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Burundi: Ça va se savoir, seule la Vérité sauvera notre pays !

Lors de la présentation du récent livre « Burundi : Démocratie piégée » de Mr Sylvestre


Ntibantunganya, ancien Président de la République du Burundi, une polémique est née autour de la
responsabilité de ce piège en impliquant Mr Pierre Buyoya, ancien Président de la République du
Burundi. Cette polémique faisait presque suite à une autre concernant la prétendue implication du
Président Pierre Buyoya dans l’assassinat du Président Melchior Ndadaye, laquelle polémique s’est
poursuivie, au grand dam des observateurs, dans les enceintes même de l’Union Africaine.
Ce ballet d’accusations-réponses m’a amené à penser à une célèbre émission de télévision intitulée
« Ça va se savoir », qui nous montre des couples entrain de se déchirer devant des spectateurs avides
de connaitre la vérité sur leurs litiges. Cela prêterait à sourire si ces polémiques ne parlaient pas
d’événements ayant entraîné des centaines de milliers de morts au Burundi, si ces polémiques
n’impliquaient pas des personnalités et des Partis politiques, souvent en couples, qui avaient (mais, je
doute qu’ils l’aient encore) la possibilité de ramener la paix et la réconciliation au Burundi.
Je me suis senti interpellé et quelque peu choqué par le constat amer que la génération politique à
laquelle j’appartiens n’a rien compris de la vérité et de la réconciliation que nous avions scellées dans
l’Accord d’Arusha. J’ai été interpellé aussi pour réagir du fait que j’ai été depuis 1990, un acteur,
parfois de premier plan, souvent de second plan, du processus de démocratisation et des différentes
tentatives pour ramener ce processus dans le bon chemin pour la paix et la réconciliation, processus
mis à mal par des événements antidémocratiques, dramatiques et malheureux.
Ces polémiques, à ce moment-ci, ne sont pas du tout encourageantes et j’aimerais amener chaque
Murundi à s’interroger sur les responsabilités des uns et des autres et mettre en relations les
événements suivants dans la perspective d’une recherche de solutions aux problèmes actuels du
Burundi : Les lettres polémiques entre le Président Yoweri Kaguta MUSEVENI et le Président Pierre
Nkurunziza, les dissensions au sein du CNARED, la démission du Président William Benjamin Mkapa
et les non-dits du Sommet des Chefs d’Etat de l’EAC sur le Burundi, les prophéties ou révélations de
Mme Denise Bucumi-Nkurunziza, les accusations polémiques du Président Pierre Buyoya, la
reconnaissance du Parti de Mr Agathon Rwasa.
Quels sont les liens entre ces événements ? Pourquoi ces attaques sur le Président Pierre Buyoya
maintenant et que cachent-elles ? Ces événements ne cassent-ils pas tout espoir de résolution
consensuelle et pacifique de l’actuelle crise burundaise ? À chacun de s’interroger.
1. Le coupe politique de tous les échecs
Les personnalités qui ont échangé des polémiques sur notre « démocratie piégée » appartiennent à
deux Partis politiques les plus importants du Burundi depuis les années 1990, ces années de la «
démocratie piégée ».
Ces Partis politiques ont rempli à eux seuls au moins 85% de l’espace politique burundais, que ce soit
durant le processus de démocratisation, les élections de 1993, les différents Gouvernements qui se sont
succédé après le début de la crise d’Octobre 1993 jusqu’au Gouvernement de Transition de 2001 à
2005, en passant par le Partenariat Intérieur entre le Gouvernement du Président Pierre Buyoya et
l’Assemblée Nationale présidée par Mr Léonce Ngendakumana.
Ces Partis politiques se sont entendus dans la nuit du 27 au 28 Août 2000 pour modifier l’Accord
d’Arusha à leur convenance, obligeant les autres Partis du G10 comme du G7 à émettre des réserves
lors de la signature de cet Accord malgré tout historique. Comble de l’ironie, l’UPRONA signera avec
des réserves pour ensuite signer un document avec le FRODEBU pour appliquer l’Accord d’Arusha
sans réserves, afin de permettre au Président Pierre Buyoya de diriger une partie de la Transition en
tandem avec Mr Domitien Ndayizeye du FRODEBU.
Ces Partis politiques ont voulu montrer à l’opinion nationale et internationale qu’ils étaient les seuls à
pouvoir ramener la paix et la réconciliation en se déclarant modérés par rapport à tous les autres
considérés comme « petits partis » et pour ceux du G10, comme « petits partis extrémistes Tutsis,
anti-Buyoya ou anti-Bururi » (Lire Burundi : Ni guerre ni paix, Rapport ICG N° 24, et Pierre
Buyoya, Les négociations Inter-burundaises).
Ces Partis politiques ont géré seuls la Transition de 2001 à 2005 sans être gêné par les « petits partis »,
pour appliquer l’Accord d’Arusha sans réserves et mener à bien les négociations de cessez-le-feu et la
préparation des élections. Mais, des questions subsistent encore sur l’application de ces Accords.
Alors, à lire et entendre leurs échanges, on se demande si réellement ces dirigeants sont conscients des
échecs retentissants et de leurs responsabilités dans le processus de démocratisation et le processus de
réconciliation qu’ils ont eu la charge de conduire ensemble.
Je suis entrain de lire le nouveau livre du Président Sylvestre Ntibantunganya, mais déjà le choix du
titre est tout à son honneur, car il reconnaît d’emblée que notre démocratie a été piégée. J’ai aussi eu
l’information et je constate que j’ai été cité dans son livre sur des faits entre 1993 et 1996, certains
proches de la vérité d’autres accusatrices sans fondement, mais qui peuvent malheureusement pousser
des personnes mal intentionnées à chercher à venger les leurs sur de fausses accusations. Je ne ferais
pas de polémiques sachant que les critiques ne se font que sur quelqu’un qui a été acteur, mais j’aurais
prochainement l’occasion de rectifier certains faits relatés faussement dans ce livre.
Mais surtout, comme je l’écrivais dans ma lettre à Mkapa (novembre 2017) en parlant de l’Accord
d’Arusha socle du processus de réconciliation, je le redis encore aujourd’hui : « Nul besoin de
dialogue, de négociations, de je ne sais quoi encore pour perdre du temps et de l’argent pendant que
les Barundi meurent ! Tout s’y retrouve ! Les tenants des thèses Hutus et des thèses Tutsis ont
conclu l’Accord d’Arusha le 28 Août 2000 ; qu’ont-ils encore de nouveau à discuter, à négocier,
puisqu’ils ont géré ensemble notre pays pendant ces deux législatures ? » Nul besoin de
polémiques, nous devons accepter nos responsabilités sur les bonnes comme les mauvaises choses que
chacun d’entre nous a pu accomplir durant cette dure période de conflit et appliquer le processus de
réconciliation sur lequel nous nous sommes entendu.
Le choix de ces mots, « Démocratie piégée », me ramène à un article que j’avais écrit quelques mois
(février 2000) avant la signature de l’Accord d’Arusha et que j’aimerais que ceux qui polémiquent
aujourd’hui relisent : « Les rendez-vous manqués entre burundais ». Peut-être que cela les mettra
d’accord sur l’acceptation et le partage des responsabilités sur cette période cruciale et meurtrière de
notre histoire. En voici quelques extraits :
[ Sur le processus de démocratisation :
Après les événements de NTEGA et MARANGARA de 1988 et la mise sur pied d’un Gouvernement
d’Unité Nationale, le processus de démocratisation fut enclenché. Mis à part le fait que ce processus
fut organisé par un seul Parti, l’UPRONA, et dans la précipitation, deux erreurs politiques majeures
ont ôté à ce processus toutes les chances de réussite.
1ère erreur : Le refus d’une transition vers la démocratie par le Président Buyoya et l’UPRONA.
Celle-ci aurait permis d’associer certains partis politiques à la gestion du pouvoir, de préparer la
population et l’élite à une vraie démocratisation et surtout de débattre des questions conflictuelles
dont l’ethnisme et le régionalisme qui n’avaient pas été suffisamment analysées lors des Colloques sur
l’Unité.
2ème erreur : Devant le refus de la Transition, les dirigeants du FRODEBU, pensant à la victoire
électorale à tout prix, ont commencé à courtiser des éléments du Palipehutu (à partir de l’affaire
RUVYIRO) et les élections furent ethnisées comme celles de 1965. La démocratisation a été piégée
dès le départ.
Le premier gouvernement du FRODEBU :
Bien avant la victoire du FRODEBU et au lendemain de celle-ci, j’avais personnellement discuté avec
le Président Melchior Ndadaye sur l’option d’un Gouvernement d’Union Nationale et il était
d’accord. Pour corriger ces erreurs cités, il aurait été utile d’associer au Gouvernement FRODEBU,
non seulement les partis de la mouvance présidentielle, mais aussi des partis qui avaient fait la
campagne électorale (PRP, ANADDE, RADDES …) et qui n’étaient pas, comme certains veulent le
faire croire, des créations ou des satellites de l’UPRONA. Malheureusement, le FRODEBU opta de
faire ce qu’il reprochait à l’UPRONA, prendre des « Tutsis de service » dont la dimension politique
était insignifiante, pour former un « Gouvernement de large ouverture ». Un autre rendez-vous
manqué, qui aurait pu amortir l’impact négatif des élections et freiner certains abus du pouvoir
FRODEBU.
Les réactions à l’assassinat du Président Melchior Ndadaye :
Tous les partis politiques ont condamné cet acte ignoble qui a plongé le pays dans cette crise
profonde à laquelle nous n’arriverons pas à mettre fin. À travers un Groupe d’Associations pour la
Paix et les Secours (GAPS) qui regroupait des partis politiques, des associations de la société civile,
des confessions religieuses, nous avons approché les dirigeants du FRODEBU pour leur demander
d’adresser à la population des messages de paix. Les réactions de certains dirigeants du FRODEBU,
tout en comprenant l’état de désarroi dans lequel ils étaient, furent décevantes et déconcertantes. J’en
citerai qu’une, la plus désastreuse :

 Mme Laurence Ndadaye avait formulé un message d’appel au calme, à l’arrêt des massacres,
un message de paix digne de son rang, malgré la douleur qu’elle éprouvait et nous devrions tous
admirer cette grandeur. Malheureusement, les dirigeants du FRODEBU ont refusé et empêché la
diffusion de ce message de paix, sa diffusion n’interviendra qu’au moment où le génocide et les
massacres étaient à leur comble. Si ces dirigeants avaient pensé au peuple burundais, personne
n’aurait contesté leur légitimité ou ne les aurait accusés de génocide. Ils auraient pu gouverner,
initier des réformes à l’Armée sans problèmes, mais la haine est mauvaise conseillère et la
vengeance ne construit pas ! (…) ]
La signature de l’Accord d’Arusha et les compromis obtenus entre eux à l’exclusion des autres
Partis, la gestion commune de la Transition, étaient une occasion pour ces deux Partis politiques et
leurs dirigeants de redorer leur image politique, de rectifier les pièges de la démocratisation et leurs
conséquences désastreuses et de diriger le peuple Murundi vers la voie sincère de la vérité, de la
paix et de la réconciliation.
Force est de constater malheureusement que ni la vérité, ni la paix, ni la démocratie, ni la
réconciliation, ni le développement ne sont au rendez-vous pour le Murundi, 18 ans après la
signature historique de l’Accord d’Arusha.
L’Accord d’Arusha a-t-il été piégé lui aussi ? Par qui, par quoi et pour quoi ? Comment expliquer
que les gestionnaires de la Transition (UPRONA et FRODEBU) aient tout perdu en l’espace de
trois ans (2001-2004), leur place politique prépondérante, leur capacité d’influence, leur complicité
de couple, leur cohésion interne et le pouvoir partagé tout simplement ? Comment expliquer qu’en
moins de trois ans après la signature de l’Accord d’Arusha, ces Partis se soient retrouvés avec
chacun trois ou quatre ailes d’un même Parti, dont les responsables, les « Présidents », se débattent
encore aujourd’hui pour revenir au pouvoir à n’importe quel prix, même le prix de la
compromission, même le sacrifice d’innocentes personnes manipulées pour les besoins de leur
cause qui n’est pas une cause nationale ? Comment expliquer que leurs discours n’aient pas changé
d’un iota pour parler à leur peuple, maintenant celui-ci dans l’ignorance et l’incapacité d’évoluer
parce qu’eux-mêmes n’évoluent pas ?
Au lieu de polémiquer, ces importantes personnalités politiques auraient dû reconnaître leurs
erreurs, devenus des fautes, et leur responsabilités, se pencher sur ces pièges et aider à les rectifier.
On constate au contraire qu’ils n’ont fait que transmettre ces pièges à la génération politique qui a
suivi et qui gère le pays actuellement.
2. Quand les élèves dépassent les maîtres
« So akwanka akuraga ivyamunaniye » (Le père qui ne t’aime pas te lègue ce qu’il n’a pas pu
accomplir) est un adage rundi qui colle bien à nos deux principaux Partis politiques et leurs
dirigeants qui passent leur temps à s’allier puis se jeter la pierre, à se diviser, mais aussi à vanter
leurs bonnes actions et bonnes intentions, que démentissent les événements tragiques du pays.
La force d’un père et d’une mère de famille c’est de léguer à leurs enfants des valeurs
positives qu’ils pourront consolider ou développer. La force d’une génération c’est de
transmettre à la génération suivante des valeurs positives sûres et avec lesquelles continuer à
bâtir son pays. Mais c’est aussi avoir la force, le courage d’informer sur ce qui n’a pas
marché, sur les pièges qu’on n’a pas pu éviter afin que les générations suivantes ne retombent
dans les mêmes erreurs.
La force des Etats Unis d’Amérique, c’est d’avoir gardé et transmis les fondements institutionnels
et les valeurs positives des Pères de l’Indépendance depuis 1776 jusqu’aujourd’hui. La force de la
Chine, c’est d’avoir transmis les fondements de la lutte du peuple chinois pour le retour à sa
grandeur, et cela de génération en génération, tout en évitant les pièges, qui ne manquent jamais,
tout au long de leur histoire.
Plus près de nous, la force de Mwalimu Julius NYERERE en République-Unie de la TANZANIE,
c’est d’avoir reconnu l’échec de la politique des villages UJAMAA, une bonne intention mal
appliquée, dans la Déclaration d’Arusha, et d’avoir rectifié le tir. Et pour le Burundi d’avant la
colonisation, la force de ce Royaume le plus grand de la Région des Grands Lacs c’est d’avoir bâti
une Nation, un peuple, sur la base d’Institutions solides, respectées par tous et des valeurs positives
dont nous parlons sans pouvoir les pratiquer ou les transmettre, car nous n’en maîtrisons pas leur
signification profonde.
« Vous êtes le chemin et ceux qui cheminent. Et lorsque l’un d’entre vous tombe, il tombe pour
ceux qui sont derrière lui, les prévenant de la pierre d’achoppement. Oui, et il tombe pour ceux
qui sont devant lui, qui bien qu’ayant le pied plus rapide et plus sûr, n’ont pourtant pas écarté la
pierre. » Khalil GIBRAN, Le Prophète.
L’histoire du Burundi contemporain est malheureusement une suite d’événements dramatiques, de
plus en plus meurtriers, entrecoupés de périodes d’accalmies qui maintiennent l’illusion de paix et
dont profitent certains politiciens pour continuer l’hypocrisie et la manipulation sans écarter les
pièges dans lesquels les Burundais sont tombés, mais en les accentuant, de génération en
génération. Une histoire qui se répète, une histoire qui piétine. Pour illustrer ce propos, je vous
invite à lire cet extrait du discours de Mr Gervais NYANGOMA, alors Directeur Général à la
Primature, à l’occasion du 3 ème Anniversaire de l’Indépendance du Burundi, le 1 er Juillet 1965 : « En
1962 et au début de 1963, l’action gouvernementale fut marquée par la perte du Premier Ministre
assassiné par des jaloux. Le subjectivisme, les réactions sentimentales et les passions de toutes
sortes devinrent la source principale d’inspiration dans l’action et le comportement. Les haines et
les vengeances devinrent les activités quotidiennes les plus fréquentes. Les intrigues et les coulisses
devinrent les méthodes les plus employées. Comme résultat, il y eut la dégradation économique et
le pourrissement social. Les prisons furent occupées par plus d’innocents que de coupables. A
l’extérieur, on s’aliéna les amitiés de tout le monde, notamment des pays voisins. En 1963 et au
début de 1964, le pays fut marqué par une grande crise d’autorité. Une certaine politique éclairée
chercha à s’introduire, mais en vain. Il en découle une instabilité gouvernementale, l’anarchie
administrative et l’incurie politique. »
Et parlant des Partis politiques, il dit : « Précisément, à la veille de l’indépendance, le Burundi se
devait de choisir le système le plus adéquat à ses caractéristiques afin d’organiser sa vie sociale,
économique et politique. Une multitude infinie de regroupements politiques sans organisation ni
programmes naquirent comme des champignons. Seul l’UPRONA sortit vainqueur des élections
législatives de 1961. Ce parti gagnant devint le responsable privilégié du présent et de l’avenir de
la Nation entière… Et l’UPRONA comme tout organe vivant ne fut pas immunisé contre toutes les
déformations. Pis encore, il confisqua le pouvoir au profit d’une minorité. Aujourd’hui, c’est un
rassemblement d’une foule de tendances devenues hostiles et un groupement de multiples
intérêts devenus irréconciliables. Un autre groupement qui s’est reconstitué récemment comme
plateforme électorale est le Parti du Peuple (P.P.). Il n’a pas de programme et son organisation est
de plus primitive et tatillonnes. Donc, voyez-vous, le Burundi n’a pas de Partis politiques digne de
ce nom ».
La situation actuelle n’est pas si différente dans les formations politiques tant à l’intérieur qu’à
l’extérieur du pays. Et l’année 1965, précisément au mois d’Octobre comme en 1993, fut l’année de
la 1ère crise ethnique et des premiers morts sur base ethnique, dans un pays sans ethnie, je ne
cesserais de le répéter. Depuis lors, les hommes politiques n’ont pas cessé de sacrifier des milliers
de personnes les plus souvent innocentes pour assouvir leur soif de pouvoir et d’argent facile. De
génération en génération, les politiciens du Burundi sont régulièrement tombés dans les mêmes
pièges sans aucune lueur d’espoir pour le peuple Murundi. La situation de notre peuple n’a pas
évolué, au contraire les hommes politiques ont accentué les pièges dans lesquels ils sont tombés,
creusant encore plus le fossé entre les fils et les filles d’un même pays, coincés entre les
hypocrisies, les mensonges et les manipulations de la classe politique.
Les hommes politiques qui se chamaillent aujourd’hui se rendent-ils compte qu’ils sont les
successeurs d’une longue série de rendez-vous manqués depuis la naissance en 1963, du conflit
interne à l’UPRONA, qui a créé les factions CASABLANCA et MONROVIA et dont personne ne
connaît la vraie origine, mais dont la principale conséquence est le sacrifice de centaines de milliers
d’innocentes victimes ? Se rendent-ils compte, malgré de bonnes intentions et initiatives de leur part
comme l’Unité Nationale, le processus de démocratisation, le processus de réconciliation, qu’ils se
sont fait rattraper par les mêmes pièges que leurs prédécesseurs ?
Et surtout, se rendent-ils compte que leurs successeurs, ceux qui ont le pouvoir d’aujourd’hui, du
CNDD-FDD et de l’UPRONA (aile tolérée et partenaire du CNDD-FDD), sortent en grande
majorité de leurs mouvements de jeunesse, les GEDEBU (Génération Démocratique du Burundi),
les JRR (Jeunesse Révolutionnaire Rwagasore), les Pionniers, les JPH (Jeunesse Patriotique Hutu)
et autres ? Et ceux-ci excellent dans l’hypocrisie, les mensonges, les manipulations, la haine, les
vengeances, la corruption à grande échelle, les meurtres ; de vrais professionnels là où leurs aînés
n’étaient que de simples amateurs !
Cet état de fait ne fait que renforcer l’opinion qu’en définitive, les bonnes intentions (de démocratie,
de réconciliation) de l’UPRONA, du FRODEBU et leurs leaders n’étaient que des intentions
souvent forcées par des évènements extérieurs et non de véritables convictions politiques pour
lesquelles on est prêt à se battre pour qu’elles triomphent. Il montre aussi l’incapacité de la classe
politique de se sortir des pièges bien connus depuis l’indépendance, l’incapacité de transmettre aux
générations suivantes les valeurs positives de ces bonnes intentions, simplement parce que soi-
même on n’y croit pas, on ne les vit pas intérieurement. Ne pas s’en rendre compte, ne pas tirer les
leçons de cette longue histoire de malheurs et persévérer dans l’erreur est tout simplement de
l’aveuglement, de la malhonnêteté, de l’irresponsabilité !
« Errare Humanum Est, Perseverare Diabolicum » (l’erreur est humaine, persévérer [dans son
erreur] est diabolique).
Comment pouvons-nous ne plus persévérer dans les erreurs ? Comment pouvons-nous, la classe
politique de la démocratisation et du processus d’Arusha, reconnaître nos fautes et nos
erreurs, les pièges dans lesquels nous sommes tombés, en tirer les leçons et aider une nouvelle
classe politique plus consciente à émerger pour une vraie démocratie, un vrai processus de
réconciliation sans pièges ? Comment pouvons-nous aider notre pays à sortir du bourbier dans
lequel il se trouve dans l’intérêt de milliers de sinistrés de l’intérieur et de l’extérieur du pays ? Il
faut avoir ce courage de se dire les vérités, de reconnaître ces pièges et en débattre !
Messieurs les Ministres (nous l’avons été, de quelque chose), Messieurs les Présidents (nous
l’avons été, de quelque chose), tous et en particulier ceux qui polémiquent aujourd’hui sur leurs
bonnes intentions, leurs réalisations douteuses et qui oublient leurs échecs retentissants, nous avons
eu entre nos mains le destin de notre pays, le Burundi, à un moment donné de son Histoire. Ayons
le courage de reconnaître que nous n’avons pas pu lui donner le destin pacifique et réconcilié que la
majorité (sans sous-entendu) de notre population sans exclusive attendait et attends toujours. Si
nous avons ce courage, prenons donc nos responsabilités pour changer nos analyses, nos
ressentiments, nos comportements, pour ne plus sacrifier les générations à venir, nos enfants, nos
petits-enfants.
Voici un peu plus de 50 ans, le Commandant Martin NDAYAHOZE, alors Ministre de
l’Information du Gouvernement MICOMBERO a prédit ce que nous avons vécu tout au long de
notre histoire :
« Il est temps de penser à la réconciliation nationale. Il faut oublier les fautes, même les crimes,
passer une éponge sur les erreurs commises et s’atteler plutôt à leur trouver le correctif adéquat.
À quoi bon entretenir cette tension qui, si elle n’éclatait pas sur nous éclatera à nouveau sur nos
enfants ou sur nos arrières petits-enfants. Et ceux-là pourquoi les sacrifions-nous ?
Construisons du solide et du durable. Ne nous contentons pas de cette demie-paix qui, si nous
n’y faisons pas attention, peut se transformer en commencement de la fin de la Nation
burundaise. » Cette prophétie a-t-elle été entendue ? Malheureusement, non !
Voici quelques années, vingt ans déjà, quelques temps avant sa disparition, un autre prophète, un
érudit hors du commun, Nicolas MAYUGI, nous interpellait ainsi, suite aux drames successifs dans
la région en général et au Burundi en particulier :
« Les Barundi ont-ils compris ? Quelque part, quelque chose me dit que pas encore ou pas assez.
C’est pourquoi, continue-t-il, il faut reprendre la parole aujourd’hui pour redire au peuple
burundais que le chemin de la division n’aboutit pas, que le chemin de l’exclusion et de la
ségrégation n’aboutit pas, que l’idéologie de l’extermination de l’autre et du génocide n’aboutit
qu’à une chose : La tragédie qui emporte tout le monde dans les ténèbres de la mort ou, par sursis,
dans l’errance de l’exil. » (Mémoire vigilante …)

Ces appels nous interpellent encore aujourd’hui, car nos hommes et femmes politiques n’ont pas
changé, n’ont pas compris.
En toute humilité, je me permets de rappeler ces paroles prophétiques de tous ces sages avant nous
et de demander aux Ministres (anciens, présents et à venir), aux Présidents (anciens, présents et à
venir) de ne plus faire la sourde oreille à ces appels qui demandent plus de responsabilités vis-à-vis
de notre passé et de l’avenir de nos enfants, nos petits-enfants. Changer est le maître mot et ce n’est
pas compliqué, avec moins d’ego et plus de conscience et de responsabilité, c’est possible.
Dans le film « Invectus » sur Nelson MANDELA et la Coupe du Monde de Rugby en Afrique du
Sud, un journaliste croyant piéger le Président Nelson MANDELA lui demande s’il a changé
puisque durant sa détention, il souhaitait la défaite de l’Afrique du Sud. Et MANDELA de lui
répondre : « Bien sûr que j’ai changé. Comment voulez-vous que je change les autres si moi-
même je ne change pas ? »
Changer commence par la reconnaissance des pièges dans lesquels sont tombées les classes
politiques successives au Burundi. Je vous invite donc à découvrir bientôt dans la deuxième partie
de mon article ces pièges qui nous empêchent de trouver une voie salutaire pour notre peuple et
dont les plus importants sont au nombre de quatre. J’essaierais aussi de répondre aux questions
posées dans l’introduction.

De la part d’un ex-Président d’un « petit parti politique extrémiste Tutsi, anti-Buyoya, anti-
Bururi », (excusez du peu !), accessoirement traître à « une certaine cause Tutsi » et qui a été
emprisonné pour tout cela !

Pour la réconciliation du peuple Murundi, je reste debout !


Le 29 mai 2019
Dr Alphonse RUGAMBARARA