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, -

A ' • • •
· -- | /
2 .
E S S A I
S U R

LA S A TY R E,
PAR LE C1T oYEN LAY A.

A P A R I S,
A L'IMPRIMERIE-DEMoNVILLE,
rue Christine , n°. 12.
s

AN H U 1 T I È ME.
:
E S S A I
S U R

LA S A T Y R E.

Omnes hi metuunt versus, odere poëtam.


( H o R.)

Os ne parle plus aujourd'hui que de Sa


tyres; on ne fait plus aujourd'hui que des
Satyres. Il semble, dans la décadence des
Lettres , que notre dernière ressource soit
d'être méchans. La foule des écrivailleurs

ou (comme les appelait Voltaire ) des com


pagnons écrituriers, se grossit à mesure que
celle des écrivains diminue. Le genre saty
rique ( comme on le traite de nos jours )
n'exigeant ni plan ni méthode , en même
tem1S qu'il sourit quelquefois à la paresse de
' l'homme à talent , attire toute cette innom
brable tourbe d'ignorans présomptueux qui
A 2
6 E s s A 1
trouvent bien commode de pouvoir prendre
la plume sans savoir écrire, et de composer
sans avoir pensé. Ce n'est point à ces écoliers
mutins qui veulent régenter leurs maîtres ,
que j'adresse ce qu'on va lire. On ne parle
pas à ceux qui n'ont pas d'oreilles pour en
tendre. C'est aux vrais littérateurs , c'est aux
poëtes qui ont saintement conservé le feu de
Vesta, que j'adresse et ce précis, et les ré
flexions qui le vont suivre.
s U R L A S A T Y R E. 7

P R É C I S
S U R.

L A S A T Y R E.

« Je ne connais de véritablement bons ou


»vrages que ceux dont le succès n'est pas
» dû à la malignité ». (VoLT.).

Iz y a fagots et fagots (a dit Sganarelle), -

et il y a satyres et satyres (1).


Qu'est-ce que la satyre ? C'est un art si uni

(1) Comparez ( ce qui est sans comparaison )


une des satyres d'Horace ou de Boileau avec
une misérable rapsodie comme celle par exemple
intitulée : la fin du dix-huitième siècle ; c'est
à dire faites descendre ce que nous avons, dans
ce genre, de plus élevé, jusqu'à ce qu'il y a de
plus bas; et dites-moisi, après cette bizarre opé
ration de votre esprit, votre parallèle ne ressem
blera pas à celui qu'on voudrait établir entre
l'artiste habile qui élèva un palais , et le vil ma
nœuvre qui ne fit que délayer le ciment propre
à sa construction ?
8 E s s A I
versellement répandu qu'on ne s'apperçoit pas,
même en l'exerçant, qu'on l'exerce.
Chacun le cultive selon sa force, son état
ou ses moyens. L'écrivain , par exemple, et
l'homme de robe qui se dit aussi écrivain, se
servent tous deux, dans cet art, de leur langue
et de leur plume; le guerrier de sa langue et
de son épée. Il n'y a que l'homme de société
qui ne puisse se servir que de sa langue.
· Dans tous les tems, les peuples ont été,
sans le savoir, et quelqueſois, sans le vouloir,
la satyre l'un de l'autre. On en peut dire autant
des gouvernemens, des professions, des arts
de toute espèce, et des grands et petits hommes
de tout genre. La Grèce fut , durant quelques
siècles , la satyre des barbares qui l'environ
naient : ces siècles une fois passés, ceux - ci
devinrent la sienne. Nous dirons la même
chose de Rome , et successivement de toutes
les autres nations.
L'homme vertueux est la satyre vivante du
méchant; et de toutes les satyres, celle-ci est
la plus efficace, en ce que l'exemple est plus
puissant que le précepte.
Après cette censure que j'ai dû placer au
premier rang ; je parlerai de celle qu'exerce
l'historien ou le publiciste qui fait contraster
les mœurs des différens peuples , leurs vices ,
s UR LA S A T Y R E. 9
leurs ridicules, les erreurs ou les crimes de
leurs gouvernemens , les différentes causes de
leur dissolution, de leur décadence, de leur
chute. Celui-ci traite la satyre en grand.Voilà
le satyrique utile , s'il est vrai qu'on puisse
citer une seule nation qui ait su profiter des
leçons de l'histoire ; ce dont il est permis de
- --
douter quand on la lit : car, malheureusement,
les hommes , comme les enfans, ne croient
qu'à leur propre expérience ; et, pour mon
compte , je ne connais pas, dans les Annales
du Monde, un seul peuple qui se soit corrigé
d'après l'exemple d'autrui. Notre vie étant
bornée, nous cédons tout à l'illusion du pré
sent , et même les jouissances plus réelles
qu'un peu de sagesse ou de patience nous as
sure dans l'avenir. )
Quoi qu'il en soit, des avantages plus ou
moins généraux de la censure historique, avan
tages qu'on peut contester ; il résultera tou
jours des efforts de l'historien, un but d'uti
lité incontestable, but qu'il faudrait toujours
respecter , quand il serait vrai de dire qu'il
n'a jamais été atteint par aucuns lecteurs ; car
ce serait alors la ſaute de ceux-ci , non celle
de l'historien. - --

Sous ce nom d'historien , je n'entends pas


la tourbe des compilateurs de faits controuvés,
1o E s s A 1
d'anecdotes équivoques, et d'autant plus avi
dement recueillies par eux , qu'elles sont plus
invraisemblables ; le tout écrit comme l'auteur
l'a conçu, en vrai style de journal : j'entends ,
sous ce nom , cette élite de moralistes peu
nombreux, dignes, par leur génie, d'être les
instituteurs des peuples.
Dans ses Annales immortelles, Tacite a
fait, par exemple, la satyre des mœurs de
Rome ; mais différent de Suétone et de Dion
qui en ont tracé le roman , Tacite en a tracé
l'histoire. Ses préceptes sont d'autant plus
puissans, que ce n'est point la malignité qui
les dicte. Il n'ambitionne pas le triste rôle d'un
méchant; il peint le mal, tel qu'il est, sans
l'aggraver; il sait que le crime est assez hideux
de soi-même, sans qu'il soit nécessaire de lui
prêter une laideur supposée. Il n'a pas la folie
d'exagérer , comme Dion et Suétone, jus
qu'aux cruautés de Néron. Il pense que cet
Empereur , pour être un monstre, n'a pas be
soin de quelques monstruosités d'emprunt.
En rapportant celles que Néron a commises ,
Tacite dissimule tout ce qu'il y trouve d'in
vraisemblable, quoique raconté par d'autres ;
s'estimant assez soi-même pour ne rien pro
duire , et assez son lecteur pour ne lui rien
présenter au-delà du vrai.
sUR LA S A T Y R E. 11

Qu'en résulte-t-il ? le voici : Ce lecteur aura


remarqué dans Tacite un historien discret qui,
craignant de compromettre sa raison et celle
d'autrui, tremble de trop dire, et alors il
croira tout ce qu'il dit : il aura remarqué, au
contraire , dans Dion et dans Suétone, deux
gazetiers, souvent impertinens, qui craignent
de n'avoir jamais dit assez; et de tout ce qu'ils
disent, il ne croira rien.
Après la satyre historique, vient la satyre
(proprement dite) ; or, comment tous les
bons esprits de tous les tems ont-ils conçu
celle-ci , ou ont-ils dû la concevoir ? Le voici »
je crois.
Elle doit tout embrasser :

Quidquid agunt homines , votum , timor, ira,


voluptas ,
Gaudia, discursus, nostri est ferrago libelli.
Tout ce qui porte atteinte aux mœurs,
au goût, à la foi publique , est de son res
sort. Le poëte généreux , entraîné par une
sainte indignation, dénonce à la cité les cor
rupteurs de la morale et du goût ; mais
toujours par des sorties générales, IlOIl SOllS .

des dénominations individuelles qui, n'atta


quant que des exceptions , n'éveilleraient
point l'alarme des citoyens honnêtes , et ne
12 E s s A 1
prouveraient rien , quand même ces attaques
seraient ſondées, si ce n'est qu'il est bien rare
de ne pas rencontrer quelques brins d'ivraie
dans un champ de gerbes pures.
La satyre, ainsi envisagée, peut devenir une
école d'instruction pour le législateur qui doit
connaître les faiblesses du cœur humain, non
pas pour les réduire par les voies coercitives
(ce qui serait perdre son tems ) ; mais pour les
prévenir, en ramenant l'homme par le senti
ment de son propre intérêt vers l'amour de la
Vertul.

C'est ainsi qu'elle a été conçue chez les an


ciens. ( J'en écarte pourtant tout ce qui tient
aux personnalités ; et à cet égard, aucun de
ces anciens n'est exempt de reproches. )
, Chez les Grecs, la satyre fut presque tou
jours dialoguée. Le théâtre était l'atelier où
elle forgeait ses traits. C'est de-là qu'Aristo
phane, devenu une PUIssANcE , faisait trem
bler, jusques dans leur cour, les Satrapes du
Grand-Roi. Quoiqu'il ne fût pas, comme on
l'a dit, le poëte le plus licencieux ; quoiqu'il
fût encore bien moins , comme on l'a dit,
l'auteur de la mort de Socrate, qui mourut
vingt-deux ans après la représentation des
Nuées ( ce qui eût été s'y prendre un peu trop
d'avance pour tuer un homme ) ; il faut con
sUR L A S A T Y R E. 15
venir qu'en devenant l'effroi du crime, il de
vint souvent le fléau de la vertu. Il peignait
les vices de son tems ; mais, malheureuse
ment, il nommait les vicieux. Les sages eux
mêmes et les gens de bien étaient en proie à
ses fureurs. Qu'aurait-il respecté, puisqu'en
descendant à ces excès, il ne respectait pas
même son génie ?
Cependant, en purifiant ses pièces des souil
lures qui les déshonorent, on est contraint
d'avouer , contre le sentiment de quelques
hommes sans doute très-profonds qui affec
tent de le dédaigner sans l'avoir lu, ou pour
s'exempter de le lire , que ses pièces sont, en
général, une excellente et fidelle satyre des
, moeurs de son tems. -

Ce genre de satyre,où excellait Aristophane,


est ce qu'on appelle, chez nous , la satyre
théâtrale; genre que Molière, le premier des
satyriques, parce qu'il est le premier des mo
ralistes, a porté depuis à une perfection jus
qu'à lui inconnue , et désespérante après lui.
Casaubon, en parlant de la satyre chez les
Grecs et chez les Romains, assure que ce sont
deux genres qui n'ont entre eux aucun rap
port. Pour se convaincre de la fausseté de cette
assertion, il suffit de comparer la seule satyre
de Simonide contre les femmes, à celles d'Ho
14 E s s A r
race et de Juvenal : on verra que ceux-ci ont
conçu ce genre comme leurs devanciers, et que
les Romains, dans ce même genre, comme
dans beaucoup d'autres, ont encore imité les
Grecs; car, à l'exécution près, c'est le même
plan et les mêmes formes. Dussaulx a partagé
à cet égard l'erreur de Casaubon.
Les écrivains les plus connus comme poètes
satyriques chez les Grecs , sont Eupolis ,
Cratinus, Archiloque l'inventeur de l'iambe,
Phérécrate, Hermippe, Apollonius d'Alexan
drie, Sophon de Syracuse, etc. etc.
Ils sont moins nombreux chez les Romains ;
mais plus cités et plus dignes de l'être. Il en
est quatre sur-tout dont les noms se retrouvent
souvent dans nos écrits : Lucilius, Horace ,
Juvenal et Perse. Lucilius vainqueur, dans
son art , de ses devanciers ; vaincu à son tour
par Horace qui garda à jamais depuis les
avantages de la victoire.
Les Grecs que je viens de nommer n'ayant
laissé que peu de monumens , je ne parlerai
· que des Latins. -

La satyre latine ou romaine fut imitée de


ces poëmes auxquels les Grecs donnaient le
nom de Silles ou celui de Mimes , sorte de
- petit ouvrage dont Platon faisait (à ce qu'on
#
sU R L A ' S A T Y R E. 15
dit) ses délices, et presque toujours composé
en vers iambes. -

Cette satyre s'était glissée originairement à


Rome dans ce qu'on appelle les vers ou chants
Saturniens, Fescennins; puis , dans un petit
poëme connu sous le nom d'Exode, mauvaise
farce qui succédait à des farces plus grossières.
Varron débrouilla le premier ce chaos, et
en fit sortir ses Ménippées, genre de produc
tion mélangée de vers et de prose , qu'il avait
imitée de Ménippe. Nous avons, dans notre
langue , quelques satyres conçues dans ce
genre, et, entr'autres, notre trop fameux Ca
tholicon d'Espagne, fort inférieur à l' Hudibras
de Butler, et à la satyre de Pétrone qui est
aussi une Ménippée.
Chez les Romains, les Essais de la Satyre
furent donc presqu'aussi informes que l'a-
vaient été ceux des Grecs. Mais chez ceux
ci, ils ne furent point perfectionnés et rou
lèrent constamment dans un cercle de per
sonnalités et d'injures : triste et vain aliment
dont se repaît la malignité ! jouissance pas
sagère, et aussi fugitive que la circonstance
qui la fit naître ! On ne saurait dire la mê
me chose de la Satyre Romaine, faible long
tems dans son enfance ; mais qui tout-à-coup
annonçant sa vigueur adolescente , développa
Y6 E s s A r
dans l'âge mûr, une ſorce pour ainsi dire
athlétique. -

Lucilius lui traça la vraie route qu'elle de


vait suivre ; route après lui largement frayée
par Horace , suivie encore par Juvenal, et
presqu'abandonnée par Perse.
Pour qui s'est fait une habitude d'étudier
- le génie des siècles dans celui de leurs écri
vains , il sera aisé de reconnaître la différence
des tems où vivaient ces poëtes dans celle de
leur style. Je parle sur-tout ici des trois der
niers, Lucilius ne nous ayant laissé que des
fragmens. Quoique mon but ne soit pas de
me livrer à de longs développemens, cette
observation va devenir frappante , à mesure
qu'on va me suivre.
Caius Lucilius, grand-oncle de Pompée,
ne fut pas l'inventeur de la Satyre chez les
Romains, comme on pourrait le croire d'après
IHorace , et d'après ces vers de Boileau :
« L'ardeur de se montrer et non pas de médire ,
»Arma la vérité du vers de la satyre.
» Lucile le premier osa la faire voir ;
» Aux vices des Romains présenta le miroir ;
» Vengea l'humble vertu de la richesse altière,
» Et l'honnête homme à pied, du faquin en litière».

Précédé dans la carrière par Ennius et par


Pacuvius ,
s U R L A S A T Y R E. 17
Pacuvius, neveu de ce dernier, Lucilius per
fectionna seulement ce que ceux-ci avaient
ébauché, et donna au poème satyrique la
forme que nous lui connaissons. Des trente
Satyres qu'il paraît avoir composées, il ne
nous est resté que des fragmens qui confirment
la sentence d'Horace sur ce poëte. Sa versifi
cation est dure et sèche , quoiqu'il semble
avoir pris à plaisir de tout noyer.
Je me hâte de quitter Lucilius, pour passer
à Horace et à Juvenal : c'est-à-dire au phi
losophe aimable qui, sans trop haïr le vice,
prêcha la sagesse et quelquefois la vertu ; et
au moraliste un peu morose qui, adorant la
vertu, détestant le vice, prêcha moins l'amour
de l'une, que la haine de l'autre.
| S'il s'agissait ici de juger la moralité de ces
deux Romains ; d'accord avec Dussaulx, le
traducteur de Juvenal, je donnerais le prix
de vertu à ce dernier : mais il est question,
ici, de deux poëtes ; c'est donc d'après leur
génie ou d'après leur talent qu'il faut décider.
Je crois qu'à cet égard , l'opinion était faite
avant Dussaulx ; et je n'ai pas appris qu'elle
eût changé après lui.
Quand méme la vertu deviendrait le pre
mier besoin des hommes, Juvenal ne serait
pas encore ( ainsi que l'affirme son tradue
B
18 E s s A 1
teur ), le premier des satyriques : car, pour
être le premier des satyriques, il ne suffit pas
'd'en être le plus vertueux ; mais le plus ha
bile. Ce n'est pas la meilleure intention
qui produit le meillcur ouvrage. Si , pour
prononcer sur le mérite littéraire d'un écri
vaîn, le grand-jury des lecteurs devait tou
jours consulter la question intentionnelle ;
l'art d'écrire ne serait plus, alors, que l'art
de bien vivre , ou si l'on veut, l'art de penser
à bien , ce qui n'est pas la même chose que
celui de bien penser. Cela n'en vaudrait que
mieux peut-être ; mais il en résulterait pour
beaucoup d'ouvrages ce que nous voyons qu'il
en résulte pour tant de milliers de traités sur
la morale, composés tous dans les meilleures
intentions du monde, et auxquels , pour
opérer la réforme complète des mœurs, il ne
manque qu'un avantage , celui de se faire
lire.
Dans l'écrivain, il est deux hommes très
dissemblables qu'il faudrait pourtant s'accou
tumer à séparer , comme on sépare en justice
l'intention du fait. Malheur, sans doute, à
celui qui déshonore son talent ; qui , dans
I'asyle des lettres, ainsi qu'en ces laboratoires
où l'on compose les poisons , s'exerce aux
secrets de Locuste ! Un tel homme est un
sU R L A S A T Y R E. 19
monstre ; mais heureusement ce monstre est
rare , et il n'en peut être question quand on
parle d' Horace et de Juvenal.
Il faut donc distinguer dans l'écrivain
l'homme qui conçoit, et l'homme qui exécute.
Telamal exécutéle plan qu'il avait bienconçu;
cela arrive : tel autre qui avait mal conçu son
plan,.a passablement exécuté ses mauvaises
conceptions , et cela arrive encore et plus
souvent. De ces deux écrivains , le premier
a de l'imagination , un jugement sain , et
peu, ou point de talent , ou si l'on veut , de
correction : le second, privé de jugement ou
d'imagination, a de la correction ou du talent.
Je ne m'arréte pas à celui qui conçoit et
exécute mal , parce que celui là ne mérite
pas qu'on s'y arrête. Disons donc : qu'avoir
sécrit, c'est n'avoir rien fait, si d'avance l'on
n'a été doué des qualités qui vous font lire :
que ces qualités plus ou moins brillantes dans
un auteur fondent le plus ou le moins d'es
time qu'il inspire ; et que l'écrivain le plus
éminemment pur d'intention , peut être, de
fait, le plus éminemment ennuyeux.
Non-seulement (à l'exemple de Dussaulx),
je ne placerai pas Juvenal au-dessus d' Ho
race. N'ayant imité, ni traduit l'un ni l'autre,
je n'ai à cet égard aucune dette à payer dont
· B 2
2O E s s A I
pourrait s'inquiéter ma raison ou ma bonne foi,
Mais je me garderai même encore de les com
parer l'un à l'autre , parce que mon goût »
bon ou mauvais , me le défend.
Je suis donc bien éloigné de penser (comme
Dussaulx ) que c'est parce que la vertu sans
alliage n'a plus de cours, dans notre siècle,
qu'Horace est préféré à Juvenal ; d'abord,
parce que depuis Juvenal jusqu'à nous , les
hommes de goût de tous les siècles ont , à
quelques exceptions près, porté le même ju
gement ; et , alors , ce seroit décider que ,
depuis environ dix-sept cents ans , la vertu
n'a plus de cours sur la terre. Ce serait ou
justifier notre siècle, ou calomnier les autres.
J'aime mieux croire que la cause de cette
conspiration universelle en faveur d'Horace,
est toute entière dans les écrits de ce der
nier. Génie , raison , esprit, délicatesse ,
grace, philosophie , voilà ce qui distingue
constamment Horace, et ce qui ne distingue
qu'accidentellement Juvenal. Voilà ce que
tous les hommes de goût qui ne sont pas
hommes de parti ont remarqué.Juvenal trou
vera des prôneurs dans la décadence des
Empires ; dans ces tems de corruption , où
les déclamateurs de son genre et de celui de
Sénéque ſont toujours fortune. Horace sera
sUR LA S A T Y R E. 21

lu et admiré dans tous les siècles, et sur-tout


dans les siècles policés.
Veut-on, pour bien apprécier Juvenal, le
soumettre à la pierre de touche ? Rapprochons
le de Tacite ; de Tacite qui, comme lui, n'a,
pour ainsi dire , peint que des crimes. Que
d'or pur ici ! là, que d'alliage !
Le poëte, même alors, qu'il se croit le plus
d'énergie ( le tout , parce qu'il en a voulu
montrer), est toujours plus faible que le pro
sateur qui n'eut point la prétention d'être fort ;
mais seulement d'être vrai. L'un est simple,
et l'est naturellement ; le travail le plus pé
nible de l'autre , c'est de le devenir. Tacite
peint la chose ce qu'elle est, Juvenal au-delà
de ce qu'elle est; aussi celui-ci en exagérant
la cause, affaiblit-il l'effet; tandis que celui-là
augmente l'effet, précisément parce qu'il n'a
pas grossi la cause. ExEMPLE : Quand Tacite
a dit, tout était crime alors, hors le crime ;
il a exprimé tout ce qu'on pouvait penser de
plus fort. Pourquoi ? parce qu'il a dit tout
ce qu'il y avait à dire de plus juste, dans un
tems où il fallait se faire délateur, pour n'être
pas dénoncé, dans un tems où ( comme il le
remarque ailleurs) le citoyen avait plus d
souffrir des lois, qu'autrefois du crime.
Ces deux images qui sont du sublime de
B 3
22 E s s A 1
simplicité, faites-les germer dans la tête de
Juvenal ou dans celle de Sénéque, vous les
y verrez se gonfler en hyperboles, et en sor
tir sans chaleur, comme une épaisse fumée.
Il y a cette différence , quant d la force,
entre Juvenal et Horace, que celui-ci, comme
Tacite, sait être fort quand il faut l'être, et
d'autant plus fort , qu'il ne l'est pas plus
qu'il ne doit l'étre. Je ne connais rien dè
moins utile que de se roidir à contre-tems.
Quand se persuadera-t-on , enfin , que rien
ne ressemble moins à la force que l'exagéra
tion , à l'embonpoint que l'enflure ?
Si Juvenal eût été, comme Horace, plein
de goût , de raison , de mesure , presque
toutes ses Satyres ne seraient pas une redite
l'une de l'autre.
Je prie les puristes de ne pas prendre ce mot
à la rigueur, et de m'entendre. Ces Satyres
sont des redites, non pas quant à l'expres
sion , mais quant à l'impression qu'elles
laissent dans l'ame du lecteur ; et à cet égard,
qui en a lu trois, les a lues toutes. De tous
les défauts , voilà le pire. Juvenal compose
dans un état habituel d'indignation : senti
ment généreux, puisque c'est contre le vice
qu'il l'éprouve; mais si Juvenal , comme hom
me, est louable parce qu'il s'indigne contre
s u R I. A S A * y R E. a3
les méchans, est-illouable, comme écrivain ,
parce qu'il s'indigne toujours ? L'impulsion
uniforme qu'il ressent lui fait voir tout uní
formement: les uuances se dérobent dans sa
palette ; et ses pinceaux , amis des couleurs
tranchantes, ne retracent plus $" des images
quelquefois fausses, souvent colossales, asser
souyent aussi monstrueuses ou repoussantes.
Ce ' poëte est véritablement le peintre 'des
eaecès. Horace tombe bien aussi dans cette
licence , ouvrage de son siècle et des suivans ;
mais tant de beautés couvrent ses taches ! el
d'ailleurs , Horace glisse , quand Juvena?
s'appesantit, Ce dernier se peruet quelque
fois le langage qu'auraitpu tenir, chez vous,
un élève de Saint- Cdme. Gomme dans ces
verS : - - .

sc Sed godice Igvi


» Cæduntur tumidæ, medico ridente, mariscæ.
Et dans ceux-ci : -

» Quum tot abortivis fæcundam Julia vulvam ,


»Solveret et patruo similes effunderet affas.
Et encore dans ceux-ci :
» Quid tamen eaespectant phrjgio quos tempus
» eratjam ' .

»More supervacuam cultris abscindere carnem ,


, • . £t£. etc. etc. -

B4 ' '
24 E s s A 1
Saint Chrysostôme compare les écrivains
qui , dans la seule vue de corriger les hommes,
ont produit ces honteuses peintures, à ces
garde-malades courageux qui consacrent leur
vie au pansement des ulcères, pour l'unique
soulagement de l'humanité souffrante : cela
est à merveille. Dans ce cas , réléguons les
uns et les autres dans nos hôpitaux et dans
nos hospices.
Les Satyres de Juvenal ne sont pas non
plus des redites , quant à ce qui tient au
plan ; car, comme il ne s'en trace aucun ou
presque aucun, on ne peut dire, à cet égard,
qu'il se répète. L'absence du plan est telle
ment frappante dans les poëmes de Juvenal
que ce qui en est la fin , en pourrait être le
commencement, et le commencement la fin ,
sans qu'il y eût de dérangement sensible dans
la gradation des idées qui rarement y suivent
une marche progressive.Au reste , il partage
ce tort avec tant d'auteurs , et sur-tout tant
d'auteurs modernes ; au reste , un plan dans
nos productions littéraires est devenu une
chose si rare , qu'on regardera peut - être
comme un trait de satyre de ma part, d'avoir
fait cette remarque.
Rorace ( nous disent ses détracteurs) ne
eesse de vous entretenir de lui ; Juvenal ,
sU R LA S A T Y R E. 25
jamais. Eh ! qu'importe , s'il fait jouir tou
jours notre esprit et notre raison ? Eh ! pour
quoi lui reprocher ce qu'on n'a pas reproché
à Montaigne ? Si nous trouvons, en les li
sant , autant de plaisir à nous occuper d'eux ,
qu'ils en prirent l'un et l'autre , à s'occuper
d'eux-mêmes , nous n'avons plus rien à leur
demander (1).

(1) Horace ( nous dit-on encore) était flat


teur. On a fait depuis le même reproche à Boi
leau et à tant d'autres ! Ceci est un tort de l'ame :
une ame élevée ne s'abaisse point à la flatterie.
Mais il est bien question, quand il s'agit de pro
noncer sur le talent d'un écrivain , de mettre en
avant les vices ou les vertus de son ame ! Il fut
· flatteur ! .... mais est-il bien prouvé que ce
Juvenal qui, dans sa quatrième satyre, flétrit
Domitien, ne l'ait pas célébré dans sa septième,
comme un protecteur déclaré des lettres ?
» Et spes et ratio studiorum in cacsare tantùm ».
Est-ce à Trajan, l'ennemi des Satyriques ,
que ce poëte Satyrique adresse cet éloge ? Est-ce
à Adrien , à Domitien, à Véron ? Tout cela est
très-équivoque.
Sans vouloir justifier un tort par l'autre (sorte
de récrimination qui ne prouve rien , si ce n'est
qu'il y a deux coupables au lieu d'un), je rappel
lerai seulement, en faveur d'Horace , qu'ayant
26 E s s A 1

Comme je sais qu'on a vu et qu'on peut


voir encore de ces esprits exclusifs qui ,
pour n'épouser qu'un seul auteur, font divor
ce avec tous les autres , et que je respecte
toutes les jouissances, même dans ceux qui
s'en font les martyrs ; je dois avouer comme
moyens d'atténuation auprès de ceux qui me
feraient un crime de ma prédilection pour
Morace , que ce n'est que comparativement
à ce dernier que j'ai rabaissé Juvenal ; que
ma rigueur apparente , dont ils pourraient se
plaindre, n'est donc qu'une rigueur relative :
j'avouerai que, parmi les Satyriques Latins,
Juvenal me semble digne du second rang; et
qu'il n'en est aucun , parmi les Grecs , que
je lui compare; mais, avec la même franchise,

dans sa jeunesse embrassé le parti de Brutus ,


il avait pris les armes eontre Auguste; que celui
ci, après lui avoir accordé un pardon généreux,
le remit dans ses biens confisqués au profit du
fisc, et le combla de faveurs et de présens.Ainsi,
en reprochant à Horace sa flatterie, c'est presque ,
lui reprocher sa reconnaissance. Quand nous.
avons vu , de nos jours , louer tant de crimes et
tant de bassesses, ne pouvons-nous pas pardon
ner au favori d'Auguste et à celui de Louis XIV,
d'avoir célébré des bienfaits , et quelquefois de
grandes actions ? - -
sUR LA SA T Y R E. 27
je placerai, au-dessus de lui, Boileau , et sur
tout Pope (1) qui quelquefois s'est placé lui
même au-dessus d'Horace.

Je dirai donc que Juvenal , écrivain sou


vent (2) énergique, quand il n'est point exa
géré; impétueux , mais par cela même peu
réglé , se montre constamment enflammé de
l'amour de la vertu, et que c'est à ce noble
sentiment qu'il doit ses excès même; qu'irré
conciliable ennemi du vice, il n'écrit jamaisº
sans verve. Il s'est peint lui-même en disant :
» Facit indignatio versum » :

qu'il fut bien plus vertueux qu'Horace qui,


de son côté , fut bien plus poëte que lui
|

(1) Voici comme Voltaire s'exprime, en parlant


d'abord d'Horace et de Boileau, puis de Pope.

» Quelques traits échappés d'une utile morale,


» Dans leurs piquans écrits brillcnt par intervalle;
» Mais Pope approfondit ce qu'ils ont effleuré;
» D'un esprit plus hardi, d'un vol plus assuré ,
» Il porta le flambeau dans l'abîme de l'être ;
» Et l'homme avec lui seul apprit à se connaître ».

(2) Beaucoup de vers de Juvénal sont restés


proverbes : ce qui n'arrive jamais qu'aux bons
Auteurs.
28 E s s A 1
J'avouerai encore qu'Horace compose souvent
avec les mauvaises mœurs de son siècle ; que
Juvenal attaque sans relâche celles du sien ;
et qu'enfin Horace est, si j'ose ainsi parler,
le Philinte de la cour d'Auguste, Juvenal
l'Alceste de celle de Domitien.

Me voilà arrivé à Perse , dont j'aurais


dû parler sans doute, avant Juvenal , en sui
vant l'ordre des époques ; mais j'ai mieux
aimé suivre celui du talent.

Perse fut, comme on sait, le contemporain


de Néron qu'il compara au roi Midas. ( Du
moins on le conjecture. ) Si cela est, je ne
sais ce que nous devons le plus admirer ou
l'indulgence du fils d'Agrippine, ou le cou
rage de l'ami de Cornutus.
Au reste, en reprochant à Néron sa manie
de versificateur, Perse ne l'a pas dégoüté du
métier. (Cette observation , je la fais ici, par
anticipation. Elle se rattachera plus bas à mes
raisonnemens sur l'inutilité de la satyre. )
Si Néron avait la manie des vers , Perse
avait celle d'être plaisant ; et en vérité , ils .
n'y réussissaient pas mieux l'un que l'autre.
Perse a laissé sept cents vers : ce serait
beaucoup s'ils étaient excellens. Dans ces
mêmes sept cents vers, on en trouve environ
sUR L À S A T Y R E. 29
deux cents imités d'Horace (1). Ce ne sont ni
les moins bons, ni les moins bien tournés de
cet héritage poëtique. *,

Il faut être doué d'un grand fond de patience


pour lire les satyres de Perse : non qu'il soit
précisément sans beautés; mais ces beautés ,
presque toujours mal placées, ne peuvent être
senties que par l'homme de lettres qui unit
à tout le courage qu'il faut pour les chercher,
toute la sagacité nécessaire pour les recon
naître. Elles ressemblent à ces pierres mal
enchâssées , et qui ne jettent qu'un reflet
terne, grace à la mal-adresse de l'artiste qui
les a serties.
Perse est sans génie, sans feu sacré ( re
proche qu'on ne saurait faire à Juvenal), il
compose à froid; ses plaisanteries sont lour
des , ses saillies indécentes et de mauvais
goût, ses railleries sans effet, parce qu'elles
sont forcées. Heinsius qui avait senti tous ces
défauts , disait des poèsies de Perse : elles
sont édentées ( edentulum poëma).
Ce qu'on pardonne le moins à un écrivain,
c'est l'obscurité. Vice capital qui prouve qu'il
'•

(1) Perse qui a imité Horace , a été , à son


tour, imité par Boileau.Lisez entr'autres les vers
sur l'avarice.
5o E s s A 1
ne s'est pas entendu, et qui dispense son lec
teur de l'entendre. Or , de tous les écrivains
latins , Perse est peut-être le plus obscur.
On dit que Saint Jérôme, impatienté de ne
pouvoir le comprendre, le jeta au feu. Parmi
ses apologistes , on en trouverait beaucoup
qui l'admirent sur parole , n'ayant pu jamais
se décider à le lire.
Les endroits sur-tout, dans ses satyres, où
il emploie le dialogue sont presqu'intelligi
bles. C'est-là qu'il confond tous les tons,
tous les langages , toutes les convenances.
C'est-là qu'il faut être assez habile pour devi
ner que c'est quelquefois l'auteur qui parle,
quand la raison ou l'ordre de la narration
devrait faire croire que c'est un interlocuteur ;
ou, quelqu'autrefois, que c'est l'interlocuteur,
quand c'est au poëte à parler. C'est-là que
Perse est véritablement , comme l'appelle
Bayle, le Lycophron des latins.
| On peut juger jusqu'à quel point l'obscurité
règne dans ses écrits, et est, en quelque sorte,
son caractère distinctif, puisque parmi ses
commentateurs même , il n'est pas encore
décidé s'il existe bien réellement un dialogue
dans les satyres de Perse ; et que plusieurs
pensent que l'auteur s'y fait seulement des
objections auxquelles , par conséquent , il
répond lui-même.
sU R LA S A T Y R E. 51
ſQu'est-ce donc qu'un écrivain (1) qui nous
force à nous mettre à la torture pour le com
prendre ?
–-

(1) Les apologistes de Perse ; (mais dans ce


nombre , je ne citerai pas Quintilien, qui tantôt
nous dit que le style de ce satyrique est sec, et
sans substance (ARIDUs et JEJUNUs) et tantôt lui
· donne des éloges. Ce savant rhéteur ayant sur
nommé Domitien, le plus grand des poëtes ; les
éloges qu'il donne à Perse ne tirent point à con
séquence, et n'ont pu ſaire â la postérité un
devoir d'admirer ce qu'elle n'entendait pas). Les
apologistes de Perse, donc , s'y prennent ainsi
pour justifier leur oracle, et c'en est un.
· « Il vous paraît inintelligible (disent-ils), est
» ce sa faute ? Il n'écrivit pas pour vous ».
S'il est ainsi, partisans et adversaires de ce
satyrique, vous voilà tous d'accord : car, s'il n'a
dû être compris que de son siècle , pourquoi
exigerait-on qu'il l'eût été des siècles suivans; ou
condamnerait-on ceux-ci à l'admirer , sans le
comprendre ? et s'il n'écrivit pas pour la posté
rité, la postérité peut se dispenser de le lire. Plai
sante manière de justifier un écrivain , que de
dire à ceux qui se dépitent en le lisant : « Il est
» tout simple que vous n'entendiez pas cet au
» teur; il n'écrivit pas pour vous l » Eh ! pour
quoi donc entendons-nous Horace et Juvenal,
tous deux pourtant, et sur-tout ce dernier , rem
52 E s s A 1
Après avoir parlé des satyriques Grecs et
Latins, je pourrais m'occuper de ceux des
autres nations, et sur - tout des satyriques
modernes ; mais cela me menerait à faire un
livre , et je n'ai annoncé qu'un précis.
Quant aux modernes , j'observerai qu'ils
· ont volé les Latins , comme les Latins avaient
volé les Grecs (1).

plis , comme Perse, d'allusions et de personna


lités ?
Après cela , ses commentateurs (aux yeux
desquels tous les admirateurs d'Horace, et qui
ne le sont point de Perse , doivent être ce
qu'Horace appelle profanum vulgus), ont donc
le privilége de le comprendre * En écrivant pour
son siècle, Perse écrivit donc pour eux ? ou bien
ils sous-entendent que ce n'est qu'après les plus
longues études qu'on parvient à pénétrer cet
auteur énigmatique : auquel cas , il fallait tout
simplement le dire , et non pas admettre géné
ralement qu'il est inintelligible; car si eux-mêmes
ne l'entendent pas, comment se déclarent-ils ses
partisans ? S'ils l'entendent, comment le décla
rent-ils inintclligible ?
(1) Tous les hommes se sont volés depuis le
commencement du monde ( en supposant que
le monde ait eu un commencement). Le peuple
des écrivains fut de tous les peuples le plus pi
rate. Qu'importe ? au milieu de ce pillage , towt
La
sU R LA S A T Y R E. 55
La France a compté peu de poëtes saty
riques. Avant Boileau , Regnier était le plus

le monde jouit. Qui nous dit d'ailleurs qu'il n'en


est pas des richesses de l'imagination , ce qu'il
en est des métaux précieux ? La fécondité de l'es
prit humain a peut-être ses bornes comme celle
de la terre. Les mines de l'une, comme celles de
l'autre, ne sont pas inépuisables. Peut-être ne
peut-il y avoir qu'une certaine quantité d'idées »
comme une certaine quantité d'or en circula
tion ? Après cela , qu'est-ce qui prouve que
l'idée , neuve d'aujourd'hui, aurait plus de va
leur intrinsèque, que l'idée connue et devenue
commune depuis des siècles, comme la pièce
d'or nouvellement frappée, qui n'a (à poids égal)
rien de plus précieux que l'ancienne ? —Mais
c'est une idée de plus ( dira-t-on). -- Eh !
bon Dieu ! contentons-nous de faire valoir sage
ment ce que nous possédons ; nous serons en
core assez riches.Une fortune honnête , bien ad
ministrée , vaut mieux qu'un immense patrimoine
dans les mains d'un dissipateur. L'esprit d'ordre
doit présider à la distribution des idées comme
à celle de l'argent; d'ailleurs, ce qui vicie abon
de ; et C e qui abonde vicie. |L'entassement des
idées en produit la confusion. Une tête gonflée
de connaissances est l'image du chaos : oû trou
verez-vous des liens pour rattacher tous ces élé
mens en guerre # Sachons bien le peu que nous
C
54 E s s A 1
célèbre. Rousseau succéda à Boileau ; mais
il fit plutôt des épigrammes que des satyres ,
à moins qu'on ne mette au rang des satyres
ses all gories. De nos jours, on cite le poëte
Gilbert qui a fait ce qu'on appelle des vers
bien tournés , très-souvent de beaux vers »
quelquefois des tirades supérieures , mais
jamais un bon ouvrage.
Ces auteurs qui sont dans les mains de
tout le monde, étant depuis long-tems appré
ciés, je me hâte d'arriver au but que je me suis
proposé, et à la fin de ma tâche.
« La satyre a-t-elle produit plus de bien
» que de mal ? est-elle utile ou nuisible » ?
» S'il est un genre de satyre utile, quel
est ce genre » ?
savons, cela est préférable à savoir mal beau
coup de choses. N'aspirons pas, en un mot, à
être plus savans , mais à l'être mieux. L'huma
nité est bornée , et l'homme veut être infini ! Et
cette faible existence de quelques heures a
l'orgueil d'embrasser le monde ! de s'étendre en
core au-delà ! d'y saisir ce qui peut-être n'y est
pas ! stérile présomption ! nous roulons toujours
dans notre cercle, même alors que nous croyons
en sortir.—J'ai enfanté une idée neuve ! — Eh !
mon, mon frère, il n'y a plus d'idées neuves :
il n'y a que des idées nouvelles pour celui qui
ne les connaît pas. - - -
s U R, L A S A T Y R E. 35
Si je satisfais à ces questions, j'aurai rem
pli ma tâche, et atteint mon but.
Commençons par écouter Voltaire.
« La satyre est presque toujours injuste
» ( dit-il ) ; et c'est-là son moindre défaut,
» Son principal mérite, qui amorce le lec
» teur, est la hardiesse qu'elle prend de nom
» mer les personnes qu'elle tourne en ridi
» cule. Bien moins retenue que la comédie, .
» elle n'en a pas les difficultés et les agré
» mens. Otez les noms de Cotin , de Cha
» pelain, de Quinault, et un petit nombre
XX
de vers heureux, que restera-t-il aux sa
» tyres de Boileau ? Mais le Misanthrope,
» le Tartuffe, qui sont des satyres encore
» plus fortes , se soutiennent sans ce triste
» avantage ».
On comprend qu'il n'est ici question que
de la satyre qui s'adresse aux personnes; et
ce genre est déjà jugé dans ce peu de mots.
Non-seulement un tel genre ne saurait être
utile , puisqu'il est injuste ( et que c'est-là
son moindre défaut) ; mais l'expérience a
prouvé qu'il est nuisible dans ses effets.
Molière hâta les jours de Cotin ; Cassaigne
mourut sous les traits de Despréaux ; et
peut-être ne citerait-on pas une seule nation
policée qui n'ait eu à gémir sur de pareils
excès. C 2
56 E s s A 1
« Il n'est permis (dit encore Voltaire ) de
» critiquer (1) par écrit que de la même
» façon dont il est permis de contredire dans
» la conversation ».

J'ajouterai à cette idée de Voltaire , et à


l'appui des leçons de l'expérience, ce peu de
réflexions :
C'est qu'un satyrique ne pourrait dire en
face à un homme la moitié de ce qu'il en dit
quelquefois dans ses écrits ( à moins qu'il
n'eût à faire au plus lâche de tous les hom
mes) , sans que celui-ci ne le forçât de se
couper la gorge avec lui. Comment donc se
croit-on permis d'imprimer ce qu'on n'oserait
pas dire ? Comment s'est-on persuadé qu'un
homme de lettres doive être assez patient
pour endurer de son semblable, en public,
ce que, certes , il n'endurerait pas de lui
téte-d-téte ?

(1) Un modèle, en fait de critique ( modèle


sous deux points de vue), c'est Vaugelas : utile

et jamais offensant ; critique sévère , mais tou


jours poli, toujours renfermé dans les bornes
de la décence. Ce n'est point à l'auteur, c'est à
l'ouvrage qu'il fait la guerre. Il porte même la
délicatesse jusqu'à déguiser souvent l'ouvrage
qu'il attaque, ne cherchant qu'à éclairer, jamais
à nuire. -
s U R L A S A T Y R E. 57
· Le législateur n'a pas encore posé la borne
où doit s'arrêter la satyre. Or, je le demande :
dans le silence des lois, que dire à l'homme
outragé , qu'un premier mouvement, dont il
n'est pas maître , aura porté à des excès
envers un coupable agresseur ? Les lois sévi
ront-elles contre cet homme ? Ces lois alors
seront injustes, puisque, ne statuant pas de
peines contre l'offenseur, et ne pouvant par
conséquent être invoquées par celui qui a
reçu l'offense; ce dernier, il faut le dire,
rentre dans ses droits naturels , et est excu
sable de chercher dans sa force (1) un secours
qu'il ne peut trouver dans la loi. Quelle
jurisprudence monstrueuse que celle où la loi
qui doit à tous égale protection , n'accor
dera de sauve-garde qu'à celui qui attaque,
c'est-à-dire qu'à celui qui a tort, et sera
sourde aux cris de celui qui est attaqué ,
c'est-à-dire à la voix de la raison ! Quelle ju
risprudence monstrueuse encore que celle où
une, deux, trois professions pourront être
impunément en butte à tous les outrages ; où
l'homme de lettres, le savant, l'artiste seront
insultés , pour ainsi dire , par privilége , et

(1) Bellum est in eos qui judiciis coërceri


non possunt ( Cic. )
C 3
58 E s s A 1
comparés, en ce point, à ces restes d'antiques
monumens abandonnés, où il est permis aux
reptiles les plus impurs de venir déposer leurs
venins et leurs souillures !
A propos d'impurs reptiles, on sent bien
qu'il ne peut être ici question des satyriques
passés et présens qui se sont fait ou se font
pardonner, à force de talent, leur malignité.
On peut blimer ceux - ci, non les mépriser.
Ici, il ne s'agit que de ces Ecrivains du coin
qui s'intitulent, hommes de lettres; dont le
métier est aujourd'hui de faire des satyres,
et demain, pour quelques écus de plus, sera
peut-être de composer des libelles. Ils s'exer
cent déjà à ce second talent, en commençant
à porter leurs coups dans l'ombre, se flattant
de donner plus de valeur à leurs œuvres, en
ne les souscrivant pas de leurs noms. Pré
somption folle ! puisque, revêtus ou dépouil
lés du voile de l'anonyme , leur destin est
d'être toujours également inconnus.
A Rome, l'horreur qu'inspiraient ces sortes
d'hommes , était si forte qu'on ajouta à la loi
des douze tables, un réglement commina
toire portant peine de mort contre quicon
que , dans ses écrits, outragerait un ci
toyen.
Sans y apporter autant de rigueur que les
s U R , LA S A T Y R E. 59
Romains , et en revenant au jugement de
Voltaire sur la satyre personnelle, disons ,
quant à celle-ci , qu'elle a souvent produit
du mal et jamais de bien ; et quant à
la satyre de mœurs ( dégagée de toutes per
sonnalités ) , qu'elle n'a produit ni bien ni
mal; que l'une et l'autre sont par conséquent
inutiles , mais que la première de plus est
nuisible. Chez un peuple vertueux, en effet,
où s'adresseront les traits du satyrique de
mœurs (1) ?J'apperçois bien leur but chez un
peuple corrompu ; mais je ne vois pas que
les blessures faites par les poëfes y aient
jamais corrigé un citoyen, Je ne vois pas
que Néron, en lisant Perse, et Domitien Ju
venal, y aient, l'un ou l'autre, acquis une
.vertu , ou s'y soient purgés d'un seul vice.
Les satyriques de mœurs prélendent aussi
traiter l'histoire : malheureusement ce n'est

(1) La meilleure satrre, comme la plus pro


·fitable (et je l'ai remarqué), cest celle de l'his
· toire. La censure qu'elle exerce ne blesse per
, sonne, en ce qu'elle est le produit de la nar
ration des faits et du contraste des événemens,
plus que des réflexions ou des insinuations de
l'écrivain qui d'ailleurs n'attaque jamais qu'une
J726'772 OlJ'€. 7

C4
4o E s s A I -

que pour nous en dérouler , et presque tou


jours pour en grossir la chronique scanda
leuse.

En fait de satyres de mœurs, la première


( après la satyre théâtrale ) est celle que ren
ferment les apologues. La Fontaine est un
de nos plus profonds satyriques. Je n'ai pas
besoin de remarquer que nous n'en avons point
de plus ingénieux.
Remettre à sa place le sot qui veut usurper
le rang de l'homme d'esprit ; lui faire en
tendre (mais toujours sous une dénomination
générale ) , qu'avoir de la prétention ou des
moyens, ce sont deux choses très-différentes ;
· rappeler au nain que sa taille n'est pas celle
d'un géant, et que la gaucherie de sa dé
marche trahit ses échāsses : à l'impuissant,
qu'il a beau s'agiter, et se dépiter et vomir son
venin sur les pas d'Alcide, qu'il n'imitera ja
mais ses douze travaux ; voilà quel doit être le
but de la satyre. Le fabuliste a atteint ce
but dans la fable du Bœuf et de la Grenouille.
Les satyriques de nos jours s'en proposent
un contraire. La satyre n'est plus même ,
chez eux , l'art de médire, c'est l'art de ca
lomnier. A la vérité elle ne s'attache plus
aux mœurs , mais à l'esprit. On dirait que
nous sommes arrivés à ce point de corruption
sU R LA S A T Y R E. 41
où tout est permis, hors d'être un sot ; disons
mieux : où tout est permis, hors d'avoir quel
que mérite. Eh ! je le demande : les Horace
et les Juvenal , sur qui épuisaient-ils leurs
traits ? Etait-ce sur les Pollion , les Lucile ,
les Varius, les Virgile ? C'était sur les Fan
nius, les Codrus, les Crispinus, &c. Or,
de nos jours , est-ce sur la sottise ou sur
l'ignorance présomptueuse que nos satyriques
vident leurs carquois?Non, c'est sur l'homme
vraiment célèbre ou sur celui qui aspire à
l'être. Boileau leur a donné l'exemple (1) de

(1) Boileau injurie Quinault, et il loue Se


grais ; et il ne dit pas un seul mot de La Fon
taine; et après avoir donné de justes éloges à
Molière, dans sa seconde satyre, voici comme il
s'exprime sur ce grand homme dans son art
poétique :
« C'est par là que Molière, illustrant ses écrits,
» Peut-être de son art eût remporté le prix,
» Si, moins ami du peuple, en sesdoctes peintures,
» Il n'eût pas fait souvent grimacer ses figures,
» Quitté, pour le bouffon, l'agréable et le fin ,
» Et sans honte à Térence allié Tabarin, etc.

N'a-t-on pas vu un Rufus traiter Cicéron


d'allobroge ? Calvus disait que Cicéron avait un
style mou et sans vigueur (Solutum et enervem).
42 E s s A 1
cette injustice, et ils l'imitent : ils feraient
mieux d'imiter un plus digne exemple qu'il
leur a aussi donné , CELUI DU TALENT.
Qu'on leur reproche leur inconséquence,
ils répondent par un sourire, et par cette
phrase plus spirituelle que sentimentale :
« Qui me lira si j'attaque un sot » ?
Ainsi , ils ne pensent rien de ce qu'ils
écrivent ; et ce n'est pas pour corriger un
travers, mais pour calomnier agréablement,
qu'ils ont pris la plume.
O utilité de la satyre !
Je suis né pour elle (vous disent-ils). On
pourrait se contenter de leur répondre : « Tant
pis pour vous » ; mais il est un autre argu
ment invincible à leur opposer , et je le tire
de leurs œuvres même. Vous n'êtes pas plus
nés pour ce genre que pour un autre. Horace
et Boileau disaient d'eux ce que vous dites
de vous. Eh bien , lisez Horace et sur-tout
Boileau , vous verrez qu'ils se surpassent
dans leurs épîtres (1) ; et que dans leurs sa
tyres même, tout ce qui tient à la censure
des mœurs en général, est beaucoup au

(1) « Si Boileau n'avait pas fait ses Epîtres, et


» surtout son Art poétique, il aurait une lrès
» mince réputation ». (V o L T.) -
s U R , LA S A T Y R E. 43
dessus de ce qui tient à la critique des par
ticuliers. Cela doit être : le satyrique qui
n'attaque ou qu'un homme , ou qu'un tra
vers , rétrécit l'enceinte dans laquelle il se
renferme : mais qu'il embrasse un plan plus
vaste, vous voyez grandir son génie, à mesure
que son sujet s'élève. Vous n'êtes donc pas
nés exclusivement pour ce genre , puisque
vous montrez plus de talent dans un autre ?
A présent il faut s'entendre.
Veut-on rappeler ces jours où le Parnasse
fut une arêne ? Si nous n'en sommes pas en
core aux fameux couplets imputés à Saurin,
èt qui ont déshonoré J. B. Rousseau ; un
peu de patience , laissons aller, cela viendra.
N'a-t-on pas déjà commencé à injurier des
femmes ? On appelle cela imiter Juvenal.
Imiter, tant qu'il vous plaira, mes bons amis :
« C'est par les beaux côtés qu'il faut lui res
sembler ».

· Dites-moi donc : n'est-ce pas assez que depuis


dix ans cette malheureuse Europe soit devenue
un pays de loups, toujours prêts à se dévorer ?
Faut-il encore que ceux qui cultivent ce qu'on
appelle si improprement litterae humaniores,
soufflent les divisions et la guerre , quand ,
par la nature même de leurs fonctions, ils
-

44 E s s A I
sont appelés au rôle de pacificateurs du genre
humain ? N'obtiendrons-nous pas enfin un
petit coin de terre à l'abri des perturbateurs
et du trouble ? Eh ! bon Dieu ! postérité
dégénérée des grands - hommes, héritiers
ruinés (1) d'une si riche succession, de quoi
sommes-nous donc fiers ? Les prétentions du
plus habile de nous tous font pitié ! Il n'a
d'élévation que comparativement à notre
petitesse, et tout son éclat se réduit à être
un peu moins obscur que ses rivaux.

De tout ce qu'on vient de lire, il résulte


que le moindre inconvénient de la satyre
(proprement dite), c'est, quand elle n'est pas
nuisible, d'être inutile. (2) -

Vingt bonnes satyres n'ont jamais enfanté


un bon ouvrage ; un seul bon ouvrage en a

(1) Voulez-vous, grands - hommes du jour,


un remède infaillible contre l'amour-propre ?
songez à Pascal , à Fénélon , à Corneille, à
Racine, à Molière, à Voltaire, à Rousseau , à
Montesquieu , etc. et à tous les grands-hommes
· de l'antiquité ; faites, après cela, un retour sin
cère sur vous-mêmes . .. . . vous serez guéris.
(2) Après avoir lu ces sortes d'ouvrages, on
est toujours tenté de dire comme ce Géomêtres
» Qu'est-ce que cela prouve ?
sU R LA S A T Y R E. 45
souvent produit plus de cent autres. Presque
tout ce qu'il existe de beaux poëmes fut ins
piré par la seule Iliade. La Melpomène fran
çaise est redevable à celle des Grecs de tout
son éclat. Les lords Shaftesbury et Boling
broke ont fourni à Pope son Essai sur l'Hom
me. Si ces deux lords n'avaient fait que des
satyres, Pope n'eût point songé à élever cet
édifice à la philosophie. A quelles œuvres re- .
marquables les satyres de Pope ont-elles donné
naissance ? à quelles ( dans tout ce qui a rap
. port aux personnalités ) , les satyres d'Horace
même, de Juvenal et de Boileau ? On conçoit
qu'un ouvrage utile et bien pensé développe en
nous de belles idées, et nous fasse éprouver le
besoin de les produire : mais quelles idées gé
néreuses, dites-moi , peut provoquer en nous
un auteur purement satyrique qui n'est pas
lui-même contraint à penser; qui n'est tenu
à rien qu'à montrer plus ou moins de mali
gnité, et qui , fût-il le premier de son siècle
dans l'art de manier le sarcasme et l'injure ,
les laissera à ce siècle pour tout héritage, et
emportera avec lui, pour toute gloire, celle
d'avoir été (ET c'EsT ToUT) inutilement mé
chant en beaux vers.

F I N.