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LE JEU DU FOULARD POURRAIT-IL CONDUIRE DE L'ORDALIE À

L'ADDICTION ?

Elise Pelladeau et Pierre G. Coslin

EDK, Groupe EDP Sciences | Perspectives Psy


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2013/4 - Vol. 52

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pages 355 à 365

ISSN 0031-6032

Article disponible en ligne à l'adresse:


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http://www.cairn.info/revue-perspectives-psy-2013-4-page-355.htm
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Pour citer cet article :


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Pelladeau Elise et Coslin Pierre G., « Le jeu du foulard pourrait-il conduire de l'ordalie à l'addiction ? »,
Perspectives Psy, 2013/4 Vol. 52, p. 355-365. DOI : 10.1051/ppsy/2013524355
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Article original

Le jeu du foulard
pourrait-il conduire de 1
Université Paris
Descartes-PRES
Sorbonne Paris Cité,

l’ordalie à l’addiction ?
Laboratoire des
atteintes somatiques
et identitaires, LASI,
Université Paris-Ouest
Nanterre, La Défense,
France.
elise.pelladeau@
gmail.com
2
Professeur émérite
de l’Université Paris
Elise PELLADEAU1, Pierre G. COSLIN2 Descartes-PRES
Sorbonne Paris Cité,
Chercheur associé
au Laboratoire de
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Psychologie clinique

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et de Psychopathologie
Résumé de l’Institut de
Qu’il se déroule au sein des cours de récréation, à leur domicile ou en d’autres lieux, le jeu Psychologie,
du foulard, jeu de non oxygénation, est l’une des nouvelles formes de conduites à risque pré- 92100 Boulogne-
Billancourt, France.
sentées par les adolescents. Cette étude s’intéresse au caractère ordalique de ce « jeu » et aux
pierre.coslin@free.fr
risques d’addiction qu’il présente à partir d’un échantillon de dix collégiens reconnaissant
s’y adonner, cinq garçons et cinq filles âgés de 13 à 15 ans. Elle se fonde sur un entretien
directif portant sur la conscience du danger associé à ce jeu, son caractère auto-calmant, le
risque perçu, l’éventuelle dépendance, l’anxiété ressentie par les joueurs, la place du corps,
l’aspect renarcissisant de la conduite, etc.
Mots clés : adolescent, jeu du foulard, jeux d’asphyxie, ordalie, addiction.

Would chocking game lead from ordeal to addiction?


Abstract
The choking game can take place at break time in the schoolyard, at the adolescent’s home
or in other places. It is one of the new risky behaviors observed among teenagers. The study
focused on the ordeal aspect of the “game” and the risk of becoming addicted to it. The
sample included ten 13-15 year-old Secondary students (5 boys; 5girls) who admitted taking
part in choking game. Data were collected using a directive interview covering several
components: awareness of the danger associated with the game, associated self-relaxing
characteristics, risk as it is evaluated by the adolescent, possible dependence, experienced
anxiety, body image and narcissistic traits.
Key words: teenagers, chocking game, sufocation roulette, ordeal, addiction.

L
e jeu du foulard est le plus connu de planer, perte de conscience, création d’un
des jeux d’apnée et de strangula- nouvel état psychique. Au-delà d’effets jugés
tion. Les règles en sont simples : agréables, le danger est grand, car l’anoxie
après une hyperventilation obte- peut conduire au coma en quelques secondes
nue par de grandes inspirations et, prolongée au-delà de quelques minutes, pro-
et quelques flexions rapides voquer des lésions cérébrales irréversibles ou
des genoux, on procède à une compression la mort (Michel, 2006 ; Michel, Purper-Ouakil
des carotides pour couper la circulation san- et Mouren-Simeoni, 2006). Ses effets peuvent
guine cérébrale, ou l’on bloque la respiration persister après le retour de l’oxygène dans le
par contraction du sternum, induisant des sang avec des troubles de l’attention et des
sensations rappelant celles procurées par la problèmes de coordination motrice, la concen-
consommation de psychotropes : impression tration en CO2 sanguin pouvant provoquer

Perspectives Psy • Volume 52 • Nº 4 • octobre-décembre 2013 • p. 355-365 355

Article disponible sur le site http://www.perspectives-psy.org ou http://dx.doi.org/10.1051/ppsy/2013524355

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céphalées, somnolence, indifférence à l’égard risques encourus. Ce sont souvent des casse-
de l’environnement, bradypsychie, confusion cou. Si certains ne se livrent qu’à une seule
mentale et réduction de l’activité psychomo- expérience, d’autres la réitèrent plusieurs fois
trice. Selon la violence de l’étranglement, par jour et pendant plusieurs mois, appréciant
en particulier lors de pendaisons solitaires, les « expérimentations interdites » (Besnard et
les lésions peuvent causer un écrasement du Ponroy, 2004). Des enfants réservés ou timides
larynx, une fracture du rachis cervical, une y ont également recours pour tenter d’intégrer
élongation de la moelle cervicale, une surdité un groupe. On peut ainsi classer les adeptes
ou une cécité, voire des lésions cérébrales irré- du foulard en trois groupes, comme y invite
versibles, des paraplégies, des quadriplégies, le rapport établi en mars 2002 par l’Inspection
etc. (Coslin, 2012, 2013). générale de l’Éducation nationale :
Ce jeu se pratique à l’insu des adultes, parents •  les occasionnels, les plus nombreux, parti-
ou enseignants, sans victime désignée et cipent pour ne pas se dégonfler, éprouver
sans violence externe. Trois caractéristiques de nouvelles sensations, découvrir leurs
peuvent être relevées : les participants ont une limites et faire des découvertes ;
expérience unique et personnelle, ils jouent •  les réguliers, peu nombreux et difficiles à
avec et pour le groupe, ils éprouvent du plai- dénombrer, sont en recherche de sensa-
sir. Ni la mise en danger d’autrui ni celle de soi tions fortes et pratiquent d’autres conduites
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ne sont valorisées, mais seulement le partage à risque, certains s’avérant fragiles et mal

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d’un moment intense où l’on recherche une dans leur peau ;
expérience de conscience altérée engendrée •  les suicidaires, à la dépressivité marquée,
par le début d’anoxie. Selon les estimations de les plus rares de par la logique du jeu.
l’APEAS1, entre 15 et 25 enfants en décéde-
raient chaque année. Une enquête du SMUR De la recherche de sensation à
pédiatrique Necker-Enfants malades auprès l’ordalie
de 63 SAMU et de 48 SDIS2 donne des résul-
tats moins alarmants (9 cas dont 6 décès de La recherche de sensation (Zuckerman, 1984,
jeunes de 7 à 16 ans pour l’année 2005), mais 1994) est une dimension constitutive de la
elle sous-évalue le phénomène, ne prenant en personnalité caractérisant les interaction d’un
compte que les jeunes dont l’état a nécessité sujet et de son environnement qui se mani-
une prise en charge médicale d’urgence. De feste à travers l’intolérance à l’ennui, le besoin
plus, des décès peuvent avoir été interprétés d’expériences nouvelles, la désinhibition et la
en termes d’accidents ou de suicides. recherche de dangers et d’aventures. C’est une
Le jeu se pratique surtout entre 8 et 18 ans, dimension commune et un facteur de vulné-
mais il arrive que des enfants de maternelle y rabilité au développement de dépendances et
soient initiés par des camarades plus âgés. La de conduites à risque dont l’amateur a besoin
participation varie d’un établissement scolaire pour maintenir un niveau optimum d’acti-
à l’autre, touchant dans certains cas plus de vation (Zuckerman et al., 1972). Ce besoin
la moitié des élèves, alors que, dans d’autres, pourrait partciper aux premières expériences
elle est quasi nulle. Il peut être détourné de sa avec le foulard, l’impulsivité de certains les
forme originelle, les joueurs introduisant une conduisant à persister dans la pratique mal-
compétition à qui doit tenir le plus longtemps gré leur connaissance des conséquences
sans s’évanouir. Il ne s’agit plus seulement négatives, et ce en relation avec leur estima-
de participer, mais d’être le « meilleur », et tion de la dangerosité du jeu, leur aptitude à
le risque augmente, chaque compétiteur se s’y engager et leur anticipation des bénéfices
mettant en danger pour l’emporter. Une autre qu’ils en tirent. Il faut ici distinguer le risque
variante consiste à introduire des défis, le jeune qu’ils perçoivent de leur risque préférentiel,
ne jouant plus de son plein gré, mais sous la c’est-à-dire le rapport entre coûts et bénéfices
pression des pairs. Bien que comportant un attendus, sachant qu’il existe pour chacun un
risque mortel, il est pratiqué par des jeunes ajustement entre ces deux risques visant à
qui ne sont pas suicidaires, mais cherchent réduire leur dissonance. Des jeunes joueraient
à éprouver des sensations intenses leur don- donc au foulard par une insuffisante prise de
nant le « sentiment d’exister », se mettant en conscience du danger, d’autres par anticipa-
danger sans en être conscients ni penser aux tion des sensations attendues (Carton, 2005).
Au-delà de cette anticipation, se profile aussi
1. Association des Parents d’Enfants Accidentés par une dimension de défi : s’affrontant à la mort,
Strangulation. certains adolescents tenteraient de vérifier
2.  Services Départementaux d’Incendie et de Secours. qu’ils existent, se mettant à l’épreuve en quête

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décrit par Chloé évoquant la dimension hallu- devenant le relais, dans une relation de totale
cinatoire et chimérique véhiculée par la pra- confiance, comme l’évoquent Coline et l’ami-
tique. De même, une dimension cathartique du tié ambivalente qui l’unit à son amie. Le jeu
jeu peut être évoquée chez Damien et Chloé du foulard ne pourrait-il alors être aussi envi-
corroborant l’idée d’un procédé auto-calmant. sagé comme un secret dangereux, sacralisant
Il faut enfin noter la dimension chimérique cette relation troublante interrogeant le corps
émanant des propos de Coline, comme une de l’autre, le corps propre, et l’entre deux ?
façon de quitter la réalité adolescente pour
aller vers un mieux-être, ailleurs… dans « les De l’ordalie à l’addiction ?
étoiles », alors que, chez Elsa, les sensations Le jeu du foulard semble exprimer le fantasme
s’associent plutôt à une certaine anesthésie de de s’en remettre au destin et, si la dimension
la pensée pour se détendre et pallier la colère ludique est prégnante, l’ordalie n’en est pas
ou l’excitation. moins présente, l’appétence des adeptes pour
le risque évoquant cette sorte d’accouche-
La mise en avant du corps ment par lequel les adolescents se mettent
Le jeu du foulard permet au jeune d’interpel- en danger pour devenir adulte (Dolto, 1989).
ler son corps. De telles pratiques sont dou- Ainsi, l’attrait du danger, le rapport au corps
blement centrées sur ce corps, en ce qu’elles et la transgression de l’interdit se conjuguant à
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concernent tout autant le rapport de l’ado- l’aléatoire pourraient-ils corroborer la valence

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lescent à son existence et à son image, que sa ordalique de l’acte strangulatoire ? Mettant
relation à la notion de plaisir. Jérôme déclare leur vie en jeu, ces jeunes se croient immor-
ainsi : « Pour moi, c’est rien que du fun. Pour tels, ce en quoi la pratique des jeux vidéo les
rire quoi, mais en fait… pas seulement. On conforte. Ils s’en remettent, semble-t-il, au
découvre des trucs aussi, comme si on voulait hasard, mais cette dimension mérite d’être dis-
toujours plus avec son corps… J’ai un copain cutée. En effet, s’ils envisagent bien le foulard
qui disait… que c’était comme s’il quittait comme une quête sensationnelle, véritable
son corps… il a dit “désincarné ”et je trouve transition entre danger et pulsion, il faut aussi
que c’est tout à fait ça…  ». Bertrand a éga- noter qu’ils désirent « réussir à ne pas se bar-
lement l’impression de se dépersonnaliser : rer complètement » car, comme le remarque
« j’ai l’impression de quitter mon corps, c’est Arthur, « On n’est pas… comment on dit…
plutôt sympa ». De tels ressentis évoquent la suicidaire… ». Le retour est plus orchestré
fuite d’un corps adolescent dont la mouvance qu’espéré. Il pousse les jeunes à mettre en
s’avérerait anxiogène. Les craintes de Jérôme place des subterfuges pour transgresser, flirter
s’estompent cependant devant les sensations avec « l’ailleurs » en s’assurant d’un potentiel
excitantes qui font que « son corps se tend », retour.
ce qu’il exprime non sans gêne, puis avec un Partis d’une révélation associée à l’initiation,
sourire. Le sous-entendu du corps qui se tend, recherchant avidement les sensations que leur
évoquerait-il l’érection induite par la stran- apporte le foulard, renforcés dans leurs défis
gulation ? Cette interprétation serait étayée à la mort par le fait d’avoir survécu, certains
par les propos qu’il tient à propos de son ini- adeptes, tels que les jeunes que nous avons
tiation : « C’est X qui m’en avait parlé et on interrogés, sont conduits à répéter des compor-
en avait rigolé. Il avait vu ça sur un site un tements de plus en plus risqués pour retrouver
peu… un peu… vous voyez quoi… les sites leurs éprouvés intenses, un peu comme ils
pour adultes on va dire… ». Le morcellement augmenteraient les doses de toxiques pour
que ressent Arthur n’est pas sans rappeler les atteindre l’état recherché, sans possibilité de
sensations décrites dans la prise de certaines remettre en cause leur comportement. Y jouant
drogues. Son flirt avec la fuite, ce partir pour plusieurs fois par jour, ils finiraient par se trou-
mieux revenir et goûter aux joies des possibi- ver dans une quasi-situation de dépendance
lités d’un corps et d’une pensée, explorent des qui n’est pas sans rappeler celles rencontrées
voies qui n’auraient pas été envisageables au chez les pratiquants de sports extrêmes, carac-
temps de la latence. térisées par la répétition de mises en situations
On a vu, par ailleurs, que Jérôme et Arthur dangereuses, l’incapacité de s’arrêter, l’enva-
avaient abandonné leur pratique solitaire par hissement de la vie psychique par l’activité,
peur de « perdre le contrôle », les pairs pou- la nécessité d’un dépassement de soi pour
vant pallier la défaillance du strangulé, en les repousser ses limites et l’augmentation de
réveillant notamment avec de l’eau froide, la tolérance à la souffrance. Ainsi, comme
comme le disent Jérôme et Chloé. Un tel jeu nous le dit Jérôme, le jeu du foulard plaît aux
manifeste la recherche d’une assurance, l’autre jeunes parce qu’il est « excitant » et que « plus

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on en fait, plus on en veut ». L’agir doit être Pour conclure


sans cesse réitéré, faute de quoi interviendrait
le manque : c’est « comme un truc qui vous Le jeu du foulard donne aux jeunes l’occa-
effraie à mort mais auquel vous sentez… que sion d’expérimenter leur propre disparition,
vous en avez vraiment besoin… pour vivre je jusqu’au moment où, reprenant conscience,
veux dire… c’est un peu comme une drogue… ils ont l’impression d’un nouveau départ. La
douce je veux dire » déclare Arthur. Damien perte de conscience leur a permis de prendre
de même, bien qu’ayant essayé d’arrêter, ne de la distance avec leur mal-être et les ques-
peut plus s’en passer. tions qui se posaient à eux. Ils ont défié la mort
Éprouvant ce besoin d’excitation que leur pro- en se mettant en danger. Pensant en revenir
cure le danger et la peur qui en résulte, ces indemne, ils l’ont affrontée pour se sentir les
jeunes en tirent des éprouvés rappelant ceux plus forts et la contrôler dans une illusion de
induits par les psychotropes (Michel, 2006, toute-puissance. Une telle confrontation légi-
2009), Damien allant jusqu’à dire, après ses time leur présence en ce monde et leur prouve
infructueuses tentatives de s’arrêter, que « c’est que leur vie à un sens et vaut d’être vécue,
une drogue bon marché ». De même, Chloé, ce qui est le propre de l’ordalie. Le corps est
après y avoir été initiée par sa meilleure amie, a mis en avant, les sensations somatiques mises
continué d’y jouer « comme tout le monde… », à l’honneur. La dimension chimérique récur-
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parce que « franchement elle aime », et Elsa, rente induit voyages et hallucinations auditives

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qui en voudrait toujours plus et n’arrête que souvent associés à des sensations de déperson-
parce qu’elle est « raisonnable ». On retrouve nalisation. Le corps devient le médiateur du
bien là le schéma classique des addictions, qui rapport au réel, d’une fuite, certes médiatisée
parties de la révélation associée à l’initiation, somatiquement, mais qui recrute le champ de
conduisent à la dépendance à travers la répéti- la pensée. Il faut noter la richesse du tableau
tion, sans possibilité pour la victime de remettre hallucinatoire induit par le foulard qui n’est
en cause son comportement, le jeu devenant pas sans évoquer les sensations inhérentes aux
l’élément organisateur de la vie d’adolescents drogues, certains jeunes leur faisant d’ailleurs
qui présenteraient à la fois un besoin de strangu- explicitement référence.
lations de plus en plus fréquentes pour atteindre Nombre de jeunes restent des « occasionnels »
un certain bien-être, et une irritabilité en cas du foulard. D’autres, tels que les adolescents
d’empêchement d’une pratique qu’ils s’avèrent de cette étude, réitèrent de plus en plus leur
incapables de réguler, le tout en relation tant pratique. Ces répétitions, tout comme les ten-
avec un état de fatigue avancé - Bertrand dit tatives d’arrêts soldées par des échecs rencon-
ainsi jouer avec ses copains quand ils sont trées par certains d’entre eux, interrogent la
« bien crevés… » et que cela les « aide à se nature addictive de leur conduite, illustrant le
remonter » - qu’avec une dégradation des acti- phénomène de dépendance à l’auto-asphyxie.
vités scolaires - Pierre et Coline avouent être en Ainsi, l’évasion chimérique liée à l’anoxie
difficulté, Manon, Samira, Bertrand, Arthur et que connaissent les joueurs dans les premiers
Jérôme être tout juste dans la moyenne. Seules temps, lors de conduites proches de l’ordalie,
Chloé et Elsa se disent bonnes élèves. Une telle glisseraient insidieusement pour certains vers
addiction n’en est pas moins vécue par les pra- des tendances addictives. Il serait intéressant
tiquants du foulard comme un moindre mal par de comparer de tels joueurs à des adolescents
rapport aux dépendances aux psychotropes, ayant expérimenté le foulard sans s’y engager
Chloé déclarant ainsi : « Y en a qui fument des dans une pratique régulière, afin de voir dans
trucs, moi je joue à ça. C’est moins dangereux quelle mesure et sous quelles conditions ce
quand même », et Arthur : « c’est un peu inter- jeu serait susceptible d’investir le spectre des
dit, mais pas dans la loi… donc c’est moins « nouvelles drogues », offrant ainsi de nou-
grave et puis faut pas pousser non plus, on ne velles pistes de réflexion dans le champ psy-
prend pas de la cocaïne… ». chopathologique. ■

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Communiqué
ASSOCIATION ÉDOUARD CLAPARÈDE
18 JANVIER 2014
Malaise dans la latence
Théâtre de Neuilly « Le 167 »
167 avenue Charles de Gaulle - 92200 Neuilly-sur-Seine - France
(Métro Pont de Neuilly)
Notre clinique nous confronte de plus en plus à des enfants en âge de latence qui n’en présentent pas les
caractéristiques. Cet écart théorico-clinique grandissant est source de malaise pour les praticiens, qui s’interrogent
sur l’actualité de ce concept. Les tableaux cliniques que nous rencontrons, diffèrent par une insuffisance de
diminution des activités pulsionnelles et par une moindre désexualisation. Qu’en est-il alors des sublimations ?

Renseignements
Institut Édouard Claparède Silvia Sanches
5 rue du Général Cordonnier 92200 Neuilly-sur-Seine
Tél : 01 47 45 97 16
E-mail : ufe@institut-claparede.fr - Site: www.institut-claparede.fr

Perspectives Psy • Volume 52 • Nº 4 • octobre-décembre 2013 365

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