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nouveau gouvernement prévoit 3 milliards d’euros


d’investissements dans les réseaux routier et
La Finlande tourne le dos à l’austérité
PAR ROMARIC GODIN
ferroviaire.
ARTICLE PUBLIÉ LE JEUDI 6 JUIN 2019

Antti Rinne, premier ministre social-démocrate de Finlande. © Reuters

Antti Rinne, premier ministre social-démocrate de Finlande. © Reuters


La Finlande visera la « neutralité carbone » d’ici à
Le nouveau gouvernement, dirigé par le social- 2035, soit 15 ans avant l’objectif officiel français,
démocrate Antti Rinne et constitué de cinq partis, et Antti Rinne a annoncé qu’il entendait mettre en
entend dépenser davantage pour les services sociaux place « une croissance socialement et écologiquement
et le changement climatique. Une rupture avec le soutenable ». La présence de deux partis de centre-
gouvernement précédent, qui a été sanctionné dans les droit dans la coalition (le Centre et le SFP)
urnes le 14 avril. conduit cependant le programme de gouvernement
à envisager, malgré tout, le retour à l’équilibre
Helsinki va-t-il devenir Lisbonne-sur-la-Baltique ? En
budgétaire d’ici à 2023 (contre un déficit de 0,7 % du
tout cas, comme le Portugal en 2015, le pays semble
PIB cette année).
renoncer à l’austérité. Le nouveau gouvernement
formé le 6 juin 2019 par le social-démocrate Antti Le financement du programme se fera donc par
Rinne, 56 ans, annonce un véritable tournant à gauche l’augmentation du taux d’emploi de 72 % à 75 %,
de la politique économique de ce pays nordique. elle-même générée par la relance de la croissance,
mais aussi par des privatisations massives (3 milliards
Le nouvel exécutif s’appuie sur une coalition de cinq
d’euros) et par des hausses d’impôts sur les carburants
partis, alliant, outre les sociaux-démocrates du SDP,
fossiles, le tabac, ainsi que les dividendes et les plus-
les Verts, l’Alliance de gauche, ainsi que le Parti du
values immobilières.
centre et le Parti de la minorité suédoise (SFP). Son
programme défend clairement une position sociale Par ailleurs, le nouveau gouvernement finlandais a
et keynésienne. Il promet d’augmenter les dépenses annoncé la mise en place d’un coussin de protection
publiques de 1,23 milliard d’euros (environ 0,5 % du contre une éventuelle crise économique d’ici à 2023.
PIB) d’ici à 2023. Si celle-ci survient, Helsinki injectera jusqu’à un
milliard d’euros supplémentaires dans l’économie.
Cette hausse ne sera pas financée par des
Le mécanisme pourrait être déclenché en cas de
coupes budgétaires par ailleurs et viendra soutenir
contraction de 0,5 % de l’emploi et du PIB de la
l’éducation, l’égalité des revenus, le logement
zone euro sur deux trimestres consécutifs ou en cas de
et la transition écologique. Parallèlement, le
contraction de 1 % du PIB finlandais.
Là encore, les digues budgétaires restent protégées,
avec la nécessité d’obtenir les avis d’experts du Trésor
local et de la Banque centrale, mais le message est sans
équivoque.

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Dans une zone euro où les mécanismes prévus, La Finlande peine alors à retrouver de la vigueur
notamment concernant la dette, ne sont que des économique. L’exemple de 1993-95 est encore dans
réductions unilatérales des déficits, la Finlande refuse tous les esprits et la plupart des grands partis du pays
désormais catégoriquement de se lancer à l’avenir dans défendent une politique d’austérité. En pleine crise de
une politique qui aggrave la situation en pratiquant la dette, la Finlande est le pays qui a la ligne la plus
de l’austérité en pleine récession. C’est un désaveu dure dans la zone euro, dépassant même l’Allemagne
non seulement de la politique menée en 2010-2013 par ou les Pays-Bas. En 2011, par exemple, elle réclame
l’ensemble de la zone euro, mais aussi d’une véritable des garanties concrètes pour accepter les plans « de
culture économique dominante depuis 30 ans dans ce sauvetage » de la Grèce.
pays. Cette même année, les conservateurs très pro-
Malgré le caractère somme toute modéré de austérité de la Coalition nationale (Kokoomus), Jyrki
l’impulsion budgétaire projetée, la volte-face est Katainen (2011-2014, devenu ensuite commissaire
remarquable pour la Finlande. européen) et Alexander Stubb (2014-2015), dirigent
Le mythe nordique de « l’austérité expansive » le pays. Ils tentent d’imposer à leurs alliés, les
sociaux-démocrates, chrétiens-démocrates et suédois,
Comme les autres États nordiques, ce pays a en
et, jusqu’en 2014, les Verts et l’Alliance de gauche,
effet longtemps vécu dans le mythe de « l’austérité
des coupes budgétaires.
expansive » qui avait suivi la crise de cette
région au début des années 1990. La Finlande Mais la récession européenne dans laquelle la gestion
avait été particulièrement touchée parce qu’elle était, désastreuse de la crise grecque plonge la zone euro
jusqu’alors, la porte d’entrée du commerce soviétique, touche de plein fouet le pays et incite à laisser jouer les
qui s’est effondré après la fin de l’URSS. En 1991, le stabilisateurs automatiques. En 2014, le PIB finlandais
PIB finlandais se contracte de 6,5 % et le pays affiche est inférieur de 2,8 % à celui de 2011 et de 5,8 % à
un déficit public de 7 % du PIB deux ans plus tard en celui de 2008. Sur la même période, le PIB français a
raison de la nécessité de sauver le système financier. progressé de 1,9 % et de 2,6 %.
Pour redresser les comptes, la Finlande se lance
alors dans une politique de réduction des déficits
et de réformes « structurelles » (autrement dit de
désengagement de l’État). Mais la Finlande, qui a
dévalué en 1992 le markka, sa monnaie de l’époque,
bénéficie d’un contexte unique : l’expansion de la
téléphonie mobile qui porte alors l’entreprise Nokia et
Juha Sipilä, ancien premier ministre de Finlande. © Reuters
la reprise de la demande mondiale.
Les élections de 2015 donnent une majorité claire à la
Les deux décennies suivantes vont être des années droite et donc au camp austéritaire. Le parti du Centre
de forte croissance. Et pour beaucoup, dans le pays, de Juha Sipilä, un entrepreneur millionnaire, arrive
ce sont les réformes et l’austérité qui sont à l’origine alors largement en tête. Ce parti est une particularité
de cette prospérité. Cette dernière s’achève cependant finlandaise. C’est un parti très « élastique » sur le plan
brutalement avec la crise financière de 2008, à laquelle idéologique mais très ancré dans le pays.
s’ajoute l’émergence des smartphones, évolution
totalement manquée par Nokia. Le réveil est très Ancien parti agrarien, le Centre a été dominant
douloureux : en 2009, le pays perd 8,3 % de son PIB, durant la guerre froide, car il était le parti de la
soit près de quatre fois plus que la France... collaboration pacifique avec l’URSS. Depuis 1991,
c’est un parti plutôt de centre-droit, acquis aux

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principes néolibéraux, mais sans idéologie précise et 52,4 % en France), soit un niveau inférieur de 3,5
toujours prêt, pour parvenir au pouvoir, à adopter celle points à celui de 2011 et quasiment identique à celui
de ses alliés. de 2007.
En 2015, Juha Sipilä s’allie avec Kokoomus et le parti Quant au coût unitaire de la main-d’œuvre (le prix du
d’extrême droite des « Vrais Finnois », devenu le « travail corrigé par la productivité), il a beaucoup baissé
Parti des Finnois » (PF). À l’époque, ce parti défend de 2015 à 2017 et reste inférieur au niveau de 2010.
une vision libertarienne de l’économie, demandant à Le rejet de l’austérité
grands cris l’austérité et accusant la zone euro de
soutenir des pays dépensiers. Son fondateur, Timo A priori, le bilan de cette cure d’austérité peut sembler
Soini, est alors clairement sur une ligne proche de positif. Le déficit public a été réduit de 3,2 % du PIB en
l’AfD allemande de la première heure : défendre les 2014 à 0,7 % en 2018, et la croissance s’est accélérée.
intérêts de la Finlande en limitant les transferts vers Mais il y a là un effet déformant.
les autres pays européens, tout en donnant l’exemple Le rebond de la demande mondiale et la politique
d’une bonne gestion au reste de l’Europe. La nouvelle monétaire de la BCE en 2015 et 2016 ont joué des rôles
coalition est donc clairement pro-austérité et son déterminants. La croissance de la consommation des
programme est du même ordre : il prévoit des coupes ménages s’est maintenue au prix d’une stabilisation de
de 10 % dans les dépenses publiques, soit près de 6 leur endettement à un niveau élevé (67 % du PIB, soit
milliards d’euros. 13 points de plus qu’il y a dix ans).
Ce programme va être durement appliqué au pays. Le pays sort d’une décennie noire : sur dix ans, la
Le secteur éducatif, fierté de nombreux Finlandais croissance finlandaise n’est que de 2,9 %, soit trois
parce qu’il permet au pays d’afficher d’excellents fois inférieure à celle de la France. Du reste, l’élan
résultats dans les comparaisons internationales, est semble déjà ralentir puisqu’au premier trimestre 2019,
directement touché. Les droits d’inscription aux la croissance finlandaise n’a été que de 0,2 %.
crèches publiques et aux activités de l’après-midi sont La population finlandaise a globalement très mal réagi
relevés, tout comme le nombre d’élèves par classe, à cette cure d’austérité, révélant que l’attachement à
alors que des dizaines d’écoles sont fermées. Le l’État social – un de ceux qui, dans les pays nordiques,
secteur universitaire est aussi affecté par les fermetures a le plus résisté et est le mieux parvenu à limiter les
et les fusions. inégalités – était plus ancré que le mythe de l’austérité
Parallèlement, les allocations chômage sont réduites expansive. Le gouvernement Sipilä s’est ainsi heurté
et le soutien aux services de recherche d’emploi est de plein fouet au caractère consensuel et égalitaire de
remplacé par des incitations « fermes » à la reprise la société finlandaise, et les quatre dernières années ont
d’emploi. Les économies sont réalisées partout : dans été marquées par une série de grèves assez dures.
le logement, dans les retraites, dans les allocations En septembre 2015, les syndicats organisent la plus
familiales. L’ensemble des prestations sociales est forte mobilisation depuis 1986 pour protester contre
réduit de 3,2 milliards d’euros et les dépenses la réforme du marché du travail. En mars 2016, les
publiques passent de 58,1 % du PIB en 2014 à 53,1 % tracteurs des fermiers de tout le pays ont envahi les
en 2018. rues d’Helsinki. En janvier 2018, une grève paralyse
À l’image des gouvernements de Manuel Valls et encore le pays contre la réforme de l’assurance-
d'Édouard Philippe en France, le gouvernement Sipilä chômage. En octobre de la même année, une grande
favorise aussi la décentralisation des négociations grève de 24 heures est également organisée contre la
salariales en réduisant le pouvoir des syndicats, ce possibilité offerte aux employeurs de licencier plus
qui va contribuer à faire pression sur les salaires. Ces facilement et regroupe 30 000 personnes.
derniers représentent 46,7 % du PIB en 2018 (contre

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Rien n’y fait, Juha Sipilä acquiert alors une réputation 17 %. Parallèlement, le PF à l’extrême droite parvient
de brutalité à l’égard du monde du travail. à se maintenir à 17,5 % malgré sa scission, tandis que
Sa popularité est cependant en chute libre et sa la Réforme bleue échoue à entrer au Parlement avec
coalition en sort très fragilisée. En 2015 et 2016, seulement 0,97 % des voix.
le Parti des Finnois (PF) subit le contrecoup de La gauche est donc clairement la grande gagnante du
sa participation à la politique d’austérité. Une aile scrutin, même si elle n’a pas de majorité : les Verts
droite décide alors d’adopter une ligne plus dure et l’Alliance de gauche gagnent ensemble 9 députés
sur l’immigration, tout en dénonçant l’austérité. En de plus et cumulent 19,6 % des voix (+ 4 points en
juillet 2017, le parti éclate. Son leader historique, quatre ans). Pour les sociaux-démocrates, l’élection
Timo Soini, fonde un nouveau parti, « la Réforme est toutefois décevante : loin des 20 % promis par les
bleue », qui soutient toujours le gouvernement, tandis sondages, le parti obtient 17,8 %, soit 1,2 point de plus
que le PF, derrière Jussi Halla-aho, réalise un virage qu’en 2015, mais 4 points de moins qu’en 2015.
à l’extrême droite, adoptant un message raciste et Pour autant, il devient le premier parti du pays pour
islamophobe pour retrouver les faveurs de l’électorat. la première fois depuis 1999, autorisant Antti Rinne
Dans ce contexte, une série de scandales est venue à construire une coalition fondée sur le rejet de
renforcer l’opposition au gouvernement. Alors que le la politique précédente. Et si la gauche n’est pas
ministre des finances, Petteri Orpo, du Kokoomus, majoritaire, elle peut compter sur l’appui d’un parti
avait annoncé en février que 2 milliards d’euros du Centre toujours aussi élastique idéologiquement et
de coupes budgétaires étaient encore nécessaires déjà déterminé à faire oublier l’époque Sipilä, et d’un
dans les prochaines années et que Juha Sipilä parti suédois qui craint la montée de l’extrême droite.
présentait une réforme du système de santé ouvrant Ces équilibres internes limitent forcément le caractère
la voie à une privatisation partielle et à 3 milliards de gauche du nouveau gouvernement, mais son
d’euros d’économies, plusieurs cas de maltraitance insistance sur les politiques écologiques et sociales
de personnes âgées dans des centres privés ont été représente une rupture forte dans le contexte
révélés. Plusieurs de ces scandales ont été causés par finlandais.
une pénurie de personnel.
C’est la preuve, comme l’ont été les exemples
Les images de personnes délaissées, restant toute portugais ou espagnol, qu’il peut exister en Europe des
la nuit dans des couches non changées, ont frappé coalitions politiques qui refusent à la fois l’austérité et
une population qui s’inquiète de l’ampleur de son l’approfondissement des réformes néolibérales, même
vieillissement. Les sociaux-démocrates d’Antti Rinne si, pour le moment, ces gouvernements ne reviennent
sont alors montés au créneau pour défendre le système pas sur les réformes imposées préalablement. La
social. À l’approche des élections du 14 avril, il question climatique et la défense de l’État social
est devenu de plus en plus difficile pour le premier semblent en tout cas être des lignes rouges qui
ministre de faire accepter ses réformes, y compris dans provoquent des réactions politiques, tout comme le
son propre camp. Le 8 mars, il démissionne en prenant fait que les politiques néolibérales alimentent les
acte de son incapacité de faire accepter son projet de mouvements d’extrême droite.
réforme de la santé par le gouvernement.
Évidemment, la question principale de ce
Le scrutin du 14 avril confirme le rejet de sa gouvernement sera sa viabilité.
politique. Les deux partis principaux du gouvernement
En 2011, la coalition droite-gauche à cinq avait été
chutent, particulièrement le parti du Centre, qui a été
très difficile à gérer et avait en partie éclaté au bout de
abandonné par une partie de son électorat attachée
deux ans. Mais le contexte était différent : la cohérence
au système social : il perd 7 points à 13,8 %.
de l’alliance de 2011 était inexistante et le contexte
Kokoomus recule moins, mais perd aussi 1 point à
de crise n’arrangeaient rien. Cette fois, le parti du

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Centre, aux abois électoralement, a toutes les raisons Rinne réussisse son pari, à l’image d’António Costa, le
de faire oublier son appui à l’austérité. Quant au SDP, premier ministre portugais, dont l’arrivée au pouvoir
son résultat décevant montre qu’il n’a guère le droit en 2015 suscitait aussi les doutes.
à l’erreur. Il ne peut donc pas être exclu qu’Antti

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