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LE COUPLE RELIGION ET POLITIQUE EN ISLAM MÉDITERRANÉEN

AU REGARD DE L'ISLAMOLOGIE
Daniel Rivet

Presses de Sciences Po | « Vingtième Siècle. Revue d'histoire »

2004/2 no 82 | pages 31 à 42
ISSN 0294-1759
ISBN 2724629744

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LE COUPLE RELIGION ET POLITIQUE


EN ISLAM MÉDITERRANÉEN
AU REGARD DE L’ISLAMOLOGIE
Daniel Rivet

À l’heure où des poussées de fièvre obsi- des politiques de développement (le tiers-
dionale se produisent sur toutes les rives de monde en version technocratique) ou des

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la Méditerranée, il peut sembler urgent de ruptures totales avec l’ordre colonial (le
mettre en relief, dans le domaine des rela- tiers-monde en version intelligentsia à la
tions entre religion et politique plus que Frantz Fanon) ne transforment les musul-
dans tout autre, les acquis des sciences so- mans en hommes stéréotypés, donc inter-
ciales. C’est à quoi nous invite Daniel Rivet. changeables, d’une humanité nouvelle my-
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Sa démarche établit une circulation, et non thifiée où la religion, béquille des exploi-
une cloison, entre les apports anciens d’un tés, n’aurait plus de raison d’être ou bien
orientalisme dont l’islamologie contempo- serait seulement la marque distinctive ga-
raine descend et ceux des chercheurs ac- rante de l’authenticité de la nation.
tuels qui, renouant parfois, avec les pen- La contribution de l’orientalisme ne peut
seurs en islam, un dialogue interrompu par être reléguée aux oubliettes de la science.
les conflits coloniaux et nationaux du On doit aux islamologues d’antan d’avoir
20e siècle, avancent des propositions re- maintenu que les habitants de la rive sud
nouvelées sur ce couple problématique. de la Méditerranée continuèrent, loin en
avant dans le 20e siècle, de baigner dans

N otre propos n’est pas de réhabiliter


l’orientalisme en tant que branche
du savoir mise à mort par le corps
des chercheurs au tournant épistémolo-
gique des années 1970 quand Foucault,
une acceptation du sacré qui heurtait notre
conception du déroulement évolutionniste
et téléologique de l’histoire et dérangeait
notre compréhension de la place du fait re-
ligieux dans la construction de la cité. Leur
Bourdieu et leurs émules revendiquaient définition lapidaire du rapport du sacré au
un autre rapport à la science et la liquida- politique irrite les chercheurs d’aujour-
tion du vieil humanisme fossilisé dans le d’hui, réfractaires à toute généralisation et
sarcophage d’un académisme nécrosant. Et pour qui l’islam constitue une nébuleuse
que le congrès des orientalistes tenu à au sein de laquelle il n’y a que des cas par-
Paris en 1973 (un siècle après le congrès ticuliers et d’incessantes recompositions.
fondateur) prônait allègrement la fin de la Nombre de chercheurs contemporains, en
discipline et de la disperser à travers l’éven- effet, récusent l’appellation d’« islamo-
tail des sciences de l’homme. Il nous appa- logues » (substitut à « orientalistes ») qui
raît seulement important de rappeler que serait réductrice en définissant les hommes
des savants (pas uniquement Louis Massi- habitant en terre d’islam par une seule
gnon) ont fait comprendre à leurs contem- entrée : la religion. Ils font valoir qu’on ne
porains que l’islam n’était pas une religion- parle pas de « christianologues », ni de
relique habillant la défroque sociale des « judéologues ». Mais ils ne font que dé-
déshérités pour peu encore : le temps que construire les catégories de pensée et les

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avril-juin 2004, p. 31-42.
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savoirs légués par leurs prédécesseurs et, unique et obligé des mots qui ont forgé le
sauf les politologues, renoncent à pro- vocabulaire politique de l’islam. Le lexique
poser une approche de la question par en arabe du politique est d’accès buissonnant.
haut, avec une grille de lecture à l’appui. Il faut s’y frotter de près pour éviter d’être
Louis Massignon définissait l’islam comme piégé par la littéralité des mots et ainsi
une « théocratie laïque et égalitaire », Mont- multiplier les contresens. Louis Massignon
gomery Watt comme une « nomocratie soutenait que la langue arabe fusha (clas-
divine ». Plus près de nous, le sociologue sique) était centrée sur le verbe et non le
Jean-Pierre Charnay parle de « logocratie sujet et que la fluence du fond, sous l’ex-
musulmane » et le philosophe Hassan trême précision de la forme, était généra-
Hanafi de « théodémocratie ». Arrêtons là le trice d’ambivalences comme en témoigne
jeu forcément conventionnel, mais exci- le foisonnement des termes intrinsèque-
tant, des mises en équation du rapport ment antonymes et des corrélatifs d’oppo-
entre le religieux et le politique en islam. sition 1.

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Constatons que les plus fins des analystes Scrutons quelques-uns de ces vocables
du couple islam et politique postés sur qui permutent de sens au cours de l’his-
l’autre rive (Hichem Djaït, Abdallah Laroui, toire sans jamais perdre complètement leur
etc.) trébuchent comme nous sur cet appa- consistance originelle : ainsi dawla, qaw-
reillage de termes dont l’articulation ne va
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miyya, malik, hukm, umma… sans mettre


pas de soi. Et précisons que ce coup d’œil à plat tout le vocabulaire politique en
sur le vieil orientalisme, et sa contribution arabe, dont la richesse est inépuisable.
à l’intelligibilité de l’articulation si problé- Dawla : ce terme pour désigner l’État en
matique entre islam et politique en Médi- arabe moderne est usité une seule fois
terranée, ne saisit qu’une part très réduite dans le Coran (III, 140). Il signifie originel-
du savoir construit par les islamologues : lement l’alternance des jours fastes et né-
quelques auteurs français ou traduits en fastes, la roue de la fortune qui élève cer-
français. Ajoutons que la consultation des taines tribus et en abaisse d’autres, le cycle
deux encyclopédies de l’Islam aux entrées- dynastique. C’est encore l’emploi que ré-
clé fournit un savoir basique, qui n’a pas serve Ibn Khaldûn à ce terme dans la Mu-
été intégré dans cette esquisse dont qaddima. Ainsi donc le vocable pour dire
l’auteur mesure bien les lacunes et l’incom- l’État contemporain dans le monde arabe
plétude. Et allons voir ce que l’islamologie
est à faible teneur sémantique ajoutée. Et
dans sa version ancienne nous a appris.
ce n’est pas un hasard si les gens y souf-
frent à la fois de trop et de pas assez d’État.
 L’APPRÉHENSION D’UN LEXIQUE Qawmiyya : ce néologisme est popula-
DU POLITIQUE DÉRIVANT DU LANGAGE risé dès 1923 par l’idéologue du panara-
DU SACRÉ bisme Sâti al-Husrî, un alépin né au Yémen
en 1880 et éduqué en turc et en français à
Rappelons que l’islamologie est une dis-
Istanbul. Il désigne la nation arabe (la
cipline académique héritière, en filiation
directe ou oblique, assumée ou honteuse, « Grande nation » de nos jacobins de
de l’orientalisme. De ce savoir cloué au pi- l’an II) malgré sa consonance chargée,
lori, moins à l’âge de la décolonisation que négative pour ses récepteurs : tribalisme,
du tiers-mondisme post-colonial, l’islamo- factionalisme, voire séparatisme. Ce glisse-
logie a conservé le goût de la lexicogra- ment de sens vérifie le postulat linguis-
phie et l’exigence d’une philologie critique tique de Louis Massignon selon lequel le
de l’histoire. En exhumant, forant, dé- vocabulaire en arabe se condense par in-
cryptant les textes normatifs de l’islam, elle 1. Louis Massignon, Essai sur les origines du lexique tiré
nous apprend à nous déprendre du sens de la mystique musulmane, Paris, Vrin, 1922, p. 66 et p. 333.

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Le couple religion et politique en islam méditerranéen

volution, comme dans un jardin fermé, en réfère à umm (la mère) signifie, dans le
approfondissant ses vieilles racines dans donné coranique, la communauté de ceux
lesquelles il encapsule ses mots nouveaux, qui ont établi un pacte avec Dieu par l’in-
quand il n’annexe pas des mots étrangers termédiaire de son dernier Prophète. Cette
(dimuqratiya, burjuasiya…). communauté des croyants s’éprouve dans
Malik : sait-on que ce vocable, pour la tension constitutive des origines, se
qualifier le roi dans les monarchies arabes forge par restriction ou par négation des
contemporaines, et le distinguer du sultan liens de parenté et des attaches reliant un
des formations politiques pré-modernes, maître et sa clientèle. Elle suppose un saut
ne traverse le Coran qu’une seule fois (sou- dans un universalisme bouleversant les
rate de Joseph), pour désigner le pharaon codes et les usages sociaux ancestraux.
(XII, quatre occurrences du verset 43 à Umma s’oppose donc à sha’b, peuple
54) ? Et que, par la suite, dans la littérature tribal ou groupe de solidarité restreinte
classique, son emploi est réservé aux sou- dont le particularisme est cultivé dans l’es-

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verains non musulmans ( mulûk al- prit de corps ou feeling group : la ‘asabiyya
kuffâr) ? passée dans le vocabulaire politique uni-
Hukm : ce mot d’emploi coranique tra- versel grâce à Ibn Khaldûn. Mais l’umma
duit indifféremment sagesse et justice et doit être clairement distinguée de jama’a,
terme dont l’emploi est postérieur au
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renvoie à l’autorité en charge de la judica-


ture. C’est – s’insurge un homme de loi donné coranique et qui signifiera l’en-
semble du corps social et, par extension,
égyptien baignant dans une culture isla-
« la catholicité musulmane ». De même que
mique, mais non islamiste, Saïd al-Ash-
milla, qui désigne originellement le groupe
mawy 1 – par un détournement sémantique
confessionnel, la dénomination des Anglo-
inadmissible que deux penseurs majeurs
Saxons.
de l’islamisme vont capter ce mot d’es-
Cet excursus dans le mot umma n’est
sence coranique à très forte teneur éthique
pas un exercice gratuit de lexicographie.
et le rabattre sur un espace de sens qu’il
Le terme a été repris pour dire la nation au
n’a pas en islam classique : Mawdudi, puis sens moderne du terme, et non pas seule-
Saïd Qutb qui forge à partir de hukm le ment la patrie ou homeland, que traduit le
néologisme de hâkimiyya pour traduire la mot de watan emprunté à la vieille poésie
revendication d’un État fondé sur la souve- bédouine et signifiant originellement les
raineté exclusive de Dieu par rupture avec campements de jadis et par métonymie la
les sociétés arabes occidentalisées et rede- nostalgie du lieu, le mal du pays natal. Si
venues antéislamiques (jâhiliyya). Comme bien qu’en Égypte, peu avant 1914, on a vu
on le voit, l’islamologie classique et l’hu- ces deux termes s’affronter dans le champ
manisme arabo-musulman se conjuguent lexical, coïncider et se chevaucher pour
pour rappeler le sens légitime des mots et traduire la nationalité en gestation. D’ail-
leur détournement par les islamistes : guerre leurs les deux premiers partis au sens mo-
des mots, bataille pour avoir le monopole derne arborent, non sans paradoxe, le plus
du sens et l’imposer aux semi-cultivés. laïcisant ou supra-confessionnel l’appella-
Umma : le terme ici nous retiendra plus tion d’umma et le plus teinté de connota-
longtemps, qui fut l’objet d’une magistrale tion religieuse la dénomination de watan.
exégèse de Louis Massignon 2. Ce mot qui À dire vrai, le nationalisme de facture
arabe la plus laïcisante ne décroche jamais
1. Muhammad Saïd al-Ashmawy, L’islamisme contre
l’islam, Paris, La Découverte, 1989 (le chapitre 1 consacré à complètement, au cours du 20e siècle, de
la souveraineté de Dieu). l’aspiration, plus ou moins sécularisée, au
2. Louis Massignon, « L’umma et ses synonymes : notion
de “communauté sociale” en islam », Revue des Études Isla-
rétablissement de l’ umma non comme
miques, 1939, cahiers 3-4, p. 151-157. communauté de croyants au sens classique

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du terme, mais d’élus et de réprouvés bal- port de dépendance et sert de faux nez
lottés par une histoire mi-sainte, mi-pro- pour masquer la hiérarchisation des rangs
fane, qui vient de très loin et dont la charge sociaux.
émotionnelle reste intacte. Ce nationa- Rétablir les termes du lexique arabe du
lisme, à la définition duquel contribuèrent politique dans leur emploi premier, puis
tant de chrétiens arabes, reste traversé par indiquer les valeurs successives qu’ils ont
une aspiration inextinguible à la fusion en prises au cours des âges, mesurer enfin
retournant au commencement de l’histoire l’emprise qu’ils exercent sur l’imaginaire
(Urvolk des romantiques allemands et arabo-islamique contemporain : voilà qui
peuple arabe des origines) et à la transfu- importe au premier chef pour se défaire
sion des valeurs éprouvées par la commu- d’une représentation fixiste d’un islam
nauté au cours des premiers siècles, si bien politique érigé en invariant structurel.
qu’une cloison étanche entre la renais- Cette vision, les islamistes y souscrivent et
sance arabe et le réformisme musulman ne s’emploient à la pérenniser en imposant un

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s’est jamais établie complètement. métalangage glissant dans la kalamujiyya
Pour clore ce trop succinct exercice de (la phraséologie) en ignorant justement
débroussaillage du lexique arabe du poli- que les mots, eux aussi, ont une histoire.
tique, constatons, à la suite de Bernard Ici encore le adib, l’humaniste musulman
Lewis, que la langue vernaculaire inspirée
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moderne, conforte la démarche de l’isla-


par l’islam en politique est beaucoup mologue. Muhammad Saïd al-Ashmawy,
moins marquée que le latin ou le grec par déjà invoqué, s’insurge contre l’érection du
le langage de la domination et qu’a priori mot shari’a en absolu normatif par les isla-
elle n’entretient pas une culture de la mistes. Dans le Coran, on trouve seule-
soumission 1. Sans doute fait-elle écho à ment quatre occurrences de ce terme
l’éthique de révolte qui souleva Muham- passe-partout. Trois fois pour signifier le
mad contre la morale civique bédouine chemin, la voie qui mène à Dieu, une fois
profondément inégalitaire, avant d’être pé- pour marquer l’énoncé d’un impératif
nétrée de traits appartenant à l’idéologie catégorique : « Nous t’avons ensuite placé
impériale d’inspiration byzantine ou sassa- sur une voie procédant de l’ordre. Suis-la
nide ? Mais ici aussi il ne faut pas être vic- donc 2… » Entre cette injonction, qui est un
time des mots à double sens ou bien dont appel à la construction de soi, et l’accep-
l’emploi ne correspond plus au contexte tion contemporaine s’interpose tout le tra-
dans lequel ils ont été générés. Ainsi sahîb vail d’exégèse et d’interprétation auquel a
à l’époque du Prophète traduit une relation donné lieu le fiqh qui soumet l’individu à
de compagnonnage plus ou moins dissy- la conscience sociale de son temps.
métrique. Au Machreq, il désignera le
maître, le patron à l’époque moderne. Au
Maroc, avant le protectorat, il spécifiait le  LA CARACTÉRISATION D’UN TYPE D’HOMME
VIVANT DANS UNE CITÉ SE VOULANT
groupe d’hommes qui gravite autour d’un MUSULMANE
maître (mûl) et qui entretient avec lui un
rapport de fausse réciprocité. Ce sont des Ce que l’islamologie nous apprend, en
tributaires, des hommes endettés qui cons- second lieu, c’est que l’islam, tant vécu que
tituent l’escorte d’un big man, le mettent prescrit, a forgé un style de vie modelant
en valeur et lui servent, le cas échéant, un type d’homme mu par la poursuite d’un
d’hommes de main. Ici le sens coranique idéal historique concret. Bien entendu ce
fait écran à la mise en évidence d’un rap-
2. Al-Ashmawy, L’islamisme contre l’islam, op. cit., p. 94.
1. Bernard Lewis, Le Langage politique de l’islam, Paris, L’auteur rappelle fort à propos l’étymologie du mot :
Gallimard, 1990 (dans le chapitre 1, « Métaphore et allu- shara’a, aller à un point d’eau ; shir’a, l’abreuvoir ; shari’a,
sion »). le chemin qui y mène.

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type d’homme (à dessein on évitera le vo- dans le Coran, l’homme est « tenant-lieu »
cable weberien « d’idéal-type ») s’ancre du Prophète sur terre (khalifa) selon la for-
dans des lieux et dans des histoires dé- mule saisissante de Louis Gardet 2. Au
coupant des subcultures religieuses. croyant, en effet, la terre est remise en gé-
L’importance du lieu : dans Islam ob- rance et il lui appartient de « commander le
served, Clifford Geertz en a fait la démons- bien et pourchasser le mal » (Coran, III,
tration en opposant le style zélote qui, 110, et nombreuses autres occurrences). Et
selon lui, caractérise le saint et guerrier ma- donc il relève de lui d’étendre partout la
rocain à la tonalité quiétiste qui enveloppe croyance en l’islam conformément à un
le sage conciliateur et dispensateur de syn- idéal de fraternité humaine universelle,
crétisme à Java 1. Mais, s’agissant de la Mé- mais au risque de rejeter hors de la cité
diterranée, il faut se garder du stéréotype. musulmane (dâr al-islâm) les mal croyants
En Méditerranée orientale et sur ses ou hypocrites (munafiqûn), les gens du
confins, les brillants intellectuels de l’Arab Livre (juifs et chrétiens) point toujours clai-

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Buro, monté au Caire en 1916 par le War rement distingués des idolâtres ou païens
Office pour contrebuter le « jihâd ottoman (kufâr), qui sont la cible privilégiée du
made by Germany » (Snouck-Hurgronje), jihâd, l’« obligation du combat sacré sur le
opposaient l’Arabe bédouin de l’intérieur chemin de Dieu » faite aux croyants, dont
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du continent au Levantin de la façade mé- la définition et les conditions d’application


diterranéenne. Le premier, baignant continuent de prêter à controverses entre
encore dans l’ambiance historique de la musulmans. Cette conception qui fait de
cité musulmane originelle, offrait, selon l’islam la religion qui est vraie ( dîn al-
eux, l’archétype de l’Arabe originel, le se- haqq) opère-t-elle une distinction entre le
cond, épuisé par l’excès d’allogène au spirituel et le temporel ? Deux termes dis-
contact de la civilisation européenne, re- tinguent, dans le Coran, ce qui appartient à
présentait un type d’Arabe presque dégé- la sphère du religieux (dîn) et ce qui relève
néré. « de la vie inférieure en ce bas-monde »
Des lieux par conséquent, mais avec la (dunya), pour suivre la traduction de Mo-
difficulté d’échapper au piège de l’ethno- hammed Arkoun. Pour la pensée islamique
type. Des histoires surtout, avec pour classique, comme pour les réformistes mu-
commun dénominateur d’être enchâssées sulmans du 19e siècle, on peut dire, en
dans une conception du politique instruite schématisant au maximum, que l’islam est
par un idéal islamique produisant encore religion et monde (islam dîn wa dunya),
des effets sur les comportements civiques mais qu’il n’est pas, comme pour les isla-
des musulmans en Méditerranée au mistes, religion et État (dîn wa dawla).
20e siècle. Au risque de figer et de clicher C’est dire que là où le Coran ne légifère
un homo islamicus comme l’ont fait valoir pas (et, contrairement à l’idée reçue, il lé-
un Anouar Abdelmalek ou un Edward Saïd gifère peu), le politique s’infiltre et un pou-
avec force arguments. voir temporel autonome s’affirme, dont la
Les hommes de la tradition de pensée fonction n’est pas seulement d’empêcher
sunnite (ahl al-sunna wa l-jmâ’a) ont les divisions entre musulmans et l’installa-
construit une théorie du gouvernement de tion d’un désordre destructeur de la cité :
la cité des hommes joignant le sacré et le la fitna, qui est le mal suprême pointé dans
politique à partir d’un donné coranique el- le Coran. C’est dès lors la tâche primordiale
liptique à ce sujet. On sait seulement que, du lieutenant du Prophète, le calife, de
1. Clifford Geertz, Islam observed. Religious Development
faire en sorte qu’un ordre public s’établisse
in Morocco and Indonesia, Chicago, Chicago University
Press, 1972, trad. française Observer l’Islam, Paris, La Dé- 2. Louis Gardet, Les hommes de l’islam. Approches des
couverte, 1992. mentalités, Paris, Hachette, 1977.

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et se pérennise, qui garantisse aux d’abord du gouvernement, ce n’est pas


croyants la capacité de vivre en musul- qu’il consulte au plus près le corps poli-
mans là où ils sont placés, ce qui suppose tique élargi au maximum, mais qu’il soit
la définition d’un bien commun entre juste. L’aspiration à la justice-égalité (al
croyants (maslaha), qui est comme un ‘adl) l’emporte sur la revendication de
pierre d’attente de la notion moderne d’in- l’exercice des libertés. Le sociologue liba-
térêt public. nais Ahmed Beydoun constatait justement,
Or entre le pouvoir idéal, qui incombe à à propos des émeutes urbaines qui ponc-
la khilafa (l’exercice du pouvoir califal), et tuèrent les années 1970-1980 dans le
le pouvoir réel, qui relève de la sulta (le monde arabe méditerranéen, que les gens
pouvoir-puissance qui s’impose par la demandaient du pain et qu’on leur con-
force), il y a le même abîme qu’entre l’auc- céda des libertés.
toritas et la potestas, c’est-à-dire entre le « Le gouvernement de la cité : un islam
pouvoir légitime qui convainc et le pou- sous tension » et non sous fusion, écrit fort

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voir nécessaire qui contraint 1. Toute la à propos Malika Zeghal à propos de cet
construction juridico-politique des oulé- héritage d’un passé qui continue à tra-
mas et grands lettrés de l’islam sunnite a vailler dans le dos les citoyens en herbe
buté sur cette distorsion et se contorsionne des pays qui s’échelonnent de la Turquie
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pour trouver un arrangement conciliant au Maroc le long de la Méditerranée 2. Tout


l’utopie et la nécessité. Dîn, Dunya, Dawla : se passe comme si les voix qui viennent du
l’association de ces trois termes donne lieu passé transmettaient encore aux foules, qui
à l’élaboration d’un corpus où les juristes passent au politique par des vagues de flux
finissent par l’emporter sur les philosophes et de reflux sur lesquelles on attend une
et les tenants d’une apologétique défensive synthèse pour le 20e siècle, une sorte d’os-
de la foi (les mutakalimûn). Et ce mouve- cillation pendulaire entre autocratie et
ment de clôture de la pensée régissant le anarchie, entre tyrannie et excès de liberté.
rapport entre Dieu et la cité des hommes
(qui n’affecte pas l’islam chi’ite) a des effets
 UN RAPPORT SPÉCIFIQUE AU TEMPS.
jusqu’au 20e siècle. Chez les oulémas, ENTRE SACRÉ ET HISTOIRE
transformés progressivement en corps pro-
fessionnel en circuit fermé, fonctionnarisé L’islamologie enfin mit l’accent sur le
à l’époque ottomane tardive, on observe rapport spécifique au temps qui envelop-
un quiétisme frileux, sauf chez une mino- pait l’agir politique et spirituel des musul-
rité qui ose user de ce droit de remon- mans. Ceux-ci privilégiaient le temps de la
trance (nasiha) au Prince qui est une in- fondation en y incluant le moment prophé-
jonction coranique. Mais la plupart se tique et l’époque des quatre premiers ca-
résignent au mot d’ordre lancé par Ghaz- lifes bien dirigés (rashidûn). La nostalgie
zali dès le 11e siècle : mieux vaut l’injustice des origines habita dès lors depuis des
que le désordre (fitna). Chez les sujets, on siècles et des siècles la succession des
enregistre un mélange d’esprit de soumis- croyants. Ce sentiment d’une perte, d’une
sion et de révolte. Soumission au Prince absence, d’un éloignement angoissant du
quand il est fort et juste. Et cette représen- moment où s’est produite l’irruption du
tation du pouvoir rejaillit jusqu’à l’idéal sacré dans l’histoire, les conduisit à envi-
politique d’aujourd’hui. Ce que l’homme sager avec le pouvoir un rapport de sou-
de base, quand il n’est pas alphabétisé et mission frémissante et de révolte sous-
acculturé à la modernité politique, exige
2. Malika Zeghal, « Le gouvernement de la cité. Un islam
1. Abdallah Laroui, « Le concept d’État », in Islam et mo- sous tension », in Islam et démocratie, numéro spécial de
dernité, Paris, La Découverte, 1987, p. 11-46. Pouvoirs, 104, 2003, p. 55-79.

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Le couple religion et politique en islam méditerranéen

jacente. En surface, la résignation, le Selon Louis Massignon, l’islam génère une


maktub. En profondeur, une tension es- appréhension du temps selon laquelle il ne
chatologique continue à travailler l’imagi- s’écoule pas de manière unilinéaire entre
naire historique des hommes en islam sun- un déjà là (le temps du Prophète) et un pas
nite méditerranéen, un feu souterrain qui encore (la fin du monde). Mais il se défait,
survit à l’extinction du courant shi’ite : l’at- se refait, se crée et se recrée à chaque ins-
tente d’un sauveur, d’un mahdî qui re- tant selon la volonté de Dieu (le in sha’
viendra à la fin des temps remettre à l’en- Allah qui est bien plus qu’une formule de
droit ce monde qui s’enfonce dans la rhétorique). Le temps ne se tisse pas sur
perdition. une trame continue et n’engendre pas une
Cette croyance diffuse que l’histoire durée homogène. Il est une constellation
commence avec l’arrivée de l’islam et d’instants ponctuels, de points discontinus
qu’elle va vers sa perte depuis la percée in- qui sont autant de signes de décrets divins
dépassable accomplie par le moment fon- dont le décryptage appartient à ceux qui

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dateur nourrit une subculture rurale et savent 2. C’est bien encore sous cet éclai-
orale plutôt que citadine et scripturaire. rage qu’un nombre considérable de musul-
Elle parcourt l’histoire de l’islam méditerra- mans arabes ont vécu et pensé la guerre du
néen et habille une vision du monde Golfe, après la succession des guerres
contre laquelle le nationalisme dut aller à
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israélo-arabes de 1948 à 1973. Cette ma-


contre-courant. Tous les récits de fonda- nière de penser, de vivre l’écoulement du
tion des tribus ou des cités l’attestent. L’his- temps engendre un sentiment de déprise
toire locale commence avec l’arrivée de par rapport au cours de l’histoire, un pessi-
l’islam et elle ne fait que décliner, et s’ame- misme non actif quant à la prise de l’agir
nuiser au fil des siècles. Autrefois les humain sur les événements.
hommes étaient plus grands par la taille, Le fait est corroboré par l’examen at-
par la vertu, et le temps corrompt l’huma- tentif de la première poussée de sé-
nité qui va vers sa perte. Henri Laoust per- cularisation qui émeut l’islam méditerra-
çoit avec acuité ce sentiment d’adultération néen entre 1920 et 1960, dont témoignent
qui sous-tend la représentation de l’histoire le kémalisme en Turquie et l’arabisme de
chez les Réformistes musulmans au tour- facture laïcisante à l’œuvre d’Alep à Casa-
nant des années 1930 dans un article qui blanca. Partout elle est contrebalancée par
n’a guère pris de ride. Ceux-ci pensent le le maintien de la fonction de religion-
cycle historique parcouru par l’islam refuge que l’islam avait assurée depuis le
« comme l’éloignement progressif d’un état début de l’ère coloniale. Non seulement,
initial de pureté, de simplicité, d’unité doc- observent les analystes les plus aigus du
trinale, liturgique et politique, sous l’in- milieu du siècle, l’islam se maintient, mais
fluence combinée de la persistance d’élé- il devient la ressource suprême pour re-
ments de la jâhiliya, de l’ignorance du fonder une personnalité qu’on croit brisée
texte et des traditions… et, par-dessus tout, par le choc de la colonisation frontale en
des influences étrangères 1 ». Afrique du Nord, plus oblique à l’Est de la
Mais l’islam ainsi reçu et pratiqué ne Tripolitaine. Pour dire ce sentiment d’adul-
nourrit pas seulement une utopie involu- tération, une expression s’impose chez les
tive marquée par une sorte de syndrome intellectuels arabes, qui a la peau dure :
de répétition compulsive : revenir au ghazû al fikri que la traduction courante
temps de la fondation, se réassurer dans euphémise en « agression culturelle ». Une
l’ambiance primitive de la scène originelle.
2. Louis Massignon, « Le temps dans la pensée isla-
1. Henri Laoust, « Le réformisme orthodoxe des Salafiya », mique », extrait de Eranos Jahrbuh XXc, Zürich, Rhein-
Revue des Études Islamiques, 1932, t. 6, repris dans Plura- Verlag, 1952, repris dans Parole donnée, Paris, Le Seuil,
lismes de l’islam, Paris, Geuthner, 1983, p. 175-224. 1983, p. 319-326.

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Daniel Rivet

autre conversion en arabe moderne d’un infantile ». Il perçoit, dans la « reprise de


terme ancien traduit/trahit ce sentiment conscience » qui les soulève, à la fois une
d’avoir été massivement dépersonnalisés. « crise de croissance de leur promotion » et
À partir de la racine verbale gharaba (aller une « souffrance d’inadaptation » à un
à l’Ouest) on forge le nom verbal ightirâb : monde moderne en voie de sécularisation.
occidentalisation/aliénation. La rupture in- Il montre combien la reprise du jihâd
troduite dans la vision du monde léguée libère le cri de révolte des opprimés
par l’islam non moderne est telle qu’elle (mustad’afîn) qui « sentent un appel inté-
déclenche une réaction prenant les pro- rieur de Dieu qui les rend indomptables ».
portions d’une guerre spirituelle, qui met Il constate que les maquisards du FLN
en transe les foules que l’urbanisation in- « shéhadent » et cette affirmation n’est pas
duit, et fonde une politique, celle cons- banale à l’époque dans un milieu intellec-
truite par les réformistes musulmans dont tuel presque unanimement aveuglé par
on discute aujourd’hui la filiation avec les l’esprit du temps sur la dimension de

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islamistes, en particulier pour le cas de l’Al- guerre sainte sous-jacente dans la lutte des
gérie. Algériens livrée à la France pour faire une
C’est pourquoi il est paradoxal de parler nation.
depuis peu d’un retour de l’islam sur la Or justement le nationalisme n’a pas dé-
généré en total-nationalisme dans le
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scène de l’histoire en Méditerranée et au-


delà, alors qu’il n’a jamais été oblitéré dans monde islamo-méditerranéen parce que
les ouvrages des essayistes les plus péné- l’islam constitua un antidote à la tentation
trants de voici un demi-siècle. Clifford totalitaire. Mais il reste toujours tributaire
Geertz démontra, dans les années 1960, de la religion populaire qui dérive de
comment au Maroc, comme en Indonésie, l’islam et l’entretient, quand même ses pro-
le scripturalisme s’ajusta à ce défi de la foi moteurs, dont on sait combien au Machreq
confrontée à la raison instrumentale de ils furent souvent d’origine chrétienne,
l’« Occident » en inventant une « tradition avaient l’intention de le séculariser sans
de la justification » 1. Louis Massignon, dans compromis avec le donné religieux. Dans
les années 1940-1950, n’était pas abusé par le Maroc des années 1930, les gens assimi-
la montée d’un nationalisme qu’on assimila laient les jeunes patriotes enflammés par
un peu rapidement, à l’époque, au mouve- Allal el Fassi à une nouvelle confrérie reli-
ment des nationalités à la manière « Jeune gieuse et non à un mouvement politique :
Italie » ou au Tugendbund allemand parce c’étaient les « Allaliyin ». Et on pourrait al-
qu’il empruntait son vocabulaire, ses tech- longer la liste de ces quiproquos et malen-
niques de mobilisation des foules et d’en- tendus qui se multiplièrent entre les
cadrement partisan à l’Europe, à l’heure où simples gens, qui convertissaient dans un
la politique devient l’affaire des masses langage religieux l’appel à se muer en
mues par les religions séculières que l’on communauté politique et nationale, et les
sait. Lui raisonnait en termes inspirés par meneurs des mouvements nationalistes
une phénoménologie du religieux irrece- des années 1930-1960. Les uns comme les
vable pour ceux qui se refusent à penser autres furent piégés par les mots : retour
avec Péguy que le spirituel puisse coucher subreptice à l’exercice lexical livré d’entrée
dans le lit du temporel. Au paroxysme de de jeu. Ainsi le mot hizb, qui connote l’es-
la décolonisation, il s’emploie à scruter prit de parti diviseur de l’unité de la com-
l’« angoisse des musulmans avides d’ac- munauté des croyants, va être désigné
céder à l’égalité civique internationale comme équivalent de formation partisane
autrement que comme une nécrose moderne dans le cadre d’un jeu politique
pluraliste toléré (mal) à l’époque coloniale
1. Clifford Geertz, Islam observed, op. cit., p. 80. (les partis nationalistes) et simplifié au

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Le couple religion et politique en islam méditerranéen

maximum après les indépendances (le gieux dans la culture politique et les com-
parti-nation érigé en parti-État) avec l’ap- portements sociaux reste si prégnante que
probation du plus grand nombre. Parce faire état d’une manière laïque de penser et
que beaucoup de musulmans entrèrent à de se comporter en société, c’est encore
contrecœur dans l’acception nouvelle de courir le risque d’être perçu comme un
ce terme. Selon eux il ne pouvait y avoir non croyant ou du moins comme un mal
qu’un seul parti : celui de Dieu (le hiz- croyant suspect d’aller trop loin dans
bollah). Parce que l’existence de partis l’européanisation (le tafarnuj qui stigmati-
politiques rompt l’unanimisme revendiqué sait, dans la première moitié du 20e siècle,
pour la communauté des croyants. les Arabes musulmans frottés de trop près
de contacts avec les Européens). Il n’em-
pêche : une réflexion sur le couple islam et
 PAR-DELÀ L’ORIENTALISME, VARIATIONS
ET ÉCLATS DE VOIX politique libérée du carcan des généralités
passe-partout est en marche là-bas, comme

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Il s’agira de découvrir ici quelques ici, et plus rien ne l’arrêtera.
angles de vue et de monter en épingle Le juriste tunisois Yadh Ben Achour sou-
quelques propositions de lecture autour du tient que le Maghreb actuel souffre d’abord
couple « islam et politique » émanant de du fait que l’État est en avance sur la na-
tion. L’État instrumental rationnel-légal
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chercheurs contemporains issus de l’islam


méditerranéen, non pour débusquer chez existe, mais il parle une langue étrangère à
eux quelque continuité inavouée avec feu des individus qui ne sont plus des sujets,
l’orientalisme, mais pour faire ressortir le mais pas encore des citoyens. La langue
dynamisme de cette « islamologie appli- arabe moderne a été promue langue natio-
quée » que revendiquent et pratiquent Mo- nale et officielle. Mais ce n’est pas (pas
hammed Arkoun et bien d’autres de ses encore ?) la langue des gens ordinaires
pairs. Ceux-ci ne répugnent pas à s’adosser pour penser le débat politique et user
au savoir légué par l’islamologie d’antan d’une citoyenneté. La langue vivante de la
sous réserve de le soumettre à la raison cri- citoyenneté (l’arabe parlé, le français, le
tique des sciences sociales et non plus seu- berbère) est refoulée et traitée comme une
lement du courant historico-critique. Mais langue morte. Alors que la langue éva-
pour ce faire il leur faut dissocier savoir nouie (l’arabe classique) ou surimposée
scientifique et humanisme arabo-musul- (l’arabe standard) est investie du statut de
man et cette posture n’est pas toujours te- langue vivante. Dès lors tout marche de
nable sur l’autre rive de la Méditerranée. travers et se conforte pour fabriquer la tri-
Le penseur du politique égyptien Aziz Al logie contemporaine : despotisme divin,
Azmeh fustigeait, il y a peu, les intellec- religion de la langue et absolutisme poli-
tuels arabo-musulmans d’être si nombreux tique 2. Cet angle de vue mérite d’être
à être honteux de leur laïcité de fait. Ils ne monté en épingle, qui attribue à la sacrali-
la vivent pas comme une réalité sociolo- sation de l’arabe, langue liturgique de
gique conquise grâce à leur statut reconnu l’islam, le problème de la dissociation entre
d’intellectuels. Ils ne l’assument point le politique et le sacré.
comme un système de valeurs. Ils la prati- À Mohammed Arkoun n’échappe point
quent comme la rançon du privilège dou- que les mouvements islamistes ne s’inscri-
teux d’être biculturés, qui les couperait du vent pas en rupture avec l’islam prescrit et
plus grand nombre 1. L’empreinte du reli- vécu depuis des siècles et qui se raidit sous
le choc de la conquête et de l’occupation
1. Compte rendu d’‘Ilmaniya min mandhur mukhlatif
(La laïcité d’un point de vue différent), Beyrouth, markaz di- 2. Yadh Ben Achour, « Citoyen de quelle nation ? De
rasart al wahda al arabiya, 1992, dans Prologue, Revue de la quelle langue ? De quelle foi ? », in Intersignes, Rabat, n° 8-
fondation Abd el Aziz, Casablanca, n° 1 hors série, 4. 9, automne 1994.

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Daniel Rivet

coloniale. Ils ont – spécifie-t-il – radicalisé « évangélisation », « laïcité », « marxisme »


les attentes messianiques de foules sont invectivés, pêle-mêle, comme les vec-
affamées de charisme et avides de resacra- teurs multiformes d’une entreprise unique
lisation de l’histoire, depuis l’ère des tan- de dissolution de l’islam assiégé par l’Occi-
zimat inaugurée en 1839, où elles voient dent, dont le sionisme est l’expression la
uniquement la main de l’étranger, jamais plus achevée, et les juifs, en tant que tels,
une stratégie d’auto-modernisation dé- les chefs de file. On parle de « complot juif
fensive. La culture fabriquée à l’intention contre l’humanité et les religions ».
des générations nées après l’indépendance Le modèle politique pour échapper à un
et pour qui l’Européen n’est plus le voisin monde extérieur aussi menaçant, c’est la
usurpateur, mais l’étranger ramené de démocratie islamique telle que l’ont écha-
force sur l’autre rive et devenu par là radi- faudée les réformateurs de la salafiyya et
calement autre, joue un rôle primordial. les premiers penseurs islamistes. L’islam
Arkoun observe par exemple que les ma- est donc « religion et cité ». Seul, il doit ins-

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nuels d’histoire et de géographie et les pirer les principes constitutionnels pour
traités d’éducation civique et religieuse bâtir la cité, comme seul il est à même de
font vivre les jeunes Algériens dans une fournir la règle du jeu pour arbitrer la vie
« logosphère abstraite » sans lien charnel politique. Toute la panoplie de mots-clé de
la pensée politique islamique est donc
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avec des terroirs et une toponymie, sans


renouement, par-delà la fracture coloniale, convoquée à l’appui : la notion de pouvoir
avec des ascendances et références locales légitime (hukm) qui trace la ligne de dé-
qui remontent, pour certaines, à avant la marcation entre les territoires de l’islam et
conquête arabo-musulmane 1. le reste du monde, le principe de consulta-
tion (shura) qui est un mécanisme d’assu-
Une lecture très fouillée des manuels ma-
rance contre le despotisme (istibdâd),
rocains d’éducation religieuse par le socio-
l’obligation de l’obéissance (al-ta’a) qui est
logue Mohammed el-Ayadi, complétée par
la contrepartie due au pouvoir quand il est
une enquête réalisée auprès de 865 ly- juste et vertueux, etc. Et l’argumentaire qui
céens et étudiants à Rabat, en avril 1995, nourrit cette pédagogie de la peur de
afin d’évaluer ses effets rétroactifs, con- l’autre et de la clôture sur soi met en
firme l’élaboration d’une subculture fon- exergue la « spécificité » et la « supériorité »
dée sur la clôture de soi et la peur de du pouvoir politique en islam par rapport
l’autre, distillée par ces bréviaires du mé- aux mondes capitaliste et communiste.
pris de l’« occidental » et de l’apologie de Certes, le prescrit n’est pas le vécu et les
soi 2. Ces manuels officiels construisent chez jeunes étudiants marocains usent de plu-
les collégiens une vision du monde bipo- sieurs tables de référence et répertoires
laire où s’affrontent le bien et le mal : l’islam d’action pour se définir par rapport au
contre l’occident judéo-chrétien ou commu- monde et penser le politique, voire entrer
niste. Ce qui est en particulier incriminé, c’est en politique. Il n’empêche que pour l’im-
« la laïcité qui est incompatible avec l’islam ». mense majorité des jeunes Marocains en-
On inocule chez les jeunes la croyance à quêtés, l’islam est bien dîn wa dawla : non
un complot à têtes multiples pour assail- seulement la référence, mais le principe-
lir de toutes parts l’islam : « croisade », action devant guider la conduite des af-
« conquête culturelle », « orientalisme », faires de la cité. Seulement 8,6 % d’entre
eux d’ailleurs refusent toute intervention
1. « Entretien avec Mohammed Arkoun », MARS, Revue de
l’Institut du Monde Arabe, n° 5, 1995. de la religion dans le domaine politique.
2. Mohammed el-Ayadi, « La jeunesse et l’islam, tentative C’est un chiffre bien inférieur à celui enre-
d’analyse d’un habitus religieux », in Rahma Bourquia (dir.),
Les jeunes et les valeurs religieuses, Casablanca, Éditions
gistré au début des années 1980 par le po-
Eddif, 1999, p. 87-156. litologue Mohammed Tozy, dont l’enquête

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Le couple religion et politique en islam méditerranéen

révélait que 57 % de la population étu- du politique. Sous le règne d’Hassan II une


diante échantillonnée à Casablanca était congruence parfaite s’établit entre trois fi-
opposée à l’imbrication étroite du religieux gures de l’autorité : celles dues par la tribu
et du politique 1. À travers cette enquête à son chef patriarcal, par la confrérie à son
confrontée à d’autres antérieures, on peut maître spirituel, par les sujets du mahzen
enfin quantifier à peu près, dans un milieu (l’État précolonial) à un souverain territo-
il est vrai restreint (la jeunesse des écoles rial qui, dorénavant, ne se limite plus à
pour faire bref), le flux et le reflux des régner partout et ne gouverner que par en-
croyances religieuses et politiques. Et c’est droits et par intermittence.
la multiplication des études de cette fac- Le plus neuf dans cette lecture de l’auto-
ture qui permettra de cerner de manière ritarisme politique en islam méditerranéen,
moins dogmatique ou impressionniste c’est de dévoiler le schème culturel sur
comment s’articule le couple politique et lequel est fondé la relation du maître au
islam en Méditerranée et de mesurer l’am- disciple. Dans son apprentissage du par-

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pleur et la vitesse de propagation du phé- cours conduisant à la sainteté, le disciple
nomène de la sécularisation. subit un processus d’inversion : il se remet
Aux antipodes de cette islamologie de complètement dans les mains de son
terrain ancrée dans une conjoncture singu- shaykh, corps et esprit. Il accepte, humilia-
tion suprême, de passer au genre féminin.
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lière et entée sur un cas d’espèce, on


notera l’essai très ingénieux d’Abdellah Il intériorise les valeurs d’obéissance et de
Hammoudi pour rendre compte de l’auto- service dues par les femmes à l’homme. Il
ritarisme régissant les systèmes politiques intègre en lui la figure de la féminité ou du
verrouillant le monde arabe de l’Atlantique moins de l’androgyne dans un monde où
au Golfe depuis un demi-siècle 2. Ce cher- les femmes sont exclues. Ce schéma expli-
cheur, influencé par l’anthropologie inter- catif est éclairant pour comprendre le dis-
prétative de Clifford Geertz, démontre cours royal, le rituel de la cour et le com-
comment le rapport partagé entre soumis- portement de base des sujets faux citoyens
sion et rébellion régissant la relation entre d’un régime où l’intégralisme politico-reli-
le maître et ses disciples dans la zaouïa – gieux a été progressivement façonné au fil
cette espèce de congrégation religieuse en de l’époque contemporaine. Car Ham-
terre d’islam – a été capté au 19e siècle par moudi évite le piège du culturalisme et ap-
le pouvoir central au Maroc et a construit la plique son hypothèse ailleurs qu’au Maroc
relation de maître à sujets. L’autorité colo- à des régimes non monarchiques, quand
niale a apporté la technologie du pouvoir un homme fort mate les foules indociles :
adéquate pour briser la rébellion et ren- Égypte et Algérie.
forcer la soumission. L’État post-colonial a
renforcé cette relation où la crainte ré- Pour en finir, comment ne pas constater
vérencieuse due au souverain chérifien est une convergence saisissante entre les pen-
accentuée par l’esprit de docilité quasi ser- seurs en islam, qui contribuent à la diffu-
vile due au shaykh confrérique : ici on est sion d’une nouvelle conscience islamique,
en présence d’un cas spectaculaire en œuvrant dans un espace de pensée ci-
d’« invention de la tradition » où la sphère vique et médiatique, et les chercheurs sur
du sacré se transporte au sein de l’enceinte l’islam qui essaient, de l’intérieur de la
sphère universitaire, de renouveler le cou-
1. Mohammed Tozy, Champ et contrechamp politico-reli- rant historico-critique, en s’appuyant sur
gieux au Maroc, thèse de doctorat d’État en science poli-
tique, université de Provence, 1984, p. 241-261. les sciences sociales. Les uns et les autres
2. Abdellah Hammoudi, Maîtres et disciples. Genèse et fon- se lisent et multiplient les emprunts réci-
dements des pouvoirs autoritaires dans les sociétés arabes.
Essai d’anthropologie politique, Paris et Casablanca, Maison-
proques. De toutes les façons, ils évoluent
neuve-Larose et Les Éditions Toubkal, 2001. dans un champ intellectuel de plus en plus

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Daniel Rivet

décloisonné et fluide 1. Les uns et les autres trop éloignés pour que se produise un sy-
renouent, avec un argumentaire et un noecisme artificieux. Mais l’important est
outillage conceptuel renouvelés de fond que les nouveaux penseurs de l’islam reli-
en comble, un dialogue établi entre les sent celui-ci comme article de foi et
orientalistes et les tenants les plus ouverts comme fait de civilisation par-dessus
du réformisme musulman de la fin du l’épaule des islamologues. Et qu’une nou-
19e siècle que le passage de la colonisation velle génération de chercheurs en islamo-
au colonialisme et l’éclosion de nationa- logie repensent leur objet à partir de ce
lismes imperméables les uns aux autres savoir neuf, qui n’est pas obligatoirement
avait interrompu. D’une part donc, les te- de facture académique, et acceptent de se
nants d’une nouvelle nahda scientifique remettre en question au contact de ce
établis de part et d’autre de la Mé- savoir désinhibé, par rapport à cette
diterranée. D’autre part, une islamologie science qui d’abord leur est venue
d’ailleurs.

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au sens académique du terme, qui s’ouvre
de plus en plus à l’éventail des sciences so- 
ciales. Les enjeux de connaissance sont
1. Entre Abdou Filali Ansary (L’islam est-il hostile à la
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laïcité ?, Paris, La Découverte, 1998) et Olivier Carré (L’islam Daniel Rivet est professeur d’histoire contempo-
laïque ou le retour à la grande tradition, Paris, Armand raine à l’université Paris 1 et directeur de l’IISMM-
Colin, 1993), les affinités électives dans le domaine des idées EHESS. Son dernier ouvrage a porté sur Le Ma-
sont patentes, alors que les deux auteurs ne travaillent pas
sur le même matériau et ne procèdent pas du même horizon ghreb à l’épreuve de la colonisation, Hachette
intentionnel. Littératures, 2002 (rééd. Hachette Pluriel, 2003).

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