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JEU DU FOULARD ET ANXIÉTÉ : BRAVER L'INTERDIT, FAIRE FACE

AU DANGER

Élise Pelladeau et Pierre G. Coslin

Groupe d'études de psychologie | Bulletin de psychologie


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2014/1 - Numéro 529
pages 63 à 72

ISSN 0007-4403

Article disponible en ligne à l'adresse:


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http://www.cairn.info/revue-bulletin-de-psychologie-2014-1-page-63.htm
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Pour citer cet article :


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Pelladeau Élise et Coslin Pierre G., « Jeu du foulard et anxiété : braver l'interdit, faire face au danger »,
Bulletin de psychologie, 2014/1 Numéro 529, p. 63-72. DOI : 10.3917/bupsy.529.0063
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bulletin de psychologie / tome 67 (1) / 529 / janvier-février 2014 63

Jeu du foulard et anxiété : braver l’interdit,


faire face au danger
PELLADEAU Élise*
COSLIN Pierre G.*
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INTRODUCTION Jeu du foulard et transition adolescente : la
recherche d’une homéostasie ?
Le jeu du foulard, phénomène encore tabou, reste
très discret dans la littérature. L’étude pionnière de Les remaniements inhérents à l’adolescence et le
Blanchard et Hucker (1991), envisageant le jeu du travail du pubertaire (Gutton, 1991) ne sont pas
foulard comme pratique spécifique, a permis de sans générer une angoisse diffuse, pouvant relever
mettre en évidence des strangulations singulières, du trouble anxieux, tel que défini par Dumas
qui ne répondaient ni aux caractéristiques des acti- (2005). En polarisant l’affect sur la conduite, les
vités paraphiliques ni à celles des conduites suici- jeux dangereux peuvent alors apparaître comme un
daires, la recherche de Le et Macnab (2001) faisant moyen de régulation émotionnelle (Michel, 2006 ;
état du décès de quatre enfants entre 7 et 12 ans et du Michel, Purper-Ouakil, Mouren-Simeoni, 2006). À
coma d’un cinquième dans des sanitaires de collèges, l’adolescence, les conduites à risque revêtent un
contribuant, par la suite, à asseoir la distinction entre caractère naturel, devenant une manière d’explorer
suicide et jeu du foulard. Ce jeu consiste à se déclen- tant les capacités nouvelles que l’environnement.
cher ou à provoquer chez autrui une syncope par une Mettant à l’épreuve ce qu’il a expérimenté dans
strangulation diminuant l’oxygénation cérébrale. Il l’enfance, l’adolescent s’approprie les limites de
en résulte des sensations de picotement et de tour- ses nouvelles possibilités. Ses conduites peuvent
noiement, voire des hallucinations. Dans l’esprit des devenir habituelles, allant de pair avec sa quête
joueurs, ce n’est qu’un jeu, dont les règles sont d’autonomie, manifestant sa volonté de contrôler
simples : après une hyperventilation, obtenue par de son environnement, mais aussi son propre compor-
grandes inspirations et quelques flexions rapides des tement. Étape de la construction de la personne, cet
genoux, on procède à une compression des caro- engagement exprime le conflit des jeunes, tant avec
tides 1 (par pression des doigts ou avec un foulard) les normes que la société leur prescrit, qu’avec les
pour couper la circulation sanguine cérébrale. Il y a, contraintes que les parents leur imposent, dans la
alors, risques de spasmes et de convulsions avec mesure où elles leur semblent aller à l’encontre de
perte de conscience. Si tout va bien, le joueur, leur désir d’indépendance. Les adolescents ont
« réveillé » par ses camarades, peut raconter aux besoin d’expériences nouvelles et intenses, de
autres ses « visions » (Coslin, 2012). sensations fortes et singulières. D’où leur quête de
vertige, leur besoin de passer outre (d’outre-
Le regard anthropologique permet d’envisager ce passer ?), d’aller au bout, d’éprouver cette invinci-
jeu au carrefour des enjeux identitaires et sociaux, bilité, voire cette immortalité, qui leur prouvent
comme le souligne Bour (2006), en distinguant qu’ils sont vivants (Michel, 2001 ; Coslin, 2003).
trois types de strangulations ludiques : le jeu initia- L’un des moyens d’être sûr d’« être vivant »,
tique, le jeu intime et le jeu auto-érotique. La n’est-il pas de se rapprocher d’une « mortalité
conduite groupale initiatique glisserait insidieuse- possible » ? Le risque n’est cependant pas un but
ment vers une pratique intime plus dangereuse, car en soi. L’adolescent ne veut pas mourir. C’est,
moins contrôlée (Cochet, 2001). plutôt, une nécessité intérieure, où il entend se
Si les profils des jeunes pratiquants sont relati-
vement peu connus, les études générales sur les
adolescents dits « preneurs de risques » relèvent, * Université Paris Descartes, PRES Université Paris
en revanche, une récurrence du trouble anxieux Cité, Laboratoire psychologie clinique, psychopatho-
(Marcelli, Mezange, 1999). C’est dans cette pers- logie, psychanalyse PCPP (EA 4056) de l’Institut univer-
sitaire Paris-Descartes de Psychologie, 71 avenue
pective que la présente étude cherche à évaluer la Édouard Vaillant, 92774 Boulogne-Billancourt, Cedex.
cooccurrence entre anxiété et pratique du foulard <elise.pelladeau@gmail.com>
chez dix collégiens, garçons et filles de 13 à 15 ans, 1. Une variante consiste en la compression du sternum
reconnaissant s’y adonner. jusqu’à la perte de conscience.
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révéler à travers une adversité, créée de toutes mais, aussi, de donner l’illusion d’une maîtrise de
pièces, qui lui permet d’exister aux yeux de ses cette peur, jusque dans son anticipation ? Le jeu du
camarades (Jeammet, 2007, 2008). Certaines foulard pourrait alors s’envisager comme une tenta-
conduites à risque se manifestent à travers des tive de canaliser la peur... d’avoir peur : entre
comportements déviants, comme la délinquance, la présent et anticipation, carrefour de l’adolescence.
prise de drogues illicites et la consommation
abusive d’alcool ou, encore, ces jeux dangereux, L’identité adolescente et la « peur de la peur »
n’ayant rien de ludiques, qui, comme le jeu du de devenir
foulard, prolifèrent au sein des établissements Le manque de contrôle, teinté d’anxiété, est au
scolaires, aux côtés des jeux d’agression intention- cœur de la problématique adolescente. Tout comme
nels ou contraints. Ces jeux entretiennent chez les le risque, la peur d’avoir peur (Dumas, 2005), peut
jeunes la conviction d’appartenir à un groupe, à être développementale, se déclinant entre tonalités
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l’intérieur duquel le hors limites et le fun sont

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normale et pathologique. L’anxiété-état se
appelés à désigner de nouveaux repères, où ils trou- distingue de l’anxiété-trait, la première induisant
vent une nouvelle affiliation et se voient reconnus, une dimension temporaire, susceptible d’apparaître
participant à une action qui leur semble prestigieuse chez tout individu, la seconde renvoyant au carac-
par le courage qu’elle requiert et, ainsi, les valorise. tère potentiellement inné, individuel, voire patho-
En quête d’identité, ils y trouvent une réassurance logique (Spielberger, 1966). Aborder la question de
dans la similitude avec leurs pairs, le foulard créant, l’anxiété induit nécessairement la distinction de ses
pour eux, du sens, en même temps qu’il leur permet différentes formes cliniques, parmi lesquelles il
d’intégrer un groupe (Coslin, 2010). Ils n’imagi- convient de souligner, à l’adolescence, la prépon-
nent pas les conséquences tragiques potentielles : dérance d’anxiétés sociale et généralisée (Schneier,
des séquelles irréversibles à la mort. D’ailleurs, si Weilkowitz, 1996 ; Servant, Parquet, 1997). Le
cette représentation leur était accessible, ne serait- versant relationnel de l’anxiété s’inscrit, en effet,
elle pas biaisée par la réversibilité permanente de dans la problématique identitaire et sociale
la mort qu’offrent les jeux virtuels, comme si la traversée par le jeune, celui-ci devant redéfinir ses
mort, elle, avait une fin, une limite ? Paradoxal, le rapports aux autres dans un contexte de mouvance
foulard, ce lien, ferait alors office d’entrave sur somatique et intellectuelle. L’anxiété généralisée
fond d’incertitudes. ou flottante (Rouillon, 2005) suppose, alors, le
recours à l’agir comme canalisation de l’affect.
Anxiété et prise de risque L’émergence anxieuse adolescente serait, ainsi, au
Si la prise de risque est inhérente à l’adolescence, carrefour d’une libération polymorphe : libération
elle n’en cache pas moins souvent une détresse, un du corps, du psychisme et des représentations de
moyen d’échapper à l’angoisse par la recherche de soi, plaçant l’adolescent dans une attente d’objet,
sensations fortes (Michel, 2001). Dans le jeu du dont le caractère diffus évoquerait le versant géné-
foulard, comme dans d’autres conduites d’essai ralisé de l’anxiété (Braconnier, 2001). Ce serait
contenant un danger potentiel, l’adolescent cherche justement dans ce palliatif à l’attente, dans ce jeu
à tester ses capacités physiques dans un affronte- sur le vide que les jeux dangereux et, notamment,
ment périlleux, mais aussi à calmer ses inquiétudes. de « non-oxygénation » – par les sensations qu’ils
Dans cette pratique, la peur est attachée à un objet procurent et qui supplantent très largement le
précis, à une situation bien identifiée, alors que registre de la représentation – donneraient, à ces
l’angoisse qu’il ressent plus généralement est jeunes, l’illusion de lier affect et percept.
diffuse et non identifiable, son anxiété ayant trait
à l’attitude d’attente d’évènements imprévus, qu’il PROBLÉMATIQUE ET HYPOTHÈSES
vit à l’avance avec désagrément. Le foulard lui
permet de tester son autonomie en dépassant Le jeu du foulard doit donc être abordé sous
l’angoisse qu’il ressent, tiraillé qu’il est entre un l’angle des sensations qu’il induit, particulièrement
deuil difficile de l’enfance et un défi vibrant qu’il dans la transition adolescente. Il entraîne, en effet,
lance à un devenir imprécis. Cela lui permet aussi la peur et l’excitation que recherchent avidement
de gagner en indépendance vis-à-vis du contrôle certains jeunes, en particulier dans les premiers
parental, s’extirpant de la passivité infantile, mais, temps où ils expérimentent la pratique en quête de
plus encore peut-être, de se prouver qu’il existe, dépassement de l’interdit et d’accès à une maîtrise
puisqu’il démontre sa capacité de vaincre sa peur illusoire de soi et des autres. Ce besoin d’approcher
de mourir, en survivant à un danger délibérément la mort participe à en faire une conduite ordalique,
recherché, établissant ainsi sa légitimité à vivre. en ce sens où ces jeunes s’engagent dans une acti-
Entre passivité et maîtrise active du danger, le jeu vité leur rappelant leur état de mortel, où ils s’en
sur le fil – par le jeu du foulard – ne pourrait-il pas remettent au hasard, avec l’illusion de pouvoir
se lire comme une manière de dompter la peur, maintenir la maîtrise et le contrôle de leur vie. La
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La transgression inhérente à la transition adoles- complémentaires : la pensée et le corps (« relaxa-


cente (Coslin, 2010), serait un enjeu majeur de tion », « détente »), dont les liens exiguës devien-
l’acte strangulatoire. Le corps instrumentalisé nent particulièrement complexes en ce temps de
(Michel, 2006) deviendrait le « médium » privi- transition formelle, somatique et pulsionnelle. Si la
légié d’un jeu « sur le fil », d’un jeu sur la limite, conduite revêt toutes les caractéristiques des
qui met en jeu l’aléatoire, métaphore du doute, procédés auto-calmants, il convient de l’envisager
émanant de toute quête identitaire, avec, comme le comme un palliatif plus large, car neuf sujets sur
dit Pierre, « le risque de se ramasser », attrait dix présentent le tableau caractéristique de
majeur pour les adolescents et expression d’une l’anxiété-trait, abordée à partir de la question
quête des limites : « je joue avec mon corps, je vois « Dans la vie est-ce que tu es inquiet sans
jusqu’où je peux aller, je me lance des défis ». raison ? ». Une étude de cas individuels appro-
Les adolescents s’en remettraient donc, semble- fondie, éventuellement étayée par les échelles stan-
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t-il, au hasard, mais cette dimension mérite d’être dardisées de Spielberger (1966), permettrait

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discutée. En effet, si les jeunes envisagent bien ce d’asseoir ou d’infirmer les tendances présentement
jeu comme une quête sensationnelle, véritable tran- esquissées.
sition entre danger et pulsion, il faut aussi noter L’anxiété sociale ne semble pas prégnante, mais
qu’ils désirent « réussir à ne pas se barrer complè- il convient d’adopter un certain recul vis-à-vis du
tement », car, comme le remarque Arthur, « On vaste champ qu’elle recouvre. Les pairs jouent un
n’est pas... comment on dit... suicidaire, c’est rôle notable dans la quête identitaire du jeune.
ça ? ». Le retour est plus orchestré qu’espéré. Il L’émulation, le défi et la comparaison sont autant
pousse les jeunes à mettre en place des subterfuges d’éléments qui ne permettent pas de reléguer tota-
pour transgresser, flirter avec « l’ailleurs » en lement a posteriori cette hypothèse. Interrogé sur
s’assurant d’un potentiel retour. À cet effet, certains ce qu’est, pour lui, le jeu du foulard, Bertrand ne
sujets, notamment masculins, comme Jérôme ou nous répond-il pas : « c’est un moyen de se
Arthur, ont abandonné une pratique solitaire par comparer aux autres et de se battre sans se taper
peur de « perdre le contrôle », les pairs pouvant dessus... On prend un truc on se le passe autour du
pallier la défaillance du strangulé, en le réveillant, coup, on tire et voilà. Même les plus débiles savent
notamment, avec de l’eau froide, comme l’indi- y jouer... d’ailleurs, j’y joue ».
quent Jérôme et Chloé. Dans cette perspective, la
prise de tour revêt l’allure d’une assurance supplé- Le regard des pairs, rappelle Le Breton (2004),
mentaire ; l’autre devient le relais, dans une rela- a un effet de renchérissement de ces conduites chez
tion de totale confiance, comme le souligne Coline les garçons, à cause de la valorisation du risque
et l’amitié ambivalente qui l’unit à son amie. Le dans leur imaginaire de la virilité, mais aussi par
jeu du foulard ne pourrait-il, alors, être envisagé crainte d’une réputation de pusillanimité. Il est
comme un secret dangereux, sacralisant cette rela- impensable de se dérober face à l’épreuve, tant cela
tion troublante, qui interroge le corps de l’autre, le entraînerait une perte de l’estime de soi et de la
corps propre, et l’entre deux. place que l’on occupe au sein du groupe. Le risque
identitaire n’est-il pas plus redoutable à assumer
Cependant, il convient de noter que les pratiques que le risque pour la santé ou la vie ?
solitaires de Pierre et d’Elsa, ne bénéficient pas de
ce contrôle manifeste, surtout dans le cas de la
jeune fille qui, contrairement à son homologue, ne CONCLUSION
prend pas la peine de mettre une sonnerie de réveil,
pour assurer son retour. Il est vrai que le réveil La présente étude tend à mettre au jour l’impact
revêt plus l’allure d’un artifice rassurant que d’une du facteur anxieux dans le jeu du foulard. Les
réelle garantie. Il n’en demeure pas moins qu’Elsa dimensions hallucinatoire et corporelle, qui en
souffre de « l’absence » de sa mère, rappelons-le, émanent, instrumentaliseraient la transition adoles-
médecin urgentiste, très prise par son travail. Cette cente. La peur de la peur inviterait au soulagement
absence semble jouer un rôle tel que l’adolescente rapide, négligeant ainsi l’élaboration psychique
aurait explicitement recours à la strangulation pour d’une croisée des chemins transactionnelle.
calmer ce mal être diffus. Au regard des autres cas Les pratiquants vantent des conduites solitaires,
de cette recherche, une expression aussi explicite duelles ou collectives, dont il serait intéressant de
du jeu, comme réponse à l’anxiété-trait, en plus de cerner les particularités poreuses. La mise en scène
l’anxiété-état, ne sera avancée qu’une seule autre du corps et la quête de limites, ne conféreraient-
fois, par Jérôme. elles pas un sens particulier à cette pratique, en
L’« anxiété-trait » est largement étayée par les fonction du sexe de l’adolescent ? En effet, garçons
dires des jeunes qui décrivent, majoritairement, un et filles assimilent des « scripts » sexuels, qualita-
caractère relaxant. L’acte chasserait l’angoisse sur tivement différenciés. Habituellement, les
deux plans distincts, mais, évidemment, conduites à risques adolescentes induisent une
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relative dichotomie entre externalisation masculine un vide chronique, « syndrome de morosité »


et internalisation féminine (Dumont, Leclerc et (Mâle, 1984).
Pronovost, 2000). La strangulation féminine doit- Enfin, les allusions des pratiquants offrent de
elle être interprétée comme un « contre exemple » ? nouvelles pistes de réflexion dans le champ psycho-
Faut-il envisager cette instrumentalisation du corps, pathologique. L’évasion chimérique, liée à
au regard d’une « enveloppe féminine », de plus en l’anoxie, ne risquerait-elle pas de glisser insidieu-
plus « objectalisée » dans la société contemporaine sement vers des tendances addictives ? La peur de
et, a fortiori, dans l’univers médiatique ? la peur trouverait un palliatif opérant, tant sur le
D’un autre côté, l’ennui décrit par les sujets, plan psychique que somatique. Or, ce double béné-
invite à réfléchir sur l’excitation somatique et fice ne rejoint-il pas celui décrit chez les sujets en
psychique émanant du danger. Le collège abrite, proie aux conduites addictives ? Le jeu du foulard,
souvent, ces conduites strangulatoires. Insidieuse- « nouvelle ordalie », ne risque t-il pas d’investir
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ment, il étaierait l’acte : les jeunes échapperaient prochainement le large spectre des « nouvelles

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ainsi à l’« inertie des bancs d’écoles », cristallisant drogues » ?

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bulletin de psychologie 71

ANNEXE 1

Guide d’entretien
Thèmes abordés
A. Définition du jeu du foulard
1/ As-tu déjà vu quelqu’un pratiquer le jeu du foulard ?
2/ Comment définirais-tu le jeu du foulard ?
3/ C’est quoi pour toi le jeu du foulard ?
B. Et les autres ?
4/ D’après toi, pourquoi est-ce que ce « jeu » a tant de succès auprès des adolescents ?
C. Pérennisation, ancienneté de la pratique
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5/ Depuis quand pratiques-tu ce jeu ?
D. État actuel de la pratique
6/ Le pratiques-tu encore ?
7/ Est-ce que tu le fais souvent ?
8/ Pourrais-tu dire combien de temps ça dure, environ ?
F. Conduite solitaire ou groupale
9/ Quand tu joues, tu es seul ? tu es en groupe ? qui joue ? (prise de tours ? succession ? jeu
simultané ?)
G. Déroulement
10/ Et comment ça se passe ?
H. Sensations durant, avant et après la pratique.
11/ Qu’est-ce que tu ressens ? (Comment est abordée la notion de ressenti ? Mise en avant du
somatique ou des sensations émotionnelles ? Acte comme une libération de l’émergence
anxieuse ?)
I. Anxiété-État
12/ Est-ce que tu as peur quand tu pratiques ? Avant ? Après ?
J. Anxiété-Trait
13/ Dans la vie, est-ce que tu es généralement inquiet sans raison ?
14/ Dans ces situations, comment est ce que tu fais pour calmer l’angoisse ?
Cette question n’est posée que lorsque la réponse précédente s’y prête
K. Conscience du danger
15/ Est-ce que tu penses que c’est dangereux, sur une échelle de 0 à 5, sachant que 0 désignerait
« pas du tout » et 5 « très dangereux » ?
16/ Quand un adulte te dit que c’est dangereux, qu’est-ce que tu en penses ?
L. Le pourquoi
17/ Pourquoi est-ce que tu y as joué ? Pourquoi tu continues ? Pourquoi as-tu arrêté ?
18/ Tes parents sont-ils au courant ?
72 bulletin de psychologie

ANNEXE 2

Sujets
Dix sujets
• Jérôme, 14 ans et deux mois, scolarisé en classe de 3e, vit avec ses parents à Paris. Il a une
sœur étudiante de 19 ans. Son père est juriste et sa mère est secrétaire médicale. Il dit spontanément
être un élève « moyen ».
• Pierre, 14 ans et 15 jours, vit dans une petite ville de province dans un appartement d’un quartier
résidentiel. Il a une demi-sœur de cinq ans et vit avec sa mère, professeur des écoles, et son
beau-père, artisan, son père ne l’ayant jamais reconnu. Scolarisé en 3e, il obtient régulièrement
des résultats « moyens », voire « mauvais », selon ses dires.
• Arthur, 14 ans et cinq mois, vit avec ses parents dans un pavillon de la banlieue d’une petite
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ville. Son père est cadre et sa mère est médecin en libéral. Il a une demi-sœur âgée de 30 ans,
issue d’un premier mariage de sa mère, qui ne vit plus au domicile familial. Il est en 4e et dit
suivre une scolarité « pas alarmante ».
• Bertrand, 15 ans et un mois, vit seul dans un appartement de centre ville avec son père, peintre
en bâtiment. Sa mère s’est remariée, elle est secrétaire et vit avec un autre homme, dont elle a eu
récemment une petite fille, à quelques kilomètres du lieu de vie de Bertrand. Celui-ci la voit très
rarement, aucun des deux, selon lui, n’en ressentant le besoin. Il est scolarisé en classe de 3e et
dit « ne pas faire des merveilles en cours ».
• Damien, 14 ans et deux mois, vit avec ses deux parents en banlieue. Son père est gérant d’un
centre commercial et sa mère, professeur d’anglais. Il est fils unique et, scolarisé en 4e, se déclare
« assez bon élève ».
• Chloé, 14 ans et 1 mois, vit seule avec sa mère divorcée, vendeuse dans un supermarché, dans
une maison à la campagne. Elle ne voit plus son père, employé de banque. Scolarisée en 4e, elle
se dit « assez bonne élève ».
• Samira, 14 ans et sept mois, vit en HLM avec ses parents. Elle a deux frères aînés de 26 et
22 ans qui ont quitté le domicile familial. Son père est ouvrier du bâtiment et sa mère garde des
enfants à domicile. Sa famille est de religion musulmane, mais Samira dit ne pas être pratiquante.
Scolarisée en classe de 3e, elle dit que ses résultats scolaires sont « moyens ».
• Manon, 13 ans et deux mois, vit avec ses parents en banlieue d’une ville de province. Son père
est directeur de vente dans un magasin, sa mère directrice de crèche. Elle est scolarisée en 5e et
dit obtenir des résultats « convenables, ni brillants ni mauvais ».
• Coline, 15 ans et trois, mois vit avec sa mère dans un pavillon de banlieue. Sa mère est profes-
seur des écoles, et son père, menuisier, la voit sporadiquement. Scolarisée en 3e, elle se dit « en
difficultés scolaires ».
• Elsa, 13 ans et neuf mois, vit à Paris avec sa mère, médecin. Elle ne connaît pas son père. Elle
est en 4e et se dit « bonne élève ».