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26/05/2019 Régis Aubry, André Comte-Sponville.

Euthanasie, une question de vie ou de mort

Régis Aubry, André Comte-Sponville.


Euthanasie, une question de vie ou de
mort
Mis en ligne le 23/01/2014

La légalisation de l’euthanasie divise. Si Régis Aubry et André Comte-Sponville


défendent le droit de mourir dans la dignité, ces deux membres du Comité consultatif
national d’éthique – récemment saisi de cette question par François Hollande – ont des
positions diamétralement opposées. Pour le médecin, l’interdiction de donner la mort à un
tiers doit être maintenue, pour le philosophe, la liberté de décider de sa propre mort doit
l’emporter.

ANDRÉ COMTE-SPONVILLE
Né en 1952, philosophe, maître de conférences à la Sorbonne jusqu’en 1998, il anotamment publié Le Sexe ni la
mort. Trois essais sur l’amour et la sexualité (Albin Michel, 2012). Il a contribué à élargir l’audience de la philosophie avec
des livres comme Le Petit Traité des grandes vertus (PUF, 1995) ou le Dictionnaire philosophique (PUF, 2013). Fin lecteur
d’Épicure et de Montaigne, il inscrit sa réflexion dans le courant du matérialisme philosophique, qu’il cherche à réconcilier
avec la quête d’une vie spirituelle (mais sans Dieu). Il siège au Comité consultatif national d'éthiqu et il a fait
paraître récemment C’est chose tendre que la vie (avec François L’Yvonnet, Albin Michel, 2015), un recueil d’entretiens
qui retrace sa biographie intellectuelle.

RÉGIS AUBRY
Ce médecin et chef du département regroupant les soins palliatifs, le centre d’évaluation et de traitement de la douleur du
centre hospitalier universitaire de Besançon est aussi diplômé de Sciences-Po et titulaire d’une maîtrise de philosophie. Il
est membre du Comité consultatif national d’éthique, préside l’Observatoire national de la fin de vie et a participé à
l’élaboration de la loi Leonetti en 2005.

Publié dans


76
Février 2014

Tags
Euthanasie, Loi Leonetti, Dignité, Mort, Suicide, Régis Aubry, André Comte-Sponville, Liberté, Loi, Droit, Comité
consultatif national d'éthique, Libertés

C’était l’un des soixante engagements de campagne du candidat François Hollande : ouvrir
pour « toute personne majeure en phase avancée d’une maladie incurable » un droit à « bénéficier d’une
assistance médicalisée pour terminer sa vie dans la dignité ». Autrement dit : légaliser l’euthanasie. Saisi
par le président de la République au début de l’année 2013, le Comité consultatif national d’éthique
(CCNE) a récemment rendu son avis – consultable en ligne sur ccne-ethique.fr. Sans surprise, sa
réponse est sur l’essentiel négative : le CCNE préconise le maintien de l’interdiction de « provoquer
délibérément la mort » en laissant seulement la possibilité d’endormir ou de laisser mourir le patient.
Mais, signe d’une inédite intensité des discussions, l’avis officiel – corédigé par le médecin Régis

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Aubry – est cette fois-ci suivi de deux contre-avis appelant à une claire dépénalisation et signés par huit
des quarante membres du Comité, dont le philosophe André Comte-Sponville. Les deux hommes ont
accepté de rejouer pour nous ce débat crucial, urgent, et qui cependant ne supporte que le sens de la
nuance.

André Comte-Sponville : Le débat sur l’euthanasie est très différent des questions bioéthiques qui nous
ont été posées ces dernières années. Avec les tests génétiques prénataux, la recherche sur les
embryons, les mères porteuses, le CCNE était confronté à des questions neuves, techniquement
compliquées, sur lesquelles la plupart d’entre nous n’avions aucun avis préconçu. Nous nous informions
longuement avant de délibérer et parvenions en général à un consensus. Mais s’agissant du débat sur la
fin de vie, ce n’est pas un problème nouveau, il est techniquement relativement simple, et nous savions
dès le début que nous ne parviendrions pas à nous mettre d’accord. Ceci explique que le CCNE ait
décidé de publier deux avis divergents. Or, dès lors qu’il n’y a pas de consensus éthique entre
personnes honnêtes, informées et de bonne foi, c’est au politique de trancher. Le bon modèle, c’est la loi
Veil sur l’avortement. Cette loi n’a pas résolu le problème éthique : l’avortement est-il moralement
acceptable et dans quelles conditions ? Elle n’a pas dit le bien et le mal, mais le légal et l’illégal :
l’avortement est autorisé dans les douze premières semaines de grossesse. Si le CCNE avait existé
alors et avait dû se prononcer, je crains que, pour les mêmes raisons que sur la fin de vie – la forte
représentation des courants religieux et du monde médical –, il eût répondu par la négative.

Régis Aubry : Je suis d’accord. In fine, en démocratie, c’est au Parlement de trancher sur ces
questions. Il reste que la mission du CCNE n’est pas seulement de donner son avis mais d’éclairer la
complexité des questions posées. Montrer que l’essentiel est dans la nuance et la subtilité. Éviter cette
tendance un peu populiste à vouloir des réponses simples à des problèmes complexes. Bref, sortir le
débat public des affrontements entre « pour » et « contre ».

A. C.-S. : Ce n’est pas tant un conflit de valeurs qui nous oppose, qu’un conflit entre deux hiérarchies de
valeurs. Tout le monde considère que la vie est une valeur, comme tout le monde considère que la
liberté est une valeur. Mais certains mettent le respect de la vie encore plus haut que la liberté, et donc
sont amenés à s’opposer à l’interruption volontaire de grossesse hier ou à l’euthanasie aujourd’hui. Et
d’autres, au contraire, mettent le respect de la liberté au sommet. Ce qui est mon cas : je suis un libéral,
de gauche certes, mais libéral. De quel droit l’État prétend-il m’interdire de décider de ma propre vie ?

R. A. : Mais pouvons-nous affirmer qu’un acte est libre lorsqu’il se situe dans une situation de très
grande vulnérabilité ? La réponse ne peut pas être simple. Nous avons ainsi beaucoup discuté de « la
pente glissante » sur laquelle pourrait nous engager la légalisation de l’euthanasie. Quel usage pourrait-il
être fait de cette loi, en période de restriction budgétaire, dans une société où l’idée que chacun doit être
« rentable » est devenue si primordiale ? Car le paradoxe est que les progrès de la médecine tendent à
favoriser l’acharnement thérapeutique et à créer, notamment dans les unités de soins palliatifs, des
situations qui n’ont pas, ou peu, de sens. Plutôt que la liberté, fragile dans ces situations, j’ai le souci de
l’atteinte à la dignité que peut entraîner l’acharnement thérapeutique.

A. C.-S. : Le concept de « dignité » est revendiqué par les deux


camps, mais selon des sens très différents. Il y a ceux qui
«Il ne faut pas
revendiquent « un droit à mourir dans la dignité » – c’est le nom revendiquer un droit
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d’une association que par ailleurs je soutiens –, laissant donc


entendre que l’on peut mourir de façon indigne. C’est ce que nous
de mourir dans la
appelons dans le rapport la dignité « subjective » ou « normative » : dignité, mais un
on est plus ou moins digne. Mais une telle affirmation pose problème
dans la mesure où, par ailleurs, nous pensons que « tous les êtres
droit de mourir dans
humains sont égaux en droits et en dignité ». Le grabataire la liberté»
paralytique et délirant, sur son lit de mort, a la même dignité André Comte-Sponville
qu’Einstein, Mozart ou Victor Hugo. Il s’agit ici d’une dignité
« ontologique » ou « absolue », qui n’est pas susceptible de degrés. Il
y a donc là une équivoque qu’il s’agit de lever. Je suis partisan de l’euthanasie, mais je considère avec
ceux qui s’y opposent que la dignité ontologique est la plus importante. J’en conclus qu’il ne faut pas
revendiquer un droit de mourir dans la dignité, mais un droit de mourir dans la liberté. Est-ce à l’État de
décider si j’ai le droit de mourir ? Bien sûr que non ! Alors, évidemment, j’ai le droit de me suicider. Mais
si je suis un vieillard de 95 ans, sourd, incontinent, perclus de douleurs, qui s’ennuie atrocement, et que
je me retrouve dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (qui sont de
véritables lieux de privation de liberté), comment je fais pour me suicider ? Je ne le peux pas. Là, j’ai
besoin d’une assistance au suicide.

R. A. : Deux constats sur la dignité. Premièrement, il est certaines personnes qui éprouvent un sentiment
d’indignité. Des personnes atteintes de maladies graves, évoluées, mais qui ne meurent pas. Quel
regard la société porte-t-elle sur ces personnes ? Car, en pratique, nous sommes confrontés à des gens
qui nous disent : « je ne sers plus à rien », « je suis un poids pour mes proches » ; ou encore, je n’invente
rien : « je suis un poids pour la Sécurité sociale ». Cela renvoie à ce sentiment utilitariste de la vie qui
s’est généralisé. Deuxièmement, il existe non pas des sentiments, mais des situations d’indignité. Il y a
aujourd’hui encore des personnes qui ne sont pas accompagnées alors qu’elles se trouvent dans des
situations de très grandes douleurs, d’inconfort, de solitude. D’où cette absolue nécessité qui devrait être
un préalable à toute discussion : que toute personne souffrant, moralement ou dans sa chair, puisse
bénéficier des soins palliatifs. Il ne faudrait pas qu’au motif de défendre la liberté individuelle, on en
oublie nos devoirs collectifs à l’égard de ces personnes.

A. C.-S. : Depuis 2005, la situation a cessé d’être scandaleuse, puisque la loi Leonetti reconnaît au
patient le droit de demander l’arrêt des soins et impose au médecin de respecter cette demande. L’avis
du CCNE propose de reconnaître au patient en phase terminale un droit à la sédation profonde jusqu’au
décès s’il le demande. Et contre les situations d’acharnement thérapeutique, nous proposons de donner
aux directives anticipées concernant le décès un poids plus fort. Mais il reste des cas que ni la loi
Leonetti ni l’avis du CCNE ne couvrent. L’individu paralysé des quatre membres, par exemple (on pense
au jeune Vincent Humbert, mais il y en a des milliers). S’il souhaite vivre, j’ai pour lui la plus grande
admiration, et il va de soi que la société doit lui donner les moyens de vivre le mieux possible. Mais s’il
souhaite mourir, qui oserait lui faire la leçon ? Et de quel droit condamner le médecin ou le proche qui
accéderait à sa demande ? La mère de Vincent Humbert a considéré qu’il était de son devoir de mère de
satisfaire la demande expresse de son fils paralysé – j’aurais agi pareillement si ça avait été mon enfant
– et je ne reconnais pas à l’État le droit de la condamner.

R. A. : État qui ne l’a pas condamnée.

A. C.-S. : Mais il en avait le droit. En toute rigueur, il faudrait un procès à chaque cas d’euthanasie. Or,
en France, alors que c’est interdit, cela concerne 0,6 % des décès, soit quelque 1 200 par an. Et surtout,
proscrivant le « faire mourir » mais autorisant le « laisser mourir », la loi crée des distinctions

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véritablement jésuitiques. D’une part, contrairement à ce qu’on croit souvent, les cas les plus difficiles ne
concernent pas les cancéreux ou les vieillards en fin de vie mais des nourrissons qui naissent totalement
paralysés, sourds et aveugles. Avant la loi Leonetti, il arrivait qu’on les euthanasie sans le dire.
Maintenant que la loi interdit formellement le « faire mourir » mais autorise l’arrêt des soins, on prive ces
enfants d’alimentation pour un « laisser mourir » qui dure des jours, parfois des semaines, créant ainsi
des agonies insupportables pour leurs parents. D’autre part, éteindre un respirateur artificiel qui
maintient quelqu’un en vie, c’est un acte létal qu’il est difficile de distinguer de l’euthanasie.

R. A. : La question n’est donc pas de dire si l’on a le droit de donner la mort à quelqu’un, puisque la loi le
permet pour des personnes qui sont dépendantes du respirateur. Reste que le « laisser mourir » ouvre
un temps qui peut être celui de l’accompagnement. Face la violente rapidité de l’euthanasie, c’est un
argument qu’il faut entendre. Car il faut que nous pensions ce qu’il advient à ceux qui survivent aux
personnes qui meurent. Or le travail de deuil peut s’opérer plus aisément quand la fin de vie a été une
occasion de pacification – à condition, comme c’est le cas pour ces nouveau-nés qui font montre d’une
incroyable énergie vitale, que la situation ne s’éternise pas.

A. C.-S. : L’idée que l’illégalité de l’euthanasie permet de maintenir un interdit « structurant » est l’un des
points qui nous a le plus opposés. D’abord, quel interdit ? Le « Tu ne tueras point » de la Bible ? Mais je
vis dans un État laïc ! Quand je lis Homère, je vois qu’Achille, Ulysse, et même le merveilleux Hector ont
le droit de tuer ! Chez Aristote ou Épicure, je ne vois nulle part un interdit absolu de l’homicide. Mais
quand bien même on accepterait l’éthique religieuse, il va de soi que cet interdit de tuer reconnaît dans
toutes civilisations d’évidentes exceptions. Une guerre juste, par exemple contre les nazis, ça existe. Il y
a également des tyrannicides justes. Et qui ne voit que la plus évidente des exceptions, c’est le suicide –
étymologiquement « l’homicide de soi-même » ? Il n’y a plus d’interdit portant sur le suicide. Donc si
quelqu’un veut se suicider pour de bonnes et respectables raisons, et qu’il n’en a pas les moyens
matériels, il est légitime que son médecin, s’il y consent – il jouit d’une clause de conscience –, aide son
patient à mourir.

R. A. : Le suicide n’est plus pénalisable, en effet, mais le fait de


demander à un tiers de donner la mort modifie tout de même le point
«Penser qu’on libère
de vue. Et je pense qu’il y a une différence importante entre donner quelqu’un en lui
la mort à quelqu’un qui le demande – l’euthanasie proprement dite –
et permettre à quelqu’un de se donner la mort – ce qu’on appelle une
donnant la mort,
« assistance au suicide ». Dans l’Oregon, aux États-Unis, cette c’est une utopie»
assistance au suicide est légalement autorisée pour les personnes Régis Aubry
dont l’espérance de vie est estimée à moins de six mois. Or, que
constate-t-on ? Un tiers de ceux qui se sont fait prescrire un produit
létal ne se le procure pas. Et parmi ceux qui se le procurent, un tiers seulement l’absorbe. Mais près de
100 % de ces patients trouvent très rassurant de savoir qu’ils ont la possibilité d’y recourir. C’est là une
expérience qui ne devrait pas manquer de nous interroger quant à la distance entre la demande de
mourir et le passage à l’acte.

A. C.-S. : Toute loi peut provoquer des dérives. Il serait essentiel, si l’euthanasie était autorisée, de fixer
toute une série de garde-fous. Mais des dérives, il y en a aujourd’hui en France, et dans le secret. D’où
la nécessité de légaliser une telle pratique : on se donnerait ainsi les moyens de la contrôler a priori et a
posteriori.

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R. A. : Je n’affirme évidemment pas que l’euthanasie relèverait du meurtre, mais ce serait naïf de la
considérer comme un don. Penser qu’on libère quelqu’un en lui donnant la mort, c’est une utopie. Les
gens sont poursuivis par l’incertitude. Sinon les choses auraient été résolues depuis longtemps. Donner
ou ne pas donner la mort entraîne un sentiment d’insatisfaction, quelle que soit la décision prise. Et des
situations limites, il y en aura toujours. Je pense qu’il y a comme un interstice à trouver entre une loi qui
limiterait notre agir et une pratique médicale qui devrait pouvoir s’en affranchir dans des situations très
singulières. Car la crainte des effets en cascade que pourrait susciter une telle loi est à mon sens le plus
grand frein à son adoption.

A. C.-S. : D’aucuns accordent une importance démesurée à cette question. D’un côté, il y a ceux qui
appréhendent l’euthanasie comme le signe d’une fin de la civilisation, et, de l’autre, ceux qui considèrent
que l’euthanasie représente la liberté suprême. Les deux positions sont outrancières. La liberté suprême
n’est pas la liberté de mourir mais la liberté de vivre. Et l’euthanasie ne marquerait pas une nouvelle ère
de l’humanité, mais un petit progrès dans l’extension des droits de l’homme.

R. A. : À focaliser l’attention sur l’euthanasie, on évite surtout de voir un problème beaucoup plus large :
celui de la politique de fin de vie dans des pays où la population vieillit. Et où la confrontation à la
question de la mort, refoulée par nos contemporains, ne va pas manquer de revenir au premier plan.

Propod recueillis par PHILIPPE NASSIF


Conseiller de la rédaction de Philosophie magazine, il a trouvé dans la philosophie d’Emerson la clé d’une
éthique personnelle et anticonformiste. Il a notamment signé La Lutte initiale. Quitter l’empire du
nihilisme (Denoël, 2011) et Ultimes. Ce que les plus grands ont dit juste avant de mourir (Allary Éditions, 2015).

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