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Écologie des liens

Ingenium
Collection dirigée par Georges Lerbet et Jean-Louis Le Moigne

« Car l’ingenium a été donné aux humains pour comprendre, c’est-à-dire pour
faire ».
Ainsi G. Vico caractérisait-il dès 1708 « la Méthode des études de
notre temps », méthode ou plutôt cheminement – ces chemins que
nous construisons en marchant – que restaure le vaste projet
contemporain d’une Nouvelle Réforme de l’Entendement.
Déployant toutes les facultés de la raison humaine, l’ingenium –
cette « étrange faculté de l’esprit humain qui lui permet de
conjoindre », c’est-à-dire de donner sens à ses expériences
du « monde de la vie » – nous rend intelligibles ces multiples
interactions entre connaissance et action, entre comprendre et faire,
que nous reconnaissons dans nos comportements au sein des sociétés
humaines.
A la résignation collective à laquelle nous invitent trop
souvent encore des savoirs scientifiques sacralisant
réductionnisme et déductivisme, « les sciences
d’ingenium » opposent la fascinante capacité de l’esprit
humain à conjoindre, à comprendre et à inventer en
formant projets, avec cette « obstinée rigueur » dont
témoignait déjà Léonard de Vinci.
La collection « Ingenium » veut contribuer à ce redéploiement
contemporain des « nouvelles sciences de l’ingénierie » que l’on
appelait naguère sciences du génie, dans nos cultures, nos
enseignements et nos pratiques, en l’enrichissant des multiples
expériences de modélisation de situations complexes que praticiens et
chercheurs développent dans tous les domaines, et en s’imposant
pragmatiquement l’ascèse épistémique que requiert la tragique et
passionnante Aventure humaine.

Derniers parus

Louis-José LESTOCART, Entendre l’esthétique dans ses complexités,


2008.
Julien MAHOUDEAU, Médiation des savoirs et complexité, 2006.
P. ROGGERO (dir.), La complexité territoriale : entre processus et
projets, 2006.
Jacques MIERMONT

Écologie des liens


Troisième édition revue et augmentée

Préfaces de Robert Neuburger


et Anne Sylvie Poisson Salomon
© L'Harmattan, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56946-1
EAN : 9782296569461
remerciements

Mes remerciements vont à Marie Cathelin, Sophie Duriez, Françoise Re-


nard, Georges Allyn, Jean-Philippe Amboise, Jacques Beaujean, An-
dré Bompard, Patrick Chaltiel, Didier A. Chartier, Jean-Marie Le-
maire, Jacques-Antoine Malarewicz, Grégory Miermont, Christian Por-
telli, Pierre Padovani, Michèle et Charles Sala, pour leurs aides, sugges-
tions, corrections, encouragements et conseils.

Pour cette troisième édition, les recommandations de Camille Darnaud,


des Éditions de l’Harmattan, grâce à son examen approfondi, ont été une
aide précieuse pour l’amélioration et les finitions du texte.
Je remercie tout particulièrement Anne Sylvie Poisson Salomon qui a ac-
cepté de relire attentivement et minutieusement l’intégralité de l’ouvrage
et d’écrire une nouvelle préface.

Ce livre a bénéficié du travail de recherche et de l’apport logistique du


Centre d’Étude et de Recherche sur la Famille (Paris).
À Dominique Laure
Préface 1992
Jacques Miermont a subi le poids du débat idéologique qui naît
vers les années 1967-1968, qui impose un choix du type ou bien
ou bien : faut-il privilégier l’idéal d’une « autonomie » telle que
l’ont comprise certains psychanalystes et s’opposer aux contraintes
groupales, familiales ou sociales, ou bien favoriser un idéal collecti-
viste, les avancées individuelles étant liées aux progrès du groupe
social ? Cette opposition présentée comme incontournable entre
sujet et groupe social ou familial, renforcée par des problèmes
d’écoles, de chapelles, a empêché de repenser sérieusement le lien
sujet/groupe. Peut-on lier, relier, sans déspécifier ? Comment créer
des liens et préserver l’identité, les appartenances ? Liens nécessai-
res, liens périlleux pour les processus d’individuation. Ces liens
sont nécessairement complexes ; Jacques Miermont les imagine
comme une tresse où rituel, mythe et épistémè constituent cha-
cun un fil qui n’a guère de valeur sans les autres.
L’auteur nous montre comment chacun de ces brins est consti-
tué et ce, en utilisant différents « langages » : éthologique, eth-
nologique. Il nomme cet exercice étho-anthropologie. En ce qui
concerne ses modèles de référence, Jacques Miermont ne cache pas
ses priorités : outre Sigmund Freud, René Thom et Gregory Bate-
son ont trouvé chez lui un lecteur passionné, respectueux, critique
à l’occasion. Il ne s’agit pas pour lui de les « totémiser » mais bien
au contraire de montrer comment leur apport est fondamental et
autorise des développements dans les sciences humaines.
Jacques Miermont cite un aphorisme de René Thom : « Une
condition nécessaire à la scientificité d’une discipline en sciences
humaines est sa totale inefficacité... » : dans cet ouvrage il ne
joue pas au scientifique mais tente d’humaniser l’homme-machine,
l’homme autre, tel que peut apparaître l’homme psychotisé, avec
tous les outils à sa disposition, et que sa culture étendue lui permet
d’utiliser.
Son écologie des liens est un apport majeur au monde psy-
chiatrique qu’il désenclave. Quand il tente de nous relier au psy-
chotique, seul être pour lui paradoxalement « autonome », dans
le même temps il relie la psychiatrie, l’humanise, la rend moins
fremd, étrangère.
10 Écologie des liens

En ceci il rend compte d’une réalité actuelle, du grand boule-


versement des sciences, de modèles trans-sciences tels que la cy-
bernétique, la théorie de l’auto-organisation, la théorie des catas-
trophes.
Un dernier aspect et non des moindres : l’humour. L’humour
est la capacité d’établir des liens inattendus. L’humour est proche
du paradoxe sans en avoir le côté angoissant. L’humour est un
mode communicationnel qui se passe des logiques banales et fait
pont entre des mondes qui autrement resteraient étrangers. Ainsi
cette création logique, pure invention de Jacques Miermont : Le
plagiaire anachronique. Non seulement il a été pillé sans être cité,
mais il se voit accusé d’avoir emprunté une pensée postérieure à
la sienne. Jacques Miermont en fait un monde en soi, le monde de
la transmission, où l’inversion du temps fait de Freud un fils de
Lacan.
Humour et profondeur de pensée font ici bon ménage. Bonne
lecture.

Robert Neuburger
avril 1992, Paris.
Préface 2011
Comment aborder cet ouvrage, près de vingt après sa publi-
cation originelle ? Son auteur m’ayant pressentie pour écrire une
nouvelle préface, la rédaction de celle-ci, tant dans ses dévelop-
pements conceptuels que méthodologiques, porte l’empreinte du
travail du séminaire du CERF (Centre d’Étude et de Recherche
sur la Famille).
Au cours de ces années, les approches théoriques en psychia-
trie, en psychopathologie, et les pratiques thérapeutiques ont consi-
dérablement évolué ; avec, en toile de fond, les découvertes in-
cessantes des neurosciences et le développement des sciences hu-
maines en général.
L’Écologie des liens est le premier volet d’un triptyque com-
plété par L’Homme Autonome (1995) et Psychose et thérapies
familiales (1997). Dans ce premier tableau, Jacques Miermont,
psychiatre pionnier des thérapies familiales dans le contexte de
psychoses traitées en institutions (hospitalière et ambulatoire),
développe une approche novatrice de la notion de lien. Il construit
un maillage complexe à partir de nombreux domaines épistémolo-
giques faisant généralement l’objet de pensées et écoles disjointes,
voire s’excluant mutuellement. Il développe une alternative au mo-
dèle bio-psycho-social, largement exploité dans les efforts de com-
préhension des pathologies mentales graves, telles les psychoses.
Au terme d’une longue pratique psychiatrique, marquée tout
à la fois par les méthodes psychanalytiques et systémiques, mais
aussi enrichie d’une ouverture passionnée aux problèmes posés
par la complexité, l’auteur revisite dans une perspective phylogé-
nétique, ontogénétique et culturogénétique le point de vue clas-
sique de la théorie des systèmes, en y articulant les apports de
l’éthologie (fondements phylogénétiques de la ritualisation) et de
l’anthropologie (différenciation des systèmes culturels).
Il développe en particulier l’idée qu’il est possible de définir
le lien dans une conception écosystémique, sous-tendue par une
acception moniste du corps et de l’esprit. Tandis que la différen-
ciation personnelle émerge des interactions familiales et sociales, le
lien humain résulte d’un fonctionnement biologique qui se traduit
12 Écologie des liens

par l’activation d’oscillateurs cérébraux, par la variation de flux


d’hormones au niveau central et périphérique : il existe une inter-
connection incessante des activités somatiques, neuronales et hor-
monales de l’organisme et de celles de son environnement au sein
de circuits d’informations qui les relient comme unités d’esprit.
Ainsi le lien humain s’inscrit dans, et se définit par des unités in-
terpersonnelles (couple, famille, groupes et communautés sociales)
qui elles mêmes évoluent dans un contexte sociétal et géopolitique.
Il s’agit alors véritablement d’une définition éco-étho-anthro-
pologique du lien : l’écologie des liens définit les rapports que
l’homme entretient avec ses contextes de vie et de survie, c’est
à dire son milieu interne (mental et somatique), son milieu ex-
terne (son habitat, ses lieux de vie, ses relations), et ce qui lui
sert d’interface (ses comportements, ses modes de communica-
tion, ses dispositifs cognitifs, ses systèmes d’appartenance, etc.).
Les individuations sont également reliées aux grands systèmes de
pensée et de croyance. Considérer les liens humains dans une telle
perspective permet à l’auteur d’étudier les conditions et les consé-
quences d’apparition des faits de communication et de cognition,
leurs structures et leurs fonctions, leurs causalités et leurs finalités.
Le contexte qui donne un sens et des perspectives aux liens
humains se ramifie dans un écosystème au sein duquel Jacques
Miermont met en scène trois opérateurs temporo-spatiaux. Son
hypothèse est qu’ils opèrent conjointement, structurant et dy-
namisant les liens, dans de multiples dimensions, en s’inscrivant
dans un processus évolutif. Il s’agit des rituels (formalisation des
échanges), des mythes (cohésion par transmission d’information)
et des épistémès (construction de connaissances, savoirs et savoir-
faire). L’ensemble de ces opérateurs actifs dans un écosystème va
permettre progressivement l’individuation et l’accès à l’autono-
mie.
Par ses rituels qui produisent des signes, l’homme s’insère dans
son milieu écologique et construit son appartenance sociale, tout
d’abord par le passage primordial de l’attachement primaire, puis
via la signalisation complexe des communications qui structurent
les interactions et canalisent les échanges. Le rituel permet la mo-
dulation et la différenciation des émotions. Dans les comporte-
ments d’attachement, les incidences ontogénétiques (développe-
ment de l’individuation) sont complètement intriquées aux acqui-
sitions phylogénétiques.
Préface 2011 13

Par les mythes s’opèrent les transmissions phylogénétiques et


transgénérationnelles des systèmes de croyance et des systèmes
de valeurs. Les mythes assurent la cohésion et la régulation des
groupes humains, la différenciation des unités familiales et so-
ciales. Par les croyances qu’ils génèrent, qu’ils façonnent et qu’ils
transforment, ils responsabilisent les personnes dans leurs sys-
tèmes d’appartenance, et donnent une signification et une valeur
à leurs conduites.
L’épistémè, qui concerne l’appréhension objective des phéno-
mènes, structure la connaissance et la reconnaissance, organise et
modifie les systèmes de pensée en se confrontant à l’épreuve de
l’expérience. Elle permet de maintenir le lien, tout en relativisant
les certitudes mythiques et idéologiques. Des frontières fluctuantes
et évolutives séparent ainsi mythes et épistémès.
De nombreux thèmes sont développés dans ce livre, concernant
en particulier les trois opérateurs précédemment cités. Certains
mythes ancestraux sont revisités ; le retour réflexif aux fondamen-
taux de l’humanité convie au ressourcement de la clinique. Cette
articulation permet la découverte de chemins créatifs nouveaux,
en élargissant les domaines de la représentation qu’un thérapeute
peut avoir de la genèse de la souffrance d’un être humain dans les
interactions dont il est partie prenante, interactions tissées dans
un contexte écologique qui lui est propre. Par cette approche, les
liens vitaux s’insèrent dans un écosystème dans lequel ils prennent
sens : ainsi, le lien est-il éco-étho-anthropologique.
D’une manière générale, par la mise en résonance et l’articu-
lation féconde de nombreux champs, domaines et concepts, cet
ouvrage nourrit la réflexion tant des cliniciens que des chercheurs
et des étudiants de diverses disciplines.
Il contribue en effet à l’émergence d’un nouveau paradigme,
définissant un continuum subtil entre les diverses manifestations
psychopathologiques et l’état normal. Le clinicien trouvera dans
cet ouvrage des pistes pour orchestrer les modèles de référence
classiques qui peuvent lui sembler parfois contradictoires voire
concurrents, en évitant que ces logiques en apparence incompa-
tibles ne conduisent à un appauvrissement de la créativité théra-
peutique.
La circulation mentale entre les divers développements de ce
paradigme incite le thérapeute non seulement à l’élaboration d’hy-
pothèses fécondes sur la signification et la genèse du trouble de
14 Écologie des liens

son patient dans son écosystème, mais aussi à la découverte de


pistes inédites conduisant à sa libération et son autonomisation,
au cas par cas.
Car l’ensemble du livre questionne en définitive la subtile os-
cillation entre normal et pathologique, entre autonomie et hété-
ronomie. Les actions thérapeutiques vont mettre en jeu les trois
fonctions opérantes et solliciter les différents registres accessibles
du lien s’il y a lieu. Le processus d’observation est lui-même un
lien actif qui modifie plus ou moins profondément l’observateur
et l’observé. La position écosystémique du thérapeute est para-
doxale : l’intervenant génère une situation thérapeutique dans la
mesure où il appartient au système qu’il observe et qu’il influence
parce qu’il ne lui appartient pas.
Jacques Miermont convie le lecteur à aborder des champs théo-
riques qui bien souvent ne font pas partie des arcanes de la mé-
decine, mais ont révolutionné la pensée épistémologique et scien-
tifique du XXe siècle : la cybernétique, les théories des systèmes,
des catastrophes, de l’auto-organisation etc. La mise en perspec-
tive et l’orchestration de ces différents angles d’approche et d’ana-
lyse, s’inscrivant dans l’approche épistémologique multifocale de
la complexité, fait exploser les cadres conceptuels classiquement
utilisés dans les domaines de la biologie, de la psychologie, et plus
généralement des sciences humaines, volontiers cloisonnées. Ce qui
pourrait apparaitre comme une ahurissante transgression, comme
par exemple l’application de la théorie des catastrophes à l’ana-
lyse des troubles psychotiques, conduit ici à la réalisation d’une
œuvre magistrale et puissamment originale.
Tout au long de ce texte, le lecteur est sans arrêt sollicité et
remis en cause dans son appréhension du monde ; il sent émerger
des univers infiniment subtils qui font partie de lui même et dont
il ignorait l’existence ; il devient capable de mieux appréhender
les fondements mêmes de son identité et les conditions de son
autonomie, ce qui lui permet d’aller se confronter à celles d’autrui,
en un mot, nourrir et conforter la créativité thérapeutique.
À l’aube d’un siècle où la sémiologie devient standardisée dans
une démarche diagnostique parsemée d’instruments parfois simpli-
ficateurs et peu compatibles entre eux, cette démarche permet de
poser les prémisses d’une nouvelle sémiotique à même d’enrichir
voire de transformer à terme la pratique psychiatrique et psycho-
thérapeutique.
Préface 2011 15

Elle ouvre en effet des voies de compréhension et de soula-


gement des symptômes et des souffrances souvent corrélés à des
dislocations des liens, par la création de contextes restaurant le
respect des personnes, de leurs projets de vie, en un mot, de leur
humanité.

Anne Sylvie Poisson Salomon


pédiatre, épidémiologiste
et thérapeute systémicienne
décembre 2011, Paris.
Première partie

Prologue
1 Archaïsmes et modernité
« La dernière chose qu’on trouve en faisant un ou-
vrage est de savoir celle qu’il faut mettre la première. »

Pensées, I, 19
Pascal

Les liens en questions


Le lien sera défini ici comme ce qui unit une personne à d’autres
personnes, à soi-même, et aux choses. Ces « choses » peuvent être
des objets matériels, des objets imaginaires ou symboliques qui
caractérisent autrui ou soi-même. Il peut s’agir également d’un
lien à des entités immanentes (le lien à sa propre pensée ou à
l’esprit d’un groupe) ou transcendantes (le cosmos, Dieu, etc.).
L’enfant est lié à ses parents, à ses frères et sœurs, à ses grands-
parents, à ses compagnons, à ses jouets, à sa maison. Mais il est
également lié à lui-même, à l’esprit de sa famille et de la société
dans laquelle il vit. Il se trouve ainsi sous l’emprise de systèmes
d’émotions, de pensées et de croyances. On peut concevoir que
toutes ces formes de relation ne soient pas de même nature. Ces
liens peuvent être éphémères ou durables, superficiels ou profonds,
froids ou chaleureux, rigides ou souples. Parler du beau temps
permet d’établir un lien apparemment éphémère et superficiel.
C’est pourtant un moyen de communication dont les personnes
autistes sont habituellement incapables. L’existence des liens ne
se révèle souvent que lorsqu’ils posent un problème, par exemple
quand ils se dérobent, là où ils sont habituellement attendus.
Quelle est la nature, apparemment si diverse, voire contradic-
toire, des moyens de communication qui permettent aux hommes
d’établir des liens ? Peut-on rendre compte du fait que les progrès
dits « spectaculaires » de la science et de la technique n’empêchent
pas la violence, de la guerre conjugale à la guerre internationale ?
Comment expliquer que ce que l’on prend pour des vérités ab-
solues aboutisse aux plus graves malentendus entre les hommes,
que l’amour puisse se transformer en haine ou en indifférence,
que la technologie moderne démultiplie conjointement les effets
de construction et de destruction, de vie et de mort ? Comment
20 Archaïsmes et modernité

se transmettent les valeurs et les connaissances de génération en


génération, et de quelle manière les sagesses ancestrales se super-
posent ou s’opposent aux acquis de la civilisation dans la consti-
tution des relations entre les hommes ?

Arguments
Les réponses à ces questions reposent habituellement sur un
cloisonnement des savoirs. Des spécialistes de plusieurs disciplines
sont le plus souvent conviés à donner leur point de vue sur un
thème commun, sans qu’un véritable dialogue ne puisse pour au-
tant s’instaurer. Surgissent des œuvres phares de l’interdisciplina-
rité, qui déplacent certaines frontières des disciplines socialement
instituées, sans nécessairement communiquer entre elles. L’homme
devient cosmique (poussière d’étoile, H. Reeves, M. Cassé), cellu-
laire (M. de Ceccatty), neuro-endocrinien (biologie des passions,
J.-D. Vincent), neuronal (J.-P. Changeux, A. Damasio), inscrit
dans la biologie évolutive de ses comportements (K. Lorenz, J.
Bowlby, A. Demaret), décentré de lui-même (S. Freud, D. W.
Winnicott., M. Khan), structural (J. Lacan, C. Lévi-Strauss, M.
Godelier, P. Descola), cybernétique (N. Wiener, H. von Foerster),
neuro-cybernétique (P. Bassine), systémique (L. von Bertalanffy,
H. A. Simon), complexe (E. Morin, J.-L. Le Moigne), producteur
et produit de formes intelligibles (R. Thom), se réalisant par l’éco-
logie de l’esprit (G. Bateson), etc.
Dans le même temps, appparaît la fulgurance des innovations
scientifiques et technologiques de l’humain, mais aussi la résur-
gence de ses conduites irrationnelles, lié à la rémanence des formes
archaïques de fonctionnement de la psyché et des groupes.
Autant dire que la perception de l’homme peut sembler écla-
tée, écartelée entre des contraintes radicalement opposées. Or le
lien que l’homme entretient avec son environnement, avec son sem-
blable, et avec lui-même, est constitué par la stratification et l’in-
trication de ces multiples dimensions.
Le lien chez l’homme relève toujours d’un fonctionnement bio-
logique, qui se traduit par l’activation d’oscillateurs cérébraux, par
la variation de flux d’hormones au niveau central et périphérique,
par l’ouverture et la fermeture de « serrures » par des « clefs »
ioniques et enzymatiques, par la modification des échanges synap-
tiques au sein des circuits neuronaux.
Arguments 21

Le lien est amour, haine, amitié, sexualité, altruisme, agres-


sion, prédation, rivalité, jeu, menace, manipulation, pouvoir. Ces
divers modes de communication créent des événements que l’on
peut définir comme des liens réels.
Le lien se traduit également par la mise en scène de présenta-
tions, de représentations, d’émotions, de sentiments et d’affects
qui informent sur le style de relations entre soi et autrui ; cette
mise en scène repose sur un équilibre subtil entre des attitudes non
conscientes, des processus psychiques conscients et inconscients,
et des distinctions/transformations entre les scénarios oniriques,
fantasmatiques, et les représentations des événements réels ; le lien
se construit psychiquement par la relation d’objet, et l’accès, par
le langage, au statut de sujet désirant. Ces liens sont ici des liens
virtuels, générateurs d’imaginaires, de potentialités, d’idéalités.
Mais le lien naît tout autant d’un effet de système lié aux in-
fluences entre personnes entrant en interaction qui définissent les
styles de comportements et de discours. L’individuation person-
nelle va de pair avec les individuations familiales et collectives qui
se structurent dans la dynamique des interactions. Le lien s’inscrit
dans, et se définit par des unités interpersonnelles (couples, fa-
milles, clans, entreprises, etc.), qui, elles-mêmes, évoluent dans un
contexte géophysique et géopolitique. Ces individuations sont ainsi
reliées aux grands systèmes de pensée et de croyance, telles qu’ils
s’expriment dans les mythologies, les religions, les idéologies, les
sciences. Le tissu relationnel forme ici des liens irrationnels et des
liens complexes, marqués par les paradoxes qui naissent des zones
de passage entre liens virtuels et liens réels 1 . En pratique, dans
les moindres gestes de la vie quotidienne, tous ces niveaux inter-
fèrent, alors même qu’il semble théoriquement illusoire de penser
pouvoir les réunir, ou même les articuler.
Le terme d’écologie des liens cherche à décrire les rapports
que l’homme entretient avec ses contextes de vie et de survie,
c’est-à-dire son milieu interne (son corps et sa psyché) son milieu
externe (son habitat, ses lieux de vie, ses relations, son évolution
avec la planète Terre), et ce qui lui sert d’interface (sa psyché, ses

1. Le complexe d’Œdipe, le double bind forment typiquement des liens


complexes, qui ont des incidences rituelles, mythiques et épistémiques spéci-
fiques. On peut définir un lien complexe comme un lien qui n’a de solution,
ni comme lien réel, ni comme lien virtuel (se reporter au chapitre « Épisté-
mologies et épistémès »).
22 Archaïsmes et modernité

systèmes de comportement et d’appartenance). Il s’agit de rendre


compte des interférences entre ces différentes dimensions et de leur
intégration dans des unités systémiques significatives.

Perspectives
Le but de cet ouvrage serait de proposer un itinéraire qui per-
mette une circulation entre ces divers domaines. Cette circulation
repose sur l’utilisation de trois concepts qui ont pour caractéris-
tique de voyager assez bien dans chacun des différents champs
précités et d’avoir chacun des sens multidimensionnels. Le rituel,
le mythe, l’épistémè décrivent respectivement les effets d’interac-
tion, de croyance et de (re)connaissance qui entrent en interfé-
rence dans la constitution des liens. Le terme d’écologie décrit le
contexte qui donne un sens et une finalité aux liens, par une in-
formation réciproque avec l’écosystème producteur et produit. Il
désigne le domaine naturel artificiel, localisé dans l’espace-temps,
au sein duquel opèrent les effets de formalisation des échanges
(ritualisation), de création mythique (mythopoïèse), de plaisir de
connaître (épistémophilie).
L’écologie des liens cherche donc à étudier les conditions et
les conséquences d’apparition des faits de communication, leurs
structures et leurs fonctions, leurs causalités et leurs finalités. Ce
faisant, il ne s’agit, ni d’atteindre une synthèse exhaustive (le pro-
jet serait exorbitant !), ni d’approfondir l’analyse de chaque détail
envisagé. Les spécialistes de chaque discipline pourront critiquer
les partis pris de l’auteur, les failles de son savoir. Les philosophes,
les épistémologues professionnels pourront regretter l’absence d’un
système complet, totalisant et parfaitement cohérent.
Cet itinéraire est ainsi né d’une réflexion et d’une expérience
psychiatriques, où les méthodes psychanalytiques et systémiques
permettent de repenser les liens entre écologie, éthologie et an-
thropologie. Il n’est pas le seul possible et ne prétend pas à l’ex-
haustivité. La folie est sans doute la forme la plus radicale, hor-
mis la mort, de la déstructuration des liens humains. Mais elle
est également signe d’appel. Ne serait-elle pas, de plus, source
de connaissance et de sagesse concernant les communications in-
terhumaines ? Le lien, fondamentalement, est ambivalent : source
d’aliénation et/ou d’autonomie, d’asservissement et/ou de libéra-
tion, de violence et/ou de pacification.
Perspectives 23

Les thèmes qui circulent dans cet ouvrage pourront apparaître


relativement complexes et abstraits. Le fil conducteur est, quant
à lui, d’un seul tenant et bien concret : l’expérience de la souf-
france humaine ; elle conduit, pour celui qui l’éprouve, par empa-
thie pour autrui et par résonance interne, à chercher des garde-
fous, des moyens de protection, qui se doivent d’être d’autant plus
sophistiqués que la dangerosité et le risque de mort sont proches.
J’ai appris à me repérer comme psychiatre-limite : côtoyant, de-
puis plus de quinze ans 2 des patients schizophrènes au destin tra-
gique, des handicapés mentaux profonds, des névrosés graves, j’ai
senti le besoin de me resourcer à la lecture des écrivains, des sa-
vants, des philosophes. Rien, là, de bien original. L’abstrait et le
concret circulent au travers de liens d’autant plus forts qu’ils sont
opaques et qu’ils résistent à l’appréhension. La violence de la ma-
ladie me permet de gérer ma propre violence. Mais cela ne suffit
pas. Il faut encore que la clinique soit source d’enseignement, de
désapprentissages ouverts sur l’effet de surprise et d’ouverture sur
la vie normale. J’ai toujours cherché à privilégier les expériences
rebutantes et éprouvantes de la clinique aux théories réputées ex-
plicatives et/ou salvatrices.
J’ai ainsi essayé de repérer et de décrire quelques ponts qui re-
lient les symptômes, la souffrance, et la vie normale. Je m’adresse :
– au lecteur prêt à repenser les rapports entre la pathologie
mentale et la normalité. La folie ne peut plus être considérée
comme relevant d’une causalité simple, ce qui entraînait tradition-
nellement, soit une pure exclusion, soit la tentative vaine d’ex-
tirper un « mal » facilement localisable. Certains phénomènes,
d’apparence illogique, incompréhensible, évidents chez le fou, nous
révèlent des ressorts indispensables à notre vie et à notre survie ;
– au clinicien prêt à prendre le risque de questionner la perti-
nence de ses modèles de référence, dont les logiques sont multiples
et apparemment incompatibles entre elles. Est-il possible d’articu-
ler les niveaux biologiques, psychologiques, sociologiques, et leurs
technologies respectives : médicale, psychanalytique, systémique ?
L’émiettement des pratiques psychiatriques actuelles finit par dé-
router et nécessite la recherche d’un nouveau paradigme ;
– au chercheur et à l’étudiant des diverses sciences humaines,
concerné par les problèmes de la communication et de la cognition
Les pratiques et les recherches cliniques contemporaines ont, en
2. Dix-neuf ans supplémentaires ont passé depuis (troisième édition 2011).
24 Archaïsmes et modernité

effet, montré que l’état normal, la névrose, la folie et la perversion


sont reliés par des connexions profondes. Ce qui ne veut pas dire
que ces quatre états soient équivalents. Si le passage d’un état
à l’autre se révèle par un effet de rupture, il est désormais de
plus en plus possible de repérer, voire de renforcer les fibres plus
ou moins visibles qui assurent la continuité entre les différentes
manifestations psychopathologiques et l’état normal.
2 Rituels, mythes, épistémès
« Les théories sont des auxiliaires indispensables de
la Science, mais ce sont des auxiliaires tyranniques
contre lesquels il faut savoir se défendre ; celui qui subi-
rait leur empire sans réagir ne serait plus capable d’un
examen vraiment libre ; il se mettrait à lui-même des
œillères, et cependant on ne saurait se passer d’elles.
Que faire alors ? »

Dernières pensées
H. Poincaré

Les opérateurs des liens


Les liens qui permettent de faire connaissance avec quelqu’un
ne se perçoivent pas comme le nez au milieu de la figure ; bien
qu’ils affectent nos sens, une part importante de leur réalité a
quelque chose d’impalpable, d’invisible, d’inaudible, si l’on s’en
tient au choc, pourtant essentiel, de la première impression d’une
rencontre ; on peut être « touché » par quelqu’un, ne pas pouvoir
« sentir » telle personne, percevoir telle autre comme « brillante »
ou « réservée ». Cependant, seul le cheminement de la tempora-
lité permet de se repérer. La nature du lien n’est perceptible que
par l’intermédiaire d’une modification des signes au travers de la
durée, qui génèrent une histoire et fonctionnent comme figures
de style, métaphores, analogies temporelles d’une impression phy-
sique qui, par le phénomène du « contact », permet de réguler les
effets de proximité et de distanciation 1 .
L’hypothèse de base que je souhaite développer dans cet ou-
vrage est la suivante : je postule que les relations humaines sont
structurées par trois opérateurs temporo-spatiaux 2 : le rituel, le
mythe, l’épistémè. Chacun de ces opérateurs repose sur des systè-

1. Alors que les signes morphologiques peuvent être appréciés dans les
trois dimensions de l’espace, les signes du lien nécessitent l’adjonction d’une
quatrième dimension, la dimension du temps. Bien plus, ces signes ne prennent
sens qu’en référence à des potentialités virtuelles, les mémoires, qui supposent
l’adjonction d’espaces fictifs au nombre de dimensions très élevé.
2. Ces opérateurs permettent à la fois l’observation et l’implication.