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● ŒUVRE DU MOIS ● EN 10 DISQUES ● CHRISTIAN TETZLAFF ● BANC D’ESSAI

SYMPHONIE NO 2 UN VOYAGE DANS LE VIOLONISTE QUI NE 12 PLATINES VINYLE


DE BRAHMS LA CANTATE FRANÇAISE MÂCHE PAS SES MOTS ! À PARTIR DE 299 €

JUAN DIEGO
FLOREZ RENCONTRE
AVEC UN TÉNOR
ENGAGÉ

Zelenka
Ce génie baroque
qu’on a failli oublier

N° 678 AVRIL 2019


L 12217 - 678 - F: 5,90 € - RD TOUT UN MOIS DE
PROGRAMMES SUR

DOM S : 6.50 € - BEL : 6.50 € - CH : 9 FS - ESP : 6.50€ - GR : 6.50 € - ITA : 6.50 € - PORT.CONT : 6.50 € - LUX : 6.50 € - CAN : 10.50 $ CAN - MAR : 73 DH - TUN : 14 DTU - TOM S : 850 CFP - TOM A : 1 350 CFP
la dolce volta

Wilhem LATCHOUMIA
PROKOFIEV // Cendrillon
COWELL // Aeolian Harp,
The Tides of Manaunaun,
Banshee, The Fairy Bells

Geoffroy COUTEAU
Quatuor HERMÈS
BRAHMS // #1
Intégrale de la musique
de chambre avec piano
Quintette pour piano et cordes op.34
Klavierstücke op.76

Photos © William Beaucardet


Olivier LATRY
J. S. BACH
Grandes orgues Cavaillé-Coll
de Notre-Dame de Paris

estore.ladolcevolta.com
sommaire n°678 AVRIL 2019

ACTUALITÉ
4 L’éditorial d’Emmanuel Dupuy ILS FONT
7 Coulisses
L’ACTUALITÉ
MAGAZINE
18 Rencontre
JUAN DIEGO FLOREZ
En scène et en vidéo
24 Histoire Paris attend le retour d’un des plus
LE MYSTÈRE ZELENKA grands ténors de la planète, pour une
34 Manon en concert qui confirme
Rencontre PAGES
CHRISTIAN TETZLAFF son tournant vers le répertoire
18 ET 108 français. En vidéo,
38 L’œuvre du mois JUAN DIEGO FLOREZ
SYMPHONIE NO 2 DE BRAHMS est aussi le héros d’un Orphée de
Gluck mis en danses – et en transe –
42 L’air du catalogue par le chorégraphe Hofesh Shechter.
LA CANTATE FRANÇAISE
44 Paroles de musiciens
LA FRANCE VUE PAR MOZART
46 La chronique d’Ivan A. Alexandre En disque
SPECTACLES La soprano MARTINA JANKOVA
et deux amis nous guident
47 A voir et à entendre sur les chemins d’Europe
PAGE 73

© MARKUS MÜHLHEIM \ GIORGIA BERTAZZI / GREGOR HOHENBERG-SONY CLASSICAL


centrale empruntés (ou rêvés)
52 Vu et entendu par Bohuslav Martinu.
Flânerie ô combien nostalgique,
63 LE DISQUE où chacun renoue avec ses racines.

LE SON
115 Nouveautés hi-fi
118 Banc d’essai En interview
12 PLATINES VINYLE
DE 299 À 5990 € Par deux fois en ce début de
printemps, CHRISTIAN TETZLAFF
LE GUIDE PAGE 34
est à l’affiche du Théâtre
des Champs-Elysées.
131 Programmes de France Musique Paroles d’un homme libre
qui a lâché ses cheveux mais ne
© COUVERTURE : GREGOR HOHENBERG-SONY CLASSICAL.

132 Télévision mâche toujours pas ses mots !


133 Jeux
134 Instruments
136 Livres
138 Les disques de ma vie RECEVEZ DIAPASON CHEZ VOUS !
LOUIS LANGRÉE Votre bulletin d’abonnement se trouve page 69.
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exemplaires d’une partie de la diffusion abonnée ou sur www.kiosquemag.com
France Métropolitaine.

I3
L’éditorial
D’EMMANUEL DUPUY

Le V de la vindicte
« L e Boléro, Carmen, l’air des Bijoux...
désolé, j’ai abandonné. Tous les ans
les mêmes scies musicales, ça va
bien ! »
« Forcément : les mélomanes prennent la fuite et les autres
ne voient même pas de quoi on parle. »
« Quelle tristesse cette cérémonie! Mal filmée, prise de
A la présentation, Judith Chaine avait la lourde tâche de
succéder à Frédéric Lodéon, apportant avec légèreté un
soupçon d’érudition bienvenu. Mais cette excellente pro-
ductrice à France Musique n’est pas une professionnelle
du petit écran. Il aurait donc fallu qu’elle fût secondée par
une personnalité qui fasse le show tout en maîtrisant un
minimum le sujet – rôle pour lequel Leila Kaddour n’est
son épouvantable… Ce n’est pas comme ça qu’on va attirer manifestement pas taillée. Entre un Jean-François Zygel
du public vers la musique classique. » ou un Rolando Villazon, on connaît pourtant des musi-
« Va falloir revoir la formule… » ciens charismatiques pour qui les plateaux télé n’ont plus
Ce n’est pas moi qui le dis, mais vous. Voilà en effet aucun secret. Ou, à l’inverse, quelques hommes ou femmes
quelques-uns des nombreux commentaires postés sur la issus de la société du spectacle, suffisamment mélomanes
page Facebook de Diapason, au lendemain des dernières pour ne pas paraître déplacés dans un tel contexte.
Victoires de la musique. Un bide, à en juger par la teneur Reste la question du palmarès, escamoté en seconde par-
de vos propos, comme par la modestie de l’audience. tie de soirée (il faut attendre 22h10 pour découvrir le nom
1 148 000 téléspectateurs concernés par cette vingt- du premier vainqueur) et toujours aussi discutable – ceci
sixième édition, c’est 140000 de moins qu’en 2018 – et un expliquant sans doute cela. Le mode de scrutin a beau avoir
million de moins qu’il y a dix ans. évolué, on prend le pari que ses effets
Donc, je confirme : va falloir revoir la
formule. D’abord en cessant de s’obs-
_ Va falloir revoir pervers persisteront tant qu’un système
de présélection drastique n’empêchera
tiner – sans doute pour dissiper tout
soupçon d’élitisme – à faire entrer la la formule. _ pas la surabondance des candidatures.
Tous les ans, les membres du collège
musique classique dans un format électoral reçoivent en effet un « aide-
télévisuel bas de gamme. « Du niveau des émissions de mémoire » comportant pour chaque catégorie plusieurs
variétés de TF1 », note encore un fidèle internaute, « d’un dizaines de noms (voire des centaines s’agissant des enre-
moment à l’autre on s’attend à voir surgir Michel Sardou, gistrements). Dans ces conditions, l’éparpillement des voix
Eddy Mitchell ou Mireille Mathieu! » est tel qu’il suffit parfois d’un tout petit score pour se qua-
Cette année, les organisateurs n’avaient rien trouvé de lifier – biais dont quelques talentueux producteurs usent
mieux que de loger la soirée là même où s’étaient dérou- avec un brio et une constance admirables; une fois encore,
lées quelques jours plus tôt les Victoires de la pop. Soit la Warner s’est taillé la part du lion, ses artistes ou réalisa-
grande salle de la Seine musicale à Boulogne-Billancourt, tions raflant la moitié des trophées.
sorte de zénith à l’acoustique fuyante, dans laquelle les Et pourquoi seulement six Victoires, quand la pop en
orchestres en présence (l’Insula de Laurence Equilbey décerne treize? Qu’ont fait de mal nos théâtres lyriques,
et le National d’Ile-de-France) ont plus d’une fois perdu nos orchestres, nos ensembles indépendants et nos for-
les pédales. Et la technique n’a pu accomplir de miracle : mations chambristes pour être ainsi boudés? Le grand
la prise de son s’est en effet révélée calamiteuse. public de la télévision ne verrait « même pas de quoi on
Comme à l’accoutumée, les artistes invités en ont profité parle », comme le suggère une de nos amies Facebook?
pour faire leur promo, interprétant volontiers un extrait C’est probable, tant que la musique classique continuera,
de leur dernier album. Roberto Alagna, qui a le sens de la hors cette triste célébration, à briller par son absence sur
famille, a encore une fois casé une daube composée par les chaînes généralistes.
son frangin. Toujours aussi peu de partitions du xxe siècle Alors commençons par le commencement : plutôt que de
(hormis quelques tubes usés jusqu’à la corde, tel le gaspiller son énergie dans un concours bidon et une soirée
Concerto d’Aranjuez), une seule page de musique baroque flonflon, la profession ferait mieux de se battre pour être
(merci Philippe Jaroussky). Côté programmation, les visible cinquante-deux semaines par an. Ce jour-là, on
années se suivent et s’enlisent dans la monotonie. pourra crier victoire.

4I
• Retrouvez les “concours et auditions” sur notre site internet : www.diapasonmag.fr

INTERNATIONAL 31.07 – 07.08


COMPETITION 2019
for fortepiano Bruges
DIRECTEUR GÉNÉRAL : MAURICE XIBERRAS • DIRECTEUR MUSICAL : LAWRENCE FOSTER
La Ville de Marseille, 860 000 habitants (Bouches-du-Rhône),
capitale euroméditerranéenne, 2e ville de France, poursuit sa dynamique d’ouverture
et de progrès. Participer à son rayonnement, c’est devenir acteur d’un service public
local de qualité, au plus proche des administrés.
L’Opéra Municipal de Marseille recrute pour son Orchestre Philharmonique
CONTREBASSE RENSEIGNEMENTS
DEUXIÈME SOLISTE ET INSCRIPTIONS
Opéra de Marseille
2e catégorie
Administration de l’Orchestre,
Concours : Mercredi 5 juin 2019 à 10h 2, rue Molière,
Date limite d’inscription : Vendredi 24 mai 2019 13233 Marseille Cedex 20
Prise de poste : Jeudi 12 septembre 2019 achiche@marseille.fr
Rémunération Brute Mensuelle (Traitement de base + Tél. : + 33 (0)4 91 55 21 25
Indemnité de Résidence) : 3 146,94 €
opera.marseille.fr
VIOLONCELLE CO-SOLISTE
Johan Huys BE Piet Kuijken BE
JURY 1re catégorie LIEU DU CONCOURS
Keijko Shichijo JP Wolfgang Brunner AU Concours : Mercredi 12 juin 2019 à 10h Salle de répétition
Christine Schornsheim DE Bart van Oort NL Date limite d’inscription : Vendredi 31 mai 2019 de l’Orchestre
Prise de poste : Jeudi 12 septembre 2019 23, rue François Simon,
www.mafestivalcompetition.com Rémunération Brute Mensuelle (Traitement de base + Belle de Mai, 13003 Marseille
Indemnité de Résidence) : 3 426,88 €

PROCHAINS CONCOURS
Premier violon tutti - 3 postes
Vendredi 31 mai
et samedi 1er juin 2019
Clôture des inscriptions :
28 avril 2019

Contrebasse soliste remplaçant


022 807 00 00 (coordonné)
JONATHAN NOTT Lundi 3 et mardi 4 juin 2019
Directeur musical
et artistique Clôture des inscriptions:
28 avril 2019

Alto tutti
Jeudi 6 et vendredi 7 juin 2019
Clôture des inscriptions:
30 avril 2019

Inscription et programme
osr.ch

6I
ACTUALITÉS coulisses
PAR BENOÎT FAUCHET

Leur parole est d’or


Les disques du chef d’orchestre Michele Mariotti et de la violoniste Aisha Orazbayeva
en tandem avec le pianiste Mark Knoop ont été couronnés d’un Diapason d’or le mois dernier.
Vous voulez savoir comment furent conçus ces joyaux ? Les heureux élus lèvent un coin du voile.

Aisha Orazbayeva Michele Mariotti


et Mark Knoop CHEF D’ORCHESTRE
Rossini : Ouvertures.
VIOLON ET PIANO
Orchestre du Théâtre communal de Bologne,
Feldman : For John Cage.
Michele Mariotti. Pentatone.
Aisha Orazbayeva (violon), Mark Knoop (piano). ATD.

« Après notre interprétation en concert de For John Cage, « Enregistrer les ouvertures des opéras de Rossini
nous savions que nous devions enregistrer cette œuvre est une étape importante pour tous les musiciens qui
remarquable. Au cours des dix-huit mois qui ont suivi, y prennent part : cette musique ne mourra pas avec
nous avons continué à travailler ensemble pour découvrir la culture qui l’a créée, elle sera toujours très profondément
la structure et les traits fins de la pièce. Nous avons liée à notre temps, toujours très actuelle. C’est un arbre
également étudié le manuscrit de Morton Feldman, afin à feuilles persistantes avec des racines qui plongent dans
de clarifier certaines questions éditoriales. La réflexion le passé et des branches tournées vers l’avenir ! Elle exige
sur le phrasé et l’intonation a continué de façonner notre de la précision, une grande netteté technique et sonore,
approche du rythme et de la forme globale de l’exécution. mais surtout une large vision dramaturgique et théâtrale,
Nous visions à associer le plus grand calme à un geste afin de comprendre et de montrer le sens profond qui
chargé en énergie, afin de transmettre et partager avec se cache sous une apparence de simplicité. L’Orchestre
© DR / ROCCO CASALUCI

l’auditeur l’extraordinaire intimité de cette partition. du Théâtre communal de Bologne connaît très bien
Pour cela, il était très important de capturer un son qui, le langage de Rossini ; cet album représente pour nous
à la fois, souligne les détails et fasse vivre la musique tous une démonstration claire de notre familiarité avec
dans l’espace acoustique, avec les instruments réagissant cet univers, en même temps qu’il marque la fin de mon
l’un avec l’autre. La Sendesaal de Brême a fourni aventure avec l’institution bolognaise, longue de onze ans,
l’environnement idéal pour y parvenir. » pleine d’expériences merveilleuses et passionnantes. »

I7
● coulisses

ENTRÉE DES ARTISTES


La pianiste Alice Sara Ott
a annoncé qu’elle avait
été diagnostiquée en janvier
de la sclérose en plaques,
mais s’est dite « confiante
1+1 = trop?
La Cour des comptes juge « minimales » les réformes
et optimiste », grâce aux
progrès de la médecine, opérées ces dernières années au sein de Radio France.
dans la possibilité de «
continuer à vivre (sa) vie – Et redemande une fusion de ses deux orchestres
voyager et jouer – comme avant ».
l n’est ni dans la vocation ni dans les glorieux homologues des radios de Berlin (64

Les Victoires de la musique


classique 2019 (lire aussi l’éditorial
d’Emmanuel Dupuy p. 4)
ont distingué le baryton
Stéphane Degout (artiste lyrique),
«
I moyens de Radio France de conserver en
son sein deux orchestres sympho-
niques » : dans son rapport public annuel
2019 (lire aussi la chronique d’Ivan A. Alexandre,
p. 46), la Cour des comptes « réitère » sans
chanteurs) et bavaroise (50), sans parler de la
Radio suédoise avec son effectif chambriste
de 32 artistes.
Si l’Orchestre national de France est rentré
dans le rang en termes numériques (109 ETP),
détours « sa position » quant à l’avenir du le Philharmonique de Radio France (124) reste
le pianiste Nicholas Angelich
National et du Philhar’, dont elle aimerait qu’ils loin des normes fixées. Quant au nouvel ac-
(soliste instrumental),
ne fassent plus qu’un. Ce qu’elle avait déjà dit cord collectif dont bénéficient les musiciens,
Guillaume Connesson
(compositeur), Les Troyens dans un rapport thématique de 2015... il prévoit désormais la possibilité de rempla-
de Berlioz dirigés par John Nelson Certes, note la haute juridiction financière, les cements d’une phalange à l’autre, en contre-
chez Erato (enregistrement), effectifs des deux orchestres et du chœur mai- partie d’une revalorisation des rémunérations.
la mezzo Eléonore Pancrazi son « ont été réduits » : de 2015 à 2017, ils sont Mais cette faculté de mutualisation « n’a ja-
(révélation artiste lyrique), passés de 347 à 325 personnes, soit une baisse mais été utilisée », notent les sages de la rue
le guitariste Thibaut Garcia de 22 postes sur un total de 41 suppressions pré- Cambon. Pourtant « des marges existent »
(révélation soliste instrumental), vues jusqu’en 2019. « Les formations musicales puisque, « mis à part onze salariés, aucun mu-
ainsi que la star du piano de Radio France n’ont toutefois pas été rame- sicien ne travaille les mille heures » annuelles
Lang Lang (Victoire d’honneur). nées au format standard des orchestres ou des inscrites dans l’accord...
chœurs européens », tel que l’avait défini le Quelques bons points tout de même : les forma-
rapport Gehmacher en juillet 2015 : entre 90 tions musicales « jouent davantage », avec deux
La Philharmonie de Paris accueillera
et 110 musiciens pour les orchestres, pas plus fois plus de concerts proposés entre 2014-2015
© JONAS BECKER / JEAN-BAPTISTE MILLOT

en mars 2020, sous la codirection


de 70 artistes pour les chœurs radiophoniques. (ouverture de l’auditorium de Radio France) et
de son patron Laurent Bayle
Avec son gabarit « symphonique » et ses 92 la saison suivante. Et elles se produisent devant
et de Claire Gibault, directrice
musicale du Mozart Paris postes permanents en équivalent temps plein un public plus large (la fréquentation est passée
Orchestra, la première édition (ETP, chiffres au 31 décembre 2017), le Chœur dans le même temps de 70 000 à 130 000 spec-
d’un concours international de de Radio France fait figure d’exception. tateurs), avec une présence également accrue
cheffes d’orchestre destiné à lutter Et même d’anomalie par rapport à ses en dehors de Paris. B.F
contre la sous-représentation
des femmes à ce pupitre.
L’auditorium rond de
la maison ronde, demeure
Dirigé depuis 2012 par l’Espagnol de nos deux orchestres
Roberto Forés Veses, radiophoniques.
l’Orchestre d’Auvergne,
formation d’une vingtaine
de musiciens, a obtenu
le label « orchestre national
en région », nouvelle
© RADIO FRANCE-CHRISTOPHE ABRAMOWITZ

appellation décernée à
l’Orchestre de Picardie avant lui.

Il en était le chef principal


depuis 2014 : David Afkham
vient d’être promu chef permanent
et directeur artistique
de l’Orchestre national d’Espagne,
avec effet en septembre 2020.

8I
LE
VOYAGE
DANS LA
LUNE
JACQUES OFFENBACH
NOUVELLE PRODUCTION
Décembre 2020
Printemps 2023
Nouvelle coproduction entre le Centre Français de Promotion
Lyrique, l’Opéra Grand Avignon, le Centre Lyrique Clermont-
Auvergne, le Théâtre impérial de Compiègne, l’Opéra de
Limoges, l’Opéra national de Lorraine, l’Opéra de Marseille,
l’Opéra de Massy, l’Opéra de Metz Métropole, l’Opéra national
de Montpellier Occitanie, l’Opéra de Reims, l’Opéra de Rouen
Normandie, l’Opéra de Toulon Provence Méditerranée, l’Opéra
de Tours, l’Opéra de Vichy, l’avant-scène opéra/ Neuchâtel et le
Palazzetto Bru Zane.

AVIS D’AUDITION
CHANTAL SANTON JEFFERY Calendrier des épreuves
JEAN-PAUL FOUCHÉCOURT Pré-sélection sur vidéo
FLORENCE MALGOIRE
FRANÇOIS JOUBERT-CAILLET Sélection 1 : 27, 28 et 29 mai 2019
MAHAN ESFAHANI Conservatoire de Puteaux
MARIE-GENEVIÈVE MASSÉ
Sélection finale : 25 et 26 juin 2019
19 - 24 AOÛT 2019 BRUNO BENNE
Conservatoire de Puteaux

Conditions de participation
L’audition est ouverte aux chanteurs
de toutes nationalités, sans limitation d’âge.
Pratique et compréhension
de la langue française indispensables.

DATE LIMITE DES INSCRIPTIONS


16 AVRIL 2019

Programme et inscriptions : www.cfpl.org

SABLÉ-SUR-SARTHE

Centre Français de Promotion Lyrique


WWW.ACADEMIEDESABLE.FR Tel : 01 53 96 92 98 / email : info@cfpl.org
● coulisses

ENTRÉE DES ARTISTES


La violoniste Anne-Sophie
Mutter est lauréate 2019
DECRESCENDO
du fameux Polar Music CRESCENDO
Prize, doté pour chaque
récipiendaire d’un million
de couronnes suédoises Il a vingt-six ans
DANIEL BARENBOIM s’est-il rendu
(un peu moins et est le petit-fils
coupable de harcèlement moral à l’encontre
de cent mille euros). du compositeur
de musiciens de sa Staatskapelle de Berlin ?
Edison Denisov (1929-1996) :
C’est ce qu’ont affirmé dans un article
FEDOR RUDIN deviendra en septembre
A responsabilités et travail de presse une douzaine de personnes,
l’un des quatre Konzertmeister
comparables, elle était payée actuels ou anciens instrumentistes
25% de moins que son collègue des Wiener Philharmoniker, et le restera
si tout va bien à l’issue d’une période et employés du Staatsoper, dénonçant
– un homme – hautbois solo : intimidations et humiliations. « Je suis né
Elizabeth Rowe, flûte solo probatoire de deux ans. Titulaire
de la double nationalité française et russe, en Argentine, alors il y a un peu de sang latin
du Boston Symphony Orchestra,
né à Moscou mais Parisien depuis l’âge dans mon corps et je me fâche de temps
a mis fin à son contentieux
pour discrimination salariale de deux ans, ce violoniste et chef illustre en temps », s’est défendu le maestro.
avec son employeur, sans par cette nomination le succès « Je ne suis pas un doux agneau – mais
que l’on sache combien elle international de nos solistes dans je ne suis pas non plus un tyran », a-t-il assuré,
a obtenu en justice, alors qu’elle de grandes phalanges, particulièrement reconnaissant avoir « utilisé un ton dur »
réclamait plus de 200 000 dollars en terre germanique. Phénomène dans « certains moments de tension »,
(environ 175 000 euros) d’impayés. tout en s’interrogeant sur le timing de ces
qui n’est pas neuf mais a connu de beaux
développements, avec par exemple accusations, en pleines négociations pour
Après Daniel Barenboim, Bernard le recrutement de la hautboïste le renouvellement de son contrat berlinois
Haitink, Nikolaus Harnoncourt, Céline Moinet (Staatskapelle de Dresde), de Generalmusikdirektor après 2022. Il aura
Seiji Ozawa et Mariss Jansons, de la bassoniste Sophie Dervaux alors quatre-vingts ans : stop ou encore ?
Zubin Mehta a été élevé (Philharmonique de Vienne), de la flûtiste « La question n’est pas personnelle, c’est
au rang de « membre Hélène Boulègue (SWR Stuttgart), une question de gestion des orchestres
honoraire » du de la harpiste Anaëlle Tourret au XXIe siècle », a assuré le tromboniste
Philharmonique de Berlin,

© DR
(NDR Elphilharmonie Hambourg)... Martin Reinhardt, l’un de ses accusateurs.
en reconnaissance d’une
collaboration artistique dont
la longévité (depuis 1961) est unique
dans l’histoire de l’orchestre.

Record de contre-ut au Metropolitan


Elle a dit
a soprano américaine d’origine
Opera : comme il en a pris l’habitude
dans d’autres théâtres mais à
rebours des usages new-yorkais,
le ténor mexicain Javier Camarena
a bissé en février et mars l’air de Tonio
de La Fille du régiment de Donizetti.
L cubaine Lisette Oropesa, Marguerite
remarquée dans Les Huguenots
cette saison à l’Opéra de Paris,
a vivement pris parti contre le plan
de Donald Trump de prolonger et achever
le mur existant à la frontière américaine
avec le Mexique, dans un entretien à un site
Transsexuel qui multiplie les rôles espagnol d’information culturelle :
© HARALD HOFFMANN-DG / DR

masculins dans des théâtres « Ce mur est contre mon peuple. Construire un
allemands depuis une dizaine mur pour protéger les blancs des latinos est évi-
d’années, « la » baryton
demment raciste. Ma famille est venue aux
Lucia Lucas va faire en mai ses
débuts en Don Giovanni à l’Opéra Etats-Unis par voie maritime. Nous étions des
de Tulsa, dans l’Oklahoma. réfugiés. Le racisme et les actions contre l’immi-
gration aux Etats-Unis et en Europe sont incom-
préhensibles. Je pense qu’il est important que
Le ténor Ian Bostridge des immigrants se rendent dans les pays déve-
est le Grand prix loppés ; dans de nombreux cas, ils représentent
du Prix France Musique l’avenir parce que, par leurs efforts et leurs im-
des muses 2019 pour pôts, ils contribuent de manière cruciale à la
son livre Le Voyage d’hiver
richesse des pays dans lesquels ils émigrent.
de Schubert, anatomie
Ils sont la culture, les idées et la richesse. Fermer
d’une obsession (Actes Sud).
les frontières comme ça, c’est dingue… »

10 I
CHÂTEAU DE VERSAILLES
© Didier Saulnier

Semaine Sainte
à la Chapelle Royale de Versailles
Charpentier Bach Couperin
TE DEUM ET MESSE PASSION SELON LEÇON DE TÉNÈBRES
À QUATRE CHŒURS SAINT MATTHIEU Le Poème Harmonique
Ensemble Correspondances La Capella Reial de Catalunya, VINCENT DUMESTRE,
SÉBASTIEN DAUCÉ, direction Le Concert des Nations théorbe et direction
31 mars 2019 – 16h JORDI SAVALL, direction 20 avril 2019 – 21h
17 avril 2019 – 20h

Bach Lambert
PASSION SELON Pergolèse LEÇONS DE TÉNÈBRES
SAINT-JEAN STABAT MATER Marc Mauillon
La Chapelle Harmonique Le Poème Harmonique Tribune des musiciens de
VALENTIN TOURNET, direction VINCENT DUMESTRE, direction la Chapelle Royale
6 avril 2019 – 20h 19 avril 2019 – 20h30 20 avril 2019 – 22h30

DES TÉNÈBRES
À LA LUMIERE
INFORMATIONS – RÉSERVATIONS : 01 30 83 78 89
Ensemble Correspondances www.chateauversailles-spectacles.fr et points de vente habituels
SÉBASTIEN DAUCÉ, direction @chateauversailles.spectacles @OperaRoyal

12 avril 2019 – 20h


● coulisses

Un architecte
pour achever Bastille
ous savions que la décision avait été

N prise de réaliser la fameuse « salle


modulable » de l’Opéra Bastille –
elle devait être ouverte il y a trente
ans dans le prolongement du bâtiment prin-
cipal mais n’a jamais été aménagée, faute
d’argent –, et connaissions approximative-
ment l’horizon (2022-2023) d’ouverture du
nouveau lieu. En février, le monde lyrique a
appris le nom du cabinet désigné pour mener
à bien ce projet voulu par feu Pierre Boulez :
il s’agit d’Henning Larsen Architects, qui a
déjà à son actif l’Opéra de Copenhague et la
salle de concert de Reykjavik.
L’équipe danoise a devancé deux autres
projets – à noter que Carlos Ott, l’architecte
uruguayo-canadien de Bastille choisi à la
surprise générale sinon à la faveur d’un ma-
lentendu dans les années 1980, n’a pas
concouru. Le programme prévoit la
construction de nouveaux ateliers, rue
de Lyon, l’Opéra de Paris devant quitter
en 2020 ceux dont il dispose boulevard
Berthier, dans le XVIIe arrondissement.

Nouvelles formes
Comme son nom l’indique, la salle modu-
C’est le projet du cabinet lable, avec sa jauge estimée à huit cent vingt
Henning Larsen Architects places, doit permettre des « configurations
qui a été retenu pour variées » et accueillir de « nouvelles formes
la future salle modulable
de l’Opéra Bastille.
de spectacle plus légères » à des prix « très
accessibles », les activités jeune public de
l’Académie de l’Opéra, des répétitions ly-
riques et chorégraphiques... Autour de la
façade arrondie de la salle, des « espaces évé-
nementiels » et un nouveau restaurant per-
mettront de « générer des ressources
propres », assure la Grande Boutique.
Il reste que le projet est coûteux, singuliè-
rement pour les finances publiques,
puisque l’investissement sera principale-
ment couvert par une subvention d’Etat :
l’enveloppe totale a été initialement évaluée
à cinquante-neuf millions d’euros, dont au
moins quatre millions devront venir du mé-
© HENNING LARSEN

cénat. Date d’inauguration affinée, si tout


va bien : « premier semestre 2023 ». Mais
d’ici là l’Opéra aura changé de directeur, et
la France de gouvernement... B.F.

12 I
Ils nous ont
quittés
DOMINICK ARGENTO
Compositeur, né en 1927
« Je pense que la
musique est née comme
un langage émotionnel.
Pour moi, toute musique
commence là où la parole
s’arrête » : ainsi parlait
ce fils d’immigrés siciliens
JEUNE TALENT en Pennsylvanie. Dans
une syntaxe volontiers
Nom: Perbost tonale qui a pu passer
Prénom : Marie pour passéiste, le compositeur
américain, fondateur en 1963 d’une
Née en : 1989 compagnie qui deviendra le Minnesota
Profession : soprano Opera, s’est surtout illustré dans le genre
lyrique (The Aspern Papers en 1987
ère artiste lyrique, père multi- Ascension sans accroc ? Presque. Il y a un à Dallas, avec Elisabeth Söderström

M instrumentiste : une enfance


dans un grand bain musical, a
fortiori lors des sept années pas-
sées à la Maîtrise de Radio France, école
de chant choral fonctionnant en mi-temps
an, alors qu’elle est une des trois nommées
aux Victoires de la musique classique dans
la catégorie « révélation artiste lyrique »,
elle doit déclarer forfait pour la soirée en-
registrée permettant au public de voter.
et Frederica von Stade), les cycles
de mélodies (From the Diary of Virginia
Woolf, Prix Pulitzer 1975) et la musique
chorale. La soprano Carolyn Bailey,
décédée en 2006, fut la femme de sa vie
pédagogique. Sur le pupitre, des partitions Pas de Victoires, donc. La faute à un et sa muse. « Elle m’a beaucoup aidé
d’Aperghis, de Xenakis... « C’était raide », concert de trop sur une voix fragilisée par quand j’écrivais pour la voix. Ce que j’ai
se souvient Marie Perbost. « J’ai appris à un coup de froid. « Une bonne leçon : je ne appris venait d’elle », confiait-il. B.F.
travailler, et à aimer travailler six heures chanterai plus jamais malade ! Il vaut
par jour. » mieux comprendre ça avant trente ans »,
L’étudiante prendra de la distance avec son s’amuse-t-elle.
tropisme musicien, optant pour l’histoire Elle peut considérer l’incident avec d’autant
de l’art et l’archéologie. Le retour au chant plus de philosophie qu’il n’a en rien nui au
se fera dans un des conservatoires d’arron- décollage immédiat de sa carrière. Les en-
dissement parisiens (celui du XIIe, dans la gagements sont là : Pamina à Tours en mars
classe de Didier Henry), ces « passerelles » dernier, opérette de Roussel (Le Testament
vers l’enseignement supérieur « sans les- de la tante Caroline) à l’Athénée en juin, des
quelles rien n’est possible ». projets avec Hervé Niquet (la Folie dans
« J’avais besoin de retrouver la scène, la Platée au Capitole) et Emmanuelle Haïm
prise de parole : ma vraie joie, c’était ça. » (baroque français)... Et voici qu’elle vient
SANFORD SYLVAN
Le temps de « se construire une voix de publier, dans la nouvelle collection
Baryton, né en 1953
d’adulte », et la jeune femme est prête à jeunes talents d’Harmonia Mundi, Une
présenter le concours d’entrée au CNSM jeunesse à Paris, florilège d’airs d’opérettes Son nom restera attaché à celui du
de Paris. Elle y préparera un master en et de mélodies où transparaît un amour à compositeur John Adams, dont il a été
© DR / WILLIAM CLIFT-NONESUCH RECORDS

cinq ans, perfectionnant son chant auprès la fois gourmand et raffiné des mots. Avec le Chou En-lai dans Nixon in China
d’Isabelle Guillaud puis Alain Buet, béné- tout cela, le collectif de chant et de mu- et interprété le rôle-titre de The Death of
ficiant des conseils d’Anne Le Bozec pour sique électronique ensemble 101 qu’elle Klinghoffer dans le film en décors réels de
la mélodie, quand d’autres élèves préfèrent coanimait avec Elsa Dreisig, jeune étoile Penny Woolcock. Peter Sellars l’a aussi mis
boucler le cursus en une année de moins. déjà au firmament, est en pause forcée. en scène dans Così fan tutte et Les Noces
Elle fera plus court à l’Académie de l’Opéra Mais ces deux grandes amies rêvent d’un de Figaro. Ce champion de la nouvelle
de Paris : une saison et non deux, avant de opéra les associant dans le cadre de ce pro- musique américaine (de Philip Glass
passer deux mois à l’Académie du Festival jet collaboratif, si leur succès mérité leur à Christopher Rouse) fut également
© PIERGAB

de Salzbourg – « le paradis sur terre, mon en laisse le loisir. B.F. un professeur de chant recherché. B.F.
cœur y est encore. » Entrer : Marie Perbost

I 13
● coulisses

Ils nous ont quittés


André Previn
Compositeur et chef d’orchestre,
né en 1929
ndré Previn est mort à Manhattan

A à trente-huit jours de son quatre-


vingt-dixième anniversaire. Dès
l’annonce de son décès, dans de
nombreux médias, son nom a été principa-
lement associé aux Oscars qu’il avait glanés
dans ses jeunes années. Ultime clou sur le
cercueil, dernier camouflet à sa mémoire.
« Ma dernière musique de film remonte à
1968, il y a prescription ! », ne manquait-il
pas de rappeler, tout en avouant n’avoir ja-
mais eu qu’une seule ambition : devenir chef
d’orchestre. Pour cela il quitta, au faîte de sa
gloire, le paradis d’Hollywood, où « on ne se
tue pas au travail » et où « on gagne plein
d’argent », pour diriger dans des endroits
inimaginables et perfectionner un métier
appris auprès de Pierre Monteux, alors que,
naturalisé américain depuis 1943, il faisait
son armée à la tête de l’harmonie militaire l’époque en une suite d’orchestre. Le divorce a été : “On devrait faire la Symphonie de
basée à San Francisco. Sa fascination pour géographique avec Los Angeles et le début des Franck.” Je me suis souvent demandé com-
la direction d’orchestre remontait à sa plus activités de chef à la tête d’orchestres mé- ment ils étaient passés de Dutilleux à
tendre enfance, alors que Jakob Priwin, à diocres date de 1960. Previn engrange alors Franck ! », me confiait-il en 2004. Previn n’a
Berlin, emmenait son petit Andreas Ludwig une copieuse discographie de pianiste de jazz finalement gravé ni l’un ni l’autre, tout
aux concerts de Wilhelm Furtwängler. et d’accompagnateur. En 1967, c’est le grand comme il a été interrompu dans son élan
saut, avec sa nomination au Symphonique de haydnien par Philips. Chef prolixe, il nous
Trois bus après l’école Houston. L’année suivante, il devient chef laisse cependant une grande intégrale
La famille Priwin émigra aux Etats-Unis en principal du London Symphony Orchestra Vaughan Williams, des Walton de référence
1939, après un séjour d’un an à Paris où André (LSO), qu’il dirigera jusqu’en 1979. chez RCA, deux très belles 8e de Chostako-
(qui avait francisé son prénom), inscrit au vitch (Emi et DG), des Richard Strauss luxu-
Conservatoire, suivait en auditeur libre les L’envol londonien riants avec le Philharmonique de Vienne (DG)
classes d’improvisation de Marcel Dupré. A Le poste au LSO est un jackpot, qui ouvre à et, bien sûr, Rachmaninov et Gershwin à
Los Angeles, Jakob, devenu Jack Previn, un de nombreux enregistrements et des pro- Londres pour Emi.
avocat qui ne connaissait que le droit alle- grammes télévisés. Son disque le plus emblé- Previn s’était peu à peu éloigné du podium
mand, gagnait sa vie en donnant des leçons matique est la première gravure intégrale de pour composer à un rythme soutenu, après la
de piano. Son fils n’avait que quatorze ans la Symphonie no 2 de Rachmaninov, parue création de son opéra Un tramway nommé
lorsqu’il décrocha son premier job dans les chez Emi en 1973. Hélas ! la discographie désir en 1998. Son catalogue comprend sur-
studios – grâce à un oncle qui travaillait pour d’André Previn ne reflète pas ses ambitions. tout des œuvres concertantes, dont des
l’industrie du cinéma –, arrangeant et orches- En échange d’une Rhapsody in blue, en1960, concertos et doubles concertos pour violon
trant des partitions. Il s’y rendait après ses la Columbia le laissait certes enregistrer, pour inspirés par sa cinquième épouse (2002-2006)
heures d’école, en bus – le parcours incluait son premier récital de piano, la Sonate no 3 de Anne-Sophie Mutter. Le jour de sa dispari-
deux correspondances – et, avec l’argent ga- Hindemith, Four Excursions de Barber et le tion, cette dernière a déclaré : « Pendant plus
gné, prenait des cours de composition auprès Prélude no 7 de Frank Martin. Mais les diri- de soixante-dix ans, André Previn a illuminé
de Mario Castelnuovo-Tesdesco. André Previn geants de RCA, Emi, Philips ou DG n’étaient ce monde souvent si sombre par ses talents
se vit offrir d’écrire sa première musique de pas aussi généreux lorsqu’il leur proposait extraordinaires, sa superbe intelligence et son
© A. P. MUTTER

film à dix-huit ans, avant la carrière qu’on ne des programmes orchestraux. « Un jour j’ai esprit (…) Ses nombreuses partitions conti-
manque pas de nous rappeler – même s’il a dit : “J’aimerais enregistrer les deux sympho- nueront d’enrichir la vie des musiciens à tra-
toujours refusé d’arranger ses partitions de nies de Dutilleux.” Après réflexion, la réponse vers la planète. » Christophe Huss

14 I
HILDE ZADEK Léopold Simoneau (pour Rudolf Moralt ROBERT DUMÉ
Soprano, née en 1917 ou Otto Klemperer) n’ont pas l’aura Ténor, né en 1941
L’intelligence de ses propos, son sourire, d’illustres titulaires, mais ce soprano
Né en Nice, formé
illuminent un documentaire sur expansif, nuancé dans son foyer, à la fois
au Conservatoire
Max Lorenz (Wagner’s Mastersinger) dense et avide de lumière, fructifie dans
de Paris, il a su
mais sa vie a épousé les tragédies de Strauss (Ariadne) et d’abord Verdi :
jouer les utilités
l’Europe. Née à Stetin (alors possession un Requiem sur le vif à Salzbourg avec
au palais Garnier
de la Prusse) et juive, elle fuit l’Allemagne Karajan (1949, Audite) captive moins
sous l’ère
en 1935 pour la Palestine. Infirmière encore que la poésie immense d’une
Liebermann au
à Jérusalem, elle suit les leçons Aida à la Radio de Hambourg avec
cours des années
de la légendaire Rose Pauly avant Hans Schmidt-Isserstedt,
1970 dans de très
d’étudier avec Ria Ginster à Zurich, puis Helge Rosvaenge, Elisabeth Höngen,
nombreux
avec Elisabeth Höngen une fois arrivée Josef Metternich, tous phénoménaux
spectacles (notamment en Nathanaël
au Staatsoper de Vienne, (1951, Walhall). Et la même
dans Les Contes d’Hoffmann mis en
où elle débute à trente ans année, quelle nostalgie
scène par Patrice Chéreau), avant de
en Aida. Pilier de la troupe musicale, quelles couleurs
tenir quelques rôles plus consistants
dans de grands emplois d’âme dans le Zigeunerbaron
sous le même toit la décennie suivante
(1947-1969), c’est la de Clemens Krauss (Decca) !
(Laca dans Jenufa, le Prince de
Première Dame de Sa générosité, sa foi dans
L’Amour des trois oranges, Chouïski de
Zauberflöte qu’elle y aura l’avenir l’ont conduite
Boris Godounov...). Fort de son vaste
le plus chantée. Or son à enseigner dès 1964, puis
répertoire, il avait été à partir de 1992
rang fut tout sauf auxiliaire, à fonder en 1988 un
un professeur de chant au CNSMDP
malgré le peu qu’on a concours de chant qui porte
dont les élèves (Paul Gay, Julie Fuchs...)
longtemps connu d’elle. son nom. Avec sa mort se
ont souvent salué, tel Jean Teitgen à
Sa Vitellia pionnière, tourne une page d’histoire.
l’annonce de son décès, « la gentillesse
sa Donna Anna avec Jean-Philippe Grosperrin et la bienveillance ». B.F.

JEAN-CHRISTOPHE BENOÎT JEAN PÉRISSON


Baryton, né en 1925 Chef d’orchestre, né en 1924
La musique était Il n’a guère attiré la lumière et pourtant sa « vie de héraut » (titre
pour lui une passion de ses mémoires parus en 2014 chez L’Harmattan) fut riche,
de famille – mère et en partie internationale. Elève de Jean Fournet, 1er Prix
compositrice du Concours de Besançon en 1952, assistant d’Igor Markevitch
(Léontine Benoît- au Mozarteum de Salzbourg, il dirige brièvement l’Orchestre radio-
Granier), père symphonique de Strasbourg (1955-1956) avant un fructueux mandat
altiste (Henri Benoît, de directeur de la musique de la ville de Nice (1956-1965) où
membre du ses cycles Wagner, avec des chanteurs de Bayreuth, sont remarqués.
Quatuor Capet), Chef permanent à l’Opéra de Paris
sœur aînée pendant quatre ans (1965-1969),
comédienne il présente salle Favart
et chanteuse Katia Kabanova alors que Janacek
(Denise Benoît). est encore largement méconnu en
Jean-Christophe France. Mais c’est surtout à l’œuvre
Benoît a excellé de diffusion de la musique
en baryton d’opéra-comique, en particulier à Favart. française que Jean Périsson a
Il a été Torquemada de L’Heure espagnole associé son nom, de San Francisco
à La Scala, le Figaro de La Mère coupable de à Monte-Carlo, Ankara (Orchestre
Milhaud à Genève, Frédéric dans Lakmé par deux symphonique de la Présidence,
© BNF DANIEL CANDE / DR

fois au disque... Professeur d’art lyrique au 1972-1976) et Pékin, où il fait


Conservatoire entre 1970 et 1990, il a mis son sens connaître au public chinois Carmen
du verbe au service de la mélodie française et fait de Bizet en 1982. Il aura aussi
valoir ses talents de comédien dans d’innombrables été directeur musical de l’Opéra
émissions de radio et de télévision. B.F. de Nantes en 1990-1991. B.F.

I 15
• coulisses

Rendons à Hector...
Dans notre numéro de mars, une erreur technique indépendante de notre volonté
nous a fait reproduire deux fois le premier paragraphe de notre dossier consacré à Berlioz
– qui se trouve de ce fait amputé de son dernier paragraphe. Avec toutes nos excuses,
vous trouverez ci-dessous la fin du texte de Gérard Condé.

Pour l’amour de l’art Dernier et la venue du Christ. Là encore, il cabrioles à l’ophicléide (qui reçoit la palme);
Au-delà de cette ambiguïté on trouverait s’agit de châtier les pervertis. La nouvelle dans La Damnation de Faust, une fugue dont
dans l’œuvre comme dans l’âme de Berlioz fantastique Euphonia (1844) est plus ex- l’arrogance contredit l’abnégation du mot
une vérification de la remarque d’Ernest trême, la population de la cité volante y « amen ». Si L’Enfance du Christ a la saveur
Renan selon laquelle la foi perdue continue étant éduquée au culte – et soumise à l’im- des proto-évangiles plutôt que des textes ca-
d’agir par son manque. C’est lors de sa Com- peccable exécution – de la musique gluc- noniques, son message profond est celui de
munion, à douze ans, qu’un cantique kiste. Le moindre manquement (une voca- l’humilité devant le mystère… de la musique.
(« Quand le Bien-Aimé reviendra ») adapté de lise) y est sévèrement puni ; les écarts Que dire de Béatrice et Bénédict où Berlioz se
Dalayrac lui révèle la toute-puissance mys- amoureux aussi puisque la perfide Nadira moque de Spontini, de lui-même, de l’Art et
térieuse de la musique. Perdue la foi de son périra étouffée dans un cylindre d’acier. de l’Amour? Sinon que le sacrilège est peut-
enfance, reste celle de l’Art. A Paris où les Jusque dans ses compositions, Berlioz ira être le stade ultime de la dévotion.
théâtres affectent des allures de temples, il combattre pour la religion du beau : dans Vous pouvez retrouver l’intégralité
communie en Gluck (Iphigénie en Tauride), Benvenuto Cellini, l’opposition entre une tou- du texte de ce dossier sur notre site Internet :
en Salieri (Les Danaïdes), en Sacchini chante cantilène au cor anglais et des www.diapasonmag.fr
(Œdipe à Colone), découvre La Mort d’Abel
de Kreutzer, Stratonice de Méhul, La Vestale
de Spontini, tandis que les dilletanti, passés
à l’étape suivante, n’ont plus d’oreille que
pour la sensualité rossiniste…
Alors, faute de pouvoir briser les idoles ou de
placer une bombe sous le théâtre, le nouveau
Polyeucte envoie au Corsaire des lettres ou-
vertes ravageuses. La première (1823)
conclut : « Eh! qui pourrait nier que tous les
opéras de Rossini pris ensemble ne sauraient
supporter la comparaison avec une ligne de
récitatifs de Gluck, trois mesures de chant de
Mozart ou de Spontini et le moindre chœur
de Lesueur! »
Le texte du monodrame, Lélio ou le Retour
à la vie (1832), débordera d’invectives contre
© AKG-IMAGES / DE AGOSTINI PICTURE LIB. / G. DAGLI ORTI

les profanateurs de l’Art qui corrigent les


maîtres, un point auquel Berlioz sera fidèle
(jusqu’à ce qu’il adapte l’Orphée de Gluck
pour Pauline Viardot en 1859) : les partitions
sont sacrées.
Rien de religieux dans la composition d’une
Messe solennelle où il saisit plutôt l’aubaine
d’une première exécution publique. Une par-
tie passera dans sa Grande Messe pour les
morts, mais ce requiem a une autre source :
un projet d’oratorio où une scène orgiaque,
narguant un sage et ses disciples, est inter-
rompue par les trompettes du Jugement

16 I
PASSION SELON
SAINT JEAN
AUDITORIUM DE LA SEINE MUSICALE
LES 17 ET 18 AVRIL 2019

Toute la puissance musicale du


chef-d’œuvre de Johann Sebastian Bach
avec accentus, Insula orchestra et Laurence Equilbey

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23 juin 2019
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Nuria Rial, soprano
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le jeune chœur de paris
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Crédits photos : © Julien Benhamou, © Getty Images


RENCONTRE

Juan Diego
Florez
La nouvelle voix du Sistema
Paris attend avec impatience le retour d’un des plus grands ténors de la planète,
pour une Manon en concert qui confirme son tournant vers le répertoire français.
Mais on sait moins, chez nous, que Juan Diego Florez est devenu l’un
des porte-étendards du Sistema, dans son pays et à travers le monde.
PAR VINCENT AGRECH

S e livrant dans nos colonnes,


il y a un peu plus d’un an, à
l’exercice des Disques de ma
vie 1, Juan Diego Florez nous
avait fascinés en évoquant le chemin l’ayant
conduit de la scène pop de Lima 2 aux grands
théâtres lyriques du monde. Né dans une fa-
mille de musiciens populaires (son père, gui-
et d’inclusion sociale par la musique qui a
gagné toute l’Amérique latine, alors même
que l’original commençait à s’essouffler dans
un pays en pleine déliquescence. Et comme
Diapason suit particulièrement cette
aventure du Sistema, nous avons trouvé
Juan Diego ravi, lors d’une interview à
New York où il venait de triompher dans
c’est côtoyer sans cesse la pauvreté, et ses pre-
mières victimes, les enfants. Certains se
blindent. Pas moi. Cela n’a rien à voir avec
une quelconque forme de culpabilité, ni une
obligation de rendre au Pérou ce qu’il m’au-
rait donné – quoi, d’ailleurs? J’ai eu la chance
de naître dans une famille de la classe
moyenne, de faire les bonnes rencontres,
tariste et chanteur émérite, était l’un des par- Traviata, de différer les questions attendues et surtout de partir étudier à l’étranger.
tenaires préférés de l’immense Chabuca sur sa carrière, pour nous raconter d’abord Simplement, que chacun ne puisse avoir les
Granda, reine de la chanson péruvienne), il comment tout cela avait commencé… mêmes opportunités reste une injustice que
avait dû au flair d’un professeur de lycée de je ne veux pas accepter. Encore moins au-
pousser les portes du conservatoire, puis du Juan Diego Florez : En 2009, je me suis jourd’hui, en étant père.
Chœur national où il avait découvert le réper- rendu à Caracas pour un récital avec Gustavo
toire classique, avant de partir se perfection- Dudamel et l’Orchestre du Bolivar 4. Comment avez-vous démarré, n’ayant
ner aux Etats-Unis. Dans son pays natal, Juan Connaissant le Sistema de réputation, j’avais aucune expérience en pédagogie
Diego est une idole comparable aux plus bloqué quelques jours dans mon agenda pour ni en gestion?
grands footballeurs en Argentine et au Brésil. visiter, en compagnie de Gustavo et de José J.D.F. : D’abord en invitant Abreu à venir au
En 2007, ses noces avec le top model austra- Antonio Abreu [le fondateur du Sistema, Pérou, trois mois après le concert de Caracas,
lien Julia Trappe, en la cathédrale de Lima, décédé en 2018, ndlr] les nucleos, ces écoles et en obtenant un entretien auprès du pré-
© GREGOR HOHENBERG SONY CLASSICAL

furent suivies par une foule en liesse, retrans- de musique gratuites installées dans des quar- sident de la République. Pour être franc, l’ac-
mises en direct à la télévision, et parodiées tiers souvent défavorisés. J’ai immédiatement cueil fut poli plutôt qu’enthousiaste. Voyant
par les humoristes locaux 3 ! Mais depuis décidé de faire la même chose au Pérou. ce qui s’est passé ensuite au Venezuela, je
quelques années, le ténor ne se contente pas prends aujourd’hui comme une chance de ne
d’atterrir sur les bords du Pacifique pour Une décision tel un coup de tonnerre, pas dépendre du politique. Mais sur le coup,
quelques récitals ou événements mondains. ou qui cristallisait des réflexions plus il a fallu nous débrouiller avec les moyens du
Il a créé la fondation Sinfonia por el Peru, anciennes ? bord. Sinfonia por el Peru est née deux ans
adaptation du Sistema vénézuélien, prenant J.D.F. : Les deux. La mise en ordre subite plus tard grâce à un tout petit groupe de pas-
part au formidable mouvement d’éducation d’une sensibilité. Grandir en Amérique latine, sionnés, dont le journaliste Miguel Molinari

18 I
1973 1999 2011
Naissance le 13 janvier à Lima. Débuts à Vienne dans Almaviva du Barbier Fonde Sinfonia por el Peru.
dont il devient l’interprète moderne
1993 le plus accompli . Ce sera aussi son 2014
Après le conservatoire de Lima, poursuit premier rôle au Met en 2002. Crystal award du World Economic Forum
sa formation aux Etats-Unis grâce pour son action humanitaire et sociale.
à une bourse. Son compatriote, 2001
le ténor Ernesto Palacio, le prend Contrat d’exclusivité chez Decca.
2016
en sous son aile et deviendra
Premier Werther à Bologne. Buzz mondial
lors de son apparition en costume
dates son mentor. 2007
Premier chanteur à donner un bis de Grand Inca aux Proms de Londres.
1996 à la Scala en trois-quarts de siècle, dans
2017
Diplômé du Curtis Institute de La Fille du régiment. Mariage royal à Lima
Contrat d’exclusivité chez Sony.
Philadelphie, débuts professionnels avec Julia Trappe, rencontrée trois ans
au Festival de Pesaro dans Matilde plus tôt et aujourd’hui mère de leurs 2018
di Shabran puis à la Scala la même année. deux enfants. Premier Alfredo de Traviata à New York.
O Juan Diego Florez

Inspirée du Sistema vénézuélien,


Sinfonia por el Peru enseigne
la musique à huit mille enfants issus
de quartiers défavorisés.

qui est devenu son directeur exécutif, et ma Qui suivent les traces du Bolivar, déjà? et l’autre de jeunes de mêmes milieux n’y
sœur Milagros qui supervise aujourd’hui J.D.F. : En moins de huit ans, nous avons ou- étant pas inscrits. Les différences en termes
l’administration. Ensuite, nous a rejoint vert plus de vingt nucleos de la côte pacifique de décrochage scolaire, de travail anticipé,
notre directeur artistique Hugo Carrio. Ce à la jungle amazonienne en passant par les de délinquance et de grossesses précoces
jeune chef espagnol a accepté de s’installer Andes, et accueillons aujourd’hui près de huit sont spectaculaires. La fidélité réside aussi
au Pérou quand il a compris que je n’étais mille élèves. Contrairement à d’autres projets dans les méthodes, avec des nucleos qui sont
pas juste une star qui s’achetait une bonne inspirés du Sistema en Amérique latine et des lieux de vie et de sécurité, tout en dis-
conscience entre deux concerts, mais que ailleurs, nous avons choisi de répliquer de pensant un enseignement musical intensif
j’étais prêt à payer de ma personne et de façon littérale le modèle pédagogique conçu en orchestre et en chœur chaque après-midi.
mon temps. par Abreu. Le travail social va de pair avec En revanche, la catastrophe qui a lieu au
un objectif d’excellence artistique. L’été der- Venezuela nous fait toucher du doigt l’im-
Où trouvez-vous ce temps, d’ailleurs, et nier, notre orchestre juvénile avancé a donné portance d’être autonomes. Sur un budget
sur quels aspects vous concentrez-vous? en concert à Lima une Symphonie n° 1 de annuel de 2,4 millions d’euros, les orga-
J.D.F. : Je n’ai d’abord plus la même envie, Mahler d’un bien meilleur niveau que celui nismes internationaux comme la Banque
à quarante-six ans, d’être sans arrêt sur les dont l’Orchestre symphonique national du interaméricaine de développement et la Fon-
routes. Vienne est mon foyer, car c’est la Pérou serait capable 5. Entre deux représen- dation Hilti sont nos principaux soutiens,
ville idéale où élever mes enfants. Je ré- tations de Traviata à New York, j’ai conclu sa
serve au Staatsoper un grand nombre de première invitation au Carnegie Hall.
mes apparitions scéniques, ainsi qu’aux
théâtres facilement accessibles auxquels Vous visez une réplique fidèle
me lie une longue histoire, la Scala, Covent du Sistema vénézuélien, modèle
Garden, Munich, Pesaro et Zurich. Même qui fait pourtant l’objet de critiques
au Met, je viens moins souvent, parce que récurrentes. Notamment pour
je ne veux pas rester trop longtemps loin sa dépendance à l’égard d’un régime
de ma famille. Dans ces conditions, mon dont on ne peut plus nier la réalité
rôle prioritaire est de faire connaître notre dictatoriale.
projet, en trouver les financements, et acti- J.D.F. : La fidélité est d’abord envers le mes-
ver mes réseaux pour amener à l’étranger sage philosophique d’Abreu, celui d’une
nos orchestres juvéniles. transformation sociale réalisée au travers
de l’éducation musicale. Substituer le violon
son actualité
© SINFONÍA POR EL PERÚ

au pistolet comme objet d’estime de soi pour


un gamin, voilà la première victoire! Dès le
EN VIDEO EN SCÈNE
début de Sinfonia, le Groupe d’analyse pour
Gluck : Orphée et Massenet : Manon.
Eurydice. Belvedere Le 6 avril, Paris, le développement, basé à Lima, a entamé
(DVD ou Blu-ray, Théâtre des Champs- une étude d’impact sur deux ensembles té-
cf p. 108). Elysées. moins, l’un d’enfants suivant le programme,

20 I
J.D.F. : Celui d’Alfredo Kraus, surtout. Ce
_ La déconnexion du tout petit monde de n’était pas prémédité, mais en consultant
l’autre jour la liste de ses rôles, j’ai été frappé
la musique entre professionnels avec la vraie par cette évidence. La grande différence
entre nous, c’est qu’il n’a pu chanter, dans ses
vie des gens finira par nous tuer. jeunes années, tous ces héros rossiniens
qu’on n’avait pas encore exhumés et où il au-
les pouvoirs publics n’interviennent qu’en Adolescent, vous rêviez de composer, rait été prodigieux. Werther, Hoffmann, Des
appoint. Les politiques veulent du chiffre, pas de chanter, m’aviez-vous confié Grieux sont des personnages d’une densité
ce qui n’encourage pas à une croissance lors de notre précédente rencontre. théâtrale et poétique irrésistible, les trouver
maîtrisée. Je peux me porter garant de la Ce projet est aussi une façon sur mon chemin était inéluctable.
qualité du travail que nous faisons pour huit de dépasser la vie parfois étroite
mille enfants et adolescents, mais nous n’au- du soliste… Mais la langue française est redoutable
rions pas encore les moyens de coordination J.D.F. : Bien sûr. La musique classique est pour les chanteurs hispanophones.
et de contrôle pour en former correctement notre colonne vertébrale, mais nous com- Aussi fantastiques qu’aient pu être
vingt mille. mandons aussi beaucoup d’arrangements leurs prestations vocales et musicales,
et quelques œuvres originales pour les or- Caballé, Domingo, Berganza ou Kraus
Vous échangez fréquemment avec chestres, qui donnent aux jeunes l’occasion ne sont jamais parvenus à en maîtriser
Gustavo Dudamel? de découvrir la composition sous un angle la diction, tombant soit dans le flou,
J.D.F. : C’est surtout avec Abreu que je discu- concret et accessible. Nous faisons aussi soit dans l’affectation.
tais. Gustavo est un ami, nous parlons de nos une grande place à la musique populaire J.D.F. : J’en ai conscience. Au début, le résul-
familles, de nos vies de musiciens. Abreu m’a péruvienne qui m’est chère, dans son ex- tat était horrible, j’ai travaillé comme un
enseigné l’infinie ténacité, l’impératif de se traordinaire diversité. Elle est à l’image du damné. Mes collègues français m’encoura-
vouloir visionnaire et la nécessité du sens pra- pays : moins exubérante, moins spontané- geaient, et j’ai trouvé le chemin qui me
tique. Il a créé à Caracas ce gigantesque ment accueillante et facile que celle des convenait en étudiant particulièrement la
Centre d’action sociale par la musique, qui est Caraïbes et du Brésil, plus austère et ren- phonation d’Alain Vanzo. Un français méri-
à la fois une salle de concerts et un conserva- fermée en apparence, mais d’une force et dional, ouvert, légèrement italianisant –
toire, dont la monumentalité flattait le régime d’une subtilité inépuisables. mais l’Italie belcantiste, pas les muscles ver-
vénézuélien. Au Pérou, nous structurons, au- diens. Tout en clarté, en voix mixte, qui
delà des nucleos, un orchestre-académie, plus Et riche, comme partout en Amérique permet des nuances piano adaptées à la
souple, mais qui permettra de professionna- latine, de ces voix de ténors placées langue. Essayez de chanter les mêmes
liser les meilleurs de nos élèves en leur déli- si haut, avec un passage d’une phrases de Don Carlos dans ses deux ver-
vrant des diplômes reconnus par les univer- extraordinaire facilité, telle la vôtre… sions, la différence est saisissante.
sités. Le Conservatoire national, qui est J.D.F. : Encore que nous ne soyons pas as-
payant, compte deux classes de violon et une sez nombreux à faire des carrières profes- Vous avez fait appel à des professeurs ?
de contrebasse, c’est dire qu’il ne suffit pas à sionnelles, mais vous avez raison. Quelle J.D.F. : J’ai pris mon dernier cours de chant
répondre aux besoins! est la part de la génétique et des métissages, à vingt-deux ans. Même à Philadelphie, j’ai
et celle de la culture ? Au Pérou, on dirait quasiment achevé seul mes études ! Mon tem-
que toute la population masculine est ténor, pérament est profondément celui d’un auto-
à l’exception du président de la République, didacte. J’ai travaillé avec des répétiteurs, et
seule basse du pays ! Au Chili et en Argen- écouté des heures d’enregistrements. Gedda
tine, j’ai l’impression qu’ils sont tous haute- en plus de Vanzo, et beaucoup Alagna, qui est
contre. Est-ce le besoin de se faire entendre aujourd’hui le maître absolu pour la diction
à travers les cimes des Andes… ou dans des du français.
tavernes très bruyantes, qui a favorisé des
larynx placés plus haut qu’ailleurs ? Je ne Il appréciera probablement ce salut
me connais pas d’ascendance indienne. de votre part ! Vous arrive-t-il
Peut-être africaine, si l’on en croit mes che- de vous rencontrer, avec lui ou avec
veux crépus ? Mais j’attends avec impa- Jonas Kaufmann, malgré des agendas
tience les résultats du test ADN que j’ai qui vous amènent rarement dans
commandé, grâce à ces petits kits dispo- les mêmes théâtres au même moment ?
nibles partout ! J.D.F. : Bien sûr. Ce n’est pas si fréquent, en
© HERWIG PRAMMER

effet, mais je me souviens d’un déjeuner à


Werther, à Zurich, chéri par
la Charlotte d’Anna Stéphany, Cette voix, qui vous a imposé dans Vienne avec Kaufmann et Grigolo, où nous
dans un beau spectacle paru le bel canto romantique, vous ouvre avons dû faire fuir la moitié des clients du
en DVD (Accentus Music). aujourd’hui les portes du répertoire restaurant tellement nous parlions fort !
français. Vittorio, c’est spécial, nous nous connaissons

I 21
O Juan Diego Florez

dès les premières répétitions, contre lesquels


ni les solistes, ni l’équipe de la maison n’osent
se révolter, et qu’on remisera en silence après
quelques représentations.

Nombre de lecteurs de Diapason auront


pour ces propos contre la tyrannie
des metteurs en scène les oreilles
de Chimène. Mais les directeurs
de théâtre diront qu’ils renouvellent
et rajeunissent grâce à eux le public.
J.D.F. : Mauvais calcul, et je serais curieux
de voir des chiffres à l’appui. Vous n’imaginez
pas le nombre de gens qui me disent avoir ri
ou pleuré après une version de concert, alors
qu’ils venaient entendre un opéra pour la pre-
mière fois. Le théâtre est dans la musique.
On peut faire des spectacles extraordinaire-
ment vivants avec très peu de moyens, des
décors et des costumes tout simples. Et du
bon sens, le respect de l’œuvre, une écoute de
ce que le chef et les chanteurs, qui la
connaissent, ont à en dire.

Vous lanceriez-vous dans


la mise en scène ?
Au Met de New York, J.D.F. : Je n’en ai ni l’envie, ni le temps, ni cer-
le premier Alfredo tainement le talent. Quand je ne chante pas,
de Juan Diego Florez je préfère enseigner, il me semble important
triomphe face à la Traviata que les jeunes artistes puissent échanger avec
de Diana Damrau.
leurs aînés tant qu’ils sont en pleine carrière,
pas seulement retraités ! Et Sinfonia por el
depuis ses débuts, et sommes vraiment des Voyez les difficultés qu’a le Met à remplir, et Peru m’absorbe sans cesse davantage. C’est
amis proches. Jonas est venu à la maison. ces parterres de cheveux blancs dans les pays là que je me sais le plus utile, vers là aussi que
Avec Roberto, nous avons dîné plusieurs fois germaniques… les grandes maisons devraient regarder, pour
à New York après ses spectacles. Il a cette soutenir des initiatives de ce genre partout
personnalité entière, il dit ce qu’il pense, mais Dans les théâtres de province français, où il s’en crée. Sinon, la déconnexion entre le
aussi cette grande générosité, cet enthou- qui ont fait de gros efforts sur la tout petit monde de la musique entre profes-
siasme qu’il communique. Chaque fois que sensibilisation des jeunes et pratiquent sionnels et la vraie vie des gens finira par
je lui confiais mes doutes face à un nouveau des tarifs abordables, les tranches d’âge nous tuer, alors même que nous détenons
rôle, il a trouvé les mots pour me convaincre, sont plus mélangées. les clés de ce qui peut transformer l’huma-
et je n’ai eu qu’à m’en féliciter. J.D.F. : Je les connais moins, c’est vrai. L’édu- nité. La diffusion et l’éducation ont beau
cation et le prix des billets sont évidemment avoir chacune leur logique, elles doivent
Alors à quand les trois, ou plutôt les deux facteurs clés. Dans toutes les villes, les se rencontrer, se régénérer mutuellement.
quatre ténors, dont rêve toute la planète ? jeunes devraient pouvoir aller à l’opéra pour Je me suis juré qu’un jour, les enfants des
J.D.F. : Vous ne pensez pas que ça sentirait dix euros ! bidonvilles de Lima joueraient côte à côte
un peu le réchauffé ? avec les musiciens du Philarmonique de
© MARTY SOHL / THE METROPOLITAN OPERA

Outre les coûts fixes des théâtres, on Vienne au Musikverein. Et je le ferai. Q


Avec un éventail de timbres aussi vous répondra que le cachet des stars 1 - Diapason n° 662 de novembre 2017.
différenciés que les vôtres ? de votre catégorie n’y aide pas ! 2 - Un petit plaisir sur Youtube : entrez « Juan Diego
Quelle importance ? Jonas Kaufmann, J.D.F. : A votre avis, c’est vraiment ça, le pro- Florez festival de La Paz 1989 » ; le jeune rival de Patrick
Bruel au costume trop large a seize ans…
à la même question 6, se disait blème économique de l’opéra ? Prenez le bud- 3 - Sur Youtube encore : « Boda de Juan Diego Florez »
quand même un peu inquiet get d’une production. Quelle part va aux chan- et « Especial del humor La boda Juan Diego Florez ».
du choc des personnalités… teurs d’un côté, et de l’autre aux décors, 4 - Dont la plupart des airs sont disponibles en entrant
« Florez + Dudamel + Bolivar ».
J.D.F. : On verra bien. Mais c’est certain, les costumes et droits de mise en scène, pour bien
5 - Extrait sur Youtube : « Concierto Sinfonia por el Peru
talents ne manquent pas aujourd’hui. Je suis souvent… pondre une merde, pardon ! Des “Los 7 primeros anos”.
plus inquiet du renouvellement du public. spectacles qu’on voit courir vers le précipice 6 - Cf. Diapason n° 638 de septembre 2015.

22 I
Saison musicale
des Invalides

NAHASDZÁÁN
2018-2019

JEUDI 16 MAI, À 20H - CATHÉDRALE SAINT-LOUIS OU LE MONDE SCINTILLANT

Saison 2018-2019 — Licences d’entrepreneur de spectacles 1-1117545, 1-1108472, 2-1108470, 3-1108471 — Design graphique : Belleville — Photo © Christophe Urbain
T H I E R R Y P É C O U
Récital piano C R É AT I O N M O N D I A L E

JOAQUIN ACHÚCARRO Mise en scène et chorégraphie


Luc Petton
Compagnie Le Guetteur
Ensemble Variances

Ravel - Mompou - Granados - Falla

23 & 25 AVRIL
Joaquin Achucarro © Jean-Baptiste Millot
votre
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Réservations Informations operaderouen.fr


saisonmusicale.musee-armee.fr 01 44 42 54 66 #OperaRouen
Musée de l’Armée - Hôtel national des Invalides Billets
129, rue de Grenelle - 75007 Paris de 4.5€ à 40€
HISTOIRE

Le mystère
Miracle sous un déluge de feu : en 1945, le bombardement de Dresde épargne
la plupart des partitions, essentiellement manuscrites, de Jan Dismas Zelenka,
qui expirait là deux siècles plus tôt. Obnubilée par Bach ou Telemann,
gloires autrement nationales, la musicologie germanique d’après-guerre s’entête
pourtant à qualifier le natif de Bohême de « Kleinmeister des Barok ».
Petit maître, ce compositeur dont aucun portrait ne nous est parvenu ?
Certainement pas. Mais génie d’autant plus difficile à cerner que sa biographie
reste constellée d’inconnues. Cherchons-le dans sa musique.
PAR NICOLAS DERNY
Zelenka

© GOOGLE ART PROJECT


O Zelenka

L
musicien n’y joue que d’un seul instrument. Ainsi la virtuo-
Double page
précédente :
sité y atteint-elle des sommets. Parmi les collègues de
Dresde bercée Zelenka au fil des ans, les violonistes Pisendel et Veracini,
e touriste en visite à Prague n’a aucune raison par les lumières les flûtistes Buffardin et Quantz ou le luthiste Weiss font,
de parcourir les quatre-vingts kilomètres qui de Canaletto, entre autres, le régal des oreilles de la cour. Cour qui, en
le séparent de Lounovice, bourgade voisine à l’époque où 1715, envoie une délégation diplomatique à Vienne, et per-
du mont Blanik. Ici reposent les fantômes des Zelenka y officie, met ainsi au Bohémien d’y parfaire son contrepoint sous
chevaliers qui défendront les contrées hussites en cas d’at- au service l’égide du pape de la discipline, Johann Joseph Fux.
d’Auguste II.
taque – une scène mythologique décrite par Smetana dans
le dernier volet de Ma Patrie. La stèle fichée à l’ombre de la Leçons des Ténèbres
petite église du village confirme que c’est bien là, où la Ci-dessous : Lorsque Zelenka débarque à Dresde, vers 1710, tout reste à
nation est censée ressusciter, que naît Jan Lukas (futur la bourgade construire en matière de répertoire religieux. Converti au
Dismas) Zelenka, premier fils du Kantor local. de Lounovice, catholicisme en 1697 pour se rendre éligible au trône de
Nous sommes en 1679. Depuis presque soixante ans que à quelque quatre- Pologne, Auguste II fait une bonne affaire en recrutant ce
la Ligue catholique a défait les protestants à la bataille de vingts kilomètres mystique provincial éduqué à la rhétorique latine et à la
de Prague, où
la Montagne Blanche, les Jésuites font la loi en terres le musicien voit
musique méridionale. Qui mieux que lui pouvait rassem-
tchèques. Ceux de Prague, capitale déclassée, accueillent le jour en 1679. bler un corpus de partitions pour l’église tout en en produi-
le jeune Zelenka, qui étudie au Collegium Clementinum et sant quantité d’originales ? Inlassable, il enrichit le fonds
chante dans le chœur de Saint Nicolas, édifice en pleine sacré en même temps que la cité protestante de Schütz se
transformation baroque dans le quartier de Mala Strana. Page de droite : mue en « Florence de l’Elbe ». Centre germanique de la
Si d’aucuns lui reconnaissent une assez belle voix de ténor, au cœur de la vivaldimania, elle s’enivrera plus tard d’opera seria, genre
on le trouve surtout au violone grosso (aïeul de notre contre- capitale tchèque, où brille Johann Adolf Hasse (1699-1783). Son style galant
la superbe
basse) de l’orchestre du baron Johann Hubert von Hartig, bibliothèque
contaminera les œuvres du Tchèque quinquagénaire.
mélomane éclairé fondu de musique italienne – celle du Collegium En attendant, Zelenka dédie à son protecteur la vaste Missa
d’Antonio Lotti en tête. L’apprenti compositeur tiendra Clementinum Sanctae Ceciliae ZWV 1 (1712). Sans doute faut-il mettre les
bientôt le même archet à Dresde, où le francophile Johann qu’il fréquenta homophonies chorales sur le compte d’une influence pra-
Christoph Schmidt règne alors en maître de chapelle. pendant goise plutôt que d’y voir un métier contrapuntique encore
Particularité de la Hofkapelle de l’Electeur de Saxe : chaque ses études. fragile – ou bien le Qui tollis peccata mundi ne se risquerait
© WIKIPEDIA COMMONS

26 I
pas à… une fugue à sept voix ! Après cette page dont l’or- basse, en alternance. Introduisant et articulant ses Leçons
chestre s’en tient à deux hautbois en plus des cordes et du par des ritournelles dont l’effectif revient à celui de la pre-
continuo, la Missa Judica me ZWV 2 (1714) invite trois Le prophète
mière messe, enchaînant récitatifs et ariosos enluminés de
trombones. Cuivres qui disparaissent le temps des Missa Jérémie se mélismes au long cours, le compositeur puise au registre
Corporis Domini ZWV 3 (1719) et Missa Fidei ZWV 6 (1725). lamente sous grave des instruments pour dégrader les ombres à l’infini.
En 1724, les timbales participent enfin à la célébration du le pinceau Surprise à l’heure de la crucifixion : les Lamentationes
Seigneur (Missa Sancti Spiritus ZWV 4), mais n’assurent de Rembrandt. pro die Veneris Sancto, où des flûtes (n° 1), basson et chalu-
leur place qu’à partir de la Missa Circumcisionis Domini Mais aussi sous meau (n° 2) remplacent les hautbois au sein d’un ensemble
Nostri Jesu Christi ZWV 9, écrite en 1727. les notes de instrumental ici quasi concertant, exhalent autre chose
Zelenka, qui
Si quelques pages de circonstance doivent sonner toutes consacre en 1722
trompettes dehors pour donner leur faste aux cérémonies à cet épisode
qu’elles accompagnent, la nature maussade du musicien biblique une
semble s’exprimer plus directement dans les Lamentations œuvre pour alto,
du Prophète Jérémie ZWV 53 de 1722, pour alto, ténor et ténor et basse.

EN DATES
1679 1723
Naissance à Séjourne à Prague pour
Lounovice pod Blanikem. la composition et la création
du mélodrame Sub olea pacis.
1704 Hipocondrie à 7 concertanti.
Via laureata première œuvre
connue (perdue). Travaille 1729
© GOOGLA ART PROJECT / WIKIMEDIA COMMONS

et loge chez le baron Hartig Prend la direction du chœur


à Prague. d’enfants de la cour de Dresde.

Ca. 1710 1735


Entre au service d’Auguste II, Est nommé Kirchen-Compositeur
à Dresde. par Auguste III.

1715-1718 1740-1741
Missae ultimae.
Leçons de contrepoint avec Fux
à Vienne. Probables leçons avec 1743
Lotti à Venise. Mort à Dresde.

I 27
O Zelenka

« A la manière d’un concerto »


Habitué à l’excellence, Zelenka ne bride jamais son ima-
gination lorsqu’il écrit pour formation purement instru-
mentale, au carrefour des grands courants européens.
Outre les caractères et les rythmes qui affichent leur pro-
venance, la langue des indications situe géographique-
ment la source d’inspiration. En 1717-1718, en plus de
nombreux Menuets, d’une Bourrée (ZVW 182) ou d’une
Gavotte (ZWV 183), ce sont bien de sautillantes gigues à
la française que l’on entend dans les Canaries des Capric-
cios n° 3 et 4, divertissements de cour débarrassés de toute
obligation formelle. En 1729, la cinquième et dernière
suite décoiffe plutôt à l’italienne dans « Il furribondo »,
presto assai que l’on dirait vénitien.
Seule exception remarquable dans le choix des termes,
malgré la noblesse quasi versaillaise de ses trois premiers
volets, l’extravagante « Folie » qui succède au Siciliano et
clôt l’Ouverture en fa majeur ZWV 188 est bien un clin d’œil
à la folia chère aux Méditerranéens. Le titre mystérieux
de l’Hipocondrie de 1723 renvoie-t-il quant à lui au Malade
imaginaire ? Disons seulement que Lully n’aurait pas renié
la structure tripartite de ces neuf minutes de musique
(Grave aux valeurs pointées – Allegro en imitation – Len-
tement). Mais rien de plus « zelenkien » que les crocs-en-
jambe des doubles croches nerveuses au pompeux sujet
du fugato central, ni que les télescopages brutaux entre
modes majeur et mineur.
Sommet vertigineux de ce pan de catalogue non-vocal,
les Six Sonates en trio ZWV 181 (1715-1716 ou 1721-1722)
s’articulent comme autant de Sonata da chiesa (lent-vif-
lent-vif) ; exception faite de la dernière, Allegro-Adagio-
Allegro. Qu’ils reflètent la flamboyance du jeu du Français
François Le Riche et de son élève Johann Christian Richter
alors actifs à la cour saxonne, ou l’habileté de Pavel
Vancura, au service du comte Morzin à Prague, les deux
hautbois repoussent les possibilités de l’instrument. Mais
la recherche d’inouï ne s’arrête pas là.
C’est que Zelenka traite volontiers le basson en véritable
soliste. Si Fasch, Heinichen, Lotti ou Telemann élargissent
aussi le rôle du continuo en confiant des thèmes au basso
obligato, ce souffleur-ci prend des risques insensés. Quel
vertige que ces traits périlleux, à découvert, avec leurs
rafales de doubles croches entendues dans la Troisième,
seule à convier un violon au festin ; et dans la Cinquième,
qui a de quoi donner des sueurs froides aux virtuoses les
plus dégourdis ! Chiqué ? Au contraire. Ni la panoplie des
artifices savants, dont un contrepoint particulièrement
que des vapeurs d’encens. La musique traduit cette fois foisonnant, ni la difficulté de la démonstration technique
l’émotion du Verbe en flirtant avec le théâtre. Est-ce pour n’amoindrissent le jaillissement apparemment spontané
se faire pardonner d’avoir ouvert la porte de l’espace du discours, aux déploiements d’une ampleur inédite.
sacré à cette expressivité nouvelle que Zelenka, grand
© WIKIMEDIA COMMONS

connaisseur de Palestrina, renoue bientôt avec le stile Eternel second


antico le plus pur ? En 1724, un cahier de vingt-sept A côté de ses prestations d’exécutant, l’hyperactif Zelenka
Responsoria pro hebdomada sancta ZWV 55, pour chœur noircit donc des kilomètres de portées sacrées. Autant de
a capella, décline les vertus d’un contrepoint bien or- fresques impressionnantes dont la longueur jugée exces-
donné, dont le disciple de Fux sait qu’il reflète aussi les sive ne ravit pas toujours les princes, qui ne parviennent
lois de la nature voulues par le Créateur. cependant pas à brider l’inspiration d’un artiste peu

28 I
_ A côté de ses prestations de l’Allemand, créée en 1731. En 1735, les Litaniae Omnium
Sanctorum ZWV 153 alternent carrément chœurs à la
polyphonie dense et sections imprégnées d’éléments de
d’exécutant, l’hyperactif Zelenka noircit stile galante. Tous les ingrédients des derniers chefs-
d’œuvre sont désormais sur la table.
des kilomètres de portées sacrées. _
Le Bach tchèque ?
enclin à la demi-mesure. Trois Requiem, d’innombrables Si pratique soit l’étiquette, elle se discute. Fréquent visi-
Miserere, Litanies, De Profundis, Magnificat, oratorios, teur de Dresde – il fait déjà le voyage de Weimar en 1717
hymnes, motets et une messe par an entre 1723 et 1730 en pour affronter Louis Marchand dans une joute virtuose –,
parallèle de trente-trois œuvres pour les vêpres (1725- on dit Johann Sebastian admirateur de Jan Dismas. Forkel,
1728) servent autant la foi sincère que l’ambition person- premier biographe de l’auteur de l’Offrande musicale,
nelle du musicien. Sous les ordres du maître de chapelle jure que celui-ci recopia un Magnificat de son confrère,
Johann David Heinichen, arrivé de Venise en 1716, il dont il possédait sans doute (au moins) deux messes au-
lorgne légitimement sur la charge lorsque la santé de son jourd’hui introuvables. Et probablement se sont-ils ren-
supérieur chancelle pour de bon. contrés à l’occasion des séjours du père Bach chez son
Mais Heinichen dans la tombe, pas de jeu de chaise musi- fils Wilhelm Friedmann, titulaire des orgues de la
cale pour autant : si l’infatigable Zelenka travaille comme Sophienkirche à partir de 1733. Le rapprochement s’ar-
Page de gauche :
Kapellmeister officieux pendant les quelques mois de va- converti au
rête là. Ou presque.
cance du poste, Johann Adolf Hasse lui dame le pion en catholicisme Certes, Bach et Zelenka noircissent au même moment
1731. La nouvelle mode favorise ainsi une plume aux anti- pour se rendre des centaines de pages de papier réglé pour accompagner
podes de celle du contrapuntiste jésuite, qui a pourtant éligible au trône l’année liturgique. Mais cette activité commune ne les
montré sa maîtrise de l’aria di bravura et de l’aria parlante de Pologne, rapproche pas, malgré leur goût partagé pour un contre-
dans Sub olea pacis et palma virtutis. Soit un opulent mé- Auguste II point qui, dans la dernière partie de leur carrière, tend
lodrame de Saint Wenceslas – comprenez : une allégorie de Saxe fait à les ringardiser aux oreilles de leurs contemporains.
une bonne affaire
dont les chanteurs, danseurs et acteurs représentent le en recrutant
Comme le souligne le chef d’orchestre Vaclav Luks,
triomphe par l’esprit et la foi du Patron de Bohême – qui, Zelenka, « leurs esthétiques se veulent radicalement différentes.
en 1723, flatte en grande pompe Charles VI, venu à Prague mystique Tandis que l’œuvre de l’un s’inscrit fermement dans la
pour coiffer la « resplendissante couronne tchèque ». provincial éduqué tradition luthérienne de ses prédécesseurs allemands,
Sans jamais se rejoindre, Hasse et Zelenka modifient tout à la rhétorique l’autre nous apparaît comme un fervent catholique issu
de même leur style : tandis que le premier peut désormais latine et à la du milieu jésuite, dont le langage traduit une profonde
se permettre de relever son théâtre de ritournelles plus musique influence italienne. Tant dans la ligne mélodique et dans
méridionale.
clinquantes (« per l’orchestra di Dresda »), le second la façon d’écrire pour les instruments que dans l’effet
consent à parfois simplifier la trame de son écriture. Ce émotionnel recherché. »
n’est sans doute pas un hasard si, en 1733, le Christe eleison A chacun sa manière d’utiliser les figures rhétoriques en
de la Missa Eucharistica ZWV15 ressemble beaucoup aux vogue, mais si le Cantor de Leipzig ne va pas à la rencontre
aria-minuetto à 3/8 comme on en trouve dans la Cleofide de l’expressivité du Bohémien, Zelenka, lui, ne rechigne

INTERPRÉTER ZELENKA
Par Vaclav Luks, fondateur et directeur musical du Collegium 1704
«
O utre la virtuosité instrumentale et vocale exigée des interprètes – il dispose à Dresde
du plus exceptionnel des orchestres d’Europe et parvient à tirer le meilleur parti
de ses excellents chanteurs –, le défi particulier que nous pose Zelenka réside dans l’envergure
démesurée de ses partitions les plus hautement inspirées, qui excèdent largement le cadre des
œuvres liturgiques de son temps. Si l’on peut déjà identifier une esthétique très personnelle
dans les pages les plus anciennes que nous lui connaissons, composées à Prague avant 1710*,
il la développera singulièrement tout au long de ses années saxonnes. Bien sûr, on trouve dans
son écriture les traces du contrepoint appris de Fux, et des éléments empruntés à l’opéra italien
contemporain. Cependant, ce mélange inhabituellement détonant de moyens d’expressions très
modernes avec le stile antico inspiré de la Renaissance et du chant grégorien est absolument unique, spécialement
© PETRA HAJSKA

dans ses dernières créations. Stylisé et intégré à un langage qui n’appartient qu’à lui, le contraste entre opulence sonore
et sobriété archaïque, voire par endroits ascétique, forme une mosaïque musicale absolument fantastique. »
*Le discophile jugera à l’aune de l’une des versions de l’Immisit Dominus pestilentiam ZVW 58.

I 29
O Zelenka

de Hasse, tandis que Bach et Zelenka poursuivent sur leur


voie respective, loin de la fosse. Le Tchèque assure néan-
moins l’intérim pendant les absences du maître de chapelle
officiel et, les vieux jours venus, se lance dans quelques
immenses dernières messes-cantates.

Ordinaires extraordinaires
Avec son penchant pour les couleurs sombres et son in-
comparable talent pour chanter la souffrance, l’ombra-
geux Zelenka se taille une réputation de compositeur de
condoléances – quelle fresque funéraire que l’Officium
defunctorium ZWV 47 qui accompagne Auguste II au
tombeau, quand les timbales et trompettes du Requiem
ZVW 46 le voient déjà ressusciter ! Le vent esthétique
nouveau le pousse néanmoins à faire davantage d’étin-
celles, quitte à rendre l’harmonie moins louvoyante ici,
et à assouplir le cadre polyphonique là. Difficile, face à
ces chefs-d’œuvre tardifs, de ne pas être éberlué par la
théâtralité mirifique avec laquelle le créateur loue désor-
mais le Tout-Puissant.
Si l’on ne connaît que trois des six Missae ultimae (ZWV
19-21) envisagées, elles figurent, avec les monumentales
Missa Sanctissimae Trinitatis ZVV 17 (1736) et Missa Votiva
ZVW 18 (1739), parmi les plus éblouissantes constructions
pas toujours à tremper sa plume dans la même encre que A partir des baroques connues à ce jour. Comme tous les musiciens
le protestant. Développé avec un autre texte, le premier années 1730, sacrés alors influencés par l’Italie du Sud, Zelenka y mé-
chœur du Miserere ZWV 57 (1738) ne pourrait-il pas ouvrir l’écriture de lange les styles, et voue à l’antico les Kyrie Eleison II (sauf
une passion de Bach ? Pas le temps de répondre que le Zelenka se laisse dans la Missa Dei Filii ZWV 19), Cum Santo Spiritu II,
contaminer par
numéro suivant parodie un ricercare des Fiori musicali le style galant de
Et vitam venturi et Dona nobis pacem. Mais rien de plus
de Frescobaldi… Hasse (à gauche), moderne que les airs confiés aux solistes – inutile de s’inter-
Les deux génies ont tout de même failli se retrouver col- qui règne sur dire quelque pirouette, dès lors que les plus beaux gosiers
lègues. En juillet 1733, soit quelques semaines avant d’hé- l’opéra à Dresde péninsulaires engagés pour l’opéra peuvent être réquisi-
riter de la Saxe et d’emporter le trône de Pologne, le futur au début du XVIIIe tionnés par le temple. Solos ou trios vocaux généralement
Auguste III reçoit la première mouture (Kyrie et Gloria) siècle. plus longs qu’hier et ritournelles alla Vivaldi aux combinai-
de ce que nous désignons comme la Messe en si. « J’offre sons instrumentales les plus variées figurent au menu des
Le Tchèque
avec la plus profonde dévotion à Votre Royale Majesté le catholique
Christe eleison et Quoniam tu solus Sanctus II, voire du
présent exemple de la science que j’ai pu acquérir dans la ne regigne pas Benedictus. Pourtant, si la conduite du cantabile, les
musique […] », indique l’auteur qui postule pour rejoindre non plus à parfois chausse-trappes virtuoses et l’arsenal des ornements valent
Dresde. Si la requête n’est pas suivie d’effet immédiat, elle tremper sa plume bien un voyage à Naples, l’artiste se refuse ici à l’aria da
permet vraisemblablement à Zelenka d’avoir la partition dans la même capo, même lorsque la répétition d’éléments de l’introduc-
entre les mains avant de la classer dans les rayonnages de encre que le tion le fait croire, ou espérer.
la bibliothèque royale dont il s’occupe depuis la mort de protestant Bach, Dans ces dernières mises en musique de l’Ordinaire,
bien que leurs
Heinichen. Ainsi peut-il éventuellement la comparer à son esthétiques
Zelenka honore comme jamais la devise des Jésuites : Ad
propre acte de candidature implicite, à savoir la Missa restent majorem Dei gloriam. Pour la plus grande gloire de Dieu.
Divi Xaverii ZWV 12 de 1729, dont le pastoralisme de sec- radicalement Cela dit, en même temps qu’il se plie aux nouvelles ten-
tions comme le Domine Deus II fait plus écho à celui de différentes. dances et nous fait voir trente-six chandelles (particuliè-
la lumineuse Missa Nativitas Dominii ZWV 8 qu’il ne tente rement dans les Gloria in excelsis Deo effusifs, signés de
d’impressionner son patron à tout prix. brusques voltefaces majeur/mineur), il n’en demeure pas
© WIKIMEDIA COMMONS / GETTY IMAGES

Une fois couronné, le nouveau souverain campe sur ses moins fidèle à lui-même. Et au Christ. Serti dans un Credo
positions. Les planches du théâtre restent chasse gardée aux vivace brillantissimes, l’Et incarnatus est de la Missa
Omnium Sanctorum ZVW 21 se drape par exemple dans la
même componction que les pages les plus recueillies. Le
_ Avec son penchant pour les couleurs Crucifixus, lui, souffre encore jusque dans sa chair. D’ail-
leurs, trève d’opératisation pour cette fois : sur les triolets
sombres, Zelenka se taille une réputation de doubles croches des violons, soprano et alto à l’unisson
entonnent un Benedictus comme un écho de plain-chant.
de compositeur de condoléances. _ On ne se refait pas.

30 I
Un festin discographique
iapason d’or le mois dernier pour joie de voir le disque rendre enfin justice à un
Frieder Bernius, bien inspiré compositeur aussi brillant nous pousse à l’in-
d’inviter Julia Lezhneva dans la dulgence. Le prosélytisme n’y est pour rien.
messe de 1732 pour saint Joseph. Toutes ces récompenses, qui se sont relayées
On comprend mieux, en décou- sous des plumes aussi diverses que le regretté
vrant ce foisonnement d’images sonores et Roger Tellart, Olivier Rouvière, Jean-Luc Ma-
cet arc-en-ciel de styles, l’ampleur du Kyrie et cia, Sophie Roughol et votre serviteur, nous
du Gloria envoyés par Bach à Dresde en 1733, disent autre chose : Zelenka flatte les inter-
puis repris dans la Messe en si. Diapason d’or prètes qui l’aiment et le prennent au sérieux,
l’an passé pour la bande praguoise de Vaclav et fait fuir ceux qui n’ont rien à lui offrir. Les
Luks dans les six sonates en trio, défi athlé- esthètes nombrilistes comme les formalistes
tique et rhétorique prisé des hautboïstes. coincés l’ignorent ou le détestent.
Autre médaille en 2017, pour le deuxième « Totalement fou », ce Zelenka : sous la plume
bouquet de psaumes glanés par Adam Vik- de Reinhard Goebel, c’est un compliment. Il
tora et son Ensemble Inégal. Et 2016 encore, n’hésite pas d’ailleurs à le hisser parmi les
pour Luks à nouveau, et l’exubérante messe cinq plus grands compositeurs de l’âge ba-
à saint François-Xavier… roque. Mais Goebel, hélas, n’a pas enregistré FRIEDER BERNIUS
Zelenka, depuis 1990, aura reçu plus de mé- une note de Zelenka dans le fabuleux cycle
dailles que Handel, Purcell, Telemann ou dresdois de Musica Antiqua Köln. Ce n’est pas Ce Concerto a 8 concertanti pourrait être d’un
François Couperin ! N’allez pas penser que la le seul rendez-vous manqué. Imaginez que Vivaldi capricieux et turbulent. Qui prendra
John Eliot Gardiner et son Monteverdi Choir enfin la relève de Sonnentheil dans les cinq
VACLAV LUKS
n’ont programmé aucune messe ! Aucune Capriccios, bien connus des cornistes pour
chez Nikolaus Harnoncourt, qui pourtant se quelques passages surhumains ?
régalait, dès 1977, des contorsions rhétoriques
du rondeau Hipocondrie – le terme, au temps Semaine sainte et funérailles
de Zelenka, vaut pour un dérèglement des Le cycle de Lamentations pour la semaine
humeurs propice à la mélancolie, dès les pre- sainte est, avec les six sonates, l’œuvre la plus
mières mesures dont le pas pompeux dérape enregistrée. Séduction sonore et dolorisme,
sur un curieux amollissement de l’harmonie ! propos théâtral mais formation légère : une
Versant orchestre, la discographie végète. aubaine en effet. Les deux leçons pour basse
A l’intégrale correcte de Jürgen Sonnentheil ont eu beaucoup de chance, départager Kurt
(3 CD CPO), le jeune Freiburger Barockor- Widmer (DHM), Max Van Egmond (Globe),
chester (DHM, 1994) oppose une palette Peter Harvey (Accord) et, plus près de nous,
splendide et des prises de parole fières dans le jeune Tomas Kral (Supraphon) ne va pas
tous les pupitres. Flûtes, hautbois, basson, de soi. Si Michael George nous touche moins,
violon solo, continuo… zélé : Zelenka aime l’album Hyperion vaut pour John Mark
que l’on joue des coudes dans son orchestre. Ainsley dans les leçons pour ténor. L’équipe

CINQ PREMIERS PAS


© COLLEGIUM 1704-IVAN KORC / DR

Missa dei Patris Missa Paschalis Lamentations Six sonates Hipocondrie,


Chœur et Orchestre Ensemble Inégal, René Jacobs, Guy de Mey, Collegium 1704, Concerto a 8
de chambre de Stuttgart, Adam Viktora. Kurt Widmer… Vaclav Luks. Freiburger Barockorchester.
Frieder Bernius. Carus. Niburu. DHM. Accent. DHM.

I 31
l Zelenka

la plus homogène réunissait, à Bâle, René


Jacobs, Guy de Mey et Kurt Widmer, tous
maîtres de leurs effets, et stimulés par des
instrumentistes moins soucieux de charmer
l’oreille que de faire « parler » leur ligne en
contrepartie du chant.
Pour la semaine sainte encore, les 27 Respon-
soria ont attendu longtemps qu’une gravure
intégrale donne la mesure de ce monument,
composé à la même époque que les six La-
mentations, mais dans un registre opposé.
Vaclav Luks (Accent) ne s’est pas laissé trom-
per par l’archaïsme apparent d’une écriture
où les instruments n’interviennent qu’en
doublure du chœur : il a su lire et traduire
l’extraordinaire narration polyphonique de
l’ancien élève de Fux, zébrée de dissonances et
d’exclamations. Un grand œuvre après lequel
l’Officium defunctorum ZWV 47 et le Requiem
ZWV 46, défendus par Luks également, sacri-
fient à des tableaux plus convenus et lisses.
L’album de Paul Dombrecht où figure l’autre ENSEMBLE INÉGAL
Requiem (do mineur ZWV 48) vaut davantage
pour le Miserere et le De profundis, dont les divas de l’opéra roucoulaient aussi à l’église. Mais pour les trois messes tardives (1740-1741),
ténèbres s’ouvrent sur un saisissant trio de Une belle exception récente dans le florilège qui furent au vieux Zelenka ce que la Messe
basses (Passacaille). « Musica sacra » de Jakub Orlinski (Erato), en si fut à Bach à la même époque, cap sur
avec un air lacrymal de l’oratorio Gesu al cal- Stuttgart. En 1990, le premier album Zelenka
Miroirs de l’opéra vario (Jésus contre-ténor ici comme dans de Frieder Bernius avec son chœur de
Comment le metteur en scène de messes l’intégrale Hermann Max). Dans le même chambre et son orchestre marquait un tour-
spectaculaires, dans une cour où florissait genre, les suaves émois de Marie Madeleine, nant de la discographie : la Missa Dei Filii et
l’opéra, a-t-il pu rester à l’écart des planches ? en deux airs à rallonge des Penitenti al sepol- les Litaniae lauretanae (DHM), ainsi mises en
Un esprit trop dévot ? Une plume estimant cro del redentore, valent le détour (par Robert lumière et en voix (Argenta, Chance, Prégar-
trop l’expressivité du contrepoint pour l’assu- Hugo chez Supraphon, avec une toute jeune dien !), raflaient des prix à peu près partout.
jettir aux armures et aux… plumes ? Un re- Magdalena Kozena, pudique). Bernius complétait le triptyque des dernières
cueil de huit « arias italiennes » faisait néan- messes avec la Missa Ultimarum Sexta (Sony,
moins acte de candidature, en 1733, auprès La foi en grand-angle 1997) et la Missa Dei Patris (Carus, 1997), la
du souverain. Récemment gravé, il montre La discographie des nombreuses messes plus surprenante dans ses oscillations entre
un Zelenka particulièrement volubile, maî- pourrait se contenter d’un conseil presto : le prie-Dieu et les Folies Bergère, les masses
trisant tous les nouveaux codes galants dans plongez-y les yeux fermés. Tout est bon à et les détails instrumentaux, l’extase et le brio
des airs frôlant chacun dix minutes ! Les trois prendre ou presque. L’invention de Zelenka, conquérant. S’il fallait ne retenir qu’un disque
chanteurs réunis par Petr Wagner (Accent) qui s’ingénie à détourner les figures obligées de Zelenka, ce serait cette messe. En regret-
les détaillent sans grand charisme et nous du texte mille fois chanté, ou à les pousser au tant les beautés que Bernius polissait dans la
laissent rêver aux champions du belcanto contraire jusqu’à la démesure, n’a jamais sus- Missa Votiva composée au sortir d’une mala-
jadis applaudis à Dresde auprès de Hasse et cité encore de disque terne. Les musiciens die en 1739 (la plus longue de toutes, de
de sa chère Faustina. praguois, qui connaissent comme leur poche soixante-dix minutes, Carus) et bien sûr, la
Marek Stryncl (Supraphon) devait également les églises de la ville et les perspectives insen- Missa Sancti Josephi du mois dernier.
composer avec une distribution sans éclat, sées de leurs fresques en clair-obscur, notam- Rêvons maintenant de retrouver chez Zelenka
mais moins exposée par l’écriture et assortie ment celle des Jésuites où chantait le jeune les champions de l’oratorio handélien, les
d’un orchestre épatant, dans le « mélodrame » Zelenka, ont en principe une longueur grands ramistes, qui se délecteraient d’un or-
monté en grande pompe à Prague en 1723. Joli d’avance sur ce terrain. Luks a fait des mer- chestre ainsi éclaté, les meilleurs vivaldiens,
titre pour ce théâtre allégorique autour du veilles dans la Missa Divi Xaverii (Accent) ; qui savent que le brio s’épuise toujours si la
saint patron de la Bohême, Wenceslas : Sous moins connu mais aussi généreux, Adam Vik- fantaisie ne l’épaule pas. Leur absence,
l’olivier de la paix et le palmier de la vertu. tora s’est distingué dans la Missa Paschalis, la presque trente ans après le premier album de
Nous touchons là le talon d’Achille de la dis- Missa Omnium Sanctorum, la Missa Purifi- Bernius, pose question. Une musique sacrée
cographie. Hormis les plateaux de Bernius cationis beatae virginis Mariae et la Missa appelant, sans complexe, tant de plaisirs se-
dans plusieurs messes, les plaisirs vocaux Sanctissimae trinitatis (Niburu). Des trésors rait-elle taboue ? Voulons-nous donc admirer,
© DR

restent modestes. Pensons qu’à Dresde, les dans chaque, la foi en festin. ou jouir ? Gaëtan Naulleau

32 I
EN VENTE ACTUELLEMENT CHEZ
VOTRE MARCHAND DE JOURNAUX
RENCONTRE

Christian Tetzlaff
Hipster mordant
En récital, en concerto, et même sur le podium, un de nos plus passionnants
violonistes est ce mois-ci à l’affiche du Théâtre des Champs-Elysées. Paroles d’un
homme libre qui a lâché ses cheveux mais ne mâche toujours pas ses mots !
PAR VINCENT AGRECH

l l est l’un des violonistes au monde


les plus admirés pour la rigueur,
l’intransigeance, la profondeur et
l’engagement farouche de son ap-
proche musicale, ennemie de toute
facilité et de toute joliesse. Depuis
quelques saisons, un vent nouveau
paraît cependant souffler sur les
aimable critique américain qui jugeait
il y a peu que maintenant que je joue
mal, je n’ai plus que mon look pour me
faire remarquer!

Il y a toujours des collègues


charmants. Etant pour ma part
très gentil, je serais surtout
Une vulnérabilité, une capacité à pas-
ser en quelques minutes de la jubila-
tion à la dépression; toute cette palette
d’émotions extrêmes que s’autori-
saient les romantiques, et dont nous
avons perdu le sens. Bien que brahm-
sien fervent, je suis en total désaccord
avec Eduard Hanslick [célèbre critique
doigts et… dans les poils de Christian curieux de savoir ce qui, d’un viennois du XIXe siècle, ndlr] : dans son
Tetzlaff. La barbe et les cheveux ont point de vue musical, a perdu ou effort salutaire pour émanciper la mu-
poussé, les lunettes ont disparu, la te- à l’inverse acquis de l’importance sique d’un sens figuratif au premier
nue se décontracte, même en scène. ces dernières années? degré, il est tombé dans l’excès inverse,
On n’ose croire, chez un artiste de cette C.T. : Ce qui n’a pas changé : je me sens en faisant un langage abstrait détaché
trempe, que la façon de paraître face toujours musicien, plutôt que violo- son de toute expression psychologique ou
à son auditoire n’ait aucun lien avec niste. L’instrument n’est qu’un moyen actualité biographique. Il m’importe, pour ma
son évolution musicale. Le jour se lève d’expression. Autre point intangible, EN SCÈNE part, de savoir à quel moment de la
sur Berlin, dans le loft bohème, sous découlant du précédent : l’analyse du Mozart, gestation du Concerto pour piano n° 1
les toits, où il nous invite à partager le texte musical, et de tout ce que l’inter- Schönberg, ou du Requiem allemand en était
café matinal. Et l’on ne résiste pas à prète peut apprendre du compositeur, Haydn, Brahms à la mort de Schumann.
Mendelssohn.
demander au hipster ce qu’est devenu doit être sa priorité absolue. Je suis Orchestre de
le garçon strict de Hambourg, avec sa parfaitement indifférent à la façon Chambre de Paris Cela, c’est donc ce qui n’a pas
coupe en brosse de pasteur protestant dont Oïstrakh faisait telle ou telle ca- (violon et perdu de son importance.
et ses binocles d’intellectuel… dence, et un peu consterné de voir de direction). Et les changements?
jeunes artistes passer du temps à les C.T. : Le rapport à la liberté, dans ce
Bach : Sonates
Christian Tetzlaff : Mais c’est très étudier. Il serait beaucoup mieux em- cadre qu’il faut inlassablement préci-
et partitas.
simple : il a perdu toute son intelli- ployé à se plonger dans la correspon- ser. Ne pas respecter les indications
gence… Quant à la raison, vous la dance de Brahms et Joseph Joachim Les 4 et 7 avril, métronomiques, c’est trahir le compo-
voyez se glisser hors de la pièce sur la [dédicataire, en autres, du Concerto Paris, Théâtre des siteur, tant les proportions, les dyna-
pointe des pieds : l’amour. Georgia, pour violon, ndlr] qui, elle, répond à Champs-Elysées. miques et les phrasés se voient alors
ma femme, a changé ma vie depuis nombre de questions posées par les défigurés. En revanche, nulle audace
sept ans. C’est donc purement extra- partitions. Ou à en apprendre davan- n’est à proscrire, pour peu que vous
musical. Mais, cela ne peut avoir que tage sur la vie de Beethoven, dont les y projetiez une sensibilité sincère et
© GIORGIA BERTAZZI

des implications musicales. J’étais historiens nous ont, ces dernières an- nourrie de la culture des œuvres que
prêt pour ce changement, car la ma- nées, révélé des affects tellement plus vous continuez d’acquérir sans re-
nière de se présenter en scène dit en nuancés que la vulgate du surhomme lâche, quand il s’agit de remplir les
effet beaucoup de soi. Sauf pour cet encore de mise dans les années 1970. blancs du texte – par le timbre, par

34 I
les couleurs, par le vibrato rendu à
sa nature d’élément expressif.

Walter Levin, avec qui vous avez


étudié aux Etats-Unis, est mort
l’an dernier. Mesure-t-on
aujourd’hui son héritage
à sa juste valeur ?
C.T. : Il fut un révolutionnaire par la
littéralité de son approche des parti-
tions, si rare à l’époque, notamment
sur ce point des indications métrono-
miques. Mais l’honnêteté oblige à re-
connaître que pour tout ce qui touche
aux attitudes du jeu, il était, à l’inverse,
terriblement conservateur. Il ne savait
pas se laisser emporter par la folie et
la flamme auxquelles ses propres ana-
lyses du texte le conduisaient. Je dois
donc beaucoup à mon professeur de
Lübeck, Uwe-Martin Haiberg, qui
m’avait auparavant montré comment
on peut se consumer en jouant sans
renoncer à la lecture la plus rigou-
reuse. Dans sa défense des nouvelles
esthétiques du XXe siècle, Levin s’est
aussi laissé enfermer dans une doxa
qui l’amenait à mépriser des pans fon-
damentaux du répertoire. Ni Sibelius
ni Dvorak ne trouvaient par exemple
grâce à ses yeux. Or, le second est, avec
Schubert, un des compositeurs les
plus mal compris de notre histoire.
On mésestime combien la mort de
Schubert nous a privés d’une révolu-
tion musicale peut-être plus profonde
que celle opérée par Beethoven, tant il
paraît sur le point, dans ses toutes der-
nières œuvres, de dévoiler des élans
visionnaires presque terrifiants. Et
l’on continue à ne pas se pencher suf-
fisamment sur la jeunesse de Dvorak,
habitée d’une liberté formelle, d’une
folie expérimentale sans équivalent.

Le récital et la musique
de chambre deviennent-ils vos
terrains d’expression privilégiés ?
Ou prenez-vous encore du plaisir
à jouer des concertos, malgré Né en 1966 à Hambourg, il se forme exigeant. Sa curiosité musicale
le cadre plus formaté et les en Allemagne puis aux Etats-Unis. le conduit aussi bien vers la création
Révélé à vingt-deux ans dans que les œuvres baroques, la musique
compromis qu’impose l’orchestre ?
C.T. : Je fais en sorte d’éviter les com-
bio ces deux pays dans le concerto slave et celle d’Europe du Nord.
promis ! Je ne me vois pas plus en express de Schönberg, il s’impose comme
l’un des interprètes majeurs
Il est aussi, depuis vingt-sept ans,
avec sa sœur Tanja, l’âme du quatuor
mâle dominant devant le troupeau du répertoire germanique le plus à cordes qui porte leur nom.
musical, qu’acceptant un chef qui
se prendrait pour un dompteur de

I 35
x x

lassitude, avec au contraire la certi-


tude d’accomplir à chaque fois une
mission sacrée. Donc aucun regret, et
il n’y a sans doute pas de hasard.

Vous êtes connu pour préférer les


instruments récents aux italiens
du XVIIIe, une position assez rare
parmi les grands solistes. N’êtes-
vous pas tenté cependant lorsque
vous jouez Bach, qui compte aussi
parmi vos missions sacrées ?
C.T. : Il m’arrive de mettre des cordes
en boyau, de changer d’archet, mais
je ne vois pas l’intérêt de ces vieilles
caisses qui ont été largement tripa-
touillées au fil du temps. Vous
connaissez, je suppose, l’expérience
en aveugle faite à Paris, qui a montré
qu’il est impossible de reconnaître un
fauves. L’espèce est heureusement en _ Je prévois d’aborder bientôt Stradivarius d’un violon moderne ?
voie d’extinction, même s’il reste
quelques egos démesurés. le concerto de Thomas Adès, qui Si bien que nous en avons
longuement rendu compte
Nous sommes à Berlin, la ville me fascine depuis longtemps. _ dans Diapason1. Mais sans doute
de Daniel Barenboim… connaissez-vous le contre-
C.T. : La posture du dictateur a long- classique ? J’ai six enfants, qui ont argument, que formulait très bien
temps tenu lieu de talent, voire de presque vingt ans d’écart. L’enseigne- l’altiste Antoine Tamestit. C’est
sensibilité musicale. Mais une ment général, du temps des aînés, ne sur le long terme que ces anciens
époque extraordinaire est en train de faisait pas à la musique une place plus instruments vont révéler toute
s’ouvrir. Hier, Robin Ticciati dirigeait remarquable que pour les cadets. Ce la richesse de leur personnalité,
le Deutsches Symphonie-Orchester serait même plutôt l’inverse, car au- entraîner l’artiste à se développer
dans la 1re de Brahms la plus libre, la jourd’hui les orchestres sont plus en- en maîtrisant leur complexité.
plus électrisante qu’il m’ait été donné gagés, les artistes plus concernés Tamestit a lui-même passé un an
d’entendre. Voilà un chef incarnant – Lars a lancé, par exemple, le formi- à lutter contre son Stradivarius
cette autorité sereine, ce nouveau dable projet Rhapsody in school, qui et songé à le rendre, avant d’en
rapport entre les musiciens, qui est encourage tous les musiciens qui le trouver les clés…
celui de la jeune génération. Comme souhaitent à aller donner un concert C.T. : Tout ça est très gentil. Mais au-
Vladimir Jurowski, ou Lars Vogt, court dans les écoles des villes où ils rait-il passé un an à maîtriser un mo-
à la fois formidable chef d’orchestre viennent se produire, et à échanger derne ? On ne perd son temps de cette
et chambriste. avec les enfants. façon-là que quand il y a une grosse
somme d’argent en jeu. Sinon, on rend
Mais au même moment, La musique de notre temps l’instrument au bout de quelques jours
la musique n’est-elle pas en semble désormais moins présente en disant qu’il est mauvais. Un de mes
train de perdre en Allemagne dans votre répertoire. Un hasard ? élèves a fini par refuser un Guarnerius
sa place privilégiée, notamment Un regret ? désastreux qu’une fondation voulait
dans l’éducation ? C.T. : J’ai créé une quinzaine de concer- lui mettre dans les pattes, pour jouer
C.T. : On tombe facilement dans le cli- tos pour violon. Deux sont restés à mon plutôt l’un des violons de Stefan-Peter
ché depuis l’étranger. Combien de répertoire, ceux de Birtwistle et de Greiner que je lui prête. Le pauvre a
gens croient que les trains arrivent à Widmann – c’est une proportion assez perdu au passage une tournée de
l’heure en Allemagne, alors que nous cohérente, en fait. Parmi les œuvres concerts payée par cette fondation,
avons l’un des réseaux les moins per- récentes composées pour d’autres, je mais au moins peut-il progresser.
formants des pays développés ? A prévois d’aborder bientôt le concerto Quant à moi… je suis trop occupé à
© GIORGIA BERTAZZI

votre avis, au siècle de Mozart ou de Thomas Adès, qui me fascine depuis faire de la musique et élever des en-
de Brahms, quel pourcentage de la longtemps. Mais c’est vrai, je viens fants pour me battre avec des violons
population entrait dans une salle de jouer le Beethoven pour la trois afin d’en tirer un son ! Q
entendre un concert de musique cent trentième fois. Sans la moindre 1 - cf. n° 637 de juillet-août 2015.

36 I
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DE LA MUSIQUE
ET DES MUSICIENS

3/4/5 MAI 2019

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HISTOIRE, INTERPRÉTATION
DISCOGRAPHIE COMPARÉE

Brahms Symphonie no 2

B rahms, qui avait peiné


pendant vingt et un ans
sur sa première sympho-
nie, jusqu’en 1876, met
seulement quatre mois pour accou-
cher, en 1877, de la deuxième. Il y tra-
vaille en un seul élan créatif, au bord
le 22 novembre à Simrock, son édi-
teur : « la nouvelle symphonie est si
mélancolique que vous ne le suppor-
terez pas. Je n’ai jamais composé
quelque chose d’aussi triste. Il faut
que la partition soit reliée de noir. »
S’agit-il bien de la même œuvre  !?
1877

Liszt termine
Choix et enjeux
Brahms aimant multiplier les pistes,
une vision pastorale est toujours pos-
sible. Elle est privilégiée par des chefs
visant un équilibre cosmique, un
« ordre des choses » au sens grec, spi-
rituel et harmonique (Giulini), ou
du Wörthersee en Carinthie, puis du Ladite lettre doit être prise avec des ses Jeux d’eau orchestral, avec des couleurs euro-
côté de Baden-Baden. Le reste de pincettes. Esprit sarcastique, Brahms à la Villa péennes (Haitink, Levine, Abbado)
l’année le montre prodigue dans le aimait mener les gens en bateau. d’Este, Wagner ou nord-américaines (Szell, Dohna-
domaine vocal (splendide moisson de Quand dit-il la vérité ? Les indices, il s’attelle nyi). Les conflits intérieurs peuvent,
lieder et de chœurs). Il ébauche éga- les détruit, à l’image des esquisses qui à Parsifal. à l’inverse, s’exprimer avec une vo-
lement son concerto pour violon – dévoileraient le processus d’élabora- O lonté d’en découdre ouvertement
dont le ré majeur prolonge en quelque tion de son œuvre. Deux missives de Karl Marx avec soi-même (Carlos Kleiber, Schu-
sorte celui de la symphonie. 1879 à Vincenz Lachner, révélées en publie richt) ou avec le monde (Furtwän-
1989 par le musicologue Reinhold L’Avenir social gler), dans un geste solaire (Kubelik)
Soleil et nuit Brinkmann, contiennent cependant de la Russie. ou angoissé (Fricsay).
Le soir de la création (30 décembre), une formule révélatrice sur « l’assom- O Il convient aussi de décider si on dé-
cet homme venu du Nord est une brissement nécessaire de la joyeuse Monet peint ploie le singulier lyrisme du premier
figure emblématique de la capitale symphonie ». La Gare mouvement sur une vingtaine de mi-
autrichienne. Bruckner en est alors à Et si la Symphonie no 2 s’éclairait par Saint-Lazare. nutes, en observant la reprise. Peu de
sa 3e, Dvorak à sa 5e et Tchaïkovski à la relation de Brahms à l’inaccessible chefs le faisaient avant les années
O
sa 4e. Et comment ne pas voir dans Clara Schumann  ? Cela rentrerait 1970 ; ils sont désormais majoritaires.
cet Opus 73 – ses intervalles escarpés, bien dans le cadre de la dimension de Samson
et Dalila de
ses contrastes violents, sa structure « rêve secret » (Heimliche Schwär-
évolutive – un ferment qui mène à men) que Nietzsche décelait dans
Saint-Saëns
est créé
Discographie
Mahler (alors âgé de dix-sept ans) ? cette musique. Le deuxième thème
Le début de la « Titan » (1888) est d’ail- du mouvement initial, où se profile
à Munich, comparée
Le Lac des
leurs inscrit dans le finale de la 2e de la berceuse Guten Abend, gut’ Nacht, cygnes de Dans cette discographie de plus de
Brahms (mes. 234 à 240, autour de ouvre aussi des pistes – la nuit s’in- Tchaïkovski 250 interprétations sur CD, le poids de
5’ 15’’ selon les versions). vite ainsi au cœur de la symphonie à Moscou. l’Histoire est majeur. Parmi les pion-
Cette symphonie est-elle « aimable et solaire. La grandeur singulière de la niers se distinguent Max Fiedler à
joyeuse  », comme le compositeur 2e repose sur des rythmes beaucoup Berlin en 1931, et, outre-Atlantique,
l’écrit à Hanslick pendant l’été 1877 ? plus mouvants que la 1re, et sur un Stokowski, en 1929, à Philadelphie.
L’idée est relayée par le surnom de timing très efficace des tonalités – Leurs homologues de la décennie sui-
« Pastorale » qui a pu lui être attaché dès la longue pédale de dominante vante sont Karl Böhm à Vienne, en
en miroir de Beethoven, et par l’évo- posée au début de l’œuvre, sur la- 1942, et John Barbirolli à New York,
cation des «  mélodies qui naissent quelle planent de brefs motifs légers, en 1940. La réécoute montre que
simplement autour de soi ». Mais elle avant la première affirmation forte Klemperer ou Walter sont à leur
se heurte à l’étonnante lettre adressée de ré majeur, mesure 44. meilleur dans des concerts, en 1957 à

38 I
Berlin et 1951 à New York. Elle reva- phare de la discographie, Wilhelm opte pour un lyrisme expansif et
lorise Ormandy/1953 et Böhm/1956, Furtwängler. Maître de puissants féroce. Les foucades telluriques alla
Synthèse
confirme la tenue magistrale de Szell, du lyrique et
contrastes, Furtwängler bouscule la Furtwängler deviennent rouleau com-
Dohnanyi et Janowski, et invite à réé- du démiurgique, partition avec une charge dramatique presseur, dans un cadre rythmique
valuer quelques enregistrements a Carlos Kleiber inouïe. Les questions posées d’emblée strict marqué par une accumulation
priori marginaux (Krivine/Bamberg, marque la sont : qu’est-ce qu’un forte dans cette permanente d’énergie. L’auditeur en
Sieghart/Arnhem, Saraste/WDR ou discographie… œuvre, et où mène l’ambitus d’un cres- sort ébahi… et exténué.
Axelrod/Milan). Mais vouloir tout avec une vidéo. cendo, d’autant que le chef y greffe un Trois ans plus tard, même label et
commenter serait présomptueux : ces accelerando  ?  La plus-value tech- même orchestre, mais cette fois un
quelques pages se concentreront sur nique du live du 7 mai 1952 (Emi), miracle – et l’antithèse de Schuricht :
une quinzaine de versions qui nous sans perte majeure d’intensité, en fait avec Rafael Kubelik, tout chante. Mûs
sont apparues essentielles, dans di- le document prioritaire. par un élan comparable, les Philhar-
verses options interprétatives. Un an plus tard, en juin 1953, une moniker gagnent une profonde huma-
tornade souffle au Musikverein de nité (les individualités ressortent),
Vienne et le poids de Vienne : Carl Schuricht entre en scène dans une lecture où le détail s’épa-
l’Histoire pour un enregistrement Decca qui nouit. Grâce à sa réédition chez
Deux concerts avec l’Orchestre phil- devrait être légendaire. A l’opposé des Eloquence, cet enregistrement sonne
harmonique de Vienne, en 1945 et indécisions de Karajan/Vienne en enfin. On trouvera chez Kubelik l’une
1952, montrent le premier grand 1949 et des houles de Furtwängler, il des riches incarnations du finale.

I 39
● l’œuvre du mois

L’ŒUVRE PAS À PAS


I. Allegro non troppo, ré majeur, 3/4
Première mesure, première énigme. Pourquoi ces
trois notes de violoncelles et contrebasses avant
la phrase des cors ? Brahms installe l’idée d’ombre
et de lumière, mais aussi d’incertitude, et ce dès
la première note : temps fort ou levée ? Le motif
des cors migre immédiatement vers les bassons,
les clarinettes et les hautbois : la palette amplifie
le sentiment d’un début de mouvement lumineux
mais instable. Le second thème (altos et violoncelles)
paraphrase le lied Guten Abend, gut’ Nacht.
Brahms s’adresse-t-il à quelqu’un, avec cette idée
qui sera sans cesse déclinée et redessinée ?
Le parcours assez linéaire de ce vaste mouvement
(où revient sans cesse l’intervalle de quarte) sera
troublé par des oscillations et secousses internes,
à coup d’hémioles et de syncopes. Soudain, mes. 485,
la tempête se calme, in tempo, ma più tranquillo.
II. Adagio non troppo, si majeur, 4/4
Pourquoi ce choix, rare, de si majeur dans Propositions singulières susurrer à la vie : « Aime-moi ! » avant
ce mouvement d’une grande complexité
On peut chérir d’autres couleurs, plus de repartir dans un nouvel élan. Tout
(harmonie, contrepoint, rythmes, mutations),
fruitées, que les viennoises, non pas reste en suspension, y compris le troi-
à l’intérieur d’une forme tripartite ABA ? Le thème
tant en Russie qu’à Prague, avec An- sième mouvement, jusqu’à la décharge
exposé aux violoncelles, contient lui-même
cerl en 1967, comme avec Belohlavek vitale du finale, si forcée qu’elle paraît
trois idées mélodiques. Intéressant : le second
en 1989. On goûtera cependant les factice. Révélé en 1994 par DG, ce live
thème, mes. 33, « même tempo, mais gracieux »,
plus  somptueux vents à Dresde en est loin de la perfection, avec quelques
est marqué par un changement de métrique (12/8),
1971, avec la Staatskapelle et ses cors scories (cors !). Mais quel autre chef ose
une particularité par rapport à la Symphonie no 1.
uniques : Kurt Sanderling y défend, un propos aussi visionnaire ?
Le développement (à partir de mes. 49), comme
avec une rigueur identique à Schuricht Seul Joseph Keilberth, rayonnant
le traitement harmonique de la réexposition,
mais des tempos très mesurés, une dans une vision champêtre qui dé-
font remonter à la surface la mélancolie
lecture pensive et mélancolique, aux borde d’humanité, où le chant est le
profonde de l’œuvre.
teintes automnales. Le finale est, ici, maître mot, apporte un éclairage
III. Allegretto grazioso, quasi andantino, une défaite teintée d’espoir. d’une hauteur de vue et d’un niveau
sol majeur, 3/4 Carlo Maria Giulini, à Los Angeles en comparables à ce cataclysme. Le lumi-
Un exemple unique dans les symphonies de Brahms 1980, insuffle à l’œuvre une dimen- neux concert de décembre 1966 à la
de trois métriques : 3/4, 2/4 et 3/8 dans une forme sion qui faisait défaut à Sanderling : Radio bavaroise (Orfeo) suit de quatre
ABACA. Le thème A, sur fond de pizzicatos, alterne la mobilité dans un apparent immo- ans l’excellent disque de studio, plus
avec deux épisodes bondissants (presto ma non bilisme. Tout tombe au moment voulu, tendu, avec Berlin.
assai). Ce mouvement ludique, façon jeux d’enfants, avec la nuance et la couleur idoines.
renferme quelques ombres inattendues, fruit La lenteur ne pèse pas sur l’équilibre Une nouvelle orthodoxie ?
de modulations surprenantes, telle la réexposition des forces : c’est la tension renouvelée En matière d’interprétation « histori-
ultime de A, en fa dièse majeur. des harmonies brahmsiennes – plutôt quement informée », la première inter-
que l’expression mélodique ou l’éner- rogation a porté sur les effectifs (Mac-
IV. Allegro con spirito, ré majeur, 2/2 gie des accents – qui engendre un flux kerras, Berglund), les symphonies de
Exposition du thème à l’unisson sotto voce, avant musical idéal. Brahms ayant été souvent jouées de
une bruyante libération : voilà comment débute Cette sérénité solaire distingue Giu- son temps avec une cinquantaine de
le finale, coulé dans un moule assez traditionnel. lini de la version la plus désabusée de musiciens. L’argument se discute pour
Le thème, en germe dans le premier mouvement, l’œuvre, captée à Salzbourg en 1961 : les Symphonies nos  2 et 3 créées à
gagne en vigueur, tant et si bien que ce volet ultime Ferenc Fricsay dirige le Philharmo- Vienne, où l’orchestre était deux fois
semble balayer les trois autres. La fameuse coda nique de Vienne dans une conversa- plus étoffé qu’à Karlsruhe (1re) et Mei-
est entamée par les trois trombones et le tuba, tion permanente avec la musique, in- ningen (4e). Norrington et Gardiner
formule instrumentale inédite. Fuite en avant, croyable par sa science des transitions ont prolongé ce travail à l’épreuve des
triomphe réel ou défaite chargée d’espoir ? entre les idées thématiques, comme si instruments anciens. Mais ce qui a pu
le maestro en sursis s’attardait pour donner des résultats merveilleux chez

40 I
Beethoven ou Schumann n’a pour
l’heure abouti chez Brahms qu’à des
expériences assez froides. Le cocktail
détonant nous vaut désormais des re-
lectures (Ticciati, Dausgaard) avec
orchestre de chambre moderne
jouant, de manière bondissante et
sans vibrato, une musique dont on se
demande ce qu’elle exprime. Retour à
Charles Mackerras, agissant et chaleu-
reux à la tête du Scottish Chamber Or-
chestra, et au plus hiératique Berglund
pour entendre l’intérêt d’un Brahms
en habits légers.
Ces dernières décennies ont vu s’affir-
mer une tendance interprétative plus discographie, à la fois conquérante creusés. Vision idyllique, servie par un
vive, très bien incarnée par les plus (ardeur dans l’agogique) et généreuse orchestre frémissant et subtil.
opulents Vladimir Jurowski à Londres dans les phrasés. Dommage que la A l’accomplissement de Levine s’op-
ou Marek Janowski à Pittsburgh. La captation, réverbérée et dure, ne re- pose en tout le plus grand document
question des phrasés a nourri plu- Deux visions flète pas l’acoustique de la Philhar- vidéo, également viennois : l’extrapo-
sieurs éditions critiques parues ces extrêmes et monie de Berlin. lation personnelle de Carlos Kleiber,
dernières années. Le travail sur les magistrales Haitink, dans la première de ses trois en 1991. Son geste vif réalise la syn-
se répondent :
proportions orchestrales, l’économie versions, n’est en rien un chef neutre. thèse du lyrique et du démiurgique, et
celle de Ferenc
du vibrato, l’agogique, les tempos et Fricsay (à gauche), Sa générosité rappelle Keilberth, mais cultive une tension rythmique qui rap-
surtout leur flexibilité a guidé des mi- et celle de Carlo il s’en distingue par l’ardeur brûlante pelle Schuricht… en plus électrique
litants stériles, mais également Ric- Maria Giulini de son deuxième mouvement, très al- encore. Bousculée dès l’énoncé initial,
cardo Chailly à Leipzig et Paavo Järvi (ci-dessus). lant, loin de la mélancolie contrite. la Symphonie no 2 est en permanence
à Brême. A ce dernier, bourré d’idées Cette version comblera les oreilles ré- au bord du déséquilibre. Unique et ini-
mais inconstant, nous préférons fractaires aux hautbois viennois. mitable, Kleiber apporte un irrésis-
beaucoup le cycle Brahms de Chailly Sur le terrain de la grande tradition, tible regard pugnace.
au Gewandhaus de Leipzig. Le chef Haitink et Abbado s’inclinent toutefois Notre carré d’as rassemble ainsi le
mise sur la culture de l’orchestre devant James Levine, somptueuse- titanesque Kleiber, le solaire Giulini,
(beauté des bois) et y greffe une trans- ment enregistré. Comme pour la Sym- l’éperdu Fricsay et « la » version clas-
parence nouvelle. Il l’emporte nette- phonie no 1, le chef américain, a gravé sique modèle de Levine. L’alterna-
ment, sur les propositions compa- la version la plus typiquement vien- tive directe à ce dernier est Haitink
rables, par son élégance, l’intelligence noise, par ses couleurs et l’utilisation à Amsterdam. Le moyen terme entre
de sa pulsation et l’absence de raideur. du vibrato, qui délivre un chant à la Fricsay et Giulini se trouve dans
Avec lui, un espressivo ou un dolce beauté sans pareil. Davantage que le concert de Keilberth à Munich.
restent expressifs… Haitink, Levine focalise le discours Les grandes versions qui nous ont
polyphonique autour du dipôle amené là sont Furtwängler/1952,
Vers les cimes lumière/noirceur, avec des graves très Schuricht/1953 et Kubelik/1956.
Ivan Fischer en 2012, Ozawa en 2009,
Wand en 1996 et, surtout, l’étonnant
Otmar Suitner se retrouvent parmi les E QUATUOR GAGNANT
meilleurs, mais la lutte au sommet se
déroule entre Berlin, Vienne et Ams-
terdam. Et plus précisément entre Ab-
bado, Levine et Haitink.
A Berlin, la première version Abbado,
en 1971, dame le pion à Karajan/1978
et Rattle par l’intensité de son lyrisme
et la balance idéale qu’il confère
aux violoncelles, porteurs d’articu- Titanesque Solaire Eperdu Inattendu
lation et de couleurs. Abbado n’est Wiener Philharmoniker, Los Angeles Philh., Wiener Philharmoniker, Wiener Philharmoniker,
pas obsédé par la plasticité orches- Carlos Kleiber. Carlo Maria Giulini. Ferenc Fricsay. James Levine.
1991, DVD Philips. 1980, DG. 1961, DG. 1995, DG.
trale : le son sert une interprétation
sans grands équivalents dans la PLAGE 9 DE NOTRE CD

I 41
● l’air du catalogue EN 10 DISQUES, UNE INVITATION
AU VOYAGE DANS...
PAR LOÏC CHAHINE

La cantate française
E st-il pertinent de voir dans la
cantate française, qui foisonne
en miroir de la sonate dès les pre-
mières années du XVIIIe siècle, un
opéra miniature ? Les échos ne manquent pas
(tempêtes, sommeils, fureurs), et pourtant ses
auteurs ne la concevaient pas ainsi. Fondateur
(Jacquet de La Guerre et Brossard) et même
la comédie (Racot de Granval).
La cantate dresse son propre théâtre, où l’au-
diteur jouit d’une connivence liée à l’intimité
du cadre d’exécution – un seul chanteur la
plupart du temps, plus continuo et parfois une
« symphonie », c’est-à-dire un ou deux instru-
musicien, protège de nombreux composi-
teurs dont les uns sont des sectateurs de la
musique ultramontaine, comme Morin ou
Bernier, et d’autres sont d’authentiques Ita-
liens installés à Paris, tels Mascitti ou Stuck.
Qu’a donc d’italien la cantate française ?
D’abord, des coupures nettes entre les mou-
littéraire du genre, Jean-Baptiste Rousseau ments « de dessus ». « Ecoutons », nous mur- vements : alors que le récit d’une tragédie en
y voulait une réconciliation de la poésie et mure le narrateur de Pyrame et Thisbé, « ne musique ou d’un opéra-ballet passe presque
de la musique, à la manière de l’ode antique. vous réveillez pas », souffle à Ariane celui de insensiblement du récitatif au « petit air »,
Ses textes restent des modèles, comme sa la cantate éponyme. C’est dans ce contexte, la cantate détache les airs (trois, le plus sou-
Circé mise en musique par Morin, Colin de loin du grand opéra, qu’il faut apprécier vent) et prise la forme da capo. Ensuite, les
Blamont… et encore Cherubini (1789). les galanteries de la morale finale. récitatifs : rompant avec le modèle lulliste
Les pièces les plus célèbres aujourd’hui Cette figure quasi obligée nous déroute quand qui alterne plusieurs indications de mesure
peignent les passions d’un personnage my- la soprano de Montéclair, après avoir fait pour coller le texte au plus près, il n’est pas
thologique. Mais si Médée, sous la plume de monter Didon sur le bûcher dans un récitatif rare qu’ils soient tout entiers dans la même
Clérambault, s’exclame « Dieux ! », le chan- avec cordes, serine sur un « air gai » : « Qu’il métrique. Avec le temps, les deux langages
teur se fait également narrateur et ajoute en est dangereux de se rendre aux vœux d’un se rencontreront.
incise « dit-elle ». Au reste, le répertoire ne objet volage ». Admettons la convention. Si la cantate est d’abord destinée aux diver-
se limite pas aux héroïnes qui pourraient tissements domestiques et aux cercles pri-
être celles de la tragédie : fleurissent égale- Convergences vés, ce qui rend la connaissance de ses exé-
ment dans cet espace libre la pastorale C’est certainement dans l’entourage de cutions particulièrement difficile à établir,
(La  Bergère, Montéclair), les caractères Philippe d’Orléans, fils de Monsieur, frère elle s’invite aussi dans les fastes du Concert
(Les Femmes, Le Jaloux, Campra), la poésie de Louis XIV et de la princesse Palatine, que Spirituel, avec orchestre, et même sur la
anacréontique (L’Amour piqué par une s’invente la cantate française, inspirée d’un scène de l’Académie royale de musique.
abeille, Clérambault), l’histoire religieuse modèle italien. Le futur Régent, lui-même Autre point de convergence.

Concert dans le salon ovale


du château de Pierre Crozat
à Montmorency, sous le pinceau
de Pierre Lancret (ca. 1720)
CLÉRAMBAULT des développements où les motifs sont tournés
MÉDÉE. en tous sens. Clérambault regarde plus
nettement vers l’opéra : le récit se fait davantage
BERNIER versatile, s’autorise l’arioso accompagné par
MÉDÉE. la « symphonie », enchaîne sur un petit air avec
Stéphanie d’Oustrac, Amarillis.
continuo seul avant le grand air avec violon.
Ambroisie, 2007.
La texture de l’air tendre « L’Amour dans ses
Stéphanie d’Oustrac, du haut d’un timbre fers me ramène » se concentre dans l’aigu,
somptueux, magnifie deux visages de Médée, comme certains passages de divertissements
la magicienne outragée. Parmi les premiers d’opéra. L’invitation finale à « détruire ces lieux
Français auteurs de cantates, Bernier reste pour jamais », où Amarillis fait doubler le violon
proche du modèle italien, en particulier dans par un hautbois, rappelle l’Armide de Lully.

STUCK COURBOIS CAMPRA


L’impatience. Ariane. Le Jaloux.
Jean-François Novelli, Agnès Mellon, Hugo Oliveira,
Les Lunaisiens. Ensemble Barcarole. Ludovice Ensemble.
Alpha, 2006. Alpha, 2005. Ramée, 2011.
En 1706 paraissent simulta- Le premier air d’Ariane «  Taisez-vous  !  » Et l’élé-
nément les deux premiers livres de cantates : (1710) résume l’art subtil de Courbois : un gante introduction instrumentale s’inter-
un de Morin, un de Stuck. L’Impatience motif lancinant de flûte (extraordinaire rompt. Le personnage principal, une voix de
figure chez ce dernier et étonne d’abord Amélie Michel) – quatre noires, trois liées, basse, ne lâche pas la parole (pas de narra-
par son récitatif initial, accompagné d’un une détachée – se répète, la voix entre avec teur ici) et incarne les tourments d’un ja-
tapis de violons en tenues. Cette texture en un autre motif, « Ne vous réveillez pas encore, loux, entre recherche de paix et désir de ven-
trio pousse plus loin encore son italianisme beaux yeux, vous ne verrez que trop tôt vos geance. Les douceurs d’un sommeil ne
dans  l’air «  Pourquoi tardez-vous tant  », malheurs »… Le timbre d’Agnès Mellon ac- l’apaiseront pas – mais permettent à Campra
d’une irrésistible tendresse. cuse les ans ? Il n’en est que plus touchant. de régaler l’auditeur.
Et quelle musicienne ! Et quel continuo !
MONTÉCLAIR RAMEAU
Pyrame et Thisbé. JACQUET Le Berger fidèle.
Monique Zanetti, DE LA GUERRE Karine Deshayes,
Jean-Paul Fouchécourt, Le Passage Les Musiciens
Jean-François Gardeil, de la mer Rouge. de Monsieur Croche.
Les Arts Florissants. Luanda Siqueira, Alpha, 2003.
Harmonia Mundi, 1988. Le Tendre Amour. Avant d’accéder à l’opéra, Rameau se fit la
S’il est une cantate qui soit un opéra de K617, 2009. main avec des cantates. Simple sujet pasto-
chambre, c’est celle-ci… mais à la manière Pour évoquer un épisode biblique à grand ral ici ? Il y est tout de même question d’un
de Tancrède et Clorinde de Monteverdi, avec spectacle, Elisabeth Jacquet de La Guerre sacrifice humain auquel l’amante échappe
un narrateur et deux personnages. « Que redouble d’invention dans le traitement des grâce à l’amour du Berger fidèle (celui
d’alarmes, quel sort pour nos cœurs ! », avec instruments. Les traits fusent au violon et du titre). Entre les raffinements de l’« air
ses suspensions dramatiques et ses jeux à la basse dans le récit initial pour peindre plaintif » et les virevoltes vocalisantes de
entre les voix, mérite de figurer au panthéon avec science un apparent désordre  : les « L’Amour qui règne », que de couleurs !
des duos. vents, la mer qui s’ouvre, les troupes de
Pharaon qui approchent… La dramaturgie RACOT DE GRANDVAL
CLÉRAMBAULT s’avère d’une efficacité redoutable. La Matrone d’Ephèse.
Le Soleil vainqueur COURBOIS
des nuages. MONTÉCLAIR Don Quichotte.
COLIN DE BLAMONT Pan et Syrinx. Dominique Visse, Café
Didon. Judith Nelson, Zimmermann. Alpha, 2008.
Mireille Delunsch, Academy of Ancient Music. Le versant comique du genre, et une perle
Jennifer Smith, Les Musiciens du Louvre. L’Oiseau-Lyre, 1983. discographique. Grandval reprend et ar-
Archiv, 1996. Montéclair réunit ici tout range des airs célèbres à l’époque, d’« Ombre
Les fastes de la cantate en grand effectif. Le ce qu’il y a de charmant : un air de chasse de mon amant » de Lambert au populaire
prélude du Soleil vainqueur des nuages plus léger que veneur (avec vocalises), un le- « Pierre Bagnolet », dans sa désopilante Ma-
évoque les sinfonie romaines, le deuxième ver de soleil instrumental, et surtout « Restes trone d’Ephèse – une veuve, pressée de périr
air, sous son ciel tourmenté, renvoie bien à plaintifs de l’objet que j’adore » : pour raconter dans le tombeau de son époux, s’en détourne
© WIKIPEDIA COMMONS.

tragédie, tout comme les récits accompa- la naissance de la flûte, le continuo se tait, pour un soldat de passage. Autre style avec
gnés des deux cantates. « Courez à la vic- laissant dialoguer une viole seule avec la le savant Courbois ; aux paroles délirantes
toire », dans Didon, fait penser à un Handel flûte traversière. Le collectif (Huggett, Coin, de Don Quichotte (signées par Fuzelier, et
à peine francisé, et on croirait l’ariette Hogwood) pallie les limites de la soprano. parées d’une musique sophistiquée) répond
finale sortie de Platée ! Qui prendra la relève ? le terrien Sancho. Vis(se) comica !

I 43
● Paroles de musicien QUAND LES COMPOSITEURS
PRENNENT LA PLUME
PAR NICOLAS DERNY

La France vue par


Mozart
L’enfant prodige avait amusé Versailles. Mais lorsqu’il revient à Paris
en 1778, Mozart déchante. La lettre du 1er mai à Leopold en dit long sur
ce que lui inspirent les manières des sujets de Louis XVI. Bref, la France
– dont il n’aime déjà pas la musique ! – n’a rien pour plaire au divin Wolfgang.

J e suis allé chez Mme la duchesse


de Chabot avec une lettre de
M. Grimm, lequel la priait de me
recommander à Mme la duchesse de Bourbon
(alors au couvent). On m’a dit de venir dans
maîtresse de maison qu’il me serait fort
agréable de jouer une autre fois sur un meil-
leur instrument, mais que pour le moment je
ne pouvais pas m’en faire honneur. Là-des-
sus, je voulais partir, mais Mme de Chabot
huit jours. J’ai été exact, mais il a fallu at- me pria d’attendre son mari. Une demi-heure
tendre une bonne demi-heure dans un salon après, le duc vint et semblait m’écouter avec
énorme, sans feu, sans cheminée, et froid plaisir. Alors j’oubliai ma migraine et je jouai
comme la glace. La duchesse de Chabot entre avec verve et avec plus d’entrain, étant sûr
enfin, me reçoit avec une grande politesse et d’être écouté et compris. Vous m’engagez,
me montre un clavecin, en me priant de m’en mon père, à faire de nouvelles connaissances
contenter et de l’essayer, attendu que le sien et à renouveler les anciennes. Cela n’est ni
n’était pas prêt. – « Ce serait avec grand plai- facile ni possible. D’abord, il n’y a pas moyen
sir, lui répondis-je, mais j’ai tellement froid d’aller à pied, les distances sont trop longues,
aux doigts qu’il m’est impossible de jouer. » il y a de la boue partout et les voitures coûtent
– Je lui demande donc de me faire conduire cher. Il faut aussi se faire entendre dans les
dans une pièce où il y aurait du feu pour ré- soirées. On me prie de jouer, on m’admire
chauffer mes doigts engourdis : « Oh oui, beaucoup, on s’étonne, mais cela ne rapporte
Monsieur, vous avez raison. » rien. J’ai dépensé ainsi beaucoup d’argent à
mon arrivée… Paris n’est plus la même, les
Gens grossiers choses ont beaucoup changé. On ne retrouve
En disant cela, Mme de Chabot s’assit à une plus l’ancienne urbanité française d’il y a
table pour dessiner, entourée de beaux mes- quinze ans. On ne rencontre partout que des
sieurs qui faisaient la conversation. Cela dura gens grossiers et qui ont de l’orgueil.
ainsi près d’une heure dans le plus grand si-
lence, pendant ce temps je grelottais dans un
coin, ayant froid aux mains, aux pieds et dans A écouter
tout mon être. Sans M. Grimm, que je crai-
gnais de mécontenter, je m’en serais déjà allé. Mozart :
Enfin, je pris bravement mon parti et je jouai Symphonie n° 31
sur ce pauvre clavecin, mais personne ne s’en
© WIKIPEDIA COMMONS

« Paris ».
aperçu. Excédé de fatigue et voyant que je Wiener
jouais pour les murs et les meubles, je perdis Philharmoniker,
patience et je hasardais encore quelques va- Riccardo Muti.
riations de Fischer. Et ce ne n’est qu’alors Philips.
qu’on me fit force compliments. Je dis à la

44 I
En Pistes !
Toute l’actualité du disque
sur France Musique

Emilie Munera
et Rodolphe Bruneau-Boulmier
du lundi au vendredi
de 9h à 11h
© Photo : Ch. Abramowitz / Radio France

+ 7 webradios sur francemusique.fr


La chronique
D’IVAN A. ALEXANDRE

A la Radio
M ercredi 6 février, la Cour des comptes
publiait son rapport annuel. Trois volumes
dont le deuxième fait une large place aux
aventures de Radio France.
D’abord les bonnes nouvelles. Depuis le rapport de 2015,
« l’entreprise a amélioré sa gestion, et l’audience de ses
antennes s’est renforcée » – notez : entreprise, non service
Bruckner que donnent le Philhar’ et son ancien
chef Myung-whun Chung ce 12 avril, comme le
Concerto pour orchestre de Bartok par le National et son
chef en exercice Emmanuel Krivine le 25, sonnerait
mieux porte de Pantin – ne parlons pas de la Turangalîla
de Messiaen fin mars, divine aberration.
Le plus mélomane des P-DG de Radio France,
ou administration, Radio France étant une société Mathieu Gallet, inaugurant l’Auditorium fin 2014, obser-
anonyme détenue par l’Etat et maintenue par les taxes. vait d’ailleurs que la salle avait été conçue pour Rameau
En 2017, France Inter a « battu un record historique » et Mozart, pour les musiques enregistrées par d’autres sta-
tandis que France Culture et France Musique retrou- tions que France Musique, pour l’image – le décor en bois
vaient des couleurs. Sous le nuage élitophobe qui arrose crève l’écran, et la Cour des comptes regrette à juste titre
le pays, gagner un dixième de point dans de telles disci- que Radio France tienne toujours France Télévisions à
plines relève de l’exploit. Bravo France Musique et pourvu l’écart –, bref pour maints usages sauf pour Sibelius et
que ça dure. Mahler. Aussi le P-DG espérait-il voir l’Orchestre national
Si « la situation financière de Radio France à la fin de tisser des liens plus forts avec le Théâtre des Champs-
l’exercice 2018 s’avère à nouveau fragile », ce n’est donc Elysées, et l’Auditorium de la maison ronde accueillir des
pas la faute aux ondes. C’est d’abord la faute aux murs. ensembles à sa taille : formations de chambre, orchestres
Il avait suffi de cinq ans (1958-1963) pour construire la baroques, grands solistes. Ce qui eût en outre rappelé que
maison ronde ; sa réfection commencée en 2005 a déjà le premier rôle d’une radio est d’émettre, de diffuser plus
triplé délais et devis, excédant d’au moins 50 millions que de produire, de faire entendre la voix du pays plutôt
d’euros le coût lui-même prohibitif de la Philharmonie. que de la fabriquer.
Les travaux qui devaient finir il y a deux ans ne seront
achevés qu’en 2022 au plus tôt. _ La Cour des comptes
Mais le chantier n’est pas seul coupable. Les réformes
envisagées par la direction quand le déficit de la Radio
passait 20 millions d’euros échouèrent sur une longue
enrage : « la décision
grève au printemps 2015. Il était alors question d’unir de fusionner les orchestres
n’a pas été prise. » _
l’Orchestre national et l’Orchestre philharmonique, jadis
complémentaires, à présent frères ennemis. Quatre ans
plus tard, « la décision de fusionner les orchestres n’a pas
été prise, en dépit de la recommandation de la Cour. » Vaincu, Mathieu Gallet a dû quitter son joli bureau
Vingt-deux postes ont été supprimés, le nombre de début 2018 sans avoir résolu l’éternel problème de
concerts a crû, les administrateurs ont accueilli les l’« orchestre de trop ». Acquise aux intérêts du libéra-
écoliers, le cinéma, les « événements » parisiens ou lisme financier, la Cour des comptes plaide la cure
extérieurs, mais l’Orchestre national n’est pas devenu la d’amaigrissement artistique, technique et budgétaire
« formation Mozart » dont personne ne veut, et ses sur le modèle de la « fusion-acquisition ». Réduire le
musiciens ont refusé les excursions au Philharmonique National et le Philharmonique à un seul orchestre sans
autorisées par un nouvel accord collectif. identité, rêve d’actionnaire au service de l’anti-service.
Donc les Courtisans comptables insistent : « Il n’est ni Or pardonnez ce radotage : s’il y a un orchestre de trop
dans la vocation ni dans les moyens de Radio France de à Radio France, il n’y a pas un orchestre de trop en
conserver en son sein deux orchestres symphoniques. » France. Nous manque au contraire un orchestre mobile
Comment leur donner tort ? Dès son inauguration, reçu dans les régions d’où l’art symphonique s’est retiré,
la Philharmonie s’est voulue Symphonyland pour un orchestre école qui éveillerait et nourrirait les voca-
l’Orchestre de Paris comme pour la myriade de pha- tions, un orchestre public que pourraient s’offrir salles
langes prestigieuses que la planète nous envoie. Au et festivals peu dotés, un orchestre… national. Libéré du
© YANNICK COUPANNEC

même moment, le National quittait le Théâtre des cocon radiophonique pour affronter un destin national.
Champs-Elysées et le Philharmonique la salle Pleyel L’Etat aura-t-il ce courage ? L’orchestre aura-t-il cette
pour se retirer dans un Auditorium certes plus neuf force ? Au moins le nouveau-né apporterait-il une triple
et plus accueillant, mais éclipsé par la Philharmonie réponse, à Radio France qui cherche une issue, à la Cour
et mal adapté à leur répertoire. La Symphonie no 6 de qui cherche des sous, et au pays qui cherche son art.

46 I
SPECTACLES à voir et à entendre
Du 31 mars au 19 mai

20 rendez-vous
à ne pas manquer
avec Lilya Zilberstein, pianiste Le 3, Metz, Arsenal.
des plus robustes, ancienne star Le 8 mai, Bruxelles, Bozar.
de la Deutsche Grammophon.
Programmes enthousiasmants Que reste-t-il de Lully dans
et légèrement différents : aux cette version d’Armide remaniée
très belles Etudes en forme de en 1778 par Louis-Joseph
canon de Schumann (transcrites Francœur (et finalement jamais
par Debussy) et aux Danses représentée), sans doute pour
symphoniques de Rachmaninov, concurrencer celle de Gluck, qui
se joignent une suite de avait osé remettre en musique
Casse-Noisette à Lyon (transcrite le livret de Quinault. Nul mieux
par Nicolas Economou), ainsi qu’Hervé Niquet ne pouvait
que le rare Concerto pathétique donner vie à cet étrange objet,
de Liszt à Paris et Toulouse. mêlant le goût du XVIIIe finissant
à la nostalgie du Grand Siècle.
Drapée dans son velours de
3 Armide de Lully tragédienne, Véronique Gens
Le 1er
avril, Paris, Théâtre s’abandonne aux sortilèges
des Champs-Elysées. du rôle-titre.

2 MARTHA ARGERICH ET LILYA ZILBERSTEIN 4 Passion selon saint Matthieu de Bach


Leçons de Ténèbres Les 2 et 3 avril, Paris, cathédrale Notre-Dame.
1 Semaine sainte Le 17, Versailles, Chapelle royale. Le 18, Paris, Philharmonie.
de Couperin au Miserere
à Versailles de Clérambault. Seul, enfin, Le 19, Paris, Théâtre des Champs-Elysées.
Du 31 mars au 20 avril, Marc Mauillon restitue d’autres Avec la Semaine sainte revient le temps
Versailles, Chapelle royale. Leçons de Ténèbres, celles de des Passions de Bach. L’infatigable Jordi Savall
Michel Lambert, de sa voix à la peut donner la saint Matthieu le mercredi,
De la mi-carême à la veille
puissance expressive singulière. sur le pavage de marbre de la Chapelle royale
de Pâques, la Chapelle royale
de Versailles se métamorphose du château de Versailles, puis le lendemain
en corne d’abondance musicale. dans l’immensité de la Philharmonie de Paris,
2 Martha Argerich avec la certitude de jouer à chaque fois
Coup d’envoi avec Sébastien
Daucé et son ensemble et Lilya Zilberstein guichets fermés. Certes moins spécialiste
Correspondances, Le 1er avril, Paris, de l’exercice, l’Orchestre national de France
© MARK WOHLRAB / DAVID IGNASZEWSKI

qui s’attaquent au Te Deum Philharmonie. Les 3 et 4, met le monument à son agenda avenue
de Charpentier, avant de Lyon, salle Molière. Le 6, Montaigne, entre les mains expertes
célébrer un Office des Ténèbres Toulouse, Halle aux grains. de Vaklav Luks. Et dans la nef de Notre-Dame,
à l’orée de la Semaine Sainte. résonnera le chant de la maîtrise de la
Sur scène, Martha Argerich
À la tête du Poème Harmonique, cathédrale, accompagnée par des élèves
passe avec le plus grand plaisir
Vincent Dumestre mêle au du Conservatoire de Paris et des étudiants
d’un (ou d’une) partenaire à
Stabat Mater de Pergolèse les du Pôle supérieur de Boulogne : l’enfance
l’autre. Son duo avec Nelson
chants traditionnels napolitains de l’art pour servir un chef-d’œuvre inaltérable. JORDI SAVALL
Freire semble en sommeil? On
qui l’ont inspiré, puis couple les peut se consoler en l’écoutant

I 47
Oà voir et à entendre

8 Semele de Handel
Le 3 avril, Paris, Théâtre des Champs-Elysées.
Le 8, Paris, Philharmonie.
Heureux hasard du calendrier? La trop rare Semele de Handel, que Paris
n’avait pas entendue depuis plus de sept ans, y sera donnée par deux
équipes différentes en l’espace d’une semaine. Au Théâtre des Champs-
Elysées, on guettera surtout la Junon d’Elizabeth DeShong, qui marche
avec un aplomb phénoménal sur les traces de Marilyn Horne. A la
Philharmonie, John Eliot Gardiner remet sur le pupitre une partition qu’il
avait gravée voici plus de trente-cinq ans, en s’entourant d’une brillante
distribution, sur laquelle plane l’ombre abyssale de Lucile Richardot. ELIZABETH DESHONG

5 et Nicolas Courjal, de relever il alternera les plaisirs en faisant du XXe siècle, saura guider
Robert le Diable l’orchestre de l’Opéra dans
le défi d’une écriture vocale (à soixante ans passés!)
de Meyerbeer l’écriture implacable
extravertie! ses débuts en récital à Monaco
Les 2 et 5 avril, Bruxelles,
dans un programme de Chostakovitch. En tête
Palais des Beaux-Arts.
6 entièrement dédié de distribution, on retrouve
Après Les Huguenots à la Mikhaïl Pletnev au compositeur russe, puis Ausrine Stundyte, une des plus
Bastille, le retour en grâce Le 2 avril, Paris, impressionnantes titulaires
en s’attaquant, à Paris,
du grand opéra à la française Philharmonie. Le 26, actuelles du rôle-titre.
au redoutable et exaltant
Monte-Carlo, Opéra. Le 28,
se poursuit avec cette version Concerto no 2, avec l’Orchestre
de concert de Robert le Diable. Monte-Carlo, auditorium.
national de Russie et Alain
9 Ariane et
C’est à la baguette véloce Aucune page de Rachmaninov Altinoglu. Ces derniers laissent
d’Evelino Pido qu’il revient de n’a de secrets pour Mikhaïl la place quelques jours plus Barbe-Bleue de Dukas
recréer les fastes de la légende Pletnev, qui a joué au piano tard au Philharmonique Du 4 au 14 avril, Toulouse,
médiévale. Et à une distribution ou dirigé du pupitre la quasi- de Monte-Carlo et à Vladimir Théâtre du Capitole.
de haut vol, menée par Dmitry totalité de ses œuvres. Fedoseiev, avec lesquels On peine à le croire : Ariane
Korchak, Lisette Oropesa De passage dans l’Hexagone, le pianiste reprend cette fois et Barbe-Bleue, chef-d’œuvre
la Fantaisie de concert op. 56 lyrique français du XXe siècle
de Tchaïkovski. Dans les deux naissant, n’avait jamais été
cas, la magistrale Symphonie n° 5 donné sur la scène du Capitole.
de Chostakovitch offre C’est donc une entrée au
un complément de choix. répertoire attendue que
va conduire Pascal Rophé
7 pour ses débuts dans la fosse
Lady Macbeth toulousaine, emplie des
de Mzensk de sortilèges de timbres conçus
Chostakovitch par Paul Dukas. Dans le château
Du 2 au 25 avril,
du Barbe-Bleue de Vincent
Paris, Opéra Bastille.
Le Texier, l’omniprésente
Troisième production héroïne sera revêtue du soprano
de Lady Macbeth de Mzensk falcon de Sophie Koch,
© DARIO ACOSTA / ALEXEY MOLCHANOVSKY

à Bastille, depuis l’inauguration qui devrait idéalement déclamer


du bâtiment, il y a trente ans. les mots de Maeterlinck.
Bon courage à Krzysztof A ses côtés, Janina Baechle fera
Warlikowski, dont le spectacle entendre son mezzo généreux
devra au moins égaler ceux en Nourrice. Des seconds rôles
d’André Engel et de Martin féminins bien distribués
Kusej, qui ont profondément et l’artisanat bien rodé du
marqué les esprits. Nul doute metteur en scène Stefano Poda
qu’Ingo Metzmacher, maître devraient parachever
6 MIKHAÏL PLETNEV incontesté de la musique ce triomphe annoncé.

48 I
10 Passion selon 11Manon
saint Jean de Bach de Massenet
Le 4 avril, Deauville, Du 5 au 14 avril,
salle Elie de Brignac. Bordeaux, Grand-Théâtre.
Le 6, Versailles, Chapelle
C’est Patricia Petibon qui
royale. Les 17 et 18, Boulogne-
a étrenné, à Genève, la Manon
Billancourt, Seine musicale.
de Massenet vue par Olivier Py.
Le 19, Paris, Philharmonie.
Lors de la reprise de cette
Le jeune chef et gambiste production en mai à l’Opéra-
Valentin Tournet (vingt-trois ans) Comique, la soprano française
remet sur le métier, à Versailles endossera à nouveau
puis à Deauville, la partition le rôle-titre. Mais auparavant,
qui l’a fait connaître : voici une le spectacle s’arrête à 11 NADINE SIERRA
Passion selon saint Jean mêlant Bordeaux, avec cette fois
artistes confirmés (la basse la craquante Nadine Sierra, au Louvre. Dénominateur des plus consistants :
Stephan MacLeod) et jeunes dont le chant fruité et le joli commun des trois concerts Bach, la Fantaisie op. 17
talents à suivre, telle la soprano minois feront chavirer le d’avril : Johannes Brahms. de Schumann, Prokofiev (Sonate
Marie Perbost (lire son portrait Chevalier Des Grieux de Il suivra Haydn et Bartok n° 2) et des Etudes
p. xx). Chez elle à la Seine Benjamin Bernheim, nouvel sous les archets des Arod de Ligeti. Bienvenue
musicale, Laurence Equilbey astre dans la galaxie des ténors le 10, et répondra à cette artiste trop rare
peut nimber la plus théâtrale français. A Paris comme le lendemain à une œuvre sur les scènes françaises.
des Passions de Bach d’une sur les bords de Garonne, pour piano, violon, violoncelle
et clarinette commandée 15 Der Freischütz
création lumières, avec les deux Marc Minkowski, chef lyrique
ensembles vocaux qu’elle a qu’on ne présente plus, est à l’Australien Brett Dean de Weber
créés (Accentus et le Jeune au pupitre. Faites vos jeux! par la Chamber Music Society Du 17 avril au 19 mai,
chœur de Paris) sur le plateau. du Lincoln Center, Strasbourg, Opéra,
Quant à William Christie, il est dont quelques membres Mulhouse, La Filature.
12Quatuors
ici dans un des jardins baroques en résidence feront
au Louvre Depuis près de deux siècles
qu’il affectionne, sans piège spécialement le déplacement.
Les 10, 11 et 17 avril, (1821), le Freischütz brille comme
ni pour ses Arts Florissants L’Opus 26 pour piano et cordes
Paris, auditorium du Louvre. un joyau fondateur de l’opéra
ni pour le plus lumineusement de l’auteur du Requiem
romantique allemand.
éloquent des évangélistes, A cordes ou à clavier, allemand clôturera enfin
Très présent en France en
Reinoud Van Mechelen. les quatuors s’invitent le programme que les sœurs
ce premier semestre, de Caen
Skride (Lauma et Baiba),
à Aix-en-Provence, sous la
Lise Berthaud et Harriet Krijgh
houlette de Laurence Equilbey,
13 Festival de Pâques d’Aix-en-Provence entameront avec Schubert
le singspiel bénéficie en Alsace
Du 13 au 28 avril, Théâtre du et Suk le 17.
d’une autre nouvelle production.
Jeu de Paume et Grand Théâtre. Que se cache-t-il derrière le
Une toile avec Renaud Capuçon, 14 pacte diabolique signé par Max
Idil Biret pour gagner son concours de tir
ça vous dit ? Alors direction Aix, Le 16 avril,
où le violoniste ouvre « son » festival comme le cœur d’Agathe?
Paris, salle Gaveau.
avec les musiques de film qui étaient C’est cet envers du décor
déjà au programme du récent album Enfant prodige – à onze ans qu’explore le tandem de
consacré à Morricone, Cosma elle joue le Concerto pour régisseurs formé par Jossi
et consorts (Erato). A l’affiche de la deux pianos de Mozart Wieler et Sergio Morabito.
quinzaine, Teodor Currentzis devrait à Paris avec Wilhelm Kempff Lenneke Ruiten glisse son
© MERRI CYR / BENJAMIN EALOVEGA

décaper le Requiem de Verdi, – Idil Biret a édifié une soprano mozartien dans les
Sandrine Piau et Emmanuelle Haïm gigantesque discographie, grâces d’Agathe, le Finlandais
enflammer Handel, Olga Peretyatko comprenant notamment Jussi Myllys joue le franc-tireur,
et Alondra de la Parra conjuguer les intégrales Chopin, Brahms et le jeune Patrick Lange
Mozart au féminin, Nelson Freire et Rachmaninov. Salle Gaveau, acclimate l’Orchestre
enjôler le cantabile du Concerto n° 2 dans la précieuse série des symphonique de Mulhouse
NELSON FREIRE de Chopin. Et on en passe ! Concerts de monsieur Croche, aux beautés embrumées
elle interprète un programme de la Gorge aux loups.

I 49
Oà voir et à entendre

et plusieurs générations
d’interprètes ayant grandi au fil
des éditions. Renaud Capuçon
et Bertrand Chamayou
s’encanailleront ainsi autour de
Milhaud, Poulenc et Hindemith,
quand Nicholas Angelich
et Adam Laloum se pencheront
une nouvelle fois sur leurs chers
Beethoven et Brahms. NIKOLAÏ LUGANSKY

19 Week-end Rachmaninov
17 Arcadi Volodos Les 27 et 28 avril, Paris, Philharmonie.
Le 23 avril, Aix-en-Provence, Le temps d’un week-end, l’Orchestre de Paris et la Philharmonie
Grand Théâtre. Le 25, Paris, se mettent à l’heure russe, avec une série de concerts
17 ARCADI VOLODOS
Théâtre des Champs-Elysées. entièrement dédiés à Rachmaninov et à ses concertos pour
16 Après plusieurs années piano. Ils seront trois à se partager la tâche, Denis Matsuev
Festival de Pâques (3e et 4e), Nikolaï Lugansky (Rhapsodie sur un thème de Paganini
consacrées au répertoire
de Deauville et 1er) et Behzod Abduraimov (2e). Avec, à chaque fois pour les
germanique, Arcadi Volodos
Du 20 avril au 4 mai, aider, Stanislav Kochanovsky à la tête de la phalange parisienne.
revient à ses premières amours :
salle Elie de Brignac. Bonne nouvelle, entre un spectacle jeune public ou la vaste
la musique russe. C’est peu dire
Avec le lundi de Pâques, qu’on attend avec impatience fresque chorale des Vêpres, cette célébration Rachmaninov
les ponts de mai et les vacances d’entendre sonner Rachmaninov ne sera pas seulement une grande fête du piano!
scolaires, c’est le bon moment et Scriabine sous les doigts
pour profiter de quelques jours de cet incomparable sorcier du Variances de Pécou donnent
18 Nahasdzaan
sur les plages normandes avec, son. Il n’abandonne cependant chair et couleurs à ce « monde
en prime, les belles affiches pas son cher Schubert, dont il ou le monde scintillant scintillant ».
promises par le vingt-troisième joue en première partie les six de Pécou
festival de Deauville. Moments musicaux. Ce pianiste Les 23 et 25 avril,
Au programme comme toujours, 20 Turandot
de l’intime saura sans aucun Rouen, Théâtre des arts.
chefs-d’œuvre et raretés doute en pénétrer les Le 2 mai, Caen, Théâtre. de Puccini
du répertoire chambriste, mystérieux arcanes. Du 27 avril au 5 mai,
Thierry Pécou (né en 1965) s’est
Marseille, Opéra.
déjà inspiré des mythes des
Navajos dans le concerto pour Les murs de l’Opéra
trompette Soleil rouge de Marseille vont trembler,
et La Voie de la beauté, quand le soprano affûté
un concert-rituel. Le voici et supersonique de Ricarda
convoquant à nouveau les Merbeth soumettra aux
cérémonies de guérison de ces terribles énigmes de Turandot
tribus amérindiennes. Les voix le Calaf du ténor coréen
enregistrées, le livret de la Rudy Park. Expert du répertoire
poétesse navajo Laura Tohe, italien, Roberto Rizzi Brignoli
l’apparition de chouettes entraînera l’orchestre local dans
© MARCO BORGGREVE / DR / SONY CLASSICAL

lapones, d’un petit aigle les méandres de la partition


du Mexique, d’un vautour, d’un la plus moderne de Puccini.
loup, tout concourt à la création Nulle révolution à attendre du
d’un oratorio dansé à l’allure spectacle de Charles Roubaud,
de cérémonie chamanique, qui a déjà mis en scène
que met en scène Luc Petton. l’ouvrage à Orange, mais sans
Un quatuor de chanteurs et doute de splendides tableaux
sept musiciens de l’Ensemble de la Chine éternelle.

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50 I
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SPECTACLES vu et entendu

Fausse folie, mais

52 I
nous
avons
aimé...

UN PEU

pur théâtre ! BEAUCOUP

PASSIONNEMENT
La mythique Finta Pazza passe pour être
le premier opéra joué en France. Elle renaît
en beauté à Dijon, grâce aux talents conjugués PAS DU TOUT
de Leonardo Garcia Alarcon et du metteur
en scène Jean-Yves Ruf.

La Finta Pazza de Sacrati. comique et du merveilleux), ce spectacle est


Dijon, Opéra, le 10 février. aussi élégant (superbes costumes de Claudia
Jenatsch) que rythmé, grâce à une direction
A sa création, au Teatro Novissimo d’acteurs réglée au millimètre.
de Venise en 1641, La Finta Pazza Mariana Flores (Deidamia) s’y montre à la fois
remporta un extraordinaire prodigieuse tragédienne et admirable chan-
triomphe : on acclama le livret de teuse (en particulier dans sa mémorable « scène
Strozzi, au dramatisme trépi- de la folie »). Le ténor Marcel Beekman incarne
dant, la musique de Sacrati, au lyrisme inédit, une Nourrice haute en couleurs, alliant idéale-
mais aussi l’interprétation mémorable d’Anna ment tendresse maternelle et drôlerie détonante.
Renzi (la première diva de l’Histoire) et les dé- Kacper Szelazek, falsettiste au chant large
cors stupéfiants conçus par Torelli (le fameux et voluptueux, campe un savoureux Eunuque
« sorcier »). Ce dramma per musica narre un épi- (autre rôle à l’ambiguïté sexuelle typique-
sode fameux de l’Iliade : les amours secrètes de ment vénitienne). Le trio héroïque, Achille,
Deidamia et Achille (caché par sa mère, sous un Ulysse (deux magnifiques contre-ténors,
déguisement de femme, à la cour du Roi Filippo Mineccia et Carlo Vistoli) et Diomède
Lycomède), contrariées par les stratagèmes (l’agile ténor Valerio Contaldo), fait preuve d’une
d’Ulysse et Diomède, venus convaincre le héros vaillance et d’une profondeur lyrique toujours
de prendre part à la guerre de Troie. convaincantes. Même les rôles secondaires sont
Cet ouvrage fondateur de l’esthétique vénitienne supérieurement traités : ne citons que l’impres-
devint l’un des fleurons des troupes itinérantes sionnante prestation de la basse Scott Conner
(les Febi armonici et les Discordati) qui le diffu- en Vulcain fulminant.
sèrent à travers toute l’Italie, jusqu’à la cour de
France en décembre 1645. Sa partition ne fut Jusqu’au délire
pourtant redécouverte qu’en octobre 1984. Res- Enfin, Leonardo Garcia Alarcon s’affirme
suscitée par Alan Curtis à la Fenice en juillet comme le maître incontesté de l’opéra baroque
1987, l’œuvre ne fut rejouée qu’une seule fois, en vénitien. Sa démarche s’inscrit dans le droit
© GILLES ABEGG-OPÉRA DE DIJON

2010, à l’université de Yale. héritage de René Jacobs (comme lui, il dirige


Cette troisième production moderne fera date : chaque note de récitatif pour mieux laisser
outre qu’il s’agit d’une première en France, elle s’épanouir l’émotion) et de Gabriel Garrido
révèle un pur chef-d’œuvre ! Grâce doit être ren- (par son orchestration et son continuo foison-
due, d’abord, à l’éblouissante mise en scène de nants jusqu’au délire). L’énergie débordante du
Jean-Yves Ruf. Tout d’économie (décor minima- chef, l’intelligence du metteur en scène et l’ex-
liste mais idéalement évocateur) et d’efficacité cellence des interprètes ont rendu tout son éclat
(revisitant les codes visuels de l’épique, du à ce vrai joyau. Denis Morrier

I 53
O vu et entendu

En carence
En silence de Desplat.
Luxembourg, Grand Théâtre,
le 26 février.

Le silence règne au Grand


Théâtre de Luxembourg lors
de la création mondiale du
premier opéra d’Alexandre
Desplat et Solrey. C’est en effet
en couple et avec minimalisme que le com-
positeur couvert d’Oscars et sa compagne
investissent aujourd’hui le répertoire lyrique.
Basé sur une brève nouvelle de Yasunari
Kawabata, En silence fait appel à un effectif
de chambre composé d’un trio vocal et d’un
petit ensemble instrumental (flûtes, clari-
nettes, cordes et percussion) dont Desplat tire
admirablement parti.
Après l’introduction de l’acteur Sava Lolov
(assez inégal au gré des rôles qu’il endosse),
Mikhail Timoshenko incarne Mita (écri-
vain rendant visite au maître muet Akifusa),
Magie nouvelle d’abord par quelques notes périlleuses en fal-
setto. Il faudra attendre l’acte II pour que le
Le Freischütz de Weber. limites : attentive aux timbres et aux nuances, timbre s’arrondisse et que le baryton-basse
Caen, Théâtre, le 1er mars. elle manque de souplesse et n’avance pas, explore avec souplesse toute l’étendue de sa
dépourvue de dimension narrative malgré tessiture. Camille Poul est Tomiko (fille aînée
La Comédie-Française leur une énergie en trompe-l’œil. Sans doute se
avait confié Faust : le pacte bonifiera-t-elle, comme les sonorités de
avec le diable, ça les connaît. l’Insula Orchestra, au cours de la tournée qui
Et comme pour l’œuvre de fera voyager la production en France et en
Goethe, Clément Debailleul et Europe – elle s’achèvera à l’automne aux
Raphaël Navarro ont placé au cœur de ce Champs-Elysées et à Rouen.
Freischütz « la magie nouvelle » dont leur
Compagnie 14.20 se veut le chantre : c’en est Descendant de Tamino
fini de la panoplie du chasseur et de la cui- Composée de très belles voix, la distribution
sine du diable à la Gorge-aux-Loups. Le dé- est parfaite. Le stylé Tuomas Katajala fait
cor est noir et vide, traversé parfois de petites heureusement de Max un descendant de
lumières – on y verra seulement, à l’acte II, Tamino, victime du Kaspar noir et mordant
un immense portrait de l’ancêtre. de Vladimir Baykov, qui n’éructe jamais sa
Mais cette abstraction symbolique n’évacue haine. Même s’il lui manque parfois l’aura
pas le romantisme allemand : elle le revi- frémissante d’Agathe, Johanni Van Oostrum
site, avec sa forêt, ses clairs-obscurs, ses fuselle subtilement ses phrasés, avec une
© JULIEN BENHAMOU / SILVIA DELMEDICO

fantasmes. Vidéo, hologrammes et lévita- homogénéité parfaite de la tessiture. Rien


tion, vecteurs d’une esthétique et non plus moins que soubrette, légère mais charnue,
simples agréments, entretiennent l’oscilla- l’Ännchen délicieuse de Chiara Skerath en
tion perpétuelle entre le rêve et la réalité, la est un peu le double – une future Agathe ? Les
transformation de la scène en espace men- rôles secondaires se signalent tout autant :
tal comptant plus que le jeu d’acteur pro- Kuno imposant de Thorsten Grümbel,
prement dit. Une façon de ressusciter Ermite tutélaire de Christian Immler, Otto-
l’opéra féerie, visuellement très séduisante kar patricien de Samuel Hasselhorn, Kilian
– une réussite, en tout cas. La direction de plein de morgue d’Anas Séguin. Accentus
Laurence Equilbey, en revanche, accuse des enfin est superbe. Didier Van Moere

54 I
d’Omiya Akifusa) et lui donne la réplique
d’une voix claire et bien placée. La soprano
s’accommode vaillamment des grands inter-
valles qui mettent pourtant à rude épreuve
l’intonation. Si Desplat ne maîtrise pas aussi
bien la prosodie que l’orchestration, son re-
noncement à la mélodie est regrettable. Par
chance, les membres de l’ensemble United
Instruments of Lucilin excellent à reproduire
les sonorités de gagaku.

Faire entendre l’invisible


Le scénographe Eric Soyer a divisé l’espace
en trois plans, séparés symboliquement par
deux panneaux coulissants et un rideau de
tulle qui se muent en écrans de projection.
Solrey signe la vidéo ainsi qu’une mise en
scène aussi épurée qu’efficace. Point faible
du spectacle, le livret (écrit à quatre mains)
offre peu d’intérêt sur le plan dramatur-
gique et accuse les limites d’une transposi-
tion trop littérale.
L’Olympe de la débauche
De silence, il aura finalement peu été ques- La Divisione del Mondo de Legrenzi. qu’affaire de sexe, d’adultère, voire d’inceste,
tion, sauf à la fin du dernier acte. Quand il Mulhouse, Théâtre de la Sinne, tandis que Vénus attise le désir des Dieux et
apparaît, il est toujours « habité », confessait le 3 mars. suscite la jalousie des Déesses.
Desplat. Comment traduire ce vide qu’a La mise en scène de Jetske Mijnssen (dont on
cherché à exprimer Kawabata par l’écriture ? L’opéra baroque vénitien a le avait adoré l’Orfeo de Luigi Rossi, créé à
Péter Eötvös, l’auteur de Lady Sarashina, vent en poupe ! Alors que Nancy en 2016) tente de donner vie et consis-
nous donne un indice : « rendre visible le Dijon vient de voir renaître tance à ce vaudeville plus grotesque que divin.
silence à nos yeux, faire entendre l’invisible La Finta Pazza de Sacrati, Elle le transpose à l’époque moderne, dans
à nos oreilles. » Bertrand Hainaut les Opéras du Rhin et de une riche demeure bourgeoise, où se côtoient
Lorraine présentent La Divisione del Mondo les quatre générations d’une famille déca-
de Giovanni Legrenzi (1626-1690). Cet ou- dente. Son décor monumental écrase les per-
vrage en trois actes a été créé le 4 février 1675 sonnages, souvent abandonnés à une simple
au Teatro San Salvador de Venise : un présence statique dès lors qu’ils ne s’expriment
énorme succès, confirmé jusqu’en 1699 dans plus : les sentiments et les actes paraissent peu
toute l’Italie. Il ne fut pourtant ressuscité crédibles, les passions s’affadissent.
qu’en 2000 au Festival de Schwetzingen, par
Thomas Hengelbrock. Pépites musicales
L’œuvre est singulière : elle revêt un style « de En revanche, la réalisation musicale de
transition », entre le dramma per musica de Christophe Rousset (qui a repris la partition
Cavalli et l’opera seria d’Alessandro Scarlatti. établie par Hengelbrock) est des plus sédui-
La musique est d’une variété et d’une beauté santes. Avec son continuo profus et efficace
éblouissantes : les arie (déjà presque toutes et son ensemble orchestral d’une admirable
da capo), aux amples mélodies (dont l’orne- cohésion, il restitue intelligemment la diver-
mentation préfigure la vocalité du XVIIIe) sont sité de couleurs d’une partition emplie de pé-
clairement alternées avec des récitatifs, pites. Le plateau vocal séduit diversement, en
parfois secs, mais encore marqués du sceau raison de sa disparité de timbres et de tech-
expressif du recitar cantando. L’orchestre niques. On retiendra surtout l’incarnation
revêt une importance accrue, avec de larges lumineuse de Sophie Junker, Vénus libidi-
© CLA RA BECK-OPÉRA DU RHIN

sinfonie et surtout d’amples accompagne- neuse et versatile à souhait, les emporte-


ments. Toutefois, le livret de Giulio Cesare ments souvent comiques et parfois émou-
Corradi manque singulièrement de théâtra- vants de Julie Boulianne en Junon, et la
lité : point d’action ni d’intrigue véritable. Les radieuse Cintia de Soraya Mafi : sans doute
seuls personnages sont les Olympiens qui, le personnage le plus touchant de cette pro-
après leur victoire sur les Titans, doivent se duction troublante, entre splendeur sonore et
diviser le monde. Tout n’est finalement dramaturgie inaboutie. Denis Morrier

I 55
O vu et entendu

L’opéra dans l’opéra


Ariane à Naxos de Strauss. Dans la fosse (la vraie), le camaïeux des
Toulouse, théâtre du Capitole, timbres de l’Orchestre du Capitole rend
le 1er mars. dignement justice à la broderie straus-
sienne. Si la battue leste et toujours allante
David Belugou, le décora- d’Evan Rogister ignore les baisses de ten-
teur, a enchâssé un cadre sion, elle gagnerait à se parer de-ci de-là
de scène à l’intérieur de d’un soupçon d’abandon poétique.
celui du Capitole. Le Comme souvent à Toulouse, le plateau
théâtre est dans le théâtre, évolue sur les cimes – grands et petits rôles
ou plutôt l’opéra dans l’opéra, puisque tout compris. N’étaient quelques stridences
le Prologue se déroule au fond d’une fosse sur les forte, l’Ariane de Catherine Hunold
d’orchestre. Le Compositeur, en livrée s’impose par sa voix ample et la noble
écarlate et perruque, a de vrais airs de sculpture de ses phrasés, assis sur des
Mozart, la troupe des comiques de vrais graves puissants et couronnés de quelques
habits de commedia dell’arte : si l’esprit et superbes aigus filés.
la lettre du pastiche dix-huitièmiste sont
parfaitement respectés, les caractères fi- Sommet vocal
nement croqués, osera-t-on avouer qu’on Par la vivacité du chant et du verbe, Anaïk
s’attendait, de la part du metteur en scène Morel triomphe, même si ce mezzo clair
virtuose qu’est Michel Fau, à un peu plus n’a pas tout à fait le caractère androgyne
de fantaisie ? Avec sa voix qui déraille et auquel les plus illustres interprètes du
ses rictus hystériques, le Majordome haut Compositeur nous ont habitués. Orné
en couleur de Florian Carove met heureu- d’un charmant petit vibrato, le soprano
sement son grain de sel. d’Elizabeth Sutphen virevolte avec grâce
Croulant sous le carton-pâte et maintes dans les coloratures de Zerbinette –
déclinaisons du kitsch, l’Opéra se veut pa- l’expression cependant devra se délurer.
rodie de représentation lyrique. L’ironie, Victoire enfin pour Issachah Savage, dont
certes, n’est jamais loin, mais une certaine le timbre onctueux et le souffle infini font
humilité du mouvement et des idées mine de l’arrivée de Bacchus le sommet vocal
sérieusement la force du propos. de la soirée. Emmanuel Dupuy

Hommage à Sibelius
Fabien Gabel et l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine. pas trop dans l’ironie et le néoclassicisme, mais savent au contraire
Bordeaux, auditorium, le 15 février. conférer au Concerto pour piano, trompette et cordes
de Chostakovitch toute sa rugosité, sa joyeuse et libre fantaisie,
Composée en hommage à Sibelius et conçue pour entrecoupées de puissantes rêveries parfois plus douloureuses
une formation plutôt allégée (bois par deux, pas qu’élégiaques. Les cordes de l’ONBA sont ici en symbiose avec
de cuivres graves), la pièce pour orchestre Matka les deux excellents solistes. La Symphonie no 5 de Sibelius est
(« Voyage », 2015) marque sans doute un jalon d’un autre monde. Sachant en rendre le paradoxal mais souverain
dans l’évolution d’Eric Tanguy (né en 1968). équilibre, Gabel ose des tempos inhabituellement larges, excepté
© COSIMO MIRCO MAGLIOCCA / NIKOLAI SCHUKOFF

Sans la moindre imitation ni citation, ce parcours d’une douzaine dans l’électrisante accélération de la fin du premier mouvement.
de minutes se révèle en effet assez « sibélien » Il privilégie le profond sentiment d’attente,
– une musique de trames, de textures, comme les soudaines percées lumineuses
de combinaisons d’harmonies-timbres. qui innervent cette symphonie atteignant
Dans cette page, Fabien Gabel ▶ et l’Orchestre la pleine sérénité, mais cachant derrière
national Bordeaux Aquitaine émerveillent une veine héroïque une grande complexité
par la justesse de l’articulation, la générosité de structures, de formes et de tempos.
de l’expression et la qualité des pupitres. Le chef fait valoir ici son art du contre-chant
Brillants et tranchants comme l’acier, et la fluidité de son discours, mettant
le jeune pianiste coréen Seong-Jin Cho à nu l’ambiguïté de cette œuvre à la fois rude
et le trompettiste Laurent Dupéré ne versent et chantante. Patrick Szersnovicz

56 I
1 an - 11 numéros
+ 11 CD d'extraits des Diapason d'Or
+ 11 CD les Indispensables
Wolfgang Rihm
grandeur nature
es
Festival Présences. petit ou grand, qui se taille la es Indispensabl
Paris, Maison de la Radio, part du lion. Rihm sait faire
du 12 au 17 février. sonner un ensemble instrumen-
tal, et celui de Blick aus Colchis,
En apparence, qui favorise le médium et les
le festival Pré- timbres doux, ose des textures
sences n’aura ja- évidées, et ouvre par son audace
mais si mal porté en matière de doublures un es-
son nom : de sé- pace respirant qui convient par-
rieux problèmes de santé ont faitement à l’Ensemble Court-
empêché Wolfgang Rihm ▼, Circuit. Contre toute attente, on

59
compositeur phare de l’édition peut entendre chez ce Rihm-là
2019, de venir prendre la mesure
de l’intérêt qu’il suscite en
un écho diffus du temps long de
Morton Feldman.
,90€
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France. Et pourtant, on aura pu

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ressentir à travers sa musique Perspective acoustique
une forte personnalité, un cha- Mais c’est peut-être avec In- soit
risme artistique palpable, bref, Schrift 2 que culmine cette édi- ✂
une présence. tion 2019. L’œuvre cristallise la BULLETIN D'ABONNEMENT A retourner sous enveloppe affranchie à :
Il faut dire que Rihm a quelque puissance d’une musique dont Service abonnements DIAPASON CS 90125 - 27091 Evreux Cedex 9 - Tél.: 01 46 48 47 60
chose du démiurge prométhéen. l’intensité ne repose pas tant sur
OUI, je m'abonne à DIAPASON :

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Le compositeur impressionne la masse ou la densité que sur la
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par l’étendue de sa culture, par conduite harmonique, l’imbri-
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l’originalité de sa pensée et par cation des textures et l’in-
sa prolixité. Parmi ses nom- croyable perspective acoustique 1 an (11 n° + 11 CD "DIAPASON d'OR" + 3 guides)
dégagée par la disposition de pour 49,90€ au lieu de 64,90€* -23% 987883
breuses et souvent longues par-
titions, on préfère à celles où la clarinettes et de percussions au- Je joins mon règlement :
matière abonde, torrentielle et tour du public, dans les balcons. par chèque bancaire à l’ordre de Diapason
presque logorrhéique, celles qui Le choix payant d’un orchestre
condensent l’énergie comme la très atypique (foison de bassons ssss ssss ssss ssss
par CB :
tension expressive. Là, au détri- et contrebassons, seize cuivres Expire fin : ss ssss
Date et signature obligatoires :

dont six cors, pas de cordes ai-


Cryptogramme : sss
ment d’une musique vocale mise
en valeur de façon plutôt parci- guës) tendrait presque à donner
J'indique mes coordonnés :
monieuse – la densité avec la- quelques rides au somptueux
quelle le Chœur de Radio France Formazioni de Berio, pourtant Nom : ssssssssssssssssssss
Prénom : sssssssssssssssssss
dirigé par Martina Batic restitue enlevé avec le même brio par
le De Profundis donne pourtant Alejo Pérez et le Philharmo-
envie d’explorer davantage ces nique de Radio France. Adresse : sssssssssssssssssss
polyphonies –, c’est l’orchestre, Pierre Rigaudière ssssssssssssssssssssss
CP : sssss Ville : ssssssssssssss

Téléphone : ss ss ss ss ss

Email : ssssssssssssssssssss

ssssssssssssssssssssss
© CHRISTOPHE ABRAMOWITZ

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I 57
O vu et entendu

Bon filon
Créé en 2017 à San Francisco, le nouvel opéra de John Adams et Peter Sellars
a été donné en première européenne à Amsterdam, avant Venise.

Girls of the Golden West d’Adams. Golden West (1905) de David Belasco – qui a pioche sur scène, le maître post-minimaliste
Amsterdam, Opéra, le 28 février. mis Sellars sur cette piste ; mais le librettiste nous régale d’une écriture pulsée raffolant
et metteur en scène a fait confiance aux lettres des syncopes et des ostinatos, admirable-
Le plus fécond des tandems de de l’écrivain Louise Clappe (Dame Shirley sur ment boisée et cuivrée, jusqu’à faire fleurir
la scène lyrique contempo- le plateau) et multiplié les sources (épisto- quelques fanfares entêtantes. Le sympho-
raine nous parle encore de laires, littéraires...). Si le propos est histori- niste brille aussi par les cordes tissées dont
l’Amérique. Comme toujours ? quement référencé, il permet à l’artiste engagé il habille ses scènes intimistes ; le legato de
Pas tout à fait : cette fois, de faire écho à des préoccupations finalement miel qu’y fait couler le luxueux Philharmo-
John Adams et Peter Sellars tournent le dos très actuelles : violence de groupe, atteintes à nique de Rotterdam est un baume. Le chœur
à la chronique XXe siècle pour aller aux la dignité humaine, tensions ethniques, maison aussi est saisissant, peut-être parce
sources du mythe américain, sur les traces sexisme, préservation de la nature... que le compositeur lui assigne un rôle très
des chercheurs d’or au mitan du XIXe siècle, John Adams n’est pas davantage prisonnier direct, un phrasé efficacement simple sans
dans leur Californie d’adoption. C’est une re- du modèle puccinien, quand bien même il tomber dans la veine folk, où la répétition du
cherche sur La fanciulla del West (1910) de ne renonce pas à un certain lyrisme de la mot peut épouser celle de la note.
Puccini – adaptée de la pièce The Girl of the ligne vocale. Dès les premiers coups de
Diversité féminine
Le plateau, reconduit de San Francisco à
Amsterdam, donne tout son sens au « s »
ajouté par Sellars au Girl de la pièce, tant il
témoigne d’une belle diversité féminine.
Devenue une fidèle d’Adams, Julia Bullock
incarne la quasi-narratrice Shirley avec une
éloquence remarquable, armée d’un soprano
lyrique bien creusé dans le médium. Impres-
sionnante J’Nai Bridges (Josefa Segovia) à ses
côtés, bientôt une Carmen et une Dalila, déjà
un mezzo au timbre de bronze ; Hye Jung Lee
(Ah Sing) complète le trio du haut de son agi-
lité dans le colorature léger. Chez les hommes,
deux fortes incarnations : le Joe Cannon de
Paul Appleby, qui met ce qu’il faut de veulerie
dans son lumineux ténor mozartien, et
Davone Tines (Ned Peters), dont le baryton-
basse est aussi sensible que sombre.
Mais la proposition serait-elle trop distendue
(environ deux heures en demie de musique) ?
La direction musicale de Grant Gershon peine
à maintenir notre attention dans le Far West
stylisé par les décors de David Gropman.
Sellars, en orpailleur, cherche une épure qu’il
ne trouve pas complètement. Peu importe. Un
Adams moins percutant vaut mieux que tant
de créations sans lendemain présentées à
© MARTIN WALZ

l’Opéra de Paris : à quand Nixon in China ou


Doctor Atomic, voire ces Girls qui ne
manquent pas de charme, sur notre première
scène nationale ? Benoît Fauchet

58 I
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Frédéric Lodéon
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Coéd. Alpha Classics / France Musique.

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© Photo : Ch. Abramowitz / Radio France

allez
la do ré !
editions.radiofrance.fr + 7 webradios sur francemusique.fr
LE DISQUE
64
66
LES DIAPASON D’OR
Les Indispensables
avril 2019
68 L’île déserte
70 Rééditions
73 L’événement
74 LES 160 CRITIQUES
80 En studio
106 Le coin du collectionneur
108 Les vidéos

PAGE 73

PAGE 106
© BARBORA HRDA – HILDE ZENKER – DR.

PAGE 70
PAGE 108
PAGE 66

I 63
• Le choix de la rédaction

DIAPASON D’OR
NOUVEAUTÉS
● CRITIQUE P. 73 ● CRITIQUE P. 76 ● PLAGE 1 ● CRITIQUE P. 86 ● PLAGE 2 ● CRITIQUE P. 104 ● PLAGE 3

MARTINU BACH FRANCK FRANCK, VIERNE


Mélodies. Concertos pour orgue. Prélude, choral et fugue. Sonates pour violon et piano.
Martina Jankova, Tomas Kral, Bart Jacobs, Les Muffatti. Prélude, aria et finale… Aline Ibragimova,
Ivo Kahanek. Supraphon. Ramée. Michel Dalberto. Aparté. Cédric Tiberghien. Hyperion.
La soprano et deux amis L’orgue de Bach parade Si Franck et Dalberto Peu de duos sont aussi soudés,
nous guident sur les chemins et caracole, dans plusieurs ont en commun la quête et aussi expérimentaux, que
d’Europe centrale empruntés cantates, devant l’orchestre. intransigeante d’une forme la violoniste russe et le pianiste
(ou rêvés) par Martinu. Flânerie Bart Jacobs part de ces parfaite, c’est un souffle français, retrouvant enfin
ô combien nostalgique, où sinfonias pour élaborer quatre sauvage qui soulève, en concert, l’état de grâce de leur album
chacun renoue avec ses racines. concertos éblouissants. les deux triptyques. Szymanowski.

Le choix de Le choix de

DÉCOUVERTE RÉÉDITIONS INDISPENSABLE


● CRITIQUE P. 100 ● PLAGE 5 ● CRITIQUE P. 71 ● PLAGE 6 ● CRITIQUE P. 70 ● PLAGE 7 ● RENDEZ-VOUS P. 66

TITELOUZE ANDREAS STAIER QUATUOR JUILLIARD VERDI


Deux messes. Scarlatti, Boccherini, Soler… « The Complete RCA Recordings Requiem. Rysanek, Ludwig,
Les Meslanges. Paraty. Erato. 1957-1960 ». Sony (11 CD). Zampieri, Siepi, Wiener Singeverein
Couplage évident : les deux & Philharmoniker, H. von Karajan.
On ne connaissait de lui De Mozart à Berg et de Carter
que deux recueils essentiels programmes espagnols à Beethoven, la discographie Salzbourg 21 août 1958,
pour orgue, auxquels s’ajoutent d’Andreas Staier pour Teldec des Juilliard pour RCA, de 1957 Manège des rochers, Karajan
désormais quatre messes en 1996 et 1999, deux Diapason à 1960, résume leur répertoire, dirige son Requiem de Verdi
de 1626. Les Meslanges en d’or aussi brillants qu’au leur exigence et révèle le plus rapide, visionnaire
dévoilent deux, magistrales. premier jour. deux inédits. et transcendant.
Le choix de Le choix de

64 I
CHAQUE MOIS, LE MEILLEUR DU DISQUE
CLASSIQUE, D’UN SEUL COUP D’ŒIL !
● CRITIQUE P. 90 ● PLAGE 4 ● CRITIQUE P. 83 ● CRITIQUE P. 98
Et bientôt

RACHMANINOV VOL. II
Après les symphonies et les
JONES CHOSTAKOVITCH TIPPETT concertos de Rachmaninov
Chamber Air’s for a violin Quatuors nos 5 et 7. Quintette Symphonie no 3… (Volume XII), Gaëtan Naulleau
and a through bass. avec piano. Elisabeth Leonskaja, BBC Scottish Symphony Orchestra, et les critiques de Diapason
The Beggar’s Ensemble. Flora. Quatuor Artemis. Erato. Martyn Brabbins. Hyperion. ont planché sur son piano
solo, sa musique de chambre,
Le goût du risque fédère Une relecture essentielle Martyn Brabbins prend ses mélodies et… ses talents
la jeune équipe d’un violoniste du génial Quatuor no 5, dans le relais de Colin Davis dans d’interprète. Vous découvrirez
exalté. Mieux qu’une rareté un triptyque idéal pour aborder le brûlot de 1972. L’homme en mai les versions élues,
précieuse, une plongée dans la musique de chambre de morderne peut-il encore clamer dans le Volume XV de notre
l’atmosphère sulfureuse de Chostakovitch. Consécration l’Ode à la joie ? Réponse en Discothèque idéale.
Londres au temps d’Hogarth. des nouveaux Artemis. symphonie de Michael Tippett.
Le choix de

VIDÉO COLLECTIONNEUR
● CRITIQUE P. 108 ● CRITIQUE P. 106

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Juan Diego Florez, Christiane Karg… 1939-1945 ». BPM. par téléphone au
Michele Mariotti/John Fulljames
& Hofesh Shechter. Belvedere.
Aucun prodige en termes 01 46 48 47 60
de transferts dans ces 22 SACD
L’Orphée de Juan Diego Florez à la gloire de Furtwängler,
ou sur
triomphe, dans un spectacle mis mais un superbe livret de 184 www.kiosquemag.com
en danses – et en transe – par le pages solidement documenté…
chorégraphe Hofesh Shechter. qui vaut ses 230 euros.

I 65
● La collection des Indispensables

Votre CD
Des enregistrements rares ou légendaires sélectionnés par Gaëtan Naulleau.

J
eune chef à Ulm ou à imposant appareil orchestral et
Aix-la-Chapelle, Herbert choral à ce cadre monumental
von Karajan dirigeait […]. Aussi ne réussit-il pas seule-
déjà le  Requiem de ment les effets tutta forza du Dies
Verdi. En 1989, ce sera irae et la double fugue du Sanc-
la dernière œuvre qu’il donnera tus, mais également les accents
à Berlin, quelques mois avant sa très doux et très délicats dans les
mort, alors qu’il devait encore la accompagnements, d’une trans-
reprendre en août à Salzbourg. parence digne de la musique de
Hormis le film légendaire de chambre. »
Clouzot (1967), il attendit 1972
pour s’y mesurer en studio ; mais Au-dessus du volcan
ni cette gravure, ni celle de 1985 L’article de la Süddeutsche Zei-
ne suscitent la même émotion tung louait ensuite les solistes
que les concerts, parfois moins triés sur le volet et s’attardait
parfaits mais si inspirés. sur une Christa Ludwig à peine
A Salzbourg, il programma trentenaire, déployant une ligne
l’œuvre huit fois (l’été, sans d’une infinie noblesse, sans la
compter le Festival de Pâques), moindre concession à l’effet.
montrant une évolution dans la Giuseppe Zampieri ne s’interdit
continuité. En 1949, une vision pas moins tout écart de phrasé.
apocalyptique, d’une noir- Cesare Siepi, dont ce même été

113
ceur panique, avec des lenteurs 1958 consacre le Philippe II, allie
hagardes. Le 21 août 1958, il la splendeur du style à celle de la
dirige plus vite, lorgne davantage voix. N’en faisons pas mystère :
vers le théâtre mais atteint des Leonie Rysanek accuse une cer-
sommets de raffinement, fixant taine instabilité d’émission dans

n
pour plus d’une décennie ce que son incarnation hallucinée,

o
sera son Requiem de Verdi. Les exprimant son angoisse à tra-
années 1970 et 1980 proposeront vers des pianissimos aigus exta-
une approche d’une grandeur siés, délivrant ce chant au-dessus
plus esthétisante, plus contem- du volcan qui n’appartient qu’à
plative, plus résignée. elle, retrouvant, comme Ludwig,
Comme on eût aimé l’entendre une sorte d’âme d’enfant pour un
VERDI : Messa da requiem. ce  Requiem de 1958  ! Le voir Recordare ou un Agnus Dei en
Leonie Rysanek (soprano), Christa Ludwig aussi : il résonnait à la Felsenreit- apesanteur – c’est Senta devant
schule, les fanfares du Jugement l’Eternel.
(contralto) Giuseppe Zampieri (ténor), venaient des arcades de la galerie Avec eux, Herbert von Karajan
Cesare Siepi (baryton), Wiener Singverein, supérieure ; le chœur viennois, restituait à la fois le cri de souf-
Wiener Philharmoniker, Herbert von Karajan. qui, du début à la fin, ne fit qu’un france du Dies irae, les gémisse-
avec Karajan, était installé sur ments du Lacrymosa, les extases
« Les Indispensables de Diapason » une haute estrade en gradins du Lux aeterna, l’éphémère jubi-
devant les parois rocheuses. Le lation du Sanctus. Qui a su sus-
no 113. Ø 1958. TT : 1 h 21’. critique Karl Heinz Ruppel pendre ainsi le temps dans le
s’émerveillait alors de la « maî- Hostias ou l’Agnus Dei ? Qui a
trise souveraine avec laquelle chargé d’un tel effroi les silences
[Karajan] assure la mise en scène hagards de la Séquence ?
sonore de l’œuvre, et accorde son Didier Van Moere

66 I
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• L’île déserte de PHILIPPE RAMIN

LES 100 DISQUES QUE TOUT MÉLOMANE DOIT CONNAÎTRE


o
n 86
Rameau
Pygmalion.
La Petite Bande, Gustav Leonhardt.
DHM, 1980.

E
ngagé avec Harnoncourt depuis 1970 dans une
intégrale des cantates de Bach, Gustav Leonhardt une forte individualité des registres), Leonhardt éclaire son
peaufine avec Sigiswald Kuijken son projet d’or- effet avec la curiosité amusée d’un Bergman filmant les cou-
chestre à la française, ce mélange détonant des lisses de sa Flûte enchantée. Dans ce laboratoire musical où
hautbois et des violons si proche d’un plein jeu les récits étirent une prosodie alambiquée, il trouve une
d’orgue façon Clicquot. Première réalisation d’envergure, manière de sensualité, dont l’artifice touche davantage qu’un
un Bourgeois gentilhomme de Lully réunit, aux basses d’ar- moderne naturel. Cette volupté réprimée, cet érotisme que
chet, Anner Bylsma, Jordi Savall, Richte Van der Meer et les soupirs des flûtes entretiennent avec insistance vont
Wieland Kuijken ! L’album, en 1973, jette un pavé dans la bientôt rompre leurs digues grâce à une merveilleuse mozar-
mare d’une esthétique pompeuse en usage depuis long- tienne entrée presque par hasard dans le tourbillon baroque :
temps, plus propice aux allocutions télévisuelles présiden- « Du pouvoir de l’Amour ce prodige est l’effet », et voici Rachel
tielles qu’à la noble fantaisie du Grand Siècle. Yakar qui volette au-dessus de deux pâles figures. Cet Amour
Quelques années passent, les ajustements de l’orchestre frémissant, aux vocalises du dernier chic, va guider les pas
ouvrent la voie à Rameau. L’art du « tremblement feint » et de la Statue (désormais muette, on la comprend) dans l’ap-
le profil du coup d’archet français n’ont plus de secret pour prentissage des danses en usage (tempos improbables mais
La Petite Bande quand elle s’aventure dans les tableaux d’Hip- séduction infinie). Elle stimulera même John Elwes, tout
polyte et Aricie (Suite d’orchestre, 1978). Enfin, Pygmalion ébahi d’un style vocal si peu orthodoxe en ces temps de voix
entre en scène. L’œuvre est courte mais substantielle. blanches. Depuis Le Magicien d’Oz on n’avait jamais vu de
Entendons-nous vraiment les « coups de ciseau du sculp- passage aussi réjouissant du noir et blanc à la couleur, des
teur » dans l’Ouverture ? Le projet de Rameau, et de Leon- ombres chinoises au théâtre.
hardt après lui, dépasse le simple descriptif en brossant à
d ’autres trésors
larges traits les couleurs du drame. La fresque sympho-
nique laisse rapidement place à des personnages dont la
stylisation vocale extrême fait penser à ces acteurs mas-
qués du théâtre nô. Qu’importe ces voyelles déformées
dans l’aigu (John Elwes) et ce français approximatif (Mieke
Van der Sluis), la « vaine tendresse » est d’abord celle de la
flûte, le violoncelle de Richte Van der Meer joue avec plus
de conviction l’étonnement que la Statue revenue à la vie.
Marionnettes en deux dimensions, ce Pygmalion et son
idole ne semblent guère plus animés que le bloc de marbre
qui attend son heure jusqu’à ce merveilleux accord de mi ● Lully : ● Rameau : ● Monteverdi :
majeur exposé du grave à l’aigu à « demi-jeu », suivi d’un Le Bourgeois Hippolyte et Aricie L’incoronazione
surprenant « silence d’un moment » : Leonhardt lui donne Gentilhomme. (Suite). di Poppea.
La Petite Bande, La Petite Bande, Nikolaus Harnoncourt,
une ampleur singulière, qui n’est pas sans évoquer un autre
Gustav Leonhardt. Sigiswald Kuijken. Jean-Pierre Ponnelle.
lever du soleil… au début du Zarathoustra de Strauss !
DHM, 1973. DHM, 1978. DVD DG, 1979.
En dévoilant le procédé instrumental (peu de fondu mais

68 I
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O Rééditions

Carré d’art
De Mozart à Berg et de Beethoven à Carter, la discographie du Quatuor Juilliard pour RCA,
de 1957 à 1960, résume leur répertoire, leur exigence et révèle deux gravures inédites.

U
ne belle photographie reviendra à la source éblouis- de versions que je lui avais qui ne gagnent pas forcément
de 1952 montre le sante et proprement inouïe de envoyées pour qu’il sélectionne à être entendus de si près. Qu’ils
Quatuor Juilliard six l’intégrale Bartok, premier opus, celle de notre Discothèque idéale tendent pourtant l’oreille  ! Ils
ans après ses débuts : en 1949, pour la Columbia. de Diapason : « L’équilibre des (re)découvriront quel esprit
trois musiciens assis, On hésite, comme l’an passé, lignes et de la construction est d’analyse fonde le geste expressif
violon sous le bras, l’autre entre applaudir l’éditeur qui parfait de la première à la der- et ramène le foisonnement bee-
debout, tous les regards rivés sur regroupe un ensemble essentiel, nière note, et ils ne tombent pas thovénien à une trajectoire impa-
les pupitres. Les instruments joliment présenté et bien masté- un instant dans le piège du rable. Plutôt qu’aux autres qua-
muets mais les esprits vifs, inter- risé, et snober celui qui s’en est démonstratif. J’entends un tuors de l’époque, cette autorité
rogeant les textes en dialogue. fichu pendant trois décennies. immense quatuor en ceci que sans inertie fait écho à l’exigence
L’époque du quatuor à cordes En CD, il a fallu attendre la série l’intensité des quatre musiciens (également new-yorkaise) avec
comme divertissement collégial Juilliard de Testament, publiée n’est jamais dominée par le pre- laquelle Toscanini organise et
serait-elle révolue  ? Dès leur sous licence, pour retrouver, par mier violon. » enflamme tout à la fois les neuf
premier concert officiel, Robert exemple, la Suite lyrique de mai Jean-Michel Molkhou a fêté symphonies. Comme l’auditeur
Mann et ses partenaires se mesu- 1959. Elle trônait il y a deux ans chaque volume Testament par se sent «  conduit  » dans les
raient à la Suite lyrique de Berg, méandres de l’Opus 131 !
cheval de bataille pendant des L’album Haydn de 1957 sera
décennies. A l’affiche également, pour beaucoup une surprise,
ce 23 décembre 1947 à New York, avec cet Opus 77 no 1 impres-
l’Opus 130 de Beethoven, autre sionnant, atypique, terriblement
trajectoire sinueuse, autre carré, historiquement passion-
emblème d’une quête spirituelle. nant par l’indépendance d’esprit
Le compositeur William Schu- qu’affirmaient ainsi Robert
man, quand il prit la présidence Mann et les siens.
de la Juilliard School en 1945, Sans rancune, applaudissons le
souhaitait y abriter « un quatuor coffret préfacé par Tully Potter,
qui jouerait le répertoire établi plus complet que la série Testa-
avec le sentiment d’excitation et ment, préférable par des trans-
de découverte que procurent les ferts plus aérés et colorés (Testa-
œuvres nouvelles… et les œuvres ment filtrait souvent les bandes
nouvelles avec la vénération à l’excès). Dire qu’ils sont opti-
habituellement réservée aux maux serait mentir : les scènes
classiques ». Il fut comblé. sonores ultra-latéralisées qu’af-
En 1961, une autre photogra- fectionnait RCA dans ses pre-
phie (cf. p. 63) duplique la pose mières années de stéréo gagnent
et le message avec deux nou- à être resserrées, tout particuliè-
veaux venus. La chevelure noire rement dans les gravures cham-
de Robert Koff a fait place au bristes captées si près des cordes.
crâne lisse d’Isidore Cohen, celle Deux instrumentistes tout à
d’Arthur Winograd au casque droite, deux tout à gauche, un
argenté de Claus Adam : dispo- sur le podium d’une discogra- une salve de superlatifs. N’en espace béant au milieu ont certes
sition d’une décennie légendaire phie comparée de Patrick Szers- rajoutons pas, même si la tenta- l’avantage d’une clarté radicale !
et, Dieu merci, généreuse en stu- novicz, tandis que leur Quatuor tion est grande devant le déploie- Il n’est pas interdit de rapprocher
dios. Un premier coffret Sony en sol mineur de Debussy cara- ment magistral de ces Beetho- provisoirement vos enceintes
rassemblait l’an dernier ses gra- colait en tête d’une Table d’écoute ven, captés dans une acoustique pour apprécier un quatuor à
vures sous label Epic (du génial rondement menée chez nos amis mate et chambriste, mais claire- cordes plutôt que deux duos.
cycle Mozart de 1962 au Haydn de la RTBF. C’est encore à Testa- ment pensés pour la salle de Gaëtan Naulleau
de 1968, plus un essai de 1956, cf. ment que Sony reléguait «  La concert. Nos plus jeunes qua-
no 668) ; celui-ci remonte le temps Jeune Fille et la mort ». Antoine tuors ne se retrouveront peut- « Juilliard String Quartet,
Complete RCA Recordings 1957-
avec les onze LP RCA (1957-1960, Lederlin, le violoncelliste des être pas dans cette manière
1960 ». RCA, 11 CD. Diapason d’or
à cheval sur la mono et la stéréo). Belcea, n’en revenait pas quand étrangère à la séduction et dans
Demain sans doute, un troisième il l’a découverte, parmi la dizaine ces vibratos partout vigoureux, PLAGE 7 DE NOTRE CD

70 I
PÉPITES BAROQUES Grand Robert
E
Trois titres seulement dans la nouvelle fournée
« Veritas » d’Erato ? Trois réussites, à commen- nfin  ! Voici réuni tout ce que pour violon et quatuor), Debussy, Ravel
cer par la réunion des deux programmes espa- Robert Casadesus (1899-1971) a (deux fois le Concerto pour la main
gnols qu’Andreas Staier confiait à Teldec. Le enregistré pour CBS entre 1940 gauche) ou Chopin (Ballades et Sonate
Scarlatti de 1996, après deux récitals pour et 1969 aux Etats-Unis, en France no 3), Casadesus offre l’apparence de la
DHM, était toujours celui d’un orateur partout et aux Pays-Bas. Au hasard des simplicité, de la probité, de la vie. Le son
lucide mais d’un virtuose expansif. Le modèle CD, on relève la présence de sa femme des Steinway américains enregistrés de
allemand de Keith Hill tonne et galope, crépite Gaby, du violoniste Zino Francescatti, du près n’est certes pas toujours valorisant,
dans les basses comme dans l’aigu. Plus raf- baryton Pierre Bernac, des chefs Leonard mais comme dans les disques de Rudolf
finé, le clavecin qui lui succédait en 1999 dans Bernstein, Dimitri Mitropoulos, Eugene Serkin, sa crudité ne réussit pas à amoin-
les « Variaciones del fandango » s’embrasait Ormandy, Charles Munch, Artur Rod- drir l’art de Casadesus. L’intégrale du
dans un Soler voluptueux et vertigineux, indis- zinski, Eduard Van Beinum, John Barbi- piano seul de Ravel est plus probléma-
pensable (2 CD, Diapason d’or). rolli, George Szell… Ont été ajoutés les tique à cet égard, l’instrument manque
PLAGE 6 DE NOTRE CD albums captés en public à Amsterdam, du rayonnement attendu dans Le
James Bowman confie édités après sa mort par l’association qui Tombeau de Couperin et des résonances
volontiers sa tendresse portait son nom, un plein disque de Gaby fondues des Valses nobles…
pour son premier récital, jouant la musique de son mari et les Casadesus pratiquait la musique de
avec Robert Spencer, paru quelques LP gravés pour CBS par Jean, chambre avec une verve et un sérieux qui
en 1972 sous étiquette leur fils. Il est dommage que Sony n’ait rendent les sonates de Beethoven, Fauré,
« Eminence ». Sa réédition pas intégré les 78 tours réalisés à Paris Franck, Brahms et Debussy partagées
(il était temps) vaut autant de 1928 à 1939 pour la Columbia britan- avec Zino Francescatti toujours passion-
pour le mélange inimitable nique, comme la major l’a fait pour l’inté- nantes. Disques célèbres comme le sont
d’insolence et de noncha- grale Arthur Rubinstein. les concertos de Mozart avec Szell, car tou-
lance du contre-ténor que Ces 65 CD composent une somme peu jours maintenus au Catalogue. Deux rare-
pour la forte présence du familière au mélomane français, raison tés les complètent ici : le 27e avec Barbirolli
luthiste tout au long de ces pour laquelle je donne les précisions ci- (1941) et le 21e avec Munch (1948). Les
« Elizabethan Lute Songs » dessus, qui en disent long sur le statut du Concertos nos 1 et 4 de Beethoven avec Van
(Dowland, Byrd, Johnson, plus international de nos pianistes avant Beinum, le 4e avec Ormandy, et un bou-
Morley, Pierce et quelques
l’arrivée de Philippe Entremont, Jean- quet de sonates (dont les Opus 57, 81a, 101
contemporains italiens).
Bernard Pommier puis Michel Béroff. La et 110) gagnent à être revisités. Et « L’Em-
Couplage bien vu avec un
classique, le Purcell de branche française de CBS n’a pas exploité pereur » new-yorkais de 1955 avec Mitro-
David Munrow en 1975 – de façon assidue les microsillons de Casa- poulos est un must. Alain Lompech
Bowman encore, avec desus. Malgré sa belle édition de 2001,
Brett, Burrowes et l’extra- quarante-trois œuvres connaissent ici leur « Robert Casadesus, Pianist of Elegance
– The Complete Columbia Album
ordinaire Robert Lloyd premier report en CD. Les collectionneurs
Collection ». Sony, 65 CD. Y Y Y Y Y
(2 CD, Y Y Y Y Y ). apprécieront le soin éditorial apporté au
livret, dont l’index par compositeur leur
Diapason d’or de l’année
sera bien utile pour naviguer dans le
2011, la deuxième inté-
tracklist détaillé, sur 140 pages, des CD
grale des motets de Bach
par John Eliot Gardiner, rangés par ordre chronologique (avec
a-t-elle jeté aux oubliettes pochettes d’origine, suivant le principe de
celle d’Erato ? Par la prise la collection).
de son, la diversité de Robert Casadesus jouait-il avec son cœur,
l’accent et du rythme, comme l’écrit notre confrère Olivier Bel-
l’extension de la palette, lamy dans son texte de présentation, ou
l’onctuosité des sopranos, elle la surpasse assu- était-il ce pianiste sec vilipendé par
rément. Sa rhétorique hypersensible vous d’autres ? Il était à mon sens un artiste
agace ? Retour à la conception plus franche, moins porté sur les recherches de sono-
mais pas moins sentie, qui unifiait le Monteverdi rité que sur le mouvement, l’équilibre, la
Choir de 1980. L’arche du Jesu meine Freude précision rythmique, l’expression juste,
est une perfection. Les désolations du motet chaleureuse mais tenue. Et sans cesse à
d’après Kuhnau et les fureurs de Nun ist das Heil l’écoute des autres. Que la musique soit
und die Kraft, écartés de plusieurs rééditions, de Scarlatti, Bartok (Sonate pour deux
sont cette fois au rendez-vous, merci (2 CD,
pianos), Saint-Saëns (deux fois le
Y Y Y Y Y ). Gaëtan Naulleau
Concerto no  4), Chausson (Concert
O Rééditions

Pleins feux sur Pennario


A
près Fleisher, Janis, Cliburn, l’autre, une démonstration pianistique de aux cordes et distancie le piano. Le Trio no 1
Wild, Browning et Graffman, haut vol avec Valse du Faust de Gounod et d’Arensky ou le no 2 de Brahms valent malgré
c’est au tour de Leonard Pen- Danse macabre de Saint-Saëns revues par tout le détour. On s’en voudrait aussi de
nario (1924-2008) d’enrichir la Liszt, et surtout une Valse de Ravel aussi passer à côté des dialogues mieux équilibrés
galerie de portraits consacrée parfaite dans l’esprit que dans la construc- des sonates pour violoncelle de Strauss et
par Sony aux grands pianistes américains tion. Pennario s’y affirme également en Mendelssohn, ou du quintette de Franck.
– nés entre 1924 et 1934 à l’exception de arrangeur, dans une étourdissante Valse de Cette somme attachante mériterait d’avoir
Wild (1915), ils sont d’une génération qui a l’Empereur. Plus inégaux, les deux Livres une suite, la majorité des disques de Pennario
vu l’essor des carrières généreusement de Préludes de Debussy brossent cependant (Chopin, Gershwin, Gottschalk…) ayant été
relayé par celui du LP. Les rééditions nous quelques tableaux bien caractérisés – Ce gravée pour une filiale américaine d’Emi
présentaient jusqu’ici ce natif de Buffalo qu’a vu le vent d’Ouest, les pièces d’inspira- dans les années 1950. Laurent Muraro
entre le violon de Heifetz et le violoncelle tion espagnole et des Tierces alternées véri-
de Piatigorsky : lourde tâche que de s’as- tablement endiablées. « Leonard Pennario, The complete RCA
seoir sur le siège d’Arthur Rubinstein dans Avec orchestre, on retrouve le formidable Album Collection ». Sony, 12 CD. Y Y Y Y Y
le « Million Dollar Trio ». La reproduction interprète de Rachmaninov dans les Concer-
des pochettes d’origine nous rappelle tos nos  1 et 4 avec André Previn, et surtout
cruellement que Pennario avait accepté de des Variations Paganini sans temps mort
voir son nom en petits caractères sous ceux avec les Boston Pops d’Arthur Fiedler. On
de ses partenaires. reste sur notre faim, en revanche, devant
La somme de ses gravures pour RCA, réu- d’étranges concertos de Liszt aux arêtes
nie en 12 CD, le montre au sommet de ses bien saillantes avec René Leibowitz et le
moyens, sur un laps de temps relativement London Symphony, pour mieux se laisser
court (1963-1965). Elle dessine néanmoins entraîner par la baguette du jeune Seiji
un portrait assez fidèle. Côté solo, il faut se Ozawa à Boston, qui permet à Pennario de
précipiter sur deux disques attachants et rendre à la Burleske de Strauss à la fois son
complémentaires. D’un côté, un ravissant humour et son pas décidé. Une des grandes
bouquet savamment agencé de pièces versions de l’œuvre.
courtes ouvert par les humoresques de Les trios avec Heifetz et Piatigorsky font
Dvorak, Tchaïkovski et Rachmaninov. De parfois rager avec une prise de son qui colle

Un clavier entre deux mondes

B
rilliant Classics fait œuvre utile en les six sonates pour piano, auxquelles de solistes juste acceptables. Si le chef
développant, en 20 CD, un portrait Costantino Mastroprimiano donne vie sur a davantage de chance avec le plateau
sans précédent de Johann Nepomuk deux claviers très différents. Elles sonnent, de Mathilde de Guise, cet opéra de 1821
Hummel (1778-1837). Protégé de Mozart jusqu’à l’Opus 38, sur la solide copie paraît hélas bien mal ficelé.
avant de succéder à Haydn chez les d’un Anton Walter de 1790 par Urbano Côté chambriste, on préfère les trios
Estherazy, il est souvent applaudi comme Petroselli ; puis sur un Erard de 1838 et quintettes rendus avec esprit, et les
le virtuose du clavier en son temps – celui « en forme de clavecin », aux textures plus septuors pleins de souffle, aux duos
de Beethoven aussi, rival redoutable mais duveteuses. Un Bösendorfer prend le relais inégaux. Malgré quelques scories, mieux
ami, semble-t-il. Fleuron de la compilation, sous les mains de Madoka Inui et donne vaut l’alto au lyrisme généreux de Luigi
une belle étoffe, malgré une captation Bianchi et la jolie flûte de Lise Daoust
assez distante, à la Fantasina (sic) d’après que le violoncelle asthénique de Marco
Les Noces de Figaro. La pianiste japonaise Testori, handicapé par une prise de son
fait souffler un agréable vent de fraîcheur médiocre. Il y a aussi à boire et à manger
sur les pièces censées refléter les talents dans les concertos, où basson, clarinette
d’improvisateur de leur auteur. et trompette solistes brillent davantage
Didier Talpain, autre cheville ouvrière que leurs orchestres. Les micros ne sont
du coffret, met sa baguette vigoureuse pas seuls en faute : tout le monde dort
au service du pianoforte d’Alessandro autour de la mandoline bien prudente
Commellato, dont les marteaux ne d’Edith Bauer-Slais. Une sélection plus
sont pas loin d’évoquer les mailloches stricte n’aurait pas nui. Nicolas Derny
du cymbalum, et porte à bout de bras
la Missa solemnis, où il lui faut composer « Johann Nepomuk Hummel Edition ».
avec les limites du chœur et se contenter Brilliant Classics, 20 CD. Y Y Y Y

72 I
● L’événement

L’éveil des sources


La soprano Martina Jankova et deux amis nous guident sur les chemins d’Europe centrale empruntés
(ou rêvés) par Bohuslav Martinu. Flânerie ô combien nostalgique, où chacun renoue avec ses racines.

BOHUSLAV MARTINU
1890-1957
Chansons d’une page H 294.
Chansons de deux pages H 302.
Nouvelles Chansons slovaques H 126.
Nouveau Spalicek H 288.
Martina Jankova (soprano), Tomas Kral
(baryton), Ivo Kahanek (piano).
Supraphon. Ø 2017, 2018. TT : 1 h 22’.
TECHNIQUE : 3/5
Enregistré en juin 2017 au Martinu Hall
de l’Academie de Musique de Prague par
Ales Dvorak. Les timbres séduisants de
la soprano et du baryton sont malmenés
par des réflexions inopportunes.
L’acoustique de la salle en est sans doute
la cause. Le piano paraît comme privé
d’harmoniques.

© BARBORA HRDA.
«
L
a Moravie forme une terre de dans toutes les miniatures du bouquet, dont notes, voire parfois au-dessus. C’est chose
transition entre la Bohême et la les parfums embaument chaque écoute. faite avec une sensibilité de chaque instant
Slovaquie. Son folklore est une Bonne idée d’encadrer le programme par les et une intelligence lumineuse, dans un festin
manière de compromis entre le pages les plus tardives, écrites pendant la de couleurs et d’accents – par exemple Chez
folklore tchèque aux aimables guerre. Au début de son exil américain, le maman, où Jankova s’amuse des élisions du
polkas et le folklore slave aux profondes compositeur originaire de Policka s’y sou- parler morave. Difficile d’imaginer plus
mélopées.  » Ainsi Martinu décrit-il en vient de son pays natal avec une nostalgie idiomatique.
février 1932 le substrat musical de l’école des que la soprano traduit avec tendresse (écou- Même ravissement dans les Nouvelles chan-
Smetana, Dvorak et Janacek. Contrairement tez-la réchauffer le crépuscule de La Rosée sons slovaques H 126, recueillies sur le ter-
à ce dernier, ethnomusicologue avant l’heure, ou décrire Le Rêve de la Vierge). rain en 1920. Tout juste trentenaire, Martinu
l’auteur de Juliette ou la clef des songes, expa- n’a pas encore simplifié son écriture pour
trié dès 1923, mena une seule campagne Festin de couleurs et d’accents piano comme dans les chefs-d’œuvre ulté-
de  collecte. Son terroir national ne cessa Meilleure idée encore que d’inviter Jankova rieurs. J’ai une autre sœur flirte ainsi davan-
pourtant jamais de l’inspirer. et Kral à dialoguer dans les mélodies qui s’y tage avec le lied de salon qu’avec le folklore
Attention, danger  : plus le matériau est prêtent. Si Les Gars de Zvolen nous valent des campagnes. Qu’à cela ne tienne : Kaha-
authentiquement brut, plus les artistes le duo le plus irrésistible du disque, La Riche nek démêle le tout avec un naturel parfait,
lyriques risquent de s’y heurter. Ceux-ci en Bien-Aimée gagne beaucoup à donner en stylisant sans les dénaturer les effets
sont loin. Le timbre fruité de Martina Jan- également la parole au jeune homme désa- recherchés (dont les imitations du cymba-
kova, dont la maturité vocale paraît plus épa- busé. Le baryton soupire encore avec un lum). En solo ou en duo, les chanteurs
nouie que jamais, la subtilité de Tomas Kral, dépit idéalement senti dans L’Amoureux mâtinent cette musique de la mélancolie qui
qui joue aussi bien des syncopes de la musique abandonné et L’Amoureux triste. lui colle à la peau. Et le tact de Kral nous tire
que des accents toniques de la langue, et l’at- Il fallait, pour que notre bonheur soit total, des larmes dans Eh montagne ou Mon Dieu,
tention inventive d’Ivo Kahanek, cheville que les interprètes placent les textes à la que dois-je faire. Bouleversant voyage.
ouvrière de l’entreprise, font des miracles fausse naïveté champêtre aussi haut que les Nicolas Derny

I 73
LES 160 CRITIQUES DU MOIS
LE BILLET DE GAËTAN NAULLEAU NOS COTATIONS

Petits fours EXCEPTIONNEL A acquérir les yeux fermés.

L’abondance des répertoires méconnus et l’exten- YYYY Y SUPERBE Osez-le!


sion sans fin des discographies, chez Brahms ou
YYY Y RECOMMANDABLE Ne déparera pas votre discothèque
Dufay, sont deux défis majeurs pour une critique musicale exi-
geante, je l’ai dit plus d’une fois dans ce billet. Mais elle doit aussi YY Y MOYEN Pour fanas avant tout.
composer avec un problème plus récent, qui mérite d’être consi- Y Y DÉCONSEILLÉ A quoi bon ce disque?
déré avec attention : pensons que les modes de « consommation EXÉCRABLE Évitez le piège!
Y
musicale » ont évolué avec les mutations de supports.
Il y a quarante ans, acheter un LP revenait à l’écouter dans sa
continuité, une face au moins. Imaginez une belle tarte pour NOTRE COUP DE FOUDRE Révélation d’une œuvre
huit, à prendre ou à laisser. Il y a trente ans, la révolution du inédite ou d’un talent à suivre.
découverte
CD (et l’appoint de la télécommande) ont permis d’aller en un
claquement de doigts à la plus jolie part. Puis la musique déma- JUAN CRISOSTOMO succède), voire Schubert (début si
térialisée nous a postés devant un vertigineux buffet de petits ARRIAGA poétique du finale). Les instruments
fours. Ecouter un album dans la cohérence de son parcours 1806-1826 modernes ajoutent une touche ros­
reste souvent souhaitable. Mais la possibilité de télécharger à Y Y Y Y Y Symphonie. Ouvertures. sinienne dans l’enchaînement dy­
la plage et les facilités du streaming payant ou gratuit invitent à Herminie*. Médée (Aria)*. namique des tutti, dans les acce­
butiner : faire connaissance presto avec un jeune talent, retrou- Berit Norbakken Solset (soprano)*, lerandos et dans les effets des bois
ver un passage adoré, découvrir une sonate inédite, filer direc- BBC Philharmonic, Juanjo Mena. ou les staccatos des violoncelles.
tement, dans une archive lyrique, à l’inébranlable rocher de Chandos. Ø 2018. TT : 1 h 08’. Mena dirige tout cela avec une flui­
Fiordiligi ou aux brames de Tristan. TECHNIQUE : 4,5/5 dité, un sens des relances et une
Par sa qualité, la verve qui se conjuguent à un réel
Pêcheurs de perles mu sique de raffinement sonore, là où Dombrecht
La critique musicale doit alors s’adapter. Devons-nous continuer l’étoile filante accusait plutôt des rugosités
à considérer des disques entiers, dont l’agencement n’est pas Arriaga, mort postbaroques.
toujours déterminant ? N’est-il pas plus judicieux, dans certains avant d’atteindre Cette intelligence des couleurs et
cas, de mettre l’accent sur une ou deux plages ? ses vingt et un des rythmes stimulants, qui empa­
ans, a suscité nombre de très beaux nache l’orchestre, transcende aussi
Le nouvel album d’Aedes, formation d’élite dans le paysage
disques. On se souvient de la Sym- les deux Ouvertures, dont l’Opus
choral français, est classé au Requiem de Fauré, son plat de
phonie à grand orchestre sublimée 20 écrit à quinze ans. Si Mena est
résistance a priori. Déception, à côté de laquelle François jadis par le Concerto Köln ou encore sans doute moins vindicatif que
Laurent signale toutefois un trésor : Figure humaine, le péril- par le CD consacré au compositeur Dombrecht, les touches délicates
leux cycle a cappella de Poulenc sur des visions d’Eluard (cf. espagnol par Jordi Savall. Plus ré­ qu’il instille dans le discours orches­
p. 85). Il est permis de porter aux nues le Prélude, choral et fugue cemment (en 2006), Paul Dombrecht tral ont d’autres vertus. Mais Savall
et le Prélude, aria et finale de Franck par Michel Dalberto, et enregistra un disque couvrant tout ici nous émerveille.
d’être un poil plus réservé sur le Quintette qui les suit (cf. p. 86). l’œuvre vocal d’Arriaga puis un se­ On voudrait être aussi laudateur
Renoncer pour autant au Diapason d’or serait absurde. Pensez cond dédié aux pages orchestrales pour la cantate Herminie, nourrie
aussi à ce récital Purcell, perfectionniste mais d’abord anodin, (cf. nos  540 et 546). Juanjo Mena d’un dramatisme intense alla Gluck
d’une jeune soprano galloise, où se cachent deux perles (cf. préfère mêler les genres en occul­ et bien articulée par le chef. Hélas !
p. 93). Dans deux registres d’ailleurs opposés. L’alchimie tant l’Ouverture op. 1 mais en ajou­ la soprano norvégienne noie les
tant la cantate Herminie et une aria paroles françaises dans un charabia
musicale ne se prévoit pas.
extraite de l’opéra Médée, restée pittoresque. Dombrecht reste, là,
Loin de nous l’idée de couper les cheveux en quatre, par plaisir
isolée. nettement préférable.
ou par cuistrerie, dans une prose à rallonge ! Il s’agit seulement Le BBC Philharmonic, même en ef­ Jean-Luc Macia
d’ouvrir grand les oreilles pour enrayer la paresse de plume fectif chambriste, apporte une autre
qui voudrait tout englober à peu de frais sous quelques superla- perspective à ces œuvres que le LOUIS AUBERT
tifs éculés ou des coups de massue, et de répondre avec patience Fondamento de Dombrecht. Jamais 1877-1968
et discernement à la seule question valable : quelles sont, s’il y en la Symphonie en ré mineur (ca. 1824) Y Y Y Y Y Sonate pour violon
a, les bonnes raisons d’écouter cette publication ? La notation n’a paru faire à ce point le pont entre et piano. Caprice. 2 Romances.
n’en rendra jamais compte. Vous n’avez plus qu’à nous lire ! Mozart et Beethoven (l’Adagio intro­ Aubade. Madrigal (arr. Moraly).
ductif puis l’élan du Vivace qui lui Sur deux noms (a). Sillages.

74 I
• Le dictionnaire des disques

Lutins. Trois esquisses (b). Jacques Cazauran (contrebasse), apparitions entre de longues partition sans trop recourir aux
Stéphane Moraly (violon) (a), Jean-Philippe Collard (piano), phrases statiques des cordes, une oppositions dynamiques.
Romain David (piano) (a, b). Quatuor Parrenin, ironie acidulée (très Six) et des Le Concerto Wq 172 en la majeur
Azur. Ø 2018. TT : 1 h 14’. Alexandre Myrat. plaintes de la soprano dessinent est plus réussi : une réelle tension,
TECHNIQUE : 3,5/5 Erato. Ø 1978. TT : 41’. les zébrures du Marcato molto final. un zeste de nervosité et un bario-
Petit soprano ve- TECHNIQUE : 3/5 François Laurent lage sonore plus séduisant nous
dette à qui Fauré Une première en valent un Allegro enfin décapant.
confiait, en 1888 CD et une vraie CARL PHILIPP EMANUEL Si le Largo s’étire un tantinet, le fi-
le Pie Jesu de redécouverte  : BACH nale, dense et véhément, nous
son Requiem, fêtons l’unique 1714-1788 console du reste. Les cadences sont
Louis Aubert al- intégrale en CD Y Y Y Y Concertos pour de grands moments.
lait devenir, à seize ans, son élève (enregistrée en violoncelle Wq 170, 171 et 172. Le DVD, platement réalisé, n’apporte
au Conservatoire. Et privilégier, 1978) du cycle chambriste composé Christophe Coin (violoncelle pas grand-chose, si ce n’est de voir
comme compositeur, la musique entre 1968 et 1976, un sommet dans et direction), Orchestre baroque le chef-soliste à la peine (gestes dis-
vocale, avec des mélodies, des chan- l’œuvre de Georges Auric. Quasi de Séville. crets, hochements de tête peu effi-
sons pour le music-hall (Marie Du- septuagénaire, le musicien le plus Passacaille (CD + DVD). caces) pour stimuler l’orchestre. Byl-
bas crée sa Mauvaise Prière), et un « officiel » des Six, devenu président Ø 2014. TT : 1 h 08’. sma, Gaillard et Queyras dominent
« conte lyrique » qu’Albert Wolff de la Sacem et membre de l’Insti- TECHNIQUE : 3,5/5 le podium. Jean-Luc Macia
exporte au Met, La Forêt bleue tut, n’en reste pas moins le plus Christophe Coin
(1913). Au sein d’un maigre corpus « avancé » du groupe. Lorsqu’il en- aura attendu JOHANN SEBASTIAN BACH
chambriste, le violon tient une place treprend ses Imaginées, conçues longtemps avant 1685-1750
à part : c’est le seul instrument au- comme des « invitations à la rêve- d’aborder Ema- Y Y Y Y Y Cantates BWV 82
quel il a offert une sonate, dédiée rie », Auric prévoit d’y faire tour à nuel Bach – et et 169. Chorals BWV 662 à 664.
en 1926 à Fauré. Le souvenir du tour dialoguer le piano avec la flûte l’éditeur quatre Prélude et fugue BWV 543.
maître imprègne le volet central, (I), le violoncelle (II), la clarinette ans, en prime, avant de présenter Damien Guillon (contre-ténor
tendre plutôt qu’élégiaque. Sté- (III) et l’alto (IV), puis de les réunir. le résultat de ce travail réalisé à Sé- et direction), Céline Scheen
phane Moraly et Romain David (pre- Il renonce finalement à l’alto au pro- ville. L’album nous parvient, ainsi, (soprano), Nicholas Scott (ténor),
mier violon et pianiste de l’ensemble fit d’une voix de soprano, intègre après deux parutions majeures ré- Beniut Arnould (basse),
Syntonia distingué en 2007 par un une pièce pour piano seul (V), et compensées chacune par un Dia- Le Banquet Céleste.
Diapason découverte dans le quin- étoffe l’instrumentation de la der- pason d’or, l’intégrale des cinq Maud Gratton (orgue).
tette de Franck) y sont autrement nière pièce (VI) par un quatuor à concertos par Ophélie Gaillard Alpha. Ø 2018. TT : 1 h 14’.
souples et éloquents qu’Alessan- cordes et une contrebasse (au lieu (Aparté) et, tout récemment, deux TECHNIQUE : 3/5
dro Fagiuoli avec Jean-Pierre Ar- du seul violoncelle). concertos par Jean-Guihen Queyas Damien Guillon
mengaud (cf. no 643). En jouant sans cesse sur les (HM). Coin leur répond en remar- est un artiste for-
L’archet de la jeune femme élance contrastes (de dynamique, de durée, quable virtuose. On ne peut qu’ad- midable et multi-
les mouvements extrêmes avec de couleurs, d’atmosphères), cha- mirer le brio de ses traits les plus carte, chanteur
flamme, et les deux partenaires cune des six Imaginées alterne des débridés, la variété de la pronon- et animateur de
donnent de superbes couleurs (mo- épisodes fantasques, tout en sau- ciation, notamment dans les mou- son Banquet Cé-
dales) aux horizons lointains du fi- tillements, et des bouffées de poé- vements lents, et la somptuosité de leste – comme Gérard Lesne jadis
nale. Mention spéciale, dans cette sie, plus ou moins sombre, qui se son Gagliano de 1720. Il a, sur Quey- avec Il Seminario musicale. Il a at-
intégrale des pièces pour violon et dissolvent dans un pointillisme so- ras, l’avantage de proposer en sus tendu sept ans, après l’album qui
piano, au Caprice de 1925. Avec sa nore proche de l’atonalité. Les inter- le Concerto Wq 171, et, sur ses deux réunissait les cantates BWV 170 et
conclusion alla ungarese, il adresse prètes réunis autour du piano de rivaux, celui d’ajouter un DVD avec 35, pour se mesurer à la célébris-
un clin d’œil au camarade Ravel et Jean-Philippe Collard donnent à le même programme. sime BWV 82, plus souvent chantée
à son Tzigane (1924). l’ensemble des contours très nets, Deux atouts, contre deux bémols. par les barytons. Bach l’a transcrite
Romain David ajoute de brèves Es- une intensité, une charge sensible L’Orchestre de Séville sonne épais, pour soprano (la flûte remplaçant
quisses (1900) pour piano, dont se souvent saisissantes. sans aération, avec une tendance le hautbois) et l’aurait confiée, une
détache une Valse tout en ondoie- Ainsi la flûte de Michel Debost fait- passagère à l’atonie malgré le talent fois au moins, à une voix d’alto. Bien
ments, et surtout le triptyque Sil- elle, en huit minutes, le tour d’un de Dmitry Sinkovsky au premier vio- conduit, le programme prélude à
lages (1913). Le « désir d’ailleurs » tempérament tendre, grave, brillant, lon. C’est aussi que la direction du la partie d’orgue concertant de la
s’y colore d’harmonies troubles, où capricieux, passionné, cruel – faut- violoncelliste français prend le parti BWV 169 (dont deux mouvements
perce l’inquiétude (Dans la nuit). So- il y deviner celui de madame Auric d’une modération préclassique, loin sont fondés sur le Concerto pour
corry s’achemine vers une habanera à qui la première Imaginée est dé- des tensions exacerbées par Pulci- clavecin BWV 1053) avec trois cho-
de plus en plus pressante… avant diée ? Le violoncelle de Frédéric nella (Gaillard) et surtout Resonanz rals, et se conclut sur l’impression-
de buter sur un soupir de désespoir. Lodéon dose remarquablement la (Queyras), qui nous bluffait par son nant diptyque BWV  543 en la
Superbe. François Laurent véhémence de son entrée dans la théâtre calculé des timbres et des mineur.
deuxième, et le soprano charnel et détails. L’attaque du La mineur est Guillon entame « Ich habe genug »
GEORGES AURIC souple de Michèle Command suc- ici comme étouffée et le discours avec une voix somptueuse et sur un
1899-1983 cède à la mélodie « doucement ap- qui suit sans relief, les volutes so- rythme soutenu. A l’anxiété impa-
Y Y Y Y Y Imaginées. puyée » par laquelle la clarinette listes n’y pouvant rien. Les mouve- tiente mise en scène dans ce mou-
Michèle Command (soprano), de Claude Desurmont referme la ments lents, en dépit de la diversité vement par Bejun Mehta l’an dernier
Michel Debost (flûte), troisième. du cantabile, se traînent un peu. En (cf. no 668), il préfère l’énergie d’une
Claude Desurmont (clarinette), Le point culminant du cycle est sa tant que chef, Coin architecture les détermination presque joyeuse,
Frédéric Lodéon (violoncelle), conclusion. Alternant pour de brèves structures sans cesse variées de la quand le croyant se réjouit de

I 75
Bach / Bartok

Nouveauté
JOHANN SEBASTIAN BACH déduire de la Cantate 35 (plusieurs options
1685-1750 possibles pour le mouvement central). Un
« Concertos pour orgue et cordes » troisième, en ré majeur, des Cantates 169 et 49. A un petit label au nom de bon au-
arrangés par Bart Jacobs d’après Gageons que Bart Jacobs et Les Muffatti feront gure, Dominique Merlet, depuis peu
les BWV 169, 49, 146, 188, 1052, cette fois des émules. Les micros de Rainer octogénaire, confie un Clavier bien
35, 1055, 1041 et 1058. Arndt ont également leur part dans une mise tempéré à la virtuosité juvénile. En-
Bart Jacobs (orgue), Les Muffatti. en scène instrumentale aussi grisante que les registré il y a plus de trois ans, le
Ramée. Ø 2018. TT : 1 h 20’. Quatre saisons de Podger, les Brandebourgeois Second Livre pourra de prime abord
TECHNIQUE : 5/5
du Café Zimmermann et la Water Music dérouter par un toucher à la fran-
Enregistré en mai 2018 par Rainer Arndt, à l’église
de Gardiner. Mais ceux qui prendront la relève chise peu amène. Il faut les fugues
Notre-Dame et Sainte-Léogare de Bornem (Belgique).
L’orgue soliste, de taille moyenne, prend place devront bien s’y préparer. L’exubérance du en mi bémol majeur et mi mineur,
au centre des cordes sans hégémonie. Des plans tableau repose ici sur un travail extrêmement puis le prélude en fa mineur pour
sonores peu marqués, mais sans préjudice pour cadré des timbres, des accents, du profil de attirer l’oreille vers la sensationnelle
la lisibilité, profitent à la cohésion des timbres. chaque mouvement. Alors tout tombe dans intelligence des motifs thématiques
Basses somptueuses. les plis, malgré l’alliance notoirement délicate et de leurs références, ainsi que de
d’un orgue et d’un orchestre. la vie polyphonique.

L
a batterie de médailles qui accueillait Une telle qualité d’échange serait impossible C’est dans le Premier Livre que Merlet
en 1993 André Isoir et Le Parlement de avec un instrument de tribune : celui de la donne à cette vie toute sa liberté.
Musique n’a-t-elle pas suffi ? Leur album manufacture Thomas pour l’église de Bornem, L’édition Richault annotée par Cho-
pour Calliope (« Bach, l’œuvre pour en Belgique, est placé au sol mais d’une richesse pin (d’après Czerny) et récemment
orgue et orchestre ») est loin d’avoir fait école. de timbres et d’une ampleur bien en situation. restituée par Jean-Jacques Eigel-
Les violonistes, les hautboïstes, quelques Le toucher de Bart Jacobs y fait des merveilles, dinger, lui apporte ses accents et
altistes, une mandoline aussi (Avi Avital, le seize pieds donne au tutti une assise épatante basses octaviées, ses indications
bluffant) se sont régulièrement invités sur (un seul violoncelle, une seule contrebasse dynamiques et expressives. Tempos
le terrain des concertos « reconstruits », toujours pourtant). L’émulation qui unit des archets très parfois surprenants (à commencer
déserté par les organistes. Pourtant Bach dynamiques, conquérants, parfaitement assortis par le tout premier), art constant des
leur tend la main. Dans plusieurs cantates, sous l’œil de Ryo Terakado, et la déclamation de progressions et des ruptures : a-t-
il accueille en tribune des mouvements Bart Jacobs, très active mais émaillée de pointes elle été apprise chez Chopin, cette
de concertos pour clavecin, dont le plus nonchalantes, électrise les deux finales en ré diction qui nous donne l’impression
idiomatique : le premier allegro mineur (plages 6 et 12). Et la nouvelle d’un récit fait exprès pour
du BWV 1052 en ré mineur, suppression des hautbois est une le piano ? On retrouve en effet ce
avec ses ostinatos d’arpèges, excellente chose, qui rend les qui fait la force des Ballades de ce
ses trépignements de basses textures plus complémentaires. grand pédagogue (Mandala) : la
et ses cadences, sert de Sinfonia Bart Jacobs ajoute aux trois domination intellectuelle et expres-
à la Cantate 146. Puis son concertos gravés par Isoir un sive de « la manière dont les voix,
Adagio passe également dernier arrangement, d’après que les doigts ressentent comme
à l’orgue, où il s’étire sous une le BWV 1041 pour violon en individuelles et distinctes, sont en-
greffe chorale ! Le finale ? la mineur et son jumeau pour tendues au sein d’une indissociable
Recyclé dans la Cantate 188. clavecin BWV 1058. Prodiges de harmonie » (Charles Rosen).
Groupons les trois, ôtons toucher et modèle de retouches, On a rarement entendu les entre-
la greffe, emballons ce premier on en redemande. croisements de cette « polyphonie
concerto. Un autre peut se PLAGE 1 DE NOTRE CD Gaëtan Naulleau harmonique », que Stravinsky repré-
sentait à Robert Craft comme un
croisillon de lignes orthogonales,
quitter ce monde et de surmonter Dans la Sinfonia qui ouvre la Gratton enchaîne une lecture kaléi- aussi fermement dessinés qu’ici.
ainsi ce qui lui pèse. Les couleurs BWV 169, Guillon chef met en scène doscopique et irisée des trois cho- Mais le vrai tour de force, et surtout
variées du timbre et l’agilité de Guil- des tutti turbulents face à l’orgue rals, dont toutes les lignes et les plans dans le Premier Livre, est de laisser
lon trouvent leur contrepartie dans concertant (dont l’éclat, trop mis sont mis en valeur, puis impose une s’épanouir leurs complexités comme
la transparence d’un groupe de en avant par les micros, écrase hé- pulsation tendue et excitante au dip- une réinvention émerveillée, digne
cordes réduit à un archet par partie. las la perspective sonore). L’attaque tyque en la mineur qui conclut ce de la révélation qu’elles représen-
Certes, les fins de phrases s’éteignent très franche par Guillon du premier CD très réussi. Jean-Luc Macia tèrent pour un Beethoven ou un
parfois à bout de souffle dans le récitatif vous cloue sur place puis Chopin : au fil des diptyques, Domi-
premier air, et les vocalise manquent avec des accents lumineux, une ai- Le Clavier bien tempéré, nique Merlet « rend ce qui les fait
parfois de densité dans l’air ultime. sance rare dans les vocalises, il dé- Y Y Y Y Y Livre I. particulièrement beaux, puissants,
Mais entretemps, dans la fameuse montre que cette œuvre lui convient Y Y Y Y Y Livre II. étonnants, spirituels ou émouvants
aria du sommeil, Guillon dose idéa- idéalement. En voici l’une des plus Dominique Merlet (piano). […] en suivant la musique de près,
lement pauses et relances, sur un belles lectures depuis Fink et Scholl. Le Palais des dégustateurs en regardant, écoutant et, comme
tempo modéré. La qualité du travail Jouant à merveille des superbes (2 coffrets de 2CD). Ø 2016 dirait [Charles] Rosen, en sentant
de cordes a sa part aussi dans un possibilités sonores de l’église réfor- et 2017. TT : 1 h 49’, 2 h. comment les lignes mélodiques sont
mouvement en état de grâce. mée du Bouclier à Strasbourg, Maud TECHNIQUE : 3,5/5 façonnées et combinées, comment

76 I
Clic !
Votre disquaire 100% classique
les harmonies se déploient, com- d’un grand piano Shigeru Kawai
ment les périodes s’articulent » (Jo- très versatile et un spectaculaire
seph Kerman). Un art du temps et sens de la polyphonie qui, à tout

1 1 4
de l’instant, où la fantaisie s’archi- prendre, nous fera privilégier cet

11
tecture comme sous le burin d’un album sur le précédent.

-
Piranèse. Paul de Louit Paul de Louit

-
Le Clavier bien tempéré, Y Y Y Y « Wachet auf ! ».

1
Livre I. Fugues BWV 539, 733, C. aminade : usique pour piano L. ouperin : anses du anuscrit . . ussek : oncertos piano, op.
Y Y Y Y Ewa Poblocka (piano). 579. Sonate BWV 528. Mark Viner, piano Bauyn 3, 14, 49
Pavel Kolesnikov, piano Ulster Orchestra; Howard Shelley
NIFC (2 CD). Ø 2018. TT : 1 h 54’ Concerto BWV 593.
TECHNIQUE : 4/5 Chorals BWV 645-650.
Y Y Y Chantal Stigliani (piano). Benjamin Alard (orgue Giroud
Calliope (2 CD). Ø 2017. TT : 1 h 44’. [1997] d’Arques-la-Bataille).

1 44
TECHNIQUE : 3/5 L’Autre Monde. Ø 2016. TT : 56’.

1
TECHNIQUE : 4,5/5

P - P
Son intégrale Bach

-
à peine entamée

1
(HM), Benjamin G. Frescobald : uvres pour orgue arl oldmark : oèmes sympho- I. olzbauer : La mort de idon
Alard nous pro- et motets niques, vol. 1. Piau; Fuggiss; Schäfer; Mohr;
La Divinia Armonia; Lorenzo Ghielmi Bamberger Symphoniker; Fabrice Bollon Frieder Bernius
pose un florilège
Des réverbérations d’églises nimbent d’œuvres de…
les pianos de la Française Chantal Bach. Explication : Arques-la-Bataille,
Stigliani et de la Polonaise Ewa Po- près de Dieppe, est le siège d’une
blocka dans le Premier Livre du Cla- Académie Bach dont le musicien,
-

4
1
vier bien tempéré. Celui de Chantal originaire de la région, est un fami-

-
P - P
Stigliani chante, chante, chante. Dans lier depuis son âge le plus tendre,
les préludes, il chante comme un passant sans solution de continuité

1
soliste avec continuo : la voix supé- du statut de bénévole transporteur Johann epomuk ummel F. achner : Catharina ornaro, opéra . artinu : adrigaux
rieure ressort avec la basse, le res- de clavecins à celui de «  jeune Edition Kaiser; Kirch; Peter; Pauly; Tschelebiew; Martinu Voices; Lukas Vasilek
Münchner Rundfunkorchester; Ralf Weikert
tant de la polyphonie tenant du talent », puis d’invité de marque.
remplissage harmonique. Dans les Pour célébrer le vingtième anniver-
fugues, il chante comme un défilé saire de l’orgue Giroud, l’enfant du
de solistes qui ne font pas chœur : pays a réalisé en 2016 un enregis-
notre oreille n’est attirée, l’une après trement qui paraît seulement au-

1
l’autre, que vers les entrées du sujet. jourd’hui, comme un hommage au
1

-
P - P

Ce Bach sent la fleur bleue. foyer musical auquel il doit en grande


-

Celui d’Ewa Poblocka décline toutes partie sa bachomanie.


1

1
les nuances de la « divine machine Le programme convient bien à la F. oulenc : oncertos pour piano et J. des rés : esses audeamus et S. achmaninov : udes-tableaux,
à coudre » selon la définition de circonstance, avec notamment les pour orgue; Stabat Mater L’ami Baudichon op. 33
Chorals Schübler, recueil de trans- Tharaud; Royal; O’Donnell; Nézet-Séguin The Tallis Scholars; Peter Phillips Steven Osborne, piano
Bach par Colette. Chaque pièce est
rangée dans une catégorie, avec le criptions de cantates qui devait être
jeu correspondant. La catégorie pour les Leipzigois comme un album

1 1
« divin » invite à la pâmoison par un de doux souvenirs musicaux. L’in-
toucher melliflu, force pianissimo terprète prête son concours à cette - FP
14

4
1

subito et de petits effets de rubato, fête de l’amitié avec son aisance et


F
-

P - P

comme des frissons d’extase : au- sa décontraction habituelles. Certes,


cun exemple (et il y en a) n’atteint l’instrument ne saurait rivaliser avec
le taux de sucre du tout premier les orgues historiques que l’on at-
1

J.- . Rameau : Int grale de l œuvre . F eichard : Der esisterinsel . einberg : o pour violoncel e,
prélude. La catégorie « machine » tend dans ce répertoire, mais Ben- pour clavier Staude; Lichtenstein; Schäfer; Rheinische op. 43; 24 Préludes, op. 100
nous projette dans le monde brutal jamin Alard le connaît comme sa Steven Devine, clavecin kantorei; Das Kleine Konzert; Hermann Max Marina Tarasova; Alexander Rudin

des Fonderies d’acier de Mossolov, poche. Quant à la prise de son, elle


avec doigts et toucher du même a su restituer la résonance ample
métal, tempo rapide et un uniforme, et pure qui circule comme un liquide
fortissimo senza rubato : prenez les autour de cet orgue édifié au centre
1 4

préludes en ut mineur ou sol majeur. d’un beau jubé Renaissance.


-

r-

La catégorie « machine à coudre » Vincent Genvrin


y ajoute, dans les préludes en ré
majeur et si bémol majeur, un stac- BELA BARTOK
1

F. As ton : e ream; ymphonic G. uccini : adame ut erfly Birgit sson : A league of her own,
cato et des accents piquants qui 1881-1945 Variations; Marguerite et Armand Jaho; Puente; Hendricks; DeShong; Pappano film documentaire de Thomas Voigt et
évoquent irrésistiblement la Singer Y Y Y Y Y 44 duos pour violons Royal Ballet; E. Plasson Wolfgang Wunderlich
à pédale de votre grand-mère. Sz 98. VIVALDI : Sonate pour
Tout cela avec des moyens digi- deux violons RV 70. Pour retrouver l’ensemble des 25 000 références en
taux de haut vol, la complicité Enrico Onofri,
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Beethoven / Boccherini / Brahms / Bruckner

Lina Tur Bonet (violons). Tokyo Opera Singers, Mito des mesures 431-525 n’a plus tout Voici pour l’heure une référence.
Pan Classics. Ø 2018. TT : 1 h 01’. Chamber Orchestra, à fait la témérité de celui du pre- Saluons dans les pages instrumen-
TECHNIQUE : 3/5 Seiji Ozawa. mier mouvement. Le vrai point noir tales le pianoforte de Francesco
Pourquoi diable Decca. Ø 2017. TT : 1 h 08’. de ce finale est cependant le chœur, Corti, continuiste hors pair, osant
une prise de son TECHNIQUE : 3,5/5 dont l’homogénéité se trouve sou- des camaïeux et des nuances d’arti-
si réverbérée ? Qu’il est intrigant vent mise à mal. Ses défaillances et culation fantastiques. Petit bémol,
Les duos s’en de voir Seiji écarts de justesse ressortent de la délicatesse un peu figée de son
trouvent comme Ozawa, au soir manière d’autant plus crue qu’il ne instrument dessert la Sonate G 2,
sacralisés, dé- de sa vie, tourner compte que trente-deux chanteurs. qui mériterait des couleurs plus ty-
tournés de leur réalité chambriste, le dos au modèle C’est dommage car l’orchestre ne pées – comme en offrait le piano-
et plus encore des chemins de terre, de Karajan dont lâche rien, arc-bouté pour soutenir forte de Maude Gratton avec Coc-
des places de villages, des visages il fut le plus proche disciple ! Outre son samouraï de chef. set. L’archet élégant et joliment orné
de la paysannerie auxquels ils qu’il utilise l’édition Jonathan Del Hugues Mousseau d’Ophélie Gaillard feutre mal sa pa-
rendent hommage. Ecoutez la fa- Mar, déjà retenue par Abbado, Zin- lette pour fusionner pleinement avec
meuse Danse des oreillers (plage man et Rattle, le chef japonais ose LUIGI BOCCHERINI lui. Avec ses lignes denses, celui de
14) pour mesurer l’effet édulcorant un effectif à faire se retourner dans 1743-1805 Bylsma (1993), poignant et grave
d’une telle option. Il faudra essayer sa tombe l’Empereur du legato : 7, Y Y Y Y Y Stabat Mater G 532 dans l’Adagio, sensuel dans l’Alle-
de s’y faire pour apprécier un enre- 6, 4, 4, 3 pour le quintette à cordes, (1re version). Concertos pour gretto, en communion avec Kenneth
gistrement remarquable. là où Karajan campait sur un impa- violoncelle G 479 et 482. Slowik comme second violoncelle,
Enrico Onofri, riche de ses expé- vide 18, 16, 14, 12, 10. Irrésistible Symphonie « La Casa del y reste incomparable.
riences baroques aussi poétiques dans une récente Symphonie no 1 Diavolo » G 506. Sonate pour Les concertos se savourent davan-
que fiévreuses (l’« ivrogne » et le (cf. no 667), où sa pertinence stylis- violoncelle et pianoforte G 2. tage. Le célèbre G 482 en particu-
« chasseur » de référence chez Vi- tique conférait au discours autant Quintette « La musica notturna lier, dans sa version originale où
valdi), sait jongler entre ingrédients de nerf que de flux, Ozawa a ici les delle strade di Madrid » G 324. Christophe Coin (1993), à la fois élé-
impressionnistes et rhétoriques : yeux plus gros que le ventre. Il est Sandrine Piau (soprano), gant et réservé, dominait jusqu’alors
le kaléidoscope des Quarante- vrai que le champ de la 9e est au- Ophélie Gaillard (violoncelle), une modeste discographie écrasée
quatre duos révèle alors d’innom- trement plus vaste, tant sur le plan Pulcinella Orchestra. par les innombrables lectures de la
brables aspects inattendus. Lina de l’expression que de la syntaxe, Aparté (2 CD). Ø 2018. TT : 1 h 57’. chimère Grützmacher. Le bel or-
Tur Bonet, admirée chez Vivaldi, sans même parler de la dépense TECHNIQUE : 4,5/5 chestre, bien engagé dès l’Allegro
Corelli et Biber, lui répond par une d’énergie qu‘elle induit. Dix ans après leur moderato, et le continuo subtil an-
interprétation plus compacte et Le premier mouvement – le plus première ren- noncent l’excellente entrée d’Ophé-
« moderne ». Chacun des violo- hardi et multiple jamais composé contre discogra- lie Gaillard. Le Goffriller chante et
nistes se reconnaît facilement. Loin par Beethoven – avance droit, avec phie (Ambroisie, se cabre sous les mains d’une vir-
de troubler l’équilibre général, cette une lisibilité et une logique sans cf. no 554), la pas- tuose experte, qui nous captive dans
attitude élargit le panorama des- faille. Tout au plus pèche-t-il par sion de Pulcinella l’Andantino grazioso. Le vif Rondeau
criptif des pièces. Appréciez l’éva- une dynamique parfois un peu tas- pour Boccherini reste intacte, et final est marqué par une volonté
nouissement des sons dans le Conte sée, qui fait saillir la verticalité de nourrie par une réflexion approfon- rythmique originale. Ophélie vire-
de fées (plage 19), les tourbillons l’écriture au détriment du melos die. Le double album, conçu comme volte, s’octroyant même dans la ca-
feutrés de la Danse du moustique et de la ligne. un tour d’horizon sans équivalent dence une touche d’humour, avec
(plage 22) ou les élans tordus de Offrant bien moins d’embûches, le au disque, s’impose avant tout pour une allusion au Scherzo du quintette
la Danse ruthène (plage 35). Molto vivace devient inratable le Stabat Mater. Vécu comme un vrai de Schubert. Mais dans le G 479,
Aux quarante-quatre duos de Bar- lorsque la pulsation est aussi im- drame de la Passion, porté par la Pulcinella s’engonce dans des effets
tok s’en ajoute un de Vivaldi. Fallait- peccablement réglée qu’ici, les ins- soprano avec une autorité de tragé- rythmiques de guitare bien inutiles.
il vraiment placer le deuxième violon trumentistes aussi affûtés que ceux dienne, il tranche avec la vingtaine La ligne soliste, fixée sur les détails,
en « écho éloigné » dans le premier du Mito Chamber Orchestra. L’ébou- de versions existantes, dont la pa- se dilue dans des agréments. On
mouvement, bâti sur un choc fron- riffant Radek Baborak (qui claqua lette s’étend de l’éthéré (Rial, Kar- regrette ici Bylsma, dans sa gravure
tal des deux instruments ? Un choix la porte des Berliner Philharmoni- thäuser, Dieltiens) à l’opéra (Gasdia). historique de 1965 avec le Concerto
d’autant plus maladroit que la mul- ker en 2011) figure d’ailleurs dans Sandrine Piau est bouleversante, Amsterdam.
titude des résonances accole au pre- le pupitre de cors… tour à tour cri palpitant (Quae more- Jolie « Casa del Diavolo », avec mise
mier violon une sorte d’écho. Les L’Adagio, sans véritablement dé- bat), supplication envoûtante (Eja en perpective des plans sonores
deux mouvements successifs, où la mériter, peine à décoller, notam- mater), appel impérieux et concen- d’archets. Mais à quoi bon ces tim-
fantaisie est naturelle, sont malgré ment dans les échanges en varia- tré (Tui nati), jusqu’à l’abandon res- bales démonstratives ?
tout un délice. Espérons qu’un jour tion cordes/vents qui n’atteignent pectueux aux volontés du Ciel Les puristes réécouteront la Musica
les trois autres duos du compositeur pas – mais comment le pourraient- (Quando corpus morietur). Les ar- notturna par le Quatuor Petersen
vénitien bénéficieront d’une telle ils avec des forces aussi restreintes chets empathiques de Pulcinella dans sa version originale. Pulcinella
lecture. Olivier Fourés et des attaques aussi courtes ? – restent un peu réservés, en deçà du ose un compromis entre l’extension
l’ineffable concertato, l’appel d‘air geste plus urgent et sculpté d’Archi- orchestrale (archets parfois doublés)
LUDWIG VAN BEETHOVEN mystique des versions Fricsay, Ka- dubelli par exemple (dans un enre- et les effets descriptifs (basson, clo-
1770-1827 rajan 1947 ou Böhm 1980. gistrement de 2002… où Roberta chettes, timbales, tambourin). Cette
Y Y Y Y Symphonie no 9. Luttant contre un cancer depuis des Invernizzi nous touchait beaucoup rêverie poétique des nuits madri-
Rie Miyake (soprano), années, Ozawa montre dans le fi- moins). Et à quoi bon une contre- lènes est pourtant une réussite. Il
Mihoko Fujimura (mezzo), nale d’évidents signes de fatigue, basse à la place du violoncelle II ? rosario en particulier, méditation sur
Kei Fukui (ténor), et ce dès l’exorde qui tombe un peu La désolation du Pro peccatis n’en le temps qui passe.
Markus Eiche (baryton), à plat. De même, le dévorant fugato demande pas tant. Mais qu’importe. Roger-Claude Travers

78 I
JOHANNES BRAHMS parfaitement slaves. Seule manque
1833-1897 une palette plus idiomatique, comme
Y Y Y Y Symphonie no 4. celle de la Philharmonie tchèque
DVORAK : Symphonie no 9 d’antan. Ces couleurs-là, hélas,
« du Nouveau Monde ». n’existent même plus à Prague.
Bamberger Symphoniker, Nicolas Derny
Jakub Hrusa.
BR (2 CD). Ø 2017. TT : 1 h 26’. ANTON BRUCKNER
TECHNIQUE : 4,5/5 1824-1896
Focale grand Y Y Y Y Symphonie no 4
angle et tempos « Romantique ».
retenus : sous le Orchestre Philharmonia de Zurich,
geste détaillé de Fabio Luisi.
l’élégant Jakub Philharmonia. Ø 2018. TT : 1 h 17’.
Hrusa, la Sym- TECHNIQUE : 3,5/5
phonie no  4 de Brahms s’étend à Avec l’orchestre
perte de vue. Un festin pour audio- de l’Opéra de
philes, qui se régaleront des splen- Zurich (rebaptisé
deurs des Bamberger Symphoniker Philharmonia
magnifiées par les micros de Mar- lorsqu’il sort de
kus Spatz. Mais de quoi faire bouillir la fosse), Fabio
les mélomanes au tempérament Luisi cultive dans la « Romantique »
moins posé que celui du chef une grandeur ouvertement inspirée
tchèque. Tête froide et pointe sèche, de Wagner. La majesté de cette lec-
il prend le temps de tout clarifier ture, aux tempos étirés, intimide dès
et, en alchimiste épris de lisibilité, la cathédrale sonore du premier mou-

STÉPHANIE D’OUSTRAC
sous-pèse la moindre intervention vement. Les deux volets centraux
des bois ou ponctuations des cuivres nous emmènent dans de profondes
au-dessus des cordes automnales forêts germaniques. Mais le finale
(Allegro ma non troppo). est traversé par des changements
Hrusa éclaire si minutieusement des
éléments de construction d’ordinaire
intégrés dans un flux sonore plus
de tempos et des emportements
qui nous éloignent de l’apothéose
aux dimensions cosmiques où triom-
PASCAL JOURDAN
emporté, qu’il chamboule parfois phait Celibidache. Sans même évo-
la perspective en mettant à l’avant- quer les accents quasi schubertiens
plan certaines figures rythmiques de Volkmar Andreae, le charme vien-
d’accompagnement. Personne ne nois que l’incomparable gravure de
le soupçonnera pour autant de nar- Böhm laissait transparaître n’est pas
cissisme. Ni, comme cela a pu arri- à l’ordre du jour, on l’aura compris.
ver par le passé, de pondérer le tout L’orchestre zurichois épouse sans
avec l’application du bon élève. Le difficulté cette solennité grandiose
disciple de Belohlavek propose une et « wagnérienne », qui fait écho au
lecture certes très analytique, mais monumentalisme assez figé de Thie-
il évite la docte explication de texte. lemann à Munich (cf. no 582).
Et l’engagement de chaque pupitre Jean-Claude Hulot
garantit que rien ne se fige.

Photo © Jean-Baptiste Millot


En cadrant les choses de manière Y Y Y Y Symphonie no 6.
presque aussi cartésienne que chez Deutsches Symphonie-Orchester
Brahms, Hrusa rend peut-être la Berlin, Robin Ticciati.
Symphonie « du Nouveau Monde » Linn. Ø 2018. TT : 51’.
moins épique qu’on la rêverait. Il y TECHNIQUE : 3/5
révèle néanmoins des accents Après une belle
conquérants qu’on ne lui connais- Messe en fa avec CD HMM 902621
sait pas chez Dvorak – voire nulle l’orchestre de
part ailleurs –, et replace la Bohême Bamberg et sur-
au centre de l’œuvre.
Au diable l’inspiration prétendument
tout les chœurs
de la Radio bava-
Une nouvelle aventure
peau-rouge : personne dans ce cas
ne croira entendre un chant amé-

roise (Tudor, cf. n 642), Robin Tic-
ciati attaque le massif des sympho- avec harmonia mundi
rindien dans le mouvement lent,
d’une mélancolie sans pathos et en-
nies par la plus concentrée des
partitions de la maturité bruckné-
berlioz . liszt . wagner
veloppé d’un sfumato travaillé. Pas rienne. Il décrit la 6e comme « sau-
de mariage sioux non plus dans le vage, aventureuse et risquée », ce
Molto vivace, mais des danses qui éclaire bien son approche. La

harmoniamundi.com
Camerloher / Cavalli / Chausson

véhémence du geste dans l’allegro Hans Brüderl (luth), Angelika leur dialogue, dans une manière de trajectoire à un kaléidoscope glané
le plus tendu rythmiquement de Fichter, Theona Gubba-Chkheidze, sociabilité ultra-policée qui ne laisse dans l’opéra vénitien : la forme émi-
tout l’œuvre de Bruckner impres- (violon), Sabina Lehrmann guère de place aux éclats de fan- nemment théâtrale du dramma per
sionne. Est-ce la rapidité des tem- (violoncelle). taisie. Tout au plus les violons s’au- musica, avec ses longs récits entre-
pos qui impose une telle brutalité Oehms. Ø 2017. TT : 1 h 14’. torisent-ils un peu de rugosité dans coupés de brèves sections d’airs,
d’accents dont pâtit le thème chan- TECHNIQUE : 4/5 le Paisan de la Parthia à quatre. La n’est guère propice aux extraits.
tant, épisode caractéristique des Dans la famille musique de Placidus von Camerlo- Pourtant, il y a trois ans, Leonardo
allegros brucknériens ? Cette vita- des luths, je de- her, directeur de l’orchestre de cour Garcia Alarcon, avec deux magni-
lité ne se départira pas du reste de mande le galli- du Cardinal et Prince-Evêque Jo- fiques cantatrices, y trouvait son
la symphonie, avec un scherzo parmi chon, également hann Theodor de Bavière à Freising compte – et notre bonheur (Ricer-
les plus vifs et cinglants de la dis- connu sous le puis de ses successeurs, s’oublie car, cf. no 640). L’album de Philippe
cographie, mais aussi, revers de la nom de man- vite. Mais l’intérêt de l’instrument Jaroussky reste en retrait par son
médaille, un Adagio dont le lyrisme dora (à ne pas confondre avec la à cordes pincées et la qualité du programme (ces pages sont parmi
pudique, véritable illustration so- mandore du XVIIe siècle, luth aigu). jeu font passer un moment agréable. les mieux connues) comme par son
nore du renoncement amoureux, Notre gallichon, basse dotée de six Loïc Chahine interprétation.
nous laisse froid. Günter Wand, dans à neuf chœurs, très en vogue dans La voix du contre-ténor, que l’on a
un tempo assez proche, savait don- l’Allemagne méridionale du XVIIIe FRANCESCO CAVALLI tant aimée, arbore un vibrato de plus
ner une tout autre densité au thème siècle, est très probablement un 1602-1676 en plus envahissant, comme le ré-
en forme de marche funèbre, une dérivé du colascione, instrument Y Y Y « Ombra mai fu ». Airs et vèle d’emblée l’« Ombra mai fu »
des inspirations les plus boulever- populaire dans la musique d’Italie sinfonias de Xerse, Elena, Statira, de Xerse (un clin d’œil à la célèbre
santes du compositeur. du Sud au XVIIe siècle qui, sous le Calisto, Ercole amante, Erismena, aria de Handel construite sur le même
Cette gravure de Robin Ticciati au nom de colachon, avait atteint l’aire Eliogabalo, Gli amori d’Apollo e di livret de Minato). Révélée (avec tout
pupitre de son orchestre berlinois germanique (Kuhnau et Telemann Dafne, Ormindo, Eritrea, Doriclea, l’opéra) par René Jacobs en 1985,
confirme la compréhension que le l’employèrent). Orione, Giasone, La virtu de’ cette page lumineuse y perd son
chef britannique a de cet univers Ces gallichons et mandoras, accor- strali d’Amore, Pompeo Magno. rayonnement, alourdie par une or-
sonore, sans présenter encore la dés diversement, trouvent en Chris- Philippe Jaroussky (contre-ténor), chestration bavarde. L’ensemble
profondeur et l’humanité qui nous toph Eglhuber un élégant défen- Emöke Barath (soprano), Artaserse fédère une pléiade de vir-
captivent chez les brucknériens seur. Il explore une variété de Marie-Nicole Lemieux (contralto), tuoses : ils multiplient pourtant les
confirmés. A trente-cinq ans, rien couleurs, souvent rondes, parfois Artaserse. fautes de goûts. La conclusion su-
ne presse. Jean-Claude Hulot plus nasales, toujours raffinées, et Erato. Ø 2017. TT : 1 h 05’. raiguë du cornet dans l’aria guer-
place le gallichon dans diverses TECHNIQUE : 3,5/5 rière de Statira agresse plus qu’elle
PLACIDUS combinaisons : seul, en tête à tête Tricoter un récital n’impressionne ; les arpègements
VON CAMERLOHER avec son jumeau (un violoncelle les Handel, Hasse du clavecin sont aussi pesants que
1718-1782 soutient parfois), ou en quatuor avec ou Vivaldi est des roulements de tambour dans
Y Y Y Y Solo per la Gallichone I-IV. deux violons et violoncelle. Ces nettement plus Eliogabalo, tandis que le continuo
Duetto. Trio en ut. Parthia en fa. pièces jouent plutôt de la complé- facile que de entier tente d’improbables virages
Christoph Eglhuber (gallichon), mentarité des instruments que de d o nn e r u n e harmoniques dans Erismena.

en studio • Victor Julien-Laferrière


entre chez Alpha en compagnie
sa mère, de 1963
à 1984, dans les
• Philippe Bianconi renouvellera-t-il,
dans les douze Etudes de Debussy, de Jonas Vitaud, avec la sonate villages du Dorset.
le miracle de ses Préludes ? La Dolce pour violoncelle de Rachmaninov Le Monteverdi
Volta annonce également les Goyescas et celle de Chostakovitch Choir y reçoit un
de Granados par Jean-Philippe Collard – couplage périlleux s’il en est. bouquet a cappella
et les Sonates nos 16 et 17 de Schubert Le même éditeur annonce les balayant cinq
par Philippe Cassard. Variations Paganini et la Sonate siècles (SDG).
op. 5 de Brahms par le grand • Christophe
• Les concertos pour violon de Bach Nelson Goerner, on s’impatiente.
en un double album bien rempli ? Rousset, après
Car Isabelle Faust ajoute aux trois • Le plus assidu des berlioziens, Les Danaïdes et Les Horaces, complète
classiques autant de reconstructions, avec John Eliot Gardiner, poursuit une trilogie Salieri avec Tarare,
deux sonates en trio et patiemment son grand œuvre : sur un livret de Beaumarchais. En tête
des sinfonias de cantates. John Nelson s’apprête à d’une distribution luxueuse, Gens,
Avec l’Akademie für Alte graver La Damnation de Faust, Dubois, Bou et Van Wanroij (Aparté).
Musik berlinoise (HM). à Strasbourg, dans la lignée • L’un des saints les plus populaires
Et le même orchestre, de ses Troyens, avec Joyce au Moyen Age était… Bouddha ?
mais chez Pentatone, DiDonato, Michael Spyres Nouvelle enquête érudite de Katarina
a gravé la première moitié et Nicolas Courjal (Erato). Livljanic et ses fidèles de Dialogos,
de l’Opus 6 handélien, Tandis que Gardiner fait revivre mise en lumière dans un CD doublé
apothéose du concerto l’esprit des représentations d’un ebook multimédia. Pour Arcana.
grosso. pascales qu’il organisait avec Gaëtan Naulleau

80 I
Le contre-ténor aborde avec un hypothétique. En janvier 1660, du-
bonheur variable les divers rôles rant trois jours, l’ambassadeur de
d’un même opéra. Pour La Calisto, France à Venise fête la signature de
c’est d’abord le Satirino, aux traits la Paix des Pyrénées. Sous la direc-
comiques grossis à l’excès. Endi- tion de Cavalli, un Te Deum et une
mion, au caractère élégiaque, s’en messe à double chœur (laquelle ?)
sort mieux. Marie-Nicole Lemieux sont donnés avec fastes à San Gio-
revêt les atours facétieux de la vanni e Paolo. Benjamin Chénier
nymph(oman)e Linfea : un rôle plu- propose, plus qu’une reconstitution,
tôt destiné à un ténor aigu (mémo- une évocation : la Missa de 1656 est
rables Hugues Cuénod, Gilles Ra- environnée de motets, fanfares et
gon et Alexander Oliver). La roulements de tambours pour illus-
contralto s’y trouve en mauvaise trer a minima les festivités ponctuées
posture vocale, entre graves poi- de coups de canons en 1660. Le
trinés, stridences parodiques et vi- Galilei Consort réunit quelques poin-
brato outré. tures  : Odile Edouard au violon,
Jaroussky est indéniablement plus Adrien Mabire au cornet, Freddy
à l’aise dans le pathétique que dans Eichelberger à l’orgue…
le comique. Il sait nous bouleverser Face à cet ensemble instrumental
dans le poignant lamento d’Apollo homogène et rutilant (voire trop,
e Dafne ou dans le sublime air de cf. la stridente conclusion du Lau-
Giasone : l’accompagnement rede- date Jerusalem Dominum, aux li-
vient discret, le chanteur ne force mites du bon goût), les huit voix
plus ses effets. Enfin, le programme solistes paraissent plus disparates.
recèle deux pépites : deux duos avec Si les ténors impressionnent par
Emöke Barath, qui reprend avec leur vaillance et leur agilité, les so-
bonheur son rôle fétiche d’Elena pranos (au vibrato parfois excessif)
puis s’empare d’une des plus belles manquent de velours (disgracieux

Riccardo Minasi
pages d’Eritrea. Denis Morrier solo du Domine Deus) et les altos
de présence. Les fugues du Gloria
Y Y Y Y « Missa 1660 ». soulignent cette hétérogénéité de
Missa Concertata. timbres, de puissances et de tech-
Galilei Consort, Benjamin Chénier. niques. Une cappella de huit autres

photo © Harrison Parrott


Château de Versailles Spectacle. chanteurs permet de redoubler les
Ø 2018. TT : 1 h 09’. chœurs, mais le plenum demeure
TECHNIQUE : 3/5 en deçà des trente chantres men-
Titre aguicheur tionnés en 1660. De fait, les
mais trompeur. contrastes de masses et de textures,
Cette « Grande les angles rythmiques et les cou-
messe vénitienne leurs vives sont peu sollicités par
pour la paix la direction de Chénier. Pour l’évo-
f r a n co - e s p a - cation d’une action de grâces his-
gnole de Louis XIV » n’est autre que torique, on pouvait espérer plus de
la célèbre Missa Concertata à huit ferveur ! Denis Morrier
voix en double chœur, avec due vio-
lini, violoncino, ripieni e altri instru- ERNEST CHAUSSON
menti si piace, bien connue des mé- 1855-1899
lomanes. Publiée dans les Musiche Y Y Y Y Poème de l’amour et de la
sacre de 1656, elle fut enregistrée mer op. 19*. Symphonie op. 20.

CD HMM 902633
une première fois en 1959 par Um- Véronique Gens (soprano)*,
berto Cattini à Milan (Charlin), reçut Orchestre national de Lille,
une exécution mémorable, le 13 mai Alexandre Bloch.
1966 en l’abbaye de Westminster, Alpha. Ø 2018. TT : 1 h 07’.
sous la direction de Raymond Lep- TECHNIQUE : 4/5 J O S E P H H AY D N
Sept paroles
pard, qui fit aussitôt imprimer sa « Avec une grande
partition (Faber). Depuis, elle a sé- intensité d’ex-
duit Hans Ludwig Hirsch (Telefun- pression  », in-

du Christ en croix
ken, 1976), Carlo Rebeschini (Rivo dique Ernest
Alto, 1990), Peter Holman (Hyperion, Chausson aux
1997). Et donc Benjamin Chénier, violons, en tête
un jeune violiste qui voit loin. du mouvement Très lent de sa sym-
Version pour orchestre
Sa lecture se distingue plus par la phonie (1891). Cette intensité, qui
qualité de ses instrumentistes que signe toute sa musique, est préci-
par un contexte interprétatif très sément ce qui nous manque malgré

harmoniamundi.com
Chédeville / Chopin / Chostakovitch / Corelli / Couperin / Debussy

les belles couleurs et les textures oiseaux, danses et autres états d’âme et n’est pas réputé pour être un Sara Campobasso (flûte),
désépaissies de l’orchestre lillois. de ce tableau sonore, qui devient adepte du jeu sur les pianos anciens. Marco Scorticati (flûte et direction),
On aime la mise en valeur les pu- une référence rhétorique. Martha Argerich et Nelson Goerner Estro Cromatico.
pitres de bois, malgré quelques sou- Les Saisons amusantes (1739) s’ins- étaient bien passés par là, et avaient Arcana. Ø 2016. TT : 57’.
cis de mise en place dans les at- crivent dans cette vague d’hom- démontré qu’un pianiste doté d’une TECHNIQUE : 3,5/5
taques. On regrette davantage que mages. Nicolas Chédeville retravaille vraie technique peut apprivoiser un La vogue de la
les phrasés courts donnent aux plusieurs concertos du Cimento instrument au clavier à l’enfonce- flûte à bec en
thèmes de la symphonie, même les dell’armonia e dell’invenzione (re- ment plus réduit que celui d’un piano Angleterre à la
plus hymniques, des relents de chan- cueil dans lequel furent publiées les moderne, moins résistant aussi, dont fin du XVIIe siècle
son ou de comédie musicale, tandis Saisons), qu’il mélange et adapte à la table d’harmonie vibre plus libre- et l’énorme pro-
que le refus du drame au profit d’une la palette des musiciens de rue, où ment sous son cadre de barres duction de mu-
constante légèreté laisse flotter un prédomine la vielle à roue, très en d’acier vissées que sous un cadre sique à l’intention des amateurs
curieux air de détachement sur les vogue. L’Ensemble Danguy fait cré- de fonte monobloc. Je doutais que éclairés a coïncidé avec l’extraordi-
tempos retenus du finale. piter cette kermesse vivaldienne et Garrick Ohlsson y parvint… J’avais naire engouement pour Arcangelo
Le timbre de Véronique Gens a ga- donne un poids et une cruauté que tort ! Désormais mon cœur balance Corelli. L’histoire rocambolesque
gné de l’étoffe au fur et à mesure l’excellent Palladian Ensemble (Linn) entre deux albums. des transcriptions de l’Opus 5 (vio-
de ses rôles sur scène, sans s’alour- n’avait pas su lire entre les lignes. Commençons par le vieil Erard de lon et basse continue) et des concerti
dir de métal. Sa belle souplesse, Tobie Miller, à la vielle, est impres- 1849, splendidement enregistré. grossi (Opus 6) vers les flûtes est
un peu monochrome, renforce dans sionnante, dans un cahier qui semble Ohlsson en tire un son riche et sub- admirablement détaillée dans la
un Poème de l’amour et de la mer composé sur mesure. til, articulé avec précision et grâce, notice, ainsi que l’épineuse ques-
chéri des grandes voix cette même Certes, les oreilles chauffent et sa- et ne le force jamais, même dans la tion de l’ornementation (Opus 5),
impression (pour ne rien dire de turent dans une écoute continue coda de la Ballade no 1. L’œuvre est pour laquelle chaque éditeur se ré-
l’oubli des liaisons entre des mots et prolongée. Une telle profusion finement conduite, avec un jeu sur clamait le plus proche des pratiques
comme « vers elle », tic de la langue d’harmoniques fatigue à la longue. les fondus-enchaînés aussi libre d’ap- de Corelli.
du journalisme et de la variété). Le Dégustez avec modération, et voyez parence que contrôlé. Lui répond Le groupe de ripieno, dans les
début de La Fleur des eaux, allant, comment la fantaisie de Vivaldi une lecture tout aussi captivante sur concertos, est ici réduit à un riche
trouve des lumières de marines s’adapte, sans rechigner, aux délires le Steinway « neuf », où le pianiste groupe de continuo, une option tout
impressionnistes qu’on goûtera de d’un Français aimant les banquets organise avec soin sa palette, et nous à fait défendable, même si les cordes
nouveau au début du dernier volet. à grand feu. Olivier Fourés bluffe par son cantabile comme par de La Pastorella donnaient plus
Mais bientôt, et comme dans la les déchaînements de violence d’étoffe à la flamboyante proposi-
symphonie, les rapports de tempos FRÉDÉRIC CHOPIN passagère. tion de Frédéric de Roos et Natha-
sont trahis par le chef ; son souci 1810-1849 On retrouve ce grand Chopin dans lie Houtman aux flûtes en 2004 (Ri-
d’allègement peine à s’inscrire dans Y Y Y Y Y Nocturnes op. 15 no 1, chacune des pièces, même si j’en- cercar, Diapason d’or). La réalisation
une conception globale de la forme. op. 55 nos 1 et 2, op. 62 nos 1 et 2. tends un peu plus de rusticité dans des deux claviers et du théorbe
Quant aux visions spectrales de La Scherzo op. 54. Mazurkas op. 7 les mazurkas. Certes, deux tendances fonctionne à merveille. Avec une
Mort de l’amour, elles abandonnent no 3, op. 24 no 4, op. 59 no 2, coexistent dans des œuvres où le violoncelliste inspirée, ils soulignent
toute noirceur symboliste dans ce op. 30 no 4. Ballade op. 23. « folklore » – totalement inventé – les traits stylistiques indispensables
Poème dont le tragique est finale- Garrick Ohlsson est prétexte à une riche élaboration à l’esprit de cette musique et
ment ramené au niveau du roman (piano Erard de 1849). harmonique, polyphonique et ryth- soignent un beau travail sur la dy-
bourgeois. Paul de Louit Y Y Y Y Y Idem. mique. Il est à noter que le Erard namique. Leurs couleurs rendent
Garrick Ohlsson pousse Ohlsson à des tempos un justice à l’alanguissement sensuel
NICOLAS CHÉDEVILLE (piano Steinway & Sons). poil plus alertes dans les nocturnes des adagios comme à la ferveur so-
1705-1782 NIFC (2 CD séparés). (mais les deux Scherzo no 4 font ri- laire des vivaces.
Y Y Y Y Y Le Printems, Ø 2017. TT : 1 h 01’, 1 h 04’. goureusement la même durée). Il est Les flûtes nous inspirent plus de ré-
ou Les Saisons amusantes TECHNIQUE : 4,5/5 ainsi passionnant d’écouter le Noc- serves. Le manque de soutien pré-
(d’après Vivaldi). turne op. 62 no  1 en 7’ 46’’ et en judiciable à l’intonation, les notes
Tobie Miller (vielle à roue 8’ 25’’. longues sans direction sont des dé-
et direction), Ensemble Danguy. Dilemme… Le jeu magnifiquement fauts rédhibitoires, qu’une orne-
Ricercar. Ø 2018. TT : 51’. conduit d’Ohlsson, associé à sa mentation ingénieuse aurait pu ra-
TECHNIQUE : 4/5 connaissance intime de la musique cheter. Sensibles dans le Concerto
Dès la publication de Chopin qu’il a gravée intégra- no  4 ou dans la courante du no  9,
des Quatre Sai- Noir et blanc : même programme lement, rend difficile de privilégier ces faiblesses plombent le célébris-
sons en 1725, la sur piano ancien et sur Steinway, l’une ou l’autre de ces deux publi- sime no 8 « Pour la nuit de Noël »
France voue un comme les Nocturnes par Dang Thai cations. Mais bon, lecteur, si tu re- dès une introduction prosaïque.
véritable culte à Son en 2010, pour le même Institut cules encore devant l’achat d’un Retour conseillé à La Pastorella, d’un
Vivaldi, ou du Chopin de Varsovie. J’avoue que je disque enregistré sur un piano an- niveau technique renversant.
moins à son Printemps, jusqu’au n’aurais pas misé un zloty sur l’album cien, saute le pas : le Erard est Philippe Ramin
début du XIXe siècle. Louis XV veut noir de Garrick Ohlsson (Premier somptueux… Alain Lompech
l’entendre toutes les cinq minutes ; Prix à Varsovie en 1970, à Montréal FRANÇOIS COUPERIN
Corette, Rameau et Rousseau le pa- en 1968 et à Bolzano en 1966, peu ARCANGELO CORELLI 1668-1733
raphrasent  ; les violonistes du connu chez nous, célèbre aux Etats- 1653-1713 Y Y Y Y Y Concerts royaux.
Concert Spirituel, de Guignon à Ga- Unis). Il ne s’agissait pas d’un pré- Y Y Y Concertos grossos op. 6 Les Talents Lyriques :
viniès, passent avec lui leur épreuve jugé à l’égard de cet artiste améri- nos 4, 8 et 9. Sonates op. 5 Stéphanie-Marie Degand (violon),
du feu. On ne cesse de louer les cain, mais il a des paluches énormes nos 4 et 7. Georges Barthel (flûte),

82 I
Patrick Beaugiraud (hautbois),
Atsushi Sakaï (viole), Christophe
Rousset (clavecin).
Nouveauté
Aparté. Ø 2015. TT : 1 h 02’.
TECHNIQUE : 4/5 DIMITRI CHOSTAKOVITCH intériorisée à un point tel que la texture
Bande originale 1906-1975 en devient transparente – mais pas apaisée
du crépuscule Quatuors à cordes nos 5 et 7. pour autant.
de Louis XIV (ils Quintette avec piano*. Le parcours du Quintette op. 57 semble,
furent régulière- Quatuor Artemis, une fois n’est pas coutume, limpide.
ment joués lors Elisabeth Leonskaja (piano)*. A égale distance de la concentration unitaire
des soirées d’ap- Erato. Ø 2018. TT : 1 h 17’. des Prazak face à Koroliov (Praga, Diapason
TECHNIQUE : 4/5
partement en 1714 et 1715, devant d’or de l’année 2010) et des sophistications
un comité très restreint), les Concerts captivantes des Belcea avec Anderszewski

M
royaux se plient volontiers à toutes arqué par un nouveau changement (Alpha, cf. no 670), Elisabeth Leonskaja et ses
sortes de dispositifs sonores : au cla- de pupitre, le Quatuor Artemis new complices défendent une conception sobre
vecin seul (Christophe Rousset les look a retrouvé bon nombre de ses et dynamique, d’une éloquence propice
gravait ainsi en 1994), par un dessus qualités spécifiques. Anthea Kreston, à l’introspection. L’abstraction néoclassique
et le continuo (par exemple la flûte Gregor Sigl (arrivés en 2016), Vineta Sareika n’est pas leur propos ? Fort bien. La constante
de Barthold Kuijken, en 2004), ou (2012) et Eckart Runge (violoncelliste, fidèle clarté d’énonciation du quatuor est relayée par
déployés dans une palette violon- au poste depuis les premiers pas de l’ensemble un piano décanté mais rayonnant. Ce qu’on
flûte-hautbois, tantôt à l’unisson, en 1989) ouvrent l’album sur l’intransigeant perd en expression chaleureuse, on le gagne
tantôt alternés. Jordi Savall et Mar- Quatuor no 5 en si bémol majeur (1952, soit peu en intelligence et en mystère. Les tensions
tin Gester empruntaient cette der- avant la Symphonie no 10). Aussi fouillée que accumulées dans la fugue (Adagio) et dans
nière voie (qui semble avoir été celle celle des nouveaux Borodine dans leur récente l’Intermezzo sont partiellement résolues dans
des « petits concerts de chambre ») ; intégrale (Decca, cf. no 675), la lecture fortement un finale déconcertant d’ambivalence, dont
Les Timbres l’élargissaient encore, architecturée des Artemis force l’admiration par la réjouissance n’est que de façade.
avec un continuo très étoffé, dans l’efficacité subtile des transitions Le Quatuor no 7 en fa dièse
une mise en scène poétique et mul- et le contrôle de la respiration. mineur clôt un album idéal pour
ticolore, saluée l’an dernier par un Dans l’Allegro, les zigzags entre découvrir la meilleure musique
Diapason d’or (cf. no 670). sonorités âpres, gestes lyriques de chambre de Chostakovitch.
Christophe Rousset joue à son tour (deuxième thème) et rythmes En 1960, cette partition
la carte des trois dessus, mais avec forcenés investissent toutes les souvent énigmatique rendait
un continuo minimal. Il tient la partie teintes d’une palette splendide. un hommage à la première
de clavecin, Atsushi Sakaï celle de Les Artemis nous entraînent peu épouse du compositeur.
viole, sans renfort de théorbe, de à peu (Andante) dans un univers Interrogatifs, implacables,
basson ou de violoncelle. Ce qui re- irréel, où la violence innerve la les Artemis en soulignent
vient à laisser à nu, où presque, les douceur. La valse cinglante du l’étrangeté mais aussi le lyrisme.
unissons périlleux de trois instru- Moderato final voit sa tension Patrick Szersnovicz
ments à la déclamation si différente :
ils doivent fusionner sur le plan de
l’intonation et du phrasé ornemen- ce qui me surprend », nul doute que piano moderne, sans doute aussi instant de son jeu. Elle ose prendre
tal, gageure remportée haut la main le riche médium du violon uni au sub- son clavier n’est-il pas aussi mal- la parole, tout en se tenant loin de
dans le Prélude du Premier Concert til traverso de Georges Barthel aurait léable que celui d’un instrument la révérence comme de la licence.
puis la Chaconne légère du Troisième, su lui tirer des larmes (Sarabande, neuf, mais quelle palette naturel- Elle est juste libre. Les Cloches à
où le violon de Stéphanie-Marie De- très tendrement). Philippe Ramin lement charmeuse  ! Véronique travers les feuilles sonnent joliment
gand et le hautbois de Patrick Beau- Bonnecaze n’est bien sûr pas pour et La Lune descend sur le temple
giraud parviennent à unir leurs indi- CLAUDE DEBUSSY rien dans la beauté sonore de ce qui fut est mystérieuse, atmosphé-
vidualités avec la souplesse d’un 1862-1918 disque Debussy. Parfois d’ailleurs, rique et quasi angoissante. Ses Pois-
couple de danseurs. Y Y Y Y Clair de lune. Images, on pourrait lui reprocher de se lais- sons d’or n’ont, en revanche, pas
La viole toujours somptueuse de Livre II. Préludes, Livre I. L’Isle ser dominer par la nature enjôleuse tout à fait la cambrure nerveuse et
Sakaï se révèle aussi expressive dans joyeuse. La plus que lente. de l’instrument. Son Clair de lune frémissante attendue.
le Prélude du Quatrième Concert Véronique Bonnecaze (piano est un brin sentimental, mais écou- Finement caractérisés, les Préludes
que dans la délicate contrepartie Bechstein 1900). tez-moi cette fin iridescente… L’Isle s’enchaînent avec naturel. Véronique
glissée par Couperin dans le Troi- Paraty. Ø 2018. TT : 1 h 14’. Joyeuse part sur les chapeaux de Bonnecaze y privilégie l’hédonisme
sième. Le continuo de Rousset éclaire TECHNIQUE : 3,5/5 roue sans trop respecter à la lettre sonore que le Bechstein lui souffle
chaque inflexion, guide et propose, Quel beau Bechs- les gradations dynamiques, mais dans l’oreille : il y a dans ce jeu une
s’efface ou relance les caractères tein aux graves avec un tel dynamisme interne, une gourmandise pianistique réjouis-
d’un théâtre intime. Une vocalité profonds, jamais telle volonté d’aller de l’avant et de sante. Rien que pour cela, ce disque
expressive arrondit le rythme pointé empâtés, au mé- chanter que l’on accepte le parti est attachant. Alain Lompech
(Allemande du Quatrième) et allège dium chantant pris d’une interprète qui a les moyens
avec élégance l’inégalité de la Cou- sans métal, aux de son projet. Commandez vos disques sur
rante à l’italienne.
On cite souvent un Couperin aimant
aigus un peu couverts mais si
tendres. Sans doute ce modèle de
Dans le second Livre des Images,
Bonnecaze a ce don de capter l’at-
cd.com
voir pages ▸ 111-112
davantage « ce qui me touche que 1900 n’a-t-il pas le coffre d’un grand tention, de la retenir en chaque

I 83
Dohnanyi / Donizetti / Erlebach / Fauré / Feldman

ERNÖ DOHNANYI Passacaille robuste mais jamais pe- Parmi les cinq solistes, les hommes sonates retenues par Stylus Phan-
1877-1960 sante et, c’est là tout l’enjeu, tou- (dont deux basses) se taillent la part tasticus (Alpha, 2001) et l’intégrale
Y Y Y Y Six Etudes de concert jours expressive. Une version à clas- du lion. On n’en repère pas moins, de Rodolfo Richter (Linn, 2005).
op. 28. Suite dans le style ser à la hauteur de celle de Daniel très vite, le vibrato de Carmela Re- Philippe Ramin
ancien op. 24. Six pièces op. 41. Röhm, superbement éloquente elle migio. Juan Francisco Gatell est très
Passacaille op. 6. Rondo alla aussi (CPO). Nicolas Derny stylé, Omar Montanari en impose GABRIEL FAURÉ
zingarese d’après Brahms. dans les solos de la première basse. 1845-1924
Martin Roscoe (piano). GAETANO DONIZETTI Didier Van Moere Y Y Y Y Les treize nocturnes.
Hyperion. Ø 2018. TT : 1 h 21’. 1797-1848 Eric Le Sage (piano).
TECHNIQUE : 2,5/5 Y Y Y Y Y Messa di Requiem. PHILIPP HEINRICH Alpha. Ø 2018. TT : 1 h 12’.
Martin Roscoe Carmela Remigio (soprano), ERLEBACH TECHNIQUE : 3/5
ouvre le qua- Chiara Amaru (alto), Juan 1657-1714 Après une inté-
trième volume Francisco Gatell (tenor), Andrea Y Y Y Y Six sonates pour violon, grale du Fauré
de son intégrale Concetti, Omar Montanari viole de gambe et basse continue. chambriste (cinq
Dohnanyi sur (basses), Chœur et Orchestre L’Achéron : Marie Rouquié CD enregistrés
une démonstra- Donizetti Opera, Corrado Rovaris. (violon), Yoann Moulin (orgue et entre 2010 et
tion de dextérité. Six exercices tech- Dynamic. Ø 2017. TT : 1 h 09’. clavecin), Miguel Henry (archiluth), 2012 et réunis en
niques centrés sur des difficultés TECHNIQUE : 2,5/5 Sarah Van Oudenhove (basse de coffret, cf. no  642), Eric Le Sage
précises, certes, mais beaucoup de Donizetti a aussi viole), François Joubert-Caillet aborde l’œuvre pour piano solo par
véritable musique dès la mise en donné dans la (basse de viole et direction). le versant des Nocturnes. Ces treize
doigts qui ouvre le cahier. Si Ilona musique sacrée, Ricercar. Ø 2018. TT : 1 h 09’. bijoux d’introspection, le compo-
Prunyi (Hungaroton) enlevait d’un ce qui lui valut, TECHNIQUE : 3,5/5 siteur les a égrenés sur un demi-
souffle plus léger l’Etude no  2 en 1842, son titre Tragédie hélas siècle. L’interprète donne pourtant
(Presto), le Britannique fait de jolis de Hofkapell- courante dans le sentiment de les embrasser dans
ronds dans l’eau dès que l’indica- meister de la cour autrichienne. Sur l’histoire de la un même geste, où l’élégance et la
tion legato vient coiffer les vagues une centaine d’œuvres, on retient musique, l’incen- retenue expressive souffrent peu
de doubles croches de la no  3. Il avant tout la Missa di Requiem com- die de la biblio- de compromis. Il rapproche de la
donne ensuite son étoffe lisztienne posée en 1835 à la mémoire de Bel- thèque de Ru- Ballade (1879) les trois premiers
à l’écriture de la sombre no 4 (Poco lini qui venait de mourir. Ambitieuse dolstadt a détruit en 1735 la majeure (1875-1883), où il ne papillonne pas
maestoso), qui finit par s’étaler sur et inachevée (plus d’une heure de partie des opéras, cantates sacrées comme Collard, et marque moins
quatre portées, puis anime les ar- musique sans Sanctus ni Agnus Dei), et pièces chambristes de Philipp l’empreinte de Chopin que Jean-
pèges de la no 5 avec une authen- l’œuvre oscille entre la tradition na- Heinrich Erlebach, deux décennies Michel Damase – l’intégrale de ce
tique poésie. Le Capriccio final pa- politaine, Mozart et une théâtralité après sa disparition. C’est donc par dernier, gravée en 1956 et rééditée
raît en revanche bien sage comparé très attendue : le Requiem et le Kyrie sa musique imprimée que nous pou- par Accord, demeure un modèle
à l’ouragan qu’y déchaîne le jeune ressortissent à la musique d’église, vons lui rendre la parole : il publiait d’intensité poétique. Le Sage reste
Horowitz (Naxos). la Séquence du Dies irae nous rap- en 1694 un cahier de six sonates timide dans l’épisode central du no4,
Changement de décor avec la Suite proche de la scène. Révélant un pour violon, viole et continuo – dis- le privant d’une part de sa sensua-
dans le style ancien, dont Roscoe maître sûr de ses effets, avec les position très appréciée dans le nord lité ; quel contraste avec Damase,
fluidifie Prélude et Menuet. Il laisse timbales ou les cuivres obligés pour de l’Allemagne, illustrée la même qui y respire davantage, chante
chanter l’Allemande avec beaucoup le Jugement dernier, la musique année par le génial Opus 1 de Bux- « toutes voiles dehors » (précepte
de grâce, mais ne se sert pas des s’adapte en général à son objet, tehude. Le dessin mélodique, sou- énoncé par son professeur Margue-
accents décalés pour désarticuler comme dans les plaintes de l’Inge- vent nerveux et très détaillé dans rite Long) pour lui donner le carac-
la Courante comme l’auteur (APR). misco ou du Lacrymosa, mais devient les courantes, invite aussi à des tère d’un aveu plein de fièvre.
La Gigue, solide sur ses bases, ne moins crédible pour le Judex ergo, échappées vers le rêve et l’intros- La « chanson bien douce » (Long)
court pas le risque de se prendre qu’on croirait un peu trop chanté pection (finale en la majeur ou l’Af- qui traverse le no 6 est, elle, magni-
les pieds dans une enfilade de par deux personnages d’opéra – ou fettuoso en ré). Erlebach exploite fiquement sentie. Dans la plainte
croches trop intrépides. l’Offertoire… qui sent la sérénade. les possibilités concertantes du vio- du no 7 (1898), Le Sage presse légè-
Si le pianiste rend à l’Impromptu et Il n’empêche  : l’ensemble a du lon face à la viole, et joue parfois rement le pas ; sa dynamique res-
à la Canzonetta de l’Opus 41 leur souffle et mérite une place au rayon de leur fusion, comme dans la belle serrée (Damase, là encore, soulignait
charme délicat, son Scherzino passe des curiosités. sarabande variée en mi. davantage les f et ff de la partition)
pour moins dégourdi que celui de Plusieurs fois enregistrée après sa Le violon de Marie Rouquié assume le montre moins exalté que rêveur,
Sofja Gülbadamova (Capriccio, Cinq redécouverte par le musicologue l’essentiel d’un discours que pro- déterminé à chasser la tristesse qui
Diapason). Un bémol immédiate- Vilmos Lesko (le disque de Gerhard longe l’ingénieux Yoann Moulin aux ombre la dernière partie et s’éva-
ment balayé par des Cascades Fackler affiche même Luciano Pava- claviers. Curieusement, la viole de pore dans les ultimes gammes fu-
(presque) aussi cristallines que chez rotti et Renato Bruson), la partition François Joubert-Caillet demeure sées. En effleurant les « espressivo »
sa rivale russe. La profonde intros- est flattée ici par la direction à la en retrait, aussi bien en densité so- du tendre no  8 (1902), il prépare
pection des Cloches (1945) n’em- fois énergique et unitaire de Cor- nore que dans la direction du l’épure du no 9, au relief finement
pêche pas une conclusion héroïque, rado Rovaris, à la tête d’un orchestre phrasé. Cette prise de parole iné- dessiné, et la résignation qui clôt
fier hommage du compositeur à son et d’un chœur enthousiastes. On gale peine à dessiner les caractères le no  10 (1908). L’élégiaque no  11
fils mort dans un camp de prison- regrette seulement une prise de son et les changements de couleurs (1913) gagne la pâle douceur d’une
niers soviétique. trop réverbérée – il s’agit d’un saisissants que la partition indique page de Satie, c’est très bien vu.
Si la transcription du Rondo alla concert capté à la basilique Santa sans ambiguïté. On trouvera davan- Le dernier des treize (1921) apparaît
zingarese du cher Brahms manque Maria Maggiore de Bergame, où fut tage d’éloquence, de sens drama- ici davantage secoué par le doute
ici de folie, Roscoe bâtit une créé ce Requiem en 1870. tique et de magie dans les trois que par la souffrance dans son

84 I
passage central (allegro, plus tem- de l’effectif léger de 1893 (violon
pétueux chez Damase). Il se referme solo, six altos, quatre violoncelles,
pp, apaisé, tourné vers l’espérance. deux contrebasses, deux cors et
François Laurent trompettes, trois trombones, harpe,
timbales et orgue). Les trente voix
Y Y Y Y Y Requiem (version d’Aedes recourent à la prononcia-
1893)*. POULENC : Figure tion du latin à la française (« sanc-
humaine. DEBUSSY : Trois tusse », « séli movindi sonte », comme
chansons de Charles d’Orléans. dans le premier enregistrement en
Roxane Chalard (soprano)*, 1930), font sortir de leurs rangs les
Mathieu Dubroca (baryton)*, deux voix solistes – simplicité oblige
Ensemble Aedes, Les Siècles*, – et invitent les instruments anciens
Mathieu Romano. des Siècles.
Aparté. Ø 2018. TT : 59’ . Le chef, désireux de mettre l’accent
TECHNIQUE : 3/5 sur la « dramaturgie de l’œuvre »,
Si le Requiem de imprime un relief saisissant à l’Agnus
Fauré domine la Dei. L’imploration et ses sursauts
couverture de d’inquiétude (cet effet loupe des
ses larges carac- ténors sur « pius » !) encadrent un
tères, ce sont les superbe rai de lumière sur « lux ae-
œuvres de Pou- terna ». Les instruments anciens
lenc et Debussy, deux compositeurs apportent du caractère : on goûte
de chevet de l’ensemble Aedes, qui le grain des cordes dans l’Offer-
font en vérité le prix d’un triptyque toire (suppliantes dans le Domine,
inégal. Enregistrée en studio (tan- elles s’apaiseront dans la prière de
dis que Fauré a été capté live), la l’Hostias), leurs sonorités d’harmo-
cantate Figure humaine complète nium dans l’In Paradisum. Et le mor-
les pièces de Poulenc égrenées dans dant des cuivres, épousant les
les quatre volumes de « Ludus Ver- contrastes de nuances du Libera
balis ». Elle baigne dans la clarté, me, y prolongent habilement la
avec des palpitations (Riant du ciel plainte du chœur. Mais les mots
et des planètes) et des élans (Liberté) gagneraient çà et là à plus de poids
soigneusement dessinés. et à des angles plus saillants – le
A la ferveur surréaliste d’Eluard ré- défaut pèse aussi sur la soprano
pondent les vers ciselés par Charles soliste, dépassée dans le Pie Jesu.
d’Orléans. Mathieu Romano avait Retour à Debussy et Poulenc.
placé les Trois chansons de Debussy François Laurent
en ouverture de son premier opus
discographique : celles qui refer- MORTON FELDMAN
ment le nouvel album s’appuient 1926-1987
non sur la partition éditée après ré- Y Y Y Y Y String Quartett
vision (1908) mais sur une première & Orchestra. Oboe & orchestra.
version manuscrite des deux volets Atlantis.
extrêmes (1898). Un inédit, qui Han De Vries (hautbois),
montre comment Debussy va étof- Quatuor Pellegrini Quartett,
fer sa polyphonie. Pas d’ornemen- Orchestre symphonique de la
tation ici, par exemple, sur « belle » Radio de Francfort, Lucas Vis.
au deuxième vers de Dieu qu’il la Hat Hut. Ø 1997. TT : 54’.
fait bon regarder ! Et Romano rend TECHNIQUE : 4/5
à un ténor la partie soliste de J’ai Parce qu’il est at-
ouy le tambourin – que le compo- tractif, le titre de
siteur confiera ensuite à une mezzo. l’œuvre la plus
Là encore, le niveau du chœur fran- ancienne, Atlan-
çais impressionne par une fermeté tis (1959) a été
d’accents et de lignes… qui peine mis en exergue.
à investir les vastes perspectives du Il est vrai qu’elle sonne aussi déli-
Requiem de Fauré, pourtant moins cieusement que ces trois syllabes.
exigeant à bien des égards. Mais, s’agissant d’une composition
Dans la notice, le chef signale trois graphique telle qu’il en fleurissait à
particularités de sa version, captée la fin des années 1950, où les inter-
en concert à l’abbatiale de Lessay. prètes disposent d’une grande marge
Trois particularités qui la distinguent de liberté dans le choix des hauteurs
de la gravure de Philippe Herre- et des durées pour réaliser les cou-
weghe en 1988, première illustration leurs sonores suggérées par l’auteur,
Franck / Gipps / Gorecki / Graupner

elle ne lui ressemble guère. Vite déçu rebrousse-poil, privilégiant dès d’échange de tessitures, de textures, RUTH GIPPS
de voir fleurir des marguerites où il l’abord le registre supérieur (jusqu’au de grain, entre les sections ou les 1921-1999
attendait des œillets, Feldman revint contre-si bémol) de plus en plus solistes de l’orchestre et les membres Y Y Y Y Symphonies nos 2 et 4.
à la notation traditionnelle, en dépit tendu. Des attaques gémissantes du quatuor à cordes, bref de la ma- Knight in Armour. Song for
de son défaut inverse : indiquer ce et des stridences, en contrepoint gie à l’état pur que la direction ex- Orchestra.
qu’il faut faire en laissant le résultat d’un orchestre presque atone, créent perte de Lucas Vis fait jaillir dans Orchestre national de la BBC
à la merci d’exécutants de plus en une sensation de vide abyssal. On un équilibre souverain. L’oreille ne du Pays de Galles, Rumon Gamba.
plus privés d’initiatives. se risquera à y entendre l’expres- se lasse pas, une demi-heure durant, Chandos. Ø 2018. TT : 1 h 09’.
Tout aussi atypique, mais primor- sion d’une douleur qui n’éveille alen- d’admirer ces moirures. TECHNIQUE : 4/5
dial, Oboe & Orchestra (1976) frappe tour que de rares échos compatis- De prime abord (c’est la plage 1) la Totalement incon-
par son agressivité imprévue et un sants  (?) sur fond d’indifférence conviction du chef-d’œuvre s’impose, nue en France,
lyrisme exacerbé. Merveilleux placide. Stupéfiante, la maîtrise reléguant au rang de curiosité as- oubliée dans son
dans  l’orchestre, le timbre du haut- d’Han De Vries s‘efface derrière son tringente Oboe & Orchestra qui, au propre pays,
bois perd de son pouvoir d’attrac- engagement. terme de plusieurs écoutes, se ré- Ruth Gipps fut
tion quand il s’expose trop long- Dans String Quartett & Orchestra vèle pourtant la page maîtresse de une personnalité
temps au premier plan. Feldman (1973) tout n’est, en comparaison, l’album. Un sommet peut en cacher déroutante mais un modèle de la-
a choisi de caresser l’auditeur à que « luxe, calme et volupté », jeu un autre. Gérard Condé beur et d’intégrité. Compositrice,
hautboïste, pianiste, pédagogue

Nouveauté et imprésario anglaise, cet ex-en-


fant prodige, élève de Gordon Ja-
cob et de Ralph Vaughan Williams,
CÉSAR FRANCK des contrebasses agiles. Ainsi la tension dut, sa vie durant, déployer tout
1822-1890 se renouvelle sans cesse. La puissance et une gamme d’activités pour s’affir-
Prélude, choral et fugue. l’indépendance des timbres, à la main gauche, mer, tant la discrimination à l’égard
Prélude, aria et finale. sidèrent plus d’une fois : on la dirait alors jouée des femmes était alors criante dans
Quintette pour piano et cordes*. par un autre pianiste ! le domaine musical. Au dernier soir
Prélude, fugue et variations La manière dont l’interprète, qui manie une des Proms 1942, la création par
(Prélude, transcr. Bauer-Dalberto). dynamique grandiose, amène la superposition Henry Wood de son poème sym-
Michel Dalberto (piano Bösendorfer),
des thèmes à la fin de la Fugue, cette façon phonique Knight in Armour (1940)
Quatuor Novus*.
qu’il a de prendre son temps pour faire tout assura d’un coup sa réputation, et
Aparté. Ø 2018. TT : 1 h 19’.
TECHNIQUE : 4,5/5
entendre, resteront dans les annales. L’autorité sa Symphonie no 2 en un seul mou-
avec laquelle il renouvelle notre écoute, après vement (1945) marqua les débuts
Enregistré en public à la Salle philharmonique de
Liège par Maximilien Ciup et Gaëtan Juge en octobre les géniaux Alfred Cortot et Blanche Selva, de son style de maturité.
2018. Très belle restitution des timbres et de la après les merveilleux Stephen Hough D’abord influencée par Sibelius,
dynamique pour ce Bösendorfer Vienna Concert 280. (Hyperion), Murray Perahia (Sony) et Bertrand Walton, Vaughan Williams et la tra-
Dans le quintette, l’image ample du piano s’oppose Chamayou, transfigure également le redoutable dition pastorale anglaise, sa musique
avantageusement aux matières plus rugueuses du Prélude, aria et finale : Dalberto fuit le ton se singularise par sa vitalité et une
quatuor à cordes, enregistré en grande proximité. épique et l’élévation religieuse pour se risquer utilisation remarquablement habile
dans des contrées étranges et farouches. des couleurs instrumentales. Certes,

C’
est moins à l’orgue qu’à un Un autre César Franck se profile ici. son écriture s’avère moins auda-
orchestre imaginaire que l’on pense Partagé avec les quatre Coréens, bardés cieuse que celle de bon nombre de
en écoutant ce Prélude, choral de prix, du jeune Quatuor Novus, le Quintette ses contemporains britanniques –
et fugue : lecture plus magistrale prolonge ce style plus magistral qu’émouvant Gipps rejetait farouchement l’avant-
que sulpicienne dans son premier volet, plus au premier abord. Nous voici aux antipodes garde et la musique sérielle.
terrassante qu’implorante dans le deuxième, des suavités séraphiques et des élans Rumon Gamba et le BBC National
plus démiurge que chantant victorieusement chaleureux qui unissaient Catherine Collard Orchestra of Wales défendent éner-
dans le dernier. Jamais je n’ai entendu ce au Quatuor Orlando (Lyrinx), tout ici est plus giquement la Symphonie no 4 (1972),
triptyque ainsi « dirigé » devant le clavier, jamais âpre, plus grand, quasi désespéré – et une de ses meilleures œuvres. Ar-
la mise en espace des lignes enchevêtrées n’a finalement apaisé par le premier volet de thur Bliss, à qui elle est dédiée,
bénéficié d’une telle science de la polyphonie Prélude, fugue et variations. l’admirait profondément. A la fois
et des couleurs. Un mot du piano, le nouveau austère et foisonnante, la partition
N’hésitant pas à décaler parfois Bösendorfer de 2,80 m. est traversée par un frémissement
les deux mains, voire à très L’instrument ne retrouve ni de vie qui, tout en s’exaltant et
légèrement arpéger, Michel l’ineffable tendresse et le fondu s’exaspérant sans cesse, ménage
Dalberto excelle à faire durer sonore que possédait le modèle des séquences lyriques d’une rare
le son en trompe-l’œil – et cela Impérial jusque dans les années inspiration mélodique.
sans complaisance hédoniste. 1970, ni la rondeur et le timbre Knight in Armour et le bref Song
Quand il déclame les accords de malléable d’un Steinway, for Orchestra (1948) n’offrent ni la
la main droite, c’est beaucoup il sonne un peu « vieux », même qualité de substance, ni la
moins pour des raisons un peu sec aussi, mais avec même finesse dans la registration
expressives triviales que pour une profondeur de timbre des timbres, malgré des accents
relancer le discours, tandis qui colle à l’art du pianiste. cuivrés et de riches solos de bois.
que la gauche l’appuie comme PLAGE 2 DE NOTRE CD Alain Lompech En quelque vingt minutes, la Sym-
phonie no  2 reflétait, en 1945, la

86 I
victoire des forces alliées. Gamba passages « religieux » et statiques,
soigne autant l’héroïsme rutilant d’une réelle beauté dans les pre-
des pages de circonstance que les mières mesures, il s’en faut de beau-
séquences élégiaques et les élans coup que cette œuvre monotone
romantiques plus personnels de possède le même attrait que le qua-
Gipps, jusqu’à l’optimiste conclu- tuor précédent.
sion. Patrick Szersnovicz Entre les deux, le primarius, l’altiste
et le violoncelliste du Quatuor Tip-
HENRYK GORECKI pett donnent une vision à la fois
1933-2010 solaire et dépouillée de Genesis I :
Y Y Y Y Quatuors à cordes Elementi (1966), douze minutes d’une
nos 1 « Already it is Dusk » trajectoire pure, dure, incandes-
et 2 « Quasi una fantasia ». cente, qui enrichit sensiblement le
Genesis I : Elementi. répertoire étroit du trio à cordes.
Quatuor Tippett. Patrick Szersnovicz
Naxos. Ø 2017. TT : 1 h 01’.
TECHNIQUE : 3,5/5 CHRISTOPH GRAUPNER
Traduit avec une 1683-1760
vive acuité par le Y Y Y Y Y Ouvertures pour
Quatuor Kronos traverso GWV 322 et deux
en 1990 (None- traversos GWV 470. Concertos
such), puis dans pour deux trompettes GWV 318
un grand raffine- et pour deux hautbois GWV 342.
ment par le Royal String Quartet L’Arpa Festante, Rien Voskuilen.
(Hyperion, cf. no  591), le Quatuor Accent. Ø 2017. TT : 1 h 13’.
no  1 reçoit une lecture limpide et TECHNIQUE : 4/5
acérée sous les archets du Quatuor La discographie
Tippett. Ils lui offrent une belle ri- de Graupner, ra-
gueur dynamique, en exact rapport chitique il y a
avec la nature de cette partition où seulement vingt
se reflète, en 1988, l’évolution d’un ans, s’amplifie à
compositeur moins préoccupé par un rythme ré-
les spéculations sur la matière so- jouissant. Les années 2000 fêtaient
nore qu’avide de tension émotion- sur le compositeur pour clavecin
nelle. On a parlé de nihilisme à pro- (cycle de Geneviève Soly, Analekta)
pos de ces quinze minutes d’un seul et levaient le voile sur ses musiques
tenant, sous-titrées «  Il fait déjà pour orchestre (trois formidables
sombre ». Elles semblent jouer seu- albums de Siegbert Rampe, MDG).
lement sur deux registres alternés, La cadence s’est accélérée depuis
une phase lente, évanescente, néo- 2011, avec la redécouverte de sa
modale, et une autre plus homo- production vocale – confirmation
phone, rythmique, massive. Mais la d’un contrapuntiste virtuose et d’un
puissance indéniable de ces rhétoricien ingénieux. Avec deux
contrastes extrêmes va de pair avec Ouvertures à la française et deux
une certaine sophistication (dans le concertos à l’italienne, le programme
traitement polymodal dissonant du de Rien Voskuilen nous ramène à
canon des sections lentes). Sa fer- l’orchestre, dans lequel une paire
veur un peu sauvage rappelle le de souffleurs (hautbois, flûtes ou
Gorecki des années 1960, icono- trompettes) a l’occasion de briller
claste, radical, postsériel, ultra-avant- face aux cordes. Mais une flûte suf-
gardiste, proche de Xenakis et du fit dans la Suite en la mineur qui
premier Penderecki. ouvre l’album, et présente de trou-
Plus ample (trente-trois minutes), le blantes analogies avec la Suite
Quatuor no 2 (1991) retrouve le même BWV 1067 de Bach.
type de sonorités, de procédés et L’un des défis de cette musique,
d’ambiances, mais il est loin d’avoir souvent flatteuse par ailleurs, est
la même efficacité ou la même co- de rendre justice à une écriture
hérence interne. Une musique pla- jouant parfois sur la couleur sans
nante, inspirée de l’ancienne liturgie mouvement harmonique particulier,
catholique polonaise, dialogue ici ou au contraire sautant d’une idée
avec une musique abrupte, plus ou à l’autre et bousculant les conven-
moins issue de chants populaires. tions. La virtuosité de L’Arpa Fes-
Malgré le soin et le raffinement ap- tante, notamment de ses cordes,
portés par les interprètes aux permet de réaliser des plans sonores
Handel / Hausegger / Haydn

judicieux. Le claveciniste finlandais groupe instrumental ne joue pas cet anglais exotique, ce micro collé d’une copie de Taskin 1769. Curio-
sait faire chanter une sarabande, toujours juste, mais toujours mince. aux lèvres, et le paradoxe d’une voix sités musicales, les six sonates et
fût-elle de forme irrégulière (sara- Rien n’arrive, ni action ni contem- légère éblouie par l’inaccessible tra- leurs préludes facétieux sont six
bande en écho en sol mineur). Les plation. Platitude inouïe, observée gédie. Pas plus de rage à cette Mé- phénomènes sonores. Singuliers.
gigues sont souples et fluides, le d’un bout à l’autre avec une rigueur dée (Teseo) que de larmes à cette Ivan A. Alexandre
souci du détail dans l’exécution ryth- qui inspire le respect. Une nouveauté Rodelinda (« Se’l mio duol non è si
mique (Ouverture pointée) et la va- cependant : la harpe rejoint la basse forte »). Zerbinette ne sera jamais SIEGMUND
riété des longueurs d’archet (fugato continue, sans doute parce que Han- Ariane, aujourd’hui comme hier ce VON HAUSEGGER
de l’Ouverture en la) attestent un del l’emploie dans Esther, masque délicieux fil di voce se refuse aux 1872-1948
travail de fond. sacré contemporain de notre masque élans seria. Il n’en reste pas moins Y Y Y Y Y Lieder.
On se laisse alors volontiers séduire profane et destiné au même (futur) à la fois précieux et cultivé, abso- Roman Trekel (baryton),
par ce Contentement, où les piz- duc de Chandos. N’ayez pas peur, lument original. Et « Süsse Stille » Cord Garben (piano).
zicatos entourent une flûte à l’élo- on la remarque à peine vers la fin, est un baume. Inutile de dire que CPO. Ø 2010. TT : 1 h 08’.
quence raffinée dans le style ga- et ses doux accords sont exquis. les fans ne se sentiront pas floués. TECHNIQUE : 4/5
lant  ; on apprécie la noblesse Ivan A. Alexandre Ivan A. Alexandre « Un mélange au-
ostentatoire du Concerto pour deux thentiquement
trompettes, dont le mouvement lent Y Y Y « Mio caro Händel ». Airs Y Y Y Y 6 Sonates pour flûte à bec allemand
présente une originale transition de Rinaldo, Teseo, Amadigi, Giulio HWV 360, 362, 365, 367, 369 d’âpreté et de
cadentielle. Les pièces secondaires Cesare, Rodelinda, Lotario, Serse, et 377. tendresse », écri-
comme la Plaisanterie et la Réjouis- Deidamia, Il trionfo del Tempo, Stefan Temmingh (flûtes), vait en 1905 Her-
sance sont traitées avec un sens La resurrezione, Athalia, Saul, Wiebke Weidanz (clavecin). mann Bischoff à propos des lieder
rhétorique remarquable, de même The Triumph of Time and Truth. Accent. Ø 2018. TT : 1 h 03’. de Hausegger. Longtemps occultée
que les étranges Menuets et Rigau- Air allemand « Süsse Stille ». TECHNIQUE : 4/5 par sa figure de chef défenseur de
don (dont les contours mélodiques Simone Kermes (soprano), Avant la Sonate Bruckner (il fut le maître d’Eugen
auraient sans doute séduit le Ra- Amici Veneziani, Boris Begelman. en fa, nos duet- Jochum), sa production revit au-
meau des Boréades) invitent à la Sony. Ø 2018. TT : 1 h 19’. tistes impro- jourd’hui grâce à CPO, notamment
danse et à la fête. Philippe Ramin TECHNIQUE : 3,5/5 visent un bref l’étonnante Natursymphonie (cf.
Dix ans après « La Flourish – bou- no 559) et les Hymnes à la nuit pour
GEORGE FRIDERIC HANDEL Diva  » (Berlin quet, arabesque, baryton et orchestre (cf. no  663).
1685-1759 Classics), Simone fioriture. Mais l’album tout entier Deux de ces derniers se retrouvent
Y Y Acis and Galatea. Kermes dédie un devrait s’intituler « Flourish ». Orne- dans le programme de lieder avec
Jeremy Budd (Acis), Grace second récital à ments à foison, trilles, gammes, piano parfaitement organisé par
Davidson (Galatea), Stuart Young Handel, compo- appuis, retards… l’artifice règne en Roman Trekel, et concentré sur la
(Polyphemus), Mark Dobell siteur qu’elle a tant servi seule, en seigneur intraitable. On s’étonne, période 1896-1900. Hormis Glaube
(Damon), Simon Berridge (Coridon), duo (avec Maite Beaumont, avec dans le fiévreux échange qui sert nur ou Ekstase (dédié à Ernestine
The Sixteen, Harry Christophers. Vivica Genaux) ou en compagnie de notice, d’entendre le flûtiste as- Schumann-Heink), on est loin du
Coro (2 CD). Ø 2018. TT : 1 h 29’. (Rodelinda, Lotario, Deidamia, plu- surer que « c’est justement dans la lyrisme de Strauss, mais bien plutôt
TECHNIQUE : 3/5 sieurs oratorios). Il ne s’agit pas cette “simplicité des sonates” que réside entre Brahms et Pfitzner.
Comme Christian fois d’un portrait (la prima donna leur virtuosité ». Car ces phrases Profondément contemplative de la
Curnyn il y a six Cuzzoni en 2008) mais bien d’une ingénieuses ne cherchent ni le nature et des éléments (les poètes
mois (cf. no 671), dédicace, d’une lettre adressée à simple ni le naturel, mais le théâtre. suisses Gottfried Keller et Conrad
Harry Christo- « mio caro Händel » dont elle est Théâtre confirmé par le clavecin Ferdinand Meyer y pourvoient à
phers célèbre les « tombée amoureuse » à l’âge de seul (sans théorbe ni archet), qui merveille), cette musique se montre
trois siècles quatorze ans lorsqu’elle découvrit instaure un dialogue constant avec d’une économie propice au mystère
d’une pastorale anglaise longtemps à Leipzig son air allemand « Süsse le soliste. Virtuosité, maîtrise à tous (Siehst du den Stern) et d’une finesse
plus estimée que le meilleur opéra Stille », et devant qui « avec humi- les étages, jusque dans un Andante altière (harmonies, emplois de l’os-
italien. Même chef-d’œuvre, même lité » elle s’« agenouille ». Lettre (HWV 367) au jeu de luth « landows- tinato au clavier). Hausegger sait
version originale à cinq voix (1718), d’amour doublée d’une autobiogra- kien », sur les pointes et carrément aussi construire des arches d’une
même limpidité. Les principales dif- phie puisque la soprano saxonne a drôle. Ne comptez pas sur Stefan violence contenue (Schwüle au bord
férences semblent tenir au nombre déjà enregistré la plupart des œuvres Temmingh pour laisser chanter telle de l’effroi, Winter). Après la version
d’instrumentistes (quinze là, neuf ici) inscrites au programme du nouveau sicilienne, tel adagio : il lui faut des de Brahms, Über die Haide saisit
et au choix des solistes, handéliens florilège. Amour sincère que tra- cascades, des obstacles. Des kaléi- par le pas puissant de son déses-
aguerris chez Curnyn, madrigalistes duisent de longues lignes sur le doscopes (concertos de Vivaldi, poir, mais Hausegger cultive autant
anonymes chez son rival. Mais ce souffle, des ornements généreux Diapason d’or en février 2018) plu- la fraîcheur de ton du Volkslied, mâ-
qui distingue la version nouvelle est (ce fameux contre-ré…), un choix tôt que des paysages. tinée d’accidents (Genug). Séduc-
en réalité son absence de tout ca- très large (cinquante ans séparent Pareil triomphe de la volonté sur tion totale avec l’élégie semi-bur-
ractère, presque un manifeste de le Trionfo romain du Triumph lon- l’abandon devrait lasser. S’il nous lesque sur la mort d’un petit cochon
l’abstraction. Galatée chante sa joie donien), et jusqu’à la fondation des tient en haleine, c’est parce qu’à la (Mein Schweinchen) et plus encore
et sa peine sans s’émouvoir, comme Amici Veneziani – poignée de so- force et à la science, les compères avec l’humour piquant de Der Teufel
un treble boy réciterait le bénédi- listes germano-latins, allegro furioso, ajoutent un art délicieux. L’art du ist fort, qui soutient la comparaison
cité. Les trois ténors se confondent. largo lentissimo, presque rien entre son. Son franc et chaud des trois avec Hugo Wolf.
Le cyclope est aussi effrayant qu’un les deux. flûtes (toutes trois d’après le facteur L’interprétation sert exemplairement
professeur de pipeau. Toujours ces vocalises murmurées, français émigré à Londres Peter l’expressivité et les caractères propres
Sans contrebasse ni basson, le ce trille absent, cet italien vaporeux, Bressan), son vigoureux et fantasque à ces lieder. Le grain terrien, les

88 I
coloris mâles de Roman Trekel ne mozartiens. Et vice versa. Si les deux Schantz des années 1790 joués d’hôte et glisse d’un air entendu
seraient rien sans une fermeté de la exceptions se trouvent sans cher- par Paul Badura-Skoda (Astrée) et « Vous allez voir comme c’est char-
phrase et du contrôle dynamique cher bien loin (Brendel, Staier…), Carole Cerasi (Metronome) dans la mant ici ». Gaëtan Naulleau
qui s’ajustent toujours la structure la théorie se valide régulièrement, Sonate no 58 déployaient, d’un re-
et au climat des poèmes, avec une aujourd’hui encore. gistre et d’une nuance à l’autre, des Y Y Y Y Trois quatuors op. 71.
éloquence sans ostentation. Même Curieux, tout de même. Le tact, le arcs-en-ciel, avec une qualité de Chants gaéliques (transcr.).
vertu de rigueur chez Cord Garben, charme et la connivence avec l’audi- grain sonore et des fragilités beau- Quatuor Maxwell.
qui sait combien ces fruits tardifs, teur que Kristian Bezuidenhout sa- coup plus attachantes que ce mé- Linn. Ø 2018. TT : 1 h 13’.
indemnes d’un wagnérisme déca- vait mettre en scène dans son inté- dium bedonnant et cet aigu pressé TECHNIQUE : 3,5/5
dent, gagnent à être offerts sans grale Mozart, couverte de médailles, de claironner. Le thème des Varia- Malgré leur foi-
détours. On ne regrette pas la pro- sont trois vertus essentielles pour tions en fa mineur zigzague ainsi sonnement mé-
menade avec de tels guides. servir l’écriture plus économe de entre clameur cuivrée et murmure lodique, leur
Jean-Philippe Grosperrin Haydn. La franchise en est une autre, – la longue trajectoire du mouve- éclat instrumen-
dont ce travail de studio policé ment sera néanmoins la grande tal et l’inventivité
JOSEPH HAYDN manque terriblement. Les séduc- réussite de l’album. propre au Haydn
1732-1809 tions de Bezuidenhout s’éparpillent La Partita en sol majeur ouvrait l’an du début des années 1790, ces trois
Y Y Y Y Sonates Hob XVI/20 en surface de la Sonate en do mi- dernier, non pas au pianoforte mais quatuors sont peu enregistrés hors
et 48. Variations Hob XVII/6 et neur. Les inflexions perpétuelles du au clavecin, un album réjouissant : intégrales. Leurs triples jumeaux (si
Hob i 430. Partita Hob XVI/6. phrasé et du toucher, admirables la déclamation fantasque et fière de l’on peut dire) de l’Opus 74, conçus
Kristian Bezuidenhout en soi, oublient d’affirmer les carac- Pierre Gallon (cf. no 669) n’est pas en même temps mais édités sépa-
(pianoforte). tères et les ombres du premier mou- du goût de son magistral collègue. rément, sont mieux servis. Les
HM. Ø 2018. TT : 1 h 08’. vement – le contraste avec la deu- Devrions-nous, à un degré de réa- Maxwell ne craignent pas d’appuyer
TECHNIQUE : 3/5 xième idée tombe à plat. L’exposé lisation aussi élevé, aussi rare dans un peu les contrastes. La vigueur
Refrain bien de l’hymne autrichien, avant ses va- le monde du pianoforte, rendre les qu’ils prêtent aux accords fortissimo
connu : l’écriture riations, se poudre de désinences armes ? Nous avons trop souvent ouvrant le Quatuor no 1 puis le
légère et rare- rêveuses devant le beau miroir. chéri l’œil pétillant de Kristian tempo soutenu qu’ils imposent en-
ment virtuose L’acoustique réverbérée accuse les Bezuidenhout pour être dupe de ces suite, sans jamais brouiller les lignes
des sonates de rondeurs fades du pianoforte (d’après sourires vagues et de ces préve- polyphoniques, forcent l’admira-
Haydn glisse Walter 1805) construit par Paul Mc- nances bourgeoises, ceux du maître tion. Les interventions du premier
entre les doigts des meilleurs Nulty. Beaucoup plus sveltes, les de maison qui accueille en chambre violon à découvert ne sont pas

I 89
Henze / Jones / Karaïev / Liszt

musique qui sonne toujours avec


Nouveauté plénitude. Il est vrai que cette façon
d’alterner le clair et l’obscur, de lais-
ser l’auditeur perdre pied sans faire
RICHARD JONES exercice de style, fût-il italien. C’est un spectacle trop attendre la clef de l’énigme,
?-1744 d’illusionniste, une plongée dans l’atmosphère n’était pas au goût du jour.
« Airs de chambre pour violon sulfureuse de Londres au temps d’Hogarth. Par son refus de séparer tonalité et
et basse continue ». Ce jeune musicien formé au CNSM de Lyon atonalité, Henze est presque seul
Augustin Lusson (violon), et passionné par les musiques traditionnelles dans sa génération à avoir emprunté
The Beggar’s Ensemble. s’est entouré d’une équipe de haute volée la voie ouverte par le Schönberg
Flora. Ø 2017. TT : 1 h 10’. (viole extraordinaire de Mathias Ferré), où des dernières années. Ainsi la Sona-
TECHNIQUE : 4/5
chacun aime, à l’évidence, prendre des risques. tine, tirée de son « conte musical »
Enregistré à Poitiers par Vincent Mons en octobre
Il varie les ressources d’un jeu extraverti et libre Pollicino, commence, en substance,
2017. Cette prise de son en grande proximité sert
une image cohérente et définie. Belle restitution des
là où Kreeta-Maria Kantala adoptait une posture comme la Fantaisie op. 47. Pourquoi
timbres, avec des graves opulents. baroque au vocabulaire plus étroit. ne poursuit-il pas dans la même
La palette de timbres de Lusson, l’incarnation âpreté instrumentale ? Parce qu’il

D
epuis que Mitzi Meyerson a exhumé des volutes ornementales (Largo en la mineur), n’est pas un épigone et suit sa propre
les Suites pour clavecin (Glossa, 2010) la solidité des doubles cordes sont remarquables voie. Dans la Sonate de 1946, la ré-
et enregistré avec Kreeta-Maria Kentala en soi. Et l’intelligence du jeu collectif prolonge férence serait plutôt Stravinsky, autre
les « airs » ou sonates pour violon la folie du soliste funambule. La recherche figure tutélaire qu’il s’appropriera
(Glossa, 2012), Richard Jones n’est plus tout de textures produit des résultats fascinants fructueusement. Superbe interpré-
à fait un inconnu composant dans l’ombre (basses seules dans l’Adagio en si bémol tation par deux artistes familiers de
de Handel pour le théâtre populaire de Drury ou en pizzicato avec le clavecin sur la petite ce langage expressif et exigeant.
Lane. Son goût pour la pantomime, où cultures octave). L’assise rythmique, souvent truffée de Gérard Condé
aristocratique et populaire font bon ménage, contretemps, est mise en scène par un basson
donne quelques clefs pour saisir le relief et un clavecin tour à tour impérieux et suaves KARA KARAÏEV
du projet musical dont ses (largo en sol, gigue en si bémol). 1918-1982
partitions, assez simples à Un feu embrase les prestos Y Y Y Y Les Sept Beautés. Leyla
première vue, n’offrent qu’une (ré majeur) et fait danser des et Mejnun. Le Sentier du tonnerre
image schématisée. Acquis à la parodies handéliennes (largo en (Berceuse). Don Quichotte.
cause italienne (dont il emprunte sol). La multiplicité des archets Bournemouth Symphony
les formes à Corelli), Jones (viole de gambe, violoncelle, Orchestra, Kirill Karabits
cultive les fleurs extravagantes violon, basse de violon) n’est pas Chandos Ø 2017. TT : 1 h 13’.
d’un Veracini et fait écho, par de trop pour animer les entrées TECHNIQUE : 5/5
sa virtuosité violonistique, aux de ces drames en miniatures L’excellent chef
principes novateurs de Tartini. dont le Beggar’s Ensemble ukrainien Kirill
Conduisant du violon son flatte les noirceurs comme Karabits rend
Beggar’s Ensemble, Augustin l’expressivité la plus touchante. hommage à un
Lusson propose bien plus qu’un PLAGE 4 DE NOTRE CD Philippe Ramin compositeur
d’Azerbaïdjan,
Kara Abdoulfaz Ogly Karaïev, qui
toujours d’une sonorité agréable avec des effets de « fiddler ». Le les perspectives. Il pousse à croire régna sur la musique du petit état
mais cette âpreté rend d’autant plus pittoresque a son charme – décon- que les œuvres de la maturité dé- soviétique après la guerre. Né à Ba-
spectaculaires les audaces (sauts necté de celui de Haydn, et facile- coulent de celles de jeunesse, alors kou et disciple de Chostakovitch,
d’octaves, modulations) du Qua- ment esquivable avec une télécom- qu’on ne peut comprendre les pré- dont il suivit l’enseignement de 1942
tuor no 2, où les martèlements du mande. Jean-Luc Macia mices qu’à la lumière des fruits ul- à 1946, Karaïev reprend les princi-
violoncelle dans le Menuetto ren- térieurs. Telle est la leçon de ce flo- pales caractéristiques du langage
voient au jeune Beethoven. Le troi- HANS WERNER HENZE rilège qui place la Sonate pour violon de son maître. Il n’oublie pas Rimski-
sième est plus réussi encore. Les 1926-2012 et piano de 1946 au cœur d’un pro- Korsakov et Prokofiev pour autant,
Maxwell parviennent à équilibrer Y Y Y Y Sonatine pour violon. gramme qui débute et s’achève et donne à cet arsenal bien maîtrisé
sans acrobatie excessive les mul- Sonate pour violon seul. Sonate avec deux partitions de 1979, l’une une touche nettement folklorique,
tiples changements de tonalité et pour violon et piano. Peter Doll pour violon, l’autre pour alto. La nourrie de son riche patrimoine cau-
l’enharmonie de cette page remar- zum Abschied. Für Manfred. grande Sonate pour violon seul est casien – comment ne pas songer à
quable. On ne voit guère que les Sonate pour viole et piano. présentée dans sa version originale, Khatchaturian ? Pédagogue réputé,
Tatraï et les Auryn pour les surpas- Peter Sheppard-Skærved (violon), plus violente que la révision abrégée Karaïev introduisit le jazz dans les
ser dans ce triptyque solaire. Roderick Chadwick (piano). par l’auteur. programmes du Conservatoire
Les Maxwell, en purs Ecossais, ont Naxos. Ø 2016. TT : 1 h 09’. La fluidité de l’inspiration, l’élo- d’Etat de son pays, avant de termi-
eu l’idée de faire suivre chaque qua- TECHNIQUE : 3,5/5 quence naturelle d’un discours or- ner ses jours à Moscou pour soigner
tuor par des mélodies anciennes, Presque aussi ganique d’où semble exclue toute une santé déficiente – non sans avoir
plus ou moins folkloriques, souvent arbitraire que trace de recherche ont longtemps reçu tous les honneurs possibles
recueillies et éditées au début du l’alphabétique, porté préjudice à Henze. On ne lui dans la vie musicale soviétique.
XIXe siècle. Ils les ont donc retaillées l’ordre chrono- accordait de la facilité que pour lui Le programme de Karabits se
sur mesure et traduisent bien leurs logique peut refuser la possession d’un « métier » concentre sur les années 1947-1960.
caractères populaires ou dansants, parfois fausser dont témoigne pourtant une Inspiré de poèmes de Ganjavi

90 I
(auteur persan du XIIe siècle), la Suite fameuse, cette troisième dont Ho- (Appassionato), parasitée par travers par les mélomanes – et les
Les Sept Beautés (1949) brille par rowitz faisait un poème céleste – quelques fantaisies. Et l’accord final, pianistes qui les traitaient avec mé-
une efficace simplicité et une sen- elle est ici remplacée par une page bizarrement allusif, semble plaqué. pris quand ils n’arrivaient pas à les
sualité du plus bel effet – Karaïev sur laquelle plane l’esprit de la rhap- Feux follets, précautionneux, n’étin- jouer. De rares artistes osaient alors
développera sa partition pour la sodie hongroise. Les pianistes de- celle guère. D’une fébrilité bien en toucher à ce répertoire – György
transformer en ballet, créé en 1952. vraient s’emparer plus souvent de situation et animé par un superbe Cziffra, Michael Ponti, Jorge Bolet
L’exubérant Don Quichotte (1960), ces pièces lyriques, et notamment crescendo, Chasse-Neige est le meil- étaient de ceux-là avec quelques
« gravures symphoniques » tirées de la dernière, magnifiée par le jeu leur moment de l’album avec La leg- Russes dont Grigori Ginzburg –, mais
de la bande originale d’un film de fluide et lumineux de l’artiste croate. gierezza, étonnante de liquidité. Belle leurs quelques interprétations dis-
Kozintsev, exalte l’un des héros fa- La sérénité et la pureté qu’il met à conclusion. Bertrand Boissard cographiques n’avaient pas marqué
voris de la culture soviétique, non la première version de Sposalizio les esprits. Arrau vint et montra l’in-
sans émotion – l’Andante final, su- valent aussi le détour. Y Y Y Y Paraphrases, croyable beauté de ces œuvres, que
blimé par les excellentes cordes Prolégomènes à la Divina comme- réminiscences et transcriptions le public accepta enfin.
de Bournemouth. dia n’est autre que la seconde mou- de concert d’après Verdi Récemment, Tanguy de Williencourt
Le poème symphonique Leyla et ture, assez semblable, d’Après une (Rigoletto, Simon Boccanegra, (Mirare) a enregistré non pas les
Mejnun (1947), inspiré là encore de lecture du Dante. Elle en diffère seu- Le Trouvère), Wagner (Parsifal, pièces d’après Verdi, mais tous les
Ganjavi, valut à son auteur le prix lement par une coupure à la dixième Tristan et Isolde), Gounod Liszt d’après Wagner. Très bon
Staline. C’est un « Roméo et Juliette minute, quelques détails d’écriture (Faust, La Reine de Saba). double album (cf. no 663). Voici Au-
oriental  » où s’entremêlent les (tel ces curieux accords arpégés à Aurélien Pontier (piano). rélien Pontier, trente-huit ans, pre-
thèmes du destin, de la lutte et de la treizième) et surtout par quelques Ilona. Ø 2018. TT : 1 h 01’. mier prix à Kiev du Concours Vla-
l’amour. Enfin, la Berceuse du Sen- mesures inédites à l’approche de la TECHNIQUE : 3,5/5 dimir Krainev dont il a reçu les
tier du tonnerre, deuxième grand conclusion. Le plus surprenant reste Avant que Clau- conseils, ainsi que ceux de Murray
ballet (1957), distille, dans une at- la fin de la première version de la dio Arrau ne Perahia et de Maria Joao Pirès, après
mosphère intime les émois d’un Ballade no 2, guillerette puis triom- grave, en 1972, être passé par la classe de Jean-
couple en butte à la ségrégation phale. On comprend que Liszt ait son célèbre François Heisser et de Rena She-
raciale – Karaïev tire son sujet d’un voulu plus tard lui conférer davan- disque consacré reshevskaya au Conservatoire de
roman de Peter Abrahams situé en tage de dignité et de mystère. à quelques para- Paris. Son récital associe Verdi, Wa-
Afrique du Sud. La révision de la Méphisto-Valse no 1 phrases composées par Liszt d’après gner et Gounod, transcrits ou para-
Pour des œuvres plus substantielles, se signale par une simplification de les opéras de Verdi (Philips/Decca), phrasés. Son assurance pianistique,
on retournera aux symphonies (Ya- son passage central. Dans ces trois ces œuvres étaient regardées de sa sonorité claire et dense, et la
blonsky chez Naxos, sans oublier œuvres exigeantes, Filipec fait
la 3e gravée par Barchaï chez Melo- preuve d’aplomb et de panache.
diya), auxquelles le nouvel album Voilà un disque que les amateurs
apporte un agréable écho. de Liszt ne voudront pas rater.

D’une beauté inouïe


Michel Stockhem Bertrand Boissard

FRANZ LISZT Y Y Y Y Paraphrase de concert


1811-1886 sur Rigoletto. Douze Etudes CHOPIN CONCERTOS NOS 1 & 2
Y Y Y Y Y L’œuvre pour piano, d’exécution transcendante.
Vol. LI : Consolations. Sposalizio. La leggierezza. Charles Richard-Hamelin
Lauréat de la médaille d’argent lors du 17e Concours
Ballade no 2. Méphisto-Valse no 1. Boris Giltburg (piano).
International de Piano Frédéric Chopin
Prolégomènes à la Divina Naxos. Ø 2018. TT : 1 h 19’.
Commedia. TECHNIQUE : 3/5 Orchestre Symphonique de Montréal
Goran Filipec (piano).
Naxos. Ø 2017. TT : 1 h 10’.
Après une Para-
phrase de con-
Kent Nagano
TECHNIQUE : 3,5/5 cert sur Rigoletto
L’intégrale de la d ’u n e b e ll e
musique pour clarté, le premier
piano de Liszt se prix du Concours
poursuit chez Reine Elisabeth 2013 ouvre les Etudes
Naxos. Contrai- d’exécution transcendante par un
rement à celle Preludio curieusement fragmenté.
édifiée par le seul Leslie Howard La suite ira souvent dans le même
pour Hyperion, elle met à contribu- sens : celui d’une interprétation par
tion plusieurs pianistes, cette dilu- trop préméditée. La main gauche
tion amoindrissant son impact. On de Boris Giltburg est très recherchée
aurait pourtant tort de la négliger. dans l’Etude suivante qui, ainsi char-
Le cinquante et unième (!) volume cutée, manque de souffle. Au moins
conjugue un programme alléchant l’oreille se trouve-t-elle titillée par
(des versions alternatives d’œuvres une conception inhabituelle. Si le
célèbres) et une exécution de haut panache est bien au rendez-vous de
vol. Goran Filipec joue les six Conso- Mazeppa, certaines variations
lations dans leur état originel, ce de tempo ne s’imposaient pas. Cela Enregistré en concert à la Maison symphonique de Montréal en oct. 2018
qui explique l’absence de la plus vaut aussi pour l’Etude no  10

I 91
Liszt / Mayr / Mendelssohn / Messiaen / Mozart / Orff / Paganini / Pépin / Purcell

franchise avec laquelle Aurélien Pon- lui-même – se détachent un laisserait écouter sans déplaisir. Mais finale du Trio en ré mineur, ou la
tier se lance dans ces pages sont « O Traurigkeit » (XII) dont les chan- quelle imagination il faut pour pas- modernité de l’écriture pianistique
réjouissants, d’autant que la prise teurs gantois font une belle grisaille ser outre les faibles moyens ici mo- du premier mouvement du Do
de son laisse sonner le piano avec de douleurs ressassées, et l’ultime bilisés ! Hauk réunit sa petite bande mineur.
plénitude (graves abyssaux et li- station (XIV), avec ses faux airs de de circonstance : un orchestre d’étu- Premier prix au Concours Haydn, à
sibles, médium plein). mouvement léger de Petite Messe diants sur instruments d’époque, Vienne, en 2017, le Trio Metral fait
D’où vient alors que je reste un peu solennelle rossinienne. crincrin compris, un chœur volon- ainsi une brillante entrée dans la
sur ma réserve ? Trop d’éclat ? Sans Mais la longue Via crucis réclame, taire mais au souffle court. Les so- discographie. Jérôme Bastianelli
doute par instants. Une propension au chœur comme au clavier, une listes sont tous dépassés par une
à oublier l’origine théâtrale des tension souterraine de la diction, vocalité exigeante, Markus Schäfer OLIVIER MESSIAEN
pièces ? Vraisemblablement. A jouer cette énergie lente du plain-chant, autant que les dames, mises à mal 1908-1992
trop fort et à avoir des attaques du que Reinbert De Leeuw néglige par la première sollicitation venue. Y Y Y Y Y Verset pour la fête de la
clavier trop directes ? Oui encore dans son ascèse passive. Ses phra- Le méchant Zarasto (si, si !) ne fait Dédicace. Livre d’orgue. Tristan
en nombre d’endroits, ce qui n’aide sés évasifs au piano, dont les dési- pas bien peur. Seul surnage Uwe et Yseult, Thème d’Amour.
pas à créer le mystère en travaillant nences flirtent sans cesse avec le Gottswinter. Les Cherusci sont morts Tom Winpenny (orgue Stahlhuth-
des couleurs et des articulations silence, réclament un effort d’at- à peine déterrés. Jann de Dudelange, Luxembourg)
variées. Parfois de façon un peu sys- tention que Jean-Claude Pennetier, Maximilien Hondermarck Naxos. Ø 2017. TT : 57’.
tématiquement trop planifiée ? Le également austère mais nettement TECHNIQUE : 4,5/5
climax de La Mort d’Isolde apparaît plus ferme, facilitait (avec l’extraor- FELIX MENDELSSOHN Tom Winpenny,
trop contrôlé, tandis que tous les dinaire chœur Vox Clamantis, Dia- 1809-1847 qui s’achemine
plans sonores sont éclairés vive- pason d’or). Le chemin semble un Y Y Y Y Y Les deux trios vers une inté-
ment… Néanmoins, un beau disque. tunnel malgré des tempos allants. avec piano. grale Messiaen,
Alain Lompech Dans un tout autre registre, la prière Trio Metral. trouve dans ce
de Brigitte Engerer (avec Accentus) Aparté. Ø 2018. TT : 57’. Livre d’orgue
Y Y Y Via crucis (a). rayonnait d’une aura bien plus spi- TECHNIQUE : 4/5 une synthèse adroite entre la lisibi-
Salve regina (b). Vater Unser (c). rituelle que ces balbutiements. Les Chez les Men- lité un peu clinique de sa Nativité
Ave verum corpus (d). beautés tendres d’un Salve regina delssohn, la mu- (cf. no 633) et l’engagement de ses
Collegium Vocale Gent, Marnix a cappella ne suffisent pas à sauver sique était une Corps glorieux (cf. no 660). Capté
De Cat (orgue) (c, d), Reinbert l’album. Benoît Fauchet affaire de famille par Christoph Martin Frommen, qui
De Leeuw (piano et direction). RÉFÉRENCES : Veismanis (Hortus), qui réunissait Fé- connaît cette acoustique comme sa
Alpha. Ø 2017. TT : 50’. Vox Clamantis, Tulve (Mirare). lix et Fanny ainsi, poche, l’orgue de Dudelange a la
TECHNIQUE : 3/5 notamment, que leur frère Paul, vio- palette qu’il faut (pas un mince défi !)
Œuvre tardive JOHANN SIMON MAYR loncelliste amateur. Il en va de même et unit, lui aussi, la transparence des
(1879) et mal ai- 1763-1845 chez les Metral, jeune fratrie qui registres et une certaine humanité
mée, la Via crucis Y Y I Cherusci. signe ici ses débuts discographiques. des timbres.
a attendu un Markus Schäfer (Treuta), De bonnes fées se sont penchées Ceux-ci sont souvent à nu dans
demi-siècle Yvonne Prentki (Tusnelda), sur ce premier enregistrement qui l’œuvre, et c’est là que le bât blesse
avant d’être Andrea Lauren Brown (Tamaro), a bénéficié des conseils de Michel un peu : l’inégalité des attaques
créée, le vendredi saint 1929. Un Andreas Mattersberger (Zarasto), Dalberto et du Quatuor Ebène. Cela d’anches occasionne de curieuses
chemin de croix austère que l’abbé Katharina Konradi (Ercilda), Uwe se sent. Au-delà des lieux communs perceptions d’inexactitudes ou de
Liszt, dans la ferveur de sa conver- Gottswinter (Carilo), Harald Thum (pourtant tout à fait valables) sur décalages qui ne paraissent pas le
sion romaine définitive, a voulu af- (Dunclamo), Simon-Mayr Chorus, la cohésion et l’homogénéité de fait de l’interprète. En outre, dans
filier à une esthétique « cécilianiste » Concerto de Bassus, Franz Hauk. musiciens habitués à jouer ensemble Les Mains de l’abîme et Les Yeux
lorgnant la monodie courbe du Naxos (2 CD). Ø 2016. TT : 2 h 33’. depuis l’enfance, et sur l’intérêt dans les roues, ces mêmes jeux
chant grégorien. L’essentiel du par- TECHNIQUE : 3/5 d’une fougue juvénile dans ces deux d’anches, effacés derrière un para-
cours, en quatorze stations, revient Franz Hauk ne partitions de Mendelssohn, leur vent de mixtures, s’avèrent inca-
au clavier. C’est sa partie, radica- ménage pas sa version séduit par sa clarté, ses pables de former le tutti d’Apoca-
lement dépouillée, souvent mono- peine pour re- contrastes, son énergie canalisée, lypse qu’appellent ces deux visions
dique, que le chœur vient amplifier donner à Mayr bref, son caractère. prophétiques.
ou ponctuer, et non l’inverse. Une la place qu’il oc- Enflammés (le violon de Joseph Cela ne nous empêchera pas de
version de Liszt pour clavier seul cupa jadis au Metral chante avec lyrisme sans ja- recommander cette version à qui
existe d’ailleurs (intégrale Shelley, panthéon de l’opéra. Il doit se sentir mais s’appesantir) ou cajoleurs, les souhaiterait découvrir un cycle ardu,
Hyperion). bien seul. Les tentatives de réani- interprètes réagissent aux moindres fascinant dans son abstraction, et
Les murmures abstraits de Rein- mation s’enchaînent : Saffo, Il sogno inflexions du texte, avec des tem- pour lequel le choix d’un orgue est
bert De Leeuw, champion du XXe di Partenope, Telemaco, Samuele, pos soutenus et une sonorité péné- de toute façon une quadrature du
siècle et apôtre de la Via crucis dès Amor non soffre opposizioni, Jefte, trante, même si elle manque parfois cercle. La recommandation est d’au-
1986 (Philips), ne facilitent pas la maintenant ces Cherusci de 1808. un peu de puissance. Chaque phrasé tant plus chaleureuse que le Livre
tâche aux seize voix du Collegium L’Ouverture, joliment enlevée, par- est bien pensé, sans pour autant d’orgue s’accompagne d’un sédui-
Vocale de Gand, plus d’une fois court en six minutes la distance entre donner l’impression d’être appuyé. sant Verset que Winpenny imprègne
déstabilisées par la nudité de l’exer- Mozart et les premiers essais de On se prend à redécouvrir, dans de liberté grégorienne, et d’un Tris-
cice. Le piano s’installe et s’isole Rossini. Les scènes chorales ne sont ces œuvres célèbres dont les enre- tan et Yseult, Thème d’amour (1945),
dans un sfumato qui brouille les pas mal non plus (façon Fidelio re- gistrements réussis ne se comptent signature de cette période de Mes-
repères et les dissonances (X). De gardant vers Titus). A défaut d’être plus, des détails oubliés, tel ce jeu siaen, qui est une découverte.
cet ensemble disparate – il l’est en porté par la grâce, l’ensemble se de pizzicato mis en valeur dans le Paul de Louit

92 I
WOLFGANG AMADEUS sert les Klenke dans le KV 406, trans- Orchestre symphonique jeunesse à l’aide d’images roman-
MOZART crit d’une Sérénade pour huit vents, international de Lviv , tiques n’est pas celui d’Ulysses. En
1756-1791 notamment ses nombreux passages Alexander Zemtsov. fait de ciment, c’est du béton armé
Y Y Y Y Y Les six quintettes contrapuntiques (le Menuetto in ca- Toccata. Ø 2018. TT : 1 h 19’. que nous sert Camille Pépin, avec
à cordes. none avant tout). Quelques reproches TECHNIQUE : 3/5 l’exploitation intensive d’un thème
Quatuor Klenke, mineurs (les altos parfois trop dis- Le compositeur que l’on dirait tout droit sorti de la
Harald Schoneweg (alto). crets, le bouillonnement excessif du ukrainien Myros- Musica ricercata VII de Ligeti. Les
Accentus (3 CD). finale du KV 593) posent ce coffret lav Skoryk (né en transformations auxquelles il se prête
Ø 2016. TT : 2 h 45’. splendide juste au pied du podium 1938) s’inquiète n’empêchent pas le discours de se
TECHNIQUE : 4/5 sur lequel trônent les Amadeus, les tant de faire en- figer dans des juxtapositions sys-
Quatuor entière- Griller et les Talich. Rude concurrence, trer les pauvres tématiques de champs harmoniques
ment féminin, mais un album de tout premier ordre. Caprices « dans le monde moderne » quelque peu stéréotypés.
les Klenke par- Jean-Luc Macia qu’il verse dessus une sauce infecte. En surface, on reconnaît nombre
tagent avec Ha- Orchestration brouillée en perma- de procédés empruntés à Steve
rald Schoneweg CARL ORFF nence par les percussions, rythmes Reich, tandis que certains gimmicks
une somptueuse 1895-1982 surajoutés de samba, de tango ou appuyés renvoient plutôt à la rhé-
lecture de ces six chefs-d’œuvre à Y Y Carmina burana. de jazz, coloriés d’une main lourde torique hollywoodienne. Chaleureux
cinq archets. La sonorité généreuse TIANHUA : Nuit enchantée. (ces glissandos de cuivres dans les et riche de belles teintes, le mezzo
de cette formation installée à Ber- Aida Garifullina (soprano), nos 19 et 24, on dirait Circus Polka de Fiona McGown n’est pas flatté
lin depuis 1991 met en lumière les Toby Spence (ténor), Ludovic sans le génie ni l’humour de Stra- par une écriture qui sollicite sou-
nombreux entrelacs d’une écriture Tézier (baryton), Wiener vinsky…). Maquillés comme des ca- vent la voix parlée – mais sans lui
riche en contrepoint, culminant dans Singakademie, Chœur d’enfants mions volés, les Caprices hésitent confier le propos d’un mélodrame.
les Quintettes KV 515 et 516 – deux et Orchestre symphonique entre selfies d’éléphants et musique Réactifs et précis, ses partenaires
sommets de toute la musique de de Shanghai, Long Yu. de thé dansant. Un océan de vul- tendent à bloc les ressorts d’une
chambre occidentale. Mais les DG. Ø 2018. TT : 1 h 07’. garité dénature totalement ces bi- musique dont la matière semble
Klenke témoignent autant d’égards TECHNIQUE : 3/5 joux d’invention et de finesse, dont revendiquer une nature orchestrale
au juvénile KV 174. Ces dames l’em- Enregistrés en la réelle modernité (la libération du plus que chambriste.
poignent ainsi avec une verdeur public dans la geste soliste, l’invention des textures Quel que soit leur effectif, les pièces
de ton et une force expressive qui Cité interdite de au violon) disparaît à ce jeu. L’or- qui complètent ce programme dé-
soulignent la densité de pensée et Pékin, ces Car- chestre de Lviv, cité natale du « com- clinent le même schéma : modalité
l’inventivité d’un Amadeus de dix- mina burana as- positeur », hérite de cette débauche statique, textures peu denses car
sept ans. Les dialogues récurrents sociant le Sym- de sonorités criardes. « Premier en- souvent privées de polyphonie, mou-
entre premier violon et premier alto phonique de Shanghai et la Wiener registrement mondial » clame la vement pendulaire entre inertie et
sont admirablement mis en valeur, Singakademie nous jouent la fable pochette. Et dernier, fatalement. motorique. On aimerait voir les fins
de même que l’insouciance du Me- du rapprochement culturel, sur fond Jean-Claude Hulot musiciens réunis par Camille Pépin
nuetto pris à vive allure, comme lu d’enjeux géostratégiques et com- pour cette aventure discographique
en accéléré. merciaux. Le concert fut d’ailleurs CAMILLE PÉPIN stimulés par une matière plus char-
Le premier CD passe ainsi sans hia- sponsorisé par Kuko (géant chinois NÉ EN 1990 nue et plus diversifiée.
tus à l’entrée fiévreuse du KV 515, de l’emballage automatisé), Cho- Y Y Y Lyrae (a). Kono-Hana (b). Pierre Rigaudière
dont la mobilité rythmique et l’en- pard, Google, Volkswagen et You- Chamber Music (c). Indra (d).
chaînement des trois thèmes prin- Tube. De petits joueurs. Luna (e). HENRY PURCELL
cipaux sont traduits avec une no- Musicalement ? Tout y sonne de Fiona McGown (mezzo) (c), 1659-1695
blesse de conception rare. Si le manière à la fois doucereuse et ap- Raphaëlle Moreau (a, d), Louise Y Y Y Y « The Cares of Lovers ».
Menuetto est un peu lisse, la séré- pliquée. La santé de l’orchestre et Salmona (a) (violon), Léa Hennino 16 Songs. Ground en do mineur.
nité douloureuse de l’Adagio ma l’angélisme du chœur d’enfants nous (alto) (a), Natacha Colmez-Collard Rowan Pierce (soprano),
non troppo gagne une simplicité renvoient l’image édifiante d’une (violoncelle) (a, b, d), Anaëlle Richard Egarr (clavecin),
payante ; les Klenke et leur com- nation industrieusement souriante. Tourret (harpe) (a), Thibault Lepri William Carter (théorbe).
père altiste sont attentifs à ména- Les percussions diffusent autant de (percussions) (a), Celia Oneto Linn. Ø 2018. TT : 1 h.
ger les pauses et les syncopes (la poésie que la plus new age des Bensaïd (piano) (c, d), Ensemble TECHNIQUE : 5/5
partie en si bémol majeur) qui boîtes à rythmes, les cordes du Dies, Polygones, Léo Margue (c, e). Première plage
concentrent tout le tragique de ce nox et omnia ont le charme agreste NoMadMusic. Ø 2018. TT : 1 h 12’. et titre du pro-
mouvement. des synthétiseurs numériques. Le TECHNIQUE : 3,5/5 gramme, The
Il est impossible de détailler les réus- chef est, lui, carrément transparent. Au cœur du pro- Cares of Lovers
sites émaillant les autres quintettes. Ludovic Tézier peine à s’extirper de gramme, les dix- nous cueille à
Soulignons tout de même, dans le cette guimauve hors-sol. Emoustillé h u i t b r è ve s froid malgré la
KV 516, le décryptage de l’écriture par la mention « live from the For- pièces pour présence précise de chaque mot et
polyphonique de l’Allegro initial – bidden City », le chaland occidental mezzo-soprano, la prise de son claire comme l’eau
le violon aérien d’Annegret Klenke se retrouve face à un tigre de pa- ensemble de de roche signée Philip Hobbs – par-
et le violoncelle tranchant et incisif pier. Hugues Mousseau cinq instruments et chef d’orchestre fait équilibre entre le chant à fleur
de Ruth Kaltenhäuser y font mer- qui constituent Chamber Music. On de lèvres et les deux instruments à
veille. Et cette matière pulpeuse NICCOLO PAGANINI s’attendrait à ce que la forte homo- cordes pincées. Plage 2, le récitatif
émanant des archets dans le finale 1782-1840 généité du texte poétique cimente de Sweeter than roses se déploie
roboratif du même KV 516 ! Y Vingt-quatre caprices op. 1 la musique – le James Joyce qui sans laisser flotter le « cool evening
La transparence de la prise de son (orch. Skoryk). s’exprime dans ce recueil de breeze » dont Alfred Deller faisait

I 93
Rameau / Ries / Rovsing Olsen / Say

EUROPA ANTICA
par Denis Morrier
jadis un trésor d’évocation volup- Music for a while terre à terre (et si
tueuse. Mais le théâtre s’impose à compliqué sous les mains du clave-
▸ La vihuela da mano était très prisée dans l’Espagne du XVIe
partir de « made me freeze », et le ciniste...), le diptyque Morning hymn-
siècle. Si quelques rares exemplaires de cet hybride de luth
continuo déchaîné aide Rowan Pierce Evening hymn offert en conclusion,
et de guitare ont survécu, peu d’œuvres composées
à décocher, avec un aplomb épa- porté avec une détermination lumi-
à son intention nous sont parvenues. Ariel Abramovitch
tant, les flèches du « victorious love » neuse et concentrée, sans l’ombre
a donc élaboré un Cancionero imaginaire, adaptant
(flèches assez tordues, avouons-le, d’un maniérisme. Le compliment
pour voix et vihuela quelques hits de la Renaissance
dans le carquois de Deller). Troisième vaut pour l’album entier.
européenne. Maria Cristina Kiehr est à son côté dans
étape, From silent shades, cette Gaëtan Naulleau
cette expérience intéressante, et finalement sans
scène de folie où Purcell entasse
surprise (« Imaginario », Arcana, Y Y Y Y ).
douze sections en quatre minutes JEAN-PHILIPPE RAMEAU
▸ Flamand installé à Naples, Giovanni de Macque (1548-1614) fut pour peindre « Mad Bess », prison- 1683-1764
un familier de Gesualdo. Son Sesto Libro de Madrigali nière d’un hospice mais « dans ses Y Y Y Y Y Les Indes galantes.
(1613) abonde plutôt en durezze qu’en stravaganze : les pensées, aussi grande que le roi ». Véronique Gens (Phani),
cinq chanteurs, par trop inégaux, du Weser-Renaissance Aucune déraison chez Rowan Pierce, Chantal Santon-Jeffery (Hébé,
sous-estiment les parodoxe de ce contrepoint, où la un ange agité. Zima), Katherine Watson (Emilie),
modernité des dissonances se dissout dans une forme Mais l’amateur de Purcell sait qu’il Reinoud Van Mechelen (Carlos,
académique. Cinq pièces pour clavier révèlent un est trop tôt pour décrocher, il a déjà Valère, Damon), Jean-Sébastien
aspect plus visionnaire du compositeur (CPO, Y Y Y ). trouvé plus d’une perle dans des Bou (Osman, Adario), Thomas
▸ Chez Carus, le Volume XIX de l’intégrale Schütz réunit récitals imparfaits. Le seul vice qui Dolié (Bellone, Huascar, Alvar),
ses madrigaux allemands et des musiques nuptiales. promet de gâcher un bouquet de Purcell Choir, Orfeo Orchestra,
L’intérêt de ces pages souvent méconnues est grevé par songs entier est l’aveuglement des György Vashegyi.
des solistes peu impliqués, des violons étriqués et la chanteurs qui soumettent les élans Glossa (2 CD). Ø 2018. TT : 2 h 03’.
routine austère de Hans-Christoph Rademann inventifs du mot aux tournures ba- TECHNIQUE : 3/5
(« Madrigale und Hochzeitsmusiken », Carus, Y Y ). nales du beau chant. Anna Dennis Eh quoi, toujours
▸Deux albums mettent le cap sur la Pologne. Les instrumentistes s’y laissait piéger le mois dernier Les Indes ? Oui,
bâlois de Musica Fiorita se sont alliés à un chœur de Gdansk (Resonus), pas sa jeune collègue mais sans Amour
dans les cinquante-cinq motets d’Andreas Hakenberger galloise. Sans vouloir maquiller un au prologue (Ra-
(ca. 1573-1627), un Poméranien catholique actif à timbre monochrome (et divin tel meau l’en avait
Varsovie et Cracovie. Jan Lukaszewski souligne avec quel), elle cherche plutôt la variété évincé dès 1735)
intelligence les contrastes de textures et de densité de dans le dessin et les fins ressorts et réduites à trois actes. Car en vertu
ces compositions polychorales, au contrepoint mâtiné de la prosodie. Cette ressource cru- de la géométrie variable de l’œuvre
de stile concertato vénitien (Naxos, Y Y Y Y ). ciale chez Purcel, mais négligée par au gré de ses représentations, celle
la plupart de ses chanteurs au- de l’été 1761 supprimait soit Le Turc
▸ L’anthologie dirigée chez Claves par Stephan McLeod,
jourd’hui, nous tient en haleine dans généreux, soit (comme ici) Les Fleurs
« 17th Century Sacred Music in Wroclaw » , est moins séduisante. les strophes transparentes de « Re- en commençant par Les Incas. Le-
Des œuvres italiennes, allemandes et polonaises tired from any mortal’s sigh », et quel acte inca renoue superbement
brossent un panorama bigarré de la vie musicale à donne tout son relief à If Music be avec les usages de l’époque : la
Wroclaw (ex-Breslau) au XVIIe siècle. Les voix genevoises the food of love. princesse du sang y était confiée
de Gli Angeli se perdent hélas dans un discours Mais la perle est ailleurs, inattendue. de préférence à une tragédienne
instrumental envahissant et peu raffiné, porté par un Une musicienne s’exprimant sans et non à l’un de ces sopranos clai-
Orchestre baroque de Wroclaw sans saveur et un arrière-pensée, d’un timbre ingénu, rets qui sont la plaie de tant de ver-
Concerto Palatino qu’on a connu mieux inspiré (Claves, Y Y Y ). peut-elle habiter les steppes de sions récentes.
▸ Sergio Foresti fait preuve d’un vrai courage en exhumant, O solitude ? Les grandes versions On entend alors pour la première
avec trois continuistes, six cantates particulièrement (celles qui ne s’épuisent pas une mi- fois l’affrontement de Phani avec le
exigeantes d’Antonio Caldara. Si sa voix de basse nute après l’exorde toujours poi- prêtre Huascar pour ce qu’il est :
est ample et chaleureuse, l’expression paraît çà et là gnant) se comptent sur les doigts une clef de ce drame de l’impos-
emphatique. Et son impressionnante technique d’une main. La soprano prend congé ture, digne de Voltaire. Véronique
est parfois malmenée (notes attaquées par dessous, du Monde avec l’élégance simple Gens, avec le coloris de sa maturité
justesse d’intervalles), notamment lorsque Caldara d’une jeune femme entrant dans les magnifique, trouve à la fois l’inquié-
use d’une forme fleurie de canto di sbalzo et que ses sauts ordres, le théorbe de William Car- tude du personnage, sa royale indi-
sont emplis d’ornements (Pan Classics, Y Y Y Y ). ter soutient seul sa confidence, mer- gnation, l’érotisme profond d’un
▸ Défricheur tenace des répertoires napolitains, Antonio Florio veilleux de toucher, d’économie de « Viens, Hymen, enchaîne-moi » ar-
ressuscite cette fois l’obscur maître de chapelle des moyens, de conduite, dès son pré- raché à une esthétique de vignette.
Girolamini, Donato Ricchezza (ca. 1650-1722). Relatant lude improvisé. Quant à Thomas Dolié, son Huascar
le martyre de saint Just et saint Pasteur, cet oratorio Dans un tout autre registre, l’autre retors mais de pleine noblesse, ca-
inédit des « saints enfants » revêt une écriture aussi sommet de l’album profite à une pable de noirceur comme d’éléva-
efficace que variée, associant grâce mélodique, vitalité pièce mal servie au disque. Seule tion dévote (« Permettez, astre du
rythmique et virtuosité instrumentale. Sans être un Barbara Bonney (Decca) avait su faire jour » !), fait sentir tous les méandres
impérissable chef-d’œuvre, cette belle découverte est défendue danser sans s’essouffler les mots du du sentiment avec ceux du discours.
avec goût par une Cappella Neapolitana harmonieusement She loves and she confesses too, Deux incarnations majeures.
constituée (« Los Santos Niños », Glossa, Y Y Y Y Y ). chaconne dont Rowan Pierce fait un Différent de timbre, Jean-Sébastien
traité de malice. Retenons aussi d’un Bou offre à Osman mais non moins
parcours imprévisible, plutôt qu’un à l’Adario des Sauvages leur exact

94 I
profil héroïque, et quelle beauté de copiste et plus tard biographe de justesse comme la cohésion. Glisser pour mezzo, flûte, alto et guitare,
déclamation ! Dans un style mer- Beethoven mérite mieux que l’oubli. un quintette à cordes dans le cycle les couleurs modales se mêlent à
veilleusement imaginatif, Reinoud Son abondance impose aujourd’hui apporte un peu de variété, et son des effluves pentatoniques. Une
Van Mechelen parcourt comme per- d’établir des priorités dans un en- savoureux Andante, sorte de séré- ambiance très française – Rovsing
sonne l’échelle expressive de ses semble d’une constante qualité nade sur fond de pizzicatos vous Olsen a étudié avec Nadia Boulan-
rôles, se jouant des élancements d’écriture. Qui lui reprocherait de ravira. Une découverte majeure glo- ger et Messiaen – évoque aussi bien
ardus de Damon avec une élégance refléter l’admiration de Ries pour balement, à placer au pinacle pour la fluidité d’un Roussel que la clarté
d’aristocrate. La main a été moins son mentor ? le Quatuor WoO 48, étape impor- d’un Boulez. Dernière œuvre du
heureuse avec une Emilie au visage Après la superbe intégrale des sym- tante dans la réévaluation de l’œuvre compositeur, A Dream in Violet
vague, inerte malgré sa souplesse, phonies confiée à Howard Griffiths, de Ferdinand Ries. (1982) est aussi la plus intense de
au verbe parfois confus – bien loin des pages isolées de musique de Jean-Claude Hulot l’album. L’usage intensif des sour-
de la tragédienne (Mlle Chevalier) chambre, des oratorios et de la mu- dines apporte une douce patine à
distribuée en 1761. On goûte en sique lyrique, CPO s’attaque au vaste POUL ROVSING OLSEN l’homogénéité du trio à cordes, et
revanche le sourire et la volupté en- massif des vingt-six quatuors : onze 1922-1982 le discours conserve en tout terrain
veloppante de Chantal Santon en furent publiés en quelques opus, Y Y Y Y A Dream in Violet (a). sa cohérence organique – modalité
Hébé, son esprit en Zima, en regret- les autres demeurèrent dans les car- The Planets (b). Rencontres (c). orientale stylisée, lyrisme entre ex-
tant un aigu trop peu focalisé. tons du compositeur. La somme est Pour une viole d’amour (d). pressionnisme et hédonisme debus-
La forte impression que faisait le confiée au Quatuor Schuppanzigh, Alapa-Tarana (e). syste. L’auteur réussit à allier avec
concert de Budapest à l’origine de dont le nom rend hommage à la Signe Asmussen (mezzo) (b, e), une grande élégance des paysages
l’enregistrement (cf. no 667) est di- formation qui créa la plupart des Ulla Miilmann (flûte) (b), sonores teintés d’une très subtile
minuée par une prise de son qui quatuors de Beethoven. Helge Slaatto (violon) (a), Anette touche d’exotisme. Une belle dé-
brouille l’élocution et la franchise du Les deux premiers albums, gravés Slaatto (alto, viole d’amour) couverte. Pierre Rigaudière
chœur, ou impatronise les percus- il y a quinze ans, nous valent de belles (a, b, d), Frederik Munk Larsen
sions dans « Forêts paisibles ». De- surprises. Le Volume I permet d’ob- (guitare) (b), Jonathan Slaatto FAZIL SAY
meure le geste ferme, altier, d’un server l’empreinte très forte des (violoncelle) (a, c), Christian NÉ EN 1970
György Vashegyi soucieux de gran- Opus 18 et 59 de Beethoven sur Ries. Martinez (percussion) (c, e). Y Y Y Sonate « Troie ».
deur et de continuité, sachant aussi Certains thèmes du Quatuor Wo O37 Dacapo. Ø 2017. TT : 1 h 05’. La Maison qui bouge. Sari Gelin.
accorder rythmes de danse et ten- sont décalqués du troisième des TECHNIQUE : 3,5/5 Matin d’hiver à Istanbul.
sions harmoniques. L’Adoration du « Razoumovsky », et l’entrée en ma- Les amateurs de Fazil Say (piano).
Soleil ou le cataclysme des Incas tière par le violoncelle y évoque le musiques de tra- Warner. Ø 2016 et 2018.
révèlent par cette domination or- début du premier. Le choix d’un Air dition orale au- TT : 1 h 02’.
chestrale une puissante étrangeté, russe pour le mouvement lent de ront peut-être TECHNIQUE : 4/5
Les Sauvages sont traversés par une l’Opus 70 no  2 n’est pas non plus déjà vu passer ce Dix parties. La
vie jouissive. Sans être impeccable, anodin. Au delà de cette influence, nom, que les afi- Sonate « Troie »
cette version est indispensable. on admire la perfection d’écriture, cionados du répertoire contempo- en impose par
Jean-Philippe Grosperrin la clarté du propos, la fermeté d’un rain ont de fortes chances de ne ses dimensions,
trait toujours varié. C’est plus qu’as- pas connaître : Poul Rovsing Olsen, à la mesure du
FERDINAND RIES sez pour nous séduire et nous tenir compositeur danois, fut aussi un statut, dans les
1784-1838 en haleine. ethnomusicologue, auquel on doit récits homériques, de cette Cité
Les quatuors à cordes. Sur instruments anciens, les Schup- un disque du label Ocora (« Pêcheurs aujourd’hui perdue, enfouie sur la
Y Y Y Y Y Vol. II : op. 70 no 2 et panzigh, qui glanaient en 2009 un de perles et musiciens du golfe Per- côte ouest de l’actuelle Turquie,
WoO 48. Diapason d’or avec un disque Haydn, sique »). Cette fascination pour les pays natal de Fazil Say. Toutefois
Y Y Y Y Vol.I : WoO 37 et 10. empoignent ces pages avec ferveur. musiques des autres continents l’ébouriffant pianiste-compositeur
Y Y Y Y Vol. III : op. 70 no 1 et Sans s’encombrer de l’ombre du transparaît dans un duo pour mezzo- ne traîne pas en chemin : le décou-
op. 126 no 2. Quintette à cordes maître, ils les jouent comme elles soprano et percussion de 1959, dont page des mouvements est serré,
op. 68*. doivent l’être, franchement et comme le titre (Alapa-Tarana) se réfère sans les leitmotivs densément distribués
Quatuor Schuppanzigh, des partitions belles par elles-même. équivoque au râga indien. Rovsing pour habiter une musique à pro-
Raquel Massades (alto)*. Le Volume II recèle un bijou, le Qua- Olsen laisse toute latitude à la voix gramme sur laquelle soufflent les
CPO (3 CD séparés). Ø 2004 à tuor WoO 48 de 1835, ultime com- pour s’épanouir dans une pseudo- vents égéens, et qui convoque les
2016. TT : 1 h, 52’, 1 h 15’. position de Ries pour cette forma- improvisation. Si le chant clair, souple héros troyens bien sûr, mais aussi
TECHNIQUE : 3/5 tion. Cinq mouvements joués attaca, et aux teintes différenciées de Signe les figures d’Hélène et d’Achille,
une puissance d’inspiration et une Asmussen peut séduire, ce râga jusqu’au fameux Cheval érigé pour
dramaturgie instrumentale qui ne occidental laisse perplexe. De son enfoncer les murs de la ville.
sont pas indignes de Mendelssohn modèle, il gomme les aspérités et Fazil Say déploie un piano XXe siècle
ou de Schubert, une originalité de le sens de la micro-ornementation éclectique, post-debussyste sur ses
structure comparable aux derniers essentiels. grands arpèges aqueux, bartokien
opus de Beethoven : voilà un chef- Dans un cadre modal plus vague, en diable dans le martèlement ryth-
« Il m’imite trop ». La phrase assas- d’œuvre, qui mériterait de revenir l’écriture de Pour une viole d’amour mique, flirtant avec le string piano
sine de Beethoven, dont l’authen- au répertoire. (1969) favorise bourdons, jeu en d’Henry Cowell quand il s’agit de
ticité reste discutée, poursuit à ja- Le troisième volet (2016) de l’inté- cordes multiples et résonance des pincer les cordes directement à l’in-
mais la musique de Ries. Pourtant grale montre que le renouvellement cordes sympathiques. Anette Slaatto térieur de l’instrument… La pédale
l’œuvre du disciple (qui joua les du quatuor (le second violon et le vio- fait sonner son instrument avec une parfois généreuse ajoute à la réso-
concertos du maître avec ses propres loncelle ont changé) s’accompagne magnifique plénitude. Encore plus nance et au mystère. Hélas, devant
cadences, autorisées), secrétaire, d’une fragilité regrettable, dans la discrètes dans The Planets (1978) Troie, et à l’heure de l’Epilogue, un

I 95
Scarlatti / Schreker / Schubert / Schumann / Strauss

Fazil Say ému s’égare dans un che- effets et de leur timing est à l’œuvre. grand orchestre lui confère une opu- sentiment çà et là, mais trop de li-
min mélancolique que feu Michel Les quatre chanteurs, s’ils ne démé- lence qu’interdisait la formation de mites dans l’expression ou simple-
Legrand, nous semble-t-il, aurait ritent jamais, convainquent diver- chambre initiale. ment d’un point de vue technique.
bien mieux aménagé. sement. La voix chaleureuse et déli- Comme Lothar Zagrosek (Decca), L’étroitesse du coloris et la mono-
Les compléments n’ajoutent ni ne catement vibrée d’Aurora Peña Falletta la met en scène avec autant tonie de l’interprétation tiennent
retranchent rien à l’album. Tous s’avère très agile (ornementation d’imagination que de caractère. d’abord aux difficultés de l’émis-
témoignent de l’extraordinaire qua- foisonnante au da capo de « Qual Nous admirons les merveilles de la sion. S’étiolant dans le grave, pei-
lité de doigts du pianiste ankariote, colomba »), mais n’est pas exempte Ronde initiale avec les yeux du bam- nant à s’épanouir, la voix devient
dans la nuance comme dans la vé- de stridence dans l’aigu. Celle de bin qui pousse la porte d’un maga- vite grinçante ou miaulée dans l’aigu,
locité. Quant au compositeur, il y Béatrice Gobin est tout aussi bril- sin de jouets. Encore présent lorsque et le sol4 est déjà une épreuve dans
fait entendre sa sensibilité propre, lante, avec un vibrato serré qui les chérubins jouent à la guerre en Heimweh. Des expédients erratiques
son univers très personnel, à peine confine parfois au tremolo (« Mi dirai se voyant plus grands qu’ils ne sont (ce Zwerg est à oublier) et un ton
piqueté de dissonances comme tutte le pene  »). Enfin, le chaud (II), l’imaginaire enfantin s’absente de pâmoison, garni de notes sans
d’orientalismes, en rendant hom- contralto de Mélodie Ruvio charme dès que la musique évoque le drame vibrato (Erster Verlust ou Raste, Krie-
mage à La Maison qui bouge et fait contraste (en particulier dans du bouffon, cruellement moqué par ger en font les frais), ne compen-
d’Atatürk, au chant folk caucasien le duo « Ecco gia ch’ella s’en viene ») la fille du roi pour avoir pensé qu’elle seront pas un phrasé (souvent)
Sari Gelin et à un Matin d’hiver à avec la voix plus désincarnée du pouvait l’aimer. pauvre.
Istanbul. Benoît Fauchet contre-ténor, à la vocalisation trop Dans un autre style, la Suite roman- Ménagé par le pianiste, le chant se
modeste et retenue. Une réalisation tique (1903) ne manque pas non plus crispe en quête de gravité dans To-
ALESSANDRO SCARLATTI néanmoins ambitieuse et soignée. d’atouts pour séduire. L’Idylle sonne tengräbers Heimweh : peine per-
1660-1725 Denis Morrier comme une aurore gagnée par une due, même en léchant la conclusion.
Y Y Y Y Y L’assunzione della passion qui embrase tout, et on ap- Sans remonter à la simplicité poi-
Beata Vergine. FRANZ SCHREKER précie la subtilité avec laquelle les gnante de Rita Streich (Nur wer die
Béatrice Gobin (Sposo), Aurora 1878-1934 cordes expriment les soupirs de Sehnsucht kennt) ou de Lucia Popp
Peña (Sposa), Mélodie Ruvio Y Y Y Y Y Prélude à un drame. l’Intermezzo. Seul bémol, ni le Sche- (An mein Herz), le programme voi-
(Amore), Matthieu Peyrègne L’Anniversaire de l’Infante rzo (dont les appels de chasse rap- sin de Carolyn Sampson (« Schuber-
(Eternita et direction), (Suite). Suite romantique op. 14. pellent Weber & Cie), ni la danse tiade », cf. no 670) offrait une tout
Ensemble baroque de Monaco. Orchestre symphonique de la finale ne marquent les rythmes aussi autre maîtrise du dessin et de l’aigu.
Paraty. Ø 2017. TT : 1 h 03’. Radio de Berlin, JoAnn Falletta. nettement que Sinaisky à Manches- Jean-Philippe Grosperrin
TECHNIQUE : 3,5/5 Naxos. Ø 2017. TT : 1 h 04’. ter (Chandos). Nicolas Derny
Composé sur un TECHNIQUE : 4/5 Y Y Y Quatuors à cordes nos 14
livret allégorique Le Prélude à un FRANZ SCHUBERT « La Jeune Fille et la mort » et 9.
du cardinal Ot- drame (1913) 1797-1828 Quatuor Chiaroscuro.
toboni (célèbre emprunte son Y Y « Heimweh ». 15 Lieder. Bis (SACD). Ø 2017. TT : 1 h.
mécène de Scar- matériau à Anna Lucia Richter (soprano), TECHNIQUE : 4/5
latti, Handel, Co- l’opéra Les Stig- Matthias Schörn (clarinette), TECHNIQUE SACD : 4,5/5
relli…), cet oratorio romain de 1703 matisés (1911- Gerold Huber (piano). Dans « La Jeune
superposait les figures de la Vierge 1918), dont il élargit l’Ouverture à Pentatone (SACD). Fille et la mort »,
Marie et de son fils avec celles de une vaste forme sonate d’une ving- Ø 2018. TT : 1 h 20’. les Chiaroscuro
l’Epouse et de l’Epoux mystiques. taine de minutes. Sous un vernis TECHNIQUE : 4/5 convoquent le
Sa partition était conservée à Müns- plus sombre mais d’un pinceau pas TECHNIQUE SACD : 4,5/5 tragique et l’an-
ter, en Allemagne : c’est là que moins sensuel que celui du luxuriant Heureux le jeune goisse par des
Matthieu Peyrègne, musicien niçois James Conlon à Cologne (Warner), artiste qui par- moyens radicaux, que d’aucuns ju-
au profil singulier, est patiemment JoAnn Falletta travaille un magma tage les lieder geront aussi sophistiqués qu’artifi-
allé la recopier et la compléter. orchestral dont les éruptions fra- de Schuber t ciels. Ambitus dynamique exacerbé,
Bénéficiant d’une double formation cassantes submergent l’oreille. Les avec le piano de soufflets systématiques, précision
de contre-ténor et de chef (il dirige déferlements de la bacchanale n’em- Gerold Huber ! infinitésimale des nuances et de
sa troupe monégasque depuis 2013), pêchent ni les rêves caressants, ni Superbe d’allant et de maîtrise (An l’articulation, phrasés parfois très
il marche aujourd’hui sur les traces l’évocation parfaitement explicite mein Herz), de conduite évocatrice étudiés, déferlements d’énergie
de René Jacobs et de Damien de certains personnages. Il faut dire (Der Zwerg), phrasant pur et sans sauvage : ce qui impressionne peut
Guillon pour proposer sa recréation que la cheffe américaine négocie langueur (Ellens Gesänge), respirant aussi assommer. Notons que le Senza
« en première mondiale » ! les transitions et traduit chaque épi- une qualité rare de silence (les trois vibrato constant est assumé, sur
L’Ensemble baroque de Monaco sode avec un sens de la narration Mignon), il atteint dans la nudité du cordes en boyau, avec un intona-
comprend quatorze excellents ins- hors pair. Impressionnant. thème inaugural de Viola une poé- tion au laser.
trumentistes, dont de beaux violons, L’Anniversaire de l’Infante (1923) s’ins- sie absolument entêtante. L’intro- Le grand Allegro laisse pantois. Cer-
solides, précis et bien timbrés. Les pire du même conte d’Oscar Wilde duction du Hirt auf dem Felsen, large tains s’enthousiasmeront devant un
accompagnements, parfois virtuoses que Le Nain de Zemlinsky. Sous ses et mystérieuse, accueille l’attaque tel torrent d’agressivité plutôt acide.
(réjouissantes volutes ornementales faux airs d’inoffensif divertissement, extraordinaire de Matthias Schorn D’autres resteront de marbre, en
du duo final, « Dolce nome ») sont cette pantomime est typique du à la clarinette, puis la voix entre, et dépit de la parfaite maîtrise collec-
finement ciselés. On sait dès l’ébou- dernier Schreker : rythmes irrégu- les choses se gâtent. tive. L’engagement physique indis-
riffante Sinfonia d’ouverture, com- liers et/ou exagérément accentués Dans un programme copieux et non cutable des interprètes ne compense
posée en douche écossaise (motifs (Menuet), cheminements harmo- moins ambitieux, Anna Lucia Rich- pas la minceur d’une sonorité d’en-
de sommeil et traits fulgurants al- niques inattendus, juxtapositions ter montre des qualités de langue semble décharnée. Une écoute at-
ternés), qu’un chef maître de ses presque polytonales. La Suite pour (Abschied von der Erde), de tentive de l’Andante à variations,

96 I
diaphane et glaçant, puis des deux Kurtag, mêlés aux Romances, offrent L’élan du Carnaval de Vienne est Métamorphoses.
derniers mouvements, électriques à mi-parcours une respiration bien- bien au rendez-vous. Les tempos Robert Langbein (cor)*,
à souhait, suffit à peine à recon- venue. La prise de son « s’aère », en sont particulièrement allants, Staatskapelle Dresde,
naître à cette course folle un tant profitant de la résonance naturelle Bavouzet semblant se méfier de Christian Thielemann.
soit peu de densité expressive. Im- de la chapelle. Hélène Desaint fait toute lourdeur comme de la peste. Profil Hänssler (2 CD).
peccable virtuose, la violoniste d’ori- merveille dans ces pages de « poé- Son approche cohérente, d’une in- Ø 2014. TT : 1 h 25’.
gine russe Alina Ibragimova nous sie pure », où chaque geste sonore tense vitalité, tend cependant à TECHNIQUE : 4/5
laisse froid, une fois de plus, avec épouse le silence. Taillé pour la même gommer la robustesse qui fait le sel Le quarante-qua-
son quatuor – dont le travail, mal- formation que les Märchenerzählun- de l’œuvre, à l’affadir quelque peu, trième volume
gré le choix de cordes en boyaux, gen, l’Hommage à R. Sch. du com- à la rendre en fin de compte trop de la monumen-
reste en marge des travaux « his- positeur hongrois est joué avec une « normale ». tale «  Edition
toriquement informés ». intensité quasi mystique. Celle-ci J’avoue avoir toujours eu un faible Staatskapelle
Le festival d’effets se poursuit dans atteint son apogée dans l’Adieu final pour le troisième des Fantasiestücke Dresden  »
le Quatuor en sol mineur. Cette com- où l’articulation impeccable de Na- op. 111, aux accents marqués si pleins montre une fois encore en Christian
position de 1815, encore assez mo- thanaël Gouin et les nuances cré- de caractère – Horowitz, encore lui, Thielemann un homme soucieux de
zartienne, n’en demande pas tant pusculaires de Ronald Van Spaen- nous y secouait davantage. Bavou- l’histoire des institutions qu’il dirige.
malgré la thématique vigoureuse donck s’accordent aux minutieux zet, en conclusion, trouve le ton juste Cette anthologie ajoute aux
et contrastée de son premier mou- effets de timbre de l’alto. des fuyants Chants de l’aube, mo- Métamorphoses (1949) les première
vement et l’intensité de son Andan- Ces qualités demeurent dans ment de lucidité avant que le com- (Sérénade) et dernière (Sonatine)
tino. Du moins les Chiaroscuro ap- l’Opus  132, le souffle en moins, positeur ne rejoigne les ténèbres, œuvres de Strauss créées à Dresde,
portent-ils un soin précieux au seul comme si les interprètes avaient pré- et recueil précieux – ne serait-ce que en 1882 et 1944. Ce compagnon-
élément unificateur de cette œuvre féré au flux de la parole une diction pour l’étreignante quatrième pièce. nage d’une vie a fait de la Staatska-
de jeunesse, son rythme. exemplaire. Il en résulte des mou- Un Schumann d’une remarquable pelle un orchestre straussien d’ex-
Patrick Szersnovicz vements languides et des contrastes facture. Bertrand Boissard ception, créateur de huit opéras. Le
assez faibles – Eusebius sans Flo- cycle enregistré par Rudolf Kempe
ROBERT SCHUMANN restan. A moins que ce ne soit Kur- RICHARD STRAUSS pour Emi-Electrola reste lui aussi
1810-1856 tag qui, en digne maître Raro, équi- 1864-1949 dans toutes les mémoires.
Y Y Y Y Märchenbilder op. 113. libre finalement ce programme où Y Y Y Y Y Concerto pour cor no 1*. Quelques idiosyncrasies de Thiele-
Romanze op. 94 (a). rien n’a été laissé au hasard. Sérénade op. 7. Sonatine no 1 mann titillent l’oreille dès le Concerto
Märchenerzählungen op. 132. Bertrand Hainaut « De l’atelier d’un invalide ». pour cor no 1. Si Robert Langbein
KURTAG : Signes, jeux et
messages. Hommage à R. Sch. (b). Y Y Y Y Y Sonate pour piano no 3.
Hélène Desaint (alto), Carnaval de Vienne op. 26.
Ronald Van Spaendonck 3 Fantasiestücke op. 111.
(clarinette), Louis Lortie (a), Chants de l’aube op. 133.
Nathanaël Gouin (b) (piano). Jean-Efflam Bavouzet (piano).
Fuga Libera. Ø 2018. TT : 1 h 48 ’. Chandos. Ø 2018. TT : 1 h 14’.
TECHNIQUE : 4/5 TECHNIQUE : 3/5
C’est avec dou- Un programme
ceur mais assu- s c humannien
rance, qu’Hélène peu commun.
Desaint pénètre Version révisée
dans l’univers des du Concert sans
contes de Schu- orchestre, la
mann, placés en miroir de Kurtag. Grande Sonate (no 3) est une œuvre
Au terme d’une résidence à la Cha- difficile à appréhender – on peut
pelle musicale Reine Elisabeth, l’al- se perdre autant dans ses états suc-
tiste française s’est entourée de par- cessifs que dans son trop-plein de
tenaires de choix pour son premier passion. Le troisième mouvement,

Ana
disque, qui réunit des œuvres d’es- son épicentre, consiste en des va-
sence poétique espacées dans le riations sur un thème de Clara Wieck,
temps. Dès les Märchenbilder, la voix parfois présentées à part. Horowitz
d’alto se veut nocturne et s‘aventure s’en était entiché. Comme on le
à la limite du murmure (no 4). La belle comprend ! Jean-Efflam Bavouzet Tél :
énergie émanant du duo avec Louis se meut avec aisance dans ces pages 06 51 10 76 64
Lortie est tempérée par des basses porteuses d’un doux poison. Vingt
trop discrètes au piano et des fins ans après un premier enregistre- info@
de phrases systématiquement allé- ment pour Harmonic Records, le anamighty Prenez rendez-vous
gées. La même esthétique préside pianiste français confère comme il sound. à notre showroom parisien pour
aux trois Romances op. 94 qui, en se doit l’allure d’une cavalcade ef- com une expérience 100% analogique
l’absence des brusques ruptures exi- frénée au Prestissimo possibile
gées par Schumann, sacrifient leur conclusif, parsemé de furieux tré-
ambivalence au confort d’écoute. molos, et préserve partout une clarté Silver
Les Signes, jeux et messages de exemplaire. Superbe !

I 97
Telemann / Tippett / Torri / Weber / Wiren

hédonisme sonore, ni la fluidité ul-


Nouveauté time. Le plus frappant est l’intensité
du dialogue lyrique entre les diffé-
rentes sections jusqu’au fameux cli-
MICHAEL TIPPETT Martyn Brabbins, Rachel Nicholls et l’Orchestre max central. Cette interprétation
1905-1998 symphonique de la BBC d’Ecosse défendent forte d’un chef-d’œuvre pose le
Symphonies nos 3 et 4. une approche fervente, moins visionnaire sommet d’une anthologie emplie
Symphonie en si bémol. et hiératique que celles de Colin Davis d’histoire(s). Rémy Louis
Rachel Nicholls (soprano), (Decca, 1973) et de Richard Hickox (Chandos),
BBC Scottish Symphony Orchestra, mais tout aussi énergique. Les jeux d’ombre GEORG PHILIPP TELEMANN
Martyn Brabbins. et de lumière, rendus avec un soin plus 1681-1767
Hyperion (2 CD). Ø 2018. TT : 2 h 01’.
analytique, modifient sensiblement le propos : Y Y Y Y « La Solitude a deux,
TECHNIQUE : 3,5/5
le contrepoint parodique au texte de Schiller duos et fantaisies sans basse ».
Enregistrement réalisé en février 2018 au City Hall
laisse transparaître un espoir. Sonates TWV 40/101, 40/103
de Candleriggs, Glasgow, par Simon Eadon. L’image
sonore de l’orchestre s’inscrit dans une importante Rude, mobilisant une imposante formation, et 40/104. Fantaisies TWV 40/2,
profondeur. Certaines percussions paraissent la Symphonie no 4 (1977) frappe par la 40/4, 40/16 et 40/20.
lointaines. Dans la Symphonie no 3, la proximité de concentration des idées. Un seul mouvement Matteo Gemolo (traverso),
la soprano accentue par contraste cette profondeur. (trente-cinq minutes) enchaîne sept sections, Patrizio Germone (violon).
Cette perspective tronquée n’empèche pas des dont trois violentes phases de développement. Arcana. Ø 2017. TT : 53’.
timbres et des contours instrumentaux bien définis. Tippett l’a conçue comme une trajectoire TECHNIQUE 3/5
« allant de la naissance à la mort », et il est Si les douze fan-

M
ichael Tippett, dans le finale explosif impossible de ne pas songer à la structure taisies pour flûte
de sa Symphonie no 3, fait chanter formelle de la Symphonie no 7 de Sibelius, seule (1732) et le
trois blues à la soprano, cite plusieurs malgré la différence des langages. Martyn cycle équivalent
fois la 9e de Beethoven et déforme Brabbins en livre une interprétation plus p ou r v iolon
sauvagement ces emprunts. L’idéalisme intériorisée que celle du créateur et dédicataire (1735) dévoilent
universel de l’Ode à la joie de Schiller n’est Georg Solti (Decca, 1979). Il plonge au plus un Telemann fantasque et audacieux,
plus de mise au siècle des camps de la mort profond de sa texture foisonnante, de sa nature les six duos sans basse sont em-
et du goulag. Un tel hymne n’est plus possible. tragique, et met en valeur les subtilités preints d’une italianité plus conven-
Fut-il un leurre ? harmoniques et rythmiques. Son orchestre tionnelle. L’édition de 1727 conseille
De dimensions quasi mahlériennes (près s’illustre dans des rugosités de toute beauté. d’employer deux instruments ju-
d’une heure), c’est l’une des partitions les plus Emaillée de digressions inattendues (dont une meaux, dont les jeux de miroirs per-
ambitieuses de Tippett. Le public londonien paraphrase aux cordes seules d’une fantaisie mettent de séduisants effets acous-
découvrait en 1972, sous la baguette de Colin de Gibbons), la dissolution dramatique de la fin tiques – tel n’est pas le cas de Matteo
Davis, cette fresque en deux gagne beaucoup d’intensité. Gemolo et Patrizio Germone, qui
parties, elles-mêmes subdivisées Le double album vaut aussi préfèrent mêler flûte et violon. Cer-
en deux : des blocs de plus pour un inédit, une symphonie tains mouvements trouvent leur ca-
en plus étendus de musique de jeunesse (1933) en si bémol. ractère (Dolce en ré majeur), mais
dynamique s’opposent à des Tippett la considérait comme la conception du rythme et des
sections statiques, dans immature et trop influencée thèmes fugués oppose clairement
un dense et nocturne Lento, par Sibelius, mais ce triptyque les deux musiciens : à la tranquille
puis un bref scherzo articule, plutôt lumineux et attrayant fluidité de l’un répond un jeu éner-
en kaléidoscope, des musiques vaut le détour, à condition de gique, constamment vibré, qui nuit
disparates. ne pas y chercher la promesse au timbre et à la variété du discours.
Pour ce second et dernier volet des chefs-d’œuvre à venir. Au moins le (bref) cycle est-il au com-
d’une intégrale (cf. no 665), Patrick Szersnovicz plet, une première au disque.
En solo dans les fantaisies pour vio-
survole la partie soliste avec pa- la seconde ajoute un cor de basset rayonnement sonore du finale est lon, Germone se distingue par une
nache, mêlant plénitude du son et et une clarinette basse. Telles que particulièrement convaincant. belle prise de parole. Le parcours
assurance technique – voilà bien un Thielemann les dirige, elles semblent Mais au fond, tout mène ici aux Mé- rhétorique est clairement tracé par
successeur de Peter Damm ! –, le partager une même et introspec- tamorphoses (1945), prises au début ce digne élève d’Enrico Onofri, et
chef demeure un rien prude et sé- tive mélancolie. Est-ce une impres- et à la fin dans un tempo assez lent. son archet déploie un vocabulaire
rieux pour cet opus de jeunesse : sion ? Un chef placé à la tête d’un Chargées de sens tragique, elles étendu. Autre complément, les fan-
temps forts appuyés, manque d’élas- ensemble de solistes comme celui- ne sont pas aussi « noires » que celles taisies pour flûte seule sont plus dé-
ticité des accents, en particulier dans ci tend souvent à retenir légèrement d’un Furtwängler ou d’un Klempe- rangeantes si l’on considère que
le premier mouvement. L’Andante le tempo, à détendre les phrasés rer, parce que les cordes de Dresde Matteo Gemolo a étudié auprès de
est traité comme un nocturne, quand que les musiciens seuls aborderaient font toujours coexister densité et Barthold Kuijken, donc a été nourri
le finale dispense l’énergie idoine, avec plus de spontanéité. Mais com- transparence – la polyphonie de- à une culture différente de celle de
toujours un peu bourrue côté ment résister à cette patine de vieil meure constamment lisible malgré la flûte « moderne ». La raideur des
orchestre. argent, où les hautbois diffèrent de la profondeur du son, notamment épisodes dansants est relayée dans
Une vie sépare la Sérénade et la So- ceux de Vienne, les clarinettes de dans la dernière section. Portées les autres par une surarticulation
natine pour vents, inspirées l’une et celles de Berlin ? Quant aux cors, par une exaltation et une vie ryth- monotone. Barthold Kuijken (Ac-
l’autre par Mozart. Elles recourent ils paraissent toujours revenir d’une mique croissantes, se déployant peu cent, 1978) et plus près de nous
au même effectif par deux, à quoi excursion en forêt avec Weber. Le à peu, elles ne visent pas le simple François Lazarevitch (Alpha, 2016)

98 I
investissaient avec beaucoup plus face du baroque. Il prend la parti- pourtant toutes eu leur champion : ni Richter, ni Dalberto n’y déploient
d’art la polyphonie cachée et la grâce tion à bras-le-corps avec un sens du Magaloff pour la première, Cortot de telles richesses  : les accords
de l’écriture. Philippe Ramin théâtre, un soin des détails instru- (puis son disciple Thierry de Brun- même paraissent différents tant il
mentaux et une connaissance du hoff) pour la deuxième, Richter pour semble se passer mille choses en
PIETRO TORRI style italien qui épatent. Mais encore, la troisième, Ciani pour la dernière. quelques notes seulement. Et les
CA 1660-1737 il se partage les solos de violon avec La deuxième (1814-1816) est une nuances de Brendel sont merveil-
Y Y Y Y Y La Vanita del mondo. Manfredo Kraemer et Florian Deu- œuvre brillante et chantante, dont leuses ! Lewis se révèle un peu lisse
Barbara Schlick (Piacere), ter (la notice oublie d’ailleurs de pré- les premières mesures s’élèvent sur en comparaison. Si Richter et Dal-
Ingrid Schmithüsen (Grazia), ciser qui joue quoi), c’est dire si nous les brumes de trémolos. Le Rondo berto donnent, dans le succulent
Derek Lee Ragin (Anima), évoluons sur des sommets. La ver- final évoquera Beethoven. Scherzo, l’impression de marcher
Michael Schopper (Mondo), Musica deur des tutti des cordes, l’alchimie Lestée par une main gauche quel- sur des œufs, le nouveau venu y dé-
Antiqua Köln, Reinhard Goebel. de leur fusion avec le hautbois et la quefois un peu engluée dans la pé- ploie une belle énergie, sans tou-
Musique en Wallonie (2 CD). verve du continuo convergent dans dale (I), sans doute trop royale de tefois oser faire feu de tout bois –
Ø 1988. TT : 1 h 31’. un théâtre saissant. son (III) pour donner libre cours à la Brendel là encore ! Un album probe,
TECHNIQUE : 3,5/5 Chargé d’un rôle très lourd, qui plus fantaisie légère de Weber (qui est musical, gouverné par la raison.
Il a fallu trente ans est capté en concert, Derek Lee en cela parent de Mendelssohn), Bertrand Boissard
pour que ce petit Ragin arbore une voix souvent l’interprétation du pianiste anglais
bijou, capté par fluette, qui survole parfois les voca- reste en marge de la vitalité saisis- DAG WIREN
la Radio suisse à lises. Néanmoins il s’investit peu à sante de Cortot, comme de la verve 1905-1986
Fribourg, soit peu dans son personnage symbo- et de la finesse de l’étonnant Thierry Y Y Y Y Quatuors à cordes
édité par Mu- lique et se montre troublant, proche de Brunhoff (Emi). La placidité de nos 2, 3, 4 et 5.
sique en Wallonie – une région dans de l’extase, dans son grand air in- Lewis surprend aussi dans tel pas- Quatuor Wiren.
laquelle Torri, né au bord du lac de terrogatif puis quand son choix est sage noté con passione (IV). Naxos. Ø 2016. TT : 1 h 11’.
Garde, puis attaché à la cour de Ba- fait. Il faut dire que la réverbération Le début de la Sonate D 575 en si TECHNIQUE : 3,5/5
vière, est resté quelques années. de l’église rend tous les chanteurs majeur, une des œuvres les plus sa- Dag Wiren jugeait
Son maître, l’électeur Maximilien- assez distants. On ne reconnaît pas voureuses et insouciantes de Schu- que son Quatuor
Emmanuel de Wittesbach, fut le grain habituel de Barbara Schlick, bert, est fort bien joué : c’est incisif, no 1 (1930) n’était
nommé en 1691 gouverneur des mais bien sa tenue de chant ses naturel, vivant, encore que le chant pas digne d’être
Pays-Bas espagnols, séjournant entre phrasés admirables. Présente-t-elle soit moins soutenu qu’avec Brendel, joué, accueillons
autres à Lille, Liège ou Bruxelles – la sensualité attendue du Plaisir ? inégalable dans l’Andante. Ni Lewis, donc une
où Torri crée plusieurs oratorios. C’est une autre question.
La Vanita del mondo (1706), n’est A son meilleur, Michael Schopper
pas un chef-d’œuvre mais un bon incarne un Monde inquiétant. Ses
exemple de façonnage d’oratorio graves mordants nous invitent avec
à l’italienne dans la lignée de Cavalli force à des péchés coupables. Il est
ou Stradella, avec une petite in- le seul à surmonter le handicap des
fluence de Charpentier. Le livret sil- conditions sonores avec, bien sûr,
lonne les sentiers (moraux) battus : l’épatante Musica Antiqua Köln. Il y
l’Âme est tentée par le Plaisir, le a deux ans, Musique en Wallonie
Monde et leurs bonheurs illusoires avait déjà ressuscité un autre ora-
mais, après bien des hésitations, elle torio de Torri, Le Martyre des Mac-
sera convaincue par la Grâce de choi- chabées, mais cette Vanita méritait
sir la voie céleste vers Dieu. Une encore plus la redécouverte. Peut-
bonne vingtaine d’arias plutôt être pas un diamant mais un bijou
courtes, des récitatifs essentielle- assurément. Jean-Luc Macia
ment secco, deux brèves sinfonias
et trois chœurs balisent ce chemi- CAR MARIA VON WEBER
nement dans un climat proche de 1786-1826
l’opéra. Les airs les plus accomplis Y Y Y Y Sonate pour piano no 2.
font intervenir un violon solo, voire SCHUBERT : Sonate D 575.
une violetta, sorte d’alto du XVIIe Paul Lewis (piano). Un trio
mono
siècle, traités de façon virtuoses. HM. Ø 2017. TT : 57’. & X 9 b l o cs
a m pl i
L’Anima est, sous cet angle, la mieux TECHNIQUE : 3/5
XM7
dac pr
é
perfidement
servie, avec comme point d’orgue Félicitons Paul
l’air (le plus long de l’œuvre, six mi-
nutes) qui achève la première par-
Lewis pour ce
programme hors
musical.
tie : torturée par son dilemme, elle des sentiers bat-
en appelle aux Cieux pour se déci- tus. Malgré l’ad-
der, soutenue par un violon exubé- mirable double Distributeur des marques :
rant quoique dans une atmosphère album de Michael Endres en 2004 Apertura - Audience - Chord Câbles - CH Precision
poignante. (Oehms), la musique pour piano de Dr Feickert - Edwards Audio - Exposure
Reinhard Goebel s’est lancé dans Weber, comme coincée entre Bee- www.pi-music.fr // contact@pi-music.fr // 06 63 75 05 64
cette aventure deux ans après ses thoven et Schubert, n’est plus guère PA de l’Oseraye – 2 avenue du Cœur de l’Ouest – 44390 PUCEUL
Brandebourgeois qui changèrent la jouée. Les quatre sonates ont

I 99
Titelouze / Yun

intégrale par l’ensemble fondé en sphère expressive ; l’hédonisme un Yumi Hwang-Williams (violon) (d-f), présence électrisantes par Matt Hai-
1994 qui lui a emprunté son nom. rien factice des quatuors précédents Matt Haimovitz (violoncelle) (b, g), movitz. L’usage fréquent de pizzi-
En trois et quatre mouvements de est contrebalancé par une logique Maki Namekawa (piano) (c), catos énergiques et de glissandos
forme classique, les Quatuors nos 2 rigoureuse et une ligne intérieure Bruckner Orchester Linz, ornementaux rapides (réminiscences
(1935) et 3 (1941-1945) ressortissent d’une remarquable fermeté. Si le Dennis Russell Davies (piano [f] de cithare coréenne komun’go ?)
à une esthétique brillante et légère, propos, traversé de soudaines vi- et direction [a, b, d]). tonifie le discours sans verser dans
très marquée par certains courants sions oppressantes et rudes, est le Pentatone (2 SACD). Ø 2017. une couleur locale naïve. On est saisi
en vogue dans la musique française plus souvent tendu, il est émaillé par TT : 2 h 28’. par l’intensité lyrique du deuxième
de l’entre-deux-guerres (Wiren sé- les échos d’un lyrisme mélancolique. TECHNIQUE : 4,5/5 mouvement, à laquelle l’interprète
journa à Paris de 1932 à 1934). Le Les Wiren lui rendent justice avec TECHNIQUE SACD : 4,5/5 n’est évidemment pas étranger. Dans
no  3 a beau montrer davantage simplicité, précision, vigueur et un Contrairement à le finale, animé par de puissantes
d’achèvement dans la définition des souci d’émotion directe. celle de son interventions des cuivres et percus-
textures, la conduite des parties et Ils sont également exemplaires dans élève Toshio Ho- sions, Haimovitz réussit à faire ou-
la maîtrise de la polyphonie, ces le Quatuor no 5 (1970), bref triptyque sokawa, la mu- blier les contraintes de la virtuosité
deux partitions divertissantes, éva- (treize minutes) d’une portée légè- sique d’Isang à laquelle il est soumis.
cuant tout le tragique de l’existence, rement moindre mais d’une égale Yun trouve assez Plus copieux encore – une quaran-
ont pris quelques rides. qualité de facture. peu d’écho en France. Coréen na- taine de minutes –, le Concerto pour
Tel n’est pas le cas du Quatuor no 4 Patrick Szersnovicz turalisé allemand en 1971, il a pour- violon no  1 (1981) semble tirer sa
(1953). Bien que formé de cinq mou- tant réalisé une synthèse musicale force expressive d’un paradoxe : s’il
vements concis (deux à cinq minutes ISANG YUN extrêmement féconde entre Asie s’inscrit ostensiblement dans l’héri-
chacun), il révèle un tout autre souffle 1917-1995 et Occident, qui n’a rien à envier à tage romantique du genre (le com-
et demeure sans doute le chef- Y Y Y Y Y Fanfare & Memorial (a). celle de Takemitsu et n’a aucun autre positeur y a intégré des éléments
d’œuvre de son auteur dans le do- Concerto pour violoncelle (b). équivalent dans sa génération. de thématisme, chose inhabituelle
maine de la musique de chambre. Interludium A (c). Concerto pour Difficile de rester de marbre devant chez lui), il fuit tout académisme.
Wiren, dans un langage plus inventif violon no 1 (d). Kontraste (e). le Concerto pour violoncelle (1976), On passe sans préavis d’un orchestre
et moderne, découvre une nouvelle Gasa (f). Glissées (g). habité avec une vitalité et une massif à une configuration en trio ;
les harmonies, les combinaisons de

Découverte timbres et de modes de jeu, les rup-


tures du flux captivent en perma-
nence. Yumi Hwang-Williams, enre-
JEHAN TITELOUZE et le collectif de Thomas Van Essen les gistré live, se joue avec une aisance
CA 1563-1633 déchiffrait aussitôt. En voici deux sur les quatre, confondante des difficultés tech-
« Les Messes retrouvées ». une dense Missa Cantate à six voix, au niques si bien que, là encore, on
Missa Cantate. Missa In ecclesia. contrepoint aussi riche que suave, et une plus décolle, happé par le magnétisme
Hymne, Magnificat et pièces d’orgue. austère Missa In ecclesia à quatre voix. du discours. Piloté par Dennis Rus-
découverte Les Meslanges, Thomas Van Essen
On ne pouvait en espérer lecture historiquement sell Davies, le Bruckner Orchester
& Volny Hostiou, François Ménissier mieux informée. Les Meslanges ont sollicité fait des prouesses en matière de
(orgue de Champcueil). les conseils éclairés d’Olivier Bettens, qui fait clarté et de réactivité.
Paraty. Ø 2017. TT : 1 h 08’.
autorité en matière de prononciation restituée, Le programme permet aussi d’en-
TECHNIQUE : 4/5
et de Jean-Yves Haymoz, expert du contrepoint tendre les solistes à découvert dans
Enregistré en avril et octobre 2017 à l’église de
Champcueil par Thomas Collin et Etienne Graindorge.
ancien et de ses modalités d’interprétation. des pièces qui outrepassent ce qu’on
Harmoniser l’énergie sonore des voix et des vents Meslanges ? Car Thomas Van Essen associe pourrait en attendre, au vu de leur
anciens (sacqueboutes, serpent et cornet) est une volontiers voix et instruments : chaque chanteur titre. Les quatre variations sur l’idée
gageure : une belle réussite, dans un même espace et se voit doublé d’un cornet, d’un trombone de glissando alignées dans Glissées
au même plan. Un bon équilibre, également, dans les ou d’un serpent. Ces voix claires et vivement (1970) sont plutôt des études sur la
deux pièces qui font alterner l’orgue et l’ensemble. projetées animent les polyphonies savantes de concentration du geste et de l’éner-
Titelouze avec une grande souplesse dynamique, gie, sur fond d’évocation de la vièle

D
eux publications (Hymnes de l’église et modèlent avec relief les parties intermédiaires. haegum et de la cithare komun’go.
en 1623, Magnificat, ou cantique Si Van Essen préfère éviter le recours à l’orgue Les Kontraste (1987) auraient pu se
de la Vierge en 1626) ont valu dans la polyphonie vocale, celui-ci surgit avec solder quant à eux par un duel entre
au Rouennais Titelouze, splendeur pour l’hymne Pange legato et pizzicatos, mais l’écriture
chanoine de la cathédrale lingua (1623) et le Magnificat et l’aura du jeu violonistique de Yumi
Notre-Dame, d’être statufié secundi toni (1626), donnés Hwang-Williams transcendent toute
en « fondateur de l’école en alternatim. François Ménissier opposition binaire. Avec ses faux
d’orgue française ». touche avec délicatesse et airs d’improvisation alla zingara, la
La découverte fin novembre raffinement les versets impairs, partie centrale est somptueuse.
2016 de quatre messes vient tandis que les pairs sont clamés Pierre Rigaudière
d’enrichir significativement en faux-bourdon (d’après
son portrait. Laurent Guillo les Octo cantica de Bournonville,
les dénichait à l’Institut 1614). Réjouissance de l’esprit
catholique de Paris, dans un et envoûtement des sens sont Commandez vos disques sur
recueil de vingt-six compositions
parues en 1626 chez Ballard, PLAGE 5 DE NOTRE CD
ainsi au rendez-vous.
Denis Morrier
cd.com
voir pages ▸ 111-112

100 I
LOUIS-NOËL Soir d’hiver de Nadia Boulanger. secondes et des cumulus galoper
R ÉCI TA L S BESTION DE CAMBOULAS
ORGUE
Avec les quatre poèmes de Jean
de La Ville de Mirmont magnifiés
dans le ciel bleu. Le pianiste améri-
cain Jeremy Denk fait ainsi le pari
Y Y Y Y Y Œuvres de Debussy, par le dernier opus de Fauré, cette de couvrir près de sept siècles de
BRUNO BORRALHINHO Fauré, N. Boulanger, Franck, mélodie, véritable révélation d’un musique en vingt-cinq étapes. Il faut
VIOLONCELLE Liszt, Paladilhe, Reger, Wolf. talent de compositrice qui se sacri- moins de deux heures pour passer
CHRISTOPH BERNER Eugénie Lefebvre (soprano), fia à sa sœur et à ses élèves, ombre de la sobre poésie de Guillaume de
PIANO Etienne Bazola (baryton), Adrien un instant, de sa grandeur tragique, Machaut (Doulz amis) à L’Automne
Y Y Y Y STRAUSS : Sonate pour La Marca (alto), Lucie Berthomier le charme souriant d’un programme à Varsovie, cette étude où Ligeti in-
violoncelle et piano. ZEMLINSKY : (harpe). Orgue Cavaillé-Coll tout en nuances. Paul de Louit vite dans son piano les gestes de
Sonate pour violoncelle et piano. de l’abbaye de Royaumont. Chopin. Entre les deux, chacun
MAHLER : Lieder eines fahrenden HM. Ø 2018. TT : 1 h 08’. JEREMY DENK pourra évaluer la largeur (ou l’étroi-
Gesellen (transcr. Borralhinho). TECHNIQUE : 3,5/5 PIANO tesse !) de la période chronologique
Ars. Ø 2018. TT : 1 h 09’. Avec les trans- Y Y Y Y Y « c. 1300–c. 2000 » qui lui est familière.
TECHNIQUE : 4/5 criptions qui Œuvres de Machaut, Binchois, Le jeu coloré, profond et subtil de
Bruno Borralhinho, constituent l’es- Ockeghem, Dufay, Josquin, Byrd, Jeremy Denk transforme cette ex-
membre de la sentiel de ce Janequin, Gesualdo, Monteverdi, périence en une formidable dé-
Philharmonie de disque, Louis- Purcell, Scarlatti, Bach, Mozart, monstration pianistique. Sa Mort
la Dresde, par- Noël Bestion de Beethoven, Schumann, Chopin, d’Isolde est un modèle du genre,
tage son pro- Camboulas nous rappelle un usage Wagner, Brahms, Schönberg, sensuelle, luxuriante, parfaitement
gramme entre civil qui popularisa l’orgue dans la Debussy, Stockhausen, Glass, construite ; sur les courbures d’un
trois pages de jeunesse écrites entre société bourgeoise du XIXe siècle Stravinsky et Ligeti. Andante mozartien (KV 545), il dis-
1883 et 1892 par Richard Strauss, et jusqu’à la Première Guerre mon- Nonesuch (2 CD). Ø 2017. TT 1 h 41’. pose des ornementations person-
Mahler et Zemlinsky. Son complice diale. En lisant, sur la pochette, TECHNIQUE : 3/5 nelles et gracieuses. La complainte
Christoph Berner est bien connu en « orgue de salon Cavaillé-Coll », L’époque est aux Franc cuer gentil de Guillaume Du-
France pour son partenariat avec n’allez pas imaginer un mini-instru- «  time-lapse  », fay ou le premier Klavierstück de
Werner Güra, dont témoignent plu- ment de quelques jeux  ! Celui ces films en accé- Stockhausen trouvent autant d’ai-
sieurs réussites exceptionnelles chez construit en 1865 pour la villa Mar- léré où l’on voit sance et de verve ; en outre, sa
Harmonia Mundi. Du beau monde, racci à Cologny, et qui orne au- un arbre grandir sonorité toujours très soignée per-
comme souvent chez Ars Produktion, jourd’hui le réfectoire de Royaumont, en deux met d’éviter les discontinuités dans
un des principaux découvreurs de a la taille et les possibilités d’un
talents en Allemagne. orgue de concert ou de cathédrale.
Une très grande honnêteté de l’ap- Le programme le montre surtout
proche ressort de ce disque enre- en dialogue avec instrumentistes
gistré sans indulgence acoustique, ou chanteurs, heureusement, car le
avec une large palette dynamique. choix des solos ne nous convainc
Le violoncelliste atteste un beau pas entièrement : les anches sonnent
sens de la ligne (on n’est pas le dis- bizarrement rêches dans le Choral
ciple de Truls Mørk pour rien) et no 3 de Franck, aucun tuyau ne rem-
contrôle bien un vibrato assez par- placera jamais une harpe pour la
cimonieux. L’accompagnement de Sicilienne du Pelléas et Mélisande
Berner, par son soutien du chant et de Fauré, et le Clair de lune de la
un jeu très atmosphérique, fait mer- Suite bergamasque de Debussy est
veille dans l’univers des lieder du un peu bas de plafond.
Compagnon errant (dont Borral- En l’occurrence, nous le préférerons
hinho signe la transcription). comme accompagnateur. Certes,
Moins relevée que celle de la sonate Etienne Bazola ne fera pas oublier
en fa majeur de Strauss, qu’une belle Charles Panzéra dans les élans (ici
lecture ne suffit pas à imposer, la un peu bridés) de L’Horizon chimé-
concurrence dans la sonate en la mi- rique, et Eugénie Lefebvre nous ré-
neur de Zemlinsky laisse davantage vèle les deux mélodies de Nadia
de chances à cette nouvelle version. Boulanger avec plus d’émotion que
Le compositeur avait vingt-deux ans de puissance. Mais après tout, ne
quand il écrivit cette pièce bien plus s’agit-il pas ici d’évoquer un salon ?
que documentaire (elle fut éditée En ce cas, on félicite l’arrangeur-in-
en 2005 seulement par Anthony terprète pour l’habileté avec laquelle
Beaumont). Borralhinho et Berner il fait d’un grand orgue un instru-
rejoignent, dans une interprétation ment de chambre : il inclut l’alto
très raffinée, les réussites de Jo- d’Adrien La Marcia (excellent) dans
hannes Moser (Hänssler) et Raphael un Orpheus de Liszt subtilement
Wallfisch (Nimbus) – dont la chaleur adapté d’après la transcription
exceptionnelle et l’implication (avec d’Alexander Gottschalg, et sollicite
John York au piano) gardent notre la harpe de Lucie Berthomier pour
préférence. Michel Stockhem apporter l’ampleur que mérite le

I 101
Récitals

ce parcours à travers les siècles, naturelle simplicité de Lisa Batiash- respecter les indications de mou- instrument, elle a su enrichir ses
tout en ménageant quelques vili avec Alice Sara Ott (DG). vement notées précisément par couleurs et libérer les mots, même
contrastes saisissants. On découvre ensuite trois pages l’auteur… Point de tradition dans si son expression reste foncière-
En chemin, les bonnes surprises peu fréquentées de l’Américaine le redoutable concerto de Jean ment lyrique et n’aura sans doute
sont nombreuses. On aimerait bien Amy Beach (1867-1944) : une tendre Françaix, sinon la persistance de jamais le délié des diseuses à fleur
passer un peu plus de temps avec Romance de jeunesse (déjà enten- nombreuses fausses notes dans la de lèvres. L’exercice du lied lui de-
l’obsédante chaconne de Monte- due sous l’archet de Midori), une partition. La gaîté de l’orchestre et meure donc particulièrement re-
verdi (Zefiro torna, e di soavi accenti) Invocation au lyrisme intense et sur- la volubilité du soliste se répondent doutable, et pas totalement abouti
mais les entraînants contretemps tout la vaste Sonate op. 34. Tasmin avec une habileté déconcertante : dans Liszt ou certains Berlioz, sur-
de Purcell (Ye Tuneful Muses) nous Little et John Lenehan font preuve quel aimable contraste entre le si tout si l’on se souvient des mêmes
appellent déjà ; au tournant du XXe d’élans généreux tout au long de tendre Andantino et le finale Alle- œuvres par des devancières comme
siècle, Debussy (Reflets dans l’eau) ses quatre mouvements, démontrant grissimo à l’humour « françaix » qui von Otter ou Fassbaender.
s’enchaîne presque naturellement une filiation mélodique avec Brahms fait pépier vents et cordes ! A l’instar d’une Varady, dont l’élo-
à Schönberg (Klavierstück op. 11 et Schumann dans les deux volets Les arrangements des chansons cution ne fut jamais l’atout maître,
no  1), comme si la profondeur de extrêmes, non sans espièglerie d’Edith Piaf réalisés par Stephan Stéphanie d’Oustrac réussit le tour
champ qu’offre cette expérience (Scherzo) ni mystère (Largo). Koncz sont réussis, même s’ils em- de force d’imposer une vision poé-
pianistique amoindrissait la distance Anglaise de naissance, Ethel Smyth pruntent davantage à l’esthétique tique et de faire partager un drame
stylistique qui les sépare. (1858-1944) étudia la composition d’Hollywood qu’à celle du Paris des intérieur par la magie des accents,
Jeremy Denk, après en avoir fini à Leipzig et, malgré les réticences années 1930 (époque du Scara- du rubato, d’un timbre admirable-
avec le turbulent Automne à Var- de son père, fut encouragée par mouche de Milhaud). Ottensamer ment varié. La plainte d’Absence
sovie, réenregistre le Triste Plaisir Clara Schumann mais aussi par y donne libre cours à sa fantaisie, emporte dans son élan irrésistible.
de Binchois, la douce deuxième Brahms et Tchaïkovski. Cette femme un brin jazzy-décontracté. Et les Wesendonck, où le déploie-
pièce de son aventure. Pour nous de caractère, qui deviendra un Clarinette et violoncelle unissent ment d’un chant habité prime sur
inviter à refaire ce voyage ? Pour membre actif du mouvement des leur force dans deux pages de Saint- le ciselé de la syllabe, trouvent en
nous montrer qu’il ne s’agissait pas suffragettes, nous laisse plusieurs Saëns revisitées par Koncz : cette elle une interprète de premier ordre.
d’une ligne droite, mais d’un cercle ? opéras, des pages symphoniques Tarentelle (à l’origine pour flûte et Le programme enthousiasme par
Ou pour donner à l’histoire de la et quelques œuvres de musique clarinette) et ces Deux cygnes n’ef- ses jeux de miroirs entre les œuvres
musique une autre dimension que de chambre. L’engagement et le fraieront pas les adeptes du mé- des décennies 1840-1850, compo-
celle des compositions : celle des panache des interprètes profitent lange des genres. Le Symphonique sées de part et d’autre du Rhin par
interprétations successives et tou- à la Sonate op. 7 (1887), partition de Munich excelle à restituer vir- trois maîtres qui passèrent leur vie
jours différentes. au langage rythmique incisif et aux tuosité, clarté et brillance à un ré- à le franchir sous le regard de la
Jérôme Bastianelli harmonies recherchées, sinon au- pertoire qui n’est facile qu’en ap- Loreley autant qu’à s’observer, s’ad-
dacieuses. Jean-Michel Molkhou parence. Jouant de toutes les mirer, s’envier ou feindre de se mé-
TASMIN LITTLE couleurs de son instrument, Daniel priser. Les Nuits d’été comme les
VIOLON DANIEL OTTENSAMER Ottensamer semble, lui, avoir trou- Wesendonck ne sont d’ailleurs pas
Y Y Y Y C. SCHUMANN : Trois CLARINETTE ver la voix juste de la clarinette si souvent enregistrés dans leur ha-
romances op. 22. SMYTH : Y Y Y Y Y « La Vie en rose ». française : « celle, écrit Berlioz, de bit pianistique de naissance, qui
Sonate op. 7. BEACH : Sonate Œuvres de Françaix, Debussy, l’héroïque amour ». permet entre les deux partenaires
op. 34. Romance op. 23. Saint-Saëns, Milhaud, Guglielmi Bertrand Hainaut des échanges plus subtils qu’avec
Invocation op. 55. et Giraud. l’orchestre, que Pascal Jourdan sait
John Lenehan (piano). Daniel Ottensamer (clarinette), STÉPHANIE D’OUSTRAC parfaitement saisir ou stimuler.
Chandos. Ø 2018. TT : 1 h 11’. Stephan Koncz (violoncelle et MEZZO-SOPRANO Vincent Agrech
TECHNIQUE : 4/5 direction), Müncher Symphoniker. Y Y Y Y Y « Sirènes ». LISZT :
Tasmin Little, qui Sony. Ø 2017. TT : 58’. 6 Lieder. BERLIOZ : Les Nuits OLGA PERETYATKO
vient d’annoncer TECHNIQUE : 4,5/5 d’été. La Mort d’Ophélie. SOPRANO
son retrait de la Première clari- WAGNER : Wesendonck-Lieder. Y Y Y Y « Mozart + ».
scène, consacre nette des Wie- Pascal Jourdan (piano). Airs de Traetta (Antigone),
son dernier  (?) ner Philharmoni- Harmonia Mundi. Mozart (L’Enlèvement au sérail,
disque à des k e r, D a n i e l Ø 2018. TT : 1 h 15’. Les Noces de Figaro, Don
compositrices. En 1853, l’année où Ottensamer voit TECHNIQUE : 4/5 Giovanni, La Clémence de Titus,
Clara Schumann fit la connaissance «  La Vie en Passer le cap de airs complémentaires pour
de Brahms, les trois Romances mar- rose »… à Munich. Enregistrer un la maturité est le Il burbero di buon cuore), Martin
quaient son retour à l’écriture. Dans programme de musique française défi qui attend y Soler (Il burbero di buon cuore),
une esthétique romantique voisine est-il une gageure pour un clarinet- tout musicien cé- Paisiello (Le Barbier de Séville).
des romances pour hautbois et tiste autrichien jouant un instrument lébré très jeune Sinfonieorchester Basel,
piano, des Stücke im Volkston pour de système allemand ? Peut-être par le public et Ivor Bolton.
violoncelle et piano et des Märchen- sur le papier, mais guère à l’écoute les médias. Par le travail et l’exi- Sony. Ø 2018. TT : 1 h.
bilder pour alto et piano de son de la Rhapsodie de Debussy, chef- gence, Stéphanie d’Oustrac est par- TECHNIQUE : 3,5/5
mari, elles sont habitées d’une douce d’œuvre composé à l’orée du XXe venue à cet accomplissement de L’ajout de conte-
poésie qu’on jugea à l’époque « dé- siècle. Ottensamer l’aborde avec la plein été. Le rayonnement physique nus audio sur le
licate et parfumée ». Tasmin Little douceur et la délicatesse requises, et vocal de ses débuts ne faisait site internet de
en livre ici le charme avec émoi mais inscrivant son interprétation dans pas toujours oublier des sonorités l’interprète ne
charge sa lecture d’un trop-plein la tradition française qui consiste, et une diction trop souvent engor- suffirait-il pas ?
d’intentions qui nous éloigne de la paradoxalement, à ne pas gées. Sans malmener son Olga Peretyatko

102 I
mène à la scène une carrière glo- bémol majeur, transcrite par Mo- désespoir des Quatuors Beetho- s’arrange avec le développement,
rieuse et méritée, par la richesse zart, les interprètes soignent l’éga- ven, Borodine et Prazak. Moins en- et plus encore dans les sublimes
des moyens et la qualité de la pré- lité démocratique des voix dans la deuillée, leur lecture trouve sa force variations de l’Adagio, où nos mu-
sence. Un médium qui s’élargit sans progression polyphonique. L’enjeu dans l’interrogation. siciens, par leur style châtié et très
compromettre la franchise de l’aigu est différent dans le Quatuor en La polyphonie, la variation et de concentré, font bien ressentir l’évo-
(même si l’intonation n’a jamais été mi bémol mineur de Chostakovitch, fortes oppositions rythmiques do- lution de l’harmonie. Leur acuité
d’une précision absolue dans le haut où les passages polyphoniques se minent le parcours de l’Opus 127 sonore, leur densité implacable et
de la tessiture) ouvre désormais à font rares. Le compositeur réussit beethovénien. Dès les puissants leur approfondissement rendent
celle qui a commencé par des em- à donner à un même tempo lent accords du Maestoso initial, des- justice aussi bien aux spéculations
plois plus légers les portes du grand des inflexions très diverses, sur les- sinant une irrésistible ligne ascen- rythmiques du scherzo qu’à l’élan
seria virtuose. On l’y suivra certai- quelles plane un sentiment panique dante, le jeu des couleurs (extrê- et à la parfaite économie d’effets
nement avec beaucoup de plaisir. de mort. A la faveur d’une grande mement lisses et étudiées) et le du finale, peut-être le plus élégant
Mais une carte de visite pour les précision d’archet et d’une volonté sens de l’articulation des Danois et le plus convaincant de tous ceux
directeurs de théâtre ne fait pas d’introspec tion, les Danois ne compensent pas une certaine des quatuors de Beethoven.
un disque, surtout un récital essen- s’éloignent de l’insoutenable neutralité de l’expression. Tout Patrick Szersnovicz
tiellement mozartien où les réfé-
rences sont écrasantes. Il y faudrait,
sinon un propos nouveau, du moins
une profondeur, un appétit pour
chaque détail, chaque syllabe,
chaque accent.
Ici, les récitatifs témoignent plutôt
d’une indifférence, quand ils ne sont
pas carrément omis, même les ac-
compagnati d’Anna et de Vitellia !
Des ornements volubiles dans les
reprises ne sauraient non plus com-
penser le manque de variété du
phrasé et une diction tout en ron-
deur et en prudence, qu’un chef et
un orchestre propres ne semblent
guère titiller. Restent le drive du
souffle, la fière égalité du timbre
dans tous les registres, la facilité
de la vocalise ; vite, au plateau !
Vincent Agrech

QUATUOR DANOIS
Y Y Y Y Y « Prism 1 ». BACH/
MOZART : Fugue BWV 876.
CHOSTAKOVITCH : Quatuor
à cordes no 15. BEETHOVEN :
Quatuor à cordes no 12.
ECM. Ø 2016. TT : 1 h 18’.
TECHNIQUE : 4/5
« Prism 1 » inau-
gure une série
de cinq albums
associant Bach,
un des derniers
quatuors de Bee-
thoven et un autre chef-d’œuvre
taillé pour le même effectif. Louable
projet, mais, dans le cas précis, l’as-
sociation de l’ultime Opus 144 de
Chostakovitch, enchaînant six longs
adagios pénétrés d’une accablante
tristesse, avec le lumineux et pas-
sionné Opus 127 de Beethoven, le
plus lyrique et le plus homogène de
la série, est un étrange défi. Il faut
tout le talent du (nouveau) Quatuor
Danois pour le relever.
Dans la Fugue BWV  876 en mi

I 103
Récitals

du Paradis, incapable d’en rien dire


Nouveauté par excès d’immersion – un profes-
seur d’analyse n’y verrait que l’effet
tout bête et lancinant des notes ré-
ALINA IBRAGIMOVA corde de sol semble renfermer d’infinies pétées (notes pédales).
VIOLON réserves. Cédric Tiberghien sculpte les thèmes Les brefs Stati d’animo de Silvio Mix
CÉDRIC TIBERGHIEN au cœur d’une polyphonie dense mais à la clarté
constante, d’où les tensions ne percent que
sont oubliables. Mais, pour Mali-
piero et Casella, pour l’interprète
PIANO
petit à petit. Ses basses sont dosées ainsi inspiré et la captation si naturelle
FRANCK : Sonate pour violon
et piano. YSAŸE : Poème élégiaque.
qu’un bon organiste registre ses jeux de pédale, du piano, le bruit d’une tirelire bri-
VIERNE : Sonate pour violon avec un sens aigu du climat et de la nuance. sée serait un juste hommage à
et piano. BOULANGER : Nocturne. Car de la dynamique et de l’intonation comme Russolo. Gérard Condé
Hyperion. Ø 2017. TT : 1 h 18’. de la couleur, l’exactitude est de tous les instants :
TECHNIQUE : 4/5 écoutez la coda du deuxième mouvement LES ANGES MUSICIENS
Enregistré en janvier 2018 au Henry Wood Hall de (Allegro), puis le Récitativo-Fantasia. Les longues Y Y « Chants et instruments
Londres par Simon Eadon. Image très centrée avec phrases franckistes planent, faisant oublier le du Moyen Age ». Pièces d’Adam
du relief. Piano et violon se superposent, font corps mécanisme de leur construction derrière une de la Halle, Machaut, Delahayes,
l’un avec l’autre. Belle palette instrumentale. éloquence jamais déclamatoire, qui sait prendre Dufay, Sermisy et anonymes.
son temps et nous chuchoter à l’oreille pour Ensemble Obsidienne,

A
ses débuts, le duo formé par mieux nous entraîner dans un finale (Allegretto Emmanuel Bonnardot.
Ibragimova et Tiberghien a essuyé dans poco mosso) à la progression inextinguible. Bayard. Ø 2019. TT : 1 h 06’.
nos colonnes une douche écossaise Les compléments sont à la hauteur. Il n’y a TECHNIQUE : 3/5
de Jean-Michel Molkhou. D’abord un qu’à laisser chanter le déchirant Nocturne de Lili Sacré et profane.
Diapason d’or pour son Szymanowski, où domine Boulanger ; mais il faut le raffinement d’un tel Polyphonique et
« un goût profond pour la couleur et le climat » dialogue pour gommer les longueurs du Poème monodique. Vo-

(cf. n 571). Deux ans plus tard, une sonate élégiaque d’Ysaÿe. Quant à la magnifique cal et instrumen-
de Lekeu qui « manque à la fois sonate de Vierne, elle trouve tal. A chanter et
de puissance et de matière » enfin sa référence : la sécheresse à danser. Médié-

(cf. n 597). Avant un Beethoven implacable des accords répétés val et Renaissance. Le vague pré-
« exaltant » (cf. no 613). à un tempo vertigineux, la pudeur texte des « anges musiciens » peine
Dans la sonate de Franck qui apparente le mouvement à unifier cette salade. Faut-il alors
comme dans son Szymanowski, lent au Concerto en sol de l’apprécier pour son étalage d’ins-
Alina Ibragimova « touche au Ravel, la précision d’horloger truments, quasi encyclopédique ?
plus imperceptible des de l’Intermezzo, le tragique Huit interprètes manient près d’une
pianissimos » dans une du finale nous marqueront pour quarantaine d’instruments. Vièles,
introduction étonnamment longtemps. Alors ? Comme flûtes, tambours, psaltérion, harpe,
étale, pour mieux déchaîner, s’exclamait l’ami Jean-Michel : chalumeau, cornemuse, orgue por-
dans le deuxième mouvement, « Exaltant, vous dis-je ! » tatif et bien d’autres s’allient aux
une vague d’énergie dont sa PLAGE 3 DE NOTRE CD Paul de Louit voix dans des sonorités chatoyantes
et toujours renouvelées – parfois
jusqu’à l’exagération, avec le xylo-
STEFFEN geste créateur. C’est oublier les ap- Balilla Pratella ne sont qu’une mise phone, le chant en scat ou les cla-
SCHLEIERMACHER pels à une guerre purificatrice cla- en bouche avant les quatre Preludi quements de mains. La plupart des
PIANO més un peu partout, à l’aube du pre- autunnali de Malipiero, dont la mé- combinaisons laissent vite place à
Y Y Y Y « Futurisme mier conflit mondial, par des artistes lancolie envoûtante laisse cepen- un autre effectif.
et avant-garde italienne ». qui n’auraient pas fait de mal à une dant passer la lumière, à la façon Les trente œuvres de l’album ne
BALILLA PRATELLA : La guerra mouche. Du plus extrême, Luigi Rus- de Séverac. Le toucher puissant, semblent là que pour promouvoir
(la battaglia). MALIPIERO : solo (qui classa selon leur valeur impalpable et profond tour à tour cette ostentation de timbres. Les
Preludi autunnali. SAVINIO : Les acoustique, mitrailleuses, explosions de Steffen Schleiermacher, y fait Cantigas de Santa Maria, longues
Chants de la mi-mort. CASELLA : d’obus, tirs d’artillerie !), on ne peut merveille. chansons mariales pouvant atteindre
La notte alta. MIX : Stati d’animo. citer que l’étonnant manifeste L’Art « Scènes dramatiques pour piano », la vingtaine de strophes, se trouvent
MDG. Ø 2018. TT : 1 h 04’. des bruits (1916), car ce qui subsiste Les Chants de la mi-mort d’Alberto réduites à de simples pastilles, dont
TECHNIQUE : 4,5/5 des machines à bruit et des parti- Savinio ne concrétisent pas les pro- les arrangements sombrent parfois
Le terme d’avant- tions qui réglaient leurs réunions en messes de leurs titres suggestifs, et dans la facilité ou le folklorisant
garde, passé orchestres permet juste de rêver. si ces cascades de formules gro- (Apostos miragres, Ben pod a señor).
dans le vocabu- Si ce florilège pour piano (1913-1923) tesques, où la musique se moque Et la basse danse du XVe siècle se
laire de la musi- témoigne bien du souci de rompre d’elle-même, empruntent à Satie, distingue à peine des monodies du
cologie pour avec ce qui, du bel canto au vérisme, elles ne lui rendent rien en échange. XIII e. Pourtant, avec quel talent,
désigner les avait assuré à la musique italienne Puis vient La notte alta d’Alfredo quelle ingéniosité et quel souci d’his-
compositeurs les plus soucieux du sa suprématie, aucun déferlement Casella, dont le mystère posé dès toricité le collectif bourguignon em-
renouvellement de l’esthétique et tellurique ne risque d’endommager les premiers contre-ré graves tient bellissait les mélodies de ce début
du langage, s’est vu reprocher une vos enceintes. La brutalité rythmique l’auditeur sous une emprise qui ne de Renaissance dans « Le Jardin des
connotation belliqueuse incompa- obsédante et les fausses notes tê- se relâche pas vingt-cinq minutes Délices » (rééd. Eloquentia, 2016) !
tible avec la noblesse pacifique du tues de La battaglia de Francesco durant. On en sort comme Dante Jacques Meegens

104 I
AU LONG DE LA LOIRE découvertes, la petite heure passe les pages Renaissance comme anes- saturation menace (les trompettes
Y Y Y Y « Portrait musical sans lasser. Benoît Fauchet thésiées. La faute à la prise de son ? ont la gloire tenace au début), no-
du fleuve ». Polyphonies, odes Dans ce cas, le syndrome toucherait tamment dans l’enchaînement de
et chansons de Ockeghem, CHACONNERIE également les pièces contempo- numéros de haute intensité : lamento
Mouton, Janequin, Caietain, Y Y Y Œuvres de Storace, Handel, raines… Rien de tel ici. C’est plutôt et sorcellerie de Médée (Charpen-
Certon, Févin, Faugues… Rossi, Scarlatti, Ligeti, Couperin, le surmoi de sages maîtrisiens qui tier), véhémence de Circé (Leclair),
Ensemble Jacques Moderne, Cabezon, J.S. et C.P.E. Bach, s’exprime : la perfection des voix tempête d’Alcyone, prison de Dar-
Joël Suhubiette. Sierra. évidemment, mais l’égalité des af- danus, fureur d’Althée (Les Muses
Mirare. Ø 2018. TT : 58’. Silvia Marquez (clavecin). fects, l’insignifiance de la consonne, de Campra). Manque le Thésée de
TECHNIQUE : 3,5/5 IBS. Ø 2017. TT : 55’. la timidité des nuances. Dans Gom- Rameau pour ajouter : « Laisse-moi
Fondé par Jean- TECHNIQUE : 3/5 bert ou Vivanco, il faudrait s’envoyer respirer, implacable Furie ».
Pierre Ouvrard, Principe d’écri- la balle du contrepoint d’un air es- La mosaïque de luxe était certes
dirigé depuis un ture et source piègle pour mieux la redonner à son de bonne guerre pour célébrer en
quart de siècle d’improvisation, voisin ! Difficile quand Suzi Digby concert les trente ans du Concert
par Joël Suhu- l’ostinato (folia, veille à ce que rien ne dépasse – et Spirituel, mais l’écoute du disque
biet te, l’En- chaconnes, pas- prend le risque de ne rien laisser déçoit voire irrite. L’Ouverture (Titon
semble Jacques Moderne est tou- sacailles, etc.) vivre sous l’épiderme harmonieux & l’Aurore de Mondonville) donne
jours fermement amarré à son port relie par un fil continu la Renaissance du contrepoint. D’où cette mono- le ton  : terne, hâtive, sans joie,
d’attache tourangeau. D’où il peut au bel aujourd’hui. Silvia Marquez chromie impersonnelle, malgré (ou phrase peu articulée, rythmes en
dérouler un « portrait musical » de répartit entre un instrument d’école peut-être à cause de) l’allant des peine de distinction. Une impres-
la Loire en poussant la cohérence française et un allemand son pro- tempos. Allez donc écouter l’ex- sion de survol s’installe durable-
jusqu’à l’enregistrer à l’église abba- gramme émaillé de tubes (Follia de traordinaire présence des Stile An- ment, qui banalise l’expression par
tiale de Saint-Florent-le-Vieil, entre Carl Philipp Emanuel Bach, Ciaccona tico dans leur disque de 2009 ou le curieux parti de jouer lié (prélude
Angers et Nantes, sur la rive gauche de Storace, Chaconne BWV 1004