
et leurs évaluations subjectives.Bien que leur analyse de la situa-
tion soit objectivementinacceptable,bien que leur rêve d’épanouis-
sement parfait dans une société rationnelle à venir soit illusoire,
leur critique passionnée doit être prise au sérieux,car elle indique
l’existence de tensions fondamentales entre la science et la culture.
La contestation n’est pas un refus pur et simple de la science.
Elle vise la portée humaine et sociale de la science.C‘est pourquoi
les étudiants exigent que toute science soit subordonnéeà certaines
valeurs et s’inscrive dans certains cadres comme pourraient, selon
eux,en proposer les sciences sociales.En un sens,par conséquent,
le mouvement de contestation doit être considéré comme un renou-
veau du siècle des lumières,comme un rappel passionné du mes-
sage de la rédemption finale de l’hommepar la science,mais fondé
maintenant sur la foi dans le pouvoir rédempteur des sciences
sociales ; en fait d’ailleurs,le mouvement de contestation a une
base sociale très voisine de celle de la première époque des lumières:
la grande masse des étudiants qui, n’y étant pas préparés par la
tradition,cherchent à définir leur nouveau rôle de membres futurs
de l’intelligentsia et demandent qu’on en reconnaisse les mérites,
Quelles que soient les autres observations qu’appellele mouve-
ment de contestation,sa recherche de valeurs et de significations
est un indice inquiétant du fait qu’une civilisation scientifique
éprouve de plus en plus de difficultés à fournir les éléments cultu-
rels essentiels de la vie, pour les raisons indiquées plus haut. En
l’état actuel des choses, il est à craindre que les tensions entre
science et culture,qui sont inhérentes à une civilisationscientifique,
mettent gravement en danger les normes fondamentales,comme la
neutralité et l’objectivité affectives, qui sont indispensables à une
civilisation scientifique.
Le mouvement de contestation ne refuse pas purement et sim-
plement la science. Mais il refuse la société moderne en tant que
Au temps présent dans les pays industrialisés 111

civilisation scientifique. I1 se définit donc comme un nouvel élé-


ment de la série déjà longue, et qui s’accélère,des mouvements
romantiques auxquels l’apparition de la société moderne a donné
naissance.L’aspirationà une communautéplutôt qu’à une société
(pour employer la typologie de Tonnies), le refus de l’organisation
et du contenu de la vie moderne sont faciles à discerner dans le
mouvement de contestation.Bien entendu,ce désir d’une vie com-
munautaire ne peut se réaliser dans les conditions d’unecivilisation
scientifique.Mais cela ne veut pas dire qu’il ne pourrait pas faire
courir de graves risques à notre civilisation moderne et l’ébranler
jusqu’enses fondements,comme d’autresmouvements romantiques
l’ontfait auparavant.

Conclusions

Le développement d’une civilisation scientifique fait apparaître


trois dilemmes fondamentaux,qui se renforcent mutuellement :
1. L’homme moderne a appris qu’au-delàd’un certain seuil les
conséquences imprévues du progrès scientifique commencent à
compromettre l’équilibredes résultatsatteints.Bien que cette cons-
tatation nous rende prudents et même méfiants au sujet des progrès
et des utilisations de la science,nous ne disposons pas de critères
même partiellement satisfaisants pour évaluer les effets des décou-
vertes et des applications scientifiqueset, ce qui est pire, nous ne
pouvons même pas parvenir à acquérir ces critères. Les idées de
planification normative et intégrale qui sont en vogue de nos jours
ne sont qu’une nouvelle mouture du vieux rêve humain d’une maî-
trise totale des conditionsnaturelles.Sans doute notre planification
doit-elleêtre plus prudente et plus complète.Mais nous ne pourrons
jamais parvenir à prévoir les conséquencesdu progrès scientifique.
C‘estpourquoi le bon usage de la science n’estpas seulement ques-
tion de bonnes intentions et de valeurs justes. Tel est le premier
dilemme.
2. La science nous fournit des outils permettant d’atteindre cer-
tains objectifs.Mais elle ne peut servir à l’hommede guide impartial
pour son avenir,car elle favorise ceux de nos besoins qui peuvent
prendre la forme précise d’objectifs évidents que ces outils per-
mettent d‘atteindre. En servant ces besoins de plus en plus effi-
cacement, une civilisation scientifique tend à éliminer la satisfac-
112 Genèse et aventure de la tension culture-science

tion de nos besoins moins évidents, moins nets, latents, et qui


n’appellentpas l’emploid’outils.Sa croissance aboutit donc à créer
chez l’homme des déséquilibres fondamentaux.Tel est le second
dilemme.
3. Le troisième dilemme apparaît quand la science commence
à expliquer objectivement le comportement individuel et social de
l’homme ou,plus précisément, quand les hommes commencent à
voir le monde social et humain à travers les catégoriesobjectivantes
de la science.C’est là un changement qui atteint l’homme au vif
car il modifie la substance de son expérience intérieure,son aptitude
à la former et son besoin de l’exprimer.
En un sens,tous ces dilemmes résultent de la croyance que la
science serait le guide le meilleur,un guide infaillible de l’homme,
ou,en d’autrestermes, que l’hommepourrait s’épanouir au mieux
comme être rationnelpar l’utilisationrationnellede la connaissance.
Bien entendu,nous ne pouvons renoncer à la science,étant donné
que la simple survie d’unecivilisation scientifiqueen dépend.I1 n’y
a pas non plus de raison de mépriser les valeurs et les vertus inhé-
rentes à la recherche rationnelle de la connaissance,sans parler des
bienfaits que la science a apportés à l’homme.Mais il semble grand
temps de reconnaître qu’ily a des limites infranchissablesaux ser-
vices que la sciencepeut nous rendre comme guide. Quelles sont les
limitesde notre capacité de planifier ? Quelles sont les limitesdans
lesquelles la science est une force libératrice pour l’individu?
Quelles sources autres que la connaissance soutiennent l’humanité
de l’hommeen tant qu’individu,et dans quelle mesure la connais-
sance est-elle compatible avec ces autres sources ? Telles sont les
questions que la science aura à se poser.

Bibliographie

Il ne manque pas de publications sur les divers thèmes de cette étude. Mais
cette documentation est très dispersée,notamment en ce qui concerne les données
historiques et sociales. L a présente bibliographie ne peut que mentionner un
certain nombre d‘ouvrages qui traitent de façon plus ou moins approfondie
certains de ces thèmes.

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Discussion

J. Berque. - Dans la fort intéressante synthèse sociologique du


professeur Tenbruck,je m’inquiète de voir limité le droit de la connais-
sance objective au profit de la culture considérée c o m m e projection de
notre subjectivité. Cette opposition entre l’objectivité de la science et
la subjectivité de la culture ne m e paraît pas justifiée, parce que aujour-
d’hui les sciences exactes se font de plus en plus abstraites et formalisées,
tandis que la culture prétendue subjective aboutit en fait à un vécu de
plus en plus concret. U n des problèmes de notre époque réside dans
l’opposition entre cette épaisseur du vécu collectif et la schématisation
de plus en plus exténuée à laquelle aboutit la science.
J’aurais aussi souhaité voir évoquées les positions prises récemment
par le professeur Jacques Monod, prix Nobel de biochimie, dans son
ouvrage L e hasard et la nécessité, où la culture est réduite à la seule
recherche de la vérité objective et où sont condamnés les animismes ».
D’autre part, je m’étonne que le professeur Tenbruck n’ait pas
signalé la domination que la science confère à certains groupes, notam-
ment du fait de son ésotérisme de plus en plus accusé. Cet ésotérisme
croissant de la c vérité nest à m o n sens anticulturel.Car il n’y a de culture
que de l’ouvert. Cette domination exercée par la science, il faut la
contrecarrer par un contrôle social de la recherche et des applications.
Ainsi, en France, un tel contrôle aurait permis d‘orienter davantage la
recherche vers des fins pacifiques, alors qu’une place prédominante a
été faite aux recherches d’intérêt militaire. Le problème de la pollution
ne prendrait pas l’importance que vous savez s’il y avait contrôle du
développement industriel par une éthique sociale. Cette socialisation
pourrait obtenir que le progrès ne soit pas vu dans la performance
scientifique d’une part et dans le dégagement dit culturel de l’autre,mais
dans la recherche d‘un harmonieux rapport entre l’une et l’autre.

-
R. Xirau. Je ne suis pas entièrement d‘accord avec le professeur
Tenbruck. D’une part, je préférerais que l’on parle de ((civilisation
scientifique 1) plutôt que de (
(culture scientifique D. Ainsi se trouveraient
mieux prises en considération les conséquences sociales de l’impact de
Au temps présent dans les pays industrialisés 115

la sciencesur les sociétés.D’autrepart,je pense que,dans la civilisation


actuelle, l’inégalitéla plus marquée et la plus préoccupante n’est pas
entre les élites scientifiqueset les masses,mais entre les pays développés
et les pays en voie de développement. Par ailleurs, j’estime que le
professeur Tenbruck entend la raison en un sens un peu étroit. Ainsi
les émotions ne sont pas nécessairement irrationnelles. La raison y a
souventplace.D’ailleurs, sans êtremarxiste,j’auraisaussi souhaitévoir
le professeur Tenbruck prendre davantage en considération le rôle des
facteurséconomiques et sociauxdans la contestationactuelle.En outre
le professeurTenbruck aurait pu noter que la protestation de la subjec-
tivité contre l’objectivitéet l’impersonnalitéde la science ne date pas
des dernièresannées.Elle est déjà au cœur de l’œuvrede Nietzsche,de
Gérard de Nerval, de Rimbaud.
J. A. Wojciechowski.-La situationde la sciencedans la civilisation
ne se présente pas tout à fait comme l’adécrite le professeurTenbruck.
Nous parlons de la science comme si nous savions exactement quelle
est ou quelle sera sa forme définitive.Or il se peut que,dans le futur,
la sciencesoit fort différentede ce qu’elleest aujourd‘hui.D’autrepart,
la tensionentre la cultureet la sciencen’est pas nécessairement un mal.
Elle peut,en bien des cas,être féconde.D e plus,s’ilest vrai que notre
société d‘aujourd’hui est malade, il faut noter que toutes les sociétés
ont été des sociétés malades. Enfin il conviendrait de distinguer plus
clairementles conséquences de la science aux trois points de vue de la
connaissance, des applications et des dispositions personnelles des
scientifiques.
A. Bouhdiba.-J’aiététrèsintéressépar l’exposédu professeurTen-
bruck et par la discussionqui l’asuivi,maisje souhaiteune interrogation
plus radicalesur l’avenir d’une civilisationde plus en plus dominée par
la science.Notre société scientifique et industrielle est-ellecondamnée
à êtreune sociétéde consommation?D’autrespossibilitéss’offrent-elles?
N’y a-t-ilpas, par-delàles fins de la science,des fins que la science ne
saurait formuler,mais que d’autres instancesdevraientchoisir ? Jusqu’à
présent la sciencea le plus souvent abouti à une domination militaire,
économiqueet aussi,plus subtilement,psychologique.Dans les pays en
voie de développement, après avoir souffert d’une domination colo-
nialiste,nous glissons vers d‘autres dominations,qui peuvent être sans
doute seulementdes microdominations,mais qui sont finalement d’au-
tant plus dangereuses qu’ellessont moins directement perçues.
Nous devons garder un œil critique vis-à-visde la sciencemais aussi
vis-à-visde nous-mêmes. Grâce à la science,et aussi en dépit de la
science, rien n’est jamais déterminé débitivement. L’aptitude à la
remise en question permanente est une donnée fondamentale qui nous
116 Genèse et aventure de la tension culture-science

permettra peut-être d’édifier un avenir compatible avec le sens inné


de la justice, mais en utilisant aussi la science, car nous aurions grand
tort de prétendre nous en passer.

M m e M.-P.Herzog. - C o m m e dans plusieurs interventions la


rationalité de la science a été opposée à la subjectivité,je voudrais sou-
ligner que la composante «.romantique ) )ne peut être dissociée de la
rationalité. Alors que le K romantisme n semble s’opposer à la ratio-
nalité, il contribue en fait à la dilater, l’amenant à inclure des domaines
qu’elle n’aurait jamais osé aborder.
D’autre part, il faudrait que l’on comprenne mieux que l’humus de
la culture doit se nourrir non pas seulement de coniiaissances scienti-
fiques mais aussi d’autres sources de savoir. Entre ces différents facteurs
un harmonieux équilibre doit pouvoir s’établir, tel celui que nous ren-
controns chez Platon.
E n ce qui concerne ce qu’a dit le professeur Wojciechowski au sujet
des sociétés malades, on doit observer que, sans doute, toutes les sociétés
peuvent être considérées c o m m e malades, l’idée de la société heureuse
étant une utopie ;mais la nouveauté c’est qu’aujourd’hui,avec Nietzsche,
la maladie de la société est entrée dans la thématique de la réflexion sur
la civilisation.

-
P.Biquard. Je voudrais souligner le rôle de la communauté scien-
tifique dont le professeur Tenbruck a parlé dans son étude. O n doit
rappeler la crise de conscience provoquée chez les savants par la décou-
verte de la fission nucléaire en 1938, lorsqu’ils se sont rendu compte de
l’utilisation militaire qui pouvait en être faite. Certains, tel Szilard,
auraient voulu que cette découverte demeurât secrète, mais d‘autres
savants, en particulier Frédéric Joliot-Curie, s’y opposèrent, déclarant
que l’on ne pouvait pas arrêter le progrès de la science et que, s’ils ont
des devoirs spéciaux à cet égard, les scientifiques ne sont pas les seuls
responsables des utilisations qui peuvent être faites de leurs découvertes.
Pour ce qui concerne la culture je voudrais citer cette définition de
Paul Langevin (1931) :
((Etre cultivé, c’est avoir reçu et développer constamment une initia-
tion aux différentes formes d‘activité humaine, indépendamment de
celles qui correspondent à la profession, de manière à pouvoir entrer
largement en contact, en communion avec les autres hommes. ) )

-
D.Dickson. I1 est impossible de séparer la science de l’usage qui
en est fait par la société. C e qui aujourd’hui mérite surtout notre atten-
tion, ce n’est pas la question des deux cultures, c’est-à-direl’opposition
entre la science et l’humanisme,mais le problème de la civilisation scien-
tifique.-Lemouvement antiscientifique actuel se présente c o m e une
Au temps présent dans les pays industrialisés 117

opposition non pas à la rationalité de la science,mais aux institutions


suscitéespar l’activitéscientifiqueet qui en sontmaintenantinséparables.
Dans ce colloque,nous avons jusqu’ici envisagé la science de manière
surtout abstraite. Ce qu’il faut prendre en considération,ce sont les
scientifiqueseux-mêmes,le type de formation qu’ilsreçoivent,leur rôle
dansla société.Jene suis pas aussipessimistequele professeurTenbruck
en ce qui concerne la culture contemporaine. Ayant eu l’occasion de
publier des articles sur l’art dans une revue scientifique,j’ai acquis la
conviction que de vivants et féconds rapports peuvent s’établirentre la
scienceet les autres aspects de la culture,l’art tout particulièrement.
P.Harper. -Je souhaiteraisvoir envisagés,à côtédes effetssociaux,
économiques, politiques et psychologiques de la science, ses effets
physiques :je veux parler des problèmes des armements,de I’environ-
nement,de la population,des ressources naturelles. Ces problèmes ne
sont pas hors du champ de ce colloque,car ils présentent des aspects
qui concernent très directement la culture. Devant ces problèmes,nous
ne devonspas êtrefatalistes.I1 fautlesaborderavec une attitude((volon-
tariste ». Ils appellent avec urgence la mobilisation de nos efforts pour
que soient conjurées les menaces qu’ilsfont peser sur l’humanité.
F.Russo. -I1 conviendrait de distinguer,plus qu’on ne l’a fait,la
science de la technique.Longtemps,science et technique se sont déve-
loppées de façon séparée. C‘est seulement progressivement qu’elles se
sont associées. Et aujourd’hui encore, bien qu’elles se trouvent en
relations étroites,nombreux sont les scientifiques qui visent avant tout
la découverte de la vérité,ne se souciant pas des applicationsauxquelles
elle peut donner lieu.La vérité qu’ils découvrent est d’ailleurs souvent
((inutile». D e plus,si,lorsqu’elleest appliquée,la science devient sou-
vent un instrument de domination et conduit à l‘asservissementde
l’homme,on ne doit cependantpas ignorerles nombreux cas où,grâce à
une sage politique scientifique,elle sert très directement le progrès
culturel et matériel de l’homme.A cet égard,il convient de mentionner
lesefforts des Nations Unies et de ses institutionsspécialisées,tout parti-
culièrementl’Unesco en vue de l’utilisationde la scienceet de la techno-
logie au profit du développement.
O n a parlé de l’ésotérismede la science.Sans doute la scienceparaît-
elle de plus en plus difficilement communicable.I1 faudrait toutefois
distinguer à cet égard les diverses disciplines.Si les mathématiques,en
raison de leur langage et de leur abstraction,sont,mais seulementdans
leurs aspects les plus avancés,quasi inaccessibles au profane,il n’en va
pas de même de la biologie ou des sciencesde la terre.D’unemanière
générale,il semble que, dans l’exposé du professeur Tenbruck et dans
lesinterventionsquil’ontsuivi,lanécessitéet la possibilitéde la diffusion
118 Genèse et aventure de la tension culture-science

de la science n’aient pas été suffisamment reconnues. Sans doute la


science ne peut-elle jamais être diffusée de façon tout à fait exacte,
satisfaisante. Bien souvent la vulgarisation la déforme et l’appauvrit.
Néanmoins, les efforts de diffusion de la science poursuivis actuellement
en de nombreux pays s’avèrent très efficaces pour insérer la science
dans la culture.
En ce qui concerne l’attitude de Jacques Monod, évoquée par le
professeur Berque, je m e contenterai de deux brèves observations :
1. J. M o n o d a eu le grand mérite de poser le problème de la culture
scientifique, montrant toute la valeur et la signification de l’objectivité
scientifique.
2. Mais J. M o n o d ne saurait être suivi lorsqu’il déclare que la science
est la seule valeur qui compte, considérant c o m m e non valables les
autres types d’activité de l’esprit, savoir essentiellement la pensée philo-
sophique et la pensée religieuse.
3 - Au temps présent
en dehors des pays industrialisés
P A R M . LUBIS

M a première rencontre avec la technique moderne remonte à ce


jour de 1920où un camion fit son entrée dans la vallée de Kerinchi,
au centre de Sumatra,où mon père était chef de district. Je n’étais
qu’un enfant, et cependant j’ai gardé le plus vif souvenir de la
terreur que cet engin soulevaparmi les villageois.Ce monstre trapu,
crépitant et pétaradant, qui s’avançaiten vomissant une fumée
noire dans un vacarme épouvantable,les effrayait et les fascinait à
la fois.Son propriétaire,un négociant entreprenant qui s’en servait
pour transporterjusqu’auxmarchés la récolte de café achetée dans
les villages, suscita leur hostilité,car,conclurent ces bonnes gens,
le camion ne pouvait être que l’œuvre du diable, créé tout exprès
pour affoler la volaille et le bétail circulant sur les routes.
Quand un médecin vint, plus tard,s’établir dans notre vallée,
il rencontra une formidable opposition. O n croyait fermement,
dans le village, aux pouvoirs occultes des vieux sorciers,et comme
jusque-làles maladies avaient été soignées sans le concours d‘un
médecin,la présence de cet intrus fut très mal accueillie. La blan-
cheur immaculée de sa blouse,la propreté de son cabinet de consul-
tation, sans parler de ses pilules et de ses seringues, tout cela
effrayaitles gens et leur inspiraitdes doutes sur ses aptitudes à mater
les diables et les mauvais esprits qui provoquent les maladies. Par
exemple,il était bien évident que la grosse fièvre de tellejeune fille
était un châtiment infligé par l’esprit du grand banian (figuier de
l’Inde) poussant au bord du fleuve, qu’elle avait sans nul doute
120 Genèse et aventure de la tension culture-science

offensé.Or le médecin se borna à discourir sur les moustiques por-


teurs de la fièvre paludéenne et administra quelques pilules à la
patiente sans chercher le moins du monde à apaiser l’esprit du
banian.
Aujourd’huiencore,l’évolutionse heurte à une forte résistance.
Par exemple,le programme de planification des naissances ne fait
aucun progrès.En dépit du fait effrayant que la population de Java
s’accroîtchaque année de 2,8 à 3 %,et malgré les avertissements
réitérés des experts selon lesquels une explosion démographique
détruirait non seulement toute chance de développement éco-
nomique, mais créerait encore des problèmes nouveaux,les Indo-
nésiens, à quelques exceptions près, conservent leur attitude
traditionnelle.
D u point de vue culturel,nous ne sommes pas psychologique-
ment préparés à accepter des concepts tels que le contrôle des nais-
sances :cet aspect du progrès, comme tant d’autres,est arrêté par
le fossé qui sépare la technologie de croyances profondément enra-
cinées. Un exemple :quand ies premiers Américains débarquèrent
sur la lune,de pieux musulmansrefusèrent d’admettreque des chré-
tiens puissent accomplir un tel exploit ; la Lune étant le symbole de
l’Islam,le Seigneur ne permettrait jamais à un infidèle d’aller en
fouler le sol.

La lutte sur un double front

La science et la technologie ont fait leur entrée en Asie à la suite


de deux notions :celle de la liberté et celle des Droits de l’Homme.
A u xrxe siècle, alors que le cri de ((Liberté, Egalité, Fraternité ) )
retentissait partout en Europe, l’Asietout entière était encore aux
mains des seigneurs féodaux. Et quand les puissances occidentales
y instaurèrent leurs empires coloniaux,elles les administrèrentpar
le truchementde ce système féodal qu’ellesprirent soin de renforcer.
Mais les nationalistes asiatiques apprirent à estimer la liberté
et les Droits de l’Hommeà leurjuste valeur dans les universités des
Pays-Bas,de France et d‘Angleterre.Ils usèrent de cette connais-
sance dans la lutte pour l’indépendancequi, à leurs yeux, n’était
pas seulement dirigée contre le colonialisme de l’Occident,mais
s’attaquait également aux systèmes féodaux et capitalistes que
celui-cireprésentait.Cette lutte allait donc au-delàde la conquête
Au temps présent en dehors des pays indiwtrialisés 121

de la liberté et de la souverainetépopulaire. En Indonésie,le mou-


vement nationaliste ((inventa ))la nation,créant une langue natio-
nale, dessinant un drapeau, composant un hymne à la patrie. I1
imitait ainsi les coutumes occidentales,apprises de l’envahisseur
étranger.
En dépit de cette politique d’imitation,les nationalistes d’Asie
s’accrochèrentaux valeurs et aux symboles traditionnels,prônant
leur supériorité sur les valeurs nouvelles empruntées à l’occident,
à 1’ N ennemi D.
La position des intellectuelsà l’égard de la scienceet de la tech-
nologie a été ambivalente.Ils ont comprisque l’impérialismeocci-
dental avait pu leur imposer le régime colonial grâce à la supério-
rité de ses connaissancesscientifiques et techniques,et que c’était
seulement en assimilant ces dernières que l’indépendancepouvait
se conquérir.Mais l’armeétait à double tranchant,car les sciences
et les techniques risquaientde modifier l’attitudedes gens à l’égard
de l’héritageculturel,fondementmême de leur nationalisme. L’un
des slogans le plus en vogue vers 1930,au fort de la lutte indoné-
sienne pour l’indépendance, s’exprimait ainsi : (( II nous faut
conserver tout ce qu’il y a de bon parmi nos propres valeurs, et
choisir seulement parmi les valeurs occidentales celles qui peuveni
enrichir notre culture. ))Le débat se poursuit encore.

L‘infrastructure indispensable

D e nosjours cependant,la scienceet la technique sont devenues


universelles.Toutes les nations en voie de développementen ont un
impérieuxbesoin pour accélérerleur évoiution économique.Mais il
leur faut des infrastructures appropriées,sans lesquelles la science
et la technique ne joueront qu’un rôle aliénant. C‘est ce qui s’est
passé en Indonésie.
Par exemple, le service des pêcheries a équipé de moteurs
Dieselles barques de plusieursvillages côtiersjavanais.Lespêcheurs
se sont ainsi affranchis du bon vouloir des vents et de la météoro-
logie en général ; ils ont pu s’aventureren mer plus loin qu’aupa-
ravant,et resterplus longtempssur les lieux de pêche.D’autrepart,
des semences d’unenouvelle variété de riz à rendementélevé,obte-
nues aux Philippinespar l’Institutde Recherches sur le Riz,ont été
introduitesen Indonésie et les récoltes ont doublé ou triplé.
122 Genèse et aventure de la tension culture-science

Mais l’infrastructurepermettant de distribuer le riz et les pois-


sons manquait. Les prix s’effondrèrent,parce qu’il n’y avait ni
moyens de transport permettant d’acheminer le produit de la pêche
vers des marchés lointains, ni moyens de réfrigération pour le
conserver. Pour des raisons analogues,dans certaines parties des
Célèbes et de l’ouestde Java,le riz s’entassa et finit par pourrir.
D e plus,des superficiesimmenses,englobant de nombreux villages,
avaient été livrées, en vue de plantations massives de riz, à des
entrepreneurs étrangers n’ayant d’autre objectif que le profit.
Engrais et herbicides furent distribués trop tard aux paysans, qui
ne furent payés pour leur travail ni en temps voulu, ni intégrale-
ment. Leur déception ne tarda pas à se manifester, la défiance à
reparaître. Je demandai un jour à un vieux paysan de l’ouest de
(riz miracle D. I1 me dit que oui, mais en
Java s’il avait planté le (
ajoutant qu’il n’était pas près de recommencer,toutes ces histoires
de haut rendement ne tenant pas debout. Je poussai mes investi-
gations plus loin pour apprendre que les cultivateurs de son village
n’avaient reçu ni information ni conseils sur l’emploides engrais
et sur le nouveau système d’irrigationnécessité par le ((riz miracle ».
Les autorités avaient négligé le fait que de nouveaux programmes
d’enseignementet d’information sont indispensables pour expliquer
les innovations techniques ; elles n’avaient pas davantage prévu
l’infrastructure(industries, routes, marchés, transports, etc.) qui
est nécessaire pour étayer les grands changements introduits dans
les méthodes de production.

Risques d’aliénation

Des lacunes du même ordre ont contribué à l’aliénationde ceux


qui ont reçu une formation supérieure.Des économistes,des ingé-
nieurs,des médecins,diplômés d’universitéseuropéennes,ont cons-
taté que leurs connaissances demeuraient inutilisées parce que
l’indispensable cadre industriel et technologique n’existait pas.
Ainsi cet astronome,formé aux Etats-Unis,qui, rentré au pays,
devint chauffeur de taxi à temps partiel. Des ingénieurs de marine,
sortis d’instituts allemands, sont retournés en Allemagne pour
trouver des emplois bien rémunérés offrant des débouchés à leurs
talents.
Les technocrates ont-ils une chance dans une société en voie
Au temps présent en dehors des pays industrialisés 123

de développement? Ils se heurtent B bien des forces hostiles. Les


hommes politiques redoutent de se voir remplacer par eux. Les tra-
ditionalistes craignent de ies voir introduire de nouvelles valeurs
dans le pays et battre en brèche leur autorité.
Dans les villages d’Indonésie,où vivent 70 à 80 % de la popu-
lation, les principales autorités sont le Zourah ou chef du village,
le djago (expert dans l’artdu combat), le doukoun ou gourou (gué-
risseur), les chefs religieux et le maître d’école.
Ce dernier était jadis un personnage très respecté. Mais les
salaires insuffisants et la dépendance à l’égard des cotisationsver-
sées par les parents d’élèvesont fini par ébranler la position qu’au-
rait pu occuper le maître d’école en tant qu’initiateur de change-
ments dans les mœurs. Cependant, si les écoles de village se
fixaient délibérémentpour tâche de formerlajeunesse à cultiverdes
légumes et des fruits de meilleure qualité,à améliorer l’élevagedes
poulets,à exploiter les ressources offertes par le fleuve et la forêt
afin de bâtir des demeures plus propres et plus confortables,à per-
fectionner l’irrigation,etc., les sciences et les techniques, ainsi
abordées sous une forme simplifiée,pourraient être graduellement
assimilées par les villageois. Mais un tel changement requiert des
décisions politiques, et c’est là que, dans les sociétés en voie de
développement,les hommes politiques, souvent,échouent.

U n e occasion pour les technocrates

Dans les pays du Tiers Monde,les militaires doivent également


être rangés parmi les technocrates.Les exigences de la stratégie et
de la tactique les contraignent à étudier les techniques de l’organi-
sation et du N management n, la planification et la technologie.
Beaucoup de chefs militaires ont été formés dans des écoles de
guerre aux Etats-Unis,en Allemagne fédérale, en Grande-Bre-
tagne, aux Pays-Basou en Union soviétique.
En Indonésie,les militaires ont joué un rôle important dans la
constitution du nouveau gouvernement.Pour la première fois dans
l’histoire du pays, ils ont fourni aux technocrates l’occasion de
montrer leurs capacités. Des économistes ont été désignés pour
diriger les organismes économiques, l’Office national de planifi-
cation et la Commission pour les investissements étrangers. U n
ingénieurcivil a été nommé ministre des Travaux publics, un agro-
124 Genèse et aventure de la tension culture-science

nome, ministre de l’Agriculture.Et,de fait, les technocrates ont


prouvé leur aptitude à introduire des réformes : l’inflation a été
stoppée (sans doute avec le concours d’uneaide étrangère massive),
une liste de priorités économiques a été établie,portant notamment
sur la production alimentaire, l’accroissement des exportations
agricoles,les transports et les communications et ainsi de suite.
Cependant,les technocratesindonésiens,militaires compris,ne
sont pas encore parvenus à organiser une infrastructure propre à
étayer leurs projets de développement économique, et ils tendent
à négliger des facteurs politiques et sociaux qui devraient marcher
de pair avec le développement,voire le précéder.
Bien entendu,la métamorphose d’une société traditionnelle en
société moderne ne peut s’accomplir sans douleur. L‘introduction
de machines agricoles serait assurément de nature à bouleverser les
usages ruraux. L’industrialisation et l’urbanisation exigeraient de
pénibles rajustements.I1 faudrait que la vie familiale et la vie reli-
gieuse s’adaptent à un mode d’existenceplus rapide.
A Bali, un groupe de jeunes gens, travaillant dans les villes,
s’efforcentdéjà d’introduire des modifications dans les usages reli-
gieux. La coutume veut que chaque membre de la communauté
accomplisse certaines activités au service de la collectivité ou du
temple. C o m m e ces activités compliquent leur travail au bureau ou
à l’usine,lesjeunes gens demandent à s’acquitterde leur devoir sous
la forme d’un versement d’argent.

L‘expérience nippone

I1 est bien évident que l’aptituded‘une société en voie de déve-


loppement à assimiler les sciences et les techniques dépend de fac-
teurs variables. Ce sont les Japonais qui ont le mieux réussi dans
ce domaine. En dépit de traditions rigides,ils ont compris qu’il y
allait de leur avenir et ils ont été aidés par des qualités et des traits
nationaux tels que l’existence d’une main-d’œuvrerurale et cita-
dine instruite,une fortedisciplinesociale,l’importancemorale atta-
chée à l’épargne,le goût du travail,la loyauté et le sens du sacrifice.
L‘expériencenippone semble attester que l’instruction et I’infor-
mation sont des facteurs clefs de la modernisation scientifique et
technique dans les sociétéstraditionnelles.On le constate également
en Indonésie, où, en dépit de difficultés et d’échecs,les sciences
A24 temps présent en dehors des paj’s industrialisés 125

et les techniques étrangères sont, peu à peu et non sans peine,


assimilées.
Mais,à mon avis,la greffe ne peut réussirsansdouleur,le déve-
loppement culturel, qu’il s’agisse d’un pays du Tiers Monde ou
d’un Etat techniquementavancé,ne marchantjamais de conserve
avec les progrès rapides de la science.

Bibliographie

HOFFER,E. The ordeal ofchange. N e w York, Harper &Row, 1963.


LÉvI-STRAUSS,
C.L a pensée sauvage. Paris, Plon, 1962.
LUBIS,
M.Djalan tak ada udjung. [La route sarisfin.]Djakarta, Balai Pustaka,
1951.
-. Tak ada esok. [Point de lendemain.]Djakarta,Balai Pustaka, 1952.
-. Twilight in Djakarta. Londres, Hutchinson, 1962.

Discussion

Y. Wane. - Je partage les inquiétudes de M . Lubis au sujet du


chômage des élites scientifiquesdans les pays en voie de développement,
qui est par ailleurs l’unedes causes de l’exodedes cerveaux.I1 fautnoter
en outre que ces élites constituent la fraction de la population qui
manifeste le plus de désaffection pour les valeurs morales,la religion et
les traditions locales,sous l’effetde l’introductionde la scienceet de la
technologie. Quant aux masses,l’on constate bien souvent chez elles
une attitude de rejet de la science.
M.Lubis. -En Indonésie,la science et la technologie ont encore
trop peu atteint les masses pour que cette réaction puisse se produire.
R. Xirau. -L‘introduction de la scienceet de la techniquedans les
pays en voie de développement devrait pouvoir se faire sans atteinte à
l’originalité des cultures. N e peut-on pas observer qu’en Europe et
même aux Etats-Unis la science et la technique n’ont pas affaibli la
diversité et l’originalitédes cultures ? En Amérique latine et surtout au
Mexique,les tensions sont beaucoup plus sociales,politiques et écono-
miques que culturelles.
A. A. Mazrui. -Je ne pense pas que les pays en voie de dévelop-
pement connaîtront l’Apocalypsedécrite par le professeur Lettvin.Les
solutions semblent devoir être cherchées par des approches différentes
126 Genèse et aventure de Ea tension culture-science

de celles qu’il a présentées. D’ailleurs, en Afrique, l’attitude à Ségard


de l’introduction de la science et de la technologie varie selon les pays.
Ainsi, au Ghana, N’Krumah, estimant que le socialisme sans la science
est vide de sens, a voulu que son pays s’engage très tôt dans des réali-
sations nucléaires. Au contraire, en Tanzanie, le président Nyerere
n’entend accepter la science et la technologie que dans la mesure où
son pays a la capacité de l’accueillir. Mais, quelles que soient ces
approches, Son doit être attentif aux profondes modifications des struc-
tures sociales entraînées par les changements technologiques. Ainsi
dans l’agriculture, la nouvelle distribution des tâches entre i’homme et
la femme peut modifier radicalement les relations familiales.

M. Lubis. - Concrètement, l’on se trouve souvent devant des


options difficiles lorsque la technologie affecte telle tradition, telle
manière de faire. Ainsi, en Indonésie, des ingénieurs qui voulaient,
pour construire un pont, couper un arbre particulièrement vénéré, se
sont heurtés à l‘opposition des ouvriers et ont fini par accepter de
respecter l’arbre.

M. S. Narasimhan. - I1 faut envisager de façon plus positive la


coopération de la science et de la culture. En Inde, le progrès technique
n’entraîne pas un affaiblissement de la culture. Au contraire, dans bien
des cas, il le favorise. C‘est ainsi que, grâce aux moyens de la technique
moderne, la participation des populations aux activités culturelles a
pu être très sensiblement accrue. Par contre, deux autres problèmes
non signalés jusqu’ici sont préoccupants :l’incertitude qui règne actuel-
lement quant au choix des types de recherchesscientifiquesà entreprendre
et l’absence de structures adaptées pour les mener à bien.

J. Y. Lettvin. - Je veux redire mes graves inquiétudes devant la


(
( -
main invisible )) un petit nombre d’administrateurs, de politiques,
de managers -, qui s’est emparée de la science pour imposer à l’homme
des loisirs, des spectacles, qu’il n’a pas choisis selon ses goûts et ses
besoins personnels, et qu’il reçoit passivement.

-
N.Nassar. Tout en reconnaissant que le monde arabe d‘aujour-
d‘hui ressent très profondément le besoin de la science et de la techno-
logie, il faut noter que Son n’y perçoit pas une attitude vraiment favo-
rable à leur insertion dans les structures culturelles et sociales. Cet
état de choses est assez étonnant s’agissant d’une civilisation qui a un
si glorieux passé scientifique. I1 paraît dû d‘abord à une trop grande
influence de l’idéologie prophétique. I1 s’explique aussi par le sous-
développement de l’éducation, et par la domination de la culture
littéraire, principalement poétique, et aussi de la culture juridique qui
Au temps présent en dehors des pays industrialisés 127

tient une grande place en raison de l’importance du droit canon dans


l’Islam.Cet ensemble de facteursest à l’origine d‘une attitude dont on
ne peut pas dire qu’elle est vraiment opposée à la science mais qu’elle
lui est au moins indifférente,et que même parfois elle paraît un peu
méprisante. Bref, on rencontre dans le monde arabe des idéologies
nationalistes,politiques,socialistes,mais non point une idéologiescien-
tifique. Sans doute les idéologies mentionnées insistent-elles sur la
nécessité d‘utiliser la scienceet la technologie,mais elles ne considèrent
pas la sciencecomme une valeur de premier plan. La raison profonde
de ce retard réside dans l’absenced’une idéologie du progrès et de la
praxis humaine. 11 manque au monde arabe d‘aujourd‘hui une philo-
sophie de l’hommehistorique reconnaissant son pouvoir créateur.
M.A. Drobyckev. -Je suis reconnaissant à M.Lubis d’avoir sou-
ligné la complexité des problèmes culturels que soulève l’introduction
de la scienceet de la technologiedans lespays en voie de développement.
Je suis d’accordavec M.Lubis en ce qui concerne la nécessité,si l’on
veut assurer dans de bonnes conditions l’introductionde la science et
de la technologie,de procéder au préalable à des analyses politiques,
sociales et économiques.
A. Boukdiba. -Je voudrais insister sur le fait que si, dans les pays
du Tiers Monde, la scienceet la technologie ont été des sources d’alié-
nation,cela tient au contextedans lequel s’est opérée leur introduction.
La science y est du reste encore une science étrangère,et souvent elle
apparaît liée au colonialisme.Et,lorsque nous parlons de science dans
ces pays, il s’agit d‘une ((science 1) qui n’a qu’un rapport fort lointain
avec la scienceet l’espritscientifique.Lespays en voie de développement
se trouvent presque uniquement dans une position de consommateurs
de la science,non seulement au sens courant de ce terme, mais aussi
en tant qu’utilisateurs de brevets d’inventions réalisées dans les pays
développés,dont les licences coûtent fort cher ; or, la science devrait
venir au secours de nos cultures,en montrant précisément quelles sont
les limites de la scienceet comment changer les culturestout en préser-
vant leur authenticité.
F. H. Tenbruck. - J’ai quelque peine à partager l’optimisme de
M.Lubis en ce qui concerne la possibilité qu’auraientles pays en voie
de développement de maintenir leurs valeurs culturellespropres tout en
accueillant la scienceet la technologie étrangères.Ces pays connaîtront
inévitablementles problèmes sociaux et politiques auxquels ont dû faire
face les pays d‘Europe qui se sont industrialisésau X I X ~siècle,à com-
mencer par l’Angleterre pour finir avec la Russie, qui s’estindustrialisée
sous l’influencede la doctrine marxiste.
128 Genèse et aventure de la tension culture-science

P. Harper. -Je voudrais évoquer un courant de pensée actuel qui


émet des doutes quant aux possibilitésde développement technologique
dans le Tiers Monde. Les pays industrialiséssont en passe d'épuiser les
ressourcesnaturelles et ils apportentà l'environnement de l'homme des
modifications qui risquent d'avoir bientôt des conséquences catastro-
phiques (poilution des mers par le pétrole, accroissement du taux
des particules dans l'atmosphère qui, en modifiant les conditions
d'absorption des radiations solaires par la terre, semblent devoir
entraîner une très sensible modification des climats). I1 en résulte
que l'on sera contraint de limiter l'industrialisation mondiale et de
rechercher un nouveau type de développement scientifiqueet technique
restreignantla consommation d'énergie et de matières premières.Aussi
les pays en voie de développement devraient-ils peut-être s'orienter
vers un nouveau type de société reposant sur des normes techniques
mais aussi sur des principes éthiques et sociaux différents.Ils devraient
réviser leur idéologie du développement, en renonçant à la calquer sur
celle qui règne actueiiement dans les pays développés.
R.Habachi. -Ces vues rejoignentcellesdu sociologueet économiste
Lebret dans l'ouvrage qu'il a publié il y a quelques années sous le titre
Manifeste pour une civilisation solidaire, où il annonçait que l'avenir
appartient aux nations austères. Lebret entendait par là des sociétés
consommant beaucoup moins que les sociétés développées actuelles,
qui se détruisent elles-mêmespar leurs excès de consommation.
H. Marcovitch. - L'hypothèse de telles sociétés est irrecevable.
O n ne saurait admettre notamment qu'il y ait d'un côté une science
pour les pays développés et de l'autre une science pour les pays peu
développés. Une telle conception méconnaît le dynamisme qui porte
la science vers une communicationaussi ouverte et totale que possible
et vers l'utilisation maximale de ses acquisitions.Les scientifiques des
pays en voie de développement qui ne trouvent pas la possibilité d'y
exploiter leurs capacités ne doivent pas hésiter à s'établir dans les pays
développés. Beaucoup l'ont déjà fait. Par ailleurs, il règne des idées
assez inexactes sur les difficultés de faire progresser la recherche scien-
tifique dans les pays peu développés.Sans doute certaines recherches
exigent-ellesun appareil technologique extrêmement complexe et coû-
teux que l'on ne peut songer à établir dans ces pays. Souvent même il
dépasse les possibilités des pays développés, voire des super-grands,
Etats-Uniset U.R.S.S.;c'est le caspour lesrecherchessur les particules
de haute énergie, qui exigent aujourd'hui une collaboration interna-
tionale. Mais d'autres recherches d'un niveau élevé, qui n'exigent pas
d'aussi coûteux équipements, peuvent être faites dans des pays peu
développés.Ainsi se présente le casexemplaire des travaux de biochimie
Au temps présent en dehors des pays iiidustrialisés 129

de Leloir en Argentine,à qui a été récemment décerné le prix Nobel.


D’autre part, le transfert des techniques des pays développés vers
les pays peu développés se présente dans des conditions fort différentes
selon qu’il s’agit de techniques complexes ou de techniques élémen-
taires. Les premières exigent des structures d’accueil qui font encore
défaut dans la plupart de ces pays ; aussi,pour le moment,est-ilillusoire
de penser que ces pays puissent en tirer bénéfice. Les secondes,au
contraire,sont aisément transférables.Telles se présentent les techniques
médicales et d’hygiène,qui sont à la sourcede la diminution de la mor-
talité infantile et de l’explosion démographique dans les pays en voie
de développement.
En ce qui concerne la pollution dont a parlé le professeur Harper,
il convient d’adjoindredeux autres catégoriesà celles qu’il a mention-
nées. D’une part, la pollution génétique, c’est-à-direl’accroissement
des gènes défavorablesdans les populations, du fait que l’intervention
de l’hommeempêche aujourd’hui le jeu de la sélection naturelle qui,
dans le passé,les éliminait impitoyablement.D’autrepart,la pollution
intellectuelle que constitue la diffusion volontaire ou involontaire
d’informations erronées sur de nombreux sujets,cecid‘ailleursaussibien
dans les pays développés que dans les pays en voie de développement.
L. Verdesoto-Salgado.-L’Amérique latine met de grands espoirs
dansla science.I1faut stimulerlarecherchedansles payspeu développés.
Ceux-ci doivent promouvoir en même temps leur culture autochtone
et la culture scientifique qui, elle, est universelle. L‘Equateur entend
s’intégrer pleinement dans le grand courant de la science. L‘Ecole
polytechnique de l’Equateur,qui a été constituéeet qui fonctionne avec
l’aide de l’Unesco,a obtenu de magnifiques résultats,fournissant au
pays de nombreux ingénieurs.L’Universitéde I’Equateura créé récem-
ment une chaire de méthodologie de la recherche scientifique. O n ne
doit pas parler de tension entre la culture et la science, mais d‘une
convergence de la culture et de la science au service de l’homme,au
service de la construction de l’humanité.
J. Berque. -Après avoir entendu ces nombreuses interventions,je
crois opportun de présenter une série de réflexions sur la notion de
culture,qui ne m e paraît pas avoir été exactement saisie dans sa nature
et sa signification profondes. Une culture, c’est à la fois le passé et
l’avenir qu’elle projette. Si cela est vrai pour la culture française,ou
britannique, ou japonaise,cela doit être vrai aussi pour la culture des
autres pays en voie de développement.Ces cultures-làne sauraient être
identifiéesà des traditions,comme ont semblé le dire plusieurs des par-
ticipants.Contrairementà ce qu’affirmeune certaineidéologie,la culture
ne saurait être conçue comme un attachement au passé, à des survi-
SCIENCE -5
130 Genèse et aventure de la tension culture-science

vances. Si l’on identifie la culture des pays non occidentaux au passé


alors qu’ils subissent l’assaut des techniques modernes, le combat
devient absurde.Cette route détournée pour préserver un arbre,dont a
parlé M.Lubis,ce refus de la vaccination,noté ailleurs,ne constituent
pas des faits culturels mais des régressions culturelles,des fétichismes
auxquels les progressistes des pays où ils se rencontrent ont le devoir
de s’opposer.La vraie culture ne va pas sans l’activationdes potentiels
hérités des aïeux.Ainsi que l’anoté le professeur Xirau,une telleculture
n’a rien à craindrede la technologie.Nest-cepas ce que montre l’histoire
récente de l’Europe,où, en dépit du développement scientifique et
technologique,les pays qui la composent ont vu leurs cultures rester
vivanteset même maintenir leurs écarts différentiels?Elles n’ont aucune-
ment abdiqué leurs identités respectives.I1 nous faut donc opérer des
distinctions dans le legs du passé pour n’en retenir que les virtualités
dynamiques,le reste étant affaire de muséographie.
S.Kato. -A mon avis,la condamnationde la civilisationtechnolo-
gique est un luxe que seuls les intellectuels des pays développés peuvent
se permettre. I1 n’est pas possible de persuader les dirigeants des pays
du Tiers Monde qu’ils feraient mieux de ne pas rechercher le progrès
scientifique et technologique. Cela dit, je voudrais apporter certaines
informationssur les conditionsdanslesquellesle Japons’estengagédans
la voie de l’industrialisation,car un certain mythe s’est créé à ce sujet.
Sans doute,du point de vue de l’industrialisation,l’histoirerécente du
Japon constitue-t-elleun succès incontestable; mais il n’en va pas de
même si l’onenvisage cette histoire du point de vue de la culture et des
rapports entre la culture et la science.
L’industrialisation du Japon a pris son essor à partir de 1868.Elle
s’est opérée de façon assez semblable à celle de l’Allemagne,mais avec
un décalagesensible dansle temps.Elle a donné lieu à des concentrations
de pouvoirs,à une interventionaccrue du gouvernement,à une centra-
lisation politique et administrative. Elle était sans doute nécessaire,
mais elle a entraîné de graves dommages pour la culture.Aussi le Japon
ne saurait-ilêtre proposé en modèle aux pays peu avancésqui souhaitent
s’ouvrirà la technologie.Quant aux rapports entre l’éliteet les masses,
l’occidentalisationdu Japon a comporté trois phases.Dans la première,
l’élite s’estrapidement occidentalisée,alors que les masses demeuraient
au niveau de la culture traditionnelle.D’où une division,une rupture
que l’ona d’ailleurs observée aussi dans la plupart des pays d’occident.
Mais, dans la seconde phase, la situation s’est renversée. D u fait de
l’ampleur qu’elle avait prise, l’industrialisationa affecté la mentalité
des masses. La production de masse a entraîné une consommation de
masse qui a eu sur la culture des répercussionsassez semblablesà celles
que l’on observe en Europe occidentale et aux Etats-Unis,notamment
Au temps pvésrnt en dehors des pnys itiditstvialisbs 131

en ce qui concerne le développement de l’influence des mass media.


Aujourd‘hui, devant la dégradation de la culture nationale du fait de
l’industrialisation,on voit se développer dans les élites un mouvement
de retourà l’héritageculturel.C’estainsi que le théâtre classiqueconnaît
une faveur nouvelle.
J. A. Wojciechowski.-I1 conviendraitd‘opérer une nette distinction
entre la science et l’idéologie, la Weltanschauurzg, qu’elle suscite. U n
pays devrait pouvoir acquérirla sciencesans que cela entraînedes consé-
quences fâcheuses pour lui. La science est un facteur d‘évolution et
de progrès.
M.A. Drobychev. -Je voudrais clarifier un point de l’exposédu
professeur Tenbruck. Celui-ci s’est étonné que le marxisme ait pu
s’implanteren Russie. Je ne vois là rien de surprenant.En effet,l’un
des principes majeurs du marxisme, considéré non comme un dogme
mais comme une école vivante de pensée,est la prise en considération
des phénomènes,non pas de façon isolée,mais dans le contexte où ils
se manifestent.A u moment de la Révolutionmarxiste,la Russie consti-
tuait le chaînon le plus faible du système capitaliste. I1 était normal
que la théorie la plus révolutionnaireprît racine dans la région où les
contradictions du capitalisme étaient les plus aiguës.
En ce qui concernel’intervention du professeurKato,jerejette abso-
lument les vues de ceux qui voudraient que les pays moins avancés ne
s’engagentpas dans la voie du progrès technique par crainte des dom-
mages qu’il risque d‘entraîner. Le progrès technique est pour ces pays
une nécessité impérieuse. Le (( Moyen Age ))est à reléguer dans des
musées que l’on aura sans doute profit à visiter,mais sans y rester.
III - Sociologie de la tension
aujourd‘hui

1 - Au niveau originel
P A R J. B E R Q U E

Notre époque a inventé le terme de ((scientificité D, provocante


outrance de ce que l’on poursuivait jadis sous le nom de vérité
objective ».
Ce dernier binôme proposait une conciliation somme toute
rassurante entre une vieille tradition morale et les progrès sans
cesse accélérés de la technique.Renan, historien des religions et
ami de Berthelot,voulait que l’onconfiât à ((des Bénédictins pro-
fanes et critiques ))l’étude et gouvernement des sociétés. Ces der-
nières,il les voyait dans tout leur pluralisme :concourant certes à
l’édificationdu nouvel Evangile scientifique,mais par les voies de
la différence et de la qualité. Plus agressive est aujourd’huiI’ambi-
tion de ceux qui se proposent de faire dans le traitement de l’humain
le saut que l’électroniquepermet dans la conduite des machines.
Dès lors est rejeté comme inopérant, voire comme abusif, tout
scrupule à l’égard du vécu et de l’original. Les sciences sociales
émigrent d‘un déterminisme encore naïf,puisqu’il ne jouait guère
que sur des analogies tirées de la mécanique des solides,pour s’ins-
taller dans l’espacehomogène des codages.La diversité,que pour-
tant elles saisissent à l’échelle microsociologique,bien que plus
finement que naguère,elles l’abolissentà l’échelle des ensembles.
Alors que l’idéalisme de jadis ne témoignait que d‘un inoffensif
dépouillement,légataire de toute une tradition d’ascétisme philo-
sophique,le nouveau formalisme professe un unitarisme de plus en
plus exténué.I1 ne se contente plus de ramener le monde à ses lois,
134 Sociologie de la tension aujourd hui

et les civilisations àcles moments de l’Esprit.I1 répudie l’histoireet


résout les variétés concrètes en jeux de signes.Finalement,c’est le
sujet et le sens qu’il dissout,aussi bien que l’objet et les situations,
par réduction,si l’on peut dire, à un centre qui ne serait rien, et
nulle part.
A l’époque des premières machines, les beaux muscles des
ouvriers, le gonflement de la vapeur dans les chaudières, la ruée
des locomotivesdans les paysages,la mastication de la distance par
des roues et des bielles selon un rythme alternatif,tout était volume,
tout s’actionnaitpar des causes,tout restait affinitaire au corps de
l’hommeet à sa volonté.La machine était anthropomorphe.Main-
tenant la cybernétique et l’informatiquevisent à suppléer le cer-
veau. L’industrialisation du X I X ~siècle était, il est vrai, sentie
comme perturbatrice de l’hommeet de la Nature.Aujourd’hui,ce
thème sociologique ressassé, des bouleversements bien plus radi-
caux le rendent caduc. La poussée technologique de notre temps
porte l’hégéliennefacticité à une puissance que n’eût pas osé pré-
voir le philosophe.Elle cumule paradoxalementle gigantisme dans
la production d‘objets avec une abstraction de plus en plus solitaire,
puisqu’elle tend à confondreen attitudes communes les sujets indi-
viduels et collectifs.
Tout se passe comme si le déferlement de fabrications dont
s’enorgueillissaitle X I X siècle
~ avait perdu,en grossissant à l’infini,
tout scrupule d’humainescorrespondances.Le débordement moral
qui longtemps l’avaitéquilibré,sous forme d’élansaffectifs,d’ins-
pirations esthétiques et révolutionnaires, ne trouve plus de place,
semble-t-il, dans ses combinatoires.Et pourtant le refus n’ajamais
été plus fort que la misère, la dépendance,l’insatisfaction,la jeu-
nesse opposent à ce qu’on pourrait appeler un nouveau pharao-
nisme. Le soulèvement des Latino-Américains et des Afro-Asia-
tiques contre les monopoles planétaires n’en est qu’un cas entre
autres. C’est cependant le plus instructif. Car il met en jeu des
identités collectives, enracinées dans la richesse typologique du
monde, et qui entendent renforcer, de l’expansion même de la
technique,leur refus de se soumettre et de ressembler.Ce soulève-
ment trouve des alliés -classes,groupes,individus -à l’intérieur
de la prépondérance. Plus largement,l’affirmationde l’originel,du
plural et du culturel,face au général,à l’uniforme et même au
scientifique 1) égoïstement conçu,prend position dans un combat
dont nous dépendons tous.
A u niveau originel 135

L e problème

Comparons un texte caractéristique de notre époque, la leçon


inaugurale de Jacques Monod, au Collège de France,à un autre
texte d’optimismescientifique,qui lui est antérieur d’un siècle et
demi, L’avenir de la science. Les divergences frappent autant que
les convergences.Des deux côtés,certes,se retrouvent la même foi
conquérante dans la science objective,le même appel unitaire, la
même méfiance à l’égard des orthodoxies.Mais Renan était porté
par l’essor des sciences historiques plus encore que par celui de la
physique. Monod unit dans sa requête d’objectivitéles appels de
sa propre discipline,conjugués à ceux d’autressciences expérimen-
tales,et l’ambitiondes formalismes de notre temps. D u premier de
ces témoignages à l’autre,la croyance en l’unitéde l’hommea cessé
d’être pétition morale, corrélative de la diversité des civilisations.
Elle procède aujourd’hui d’attitudes fondées sur un seul type de
rationalité,ou plutôt d’efficacité.Elle s’avoueliquidatrice à terme
de variations historiques,incarnées en cultures diverses,mais qui
somme toute n’auraient été que méandres ou que biefs d’un seul
courant,finalement vainqueur :l’occidental.
I1 est vrai que d’autres textes majeurs vont à l’encontre de cet
unitarisme superbe pour ramener l’hypothèse occidentale à ce
qu’elle est : une hypothèse entre autres de l’humain. CI. Lévi-
Strauss a montré que telle civilisation jugée par nous primitive,
voire effectivement condamnée par les rapports de force du
xxe siècle, non seulement était potentiellement équivalente à la
nôtre,mais témoignait de supérioritéseffectivesdans certainsordres
de qualification, voire certains modes de la rationalité.Aussi bien
cette équivalence entre cultures,et partant la valeur des cultures
comme telles en face du type de créativité manifesté par la nôtre,
doivent-elles,avec la décolonisation, quitter le domaine de la
théorie pour s’affirmer dans celui de l’histoire.La querelle cesse
alors d’êtreuniquement académique,pour plonger dans une pres-
sante actualité. Le débat, du coup, rejaillit en interrogation théo-
rique sur la portée réciproque d’un universalisme scientifique lesté
de performances de plus en plus colossales d’une part, et d’autre
part un pluralisme de cultures ou d’identitéscollectives illustré par
des combats de plus en plus acharnés.
136 Sociologie de la tension aujourd’hui

La méthode
Ce débat,on peut l’aborderde différentes façons.Celle que j’ai
choisie procède de l’observation et se veut radicale dans la mesure
où elle entend K prendre les choses à la racine D. Quelles choses ?En
premier lieu la vie d’une communauté concrète. Quelles racines ?
Celles que découvrent les relations élémentaires d’un groupe avec
son écologie.Lesinductionsainsi faitespourront,dans un deuxième
temps,se projeter sur des ensembles plus larges et plus complexes.
La justification de cette démarche n’est pas seulement métho-
dologique,pour autant qu’elle se propose d‘expliquer le plus par
le moins complexe,le plus par le moins médiat. Elle s’imposepar
sa liaison même au thème du débat qui nous est proposé. Ce thème
postule en effet une sorte de partage du comportement social entre
une ( (objectivité visant la pratique et la connaissance d’une part,
et d’autre part une ((subjectivité ))de sentiments,d’expressions,de
qualifications.Or,prenons-ygarde :considérer ces derniers aspects
comme la conséquence,ou mieux comme le ( (reflet N des premiers
ne ressortit pas à l’observation,mais à un choix philosophique.
Choix grave,puisqu’il impliquerait à terme une dévaluation de ce
qu’on appellerait,de façon assez étroite, cultures », par rapport à
ce que l’on appellerait,de façon non moins étroite, ((science N.
D’où, en définitive, le problème de savoir si la science,appelée à
modifier de plus en plus notre contexte matériel et nous-mêmes,
n’effacera pas à plus ou moins long terme la pluralité des cultures
du monde.
En fait,toute culture,celle des Aruntas comme celle des Anglais
ou des Chinois,comporte statutairement :
I) l’approfondissementdu milieu par la connaissance,
2) la transcription de cette connaissance en moyens d‘agir, et,
réciproquement,
3) les correspondances de ceci et de cela en ((qualité ))humaine
(contentons-nouspour l’instantde ce mot très vague), et encore
et surtout,
4) le réglage de ces correspondances entre catégories les plus
diverses. Ni la ((culture ) )ne peut se passer de I) et 2 ), ni la
science ))ne se conçoit ni n’agit indépendamment de 3) et
de 4). A l’échelle de la planète,dissocier l’une de ces tâches des
autres,opposer par exemple l’universalitéde la science à la frag-
Au niveau originel 137

mentation des cultures,c’est négliger les interdépendances et les


polyvalences de la base :or elles conditionnentaussi,comme on
verra,les achèvements.Opposer science (au singulier) et cultures
(au pluriel), c’est faire comme Bossuet opposant l’unitéromaine
aux Variations des Eglises protestantes. Une telle antithèse
déguise mal l’hégémonie de certaines cultures sur d’autres,et la
conviction où elles sont de reléguer celles-ci dans l’irrationnel,
la survivance ou le contingent.

I1 est vrai que le progrès conjugué de l’efficacitématérielle et du


formalisme opératoire confère à l’orthodoxieun pouvoir,et partant
une agressivité qu’elle était loin d’avoir du temps de Bossuet, et
même du temps de la reine Victoria. Ses dangers sont d’autantplus
redoutables que, s’exprimant à travers la concurrence des idéolo-
gies, elle peut, sous sa forme la plus vulgaire, il est vrai, traduire
aussi bien un expansionnisme dit bourgeois que dit socialiste,dans
la mesure où de part et d’autreon entendrait fonder sur une raison
instrumentale,forte de ses réalisations techniques,l’exclusivismeà
l’encontre de tout ce qui refuse de s’aligner.
Mais l’observationde la base nous fait rejeter ces formulations.
Non par recours à un postulat humaniste qu’on opposerait au pos-
tulat scientiste,mais par un constat lui-même((scientifique I), dont
ressortent l’inanité de ces hiérarchies catégorielles et la coexistence
d’éléments dits ((objectifs ))et dits subjectifs ))au niveau le plus
direct d’interférenceentre une société et la Nature,et de proche en
proche dans les élaborations collectives les plus poussées.

Retour à la base

D e cette base, on peut tenter un examen comme expérimental


quand il s’agit de groupes ruraux traditionnels. C’est ce que j’ai
tenté dans un canton du Haut Atlas.
O n y constate qu’à cet horizon élémentaire de la vie de groupe
les rapportstechniquesne constituentpas les seuls accrochagesde la
vie humaine dans l’écologie.Déjà,de multiples qualificationspro-
fanes ou magico-religieusespercent à ce niveau. Et des rudiments
normatifs. Et des éléments d’esthétique ou de jeu. Et d’autres élé-
ments encore. Cette polyvalence,sans doute tautologique,puisque
enfin la langue,à tout le moins,double tous les traits matériels )),
138 Sociologie de la tension aujourd’hui

et enracine le symbole au plus intime des gestes et des choses,c’est


ce qui permet aux élaborations sociales d’opérer sur divers axes.
Entre ceux-cidéjà se discernent des options. Mais elles ne sont ni
exclusives,ni définitives.L’activité du groupe en tant que tel tient
à la possibilité pour lui de changer d’axe,ou du moins de régler
avec une marge assez grande de disponibilité le passage de l’une à
l’autrede ses dimensions,et la réciproque.
Le groupe cherche sa subsistance dans certains traitements du
milieu. Bien que la plupart des attitudes ou des gestes qu’il déploie
à cette occasion participent d’usagesimmémoriaux,la technique,le
travail, l’épargne ressortent de pratiques dont l’intégration à
l’espace et à la durée collective n’est pas telle qu’elle ne fasse déjà
place à la prévision et à la réflexion.Dirons-nousque le groupe a
dès lors une activité économique ? Assurément. Mais peut-être
serait-ilaussi vrai de dire qu’il revêt sa modalité économique. D e
même,quand,dépouillant les tâches quotidiennes,il entre en festi-
vité, ce ne sont point alors des danses, des chants, une poésie
lyrique,un théâtre qui viennent parachever sa vie ordinaire. C‘est
lui qui se fait alors danse,chœur,poésie,théâtre. Quand des ges-
tuelles préjuridiques, apparentées à l’ordalie, sanctionnent des
répartitions ou des restitutions de biens, toute distinction entre une
catégorie économique et une catégorie magico-juridiquequi vien-
drait la ((refléter I), serait arbitraire.En l’occurrence,et littérale-
ment, c’est la production qui s’est faite norme et valeur. O u
l’inverse.O n observe continuellement des passages d‘un ordre à
l’autre.Primordial est celui qui règne entre le langage comme tel
et ses référends ) )de choses,d‘actes,de sentiments ou d’idées.Au
faîtedes élaborations constitutivesde la vie du groupe,laconscience
qu’il a de lui-même apparaît comme se réinvestissant à tous les
niveaux,y compris à celui des échanges les plus élémentaires avec
le substrat.Le groupe n’estpas une entité métaphysique. I1 est ses
mots, ses choses et son terroir,ensemble et tour à tour,selon des
alternances en partie régléesqui font prévaloir tantôt l’uneet tantôt
l’autrecatégorie.
Ces premiers constats doivent maintenant se préciser et se com-
pIéter. L’étude du village marocain ne nous découvrait encore que
les accrochages mutuels du groupe et de son terroir, au niveau le
plus direct,A). Mais, sur ces rudiments,repose un système étagé
en strates multiples. Pour la commodité,nous n’en distinguerons
que trois,marquant l’élaborationprogressive de ces données élé-
Au niveau originel 139

mentaires. Soit B) un niveau d’organisation communale ; C) un


niveau marqué par les rationalisationset les institutionsd’un Islam
maghrébin ; D)un niveau que j’appelleraisde mondialité, ou de
modernité,parce que en lui s’opèrel’implicationdes trois premiers
dans un espace,une durée et des dynamismesdébordant de loin la
réalité locale,même élargie. C’est cette organisation étagée qu’on
a tenté de schématiser par la figure ci-après(p. 140).
1. La distinction entre niveaux A,B,C,D,etc. (elle n’est évi-
demment pas limitative) traduit-elleun enchaînement logique,une
succession temporelle,un étagement de strates psychosociales?
Chacune de ces imputationsappelleraitla critique et devrait être
soumise aux contrôles de la réalité décrite. M a nomenclature vise
une variation spatiale (niveau ((communal I), maghrébin », etc.),
ce qui se vérifie dans le cas d’espèce. Eiïectivement l’histoire de
cette petite communauté atlasique,pendant les deux ou trois der-
nières générations,a vu s’étendreson espace mental,social,idéolo-
gique,pour accéder à des configurations plus vastes.Mais on pour-
rait décrire la même progression en d’autrestermes. O n pourrait
dire que, sur un soubassement berbère,s’étaitfondée une culture
mixte, laquelle,dans la période récente,est entrée dans un cadre
islamo-maghrébinmarqué par des luttes d’émancipation.L’indé-
pendance lui ouvre enfin les horizons de la modernité, et l’inscrit
dans des classements mondiaux. La psychologie collective et indi-
viduelle des Ayt Mh‘and révèle le même élargissement, ou les
mêmes phases, que le psychologue ou psychanalyste considérerait
aussi comme des strates de la personnalité, étant entendu que, sur
le plan psychique comme sur le plan social,il n’y a pas tellement
succession,ou recouvrement,qu’implicationverticale.
Quant à ce quej’entendspar I’ ((infra-niveau», c’est une couche
qui, à la différence des autres,n’affleure pas à l’observationsous
forme de fragments et de survivances,mais résulte plutôt, si l’on
peut dire,d’uneinduction récurrente.La vieille ethnographie insis-
tait fort sur ces rudiments,à quoi elle ramenait toute la personna-
lité marocaine,ou peu s’en faut. O n peut voir dans son insistance
la sourcede bien des erreurs commises sur un prétendu primitivisme
généralement qualifié de berbère. En fait,la pénétration française
trouva les sociétés de l’Atlas au niveau B,lui-mêmedéjà en impli-
cation avec un niveau C.Le tort de notre politique fut alors de
tendre à figer leur mouvement,lequel bien entendu se poursuivait
en direction d’un niveau C-D,où elles se situent aujourd’hui.
Au niveau originel 141

2. Cette progression, qui est complexification,s’effectue dans


de multiples secteurs. Les mêmes doutes que plus haut doivent
porter sur cette nouvelle division, qui élude une implication et
continuité mutuelles. Cependant l’objection,surtout valable aux
niveaux élémentaires,s’affaiblit à mesure que se prononce la divi-
sion du travail social. Des spécialisations de ((sous-groupesD, ou
ikhs (plur. ikhsân) en vue de la guerre, des arbitrages,de l’initium
agricole,etc.,survivent encore aujourd’hui,mais se fondent dans
d’autresdifférenciations.
Retenons,d’autrepart,que le groupe distingue,sinon entre des
((dimensions ) )(mot académique,et même didactique), mais entre
des allures,des atmosphères :celle du travail,de la fête,du procès,
de la guerre,etc. A mesure que se poursuit l’élaborationdu groupe
par lui-même,ces distinctions se précisent,sans toutefois,croyons-
nous,se fixerjamais de façonlimitative.Une accentuation prévaut,
mais elle suppose conversions et transferts.
3. D’ores et déjà nous frappent deux acceptions possibles du
terme de ((culture N. Ce terme peut recouvrir, selon l’acception
anthropologique,tout l’éventaildes secteurs,y compris ceux de la
production et de la connaissance.Mais selon une acception plus
étroitement sociologique,il peut viser ce qui déborde ces derniers :
croyances, droit, esthétique, etc.,et l’on aurait là l’origine de la
fameuse distinction entre K structures )) et (( superstructures »,
laquelle n’est pas étrangère au débat qui nous occupe.
4. L‘ethnographiecolonialeavait,redisons-le,souligné à l’excès
les rôles magico-religieuxdans ces sociétés. Elle en négligeait pour
autant l’économieet la morphologie.C‘était là une réduction large-
ment illusoire.Si nous osions faire jouer la restitution historique,
nous dirions que l’accent des sociétés atlasiques portait déjà, au
début du xxe siècle,sur leurs propres réglages,englobés dans l’ins-
titution communale,par quoi elles s’affirmaientcontre l’attentatdu
dedans et l’agressiondu dehors.
I1 est vrai que l’identité du groupe considéré peut elle-même
s’affaiblir,ôtant du même coup à réglages et conversionsle gros de
leur vertu morphologique.Ainsi,la défense que ces petits groupes
offraient à l’externe semble-t-elleavoir perdu, depuis l’indépen-
dance,beaucoup de son énergie.C’estau contraire la liaison écono-
mique avec la côte et avec l’étranger,permettant l’exportation de
services et les accumulationsde la petite épargne,qui caractérisent
le plus, aujourd’hui,le monde chleuh.A partir de ses bases méri-
142 Sociologie de la tension aujourd hui

dionales,il se projette hardiment en prolétariat d’usine,en capita-


lisme urbain,voire en entreprise industrielle.Ce monde dont,voici
seulement vingt ans, on opposait encore la culture particulière à
celle de l’Islam orthodoxe,et notamment de l’Islamurbain,perd de
sa spécificité à mesure qu’il s’aligne sur ce dernier. I1 tend à cons-
tituer une variante de la culture maghrébine particulièrement axée
sur les changements corrélatifs à la modernité. Cette mutation, il
l’affronte cependant de façon d’autant plus radicale, peut-être,
qu’il s’appuiegéographiquement,socialement et mentalement sur
des contreforts de réserve ou de recours.Le rapport entre ce radi-
calisme et la permanence de bases définit aujourd’hui l’histoiredes
Chleuhs,et conditionne leur avenir dans les ensembles nationaux
maghrébins et dans le monde. En un demi-siècle,d’un infra-niveau
caractérisé par les implications magico-religieusesd’un système
agraire,l’accentuation se sera donc déplacée de l’agencementcom-
munal, vers un pari socio-économiqueet les attitudes sociales cor-
respondantes. I1 y a eu changements d‘axes, (( culturations ))
successives, où l’économie et la technologie ont joué et jouent
encore un rôle majeur,mais non pas exclusif.
Ce qui est vrai d’une petite société atlasique se vérifie,mutatis
mutandis, non seulement dans d‘autres sociétés rurales, mais,
semble-t-il, dans des ensembles d’un tout autre ordre et d’unetout
autre ampleur,à condition que l’analysefasse ressortir cette struc-
ture à niveaux multiples, axes modifiables, élaborations toujours
plus médiates.

L e progrès en tant que jeu dimensionnel

Ce problème n’est nullement propre aux Arabes,mais affecte la


plupart des sociétés vivantes. Par là d’ailleurs nous rejoignons à
nouveau le thème de notre recherche, puisque la question posée à
l’Islam,comme à tant d’autres cultures non occidentales,c’est de
savoir comment, en théorie et en fait,il va pouvoir concilier son
originalité distinctive avec l’unitarismeque postule,apparemment,
l’élan du monde vers une civilisation industrielle. Nous y voyons
jouer, dans une continuité à ruptures d’axes et de niveaux, une
polyvalence et des conversions. C‘est cette polyvalence et ces
conversions qui permettent à la plupart des cultures technologi-
quement attardées d’escompterun progrès qui leur soit propre.
Au niveau originel 143

Imaginons la configuration d’une ae ces sociétés lorsqu’elleest


assaillie par la technique moderne. L’intensification de I’écono-
mique,et des rapports qui en découlent,n’est pas seule à en déré-
gler les ajustements. Une technologie d’importation, en impact
direct sur l’écologie,en mobilise les ressources et en fait bondir
les possibilités. Ce dynamisme, qui utilise des moyens et une
connaissance largement importés, non seulement s’ ((emballe N,
c’est-à-direse met en discordance avec les autres secteurs, mais
rompt le circuit,si l’on peut dire,des élaborations endogènes, par
cela même qu’ils’autorisede nouvelles liaisons plus directes et plus
efficaces entre la Nature et des achèvements circonscrits :pensons
par exempleaux performances de ce qu’onappelle aujourd’huidans
ces pays le ((secteur moderne par opposition au ((secteur tradi-
tionnelN. La modernité semble ainsi se dissocier du reste,et refouler
ce reste dans le passé. Privée de ses contacts avec la Nature puis-
qu’ils ont été interceptés,mutilée de catégories importantes de
l’être social (le dynamisme technologique et économique entre
autres), la culture locale se disperse et s’appauvrit.
La culture importée,cependant,est incapable de la remplacer.
D’abord parce qu’elle est, elle aussi, mutilée de catégories vivi-
fiantes.Et encore et surtout parce que ses contacts avec le substrat
sont des agressions parcellaires. Parce qu’à aucun niveau qui lui
soit accessible,elle ne trouve une Nature brute, une table rase où
elle puisse bâtir sans souci de corrélations latérales.Exclue I’hypo-
thèse d’une élimination des populations indigènes,elle trouve par-
tout un substrat déjà humanisé, qu’elle doit donc déshumaniser.
Son impact sans racines et sans contextes ne pourrait, au mieux,
qu’isolerun compartiment de tous les autres. Mais cela même lui
est impraticable, car partout, et ne fût-ce qu’à titre de main-
d’œuvre, elle trouve des hommes façonnés de toujours à leur
terroir.
Nous tenons là l’explicationde bien des échecs.Celui des mises
en valeur coloniales,impuissantes à rallier la masse du pays. Celui
des mises en valeur nationales,tant qu’elles ne visent qu’à extraire
un ((secteur moderne ))d’un ((secteur traditionnel ». L’approche
totale,en fait,n’est praticable que par la société comme telle. Elle
seule est capable de renaturer sa culture et de reculturer sa Nature,
puisque seule elle est en mesure de faire aboutir ses polyvalences en
pluridimensionalité.
144 Sociologie de la tension aujourd hui

Vers d’autres extrapolations

Qu’il s’agisse de prospectives encore largement soustraites à la


vérification, ou d’événements d’un passé proche ou lointain, on
aura pu constater par les exemples énoncés ci-dessusl’intérêtpar-
ticulier qu’offrel’étudedes seuils critiques où se décèlent les rema-
niements d’un système. I1 est vrai que les mutations des sociétés
rurales s’opèrenten général,sinon toujours,par longues périodes,
ce qui intensifie ce que j’ai appelé leurs K implications verticales D,
du moins par larges pans :cette seconde éventualité se produit par
exemple lors d’uneréforme agraire.D’un rythme bien plus pressé,
d’une innervation plus fine, sont les changements qui affectent
d’autres sociétés,l’urbaine et l’industriellepar exemple. Nous n’y
retrouvons plus à l’œilnu le rapport culture/nature,que l’examen
de cas tel que celui d’un village de l’Atlas permettait de saisir à
son niveau d’interférences à peu près directes. Ici l’infra-niveauà
partir duquel s’échafaude,s’axe et se réaxe le système,lui-même
d’ailleurs système de systèmes plutôt que poussée d’unevenue,est
apparemment très loin de l’écologie.La ville et l’usineprocèdent de
la facticitéplus que de la Nature,bien qu’à beaucoup d’égardselles
actionnent et accomplissent la Nature plus activement que les
sociétés rurales. Mais ces différences n’empêchent pas, croyons-
nous, qu’une polyvalence de base n’y soit soumise aux mêmes lois
de différenciation,d’étagements et de conversions intersectorielles
que j’aicherché à dégager.
Les récents progrès de la sociologie urbaine établissent la com-
plexité de ce N tissu B de la ville. Les éléments matériels et visuels
ne s’y inscrivent pas seulement dans la topographie et dans I’éco-
nomie, mais dans une sémiotique de groupe. Celle-ciest d‘autant
plus forte qu’elles’aiguise très tôt ici en discours et en conscience,
non sans que cette élaboration de l’hétérogènene se différencie en
secteurset niveaux et selon des changementsd’axes.La signification
urbaine,ou si l’on veut la personnalité de la ville, monte ainsi de
la base,et s’y reporte diversement.
Ni les usines,ni les marchés de la ville ne font que celle-cin’ait
qu’un sens univoque où seules concourraient les activités écono-
miques.Si nous nous figurons le Manchester de la révolution indus-
trielle,l’accentuationqui s’yprononçaitdéjà d’un drame lié à l’essor
du tissage sous la forme usinière,impliquant la croissance antago-
Au niveau origifzel 145

nique d’un capitalisme libéral et d’un prolétariat de plus en plus


combatif,n’excluaitnullement le synchronisme avec des catégories
autres que la technique et que l’économie.L‘analyse même qu’en
faisait Engels y réintroduisait,tant sous la forme de ((rapports
historiques de production ))que par référence à une dialectique,
fût-elle ((matérialiste N, quantité de variables où nous pourrions
reconnaître, de proche en proche, les multiples dimensions évo-
quées dans la présente étude. Encore le terme de variable est-il
insuffisant pour évoquer cette multiprésence. I1 faudrait,pour en
rendre compte,soit étendre abusivement,comme le fait Althusser,
l’acception du terme de production, soit plutôt reconnaître que
cette production,effectivement caractéristique de dynamisme et de
l’optique de notre époque,n’en recouvre pas toutes les virtualités.
Celles que nous avons l’habitude de nommer, par un autre abus
d’expression((culturelles N, ne sauraient donc être négligées dans le
cas d’espèce.
I1 est bien vrai cependant que l’insistance sur le technique,sur
l’économique,sur la production,et sur le type de discours ou même
de raison qui y correspondent,tout cela culminant de nos jours en
révolution scientifique et technique D, caractérise le stade présent
de la planète.Cette idée maîtresse du troisième tiers du xxe siècle
s’affirme surtout,il va sans dire, dans les sociétés qui en sont les
bénéficiaires. Elle persuade ses tenants d’unesorte de légitimité des
rapports de force.Classes,nations,continents semblent désormais
prendre rang, dans une hiérarchie jugée inéluctable, parce que
inhérente,selon certains,aux progrès de la raison,encore que tant
d’indices en montrent la meurtrière précarité.

Retour sur la méthode

Mais rien de tout cela ne rend caducs, semble-t-il,les constats


de polyvalence à la base,d’élaborationéchelonnée,et de variations
comme obliques,où conduit l’analysede tout ensemble humain, si
considérablequ’il soit.Que le champ soit ample ou exigu,sa diver-
sification structurale paraît seule doter l’induction d’un moyen
adéquat en la matière.
Or les jugements portés sur les diverses cultures entrent rare-
ment dans de telles distinctions,seules propres à leur assurer des
fondements contrôlables. Certes, nous n’en sommes plus à l’idée
146 Sociologie de la tension aujourd hui

romantique de ((génies ))des peuples. Mais trop souvent les défini-


tions que nous en donnons participent soit de déductions philoso-
phiques (ainsi Hegel parlant de la Grèce ou de l’Afrique), soit
d’illusoires applications du positivisme (cf.la théorie du ((facteur
prédominantD), soit purement et simplementde l’impressionnisme,
plus ou moins sérieusement documenté :qu’il me suffise ici d’évo-
quer André Siegfried et Keyserling. Que des anthropologues se
risquent à de semblablesextrapolations,à partir de la personnalité
de base, ou autrement (Linton, M . Mead, R. Benedict), est fort
bien, et nous aurons ainsi des portraits suggestifs,non seulement
de communautés archaïques, mais de nations ou de civilisations
(cf. B. Gorer par exemple). La forte intuition littéraire d’un Una-
muno ou d’un Octavio Paz allait très loin dans la même voie,sans
pour autant se réclamer de la science. L‘historien est mené à des
synthèses de même genre,profilant la personnalité d’un peuple ou
d’une famille de peuples à travers les siècles. La méthode a pro-
gressé depuis les Romantiques. U n indianiste, comme Norman
Brown, a pu recueillir sur plusieurs millénaires, et grouper en
((constellations D, des traits susceptibles de définir une civilisation
dans ses invariances.
Mais la ( (personnalité de base n’est qu’uninfra-niveau,moins
décisif, à coup sûr,que ses élaborations étagées. Mais l’induction
littéraire peut être brillante, géniale, et même toucher juste :elle
est incontrôlable dans le détail.Mais lejeu des variables historiques
n’importepas moins que celui des invariants ou des structurespour
rendre compte d’identités collectives et de situations concrètes. I1
faudra donc considérer la structure,l’histoire,la situation toutes
ensemble et chacune selon son mode propre. Cela seul permettrait
d’esquisser une véritable typologie des cultures dans le monde
actuel.Encore sera-ceau prix d’uneconfrontationde cas d’espèce,
et d’une exigeante diversification.Le seul développementde l’Islam
arabe, on l’a vu plus haut, nous a paru ressortir d’au moins cinq
phases.Encore ai-jenégligé des différenceslocalesaussi prononcées
que celles qui opposent le Maroc au Hadramaout !

Essai d’élargissement théorique

En un temps où la détérioration de 1’ environnement))par les


déchets de l’usineet par les rassemblements des hommes menace de
Au niveau originel 147

transformer la Nature elle-mêmeen prolétaire d’uneprétendue civi-


lisation industrielle,toute culture est menacée de rupture avec ses
bases, comme d’ailleurs avec ses fins. L‘équation constitutive de
toute vie collective :Société = Culture/Nature,semble vouée à la
désagrégation.Sans minimiser le ravage des rapports de production
que dénonce le socialisme,disons que de nouvelles contradictions
peuvent maintenant opposer la production elle-même à ses fonde-
ments écologiques.Les révolutions de notre temps devraient donc
amplifier leurs objectifs, ou leurs idéaux, sous peine de se voir
dépassées dans leur requêtepar les nouvelles évidences du malheur.
Bien que ces aggravations ne nous atteignent encore que partiel-
lement,et comme allusivement,au tournant de vicissitudes encore
largement interprétables en termes d’abus anciens, beaucoup de
leurs effets se laissent déjà percevoir.
Pour n’emprunter mes exemples qu’à une discipline révélatrice,
il est vrai,de beaucoup d’horizons nouveaux,la linguistique,élargie
en sémiologie,plusieurs de ses constats et une part de son évolution
méthodologique s’inscrivent dans le processus de dénaturation-
déculturation que je viens de signaler. I1 y a une cinquantaine
d’années,Saussure établissait entre la chaîne phonique et la chaîne
sémantique le même tranquilleparallélisme que la philosophie tra-
ditionnelle avait toujours postulé entre l’espritet la matière. Notre
génération a changé tout cela, peut-être parce qu’elle n’est rien
moins que sûre de la réalité, ou du moins de la sécurité de cette
procédure en partie double. I1 y a crise de langages, comme il y
a crise de la civilisation. Et l’idée de structure, ou de système,
qui est en train de renouveler les sciences de l’homme, a pu
convaincre d‘erreur et de vanité les analogies organicistes et méca-
nicistes, voire répudier en bloc le positivisme,sans pour autant
résoudre un angoissantproblème,celui du rapport entre les délinéa-
tions abstraites auxquelles tend l’analyse,et la vie de groups et de
personne qui en est la substance et la fin.
Voilà d’ailleurs une autre contradictionde l’ère analytique :elle
cumule avec un idéal d’abstraiterigueur des nostalgies existentielles
et la furie de goûter à toutes les épaisseurs du vécu.
Beaucoup de bons esprits s’enprennent à la réduction,sœur des
schématismes,qui,satisfaitede ramener le réel à des chiffres et des
figures, comme le voulait Spinoza, laisse pendante l’opération
inverse,puisqu’ellene rend pas compte de la façon dont ce schéma
abstrait peut à nouveau s’enroberde chairs.A une époque comme
148 Sociologie de la tension aujouvd hui

la nôtre,où la puissance et la nécessité de l’analysefont équilibre à


celle des appareillages,comment équilibrer,à son tour,sa destruc-
tive rigueur ?
A moins de nous résigner à de nouveaux ésotérismes,il nous
faut exiger des vérités les plus abstruses qu’elles se soumettent à
un contrôle et à une récapitulation par l’humain.Cette exigence
n’est pas seulement démocratique. Elle ne prémunit pas seulement
les peuples ou les classes contre la tyrannie de prétendus initiés :
sajustification tient au contenu même de la science.Quelle que soit
la rigueur d’une doctrine,rien ne peut empêcher qu’ellene doive,
en définitive, se réaliser par et pour des hommes. La force d’un
système se mesure à sa capacité d’incarnation.
Le binôme aujourd’hui soumis à notre examen : unité de la
science-pluralitédes cultures, s’inscrit lui aussi dans ces vicissi-
tudes.Car il ressort lui-mêmede la crise moderne des significations.
Opposer la science aux cultures, c’est présumer qu’elle puisse se
dispenser d’êtreréversibleen vie et en personnalités de groupes.
Reportons-nousau schéma plus haut proposé de la vie d’une
communauté rurale. La division en ((secteurs 1) économique,mor-
phologique,éthico-religieux,esthético-ludiquepouvait à bon droit
paraître arbitraireet limitative,non seulement parce qu’il s’agissait
trop souvent dans ces rubriques de chapitres de sociologie abusive-
ment tranchée sur une continuité : sociologie économique, de la
connaissance,du droit,etc.,mais encore parce que les vraies répar-
titions de la vie collective se font,semble-t-il,selon un ordre à la
fois plus simple et plus compréhensif.
Cette foule de traits sociaux organisés en strates et en secteurs
pourrait aussi être traitée tout de plan comme un concret impli-
quant sa propre sémiotique.I1 est vrai que ce concret se différencie
aussitôt en objets,pratiques,institutions,correspondant à diverses
sortesd’intériorité :le besoin et le désir,l’abstraction,racine de tout
raisonnement, la qualification,la norme. Pour n’envisager que la
production des biens, laquelle, soit dit en passant, tient à des
démarchesmatérielles,tout ensemble,et d‘intellection,elle ne fonde
une identité collective que dans la mesure où elle est aussi cultu-
relle, c’est-à-diresusceptible de s’échanger avec des effets d‘un
autre ordre, selon les diverses catégories évoquées plus haut. La
distinction entre ((science ))et ( (cultures », que nous saisissons ici
en émergence,se dément donc encore, puisqu’il s’agit d’implica-
tion mutuelle, ou même de détermination réciproque.
Ail niveau originel 149

11 en est sans doute ainsi à des échelles infiniment plus amples


lorsqu’ilne s’agitplus d’une communauté de l’Atlas,mais d’Islam
arabe, d’occident libéral ou d’occident socialiste : l’existence de
l’identitécollectivereposetoujourssurune disponibilité,et d’ailleurs
sur le réglage d’échanges entre une certaine ((extériorité ))et une
certaine ((intériorité ) )(termes à quoi,faute de mieux, il me faut
bien recourir).
Dans une telle configuration,où situer la connaissance ? Bien
qu’elle s’exerce à tous les niveaux de l’élaboration collective,dans
et sur tous ses secteurs, on ne peut nier qu’une raison que nous
appellerons instrumentalene se développe surtout dans celui de ses
secteurs qui postule le plus d’adéquation pratique, et subordonne
une bonne part de l’efficacitéà des contrôles objectifs :jeveux dire
la technologie et la production. D’oùles projections rationalistes
et objectivistes qui sont à la base de toute attitude scientifique.
Mais de là à considérer que ces critères conditionnent aussi la vali-
dité des autres secteurs,le pas est facile à franchir.I1 est effective-
ment franchi chaque fois qu’une société, qu’un groupe ou qu’un
individu privilégient ce secteur par rapport aux autres, donc la
science ))sur la ou les ((cultures », dès lors définiespar opposition
et retranchement réciproques.
Mais, sans vouloir entrer dans des spéculations par trop phi-
losophiques, on peut supposer qu’il est d’autres sources de la
raison que la technologie.Comment négliger la contribution que
lui apporte le ludique, avec le calcul des probabilités ? Comment
négliger les liaisonsque la sociologie de la connaissancea commencé
à mettre en lumière ? Osons dire que le rationnel est en puissance
dans tous les secteurs de l’élaboration humaine,parce qu’ils sont
humains,et que s’il s’affirme comme tel dans un secteur propre,
c’est par réduction de toutes les autres expériences sectorielles.
Cetteréduction,sansdoute inévitable,ne doit dissocier la raison
ni des autres procédures de l’humain,ni des rapports vivifiants
entre la société et la Nature.L’èreindustrielle,qui remeten honneur
ces bases, en tant que matière et qu’enjeu d’une efficacité toujours
accrue, les oblitère toutefois sous des élaborations de plus en
plus complexes,et va jusqu’à les menacer de l’excès même de ses
performances.Une crise affecte notre civilisation,non tellement
parce que le progrès matériel n’aurait pas encore de contreparties
dans l’éthique sociale -vue simpliste et partiellement fausse -
mais parce qu’un exercice humain, nécessairement global, se
150 Sociologie de la tension aujourd hui

coupe de ses bases naturelles et se fixe en modes séparés et rivaux.


Or ces rapports multiples et convertibles,eux-mêmes inhérents
au rapport de la société avec la Nature, la raison seule, en défini-
tive, peut les concevoir et les manipuler. Une grande part d’elle-
même réside dans le réglage et la systématisation de tels échanges.
D’où le rôle grandissant qui lui est dévolu, dès lors que l’histoire
des hommes commencerait à mettre en œuvre des polyvalences
étendues à l’espace entier de la planète, et des fins à l’échelle
mondiale.
S’il en est ainsi, tout développement de la raison scientifique
postule :
1) la restitution du terme Nature de cette élaboration, et
2) l’exercice de la diversité, puisque celle-ci se retrouve objecti-
vement (et statutairement) à tous les niveaux.
Ainsi polyvalence, échange, diversification semblent s’imposer à
la raison scientifique, dans la mesure où elle veut doter le progrès
matériel de signification.
Mais n’est-ce pas de cela que s’acquittent à leur façon plus
immédiate, plus colorée,plus chaleureuse,les cultures du monde ?
Le jour lointain où elles n’existeraientplus en tant que conjonctions
séparées, mais se seraient fondues dans un ensemble étendu à toute
la Terre, alors de nouvelles différenciations,proprement culturelles,
joueraient à d’autres niveaux et selon d’autres modes sociolo-
giques, par le même exercice de la différence, de l’échange et de
l’unité.

Discussion

J. Y.Lettvin. -Nous sommes dans une société semblable à la société


animale où dominent les prédateurs.
J. Berque. -Certes, il existe des analogies entre les sociétéshumaines
et la société animale, telles que l’adaptation au milieu, les conduites de
défense..., mais je ne partage pas le point de vue du professeur Lettvin
quant à la fatalité qui voudrait que les peuples prédateurs imposent leur
modèle au reste de la planète.
R. Xirau. - Je voudrais présenter quelques brèves remarques sur
l’exposé du professeur Berque :
Au niveau originel 151

1. Au début de son étude,le professeur Berque parle des relations


entre individu et société ; il s’agitlà d‘un point majeur que le colloque
n’avait pas encore abordé et je me réjouis qu’il l’aitfait.
2. Le professeur Berque semble dire que la culture devrait renoncer
au passé. Je ne suis pas de cet avis. La culture ne peut pas se définir
seulementpar le futur.Mais bien entendu il ne s’agitpas,à l‘inverse,de
définir la culture seulement par le passé.
3. L’équilibre des sociétés dont a parlé le professeur Berque est-il
automatique ou bien constitue-t-ilquelquechose que l’on pourrait pro-
voquer librement?
4. Quelle distinction M.Berque fait-ilentre structureet superstruc-
ture ?
5. J’approuvetout à faitla définitionélargie de la rationalitédonnée
par le professeur Berque à la fin de son étude.
J. Berque. -Je répondrai d’abord sur ce dernier point. M a concep-
tion de la rationalité déborde largement ce que beaucoupentendent par
ce terme,à savoirune raisondes tempsindustriels,une raisonfondéesur
la puissance instrumentale et tendant à la performance, au sens que
Pareto donnait à ces termes.Mais il est assez significatifde voir que les
systèmesque Pareto considéraitcomme des modèles de conduite ration-
nelle ont échoué lamentablement.Nous ne devons pas oublier que les
Françaisavaient conquisl’Algérieavec le sabre et le chassepot et qu’ils
Sont perdue au moment où ils avaient la bombe atomique. Cela peut
faire mesurer la force des élémentsnon instrumentauxdans le processus
historique.La rationalitéest un horizon humain qui s’étendà toutes les
catégories d’activités.Il y a certes une rationalité économique,mais il
y a aussi une rationalité esthétique,linguistique,métaphysique ; ainsi
la plupart des grandes religions ont sécrété d’immenses démonstrations
rationnelles. La rationalité réduite à l’instrumentala fait faillite. L’un
destraitsde notre époqueestla revanchedu vécu,ou de l’appétitdu vécu
contre la rationalité de plus en plus abstraite dont la forme la plus
accomplie est représentée par les mathématiques. C’est bien ce que
montrent les mouvements actuels de contestationchezlesjeunes.
Quant au rôle du passé dans la culture,je tiens à faireobserver que,
dans mon étude,je n’ai pas défini la culture uniquement par le futur.
J’ai dit que la culture ne devait pas s’asservir au passé,mais j’ai ajouté
qu’elle devait lui emprunter des symbolesmoteurs.D’autrepart,vous le
voyez,je rejette entièrement la distinction entre structureet superstruc-
ture. I1 n’est plus possible aujourd’hui de considérer que les catégo-
ries autres que celles de la technologie ou de la production soient des
superstructures. D’ailleurs, si nous analysons les structures écono-
miques elles-mêmes,nousy voyons affluerlesautrescatégories(ludiques,
esthétiques,etc.).
152 Sociologie de la tension aujourd’hui

Y. W a n e . - Je tiens à dire mon plein accord avec le professeur


Berque et,dans l’optique de son étude,je voudrais apporter quelques
éléments d’informationrelativementaux culturesnégro-africaines.L‘im-
pact de la cultureoccidentalea placé ces culturesdans une situation très
dangereuse.Dans les pays africains,on observe un partage des élitesen
troiscatégories:les occidentalistes»,les ((conservateurs) )et enfin ceux
que l’onpourrait appeler les ((dualistes B, qui s’efforcentd’adopter une
attitude où ces deux tendances se rejoignent.
Les premiers veulent vivre à l’heure de Paris, de Londres ou de
Moscou. Pour eux,l’Afriquen’existeplus en tant que continent,en tant
que civilisation africaine. Ils sont Européens dans leur comportement,
leur manière de vivre, de s’habiller,en particulier ils adoptent l’indivi-
dualisme occidental,au lieu de tenir porte ouverte aux parents ou aux
amis, ce qui, pour les Africains, est essentiel. Ces Africains d’option
occidentalen’ont plus de goût pour les loisirs africains tels que la danse
ou la lutte. A la grande famille qu’ils jugent dépassée en raison du
parasitisme qu’elle encourage, ils substituent la famille réduite au
ménage. Leur francomanie ou leur anglomanie leur fait mépriser les
langues africaines ; ils les considèrent comme arriérées, retardataires.
N’est-ilpas frappantque,dans lespays d’Afrique francophone,lesémis-
sions de radio en langue françaisereprésentent50 à 70 %des heures de
diffusion ?
Les ((conservateurs ))ont une attitude entièrement opposée. Ils
demeurent attachés aux traditionsdu terroir.Le costume européen leur
apparaît aliénant ; c’est le costume que portaient les représentants de
l’oppressioncolonialiste.
Les ((dualistes », eux,affirment subtilement être attachés à la fois
aux valeurs occidentales et aux valeurs traditionnelles.Mais qui saura
séparerle bon grain de l’ivraie? En quoi,pour un Africain,une valeur
occidentale peut-elle être considérée comme plus acceptable qu’une
autre ? Finalement,ces dualistes semblent mûrs pour l’occidentalisa-
tion.S’ilsproclament leur attachementaux valeurs traditionnelles,c’est
pour se concilierles masses.En Afrique,la minorité agissante,celle qui
tient les leviers de commande, est occidentalisée. Son influence sur les
masses demeure cependant réduite. Les masses se méfient des élites,
considérant qu’ellessont dans une position de trahisonpermanente.
Cependant,je veux être optimiste. Contrairement au professeur
Lettvin,jepense quelespeuples del’Afriquesauronts’ouvrirà lascience
et à la technique sans porter atteinte à leurs cultures ancestrales. Mais,
pour cela,il faudra réformerl’enseignement,systèmeimporté,qui s’est
révélé jusqu’ici inapte à former les cadres dont le pays a besoin et qui
n’a pas su intégrer les valeurs de la civilisationafricaine dans les pro-
grammes,ni trouver une pédagogie adaptée à l’Afrique.I1 faudra aussi
surmonter le trouble qu’apportent dans les croyances religieuses les
Au niveau originel 153

conquêtes de la science. C‘est ainsi que, dans telle région d‘Afrique,


l’arrivéede l’hommesur la lune a été considérée comme la preuve que
Dieu n’existe pas. Ce qui est plus grave c’est que,chez les élites et les
cadres,Dieu devient une utopie passéiste pour vieillards demeurés. On
s’étonnedevoir un homme encorejeunealler à lamosquée,prier Dieu,se
plier à desrites.Cependant lesmassesruralesne sontpas encoreatteintes
par cette évolution.Elles restent attachées à leurs croyances religieuses.
La sciencen’est pour elles qu’une source d‘instruments.
J. A. Wojciechowski. -Je suis heureux de constater que,dans son
remarquable exposé,le professeur Berque a montré, sans peut-êtrele
dire explicitement,que la culture est un système,que ce système est un
système dynamiqueet que ses éléments sont polyvalents. Cette concep-
tion permet une étude beaucoup plus approfondiedu problème.
Sur trois points,je ne suispas tout à fait d’accord avec le professeur
Berque :
1. Je ne donne pas au passé autantd’importanceque lui.I1 arrive,en
effet,assez souvent que le passé freineles forces créatrices d’unesociété.
2. Le professeurBerque a parlé de l’équilibredes civilisationscomme
l’idéalà réaliser.Je préférerais parler de tendanceà l’équilibre.
3. Dans l’équationsociété-culture-nature, il serait bon que la consi-
dération de la situation de base que constituel’interférenced’ungroupe
avec son milieu écologique soit élargie afin que soient pris en ligne de
compte non seulementla nature,mais tout ce que l’homme a adjoint à
la nature (sciences, objets techniques,institutions...).
J. Berque. -Sur ce dernier point,je suis d’accordavec le professeur
Wojciechowski. 11 n’y a plu$ de nature première,mais seulenient une
nature transformée,une ((nature secondeD. Quant au passé,je rappelle
quej’yvois essentiellementun ensemblede symbolesmoteurs et non pas
un corpus de faits iiierîes.Quant à l’équilibredes sociétés,je considère
qu’iln’estnullement statique.Le dynamisme d’une société,ainsi que je
i’ai montré dans mon étude,comportedes déréglages,des changements
d’axes,qui détruisent sans cesse l’équilibreexistant,obligeantà en cher-
cher un nouveau.
A. A. Mazrui. -Je feraideux observations.Tout d‘abord,je souhai-
terais que l’onexamine avec plus de soin les potentialités des différentes
cultures,quant à leur ouverture à l’innovationscientifique.Il convien-
drait notamment de mieux rechercher en quoi l’attachement au passé
peut constituer un obstacle à l’accueil de la science.D’autre part,je
voudrais revenir à la question des langues,évoquée par le professeur
Wane. Dans les pays d’Afriqueanglophone,la proportion des émissions
en langues locales est beaucoup plus forte qu’en Afrique francophone.
154 Sociologie de la tension aujourd'hui

Elle atteint 85 %en Ouganda, où l'on parle 19 langues. I1 conviendrait


d'examiner l'aptitude de ces langues locales à faire place au vocabulaire
scientifique.

A. Lankoandé. - Je remercie à m o n tour le professeur Berque de


son très bel exposé. E n Afrique noire, on observe, c o m m e au Maghreb,
que la modernité tend à se dissocier du ((reste ) )et à refouler ce ((reste ) )
dans le passé. L'indépendance n'a pas fait cesser cette situation. Ainsi,
il y a quelques années, on a créé en Haute-Volta,avec l'appui de l'aide
bilatérale,un ranch bénéficiant des plus récents progrès des techniques de
l'élevage. Mais, tout à côté, subsistait un élevage de bétail où la morta-
lité du bétail était très forte parce que le bétail était soigné selon les vieilles
méthodes. D e plus, on n'admettait pas que les gens du village viennent
dans ce ranch se rendre compte de ce qui s'y faisait. C e n'est pas avec
de telles pratiques que le progrès pourra s'intégrer aux sociétés africaines.

Y. Wane. -Je pense que l'évolution dans le domaine de la sacralité


ne sera pas la m ê m e en zone urbaine et en zone rurale. Dans le monde
rural l'attachement à la religion subsistera, c o m m e à la seule chose qui
reste après les transformations sociales entraînées par l'introduction de
la technologie. Mais, en milieu urbain, on assistera probablement à un
dépérissement de plus en plus accentué de la religion et m ê m e à une
corruption de la religion, qui se manifeste déjà dans le recours à la magie
ou au maraboutage.

J. Berque. - Je partage les opinions du professeur Wane, mais je


tiens à insister sur la généralité du terme (< sacral >) qui recouvre aussi
bien des croyances que des rites, des observances et des pratiques
magiques et jusqu'à la métaphysique.

R. Habachi. - L'exposé du professeur Berque se situe à un pôle


opposé à celui du professeur Lettvin. C e dernier s'est placé à la pointe
du progrès scientifique alors que le professeur Berque nous a invités à
porter notre attention sur les fondements. Mais je m e demande s'il est
encore temps de revenir au fondamental. L a pression de la science sur
la société semble telle qu'il y a peu de chance que celle-ci puisse se pro-
téger contre les effets destructeurs de celle-làpar une autorégulation.
Je ferai une autre observation sur l'exposé du professeur Berque. I1
nous a décrit une sociétéenvisagée c o m m e constituant un système. Mais,
aujourd'hui, chaque sociétéest un système dans un ensemble de systèmes.
Et, dans ces systèmes, il y aurait,selon le professeur Lettvin, un système
qui tendrait à dominer les autres. Dans de telles conditions, où se situe
le processus d'autorégulation :à l'intérieur de systèmes particuliers ou
au niveau de l'ensemble des systèmes ?
Au niveau originel 155

J. Berque. -En ce qui concerne le retour au fondamental dont a


parlé le professeur Habachi,je préciserai que je n’ai pas parlé de retour
aux fondements,ni même de retour aux origines,mais de retour à la
base ;et la base est pour moi quelquechose de très concret,c’estla mise
en dialogue direct de la société avec son substrat écologique. Et c’est
aussi bien entendu les attitudes et les rôles collectifs qui en procèdent.
A la questiondu professeur Habachiconcernantles interdépendances
sans cesse croissantes entre systèmes, aboutissant à I‘intégration de
chaque système dans un système de systèmes,je réponds que ces inter-
dépendances, que je ne nie aucunement,ne sauraient empêcher les
sociétés de rechercher elles-mêmesleur équilibre,d’autantque,de plus
en plus, les sociétés viseront un équilibre selon un mode volontariste,
par des procédures délibérées,et non plus de façon surtoutinconsciente
comme dans le passé. Une planification n’est-ellepas l’exemple d’une
telle recherche d‘équilibre volontaire?
Quant à la questiondu professeur Habachi demandants’ilest encore
temps de revenir au fondamental,je réponds qu’il est toujours temps
d’opérer ce retour,à la condition d’y mettre le prix, c’est-à-direde se
livrer à ces analyses impitoyables et rigoureuses auxquelles je vous ai
conviés dans mon exposé.

Etude de cas :
LA SCIENCE ET LA TECHNIQUE
ET LES C H A N G E M E N T S SOCIO-CULTURELS
D A N S L’INDE R U R A L E

P A R O. P. S H A R M A

Avant d’aborder la controverse sur la science et la culture,qui


est le thème principal de la présente étude,il conviendraitd’exa-
miner les concepts de ((culture ))et de ((science N.La culturea été
définie comme cet ensemble complexe qui embrasse le savoir,les
croyances,l’art, la morale, le droit, les coutumes et toute autre
capacité ou habitude acquise par l’homme en tant que membre
de la société. O n entend aussi par culture la somme des objets
matériels, des idées,des symboles,des croyances,des sentiments,
des valeurs et des formes socialesqui se transmettent d’une généra-
tion à l’autredans une société donnée. Tout ce que l’homme fait,
15’6 Sociotogie de ta tension aujourd’hui

pense et valorise pour le transmettre de génération à génération


relèverait ainsi de ce concept.Dans ce sens,la culture est une sorte
d’ensemble créateur d’éléments matériels et non matériels à l’inté-
rieur duquel l’hommeélabore,crée et recrée à l’infini.I1 n’est pas
de culture statique. Les valeurs culturelles reflètent & la fois la
continuité et le changement.
U n examen plus serré montre que le changementculturel se fait
en trois étapes : spécialité,option et universalité. Cette idée a été
énoncée de la manière suivante par Murdock :

Le mécanisme principal du changement culturelest l’acceptationpar


la société.Aussi longtempsqu’uneinnovation,originale ou empruntée,
est pratiquée par le seul novateur dans sa société,il s’agitd‘une habitude
individuelle, non d’un élément de culture. Pour devenir élément de
culture,l’innovationdoit être acceptée par autrui ;elle doit être sociale-
ment partagée. I1 y a acceptation par la société à partir du moment ou
un petit nombre d‘individus adoptent une habitude nouvelle. Celle-ci
peut alorss’étendrejusqu’à fairepartie intégrantede lasous-cultured’une
famille,d‘un clan,d’unecollectivitélocale ou d’unautre sous-groupeou
jusqu’à devenir une ((spécialitéN caractéristiquede personnes apparte-
nant à une catégorieprofessionnelleou familialeparticulière,à un groupe
d’âgedonné,etc.,oujusqu’àdevenir une ((option ))largementpratiquée.
Finalement,elle peut même accéder à ((l‘universalité))et être admise par
tous lesmembres de la société.On a proposé le terme de ((degré de satu-
ration culturelle ))pour désigner les diverses étapes de l’acceptation
sociale.

I1 résulte clairement de ce qui précède que,du point de vue de


ses éléments constitutifs,la culture peut être considérée sous deux
angles différents selon qu’il s’agitde ses aspects centraux ou de ses
aspectsmarginaux.Pourêtreplus précis,nousparlerons desvaleurs
centrales et des valeurs marginales de tout système culturel. En
outre, le changement culturel est invariablement précédé,accom-
pagné ou suivi d‘un changementde valeurs. Entre les valeurs cen-
trales et les valeurs marginales d’une culture,il existe souvent tout
un éventail de valeurs sous-culturellespossibles. Les valeurs cen-
trales sont axées sur l’élémentessentiel de la culture et se ramifient
en ses différents aspects.Elles intègrentla culture en la dotant d‘un
système de significations et d’une logique des choix. Ces valeurs
s’appliquent invariablement à tous les groupes sous-culturelsqui
font partie de la culture et exigent que l’on s’y conforme stricte-
Au niveau originel 157
ment. Ce sont des valeurs universelles qui ne permettent tout au
plus qu’une marge d’action limitée. Les valeurs marginales n’ont
pas d’exigence stricte. Pour les besoins de notre argumentation,
nous dirons que les zones marginales des valeurs culturelles sont
les agents des changements apportés aux valeurs centrales de la
culture. D u point de vue de la réceptivité au changement, les
valeurs marginales sont plus exposées que les valeurs centrales.I1
s’ensuit que tout changement culturel projeté a plus de chances
d’entamerles zones frontièresdes valeurs culturelles que les valeurs
culturellesprofondes.Dans le cas de l’Inde,les changementscultu-
rels provoqués par la science occidentale peuvent être examinés
compte tenu de ces notions de centre et de marge. D e s sociologues
comme Parsons,Merton et Shils ont insisté sur les dimensions axio-
logiquesde l’étudedu changement culturel ; aussi convient-ild’éva-
luer le rôle des valeurs culturelles dans l’ensemble des conditions
technico-économiques et sociales de l’Inde en particulier, et de
l’Asieen général.
La scienceet la techniquesont les aspects universels de la culture.
I1 existe cependant un écart sensible entre les niveaux technolo-
giques atteints par diverses sous-cultures.Cet écart ne correspond
pas à des attitudes culturelles différentes à l’égardde la science et de
la technique,il dénote plutôt des degrés divers d’évolution.
L’orientation de la connaissance scientifique vers la croissance
revêt ici un intérêt particulier.En général,la science et la technique
sont considérées comme un ensemble de connaissances servant à
faciliter et accélérer la production et la croissance,et elles créent
des conditionstelles que le rythme de la croissance et de la produc-
tion se fait de plus en plus rapide.Cela suppose naturellement que
la science,élément de la culture qui comprend les connaissances les
plus récentes et les plus élaborées,tend à redéfinir les situations
culturelles et à créer dans la culture des mouvements de transfor-
mation qui sont eux-mêmesdes sources de rénovation du milieu.
Telle est probablement, dans ses grandes lignes, la genèse de
l’interactionentre la culture et la science.O n peut noter cependant
qu’ilen est ainsi de toutes les relationsentre la culture et la science,
quels que soient le degré d‘avancement de la seconde ou la com-
plexité de la première.Par science,nous entendons,dans la présente
étude, la science et la technique occidentales, dont les conquêtes
dans le domaine de la précision,de la vitesse et de la production
ont une valeur indéniable.Elles libèrent des possibilités de vitesse
158 Sociologie de la tension aujourd’hui

et de production sans limites, qui leur préparent un nouveau ter-


rain. La science influe sur la culture, non pas nécessairement par
ses aspects techniques,mais en apportant des points de vue neufs
et en facilitant l’adoptiond’attitudes nouvelles.

La controverse sur la culture et la science :


le fond du problème

Les bases du problème étant posées, venons-en au sujet qui


nous occupe ici,à savoir la controverse sur la culture et la science.
Les valeurs centrales et les valeurs marginales de la culture étant
spécifiques par leur nature et leur contenu, chaque culture est dis-
tincte et différente de toutes les autres. Dans ce sens, les cultures
diffèrent par leur nature, puisqu’il n’existe aucune valeur centrale
ni marginale qui leur soit commune à toutes.Nous pouvons parler
de cultures occidentale et asiatique et, les subdivisant, de cultures
française, allemande, indienne et japonaise. Nous nous référons
fréquemment aux cultures indo-islamique,parsi ou chrétienne,etc.
I1 est difficile de dégager un principe essentiel commun à toutes les
cultures,étant donné que les diverses cultures en sont à des degrés
différents d’articulation avec le milieu où elles se développent.
La science occidentale moderne est essentiellement universelle
par sa nature et son contenu. J’entendspar là que sa logique et sa
philosophie,sa méthodologie et ses prémisses sont identiques dans
le monde entier.
La présente étude traite de l’incidencede la science sur la culture
de YInde en général et des communautés rurales indiennesen parti-
culier. Cela ne signifie nullement que la science a moins de réper-
cussions sur la culture urbaine de l’Inde,mais il ne s’agit ici que
d’en évaluer l’incidence au niveau le plus bas, c’est-à-direà celui
du village.
J’ai déjà montré que les cultures diffèrent par leurs valeurs cen-
trales et marginales alors que la science est considérée comme uni-
verselle en raison de ses principes,de sa philosophie,de sa métho-
dologie, de sa rationalité et des techniques qu’elle met en œuvre.
La science universelle se superpose à la diversité des cultures mon-
diales et provoque des contraintes permanentes dans la mesure où
les cultures s’efforcentde se conformer à ses aspects fondamentaux
et universels.
Au niveau originel 159

La question se pose naturellement de savoir s’il est inévitable


que la science suscite des résistances et des tensions et entraîne
l’abolition de la diversité des cultures et leur uniformisation. Le
problème est réel et mérite qu’on s’y arrête. O n peut aussi consi-
dérer que chaque culture -en particuliercelle de l’Inderurale -a
son noyau central et ses zones marginales, et penser que, ou bien
elle résistera aux exigences de la science et sauvegardera son origi-
nalité,ou bien elle obligerala science à opérer certainschangements
en elle-mêmeet à s’adapterà elle, c’est-à-dire,ici, à la culture de
l’Inde rurale en particulier et de l’Inde en général.
Les nations d’Asie, comme l’Inde après l’indépendance,ont
opté pour la modernisation. De propos délibéré, l’Inde a accepté
la science et la technique occidentales afin de s’engagerrapidement
sur la voie d’un certain progrès. La technique occidentale avait
évidemment pénétré en Inde sous la domination britannique,mais
le nouveau choix politique était plus délibéré et plus conscient.
La science et la technique occidentales transforment-elles
aujourd’huiles valeurs centrales et marginales de la culture rurale
indienne,rétrécissant ainsi l’écart entre la culture traditionnelle de
l’Indeet les cultures occidentales,à dominante scientifique ?Tenant
compte des résistances et des tensions engendrées, j’examinerai
l’influence de la science à partir de quelques études de cas effectuées
dans certaines zones rurales de l’Inde.Les observations directes et
les monographies sur lesquelles je me fonde me donnent à penser
que les campagnesindiennes échappent à la transformation dont je
viens de parler.
Les cultures occidentales, à dominante scientifique,se carac-
térisent par les traits suivants : objectivité, rationalité, imper-
sonnalité ; matérialisme : foi dans la vitesse et la production de
série ; capitalisme :libre entreprise et concurrence,dignité du tra-
vail, organisation bureaucratique,épargne et réinvestissement de
l’épargnesous forme de capital.
Quels sont les principaux éléments des cultures de l’Inde rurale
qui peuvent être considérés comme appartenant à une culture
traditionnelle? Dans quelle mesure les aspects de la science et
de la culture occidentales indiqués ci-dessus se sont-ils intégrés
dans l’Inde rurale par contact,changements provoqués et autres
processus ?
Sans entrer dans des détails subtils, il est possible d’isolerles
éléments suivants de la culture indienne traditionnelle :
160 Sociologie de la tension aujourd’hui

1) le cadre institutionnel : caste; famille et parenté; religion :


Artha, Dharma, K a m a , Moksha ;
2) normes et valeurs :croyances :dieux et déesses,objets naturels,
calendrierreligieux,fatalisme;rites :naissance,mort,fêtes,etc.;
3) structure de l’autorité :village, caste,famille.

L’organisationsociale hindoue typique,telle qu’onla rencontre


dans l’Inde rurale,peut s’étudier sous l’angle des changements ou
de l’absencede changementsprovoqués par la scienceet la technique
occidentales.La culture hindoue traditionnellepeut être considérée
du point de vue existentiel et du point de vue idéal. Elle n’est pas
axée sur la science et elle n’est pas pragmatique, mais elle recoupe
tous les éléments de la culture (caste,famille,religion,croyances,
rites, autorité), et les unit en un tout intégré,à deux finsessentielles :
le M o k s h a (salut) et l’accomplissementdu D h a r m a (devoir).
Cette conception dépasse l’existence humaine pour atteindre
l’ordre plus élevé de la réalité transcendantale; en fait,la culture
traditionnelle hindoue,dans tous ses aspects,a des résonances reli-
gieuses.Elle se fonde sur la croyance éthico-religieuseselon laquelle
l’accomplissement en ce monde du Dharma (stricte conformité au
devoir prescrit) et du Karma (devoir) ouvre à l’individul’accèsdu
monde immédiatement supérieur et le libère (Moksha) du cycle de
la naissance et de la renaissance. C‘est dans ce cadre que les insti-
tutions socialeset les valeurs hindoues se sont développées.Tel est
le principe central de la société traditionnelle hindoue, autour
duquel s’ordonneun système extrêmement complexe de rites et de
croyances,très apparentdans les campagnes,mais égalementvivant
dans les couches populaires des villes.
Dans cette conception de l’existence,l’drtha (acquisition de la
richesse) et le K a m a (satisfaction des désirs corporels) sont subor-
donnés aux règles du Dharma, dont dépend directement le Moksha.
Les désirs temporels (acquisition de richesses et de biens, besoins
sexuels et corporels) doivent être satisfaits selon les règles du
Dharma, qui prescrivent que les vertus cardinales sont l’altruisme,
l’abnégation,la négation et le rejet de la richesse,opposé à i’acqui-
sition excessive de biens.
L‘institution des castes, qui dérive de la répartition en varna,
fait partie intégrante de ce système. Les normes applicables à
chaque caste,les devoirs de chaque caste et les rapportsentre castes
sont tous orientés vers le but fondamental et tirent leur sanction
Au niveuu originel 161

du Dharma. La stratification de la société hindoue en castes stric-


tement hiérarchiséesest sanctionnéepar la religion,et elle est direc-
tement liée à la structure professionnelle qui convient probable-
ment le mieux à l’Inderurale.Elle exerce une forte contraintesur les
individus,et sur les rapports entre personnes et entre castes.
La famille et les systèmes de parenté sont l’expressiondes modes
de vie établis par l’organisation sociale.En tant que membre d’une
famille et d’une caste, un individu assimile consciemment et
inconscieminent les valeurs centrales et marginales de la culture
hindoue et prend conscience des obligations du Dharma, du K a m a
et de I’drtha. En s’y conformant,il renforce à son tour ces institu-
tions et toute la structure culturelle de la société hindoue.
A cet égard, la famille est un élément culturel important parce
que, par elle, l’individu accède à la qualité d’Hindou Pourusha
(homme complet). La famille hindoue est une famille élargie, qui
comprend un réseau de relations de parenté (Kutumb) beaucoup
plus vaste que la famille au sens strict.Tout en appartenant à une
famille,l’individuest une unité au sein de cette grande entité cultu-
relle, accomplissant ses devoirs personnels et ceux de l’unité plus
vaste qui est une réplique de la société traditionnellehindoue dans
son ensemble.
La structure de l’autorité s’efforce de maintenir l’unité orga-
nique de la culture traditionnelleet agit à chaque niveau de strati-
ficationsociale (famille,caste,village). Les rapports d’autoritésont
assez bien définis en fonction de l’âge,du sexe et des relations
individuelles au sein de la famille,et en fonction de facteurs bioso-
ciaux et rituels dans le cas de la caste, par exemple en ce qui
concerne les rôles respectifs du grand-père,du père et du fils, ou
du brahmane,du kshntuiya, du vaishya et du sudra. Cette structure
de l’autoritéest sanctionnée par les valeurs culturelleset religieuses
de la société.
I1 convient enfin d’examiner les aspects marginaux de la culture
(croyances et rites). L’Hindou est simultanément monothéiste et
polythéiste, car il croit en un Dieu suprême,mais aussi en une
hiérarchie de dieux et de déesses fonctionnellementreliés aux diffé-
rents aspects de la vie et de la culture.A cette hiérarchie de dieux
et de déesses correspond une hiérarchie des rites.
Les croyances et les rites sont les voies qu’empruntentla pensée
et la culture chez les illettrés. D e la naissance à la mort, ces rites
s’observent par milliers. A la naissance, ils marquent l’initiation
SCIENCE -6
162 Sociologie de la tension aujourd’hui

de l’individu;à la mort,ils assurent le lien entre ce monde et l’autre.


Le sacré se mêle intimement au profane,s’étendantaux objets natu-
rels (plantes,montagnes,fleuves) et aux animaux (vaches,oiseaux)
qu’une mythologie unit en un système de croyances qui découle de
la religion et qui a sa rationalité propre.
Cette culture traditionnelle hindoue a des valeurs centrales et
marginales qui sont,les unes et les autres,reliées à un monde d’un
ordre supérieur.Le noyau central est relativement fixe et solide ;
il est étayé par les rites et croyances marginaux, bien que ceux-ci
soient dynamiques et susceptiblesde changement.
La culture indienne traditionnelle est donc rationnelle à sa
manière et reste étrangère aux techniques et aux valeurs matéria-
listes dont la rationalité peut être qualifiée de pragmatique. Elle est
fondée sur une rationalité éthico-religieuse,alors que la rationalité
pragmatique de l’Occident repose sur la science et la technique.
Elle est également dépourvue d’objectivité et d’impersonnalité(élé-
ments essentiels de la science), préférant l’humain, le subjectif et
l’intensité des rapports personnels. Son attitude philosophique à
l’égard de la vie se fonde sur l’altruismeet le sens désintéressé du
devoir.Par-dessustout,une foi aveugle dans le surnaturel,dans la
philosophie du Karma et de la récompense,engendre le fatalisme.
En bref, ses buts sont d’un ordre plus élevé que la prospérité maté-
rielle qui sous-tendla science moderne et la conception occidentale
de l’existence,matérialiste,pragmatique,impersonnelleet orientée
vers la recherche du bonheur terrestre. La culture de l’Orient et
celle de l’occident se situent donc essentiellement à des pôles
opposés.
Cela étant, les études empiriques sur l’Inderurale et les autres
travaux de spécialistes aiderontà déterminer les secteursde change-
ment et les secteurs de permanence dans les collectivitésrurales de
l’Inde et permettront d‘apprécier la valeur de l’hypothèse selon
laquelle la science rationnelle et universelle corrodera et transfor-
mera la culture traditionnellede l’Inde,la poussant vers la culture
universelle de l’occident.Faute de place,nous ne mentionnons ici
que quelques études et travaux :
Dube,dans son étude sur desprojetsenvisagésen Uttar Pradesh,
fait les constatations suivantes :
1. Les paysans ont,d’une manière générale,accepté une variété
améliorée de semenceset les engrais chimiques,mais ils ne sont pas
entièrement disposés à adopter la variété améliorée de maïs parce
Au niveau originel f 63
qu’ils estiment que la variété indigène est plus douce et que les
galettes faites avec la variété améliorée rassissent plus vite, ce qui
leur enlève de leur saveur.
2. La déesse Sheetla Mata est tenue pour responsable de l’épi-
démie de variole qui ne peut être guérie, pense-t-on,que par des
prières et des offrandes propitiatoires.Forts de cette croyance,les
paysans ont opposé une vive résistanceà la vaccination préventive.
Aucune propagande expliquant scientifiquement les causes de la
maladie n’a pu entamer la croyance populaire.
3. La castration des taureaux en vue d’un élevage fondé sur la
sélection se heurte à une forte résistance,le taureau étant un animal
sacré,directement associé à Shiva.
4. Ceux qui avaient des moyens suffisants ont accepté un outil-
lage agricole amélioré.
McKim Marriott,anthropologue américain,a étudié un village
indien pendant dix-neufans et il signale certains changementsfrap-
pants et radicaux :
a / Les habitants du village ont peu à peu accepté les instru-
ments, les semences,les engrais,les pesticides, les méthodes amé-
liorées de semis et de traitement des céréales alimentaires. Certains
agriculteurs ont acheté des tracteurs et quelques-unsen louent de
temps à autre.
b / L’organisation sociale a profondément évolué :toutes les
castes participaient aux repas collectifs.Cependant,il n’y a pas eu
de mariage entre personnes de castes différentes, ni d’autres
exemples de ce qui est considéré comme une pollution,
c / Les habitudes alimentaires se sont modifiées :fréquence et
composition des repas (plus de légumes et autres sources de
protéines).
d / Vingt-cinq pour cent environ des ménages ont installé des
pompes manuelles fournissant de l’eau potable. De nombreuses
maisons sont aujourd’huiconstruites en briques.
e / Avec la prospérité, les habitants du village ont construit
cinq temples et commencé à célébrer cinq nouvelles fêtes.
f / Les villages ont acquis une conscience politique et leurs
habitants participent activement aux élections. Des factions sont
apparues,dirigées par des chefs rivaux.
U n journaliste qui s’intéresse aux sciences sociales, Kusum
Nair, a parcouru toute l’Inde pour étudier l’évolution des cam-
pagnes ; ses conclusions sont les suivantes :
164 Sociologie de la tension àujourd’kui

a / Même si un certain nombre de services -irrigation,outil-


lage et semences améliorées,etc. -sont mis gratuitement à leur
disposition,certainsvillages indiensne souhaitentpas produire plus
que le minimum dont ils ont besoin pour subsister :la notion d’élé-
vation continue du niveau de vie leur est étrangère.
b / Là où un facteur extérieur,comme l’introductionde l’irri-
gation,entraîne un accroissementdes revenus,le surcroît peut être
utilisé pour une consommationnon essentielle et non pour investir
en vue d‘une nouvelle augmentation de la production.
M.N.Srinivas,André Béteille et Rajni Kothari ont étudié les
castes et l’évolutionde leur structure et de leurs fonctions.Srinivas
a décrit des mécanismes de K sanscritisation », qui aboutissent à
une plus grande mobilité verticale dans les castes inférieures et
moyennes,mais il affirme que la conscience de caste prend de jour
en jour une dimension plus politique.
Béteille parle des relations entre N caste-classe et pouvoir ))
dans le village indien,et du renforcement séculier de la caste qui
remplacela solidarité sacrée du passé.Kotharien vient à reconnaître
l’importance de la caste dans le recrutement,la mobilisation et la
participation politique.
D’Souza se fonde sur une étude faite sur le terrain pour mon-
trer l’évolutionde la structure professionnelle des castes.Yogendra
Singh a constaté que la prédominance des castes supérieures dans
les Punchuyuti Raj des villages indiens retarde l’institution de la
démocratie au niveau le plus bas,.Cette constatation est confirmée
par les enquêtes que j’aifaites dans des villages du Rajasthan.
Myron Weiner signale les revendications concertées que cer-
taines castes ou certains groupes font peser sur les ressourcesnatio-
nales,et les fissures qu’ellesprovoquent dans l’unitéet la solidarité
de la nation.Dans une étude exhaustive,les Rudolph démontrent
la puissance de division des associationsde caste à différents niveaux
et décrivent les diverses manières, officielles et officieuses,par les-
quelles la caste entre dans la vie politique.
I. P. Desai,A. R.Desai et Dube, se fondant sur les travaux
qu’ils ont effectués dans différentes régions de l’Inde,ont abouti
aux conclusions suivantes sur la vie familiale dans l’Inde rurale :
1. La famille a subi des changements structuraux et fonction-
nels. Sa dimension se rétrécit et certaines de ses fonctions sont
passées à d’autres institutions.
2. Bien que certainsmembres de la famillepuissent résidersépa-
AU niveau originel i 65

rément grâce à de nouvelles possibilités d’emploi,ils restent très


soumis à son influence et se réunissent à diverses occasions.
3. La famille continue de fournir une aide et une assistance
mutuelles en cas de détresse.
Certaines de ces études sont anciennes et doivent être mises à
jour. O n trouvera ci-aprèscertaines des constatations que j’ai pu
faire au cours de mes enquêtes dans des villages du Rajasthan.
1. Les habitants du village n’utilisent pas les latrines, parce
qu’ils n’éprouvent pas la même satisfaction psychologique qu’en
plein champ. En outre, se rendre dans les champs donne aux
femmes la possibilité de se rencontrer et de bavarder.
2. Dans un village, les Regars, qui sont des intouchables,ont
reçu une formation dans une école de tailleurs patronnée par le
gouvernement,mais ils ne peuvent pas exercer leur profession,car
les habitants du village appartenant à des castes rituellement pures
et supérieures refusent de se faire prendre leurs mesures chez eux.
3. I1 n’a pas été possible d’installer un élevage de volailles au
village parce que les brahmanes, qui sont les plus nombreux, s’y
opposent pour des motifs végétariens et religieux.
4. Malgré l’existence de bons services médicaux,les habitants
du village gardent une foi inébranlable dans le guérisseur. On
signale qu’un goitre a été guéri de la manière suivante : sur le
conseil du guérisseur,une citrouille de la même taille que le goitre
a été suspendue au toit ; la citrouille s’est desséchée et le goitre a
disparu en même temps. Pour les soins prénataux et postnataux,
la femme du barbier est considérée comme plus efficace et plus
compétente que les sages-femmesqualifiées.
5. Certaines castes inférieures (barbiers (Nai), Regars,Bham-
bhis, Bhils) refusaient de s’acquitter de leurs tâches traditionnelles
mais malpropres telles que laver la vaisselle, s’occuper des ani-
inaux morts et traiter les peaux,etc. Des Hindous d’une autre caste
décidèrent au cours d’une réunion de ne leur vendre aucun article
local. Les autres reprirent alors leur travail après avoir présenté
des excuses.
Au cours d‘une autre étude sur le pouvoir et l’autorité dans un
village du Rajasthan,j’aifait les constatations suivantes :
1. Pour des questions non rituelles (élections,prêts, achats ou
ventes d’animaux et de biens immobiliers,planification familiale),
l’autoritédu chef de famille diminue progressivement,tandis que
dans les matières rituelles (culte,rites de la naissance,du mariage
166 Sociologie de la tension aujourd’hui

et de la mort, rituels et cérémonies) son autorité reste à peu près


intacte. La dévolution de l’autorité du plus âgé au plus jeune se
fait à mesure que lejeune devientplus aisé et plus instruit.
2. En matière de mariage,de budgetfamilialet autresquestions
importantes,le pouvoir et l’autorité se déplacent vers les éléments
plus jeunes de la famille.
La monographie suivanteesttrèsrécente.L’enquête a été menée
par moi-même et l’un de mes étudiants,R.A.P. Singh,en jan-
vier 1971 ;voici un bref résumé des conclusions.

Monographie sur Dangion-Ka-Guda


Dangion-Ka-Gudaest un petit village voisin d’Udaipur.Il compte
au total 213 ménages. Sur les 17 castes (Danghi,Mahajan, Bhil, Raj-
put,etc.), les Danghisreprésentent150 ménages et les Bhils 50.Le prin-
cipal moyen d’existenceest la culture,suivie par l’élevage.Le niveau
d’alphabétismeest très bas. I1 existe encore divers Panchayatsde castes
qui sont fédérés en organisations d’un niveau plus 6levé.Les règles et
les traditions de caste sont encore vivaces.Grâce à des projets de déve-
loppement,des innovations remarquables ont été apportées à i’agri-
culture.Les Danghis,qui sont très industrieux,ont adopté les semences
améliorées,les engrais,les pesticideset des techniquesmodernes d’ense-
mencement.La production a, dit-on,quadruplé.Les cultivateurs pra-
tiquent des culturesmarchandes (légumes et oléagineux). Ils n’ont pas
accepté un outillageperfectionnéqui seloneux ne répond pas aux condi-
tions locales. Des pompes ont été installées et les fosses à fumier et
compostsont aujourd‘hui courantes.Les revenus ont augmentéet l’éco-
nomie générale s’est améliorée,mais l’attitude à l’égardde l’épargneet
des investissementsrestestatique.Les nouvellesmaisons sontconstruites
dans le style traditionnel. La vie familiale reste dans une large mesure
inchangée.La foi religieusetraditionnelle,les normes et l’appareilrituel
jouenttoujoursun rôle importantdans la vie culturelle.Les mariages et
les enterrementssuivent strictement les règles établies. La population
consacre encore des sommes très élevées aux mariages et aux services
funèbres.Récemment,un Danghi,l’hommele plus riche du village et le
cultivateur le plus évolué,a dépensé 70O00 roupies pour construireun
bâtiment et 25 O00 roupiespour l’enterrementde sa mère.On a constaté
certains changements dans les habitudes alimentairesmais la consom-
mation des œufs reste un tabou local pour plusieurs castes.
Il découle de cetteétude que,sila scienceet la techniqueouvrent
la voie au changement, rien ne permet de déceler une perte
Au niveau originel 167

quelconque d’identité de la part des diverses cultures de l’Inde.


Dans une autre grande étude portant sur l’apparitiondes cadres
ruraux dans un régime démocratique,on a constaté ce qui suit :
1. La caste est maintenant considéréecomme un élément capital
de la politique rurale et des élections. Les dirigeants accordent
protection et avantages en fonction de la caste et non pas des
besoins ou du mérite. Les hommes des castes supérieures sont
devenus les dirigeants locaux. La politique n’a donc pas réussi à
faire prévaloir l’espritde neutralité et de progrès,comme l’escomp-
taient les planificateurs et les spécialistes des sciences sociales.
2. Les anciens féodaux et autres éléments traditionnelsconser-
vent de l’influencedans les zones ruraleset pèsent sur les décisions ;
ils exploitent le mécanisme des institutions démocratiques pour
entrer dans la vie politique rurale et régionale et récupérer leur
pouvoir perdu. Les paysans se tournent encore vers eux pour leur
demander conseil et assistance.
En résumé,nous pouvons affirmer que les castes et autres élé-
ments traditionnels n’ont pas été sensiblement touchés par la
science ou la conception libérale de la démocratie :la religion et les
traditions se sont révélées plus puissantes.
Nous avons montré ci-dessusque la science et la techniqueocci-
dentales s’étendent rapidement aux régions les plus éloignées du
monde et qu’ellesne gagnent pas seulement du terrain mais qu’elles
modifient la philosophie et le mode de vie des peuples du monde
entier,jusque dans les plus petits villages d’Asie et d’Afrique,de
Ceylan,de Chine et du Moyen-Orient.

Cliangernents

En général, les collectivités rurales ont accepté les semences


améliorées, les engrais, les pompes, l’outillage agricole, et l’éco-
nomie rurale s’en est trouvée sensiblement modifiée. Sur le plan de
la caste,les changements ont porté notamment sur l’extension des
relationsindividuelleset sociales et sur la structureprofessionnelle.
La famille a subi certainesmodificationsde structureet de fonction.
Les valeurs démocratiques ont été introduites dans les masses de
l’Inderurale,qui participent maintenant aux institutionspolitiques
et démocratiques.Des transfertsd’autoritése sontproduits aux trois
niveaux (villages,caste et famille). Au sensjuridique et formel,les
168 Sociologie de la tension aujourd’hui

anciens notables ont maintenant le même statut que le simple


paysan. Mais il ne s’agit là que de changements marginaux qui
ne mettent en cause aucun des postulats culturels fondamentaux.
Les changements techniques et certains changements superficiels
apportés au système des castes et de la famille peuvent paraître
dynamiques à un observateur occidental,mais en fait ils n’ont
guère modifié la culture traditionnelle.

Changements nuls ou insignifiants

Les éléments suivants restent inchangés :croyances culturelles


et religieuses concernant la cause et la guérison des maladies;
croyance au caractère sacré de certains animaux,plantes et objets,
interdits frappant certains types d’aliments; restrictions et règle-
ments concernant le mariage ; division de la société en castes aux-
quelles s’attachent diverses prescriptions et divers interdits. La
famille conserve son rôle intégrateur.
Les paysans consacrent des sommes excessives à des activités
improductives comme les cérémonies funèbres et matrimoniales.
La réinjection de l’épargne dans des entreprises productives est
contraire à la conceptionfatalistede la paysannerie.L’influencedes
castes se fait sentir dans des secteursmodernes (mécanismesdémo-
cratiques,édification de la nation,entreprisescommerciales)minant
le développementnational à sa racine.Les éléments traditionnelsde
la structure sociale (en particulier les féodaux et les Jagirdars)
s’efforcent de reconquérir l’influence qu’ils étaient censés avoir
perdue du fait de la nouvelle organisation laïque et démocratique
de la société.
Ces secteurs où les changements sont nuls ou négligeables
forment le noyau d’une culture indienne traditionnelle qui résiste
depuis longtemps à toutes les forces de la science et de la culture
occidentales. Les changementsmarginaux absorbent les chocs pro-
voqués par toutes les forces exogènes de changement; le noyau
central reste ferme et résiste aux chocs qui s’exercent sur la péri-
phérie. On peut conclureque la science et la technique occidentales,
qui sont universelles,ne détruisent pas la diversité des différentes
sous-culturespuisque le noyau de ces dernières est d’une solidité à
toute épreuve et résiste à ces forces. Par conséquent l’universalité
de la science engendre des tensions au niveau primaire de diverses
Au niveau originel 169

cultures mais ne réussit pas à les toucher à fond.O n peut concevoir


qu’une acceptation massive des changements marginaux affec-
terait le noyau central,mais cela n’apparaîtpas dans l’Inderurale.
D’ailleurs,même si des changements pénétraient jusqu’au centre,
ils prendraient des formes qui vraisemblablement ne compromet-
traient pas la diversité de la culture dans son ensemble.

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Discussion

J. Berque. -Je tiens à souligner l’importancedu rapport du pro-


fesseur Sharma.Le refus opposé par une région,l’Inde,qui représente
une fraction importante de l‘humanité, à l’uniformitéplanétaire et à
l’assimilationpure et simplesousl’influencede la scienceet de la techno-
logie,est d’unecertaineexemplaritéet offre une grandevaleur théorique.
D’autre part,je note que,parmi les concepts utilisés par le professeur
Sharma,le concept d’intériorité,de ((noyau D, est très efficace.L’usage
de ce concept rejointles vues auxquellesj’étaisparvenu,notammentlors
de mes études du Maghreb.
Je voudrais poser ensuite une question au professeur Sharmaau sujet
de la manière dont il conçoit la tension entre la culture et la science.
S’attachant à la culture indienne à l’échelle du village,donc de la vie
paysanne sous une forme assez peu évoluée,il nous montre le conflit
entre une modernité de type international,armée des techniquesles plus
avancées et une culture cramponnée à l’antique.Sous cette forme,le
combat est tout à fait inégal.N’aurait4 pas été plus pertinent de saisir
la culture indienne dans ses projections modernistes? Le système des
castes,par exemple,s’il apparaît souvent comme une réification,une
solidification des différenciations de classes et de fonctions,ne mani-
feste-t-ilpas des possibilités d’adaptationà la modernité? Ses tenants
doivent-ilsen défendre les applicationspassées ou bien en transposerles
structures?
172 Sociologie de la tension aujourd hui

A ce point de nos débats, il faut nous interroger sur la notion de


structure. I1 convient d‘inclure dans la notion de structure,qu’on a sou-
vent assimilée au schématique, à l’abstrait, des éléments très variés,
notamment ludiques, esthétiques, religieux, cet ensemble de valeurs fai-
sant de la structure un système. Sans doute cette polyvalence est-elle
réduite dans la société actuelle, mais seulement dans les situations domi-
nantes et non pas dans les revendications, dans les aspirations. Nous
voyons aujourd‘hui notre société unilinéaire exploser de tous les côtés,
justement parce qu’elle ne permet pas un exercice de cette polyvalence.

F.Russo. -Peut-on vraiment être assuré que l’introduction de la


science et de la technologie laissera intact ce noyau dont a parlé le pro-
fesseur Sharma ? I1 n’est pas possible d’accueillir la matérialité d’une
culture sans accueillir en m ê m e temps son ((idéologie ));or celle-ci peut
affecter une culture non pas seulement dans sa périphérie, mais aussi
dans son intériorité. C’est ainsi que, s’agissant de la culture négro-afri-
caine dont a parlé le professeur Wane, l’acceptation de la rigueur, de
l’exactitude de l’esprit scientifique risque de la modifier assez profondé-
ment. Faut-il d’ailleurs s’inquiéter de voir ainsi la science apporter des
transformations profondes à une culture ? I1 se peut que ce que nous
considérons c o m m e le noyau d‘une culture comporte des éléments qui
sont en réalité secondaires et qui m ê m e l’empêchent d’être pleinement
elle-même, si bien que, loin de lui être néfaste, l’impact de la science sur
cette culture pourrait lui être finalement très bénéfique. N’est-ce pas ce
que l’on observe dans le cas de la religion chrétienne qui, sous la pres-
sion de la science, s’est purifiée d’éléments qui l’alourdissaient et m ê m e
la défiguraient ? D’ailleurs, ne devrions-nous pas envisager la tension
entre culture et science dans une perspective beaucoup plus dynamique,
beaucoup plus ouverte à l’avenir ?Nous sommes portés à figer les cultures
traditionnelles actuelles. E n adoptant cette attitude conservatrice, nous
semblons oublier la mobilité, les transformations, les brassages des
cultures tout au long de l’histoire.N e devrions-nouspas faire davantage
confiance à l’adaptabilité de l’homme, à sa faculté de changement ?

-
A. A. Mazrui. J’ai quelque difficulté à accepter la distinction entre
le noyau et la périphérie que le professeur Sharma a mise à la base de
son exposé. D’une part, ces deux concepts souffrent d’une certaine équi-
voque, Par a noyau ))d’une culture, doit-on entendre ce qui ne doit pas
changer ou bien ce qui n’a pas changé ? D’autre part, il conviendrait
d’être attentif au fait qu’il y a d‘étroites relations entre le noyau et la
périphérie.

O.P.Sharma.-Je n’ai jamais dit qu’en Inde il n’y avait pas d’arti-
culations entre le noyau et la périphérie.
Au niveau originel 173

En ce qui concerneles secteursmodernisésde la sociétéindienneque


le professeur Berque aurait voulu voir davantagepris en considération,
je noterai que,là aussi,on observe que le noyau demeure intact.Tel
astrophysicienprend un bain rituelaprès une éclipse solaire.Tel homme
d’affairesconsulte les horoscopes avant de prendre une décision impor-
tante et -trait plus fondamentaldu comportement-on observe chez
beaucoup le souci de ne pas réaliser de profits exagérés,pour ce motif
qu’une telle façon de faire serait en contradiction avec la philosophie
indienne de la vie.
A. Kovcics. -Etant cinéaste,je me trouveavoir une vue des choses
sensiblement différentede celles qui ont été expriméesjusqu’ici.J’estime
qu’ilfautquitterle terrain des mythes,caril y a une mythisation du pro-
blème de la scienceet de la technologie.La sciencedevientle bouc émis-
saire des fautesde la société.Certes,dans ses applications,la sciencea
des aspects négatifs,mais je n’acceptepas la vue apocalyptique du pro-
fesseur Lettvin ;elle aboutirait à nous faireadopterune attitude fataliste
qui laisseraitle champ libre aux forces qui tentent d‘accaparerla science
pour dominer la société.D’ailleurs,si la scienceest aliénée,c’est que la
société elle-même,les institutions,l’hommelui-mêmesont aliénés. Et
le problème que pose la science dans le Tiers Monde réside en ce que,
en y exportant la science,on y exporte en même temps l’aliénationqui
l’accompagne.
Je ferai une seconde observation.Elle est relative à la place de la
connaissance dans la culture. La connaissance ne se rencontre pas seu-
lement dans le domaine de la science.Dans la création artistique,dans
la religion,il y a connaissance.Ainsi le cinéaste fait œuvre de connais-
sance ; il formule des hypothèses, puis il les soumet au contrôle de
l’expérience.Lui aussi recherche la vérité,mais,bien entendu,sous une
formeautre que dans la science.
Je noterai en outre brièvement les points suivants:
1. Nombre d’élémentstraditionnels de la culture sont sans doute
dépassés,mais il en est qui gardent toute leur valeur. Ea Bible est un
livre non seulement très intéressant,mais aussi très sage.Avec le déve-
loppement,des vérités peuvent se trouver périmées, mais il y a une
K force N de la culturequi,elle,reste.
2. O n dit que la science tient trop de place dans la civilisation
actuelle.Tout au contraire,je pense que la culture devrait accueillir la
sciencebeaucoup plus largement.
3. La tension qui doit retenir notre attention est beaucoup moins
celle de la culture et de la science,que celle qui existe entre les élites
scientifiquesetlesmasses.La culturedesmasses,quedéveloppentnotam-
ment les mass media, n’est qu’une pseudo-culture.I1 résulte que les
masses ne sont pas en mesure d’accéder à la juste connaissance de la
174 Sociologie de la tension aujourd’hui

société qui leur permettrait de définir leur comportement de manière


satisfaisante.
4. Dans les pays encore peu développés tels que le mien, la Hongrie,
le problème essentiel, ce n’est pas la surabondance de la technique ; au
contraire, nous avons besoin de davantage de technologie.Le problème
consiste dans le fait que le développement ne s’effectuepas d‘une manière
techno-bureaucratique. Naturellement dans les pays ayant un système
social différent, cette question se pose d’une façon différente, mais elle
est partout présente.

-
P.Kirpal. J’ai été trés intéressé par l’exposé du professeur Sharma.
Mais je crois qu’il a trop tendance à généraliser en étendant à l’Inde
tout entière des observations qu’il a faites en milieu rural et dans une
région particulière.Or l’Inde est très pluraliste,extrêmement diverse dans
sa culture et dans ses structures sociales. D’autre part, on doit souligner
qu’en Inde c’est chez les élites que l’on trouve l’attachement le plus pro-
fond aux traditions. Enfin, je pense que l’évolution sociale en Inde se
fait plus rapidement et plus aisément qu’on ne l’a dit. Ainsi, aux récentes
élections, contrairement aux pronostics de la presse, la division en castes
a finalement joué un rôle assez faible.
2 - A u niveau de transition rapide
P A R M . A. DROBYCHEV

O n peut donner à l’expression((tension culture-science))plu-


sieurs sens différents.
Pour beaucoup de chercheurs, cette expression désigne des
contradictionsinternesde la culture,entre certaines de sesbranches,
et d’abord entre la science d’une part et les valeurs spirituelles ou
même l’ensemble des autres domaines de la culture d’autre part.
Bon nombre de théoriciens occidentaux parlent de l’aggravation
inévitable de la contradiction entre la science et la technique,et le
progrès de la société.I1 semble cependant que cette contradiction
ne soit qu’apparente. Elle représente la réfraction dans l’esprit
des chercheurs d’un autre conflit,réel, celui-là,entre le progrès
culturel (et en particulier le progrès scientifique et technique) et
la capacité limitée de toute société fondée sur la propriété privée
des moyens de production à utiliser ce progrès dans l’intérêtde tous
ses membres. Des manifestations de cette contradiction s’observent
aussi dans la culture des pays en voie de développement,mais ce
ne sont pas elles qui constituent le caractère spécifique du dévelop-
pement de cette culture à l’époque actuelle.
O n peut aussi donner à l’expression((tension culture-science))
un autre sens :les heurts qui se produisent entre la science,le pro-
grès scientifique et technique et l’ensemblede tout ce qui est nou-
veau dans la culture d’une part, et d’autrepart certains aspects du
patrimoine culturel.Cette dernière façon de poser le problème nous
paraît préférable,car elle permet d’éviterla rupture entre la culture
spirituelle et la culture matérielle.
176 Sociologie de la tension aujourd’hui

L’étudehistorique,concrète,des problèmes du développement


de la culture dans les pays du Tiers Monde exige d’abord, nous
semble-t-il,qu’on se rende compte que ces pays connaissent un
certain niveau de développement de leur culture nationale,condi-
tionné non par on ne sait quelles particularités qui leur seraient
inhérentes depuis l’origine,mais par l’étapeactuelle de l’évolution
historique de ces pays et de l’ensemble du monde. Les problèmes
qui se posent à nous sont ceux de la rupture de la culture de la
société traditionnelle,rupture qui s’effectue dans le contexte des
contacts étroits et indispensablesavec la culture des pays capita-
listes et socialistesavancés,de la révolution scientifiqueet technique
en cours dans le monde,et de la nécessité impérieusepour les pays
à culture principalement traditionnelle de se placer, dans un délai
historiquement bref, à la pointe du progrès culturel.
Pour expliquer le caractère spécifique de la ( (tension culture-
science ))dans les pays en voie de développement par rapport à
l’occident,il faut se reporter à la période de l’histoire où cette
tension est apparue.
A l’époque précapitaliste,cette spécificité n’existait apparem-
ment pas. Ce qui caractérisait la société précapitaliste (tradition-
nelle) en quelque lieu que ce fût-des îlesBritanniquesau Japon-,
c’était le désir de conserver les méthodes de travail déjà établies,
une attitude méfiante, voire hostile envers toute innovation. En
Asie comme en Europe,cette hostilité a pris en général une forme
religieuse. La ressemblance entre l’Orient et l’occidentà ce point
de vue a déjà été notée par V.Barthold.Dans son œuvre consacrée
à la culture islamique,il écrit que pour les milieux religieux et
pour le peuple, Avicenne devint le principal représentant de la
sophistique sacrilège et une sorte de sorcier semblable au médiéval
docteur Faust )) (1). Pour ses compatriotes, Olough-beg était
aussi hérétique que Giordano Bruno pour les siens. Et s’il fallut
plus longtemps aux fanatiques musulmans pour se débarrasser
d’Olough-begqu’à l’Inquisitionpour se débarrasser de Giordano
Bruno,ce n’estévidemment pas parce que la tension entre la science
et la culture était moindre dans la société de Samarcande au
xve siècle que dans la société romaine du XVI~.C’est simplement
qu’olough-begn’était pas seulement un astronome,mais aussi un
prince tout-puissantde la grande dynastie des Timourides. I1 va
de soi qu’en Orient comme en Occident on n’a pas toujours mas-
sacré les savants.L’histoire de l’Antiquitéet du Moyen Age nous
Au niveau de transition rapide 177

donne une longueliste de noms de savantsémérites.11 est cependant


évident que,dans la société précapitaliste,surtout au Moyen Age,
on observe une rupture entre la science et la pratique.Une distance
immense,presque un abîme,séparait alors la science et les masses :
la science n’était liée que de façon sporadique à l’élémentle plus
dynamique du progrès culturel,le développementdes moyens et des
instruments de production.
Le changement capital du rôle de la science dans la vie de la
société s’est produit avec la révolution industrielle des XVIII~ et
X I X siècles
~ et l’instaurationdéfinitivedans les grands pays d’Europe
occidentale du régime capitaliste,système social fondé sur la pro-
duction mécanisée.L’industriemécanisée,comme l’adit Karl Marx,
((entraîne continuellement des bouleversements dans la base tech-
nique de la production ) )(2). Ce caractère révolutionnaire de la
base techniquede la production a fait du capitalisme le premier sys-
tème social orienté vers le changement.Si,dans la société précapi-
taliste, une partie seulement des branches de la production don-
naient une impulsion aux connaissances scientifiques,alors que
l’ensemblede la production se développait au contraire d’unefaçon
empirique, les connaissances empiriques n’étaient plus suffisantes
pour la production mécanisée. C’est dans la société capitaliste que
la science a montré pour la première fois son potentiel en tant que
force immédiatement productive. Dans la culture de cette société,
la science se voyait accorder une place à part,ce qui a conduit à la
création d’une ((ambiance générale de culture ))favorable au déve-
loppement de la science.
Dans la plupart des pays d’Asie et d‘Afrique,les voies du déve-
loppement du capitalisme ont été différentes de celles de l’Europe
occidentale. C‘est sans doute dans ce fait qu’il faut chercher l’ori-
gine des traits spécifiques de la tension culture-science dans le
Tiers Monde actuel. Le colonialismea imposé sa marque à tout le
processus d’évolution sociale des colonies. 11 a notamment déter-
miné les particularités du développement de la culture dans son
ensemble et singulièrement de la science dans ces régions. D’une
part, l’exploitation coloniale, en freinant le développement des
forces productrices, a retardé pour longtemps l’apparition de la
base industrielle nécessaire pour transformer la science en force
immédiatementproductive.D’autrepart,en s’adaptantaux besoins
des puissances coloniales, le développement social des colonies
s’est écarté des ( (normes ) )du développement capitaliste, et des
178 Sociologie de la tension aujourd hui

relations de production d’un type original se sont établies en Asie


et en Afrique. En recherchant les méthodes les plus avantageuses
pour exploiterles colonies,les colonisateursont tiré parti des condi-
tions locales et utilisé de nombreux types de production précapita-
listes. Les structures ainsi conservées,combinées avec les structures
capitalistes nées sous l’influence de facteurs internes et externes,
ont produit une sociétéextraordinairementhétérogène,à structures
multiples, dans laquelle la ((situation culturelle générale ))était
beaucoup moins favorable au développement de la science et de
la technique que celle qui existait dans l’Europe capitaliste. Aux
représentants des structuresprécapitalistes,même si celles-ciavaient
été quelque peu modifiées du fait de l’adaptation aux besoins du
capitalisme occidental,l’idée du progrès technique et scientifique
était pratiquement aussi étrangère qu’à leurs ancêtres. Bien plus,
à cause de l’âpreconcurrence que la production mécanique impo-
sait à l’artisan,et qu’il ne pouvait bien souvent soutenir qu’auprix
d’un effort physique épuisant,cet artisan voyait dans le progrès
scientifique et technique la principale source du mal.
Ce phénomène n’est d’ailleurs pas particulier aux pays d’Asie
et d’Afrique.H.Thoreau,en se retirant dans la solitude des forêts,
en idéalisant la vie au sein de la nature et en opposant avec élo-
quence l’économie naturelle à la civilisation des villes, a écrit la
protestation spontanée du petit producteur contre le capitalisme
qui l’a ruiné. De même, dans Oprostchenie (La vie simple), Léon
Tolstoï a exprimé la crainte du paysan russe patriarcal devant la
nouvelle structure sociale qui vient bouleverser son mode de vie.
Cette confusion des idées est caractéristique du passage au capita-
lisme,époquependant laquelle,comme l’a dit Lénine,((tout l’ordre
ancien ))se renversait et où la masse,élevée dans cet ordre ancien et
qui avait absorbé avec le lait maternel les principes,les habitudes,
les traditions et les croyances correspondantes,ne voyait pas et ne
pouvait pas voir à quoi ressemble l’ordre nouveau qui s’établit,
quelles sont les forces sociales qui le composent et comment
elles agissent, ni quelles forces sociales sont capables de le pro-
téger des maux innombrables et particulièrement cruels qui sont
propres aux époques de rupture (3). Dans les pays afro-asiatiques
soumis à l’expansion coloniale, cette époque de rupture des rela-
tions précapitalistes et d’établissement des relations capitalistes a
été particulièrement prolongée. Les particularités propres à cette
époque du sentiment commun envers le progrès scientifique et
Au niveau de transition rapide 179

technique se sont maintenues dans ces pays pendant plusieurs


générations.
II importe de souligner que l’inclusion des pays orientaux dans
le système d’exploitation coloniale a eu pour effet que l’artisan de
ces pays a subi principalement la concurrence de la production
mécanique des pays européens plutôt que de celle de son propre
pays. La ruine du petit producteur, déjà cruelle dans sa forme
((normale », a pris,dans les conditions de l’exploitationcoloniale,
des formes réellementbarbares. C‘est ainsi que l’industrie anglaise
a littéralementcondamné à mort des milliers de tisserands indiens.
Même le gouverneur général anglais,Lord Bentinck,fut obligé de
reconnaître que ((nulle part dans le monde on ne peut trouver
d’exemples d’une situation aussi lamentable et pitoyable que celle
où se trouvent les Indiens.Les champs de l’Inde sont couverts des
os des tisserands N (4).
Dans les pays semi-coloniaux,la concurrence de l’industrie
européenne,sans prendre des formes aussi meurtrières,se fit dure-
ment sentir. Le témoignage suivant se rapporte à la Perse des
années 30 du X I X siècle
~ :((L’introductiondes tissus d’indienneen
Perse a eu des conséquences funestes pour le pays lui-même,dont
les ateliers D (il s’agit ici des ateliers d’artisans) ((ont peu à peu
dépéri complètement,n’étantpas en état de soutenir la concurrence
avec la production bon marché des fabriques européennes N (5).
Dans ces conditions,il n’est pas étonnant que le progrès scien-
tifique et technique ait été considéré avant tout par une grande
partie de la population des pays coloniaux et semi-coloniauxcomme
un élément de la culture étrangère et détestée qui était celle des
envahisseurs.
Même certains dirigeants de la lutte de libération nationale
n’ontpu échapper complètement à la double illusion d’optique qui
fait attribuer au progrès scientifique et technique la responsabilité
des malheurs subis par les représentants des structures précapita-
listes du fait du capitalisme et par le pays tout entier du fait du
colonialisme.
Nous avons vu quelques-unesdes conditions particulières dans
lesquelles s’est formée la culture matérielle et spirituelle dans les
pays d‘Orient pendant la période coloniale, conditions qui ont
déterminé une certaine forme de ((tension entre la science et la
culture ))dans ces pays. Mais il faut bien souligner que, si le colo-
nialisme a pu ralentir le progrès social et économique des peuples
180 Sociologie de la tension aujourd’hui

d’orient,il n’a pas pu changer les lois objectives du développement


social. I1 a réussi à freiner le développement de la culture des pays
asservis,mais non pas à la fairerevenir en arrière.Malgré les condi-
tions historiques défavorables et les barrières que les colonisa-
teurs ont élevées entre les cultures des divers peuples, la culture
des pays d’Orient s’est développée comme une partie intégrante de
la culture de l’ensemblede l’humanité.I1 est vrai qu’en ralentissant
considérablement le développement des forces productrices dans
ces pays, la domination coloniale a rendu les circonstances sensi-
blement moins favorables au développement de cette branche spé-
cialisée de la culture qu’est la science. Cela s’appliquesurtout aux
sciences exactes et naturelles. Mais, bien que leur développement
ait eu lieu pour l’essentielen dehors des pays d’Orient,même ces
branches de la connaissance scientifique ne sont pas pour autant
devenues étrangères à la culture nationale de ces pays.
Les problèmes que le Tiers Monde a hérités de l’époque pré-
cédente de l’histoire,et qui ont créé une ((tension ))spécifique entre
la science et la culture,sont loin d’être surmontés.
La science actuelle exige une base productive développée qui,
dans la plupart des pays du Tiers Monde, n’existe pas encore. En
ce sens,le développement de la science rencontre jusqu’à présent
dans les pays du Tiers Monde des conditionsbeaucoup moins favo-
rables que dans les pays développés qui ont atteint un niveau élevé
de culture matérielle. Malgré le rythme beaucoup plus rapide,
depuis l’indépendance,de la désagrégation des structures tradi-
tionnelles, leur survivance reste et probablement restera encore
longtemps un trait caractéristique du développement social dans la
plupart des pays du Tiers Monde. Les représentants de ces struc-
tures restent attachés aux méthodes, habitudes et préjugés tradi-
tionnels.Ces méthodes,habitudes et préjugés survivent aussi parmi
la masse des gens que la concurrence a chassés de leur cadre habi-
tuel mais qui, dans les conditions sociales que connaissent la plu-
part des pays du Tiers Monde, ne peuvent s’intégrer dans la pro-
duction moderne. Aux yeux des représentants des structures tradi-
tionnelles et de ceux qui ont été ruinés, le progrès scientifique et
technique reste quelque chose d’étranger.
Comme, d’autre part, la science continue à se développer (il
s’agit principalement des sciences de la nature et des sciences tech-
niques) surtout en dehors du Tiers Monde, dans les pays capita-
listes et socialistes avancés,beaucoup d’observateursse figurent à
Au niveau de transition rapide 181

tort qu’elle est incompatible avec la culture nationale des pays


afro-asiatiques.En réalité, ce n’est pas la culture nationale dans
son ensemble qui s’oppose au progrès scientifique et technique,
mais ceux des éléments de cette culture qui appartiennent à des
structures et à des types de relations correspondant à un niveau
des forces productives inférieur à celui que l’humanité a mainte-
nant atteint. Etant donné l’indépendance relative du développe-
ment culturel,ces éléments (souvent sous la forme de traditions
religieuses) subsistent même quand les conditions de la production
qui leur ont donné naissance ont disparu ou sont en train de dis-
paraître. C’est sans doute ce que Nehru avait à l’esprit quand il
écrivait :K I1 faut nous libérer des modes de pensée et de vie tradi-
tionnels qui, quelle qu’ait pu être leur utilité dans le passé -car
ils étaientloin d’êtresans valeur -ont maintenant perdu leur signi-
fication ))(6). I1 est possible,par exemple,qu’au début la caste ait
contribué dans une certaine mesure à augmenter la productivité
du travail.Mais à l’heureactuelle,les castes et les principes d’orga-
nisation de la production qui en découlent, sous la forme qu’ils
ont prise au cours de la période précédente,constituent un obstacle
au développement des forces productives modernes. A. Klausen
en présente dans un de ses ouvrages un exemple particulièrement
éloquent.O n avait essayé dans une province de l’Inde d‘introduire
des méthodes perfectionnées d’élevage de la volaille. C o m m e cet
élevage est considéré comme une occupation impure,on décida de
s’adresser pour cela à une des castes intouchables locales, qui
s’adonnait déjà à cette activité. On supposait que les membres de
cette caste s’intéresseraientà de nouvelles méthodes qui pourraient
améliorer leur niveau de vie. Mais on avait oublié une chose,c’est
que la caste intouchable en question était officiellement une caste
de tisserands. L’élevage de la volaille n’était pour elle qu’une
occupation accessoire pouvant être abandonnée à tout moment.
Or,le programme d‘améliorationdevait en faire un métier perma-
nent, ce que les tisserands jugèrent inacceptable.Ils avaient sous
les yeux l’exemple d’une caste analogue de la même région, qui
avait réussi,depuis peu, à élever son statut dans la hiérarchie des
castes, grâce à une conduite rituellement N pure D. Les membres
de la caste sur laquelle comptaient les organisateurs du programme
ne voulaient pas se lier de façon définitive à une occupation impure,
ce qui les aurait privés de la possibilité de s’éleverde quelques degrés
dans la hiérarchie des castes (7).
182 Sociologie de la tension aujourd hui

On peut citer un autre exemple de survivance culturelle.L’into-


lérance qui s’est conservéedanscertainesreligionsenvers lesmesures
anticonceptionnelles était certainement justifiée au temps où la
médecine était peu avancée et la mortalité très élevée. On sait
quelles difficultés cette tradition religieuse suscite actuellement
pour l’exécution de programmes scientifiques de contrôle de la
natalité.
Certaines des coutumes anciennes n’ont d’ailleurs jamais eu
beaucoup de sens dans de nombreux pays où elles ont été intro-
duites. Voici ce qu’écrit le spécialiste de l’Islam,R.Mavlioutov :
((La coutume du jeûne a été empruntée par les musulmans aux
anciens Arabes. Dans un passé lointain, les nomades d’Arabie,
pendant la période la plus chaude de l’annéeet à cause de la disette
qui approchait,rationnaient leur nourriture, conservaient les ali-
ments et, à cause de la chaleur,accomplissaientune partie de leurs
travaux quotidiensle soir ou la nuit.L‘Islam a conservé cette habi-
tude. ) )Actuellement, une telle coutume non seulement n’est pas
justifiée (du moins dans la plupart des pays), mais elle est nuisible
pour l’économie,car ( (ceux qui observent le jeûne ne disposentpas
de toutes leurs forces,ils s’affaiblissentphysiquement,et leur travail
s’en ressent ))(8).
Ce n’estpas la présence de telles survivances qui caractérise les
cultures nationales des pays en voie de développement et les parti-
cularités de la tension entre la science et la culture dans le Tiers
Monde. Ces éléments existent en effet, au moins sous une forme
atténuée,dans la culture de tous les peuples. Par exemple,l’hosti-
lité au contrôle de la natalité n’est pas le monopole de quelques
religions orientales.Elles est partagée par une des religions les plus
occidentales qui soient : le catholicisme. D e même, l’Islam n’est
pas seul à prescrire le jeûne :la religion orthodoxe l’imposeaussi à
ses fidèles.
Pour participer au progrès scientifique et technique, la plus
grande partie de la population des pays du Tiers Monde doit subir
une transformation culturelle. C‘est précisément la transformation
de l’homme dont il est question dans notre document de travail
-sa libérationde toutes les idées,pratiques et habitudespérimées.
Tout le monde est d’accord là-dessus.Mais, comme le fait remar-
quer G.Myrdal, ((il faut tenir compte du fait que les opinions ne
sont pas suspendues dans le vide. Elles sont imbriquées dans les
institutions sociales et renforcées par elles (9). C‘est justement
Au niveau de transition rapide 183

pourquoi le ((changementde l’homme1) doit être précédé de ce qui,


dans notre document de travail, lui est opposé : le changement
dans la structure de la société.
Que soit nécessaire cette condition (mêmesi elle n’estpas suffi-
sante) ressort clairement,me semble-t-il, de l’exemple du Japon,
au sujet duquel on a pu parler de ((culture assoupie », mais seule-
ment jusqu’aumoment où,selon les paroles de Tagore,((le monde
entier, à son grand étonnement,constata que le Japon avait du
jour au lendemain, ouvert une brèche dans la citadelle de ses
vieilles habitudes )) (10). (( D u jour au lendemain )) est, bien
entendu,une exagération poétique.Les énormes mutations qui ont
eu lieu au Japon ont nécessité de nombreuses années, mais le
moment décisif de ce processus fut la Révolution de 1868. Après la
période de la ((restauration Meiji D, la période des réformes de
1868-1873 peut légitimement être considérée comme la première
révolution bourgeoise,même si elle fut imparfaite,en Asie. Elle mit
fin au pouvoir des seigneurs féodaux et annonça l’abolition des
ordres sociaux,la suppressiondes privilèges de la noblesse et l’éga-
lité de tous devant la loi. Elle abolit les corporations et les guildes
et instaura la liberté du commerce.Tousles impôts en nature furent
remplacés par des impôts en espèces. Il y eut une réforme agraire,
qui,il est vrai,maintenait la position des grands propriétaires,mais
abrogeaitl’interdiction,datant du X V I Isiècle,
~ d’acheteret de vendre
les terres. Le Japon s’engageasur la voie d’un développement capi-
taliste relativement rapide.Grâce à un soutien actif de l’Etat,l’in-
dustrie commença à se développer. La période 1868-1877vit la
création de 478 entreprises industrielles privées employant 10 per-
sonnes ou plus ; il y en eut 760 en 1877-1866et 6 329 de 1886 à
1902 (1 1). Les symboles les plus avancés du progrès scientifique et
technique de l’époqueapparurent au Japon :chemins de fer, télé-
graphe,marine de guerre et système d‘instruction publique placé
sous la tutelle de 1’Etat.A la fin des années 70,près de 50 % des
enfants d’âge scolaire fréquentaient l’école et dix ans après seule-
ment il n’y avait presque plus d’illettrés parmi les jeunes Japo-
nais (12). O n peut, semble-t-il,affirmer que c’est le démantèle-
ment de la société traditionnelle à la suite de la restauration Meiji
et les mesures destinées à liquider peu à peu les structures préca-
pitalistes et à développer des relationscapitalistes qui ont permis au
Japon -aidé par des circonstances internationales et autres qui
étaient favorables -d’atteindre au début du siècle un niveau de
184 Sociologie de la tension aujouvd hui

développement scientifique et technique suffisant pour vaincre mili-


tairement l’une des puissances mondiales, la Russie.
La plupart des chercheurs qui étudient de près les problèmes
du progrès économique, scientifique et technique dans les pays en
voie de développement,arrivent à la conclusion que les structures
socialespérimées constituent un obstacle sérieux à l’acquisitionpar
la population de ces pays de nouvelles habitudes et de nouvelles
attitudes envers les réalisations de la science et de la technique
moderne. Par exemple,K.Zarnegar écrit que, dans les conditions
semi-féodales de la propriété qui caractérisaient l’Iran dans les
années 1950,ni les propriétaires ni les cultivateursne s’intéressaient
à l’améliorationde la fertilité du sol (13). D’autresauteurs,en par-
ticulier A. Lambton, ont aussi remarqué que les dirigeants tradi-
tionnels de la société iranienne faisaient obstacle à l’adoption de
tout ce qui était nouveau dans la production (14)et que les paysans
sédentaires arriérés et les nomades refusaient aussi d’appliquer les
techniques avancées et les méthodes de culture modernes.
E.Mihaly évoque les tentatives faitesvers 1960 pour introduire
des méthodes de production agricole fondées sur la sciencemoderne
dans certains districts du Népal où les paysans ( (étaient opprimés
par un système unique de tenure des terres ». Pour ces paysans,((la
perspective d’un changement présentait un risque psychologique et
matériel insupportable N. L’idée même d’appliquer des méthodes
modernes ((était étrangère au caractère des propriétaires comme à
celui des paysans N. Et comme,à ce moment-là,on ne changea rien
à l’organisation économique et sociale du village, ( (les tentatives
pour améliorer les techniques agricoles et élever leur rendement en
s’adressant directement aux paysans... se soldèrent par un échec
presque total ) )(15).
J. Galbraith fait en quelque sorte la synthèse de ces observa-
tions provenant de pays éloignés les uns des autres et très diffé-
rents dans leurs cultures nationales :((Même le plus éloquent des
experts en matière de développement agricole ne pourra pas
convaincre le paysan qu’il est avantageux de produire deux grains
de blé au lieu d’un,si le paysan sait parfaitement que ces grains
reviendront l’un et l’autre au propriétaire.Les formes les plus per-
fectionnées d’investissementsagricoles et les méthodes les plus sub-
tiles de développement de l’agricultureseront vaines si le cultiva-
teur sait par une expérience séculaire qu’aucun des avantages qui
pourront en découler ne lui profitera à lui-mêmeN (16). Le pro-
Au niveau de transition rapide 185

fesseur Galbraith parle de l’incompatibilité entre les méthodes


modernes de production et les conceptions du travail de la société
féodale.I1 me paraît nécessaire de compléter ce jugement.
Si on parle seulement des obstacles au progrès scientifique et
techniquequi résident dans la structuresociale de la sociétéféodale,
on conclura facilement qu’il suffit d’assurer aux pays du Tiers
Monde actuel un développement complet du système capitaliste
pour ouvrir la voie au progrès scientifique et technique et pour
liquider la ((tension entre la science et la culture ». Cette opinion
est soutenue par certains spécialistes en Occident et même dans les
pays en voie de développement.Ils s’appuient généralement sur
l’exempledu Japon,déjà cité plus haut.Et,en effet,non seulement
le Japon est à l’heureactuellele seul pays oriental non socialiste qui
ait atteint dans beaucoup de domaines de l’économie les sommets
actuels du progrès scientifique et technique,mais c’est le pays qui,
dans le contexte de la révolution scientifique et technique actuelle,
atteint les rythmes de croissance les plus élevés du monde capita-
liste. L‘exemple paraît probant. Essayons cependant d’y regarder
de plus près sous l’angledes faits historiques.
Jusqu’à présent, nous avons parlé des facteurs internes qui
avaient permis dans la deuxième moitié du X I X ~siècle le dévelop-
pement au Japon de la culture en général et, en particulier,de la
science et de la technique. Examinons maintenant les facteurs
externes.
Contrairement à la plupart des pays en voie de développement,
le Japon n’apas subi de domination coloniale étrangère. Bien plus,
la période de développement du capitalisme industriel dans ce pays
a coïncidé avec le passage à l’impérialisme.Profitantd‘une situation
internationale favorable, le Japon, dès les années 1870-1880,a
entrepris des conquêtes coloniales.La possibilité de s’enrichiraux
dipens des colonies a atténué les contradictions internes les plus
vives pendant l’étapedécisive de l’établissementd’une culture bour-
geoise. Pendant la période essentielle du développement scienti-
fique et technique du pays,des formes d‘exploitation extérieures à
l’économie, le bénéfice des investissements dans les colonies et
d’échanges avantageux apporta aux monopoles capitalistes du
Japon des sommes énormes qui, d’après les chiffres donnés par
A.Dinkevitch (17), s’élevaientchaque année au triple des capitaux
exportés dans les pays conquis.La première révolution industrielle
au Japon s’est faite, dans une mesure appréciable, aux frais des
186 Sociologie de la tension aujourd’hui

peuples de ses colonies.O n peut observerà ce propos que lesvaleurs


spirituelles de la bourgeoisiejaponaisene conveanientpas plus mal
que cellesde la bourgeoisieanglaise à l’applicationde cette méthode
pour assurer le progrès scientifique et technique. Actuellement,ce
moyen d’accélérer l’évolutiontechnique non seulement ne peut pas
être recommandé,mais, heureusement,est impossible.
Cependant, les facteurs externes ne sont pas les plus impor-
tants.Le Japon a sur tous les pays actuellementen voie de dévelop-
pement l’avantage d’avoir pris le départ plus tôt. Comme l’a dit
A. Levkovskij,ce qu’il y a de dramatique actuellement dans la
situation des pays en voie de développement c’est que ((sans avoir
vécu, pour ainsi dire, l’époque de la première révolution indus-
trielle, ils sont aux prises maintenant avec le bouleversement pro-
duit par la nouvelle révolution scientifique et technique dans les
pays économiquement avancés ) )(1 8).
Le progrès scientifique et technique actuel diffère sensiblement
de celui qui a eu lieu au moment de la révolution industrielle des
XVIII~ et X I X ~siècles. En effet, ce sont les relations de production
précapitalistes qui ont freiné le progrès scientifique et technique à
cette époque,et ce sont des éléments de la culture nationale fondés
sur ces relationsqui se sont opposés au développementde la science
et de la technique,tandis que,dans le cas de la révolution scienti-
fique et technique actuelle,le progrès est entravé par les rapports
de production capitalistes et par certains éléments culturels qui
découlent de ces rapports. O n peut dire,en recourant à une méta-
phore simpliste,que le train du progrès scientifique et technique a
déjà presque dépassé le quai du capitalisme,et que les passagers
retardataires,même s’ils courent très vite sur ce quai, n’auront
guère le temps de sauter sur le marchepied. Même avec un concours
de circonstances exceptionnel,un tel ((bond ) )ne pourra être éven-
tuellement réussi que par un petit nombre de pays en voie de
développement.
I1 faut mentionner aussi une autre considération importante.
Plus le capitalisme se développe dans les pays du Tiers Monde,
mieux apparaît la contradiction que nous signalions au début
-entre le niveau des résultats de la science et de la technique,
d’une part, et la capacité limitée d’une société fondée sur la pro-
priété privée à utiliser ces résultats pour le bien commun, d’autre
part. Dans le Tiers Monde, cette contradiction se fait sentir beau-
coup plus vivement qu’en Occident,Dans la plupart des pays en
Au niveuu de transition rapide 187

voie de développement,il est impossible de résoudrel’ensembledes


problèmes économiques,sociaux et culturels -y comprisceux qui
sont liés au progrès scientifique et technique - au moyen d’un
système capitaliste.I1 faut chercher d’autres voies.
Pour qu’un pays en cours de développementpuisse accéder au
progrès scientifiqueet technique et aux changementsque ce progrès
peut apporter à toute sa culture nationale,il est indispensable que
le pouvoir politique passe entre les mains de classes ou de groupes
de la population qui aient objectivement intérêt à activer ces pro-
cessus.Ce facteur favorable est d’une extrême importance et il faut
souligner la contribution que, dans les pays en voie de développe-
ment, 1’Etat peut apporter à l’évolution culturelle. L’importance
de cette contribution s’explique,me semble-t-il,par les considéra-
tions suivantes :
1. La base socio-économiquedu développement culturel en
général et de l’adhésion au progrès scientifique et technique en par-
ticulier ne peut s’établir et se renforcer que s’il se forme une
superstructurepolitique qui favorise activement le développement
de cette base. Tant que le pouvoir politique est entre les mains de
régimes réactionnaires qui s’opposent aux progrès socio-écono-
miques,la condition de fait la plus importante pour le développe-
ment de la culture n’est pas remplie. D e surcroît, ces régimes
utilisent les ressources de la culture mondiale pour renforcer des
structures socio-économiquespérimées. V. Klioutchevski l’a sou-
ligné dès 19l 1, en écrivant qu’en Russie ((... les ressources de la
culture de l’Europe occidentale, en tombant entre les mains de
quelques groupes peu nombreux, ont été utilisées pour la protec-
tion de ces groupes et non dans l’intérêt du pays, renforçant ainsi
l‘inégalité et devenant l’instrument d’une exploitation généralisée
des masses populaires sans défense... ))(19). A propos du Tiers
Monde actuel, une idée analogue a été exprimée par G.-Mor-
genthau selon lequel l’aideéconomique accordée aux régimes réac-
tionnaires qui existent dans un certain nombre de pays K renforce
le statu quo économiqueet politiqueet tend à aggraver lesproblèmes
socio-économiques plutôt qu’à les résoudre ». Le même auteur
recourt à une comparaisonfrappante :((U n groupe d’experts... et
de comptables officiels hautement qualifiés aurait pu rendre plus
efficace l’activité de la bande d’Al Capone. Cependant, il aurait
aggravé par là même les méfaits sociaux et politiques causés par
l’activité de cette bande ))(20).
188 Sociologie de la tension aujourd’hui

2. Même privés du pouvoir politique,les classes et les groupes


anciennement privilégiés s’efforcent souvent d’entraver I’introduc-
tion de la science et de la technique dans l’activité économique.
Exemple caractéristique :quelques années après l’instaurationdu
pouvoir soviétique en Turkménie, les anciens féodaux et le clergé
réactionnaire affirmaient que l’araire en bois était un instrument
approuvé par Allah tandis que le tracteur, la charrue et autres
machines agricoles étaient diaboliques puisqu’elles ((retournaient
la face de la terre,ce qui est un grave péché ))(21). Quand le retard
culturel des masses est important,seul I’Etatpeut opposer à la pro-
pagande antiscientifique un programme d‘information efficace.
3. Nous avonsvu que,dans la plupart des pays du Tiers Monde,
la base matérielle du progrès scientifique et technique est très
limitée. Dans ces conditions,seul l’Etat est en mesure de concen-
trer les moyens et les efforts de toute la société en vue d’une éléva-
tion rapide et générale de l’ensemblede la culture,y compris l’assi-
milation de la science et de la technique modernes.
L‘existence des conditions matérielles, socio-économiqueset
politiques nécessaires à l’application par 1’Etat d’une politique de
la culture ne suffit pas à garantir que cette politique sera la meil-
leure possible, qu’elle sera adaptée aux conditions propres au
pays. L’élaboration d‘une politique efficace et bien conçue exige
d’abord une analysecorrecteet objectivede cesconditions.En outre,
pour qu’une politique culturelle puisse être définie et appliquée,il
convient que l’analyseporte non seulement sur les conditions tech-
niques,socio-économiqueset politiques,mais aussi sur le domaine
spécifiquement culturel.Or,il est indispensablepour cela d’étudier
spécialement le mouvement culturel actuel dans sa totalité et dans
ses divers aspects.

Ayant évoqué brièvement l’origineet l’évolutiondes formes spé-


cifiques de la tension entre la science et la culture et les conditions
objectives nécessaires à l’élimination de ces formes de tension,il
semble que nouspuissionsaborder maintenant l’examende quelques
processus caractéristiques des cultures nationales des pays en voie
de développementpendant la période d’initiation accélérée au pro-
grès scientifique et technique.
Il y a encore une question soulevée dans notre document de
travail que nous n’avons pas abordée directement : Quelle est la
nature du progrès scientifique et technique dans les pays en voie de
Air niveair de transition rapide 189

développement ? S’agit-ild’une ((greffe N de l’esprit de recherche


scientifique sur le fond des cultures nationales ou bien d’une sym-
biose profonde ))? La réponse à cette question nous paraît découler
dans une large mesure de ce qui a été dit plus haut. I1 nous semble
qu’il ne serait pas tout à fait exact de parler de ((greffe ou de
((symbiose ». L‘un et l’autrede ces termes sous-entendentl’intro-
duction ou la coexistence prolongée dans 12 culture nationale
d’un élément qui lui serait étranger.I1 est certain que le concept
d’ ((esprit ))est extrêmement vague, mais on peut difficilement
partir du principe que l’espritde recherche scientifiqueest quelque
chose d‘étranger à la culture nationale des pays en voie de dévelop-
pement. II faudrait alors nier l’existence de cet esprit chez Pânini
et chez Omar Khayyam.Nous avons déjà dit que,malgré l’influence
défavorable du colonialisme sur le développement de la science et
de la technique,celles-ci ne sont pas devenues pour la culture des
peuples colonisés des éléments organiquement étrangers. Elles le
sont d’autant moins maintenant que beaucoup des obstacles à leur
développement dans le Tiers Monde ont disparu ou sont en train
de disparaître. Le progrès scientifique et technique est un phéno-
mène commun à toute l’humanité.Les pays industriellement déve-
loppés sont en avance sur les pays du Tiers Monde actuel,mais ils
n’ontle monopole ni du progrès ni,à plus forte raison,de I’ ((esprit
de recherche scientifique D. Ce n’est pas cet esprit que les pays en
voie de développement ont à emprunter, mais bien les résultats
concrets de la science et de la technique,y compris la méthodologie
de la recherche scientifique. A notre avis, ce que ces pays doivent
rechercher,c’est leur développement général,la mise en valeur des
traditions positives de la culture nationale et, sur cette base,l’assi-
milation des principales ressources de la culture mondiale,y com-
pris celles du progrès scientifique et technique.
O n ne peut guère considérer l’apparitionde la science et de la
technique dans un pays comme une ((greffe))de l’espritde recherche
scientifique sur le fond de la culture nationale ou comme une
((symbiose ) )de ces deux éléments.Le progrès scientifique et tech-
nique me semble être une partie intégrante du développement de
la culture nationale dans laquelle il apparaît de façon naturelle à
une étape déterminée de l’évolutionhistorique.Son apparitiondans
un pays sous-développé ne signifie pas que la culture nationale
s’occidentalise,mais qu’ellese modernise. Une autre façon de voir
témoignerait,à mon sens,d’un ((européocentrisme ))caché.
198 Sociologie de la tension aujourd’hui

Le fait que le progrès scientifique et technique fasse partie inté-


grante du développement de la culture nationale n’estpas toujours
perçu immédiatement par les dépositaires de celle-ci,mais la prise
de conscience a lieu tôt ou tard. Au Japon,par exemple,il y a au
moins vingt ans qu’elles’estproduite.A l’époque,en effet,S.Tsuda
écrivait déjà :a 11 ne fait aucun doute que la culture dite occidentale
ne s’opposepas à la culture japonaise,mais s’intègre et s’identifie
à elle (22).
Une autre question peut se poser :en admettant que le progrès
scientifique et technique soit organiquement lié à une étape déter-
minée de l’évolution générale de la culture nationale,est-il béné-
fique à celle-ci? Son essor n’entraîne-t-ilpas un appauvrissement,
ou,pour reprendre le terme utilisé dans notre document de travail,
une a détérioration ))de cette culture ? La question est complexe et
doit,de toute évidence,être abordée sous plusieurs angles.
C’est précisément parce que le progrès scientifique et technique
est un phénomène mondial que l’accession à ce progrès peut être
considérée comme relevant d’un problème plus général : celui de
la corrélation entre les éléments nationaux et internationaux de la
culture. La progression de la science et de la technologie dans les
pays en voie de développement est une des manifestations de la
tendance naturelle à une internationalisationcroissante de tous les
aspects de la vie économique,politique et spirituelle de l’humanité.
Le progrès scientifique et technique transforme radicalement et à
tous égards les modes de vie et de pensée de tous les pays. I1 rap-
proche les cultures nationales et contribue à accélérer la formation
d’une culture mondiale unique. Mais, ce faisant, ne porte-t-il
pas préjudice à chacune de ces cultures nationales considérée
isolément ?
Si paradoxal que cela paraisse, il faut,à mon avis,répondre à
cette question par la négative.En effet, la création d’une culture
mondiale commune passe non par l’appauvrissementdes cultures
nationales, mais par leur enrichissement,par l’intégration à cha-
cune d‘elles de tout ce qui se fait de plus viable et de plus solide
ailleurs.Au stade actuel,il me semble que le progrès des scienceset
des techniquesne mène pas à la disparitionde l’originalitéculturelle
des nations, mais à des changements dans la manière dont elle
s’exprime.Une fois engagée dans la voie d’une croissance scienti-
fique et technique rapide,la culture nationale se fait plus complexe
et plus riche, de même que, parallèlement,les manifestations de
Au niveau de transition rapide 191

l’originaliténationale se font elles aussi plus wmplexes et plus sub-


tiles et que leur perception exige un niveau intellectuel plus élevé.
Peut-êtreconvient-ilde faire remarquerqu’onne passe pas tou-
jours directement d’un mode d‘expression de l’originaliténationale
à un autre.Les premières étapes du progrès scientifiqueet technique
sont souvent marquées par un engouement extrême pour les mani-
festations extérieuresdu caractère universaliste de ce progrès. Bien
des gens que cette évolution concerne ou qui souhaitent seulement
en bénéficier s’efforcent d’ ((internationaliser ))au maximum et
ostensiblement leur mode d’existence,notamment dans les détails
de la vie quotidienne.C’est là une réaction naturelle contre I’oppo-
sition de la science et à la technologie qui se manifeste habituelle-
ment sous le couvertde la défense des traditionsnationales.Mais à
mesure que le progrès scientifique et technique devient la norme,il
est perçu comme un élément de l’évolutiongénérale de la culture
du pays et tout rentre dans l’ordre.Les traditions nationales sus-
citent alors un regain d’intérêt qui apparaît d’ailleurs assez nette-
ment, par exemple en architecture,dans les arts plastiques,dans
la chanson,etc.
D’une manière générale, tout en soulignant le rôle important
joué par le progrès scientifique et technique dans l’internationali-
sation des cultures,il faut,à mon avis,se garder d’enexagérer les
effets. On sait que même les pays qui sont actuellement à la pointe
de la science et de la technologie n’ontpas perdu pour autant leur
originaliténationale.I1est évident que,tant qu’ily aura des nations,
il y aura aussi des cultures nationales et qu’avant que le monde ne
devienne une seule nation,bien des obstacles historiques,sociaux,
économiqueset politiques devront être surmontés.
Le problème de la ((détérioration culturelle D peut aussi être
abordé sous un autre angle.En enrichissant la culture nationale de
nouveaux apports,le progrès scientifique et techniquecontribue du
même coup à la disparitiond’élémentsarchaïques hérités d’unpassé
révolu. Cette action du progrès sur la culture se manifeste sur des
plans très divers.Elle se traduit par une accélérationdes mutations
sociales dans le sens d’un affaiblissement des groupes dépositaires
de traditions culturellespérimées,par une modification radicaledes
conditions de production et du mode de vie,par une élévation du
niveau d’instruction de la population, etc. Parfois, le processus
d’élimination des éléments périmés de la culture nationale est res-
senti comme un appauvrissement,Le cas est particulièrement fré-
192 Sociologie de la tension aujourd’hui

quent pour la religion.Une telle interprétationparaît erronée.Voir


dans l’affaiblissement de la religion un appauvrissement de la
culture nationale revient à considérer les croyances religieuses non
comme une forme transitoire de la conscience sociale à un stade
donné de l’évolutionhistorique de la société et de sa culture,mais
comme un phénomène échappant aux lois de l’histoire,lié organi-
quement et de tout temps aux cultures orientales.A partir de telles
prémisses,la voie est ouverte vers 1’ ((européocentrisme ))(si on
tient la religion pour un fléau éternel), ou vers 1’ ((orientocen-
trisme ))(si on la considère comme un bienfait éternel).
Les éléments périmés font obstacle non seulement au progrès de
la science et de la technologie,mais encore au développementde la
culture nationale envisagée dans sa totalité.I1 va de soi qu’un des
objectifs de la politique culturelle d’un pays qui cherche à rattraper
son retard dans ce domaine doit être de se libérer le plus rapidement
et le moins douloureusementpossible du fardeau du passé. Cepen-
dant,l’histoirea montré que les responsablesde la conceptionet de
la mise en œuvre de cette politique doivent veiller attentivement à
ce que le désir de modernisationne conduisepas à sous-estimerdans
sa totalité le patrimoine culturel du pays.
Voyons maintenant si la culture nationale n’estpas menacée par
un autre genre de danger.L‘avancede la science et de la technologie
entraîne inévitablement une démocratisation relative de la culture
et met en contact avec elle de très larges couches de la population
des pays peu développés qui auparavant n’avaient pas accès aux
réalisations culturelles modernes et se trouvaient coupées de toutes
les activités créatrices.On peut se demander si cette démocratisa-
tion de la culture ne va être en fait un appauvrissement.Je réponds
tout de suite par la négative : par essence, la démocratisation
n’abaisse pas le niveau de la culture. Au contraire, la participa-
tion culturelle des masses populaires (c’est-à-dire le développement
quantitatif de la culture) est une importante condition préalable à
de nouvelles découvertes et à de nouvelles inventions.Comme l’a
écrit Lénine, l’intelligence de dizaines de millions de créateurs
fournit quelque chose d’infiniment plus élevé que les prévisions les
plus vastes et les plus géniales ))(23). Le seul fait de se demander si
la démocratisation de la culture aboutira à un appauvrissement
constitue,dans une large mesure,une réaction de défense des élites
traditionnellesdevant la perspective de se voir définitivement retirer
leur monopole culturel par le progrès scientifique et technique.
Au niveau de transition rapide 193

Cela n’exclutpas que les pays engagés dans un processus rapide


de développement de la science et de la technologie puissent ren-
contrer de très graves difficultés dues à la nécessité où ils se trouvent
d‘assurer au plus tôt la formation scientifique et technique d’une
fraction importante d’une population illettrée ou peu instruite.
Même si ce problème de formation -au sens étroit du terme -
reçoit une solution,c’est-à-diresi on réussit à former rapidement
des scientifiques et des techniciens de niveau subalterne,moyen et
supérieur,d’un point de vue plus large,il reste beaucoup à faire,
en ce sens que la culture générale de ces spécialistes risque de se
situer à un niveau nettement plus bas que leurs qualifications stric-
tement professionnelles.A long terme,ce fait peut avoir des consé-
quences fâcheuses et même freiner le développement intensif de la
science et de la technologie. Ici encore, 1’Etatpeut jouer un rôle
correcteur très important. La République populaire mongole,
naguère un des pays les plus arriérés d’Asie,me paraît offrir un
bon exemplede la façondont la formationdes spécialistespeut aller
de pair avec l’élévation du niveau de culture générale de la popula-
tion. Les chiffres suivants montrent à quelle cadence la formation
de technicienset de scientifiques a progressé en Mongolie :de 1960
à 1965,le nombre des travailleursde l’industriea augmentéde 13 %,
celui des spécialistes de qualification moyenne de 110 % et celui
des spécialistes hautement qualifiés de 170 %.Mais d‘autre part,
on comptait en 1965,pour 10millions d’habitants,97 O00 étudiants
dans l’enseignement supérieur, 83 O00 élèves dans des établisse-
ments secondaires spécialisés et 1 489 O00 dans les écoles d’ensei-
gnement général. Toujours entre 1960 et 1965, pour ne parler que
des unions de travailleurs agricoles,il s’est ouvert 300 nouveaux
cercles culturels,1 O00 salles de lecture et 312 bibliothèques (24).
De ce qui précède,il me semble que l’on peut conclure que,si
les conditions objectives et subjectivesindispensables sont réunies,
le progrès scientifique et technique non seulement ne porte pas
atteinte à la culture nationale, mais encore qu’il contribue à en
élever le niveau général.

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SCIENCZ -7
194 Sociologie de la tension aujourd’hui

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12 [25]janv.1918.Poln.sobr.soc‘.Vol.X X X V , p. 281.[Discoursde conclu-
sion après la discussion sur le rapport du Conseil des commissaires du
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24. SHIRENDYB, B. Bypassing capitalism,p. 86, 107 et 117.Ulan Bator, 1968.
Au niveau de fransitioii rnpidz 195

S. Kato. - Je suis d’accord avec le professeur Drobychev pour


reconnaître que le maintien d’une culture nationale n’est pas incompa-
tible avec la modernité. Dans mon pays,le Japon,la modernité procède
pour une grande part d’un processus d’imitation de l’occident.I1 ne
faut pas craindre l’imitation,même très poussée,très complète,mais
l’imitationdoit se faire à un rythmemodéré si l’on veut éviterqu’ellene
bouleverselestraditionsnationales.La modernisationrapidequ’aconnue
le Japona assezprofondémenta!téré ses traditionsculturellesnationales.
Mais le progrès scientifiqueet techniqueétait une absolue nécessité pour
le Japon.Il a fallu en payer le prix et ce prix est élevé. Toutefois il est
des aspects de la culture traditionnellejaponaisequi,bien loin de faire
obstacle à l’industrialisationdu pays,l’ontau contrairefavorisée; ainsi
ces traits de l’idéologieconfucianiste :l’éthique,et de la discipline du
travail,le sens de la communauté,de son harmonie,qui l’emportesur
l’individualisme; et aussile sensesthétique.D’autrepart,leseffetsnocifs
de l’introductionde la science et de la technologie au Japon se sont
trouvés atténuésdu fait qu’àcôté du développementde la grande indus-
trie se sont maintenues, plus que dans les autres pays développés,des
industries traditionnelles (production textile,alimentaire, ...). Ainsi le
développement de la consommations’est trouvé freiné et la prolétarisa-
tion des masses a pu être limitée. Aussi, finalement,suis-jeoptimiste
quant à la possibilité de sauvegarder l’héritagede la culture nationale
japonaise en dépit du développement industriel si rapide du pays.
R.Xirau. - Je demanderai âu professeur Drobychev s’il ne pense
pas qu’ilexiste tout de même dans les pays socialistesune tension entre
la cultureet la science,surtoutdu fait de l’accroissementde la production
suscitéepar les applicationsde la science.
M. A. Drobychev. - Dans les pays socialistes une contradiction
existeentrele progrès techniqueet certainesformes de l’héritageculturel
(habitudes,préjugés). Ainsi, dans certaines régions de l’U.R.S.S., des
préjugésde caractèrereligieuxont été la caused’unepréventionà l’égard
du progrès technique.I1 arrive aussi que des administrateurspeu compé-
tents ne sachent pas introduire de façon opportune les nouveautés
techniques.
3 -A un niveau très élaboré
P A R L. ROZITCHNER

I - LA CONCEPTION D E L A C U L T U R E
C H E Z M A R X ET F R E U D

Nous allons étudier le problème de la tension entre la culture et


la science en nous inspirant des vues des deux hommes qui ont
donné à cette tension son expression la plus claire :Marx et Freud.
L’un et l’autre se sont placés à l’intérieurmême du système qu’ils
ont critiqué,et les résultats auxquels ils ont abouti ont transformé
radicalementla conception que l’hommeappartenant à cette culture
avait de lui-même.En outre,ils sont partis tous deux du caractère
contradictoire que leur offrait l’objetde connaissance.Ils ont pris
deux extrêmes de ce même phénomène,la sociétéet l’individu,pour
aboutir cependant à l’approfondissementd’une même crise. L’un
et l’autre ont exprimé la contradiction essentielle de la K culture
occidentale D.

L a conception de la culture chez M a r x

Nous allons partir d‘un concept qui se réfère nécessairement


aussi bien à la structure de la culture qu’aux hommes qu’elle pro-
duit et dans lequel l’aspectcréateur des deux extrêmes est en même
temps affirmé. Nous pensons que le concept de richesse permet de
faire cette analyse ; c’est en effet un concept où le caractère objectif
de la structureet l’aspectsubjectifde l’individuse trouventassociés.
Pour Marx, nous le verrons, la richesse est la réalisation,dans le
processus de production, de ce qui est objectifet de ce qui est sub-
198 Sociologie de la tension aujourd’hui

jectif,et l’accomplissementde l’universeldans sa réalité matérielle


totale,véritable et incontestable.
La culture se définira donc en fonction d’un ( (processus créa-
teur de richesse ». Par suite,au lieu de nous limiter à décrire des
contenus et des modalités -ce que chaque culture a de différent
par rapport à l’autre-, nous essaierons d’atteindre sa signification
la plus universelle,en tant que productrice d‘hommes.Toute cul-
ture représente une façon particulière de produire des hommes,et
par conséquent un passage particulier de la nature à la culture qui
s’actualise de nouveau en chaque individu naissant au sein de
cette culture.Si le terme de culture ))se réfère directement à des
contenus spécifiques et à la façon dont chaque organisation sociale
envisage les relations de l’homme avec le monde, le problème de
1’ universalité ))qui est inhérente à ce contenu et à ces modalités
ne peut rester en dehors de la signification de la culture.Le concept
de culture doit définir le domaine d’universalité qui rend valables
ses contenus qualitatifs,ceux qui,dans une typologie différentielle,
apparaissentcomme les plus élevés. I1 ne sera donc pas possible de
définir la persistance de la culture dans le présent sans souligner :
1) le processus historique par lequel le travail social,créateur de la
culture en tant que richesse,a produit les valeurs les plus élevées
qui la caractérisent;
2) la mise à l’épreuve de ses mérites dans l’universalité que ces
valeurs ont atteinte.

Nous essaierons de voir commentla série culture-richesse-travail


social-science-technologiese prête à cette analyse.

Première définition de la ( )chez Marx :


(richesse )
la culture en tant qu’ensemble d’hommes
et l’homme en tant qu’élément essentielde la culture

Marx définit la richesse dans deux perspectives : l’une, qui


répond à une acception fondamentale,retient l’actiondu processus
historique comme créateur de culture ; l’autre,qui correspond à
une forme déterminée de ce processus historique,le capitalisme,la
saisit à un niveau conventionnel ou idéologique.
La première définition,nous la trouvons dans les Formes pré-
A un niveau très élaboré 199

capitalistes de la production (CEuvres,Econoniie II, Ed. Gallimard,


Bibliothèque de la Pléiade, 1968,p. 327) :
Pourtant,en dépouillant la richesse des limites de sa forme bour-
geoise,que voit-on?Une chose,en vérité :la richesse,c’estl’universalité
des besoins, capacités,jouissances, forces productives,etc., des indi-
vidus, universalité produite dans l’échangeuniversel ; c’est la maîtrise
pleinement développée de l’hommesur les forces naturelles,aussi bien
sur la sienne propre que sur ce qu’onappelle la nature.C’est l’épanouis-
sement de ses dons créateurs,qui ne présuppose rien d’autre que le déve-
loppementde toutes les facultés humaines comme telles,sansles mesurer
selon un étalon donné. L‘homme s’y reproduit non pas dans un carac-
tère déterminé,mais dans sa totalité ;il n’ycherchepas à rester une chose
figée,mais s’y trouve dans le mouvementabsolu du devenir.(Karl Marx)
Marx montre par cette définition que :
1. Le processus historique collectif crée les capacités,les pou-
voirs,les jouissances,les besoins,etc.,de l’homme.Ni les qualités
ni les valeurs ne sont absolues.
2. Le caractère collectif et social détermine la richesse indivi-
duelle :ce sont les échanges universels qui produisent ces valeurs.
Celles-cine se développent-et n’apparaissentpar conséquent dans
leur vérité ou leur fausseté-qu’enfonction d’unseul critère :leur
intégration aux échanges universels auxquels tous les hommes par-
ticipent nécessairement. L’universalité est une condition de leur
qualité.
3. Toutes les qualités,les capacités,tous les pouvoirs, toutes
lesjouissances,etc., sont donc le produit du travail de transforma-
tion de la nature,y compris celle de l’homme,en culture.I1 n’y a
pas d’opposition entre l’une et l’autre,mais continuité.
4.Les capacitéscréatrices que les hommes réalisent ne connais-
sent ((aucune norme préalablement établie )):le préalable est déjà
assimilé.La création historique ne se mesure qu’à son propre cri-
tère, un domaine de réalité qui apparaît comme un excédentimpré-
visible d’être sur ce qui est déjà constitué.
5. La forme régulatrice de toute qualité,de tout pouvoir et de
tout besoin chez l’homme n’estdéterminée que par cette référence
à tous les autres hommes dont elle procède et par rapport auxquels,
par conséquent, elle se définit. Chaque homme apparaît dans la
culture comme une forme qualitative d’être qui se réalise par rap-
port au tout social qui l’a produit.
6. La présence absolue du devenir signifie dans la culture la
200 Sociologie de la tension aujourd’hui

présence inéluctable du temps historique qui la définit et, pour


l’homme,la signification culturelle de son inéluctable temporalité.
Cette définition de la richesse vaut pour toute production cultu-
relle, envisagée à partir des processus historiques de production
considérés comme producteurs d’hommes,à travers lesquels les
pouvoirs que nous connaissonsaujourd’huise sont peu à peu créés.
Elle contient le diachronique et le synchronique,mais en fonction
d’une normativité logique -dialectique du tout et des parties,ou
de l’individu et de la totalité -qui est inhérente à tout processus
de culture. Cette vision des contenus que la culture crée et mobi-
lise -la richesse -est déterminée par une compréhension histo-
rique du développement des systèmes de production. O n peut
observer dans ces systèmesl’accèsdes hommes à des formes ration-
nelles d’organisationet à la création de pouvoirs,de capacités, de
besoins, etc., qui prennent peu à peu une forme universelle. Ce
processus d’intégration et de formation de ce qui est significatif
dans le domaine sensible,du sens cultureldans la matière naturelle,
donne peu à peu naissance à une logique historique qui,simplifiée
à l’extrême, serait celle d’un processus d’universalisation des
hommes entre eux par rapport au contenu qualitatifet significatif
qui les unit (nouvelles capacités, nouveaux pouvoirs, nouveaux
besoins, nouveaux plaisirs, etc.) et dans lequel réside la densité
spécifique de chaque culture. Ainsi donc, la a richesse N exprime-
rait,en tant que culture,l’élaboration qui continue à se répéter en
tout homme et en tout système de production, bien que,jusqu’à
présent,chaque culture ait visé, en tant que simple reproduction,à
persévérer dans son être en cachant le déséquilibre qui la fait appa-
raître comme transitoire.

Deuxième définition de la richesse chez M a r x :


la culture en tant qu’ensemble de marchandises
et la marchandise
en tant qu’élément essentiel de la culture
Cette seconde définition de la richesse caractérise un système
déterminé de production et, par conséquent, une K culture 1) : la
culture capitaliste.
La richesse des sociétés où règne le régime capitalistede production
nous apparaît comme un immense arsenal de marchandises,et la mar-
chandise comme son élément essentiel (Le capital, chap.Ier).
A un niveau très élaboré 201

Donc, dans les sociétés capitalistes, tout ce qui est produit


comme richesse,si l’on entend celle-cidans le sens de la première
définition,tout ce que le travail social produit qui est de valeur et
de qualité prend la forme de marchandise.Par conséquent,c’estlà
l’élémentessentiel à partir duquel nous pouvons envisager la ratio-
nalité du système.L’important,ici, ce n’est pas, une fois de plus,
le contenu -ce que chaque cultureproduit de différent -, mais la
façon dont ce contenu détermine les relations entre les hommes et
est saisi par chacun d’eux.
La prééminence de l’élément humain et de l’ensemble des
hommes qui apparaissait dans la première définition de la richesse,
est remplacée ici par l’élément ((marchandise ))et l’ensembledes
marchandises.
A cette forme de culture où la richesse apparaît comme mar-
chandise,correspondla production d’hommesdéterminésdans leur
subjectivité par les catégories du système producteur de marchan-
dises :le fétichisme.La forme fétichiste qu’impose le règne de la
marchandise cache tous les caractères essentiellementuniversels et
historiques que la première définition de la richesse avait fait appa-
raître.Dans chaque homme ainsi produit, la détermination histo-
rique de ce qui est subjectif et de ce qui est objectif est fonda-
mentalement dissimulée et, par conséquent, il lui est impossible
d’accéder à la dialectique de l’universel et du particulier dans
laquelle il trouve le sens historique de sa double détermination
culturelle.
O n voit alors apparaître :
- des relations entre des choses exprimant en fait des relations
entre producteurs ;
- la signification du travail de l’homme et du temps de travail
social mystérieusement matérialisée dans les produits ;
- le dualisme entre la matière et la signification culturelle,où la
détermination culturelle apparaît comme un absolu et non
comme un produit de l’histoire ;
- l’oppositionentre la nature et la culture ;
- l’absorption du travail social par le travail individuel et, par
conséquent,de la détermination générale ou socialepar la déter-
mination particulière.
Ainsi, dans le système de production capitaliste, l’élément
humain est supplanté,en tant que forme régulatrice de sa signifi-
202 Sociologie de la tension aujourd’hui

cation,par l’élémentmarchandise. Cette substitution déterminera


nécessairementle sens de la culture,étant donné qu’elle règle aussi
bien la vie subjective des hommes que tous les autres domaines du
systèmede production,y comprisla technologie et la science.
Si la technologie n’est que la forme terminale que trouve le
travail vivant dans le processus de production industrielle,nous
voyons aussi disparaîtrel’élémenthumain dont elle n’est cependant
que le prolongement. Dans la technologie,le capital s’oppose au
travail :
L‘accumulation du savoir,de l’habileté,ainsi que toutes les formes
productives générales du cerveau social sont alors absorbées dans le
capital qui s’opposeau travail (Fondements de la critique de l’économie
politique, éd. franç.,p. 213).

Le capital exprime la cohérenced’une marchandise avec toutes


les autres sous forme de prix, d’argent et, à l’extrême limite, de
P.N.B.L’élément humain apparaît par contre dans l’universalité
non contradictoireque les hommes vivent entre eux.
Dans la technologie, fondée sur la science,qui se développe
dans le systèmecapitaliste de production,l’élémentmarchandiseest
déterminant :
A partir de là (du capital), le processus de production cesse d’être
un processusde travail,dansle sensoù le travailconstituaitl’unité domi-
nante (...). L‘unité ne réside pas dans les travailleursactifs.Disséminés,
soumis au processus d‘ensemble de la machine,ils forment un élément
du système doni l’uniténe réside pas dans les travailleurs vivants,mais
dans le machinisme actif,qui,par rapport à l’activitéisolée et insigni-
fiante du travail vivant, apparaît comme organisme gigantesque (Fon-
dements de la critique de I’économiepolitique,éd.franç.,p. 212).

(Le travail comme unité dominante », (


( (l’unité ne réside pas
dans les travailleurs actifs 1) :tout ceci indique que le sens du pro-
cessus laisse de côté l’unité dominante de la richesse humaine
-l’élément humain -pour se régler uniquement sur des critères
quantitatifsd’efficacitéet de profit. Les conséquencesqui découlent
de cettedisparitionen viennent égalementà dissimulerle senssocial
de la science aussi bien que du travail :
Commelemachinisme sedéveloppeavec l’accumulationde la science
sociale-force productive générale-ce n’est pas dans le travail mais
dans le capital que se fixe le résultat du travail social général (p.214).
A un niveau très élaboré 203

Nous sommes donc à l’autre extrême : la richesse, en tant


qu’ universalité de besoins,de capacités,de jouissances,de puis-
sance de production », perd sa signification et son fondement
humain. Et c’est ce processus qui caractérise les systèmes de pro-
duction capitalistes, par conséquent celui qui retrouve le fonde-
ment à partir duquel on peut comprendre le sens de la ((culture ) )
sur lequel nous nous sommes interrogés. C‘est pourquoi, au-delà
des différences de contenu ou de modalités - culture anglaise,
nord-américaine,française, allemande, etc. -, pour Marx, la
forme du système de production est celle qui détermine la signiJcation
de chaque culture, qui en vient ainsi à se définir en fonction de la
production d‘hommes.
Si donc nous nous interrogeons sur la relation qui existe entre
la science et la culture,cela implique que nous retrouvions le fon-
dement sur lequel elles s’appuyentl’uneet l’autre:le type d’hommes
que produit le système.

La conception de la culture chez Freud

Ici aussi la mise à l’épreuvede la a culture ))sera faite en fonc-


tion du type d’homme qu’elle produit. Freud définit la culture
comme :
La totalité des œuvres et organisations dont l’institutionnous éloigne
de l’étatanimal de nos ancêtres et qui servent à deux fins :la protection
de l’homme contre la nature et la réglementation des relations des
hommes entre eux (Le malaise dans la civilisation).
I1 s’agit également ici aussi bien du passage de la nature à la
culture qui continue à se répéter dans chaque homme, que de la
distance historique que représente ce passage,et où les productions
et institutions s’incorporent au sujet et font partie de son être
culturel.Ici aussi,ce qui est subjectif,((abyssal 1) et N profond ))est
déterminé par ce qui est objectif :la production et les institutions.
Chez Freud,les ((techniques ))ne se réfèrent pas seulement au
processus de transformation et d’élaboration de la nature qui,
comme quelque chose d’extérieurà l’homme,s’opposeraità lui du
dehors.Dans le passage de la nature à la culture,c’est la ((nature 1)
de l’homme elle-mêmequi subit une ((manipulation technique )):
l’homme se transforme en un instrument K technique 1) qui,en ser-
204 Sociologie de la tension aujourd hui

vant les fins du système de production,inhibeen lui l’apparition du


sens historique qui, cependant, le constitue.
Le rapport entre la ((culture », la ((technique ))et la ((science ))
est analysé en fonction d’une domination qui cache la réalité. La
culture est créatrice de techniques qui agissent comme médiatrices
dans les rapportsde l’hommeavec le monde et avec ses semblables.
La ( (science 1) elle-même,dans la mesure où elle ne procède pas
organiquement de l’homme,et où elle apparaît seulement comme
une médiation rationnelle tendant à cacher le réel, est une ((tech-
nique ))permettant de ne pas affronter la réalité. C‘est pourquoi la
science,en tant que technique de la dissimulation,se situe à côté
des narcotiques et de l’art.Ce sont des méthodes qui permettent
de s’évader de la souffrancedue à la présence de la mort et à la
matérialité de l’existence,et de vivre en cachant les rapportscontra-
dictoires avec les autres hommes.La ( (technique ) )sert aussi bien à
s’éloignerdu monde (subjectivité sans objectivité :narcissisme) qu’à
s’en rapprocher (objectivité sans subjectivité :( (technique de la
maîtrise de la nature ) )dirigée par la science). Dans les deux cas,
la rationalité que confère cette science n’estpas imbriquée dans le
caractère organique de la libido -rationalité de la culture faite
chair -, et elle apparaît ainsi comme une forme de plus de disso-
lution et de dualisme :la science n’engage pas ici le corps lui-même
dans la compréhension et la domination rationnelle qui s’étendent
vers le monde.
D e cette façon,les ((techniques N apparaissentcomme des éla-
borations culturelles tendant à cacher la réalité :des ((techniques
dans l’artde vivre ». C‘est donc la dissociation instrumentale par
laquelle l’individu devient, grâce à la culture dissociatrice,I’ins-
trument de l’adaptation au système. C o m m e chez Marx, le pro-
blème est aussi ici celui de la ( (technique ) )extérieure à l’homme:
comment la culture contradictoire fait de nous des instruments de
sa durée.
L’hommeest devenu pour ainsi dire une sorte de ((dieu prothétique»,
dieu certes admirable s’il revêt tous ses organes auxiliaires,mais ceux-ci
n’ont pas poussé avec lui... (ibid.).

Ainsi,la ((science ))aussi bien que la technologie apparaissent


dans un processus de ((sublimation) )de la culture,car elles cachent
la finalité de son universalité croissante (instinct de vie, Eros qui
intègre toujoursdans une unité plus vaste l’ensembledes individus),
A un niveau très élaboré 205

et ils dissimulent le risque de l’affrontement qui est présent dans ce


processus :délimiter les obstacles qu’opposela répression du sys-
tème de production (instinctde mort :retour à l’inorganique,séparé
ainsi de l’instinct de vie).
La destinée alors ne peut plus grand-chosecontre vous (ibid.).
I1 y a donc la technique pour éviter le monde, et la technique
pour dominer le monde :elles ne sont pas séparées l’unede l’autre.
Dans la maîtrise de la nature,le travail,guidé par la technologie,
affronte celle-cicomme quelque chose d’extérieurà l’homme.Dans
cette fragmentation, la proximité douloureuse que nous voulons
éviter devient distance,comme si,par celle-ci,nous évitions et nous
éludions en réalité le destin qui nous mène inéluctablement à la
mort. D’autant plus que l’amour même,ce qu’il y a de plus sub-
jectifet finalement de plus personnel,apparaît dans la culture occi-
dentale comme une technique :
L’utilisation complète de l’amouraux fins du sentiment de bonheur
intérieur...l‘unedes techniques destinées à réaliser le principe du plaisir,
c’est-à-direplaisir narcissiste et individuel.
Toutefois, Freud rapporte essentiellement tout ce processus à
une distorsion historique :à l’utilisation ((technique ) )-dans un
sens déjà développé -du travail social.La culture -en particulier
la culture capitaliste -a besoin de soustraire à l’élémenthumain
une certaine énergie de la libido qui,si elle était utilisée,pourrait
fairedisparaîtrecelui-ci.L’organisationtechnologique dans laquelle
culmine le processus historique du travail social implique l’exis-
tence d’une dissociation au sein même de l’homme.
Au cours de l’évolution,le rapport entre l’amouret la culture cesse
d’êtreunivoque ;le premier,d’unepart,combatles intérêts de la seconde.
Pour expliquer cette opposition,Freud a recours à la lutte des
classes par rapport à laquelle se révèlent le sens de la culture,son
incohérence :
La crainte de l’insurrectiondes opprimés incite à de plus fortes
mesures de précaution. Notre civilisation européenne occidentale a
atteint...un point culminant dans cette évolution (ibid.).
La contre-épreuvede cette affirmation réside dans la conception
que la culture a de la sexualité,où celle-ciapparaît aussi comme une
technique :un instrument de reproduction au service du système :
206 Sociologie de la tension aujourd’hui

Elle ne tolère pas la sexualité en tant que source autonome de plaisir


et n’estdisposée à l’admettrequ’à titre d’agentde multiplication que rien
jusqu’ici n’a pu remplacer (ibid.).
Cependant,cette techniqueimplique,en dernier ressort,en tant
que forme répressive,un renversement essentiel :détourner l’agres-
sion qui vise à la destruction de l’obstaclequi,dans le monde exté-
rieur,s’opposeà la vie pour la diriger contre soi-même.C‘est pour-
quoi Freud consacre essentiellement toute son analyse du Malaise
dans la civilisation à un seul problème :pourquoi l’individu,au lieu
de diriger l’agressivitéde façonprécise contrel’obstaclequi s’oppose
à la vie, dirige-t-ilau contraire cette agression contre lui-même?
Et il nous montre commentles modèles collectifsqu’aproduits cette
culture continuent à intérioriser ce schéma inversé qui se prête à la
domination des hommes par le système.
Cette analyse de Freud,où le drame individuel trouve sa source
dans le processus collectif,culmine dans Psychologie collective et
analyse du moi. Là Freud s’oppose à la solution répressive capita-
liste que propose Le Bon pour manipuler les masses. Freud établit
dès le début le caractère unitaire de la psychologie individuelle
comme de la psychologie collective chez l’homme.Mais il le fait
pour entreprendre la critique la plus radicale de la conception nar-
cissiste et individualistedu capitalisme que l’on trouve chez le fon-
dateur françaisde la psychologie sociale.Freud distingue les masses
artificielles -1’Eglise et l’armée -des masses spontanées et des
masses révolutionnaires. 11 nous montre comment les masses qui

ne sontpas intégréesdans le système de production -à la différence


des masses stables indiquées auparavant,coercitives,hétérogènes,
organisées -représentent un résidu culturel réprimé,non assimilé
par la culture officielle,en contradiction avec elle, mais que celle-ci
a produit. Ces masses résiduelles,repousséeshors des limitesde la
cohérence et isolées comme si surgissait avec elles ce qu’il y a
d‘animal ou de naturel au sein de la culture,sont celles dont Freud
va nous montrer qu’elles mettent à l’épreuvele caractère universel
de la culture, la possibilité pour tous les hommes de s’intégrerà
elle, et, par conséquent,la prédominance dans cette culture d’un
élément humain incompatible avec l’universalitéet l’intégrationnon
contradictoire. Freud nous montre que la culture répressive, qui
s’appuiesur l’utilisationd’uneclasse par l’autre,écarte d’ellele pro-
duit de sa propre contradiction comme si elle n’en était pas l’auteur.
Cependant,nous devons retenir la signification historique de la
A un niveau très élaboré 207

rupture de la contradiction qui apparait dans les masses. La masse


révolutionnaire serait la reproduction du premier passage de la
nature à la culture qui continue de se répéter dans tout processus
historique où le pouvoir actuel légitime de nouveau une domina-
tion culturelle comme si elle était naturelle. Le passage de la horde
primitive à l’alliance fraternelle a signifié,à l’origine de l’histoire,
l’ouverture d’un domaine universel où l’on pouvait se reconnaître
entre semblables; et, en même temps,la découverte d’un pouvoir
collectif et l’exercicede ce pouvoir pour affronter les oppresseurs.
La culture débute ainsi, nécessairement, par un acte collectif de
violence -symbolisantla mise à mort du père naturel -qui ouvre
le domaine de la vie culturelle et de l’individuationculturelle.Mais
ce passage continue à se répéter.Telle est la signification que prend
pour Freud la masse actuelle : elle reproduit dans la culture les
conditions de soumission qui correspondaient h un stade naturel,
non culturel.C’estpourquoi ce sens initial du passage doit redonner
vie au sens historique créateurde liensde fraternité que toute culture
présuppose à son origine même si cette origine disparaît ensuite
dans son développement contradictoire.D e nouveau apparaît ici
la forme régulatrice d’untout humain dont l’élément est l’homme.
Le passage de la horde primitive à l’alliancefraternelle demande
l’ouverture d’un nouveau domaine de reconnaissance.Cela exige
que l’onécarte aussi bien la rationalité propre au système produc-
teur de masses opprimées que la rationalité intériorisée dans une
subjectivité asservie.Ici donc,la rationalité scientifique cesse d’être
une simple (< technique ))de domination et de délimitation. Elle
prend un sens très précis : à partir de sa propre contradiction
assumée d’homme qui étudie la science, se mettre au service des
hommes oppriméspour les aider à dissiper la fausse rationalitéqui,
en eux-mêmes,continueà les asservir.Et il s’agitlà d’une condition
nécessaire à la connaissance scientifique.
Ainsi donc,pour Freud :
- La science s’interrogede nouveau sur son propre fondement,
en tant que science déterminée par un système répressif.
- La critique de son propre fondement ouvre sur la contra-
diction culturelle et lui restitue le sens collectifautant qu’individuel
de sa création.
- La science n’est que le prolongement d’une rationalité qui
est présente dans le travail historiqueproducteur d’une universalité
croissante,et ce!a, à partir de la nature prolongée dans la culture.
208 Sociologie de lu tension aujourd’hui

Conclusions

Chez Marx comme chez Freud, les deux extrêmes dissociés


dans la question de la ((science ))et de la ((culture ))se rencontrent.
Dans l’universalitéde la connaissance scientifiqueconcernantles
sciences humaines, l’objet de la connaissance contient nécessaire-
ment, comme condition de sa vérité, les sujets qui font partie du
domaine de la connaissance,y compris la connaissance scientifique
elle-même.C’est donc là,dans le domaine des sciences,à la diffé-
rence de la connaissance qui se rapporte aux sciences naturelles,un
cas limiteoù l’universalitéde l’objeta comme conditionde sa vérité
l’universalité non contradictoire des sujets qui le constituent. La
vérité du sujet,contenue nécessairementdans l’objetde la connais-
sance elle-même,implique une définition qui engage le chercheur
dans la mesure où :
- Ou bien il connaît 1’ ((objet ))humain avec les catégories
d’objectivitéqu’il applique à la connaissance des sciences naturelles
(objet sans sujets). C‘est alors qu’apparaissentla ((neutralité))valo-
rative de l’hommede science et l’indifférenceà l’égarddu processus
historique qu’il analyse, qui est ainsi réduit à un fait empirique
dépouillé de l’historicitépropre du processus humain.L‘homme de
science ignore sa propre détermination culturelle. Dès lors, la
science n’est plus que ((scientisme n et débouche simplement sur
la technologie.
- Ou bien il connaît 1’ ((objet ))de la science humaine en défi-
nissant sa signification dans la contradiction culturelle fondamen-
tale :en partant du manque d’universalité et de réciprocité entre
les sujets qui le constituent. II intègre ainsi le véritable domaine
humain,la totalité des sujets,à l’objetde connaissance.L‘univer-
salité dans la connaissance implique ici que l’on reconnaisse la
structure contradictoire pour parvenir,dans la compréhension de
sa rationalité,à la ((création pratique d’un monde objectif ) )qui
serait en corrélation avec la production théorique d’une connais-
sance objective.
Par contre, selon la conception scientifique qui laisse de côté
la contradiction fondamentale qu’offre le système de production
capitaliste, nous assistons au résultat suivant où la dissociation
entre culture et science se renouvelle :
- L’universalité,en tant que domaine qui intègrela totalité des
A un niveau très élaboré 209

hommes,et, à son extrême limite,en tant que totalité non contra-


dictoire,disparaît. Le sens de l’universel,chassé de ce processus
créateur d’objectivitédans les relationshumaines,débouche sur une
universalité scientifique abstraite qui a le cadre de la nature comme
modèle,ou un élément humain ((naturalisé ))dans sa détermination
culturelle. Mais si le domaine contradictoire des sujets est rejeté
des sciences,c’est parce que au préalable il a été rejeté des formes
dominantes de la culture.
- En conséquence,l’hommedisparaîten tant qu’unitéde signi-
fication déterminante des échanges universels.
- Une fois détruit le fondement d’universalitéque Marx aussi
bien que Freud mettent en relief,les multiples activités des hommes
apparaissent déterminées exclusivement par leur insertion dans la
division sociale du travail capitaliste,qui parachève cette dissolu-
tion du fondement d‘universalité.Le vrai et le faux ne peuvent se
manifester que dans le domaine limité de la ((science )) ou de
1’ ((application technologique 11, hors du contexte que lui conférait
l’unité de sa signification :la rationalité contradictoire du système
de production qui les détermine.
Cette conceptionlaisse apparaître à son tour une ((science natu-
relle ))sans sujets,puisque la production de connaissancesretire au
domaine des sciences naturellesleur sens véritable qui culmine dans
le processus producteur de richesse :dans l’unitéque lui confère la
production technologique de marchandises. Nous avons ainsi deux
extrêmes :
- une science naturelle qui n’inclutpas dans ses connaissances la
rationalitécontradictoiredu système producteur d’hommes ;
- des sciences humaines où ce qui est culturel se concrétise en
tant que ((nature », et où ce qui est subjectif et ce qui est
objectif,individuel et social,privé et collectif,se dissocient de
nouveau :la sociologie nous restitue une société sans subjecti-
vité, et la psychologie une subjectivité sans société.
Ainsi,le fait de considérer la division du travail social capitaliste
comme un absolu et de l’accepter sans esprit critique,en même
temps que les hiérarchies perpétuées par le privilège que donne la
science, change cette articulation contradictoire en une désarti-
culation vécue par l’homme de science. Dans ces conditions,
celui-cin’apas en lui-mêmela connaissance scientifique de sa déter-
mination sociale. I1 se conduit selon les catégories habituelles du
210 Sociologie de la tension aujourd’hui

système ou tout au plus suivant les catégories (c scientifiques N


reconnuespar les sciences sociales qui confèrent à cette désarticula-
tion une sanction idéologique.

II - U N EXEMPLE,
LES ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE

Nous étions parvenus aux conclusions suivantes :


1. La richesse prend son véritable sens en fonction de l’élément
humain qu’elle favorise. C’est ce qui lui donne sa signification
culturelle.
2. La compréhension d’un système de production intervient,
du point de vue scientifique,par la création pratique d’un monde
objectif auquel doit se rapporter la cohérence ou l’incohérence
perçue au niveau des sciences.
3. Le prolongement technologique du développement ((scienti-
fique ))s’appréciedonc par la façon dont il organise la production
des hommes dans le contexte d’une culture dont il détermine
d’autre part la ((vérité ».
Nous allons illustrer certains des aspects qui définissent cette
organisation technologique appliquée à la production des Etats-
Unis.
Les Etats-Unisd’Amériquereprésentent,dans le monde contem-
porain, le pays où l’alliance entre la recherche scientifique et la
production industrielle est la plus étroite. Ce système fondé sur le
profit et sur l’organisation du marché a eu les conséquences
suivantes :
- conditionnement du consommateur;
- hypertrophie du secteur public des armements ;
- développement du processus de production en fonction des
monopoles qui contrôlent le marché et conditionnent la
consommation ;
- création d‘un empire mondial.
A mon sens,les objectifs du processus sont uniquement déter-
minés par le complexemilitaire et industriel.Ce complexe technico-
militaire est celui qui détermine la nouvelle forme de la société
centrée tout entière sur la production de marchandises, plutôt
A un niveau très élaboré 21 1

que sur la réponse à des besoins universels. 11 s’ensuit que :


- La richesse technique et scientifique qui est produite par la
nation est utilisée au profit de la techno-structure:((la plupart des
innovations en matière technologique ou scientifique se trouvent
dans le secteur public ; elles sont le fait de 1’Etatou des universités
ou instituts de recherche du secteur public,ou bien elles sont dues
principalement à l’aide publique ». Ainsi, le ((cerveau social ))
devient un c cerveau privé ».
- C‘est aussi i’Etatqui,au moyen de commandes militaires ou
techniques,assure les investissementsles plus importants de l’entre-
prise. Le Département de la Défense apporte aux entreprises pri-
vées un soutien de plus de 60 milliards de dollars.
De cette façon,les objectifs de la techno-structures’identifient
avec ceux de i’armée.En dernier ressort,ce sont les entreprises qui,
en satisfaisant les besoins militaires, s’intègrentau complexe men-
tionné,et, ainsi,déterminent en partie la politique extérieure aussi
bien qu’intérieure.
D e cette façon,la science,produit du travail social,est mise à
la libre disposition des capitaux des monopoles.

Toutefois,ce processus se situe dans le contexte d’une certaine


suprématie sur la scène internationale qui crée un haut niveau de
consommation intérieure.
I1 ne faut pas oublier que,pour que ce processus puisse se réa-
liser,il ne suffit pas que la technologieet la science s’appliquentà la
production : elles pénètrent dans les pays dominés en essayant
d’imposerà leur population les catégories,l’idéologieet la concep-
tion des sciences humaines qui empêchent de penser à la dépen-
dance et qui présentent seulement des modèles adaptés au maintien
de ce système. Ceci apparaît dans tous les domaines :journaux,
revues,télévision,écoles, universités,etc.
Ce modèle est celui qui règle les systèmes de production
d’Europeoccidentaleet des pays en voie de développement.D’après
la brève description que nous en avons faite et qui repose sur des
données officielles,il est évident que nous trouvons une structure
culturelle qui justifie les critiques de Marx et de Freud.Les formu-
lations qui prennent la production -d’hommes ou de marchan-
dises - comme le niveau auquel il convient d’appréhenderune
culture contradictoire,apparaissentainsi comme un point de départ
suffisant.
212 Sociologie de. la tension aujourd’hui

III - RUPTURE
D E L’ÉQUILIBRE N A T U R E - C U L T U R E
ou INTÉGRATION

Lorsque,dans une culture,l’individuse trouve coupé du ((corps


commun inorganique N qui le relie à la nature ;lorsque prédomine
un élément humain ob les valeurs spirituelles N apparaissent dis-
sociées et indiscernables dans la matière transformée par l’action
de l’homme,et, de ce fait,((spiritualisée ));lorsque est universalisé
l’élément marchandise 1) qui se substitue ici à l’élémenthumain,
lequel disparaîten tant qu’objectifde la culture,comment envisager
sous un jour nouveau cette rupture d‘équilibre ou la possibilité de
son intégration,si ce n’est en modifiant substantiellement le sens du
processus de production qui s’organise en tant que ( (culture ?
Si nous avons considéré que c’est dans le processus de production
-dans ce cas l’industrieet la technologieappliquéeà la production
de marchandises -qu’a lieu objectivementl’unionpar laquelle se
réalisent ce qui est subjectifet ce qui est objectif, ce qui est naturel
et ce qui est humain, cela n’implique-t-ilpas comme conséquence
nécessaire qu’il faille affirmer que le système capitaliste de produc-
tion se fonde obligatoirement sur ce déséquilibre,que ce déséqui-
libre est son état, saforme, qu’il essaie vainement d‘établir hors du
temps historique ?
Cependant,cette rupture de l’équilibrefinal auquel nous assis-
tons était déjà amorcée du fait même de la conception dualiste de
la culture occidentale.La science qui s’estprolongée en technologie
a étt? celle que l’ona proposée pour servir de base à un calcul exact.
C‘était une science a naturelle N qui s’appuyait sur la séparation
entre le spirituel et le matériel, c’est-à-direqui s’appuyait et qui
s’appuietoujours sur le seul domaine auquel le pouvoir dominant
laisse penser, sur le domaine d‘une technologie séparée de sa signi-
fication humaine. Telle est la science qui s’est prolongée en techno-
logie.C‘est elle qui fut appliquée aussi bien dans les pays industria-
lisés que dans ceux qui furent colonisés,Mais cette science,qui s’est
répandue avec les produits,puis avec la technologie,est apparue
d’abord comme une technologie de conquête,avec les armes à feu,
les canons,les navires et ensuite les machines,et aussi comme for-
mulation c culturelle », en tant que technologieculturelleau service
A un niveau très élaboré 213

de sa domination,en imposant comme techniques de sujétion les


catégories de la ((culture occidentale ))à laquelle elle était liée.
Cependant,cette ( (colonisation))existaitdéjà,en tantque dualisme,
à l’intérieurmême des pays colonisateurs. L’expansion objectivée
de la culture dans leur système de production, devenue mode de
vie et objet,s’est produite sur cette base, où elle trouvait sa signi-
fication. L‘ ((universalité ) )de la science abstraite appliquée au
domaine de la nature développait ainsi, dans son expansion, un
domaine objectif d’universalité,mais cette expansion réelle était
dualiste :élargissement de 1’ esprit ))et réduction de la K nature 1).
Ainsi, à l’universalité de la science naturelle correspondait une
non-universalité pratique qui se manifestait par la méconnaissance
des autres hommes,considérés eux aussi, dans le système de pro-
duction dominant,comme une simple nature à maîtriser. Les pays
colonisés et les colonies intérieures (les classes laborieuses) consti-
tuent la ((nature ))pour les classes dominantes.Et les conceptions
culturelles des peuples colonisés étaient également ((naturelles H,
c’est-à-direillogiques. La culture des classes dominantes euro-
péennes n’était-ellepas la seule véritable,et les masses,à l’intérieur
de ces mêmes pays, n’étaient-ellespas considérées dans leur rébel-
lion comme retournant à l’animalité dans la mesure où elles ne
s’adaptaient pas aux formes que le système officiel de culture leur
imposait ?
Par conséquent, le déséquilibre entre la nature et la culture ne
peut pas être analysé si nous ne comprenonspas au préalable qu’il
a pour fondement quelque chose de plus essentiel :une compréhen-
sion dualiste impliquant la ((naturalisation ))des h o m m e s dominés,
qui étaient rejetés, à l’intérieur du système de production, dans la
(naturels D. Nous ne pouvons comprendre l’opposition
condition de (
qui existe dans le déséquilibre nature-cultureou intégration si nous
le maintenons uniquement au niveau de la technologie ou de la
culture ((officielle N.
II faut partir au préalable de la façon d‘ ((être homme ))dont
est responsable cette culture commandée,grâce à la science,par la
technologie, et qui a permis de considérer les autres hommes
comme pouvant être sacrifiés au développement de la production.
Et cela paraissait déjà compatible avec la ((culture D.
Parler alors d’ ((intégration de la nature et de la culture ))ne
signifie certes pas intégrer I’ ((idée ))de nature & 1’ ((idée ))de
culture,mais comprendre la dissolution instaurée d a m la réalité par
214 Sociologie de la tension aujourd hui

un système de production, où les deux aspects séparés sur lesquels se


fonde notre pensée supposent au préalable notre propre apparte-
nance à un système qui a séparé les deux aspects dans la réalité
m ê m e d’un processus de production, parce que son développement
est fondé sur cette dissociation. Le développement du système est
donc lié à la persistance de cette séparation,et les forces en mou-
vement sur lesquelles s’appuie le système supposent l’existencede
celle-ci comme condition nécessaire de son maintien. Les élites
scientifiques ((abstraites ))et les masses ((analphabètes ))sont pro-
duites par le même système, aussi bien dans les pays développés
que dans ceux qui sont en voie de développement,en tant qu’élé-
ments humains nécessaires à son maintien. L’opposition entre
science et culture nous amène à considérer la science comme un
produit de cette culture à laquelle on l’oppose.Cela suppose que
l’on ne reconnaisse pas au préalable, à son point de départ, le
domaine commun qui les produit séparément,alors qu’en réalité
cet état de choses est dû à la propre contradiction de cette culture.
On peut alors se demander à quel niveau il faut appréhender la
contradictionde la culture. Le critère serait le même que pour les
sciences, mais pris au plan ontologique :l’universalité à laquelle
parviennent les hommes lorsqu’ils deviennent des personnes. Les
hommes seraient donc définis par une relation non contradictoire.

IV - ÉLITES SCIENTIFIQUES
ET ANALPHABÉTISME CULTUREL :
RÉACTION DES M A S S E S

Le problème étant ainsi posé, l’opposition elle-même renferme


un jugement de valeur :les analphabètes sembleraient être tels par
choix ou par opposition K inculte 1) à la rationalitéde la science.La
séparation et l’opposition,au niveau descriptif, sont cependant
réelles dans la mesure où l’appartenance à l’élite scientifique est
due au système lui-même,et, nous l’avonsvu, conditionne l’exis-
tence de celui-ci.L‘homme de science ((pense ) )dans le cadre idéo-
logique que lui fournit le système de production. I1 le fait par
conséquent dans les limites que la division sociale basée sur la
techno-structurelui impose et qu’il assume comme si c’étaient là les
limites de son individualité et celles de la science elle-même.I1
A un niveau très élaboré 215

porte donc en lui la disparition de l’universalité à laquelle tend la


science, au sens de vérité objective. L‘homme de science est un
privilégié du système.Elargir le sens de l’universalitéimplique que
l’on mette en relief son propre privilège. Mais, quel que soit le
domaine qu’il analyse, l’homme de science retrouve toujours le
résidu social que le système n’assimilepas,les hommes pour qui ce
privilège d’accès à la culture qui est le sien n’existe pas. Ainsi, les
masses non assimiléespar la rationalité de la science,mais qui sont
cependant le produit du système au sein duquel la science se pro-
longe par la technologie et la production,apparaissent comme un
résidu irrationnel aussi bien pour l’homme de science qui les laisse
de côté sans les intégrer, que pour le système de production qui
leur donne naissance comme l’exigeson processus.
Comment considérer alors I’ ((analphabétismescientifique ))des
masses ? Le système s’opposeà Ia seule rationalité imbriquée dans
la propre expérience de la masse à partir de laquelle la vérité scien-
tifique pourrait leur apparaître :lu rationalité du processus historico-
social qui les produit en tant que niasses. Cette rationalité scienti-
fique est exclue du domaine de connaissance auquel les masses
peuvent avoir accès. La rationalité de la science à laquelle elles
peuvent accéder n’est que la rationalité partielle et fragmentaire,
l’apparence extérieure que le système met A leur portée. Ceci est
évident dans l’automatisation :la science repose sur la machine,
en tant que résultat, ou sur le technicien, en tant qu’activité de
contrôle,mais pas sur l’ouvrier.Ainsi,les sciencesapparaissent aux
masses avec les limitationsrationnellesqu’imposele système et que
restreint la participation au travail social.Cependant,cette situa-
tion est la même que celle de beaucoup d’hommesde sciencequi tra-
vaillent dans un domaine scientifique particulier et qui connaissent
de façon approfondieun secteur -celui de leur spécialité-alors
qu’ils ignorent tous les autres. Le domaine particulier auquel
s’intéresse la connaissance est limité par l’idéologie du système
qui ne constitue pas un objet scientifique d‘analyse pour les
hommes de science eux-mêmes.Le seul point de rationalité scien-
tifique où les uns et les autres, hommes de science et masses,
apparaissent unis dans la même ignorance, c’est la méconnais-
sance de la rationalité du processus de production qui leur donne
naissance.
I1 y a donc un niveau de rationalité qui englobe les masses et
qui est le seul qui puisse leur faire prendre conscience de leur fonc-
216 Sociologie de la tension aujourd’hui

tion créatriceet comprendre la rationalité du système de production


dans lequel elles se trouvent intégrées de façon limitativesans béné-
ficier de la science,ni par la connaissance,ni par la participation
effective au travail social qu’elles réalisent. Cette rationalité scien-
tifique,qui mettrait en évidence l’organisationsociale qui régit la
science partielle et la technologie,et qui correspond par conséquent
à l’objet de connaissance que représente la masse elle-même,ne
fait partie en définitive ni du domaine des sciences,ni du champ de
connaissances des masses. Les sciences ( (conventionnelles) )orga-
nisent la maîtrise du réel en fonction du système de production.
Mais elles le font sans organiser scientifiquement,du point de vue
d’une science véritablement humaine, les aspects rationnels et
contradictoiresque présente le système de production.Ici,la vérité
que 1,01recherche
1 tant dans les définitions de l’humanismene par-
vient pas à atteindre son objet. Ainsi, la science,dont les masses
sont écartées dans le système, puisqu’elle se prolonge dans une
technologie à laquelle elles s’intègrent en tant que simples ((ins-
truments ) )de production, trouve sa confirmation dans les sciences
humaines (( conventionnelles ))dont les masses sont également
écartées en tant qu’individus.Dans ces sciences aussi, la ratio-
nalité qui peut expliquer et faire comprendre cette exclusion est
réprimée et rejetée de la conscience des hommes de science et de
leurs actes,
L‘ ((analphabétisme scientifique ))n’estdonc pas l’apanagedes
masses : il est aussi le fait, sur le plan des sciences humaines, des
hommes de science eux-mêmesqui sont au service du système et
dont il faut souligner aussi -et à plus forte raison -I’analphabé-
tisme scientifique à l’égard de la rationalité et de la contradiction
où s’inscrivent leurs activités. Ainsi donc, la conscience de cette
différence entre 1’ ((analphabétisme des élites ) )et 1’ (
(analphabé-
tisme des masses ))est donnée par une opposition entretenuepar le
pouvoir politique et économique,qui garde la science à son service.
I1 s’agit de dissimuler l’autrepôle de la contradictionqui fait partie
des sciences mêmes,mais que l’homme de science doit exclure de
son domaine de connaissancespour que le système lui permette de
continuer à jouir du privilège d’être ce qu’il est.
Face à la rationalité scientifique conventionnelle,par rapport à
laquelle les masses apparaissent comme analphabètes,il faudrait
définir le rôle des masses dans la création d’unerationalité histo-
rique dont le niveau déterminant est, à notre avis,capital.
A un Fiiveau très élaboré 217

V - MODIFICATlONS CULTURELLES :
REJET O U ASSIMILATION D E LA SCIENCE
ET DE LA TECHNOLOGIE

Nous avons donc vu que la finalité du travail social n’est pas


déterminée par la vérité objective de l’homme total, mais par la
finalité non avouée du système au service d’une classe. Cette fina-
lité se dissimule sous l‘apparencetrompeuse de la technologie qui,
de simple moyen,est devenue une fin.
Les fins quantitatives du développement technologique coïn-
cident avec celles qui font que les classes dominantes accaparent le
produit du travail social :l‘élément humain est exclu des unes et des
autres,et c’estla marchandise qui prédomine.C’estpourquoi le rôle
d’instrumentque joue la technique va de pair avec le rôle de même
ordre que jouent les hommes au sein du système.
On ne peut parler de technologie ou de science si l’on ne définit
pas au préalable le domaine humain contradictoire dont la techno-
logie comme la science constituent les moyens de transformation.
Là où domine le régime capitaliste,les moyens de production sont
propriété privée :le ((cerveau social ) )est devenu K cerveau privé »,
de même que la ((richesse sociale s’est changée en ((richesse
privée D. Le sens finaliste du travail humain demeure caché,et,s’il
apparaît, il le fait en tant que contradiction,non au sein de la
technologie ou de la science,mais dans d‘autres domaines :dans le
domaine des contradictions qui se manifestent par les secousses
politiques et sociales du système. Ainsi donc, la cohérence ou
l’incohérencede la technologie et de la science trouvent leur véri-
fication,leur vérité ou leur fausseté,dans la réaction collective où
les résidusirrationnelsdu système introduisentde nouveau la marge
d’humanité qu’il rejetait. La contradiction de la science et de la
technologie, nous la voyons dans la contradiction historique du
système de production, dans la façon dont il réalise son universa-
lité dans la totalité du domaine qu’il embrasse.
Mais,pour ne pas nous écarter du sujet,nous pouvons dire que
si la distribution et la consommation sont déterminées par le sys-
tème de production, la production du savoir et sa consommation
le sont aussi en fonction de la production et de la distributionqu’en
fait le système dominant.Celui-ci,nous l’avonsvu,ne dispense pas
218 Sociologie de la tension aujourd‘hui

le savoir grâce à ses propres processus,mais grâce aux engrenages


partiels et abstraits qui permettent à sa structure de se maintenir.
Le problème est plus grave en ce qui concerne les sciences
humaines si nous partons de la définition du système de production
capitaliste comme système contradictoire. Car, dans les sciences
humaines,la ( (technique 1) de l’histoirec’est la politique :la trans-
formation du système de production conformément aux détermi-
nations qu’imposerait la connaissance en se prolongeant dans la
technique qui transforme la réalité.
Cependant,toute pratique politique qui tend à s’appuyersur la
véritable légalité des sciences historiques est considérée comme
( )par le système :contraire à la rationalité contradictoire
(illégale )
dans laquelle elle peut apparaître comme une pratique fondée sur
la science, c’est-à-direcomme une nouvelle technique ayant une
finalité objective et humaine.
Les masses ne reçoivent pas la science dont elles ont besoin.
Nous avons vu au contraire que :
1. Les masses sont exclues des scienceset participent seulement
à la technologie qui prolonge la science dans les machines ou, de
façon fragmentaire, dans les techniciens, par exemple, qui les
règlent.L’activitédes ouvriers est plus rationaliséedans le système,
mais ils n’en ont pas pour autant accès à la science.
2. La véritable science dont les masses auraient besoin est,nous
l’avons vu, la compréhension rationnelle du système qui les
condamne à demeurer des masses. Mais cette science qui leur per-
mettrait de prendre conscience de leur situation et de comprendre
quelles sont les voies qui mènent à leur libération n’estpas objet de
la connaissarice sociale.

VI - CRISE D E L’ÉDUCATION
ou C R I S E D E L A SOCIÉTÉ ?

I1 ressort de ce qui précède que la crise est nécessairement celle


de l’organisationsociale du processus de production,et que, par
conséquent,si l’onréfléchità la situation,cela ne veut pas dire qu’il
faille insister sur l’éducation.La crise de l’éducation reflète la crise
de la société et non l’inverse.I1 ne s’agit pas d’un problème de
A un niveau très élaboré 219

pédagogie où les hommes de science qui dépendent de la techno-


structure enseigneraient aux masses... quoi ? A s’adapter au sys-
tème,à dissimuler les incohérenceset les déséquilibres ou à les jus-
tifier. I1 faut cependant que le processus soit compris. Et les voies
qui mènent à la véritable science,cellequi se prolonge dans la trans-
formation politique,ne viennent pas de la science conventionnelle,
mais de domaines extérieurs à cette science auxquels elle s’est
abstenue de penser. Ainsi, 1’ ((irrationnel ))qui n’a été ni compris
ni intégré s’introduit dans l’histoire avec une nécessité que les
sciences conventionnellesne peuvent prévoir :en occupant par leur
violence la place qui leur est refusée dans la réalité répressive.Cette
violence révèle son insertion effective dans la réalité et indique la
mesure exacte de la répression exercée pour empêcher son appari-
tion. Elle peut faire irruption de l’intérieur ou de l’extérieur de la
culture elle-même,en intégrant la marge d’irrationalité que la cul-
ture et la science ofncielles rejetaient.Dans les pays dits développés,
dont le bien-êtrese fonde sur la domination coloniale,cette péda-
gogie historique réintroduit dans la culture ce qu’ellerejetait aupa-
ravant là où on ne pouvait le voir mais qui la faisait vivre. Le désé-
quilibre ((exporté N hors des frontières réapparait subitement en
montrant que les bases sur lesquelles se fondait l’équilibre répressif
étaient fausses.Ce sont les masses des pays dépourvus de ((science ))
mais non de raison, qui révèlent la véritable réalité des systèmes
oppresseurs que les sciences conventionnelles, maîtresses de la
raison, ne faisaient pas apparaître. Et elles la révèlent dans un
langage où la séparation conventionnelle entre la science, la tech-
nologie et la politique disparaît :la signification s’unit à la réalité
humaine de ce qui est signifié.L‘élément humain et la communauté
humaine apparaissenttoujours ici pour déterminer le sens de toute
affirmation.11 ne s’agitplus que les sciences conventionnelles pro-
gressent dans leur expression symbolique qui ne vaut, semble-t-il,
que dans le domaine du discours ou bien de la recherche partielle
dont s’occupe l’homme de science avec ses catégories comparti-
mentées. Le processus s’inscritici immédiatement dans le domaine
de la signification humaine et de la transformation sociale,et unit
les extrêmes séparés et désagrégés par la techno-structure.Cette
apparition de la vérité dans le domaine de l’objectivité humaine
montre ce que les sciences conventionnellesdissimulent :qu’iln’y a
en réalité qu’un seul domaine où s’exprimela véritable science uni-
ficatrice,là où elle se prolonge dans une application pratique qui
220 Sociologie de la tension aujourd’hui

transforme l’équilibrevécu,c’est-à-direlà où la science peut parler


pour ceux qui n’ontpas la parole. Cependant,les hommes qui pro-
clament cette vérité au nom de ceux qui ne peuvent parler restent
en marge de la structure sociale. Et la science conventionnelle
n’explique ni ne conçoit comment ces hommes marginaux -dont
s’occupent les hommes de science marginaux -peuvent parvenir
à la négation de ceux qui les nient. La science officielle se situe en
dehors de ce domaine qui mérite d’être véritablement pensé. La
science conventionnelle est au service du système qui la soutient,
et l’homme de science trouve dans la culture ) )qui l’a formé en
tant qu’homme toutes les catégories et les artifices rationnels et
affectifs qui lui permettent de ne pas réfléchir à ce qui en vaut vrai-
ment la peine. Précisément parce que c’est une peine de penser à
cela, un tel acte implique la possibilité d’un châtiment et d’un
affrontement : c’est un risque de mort.
Ce risque de mort qui apparaît dans la sciencelorsquel’onréflé-
chit à la vérité du système,l’hommede science l’évite,dirait Freud,
en réduisant la science à une simple technique.II l’évite en laissant
hors de la science la mort qui frappe d‘autres hommes,mais pas
lui.C’est cette marge de subjectivité apeurée que la science conven-
tionnelle laisse de côté :ce qui est subjectif chez les autres et qui
indique le sens de ce qui vous est propre ne doit pas venir troubler
l’objectivité scientifique qui reste pure et neutre. Mais c’est préci-
sément dans cette subjectivité qui n’est pas élucidée ni considérée
comme un domaine où l’on puisse élaborer la science et la vérité,
que réside le lien qui la rattache à la vérité. C’est pour cela que
cette vérité unificatrice reste en dehors de la science, et qu’elle
s’exprimedans le seul langage que la culture,effrayéede ses propres
limites,rejette et veut maintenir à l’écart.Mais tout est culture. Et
ce qui semble ne pas lui appartenirn’estpas en opposition avec une
science pure qui,vraie au-delàde l’humainoù elle se réalise,aurait
une valeur en elle-même :c’est cette science-làqui est rejetée,qui
n’est pas indépendante,mais fait partie du système de domination.
Ce que l’hommede science ordinaire ne voit pas,mais que l’homme
dominé perçoit,apparaît hors du domaine de la science sous forme
de violence ou de raison violente,comme la rationalité en action,
comme l’intégrationdu subjectifà l’objectif,comme la régénération
de l’homme qui dépasse son corps individuel pour assumer sa
signification dans le jeu mortel dont dépendent tous les autres,ses
semblablesopprimés.
A iin niveau très élaboré 221

Ainsi,paradoxalement,l’élaboration de la véritable rationalité


du système apparaît en dehors des limitesde l’élaboration officielle
de la science,c’est-à-direen dehors de l’académisme culturel aussi
bien que de la techno-structure.Elle s’élaboredans les groupes et
les organismes révolutionnaires exclus du pouvoir. Ce cercle de la
science-pouvoir de la techno-structure ne peut être brisé que
lorsque la déterminationpolitique assume cette marge de rationalité
dans laquelle circule la véritable vie de l’histoire.

VI1 - U N E SOLUTION SOCIALISTE : L’U.R.S.S.

Après l’étude des pays capitalistes, et spécialement des Etats-


Unis d’Amérique,nous allons maintenant considérer le cas des pays
socialistes, en choisissant l’U.R.S.S. comme modèle, afin d’exa-
miner une nouvelle forme de contradiction entre la culture et la
science.
En Europe,les régimes socialistessont apparus,exception faite
de la Tchécoslovaquie,dans les pays les moins avancés de la région,
et leur avènement est lié à l’existencede l’U.R.S.S.
Ils illustreraient
la transitionvers un système où,affirme-t-onexpressément,les mar-
chandises ne sont pas l’élément fondamental de la production de
richesses, et où les rapports économiques ne reposent pas sur la
propriété privée des moyens de production. Voilà donc enfin,
semble-t-il, un système où l’homme est délibérément choisi comme
l’élémentrégulateur du processus de production. Cela supposerait
que la science se développe conformément à un objectifculturel et,
par conséquent,que les impératifsde la techno-structurene seraient
pas nécessairement les seuls à déterminer, en dernier ressort, le
système.

Origines de la révolution

Le capitalisme avait en Russie un siècle de retard par rapport


à l’Angleterre,à la France et à l’Allemagne,car il portait des traces
profondes de féodalisme.S’opposantà tous ceux qui estimaient que
les conditions K économiques 1) et techniques requises pour un pro-
222 Sociologie de la tension aujourd’hui

cessus révolutionnaire n’étaientpas réunies,Lénine a fait valoir que


les facteursculturelsimportentplus qu’elles.Dès lors,c’estla trans-
formation politique et culturelle qui détermine le changement éco-
nomique. A l’encontre de la conception purement technique du
développement de l’économie,Lénine a fait ressortir que la parti-
cipation de tous les habitants à la construction du socialisme était
une condition essentielle de la transformation de l’économie.Cette
participation est devenue ainsi la condition fondamentale du
triomphe de la révolution.
La participation de toute la population à la révolution (Lénine
faisait observer que la victoire complète serait possible seulement
lorsque la population tout entière prendrait part à la gestion du
pays) correspond à un impératif scientifique d’universalité et
d’objectivité culturelle,qui rejoint le fondement de la conception
marxiste de l’histoire.I1 s’agissait,dans le cadre du socialisme,de
récupérer et de réintroduire le domaine de la pratique effective où
cette universalité véritable s’élaborefertilement.Si nous définissons
l’activitépolitique révolutionnaire par cette nécessité de faire par-
ticiper tous les hommes à l’élaboration de l’objectivité d‘un sys-
tème, c’est que la pratique révolutionnaire est le domaine à partir
duquel se détermine et se vérifie le sens du savoir et de la science,
appliqués maintenant à la transformation des relations humaines.
Les successeurs de Lénine ont assimilé les objectifs du socia-
lisme à la première phase de la lutte socialistepour l’accumulation,
réintroduisant ainsi la séparation entre l’économie socialiste et la
politique socialiste,comme si le principe d‘une universalité ((venue
de la base ))était pure hypothèse et comme s’il s’agissait là, en
définitive, d’un excès et d’un luxe dont le développement écono-
mique et technique pourrait se passer. I1 vaut la peine de souligner
que si l’on néglige ce principe d’une universalité ((venue de la
base 1) ce n’est pas sans dommage : la signification humaine de la
richesse,définie en termes positifs pour Marx,disparaît à nouveau.
En effet, l’industrialisation rapide, qui exigeait des masses une
consciencepolitique de l’objectifsocial,va se transformer,dix ans
après l’apparitionde cette conscience politique, qu’elle a pourtant
suscitée,en une force qui se retourne contre elle : on définit des
objectifs de telle manière qu’apparaît à nouveau une séparation
entre le travail objectif et la signification subjective de celui qui
l’accomplit.Ainsi, les hommes eux-mêmes sont englobés dans le
processus comme de simples moyens permettant d’atteindre des
A un tziveau très élaboré 223

objectifsqu’ils n’ontpas fixés. L’aliénation capitalistes’imposedans


le socialisme,le travail étant séparé,coinme objet,du travailleur.
D e ce fait,le fondementsubjectifdu travailet le choix politique qui
donne un sens à la production disparaissent.A la subjectivité col-
lective de tous les hommes se substituela hiérarchie du parti et tout
se passe comme si celle-ciétait la source véritable de l’objectivité.
Cet état de choses détermine l’orientation de tout le processus
culturel.Toutes les activités sociales,depuis la gestion économique
jusqu’aux activités les plus spécifiquement U culturelles ))et artis-
tiques, deviennent des instruments de l’appareil central. Or cela
s’accompagned’un rythme de croissanceéconomiqueinconnu dans
les pays capitalistes,ce qui semblerait démontrer le bien-fondéde
1’ K économicisme», à ceci près que celui-cin’estpas marxiste puis-
qu’ildissocie la production des chosesde la production d’hommes.
En effet, c’est encore une fois le sens de la richesse humaine ainsi
produite, qui donne la mesure de l’écart que la répression doit
combler pour faire subir un tel appauvrissement à la réalité cultu-
relle, qu’on avait prétendue distincte. C’est ainsi que la théorie
marxiste, faute d’être développée et appliquée,devient un instru-
ment apologétique.Le volontarisme se substitue à l’initiative créa-
trice de la masse. La force se transforme en agent économique.Le
parti parle au nom des masses laborieuses,mais leur impose des
directives venues d’en haut. Les thèses universalistes du marxisme
ne sont plus qu’une argumentation vide de sens.Ainsi, le dévelop-
pement économique,qui n’estqu’un des postulats de base du pro-
cessus socialiste,devient l’élémentdéterminantdu modèle socialiste
en Europe.

Conséquences à l’éclielon des sciences et des arts

L‘augmentation de la richesse suppose une dialectique entre la


forme et le contenu,en l’occurrenceentre les nouveaux rapports de
production -socialiste -et le développement des forces produc-
tives.Mais l’assimilationde l’économiqueet de 1’Etatà l’expansion
de la production industrielle comme si elle était I’uniquecontenu de
lanouvelle formedevaitbloquer cettedialectique.Lecaractèrescien-
tifique du socialismea ainsi mené à la transformation de la nature,
séparée de la réalité historique qui lui donne un sens,de la même
façon que la technologie a été dissociée de sa significationhumaine.
224 Sociologie de la tension aujourd‘hui

En fait,ce caractère scientifique dont le socialisme soviétique


se prévaut (c socialisme scientifique ») correspond à un modèle de
sciences naturelles mais non de sciences humaines. I1 en est ainsi,
bien que ce caractère scientifique,outre qu’il paraît cautionner le
développement de la technologie,règle -admet-on-le dévelop-
pement des hommes et leur intégration à un même ensemble d’ordre
universel. Il en découlerait que, l’Etat une fois identifié à la réali-
sation de l’idéal socialiste,les sciences humaines n’auraient plus
besoin de se développer :il n’y aurait pas de contenu contradictoire
à comprendre et à intégrer à la connaissance scientifique du déve-
loppement de la forme socialiste. Le formalisme scientifique en
arrive ainsi à restreindre,au nom d’un marxisme figé,le dévelop-
pement du savoir qui, dans la mesure où il irait à l’encontre de
l’orientation politique définie comme socialiste, serait considéré
comme n’étant pas scientifique. Cet écart entre la forme et le
contenu,tel que,selon la formule de Hegel,la forme du tout passe
pour le tout lui-même,donne la mesure de la distance historique à
parcourir pour redonner vie au formalisme soviétique et réintro-
duire dans le développement des sciences humaines le contenu
contradictoire qui en est absent.
Ainsi,l’écartentre le réel et l’idéal,l’actuel et le possible,que le
socialisme soviétique ne parvient pas à intégrer comme un aspect à
élaborer dans le cadre de la transformation collective et dans les
sciences humaines,ne peut plus se manifester que dans les arts et
la littérature.La philosophie,qui étudiait cet écart,s’est estompée
au sein d’uneidéologie à laquelle elle a dû s’assimiler.Cette domi-
nation de l’idéologie s’est étendue aux arts. L‘art soviétique est
devenu réaliste et la réalité sociale conventionnelle,actuelle se
confond avec le contenu artistique. Cela entraîne la disparition de
toute élaboration dans le domaine de l’art,qui se borne à repré-
senter ou à célébrer ce qui existe.Il en est ainsi parce que,une fois
l’élaboration de ses contradictions écartée de la réalité, on doit
nécessairement exclure tout art qui les exprime comme s’il était
contre-révolutionnaire.Là encore,l’artet la littérature mettent en
évidence ce que la technologie et les sciences,malgré leur dévelop-
pement,ne comprennent pas :l’élaborationd’un contenu négligé,
écarté de la réalité, que la technologie et les sciences prétendent
transformer.La subjectivité, grâce à l’artet à la littérature,ouvre
une brèche en incluant clandestinement ces éléments écartés que
cette culture suscite pourtant elle-même.
A un niveau très élaboré 225

L’élémenthumain -la subjectivité asservie -n’entreen ligne


de compte qu’implicitement,par définition,dans le processus pro-
ductif,comme si l’objectiféconomiqueet la transformation techno-
logique incluaient dans leur tendance à l’universalitéla réalisation
objective des contenus humains.Lajustification politique de la pro-
duction serait seulement l’ajoutextérieurque la vérité officielle mêle
à la manipulation de la nature. Mais aux autres niveaux,la réalité
humaine ne se trouve pas transformée pour autant. Le sujet et le
développement des sciemes humaines et des arts, qui sont les
domaines d’élaboration consciente de la culture (celle-ci étant
entendue dans l’acceptionla plus large du terme, comme la pro-
duction de richesse sous une forme humaine), ne tendent pas à
résoudre les contradictionsque le système crée en ce qui concernela
production d’hommes,insuffisance qui se retrouve nécessairement
dans le processus de production. Pour sa sécurité, le système ne
peut tolérer que pénètre, dans le domaine de l’élaboration des
contenus culturels,tout ce dont ce processus s’accompagne. J’en
conclus que les sciences de l’hommeou l’artn’ontpas,en U.R.S.S.,
introduit dans le domaine de la production des hommes la dimen-
sion spécifique de la vérité historique,malgré l’extraordinairedéve-
loppement des sciences de la nature et de la technologie qui s’y
rattache. Si le critère d’objectivité demeure limité à certains sec-
teurs sans prendre sa source dans le champ collectif formé par la
totalité reconnue des hommes qui élaborent l’objectivité dans leurs
rapports contradictoires,l’objectivité scientifique ne peut être que
partielle.

Spéc$cité de la contradiction
entre la culture et la scierice
dans le socialisme soviétique

Ces contradictions,que nous venons d’indiquerbrièvement,ne


se situent pas au même niveau que celles des systèmes capitalistes.
Elles s’appuient sur des prémisses fondamentales déjà acquises,
comme l’ouverturenécessaire et acceptée d’unpremier et nouveau
domaine d’universalité :la nationalisation des moyens de produc-
tion,la participation -reconnue comme étant un objectifauquel
on ne saurait renoncer -de tous les hommes à la création et à la
répartition des richesses. C’est pourquoi la contradiction entre la
SCIENCE -8
226 Sociologie de la tension aujourd’hui

culture et la science se situe à un niveau différent de celui qu’on


observe dans les pays a occidentaux )):elle signifie en effet que les
conditionsmatériellesdu système de production ont fait disparaître
un obstacle fondamental dont les effets se font sentir à l’intérieur
comme à l’extérieur du secteur de production de ces pays - la
spoliation des autres peuples sur laquelle s’appuienécessairement
le développement capitaliste. A l’échelondes relations inlernatio-
nales, la science et la technique trouvent leur application dans la
reconnaissance et le soutien collectif des peuples. En dépit de cer-
taines contradictions, la stratégie du socialisme passe par la
reconnaissance et le soutien de régimes qui aspirent à sortir d‘un
état de dépendance.
Ainsi, la transformation révolutionnaire a entraîné la création
des bases objectives de la socialisation et il s’est produit,par voie
de conséquence,une première rupture qualitative avec les systèmes
où les moyens de production sont propriété privée.I1 s’agitlà d‘une
forme nouvelle où l’opposition entre la culture et la science se pré-
sente sous un aspect nouveau.Son contenu -culture et science -
doit se développer à l’intérieur de cette forme nouvelle. Aussi la
solution N économiciste du problème - la gestion ouvrière -
n’en est-ellepas une. I1 y a à cet égard une contradictionpuisque
cette gestion ouvrière est encore organisée dans la société socialiste
comme si la science sur laquelle elle dit s’appuyer,le matérialisme
historique,n’en était pas la base,comme si la production de choses
n’était pas toujours déterminée par la production d’hommes. Le
choix politique ne paraît pas avoir sa place dans la gestion ouvrière,
et, de ce fait,il peut y avoir cohérence dans la production de choses
sans cohérence des rapportsentre les hommes.Et ce que nous vou-
lons dire,en parlant de choix politique,c’est qu’on ne peut exclure
la prise de conscience,par les hommes qui participent au processus
de production,de la signification du système,sans faire disparaître,
en définitive,son efficacité socialiste au niveau de la production.
Faute d’une telle évolution, les sciences, et notamment les
sciencesde la nature,deviennent en se développantde pures techno-
logies,débouchant sur l’objetet non sur l’homme.Elles ont,sur le
plan politique, des effets évidents : en transformant les relations,
elles mènent, indirectement,à la crise du processus de production.
Lëchoix politique conscient,qui supposeune reconnaissancescien-
tifique des contradictions du système, apparaît dans le socialisme
comme une condition de la production et du sens de la production.
A un niveau très élaboré 227

Et ce,dans la mesure où la significationdu processus,même si on


la dissimule actuellement par des décisions administratives,n’est
pas dissociée de la position adoptée à l’écheloninternational et de
la défense despeuples spoliésdu faitde la dépendanceimposéedans
les rapports de production capitaliste.

Bibliographie
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Discussion
R. Habachi. -J’ai été vivement intéressé par l’exposétrès riche et
très dense du professeur Rozitchner.Marx et Freud constituentbien deux
symboles majeurs pour l’étudede la tension culture-scienceaujourd‘hui
228 Sociologie de la tension aujourd’hui

sous sa forme la plus élaborée. Toutefois, je crains que cette manière


de traiter le problème ne risque de le rétrécir. E n effet,en s’en tenant ainsi
à des figures de proue, on ne porte pas attention aux réactions qu’ont
suscitées leurs vues.

R. Xirau. - Dans l’exposé par ailleurs excellent du professeur


Rozitchner, le terme rationalité n’est pas toujours employé de la m ê m e
façon. Notamment, la rationalité imposée par le pouvoir est différente
de la rationalité poursuivie par les individus.

-
L. Rozitchner. Effectivement, le mot rationalité n’a pas toujours
le m ê m e sens dans m o n exposé. Mais on trouve cette diversité chez Marx
lui-même où elle procède de la dialectique suivante :la protestation révo-
lutionnaire qui vient des masses ouvrières fait apparaître l’irrationalité
du système qui leur est imposé au nom d‘une rationalité à laquelle doit
être substituée une rationalitéplus profonde, plus totale, qui montre aux
hommes l‘essence de leur vie et de leurs relations.

-
J. Y.Leitvin. Je ne saisis pas l’usage qui est fait dans cette discus-
sion du terme rationalité. Je demande que l’on appelle sentiment et non
rationalité ce qui n’est que sentiment. Pour moi, la rationalité est ce qui
permet d’aller de prémisses à des conclusions.

L.Rozitchner. -Voici un exemple de ce que je veux dire :Freud a


mis en évidence des significationsinconscientes et a fait apparaître une
rationalité que nous avons désormais à intégrer à la culture.

M.Lubis. -D e tout ce qui a été dit jusqu’à présent,je tire la conclu-


sion que l’on ne saurait faire confiance aux pays avancés pour trouver la
sagesse qui orientera le monde dans une voie saine et sûre et qui permettra
aux hommes de vivre ensemble et d’être vraiment des hommes.

A. A. Mazrui. - U n e question fort importante, qui n’a pas été


suffisamment traitée jusqu’ici, se dégage du texte très dense du profes-
seur Rozitchner. I1 s’agit des relations entre la science et le pouvoir, qui
affectent aussi bien les rapports entre groupes que les rapports entre
nations. D’autre part, j’estime que, contrairement à ce qu’a dit le pro-
fesseur Rozitchner, il y a chez Marx non pas une seule, mais plusieurs
définitions de la richesse. I1 convient au moins de distinguer chez lui la
richesse matérielle de la richesse que constituent les possibilités d‘action
offertespar la technologie. N’est-cepas cette richesse du second type qui
constitue la source principale du pouvoir ? Les vues trop économiques
de Marx l’ont empêché de reconnaître toute l’importance de ce second
type de richesse. A cet égard, le marxisme doit être révisé. Dans mon

\
A un niveau très élaboré 229

pays, l’Ouganda,et aussi dans beaucoup d‘autres pays d‘Afrique, on


observe que le pouvoir procède le plus souvent aujourd’huide l’acqui-
sition des techniques occidentales,plus particulièrement de la techno-
logie militaire,alors que la richesse matériellejoue un rôle secondaire.
R.Habachi. -Si nous voulons trouver des solutionspositives pour
le monde tel qu’il est aujourd’hui, il faut faire la distinction entre la
scienceet la technologieet remonter à la science,qui est à la source des
pouvoirs dérivés de la technologie,mais qui s’en distingue nettement.
F.Russo. -Le rapport du professeur Rozitchner nous met vraiment
au cœur du problème de la tension entre la cultureet la science.O n peut
cependantse demandersi les analysesde Marx et de Freud qui reposent
sur la dualité de l’objectif et du subjectif,si profondes soient-elles,ne
sont pas quelque peu systématiques et unilatérales. Dans les vues de
Marx et de Freud,la nature et la fonction de l’objectiviténe sont pas
assez exactement reconnues,non plus que la nécessaire tension objecti-
vité-subjectivitéqui,sous certainsrapports,est sans doute nocive pour
l’homme,mais qui,sous d’autres,apparaît très féconde.D’autrepart,
si le professeur Rozitchner a eu raison de souligneravec Marx les liens
étroits de la cultureavec la production,il aurait dû reconnaîtreque,par
bien des aspects,lacultureapparaîtassezindépendantedela production.
Le dynamisme de la cultureprésente un caractère d’autonomieque l’on
aurait voulu voir davantagesouligné.Quant à l’oppositionélites-masses,
sur laquelle a très opportunément insisté le professeur Rozitchner,elle
semblemoins aiséeà supprimerqu’ilne l‘adit,notammentdu faitd‘une
part de l’irréductible inégalité des talents en dépit des progrès de la
démocratisation,et d’autrepart de la technicité sans cesse accrue de la
science qui la rend de plus en plus difficilement communicable.Nous
sommes en présence d‘un état de choses qui n’est pas lié directement à
la structureéconomiqueet socialede la société; il procèdedes traitsplus
profonds de la nature humaine et des conditionsde la vie de l’esprit.
M. A. Drobychev. - I1 conviendrait de distinguer beaucoup plus
nettement que ne le fait le professeur Rozitchner les deux catégoriesde
sociétés -socialisteet capitaliste.D’autrepart,je ne puis souscrire à
l’analysede la société soviétiqueprésentée par le professeurRozitchner,
qui ne tient pas compte de la philosophie soviétique.On peut ne pas
acceptercettephilosophie,mais il faut admettrequ’elle existe.L’analyse
par le professeur Rozitchner de la situation de la culture dans les pays
socialistes le conduit à desjugementspolitiques arbitraires.
Mme M.-P.Herzog. -Je voudrais présenter deux remarques sur le
rapport du professeur Rozitchner.
230 Sociologie de la tension aujourd'hui

1. S'agissant de la participation des masses au processus révolution-


naire, l'interprétation de Marx présentée par le professeur Rozitchner
apparaît beaucoup plus proche de celle de Rosa Luxembourg que de celle
de Lénine. O n sait que, dans une polémique célèbre avec Lénine dans le
numéro de juillet 1909 de l'lskra, Rosa Luxembourg soutenait que les
masses tout entières devaient être mobilisées dans l'action révolution-
naire, et que l'impulsion fondamentale naissait d'elles. Lénine ne niait
évidemment pas le rôle des masses dans la révolution, mais il mettait
l'accent sur le rôle décisif de l'avant-garde de la classe ouvrière et de la
classe paysanne,à savoir le Parti, et il ne pensait pas qu'une révolution
puisse se faire par une explosion spontanée des masses, estimant que les
masses ne s'engageront dans la révolution que si elles sont aidées par cette
avant-garde,qui en aura au préalable cristallisé les aspirations.
2. Je ne puis souscrire aux vues du professeur Rozitchner, selon les-
quelles on ne fait rien de valable tant que l'on sépare l'action par la
science ou par l'éducation du mouvement révolutionnaire global. Si cela
était vrai, l'Unesco n'aurait plus de raison d'être. L'Unesco a été créée à
l'issue de la seconde guerre mondiale dans une perspective qui est diffé-
rente. Cette perspective est d'abord une perspective pluraliste selon
laquelle les Etats membres de l'organisationessaient de trouver une plate-
forme minimale commune sur un certain nombre de points fondamen-
taux dans le domaine de la science,de la culture,de l'éducation et d'effec-
tuer dans ces domaines des réalisations conformes aux idéaux. A travers
des périodes extrêmement difficiles, l'Unesco a maintenu cette façon
d'agir. Cela lui a permis d'être dans le monde un des rares lieux de ren-
contre entre pays d'idéologies opposées. Cette vue pluraliste a poussé
l'Unesco à des actions partielles et limitées, dans l'espoir, de faire pro-
gresser une prise de conscience par ses Etats membres de problèmes et de
situations concernant l'ensemble de l'humanité, sans préjuger de leurs
systèmes politiques respectifs. U n e teile attitude ne nuit aucunement au
processus révolutionnaire, entendu au sens large, mais au contraire elle
contribue à le soutenir.

-
L. Rozitchner. L e docteur Drobychev se livre à une généralisation
contestable :il y a d'autres formes de socialisme que celle que nous pré-
sente l'Union soviétique.
Je répondrai à M.Russo que le système de production n'est pas à
entendre au sens étroit d'une production uniquement économique, mais
d'une production d'hommes, c o m m e l'a précisé Marx dans les textes
cités.
M. Russo soutient que la distinction entre élites et masses se ren-
contre dans tous les systèmes économiques et sociaux, aussi bien socia-
listes que capitalistes. A cela je réponds que les relations entre élites et
masses ne sont pas les mêmes dans les systèmes capitalistes et dans les
A un niveau très élaboré 231

systèmessocialistes.Dans les systèmessocialistes,l’accès aux élites est


possibleaux masses,ce qui n’est pas réalisé dans les autres systèmes,ou
du moins ne l’est qu’àun bien moindre degré.En ce qui concernela diffi-
culté,notée par M.Russo, de faireparticiper lesmasses aux sciences,du
fait de la technicité de ces dernières,il faut seréférer à la définitionde la
culturedonnéepar le professeur Berque :la cultureest par nature ouverte
et elle vise à l’unité.
Au sujet de la notion de richesse qui a fait l’objetd’une critique du
professeur Mazrui,je reconnais qu’effectivement ce terme revêt chez
Marx plusieurs significations; mais ces diverses acceptions du mot
richesse ont entre elles d’étroits rapports.
Enfin,je n’ai pas contestéla validité des efforts de l’Unesco;j’aiseu-
lement voulu dire que, pour parvenir aux changements décisifs qui
doivent être réalisés dans la société,quelque chose est à faire au-delàet
en plus de ce que fait l’Unesco.
IV- Thérapeutique
pour une conciliation

1 - Pays émetteurs
de science moderne
P A R J. G . MERQUIOR”

L’impact de la science et de la technologie modernes sur la


diversité culturelle est -soit au niveau des rapports entre l’occi-
dent développé et les autres régions du monde, soit au niveau des
relationsà l’intérieurde l’occidentlui-même,entre culture moderne
et culture traditionnelle-un phénomène qui pose de graves pro-
blèmes :voilà sur quoi l’accord des esprits critiques est de plus en
plus général.Mais personne ne nie non plus que, lorsqu’on parle
de K science ))dans ce contexte,c’est surtout aux sciences exactes
qu’on pense. Cette habitude est dans une grande mesure justifiée,
ne fût-ceque par le fait que l’applicationtechnologique du savoir
puise,la plupart du temps,dans le trésor de ces sciences-là.Quand
il s’agitpourtant d’entreprendrel’analysescientiJique du problème
de la tension science-culture,c’est aux sciences de l’homme qu’on
doit s’adresser.
I1 y a au moins deux raisons à cela. La première, c’est que la
description objective des tendances sociales,des mœurs et des rites
associés aux effets déroutants de la culture moderne guidée par
l’idéalde rationalisationscientifique,bref,la description de ce qu’on
peut appeler 1’ ((existence technologique 1) incombe tout naturelle-
ment aux disciplines sociologiqueset aux humanités. La deuxième,
c’estque l’autocritiqueengagée par les sciences face aux contradic-

* M.Merquior n’a pas été en mesure de présenter lui-même son étude au


colloque.
234 Thérapeutique pour une conciliation

tions et aux carences de la culture ne devient systématique que dans


les sciences de l’homme ; la preuve, c’est que les mathématiciens,
physiciens ou biologistes ne la pratiquent qu’en jouant le rôle
épisodique -bien que fort peu négligeable -de philosophes ou
sociologues improvisés. Seul le savoir humaniste voit dans le
malaise de la culture une incitation à réviser ses méthodes d’analyse
et de recherche.
Nous nous proposons donc d’orienter nos remarques sur
l’apport des sciences de l’homme au diagnostic et à la thérapeu-
tique de la tension science-cultureautour de deux axes : 1) la défi-
nition de l’existence technologique ; 2) l’autocritique de la science
face à la crise de la civilisation.
Cependant, avant même d’aborder ces deux thèmes, il convient
d‘évoquer le cadre conceptuel qui nous permet de nous représenter
la tension science-culture.Ce cadre est, on s’en doute, un instru-
ment théorique élaboré par les sciences de l’homme. En effet, d’une
part, il y a longtemps que la pensée sociologique nous a appris à
considérer la science comme une composante de la totalité cul-
ture ))(depuis Tylor, culture = savoir + croyance + art + morale
+ droit + coutume). D’autre part, d’après l’école anthropolo-
gique de Harvard,la culture,c’est la trame au moyen de laquelle les
hommes interprètent et orientent leur action, tandis que la société
est la forme que prend cette action, le réseau de relations sociales
effectivement existantes. La culture est donc une totalité significa-
tive (fait social total de Mauss) comprenant, parmi d‘autres, la
sphère du savoir scientifique. Or cet ensemble qu’est la culture,
nombre d’auteurs (p. ex. Alfred Weber) nous ont enseigné qu’il
n’est pas aussi communicable que la ((civilisation », au sens de
domination technologique de la nature. Celle-ci est un processus
cumulatifaisément imité et adapté hors de ses lieux d’origine,alors
que la culture en tant que totalité est beaucoup plus difficile à assi-
miler. Plus concrètement, la praxis scientifico-technologiquecréée
par l’occident depuis le X V I I siècle
~ et la révolution industrielle
s’épanouit partout, mais son soubassement spirituel et axiologique,
ses fondements culturels ne réussissent pas toujours à être adoptés
sans heurts et sans traumatismes.
Pays émetteurs de science moderne 235

L’((existence technologique 1)
Les modes de vie de la société industrielle avancée ne sont que
la forme ultime d’une évolution culturelle éclose en Europe vers la
moitié du X V I Isiècle,
~ au moment où,dans un Occident qui avait
repoussé les dernières menaces de l’Islam,on assistait à la consoli-
dation de 1’Etat national, à la première lancée systématique de
l’économiecapitaliste,à l’inflexionde l’éthos chrétien dans le sens
d’un ((ascétismeintramondain ))(Weber) développé surtoutau sein
du calvinisme ou du catholicisme inspiré d’Ignacede Loyola, à la
création de la science moderne par Galilée et Newton et d’une
philosophie -inaugurée par Descartes -dont le but avoué était
d’harmoniser les grands concepts de l’ontologie classique avec la
nouvelle vision physico-mathématiquede l’univers.
Max Weber a cerné le noyau de cette évolution dans le terme,
aujourd’hui célèbre, de rationalisation. Si l’on admet qu’il y a
quatre grands types d‘action sociale :l’actionprincipalement régie
par l’obéissanceà la tradition,l’action régie par des pulsions affec-
tives ;l’actionrégie par la foi en des valeurs absolues ;enfin,l’action
rationnelle par rapport à la fin (zweckrational),analogue à l’action
logique de Pareto, tout se passe en effet comme si, depuis i’âge
moderne, la culture occidentale privilégiait le dernier type d’acti-
vité sociale; celui-ci tend de plus en plus à prédominer sur les
autres espèces de comportement,et à étendre son hégémonie à tous
les domaines de la société.Cet impérialisme de l’actionrationnelle-
par-rapport-à-la-fin, de l’actioninstrumentale ou pragmatique,sin-
gularise la culture de l’Occidentmoderne ;c’est lui qui engendre des
manifestationsaussi différentes que la science exacte ou la musique
polyphonique,la rationalisationpoussée du droit (préfigurée par le
monde romain) et la bureaucratie rationnelle des Etats nationaux
ou l’entreprisecapitaliste,avec sa comptabilitéprécise et son éthique
commerciale dépouillée de toute concession à l’affectivité.
Ainsi,bien qu’à l’origine elle ait été puissamment stimulée par
des conduites religieuses (les affinités de la sotériologie puritaine et
de l’espritcapitaliste sont connues), la rationalisation a donné lieu
à un recul général des formes d’action,de pensée et de sensibilité
attachées à des valeurs proprement religieuses ; elle s’est nourrie
d’un progressif ((désenchantement ))du monde, pour employer
l’heureuse expression de Schiller qu’affectionnait Weber. Intime-
236 Thérapeutique pour une conciliation

ment débarrassée de toute véritable expérience du sacré, de tout


sens du surnaturel,la rationalisation a livré à l’homme moderne un
cosmos mécanisé, essentiellement voué à la manipulation technique.
Cet univers sans âme, que la science moderne a très tôt opposé
à I’hylozoïsme de la Renaissance, trouve un pendant parfait dans
l’image ahistorique de l’homme et de la société.Selon Hans Freyer,
la culture moderne est un système secondaire », c’est-à-direune
configuration culturelle qui tend à traiter l’homme comme un pur
((partenaire ) )de plusieurs ((jeux 1) sociaux hautement rationalisés
(le jeu du marché, le circuit politique, les rites de loisir, etc.) sans
se rendre compte de l’hétérogénéitéde son bagage historique de -
son héritage culturel spécifique. Tandis que les grandes structures
culturelles précédentes étaient remarquablement perméables au
réseau des traditions et des régionalismes, s’établissant pour ainsi
dire au-dessus de leur tenace survivance, l’expansion du système
secondaire essaie de faire table rase de la sédimentation historique.
Dans la perspective de la culture rationalisée,l’individuet la société
sont des matières premières vidées de leur historicité ; à l’abstrac-
tisation de la nature s’ajoute donc celle de l’homme.
L’éclatement de l’individualité dans la multiplicité des rôles
sociaux (cf. R. Linton) n’est pas du tout un trait particulier de la
culture moderne ; il est plutôt commun à toutes les sociétés com-
plexes. Mais la réduction des porteurs de rôles sociaux à des sujets
abstraits de performances stylisées, isolées les unes des autres et
scindées du ( (plenum ))foisonnant de l’histoire,ne s’impose qu’avec
le processus de rationalisation. En fait, pourtant, celui-ci ne s’accé-
lère qu’après la révolution industrielle. C‘est que le ((système
secondaire ))demande au démon du progrès infini la légitimation
que les anciennes configurations culturelles possédaient, pour ainsi
dire naturellement,du seul fait que leur principe constitutif reposait
sur l’amalgamede situations,de droits et de coutumes préexistants.
A. Varagnac, puis A. Gehlen ont soupçonné l’industrialisation
de complicité avec les déficiences axiologiques et éthiques de la
culture moderne, à peine masquées par l’apologiefracassante de la
souveraineté de la technique. On sait que les deux césures majeures
dans l’histoire de l’humanité ont été le passage de la civilisation de
la chasse à la vie sédentaire et agricole, et l’avènementde l’industrie
mécanique ; bref, la révolution du néolithique, et la révolution
industrielle. Chacune de ces trois grandes étapes technologiques
s’est mise en corrélation avec un milieu naturel prédominant :la
Pays émetteurs de science moderne 237

culture de la chasse avec le règne animal ; la civilisation de l’agri-


culture et de l’élevageavec le monde végétal ; l’industriemoderne,
enfin,avec la matière inanimée. Seulement, alors que la techno-
logie tournée vers l’animal et le végétal est subordonnée à une
éthique découlant directement du besoin de préservation de son
objet,aucun souci analogue ne retient,au moins immédiatement,
la technologie appliquée à la matière inorganique-au charbon,à
l’électricité,à l’énergienucléaire ; dans la société à économie indus-
trielle,1’ (
(idée d’unelimitation des moyens licites ne se développe
pas dès le niveau de la production D. L‘infrastructurede la société
((prométhéenne N (Gurvitch) corrobore le vide éthique de sa super-
structurerationalisée.Ce n’est pas un hasard si les campagnes pour
la défense de la nature sont en train de donner la réplique aux mou-
vements qui refusent le pragmatisme aveugle de l’homo faber.
L’idéologiedes Lumières a exalté la raison conquérante,f o r m a
mentis de la rationalisation de la culture. Aux yeux des ( (Philo-
sophes », raison, conscience, et bonheur progressaient du même
pas. En vérité,pourtant,la rationalisationn’implique nullement le
renforcement de la conscience de l’individu moyen. L’usager des
machines ne comprend pratiquement rien aux instruments dont il
se sert, pas plus qu’aux molochs bureaucratiques qui administrent
son existence. I1 est très significatif qu’on puisse trouver chez
Weber,qui est,avec Durkheim,la source la plus importante de la
sociologie moderne,quelques-unsdes motifs les plus pénétrants de
la Kulturkritik du xixe siècle, de Tocqueville et Burckhardt à
Tonnies et Nietzsche -en particulier,cette hantise des méfaits de
la diffusion parmi les masses inhérente à la culture rationalisée
devenue civilisation technologique.Sa radiographie de la culture
moderne dénonce l’illusionde 1’ ((individualisme ))occidental.O n
est en droit de supposer qu’il aurait été d’accord avec le contraste
qu’établitRoger Bastide entre les culturesarchaïques -où le fond
social est stable,mais le sort individuel garde une indééerminabi-
lité attestée par le prestige de la divination -et la société indus-
trielle, où le background physique et social change sans arrêt,mais
où le destin des hommes devient de plus en plus prédéterminé.
Aussi la sociologie comparée de Weber -en cela très proche
de l’anti-ethnocentrisme prôné par l’anthropologie moderne -
esquisse-t-elleune pathologie de la civilisation rationalisée : c’est
d’ailleurs cette synthèse de pouvoir analytique et de sensibilité à la
crise des valeurs qui nous a fait choisir son œuvre pour illustrer
238 Thérapeutique pour une conciliation

l’effort des sciences de l’homme décrivant l’existence technologique.


Nous pouvons maintenant discerner,après avoir dégagé le noyau
évolutif de notre culture, les trois dimensions principales de la
crise qu’elle traverse (et où, peut-être, germe déjà une mutation
régénératrice) :la crise de la société, la crise de l’esprit, la crise de
l’espèce.
La crise de la société, le manque de cohésion du groupe social
semblent consubstantiels à la culture prométhéenne.Dès ses débuts,
la révolution industrielle a donné lieu à des dislocations psychiques
aussi importantes que les migrations désordonnées des masses
rurales vers les usines urbaines. I1 n’y a pas eu de paupérisation de
l’ensemble de la classe ouvrière (seulement de certains secteurs arti-
sanaux blessés à mort par la production mécanique à grande
échelle), mais on ne saurait exagérer la portée des traumatismes
culturels dont furent victimes les couches inférieures avec le chan-
gement abrupt d‘habitat et de mœurs provoqué par le travail indus-
triel. L’industrialisation a entraîné un bouleversement des cadres
mentaux du peuple, aussi vaste et radical que la métamorphose
qu’elle a imposée à la ville et au paysage. Pendant longtemps, la
brutalité de cette transformation culturelle a intensifié l’agitation
sociale ; la première moitié du X I X ~siècle mérite bien la qualifica-
tion d’ ( (âge de la révolution ) )(M. Hobsbawm).
La soupape de sûreté de l’émigration vers l’Amérique et la
démocratisation de la propriété capitaliste ont conféré à la société
de la deuxième révolution industrielle ) )(G. Friedmann), dans
laquelle nous vivons encore, un caractère moins ouvertement
troublé ; mais, comme la dernière décennie vient de le montrer, la
cohésion sociale est loin d’être solide sous le Weyare State post-
keynésien.Du reste, l’interventionde l’Etat dans la vie économique
et sociale étant une des caractéristiques principales de la société
technologique, la fin de la lutte des classes, telle que l’entend le
marxisme, débouche, comme l’a bien vu J. Habermas, sur une
repolitisation virtuelle du conflit social.E n effet, la ((contestation )
)
vise d’autant plus immédiatement à bloquer l’autorité de l’Etat
qu’elle n’a devant elle aucune classe dominante aisément repérable
- la netteté de l’ancienne bourgeoisie ayant été remplacée par
I’hétérogénéité sociale des divers establishments, y compris leurs
secteurs ouvriers.
Mais les mouvements de contestation n’auraient nullement la
résonance qu’ils ont, ni la capacité de toucher une partie significa-
Pays émetteurs de science moderne 239

tive de l’intelligentsiaet l’élite de la jeunesse,s’ils ne se rattachaient


pas à la crise globale de l’espritoccidental.La conscience occiden-
tale subit aujourd’hui une désaffection croissante vis-à-vis des
valeurs a prométhéennes ))avec lesquelles elle s’étaitidentifiée.La
surestimation de la vita activa, de la libido dominandi, de l’utilita-
risme moralement atrophié, de la personnalité autoritaire,com-
mence à être repoussée avec fermeté. Chez Heidegger, l’ontologie
contemporaine s’est faite critique de tous les concepts de l’Etre
bâtis selon le modèle de la volonté de puissance. Les signes d’une
nostalgie de la communauté se répandent partout.L‘hédonistevul-
gaire qui, en tant qu’homme moyen, avait pris la place de l’indi-
vidu religieux,écarté par la rationalisation,éprouve une indicible
insécurité ; il est le membre agressif,mais intimement peureux et
dépendant,de la ((société sans père ))décrite par A.Mitscherlich,
c’est-à-dire,de la culture où la désublimation répressive, pour
reprendre les termes de Marcuse, est en train de désamorcer systé-
matiquement tous les interdits intériorisés par le surmoi tradi-
tionnel, sans qu’ils soient pourtant remplacés par la formation
d’une conscience critique et, en particulier,du sens de la responsa-
bilité. En outre,l’esprit occidental se penche avec un intérêt sans
précédent sur les autres civilisations,leurs systèmes de valeurs et
leurs styles de vie. L’ironiedu présent fait que l’occidentdécouvre
et reconnaît la mesure du ((primitif I), la sagesse de l’oriental,à
l’instant même où sa technique et ses formes sociales sont frénéti-
quement imitées par les autres peuples, parfois sans aucun souci
d’assimilation critique et de préservation des racines autochtones
de leur culture.
Le problème de la civilisation technologique cache enfin une
véritable crise de l’espèce.François Jacob vient de rappeler que le
cerveau humain est actuellementconfronté à des tâches en principe
étrangères à sa structure immémoriale ; et la génétique se demande
jusqu’où il sera possible d’altérer,sans nuire à l’équilibre physio-
logique de l’être humain,le programme fonctionneld’un outil -le
cerveau - engendré pour la survivance de l’anthropos dans la
grande ville moderne.De son côté,A.Leroi-Gourhanattire l’atten-
tion sur l’expansiondisproportionnée,dans la société contempo-
raine,des classes ((cérébrales 1) -des couches sédentaires dépour-
vues de toute possibilité d‘emploicréateur de leurs mains et de leurs
corps -alors que,jusqu’à la veille de l’industrialisation,l’activité
humaine s’est basée sur l’alternanceharmonique du geste et de la
240 Thérapeutique pour une conciliation

parole,de l’acte manuel et de la pensée.I1 est donc évident que le


développement ((sauvage ))de la technologie moderne, dans sa
puissance révolutionnaire,a fini par mettre en cause les conditions
biologiques dans lesquelles s’est déroulée l’évolution de l’espèce
humaine. La nécessité de prendre en main le déchaînement de la
technique n’en devient que plus urgente.
Depuis le Romantisme,l’art occidental a su traduire,avec une
étonnante acuité, le malaise de la culture. Le Romantisme lui-
même n’était-ilpas un effort de resacralisation de l’univers,conçu
comme une réponse à l’dufillirung,à l’apologiede la rationalisa-
tion ? Mais c’est avec Baudelaire,Wagner,la peinture postimpres-
sionniste et le roman russe que commence, dans l’esthétique de
l’occident,ce qu’onpeut appeler la ((tradition de l’artmoderne »,
c’est-à-direle dialogue du style avec les déchirements de l’homo
urbanus,avec les multiples avatars de l’aliénationpesant sur l’habi-
tant de la société industrielle.Le problème numéro un de la critique
de la culture depuis Schopenhauer et Kierkegaard -le problème
-
de la qualité de la vie a été sans cesse dénoncé par les plus hautes
créations artistiquesdes deux derniers siècles.Le deuil et la plainte,
le sarcasme et la ruse ont servi tour à tour chez les meilleurs poètes,
musiciens et artistes à la même réaction fondamentale :la rébellion
critique de la fantaisie créatrice contre la pénurie humaine de la
société.
C’est en prenant ce chemin du non-conformismeque le grand
art a connu les équivoques de l’incompréhension,qu’il s’est abrité
dans la rigueur formelle,qu’il a fouillé les arcanes de ses langages.
D e Picasso et Joyce à Kafka et Klee, de Charlot à Antonioni, de
T.S. Eliot ou G.Benn à Grotowski,l’artvivant de notre siècle a
remis en question les pseudo-valeursde la culture dominante ; et
c’est encore animés de cette insoumission lucide que les meilleurs
inventeurs du ((pop », tels E.Kienholz ou V.Adami,essaient de
repérer l’inhumain au cœur même de notre environnement quoti-
dien.A la veille de l’épanouissementfinal de la société de masse,
le surréalisme avait entrepris la négation onirique des contraintesde
l’existencebourgeoise ; moins optimistes,les rebelles pop bâtissent
leur refus sur une attention sournoise au décor de l’aliénation.S’il
est vrai que l’homme moderne est quelqu’un qui est trompé dans
son expérience (W. Benjamin), alors le véritable humanisme esthé-
tique doit échapper aux pièges de l’utopie.L‘utopie étant douteuse,
et,de surcroît,manipulée par la répression elle-même, l’artcritique
Pays émetteirrs de science moderne 241

se replie :il ne fuit plus la grise réalité ; le sobre témoignage dénon-


ciateur qu’apportent ses œuvres invite au sabotage du cadre exis-
tentiel de la culture répressive.
Bien entendu,la société technologique n’est pas la première à
connaîtredes déséquilibres.Dans une certaine mesure,les tensions
sont inhérentes à la vie sociale en soi, quelle que soit sa physio-
nomie socio-culturelle; et il est très douteux que le bonheur de
l’homme, bien qu’il soit par nature un animal social, se trouve
exclusivement dans la société. En revanche, ce qui aggrave le
contenu des crises de la société moderne,c’est le manque de dispo-
sitifs de compensation,d’unedimension de soulagement,l’absence
d’unecontre-sociétéinstitutionnellement reconnue. Les cultures tra-
ditionnelles disposaient presque toutes de parenthèses, ((d’ouver-
tures ))temporaires à caractère orgiastique,où l’ordre social et les
hégémonies culturelles subissaient une éclipse consentie ; la fonc-
tion capitale des fêtes populairesdes rites dionysiaques,du carnaval
sous toutes ses formes,contribuait à renforcer dialectiquement la
stabilité de la société et la permanence de la culture. La culture
rationalisée a aboli ces pauses libératrices. Raison incapable de
tolérer la non-raison(Foucault), réfractaire à toute évasion indem-
nisatrice,la culture moderne s’est présentée,dès ses origines,comme
une totalité répressive.D’où la vivacité des réactions qu’ellesuscite
chez les groupes encore ou déjà non intégrés à son code moral,aux
modes de comportement imposés par l’existencetechnologique.

L’autocritique des sciences

Dans l’analysedu cadre institutionnelde la société rationalisée,


le savoir sociologique constate que la science est au cœur du pro-
cessus socio-culturel; la science est à la fois produit et productrice
de la rationalisation.Aussi la critique de l’existencetechnologique
suppose-t-ellel’autocritiquede la science ; mais celle-cise pratique
surtout dans le domaine des sciences humaines et de la réflexion
philosophique, bref de ce qui, dans le corpus des connaissances
rationnelles,passe précisément pour être le moins (c scientifique )).
Quoi qu’il en soit, la théorie critique de la science examine égale-
ment les fondements des disciplines exactes. O n pourrait même
grouper ses résultats sous trois rubriques :mise à jour des fonde-
ments de la physique ; recherches sur le statut culturelde la science
242 Thérapeutique pour une conciliation

dans la société contemporaine ; évaluation de l’actuel renouveau


méthodologique des sciences de l’homme.
Les meilleures études sur les fondements culturels de la science
galiléenne opposent un démenti formel à toute simplification de la
sociologie de la connaissance.A. Koyré a montré que l’émergence
de la physique mathématique n’est pas du tout imputable à des
déterminations sociales pragmatiques (à des intérêts de classe expli-
cites, p. ex.), mais tout au plus à une atmosphère culturelle spéci-
fique -le ((monde de la précision ) )-constituéevers le X V I Isiècle
~
en connexion évidente avec les progrès de la rationalisation. Les
thèses du dernier Husserl (Krisis der europ. Wissenschaft) sur le
Lebenswelt sous-jacent à l’objectivisme de la physique ont aussi
contribué à souligner l’existence d’un fond d’options axiologiques
derrière l’apparente objectivité absolue du regard scientifique.
L‘imago mundi de la physique -même de la physique postnewto-
nienne -n’est qu’une vision possible de la réalité ; sa supériorité
sur le plan de l’applicationtechnologique et de la domination de la
matière ne saurait nous faire oublier qu’elle sous-entend,elle aussi,
une certaine Weltanschauung, une certaine perspective sur le réel,
préalable à tout calcul et à toute recherche scientifique.
L a logique de la découverte scientiJiquede K. Popper nous a
appris que les hypothèses scientifiques ne sont pas vérifiables, mais
seulementfalsiJiables;leur solidité se base seulement sur leur résis-
tance à la réfutation. Bien plus :même les propositions-protocoles
-
-les propositions sur les faits chères au néo-positivisme se
composent de significations universelles rattachées à des présomp-
tions sur le monde réel, celles-ci dépendant à leur tour de la stabi-
lité du comportement humain. L‘univers des ((faits N est ainsi le
produit d’un découpage habituel de la réalité, car ( (what a thing
means is simply what habits it involves »* (Ch. S. Peirce). Popper
insiste sur l’analogieentre l’enquête scientifique et la procédure judi-
ciaire. Les scientifiques sont les juges ))des propositions-proto-
coles éventuellement susceptibles d’infirmer une hypothèse ; mais
l’acceptation de ces propositions -le verdict sur leur accord ou
leur désaccord avec l’expérience-n’est pas le fait d’une évidence
logique, mais d’un simple consensus.
Naturellement, ni le progrès ni le pouvoir de la science ne sont

* cc Ce qu’une chose signifien’est que l’ensemble d’usages qu’elle implique.))


(N.d.T.)
Pays émetteurs de science moderne 243

entaméspar cette critique. En revanche,ses rapportsavec la culture


en sortent bien mieux éclairés. Pour le sociologue,les conceptions
de Popper et leurs implications pragmatistes sont d’autant plus
instructivesqu’ellescoïncident avec un nouveau statut de la science
dans le cadre institutionnelde la société.Depuis la fin du X I X siècle,
~
en effet,la recherche scientifique est devenue un facteur décisif dans
l’évolution de la société.Avec l’interventionde l’Etat dans l’ordre
social et économique,elle représente un des éléments qui définissent
la deuxième révolution industrielle.Si bien que la part de la science
dans la totalité de la culture s’est modifiée :au lieu d’êtreune simple
composante de la culture,ainsi que le montrait le schéma de Tylor,
la science en est aujourd’hui,en quelque sorte,le moteur. D u point
de vue de la dynamique de la culture moderne,la partie science ) )
tend à se présenter comme le tout. Malgré les maux causés par la
rationalisation expansionniste,la sphère de la science joue bel et
bien le rôle de ((pseudo-totalité N (D. Dubarle) ; tout le problème
de la civilisation technologique est dans cette synecdoque abusive.
Cependant, le fait même que la recherche scientifique soit
devenue essentielle au fonctionnement de la société constitue un
facteur positif. Dans les pays avancés, la recherche comprend
aujourd’hui aussi bien les sciences sociales que les sciences exactes.
En outre, elle s’oriente progressivement vers la prolifération des
études interdisciplinaires.I1 est vrai que c’est aux sciences sociales,
plutôt qu’aux ((humanitésD, que l’ondemande des services ; le phi-
losophe et le philologue y trouventbien rarement leur compte.Mais
la mutation que vit à présent l’analysesociologiquelato sensu laisse
entrevoir assez de changements méthodologiques et de décloison-
nements académiquespour qu’onpuisse envisager une participation
plus grande des humanités à la systématique du savoir appliqué. I1
est très significatifque la discipline pilote dans l’actuel renouvelle-
ment des sciences de l’homme -la linguistique -soit en même
temps la moins réfractaire au travail interdisciplinaire et la plus
rattachée à l’ancienne tradition philologique.C‘est donc le propre
contenu de la recherchescientifique qui la prédispose à entreprendre
une certaine ((critique de la culture », où l’inquiétude des scienti-
fiques éminents face à l’amoralisme de la technique née des labo-
ratoires rejoindrait la volonté de réflexion axiologique des ((socio-
logues D. Or,si jamais les hommes de science en général arrivent
à partager le souci de l’équilibrede la culture, autant manifester
cette conscience sociale au moment où la science détient les clés de
244 Thérapeutique pour une conciliation

l’avenir.On ne pourrait en définitive imaginer une meilleure pers-


pective pour le dépassement de l’absence de dialogue entre les
((deux cultures n de C.P.Snow,entre le scientifique et l’humaniste.
Nous trouvons ici,faut-ille souligner,une des routes les plus sûres
-
pour la thérapeutique du conflit science (technologie) culture.
Néanmoins,cette contribution éclairante qu’elles apportent et
à la révélation des fondementsculturels des sciences exactes et à la
définition du nouveau statut social de la science, les sciences de
l’hommene peuvent l’assurer qu’au prix d’une sérieuse révision de
langage et de méthode ;car l’autocritiquede la science menée par le
savoir humaniste n’a de sens que si elle respecte la scientificitéde
ce savoir.L’autocritique de la science est une entreprise éminemment
et strictement scientijique. Or,au stade actuel des sciences de
l’homme,le respect de la scientificité signifie la conquête de la scien-
tificité. Là se situe l’enjeu réel de la transformationméthodologique
qu’ellessont en train de mener à bien,au carrefour d’exemples sti-
mulants comme celui de la linguistique saussurienne et de ces stra-
tégies de ((décentrage))idéologiqueque peuvent être lapsychanalyse
ou la sociologie de la connaissance(dans la mesure où une anthro-
pologie libérée de tout ethnocentrisme rejoindrait cette chasse aux
alibis idéologiques où se sont illustrés à la fois Marx,Nietzsche et
Freud, les trois grands fondateurs de l’herméneutiquemoderne).
Arrêtons-nousun peu sur les grandes lignes de cet effort de
rénovation. Linguistique structurale et stratégies de décentrage
idéologique participent à la quête des structures inconscientes du
comportement humain.Les sciencessocialess’efforcentainsi de sys-
tématiser les techniques de dépassement du sens immédiat des phé-
nomènes psychiques et sociaux en vue d’en saisir les significations
profondes, tout comme autrefois, les sciences naturelles s’étaient
constitué une image du monde essentiellement différente de celle
que nous livre la perception sensorielle. La méthode structuraliste
en ethnologie, prenant la culture pour une constellation de sys-
tèmes symboliques,s’acharneà employer une méthode immanente,
c’est-à-dire à faire un examen attentifdes modes d’organisation spé-
cifiques de chaque dimension de la culture ;mais cette analyse rigou-
reuse vise toujours un niveau sémantique profond (il n’y a de science
que du caché,disait déjà Bachelard).
L‘ascèse de la méthode immanente peut sauver les sciences de
l’homme de la frivolité de l’impressionnisme; la discipline de la
chasse à une sémantique de la profondeur peut les soustraire à la
Pays émetteurs de science moderne 245

monotonie gratuite des descriptionspléonastiques.L’analysestruc-


turale pose en effet simultanément l’idéald’une lecture immanente
et la conscience de l’autonomie du regard interprétant vis-à-visde
son objet. Il n’y a pas d’interprétation structurale sans construc-
tion de modèles d‘analyse,et sans conscience de l’écartentre modèle
et réalité analysable.Les sciences exactes savent depuis longtemps
que le savoir ne découle nullement de l’expérience vécue ; qu’il
exige toujours, pour se consolider, l’intervention d’un appareil
sélectif,nécessairement stylisateur -d’un simulacre artificiel de la
réalité.La connaissance scientifique n’estpas une intuition passive ;
elle est constitutive de son objet. L’épistémologie structuraliste
aboutit dans le domaine sociologiqueà l’abandonde toute ((spec-
tator theory of knowledge ))(Peirce).
Enfin,dans leur effort de rénovation gnoséologique et métho-
dologique, les sciences de l’homme essaient d’institutionnaliser
- au niveau de leur modus operandi même -la nature sociale,
trans-égologique,de la vision sociologique.CI.Lévi-Straussa pro-
posé aux sciences humaines de remplacer le cogito asocial de Des-
cartes, organe archétypique de la connaissance physique, par le
cogito de Rousseau, marqué par le sens de l’autre et de la transi-
tivité du moi. La véritable connaissance sociologique se doit d’in-
tégrer dialectiquement non seulement la réalité,mais aussi le point
de vue de l’altérité. A cet égard, l’expérience ethnographique,
confirmation vivante du ((Je est un autre ))de Rimbaud,donne le
ton à l’ensemble de la recherche sociale ; car la conscience cogni-
tive de l’autre commence dans les dédoublements lucides du moi
connaissant.
I1 va de soi que le cogito néo-rousseauisteauquel les nouvelles
sciences de l’homme rendent hommage les rapproche,du même
coup,de l’universalismegénéreux où la culture moderne cherche à
se comprendre et à se guérir.Accepter une gnoséologie de l’altérité,
c’est placer la science,dans sa propre activité,à côté de la rénova-
tion morale de l’Occident. O n voit comment l’autocritique des
sciences rejoint,de la manière la plus organique,le mouvement de
la culture vers sa rectification axiologique.Nous sommes d’ailleurs
tentés d’aller un peu plus loin, et de deviner, dans certaines
démarches de la sociologiecontemporaine,une nette volonté d’har-
moniser l’objectivitéscientifique avec l’engagement moral.
La pensée sociologique allemande a esquissé plusieurs fois une
Aufhebung de la Wertfreiheit (Weber) sociologique. Peut-on assi-
246 Thérapeutique pour une conciliation

gner des tâches morales à la sociologie,tout en préservant sa neutra-


lité face aux croyances et à la politique ? Depuis la Soziologie als
Ethoswissenschaft de Freyer, les sciences sociales cherchent à
démontrer cette possibilité, en évitant à la fois l’indifférence aux
valeurs d‘une certaine recherche américaine et le dérapage partisan
dont Histoire et conscience des classes, marxisation de l‘analyse
webérienne de la culture moderne, reste l’exemple le plus illustre.
La Logique des sciences sociales de J. Habermas est la dernière
réponse à cette question. Habermas (Technick und Wissenschaft als
Ideologie) a emprunté au jeune Hegel une typologie dualiste de
l’action sociale. I1 y aurait d’une part le royaume du ((travail », à
savoir de l’action instrumentale (zweckrational chez Weber), gou-
vernée par des règles techniques en principe axiomatiques ; en
outre, l’acteur, ou les acteurs, qui s’en écartent sont ( (punis N par
l’échec de leur acte :c’est donc la réalité elle-mêmequi sanctionne
positivement ou négativement l’action instrumentale.D’autre part,
le royaume de 1’ ( (interaction », c’est-à-direde l’action communi-
cative, gouvernée par des normes. Celles-ci, au lieu de s’imposer
immédiatement à l’esprit de tout un chacun, ont besoin d’être
((intériorisées 1) et, en quelque sorte, agréées par les acteurs ; lors-
qu’on leur désobéit, on est puni par la société ; le châtiment ne
provient pas automatiquement de la réalité, il suppose l’application
de peines tout à fait arbitraires (puisque conventionnelles)par rap-
port au délit.
Une analogie se dessine entre ces deux grands types d’action ou
de comportement social et deux modes du savoir scientifique.D’un
côté, l’usage courant, pragmatique, des sciences physiques repose,
ainsi que les a sociotechniques»,sur des évidences pratiques, accep-
tables aux yeux de tous ; de l’autre côté, l’interprétation sociolo-
gique problématise les prémisses de 1’ objectivité N microscienti-
fique et rouvre, du même coup, le thème de la confrontation
idéologique à l’intérieur même de l’acte d’analyse du réel. Seule-
ment, voici : arrivée à la destruction du consensus basé sur des
évidences faussement originaires (puisqu’ellesse fondent,elles aussi,
sur des options philosophiques et morales préalables), la sociologie
s’avoue - lorsqu’elle veut saisir et évaluer la praxis sociale -
dépendante du mouvement concret de cette même praxis ;car seuls
les sociotechniciens,fétichisant la science, réussissent à vivre dans
l’illusion d’une distance parfaite entre le regard de la sociologie et
la dynamique de la réalité sociale.
Pays émetteurs de science moderne 247

I1 est aisé de constater,dans le débat méthodologique des nou-


velles sciences de l’homme,combien leur rénovation prend une
direction symétriquement opposée à celle qu’ont suivie en leur
temps -à la naissance de l’âgemoderne -les sciencesde la nature.
Celles-ciavaient,avant tout,procédé à une dépolitisation du savoir :
Bacon et Descartes ont mis sans réserve l’utopietechnologique à la
place de toute mise en question de l’ordre social ou du cadre de
ses valeurs. Aujourd’hui, par contre, on a l’impression que les
inflexionsles plus rénovatricesdans les scienceshumaines -la nou-
velle anthropologie ((rousseauiste D, la sociologie en tant que K cri-
tique de l’actualité ))de Habermas - mènent tout droit à une
repolitisation de la pensée.Bien entendu,cela ne signifiepas du tout
un abandon de la souveraineté de la science face aux sectarismes
politiques, aux idéologies partisanes sous toutes leurs formes ; la
science ne peut K s’engager))qu’en restant libre,fidèle à I’indispen-
sable sérénité de ses procédés. L‘efficacité de sa contribution à la
thérapeutique de la crise de la culture l’oblige à s’interdire toute
prostitution prosélytique, pamphlétaire ou messianique. Le chi-
liasme scientifique reste un produit typique du scientisme ; mais le
scientisme,loin de représenter la vérité de la science,n’en est que
la mythisation. Le scientisme est une usurpation non scientifique
des sources extra-scientifiques,et même extra-intellectuelles,de la
morale -tandis que la vraie science,elle, est toujours consciente
des limitesde l’entendementet de l’irréductibleautonomiede l’ordre
éthique.
A la question :((la science peut-elleengendrer une morale nou-
velle, capable de surmonter la maladie de la civilisation méca-
nique ?N, la seuleréponse qui soit scientifique consiste à reconnaître
que, aussi large et décisif que soit son apport à l’illumination cri-
tique du problème de la culture et du problème du conflit science-
culture, la science ne sera jamais,en tant que telle, la matrice des
-
valeurs dont le manque afflige notre société. La science et les
sciences socialestout comme les autres -identifie le problème de la
culture,elle ébauche la figure de sa solution ; et pourtant,pas plus
qu’ellen’a été l’origine,mais seulement l’instrument,de l’évolution
culturelle de l’Occidentmoderne, elle ne peut, en aucune façon,le
porter toute seule à la conquête de l’équilibreet de la sagesse.Voilà
ce qu’il vaudrait la peine d’inculquer aux jeunes générations
-celles-làmême qui montrent déjà tant de signes d’une insatis-
faction fondamentale à l‘égard du vide moral de notre culture.
248 Thérapeutique pour une conciliation

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Discussion

J. Berque. - J’estime très juste l’idée du professeur Merquior de


charger les scienceshumaines d’apprécieret, dans une certaine mesure,
decontrôlerleschangementsanthropologiqueset sociauxentraînéspar la
scienceet la technologie.Maisje m e demandequi contrôlerales sciences
humaines elles-mêmes.Peut-onpour cela compter sur la ((base ))? La
démocratisation de l‘éducationdevrait le faire espérer,même si elle n’a
pas toujours été un succès.
R. Habachi. -Le problème demeure entier,car le professeur Mer-
quior fait aussi appel à une morale dont il reconnaîtqu’elle ne peut pas
être dégagée des seules scienceshumaines.
G. P. Sharma. - Les sciences humaines ne sauraient prétendre
exercer un contrôle sur les sciencesnaturelles que si elles sont éclairées,
orientées par des valeurs fondamentales.Sinon elles risquent d’êtrenui-
sibles,en favorisantla domination de la scienceet de la technologie sur
la société.
R. Habachi. -Le professeur Sharma et le professeur Berque pour-
raient se retrouver dans la philosophie qui est celle de l’Unesco,et qui
s’inspiredes principesénoncés dans la Déclarationuniverselle des Droits
de l’Homme.
D . Dickson. -Je voudrais insister sur l’importance du contenu de
l‘éducationscientifique.I1 faudraitreplacerl’éducationscientifiquedans
un contextehistorique,ce qui permettrait de mieux comprendrelespres-
sions politiques,économiques et sociales qui ont influé sur le dévelop-
pement de la science occidentale. D’autre part l’éducationscientifique
devrait porter sur les problèmes concrets qui se posent actuellement
-par exemple la pollution,l’augmentationdémographiqueet l’escalade
des armements - et sur les solutions possibles. On ne peut espérer
aplanir les tensions entre scienceet culture par des considérationspure-
ment culturelles.I1 faut réviser l’enseignementdes sciences,ce qui amè-
nera à réévaluer la position des scientifiques dans la société.
250 Thérapeutique pour une conciliation

On ne saurait demander au savant de régler ses recherches sur la


considération des conséquences qu'elles pourraient avoir pour l'huma-
nité. Mais le savant doit assumer ses responsabilités c o m m e membre de
la communauté.
U n e autocritique est nécessaire,mais elle ne doit pas seulement porter
sur la science proprement dite. Elle doit aussi s'appliquer aux institu-
tions scientifiques et aux orientations des recherches. I1 est difficile de
prendre position sur l'équilibreentre la culture et la science sans accepter
en m ê m e temps une certaine idéologie.

-
R. Habachi. Je suis heureux de voir un représentant du monde
étudiant apporter un tel témoignage.

-
A. A. Mazrui. C o m m e le thème de l'universalité de la science se
trouve au point de départ des réflexions de ce colloque, je souhaite que
l'on soit davantage attentif à deux perspectives complémentaires :l'uni-
versalité de la science, le caractère local des cultures. Mais une univer-
salité se dessine aussi dans le domaine des cultures en ce sens que le
monde tend à devenir une fédération de cultures, et qu'entre les cultures
les échanges se font sans cesse plus nombreux. Ayant fait des conférences
dans de nombreux pays, l'Inde, Singapour, les Etats-Unis, le Kenya
notamment, et ayant pu partout m e faire comprendre en parlant l'anglais,
j'ai été frappé par le développement de la compréhension mutuelle, ainsi
que par les intérêts et préoccupations très semblables des publics si
divers par la race et la culture avec lesquels j'ai été ainsi en contact. A
ce développement d'une telle culture mondiale, les sciences humaines
apportent une très efficace contribution. J'ajouterai cette importante
remarque :alors que les éléments esthétiques de la culture conservent le
plus souvent un caractère local, les éléments philosophiques et religieux
apparaissent beaucoup plus aisément universalisables.

-
A. Kovbcs. I1 y a une contradiction entre l'idée d'une autocritique
de la science et celle d'un contrôle de la recherche. A m o n avis, m ê m e
dans les scienceshumaines, il faut assurer la pleine liberté de la recherche.
D'ailleurs la science, par sa nature même, comporte toujours une auto-
critique. Si le savant était satisfait des résultats de sa recherche, il ne
chercherait plus. Mais, pour résoudre les problèmes que pose la science
à la société, il faut sortir du domaine de la science.

-
R. Habachi. Evidemment, la vérité ne doit faire peur à personne.
Aussi bien ne s'agit-il pas de suspecter la vérité scientifique,mais de dis-
tinguer la science de ses applications. C'est sur les applications de la
science beaucoup plus que sur la science elle-mêmeque doit porter l'auto-
critique. I1 reste cependant que, c o m m e il y a toujours un lien entre le
Pays émetteurs de science moderne 251

savoiret l'utilisation que l'on en fait,et que l'homme est toujours tenté
d'utiliser son savoir pour exercerun pouvoir,l'on ne peut pas ne pas se
soucier de la manière dont agissent les scientifiques.
M.S.Narasimhan. -Les spécialistesdes scienceshumainesne sont
pas enmesure decritiquerlascience.Au mieux,ilsaccèdentà uneversion
popularisée de la scienceet leursjugementsviennent trop tard -après
que la bombe atomique a éclaté.Seuls les scientifiquespourraient criti-
querlascience;maisen raisondelaspécialisationcroissantedessciences,
il devient de plus en plus difficilemême pour eux d'apprécier les consé-
quences éventuelles des découvertes scientifiques.
2 - Pays récepteurs
de science moderne
P A R A . BOUHDIBA

Dans les pays ((récepteurs I), la science est perçue à travers le


processus complexe de l’acculturationet c’est en termes d’exclusion
ou d’inclusionque se posent les problèmes de l’acquisitiondu savoir
et de l’efficience scientifique. O n réagit à la science avec la hantise
de siècles de frustrationet de blocage.Le désir d‘accéderà la science
cache mal, par l’impatiencequ’il manifeste,une volonté de com-
penser des siècles entiers de privation, d‘absence et d’abandon.
Faute de percevoir la science comme effort interne,dynamique et
dialectique pour approcher d‘un type de vérité qui fonde notre
connaissancedu monde et notre action sur la nature,faute d’appré-
hender la méthodologie et le processus de la découverte scientifique
comme tension créatrice et génie inventif,nous vidons la science
de son contenu et nous l’entouronsd’un halo mythique, qui, loin
de nous en rapprocher,nous en éloigne indéfiniment.C’est l’image
que l’onse fait de la science qui se révèle à l’usage et en définitive
comme l’obstacle le plus redoutable dans notre marche vers la
science.Beaucoup plus en tout cas,nous semble-t-il, que je ne sais
quelle incompatibilité foncière ou quelle tare congénitale !
Certes, cela n’estpas toujours le propre des seuls pays récep-
teurs ))et tout chez ceux-cin’estpas négativité :bien des couches
sociales des pays donneurs ne sont guère plus lucides que nous.Ici
et là, on repère des confusions analogues entre la science et la
technologie,entre la science et la politique. Ici et là,la science est
perçue comme l’espoirqui prend le relais du moral et du religieux.
254 Thérapeutique pour une conciliation

Ici et là, on trouve la même image positiviste de la science capable


de tout résoudre et de mettre fin à toutes les misères humaines.Mais
alors que dans les pays occidentaux cet espoir était le reflet d’une
civilisation triomphante et conquérante, ailleurs il se transforme
souvent en obstacle car il concentre de manière redoutable les blo-
cages inhibiteurs. E n Europe occidentale, en Amérique du Nord,
la science était mythifiante. Dans nos pays, elle a fini par être démy-
thifiante, voire franchement mystificatrice !
Beaucoup plus, donc, qu’à un affrontement entre science et
culture, nous assistons à un affrontement entre une culture coupée
de la mondialité, plus ou moins fermée sur elle-même,et une image
déformée de la science.
A vrai dire, la culture traditionnelle ne pouvait pas ne pas se
ressentir des découvertes hardies et des conquêtes révolutionnaires
de la science. Par la force des choses, la vision traditionnelle du
monde se trouve remise en cause. Après tout, la science moderne
n’est qu’une culture, raffinée certes et surélaborée. Elle a surtout
pour elle l’efficacité technique dont elle ne cesse de donner des
preuves tangibles.C’estpourquoi elle passe pour supérieure,devient
un objet de curiosité et d‘envie et suscite un immense désir de pos-
session. La fascination qu’elle exerce sur les masses et sur les élites
est de nature à traumatiser les cultures de nos pays d’Afrique et
d’Asie. Et cela d’autant plus profondément que la science, élaborée
dans d’autres contextes culturels, se fait pratiquement sans nous et
nous reste d’une manière ou d’une autre étrangère.
C‘est la culture traditionnelle elle-mêmequi, par un déplace-
ment de sens curieux mais naturel, a fini par être perçue comme
marginale. A force de s’intéresser à la modernité, à force d’entrer
dans le jeu de la science et de percevoir celle-ci comme valeur à
découvrir, on a fini par déplacer les références et par dévaloriser la
culture, désormais jugée ((archaïque », arriérée », vieux jeu »,
((demeurée D. On ne se rend peut-êtrepas toujours compte qu’on se
marginalise ainsi, et par rapport à une science mythologique et par
rapport à une culture vidée de toute épaisseur et de tout contenu.
Cette perception magique de la science peut être décelée jusque
chez nos savants eux-mêmes qui ne font en définitive que déplacer
l’objet de leur foi. I1 y a les ((positivistes », les cartésiens », les
esprits forts sûrs de leur savoir, confiants dans leurs recettes. Mais
il y a aussi ceux qui souffrent d’une scission de leur personnalité et
qui, tout en agissant d’une manière scientifique au bureau, au labo-
Pays récepteurs de science moderne 255

ratoire ou à l’usine,retrouvent chez eux l’apaisementdans le pas-


séisme culturel.Culture égale alors folklore.Beaucoup s’usent à ce
jeu et c’est là une composante importante de tant de névroses dont
souffrent 110s cadres et nos élites.
I1 y a plus grave.U n peu partout,dans le Tiers Monde comme
d’ailleurs dans le monde industrialisé,on constate une réelle ten-
dance à utiliser les mots ((science », ((scientifique », ((étude rigou-
reuse D, ((approche quantifiéeN, à des finspolitiques,pour emporter
une décision ou faire passer un projet. Parfois nos élites nous pré-
sentent de bonne foi comme ((prouvé )), ((certifié )), ((garanti )),
((démontré I), ce qui n’est qu’hypothèse et choix raisonné !D’où
ces ((fétiches ))des administrationsmodernes qui ont nom ((sta-
tistique N, ((plan D, ((recherche », ((organigramme D, ((ordina-
teur D.. .et qui ne sont que les ((Sésame-ouvre-toi ))de nos Ali-Baba
modernes.Très souvent,la réalité est beaucoup plus terne et sa gri-
saille ne fait que masquer les intérêts des classes,des castes ou des
clans au pouvoir. La science,c’est aussi en effet une arme qu’uti-
lisent les divers groupes de pression qui s’affrontent au sein de
toute société.
I1 ne faut pas non plus oublier,dans ce tableau des abus commis
au nom de la Science,le rôle souvent ambigu joué par les sociétés
d’études des pays du Tiers Monde qui, un peu trop sensibles aux
arguments de ceux qui les financent,n’ontpas de peine à prouver la
((validité absolue ) ) de telle hypothèse ou ( (la rentabilité maxi-
male ))de tel choix..,, au nom bien entendu du savoir,de la science,
de la rigueur et de la ((Mathesis universelle N.
Ayons le courage de le reconnaître ; au nom de la science,une
mystification odieuse se perpètre qui perpétue le pacte colonial,les
injustices sociales et les exploitations de toutes sortes.Rien d’éton-
nant qu’il en sorte presque toujours une image équivoque et
brouillée de la science.
Ce qu’onjuge,ce à quoi l’on s’oppose plus ou moins confusé-
ment, ce n’est pas la science,mais un usage aussi peu scientifique
que possible de la science. Si l’on tient compte du fait que les
cultures traditionnelles sont des cultures traumatisées,peu sûres
d’elles-mêmeset en pleine crise, on comprend facilementpourquoi
le dialogue entre la science et la culture se trouve dans l’impasse
depuis plusieurs décennies. Comment établir une réciprocité entre
une culture trop souvent momifiée et une science aisément mytholo-
gisée ? Curieux dialogue que celui de deux impotents !
256 Thérapeutique pour une conciliation

Pour qu’un dialogue véritable s’instaure,il importe donc de


purifier l’une et l’autre.Peut-êtrele conflit subsistera-t-il, mais ce
sera une tension positive et dialectique,c’est-à-direféconde. Réta-
blir la science dans son authenticité et restaurer la culture dans son
dynamisme s”imposentdonc comme des préalables essentiels de
toute thérapeutique de conciliation.
I1 y a lieu tout d’abord d’exorciser l’esprit scientifique. S’ilest
vrai, comme nous avons tenté de le montrer, que la science est
tenue pour magique,qu’ellenourrit les rêves et la volonté de puis-
sance, une tâche supérieure s’impose à nous pour purifier nos
intentions et psychanalysernos attitudesface à la science.Une véri-
table conversion doit s’opérer en nous pour modifier radicalement
nos manières ordinaires de voir et pour que nous nous rendions
compte que c’est par ((contingence ))que la science se trouve par-
fois compromise avec l’impérialisme,la guerre et la domination,
mais qu’ellepeut tout aussi bien servir le progrès,la paix,lajustice,
le bien-être.Nous ne devons pas tomber dans les erreurs que nous
sommes en droit de reprocher à nos partenaires du monde indus-
trialisé.11 faut nous rendre à l’évidence : si ia science a contribué
à engendrer la société dite ( (de consommation », c’est que les
structures sociales, économiques, historiques, culturelles,en un
mot, les sociétés industrielles,l’ont infléchie dans un sens très
précis. Ce qui est en cause,c’est la ((situation ))de la science,non
la science elle-même.Nos aspirations les plus légitimes trouveront
dans la science un appui d’autantplus sûr que le modèle qui nous
guidera sera précisément non point cette société de consommation
tant décriée dont nous n’avons pas encore cessé de souffrir, mais
un idéal plus conforme à notre génie et aux valeurs propres à notre
culture authentique.La science devra être mise au service de notre
lutte contre le sous-développement,de notre désir de promotion
de l’homme,de notre idéal de justice sociale et de libération.
Nous ne sommes malheureusement pas sans ignorer ce que cette
attitude peut avoir d’idéaliste. La science moderne est bel et bien
accaparée par les nations les plus avancées qui la couvent jalou-
sement,l’entourent de mille barrières,la vendent au plus offrant.
Ce sont les secrets militaires et les brevets industriels qui ont permis
et permettent encore d’établir les fossés les plus efficaces entre les
pays industrialisés et les autres. Barrières économiques,barrières
financières,barrières militaires : la science moderne, à l’instar de
la fille du sultan des Mille et Une Nuits entourée de sept murailles,
Pays récepteurs de science moderïîe 257

est une belle trop bien gardée !Qui dira combien les secrets et les
brevets nuisent à l’effort d’industrialisationdu Tiers Monde,com-
bien ils rendent sa production peu compétitive, peu rentable,et
combien finalement la dépendance risque par là même de se per-
pétuer indéfiniment.Ni les problèmes du développement,ni ceux
que pose l’affrontementde la science et de la culture ne peuvent
trouver de solution si la science demeure un domaine privé et non
un patrimoine universel.II y a là un champ d’actionimmense pour
l’Unesco et pour les autres organisations internationales. Pour
lutter contre cette utilisation abusive de la science, soit à des fins
de domination militaire, soit à des fins de spéculation industrielle,
l’Unescodevrait peut-êtreétudier les moyens propres à délimiter les
notions de brevet et de secret militaire.
La ((démystification ))et la ((psychanalyse ))de la science seront
d’autant plus aisées que nous aurons réussi à démonter le méca-
nisme de l’actescientifique.Car enfin beaucoup de nos techniciens,
de nos étudiants et même de nos savants,n’ayant pas directement
participé à l’élaborationdu savoir scientifique,ont tendance à le
croire issu de je ne sais quel génie mystérieux,de quelle grâce mira-
culeuse. Imbus d‘une idéologie positiviste, ils en sont restés à
Comte et à Poincaré. Ils croient que la science est sortie des cer-
veaux occidentaux comme jadis Minerve était sortie,tout armée et
casquée, du cerveau de Zeus.Ils ne se rendent pas compte que la
science n’est pas l’absolu mais le relatif, c’est-à-direqu’elle est
rationnelle et dialectique ou, si l’on préfère, ((surrationaliste 1).
Elle est dialogue continu du monde et de l’esprit et des savants
entre eux. Elle n’est pas définitive,elle n’est pas close. Elle est au
contraire ouverture et inachèvement. C e qui est acquis l’est provi-
soirement, en attendant d’être critiqué, remis en cause, élargi,
approfondi...C’est pour cela qu’il est absurde de penser que nos
sociétés sont venues trop tard. I1 y a des sociétés en retard,il n’y a
pas de sociétés tardives.
D’oùl’intérêt pédagogique et démystificateur de l’histoire des
sciences. Une découverte scientifique n’est qu’un moment de la
science.Non seulement l’histoiredes sciencespermet de reconnaître
et d’appréhender dans sa dimension tout humaine l’acte scienti-
fique,mais encore elle a l’incomparableavantage d’aider à situer
la sciencecomme effort de constructionet de réduction,non comme
((donnée ) )toute faite. L‘apprentissage de l’acte scientifique passe
par la répétition des actes scientifiques passés ; d’où l’importance
SCIENCE -
9
258 Thérapeutique pour une conciliation

pédagogique d’une théorie, même,et je dirais surtout, si elle est


dépassée.Certes, le savant est un héros des temps modernes. Mais
c’est d’abord un fonctionnaire du vrai historiquement situé. Et il
ne peut assumer son rôle propre que s’il s’appréhended’abord en
tant que tel.
Plus fondamentalementencore,la vision scientifique du monde,
en tant que construction,n’estni plus ni moins valable que telle ou
telle autre vision du monde. I1 n’y a conflit entre la science et la
culture que parce qu’on les situe sur le même terrain.Recommen-
cerons-nous l’éternelle erreur du positivisme ? C‘est parce qu’ils
ontologisent un peu trop rapidement la science que tant de nos
esprits, et des plus brillants, tombent dans le ridicule travers de
chercher à expliquer les Upanishads ou le Coran par Newton,
Fresnel,Einstein,Darwin ou Lamarck. Ils ne comprennent pas ce
qui peut séparer la gnose de l’ontologieet que,dans un cas,il s’agit
de la réduction du monde, et dans l’autre d’une somme de sagesse
et de valeurs. La science dé-réalisele monde mais réalise l’homme.
C‘est en tant que telle qu’il faut la prendre au sérieux.C‘est à ce
titre qu’ellepeut dialectiser nos cultures,les dynamiser et leur resti-
tuer leur propre rôle.
C‘est en saisissant l’acte scientifique dans toute son ampleur et
dans toute sa profondeur que nous pouvons espérer apprendre à
intérioriser non seulement le savoir mais les démarches qui mènent
au savoir.Nous devons donc nous efforcer de propager du savant
une image moins mythique, plus véridique. Ni sorcier, ni sur-
homme, il est un homme tout simplement. Je veux dire qu’il sait
admirablement cumuler l’intelligenceet l’intuition,la patience et la
méthode, l’intérêt mesuré et l’abnégationcontrôlée.
La thérapeutique de conciliation ne devrait pas consister seu-
lement à démonter les mécanismes de l’acte scientifique,mais aussi
à ((apprivoiser ))la scienceen lui ménageant des structuresd‘accueil
adéquates.Nous avons,dans les pages précédentes,insisté sur les
composantessociales de l’espritscientifique.La science est toujours
en situation.Et ce n’estpas n’importe quelle situation qui rend pos-
sible l’élaboration du travail scientifique.Osons le dire : dans la
plupart des pays du Tiers Monde,les conditions politiques,écono-
miques et sociales faites aux chercheurs et aux savants sont peu
satisfaisantes.
I1 faut bien reconnaître que l’éveil à l’esprit scientifique est
d’abord un éveil à l’esprittout court.Aussi n’y aura-t-iljamais de
Pays rkcepteurs de scierice moderne 259

pensée scientifique s’il n’y a pas d’abord un minimum de liberté


de pensée.La sciencefait rarement bon ménage avec la politique de
l’éteignoir et de l’obscurantisme.
La chasse aux sorcières,l’absence de libéralisme dans les uni-
versités,le rejet des scienceshumaines,la suspicion continuellesont
choses trop fréquentes,hélas !dans nombre de pays d’Amérique,
d’Afrique,d’Asie et d’Europe. Tout cela tend à créer chez les
savants,les chercheurs,lesuniversitaires,lesintellectuelsen général,
un malaise qui bloque leur travail,qui les inhibe dans leurs efforts
d’investigation scientifique et finit par les rejeter dans les zones
marginales de la vie collective. Comment espérer créer un esprit
scientifique endogène,susciter un dialogue fécond entre science et
culture si les porte-parole attitrés de la science sont eux-mêmes
exclus plus ou moins radicalement de leur communauté. O n
n’intègrepas la science moderne en marginalisant les savants et en
les rejetant hors de la communauté nationale.
Or une véritable politique scientifique est d’abord une politique
tout court,une politique saine,démocratique,fondée sur le respect
des libertés de l’homme et du citoyen, des valeurs et des idéaux
collectifs.C‘est parce qu’on ne l’a pas compris que des centaines
de milliers de cerveaux ((émigrent D, c’est-à-dires’exilent de leur
pays d‘origine devenu un pays étranger pour eux, et partent à la
recherche de structures d’accueil là où elles existent, c’est-à-dire
finalementdans les pays à haut potentiel technologiqueet industriel,
contribuant ainsi à aggraver un état de fait que chacun s’emploieà
dénoncer sans y chercher vraiment remède. Ces 700000 cadres
supérieurs du Tiers Monde qui se sont installés entre 1962 et 1967
aux Etats-Unis,ces 10 O00 intellectuels hautement qualifiés qui
chaque année partent des pays arabes,presque toujours sans espoir
de retour, disent, et sur le mode tragique, combien le savant,en
l’état actuel des choses et faute de structures d’accueil,se sent en
marge de sa communauté d’origine.
Ne nous faisons pas d’illusions et soyonsjustes :ce n’est pas
d’abord une question de salaire ou de ((standing D. Ce n’est pas le
rejet de la culture traditionnelle,ni l’attraction des sociétés de
consommation qui poussent les savants à émigrer, mais plutôt
l’absence de moyens de travail et de recherche, que des politiques
bornées et étroites ne veulent pas leur procurer.
Pour l’intellectuel,pour le savant du Tiers Monde formé à
l’école occidentale,rentrer chez lui c’est sombrer dans l’abîme.Le
260 Thérapeutique pour une conciliation

savant du Tiers Monde,c’est l’initié de Platon qu’on force,d’après


le mythe célèbre,à rentrer dans la caverne. Tant que le problème
du brain-druin n’aura pas été résolu,et d’abord sur le terrain poli-
tique,la conciliation science-culturerestera un vœu académique et
pieux.
Quoi qu’il en soit, toute une action pratique doit être menée
non seulement dans les écoles, auprès des élèves et des étudiants,
mais auprès d’un large public qui n’a pas encore été touché d’une
manière raisonnée et systématique. Jusqu’à présent, la notion de
N vulgarisation ) )n’a été pensée qu’en fonction des pays occiden-
taux. Les œuvres de vulgarisation scientifique sont conçues comme
des travaux destinés à un public d’un niveau intellectuel plus ou
moins élevé, mais largement acquis à la science moderne, et la
vulgarisation a pour but de mettre à la portée de ce public les résul-
tats des travaux scientifiques les plus récents.D’où le primat Iégi-
time du souci d’informersur le souci de former.Dans nos pays,la
conciliation tant souhaitée entre science et culture exige que le tra-
vail de vulgarisation soit essentiellement un travail de formation,
d’initiation,de conversion. Les visions du monde de ce public ne
doivent pas être perdues de vue et l’objectifà atteindre,c’est bien
de rendre possible l’accès à l’espritscientifique,d’éveiller la curio-
sité,de développer le sens de l’intuition,d’apprendreà lire le caché,
à retrouver la rationalité derrière le touffu de l’événement,à unifier
le divers.Le thème vulgarisé n’est alors que le support de la vision
scientifique qu’ilvéhicule avec lui et au service duquel il se met.
Bien entendu,un effort parallèle devrait être fait pour purifier
les cultures.Nos cultures traditionnellesn’ontjamais,au fond,été
prises au sérieux. Qu’on les ait perçues comme absolues et intan-
gibles ou qu’onles ait appréhendées comme un poids et un fardeau,
elles n’ontjamais été dialectisées et mises en réciprocitéde perspec-
tive avec une mondialité agissante et en marche. I1 faut, en effet,
commencer à démystifier notre propre passé et chercher à dégager
les fondements de notre propre culture. La phase coloniale dont
nous sortonset tout au long de laquellenous avons été affrontésaux
autres,colons ou savants,nous a,par contrecoup,amenés à nous
délecter d‘une image plus ou moins morose d’un passé surestimé
et surévalué.Ne perdons pas de vue les belles pages de Constantin
Zurayk sur l’histoire-fardeauet l’histoire-tremplin.Nos cultures
perçues à travers les prismes déformants des situationshumiliantes
sont exaltées d’une manière excessive et surtout qui laisse peu de
Pays récepteurs de science moderne 261

place aux initiatives du présent. C’est pour cela que les cultures
closes se posent en adversaires irréductibles de la science et de la
modernité. Elles sont d’autant plus passéistes et archaïsantes que
parfois le modèle culturel qu’elles proposent,héros ou prophète,
est situé dans le passé. Les patterns culturels traditionnelss ont
d’abord une manière de renverser le cours du temps puisqu’ils
impliquent toujours que la grandeur,le bien, le vrai sont derrière
nous et non pas devant nous. C’est adopter d’embléeune attitude
à l’opposéde celle de la science.C’est aussi donner un semblant de
justification au comportement pseudo-progressistede tant de nos
jeunes acculturés,qui ne rêvent que de liquider la culture tradi-
tionnelle et les valeurs qu’elle véhicule et qu’ils ne peuvent guère
percevoir autrement que comme ((archaïques )), ((anciennes »,
((dépassées D.
C’est seulement dans ce contexte limité que la confrontation
entre la science et la culture peut paraître dramatique et sans issue.
Aussi nous faut-ilchanger notre perception des cultures tradition-
nelles et les démythifier à leur tour.Car,au fond,il s’agitpurement
et simplement d’unlegs à faire fructifier et non pas d’undouaire à
enfouir dans un coffre secret.Une culture n’estarchaïque que faute
de renouvellement. Les valeurs traditionnelles cessent de mordre
sur le réel parce qu’ellessont mises au service d’unestructuresociale
dont on a intérêt à maintenir les formes mystifiantes. Derrière les
cultures soi-disantspécifiqueset prétendument nationales,ce qui se
profile c’est trop souvent, hélas, l’exploitation d’une classe par
l’autre,d’une caste par une autre,d’un groupement social par un
autre. L’attachementexclusif à la culture originale n’est souvent
qu’une forme d’aliénation car, sous prétexte de (( spécificité »,
d’((authenticité D, de K respect de la tradition D, ce qu’on cherche à
maintenir, c’est la domination de l’homme sur la femme, des
adultes sur les jeunes ou des hommes des villes sur les paysans !La
perception de la culture qui en résulte est forcémenttruquée.Mais,
inversement,vouloir purement et simplementliquider la spécificité
culturelle du passé n’est guère plus sensé,car la science elle-même
est culturellement située.Ce qui compte en définitive,c’est le dia-
logue et non l’affrontementdes cultures.Et c’est en cela que réside
l’attitudeauthentiquementscientifique.
S’ilest vrai, en effet, qu’il y a une vraie et une fausse culture,
tout comme il y a une vraie et une fausse universalité,il est grand
temps de chercher à discerner dans l’héritage culturel le profond
262 Thérapeutique pour une conciliation

du superficiel,le vivant du pourri,le germe du bois mort. I1 y a une


(
( exégèse de l’humain 1) à faire,et c’estjustement ce à quoi devraient
s’attacherles scienceshumaines dans les pays en voie de développe-
ment. Une des fonctions de la science est précisément d’aider à
situer les problèmes, à démystifier les cultures,à exorciser le passé
et à rendre possible d’une manière concrète l’intégration de la
modernité, et de la science qui lui est inhérente,dans le vif de nos
cultures nationales authentiques.
Le rôle privilégié des sciences humaines,notamment de la psy-
chologie sociale historique, est de démystifier les cuitures. L’atta-
chement aux valeurs traditionnelles,au droit coutumier,à certaines
valeurs esthétiques,n’estqu’unemanière de déguiser des structures
sociales trop précises. C’est l’analyse scientifique et elle seule qui
peut le montrer, comme c’est elle seule qui peut nous renseigner
sur la ((situation )
)des cultures,leur rôle,leur fonction passée,pré-
sente et à venir ; elle seule peut nous éclairer sur les chances de
survie de nos cultures, de nos modes de penser, d’agir,d’aimer.
Elle seule peut nous aider à actualiser nos valeurs et à les réactiver.
Pour cela, elle doit les cerner, les appréhender,les situer dans le
temps et dégager ce qui en elles est blocage et ce qui est ouverture.
En d’autres termes, nous avons à reconnaîtreles différences cultu-
relles spécifiques,inhérentes à nos diversespersonnalités,à dégager
les constantes,les valeurs, les idéaux,et à les mettre au service du
développementéconomique,de lajustice sociale et de la promotion
de l’homme. La science a ici un rôle de tout premier plan à jouer.
D’ailleurs,on doit toujourspouvoir concrétiser,quel que soit le
contexte dans lequel on se situe,la complémentarité fondamentale
entre le savoir traditionnel et la science moderne. Une fois admis
qu’il n’y a pas deux mentalités hétérogènes,mais des moments dif-
férents d‘une seule et même destinée,il n’estplus interdit de penser
que le savoir scientifique,quels que soient par ailleurs ses carac-
tères propres,peut et doit être situé en tant que moment historique
par rapport à d’autres moments de la culture du passé des sociétés
((réceptives ». Cette recherche de la complémentarité est un élé-
ment très important de la thérapeutiquetant recherchée en vue de
concilier la science et la culture.
I1 n’y a pas de société,si traditionnelle soit-elle,qui n’ait dans
sa pensée ((sauvage ) )quelque découverte, quelque trouvaille de
génie qui mérite d’être sauvée et qui rend possible le dialogue entre
culture et savoir moderne. La médecine et les mathématiques
Pays récepteurs de science moderne 263

arabes peuvent et doivent être récupérées comme des moments


essentiels de la science. Comme d’ailleurs doivent être pris au
sérieux les secrets africains des plantes, l’hydrothérapie hindoue,
l’acupuncturechinoise,sans oublier lesjeux traditionnels des osse-
lets, de la marelle,des échecs,qui exigent des efforts d’abstraction,
d’intuition,d’observation,et quireprésententun exercicede l’esprit,
de la mémoire et de l’intelligence.
I1 y a donc lieu de penser que la reconnaissanceet l’appréhension
des différences culturelles spécifiques n’aboutissentpas forcément à
un divorce entre la science moderne et à son reniement.D’abord
parce que celle-ciest nécessaire pour aider la culture à se mettre
en cause et à se rajeunir.Ensuite,parce que toute culture recèle des
moments de l’effort scientifique universel.
Plus fondamentalement encore, il n’y a pas d’un côté une
science moderne, absolue et triomphante,et de l’autre une culture
abêtie et atteinte de gâtisme. Tout comme d’ailleurs il n’y a pas
d’un côté une culture authentique faite uniquement de valeurs et
d’idéauxet de l’autreune sciencetechnicienne matérialiste,généra-
trice de guerre et source de misère et d’injustices. I1 faut rendre
possible le dialogue entre l’une et l’autre et pour cela purifier et
exorciser les images,les stéréotypes et les clichés courants sur la
science et sur la culture.II nous faut d’abord les démystifier toutes
deux et ménager dans l’une et dans l’autre des structuresd’accueil
adéquates. Car la culture juge la science, mais se raffermit, se
rajeunit à son contact,devient plus certaine de ses propres fonde-
ments et prend conscience de sa grandeur et de sa misère ; inverse-
ment,la sciencetrouve dans la cultureun champ d’action nouveau
qui lui permet de s’humaniser,de se purifier à son contact. La
culture englobe toujours des formes du savoir. La science n’est
qu’une forme de culture,et nous avons tous à boire à la même
source universelle du savoir et,ce faisant,à nous enrichir mutuel-
lement par la connaissance de nos différences culturelles.

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ZURAYK, C.Nahnou w a attarikh.[L’Histoireet nous.]Beyrouth,Dar al Ilm,1960.
-. Fi Maarakat al hadhara. [Le combat de la civilisation.] Beyrouth, Dar al
Ilm, 1964.

Discussion
M.S. Narasimhan. -U n e des manières les plus efficaces de démy-
thifier la science est de développer dans les pays peu avancés la recherche
fondamentale,et de faire en sorte qu’elle soit aussi autonome que pos-
sible. C o m m e l’a dit le professeur Bouhdiba, pour que la nature de la
science soit justement saisie, il importe d’insister davantage sur son
esprit que sur ses résultats.Cela suppose que les gouvernements ne voient
pas seulement la science dans une perspective de rentabilité.
Pays récepteurs de science moderne 265

A. Bouhdiba. -Dans le Tiers Monde, en Tunisie notamment, la


promotion de la recherchescientifiquepose de difficiles problèmeshan-
ciers. Ainsi que l’a notamment fait observer le professeur Lettvin,la
recherche est de plus en plus coûteuse.En Tunisie,bien que les moyens
financiers consacrés à la recherche soient sans comparaison avec ceux
queluiaffectentlespays développés,ilsconstituentcependantune lourde
charge,équivalant déjà à plus de 3 % du revenu national.
J. A. Wojciechowski.-Je tiens à soulignerque l’idéeque nous nous
faisonsaujourd’huide la nature et du rôle de la scienceest fort différente
de ce qu’elle était dans le passé. A u XVII~siècle,puis, de façon plus
accentuée encore,aux XVIII~ et au X I X ~siècle,la science est apparue
comme un mode de connaissancequi pouvait résoudre tous les pro-
blèmes -ce qui a mené au scientisme et au positivisme.Cet espoir est
aujourd’huiruiné,ainsiquel’aenparticuliermontréleprofesseurLettvin.
Cela tient au fait que,si la science a été à l’origineune pure réflexion
sur le monde qui n’avait à peu près rien à voir avec l’action,avec la
recherched’une efficacité pratique,aujourd’hui,ainsi que Bacon l’avait
annoncédèsleX V I Is~iècle,la scienceest au contraireétroitementassociée
à la technologie.D e plus,la sciencen’est plus en mesure de contrôler
son développement et les applicationsauxquelles elle donne lieu.Nous
souffronsde cette situationaussi bien dans les pays développés que dans
les pays en voie de développement.
Je voudrais en outre présenter une observation sur la pluralité des
cultures,souventévoquée dans ce colloque.Je suisparticulièrementsen-
sible à ce problème,car j’appartiensà un pays constitué de plusieurs
groupesethniques,ayant des traditions culturellesnettement différentes.
La pluralité des cultures est nécessaire parce qu’iln’estpas de culturequi
contienne toutes les valeurs. J’ai été surpris à la lecture du premier
schéma de ce symposium :on semblait y envisager que la pluralité des
cultures serait supplantéepar l’universalité de la science.Fort heureu-
sement,ce schéma a été ensuite modifié dans un sens qui respectebeau-
coup mieux la pluralité des cultures.Si l’onsait reconnaîtrela nature et
le rôle spécifique de la cultureet de la science,leur conciliation ne pose
pas de difficultés majeures.I1est relativementaisé de trouver entre l’une
et l’autre un modus vivendi. I1 n’y a vraiment de problème que lorsque
la sciencese trouveaccaparéepar des intérêts,des appétits qui cherchent
à l’asservir.Mais ceciest une question qui ne relèvepas de la compétence
de l’Unesco.
Mme M.-P. Herzog. -Dans la conception de ce colloque,il n’a
jamais été envisagé d’opposer l’universalitéde la science à la diversité
des cultures.S’ilest un lieu où la diversitédes culturesest non seulement
reconnue,envisagée avec sympathie,mais aussi renforcéepar tous les
266 Thérapeutique pour une conciliation

moyens possibles, c’est bien l’Unesco. Qu’il m e suffise de citer, parmi de


multiples initiatives en ce sens, la préparation en cours d’un recueil des
traditions orales en Afrique.

R. Xirau. -Je m e demande si l’histoire des sciences a toute la vertu


que le professeur Bouhdiba lui a prêtée.

A. Bouhdiba. -L’histoire des sciences permet de saisir le secret de


l’esprit scientifique et, de plus, de reconnaître ce qui peut être dépassé
dans une culture. Par conséquent,elle peut tempérer un certain passéisme
qui est extrêmement dangereux.

Mme M.-P. Herzog. -I1 y a là une question fondamentale qui n’a


pas été jusqu’ici suffisamment élucidée. I1 s’agit de savoir si l’histoire des
sciences peut contribuer à assurer une meilleure participation à la science
moderne.

-
J. Y.Lettvin. Je suis très heureux que cette question ait été sou-
levée. Ayant collaboré de longues années avec l‘historien des sciences
Georges de Santillana,j’ai acquis la conviction que l’histoiredes sciences
est une discipline d‘une grande portée culturelle. Mais elle ne doit pas
se limiter à rapporter les succès de la science. Elle doit aussi mettre en
évidence ses échecs, qui sont souvent beaucoup plus instructifs.

N. Nassar. - Je poserai trois questions au professeur Bouhdiba :


1. Quels sont les obstacles à vaincre pour que la science puisse trouver
un terrain favorable ? N’y a-t-ilpas d’autres obstacles en plus de ceux
qu’a signalés le professeur Bouhdiba (science mythifiée, manque de
liberté de pensée des savants et des intellectuels) ?
2. E n insistant sur la liberté de pensée, le professeur Bouhdiba nous
renvoie en fait au problème politique. Pour éviter que la science ne soit
accaparée au profit de certains groupes, pour qu’elle soit mise vraiment
au service de tous et institutionnalisée dans ce sens, il nous faut assurer
un changement profond des structures sociales. Pour cela une réforme
suffira-t-elle,ou bien faut-il une révolution ?
3. A la fin de son exposé, le professeur Bouhdiba lie, d‘une façon
qui m e paraît un peu étrange, la promotion de la science et la réactivation
des valeurs culturelles, disant que la science seule peut nous éclairer sur
les chances de survie de nos cultures et de nos modes de pensée. Le pro-
fesseur Bouhdiba semble ainsi attribuer à la science une fonction qu’il
lui retirait dans la première partie de son rapport.

A. Bouhdiba. - A la première question du professeur Nassar, je


répondrai que l’inventaire des obstacles à l’insertion de la science dans
Pays récepteurs de science moderne 267

les pays peu avancés suppose desanalysesquejen’aipu développer dans


mon exposé.D’ailleurs ces analysessont à faire pays par pays,les situa-
tions étant fort différentesde l’un à l’autre.
Quant à la seconde question,qui est de savoir si, pour refaire nos
sociétés,un seul moyen se présente,la révolution,je réponds par l’affir-
mative,mais en notant que l’on doit prendre garde aux sens très divers
que revêt à notre époque le mot révolution.
En ce qui concerne enfin le rôle de la science dans l’orientation des
cultures,je précise qu’enl’occurrencela sciencedont il s’agit,ce sont les
sciences humaines.Les sciences humaines ont un rôle très important à
jouer dans l’adaptationde nos cultures à la situation actuelle.Conduites
selon des méthodes bien définies et éprouvées,leurs analyses doivent
nous permettre de nous rendre compte de ce qui,dans les cultures,est
blocage,de ce qui appartientà un passé qui ne mérite pas d’êtreretenu
parce qu’ilest dépassé,et de ce qui,à l’opposé,est potentialité,virtua-
lité,ouverture sur l’avenir.
M.Lubis. -Dans cetterecherche d’unethérapeutique de la tension
culture-science,ce n’est pas la scienceen tant que connaissance qui fait
problème,mais ses applications,ainsi que l’anotamment montré le pro-
fesseurLettvin.Aussi,en définitive,est-cedu comportementde l’homme
lui-mêmeque dépend l’usage bon ou mauvais qui sera fait de la science.
La question est alors de savoircommentéquiperl’hommeculturellement
pour qu’iluse de la scienceet de la technologieavec sagesse.C‘est notre
problème aujourd’hui,et sans doute notre tragédie.
R. Clarke. -Si la technologie dépend de plus en plus de la science,
l’inverseest égalementvrai. Pour une part notable,la science d’aujour-
d’hui fait appel à une instrumentationtrès élaboréeet très coûteuse.D e
là cette grande affaire ))de la science,cette big science dont a parlé le
professeur Lettvin.
Ainsi que le soulignedans son rapportle professeurLankoandé,il y
a autant de technologiesque de cultures.La technologie occidentale,la
seule aujourd’huiqui soit vraiment opérationnelle,s’imposede plus en
plus,mais il sepeut qu’ilexisted‘autres moyens d’utiliserla technologie.
I1est étrange de constaterque nous ne disposonspas,pour la techno-
logie,d’unsystèmede règlesconcernantsonusage,lorsque,par exemple
en médecine,ces règles existent sous la formedu serment d‘Hippocrate.
O n pourrait proposer deux règles très générales pour le K bon usage ))
de la technologie :
1. Les techniques doivent être au service de tous les hommes et des
hommes de tous les temps.Ce qui veut dire,d‘une part qu’onne saurait
mettre en œuvre une technique de telle sorte qu’ellene profite qu’à une
certaine classe et qu’elle entraîne des dommages pour les autres caté-
268 Thérapeutique pour une conciliation

gories, d’autre part que les bénéfices que nous retirons actuellement de
la technologie ne doivent pas être obtenus au détriment des générations
futures.
2. L a technologie doit être développée dans le sens d’une meilleure
adaptation de l‘homme à la vie et de son épanouissement.
Enfin je souhaite que l’on révise profondément la conception actuelle
du développement de la technologie. A u lieu de développer à peu près
uniquement une technologie de grande échelle et visant le profit maximal,
il faudrait faire place à une technologie plus modeste et mieux adaptée
aux besoins et aux conditions locales. Sous cette dernière forme, la
technologie n’entrerait pas en conflit avec les cultures ;elle contribuerait
au contraire à leur sauvegarde,en m ê m e temps qu’elle les enrichirait.

P.Harper. -Je vais attirer l’attention sur un aspect du problème qui


n’a pas été abordé jusqu’ici directement dans ce colloque, parce qu’il ne
se trouvait pas directement dans l’axe de son programme. I1 mérite
cependant considération en raison de ses répercussions sur le destin
de l’homme. I1 s’agit de l’évolution démographique et économique de
l’humanité. E n dépit des progrès de la technologie,notamment dans le
domaine agricole, le rythme exponentiel d’augmentation de la popu-
lation mondiale et l’accroissement des besoins sous l’effet d’une aspira-
tion croissante à un niveau de vie plus élevé nous conduisent à brève
échéance à la catastrophe. Beaucoup tardent à reconnaître cet état de
choses, notamment parce qu’ils ne savent pas percevoir les interrelations
étroites entre facteurs économiques et facteurs technologiques, tout par-
ticulièrement en ce qui concerne les investissements énormes qu’exigent
l’implantation d’une population accrue et le développement industriel.
Nous ne sommes pas non plus assez conscients des limites que nous
atteignons, tant en ce qui concerne les ressources naturelles (charbon,
minerais) que la capacité de la nature, particulièrement des eaux (océans,
rivières), à absorber et à régénérer les déchets sans cesse accrus qui y
sont rejetés. La technologie peut sans doute nous permettre de reculer
ces limites, mais seulement jusqu’à un certain point.
Dans ces conditions,il n’apparaît pas raisonnable de vouloir conduire
les pays du Tiers Monde au niveau industriel des pays développés. Bien
plus, les pays développés eux-mêmes devraient, si utopique que puisse
paraître cette proposition, se désindustrialiser dans une certaine mesure
en adoptant un style de vie plus simple.

J. A , Wojciechowski. -Je vois dans les thèses du professeur Harper


une sorte de combinaison des idées de Jean-Jacques Rousseau et de
Malthus. Dans ce qu’il a dit, il faut distinguer les faits et les prises de
position. Les faits sont indubitables. Mais les prises de position sont
contestables. I1 m e semble que le professeur Harper se fonde sur des
Pays récepteurs de science moderne 269

vues qui ne tiennent pas suffisamment compte des capacités d‘évolution


de l’homme.
J. Berque. -L‘exposé du professeurHarper a montré les contradic-
tions de notre tempset l’extension à la nature tout entière des détériora-
tions apportéespar la technologie,qui,au xrxesiècle,étaient demeurées
limitées au seul milieu humain. J’en conclus que la technologie est à
critiquer et peut-être aussi la vie elle-même.Seulement le sont-ellesen
tant que technologieet que vie ou parce que tels de leursdéveloppements
se font à l’encontre des valeurs collectives? Les interprétationsdu pro-
fesseur Harpersont démoralisantes.Dans saperspectivepessimistetoute
réforme deviendrait inutile. Je lui pose donc trois questions :
1. Pouvons-nousnous passer d‘un contrôle démocratique des utili-
sations de la technologie?
2. Pouvons-nousnous passer d’une éthique internationale?
3. Pouvons-nousnous dépouiller de l‘optimisme auquel nous invite
l’histoireet dont le professeur Harper apparaît dépourvu ?
P. Harper. -Je refuse de faireconfianceà l’évolutionde la société
telle que la voit le professeurWojciechowski.Cette évolution peut nous
conduire à des catastrophes. Je reconnais ne pouvoir donner une véri-
tablejustificationde la positionquej’aiadoptéedans le sensd‘une désin-
dustrialisationet d‘une vie où la consommationserait très sensiblement
réduite.I1 s’agit pour moi d’une option.
En ce qui concernele reproche que m’a adresséle professeur Berque
de préconiser une attitude qui aurait un effet démoralisant,je réponds
que, sans doute, les perspectives que j’ai présentées sont pessimistes,
mais qu’elles sont l’expression de la vérité. Faudrait4 donc employer
deux langages,un langage vrai pour les spécialistes,et,pour la masse,
un langage rassurant mais qui masquerait la réalité ?
Au sujet de la démocratisation du contrôle de la science souhaitée
par le professeurBerque,jeferaiobserverque la démocratisation ne par-
viendra pas à atteindre nombre de domainesimportantsd’utilisation de
la science.
Enfin,je ne crois pas à une éthique internationaleunique.Il est très
important de maintenir la pluralité des cultures.
J. Berque. -Par éthique internationale,je n’entends aucunement
une éthique uniforme qui s’opposeraitau pluralisme des cultures,mais
des principesfondamentauxlaissant la place à la diversitédes positions
particulières.
R. H.Tenbruck. -Les savants n’ont pas à s’engagerdans les mul-
tiples controversessuscitées par la crise actuelle de la société.Leur rôle
270 Thérapeutique pour une conciliation

est avant tout d'objectiver le problème, de débusquer les questions non


encore explicitées qu'il pose, de prévoir l'avenir, de mieux comprendre
ce que l'on peut faire et ce que l'on ne peut pas faire. Ils ont à contribuer
au changement du discours social et politique en mettant le public, et
surtout ceux qui prennent les décisions, en mesure d'accéder à une meil-
leure compréhension, à une vue plus claire de la situation. Parler de
socialisme, de capitalisme ou de société rationnelle, c'est employer des
formules qui ne peuvent pas nous être vraiment utiles pour dominer ces
questions si délicates et si complexes.
Mettre notre espoir dans le pouvoir rédempteur de la science pure est
une vue sans doute généreuse, mais qui ne répond plus à la situation
actuelle de la science. La nature et la signification humaine de la science
se sont profondément transformées. Nous reposer sur l'idée tradition-
nelle que la connaissance est capable par elle-même de nous apporter le
bonheur est une attitude trop intellectuelle. L'homme réel n'est pas
qu'intellectuel. Nous avons à nous poser ces questions majeures :D e
quoi l'homme vit-il ? Quel est exactement le rôle humain de la science ?
Nous avons cru que la science suffisait à enrichir l'homme, à lui apporter
le bonheur, à lui permettre une vie meilleure. Devant les perversions
de notre société scientifique et technologique, devant les maux qu'elle
a entraînés, nous devons adopter une vue beaucoup plus réaliste.
Nous accusons les politiques,les administrateurs. Mais, si les savants se
voyaient confier les décisions, croyons-nous qu'ils feraient mieux ? Fina-
lement, c'est la société tout entière qui porte la responsabilité de son
destin.
V-Conclusion : avenir de la
tension culture-science

1
P A R S. K A T 0

1. La culture au sens large du terme comprend la science et la


technologie.Certains aspects d’une culture sont spécifiques à une
société donnée ; ils sont le produit de son histoire. D’oùla diversité
des cultures. En dépit de traditions différentes, certaines cultures
ont des aspects scientifiques et technologiques communs. D’où
l’universalitéde la science.
Parmi les aspects non scientifiques d’une culture,on peut citer
le langage,le système de valeurs de la collectivité,les institutions
sociales, les modes de comportement, l’art, la littérature, la
musique, la philosophie.
Dans la présente étude,nous ne nous proposerons pas de définir
la culture et nous ne tenterons pas non plus de traiter de tous les
grands problèmes qui s’y rattachent,mais nous étudierons les rap-
ports qui existent entre les valeurs, les institutions sociales, la
science et la technologie,ainsi que leurs répercussions pratiques du
point de vue du changement social.
Les systèmesde valeurs diffèrent selon les sociétés,alors que les
connaissances scientifiques et la mentalité technologique ne dif-
fèrent que selon le stade de développement de ces sociétés. Les
institutions sociales sont influencées à la fois par les valeurs de la
société et par la science ; elles varient d’une société à l’autre et
d’un stade de développement à l’autre,mais elles diffèrent égale-
ment selon des critères mesurables (par exemple, la consomma-
tion d’énergie). Le particularisme des valeurs traditionnelles d’une
272 Conclusion

société donnée,l’universalité scientifico-technologiqueconvergent,


pour ainsi dire,dans la structure des institutions de cette société.
D’où la nécessité de tenir compte des institutions sociales lorsque
l’on examine la dichotomie entre le particularisme des valeurs et
l’universalitéde la science.
2. Aucun système de valeurs n’est valide en tout temps et en
tout lieu. I1 n’existe pas non plus de système qui n’ait quelque
chose de commun avec d’autres systèmes. Cependant, il se peut
que,dans un système donné,ce soient les valeurs universalistes qui
prédominent et, dans un autre, les valeurs particularistes. Nous
dirons que le premier système de valeurs est du type ((U N et le
second du type ((P ».
Ainsi, dans l’histoire moderne de l’Europe, le système de
valeurs de la société éclairée du XVIII~ siècle appartient au type U,
celui du X I X ~siècle romantique au type P.
Les valeurs U sont plus ou moins rationnelles.Elles visent des
objectifs mesurables qui peuvent être atteints au moyen de la tech-
nologie et qui sont compatibles avec l’industrialisation. Leur ten-
dance marquante est matérialiste et démocratique. Les valeurs U
sont caractéristiques des sociétés ((modernes N.
Les valeurs P sont non rationnelles. Elles mettent l’accent sur
l’imaginatif,l’intuitif,etc. Leurs objectifs sont souvent non mesu-
rables. Les valeurs P entrent souvent en conflit avec l’industriali-
sation,la préférence étant donnée aux avantages spirituelsou esthé-
tiques ; elles sont notamment caractéristiques d’un grand nombre
de sociétés ((traditionnelles».
Lorsqu’unchangement social intervient,les valeurs respectives
de l’élite et des masses diffèrentsouvent.Quatre combinaisons sont
possibles :

Elite Masses

1 U U
2 U P
3 P U
4 P P

Le cas 1 représente un Etat moderne aux assises solides, où


l’écart entre les valeurs rationnelles et matérielles de l’élite et les
valeurs des masses est relativement faible. Le cas 4 définit une
Avenir de la tension culture-science 273

société traditionnelle stagnante.Le cas 2 représente une société où


l’élite est éclairée,mais où les masses sont attachées aux traditions.
Le cas 3 représente le contraire :les masses sont progressistes,mais
l’élite est conservatrice.
3. Certainesinstitutions sociales sont universelles,d’autres sont
communes à un groupe de sociétés, d’autres encore sont parti-
culières à une société donnée.Toutes les sociétés ont un gouverne-
ment : certaines ont un dirigeant prestigieux, une seule a eu un
Napoléon.
Des sociétés différentes parvenues au même niveau d’industria-
lisation ont en commun certaines institutions dont seront dépour-
vues des sociétés n’ayant pas atteint le même niveau d’industriali-
sation ;mais,d’unautre côté,certainesde leurs institutionspeuvent
différer,par exemple les traditions religieuses.
Ainsi,les systèmes institutionnels,tout comme les systèmes de
valeurs,peuvent eux aussi appartenir soit au type U soit au type P.
4. La science est universelle au sens suivant : la méthode
scientifique qui est empirique - expérimentale et rationnelle -
procède par inférence logique ; elle est utilisable en tout temps et
par toute société.Les certitudes scientifiques -en d’autres termes,
les connaissances,qui ne dépendent pas de croyances subjectives-
sont valides,quels que soient les traits particuliers de celle-ci.
Néanmoins,la science n’est pas universelle dans ses disciplines.
Les objets de l’enquêtescientifique ne sont pas seulement définis
par la science,mais aussi par la société au sein de laquelle elle se
développe,par les valeurs mêmes de cette société.
La technologie,qui se fonde sur la science,est universelle en ce
sens qu’elle existe dans toute société indépendamment des aspects
particuliers qu’elle peut présenter. C o m m e la science,elle est uni-
verselle, mais seulement quant à la manière de procéder, et non
quant à son contenu. Toutefois,cela ne signifie pas que la science
et la technologie servent simplement les buts que leur assigne la
société :à leur tour,elles agissent et influent sur la société.
O n peut dire schématiquement qu’au début le progrès scienti-
fique a très notablement contribué à accroître la somme d’énergie
mise à la disposition de la société ; aussi,c’est surtoutdans l’indus-
trie que les effets du progrès scientifique se sont tout d’abord fait
sentir. Dans une deuxième phase, on devait assister à un accrois-
sement des connaissances,notamment sur la société elle-même,de
sorte que c’est l’ensemble de la société, et non plus seulement
274 Conclusion

l’industrie,qui est devenu le domaine le plus sensible au progrès


scientifique.I1 arrive même que la science et la technologieconfèrent
à des sociétés différentes des traits communs. I1 se peut que, dans
une troisième phase, la biologie et la psychologie connaissent des
progrès spectaculaires,grâce auxquels on pourra avoir une plus
grande prise sur le développement de l’individu,tant sur le plan
physique que sur le plan mental. Si tel est le cas, l’homme sera
directement et personnellement influencé par la science et la
technologie.
Compte tenu de cette éventualité,le problème des croyances (et
des valeurs) semble trop important pour qu’on puisse l’ignorer,
comme pense pouvoir le faire un courant général d’optimismequi
incite à croire en une poursuite indéfinie du progrès scientifique.
5. Considérons maintenant l’ensembledes systèmes formés par
les valeurs de l’élite, les valeurs des masses et les institutions
sociales. Supposons que ces trois systèmes soient des variables
dans lesquelles prédominent soit les valeurs P,soit les valeurs U.
Nous pourrons alors dire qu’il existe huit types fondamentaux de
société selon la matrice ci-contre.
La science et la technologie sont étroitement liées au dévelop-
pement industriel qui entraîne à son tour la rationalisation des
institutions sociales. Mais ces institutions rationalisées ne fonc-
tionneront que si les valeurs auxquelles adhère la population sont
compatibles avec la nouvelle rationalité. Ceci, dans la matrice
ci-dessus,correspond à la condition que les valeurs U figurent
dans la troisième colonne et dans une au moins des deux premières,
ce qui n’est assuré que pour les sociétés de types 4,6 et 8.Ce sont
les seuls types de société où 1’011peut raisonnablement espérer voir
naître le progrès scientifique et technique.
Une société du type 2 (où les valeurs non rationnelles et parti-
cularistes prédominent tant chez l’élite que chez les masses) ne peut
par elle-mêmecréer des institutions sociales rationalisées. Celles
qui sont introduites sous la contrainte d’uneintervention étrangère
suscitent inévitablement une réaction nationaliste qui, au lieu de
convertir la population à une nouvelle rationalité,met au premier
rang les valeurs non rationnelles.Le système ne fonctionne pas,il
peut facilement dégénérer et la technologie importée est mal
utilisée.
Dans les sociétésde types 3,5 et 7,les nouvellesvaleurs,univer-
salistes et rationnelles n’ont pas encore entraîné le changement des
Avenir de la tension culture-science 275

Institutions
sociales Exemple
--.__________

P P P Société non industrialisée


et stable.
P P U Société non industrialisée,
avec des institutions im-
portantes imposées de
l’extérieur.
P U P Société non industrialisée,
s’orientant vers le chan-
gement sous l’influence
des masses.
P U U Société industrialisée très
nationaliste.
U P P Société non industrialisée
s’orientant vers le chan-
gement sous l’influence
de l’élite.
U P U Société récemment indus-
trialisée par suite d‘une
révolution menée à I’ins-
tigation de l’élite.
U U P Société non industrialisée
en révolution sous l’in-
fluence des masses.
U U U Société stable industriali-
sée depuis longtemps.

institutionsqui demeurent de caractèretraditionnel. I1 peut y avoir


plusieurs raisonsà cela.Par exemple,dans le cas 3,lesmouvements
des masses sont étouffés par l’élite qui s’oppose à la modification
des valeurs et de l’ordresocial ;dans le cas 5,l’éliteéclairée souhaite
des réformes radicales,mais elle est isolée,et sans cesse obligée de
transiger avec les masses qui restent attachées à leurs traditions ;
dans le cas 7,une puissance étrangère maintient artificiellementun
gouvernement et des structures sociales contre la volonté de la
population, ou bien un monarque absolu défend les institutions
traditionnellescontre les nouvelles valeurs auxquelles adhèrent les
masses aussi bien que l’élite.
276 Conclusion

Ainsi, diverses tensions peuvent se développer au sein d’une


société entre les valeurs et les institutions,entre l’élite et les masses,
entre les valeurs et les institutionsde l’élite et celles des masses, etc.
Ces tensions laissent présager un changement social lorsque coexis-
tent dans une société des valeurs de genre U et des valeurs de
genre P. A u contraire, une société est relativement stable lorsque
toutes ses valeurs appartiennent soit au genre U,soit au genre P.
Lorsque le changement est orienté vers la rationalisation,
l’industrialisation et le développement scientifico-technique,ce qui
est le cas le plus fréquent, on peut considérer que la société de
type 1 constitue le stade initial de développement et la société de
type 8 le stade ultime ; les sociétés de types 3 à 7 constitueraient
un stade transitoire. Certaines seront éphémères, d’autres seront
plus durables.
C o m m e le prouve l’histoire, un changement social radical
peut se produire sous la pression de l’étranger, des masses ou des
dirigeants. Compte tenu de la principale pression qui s’exerce, on
peut représenter par le schéma suivant les différents modes de
changement :
Type de société 1-2 6 ---+a
I
------*x*6 + 4 + 8 (UP-UP-U)

Les flèches continues indiquent les passages d‘un type de société


à l’autre qui se sont produits dans le passé, et les flèches disconti-
nues les orientations possibles dans le futur.
La première ligne, 1-2-6,est caractéristique de l’évolution de la
plupart des pays d‘Europe orientale après la deuxième guerre mon-
diale : sous la pression de l’étranger, des institutions sociales ont
été imposées à une population dont les valeurs étaient dans
l’ensemble celles d’une société non industrialisée ; les nouvelles
élites converties aux nouvelles valeurs ont essayé de concilier les
institutions socialistes avec la mentalité traditionnelle des masses.
La deuxième ligne, 1-3-7-8,traduit ce qui s’est passé dans la
quasi-totalité des sociétés où la révolution est partie K de la base ))
Avenir de la tension culture-science 277

et a été suivie de l’industrialisation.La France est passée d’une


société de type 1 qui était celle du xvnesiècle d’abord à une société
de caractère prérévolutionnaire (3 et 7)pendant la deuxième moitié
du XVIII~ siècle, puis au X I X ~siècle à une société bourgeoise (8)où
s’est accéléré le développement industriel et scientifique.En Angle-
terre, le processus a débuté plus tôt et les stades intermédiaires se
sont prolongés pendant plus longtemps, mais l’évolution s’est
opérée selon le même schéma fondamental.Les Etats-Unisconsti-
tuent une exception parmi les grandes sociétésindustrialisées :leur
constitution et leur système de valeurs n’ontjamais changé radica-
lement depuis l’indépendance.D’emblée,la société américaine a été
de type 8. En Chine, l’équivalent de la Révolution française s’est
produit en 1949. Sous le régime mandchou, la Chine était une
société intégrée de type 1 ;pendant la première moitié du xxe siècle,
des pressions populaires de plus en plus fortes se sont exercées en
faveur d’unchangement social radical (3-7); depuis 1949, la société
chinoise évolue vers le type 8. Son évolution se distingue, par
exemple,de l’évolution du même schéma,celle de la société fran-
çaise contemporaine,seulement par des caractères différents qu’ont
présentés les révolutions et par la différence des époques.
Le troisième type de changement,1-5-6-4,caractérise le Japon
depuis la fin du X I X ~siècle et l’Allemagne depuis le début de ce
même X I X ~siècle. Dans une société intégrée prémoderne,les élites
prennent de plus en plus conscience de la nécessité d‘opérer un
changement social radical (5) ; ce sont les dirigeants qui intro-
duisent de nouvelles institutions,les masses étant plus ou moins
retardataires(6). Jusqu’àce stade,ce schéma est commun aux pays
dont l’industrialisations’est faite tardivement :la plupart des pays
en voie de développement appartiennent soit au type 5, soit au
type 6.
Les méthodes et le degré d’industrialisationd’une société déter-
minent en grande partie la durée pendant laquelle cette société
continue à appartenir au type 6.
En Allemagne et au Japon,l’industrialisationa été rapide et très
poussée au tournant du siècle. L’Allemagne est devenue alors la
deuxième puissance industrielle du monde, après les Etats-Unis.
A u Japon, l’industrialisation s’est accélérée après 1900 ; dès les
années 30,le Japon rattrapait la France. Ce phénomène a inévi-
tablement influé sur le mode de vie et sur les valeurs d’une fraction
croissante de la population,détruisant au moins en partie les tradi-
218 Conclusion

tions. A partir de ce stade, l’Allemagne et le Japon auraient pu


passer du type 6 (U-P-U) au type 8 (U-U-U) ; mais en fait, une
réaction atavique des élites s’est manifestée.Elle a suscité des idéo-
logies fanatiquement nationalistes :passage du type 6 au type 4.
Le type 4implique,certes,des valeurs particularistes ou une idéo-
logie particulariste,dans une société très industrialisée et ration-
nellement organisée, mais il ne conduit pas nécessairement au
nazisme ou au nationalisme exacerbé. Ce stade d’évolution qui a
effectivement caractérisé les années 30 ne constitue qu’un cas par-
ticulier du type général 4.
En résumé, il existe de nombreux cas de développement du
type 1-5-6.Deux possibilités s’offrentà une société parvenue au
type 6:elle peut évoluer soit vers le type 4,soit vers le type 8 ;mais
jusqu’àprésent,le seulcas qui se soitprésenté est celui d’une société
évoluant vers le type 4 et passant ensuite à une société du type 8.
I1 importe que les pays en voie de développement du type 6 ne
détruisent pas les valeurs traditionnellesdes masses,mais intègrent
les valeurs P dans un cadre institutionnelet idéologique,rationnel
et universaliste ; autrement ce type de société risque de voir se
manifester une réaction particulariste de l’élite (nationalismemili-
tant et hystérique) suscitée par l’effet destructeur de l’industriali-
sation sur les masses qui sont en passe de perdre leur identité
nationale (4). En d’autres termes, on ne doit pas tenter de faire
évoluer hâtivement une société vers le type 8 (U-U-U). I1 faut la
faire passer progressivement de 6 à 8 (U-UP-U) et empêcher ainsi
l’apparitiond’une société de type 4 (P-U-U).
Les problèmes se posent différemment dans des sociétés de
type 8 lorsqu’elles sont parvenues à un stade avancé d‘industriali-
sation et lorsqu’elles sont de plus en plus dominées par les valeurs
engendrées par le progrès même de la technologie. Ces valeurs
tendent à effacer tous les particularismes des différentes traditions
-religieuses, philosophiques,artistiqueset humaines.L‘élite essaie
alors de préserver dans un monde technologique les valeurs non
rationnelleset non scientifiques et de passer,pour ainsi dire,d’une
société de type 8 à une société de type 4 + 8 (UP-U-U).
Si les pays en voie de développement évoluent pour la plupart
vers une société de type 6 + 8 (U-UP-U), et les sociétés avancées
vers une société de type 4 + 8 (UP-U-U), il se peut que les deux
lignes finissent par converger pour aboutir à des sociétés de
8 (UP-UP-U), dans lesquellesla diversité des cultures
Avenir de la tension culture-science 279

et l’universalitéde la scienceet de la technologiepourront coexister.


Mais il ne s’agit pour l’instant que d’une spéculation.
6. Dans toute société et à tout moment, les valeurs,les insti-
tutions,la science et la technologie peuvent s’influencermutuelle-
ment. L’influence dominante peut varier selon les sociétés.Tantôt
la combinaisondes valeurs et des institutions dicte l’évolutionscien-
tifico-technique.Tantôt au contraire le progrès scientifiqueet tech-
nique abolit les valeurs et les institutions sociales.Le schéma sui-
vant indique trois types d’évolution(V = valeurs ; I = institutions
sociales ; S = science et technologie) que l’on peut discerner dans
les pays industrialisés depuis longtemps (par exemple,l’Angleterre)
et chez ceux qui se sont industrialisés tardivement (par exemple,
le Japon).

Type de
6 ou 8 8
société

Exemples Angleterre Angleterre Angleterre


médiévale I 600-1800 con temporaine

Japon Japon. Japon


prémoderne 1900-1950 contemporain

Les flèches indiquent les directions dans lesquelles s’exerce


l’influence prédominante.
Le mode d’évolutionde l’Angleterreet du Japon,à la dernière
étape de leur développement,est commun à toutes les sociétés très
industrialisées.A un stade avancé, la science et la technologie
n’affectent pas seulement les institutions; elles engendrent égale-
ment des valeurs qui, à leur tour,influent sur la science et sur ses
applications technologiques.Dans la liste suivante (qui ne prétend
nullement être exhaustive), quelques caractéristiques de la science
et de la technologie sont indiquées dans la colonne de droite et les
valeurs qu’elles engendrent dans la colonne de gauche.
280 Conclusion

Caractéristiques de la science
Valeurs
et de la technologie

Progrès accélérés. Croyance dansleprogrèshumain.


Résultats mesurables. Objectifs humains mesurables
(ex. confort matériel).
Maîtrise rationnelle des événe- Culte du pouvoir exercé sur l’en-
ments. vironnement naturel et social ;
efficacité considérée c o m m e
objectif de plein droit.
Méthode exacte (expérience,infé- Rejet de la superstition et des
rence logique). préjugés. Relativisme des va-