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Comptes rendus des séances de

l'Académie des Inscriptions et


Belles-Lettres

Les classiques latins et la critique textuelle médiévale (IXe-XIIe


siècles)
Monsieur Birger Munk Olsen

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Munk Olsen Birger. Les classiques latins et la critique textuelle médiévale (IXe-XIIe siècles). In: Comptes rendus des séances
de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 139ᵉ année, N. 3, 1995. pp. 817-827;

doi : https://doi.org/10.3406/crai.1995.15522

https://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1995_num_139_3_15522

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COMMUNICATION

LES CLASSIQUES
(rxe-xne LATINS
siècles),
ET par
LA CRITIQUE
m. birgerTEXTUELLE
munk olsen
MÉDIÉVALE

Tandis que la critique textuelle dans l'Antiquité1 et à l'époque


humaniste2 a été bien étudiée, nous n'avons qu'une connaissance
très partielle de celle qui était pratiquée au Moyen Âge. Il est
caractéristique à cet égard qu'un des traités les plus répandus sur
la question, la History of Classical Scholarship de Rudolf Pfeiffer,
saute, avec quelques regrets, il est vrai, de l'Antiquité à l'âge de
Pétrarque3. Le seul critique médiéval qui soit bien connu est
Loup, abbé de Ferrières au milieu du IXe siècle, dont les
manuscrits classiques conservés, copiés ou annotés de sa main, ont fait
l'objet de plusieurs articles4, d'un programme de lycée allemand5,
d'une thèse américaine6 et d'un beau fac-similé de sa copie
autographe du De oratore de Cicéron avec une introduction
substantielle de Charles Henry Beeson7.
Toutefois, comme les manuscrits copiés du IXe au xir siècle
sont d'une importance capitale pour les éditions modernes des
textes antiques et qu'ils constituent, par exemple, 60 % de ceux
qui sont cités dans le recueil Texts and Transmission, édité par
Leighton Reynolds8, il ne serait certainement pas sans intérêt
d'étudier de plus près les pratiques et les méthodes des éditeurs
de cette période.
A vrai dire, à part les Lettres de Loup de Ferrières9, souvent

1. P. ex., James E. G. Zetzel, Latin Textual Criticism in Antiquity, New York, 1981.
2. P. ex., E. J. Kenney, The Classical Text. Aspects of Editing in the Age of the Printed
Book, Berkeley/Los Angeles/Londres, 1974.
3. R. Pfeiffer, History of Classical Scholarship, 1. 1 : From the Beginnings to the End ofihe
HeOenistic Age, Oxford, 1968 ; t. II : From 1300 to 1850, Oxford, 1976.
4. Notamment É. Pellegrin, « Les manuscrits de Loup de Ferrières. A propos du ms.
Orléans 162 (139) corrigé de sa main», Bibliothèque de l'École des Chartes 115, 1957,
p. 5-31.
5. J. Schnetz, Ein Kritiker des Valerius Maximus im 9. Jahrhundert, Neuburg a. D.,
1901.
6. L. Meagher, The Gellius Manuscript of Lupus of Ferrières, Chicago, 1936.
7. Ch. H. Beeson, Lupus of Ferrières as Scribe and Text Critic. A Study ofhis Autograph
Copy of Cicero's «De oratore» with a Facsimïle of the Manuscript, Cambridge (Mass.), 1930
(Londres, British Library, Harley 2736).
8. Texts and Transmission. A Survey of the Latin Classics, éd. par L. D. Reynolds,
Oxford, 1983, p. XXVII.
9. Loup de Ferrières, Correspondance, éditée et traduite par L. Levillain, t. I-II, Paris,
1927-1935.
818 COMPTES RENDUS DE L' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

citées, nous avons peu de témoignages explicites sur la manière


dont on traitait les textes classiques au Moyen Âge, si bien que
nous sommes réduits, dans une large mesure, à essayer
d'interpréter ce que peuvent nous apprendre les manuscrits eux-mêmes.
Tous les médiévaux qui se sont prononcés sur la question sont
d'accord, cependant, pour déplorer l'état corrompu des textes,
qui sautait aux yeux chaque fois qu'on avait à copier un modèle
ou à comparer différents exemplaires d'un même ouvrage : quot
codices tôt exemplaria, comme on l'exprime parfois avec une
formule de saint Jérôme10.
Dans un petit poème à la fin d'un manuscrit des Comédies de
Plaute11, le scribe - ou plutôt celui de son modèle - pousse les
scrupules jusqu'à déclarer qu'il a hésité longtemps avant
d'exécuter sa copie, n'ayant eu sous les yeux qu'un modèle plein de
fautes, mais il s'est efforcé au moins de ne pas en ajouter d'autres
craignant qu'issue d'un père fautif, sa propre copie ne le soit plus
encore. Une attitude plus résignée se rencontre dans une longue
lettre, qui est adressée à un évêque désigné seulement par
l'initiale P et qui se trouve au début d'une copie du xir siècle de la
Guerre des Gaules de César et de YÉpitomé de Florus12. L'auteur y
explique que, vers la fin du dernier récit, il a laissé quelques
passages sans les corriger à cause de la corruption extraordinaire
du modèle. « II est très rare, ajoute-t-il, qu'on trouve des livres de
ce genre dont l'écriture ne soit pas effacée par endroits et qui ne
soient pas corrompus par la faute des scribes au point d'en
devenir illisibles ou incompréhensibles. Mais il ne faut pas les
rejeter complètement parce qu'ils sont corrompus en partie, car
rien de ce qu'ont fait les hommes n'est tout à fait parfait. » C'est
là un réalisme auquel bien des scribes devaient s'accommoder
dans la pratique.
On avait cependant un certain idéal de la qualité et lorsqu'on
demandait à quelqu'un de copier un texte, on omettait rarement
de préciser qu'on désirait un manuscrit correct, c'est-à-dire au
moins collationné soigneusement sur le modèle : « Corrige le
10. Jérôme, « Praefatio in librum Iosue » et « Praefatio in quatuor Evangelia », Patro-
logia latina, t. XXVIII, col. 505 A, et t. XXIX, col. 558 B. La formule est citée, p. ex.,
par Nicolas Maniacutia au xir siècle dans son Suffraganeus Bibliothecae ; cf. H. Denifle,
« Die Handschriften der Bibel-Correctorien des 13. Jahrhunderts », Archiv fur Literatur-
und Kirchengeschichte des Mittelalters 4, 1888, p. 274.
11. Londres, British Library, Royal 15 C. xi, f. 194 r : Exemplar mendum tamen me
compulit ipsum I Cunctantem nimium Plautum exemplarier istum; I Ne graspicus menais
proprias idiota repertis I Adderet et liber hic falso pâtre falsior esset. La forme graspicus pour
graphicus est due certainement à une mauvaise lecture d'une daseia dans le modèle.
12. Pelplin, Biblioteka Seminarium Duchownego, 2574, f. 1 r-v : ... Circa huiusfinem
historié [YEpitoma de Tito Livio de Florus] quedam inemendata dimisi propter nimiam exem-
plaris corruptionem. Perraro siquidem huius modi repperiuntur libri quorum scriptura aut non
sit aliquibus in locis tta uetustate deleta ut legi non possit aut uitio scnptorum corrupta ut non
queat intelligi. Sed non tota est respuenda quia in parte est corrupta, cum nihil perfectum, nihil
sit beatum omni ex pane in humanibus inuentionibus.
LES CLASSIQUES LATINS ET LA CRITIQUE TEXTUELLE 819

Pline», écrit Gerbert de Reims au moine Airard à Aurillac13,


«Envoie-moi un Quintilianum emendatum», demande Jean de
Salisbury au moine Azo à Christ Church14, « Copie le texte avec le
plus grand soin sans omettre les mots grecs ou rares », commande
saint Anselme au moine Maurice à Cantorbéry, chargé de
transcrire un ouvrage de médecine, Y Aphorisme, pour le Bec15.
Surtout les citations ou les mots grecs, dont fourmillent bien
des textes de l'Antiquité romaine, posaient un problème délicat
aux copistes, puisque presque personne ne les comprenait, au
moins dans les détails. Il est vrai qu'on rencontre parfois des
traductions latines interlinéaires, par exemple, de façon plus ou
moins sporadique, dans des manuscrits de la Vie des Césars de
Suétone, copiés en France aux XIe et xir siècles, où elles semblent
remonter à une source commune16. Néanmoins on tenait à
conserver ces passages si bien que les copistes s'efforçaient le plus
souvent à calquer les majuscules grecques transmises par la
tradition, mais ils faisaient naturellement beaucoup d'erreurs.
Bernhard Bischoff a étudié le sort de la maxime delphique
TNQ0I CEAYTON, qui est citée par Juvénal dans sa XIe Satire
(y. 27) et par Macrobe dans son commentaire au Somnium
Scipionis de Cicéron (I, 9, 2). La transcription de ces mots,
pourtant assez simples, a donné lieu à un grand nombre de variantes,
surtout l'alpha de AYTON a été pris pour un lambda créant ainsi
un mot lithos, qu'on retrouve parfois dans des commentaires et
qui a fait l'objet même d'un vers mnémonique17. Dans la plupart
des manuscrits des Nuits attiques d'Aulu-Gelle, qui constituaient
sans doute le texte le plus difficile pour les copistes non
hellénistes, les citations grecques ont été rendues tant bien que mal, et
Guillaume l'Anglais, le scribe attitré de Henri II, comte de
Champagne, s'est même livré quelquefois à des translittérations
et à des corrections des lettres grecques, notamment en ce qui
concerne les confusions entre les voyelles brèves et longues18.
Mais un copiste français du xir siècle, qui a pourtant utilisé des
lettres grecques pour la numérotation des chapitres, s'est fatigué
en cours de route et, après avoir transcrit intégralement les
citations au début, il s'est contenté dès le second livre du premier

13. Gerbert d'Aurillac, Correspondance. Texte établi, traduit et commenté par


P. Riche et J.-P. Callu, 1. 1, Paris, 1993, p. 15 Genre n° 7 de 983).
14. The Letters ofjohn of Salisbury, t. II, éd. by W. J. Millor, C. N. L. Brooke, Oxford,
1979, p. 534 (lettre n° 263 de 1 168).
15. S. Anselmi Cantuarensis archiepiscopi, Opéra minora, rec. F. S. Schmitt, t. III,
Londres, 1946, p. 174 (lettre n° 60).
16. Florence, Biblioteca Laurenziana, Plut. 68.7 ; Londres, British Library, Egerton
3055 ; Paris, Bibliothèque nationale, lat. 5801 ; Vatican, Reg. lat. 833 et Vat. lat. 1904.
17. B. Bischoff, «Das griechische Elément in der abendlândischen Bildung des
Mittelalters », Mittelalterliche Studien. Ausgewâhlte Aufsâtze zur Schriftkunde und
Literaturgeschichte, t. II, Stuttgart, 1967, p. 274-275.
18. Vatican, Reg. lat. 1646, copié en 1170.
820 COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

mot ou des premiers mots19. Parfois les passages grecs ont été
remplacés par un GR ou un GRECA ou sautés simplement sans
aucune indication20, et parfois on a laissé des blancs, ce qui était
déjà le cas du palimpseste du IVe siècle21, dans l'espoir que
quelqu'un de plus compétent prendrait la relève. Cela arrive en effet22,
mais surtout à la Renaissance23. Même Guillaume l'Anglais a été
obligé de laisser des blancs en s'empressant cependant de se
justifier : Hic deest grecum in exemplari 24.
Lorsqu'ils souhaitaient améliorer la qualité des textes, les
éditeurs médiévaux plaçaient avant tout leur espoir dans les
collations avec d'autres exemplaires, et les abréviations pour quaere
ou require, qu'on rencontre fréquemment dans les marges des
manuscrits, indiquent certainement, dans la plupart des cas,
qu'on se proposait de vérifier le passage dans une autre copie
lorsque l'occasion se présenterait.
L'Irlandais Colmân, dans une lettre à un certain Feradach,
transmise dans un manuscrit du IXe siècle, déclare que puisque les
exemplaires des textes écrits par les Romains sont souvent
corrompus par la négligence des scribes, il est heureux qu'on
puisse trouver quelquefois des exemplaires plus corrects25. Et
Loup de Ferrières, ayant reçu d'Ansbald de Prùm une copie des
Lettres de Cicéron, se réjouit d'avance de pouvoir la collationner
sur son propre exemplaire « afin que des deux textes la vérité, si
possible, se dégage »26. Mais il est assez prudent pour ajouter un si
possitfieri, car on était souvent déçu. Loup lui-même, après avoir
collationné son exemplaire du De inventione de Cicéron avec un
autre qu'il s'était procuré, doit se rendre compte que celui-ci est
encore plus mauvais et demander à Eginhard une troisième
copie27, mais il n'est pas sûr que le résultat ait été meilleur. De
même Ekkehard IV de Saint-Gall, qui avait été chargé par son
abbé de collationner un manuscrit très fautif d'Orose avec deux

19. Paris, Bibliothèque nationale, lat. 5765.


20. P. ex., dans les manuscrits Leyde, Bibliotheek der Rijksuniversiteit, Gronov. 21
(xir/xiir s.) et Vatican, Vat. lat. 3452, 2' partie (xir s., France).
21. Vatican, Pal. lat. 24.
22. Dans le manuscrit Leyde, Bibliotheek der Rijksuniversiteit, Voss. lat. F. 1 12 (Xe s.,
France), l'encre des citations grecques est en général plus claire que celle du texte latin.
23. Dans le manuscrit Paris, Bibliothèque nationale, lat. 13038 (xir s., France), les
passages grecs ont été grattés et récrits au XVe s. par l'humaniste padouan Pietro da
Montagnana, qui a dû utiliser également les marges et des morceaux de parchemin
insérés, cf. A. C. de la Mare, P. K. Marshall, R. H. Rouse, « Pietro da Montagnana and
the Text of Aulus Gellius », Scriptorium 30, 1976, p. 219-225 et pi. 16.
24. Vatican, Reg. lat. 1646, f. 20r, 21r, 21v.
25. Bruxelles, Bibliothèque royale, 5649-5667, f. 186r : Multa quidem ad nos a
Romanis scripta Hbrorum exemplaria peruenerunt in quitus nonnulla quae in nostris ante codi-
cibus librariorum neglegentia deprauata sunt emendatiora repperimus ; cf. R. Sharpe, « An
Irish Textual Critic and the "Carmen paschale" of Sedulius : Colmàn's Letter to
Feradach », Journal of Médiéval Latin 2, 1992, p. 44-54.
26. Éd. Levillain, t. II, p. 5 (lettre n° 69 de 847).
27. Éd. Levillain, 1. 1, p. 9 (lettre n° 1 de 829/830).
LES CLASSIQUES LATINS ET LA CRITIQUE TEXTUELLE 821

autres exemplaires, n'en est pas toujours plus avancé, et il n'a pas
pu s'empêcher de noter en marge à propos d'un passage
particulièrement corrompu : « Ici aussi, nous voyons les doctes tituber
puisque les autres exemplaires ont la même leçon que le nôtre. »28
Néanmoins un grand nombre de manuscrits classiques sont
parsemés de variantes interlinéaires et marginales. Parfois elles
sont tirées de plusieurs manuscrits et introduites par des formules
comme in aliis libris, in aliis habetur ou et hoc plures libri habent. Il
arrive aussi qu'on se livre à des jugements de valeur sur les
variantes : et sic melius est, et hoc est melius29. A moins que les leçons
jugées supérieures n'aient été introduites directement dans le
texte sur grattage, comme on avait demandé à Ekkehard de le
faire, on a dû choisir entre les variantes au moment de la copie
d'un nouvel exemplaire, et ces leçons, différentes de celles du
modèle, ont donné naissance à tous les manuscrits contaminés,
qui compliquent singulièrement l'existence des constructeurs
d'arbres généalogiques.
Les commentateurs consciencieux indiquent aussi les variantes
dont ils ont eu connaissance, en les expliquant parfois comme si
elles étaient sur le même pied. Arnulphe d'Orléans, par exemple,
déclare, à propos d'un passage du livre VI de la Pharsale de
Lucain, que omnibus umbris uel urnis fere idem est (6.735), ce qui
est un peu exagéré puisque la magicienne Erichto, dans sa colère,
veut chasser les divinités infernales, non seulement des tombeaux
mais aussi des de toutes les urnes30. Exceptionnellement, ils vont
plus loin. Thierry de Chartres, par exemple, dans son
commentaire à la Rhétorique à Hérennius31, s'ingénie à identifier des
exemples interpolés en alléguant qu'ils ne se trouvent pas dans
tous les manuscrits qu'il a pu consulter, et l'auteur anonyme d'un
commentaire aux Institutions de Priscien, le Promisimus, réussit à
déceler une glose dans son texte : « Certains ont ce passage,
d'autres ne l'ont pas, et c'est comme si c'était une glose destinée
à éclairer une question. »32 Le même commentateur émet aussi
des jugements sur la valeur des variantes, comme il arrive parfois

28. Saint-Gall, Stiftsbibliothek, 62 1, ad 7, 28, 28 : Caeteris exemplaribus similiter ut hic


est habentibus etiam doctos hic titubare uidimus, cf. A. C. Clark, « The Annotations of
Ekkehart IV in the Orosius Ms. St Gall 621 », Archivum latinitatis medii aevi 7, 1932,
p. 8.
29. Montpellier, Faculté de médecine, H. 226 (xirs., France), qui contient les
Déclamations majeures du Pseudo-Quintilien.
30. Arnulfi Aurelianensis, Glosule super Lucanum, éd. par B. M. Marti, Rome, 1958,
p. 349.
31. Cf. The Latin Rhetorical Commentaries by Thierry of Chartres, éd. par K. M. Fred-
borg, Toronto, 1988, p. 217-361.
32. Oxford, Bodleian library, Laud. lat. 67 (xil's., St-Albans), f. 23 v : Quidam libri
habent istam litteram, quidam non habent, et est quasi glosa soluens quandam questionem ;
cf. R. W. Hunt, «Studies on Priscian in the Twelfth Century, II», The History of
Grammarin the Middle Ages. Coilected Papers, Amsterdam, 1980, p. 62-63.
822 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

dans les marges des manuscrits : hec est recta littera, lectio grauior,
littera potior.
Cependant, les scribes et les correcteurs ne se sont pas
contentés d'accumuler des variantes, ils ont aussi essayé de
démêler la scriptura continua en séparant de façon de plus en plus
systématique les mots, ils ont remplacé une ponctuation rudi-
mentaire ou inexistante par un système de signes un peu plus
perfectionné33 et ils ont normalisé les graphies et parfois aussi la
morphologie des mots, ce qui a entraîné la disparition de formes
archaïques dans certains textes.
En revanche, on se pose toujours la question de savoir s'ils ont
fait aussi des conjectures ex ope ingenii. En général, les philologues
modernes sont très sceptiques sur cette question, et Edward John
Kenney, par exemple, dans un article sur le caractère de la
philologie humaniste34, déclare péremptoirement qu'ils en sont tout à
fait incapables, au moins dans le vrai sens du mot. Car il est
incontestable qu'ils ont été très habiles à faire des conjectures
fausses, et les lectiones facïliores ont été introduites précisément
parce qu'ils tenaient à remplacer des leçons qu'ils ne
comprenaient pas ou qu'ils ne comprenaient pas bien, par des
constructions et des mots plus familiers qu'ils considéraient aussi comme
plus corrects.
Il est plus difficile de savoir s'ils ont fait de bonnes conjectures.
C'est là une question qui intéresse moins les éditeurs de textes
antiques, désireux avant tout de reconstituer l'archétype aussi
bien que possible, et dans beaucoup d'éditions, notamment dans
celles des Oxford Classical Texts, un stigma anonyme indique sans
distinction les corrections et les conjectures intéressantes in uno
vel pluribus codicibus inventae*5, ce qui rend presque impossible
toute vérification et toute tentative de regrouper de tels
phénomènes. De plus, les codices descripti non contaminés, qui
pourraient bien montrer comment on travaillait sur les textes, ont tous
été écartés des apparats critiques, victimes, selon les règles, de
Yeliminatio codicum descriptorum.
De toute façon, dès qu'un manuscrit présente une bonne leçon
ou, à plus forte raison, toute une série de bonnes leçons qui lui
sont propres, on peut toujours invoquer un exemplaire perdu qui
lui aurait fourni les variantes, ce qui ne renforce pas le crédit des
correcteurs médiévaux.

33. Voir, p. ex., M. B. Parkes, Pause and Ejfect. An Introduction to the History of
Ponctuation in the West, Aldershot, 1992.
34. E. J. Kenney, « The Character of Humanist Philology », Classical Influences on
European Culture A. D. 500-1500. Proceedings of an International Conférence Held at King's
Collège, Cambridge, April 1969, éd. par R. R. Bolgar, Cambridge, 1971, p. 1 19-128.
35. Cf. L. D. Reynolds, N. G. Wilson, Scribes and Scholars. A Guide to the
Transmission ofGreek and Latin Literature, 3' éd., Oxford, 1991, p. 237.
LES CLASSIQUES LATINS ET LA CRITIQUE TEXTUELLE 823

II n'est pas rare, en effet, qu'on rencontre dans les manuscrits,


de façon plus ou moins isolée, des leçons tout à fait intéressantes.
Ainsi, au début des Remèdes à l'amour d'Ovide, le v. 1336 a
beaucoup gêné les éditeurs puisqu'il contient, selon tous les
manuscrits, deux verbes finis, dont le second ardet a été lié gauchement
au précédent par asyndète. Faisant preuve d'un sens aigu du
style, le correcteur contemporain de K37 a mis le participe présent
ardens à la place de ardet, et cette leçon a été adoptée dans
presque toutes les éditions récentes, sauf dans celle d'Henri
Bornecque, qui a préféré suivre Rudolf Ehwald38 en
remplaçant amat par amans, mais cette conjecture me semble moins
bonne.
Quelquefois il est possible de démontrer qu'on a affaire à de
véritables éditions médiévales. Ainsi, par exemple, Peter Lebrecht
Schmidt, dans son travail sur la transmission du De legibus de
Cicéron39, a attiré l'attention sur une sous-famille p de ce texte,
dont le représentant le plus ancien est un manuscrit français de la
fin du xir siècle40. Elle renferme toute une série de leçons
intéressantes, dont il n'y a aucune trace dans le reste de la tradition et
dont plusieurs ont été admises dans les éditions critiques
modernes. De même, dans son exemplaire des Faits et dits
mémorables de Valère-Maxime, conservé maintenant à la Bibliothèque
de la Bourgeoisie de Berne41, Loup de Ferrières ne s'est pas
contenté de compléter le texte et de corriger des passages à partir
de YÉpitomé de Julius Paris, en indiquant soigneusement sa
source42, mais, en apparence au moins, il s'est appliqué aussi à
faire des conjonctures judicieuses et à combler des lacunes
gênantes. L'exemple le plus célèbre se trouve dans le chapitre De
la bravoure du livre III, où tous les manuscrits présentent un texte
impossible... punicamporum firmitate (3.2.10). Loup a ajouté
dans la marge inférieure du f. 38v, avec un signe de renvoi,
classem nantes lubricis pelagi quasi cam, obtenant ainsi un texte
cohérent : « Quelle devait être la vigueur de ces soldats qui
ramenèrent à la nage, à travers les lieux glissants de la mer, une flotte
carthaginoise lancée à force de rames dans sa fuite, comme ils

36. Si quis amat quod amare iuuat, féliciter ardens I gaudeat et uento nauiget ille suo.
37. Paris, Bibliothèque nationale, lat. 8460 (xir s.), f• 1 r (marge droite).
38. Ovide, Les remèdes à l'amour. Texte établi et traduit par Henri Bornecque, 2e éd.,
Paris, 1961, p. 10, et P Ovidius Naso, ex Rudolphi Merkelii recognitione edidit
R. Ehwald, t. I, Leipzig, 1888, p. xxxix : « (amat) scripsi : amans; Put. in fine versus
"ardens", quod commendayit N. Heinsius ».
39. P. L. Schmidt, Die Ùberlieferung von Ciceros Schrift « De legibus » in Mittelalter und
Renaissance, Munich, 1974, p. 201-216.
40. Berlin, Deutsche Staatsbibliothek, Phill. 1794 (P).
41. Berne, Burgerbibliothek, 366 (A). A ex. L (Florence, Biblioteca Laurenziana,
Ashburnham 1899) sont des copies directes de l'archétype perdu.
42. Cf. J. Schnetz, Ein Kritiker des Valerius Maximus im 9. Jahrhundert, Neuburg a.
D., 1901, p. 40-50.
824 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

auraient fait en marchant à pied sur la terre ferme des camps. »43
Tandis que J. Schnetz considère Loup comme tout à fait capable
d'identifier un saut du même au même et de combler la lacune
par ses propres moyens44, Cari Kempf, qui a adopté cette leçon
dans ses éditions, se refuse catégoriquement à l'attribuer à un
philologue du Moyen Âge et profite de l'occasion pour postuler
l'existence d'un manuscrit plus ancien que l'archétype,
autrement inconnu, lequel aurait été utilisé par Loup pour ce
passage45. Avec plus de vraisemblance, Wallace M. Lindsay a
proposé d'y voir une addition marginale dans l'archétype, qui
aurait échappé à tous les copistes et que Loup seulement aurait
identifiée et placée au bon endroit46. Il est curieux, cependant,
que les mots nare, lubricum ctpelagus ne se retrouvent pas ailleurs
chez Valère-Maxime47 et que la forme neutre substantivée
lubricum au sens concret ne soit relevée qu'ici dans le Thésaurus
linguae latinae 48. Quoi qu'il en soit, les éditeurs n'ont pas trouvé
mieux, sauf qu'ils ont remplacé parfois classent par nauem afin de
rendre l'histoire moins invraisemblable49.
Il semble que les Comédies de Plaute aient tout
particulièrement stimulé la sagacité des copistes et des correcteurs. Le ms. J,
qui contient également le petit poème sur la corruption du
modèle et qui a été copié à la cathédrale de Salisbury au début du
XIIe siècle50, a beaucoup intrigué les philologues. Il a été utilisé par
Louis Havet, dans son Manuel de critique verbale, pour illustrer la
différence entre les leçons vraies, qui sont conformes au texte
primitif, et les leçons authentiques, qui sont à la fois vraies et
conservées par une tradition ininterrompue51. Et Alfred Ernout,
dans l'introduction à sa grande édition de Plaute, est amené à
conclure qu'il « est seul à renfermer un certain nombre de leçons
qui ont toutes chances d'être vraies, tout en n'étant pas
authentiques »52. En réalité, ce travail d'édition remonte, cependant, au

43. Qualis deinde roboris Mi milites, qui uehementi ictu remorum concitatam fuga Punicam
<classem nantes lubricis pelagi quasi cam>porum firmitate pedites in litus retraxerunt.
44. Schnetz, op. cit., p. 39.
45. Valeri Maximi, Factorum et dictorum memorabUium libri novem, recensuit et emen-
davit Carolus Kempfius, Berlin, 1854, p. 94.
46. W. M. Lindsay, « The Archétype Codex of Valerius Maximus », Classical Phiblogy
4, 1909, p. 113-117, avec un fac-similé du f. 38v.
47. Cf. E. Otôn Sobrino, Léxico de Valerio Màximo, t. H, Madrid, 1978, p. 1190, et
t. ni, Madrid, 1984, p. 1351 et 1499.
48. T. VII, 2, fasc. XI, Leipzig, 1989, col. 1687.
49. P. ex. Valère Maxime, Actions et paroles mémorables. Traduction nouvelle avec
introduction et notes par Pierre Constant, 1. 1, Paris, 1935, p. 209, cf. p. 51 1 : « Dans le
texte ainsi rétabli navem semble devoir être substitué à classem. Même avec cette
atténuation, l'invraisemblance du fait reste grande. »
50. Londres, British Library, Royal 15 C. xi, cf. T. Webber, Scribes and Scholars at
Salisbury Cathedra! c. 1075-c. 1125, Oxford, 1992, p. 159.
51. L. Havet, Manuel de critique verbale appliquée aux textes latins, Paris, 191 1, p. 425-
427.
52. Haute. Texte établi et traduit par A. Ernout, Paris, 1932, p. xxx.
LES CLASSIQUES LATINS ET LA CRITIQUE TEXTUELLE 825

modèle P3, probablement continental, qu'il a été possible de


reconstituer à partir de J et d'autres témoins partiels".
Mais la copie de Plaute la plus intéressante est certainement le
manuscrit Pal. lat. 1615 de la Bibliothèque Vaticane (B). Grâce
aux recherches de Hartmut Hoffmann et de Rudolf Pokorny, on
sait maintenant qu'il a été copié à la cathédrale de Worms vers
1030 par dix-neuf scribes différents54. On avait transcrit d'abord
les huit premières comédies d'après une copie (PBD) de P, qui a
été utilisée également pour D et pour tous les recentiores. Mais peu
de temps après, on a réussi à se procurer P même, et il a servi
pour la copie des douze comédies suivantes, des Bacchides au
Truculentus. De plus, on a ajouté au début le Querolus du Pseudo-
Plaute, probablement d'après un autre modèle. Le manuscrit a
fait l'objet de toute une série de corrections très compliquée
puisque les scribes ont non seulement collationné leur propre
texte sur le modèle mais aussi souvent revu les parties copiées par
leurs collègues.
Emile Châtelain a eu la bonne idée de donner, dans sa
Paléographie des classiques latins, des fac-similés du même passage des
Ménechmes dans les trois principaux manuscrits B, C et D55.
A titre d'exemple, on peut analyser la planche de B, qui contient
les vers 192 à 25456. Ils décrivent les préparatifs d'un festin chez
la maîtresse du second Ménechme, la courtisane Érotie, et
l'arrivée du vrai Ménechme au port de Syracuse. On voit facilement
que la page a été corrigée de façon systématique. Certaines
corrections sont tout à fait banales comme mordicus pour modicus
au v. 194 ou quatuor pour quotuor au v. 206. D'autres sont de
fausses conjectures. Ainsi au v. 204 le correcteur a changé prode-
rent en proderint alors que le sens et la construction exigeraient
properent, et au v. 210 il a exponctué Yi de laridum pour obtenir la
forme syncopée beaucoup plus commune, puisqu'il n'a pas percé
le secret des trochaïques septénaires et vu que la chute d'une
syllabe brève fausserait le vers. Mais il a surtout été dérouté par
les mots scitamentorum (« friandises ») au v. 209 et sincipitamenta
(« moitiés de la tête d'un animal ») au v. 211, d'autant plus qu'ils
ont été mal coupés dans B comme dans C et D. De plus, le
groupe consonantique se du premier mot a été confondu avec s
devant i dans tous les manuscrits, masquant ainsi le rapport avec
scitus de scisco. Comme ces mots ont été forgés pour la circons-

53. Cf. K. H. Chelius, Die Codices minores des Plautus. Forschungen zur Geschichte und
Kritik, Baden-Baden, 1989, p. 15-46 et 113-134.
54. H. Hoffmann, R. Pokorny, Das Dekret des Bischofs Burchard von Worms. Textstufen
-Frûhe Verbreitung - Vorlagen, Munich, 1991, p. 23-24.
55. C : Heidelberg, Universitâtsbibliothek, Pal. lat. 1613 (xe s., Freising?); D :
Vatican, Vat. lat. 3870 (IXe s., Allemagne). Un stemma se trouve, p. ex., dans Texts and
Transmission, Oxford, 1982, p. 306.
56. É. Châtelain, Paléographie des classiques latins, 1. 1, Paris, 1884, pi. 2 (f. 99v).
826 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS

tance par Plaute, le correcteur n'a pas compris leur formation et


a eu recours à des mots qu'il connaissait et que le lecteur était
censé connaître, à savoir sinciput, qui a le même sens que sincipi-
tamenta et qui est attesté, par exemple, chez Perse, chez Pline
l'Ancien ainsi qu'au v. 506 des Ménechmes> et omenta, qui signifie
« tripes, entrailles » chez Juvénal et Perse. Alors qu'il aurait dû
s'apercevoir que le sit du premier cas posait un problème, le
v. 21 1 donne au moins un sens satisfaisant, même si ce n'était pas
ce que Plaute avait écrit. En revanche, il y a cinq conjectures tout
à fait correctes :
v. 205 : egomi > ego emi
v. 210 : sullam > suillam
v. 221 : h//omines > hi homines
v. 224 : curaticet > cura licet
v. 225 : iubire > iube ire

Ces leçons ont été adoptées dans les éditions modernes et se


retrouvent presque toutes dans le palimpseste A du Ve siècle57, ce
qui doit être une pure coïncidence puisque cette branche était
entièrement inconnue au Moyen Âge. Évidemment ce sont ici
des conjectures assez faciles, mais il y en a ailleurs de plus
spectaculaires. Cesare Questa, par exemple, dans une étude des
manuscrits de Plaute en vue de son édition des Bacchides58, a
démontré que pour ce texte le copiste même ainsi que deux
correcteurs très compétents et très actifs ont corrigé de façon
heureuse des leçons manifestement fautives. Bien que ces
corrections aillent à rencontre du texte commun du premier copiste et
de C et D, Questa est plutôt enclin à penser que les correcteurs
ont procédé à une nouvelle inspection plus minutieuse du modèle
P. Mais il leur aurait fallu une perspicacité paléographique peu
commune pour déchiffrer, à tant d'endroits, des leçons que
le copiste de B et celui du modèle de C et D sont entièrement
d'accord pour ne pas y voir.
Ainsi, malgré l'absence des instruments de travail dont nous
disposons aujourd'hui et malgré une connaissance imparfaite de
la langue classique influencée par leur familiarité avec le latin
médiéval, beaucoup de copistes et de correcteurs ont essayé, de
leur mieux et avec plus ou moins de succès, d'améliorer les textes
qui leur étaient confiés, mais ce faisant ils se sont écartés du
même coup de l'idéal d'un scribe, gardien fidèle de la tradition,
qui copie sans réfléchir et sans tomber dans l'inattention, mais

57. Milan, Biblioteca Ambrosiana, G 82 sup.


58. C. Questa, « Per un edizione délie Bacchides », Rivista di cultura classica e medioe-
vale5, 1963, p. 227-239.
LES CLASSIQUES LATINS ET LA CRITIQUE TEXTUELLE 827

qui est assez intelligent pour ne pas introduire des gloses dans son
texte. Et c'est là un dilemme dont il est difficile de sortir.

MM. Jacques Monfrin, Jacques Fontaine et Jean Favier


interviennent après cette communication.

M. Jean Irigoin présente les observations suivantes :

« J'ai écouté avec une attention toute particulière l'intéressante


communication de M. B. Munk Olsen, car le problème de la
critique textuelle médiévale concerne tout autant les auteurs
classiques grecs que les auteurs classiques latins. Comment parvenir
à déterminer la capacité à corriger des scribes médiévaux? La
question a déjà été posée à propos des copistes byzantins par Paul
Maas, voilà une soixantaine d'années. Ce savant, qui est revenu
sur le sujet vingt ans plus tard, estimait que leur capacité était
assez grande, mais les conclusions qu'il tirait de ses observations
ne semblent guère avoir été connues des éditeurs les plus récents.
Trop souvent on a tendance à qualifier de non détériores des
manuscrits recentiores, en attribuant ainsi un caractère
d'authenticité à des variantes qui ne sont en fait que des conjectures.
Pour mesurer la capacité à conjecturer d'un copiste, je me
permettrai de citer ici un moyen expérimental que j'ai déjà utilisé.
Lorsqu'un manuscrit ancien souffre d'accidents matériels (perte
de folios isolés ou de cahiers entiers) qui se retrouvent sous la
forme de lacunes ou de simples omissions dans ses descendants,
l'examen du texte de ces derniers permet d'affirmer avec
certitude, puisque lacunes et omissions n'y ont pas été comblées, que
toute variante par rapport au texte du modèle ancien ne peut être
qu'une innovation, fautive ou heureuse, du scribe lui-même ou
d'un correcteur antérieur, sans qu'on puisse invoquer contre
cette affirmation le recours à un autre témoin, aujourd'hui perdu.
Ainsi des manuscrits dont l'intérêt pour l'éditeur est nul,
puisqu'ils descendent d'un témoin conservé, peuvent apporter, si on
les examine dans le détail, une aide objective et le plus souvent
datable pour déterminer la capacité à corriger des scribes
médiévaux, qu'il s'agisse de textes latins ou de textes grecs. »