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Or, c’est justement à partir d’avril, à la fin de


la saison des pluies, que l’activité des inspecteurs
Au Brésil, Jair Bolsonaro démantèle
est censée s’intensifier. Même avant l’intervention
méthodiquement le droit de directe du président, l’action de l’État semblait déjà
l’environnement paralysée : en 4 mois, seulement 40 m3 de bois illégal
PAR JEAN-MATHIEU ALBERTINI
ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 4 JUIN 2019 (l’équivalent de dix grands troncs d’arbre) ont été
saisis, contre 25 000 m3 en 2018 sur la même période.

Des agents de l'Ibama détruisent des machines dans une mine illégale
Le président Jair Bolsonaro et son ministre de l'environement Ricardo
du parc national près de Novo Progresso, au sud-est de l'État du
Salles à Brasilia, le 11 janvier 2019. © REUTERS/Adriano Machado
Paranaense, au Brésil, le 4 novembre 2018. © REUTERS/Ricardo Moraes
Déforestation, pêche, biodiversité… Depuis son
« On ne va plus sur le terrain. Depuis 2019, toutes
élection, le président brésilien abaisse toutes les
les opérations prévues sont en retard et je ne sais pas
normes environnementales et se livre à une chasse aux
si elles vont finalement être réalisées… », explique
sorcières à l’intérieur des administrations. Revue de
Daniel* (le prénom a été changé), un agent de terrain
détail d’une politique anti-écologique de fer.
de l’Ibama qui a accepté de témoigner anonymement.
Rio de Janeiro (Brésil), de notre correspondant.– Car dans cette institution, qui dépend du ministère de
Début avril, dans la forêt nationale de Jamari, des l’environnement, les fonctionnaires vivent tous dans la
agents de l’Ibama (organisme chargé de la protection peur de perdre leur emploi.
de l’environnement) débarquent en armes pour mettre
Le responsable de l’amende infligée à Jair Bolsonaro
fin à une exploitation illégale de bois financée par
en 2012 pour pêche illégale dans une unité de
des producteurs de la région de Rondônia (nord-
protection intégrale (c’est-à-dire une réserve naturelle
ouest du pays). Pour éviter que l’activité ne reprenne
interdite au public) a été licencié. Mais au-delà de
après leur départ, les fonctionnaires mettent le feu
ce cas emblématique, une vague d’exonérations sans
à deux camions et un tracteur, comme l’autorise
précédent s’est engagée depuis le début de l’année.
la législation depuis 2008. Indignés, les producteurs
Des consignes ont été expressément données pour
s’organisent pour « ne pas laisser passer ça ». L’un
interdire tout contact avec les journalistes, y compris
des leurs contacte le secrétaire de l’environnement
à l’attachée de presse de l’Ibama, qui doit rediriger
de Rondônia, qui en réfère au gouverneur de l’État,
toutes les demandes vers le ministère. Une autre
membre du PSL, le parti de Bolsonaro, qui lui-même
employée qui avait accepté de témoigner dans un
alerte le ministre de l’environnement, Ricardo Salles.
premier temps a préféré annuler l’entretien, « par
« Ricardo Salles m’a informé de cette situation. Il prudence ».
a déjà ouvert une enquête administrative contre les
La pression est généralisée : par exemple, les règles
responsables. Il ne faut pas brûler les machines, les
de l’Ibama indiquent que si un dossier est prescrit,
tracteurs ni rien du tout. Ce n’est pas notre politique
l’agent responsable du dossier peut être sanctionné.
», lâche Jair Bolsonaro dans une vidéo diffusée sur les
Auparavant, à moins d’irrégularités ou de faits de
réseaux sociaux. En moins d’une minute, le message
corruption, l’enquête administrative concluait que le
du président est suffisamment clair pour arrêter toutes
fonctionnaire était surchargé d’affaires et avait dû
les opérations dans la région de la forêt de Jamari.

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prioriser les plus importantes. « Maintenant, tous ceux divulgué par avance sur le site de l’Ibama, réduisant
qui laissent un dossier se prescrire sont sanctionnés franchement leur utilité et leur efficacité, fondée sur la
et peuvent même être licenciés, détaille Daniel*. Du surprise.
coup, beaucoup préfèrent ne plus s’attaquer à de
nouveaux crimes ou délits environnementaux. »
En plus d’intimider la base et les fonctionnaires
zélés, le gouvernement s’attaque aux supérieurs
hiérarchiques. En avril, le président de l’ICMbio
(chargé de la protection des 335 réserves écologiques
du pays, qui dépend aussi du ministère) a démissionné
après les accusations fantasques du ministre à son
encontre. Ce dernier avait annoncé lors d’une réunion Le président Jair Bolsonaro et son ministre de l'environnement Ricardo
Salles à Brasilia, le 11 janvier 2019. © REUTERS/Adriano Machado
du lobby de l’agrobusiness que des sanctions seraient
prises parce qu’aucun membre de l’ICMbio n’était Le gouvernement a enfin réduit le budget du ministère
présent. Sauf que les fonctionnaires n’avaient tout de l’environnement. Certains secteurs comme celui
simplement pas été invités. de la lutte contre le changement climatique accusent
une baisse de 95 %. L’Ibama a également subi des
« C’est une vraie chasse aux sorcières. Et l’ambiance coupes drastiques : 24 % en moyenne, mais cela monte
en interne est terrible : ce sont des gens qui ont à jusqu’à 38 % pour la prévention des incendies. Une
cœur de défendre l’environnement et le gouvernement mesure qui devrait faire des ravages en Amazonie,
les empêche de faire leur travail », soupire Márcio alors que la saison des incendies s’étale entre juin
Astrini, analyste à Greenpeace. La présidente de et octobre, et que beaucoup de départs de feu sont
l’Ibama a, elle aussi, démissionné dès janvier après intentionnels, permettant de valoriser des terrains aux
de fausses accusations de corruption partagées sur les yeux d’éleveurs ou de grands fermiers.
réseaux sociaux par le président et Ricardo Salles.
Face aux licenciements et démissions massives, le
Le ministre a ensuite renvoyé 21 des 27 directeurs ministre s’entoure de militaires avec lesquels il partage
régionaux (un par État de la fédération) sans les ses conceptions anti-écologiques, tandis qu’au moins
remplacer (seulement deux postes ont été pourvus). cinq secrétariats importants du ministère sont toujours
« Sans haut responsable, aucune décision importante sans direction. Le gouvernement semble attendre le
n’est prise, analyse Daniel*. Nos supérieurs disent meilleur moment pour offrir les postes vacants à
qu’il n’y a pas de budget pour aller sur le terrain. des alliés politiques en échange d’un appui sur des
C’est faux, les actions de 2019 ont été autorisées en questions difficiles, comme la réforme des retraites.
2018, donc l’argent a déjà été débloqué. Mais même « Ceux qui vont être nommés ne seront ni des amis
sans ordre officiel, nos chefs ont peur d’être licenciés de l’environnement ni des connaisseurs du sujet », se
ou mis au placard s’ils autorisent des opérations désole Daniel*.
pourtant légales. » Fin mai, une série d’opérations a
été finalement annoncée, mais le lieu des actions a été Pendant la campagne, Bolsonaro voulait transférer
toutes les compétences de l’environnement au
ministère de l’agriculture. « Il a finalement adopté
un plan B : faire de ce ministère une coquille vide
en démontant tous les mécanismes de protection
mis en place depuis 30 ans », détaille Márcio
Astrini de Greenpeace. Le Conseil national de
l’environnement, dont le rôle a été essentiel dans
l’élaboration de la législation brésilienne, a été en

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pratique démantelé, quand le service de protection des changer la législation, car il a besoin du soutien du
forêts est notamment passé sous la coupe du ministère Congrès, avec lequel il a de mauvaises relations »,
de l’agriculture, tenu par une représentante du lobby de explique Márcio Astrini. Du coup, le nouveau chef
l’agrobusiness. « Jusqu’à aujourd’hui, aucune mesure d’État privilégie les décrets présidentiels, par exemple
n’a été prise en faveur de l’écologie, affirme Daniel*. pour mettre en place un système qui facilite l’amnistie
Ce gouvernement est totalement contre la protection des amendes environnementales.
de l’environnement. » Durant toute sa campagne, il a dénoncé une supposée
Les offensives pour modifier la législation « industrie de l’amende », qui gangrènerait l’Ibama
environnementale se multiplient tous azimuts, et empêcherait le pays de se développer. Fin avril,
notamment pour réduire ou faire disparaître des zones il a confirmé sa volonté de « faire le ménage ».
protégées. Josué* (le prénom a également été modifié), « On a l’habitude d’être critiqués sur le terrain,
un autre fonctionnaire de l’Ibama qui a accepté de personne n’aime recevoir une amende, explique
témoigner anonymement, se désole lui de la politique Daniel*. Mais si c’est le président qui nous critique,
de la pêche : « Les quotas de pêche ont toujours été ça a des conséquences. Chaque fonctionnaire qui lutte
décidés en prenant en compte l’avis d’un organisme contre les chercheurs d’or clandestins ou les scieries
lié à la défense de l’environnement. Maintenant, c’est illégales sait maintenant qu’il irrite personnellement
le ministère de l’agriculture qui décide seul. » Le le président. »
père du nouveau secrétaire national à la pêche, à Les critiques répétées de Bolsonaro ont des
la tête d’une grande entreprise du secteur, cumule conséquences directes dans des territoires sous
650 000 euros d’amende pour pêche illégale. Quant à tension. Avant sa présidence, les fonctionnaires de
l’avenir des arbres brésiliens, le nouveau directeur du l’Ibama risquaient déjà des attaques durant leurs
service des forêts est un ancien député qui fut l’un des opérations et même dans leurs locaux, dont l’un a
principaux opposants au code forestier, alors que son été incendié en 2017. Mais pour Daniel*, le climat a
ministre lui-même a été condamné pour avoir favorisé encore empiré. Il lâche : « Les auteurs d’infractions
des entreprises minières, lorsqu’il était secrétaire à sont toujours plus audacieux. Dans certains coins,
l’environnement de São Paulo. la population considère que depuis l’arrivée de
De son côté, Bolsonaro a fait part de sa volonté de Bolsonaro, les actions de l’Ibama sont illégales !
transformer la réserve où il a reçu une amende en un Du coup, les confrontations sont de plus en plus
« Cancún brésilien ». « Mais il est plus difficile de fréquentes et violentes. »

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