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Henry Louis Saurin

CONFIGURATIONS

Paris 2019

Ars Similis Casus

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Exergue : « Nos paroles sont lentes à nous parvenir,


comme si elles contenaient, séparées, une sève
suffisante pour rester closes tout un hiver ; ou
mieux, comme si, à chaque extrémité de la
silencieuse distance, se mettant en joue, il leur
était interdit de s’élancer et de se joindre. Notre
voix court de l’un à l’autre ; mais chaque
avenue, chaque treille, chaque fourré, la tire à
lui, la retient, l’interroge. Tout est prétexte à la
ralentir. »

René Char in Lettera Amorosa

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§ Exister

Exister. On entend certes quelque chose, mais cela devient problématique


dès que l'on s'avise de dire cela à quelqu'un, on entend bien ce dont on parle
mais on ne sait pas où c'est, et comme cette localisation doit être la même pour
nous que pour celui qui nous écoute cela reste du côté des choses de fortune: un
bruit et par ce bruit l'indice d'un mouvement, et par ce mouvent la présence de
quelque chose ou de quelqu'un, puis le silence qui se crée du seul fait du manque
d'indice. On reste à la merci d'un nouveau bruit qui puisse faire pencher la
balance. Discerner, c'est juger, nous dit-on, un peu trop vite car une condition
n'est pas une cause. Pour juger, en effet, il faut pouvoir discerner, seulement,
nous discernons dans l'espace, alors que nous ne pouvons juger que dans le
langage.
Exister. Nous en savons quelque chose, mais ce savoir reste suspendu,
comme un bruit ou comme un mouvement nous laisse aux aguets; on retient son
souffle, tout à coup il y a, de la solitude. Comme une vue par soir d'été: les
formes à contre jour sont identique à l'ombre. Un bruit, puis l'indice d'un
frottement, puis les ramages comme un bruitage de pluie fine, et tout cela
adoucis par l'air frais se termine par un désœuvrement des choses et de gens, et
c'est là que la solitude apparaît comme une quantité séparée pour ne pas dire à
l'abandon.
Exister. Comme si à chaque parole dites dans la conversation le jour n'avait
de cesse de rester dehors, selon le même éloignement que la ligne d'horizon.

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§ Bleu d'oubli

… bleu comme l'irruption brève d'un dessin de Rodin, aussi cette page
d'une revue qu'on détache pour l'accrocher au mur, car c'est cette place
d'oubli qui fait irruption dans le calme du matin, comme une lumière trop
forte nous réveille, les rideaux mal fermés nous montrent un bleu et nous
ne savons pas ce que c'est. Ce que nous appelons perception n'est pas
vision mais monde, sauf à cet instant où rien, malgré la vue, existe.

Puis tout ce qui à trait au tissage prend la forme d'un rendez-vous


manqué, et nous nous y attelons à nouveau comme chaque jour pour
habiliter le séjour et nous savons qu'à la toute fin nous devrons nous
acquitter du vide et non pas des choses, maman disant range ta chambre.
Souvent tout un réseau des pensées font , comme le bleu, irruption ; des
pensées qui claires pour l'entendement sont confuses pour la conscience,
d'abord parce ce que ces pensées ne coïncident avec nous que par bribes
et ensuite parce qu'une grande partie de celles-ci ont lieu à même l'espace.
Des relations discrètes qui n'ont pas l'unité d'un tout. Ni monde. L'insularité
serait l'écho des choses elles-mêmes.

Aussi, vient ce qui me devance, alors même que je croyais pouvoir


commencer, et

« sitôt traduit, le défaut, c'est l'espace.



le mot emporté rejoindra l'espace. »1

1 André du Bouchet : Peinture

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Dessin : papier aquarelle 300gr. 24x34 cm - Collection privée

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Ainsi vient en turbulence, exister. Le propre du


dessin n'est d'aucune langue, et la place qui se
garde, dessins que j'aie fait, dessins que je
ferai, est celle de l'oubli ou presque. Ou autre
chose qu'oubli. Ou parce que cet oubli est
celui d'Épiméthée, l'écart qui reste. Nous L'oubli d’Épiméthée :
« Cependant Épiméthée, qui
sommes, certes, mais l'existence n'est le
n’était pas très réfléchi avait
prédicat d'aucune chose, aussi nos tentatives
sans y prendre garde
construisent le séjour, parce qu'en nous dépensé pour les animaux
s'exprime non pas la forme incomplète qui toutes les facultés dont il

aurait le temps en accord à son être, mais la disposait et il lui restait la


race humaine à pourvoir, et
forme inachevée, qui n'est pas dans ce que
il ne savait que faire. Dans
nous étions ni dérive de ce que nous sommes,
cet embarras, Prométhée
et que la nature au moyens de nos seules vient pour examiner le
facultés ne peut pas nous prêter. Un pas à partage ; il voit les animaux

vide. L'homme nu. bien pourvus, mais l’homme


nu, »

§ Esquisse d'espace

Chaque fois qu'il me souvient «du dessin et des heures» et que je pense
au temps d'autrefois et à la façon dont Watteau s'acquitte du mouvement
pour un pli ou du geste pour un corps, que je pense aux villes où j'ai vécu,
au bleu nu comme nue-femme, j'obtiens un espace en retour, et une façon
de penser qui des années durant j'ai tenu pour un défaut. Pourtant.

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Le dessin m'aura tôt appris


qu'il fallait le retrait des eaux
la lumière sur le sable
et la liseuse en sommeil.

Dessin : Papier quarelle 24x34 cm acrylique et sable

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Ce qui doit se présenter, si quelque chose, fait ou pensée, doit se


présenter, comme il me semble que c'est le cas, cela prendra la forme de
l'oubli. Le rêve possède cette courbure, une volonté à l'insu qui chemine,
comme une lettre peut nous être retourné avec la mention « inconnu à
cette adresse.»
Seul un trait pourra redonner blason au jour là où l'espace fait défaut.
Tenir.
Lenteur à défaut d'outil, ou la lenteur comme outil. S'accorder des
notion improbables dont l'usage coïncide d'avantage avec le silence qu'avec
le savoir. Nous fabriquons des esquisses pour attendre ce qui reste à penser
et non pas pour penser, et cela se sait d'une façon tacite. Ce séjour-là vaut
plus que toute hâte. Le temps n'est pas venu pour que sous le coup d'une
notion on puisse penser ce qui nous tient à cœur et ce n'est pas que cette
notion «manque», ce qui manque, en revanche, c'est l'espace sous lequel
cette notion dévoile ses propriétés. Nous ne pensons pas une notion sans
découvrir ses propriétés: ce n'est pas du langage, ce n'est pas de la
signification. Nous ne pensons pas les propriétés nous les découvrons, et
j'irai jusqu'à dire parce que nous pensons dans l'espace et pas en nous.
Hors...
Il y a des formes qui sont de pure séjour. L'usage restreint d'une récolte
n'a ni les qualités du dialogue ni les prérogatives du nécessaire, elle nous
fait faire des pas, le paysage prend le relais de tout ce que nous ne savons
pas dire, tout comme l'exercice du dessin nous accorde un supplément
d'espace pour que nous puissions nous acquitter du hasard et par accident
apprendre quelque chose...
Il arrive parfois que lenteur et silence soient les seuls expédients de la
dignité.

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§ D'une extension qui donnée dans une échelle où les quantités sont
négligeables, resterait hors
portée. L'apport —

seul le poème qui instruit l'écart


« Le jour, ne peut pas se peut s'y rendre
superposer au monde » je lui ai
seul un dessin qui déplace le cadran puis
dis ça alors qu'elle était encore à
laisse à la lumière la charge du sillage
sécher ses cheveux avec sa
peut s'y adonner
serviette qu'elle commençait à
enfin
placer en turban. Ses épaules
seulement le calme de saison
étaient encore humides.
« Le jour, ne peut pas se de présenter le souvenir devant ce qui vient

superposer au monde » C'est ce lui restitue son vide

que j'aie pensé quand en venant la fin'amor

de la cuisine où j'avais été pour


préparer du café, je me suis
arrêté un moment, ébahit par la lumière du salon. Je le lui ai dis. C'était comme
être devant un tableau dont on n'arrive pas à se souvenir, ou plutôt dont le
souvenir n'arrivait pas encore à s'accorder à la vue. Elle continuait à
s’accommoder le turban, au-delà du résultat voulu, comme si entre temps la
découverte d'un bien-être lui avait donné envie de rester là. A se plaire.

L'instant peut produire de ces formes que nous ne pouvons pas reconduire.
Nous restons sans preuves. Exactement comme quand il nous arrive d’apprendre
vraiment quelque chose, il se produit un avant et un après : le jour est toujours là
mais le monde n'est plus le même. Seulement, comme rien en dehors de nous
n'atteste que cela fut vrai, le résultat est une version différée de nous même.
Ainsi nous pouvons dire, pour signifier ce qui vient de ce passer, que nous ne
sommes pas. Notre expérience serait celle d'un point qui hors de nous se

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referme. Sans preuves.


Je me placerai là. Je dirais le vrai sans savoir si ce que je dis existe, car le
même instant qui me permet de dire que quelque chose existe est celui au
moyen duquel j'invente quelque chose. A part ça, il y a des discernements qui ont
la vitesse d'un temps que la conscience ne sait pas retracer. C'est un intervalle
dérobé.
— Si, j'ai entendu, dira-t-elle, mais c'est le monde qui ne peut pas se
superposer au jour, enfin, si j'ai bien compris le sens de ce que tu veux dire...

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Dessin : aquarelle 24x34cm.

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§ De l'oubli de Épiméthée

L'artiste est-il celui qui ne quitte pas le labyrinthe ? Veut-t-il penser


qu'un flux de turbulences l'oblige à différer, et il s’appuie sur le trait pour ne
pas tomber, s'il apprend quelque chose, ce savoir, qui n'est pas traductible,
ne lui apporte aucune connaissance, seulement la position qui l'oriente
sans lui indiquer, pour autant, la sortie et d'ailleurs, il ne la cherche pas, il
ne demande pas — où suis-je ? où est la sortie ? Il dessine et la réponse est
la position, et le dessin est position, etc.
Pour qu'il demande, la sortie, il faudrait que d'une certaine manière il soit
assuré de ses facultés. Son problème à lui ce n'est pas que les formes se
présentent incomplètes (ce qui l'obligerait à rester à pied d’œuvre) ça il le
sait, mais qu'il n'ait pas l'acquis de ses faculté au complet, non pas parce
qu'elles seraient incomplètes mais in-achevées. Il ne disposerait pas de ses
faculté comme la nature fournit <donne en partage> le nécessaire à la
survit de chaque espèce. Une forme peut-elle rester incomplète mais pas
inachevée, c'est sa définition, nous dit-on.
Seulement l'artiste doit, au préalable, s’acquitter des formes comme,
d'exister. Dans son cas ce n'est pas l’œuvre ce qui n'existe pas encore, mais
en ce point précis de l'avoir lieu, c'est lui. Le labyrinthe n'est pas dedans,
n'est pas dehors, c'est l'in-achevé.

Mais cela fait très longtemps que nous nous sommes dépris de la notion
de forme pour lui préférer celle d'expression. Nous confondons la réception
de l’œuvre avec l’œuvre elle-même, et cela ne nous dérange plus. Nous
pouvons dire « œuvre » ou « image », nous ne nous acquittons plus de la
différence, c'est la même chose pour nous. Parler donc de labyrinthe
devient superflu, puisque aucune forme acquise rend le statut de l'acte
nécessaire ou problématique, etc.

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L'art. Disons le dessin, le dessin et le poème, sont moins un moyen


d'expression qu'ils ne sont des percées <l'écart>, cette manière dans la
marche de laisser que l'irrésolu (de formes) ait la préséance. De notre seule
volonté, (l'expression serait cette volonté) nous ne pouvons qu'écourter
l'avoir lieu. Ce dernier, nous ne pouvons pas l'anticiper. Nous ne savons pas
si ce qui reste à venir manque à la forme où a nous même.

Nous sommes séparés. Nous sommes ainsi fait qu'un partie de nous
mêmes n'a pas pour principe ce qui est, mais ce qui sera. Et en un point
précis ce qui sera ne dérive pas de ce que nous étions. Quoi de mieux que
l'art pour nous apprendre qu'une forme, en acte, fait partie du futur
contingent. Hasard qui nous trouve.

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§ D'une notion improbable et qui comme telle fait son chemin

«La nue au portrait» c'est toi, mais pour autant que cela me vient d'un
tableau qui se trouve au Louvre et d'un après-midi quelconque.
Je pourrai aussi dire, je cherche une couleur, comme j'aimais te le dire à toi,
pour garder le secret. Ce portrait est improbable. Un portrait à ses débuts
<disegno interno> ne se forge pas comme une notion, il n'est pas non plus cette
image qu'on peut voir se projeter sur une surface car même si ce que nous
voyons se projeter ce sont les traits de quelqu'un, c'est à nous de faire le lien
entre ces traits perçus, et l'empreinte matérielle que nous en conservons.
Le portrait est une relation et pas une surface.
Quand je dis : «La nue au portrait» c'est toi, c'est pour ne pas avoir froid. Si
ce que je nomme portrait est une forme, celle-ci, ne se présente pas. Je veille sur
un seuil, pour une aperception d'un autre genre, de la même façon que je sais
t'avoir vue dans un espace accru. De cette expérience, je ne tire aucune preuve
et si je peux parler de trace, celle-ci se délite dès que cet espace se met en
retrait.
Ce portrait dont je dis que tu es la nue, on ne peut pas dire qu'il est
incomplet, mais seulement, si cela se pouvait, qu'il se forme non sans comporter
de l'in-existence comme des parties désertées sauf que celles-ci ne peuvent pas
être tenues pour des parties, puisque ni le tout ni le monde ne s'appliquent. Les
récoltes qui ont l'horizon de cette «nue au portrait» sont éparses. Tout essai de
vouloir penser cela est déjà une clôture ou fonctionne comme une occlusion.
Nous n'avons pas les outils comme pour suppléer nos restriction.

Nous ne savons séjourner que dans une infime partie des nos facultés.

Ce portrait est celui que je n'aurai pas encore fait. Or, ce qui est bizarre
c'est que je parle de lui comme on se souvient de quelque chose. Je le connais si
bien que peut-être je finirai par ne pas le faire. A chaque fois je me dirai, non, ce

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n'est pas celui-là. Et toi tu me dira, comment peux-tu reconnaître ce que tu n'as
pas encore fait. Et alors je te demandera si tu n'aurais pas envie d'un thé à la
menthe.
L'exercice ensuite, vois-tu, n'a d'autre blason que la discrétion, le séjour
peu s'avérer plus long que prévu. Le retrait sert de chambre, ou d'enclos, selon le
trajet que prend la pudeur pour arriver jusqu'à nous. Nous serions bien en peine
d'indiquer la route à quelqu'un. La signification se fait rare, parcimonieuse,
comme un rendez-vous. Je n'y pense pas. J'ai laissé le livre ouvert.
Je m'estimerais être privé d'un bien si je ne laissais pas la place vacante.

§ Configurations éparses

...ce qui serait d'une configuration première et dans ce sens antérieur à ce


qu'on pourrait vouloir, ou penser, ou vouloir penser. D'une configuration qui
aurait une visée amont, comme cette place recherchée, cette place d'horizon qui
précède la marche et dont on ne sait pas si elle existe déjà ou elle reste à venir à
l'aide de nos soins, un soucis, ou la crainte. Configuration, qui sème le trouble,
tant elle change la donne de ce que nous entendions par exister, existence et
forme. Nous serions à cet instant délogés.
Songez à cette configuration première comme d'un lieu recherché, un abri,
même. Querencia. Songez à l'aspect d'une estimation improbable, comme ce
socle d'intime conviction qu'on ne traduira à autrui que comme position et non
comme explication. Je suis là. Querencia.
Des certitudes se manifesteraient çà et là. Nous resterions hors abri. Sans
preuves. Comme une couleur peut laisser agir la lumière selon des variations à
peines ostensibles, pour découvrir ensuite que là où se tient la couleur se tient
seulement la surface. Je resterai sans preuves mais non sans apprendre de la
destitution des couleurs. Je partirai alors en quête d'un lieu recherché, d'un abri.
Sans preuves. Je resterai esseulé, affecté par la mise en veille d'une forme,
hors portée. Une forme en amont de toutes mes prérogatives. L'apprentissage

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de cette destitution serait aussi sans preuves. Il serait ce qui ne nous vient pas
trop tôt. Il s'agirait ce qui nous fait attendre en pure perte. Endurer. Sans maison.
Sans preuves. Mais debout, en veille, comme le talus près du bocage nous laisse
comprendre ce mot dont la traduction servirait d'appui, qu'il suffirait de ce
passage d'une langue à une autre, croit-on entendre
verdeyar, eras quan vey vedeyar

pourtant ce verdeyar resterait à disposition sans être traduit. Verdeyar. Puis rien.
Le temps que la signification se réalise comme paysage, le temps que ces
couleurs viennent destituer la langue au profit du jour...
et à l'écart du monde
et toujours par le jour touchant à la configuration, une veillée comme une
autre, promenades. Je ne resterai certain que du séjour. Le peu que je pourrai
penser me porterait en amont du jour, mais je ne pourrai rien dire. Le silence est
la forme du vrai. Je serai dévié par ce que je n'arrive pas à penser. Je resterai
matériellement indisposé par les formes offertes, comme un homme d'arrière-
pays qui ne saurait pas lire. Il voit le livre sur la table. Il sait que l'extension du
livre n'est pas sur la table, mais seulement parce qu'il n'a pas accès. Il sait qu'il
n'est pas l'homme assis. L'homme assis est celui qui sait lire. Il n'est pas l'homme
assis.
Songez à cette butée qui se présente comme configuration première, non
pas comme désœuvrement de la vertu, mais comme l'espace amont de celle-ci.

« l'espace dans ses alignements entraîne avec soi son point de départ.
le vide»
André du Bouchet in Peinture /p60

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Dessin sur carton 24x34 Acrylique et sable / Collection privée

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§ Deux espaces

….ces configurations resteraient-elles encore présentent qu'elles seraient


toujours négligeables. L’œuvre sera, de toute façon, ce qui les fera oublier sinon
disparaître. Tôt ou tard. Il ne restera, à l’occasion, çà et là que des bouts
anecdotiques qu'on fera bien de raconter en soirée comme après la peur l'enfant
« retrace » pour se redonner blason, l'assurance, dont il venait d'être dépossédé.
Cette figure donc, qui nous laisse entendre que l'acquisition et l’œuvre
feraient partie d'un même et seul espace, selon un trajet, où la métaphore quand
on veut s'expliquer là-dessus peut être celle, végétale, d'un fruit ; de ce qui va de
la fleur au fruit, pour une seule et même place où le changement s'explique
comme négation de soi, cette figure dis-je, nous empêche de penser la
discordance interne à la marche. Suivant des lieux.
Mais ne pourrait-on pas imaginer que l'espace où se déploie l'acquisition
d'une œuvre est distinct de celui où l’œuvre se fait. Et que l’œuvre peut s’achever
dans sa forme, conquérir son autonomie, sans que cet espace amont vienne à
dépérir, car c'est toujours lui qui donne accès au jour et au reste. Ce qu'il faut
comprendre: une forme quelle qu'elle soit, est toujours acquise, et la création
suit le même ordre que ces acquisitions.
Je pourrai dire — sans la mémoire le trait ne pourrait pas être reconduit
vers l’œuvre pour y rester. Sans les actes de l'entendement nous ne pourrions pas
y accéder à nouveau à l’œuvre, déchiffrer
ce qui reste à l’œuvre. Faites le compte, « Au reste, tout art consiste à
produire, à exécuter, et à combiner les
nous avons l'espace de sa forme, où la
moyens de donner l'existence à
forme n'est pas celle de l'image, qui serait
quelqu'une des choses qui peuvent être
chose, mais celle d'une œuvre, ce qui est et ne pas être; et dont le principe est dans
un acte. Puis nous avons l'espace de son celui qui fait, et non dans la chose qui est

accessibilité. Cette accessibilité a trait à faite. » Aristote Eth. à Nicomaque[1140a]

toute forme qu'elle qu'elle soit.

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Cet espace existait avant, il restera après. L’œuvre ne peut pas en faire
l'économie, ni le résorber. Il n'y a pas analytique de ce passage. C'est l'ouvert.

D'un côté : l’œuvre, au sens propre, n'est pas dérivable, en quoi elle est création,
<poïèsis>. De l'autre, l'espace amont, ne peut pas se clôturer sous peine de
rendre l'accessibilité impossible. L'accès n'est pas dans la chose. Pour l’œuvre le
principe est dans celui qui fait, et non dans la chose qui est faite.
L’œuvre sans l'entendement reste indiscernable, l'entendement sans des
œuvres restaura sans séjour.
Sans compter que par rapport à tout ce que nous pouvons penser, savoir
ou croire, l'ouvert de l'instant fonctionne comme un retrait, où l'existence
n'assure rien, sinon, bleu, ou vert. Souvent, j'ai eu cette impression que tout ce
que j'avais pu acquérir pouvait être aussi bien entendu comme récolte que
comme destruction. Ou vert. Et parfois, la rue où je m'attardais à cause d'une
lumière, porte cochère, bois massif, le clair d'une trace là où le vernis déteint. Je
vois les préludes d'un tableau.
Même si ce terme, destruction, je ne sais pas le penser, il me paraît le seul
qui puisse garder ces récoltes dans le chemin du vrai, et ce à cause d'un savoir,
qui comme la couleur ou ce tableau, se tient séparé de moi-même.

§ Séparé de soi même par la couleur

Comment en parler ? Je ne sais pas. Quoi en dire ? Je ne sais pas ? Je pense déjà à quelque chose
qu'au moment de lui donner cours dans une phrase plus rien ne vient qui s'ordonne à sa suite. Je
reste comme cet homme qui ayant écrit la lettre ne peut pas l'envoyer. Il a perdu l'adresse.

Un homme qui séparé de ce qu'il allait dire, indique avec une aquarelle au
moins le lieu, pour plus tard à l'occasion d'un souvenir réaliser l'ajournée.

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L'occasion n'est rien d'autre que le jour, parce qu'il n'a d'autre pont que le
jour. L'occasion est paysage. C'est tout ce qu'il a. Couleurs d'une séparation. Ainsi
il commence la journée, comme lu par des aspects des fortune. L'autoportrait
serait ce qui se trouve après la lucarne.
Lumières à la fenêtre, jour à nouveau. Les nuances d'ocres par ciel de
printemps, toitures grises et calcaires, comme rouillés par un blanc qui ne
prolonge pas l'ocre, donc blanc-gris cassé, puis, conduits de cheminée en brique,
carreaux des lucarnes, le clapotis d'un : janelas de meu cuarto, se fait entendre
au loin. C'est que la mémoire vient de l'espace, comme la lumière peut devenir,
pour un référentiel lointain, fossile.
Contrastes, ombres, couleurs. Pigments, récoltes éparses. Des quantités
négligeables, le temps d'un regard. <esquisse> ...aidé par l'idée d'esquisse qui me
Disposition en lisières. Retrait. Oubli. venait du dessin, les pensées s'ordonnaient
comme si elle devait se frayer un chemin dans
Passages.
l'espace. Aussi je ne peux parler de pensée sans
L'allée en retour, la venue en
dire forme. Par le biais de ces pensées je
retour, ce ne sont pas
des n'obtenais pas des jugements, de raisonnements,
prescriptions de notre volonté et mais des formes. Elles n'étaient ni vraies ni
conscience, la forme de l'implication fausses.
matérielle suppose déjà ces retours amont.
C'est la peinture qui m'a le plus rendu sensible à cette double entame. Sans
la peinture je n'aurai pu voir qu'une succession des faits et non une inégalité des
sources et de degrés. Il se trouve que l'acte de dessiner, comme l'acte de peintre
vous explique que, c'est la porte qui a raison. Ce qui dans votre labeur s'inscrit
comme discontinuité et acquisition.

§ Deux lieux différents.

Nous sommes conscients de nous mêmes deux fois. Une fois par le truchement des nos
sensations, une autre fois, parce que nous parlons. C'est deux fois viennent à se produire
simultanément, que nous ne savons pas qui nous sommes, où nous sommes et si nous sommes.
Pourtant ce que nous ne savons pas pour nous mêmes est déjà valable en musique. Contrepoint.

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Je me savais présent parce qu'au matin «le chemin des orangers» qui était
la façon que j'avais d'indiquer en direction de ces quelques couleurs vives: l'ocre
et le bleu à la fenêtre, à quoi j'ajoutais l'étoffe d'un rouge carmin, et des
transparences vertes en souvenir de Rubens, «le chemin des orangers» dis-je, me
rendait à l'usage du lavis, du pinceau, de la sanguine, de la pierre noir et la craie
blanche. J'avais d'emblée accès à la peinture, sans que j'aie à penser, car toutes
ces couleurs-là étaient des actes du penser. Le discernement n'était pas déjà là
qui m'attendait. L'accent d'un rehaut comme ce point par où je pouvais passer au
torse et aux études que j'avais en cours, était ce par quoi je touchais a l'ultime
actualité d'une forme, non pas avant, non pas après, non pas pendant, mais en
acte. Puis.
Je me savais aussi exister parce que je m'entendais dire ce dont j'allais te
parler la prochaine fois (le fait de m'adresser à toi me donne cet ordre, mesure,
que souvent me manque), je comprenais mieux ce que j'étais en train de faire. Je
me sentais aussi mortel qu'un grec devant un Titan, et cela changeait ma parole,
la voix devenait un coulis d'ombre où venait se mêler toute sorte de diction, et
fiction et friction, je ne sais quel passage de l'Orestie me revenait, comme un
alliage de fer et de charbon dans la pierre, je m'en éloignais, je changeait de page
et de livre, les dédales de la voix me disaient aussi que j'étais moins présent que
je ne l'aurai voulu. En réalité, tous ces méandres étaient là parce que je cherchais
une phrase. J'étais sans logis.
Je répète. Une fois comme couleur du matin, une autre, comme voix perdu.
Je savais d'un tableau avec les couleurs de la journée. Je pensais à toi avec un lot
de phrases que je n'avais pas prévus. Couleur, voix. Hors.
Je me réappropriais lentement de celui que j'avais été la veille jusqu'à ce
moment où, je me levais d'un bond — assez! Mousquetaire, au boulot!

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Esquisse sur papier : 21x29 cm crayons, acrylique, pigments

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§ Apprentissage

La forme est ce trajet anticipé. Et dans ce sens l'imagination est plus forte que la réalité.
Seulement ce qui se laisse entendre au titre de moyen dans le résultat, ne l'est pas au feu de
l'action.

Ainsi, c'est contre mon gré que j'apprendrai que c'était dans ce point, où
seul l'espace pouvait m'assister, que se trouvait la chance d'une saisie, l'esquisse
d'approche. Le silence est la forme du vrai.
Verdeyar...

Je revenais à Rembrandt comme dehors, surpris par la pluie, je pouvais


m'adosser au cerisier. Je veux dire que de la même manière que la pluie peut
nous offrir, sur une flaque d'eau, une calligraphie de fortune, le livre de
Rembrandt ouvert à n'importe quelle page pouvait reconduire du trait avant de
me mettre au dessin.
eras quan vey verdeyar

Le trait, je le retrouvais comme déjà à l’œuvre. Tissage qui s'attable,


discernement et point de fuite, texture du papier, couleur du papier, grain du
papier, puis tout d'un coup l'expérience qui sort de la mémoire comme une
coulée d'ombre. C'était la mise à disposition du départ. Comme une symphonie
chez Haydn... Le sillage que j'avais emprunté à Rembrandt devenait cet espace
élargie qu'on doit rendre pour dessiner, c'était l'ouvert

« le trait apparu se déplace sans que je le voie »


André du Bouchet in Peinture /p62

sans maison et sans preuves, seulement paysage ou Rembrandt, comme


langue à venir, car un jour je parlerai, comme d'exister. Dans l'usage de la voix.

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Ce que j'apprenais se logeait comme un oubli dans l'espace où j'étais


rejoint, chaque matin, par l'initial du dessin, et comme cet initial ne me
demandait pas le commencement, j'empruntais à Rembrandt de quoi tenir en
absence de source. Le dessin était la matière de cet oubli, son point de fuite. Le
silence est la forme du vrai. Et ainsi à mon insu chaque matin la langue reprenait
la lisière, comme si je n'avais eu de cesse de penser à ce manque d'espace, ou de
lieu, ce lieu où je serai à l'aise dans ma voix, comme pour vous parler.
Le dessin avait cette vocation de me représenter à cette place.

« Qu'ieu vos am tant domna celadamens. » Arnaut de Mareuil

celar, sceller, celadamens... matière de la voix, comme passage à inventer,


trait d'accent du pays. Dans les voisinages du dessin quelque chose se présente
en retour, une orientation comme éclat d'un lieu recherché, ou d'un portrait. Par
le biais du dessin, l'adresse. Comme d'une conversation qui interrompue dans la
vie réelle, reprendrait à l'occasion du sillage en train de se faire
eras quan vey verdeyar

la phrase reste tournée vers la mémoire, où la seule forme possible est l'adresse
du dessin en train de se faire2...
« Qu'ieu vos am tant domna celadamens. » Arnaut de Mareuil

2 Senhal. Si c'est à toi seule, l'adresse. Dédiée. Si c'est seulement à toi que revient ce que je peux
avancer... Si c'est à toi seule que je dois le dire, m'adresser, si cette forme existe qui ne
communiquerait pas avec autrui pour signifier (ce qui dans un sens est impossible puisque je suis
déjà pour moi cet autre qui peut se penser comme t'adressant ce que nul autre pourrait saisir)
alors elle serait retour de magnolia dans une branche, cette lettre à toi adressée, c'est-à-dire, un
emprunt aux choses du commun, qui ne cachent ni ne montrent. C'est la mémoire qu'ensuite les
tire vers le secret, comme un aparté au théâtre. Ou comme un dessin en train de se faire. Signe
ou senhal.

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§Turbulences

N'aurait-t-il jamais le temps ? Le temps avec lui. Son temps. Du temps. Le


temps d'instruire en lieu et place, l'entente. Il serait toujours interrompu par
l'ordre naturelle des choses. Il serait plus que d'autres hors abri ?
Sur le point de s'acquitter de la notion, il serait appelé ailleurs, l'espace
resterait cette chose de personne. Chaque fois qu'il s'y attelle quand il n'est pas
dérangé par les choses du commun, c'est lui-même qui s'avise d'un défaut de
présence, comme si sa place n'était pas du compte. Il lui est impossible d'arriver
jusqu'au penser sans perdre en chemin, sa récolte. Il reste sans preuve.

<Dessins & coloris> Dès que la lumière du matin me rendait le lieu,


j'avançais avec du crayons, du papier, de l'eau et des pinceaux. Cette disposition
matérielle était mon poste avancé... je pouvais rester là sans rien faire, le temps
de m'adapter... et chose curieuse, ce temps d'attente me montrait que j'avais
déjà commençais, puisque je pouvais reprendre le livre de Rembrandt que j'avais
laissé ouvert ou l'ouvrir à nouveau si ce n'était pas le cas, pour trobar. Trouver du
trait.
Le dessin, infini, au début. Suffit. Ce que je peux penser ou savoir, est loin.
Pensées de loin. Une autre vie.
Alors je me dis: Rembrandt. Rembrandt à la place de Rubens.
Je me dis — il faut commencer dans l'espace. Et ça me réveil. Cela fait
quelques jours que je me dis — il faut y retourner, sous entendu, Rembrandt. Ce
qui veut dire: en partant du trait, dessiner. Ce qui veut dire: le trait n'est pas la
ligne. Mais cela je ne le dis pas: le trait n'est pas la ligne. Je me lève3.

3 En fait, j'exercerai moins mon intention que le souvenir ne m'indiquerait le chemin...


seulement, dis-moi, un bout de vert dissout dans la journée est-ce un souvenir ? Si je trouve ce
même diaphane dans un tableau s'agit il d'un souvenir? ce que j'entends en premier vient avec la
distraction qui cause le chant du chardonneret, du moineau. Si c'est à toi que je m'adresse,
j'entends la préséance de cette adresse sur ce que je peux vouloir te dire. Préside, le non-dit, ça
ne complète pas, ça laisse à disposition, comme jour au devant, la tenue. La nue au portrait. Je
me lève.

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Je tourne une page au hasard. C'est quelque chose qu'on sent, comme la
couleur. Par touche comme la couleur, par éclat. Vue d'un tableau flamand. Mais
ce tableau n'est pas celui de Rembrandt, n'est pas celui de Rubens, il est celui de
Hoogstraten qui se trouve au Louvre. Rembrandt serait, par le nom, le moyen de
se souvenir de la position, cette position peut arriver par le trait mais aussi par la
place vacante. Je me lève. Ou par la couleur. Ou par la chaleur. Rembrandt serait
l'avoir lieu d'un ouvert. Je me lève. Rembrandt serait la forme intensive d'un
passage : qu'à l'occasion d'un même coloris je puisse, passer. Et passer dans ce
cas veut dire, oui.
Oui, Hoogstraten.4 (Vue d'intérieur © Musée du Louvre)

Comment en savoir un peu plus ? Ce


n'était pas en dessinant, ce n'était pas
sans dessiner. Ici rien ne se produit sans
qu'au passage un intervalle se dérobe.
Un espace. Je supposais un espace.
En réalité j'étais triste.
Quelque chose qui n'aurait d'autre
aspect que par défaut, sans principe
d'identité, comme un changement de l'air
par la brise en été pourrait être
représenté par rien : un détail de ta peau,
un couleur que s'y ajoute, un pli, ou ta
façon de replier tes jambes... ou
l'éclairage et l'ombre portée, l'ombre de l'oranger. Un chanson qu'on écoute, ou
ce que j'aie ressenti en descendant du train à la Gare de Malaga, autrefois. Pour
remarquer enfin que c'était un oubli de ma part ce qui avait causé tout cet ordre,
comme une marque d'affection qui aurait été suspendu au retardée par d'autres
faits de la vie courante. Quelque chose qu'on passe sous silence, d'abord, puis
après, ce n'est plus le moment — l'air et la couleur en dessous: esquisse de ce

4 https://www.louvre.fr/oeuvre-notices/vue-d-interieur-ou-les-pantoufles-titre-traditionnel-donne-au-xixe-siecle

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qui reste en attente. Puis on fini par oublier.


Le dessin aussi aurait cet air de famille, ce quelque chose du portrait,
comme une lignée où s'inscrirait le dessin avant qu'il ne nous vienne. Le dessin
est ce qui nous vient. Dessiner est ce qui nous vient et c'est pourquoi du trait
peut s'y trouver. Le trait n'est pas la ligne. Mais cela je ne le disais pas.»

§ D'un lieu recherché

« Probare, c'est éprouver et plus tard : jeter en


avant la preuve. La trace, elle, est l'habitante
négligeable du présent. »
René Char

d'un lieu recherché où nous puissions différer l'usage de la signification, et


du jugement, afin de discerner d'avantage. Disons ceci, par exemple, discerner
ce n'est pas juger, mais plutôt...
[en aparté] Dans son usage la signification nous est toujours déjà donné, mais
pour un sens ou valeur qui n'est pas remplit, ou saturé et quand elle nous est
donné saturée, c'est à l'existence de chacun d'y apporter le vide, ou le creux, (si
l'en veux penser par soi-même bien sûr), ou le vase ou rien, afin de s'acquitter à
des nouveaux frais d'une notion, d'une idée, et même d'un idéal. La signification
peut nous être donnée, ces implications doivent être, acquisses. J'ai dit
implication, j'aurai pu dire forme, car les formes son acquises, et si elle nous font
attendre, c'est parce que nous sommes en retard.
…. habiliter, discerner c'est habiliter pour la discrétion. Donc. Décélérer, ou
en différer l'usage, en réalité cela peut se dire aussi: séjourner. Discerner c'est
habiliter pour le séjour.
Peut-être que dans un sens séjourner veut dire attendre, comme un
vénitien attend que la première couche sèche pour en appliquer, en glacis, la
suivante. En ce point, il ne peint pas, il sait ne pas peindre la lumière mais
seulement au moyen des couche donner lieu, à celle-ci, comme le luthier, partant

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du bois, au son.
D'un lieu recherché. Avoir lieu. Ralentir le discernement.

§ A la faveur d'une lecture, à l'insu

Comme le vent peut soulever les feuilles et les déposer plus loin, sans
donner à l'acte la figure du prédateur, assembler. Comme le luthier accorde la
préséance au bois, écouter là où le son n'est pas prescrit. Une main ainsi trace
pour le portrait. Le retard est la portion de lettera qui reste dans l'espace. Pour
les parties qu'on ne saura orienter, le chemin est celui du vent, brises d'été sur
les rideaux quand la fenêtre reste ouverte.

La conversation, celle d'autrefois, n'eut pas de suite. La solitude est cette


méthode. Si on peut la poursuivre ailleurs, c'est que l'auteur, si s'en est un, était
la défaillance du vrai, comme la pudeur rend maladroit. Elle peut reprendre là où
on ne l'attend pas.
Rappeler aussi qu'il y a des méprises dont on n'arrive jamais à se défaire.
Ajoutons aussi que même le plus précoce de musicien ne jouera jamais la note
du premier coup. La note juste, a la forme de sa répétition. N'en parlons pas du
dessin. Le trait.

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Tableau 80x80cm acrylique

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§ «L'habitante négligeable du présent»

Négligeable. Avant de lui donner une valeur subjective et de savoir si cela


porte sur l'action: négligence, ou sur son objet: négligeable et qu'on puisse se
fixer si c'est à dessein qu'on ne tient pas compte ou si c'est que cela ne se laisse
pas compter, il faudrait revenir à son statut premier qui est celui de se montrer
dans l'existence et non dans la pensée, et tout notre malentendu est là: la pensée
peut donner sur une proposition, la pensée peut donner sur un ouvert. Nous
sommes séparés par l'espace. Or dans l'espace elle ne saurait s'y trouver et
pourtant c'est là qu'elle existe, (se tient hors). L'existence se laisserait entendre
dans la discontinuité, dans l’inégalité de degrés et de forces, on ne pourra pas
dire, c'est ici, sans se tromper quant au lieu.

Verdeyar, eras quan vey vedeyar...

Descort. C'est d'un descort que l'exigence reste au beau fixe, à chaque fois
comme jour à renouer, à retracer. En lisière, veiller. Quelque chose d'improbable
dans la nomination, il ne s'agit jamais d'une chose, mais, pour ainsi dire, de
«l'espace» d'une chose, sa forme.
Il faut au moins deux espaces pour qu'au titre de trace puisse une chose se
tenir comme l'habitante. Qu'elle soit subjective dans l'imagination ? Cela ne suffit
pas. Qu'elle soit singulière par son implication ? Cela ne suffit pas. Il peut se
donner par répétition, un simulacre. Il peut se donner par itération, quelque
chose de réelle. Reste qu'on ne peut pas faire l'économie de l'écart sans se priver
de la forme, de son avoir lieu.
Cela fera retour comme la signification improbable de ce qui est, ou peut
être: la journée. «Probare, c'est éprouver et plus tard: jeter en avant la preuve.»
Nous ne pouvons pas dire que de cela on fasse l'expérience, mais cela lui
ressemble. Jeter en avant la preuve c'est l'ajourner.
Il arrive qu'à notre insu nous soyons orienté par l'ajournée. Ironie du sors :

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alors que tout semblait disposé selon la vie bonne, vient cet aspect qui, ajoutant
le peu qu'il faut pour que notre sensibilité se sente altérée, nous fait ne plus
savoir où nous sommes. Notre sensibilité hors de ses gonds ne se retrouve plus
dans le temps présent, et nous ne savons pas si c'est le souvenir ou l'imagination,
qui nous fait bifurquer. Nous savions où nous allions, maintenant nous ne savons
pas où nous sommes. ϡ

§ De quelque chose qui se laisse entendre à même le jour...

C'est une question que je me suis longtemps posée ̶ comment se fait-il que
dans nos manières de parler, dans l'ordre des nos idées et représentations rien
ou presque ne fasse état de modalités aléatoires, discordantes et discontinues
que nous avons de nous acquitter des formes. Nos idées ne s'appliquent pas au
jour, cependant nous agissons comme justifié par une continuité de principe.

Pour en parler, il ne nous restent que les échos d'une chose qui aurait pu ne
pas avoir lieu, autant d'accointances qui se gravent en absence de sources... eras
quan vey verdeyar, mais nous faisons comme si nomination et existence était
cuvée du même tonneau.

Nous serions moins nécessaires que ne le sont nos idées. Comment se fait-
il que nous soyons prêt à exporter nos acquis comme si de rien n'était. Les
formes effectives que nous devons traverser pour nous acquitter du vrai
n'auraient pas la dignité d'un enseignement ? Nous vivons dans un monde. Nous
pensons dans un autre. Monde qu'est-ce que c'est ?

§ Exigence d'espace

Que faut-il entendre par monde?


Imaginons que tout à coup tombe devant nous, comme une orange peut

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tomber dans une ville comme Jerez de la Frontera, un poème de Fernando


Pessoa,
<voix off>« Ah, quem escreverá a história do que poderia ter sido? »

Un temps se remplit sans que nous soyons certain de quoi.


<voix off> «Ah, quem escreverá a história do que poderia ter sido?

Será essa, se alguém a escrever,

A verdadeira história da humanidade.»

Et comme, c'est une forme qui se tient devant nous, mais une forme que
nous ne savons pas remplir, c'est la vision d'une jarre étrusque de celles qui
servaient à transporter le vin par voie maritime, qui sert de guide, vin qui,
mélangeait au miel, tenait la route.

Tout cela n'ayant comme traçabilité que notre attente, c'est avec retard que
nous nous mettons au poème, «Ah, qui écrira l'histoire de ce qui aurait pu être ?
Elle sera, si quelqu'un l'écrit, la vraie histoire de l'humanité.»

<voix off> « O que há é só o mundo verdadeiro, não é nós, só o mundo;

O que não há somos nós, e a verdade está aí. »

Devant l'opacité de ce que nous avons reçu et pas reçu, quelque chose se
scinde contre notre gré. Nous ne savons pas ce que c'est, nous savons seulement
que cela est resté depuis entre ce que nous n'avons pas été et ce qui aurait pu
avoir lieu... toutes ces formes mineurs que nous avons délaissées parce qu'elles
ne faisaient pas le compte, elle ne nous rendaient pas aptes à notre fonction, des
qualités négligeables, nuances que seul l'espace pouvait mettre à l'abri. « Il n'y a
que le monde vrai, pas nous, seulement le monde. Ce dont il n'y a pas c'est nous,
et la vérité est là. »

Pendant un cours instant, je comprendrai le poème, ensuite, je resterai


sans preuve comme si ce grâce à quoi j'avais pu trouver assise quittait l'espace,

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l'espace où j'étais.

Je me demanderai si, je ne m'étais pas laissé abuser par le langage, après


tout ce n'était qu'un poème et un poème s'avance sans preuves, pour se tenir
devant, contre la signification, selon des implications de fortune, et à la faveur de
qualités négligeables. Puis je me suis souvenu de notre «conversation» : qu'il y
avait aussi cette possibilité d'entendre le poème comme apport et non comme
signification, un poème peut reloger des ouverts, nous y faire accéder, mais cet
apport est aussi le nôtre, comme limite, ou lisière, tout ça, lui disais-je, tout ça à
penser comme un dessin peut être une tentative d'espace, et tout cela à cause
d'une couleur diffuse, ou translucide, que parfois j'arrivais à discerner, parfois
non, ce fut sans doute cela, ce qui fera m'arrêter comme devant un tableau. Elle
avait fini d’accommoder sa serviette.

Comme en échos à tout cela, je me suis souvenu d'un grand dessin que
j'avais fait autrefois, un lavis à la gouache, auquel j'avais attaché deux tiges de
bambou aux extrêmes pour le faire tenir comme un rouleau Chinois. C'était un nu
de femme qui danse, un « nu sans date », comme j'avais voulu l'écrire quelque
part dans mon carnet. Je l'avais accroché devant l'escalier qui menait à la cave,
sur le papier j'avais ajouté en calligraphie ceci...

« 5 .632 - Le sujet n'appartient pas au monde, mais il est une


limite du monde. » Wittgenstein Tractatus...

Ce qui m'avait étonné, était la manière dont ces dessins, j'en ferai plusieurs,
m'avaient devancé. Ils étaient vrais à cause de ça. J'étais peu doué pour faire les
choses en temps voulu. Je devais estimer que le présent n'était pas pour moi.
Alors que là pour une fois, j'étais... à l'heure.

C'étaient des feuilles à dessins longues de plus d'un mètre. Comme


j'appliquais l'eau avant la gouache, la propagation de la couleur formait le dessin
comme un cours d'eau aurait de quoi me faire penser à des sources vives. Je
songeais à une flamme, à l'écorce et sa sève, et à ce qu'une femme, plus qu'un
homme, peut exporter comme forme diffuse de son assentiment...

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Je pouvais entendre le poème de Pessoa comme une de ces confidences


qui se font à voix basse, car dire que seul le monde existe et pas nous, c'est faire
état d'une séparation que peu accepteraient. Du monde, l'homme en fait partie,
parce qu'il n'y a qu'un seul monde... nous dit-on.

Etude sur papier 24x24 acrylique, aquarelle et crayons

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§ Die Grenze : frontière, limite

Wittgenstein in Tractatus :

5.641 Es gibt also wirklich einen Sinn, in 5.641 - Il y a donc réellement un sens selon
welchem in der Philosophie nicht-psychologisch lequel il peut être question en philosophie d'un
vom Ich die Rede sein kann. Das Ich tritt in die je, non psychologiquement. Le je fait son entrée
Philosophie dadurch ein, daß die »Welt meine dans la philosophie grâce à ceci : que « le monde
Welt ist«. Das philosophische Ich ist nicht der est mon monde ». Le je philosophique n'est ni
Mensch, nicht der menschliche Körper, oder die l'être humain, ni le corps humain, ni l'âme
mensch liche Seele, von der die Psychologie humaine dont s'occupe la psychologie, mais c'est
handelt, sondern das metaphysische Subjekt, le sujet métaphysique, qui est frontière - et non
die Grenze – nicht ein Teil der Welt. partie - du monde.

§ Discordances

Il arrive parfois qu'il se nomme, en nous, quelque chose qui ressemble


davantage à un écho, ou à cette lumière dont la couleur se réfléchit par ricoché
ou aux paroles d'une chanson. Pourrions-nous parler d’expérience? Oui, mais à
condition de préciser que nous ne possédons pas cette faculté qui serait
adéquate à ce dont nous «faisons l’expérience». La notion d’expérience serait
une trêve que nous devons aux discordances qui nous font ajourner notre
jugement. Nous ne savons pas où loge ce qui doit s'énoncer au titre d'existence,
ni de ce que nous devons tenir compte en premier pour ne pas perdre pied. Une
fois le brouhaha passé tout semble revenu au calme et comme dans une
assemblé politique, chaque partie fait valoir son droit de préséance, héréditaire
pour les uns, d'aînesse pour les autres, naturel pour beaucoup.

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Un paysage, la vue d’une rue qui descend quand la matinée touche à sa fin,
une promenade quelconque, nouent mieux les choses que nous ne saurions de
notre propre chef, les faire tenir ensembles par la pensée, en tout cas, dans ce
qui me concerne, lors de mon séjour là-bas, il me manquera le lien interne pour
faire des phrases le déploiement d’une méditation, alors, comme je n'avais à ma
portée que l'irrésolu <récoltes éparses>, la promenade était l'ordre de mes
pensées, voué que j'étais au hasard si je voulais penser quelque chose…

« Nous savons de l'espace, mais c'est un un savoir insu, subalterne pour


ainsi dire, il nous reste inconnu surtout à cause de son succès. Il se comporte
comme un oubli. »

§ D'une couleur qui pouvait rester...

La même chose qu'autrefois mais seulement avec un plus d'accalmie.


Quelque chose de presque résiduelle, comme s'il ne restait que sa place. Une
couleur à cette place. Quasi. Ce vert.
Le souvenir arrivait exsangue. La signification et ce dont je voulais parler se
séparaient pour, comme quand on tire les rideaux, laisser passer la lumière. La
mémoire ne pouvait pas m'assister, il ne restait que la limite. Puis. Ce vert.
<cahier IIP 01>

« Ni ce que nous disons au sujet de la signification est exacte, ni ce que


nous entendons par sensation, est correct. Nous partons toujours d'un fond
commun qui est moins vrai qu'il n'est utile, d'abord parce qu'il nous rassure,
ensuite parce qu'il peut devenir le sol d'un tissage et faire lien sans pour autant
signifier. Pâturage de l'habitude et des coutumes. Consistance du lien social.
C'est parce que ce sol existe que la moindre existence réelle est problématique. »
<cahier IIP 01>

« N'importe quelle expérience effective met en porte-à-faux ce régime

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tacite du monde. Pourtant.»

Séparation dont on ne peut pas dire qu'elle soit interne. Ni extérieur.

Je cherche une couleur. J'aurai pu lui dire, je cherche une phrase, comme
une réponse anticipée à une question qui la taraudait parce qu'au fond elle ne
comprenait pas ce que j'étais en train de faire.

Que fait-il au juste ? Elle n'osait pas se poser la question. Elle aimait en
revanche se dire que j'étais celui qui cherche une couleur. Ce qui n'allait pas sans
poser des problèmes. La seule chose qu'elle éprouvait c'était un dépouillement,
un souplement de nudité. C'est par cette nudité qu'elle savait de cette couleur,
sans que cette même couleur se présente. Elle se savait parfois prendre la place
de cette couleur-là.
— Mon effacement est comme ce vert dont il me parle. Disait-elle.

§ Faction du muet

Il y a des écarts qui sont irréalisables dans la signification et effectif dans le


discernement, cela crée des factions du muet.
Je ne pouvais pas dire que cela avait changé car comme en musique la note
était la même. Cependant, cette couleur par un déplacement insensible n'avait
pas de registre dans la mémoire. Ce changement ne s'inscrivait nulle part. Et si je
le savais c'était parce que la peinture m'avait appris qu'un tableau peut donner
accès à des nuances que notre sensibilité ne saurait pas produire d'elle-même.
Un tableau peut jouer ce rôle, être une extension de notre discernement.
Dans la couleur, à cause d'elle, je viens, de t'oublier. Ce vert, comme ce qui

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resterait d'une couleur, après. Maintenant, je me souviens, je me souviens de ce


que j'avais pensais, de ce que je ressentais quand je te voyais t'avancer et quitter,
nue, la chambre, ou parce que tu n'y étais plus et que quelque chose de la vision
retenait une couleur, dans un espace accru. Tu y étais, tu n'y étais plus, il restait
un intervalle dérobé d'où la couleur terminé par s'effacer laissant cet espace
(accru) à la dérive. Ce même espace pouvait faire retour dans la journée à
l'occasion d'une couleur de fortune, la vue d'une passante, ou que sais-je,
j'entendais des modifications ne laisser aucune preuve et la trace, si s'en était
une, ne s'inscrivait pas dans la mémoire mais restait dans le paysage, valable
dans l'expérience mais sans reprises dans la pensée, et je me disais, comme pour
un poème :
De toute part belle.
Nue que vous êtes.
En anglais on dit enjoy.

C'était ma réponse, j'entendais du vieil occitan. Jauzirai joy. Mais je n'avais


pas de suivi. Le silence était avec la promenade, l'espace d'une forme sans
preuve. Comme exister.
Espace couleur de chambre, j'avais oublié... Ce changement, c'est moi, si je
peins. En acte. L'existence de cette forme et l'acte de peintre. Chaque fois que
j'arrivais à ce point, j'entendais que le chemin n'y était pas, si je prenais pas soin
de séparer l'acte de l'action. Pour une couleur qui viendrait de ta préséance. Les
dessins, et les tableaux seraient lisibles, où vlisibles, ou blisibles... disais-tu par
jeu, par amour.

Vous dites préséance à la place de présence, n'est-ce pas ?


Oui.

Je reste à penser qu'il y a des écarts qui sont irréalisables dans la


signification et effectif dans le discernement, et que c'est cela qui crée les
factions du muet. Des degrés. Des intensités. Ces discernements qui n'ont pas de

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suivie interne, ni place dans la méditation, sauf si le paysage vient en relais avec
ces changements qui, le temps que ça dure, composent avec ce que je peux
penser.
Pour retourner comme tout autre à mes vieilles habitudes, dès que cela
cesse. Sans savoir si c'est vrai ou si j'avais rêvé. Restera donc ce quelque chose,
que je nomme vert, parce que la peinture m'a permis de discerner, là où ma
sensibilité n'arrive plus, une nuance, un degré dans la nuance, ce quelque chose
qui peut se modifier selon des quantités insensible, et que la mémoire
reconduira vers l'imagination pour en tirer quelque chose. Vert comme l'avoir
lieu du diaphane, non pas dans le corps mais à la limite du corps, c'est-à-dire,
anticipé. Quelque chose de ta préséance qui ferait retour dans la chambre.
Chambre couleur de pomme.
Aussi, ce que je peux savoir de Rubens, comme de me donner accès à une
plus grande sensibilité. Rubens a une palette plus large dans le discernement, il
voit plus que nous tous. Je sais, grâce à lui, Rubens, des nuances que je ne
perçois pas directement. ²

« Au sol inaccessible, sur la route laissée à la lampe toute pierre est lampe. »
André du Bouchet : Dans la chaleur vacante, extrait de LA NUE

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Peinture, sable sur gesso 100x80 cm acrylique/ Collection privée

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§ Vert

Un vert est une quantité d'espace, se dit-il, pour apprendre qu'il venait
juste de ne plus savoir ce que c'était qu'un espace. Espace, le vert est un espace.
Il avait bien dit : une quantité d'espace. Virements tantôt froids tantôt chauds,
puis une précipitation de la mémoire sur un même et seul pan lumineux, dont
«l'occasion» avait été un tableau de Philippe Champaigne. Portrait d'homme
(1650). Musée du Louvre.
C'est par la couleur que je rejoins l'espace différé, se dit-il, cet occasion
aurait pu se trouver ailleurs, pourvu que la lumière vienne toucher la même
accointance...
Main droite et visage, passages fortuné d'une teinte à l'autre. Seulement, il
reste qu'une opposition n'est pas un passage, ni un assemblage. Portant quelque
chose se tient unifié par un contraste que sur le point de faire forme ajoute une
dimension où les couleurs s'assemblent en volume et mémoire. Je te vois quitter
la chambre et venir d'un tableau du Louvre. Une chose est la surface une autre le
discernement, je te sens entre les deux, non pas que tu y soit, non pas que tu n'y
sois pas, c'est que pour que l'expérience se fasse il faut qu'elle sorte de la
« Maintenant, d'une manière générale, l'art mémoire... et qu'elle vienne
ou bien exécute ce que la nature est de lumière. Au même temps.
impuissante à effectuer ou bien l'imite. »
Aristote Physique II 199a 15
Comme si du fait de passer
de la sensibilité à l’aperception, au moyen d'un
Exergue: du latin exergum («espace hors
tableau, il s'inventait une «lentille» qui touche à d’œuvre»), du grec ancien ἐκ, ek (qui devant

la fois à la vision: on discerne davantage, qu'à la une voyelle devient ἐξ ex, «hors» et ἔργον,
ergon («œuvre»).
mémoire : elle se complète et réalise des
souvenirs qui restaient jusqu'au là en exergue. Littéralement en exergue. Le vert
est un espace. Cette couleur est un tableau. Ce tableau est ma vie. La vie est un
ouvert. Soudain, la mémoire, dans cet espace accru, se met à faire partie du
future contingent...

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Discernement. Une couleur dont il se découvrait le contraste puis l'étoffe


de sa lumière. Non seulement dans l'espace dans lequel elle était appliqué, mais
rapportait à un espace amont, comme une simulation du travail du peintre. Un
degrés d'espacement virtuelle de ce même tableau. Et par là, il savait, sa
mémoire changer de mode d'exister. C'était devant ce tableau, comme à d'autres
moments, surtout quand ils allaient ensemble au Louvre, devant le tableau de
Hoogstraten, mais parce qu'avant il y eut Velázquez et ces touches éparses. C'est
là qu'il avait appris, comment peut opérer, en amont de soi, le champ unifié du
coloris, pour des teintes qui seraient restés jusqu'au là, éparses, à la dérive. Ce
tableau est ma vie en train de se faire.
Si ce changement restait insensible pour l'ensemble, c'était parce qu'il
n'avait pas eu accès à ce tableau dans l'ensemble. Dans un sens ce tableau ne
l'intéressait pas. Il avait été arrêté par un détail : l'application du glacis, la
subtilité du rendu des mains, puis il avait regardé le visage, et ce qu'il avait senti
se faire en amont de soi, il le vit passer au tableau tout entier, comme ce qui
valable dans un cas est valable partout, y compris pour l’étoffe des rêves, et des
souvenir. Il cru entrevoir quelque chose de propre à Aude, dans la main, selon ce
même principe d'application, il sentit un effet de présence réelle avec les
reliquats d'une conversation, plus d'une en réalité.

Le vert est un espace. S'il le disait ainsi, c'était seulement parce qu'il savait
de la préséance d'une couleur, qu'il supposait verte, mais comme un filtre peut
être teinté subtilement de vert et rester transparent, c'est-à-dire, diaphane. Il
revoyait les mains d'Aude.

Comme s'il fallait que l'espace amont d'une couleur repasse par, en
l’occurrence, ce tableau pour que ce coloris puisse s'exporter tout le long de ces
souvenirs, souvenirs qui se voyaient enfin sortie de réclusion. Une nouvelle
dimension, et du coup des nouvelles relations, mais n'allez pas penser pour
autant que ces souvenirs entraient en relation grâce à ce coloris, au contraire, la

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relation n'était rien d'autre que l'espace qui venait de se former, sauf là ou le
coloris restait le même quel que soit le souvenir, comme une couleur doit rester
vrai quel que soit son statut, imagination, rêve ou perception. Il sentit par
capillarité un chatouillement se propager.

§ élucidation par poème interposé

la présentation du séparé vient


avant le partage, la panier et le reste

cette disposition étoilée


nous revient comme éparse
dans la récolte

nuit qu'il fait froid

la mémoire séparée
par la couleur
échoue
et la disposition reste nue,
non pas le pigment
mais le sillage que l'eau découvre

Tracer, seulement tracer


et plus tard sol qui passe devant
la maison du jardin :
l'espace puis la lumière
comme un panier de figues

l'enclos

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que le tracé dépose


en amont de l'esquisse

§ Inadéquation

« cette inadéquation à nous mêmes dans les choses éprouvées et pensées


qui nous laisseraient aux aguets, en attente de l'indice qui libère... » c'est ainsi
que j'entendais le passage des jours, parfois c'était à l'occasion d'une lecture que
je me mettais à penser que ce sort n'était ni naturel ni nécessaire, mais mon
intuition revenait à la charge pour me dire que ce n'était pas une erreur non plus
ni un défaut ni quoi que ce soit qui puisse être tenu pour cause, ou
détermination.
Éprouver. Discerner. Penser. Imaginer. Je restais au plus simple, une teinte
qu'on devine, un nuance qui s'échappe... Je sais trop de ses moments en
déshérence pour ne pas leurs accorder, à défaut d'une pensée, une place.

«le poème qui trace pour l'ajournée


a la forme du vrai,
l'écart qui s'entend...»

...le passage d'une couleur qui change l'appréhension et qui rend apte la
vue, comme si elle se trouvait augmentée, capable de discerner des aspects qui
ne sont pas disponible selon le temps. Quelque chose d'infime dans un sens, puis
dans un autre, soustrait aux dimensions qui nous sont accessibles. L'intervalle
dérobé. Des instants, dont je te suis gré.
L'objet qui avait porté cette lumière n'était plus ; la couleur empruntait le
sillage de sa forme. Diaphanes. Rien d'autre que le passage d'une teinte à l'autre.
Mon imagination allait de Rembrandt à Rubens, je sortais de quelque chose...
C'était ce que je savais d'un changement. J'avais mis Rembrandt à la place de

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Rubens.
Une couleur s'y ajoutait, ce n'était pas la même heure de la journée, tout
une rêverie, des mots, des citations, la lumières d'après-midi, cette discordance
interne qui ouvre sur des couleurs qui échapperaient au spectre quotidien et
familier sous lequel il est possible de discerner, nommer. Je m'en souvenais à
nouveau, non à la manière dont nous sommes conscient en temps réel du
présent du tableau, chose qui m'arrive aussi, ce temps-là du tableau, comme de
t'avoir encore face à moi, je me souvenais, selon l'ordre des choses que j'avais
pensée à l'occasion, et que je gardais en mémoire au moyen des aspects de
fortune, tant qu'il était temps, car ses pensées me quittaient comme elles
m'arrivaient, tout ce que je sais c'est que cette mémoire est plus intense dans les
moments de joie, et penser peut être l'occasion.
Revenons quand j'ai compris que j'étais à nouveau devancé par cette
couleur, et que donc il me manquait un souvenir, qu'il ne saurait tarder, et qu'il
était temps de retourner au Louvre, chose que je peux noter dans mon carnet du
seul nom propre : Rembrandt. Sachant que le parcours que je ferai de l’École du
Nord, suppose que je m'arrête devant Rubens, puis que j'aille vérifier auprès de
van Dick. C'est comme s'il se déployait dans une galerie parallèle l'accès à
mémoire d'une bibliothèque, avec toutes les impuretés de la contingences et des
penchants, comme si j'étais déjà en train de montrer mes resserves à l’égard de
la notion de beau qu'on trouve d'abord chez les anglais puis
ù qui traversant ma sensibilité

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« Lumière de sable » gesso et sable sur toile 50x50 cm acrylique

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§ Le dessin comme expérience

Ce cahier je l'avais commeçais en 2007 à Copenhague, et il portait ce nom,


Cahier Rembrandt, Copenhague 2007. Et il porterait ce même nom. Les notes
prises étaient inexactes, maladroites, imprécises, je devais passer par la mémoire
et le souvenir, pour les compléter, et déchiffrer ce qui se trouvait écrit. Il y avais
aussi les dessin, les études, aussi quelques photos. J'avais ante-daté ce travail,
comme pour dire, me dire à moi seul, ici, aussi, je commence après. Une forme
discordante, exactement ce que j'avais pu lire chez René Char,

« Probare, c'est éprouver, et plus tard : jeter en avant la preuve. »

Si je ne dessinais pas, le terme d'expérience n'aurait pas le même sens. Le


dessin comme expérience. Pourtant, une partie de ce qui a trait à la forme dans
le dessin, se dérobe à celle-ci, ou pour le dire avec d'autres mots, n'est pas en
continuité avec nous même-même. Parler du dessin comme expérience resterait
problématique. Il faudrait ajouter l'espace et cela ne viendrait pas le compléter
pour autant.
Dans nos façon de «penser» nous entendons se, compléter-là, comme une
saturation de l'espace par l'image. Dans nos façons de «penser» nous tenons le
dessin pour une image, et non pas pour un ouvert. Il faut au moins deux espace
pour un dessin, ce qui fait qu'un dessin à l'occasion du trait, par exemple, il est
un ouvert d'un genre particulier, mais il faudra attendre encore pour dire
d'avantage à ce sujet.
Il m'arrivait souvent après avoir parlé au sujet du dessin, de ne pas être
certain de mes propos. Comme celui qui doute de tout, je me remettais au dessin
pour savoir si dans ce que je disais il y avait quelque chose de vrai. Le dessin me
disait seulement que je n'avais rêvé. Quand le dessin touchait à sa fin je restais
sans preuve.

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