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Quentin Serot

Le dualisme de Bergson au regard de la neuroscience


contemporaine.
« La durée vécue par notre conscience est une duré au rythme déterminé,
bien différente de ce temps dont parle le physicien et qui peut
emmagasiner, dans un intervalle donné, un nombre aussi grand qu'on
voudra de phénomènes. »

Matière et mémoire (1896)


Sommaire

INTRODUCTION

A/Science et dualisme chez Bergson: une présentation générale ….....................................5

1/La critique des modèles matérialistes …..................................................................................5

2/Le dualisme reconstruit …........................................................................................................7

a/Le rôle du cerveau


b/La mémoire comme temporalité révélatrice de l'esprit
c/La théorie des plans de conscience: l'articulation et l'interpénétration des différences ontologiques
entre le cerveau et l'esprit
d/La déconstruction des concepts « du dualiste vulgaire » et la métaphysique de la matière.

B/Le dualisme de Bergson au regard du matérialisme neuro scientifique contemporain. .11

1/Les sciences cognitives et la philosophie de l'esprit. Un paradigme conceptuel contemporain qui


accompagne et interprète les neurosciences contemporaines …...................................................11

2/Les critiques adressées au dualisme …......................................................................................12

a/La positivité des résultats scientifiques invalide t-elle le dualisme de Bergson ?


b/Un dualisme idéologique et improductif ?
c/Le dualisme de Bergson et la question interactionniste.

PLAN

1/ L'interprétation dualiste des faits scientifiques est mise à mal par l'avancée des
neurosciences. Les résultats de la philosophie bergsonienne sont discrédités par le progrès
naturaliste. …............................................................................................................................ 17
A/L'interprétation des aphasies idéologique est relative au système de Bergson …..................17

-L'argumentation de Bergson...
-Au regard des résultats actuels

B/Le cerveau est un organe de représentation, il n'est pas simplement sensori moteur. Le corps
défini métaphysiquement ne correspond plus aux possibilités qu'offre la pensée
moderne.......................................................................................................................................22

-L'argumentation de Bergson...
-Au regard des résultats actuels

2/Le dualisme bergsonien, dans sa dynamique constitue, une forme d'idéal critique
quant aux résultats des neurosciences actuels, la résonance actuelle tient à la manière
dont il questionne l’établissement positif de la conscience objectivée, en ce sens il
garde une pertinence interrogative et heuristique dans la pensée des neurosciences
actuelles …...............................................................................................................................28

1/L'interprétation bergsonienne des faits scientifiques, s'il elle ne produit pas de résultats cohérents
avec la pensée des neurosciences contemporaines, en contient des intuitions heuristiques ….. 28

a/La matière fondamentale , un exemple de résultat naturaliste qui s'accorde avec le dualisme.
b/La mémoire localisée et associative n'est pas une norme établie, cette conception rencontre des
difficultés quant à l'évolution temporelle de la mémoire.

2/Une métaphysique qui interroge les difficultés du monisme matérialiste de la philosophie de


l'esprit contemporaine....................................................................................................................33
Introduction

A/Science et dualisme chez Bergson : présentation générale.

Le dualisme bergsonien comporte trois aspects fondamentaux: il se fonde d'abord sur une
critique du modèle spatial des sciences, puis sur une analyse particulière du rôle du corps et de la
mémoire dans la constitution de l'esprit pour devenir une ontologie de la différentiation du réel et
une métaphysique de la matière .

1/La critique des modèles scientifiques matérialistes

Le dualisme bergsonien se fonde d'abord sur une critique des sciences. Les sciences sont le
produit d'une intelligence qui divise, qui réduit pour abstraire la matière. Les outils d'abstraction
comme les mathématiques sont le terme d'une évolution biologique, conférant non une puissance de
connaissance mais une puissance d'action sur le réel. Les moyens que les scientifiques utilisent pour
connaître sont de l'ordre de la manipulation utilitaire. Le scientifique cherche le stable, le figé,
l'essence invariable qui règle la réalité. Or le réel est production temporelle de nouveautés, le passé
et le présent interagissent et se différencient pour former un tout dont les similitudes ne sont que des
constructions de l'esprit. Deleuze dans «Le bergsonisme1 », montre que Bergson conçoit le temps
comme la condition de la différenciation qualitative du réel. Le processus d'expansion qualitative ne
se réduit pas à une ligne physique spatiale. Concevoir le temps et la matière comme des entités
uniformes et capables de similitudes constitue donc une simplification. La science en divisant le
réel, traite le temps comme de l'espace. L’associationnisme et le localisationisme qui sont
dominants à l'époque de Matière et mémoire sont pour Bergson l'exemple de cette utilisation
fallacieuse de l'intelligence qui manque, pour des besoins utilitaires, l'aspect qualitatif et temporel
de l'esprit. Les travaux de Broca et de Gall qui associent des caractéristiques physiologiques à des
caractères humains ou a des pensées humaines. La morphologie du crâne ou la création d'une

1
Deleuze Le bergsonisme PUF quadrige chapitre 4 :une ou plusieurs durées
cartographie des facultés cérébrales sont des exemples de ce type de lien. Ces courants scientifiques
sont explicitement visés par la critique bergsonienne, celui-ci tentant de montrer que la réduction de
l'esprit ou de la pensée à sa localisation physique procède du modèle de l'intelligence comme
distance au réel. On envisage seulement la conscience dans son expression étendue et physique. La
critique consiste dans le fait que la localisation est un fait mais cela n'est pas une preuve,
l'explication des processus cérébraux par leurs localisations physiques manque le phénomène, on
postule l’émergence de la pensée par la matière et on déduit de l’observation, la preuve de ce
postulat. L'explication du processus de la pensée par une suite d'états physiques observés est une
tautologie. Les interactions entre le passé et le présent sont homogènes et linéaires c'est une
métaphysique du temps comme succession d'instantanéités présentes qui fixent le cadre de la
pensée localisationiste. De fait, c'est un réductionnisme qui se passe d'une réflexion préalable sur la
nature du réel, on observe ce que l'on postule.
De même, la critique de l associationnisme repose sur une idée similaire. Celui-ci pense en
terme de résultats, on pense en terme d'états et non en processus, l'exemple de la critique du langage
comme association est révélatrice de cette critique, si toutes les phrases sont des associations aux
choses, comment expliquer la reconnaissance d'un timbre de voix que je ne connais pas ?
L'associationnisme contredit le réel parce qu'il le simplifie, le lien entre les associations de
mots et de sens est un lien mystérieux parce qu'il repose sur une causalité linéaire qui associe des
sons avec un sens alors que ces deux entités sont distinctes et toujours différentes. Il faut penser un
mixte entre le son et le sens, la construction du langage n'est pas une association qui sépare et lie
les entités par des schèmes abstraits, mais une fonction complexe. La critique de l’associationnisme
et de la localisation est sous-tendue par l'idée d'un truchement du devenir de la réalité.
Plus essentiellement, la critique du parallélisme précise et complète les critiques précédentes.
Le premier chapitre Matière et mémoire2 et la conférence « Le cerveau et la pensée 3» démontent
l'idée d'un parallélisme entre pensée et cerveau entre matière et esprit entre temps et physicalité.
L'idée est que cette association provient d'un contresens logique. Les penseurs du parallélisme
utilisent le cerveau dans des sens contradictoires tout en maintenant l'unité du mot « cerveau ». On
passe inconsciemment de l'hypothèse idéaliste à l'hypothèse réaliste, chacune de ces doctrines, ne
pouvant à elle seule, tenir la doctrine du parallélisme pour vrai. Frédéric Worms dans « Introduction
à matière et mémoire » résume la critique bergsonienne en disant que le cerveau est une portion de
matière, l'idéaliste insiste sur le mot portion et le réaliste sur le mot matière. Dans le premier cas, le
cerveau isolé doit rendre compte de la représentation du tout du monde ce qui est contradictoire,
dans le second, il existe une entité dissimulée derrière le cerveau qui produit la représentation, celle-

2
Bergson : Matière et Mémoire Puf quadrige 2008
3
F. Worms : Introduction à matière et mémoire Puf 1997 p40
ci étant par essence une interaction avec le monde, on prend un des deux termes d'une relation pour
la relation ce qui induit une contradiction.
L'ensemble de ces critiques repose sur l'idée d'une métaphysique qui n'assume pas ses
fondements. La causalité associative comme causalité simpliste, la localisation comme observation
sans vertus explicatives, la spatialisation de l'intériorité de la pensée comme contre sens logique
sont des exemples de la critique des sciences matérialistes qui réduisent la relation corps et esprit à
une relation d'extériorité, négligeant par là la complexité du réel. Il faut penser la spécificité de
l'esprit.
Le dualisme de Bergson se fonde sur cette critique des sciences matérialistes de l'entrée dans
le 20e siècle. Il faut refonder un dualisme pour éviter les écueils de la science qui en se prétendant
objective repose sur une métaphysique simpliste et contradictoire. Après cette critique, Bergson va
reconstruire une pensée de la vie mentale qui correspond à cette vison complexe du réel.

2/Le dualisme reconstruit

Bergson fonde un système d'interaction entre le corps et l'esprit dualiste, dans lequel le
cerveau et la mémoire sont des objets d'étude factuels qui permettent d'illustrer et de penser ce lien
particulier ces deux entités. Bergson revient aux faits et recouvre la.réalité dans sa complexité.Pour
rendre possible cette vision dualiste de la vie mentale, Bergson fonde une métaphysique de la
matière qui sert de support ontologique au dualisme. Ainsi le dualisme débouche sur un holisme
dynamique de la réalité.

a/Le rôle du cerveau

Pour Bergson le cerveau ne créé pas la pensée, il est une image (réalité ontologique première
et indépendante) qui polarise les images du monde vers une action unifiée et à venir (chapitre 1 de
Matière et Mémoire). Ce n'est pas un récipient qui intègre l'esprit dans la matière mais une entité
fonctionnelle et dynamique qui amène mécaniquement l'esprit dans le monde. Il est un organe de
médiation et de sélection. De médiation, parce qu'il écarte les souvenirs-images qui ne servent pas
au présent du sujet, de sélection, parce qu'il est une entité biologique qui sélectionne les images
pour une perception unifiée et présente. Bergson insiste sur l'action et le présent dans le rôle du
cerveau. Le cerveau est les mécanismes moteurs qu'il induit donne une forme à notre expérience du
monde et ce sera la mémoire qui en donnera le contenu. La fameuse théorie du cône envisage la
perception comme la pointe du présent, les images souvenirs issues de la mémoire vécue, contenues
dans le tout du réel, sont projetées dans le présent par le corps. Celui-ci est un organe d'incarnation
qui ne contient pas la représentation mais qui la rend possible, la représentation n'est plus
potentiellement présente dans le tout mais actuelle parce qu'unifiée en vue d'un acte. Le dualisme
bergsonien est un dualisme qui accorde une place importante au corps et à ce qu'il peut. Il permet la
représentation parce qu'il soustrait de la profusion des images ce qui ne le concerne pas. La théorie
de la perception pure exprime cette enracinement essentiellement utilitaire du corps dans la réalité
qui contient une foule de représentations potentielles. L’épineuse question des liens entre corps et
esprit trouve un élément de réponse dans cette place du corps comme fonction de la praxis. Il faut
cependant signaler que si le corps rend possible l'action, il ne s'incarne que sur le mode de
l'extériorité présente, il n'est pas capable de projet ou de réminiscence du passé.

b/La mémoire comme temporalité révélatrice de l'esprit

La mémoire par son aspect temporel est révélatrice de la conception bergsonienne de l'esprit.
Celle ci lorsqu'elle n'est pas la mémoire de l'apprentissage répétitif rend possible la subjectivité. Ce
n'est pas une entité fixée dans une matière décrite par des liens de causalités horizontaux. La
mémoire est une personne agissante. Elle est le tout du passé pour le présent, et par ce biais elle se
donne comme vectrice de mouvement. La distinction, au chapitre 2 de Matière et mémoire4, de cette
mémoire souvenir avec la matérialité mécanique de la mémoire-répétition qui prolonge simplement
l'action du corps, n'est pas une distinction spatiale, mais temporelle. L'esprit n'est pas répétition du
passé, mais action du passé sur le présent, il est cette temporalité agissante, et non répétitive. Cette
mémoire-souvenir qui se projette sur le présent n'est pas sur le même plan ontologique que les
images perçues ou l'image percevant qu'est le cerveau, les durées qui caractérisent essentiellement
ces deux pans de la vie mentale ne se confondent pas. En soi, la perception présente pure
(perception définit métaphysiquement et conceptuellement, elle se distingue de la perception
présente et empirique qui elle sera déjà mémoire) n'est en rien de la mémoire pure, elle est dans un
rythme de temporalité qui s'actualise sur le mode utilitaire du présent, alors que la mémoire
souvenir est désintéressée et intégrante de son propre passé. Le souvenir pur n'est pas un objet
inscrit dans une matière mais un événement inscrit dans une histoire.
Il y a entre esprit et matière une différence de degrés parce qu'ils participent tous les deux du
même processus du devenir, la matière devient le degré quasi nul de l'esprit. La mémoire-souvenir

4
Bergson Matière et mémoire op,cit p 83
la contracte pour que la potentialité de l'action du passé sur le présent s'actualise. Elle est un mode
d'existence métaphysique du passé, il y a entre passé et présent une différence eidétique que l'esprit
ou la mémoire brise par l'acte d'actualisation, telle est la singularité de l'esprit sur le corps. Cette
singularité est la différence de nature entre corps et esprit. C'est dans l'acte que rend possible le
présent que ces formes de mémoire et ces formes de temporalité convergent et s'unifient. Dans le
présent les tensions vers celui-ci se dissipent pour laisser place au réel comme actualité pure.
Quel est alors le fonctionnement empirique de la conscience dualiste ?

c/ La théorie des plans de conscience : l'articulation et l'interpénétration des différences


ontologiques entre le cerveau et l'esprit.

Cette théorie est selon Fredéric Worms dans « La théorie bergsonienne des plans de
conscience5 » est au centre de la conception du dualisme (fin du chapitre 3 de matière et mémoire)
de Bergson, elle vient contre l’associationnisme linéaire, décrire le fonctionnement dualiste de la
vie mentale. La question devient, comment construire la possibilité d'une psychologie et d'une vie
mentale unifiée à partir d'un dualiste ? Comment s'articulent fonctionnellement les différences entre
les durées respectives propres au corps et à l'esprit ? Comment la mémoire pure et la perception
pure peuvent-elles, en conservant leurs singularités converger dans l'acte de reconnaissance ?
Comment converge le sens d'un mot et le son perçu par l'oreille ?
Bergson part du phénomène de reconnaissance attentive qui fait coïncider la perception
présente et le souvenir passé, il la définit comme un redoublement, une multiplication de la
perception sur elle même, elle ne vient pas traiter l'objet par des mécanismes informatifs comme
associationnisme la conceptualise mais informer l'objet. Le souvenir est propulsé sur l'objet non sur
le mode de la réminiscence mais sur le mode l'actualisation. C'est dans l'acte présent que le passé
vient recouvrir l'objet. Ce n'est pas un acte linéaire puisqu'il est temporel, il possède des sauts
qualitatifs multiples. Entre évoquer, reconnaître et comprendre la différence du travail de l'attention
est une différence de nature. Bergson en vient alors la théorie des cercles concentriques de la
mémoire. L'idée est qu'autour du cerveau, qui ancre les souvenirs sur le mode du présent, viennent
se greffer des cercles concentriques de différentes natures dans lesquels l'esprit viendrait chercher
des représentations qui convergent fonctionnellement vers l'objet perçu. Chaque cercle
correspondant à des profondeurs d'un passé total, immatériel, inutile et inconscient. Le point vers
lequel converge ces cercles est le moment présent. Il est un mixte dans lequel se mêle souvenir et
perception, action et rêve, le souvenir pur y devient souvenir image. La question devient qui

5
Bergson et les neurosciences, 1997,colloc les empêcheurs de tourner en rond : p87
sélectionne les images passées pour les faire coïncider avec l'objet perçu ?
La conscience représente alors l'agissant dans le présent dense, c'est grâce à celle-ci la
perception est déjà mémoire et la mémoire est à nouveau perception. Le présent devient un état
mixte par l'acte conscient. Elle est ce type d'être particulier, qui rend possible l'acte caractéristique
de l'esprit, ce dans celui-ci que se résout le problème de la différence de nature entre souvenir et
perception. Elle remonte dans le passé par un acte de tension et d'extension de soi, elle explore sa
profondeur enfuie pour projeter le souvenir dans la perception. Le saut qu'elle effectue est un saut
qualitatif dans les cercles concentriques, il est fonction de l'effort, de l'activité du sujet pour projeter
l'inconscient (totalité des souvenir existant mais inutiles) dans le présent. L'effet de ce saut, de cette
tension vers le passé est de structurer spatialement la totalité de nos souvenirs sur le mode de la
perception. Ainsi la mémoire spatialisée par l'effort intellectuel de la conscience s'érige en plans de
conscience physiques. Mais alors comment penser le support ontologique qui permet le dualisme ?
Comment le dualisme s'accorde t-il avec une vision unitaire de la réalité comme tout inséparable ?

d/La déconstruction des concepts « du dualiste vulgaire » et la métaphysique de la matière.

Après avoir analyser la place du corps et de mémoire dans la constitution de la psychologie


individuelle, Bergson pense un dualisme de processus ( 4 ème chapitre de Matière et Mémoire).
L'idée est que le dualisme ne doit pas être un dualisme d’opposition comme celui de Descartes mais
un dualisme de participation. Il faut concilier tous les concepts construits qui opposent le corps à
l'esprit. Les concepts de sensation et d'extension, par exemple doivent être conciliés. Les sensations,
que Kant oppose au caractère étendu du monde, sont pour Bergson dotées d'extension. Il y a une
continuité entre la perception et espace. Si nos sensations n'étaient pas étendues nous retomberions
dans les impasses du réalisme et de l’idéalisme que nous avons étudié dans la section sur la critique
des sciences. Dans ce cas, soit la matière n'est pas spatiale, notre subjectivité construisant cette
spatialité, soit nos sensations n'ont pas d'extériorité parce qu'il n'y a que la matière qui lui est
extérieure les sensations seraient alors internes et coupées du monde. L'opposition entre pensée et
entendue tombe sous la pensée de la totalité. L'intensif d'une sensation est dans l'extensif de la
spatialité, l'opposition kantienne entre intensif et extensif se dissout ainsi. De même, l'opposition
entre la quantité et la qualité connaît un traitement similaire. La matière n'est pas seulement
quantitative, elle est aussi qualitative, ces concepts sont deux versants d'une même réalité. La
matière peut être perçue comme homogène et quantitative, c'est son extériorité que l'on appréhende
par l'intelligence. Mais cette variation quantitative peut produire des variations qualitatives. Le
qualia est par exemple, la genèse d'une condensation qui s'ajuste au rythme de notre existence ce
n'est pas l'expression d'un processus physique quantifiable. Le dualisme bergsonien est d'abord un
holisme au sens où la matière et l'esprit sont un dans un tout unifié. Leur différence de nature tient à
une différence de mode d'existence temporel, l'une est répétition homogène et l'autre action
hétérogène. Il n'y a plus comme chez Descartes irréductibilité d'un terme à l'autre, mais processus
commun. Cette métaphysique de la matière est le fond théorique qui sous tend et permet le dualisme.
Il faut une matière qui supporte des différences de régimes d'actualisation du corps et de l'esprit, et
la matière définie uniquement comme une condition de la durée, c'est à dire comme un support
multiple dont l'esprit à besoin pour s'actualiser, répond à cette exigence. L'esprit est un acte de
changement pur, la matière devient par lui, elle aussi est conditionnée par l'esprit, on retrouve l'idée
d'une intrication essentielle de la matière et de l'esprit, d'un dualisme de participation. La nécessité,
associée avec le rythme temporel du corps se concilie avec la contingence qu'introduit l'acte d'esprit
qui connaît un rythme temporel intégratif.

Il s'agit dans ce travail de confronter la vison dualiste de la vie de l'esprit soutenue par une
ontologie non matérialiste de Bergson, avec les résultats de la neuroscience matérialiste
contemporaine.

B/Le dualisme de Bergson au regard du matérialisme neuro scientifique


contemporain.

1/Les sciences cognitives et la philosophie de l'esprit. Un paradigme conceptuel


contemporain qui accompagne et interprète les neurosciences contemporaines.

La philosophie de l'esprit se définit selon Jean François Dortier dans son article « Qu'est ce
que la philosophie de l'esprit ?6 » est une philosophie qui a pour objet la nature de la pensée. Elle
connaît depuis Aristote, Descartes ou Kant de nombreux bouleversements paradigmatiques et
possède une histoire multiple et mouvementée. Mais dans les années 60, la philosophie de l'esprit
est délaissée au profil des sciences humaines et ce n'est qu'avec l'essor des sciences cognitives
qu'elle se reconstitue comme une discipline structurée dans les années 70-80. Elle regroupe un
ensemble de disciplines autour des neurosciences ( définies comme l'étude proprement scientifique
de la matière cérébrale) avec par exemple la linguistique, la psychologie cognitive, la philosophie

6
Le cerveau et la pensée 2011 Science humaine ouvrage de synthèse p151
de l'esprit. Les avancés positives des neurosciences croissent de manière exponentielle depuis le
début du 20eme siècle, depuis Paul Broca et ses travaux sur l'aphasie cérébrale et la capacité
linguistique jusqu'aux techniques d'imagerie cérébrale, la connaissance, physiologique et
cybernétique, du cerveau et de la matérialité de la pensée ont suscité de vifs débats philosophiques.
Cette énergie philosophique a permis la construction et la constitution d'un paradigme de pensée qui
accompagne et interprète les résultats scientifiques des neurosciences contemporaines. L'objet de la
philosophie de l'esprit est d'intégrer les résultats des neurosciences dans des questionnements plus
fondamentaux comme le statut de la causalité mentale par exemple. Celle-ci admet selon Fabrice
Clément dans « Les rapports de l'âme et du corps dans la philosophie de l'esprit 7» une description
naturaliste de la matière physique cérébrale, par ce fait elle s'offre un gain épistémologique majeur.
Ce gain est définit par Francis Wollf dans sa conférence «du paradigme structuraliste au paradigme
cognitiviste » par une méthode qui considère la primauté de la cause physique d'un phénomène sur
sa finalité, elle déploie de fait toute la puissance épistémologique de l'expérimentation. Ce choix
implique des postures philosophiques qui ne sont pas vraies universellement pour tout philosophe
de l'esprit contemporain mais qui sont, pour la majorité, acceptées. Il s'agit de penser l'interaction
dans un monisme matériel, Esfeld définit, par exemple, deux des quatre points de départ du
problème de la philosophie de l'esprit par l'acceptation du principe de clôture physique et l'absence
de surdétermination causale régulière. Le premier principe est un principe de complétude
explicative, nomologique et causale du domaine physique ; cela signifie que pour tout état physique,
le fait que l’on puisse expliquer cet état matériellement (en le référant à des causes physiques, à des
lois physiques qui l’expliquent) justifie que l’on considère que l’explication est complète. Le second
indique la possibilité en droit de réduire les causalités mentales à des explication physiques. La
philosophie de l'esprit après l'acceptation moniste divise le phénomène de la conscience entre des
état mentaux, comme la douleur par exemple et les états physiques comme l'activation de la fibre C
pour la transcription physique de l'état mental « douleur », et tente de penser les liens entre ces deux
entités. On voit l'orientation profondément anti-bergsonienne des sciences cognitives. Le
matérialisme, le monisme et la séparation de la vie psychique en termes d'états physiques et d'états
mentaux sont des points fondamentalement divergents entre le dualisme de Bergson et la pensée
contemporaine des neurosciences.

Il est intéressant de comparer les pensées de la neuroscience et ses implications et le


dualisme métaphysique de Bergson au sens où lui même voulait fonder sa métaphysique sur de la
matière observable. Il dit dans son avant-propos de Matière et Mémoire qu'un problème

7
/Fabrice Clément :Les rapports de l'âme et du corps dans la philosophie de l'esprit : Revue de théologie et de
philosophie, v.131, no.1, p 4
métaphysique se résout dans les faits, en même temps qu'il les éclaire. Il s'agit de construire un
dialogue entre les projets naturalistes contemporains et le dualisme métaphysique et factuel de
Bergson, comprendre les oppositions et les résonances philosophiques de Matière et mémoire dans
notre paradigme matérialiste. Comprendre comment l'on peut penser de la matière observable dans
des cadres interprétatifs très différents. Pour cela nous commençons par définir les types de
critiques épistémologiques que ce paradigme naturaliste a pu faire au dualisme de Bergson.

2/Les critiques contemporaines adressées au dualisme

Au regard du développement des neurosciences contemporaines, le dualisme de Bergson


semble soulever trois principales objections d'origine positives, épistémologiques et
métaphysiques :les résultats positifs invalident le rôle de la mémoire et du cerveau, les faits
interdisent le dualisme, c'est la critique positive. Le dualisme est irréfutable et de fait improductif,
semblable à une idéologie, c'est la critique épistémologique. Et le dualisme empêche la pensée de
l'interaction entre corps et esprit, c'est la critique métaphysique.

1/La positivité des résultats scientifiques invalide t-elle le dualisme de Bergson?

Changeux, dans le premier chapitre de son livre « l'Homme neuronal » montre les résultats
des neurosciences qui mettent définitivement à mal, l'idée d'un dualisme. Les résultats des
neurosciences modernes contredisent la nature duale du corps et de l'esprit. Jean Delacour dans son
article , « Matière et mémoire à la lumière des neurosciences modernes 8»,montre que la dualité des
mémoires et le rôle actif du corps, hypothèses qui fondent la réflexion dualiste de Bergson, se
voient invalidées par l'avancée neurobiologique. La capacité représentationelle et projective du
cerveau est prouvée par l'imagerie cérébrale. Les représentations mentales ont des bases cérébrales
et elles sont associées avec les zones de la perception. La théorie du cerveau comme organe d'action
et la coupure entre perception et mémoire ne résistent aux constatations des neurologues. Pour un
matérialiste au sens strict le système dualiste de Bergson s'effondre. Mais la compréhension des
zones cérébrales d’implication dans la formation d'une pensée ou d'un souvenir peut-elle réellement
invalider le dualisme bergsonien ? Une démonstration dans le langage des neurosciences modernes
de l'aspect physique de la mémoire rend t-elle irrationnelle la doctrine dualiste de Bergson ? Les

8
Bergson et les neurosciences op cit p25
langages se superposent-ils ?
Jean noel Missa dans son article « Une critique positive du chapitre 2 de matière et mémoire
de Bergson 9 » conclut l'article en disant que Bergson n'a pas besoin des faits cliniques pour
construire sa psychologie métaphysique. La théorie des mémoires, le concept de durée, la place de
la matérialité chez Bergson ne sont pas nécessairement dépendantes des faits scientifiques. De fait,
on ne réfute pas le dualisme bergsonien par la pensée matérialiste des neurosciences actuelles, ce
sont deux réponses à deux questions différentes. Bergson fonde son dualisme sur l'hypothèse
métaphysique de la matière comme durée, le fait que la matière spatiale décrite par l’imagerie
médicale soit structurellement différente du système dualiste de Bergson n'implique pas
nécessairement la réfutation de celui-ci. L'interprétation de Bergson des faits scientifiques est une
interprétation relative aux connaissances de l'époque.
Alors, peut on aujourd'hui encore avoir une interprétation bergsonienne des résultats des
neurosciences ?

2/Un dualisme idéologique et improductif ?

La réfutabilité selon Karl Popper est le critère permettant la distinction entre une idéologie
spéculative et une science. Le dualisme parce qu'il suppose une différence de nature entre matière et
esprit refuse de s'exposer à la réfutation propre aux sciences naturalistes. Le monisme matérialiste
ne peut permettre la confirmation expérimentale du dualisme. Une différence de mode d'existence
temporel entre matière et esprit n'est pas réfutable, elle est donnée et postulée. Vérifier
l’hétérogénéité des durées de la matière et de l'esprit avec une modélisation mathématique uniforme
paraît au premier abord comme une entreprise contradictoire. De fait, ce modèle est assimilable à
une pensée subjective et axiologiquement plus faible que la pensée neuroscientifique qui fournit des
modèles construits pour être testables. Alors le dualisme bergsonien est-il simplement un
spiritualisme incompatible avec le matérialisme naturaliste ? La mécanique quantique par ses
résultats est-elle réellement incompatible avec la métaphysique de la matière de Bergson ? Peut-on
voir, dans le second principe d'Heisenberg qui postule l’impossibilité de connaître simultanément la
position et la vitesse d'une particule élémentaire, ou dans le paradoxe EPR qui montre qu'une
mesure actualise l'état d'une particule celui étant, avant la mesure, descriptible uniquement par un
ensemble d'états, des intuitions que Bergson aurait eu lorsqu'il décrivait l’hétérogénéité qualitative
de la matière et la non linéarité du temps. Le dualisme de Bergson serait alors compatible avec la
description de la matière par la physique fondamentale des années 1930. Joël Dolbeault dans son

9
Bergson et les neurosciences op cit p83
article « Le dualisme de Bergson à la lumière de la physique 10 » montre que le dualisme bergsonien
est compatible avec le naturalisme. Bergson propose un naturalisme dynamique qui intègre la vision
scientifique dans un mouvement à la place du naturalisme d'inertie des savants qui suit le
mouvement des sciences. Le reproche d'irréfutabilité spéculative et idéologique tombe parce que
«paradoxalement, le lien est donc plus étroit entre le dualisme de Bergson et la physique actuelle
qu’entre matérialisme et cette même physique ». Le dualisme décrit la réalité et n'est plus
simplement idéologique.
On pourrait opposer à cette thèse la lecture critique que fait Whitehead de la vision
bergsonienne de l'espace. En pensant l'abstrait dans l'espace Bergson nie le fait que l'espace est
corrélatif de la possibilité de percevoir les structures du monde. L'espace permet la référenciation
dans le processus du réel. Il est un lien avec l’expression abstraite et essentielle du monde. La
critique des sciences qui est le premier moment du dualisme repose sur cette idée de la science
mathématique et naturaliste issue du cartésianisme comme abstraction spatiale. Mais c'est l'espace
qui est le premier moment de la connaissance. L'émergence de l'espace n'est-il pas le pôle objectif
de l'unité temporelle subjective, la condition de possibilité du tout comme le prétend Whitehead ?
Dans ce cas, l'entreprise de spatialisation, de mathématisation de la conscience est légitimée
face à l’hypothèse dualiste. On peut penser la connaissance par abstraction mathématique, par
structures d'isolement rationnelles comme le pense Bachelard dans la « Formation de l'esprit
scientifique » avec la description du passage de la prescience à la science. L'objectivité est dans
l 'espace et dans son abstraction, le dualisme est idéologique. La primauté de la durée est abstraite et
l'accès à la réalité se fait originairement dans la spatialisation. Le dualisme est un dogmatisme
irréfutable et le naturalisme lui est axiologiquement supérieur.
Le dualisme de Bergson est-il un dualisme abstrait, idéologique et irréfutable ?

3/Le dualisme de Bergson et la question interactionniste

Quine dans les « Deux dogmes de l’empirisme » supprime l'opposition entre ce qui est vrai
en vertu de la signification et ce qui est vrai en vertu de l’expérience, il affirme même que, si les
vérités proprement conceptuelles ne sont plus séparables des vérités scientifiques, l’épistémologie
ne constitue plus un domaine réservé au philosophe mais qu’elle se doit au contraire d’être
naturalisée. La philosophie de l'esprit matérialiste, adopte l'idée que la matière est donnée par le
neurobiologiste ou le physicien. Ce qu'il reste du dualisme devient épistémique et non plus
ontologique. Le langage de l'esprit est un langage pratique L'évidence contre tout dualisme étant

10
Dolbeault Joël, « Le dualisme de Bergson à la lumière de la physique », Revue philosophique de la France et de
l'étranger 2/2012 (Tome 137) , p. 191-207
celle de son incapacité à rendre compte de l’interaction entre corps et esprit. Une différence de
nature ne permet pas ce type de lien dans une ontologie moniste et matérialiste. Comment penser la
causalité avec une différence de nature entre deux dimensions de la réalité ? Ce n'est possible
qu'avec une causalité abstraite, prise au piège du langage. Penser les relations de l'esprit et du corps
par un dualisme de la durée c'est éviter la question de l’interaction parce que c'est, en droit, penser
l’impossibilité d'une interface physique entre ces deux termes. La réalité comme tout de matière ne
supporte de différence de nature même temporelle c'est une contradiction avec l'idée du tout.
L'observation de la matière permet de penser le lien entre un état mental et un état physique. Elle est
plus proche de la réalité.
Mais Bergson ne pense t-il l'interaction entre corps et esprit autour de la notion de tension
vers le présent ? Est-ce réellement contradictoire avec le paradigme matérialiste des neurosciences
contemporaines ?
La philosophie de l'esprit en acceptant l'idée d'une ontologie de la matière donnée par les
sciences physiques pense, un état physique et un état mental qui doivent interagir. Bergson critique
les notion d'états et de causalités linéaires entre états, la causalité est participation . La matière est
processus, elle est un esprit potentiel. Dans « Le panpsychisme de Bergson », Dolbealt montre que
Bergson pense une interaction corps et esprit avec l idée d'une matière comme degré d'esprit quasi-
nul. La matière est répétition du passé vers le présent quand l'esprit est activité du passé vers le
présent. C'est par une matière redéfinie métaphysiquement pour y intégrer le dualisme que Bergson
pense la question des liens entre le corps et l'esprit.
Il y a une continuité entre l'esprit et la matière. La matière connaît des différences de tension
vers le passé. L'esprit est l'acte d'actualisation du passé dans la matière présente. Celle-ci «se ploie »
pour laisser passer l'esprit comme le dit Bergson dans la conférence «la conscience et la vie » issue
de l'« Energie spirituelle ». Le dualisme pense l’interaction dans une ontologie différente du
paradigme matérialiste. Il pense l'impossibilité de conceptualiser l'interaction avec l'ontologie de la
matière que nous livre la science matérialiste. En pensant la distinction, entre états cérébraux et
états mentaux, la philosophie de l'esprit cherche un lien de causalité entre matière et esprit.
L'antériorité d'un terme sur l'autre, ou la capacité de produire des causes pour l'une ou l'autre de ces
deux entités est une discussion absurde pour Bergson. En pensant l'esprit et la matière comme des
durées de différentes natures, Bergson pense la continuité entre ces deux termes. Le concept de
cause source de conflit dans la philosophie de l'esprit matérialiste, devient celui de participation au
tout. Le matérialisme procède par séparation de la réalité, il manque le réel.
La métaphysique qui permet le dualisme de Bergson n'est t-elle pas dans ses principes
incapable de rendre compte de l’interaction entre le corps et l'esprit ?
Ces trois reproches qui discrédite le dualisme sont-ils justifiés ? Le matérialisme de la neuro
philosophie, au nom d'avancées positives ne discrédite t-il pas trop vite le dualisme de Bergson ?

Le dualisme de Bergson, est-ce un dualisme idéologique, contredit par les faits, en droit
incapable de rendre compte de l’émergence de la conscience par la matière, ou est-ce une
métaphysique qui pense la matière pour pallier les contradictions du matérialisme, qui intègre la
neuroscience moderne et qui par la méthode de l'intuition pense la matière pour lui rendre l'esprit ?
Peut-on penser une conciliation et une continuité entre le dualisme de Bergson et le
matérialisme neuro-scientifique contemporain ou n'y a t-il que des oppositions entre ces deux
courants de pensée ?

Nous allons montrer dans une première partie que si l'on envisage les faits
neuroscientifiques actuels comme vrais alors les critiques que nous avons soulevé sont justifiées,
puis nous montrerons que c'est dans les questions qu'apporte le dualisme à la méthode avec laquelle
ces faits sont construits que la portée du dualisme dans la modernité se conceptualise.
1/ L'interprétation dualiste des faits scientifiques est
mise à mal par l'avancé des neurosciences. Les
résultats de la philosophie bergsoniennes sont
discrédités par le progrès naturaliste.

Dans cette partie, il s'agit de montrer que l'on peut apporter une critique à la théorie de
Bergson, au sens où elle représenterait une interprétation idéologique des faits, ce qui dénote de son
éloignement du réel, de son impossibilité à le transcrire. La philosophie bergsonienne a pour
méthode, celle qui consiste à admettre l'empirie comme le corollaire du raisonnement, il y aurait
alors un sens à dire que les faits scientifiques contemporains rendent caduques les résultats
philosophiques de Bergson. Celui-ci, en parlant du problème corps et esprit, dit dans son avant
propos de Matière et Mémoire que : « un problème métaphysique capital se trouve transporté sur le
terrain de l'observation, où il pourra être résolu progressivement au lieu d'alimenter indéfiniment les
disputes entre les écoles dans le champs clos de la dialectique pure ». De fait le dualisme doit
dialoguer avec les faits sans quoi il s'estompe.

A/L'interprétation des aphasies idéologique et relative au système de Bergson.

Bergson dit pour fonder le dualisme que c'est la réalité qui est empiriquement duale, que les
faits sont la différence de nature entre matière et mémoire, entre le souvenir pur et sa réalité
cérébrale. Sa méthode pour le démontrer consiste dans un premier temps à penser une distinction
métaphysique entre le souvenirs pur et le mécanisme cérébral qui en permet l’émergence, puis à
confirmer cette distinction par les faits, par l'étude du cas de l'aphasie du langage. Il veut montrer
l’erreur qui consiste à déduire du cas d'aphasie l'idée selon laquelle la lésion entraînerait la négation
ou la pertes des souvenirs détruits, il s'insurge contre Broca qui voit dans la perte de reconnaissance
des mots la destruction du souvenir des mots. Il interprète le cas de Broca en montrant que la
survivance de certains mots prouve le fait que le souvenir reste malgré la lésion et que ce ne sont
que les mécanismes moteurs de reconnaissance et d'utilisation du langage qui sont détruits. De fait,
il confirme par une analyse des faits de neurologie son dualisme. Nous allons dans un premier
temps analyser le détail de l'argumentation bergsonienne qui justifie cette interprétation des faits
cliniques puis la confronter aux résultats des neurosciences contemporaines quant à la question des
lésions en général et tenter de montrer le caractère éminemment idéologique de l'analyse positive de
Bergson. Celui ne cherchant qu'à imposer les dogmes cardinaux de sa métaphysique positive, sa
méthode de confirmation par les faits est une méthode à priori sans lien à l’expérience.

1/La thèse de Bergson

Le raisonnement de Bergson, pour rendre son dualisme empirique se fait d'abord par un
examen du mécanisme de reconnaissance, il distingue deux types de reconnaissance qui viennent
reprendre la distinction des deux genres de mémoire. La reconnaissance spontanée, qui est une
reconnaissance corporelle, habituelle, et pratique, elle produit un effet psychologique que Bergson
définit comme le sentiment de familiarité. C'est une reconnaissance purement biologique qui
reprend le schème de l'apprentissage, de la répétition mécanique, de l'immanence corporelle. Elle
est schématique au sens où elle schématise les objets, structure l'expérience. Elle est cette forme
stable qui permet un cadre d'insertion des souvenirs purs. Il prend l'exemple pour confirmer la
présence de ce mécanisme de reconnaissance d'un cas étudiée par Charco dans lequel un homme, à
la suite de lésions cérébrales ne reconnaît plus sa femme et ses enfants mais des femmes et des
enfants. C'est bien une reconnaissance sur le mode répétitif du présent qui reste active, mais le sujet
ne peut plus reconnaître son passé, c'est donc l'autre reconnaissance, celle qui implique l'attention,
celle qui projette le passé sur le présent qui semble détruite. On voit une première confirmation de
sa théorie par les faits.
De même, il prend l'exemple de la perte du sens de l'orientation, il en déduit la perte du sens
du présent impliqué par une lésion qui détruit le premier type de reconnaissance, mais l'homme
ayant encore des souvenirs Bergson affirme la survivance de la capacité à ramener les souvenirs
dans le présent. Pour rendre sa théorie viable Bergson en vient, de fait, à distinguer dans le cerveau
deux types de schèmes moteurs spatiaux qui peuvent être atteints par des lésions cérébrales, le
schème statique qui forme notre rapport au monde c'est la reconnaissance spontanée et celui qui
permet l’insertion des souvenirs purs, qui les ramène à la perception, c'est le schème moteur
correspondant à la reconnaissance réfléchie et au mécanisme d'attention qu'elle contient. L'étude du
cas des aphasies vient confirmer ce modèle de reconnaissance. La reconnaissance schématique du
mot correspond au premier modèle de reconnaissance, au modèle à la forme de notre rapport au
langage, et la compréhension revoit au second schéma, à la projection du sens sur le mécanisme de
reconnaissance. Une lésion ne vient pas détruire le souvenir du mots mais vient détruire l'un de ces
deux modules. La loi de Ribot vient confirmer cette hypothèse dans la mesure où celle-ci postule la
perte progressive de différents types de mots, selon celle-ci le sujet oublie progressivement les
noms propres, puis les noms communs, et enfin les verbes, c'est de fait plus la perte d'une fonction
qualitative et non d'un contenu quantitatif de mots. C'est le schème de la reconnaissance des mots
qui est atteint, il y a un dynamisme logique à perdre les mots les plus inutiles pour aller vers les
mots de l'action, c'est bien une forme et pas des contenus qui est atteint. C'est une deuxième
confirmation par les faits.
L'associationnisme en pensant des associations mécaniques entre sons et souvenirs est
incapable de rendre compte ni de cette loi, ni de la compréhension, l'argument est que si le mot
singulier était contenu dans l'écorce cérébrale, les mots ne seraient pas compréhensibles ni
reconnaissables dans la mesure où chaque mot perçu est unique et les associations supposent un
deux entités similaires. Or un son et un souvenir possèdent un caractère identique est trop peu
probable pour être réaliste. De plus ce type de modèle se réfugie dans l'obscure hypothèse de traces
cérébrales. Fredéric Worms dans sa conférence « La théorie bergsonienne des plans de
11
consciences:genèse structure et significations » résume la critique positive, et non plus
métaphysique, de l'hypothèse des traces cérébrales en disant que celle-ci est incapable de rendre
compte de la dissociation entre souvenir et perception que peut engendrer la lésion. Si on est dans
une hypothèse localisationiste la lésion prouve la dissociation des zones entre souvenir et perception
mais l'unité de la vie psychologique impose une identité de lieu sinon la reconnaissance se perd. De
fait, il ne peut y avoir ni identité, ni dissociation de ces zones, c'est la catégorie de lieu qui est
mauvaise. L'association et la localisation ne résistent pas à l'examen des faits.
C'est donc le modèle bergsonien qui corrobore aux faits. Bergson part de la théorie pour la
confirmer dans les faits, c'est une méthode de vérification scientifique mais si aujourd'hui les faits
viennent s'opposer à cette interprétation, ce n'est plus une vérification mais une interprétation
subjective, la théorie de Bergson devient abstrait et son dualisme métaphysique idéologique coupé
de la matière empirique. Alors qu'en est-il aujourd'hui ?

2/Les résultats des neurosciences contemporaines

Jean noël missa dans « L'esprit-cerveau12 », conclut son second chapitre en montrant que le
processus de reconnaissance est un processus complexe qui met en jeu un ensemble de mécanismes
très spécifiques, sous tendus par des structures neurales en réseau. Selon cet auteur, aucun

11
Bergson et les neurosciences op cit p95
12
Jean noel Missa L'esprit-cerveau Vrin 1993 p84
neurologue actuel ne peut plus défendre une vision dualiste de la reconnaissance. La seule
hypothèse qui reste viable est celle d'un système cérébral comme unique lieu de reconnaissance. Les
chercheurs actuels gardent le même schéma explicatif pour les cas d'aphasies, celui d'une
association entre les systèmes nerveux de la perception à ceux du souvenir. C'est la complexité et la
fonctionnalité de la matière cérébrale qui explique la reconnaissance et non une mémoire spirituelle
rendue effective par une matière cérébrale mécanique.
Il cite Eldeman qui montre, par ses travaux, montre le caractère non conscient de certaines
fonctions de la reconnaissance. La cover recognition ou reconnaissance voilée sont ces processus de
reconnaissance qui n’atteignent pas la conscience. L'individu atteint de lésions reconnaît les
visages des individus mais il n'a pas conscience. La reconnaissance consciente n'est plus
fonctionnellement viable pourtant l'individu conserve des processus inconscients de reconnaissance.
Ces processus montre que la reconnaissance est dans le cerveau, ils se passent d'une conscience
active qui fait émerger les souvenirs Le schéma bergsonien qui explique la lésion comme
destruction du schème moteur qui ramène le souvenir à la perception est incapable de rendre
compte de ce type de cas pathologique. Si c'est, comme le pense Bergson, l'acte actif de la
conscience qui ramène les souvenirs à la perception, comment penser une reconnaissance qui ne
l'implique plus ? Comment les patients peuvent-ils reconnaître des individus précis sans en avoir
conscience puisque c'est la conscience qui fait revenir les souvenirs purs ?
La reconnaissance est un phénomène complexe qui s'étale dans l'ensemble des connexions
cérébrales, elle implique des fonctions cérébrales multiples, hiérarchisées selon une architecture
dynamique, elle n'est pas une projection spirituelle et un schéma dual simpliste, celui-ci serait
dénuée de toutes valeurs explicatives.
De même dans le chapitre 2, Missa13 montre que les lésions responsables des troubles de la
reconnaissance des visages impliquent des zones représentationnelles du cerveau : ce ne sont des
pas zones motrices qui feraient revenir le souvenir mais des zones qui produisent des perceptions
qui sont responsables de la pathologie de la reconnaissance, le schéma qui explique les problèmes
de reconnaissance par une incapacité à faire émerger la mémoire n'intègre pas les déformation de la
physiologiques de la perception.
Selon les neurologues Sergent et Poncet, il existe des prosopagnosies (troubles dans la
reconnaissance des visages) qui résultent de troubles de la perception et d'autres prosopagnosies qui
résultent de problèmes mnésiques. Ainsi, la lésion ne peut pas toucher un schème moteur qui ferait
le lien entre mémoire et perception, c'est bien le circuit neuronal de la perception ou une zone
cérébrale impliquant les zones de la mémoire sur laquelle elle agit. La théorie de Bergson va donc
contre cette classification. Missa cite aussi l’incapacité de la théorie de Bergson à rendre compte du

13
Jean noel Missa L'esprit-cerveau op cit p74
syndrome de déconnexion neuronale. De fait, on peut dire qu'il y a trop d'observations positives qui
discréditent le modèle bergsonien de l'aphasie. Ou on peut à minima que les faits ne viennent pas
confirmer ce modèle. De plus, le modèle explicatif des troubles de l'aphasie se fondait sur une
distinction entre deux mémoires ce qui semble dénué d’intérêt scientifique.
Aujourd'hui la mémoire se pense sur le mode matérialiste de la localisation, les corrélations
entre mémoire et traces physiologiques semblent, d'après Changeux 14 dans le chapitre 5 de
l'homme neuronal, établies avec la technique de L'IRM. Il dit dans ce chapitre que le souvenir est
contenu dans « l'écorce cérébrale ». Bergson distinguait deux mémoires pour fonder son dualisme.
C'est dans la perception présente, dans son acte présent que s'unifient les mémoires physiques de la
matière et temporelle de l'esprit. La mémoire est duale et unifiée. La pensée contemporaine en
science cognitive, pense la mémoire comme une entité physiquement localisée et séparable en
éléments fonctionnels, elle décrit le fonctionnement physique des fonctions de la mémoire dans les
différentes aires du cerveau. On pourrait citer Squire qui dans son modèle de la mémoire distingue
cinq types de mémoires physiologiquement localisées. Il semble qu'il ne soit pas possible de déduire
des faits une dualité des mémoires et le centre de la perception ne semble pas être distinct du
mécanisme de la mémoire ce qui invalide l'idée d'une différence de nature entre mémoire et
perception. La mémoire n'est pas un phénomène unifié qui rassemble une dualité, mais un
phénomène pluriel qui se pense sur un même mode ontologique. De fait, il n'est pas empiriquement
vrai de constater une mémoire spirituelle et une différence de nature entre souvenirs et perceptions.
Le dualisme se critique par son aspect idéologique, son incapacité à produire des résultats
philosophiques qui s'établissent factuellement. Lorsque Bergson pense être scientifique on peut dire
que l'évolution des sciences pour autant que l'on considère comme établi les résultats de la
neuroscience le coupe de la matière empirique. C'est irréfutable et spéculatif que d'être dualiste.
Mais on peut produire des systèmes philosophiques qui, s'ils ne sont pas empiriques, sont
pertinents, valent dans le cadre de pensée qu'ils proposent, il faut alors pour déconstruire le
dualisme montrer plus que d'être une interprétation idéologique des faits, les présupposés théoriques
sont eux aussi remis en cause par les faits modernes, nous allons de fait, passer à l'analyse de la
théorie du rôle du cerveau et son opposition avec la temporalité de l'esprit qui constitue la
distinction théorique qui parce qu' elle est postulée métaphysiquement fonde le dualisme.

B/Le cerveau est un organe de représentation, il n'est pas simplement sensori moteur. Le corps
défini métaphysiquement ne correspond plus aux possibilités qu'offre la pensée moderne.

14
L'homme neuronal Fayard 1983 p172
Au delà d'une démonstration qui compare la plausibilité positive avec les résultats de la
neuroscience moderne, ce qui nous semble, malgré la volonté bergsonienne d'être en rapport avec
l'expérience, se risquer à l’anachronisme, il s'agit de montrer dans cette partie que les
soubassements métaphysiques du raisonnement bergsonien témoigne d'une conception datée des
liens entre corps et esprit dans la mesure où les faits contemporains dévaluent ce cadre. Dans le
chapitre 1 de Matière et Mémoire, Bergson pense le cerveau comme un organe uniquement capable
de transmettre du mouvement, en aucun cas de créer des représentations. La métaphore du standard
téléphonique rend compte de ce statut: « Le cerveau ne doit pas être autre chose qu'une espèce de
bureau téléphonique central, son rôle est de donner la communication ou de la faire attendre ». Le
cerveau ancre la vie de l'esprit en vue de l'action mais il ne crée pas l'esprit. Si les faits positifs
entrent en contradiction avec cette métaphysique, Bergson lui même dirait que cette métaphysique
est idéologique. Il s'agit, de fait, dans cette partie de montrer après avoir analyser le raisonnement
bergsonien de montrer que c'est de la physique que naît la représentation, que c'est le cerveau qui
crée la pensée, et non la pensée qui déborde le cerveau, la neurophysiologie contemporaine
dévaluerait alors le dualisme. Montrons d'abord comment le rôle du cerveau chez Bergson est
directement lié à des considérations métaphysiques.

1/La thèse de Bergson

Le cerveau dans le premier chapitre de Matière et Mémoire est image parmi les autres
images et c'est en ce sens qu'il ne peut être un centre créateur de représentations. Ce serait une
contradiction métaphysique que de vouloir lui accorder une place singulière dans l'univers des
images.
C'est dans la conférence « Le cerveau et la pensée 15 » qu'est exposée avec le plus de
précision la démonstration de ce statut. En bon métaphysicien il procède par un argument logique,
il construit un raisonnement par l'absurde qui a pour finalité de prouver l'impossiblilité de la thèse
parrallèliste. Celle-ci renvoie à la querelle entre idéaliste et réaliste que Bergson n'a de cesse de
dénoncer. Il part de l'idée que le réalisme, défini par la réalité comme chose en soi, et l’idéalisme,
défini par la réalité comme représentation, sont deux systèmes philosophiques inconciliables. Or la
thèse paralléliste est impossible à démontrer sans passer d'un système métaphysique à l'autre. En
effet, dans le premier système comme dans le deuxième, il est impossible pour démontrer le
parallélisme de rester dans l'un de ces deux systèmes uniquement, on aboutirait alors à une

15
Bergson L'énergie spirituelle puf quadrige p191
contradiction métaphysique, d'où la nécessité pour les parrallélistes de passer subrepticement de
l'une à l'autre de ces deux conceptions dans la démonstration. De fait, le parallélisme est
métaphysiquement contradictoire. Dans l'hypothèse idéaliste le cerveau étant une représentation, il
ne peut produire la représentation d'un objet en son absence, car cela supposerait la présence d'un
mécanisme qui produit la représentation dans une représentation ce qui est contradictoire, il faudrait
qu'une représentation contienne le tout de la représentation, on en vient à la contradiction: la partie
est le tout. De même, dans l'hypothèse réaliste, la matière constituant un tout d’interaction
inconnaissable, il est impossible d'isoler le cerveau de ce tout. Or, c'est le monde extérieur qui
détermine la représentation crée par le cerveau et lorsque l'on enlève les objets du monde extérieur,
la représentation se maintiendrait alors miraculeusement ce qui équivaut en métaphysique à l'idée
qu'une partie qui doit son contenu au reste du monde subsiste lorsque le tout disparaît, on vient en
métaphysique à la proposition « une relation entre deux termes équivaut à l'une d'eux ». De fait, le
parallélisme pour résoudre ces contradictions passe inconsciemment dans ces démonstrations d'une
thèse à l'autre, le cerveau devient une réalité productrice lorsque dans l’hypothèse idéaliste on
produit la représentation en l'absence de l'objet et le cerveau devenant une représentation lorsque
dans l'hypothèse réaliste on enlève celui-ci de sa relation au monde. De fait le parallélisme n'est que
contradictions logiques. Le cerveau est une image qui ne produit pas de représentations, parce qu'il
en est incapable métaphysiquement. Dans Matière et Mémoire, il s'agit alors de comprendre que
devient le statut du cerveau, s'il ne produit pas de représentations comment passe t-il de son statut
d'image métaphysique commune à la particularité effective d'un cerveau incarné ?
Le premier moment de l'argumentation consiste à définir hors du conflit entre idéalisme et
réalisme, c'est à dire dans le monde ontologique des images, le rôle précis du cerveau et du corps. Il
faut revenir alors à une évidence fondamentale, notre corps est capable d'influence sur le monde.
Le corps produit dans l'agencement des images du monde des séquences effectives singulières, sa
particularité est alors son indétermination face aux autres images du monde qui semblent suivre les
régularités des lois de la nature. De fait, mon cerveau est cette image qui polarise les autres images,
il est cette image profondément agissante et non productrice de connaissance (cela ferait tomber
dans l'hypothèse parrallèliste contradictoire) : « il y a moins dans la représentation d'une image que
dans sa seule présence ». La perception consciente est alors un discernement plus qu'un moyen de
reproduction de la réalité. Le corps est un moyen d'action, une image qui par rapport aux autres
images a la seule particularité de rendre possible, le mouvement. La fin de notre rapport corporel au
monde est donc l'action intéressée et non la connaissance gratuite. Mais métaphysiquement pour
rentrer dans le régime de l'action et briser le rythme des images qui sont dans le régime de
temporalité de la répétition, il faut être capable de mémoire. C'est en projetant du passé sur du
présent que l'esprit va rompre le rythme harmonieux des images sans le corps. D’où la volonté
d'étudier la manière dont le corps rend empiriquement possible l'émergence de la mémoire. De fait,
la théorie des plans de consciences, la dualité des mémoire, le rôle particulier de la perception, la
présence d'un schème moteur, viennent de considérations métaphysiques quant à la nature du
temporalité du cerveau spatial et de la mémoire comme durée. Profondément, le rôle sensori moteur
du cerveau vient de l'opposition entre la spatialité et la temporalité.
C'est le régime temporel qui est premier, la représentation suppose un passé, quant le
substrat cérébral suppose un mode d'être au présent. Le cerveau est un réalité physique, il est sur le
mode ontologique de la répétition du passé proche, il ne peut être créateur et dynamique puisqu'il
est spatial, c'est contradictoire. Mais si l'on montre que c'est de l'espace qu'émerge l'action et la
représentation, comme la métaphysique doit être empirique, il semble que la théorie métaphysique
de Bergson se voit plus qu'éloignée des faits mais invalidée par les faits.

2/Les résultats de la neurologie contemporaine

Plusieurs arguments viennent aujourd'hui entrer en contradiction avec la thèse d'un cerveau-
machine de l'esprit. Deux types de critiques peuvent être distinguées. D'abord, la critique
descriptive de Changeux qui décrit la production d'objet mentaux dans son chapitre 5 de l'homme
neuronal puis des critiques expérimentales de Missa qui indiquent par des expériences, l'évidence
de zones représentationelles dans le cerveau. Changeux décrit la manière dont les réseaux
neuronaux produisent par des associations successives, c'est par un système biologique et
dynamique que cela se produit, la métaphore mécanique du système nerveux comme machine est
fausse. Le cerveau ne fait pas que transmettre du mouvement, il est aussi auto organisationnel, il
dépend de facteurs internes biologiques. Il n'est pas un mécanisme horizontal qui ne fait qu'analyser
et transmettre mais possède une dynamique propre, une logique connexionniste plus que
simplement localisationiste. Il se meut selon une dynamique propre, il n'est pas qu'un support pour
le mouvement. Le cerveau positivement ne répond pas aux définitions bergsoniennes. Des
expériences scientifiques viennent doubler cette description fonctionnelle et dynamique du cerveau.
Missa dans le chapitre 5 de l'esprit cerveau16 cite les travaux de Roland qui insiste sur la
dissociation des zones de l'action et des zones de la représentation. L'expérience de celui consiste
demander à un homme d'effectuer une séquence rythmique avec ses doigts, puis de lui demander
d'imaginer cette même séquence. Dans le premier cas, on observe l'activation des zones de l'action
et dans l'autre l'activation de zones qui n'ont rien avoir avec celle-ci et un silence des zones actives.
Il existe des zones de l'imagination. Les techniques d'imagerie cérébrale avec ce type d'expériences
montrent à plusieurs reprises la présence de ces zones réservées à la production de représentation.

16
Jean noel Missa l'esprit-cerveau op cit p142
Celle-ci semble donc avoir un ancrage physique déterminé. Jean Delacour, dans son article
17
« Matière et mémoire à la lumière des neurosciences contemporaine » dit que ces zones de
production de représentations ont des bases communes avec la perception ce qui invalide la
distinction métaphysique entre perception pure et souvenir purs. De fait non seulement on peut
apporter une critique positive à la dissociation entre pensée et cerveau. Le cerveau étant actif et non
passif, le rôle métaphysique que lui accorde Bergson semble s'effondrer. On peut apporter une
critique métaphysique aux considérations de Bergson. Si c'est de l'espace, qu'émerge la conscience,
notre rapport fondamental au monde est nécessairement avant tout sur le mode temporel, comme
nous l'avons montrer dans la partie précédente, c'est cet argument qui constitue la clef de voûte du
dualisme, la métaphysique bergsonienne s'effondre dans et par ce constat. c'est la spatialité qui nous
permet d'appréhender, de dégager l'essence de notre rapport à la réalité, elle est le moyen
épistémique fécond parce que fondamental. C'est la critique de Whitehead que décrit Breuvart dans
son article « Whitehead critique de Bersgon sur la spatialisation18 », l’abstraction spatiale est une
opération qui permet la préhension complète de l'atomicité fondamentale de la vie elle même. C'est
par la spatialisation que l'on arrive à réduire le flux de conscience à l'événement fondamental duquel
émerge la succession d'événement. L'espace est la possibilité d'arriver au fondement. Et si l'on
considère que la physique et la neurophysique arriveront au fondement de l'émergence, comme
semble l'indiquer les découvertes récentes en neurobiologie, la spatialisation n'est plus éloignement
mais rencontre avec la réalité biologique, les mathématiques n'abstraient pas mais rendent possible
la connaissance. Le rôle producteur de spatialité que la neurobiologie attribue maintenant au corps,
rend la critique de la spatialité bergsonienne obsolète, et de fait c'est l'ensemble du dualisme de
Bergson qui en sort dévalué axiologiquement,.

Les trois critiques que nous avons mise en place dans l'introduction semblent maintenant
justifiée au nom des avancées des résultats neurologiques :
- D'abord, le dualisme ne vient pas doubler ou se confirmer dans la réalité empirique, le rôle
représentationel du cerveau, la pluralité des mémoires, la complexité du phénomène d'aphasie en
sont les meilleurs preuves.
-Puis, si le dualisme vient alors comme une idée sur le réel, son caractère éminemment idéologique
semble alors avéré.
-Enfin, en accordant une primauté méthodique au temps sur l'espace, la question des liens corps et

17
Bergson et les neurosciences op cit p25
18
Bergson et les neurosciences op cit p 30
esprit semble vouée à une erreur métaphysique fondamentale, ce qui relègue le dualisme au rang
d'hypothèse dénuée de valeur explicative.

On peut dire que certains faits scientifiques, pour autant qu'on les considèrent comme vrais
(ce qui irait contre la conception des résultats scientifiques telle qu'elle est pensée par exemple par
Karl Popper) démontre l'impossibilité de se dire neurologue contemporain et bergsonien.
Mais n'a t-on pas, au nom des résultats scientifiques contemporains, négligé trop rapidement
la tentative bergsonienne de penser la vie de la conscience, ne l'accuse t-on pas trop vite d'idéologie,
de spéculativité, et de relativité de ses résultats ?
Il reste à ce stade trois questions pour conclure cette étude comparant la positivité de la pensée
philosophique et le dualisme empirique de Bergson :

D'abord, les résultats dont nous avons parlés dans la première partie sont-ils acceptés de
manière uniforme ou la neuroscience est-elle une discipline neuve qui doit faire face à des
contradictions et à des conflits de position quant aux principaux axiomes fondateur son système ?
Puis, n'y a t-il pas des intuitions bergsoniennes qui se prolongent dans l'histoire des sciences ?
Cela qui relativiserait l'aspect formel du dualisme, on pourrait alors penser une forme
d'interpénétration du dualisme avec le naturalisme ?
Enfin, la pertinence du dualisme n'est t-elle pas dans les questions qu'elle pose à l'entreprise
naturaliste ? Ne peut-on pas penser une résonance interrogative, plus que positive, du dualisme dans
les résultats neuroscientifiques contemporains ?
2/Le dualisme bergsonien dans sa dynamique constitue une forme
d'idéal critique quant aux résultats des neurosciences actuels, la
résonance actuelle tient à la manière dont il questionne
l’établissement positif de la conscience objectivée, en ce sens il
garde une pertinence interrogative et heuristique dans la pensée
des neurosciences actuelles.

Bergson par son dualisme profondément métaphysique produit un modèle positif du


fonctionnement de la conscience que la neuroscience rend caduque. Le modèle de la conscience de
Bergson est construit par des concepts (comme la perception pure, le souvenir pure, la mémoire
habitude..) qui ne valent plus aujourd'hui, mais ce même modèle ne témoigne t-il pas aussi
d'intuitions critiques fondamentales qui trouvent un écho dans les ambiguïtés du naturalisme
contemporain ? La question de Bergson n’étant pas nécessairement que disent les faits ? Mais
comment la science moderne construit-elle ces faits ? La réfutation du dualisme par les faits n'étant
pas nécessairement pertinente dans la mesure, où ces même faits sont construits dans un paradigme
naturaliste qui est l'objet même du scepticisme bergsonien. Il faut donc, dans cette partie envisager
les intuitions critiques du dualisme dans le progrès naturaliste. Il s'agit de montrer que la pensée
bergsonienne est une pensée qui, par sa dynamique, son mouvement de déconstruction vient
questionner, ouvrir vers des singularités, les frontières établies des concepts analytiques et
universaux qui fondent la neuroscience. Il s'agit dans cette partie d’identifier ces intuitions qui font
douter le naturalisme stricte et par ce biais le pousse à ce renouveler. Ceci refonderait
axiologiquement et épistémologiquement le dualisme de Bergson.
1/L'interprétation bergsonienne des faits scientifiques, si elle ne produit pas de résultats cohérents
avec la pensée des neurosciences contemporaines, en contient des intuitions heuristiques.

Nous prendrons deux exemples d'intuitions que permet le dualisme bergsonien : Nous allons
d'abord montrer que la science n'est pas dans sa description de la matière fondamentale dans une
opposition stricte avec le dualisme, ce nous invite à relativiser le reproche d'idéologie et à intégrer
certaines intuitions bergsoniennes au cœur du projet naturaliste, puis nous montrerons que la
conception spatiale de la mémoire n'est pas admise de manière uniforme et que de fait, le dualisme
n'est pas impropre à créer des dynamiques scientifiques interrogatives.

A/La matière fondamentale , un exemple de résultat naturaliste qui s'accorde avec le dualisme.

Changeux dans le chapitre 5 de L'homme neuronal montre que la connaissance des


mécanismes physiques du réseau neuronal suppose la connaissance de certains effets quantiques. La
matière fondamentale est une composante essentielle pour la question de la conscience et de son
objectivation, puisque c'est elle qui constitue le substrat ontologique du cerveau, siège matériel de la
conscience. Or, il dit lui même que la connaissance de ces effets posent de nombreux problèmes
techniques et théoriques à la science. De fait, la question de la connaissance de la physique
fondamentale se pose dans le problème de scientifique du corps et de l'esprit. Galois montre ainsi
dans son article «En quoi Bergson intéresse le neurologue19 » les liens entre le dualisme bergsonien
et la physique quantique peuvent intéresser le neurologue
Bergson peut être rapproché par certaines de ses intuitions de la conception de la physique
fondamentale qui s’épanouit dans les année 30. Le dualisme dans le chapitre 4 de Matière et
mémoire débouche sur une métaphysique de la matière, une refonte de notre conception essentielle
de la matière proche dans sa structure de la physique fondamentale. L’intuition fondamentale de la
Bergson est la pensée du réel sur le mode de l'innovation perpétuelle, d'un changement qualitatif pur
qu'implique la durée. Quant au déterminisme naturaliste qui est la méthode propre des
neurosciences, il a du mal rendre à compte de manière parfaite de certains effets quantiques. C'est
ce que montre l'expérience d’Alain Aspect qui confirme la nature probabiliste du réel et invite de ce
fait à renoncer à l'hypothèse des variables cachées qu’appelait Einstein (naturalisme spinoziste) de
ces vœux, en vue de subsumer sous des lois prédictives les phénomènes de l'infiniment petit.
Pour démontrer les liens entre le chapitre 4 de Matière et Mémoire et les résultats de la

19
Bergson et les neurosciences op cit p21
mécanique quantique, nous allons exposer un exemple particulier de la mécanique quantique qui
vient reprendre les conclusion de ce chapitre 4, il s'agit de l'exemple de l’intrication quantique et de
la violation expérimentale des inégalité de Bell. Une intrication est une corrélation entre deux
particules quantiques, c'est une interaction. Dans une perspective naturaliste qui est celle qu'adopte
Einstein, les inégalité de Bell sont des relations que doivent respecter les mesures sur ces états
intriqués des particules. Ces relations impliquent trois principes fondamentaux, celui de localité
(l'idée selon laquelle l'influence de deux particules ne peut se faire dans l'instantanéité), celui de de
causalité (définie comme la détermination d'un état par les influences passés et l'état initial du
système) et le réalisme qui accorde aux particules la possession propres de qualités. Or sur certains
systèmes on observe une violation systématique de ces inégalités ce qui invite à renoncer à l'un de
ces principes. Lorsque l'on observe l'une des deux particules corrélées, son spin (qui est une qualité
propre des particules, celles-ci peuvent être spin up ou spin down) s'actualise (En mécanique
quantique une particule avant l’observation est dans un état incertain, elle est soit up soit down) et
instantanément l'autre particule actualise le spin inverse et ce peut importe la distance entre ces
particules. On voit bien la violation de ces principes, la question de la nature de l'action à distance
dans la transmission d'information entre ces deux particules se dévoilant dans ces expériences .
Certaines interprétations de cette violation des inégalités de Bell postulent des théories non locale
(elles admettent l'idée d'une transmission instantanée sans support), ou l'idée d'une causalité vers le
passé avec des auteurs comme (l'actualisation du spin se ferait selon un mouvement causal inverse
qui irait vers un référentiel passé pour revenir sur la particule corrélée, la transmission d'information
procédant d'un léger retour vers le passé ). Cette suspicion sur la question de l'espace mathématique
et du temps comme une entité linéaire que le naturalisme propose lorsqu'il questionne les
fondements de la physique qui réagissent la réalité, est contenue dans la critique de homogénéité de
la matière à la fin du chapitre 4 de Matière et Mémoire. Il rompt avec l’idée d’une matière
homogène linéaire de particules substantielles, dont le changement serait absolument déterminé. La
matière est constituée d’états changeants, l'espace est inclut dans la matière, et son l’évolution
admet une certaine contingence dans la mesure où cela n'est jamais un élément isolé qui change
mais l'ensemble des qualités du réel. Le dualisme s'accorde avec des découvertes qui lui sont
postérieures, il est donc difficile de lui attribuer une nature idéologique et un sens uniquement
formel. On peut citer aussi le principe d'incertitude de Heisenberg qui postule l'incertitude
fondamentale que constitue la déduction de la valeur précise de la vitesse d'une particule quantique
à partir de la connaissance de sa position. L'abstraction mathématique du projet naturaliste
déterministe ne résiste pas à la nature intrinsèquement incertain du réel fondamental. Le réel qui
fonde la conscience n'est donc pas un réel linéaire, c'est un réel descriptible sur le mode de
l'actualisation probabiliste.
De même, la critique de l'impossibilité pour un dualiste de rendre compte mécaniquement de
la causalité est à atténuer. Bergson montre dans le chapitre 4 de Matière et Mémoire que la matière
produisant la causalité suppose déjà un degré minimum de conscience, la nécessite absolue au sein
de la matière devenant alors une construction de l'esprit. C'est une conclusion qui ne semble pas
plus éloignée de la physique fondamentale que celle de la causalité comme lien mécanique entre des
atomes de la réalité que prône l’associationnisme.
Lorsque la science décrit la matière fondamentale sur le mode de la durée, le dualisme
bergsonien ne semble pas s'opposer frontalement aux résultats de la physique théorique. La posture
métaphysique de Bergson, n'est pas plus éloignée de la physique fondamentale que la posture
matérialiste. C'est comme cela que se termine l'article de Joël Dolbeault « Le dualisme de Bergson
à la lumière de la physique20 », il oppose le naturalisme statique qui veut absolument penser la
causalité mécanique et le naturalisme dynamique de Bergson qui intègre la contingence de la
physique de Dirac ou d'Heisenberg. Le dualisme s'il est invérifiable n'est pas dénué d’intérêts
positifs. Il rencontre la description de certains faits physiques fondamentaux. Il anticipe les
bouleversements quantiques qui sont restés imprévisibles pour le naturalisme strict, et en cela il est
une intuition heuristique.

B/La mémoire localisée et associative n'est pas une norme établie, cette conception rencontre des
difficultés quant à l'évolution temporelle de la mémoire.

Dans la première partie nous avons discrédité, relégué au rang de métaphysique désuète, la
métaphysique de Bergson, au nom du fait que les souvenirs étant localisés, la conscience produirait
physiquement du temps subjectif, mais cette affirmation de Changeux n'est pas unanimement
acceptée.
La question de la localisation des souvenirs dans une empreinte cérébrale n'est pas admise
de manière uniforme dans la communauté scientifique actuelle. Les preuves de sa réalité peuvent
être discutés. C'est l'objet du livre du médecin philosophe Rosenfield L'invention de la
mémoire21 qui emprunte beaucoup de conception bergsonienne de la mémoire. Il commence dans
son premier chapitre par montrer que la localisation de la mémoire est l'équivalent d'un dogme qui
s'est construit historiquement mais qui ne vaut pas en tant tel et qu'il convient de le discuter. Il
montre que l'interprétation localisationiste de l'aphasie de Broca, qui voit la perte du langage
comme la perte du souvenir des mots dans l'écorce cérébrale, a été accepté de manière unilatérale

20
Dolbeault Joël, « Le dualisme de Bergson à la lumière de la physique », Revue philosophique de la France et de
l'étranger 2/2012 (Tome 137) , p. 191-207
21
Rosenfield israel « l'invention de la mémoire » Flammarion 1994 p76
alors qu'il existe beaucoup d'objections contre cette même vision. Notamment la prise en compte du
contexte d'élocution, et de la singularité des mots prononcés et articulés. Il dit que si le cerveau a
conservé le souvenir d'un mot dans l'écorce cérébrale, il n'y plus de raison au centre mnésique
verbal. Pourquoi le cerveau devrait-il associer des informations nécessaires à des activités comme la
lecture au travers des centres associatifs du cerveau, si le cerveau sait, qu'il contient déjà les
souvenirs des mots ? Pourquoi traiter et recréer cérébralement les souvenirs si le monde s'est
imprimé complètement en nous ? La thèse de Rosenfield 22 s'énonce par l'idée que le monde ne
s'ancre pas en nous, c'est notre mémoire qui le récrée en permanence. Le cerveau n'est pas une
éponge qui contient le monde, mais une entité qui est en permanence immergé dans un contexte
singulier et qui produit des réponses singulières à ce contexte et donc les facultés de mémoire et de
perception évoluent constamment. Il s'appuie pour prouver cette thèse sur la théorie de la sélectivité
neuronale de Eldemann qui intègre le darwinisme et l'évolution dans la sélection d'une réponse
neuronale face à un stimuli. La localisation ne prend pas en compte l'idée que le cerveau recrée
perpétuellement le monde mental, il n'est pas une somme ; pas une somme de souvenirs fixes sinon
la recréation perpétuel de la mémoire serait négligée. Cette intuition se trouve dans la pensée
bersgonnienne, la critique de la séparation linéaire de la vie mentale vers des états fixes successifs,
que l'on s’efforce de faire correspondre avec un monisme matérialiste, est pour celui-ci un projet
utilitaire qui manque l'aspect éminemment indivisible, changeant et qualitatif de la réalité de l'esprit
dans le corps. L'entreprise d'universalisation des sciences cognitives devra se heurter à la singularité
essentiel de chaque cerveau et à son aspect évolutif et contextuel. C'est Bergson qui nous invite
avec son exemple de l'interprétation des aphasies langagières distinguer la condition de possibilité
de l'émergence d'une idée ou d'une perception qui peut être universalisé (exemple du schème
moteur) et le contenu toujours singulier d'une idée ou d'un stimuli (le son d'une voix ou la
complexité d'une idée), il y une frontière essentielle entre ces deux versants de la réalité de la
conscience. Réduire l'un à l'autre constitue un obstacle épistémologique. Il faut comprendre la
spatialité mais ne pas s'y réduire. L'argumentation bergsonienne de fait n'est pas contre l'Irm et la
spatialisation telle que nous l'avons affirmer dans la première partie mais avec il invite seulement à
ne pas l'ériger en norme explicatif. Il pense avec L’IRM pour en déceler les infimes imperfections.
Cette méfiance quant à la nature dogmatique des raisonnements fondés uniquement sur la
localisation cérébrale s'est poursuivie dans la pensée de Rosenfield qui cherche lui aussi à penser les
relations entre le cerveau et le monde selon une interaction, une intrication, une évolution. Les
neurosciences ne sont pas une discipline unifiée et si le monisme matérialiste est admis
communément par les scientifiques, la localisation des souvenirs avec des auteurs très
contemporains ne semble pas établie de manière certaine, elle n'a plus valeur de dogme. La

22
Rosenfield israel « l'invention de la mémoire » Flammarion 1994 p205
neuroscience est une science naissante et multiple, la question de la localisation reste discutée sur
les bases d'un raisonnement bergsonien. C'est au delà de la compréhension des mécanismes spatiaux
du cerveau, l'aspect singulier de son évolution temporel qui reste première pour les mécanismes de
la mémoire. Bergson et son dualisme ne répond pas au dilemme mais il pose les bonnes questions.

On peut dire que la stérilité factuelle de la pensée de Bergson que l'on a mis en évidence
dans la première partie est à nuancer. Il n'y pas de ruptures essentielles et d'oppositions frontales
entre la pensée de Bergson et les résultats des sciences contemporaines, discipline non homogène
dans la construction de ses résultats. Les intuitions de Bergson révèlent chez Bergson l'éminence de
son questionnement fondamental, celui de la nature du temps. Quels sont les résonances ce
questionnement dans la philosophie de l'esprit qui cherche à partir des neuro-sciences à résoudre
des conflits métaphysique fondamentaux ?

2/Une métaphysique qui interroge les difficultés du monisme matérialiste de la philosophie de


l'esprit contemporaine.

Dans cette partie, il s'agit s'interroger sur les raisons des intuitions bergsoniennes et de
comprendre comment la dynamique et la structure de la pensée du dualisme bergsonien viennent
achopper des questionnements contemporains en neurosciences et dans la philosophie de l'esprit.
Plus que des intuitions, la philosophie dualiste de Bergson vient s'ancrer dans les débats
contemporains en philosophie de l'esprit (discipline anti-bergsonienne dans la mesure où elle admet
la description de la matière cérébrale accessible par la science uniquement.). Elle questionne, la
notion d'état mental de singularité de la matière cérébrale uniquement descriptible avec le schéma
de L’IRM, et de la nécessité d'une métaphysique pour traiter des rapports entre corps et esprit. En ce
sens, la résonance actuelle du dualisme de Bergson est d'abord dans sa critique de l'entreprise de
naturalisation de l'esprit puis, dans sa solution métaphysique au problème du corps et de l'esprit.
La philosophie de l'esprit discrédite le dualisme des substances avec plusieurs arguments,
celui du solipsisme méthodologique, de la possibilité métaphysique de l'existence d'un monde
uniquement constitué d'esprit sans le corps, et enfin l'argumentation qui consiste à montrer que le
dualisme ne peut rendre compte de l'interaction et de l'interface entre l'esprit et le corps, l'interface
étant nécessairement postulée ou décrite dans un langage abstrait, sans référence positive à la réalité
physique de l'interaction. Il s'agit, pour rendre au dualisme, son intérêt de considérer, au-delà de ces
critiques les questions qu'il pose à la neuro philosophie et à la philosophie de l'esprit. Le dualisme
bergsonien étant un dualisme temporel et métaphysique, il invite à renoncer au principe de clôture
physique pour penser le lien entre mental et physique sur le mode temporel de la subordination de
ces entités au même devenir et non sur le mode de la spatialité linéaire qu'implique le concept de
cause et d'état. En ce sens il répond en métaphysicien et non en scientifique au mind body problem.
Il intègre le dualisme dans un holisme et tente de répondre au problème sans omettre la question du
temps. C'est une réponse idéologique au sens où comme nous l'avons envisagé dans la première
partie, le dualisme n'est pas capable de rendre compte de l'effectivité du réel, mais c'est une réponse
qui intègre des réflexions autour de la question métaphysique de la nature du temps.
En choisissant la méthode naturaliste quant à la description de la matière physique, la
philosophie de l'esprit, entre dans la question selon le régime de l'espace et de la science. Il s'agit de
décrire l'esprit, avec un vocabulaire scientifique pour la matière physique de laquelle il survient, et
le vocabulaire fonctionnel par lequel il s'actualise sur ces mêmes états physiques. Quelles seraient
les objections de Bergson quant à cette méthode naturaliste qui décrit les fonctions cérébrales ?
La question de Bergson serait comment avec une méthode expérimentale qui décrit des
instants qui se valent en eux même peut-on décrire le temps vécu qui singularise le présent et lie les
instant du réel dans une continuité ? C'est bien la question de la nature du présent que pose Bergson
dans sa critique des sciences matérialistes. La singularité du présent est banalisée par la
neuroscience, l'association, la séparation, l'objectivation des états de consciences décrits par la
neurophilosophie, découlent de cette considération métaphysique du présent comme rien. Mais
comment le temps humain se construit-il? Comment passe t-on de la juxtaposition spatiale d'instant
t, à la succession temporelle du cours du temps conscient ? Telles sont les questions métaphysiques
que la méthode naturaliste omet.
Bergson, par son dualisme temporel insiste sur l'ancrage du présent dans le passé et sa
préformation pour l'avenir. Il place l'ontologie de la conscience dans une tension particulière vers
l'acte du présent. Celui-ci possède un statut ontologique particulier et la science ne pourra jamais
comprendre l'essence de la conscience si elle confère un statut banal à l'instant présent et décrit la
conscience dans ce paradigme temporel. C'est faire intervenir une instance extérieure pour
comprendre une continuité intrinsèque. Les expériences de neurobiologie utilisent la variable t pour
situer temporellement un événement, et l'association entre deux événements psychiques est analysée
et reconstruite par des schémas intellectuels ce qui évite la question de réalité du temps et de la
frontière entre les instants. C’est expliquer le devenir du présent, par le présent éternel, l'acte par la
puissance, le réel par l'idéal. Cette question du passage entre temps physique utile pour la
production de connaissances scientifiques, à l'ontologie du temps de la conscience complexe,
continuelle et effusive reste le défi métaphysique de la neurophilosophie. Et pour Étienne Klein
dans sa conférence « Le temps est-il est un cas de conscience », ce défi n'est pas résolu. De même
Missa dans l'esprit-cerveau au chapitre 223dit que « le scepticisme bergsonien reste pertinent parce
que l'hypothèse selon laquelle la propagation de courant electro chimique dans les réseaux nerveux
du cotex occipito-temporal donnent naissance, dans la conscience de l'individu a des images
mentales garde son caractère énigmatique ». Nous nuançons à ce moment du devoir l'affirmation
selon laquelle les neurosciences explique l'émergence de la représentation, elles ont des éléments
qui ancrent la représentation dans le cerveau mais l'explication physique du phénomène conscience
dans sa nature temporelle est encore inachevée. Bergson dirait ce projet est voué à l'approximation
parce qu'il fondé sur de une méthode spatiale. Il produit ainsi, une critique inattendue, loin du
paradigme naturaliste, mais essentielle, il vient questionner les structures et les dynamismes de la
pensée dominante. Il pointe le paradoxe et le défi pour la neuroscience, elle doit décrire par la
matière spatiale la manière dont la conscience produit du temps continu.

23
Missa l'esprit-cerveau op cit p83
Conclusion

La relation de Bergson au paradigme neuroscientifique actuel est ambiguë. Aux premiers


abords, il semble que les progrès scientifiques impliquent des résultats factuels qui, si l'on
considère le système bergsonien comme une pensée fondée sur l'empirie, déployant une philosophie
précise qui dévoile l'essence du réel, rendent contradictoire ou idéologique ce même système
dualiste. La naturalisation de l'esprit par son paradigme fécond sur le plan épistémique, montre la
difficulté qu'il y a, à considérer une mémoire autonome et spirituelle sans référence à la matière
constituée. Celle-ci suppose un cerveau sans cognition, et empêche la description physiologique
d'un ensemble de mémoires fonctionnelles et matérielles. Le dualisme bergsonien se construit sur la
distinction ontologique des mémoires, la théorie des plans de conscience découle de ce postulat et
vient ainsi expliquer la mécanique d'une conscience dualiste, le rôle sensori-moteur du cerveau
servant de soubassement pratique à l'édifice du dualisme des mémoires. Si un résultat scientifique
établit la matérialité, et le caractère décomposable par la physiologie, de la mémoire, le rôle du
corps n'est plus moteur, souvenir et perception se mêlent pour former un souvenir localisé
psychologiquement, les plans de conscience théoriques deviennent relatif à la pensée de Bergson et
non subordonnés aux faits. Le rêve n'est pas la liberté des souvenirs images qui s'actualisent sans
être soumis à la tyrannie de l'utilité, de la nécessite métaphysique pour la conscience de l'action en
vue du présent, mais un système organisé et réglé selon des cycles. L'ensemble des résultats
bergsoniens, si l'on entend par résultats, des modèles de fonctionnement empiriques et effectifs qui
cherche à circonscrire le problème de la conscience, sont difficilement défendables au vue de
l'avancée des neurosciences modernes. De même, la métaphysique bergsonienne est aujourd'hui
délaissée au profil d'une méthode spatiale et naturaliste. Celle-ci ne pouvant rendre compte des
fondements matériels de la conscience. Si l'on confronte les résultats des philosophies
neuroscientifiques et bergsoniennes c'est bien une opposition paradigmatique qui s'installe.

Après cette étude positive qui discrédite le dualisme bergsonien, nous avons voulu montrer
que le dualisme et l'ontologie qui le sous-tend connaît certains prolongements philosophiques dans
la pensée contemporaine de la physique et de la neurophysiologie. Bergson vient par sa
métaphysique de la matière vient anticiper certaines avancées en physique fondamentale et de fait
en neuro physique fondamentale. La linéarité du réel n'y est pas admise aussi sûrement qu'avec la
physique newtonienne ou la phycologie de Broca. De même, la neuroscience n'est pas une
discipline unifiée et certains débats actuels quant à la nature de la mémoire ou au rôle du corps (On
pourrait aussi citer la neuro phénoménologie de Varela) prône un retour à une conception qui
s'inspire de la théorie de Bergson. C'est dans la manière dont la neuroscience construit ses résultats,
et dans le système d’interprétation de ces résultats que le dualisme bergsonien trouve sa résonance
actuelle. Bergson questionne la pertinence de la localisation des souvenirs et la pertinence positive
de la méthode naturaliste associationniste et séparatiste par des considérations métaphysiques. Le
cadre métaphysique du matérialisme et de la neuroscience est un paradigme dominant que la
philosophie de l'esprit admet sans hésitation. C'est ce cadre que la pensée dualiste interroge.
Bergson vient par sa métaphysique proposer un idéal critique aux avancées positives, c'est dans le
fondement et la nature même de l'entreprise naturaliste que cette critique idéale loin des résultats
positifs vient se greffer.
Cet idéal critique contient une déconstruction de nos concepts d’appréhension du temps
physique, il vient questionner la question de la causalité et de son immanence, la pertinence des
méthodes rationnelles d'expérimentation et de séparation de la matière, et plus profondément la
nature mathématique de l'instant. C'est un idéal qui renverse le projet naturaliste dans ces
fondements, cela explique le fait qu'il transcende les faits spatiaux, qu'il ne pourra jamais les
recouvrir. Il ne fera que produire des interrogations pour le naturalisme.

Cette question de la nature du temps et de son appréhension par l'espace est l'intuition
bergsonienne de première instance, son projet fondamental étant ce retour à la réalité telle qu'elle
nous est donnée et non à la réalité telle qu'on la construit. Le temps comme condition à priori de la
sensibilité ou comme image mobile de l'éternité sont pour Bergson des considérations subjectives
dans leurs origines, elles ne rendent pas compte de l'objectivité du temps devenant. Kant reste
prisonnier dans le sujet et Platon ne perçoit jamais l'interface du sujet avec le monde ou plus
profondément sa réelle appartenance au monde et à son devenir. Et nous avons vu le prolongement
épistémique de ce retour à la réalité.
Il serait intéressant de faire dialoguer ces trois visons du temps avec les avancés
contemporaines en physique. Le temps de Bergson, nous l'avons vu correspondrait au temps relatif
d’intrication, de productions perpétuelles de nouveautés et d’effusions, que pense la physique de
l'infiniment petit. Le temps kantien qui dépend du sujet et de sa schématisation du monde au travers
du principe de causalité serait à rapprocher du temps d'Einstein, du temps des phénomènes
macroscopiques et de la gravité, du temps, fondamentalement, comme une dimension de l'espace.
La conciliation de ces deux idée du temps constitue si l'on en croit Stephen Hawking le défi
physique du 21eme siècle, il s'agirait de réunir les concepts fondamentaux de ces deux physiques,
de trouver la théorie unificatrice qui dépasserait la loi déterministe de la gravité et les lois
probabilités de la mécanique quantique. Si les physiciens y parviennent, il semble que la question
de la description de l'origine du temps soit résolue. Si l'on en croit la théorie du big bang, cette
origine est dans l'instant de condensation entre l'infiniment petit et l'infiniment grand. Dans celui-ci,
la masse infinie de l'univers et sa taille proche du néant sont problématiques pour nos lois physiques,
cet instant les rend contradictoires. On ne sait plus si l'on est dans le monde quantique ou dans le
monde classique, alors il faut alors unifier ces mondes. Cette question de l'origine unifiée revoit au
temps platonicien, à celui qui existe au delà de l'expérience, il faut d’ailleurs remarquer que la
théorie des cordes qui prétend réunir ces deux conceptions est une théorie uniquement
mathématique, l'objet de sa description étant si fondamental qu'il semble impossible de concevoir
une méthode vérificationiste. Kant, Bergson et Platon ainsi que leurs conceptions respectives de la
connaissance, de la nature du réel, et de la place du sujet philosophant viendraient alors éclairer les
enjeux de la physique fondamentale. Nous aurions des couples conceptuels comme le
transcendantal kantien, la transcendance originelle platonicienne et la durée singulière bergsonienne
qui interagiraient avec nos concepts physiques.
On pressent que la question fondamentale de ces enjeux serait celle de la nature du présent,
est-il un point, une densité, ou une illusion ? Peut-on le penser sans notre présence ? Bergson
affirmait déjà dans Matière et Mémoire que «Il n’y a de présent que pour une conscience », que
vaut cette affirmation ?
Bibliographie générale

A/Livres

Bergson : L'energie spirituelle PUF quadrige


Bergson :Matière et mémoire PUF quadrige
Changeux : L'Homme neuronal
Deleuze : Le bergsonisme PUF quadrige
Esfeld : Introduction à la philosophie de l'esprit Bern studies in the History and Philosophy of
science 2011
Missa : L'esprit-cerveau Vrin 1993
Pareno alain: Corps cerveau et esprit chez Bergson L'Harmattan ouverture philosophique 2006
Rosenfield : L'Invention de la mémoire Flammarion 1994
Frédéric Worms : Introduction à matière et mémoire PUF Les grands livres de la philosophique
1997

B/ Articles, revues

Colloc :Bergson et les neurosciences collection les empêcheur de tourner en rond 1997 :

Galois : En quoi Bergson peut-il intéresser le neurologue ?


Delacour: Matière et mémoire à la lumière des neuroscience contemporaines
Joël Dolbeault : Le dualisme de Bergson à la lumière de la physique

Jean François Dortier : Qu'est ce que la philosophie de l'esprit issue du recueil Le cerveau et la
pensée 2011 Science humaine ouvrage de synthèse

C/ Conférence

Francis Wolff :Du paradigme structuraliste au paradigme cognitiviste (site youtube)


Etienne Klein: Le temps est-il est un cas de conscience ? (site youtube)